LIVRES - RECENSION, ROMAN

ROMAN DE FRANÇOISE CHANDERNAGOR

CHANDERNAGORLE NOUVEAU ROMAN DE FRANÇOISE CHANDERNAGOR
Vie de Jude frère de Jésus : roman
Françoise Chandernagor
Paris, Albin Michel, 2015. 388 pages.

Lorsque, en 1863, Ernest Renan fait paraître sa Vie de Jésus, le succès est immédiat, mais l’ouvrage déclenche un tollé. Le pape Pie IX désigne l’écrivain comme « le blasphémateur européen ». Les évêques condamnent le texte et font réciter des prières expiatoires. Le crime de Renan est d’avoir écrit une biographie essentiellement « humaine »du Christ. Le nouveau roman de Françoise Chandernagor, « Vie de Jude, frère de Jésus », au-delà de l’effet miroir avec le titre de Renan, est lui aussi pétri d’humanité.« Jésus m’apparaît comme étant le premier de toute une fratrie, explique-t-elle. Et cela appartient à l’Histoire. Si le Nouveau Testament ne retient pas le nom de ses sœurs, à plusieurs reprises, en revanche, il donne celui de ses frères : Jacques, José, Simon et Jude. Quelquefois Jude précède Simon. J’ai choisi l’hypothèse qu’il était le plus jeune (dix-neuf ans d’écart avec Jésus). Que son père Joseph était mort peu avant sa naissance. Jude est un homme ordinaire pris dans une aventure extraordinaire. Il se montre timide avec son frère Jacques, qui deviendra le premier “évêque” de Jérusalem. Et il n’arrive pas bien à suivre, à comprendre Jésus. Il nous ressemble dans cette retenue inquiète. En racontant les événements par sa voix, je ne “refaisais” pas les Evangiles. Je le suivais, je l’accompagnais. Quel regard pose-t-il sur l’aîné qui l’a élevé ? Comment son existence en a-t-elle été transformée ? »
Voici comment Françoise Chandernagor présente son nouveau roman, livre qui surfe sur un sujet qui passionne : Jésus avait-il des frères et des sœurs ? Marie et Joseph était-il les « vrais parents » de Jésus ?
Le choix par l’auteur de Jude comme chroniqueur de son époque est judicieux
Françoise Chandernagor imagine l’itinéraire de Jude, lui aussi fils de Marie et témoin de la vie du Christ. Elle écrit si vrai qu’on en vient à oublier qu’il s’agit d’une fiction.
Jude a laissé son nom à une courte épître, à peine plus d’une page, l’équivalent d’un seul chapitre de 25 versets. Mais l’auteur fait pourtant de lui tout un roman, dont la teneur réside dans une qui évoque dès les premiers paragraphes celle des textes anciens. Un rythme lent mais pénétrant, des phrases émaillées d’images puisées aux meilleures sources, une parfaite maîtrise du fil des jours au temps d’un Jésus cependant loin de celui des Evangiles.
Dans l’Evangile selon l’Evangile de Marc, tenu pour le plus ancien on peut lire en effet : « Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon? Et ses soeurs ne sont-elles pas ici chez nous? » (Marc 6-3). Depuis des siècles, ce passage énigmatique de quatre lignes est tordu dans tous les sens par les exégètes catholiques pour éviter la flagrance du texte. Cependant le terme « adolphos » selon les exégètes désignent une « fatrie » au sens méditerranéen englobant une famille élargie aux cousins comme aux plus proches parents.
La vie quotidienne de la sainte famille
Le livre s’affranchit des obstacles posés par la naissance de Jésus pour décrire la vie de la sainte famille dans la banalité du quotidien d’une famille juive de l’époque.
Françoise Chandernagor nous fait entrer dans le premier cercle autour de Jésus avec une forte sensation de vérité. Elle fait de Jude le narrateur privilégié de la transition chaotique entre l’ancienne foi juive et les nouveaux christianoï, ces ardents aventuriers qui prêchent le Messie ressuscité. Jude assiste à la mort de sa mère, Marie, pages très émouvantes ; il voit le monde juif disparaître sous les glaives des Romains.
On parcourt grâce à lui les premiers temps de l’Eglise – période si confuse, où tout se noua – et on assiste à l’émergence des grands fondateurs du christianisme (Jacques, « frère du Seigneur », Paul, Pierre…), jusqu’à cette rencontre entre Jude et un certain Marcus, saint Marc, qui clôt le roman sur la rédaction des Evangiles.
Un magnifique inconnu
Le choix de Jude comme passeur et chroniqueur de cette époque si agitée certes un choix judicieux pour décrire comment grandit un enfant dans la foi juive au contact d’un frère qu’il admire.dans un pays occupé par les forces romaines. Jésus est singulier. Dès l’enfance, il disparaît du domicile familial, puis revient, enseigne la Loi, montre une très forte personnalité – qui ne lui vaut pas que des compliments dans son village. Jude est un doux; il livre sa tendresse à sa mère, qui « priait le Tout-Puissant de protéger ses sept enfants ».
Le destin s’accomplit de façon implacable et Jude découvre l’amertume en grandissant : « […] mon frère José continuait, lui, à s’écarter du droit chemin de l’amour. Et voici qu’il commença à entraîner Simon dans la voie de la révolte et de l’envie, comme l’aspic prête son venin à la vipère. » L’auteur imagine que l’ébullition du monde juif entre dans la famille, sépare les frères et produit les fractures et les tensions nécessaires à l’éclosion du ministère de Jésus.
Jude est un témoin et un acteur ; son rôle de second plan le met au coeur des choses, il est le scrutateur de sa propre vie intérieure et le témoin du martyre qui attend inexorablement son frère le Messie. Il sera aussi le narrateur de la mort de sa mère, de la transition entre l’ancienne foi juive et celle des « christianos ». Pour lui c’est tout un monde qui s’écroule lors des révoltes juives avec la disparition du Temple.
Les détails concrets des Évangiles apocryphes
Arrive le Golgotha. « Je n’avais jamais vu mon frère ainsi dévoilé. Par pudeur, je voulus détourner les yeux de son corps nu, mais, en les levant vers son visage, j’accrochai son regard… » De cette double proximité, celle du message universel et celle de l’histoire antique, surgit un livre original, puisant ses sources surtout dans les Evangiles apocryphes et également dans le Nouveau Testament.
On parcourt ainsi les premiers temps de l’Eglise – période où tout se noua – et on assiste à l’émergence des grands fondateurs du christianisme (Jacques, « frère du Seigneur », Paul, Pierre…), jusqu’à cette rencontre entre Jude et un certain Marcus, saint Marc, qui clôt le roman sur la rédaction des Evangiles.
Les questions que soulèvent le roman
On peut légitiment se poser la question de savoir quelle thèse l’auteur veut défendre à travers ce roman.
Françoise Chandernagor n’entend pas faire de Jésus le Fils de Dieu né de Marie sous l’action de l’Esprit Saint : il est seulement un prophète choisi par Dieu pour régénérer la foi juive. Présenter les « frères du Seigneur » comme des frères de chair pose question : comment expliquer le début de l’Evangile selon Luc où Marie conçoit Jésus sous l’action de l’Esprit-Saint ? Pourquoi Jésus au moment de sa mort aurait-il confié sa mère à Jean et non pas à ses propres frères comme il était de coutume ?
De plus d’après l’auteur la première Eglise aurait appartenu à la secte des Ebionites qui niaient la divinité de Jésus et sa conception virginale. Les Ebionites se montraient fidèles à la loi juive, ne croyaient pas à l’Esprit Saint, pratiquaient un baptême semblable à celui de Jean Baptiste et ne célébraient pas l’Eucharistie à proprement parler (en effet ils ne buvaient pas le vin mais de l’eau) et ils attendaient le retour du Messie dans un futur proche. D’autre part –si les tensions entre l’Eglise de Jérusalem et Paul sont avérées (Actes des Apôtres), l’on sait que les ébionites fidèles à la loi mosaïque parlait de Paul en le nommant « l’homme ennemi » car Paul disait que la Loi était abolie par Jésus et que désormais « il n’y avait ni juifs, ni grecs ».
C’est pourquoi on ne lit pas sans tristesse, dans un livre montrant par ailleurs un très grand sérieux, des jugements très peu étayés: la «virginité perpétuelle» serait un «développement désordonné du culte marial où la piété a toujours précédé la doctrine»; l’Église s’y serait «reniée elle-même, abandonnant ses propres textes sacrés et se serait laissé influencer par de “médiocres apocryphes”». Le dogme marial constituerait une concession faite aux gnostiques pour se les rallier, une dévalorisation morbide de la chair, etc. Cette rengaine reprise sans discernement dépare le roman. Pour l’Église, la défense de la virginité consacrée ne fait qu’une avec celle du mariage: c’est toujours la dignité de la chair qu’elle promeut. Sauf découverte contraire, les anges ne sont pas vierges, parce qu’ils n’ont pas de corps.
Plus grave enfin, l’accusation lancinante adressée à l’Église de Rome d’avoir fait disparaître de la tradition la famille de Jésus pour mieux s’approprier son héritage. L’Église paulinienne a-t-elle vraiment discrédité la famille de Jésus? Ici, l’immortel auteur de L’Allée du Roi prend un peu trop vite la défense du principe dynastique. C’est un fait que l’Église ancienne n’a pas souhaité conférer de privilège à la naissance, fût-ce dans la propre famille du Verbe fait chair. Elle entendait ainsi se soustraire à l’emprise d’un clan, et adopter une conception civique plutôt qu’ethnique de l’identité religieuse. Jésus lui-même avait préparé cette révolution en n’admettant aucun membre de sa famille parmi les Douze -puisqu’il faut distinguer l’apôtre Jacques fils d’Alphée, dit «le Mineur», Jacques fils de Zébédée, dit «le Majeur», et Jacques le «Frère du Seigneur». Si la magnifique figure de Jacques finit par s’imposer à la tête de l’Église de Jérusalem, ce fut grâce à ses mérites, non à sa naissance.
Conclusion
Ce livre – si bien écrit soit-il – ne se lit donc pas sans un certain malaise. Pour un public non averti il serait tentant d’en faire un livre d’histoire (alors que c’est n’est qu’un roman) ne montrant que le « Jésus de l’histoire ». Mais le Jésus des Evangiles, le Jésus de la foi est le grand absent ! Quant à Marie, si attachante soit-elle, elle paraît ne pas comprendre la vocation de son fils : on est aux antipodes de celle qui a dit « Qu’il m’advienne selon Ta Parole ! »
Roman certes admirablement bien écrit mais attention : que le lecteur n’oublie pas de se replonger dans les eaux des Evangiles pour retrouver le Jésus qui s’est fait homme par son incarnation pour nous révéler le visage du Père et nous envoyer son Esprit.
Alors ne vous en déplaise Madame Chandernagor : mais il y existe de par le monde des catholiques dont la foi ne repose pas sur ce qu’aurait « inventer » l’Eglise en « manipulant les Ecritures » ; ils récitent chaque dimanche le Credo car ils fondent leur foi sur cette Parole des Ecritures qu’enseigne le magistère de l’Eglise .
« Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ
le Fils unique de Dieu,
né du Père avant tous les siècles
Il est Dieu, né de Dieu,
Lumière, né de la Lumière,
vrai Dieu, né du vrai Dieu,
engendré, non pas créé,
de même nature que le Père,
et par Lui tout a été fait.
Pour nous les hommes, et pour notre salut,
Il descendit du ciel ;
par l’Esprit Saint,
Il a pris chair de la Vierge Marie,
et S’est fait homme…. »

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