BENOIT XVI, JOIE, JOSEPH RATZINGER, RELIGION, THEOLOGIEN

Benoît XVI : théologien de la joie

Benoît XVI un théologien de la joie

Article original en anglais par Joseph MurphyPAPE BENOIT XVI
Traduction de Marianne (8/6/2008) 
Une analyse à la fois très érudite (par un spécialiste) et très humaine de l’œuvre  théologique de Joseph Ratzinger. 

[..] J’ai remarqué que la joie était très présente dans toute l’œuvre de Ratzinger. ..
C’est vraiment le genre de message que les gens aujourd’hui, avec toutes leurs questions et leurs difficultés, ont besoin d’entendre encore. De plus, cette façon de présenter le message chrétien pourrait surmonter l’indifférence ou le découragement qui touche de nombreux membres de l’Église et rallumer leur enthousiasme et leur amour pour la foi.
 

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J’ajouterai que la joie ne fait pas seulement partie de son œuvre , de sa théologie, elle fait partie de sa vie tout court, et chacun peut le voir dans les expressions de son visage, dans ses gestes, et dans le moindre de ses propos.
Je me souviens qu’avant son voyage en Bavière, en aôut 2006, recevant à Castelgandolfo la télévision allemande, il avait parlé de joie à deux reprises au moins:

[..] je trouve qu’il est très important de savoir cueillir les côtés amusants de la vie et sa dimension joyeuse et de ne pas tout prendre de façon tragique, et je dirais que cela est même nécessaire pour mon ministère. Un écrivain a dit que les anges pouvaient voler parce qu’ils ne se prennent pas trop au sérieux. Et nous, nous pourrions peut-être voler un peu plus, si nous ne nous donnions pas toujours de grands airs. 

Et à la question « Est-ce que votre mission n’est pas un poids pour vous? », il répond:
Ce serait aller trop loin, parce qu’en fait c’est fatigant, mais quoiqu’il en soit j’essaye de trouver de la joie là aussi.

 

BENOÎT XVI, THÉOLOGIEN DE LA JOIE
Entretien de Carl Olson, d’Ignatius Insight, avec Mgr Joseph Murphy, auteur de « Christ our Joy : the Theological Vision of Pope Benedict XVI.
I.I. Ignatius Insight Mgr M. Mgr Murphy


I.I. : Comment est né votre livre ? Qu’espérez-vous que les lecteurs apprennent et apprécient dans l’œuvre théologique du Pape Benoît XVI ?

Mgr M. : Les écrits de Joseph Ratzinger me fascinent depuis longtemps. Séminariste, je me suis familiarisé avec des livres comme The Ratzinger Report, Introduction au Christianisme*, Regarder le Christ, etc. Dès lors, j’ai été frappé par l’extraordinaire clarté et la profondeur de pensée de Ratzinger, sa capacité de diagnostiquer les problèmes de notre temps, de dialoguer avec les idées contemporaines et, puisant dans les richesses pérennes de la Tradition, de présenter un moyen d’avancer.

I.I : Comment le livre est-il né ? 

Mgr M. : Quand Joseph Ratzinger fut élu pape, je fus tout de suite frappé par le contenu de ses premières homélies. Elles offraient du message chrétien une présentation inspirante qui donnait à réfléchir. En particulier, l’accent qu’il met sur la joie m’a intrigué. C’est pourquoi j’ai décidé d’examiner de plus près ses écrits pour mieux comprendre ce qu’il voulait dire par là. J’ai d’abord trouvé ce que je cherchais dans un article intitulé « La foi en tant que confiance et joie ». C’était sa contribution au Festschrift de Bernhard Häring, publié en 1977. Cet article fut repris plus tard dans Les Principes de Théologie catholique. Par la suite, en lisant d’autres textes, j’ai remarqué que la joie était très présente dans toute l’œuvre de Ratzinger. Elle se présente en lien avec tous les thèmes clés de la foi chrétienne. C’est vraiment le genre de message que les gens aujourd’hui, avec toutes leurs questions et leurs difficultés, ont besoin d’entendre encore. De plus, cette façon de présenter le message chrétien pourrait surmonter l’indifférence ou le découragement qui touche de nombreux membres de l’Église et rallumer leur enthousiasme et leur amour pour la foi.

J’espère que les lecteurs de Christ our Joy auront autant de plaisir à le lire que j’ai eu à l’écrire ! J’ai essayé de montrer que si Benoît XVI – en raison de ses lourdes tâches – n’a jamais eu l’occasion de faire une présentation systématique de la foi chrétienne (ce qu’il a fait de plus approchant est son Introduction au Christianisme) – on trouve quand même quelque chose de cette vision complète du Christianisme dans ses divers écrits et la joie est le centre de cette vision. Il a une façon de présenter le message chrétien qui convient singulièrement à notre époque.

I.I. Pour beaucoup de gens, surtout ceux qui ne connaissent pas grand chose de Benoît XVI, à part ce qu’ils en ont lu dans les médias, associer la joie avec le saint Père pourrait sembler surprenant, et même curieux. Que leur diriez-vous ? Comment la joie fait-elle partie de la vision théologique de Benoît XVI ?

Mgr M. : Bien sûr, on pourrait critiquer la manière dont certains médias présentent le pape. Cela frôle la caricature. Mais enfin, il faut noter que c’est aussi grâce aux médias et en particulier grâce à la télévision et aux journaux que de nombreuses personnes en sont venues à mieux connaître le saint Père, en particulier, lors de ces événements marquants comme les funérailles de Jean-Paul II, la messe inaugurale du pontificat et la récente visite pastorale du pape aux Etats-Unis.
Ceux qui étaient habitués à l’image simplifiée du ci-devant préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, associer le mot « joie » avec le pape a de quoi surprendre. Toutefois, je les inviterais simplement à l’écouter et à lire certains de ses écrits. Ils verraient que sa pensée est en fait pleine d’espérance, elle encourage, elle inspire.
Plutôt que de dire que la joie fait partie de la vision théologique du pape Benoît, je dirais qu’elle caractérise et sa pensée et, en général, la vie chrétienne même. Après tout, c’est une vie dans l’Esprit Saint, l’ « Esprit de la joie éternelle », comme le pape l’appelle. La joie authentique est attachée à la foi chrétienne dans son intégralité et elle découle de cette foi vécue pleinement. Dans l’article que j’ai mentionné, le pape montre comment la joie présuppose l’harmonie intérieure et la sérénité – joie et sérénité qui naissent de ce que l’on est aimé d’un amour vrai et indéfectible. Seul Dieu, qui se révèle en Jésus Christ peut donner cet amour vrai et indéfectible. Comme le dit l’ami de Ratzinger, Josef Pieper, le philosophe allemand, seul Dieu peut nous dire en vérité : « Oui, c’est bon que tu sois, que tu existes ».

I.I. Quels sont certains aspects de la joie que vous trouvez dans l’œuvre de Benoît et qui pour les lecteurs seraient neufs ou surprenants? Quelles sont les autres qualités essentielles de la pensée de Benoît liées à la joie ?

Mgr M. Bien sûr, la joie est un thème biblique central et donc le Christianisme et la joie doivent être étroitement liés. Par exemple, dans l’intimité de la dernière Cène, Christ dit à ses disciples : « Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit entière » (Jn 125, 11). Le Christianisme, ce n’est pas imposer de lourds fardeaux aux gens, ce n’est pas non plus un système écrasant de « tu dois » et « tu ne dois pas ». C’est bien plutôt le chemin vers la liberté et la joie véritable. De ce fait, l’accent que le saint père met sur la joie va tout simplement de pair avec son désir de transmettre l’essentiel du Christianisme.

De ce point de vue, il y a certains aspects de la pensée de Benoît XVI que les lecteurs pourront trouver neufs ou du moins qui donnent à réfléchir. Par exemple, bien des gens, quand ils entendent parler de l’Église pensent aussitôt à son côté institution, structures et personnel. Mais le Pape place l’accent ailleurs. Pour lui, l’Église est, entre autres choses, ce que j’appelle dans mon livre la servante, la gardienne et le professeur de joie. Il fait allusion à cette idée dans son Introduction au Christianisme, quand il écrit : « Seul celui qui a vécu comment l’Église – malgré les changements de ses ministres et de ses formes – relève les hommes, leur donne une maison et une espérance, une maison qui est espérance – le chemin vers la vie éternelle – seul celui qui a fait cette expérience sait ce qu’est l’Église, et dans le passé et aujourd’hui. »

Le pape cite souvent des auteurs catholiques français. On trouve dans le grand roman de Georges Bernanos, Le Journal d’un curé de campagne, des idées comparables sur l’Église. À propos, ce livre nous apprend beaucoup de choses sur la nature de la joie chrétienne, malgré l’apparence plutôt sombre du roman. Dans un passage bien connu, le curé de Torcy décrit la vraie nature de l’Église et dit à son jeune collègue, le curé d’Ambricourt : « La joie est le don de l’Église, toute joie qu’il soit possible de partager dans ce monde triste ».
Le pape aborde une question importante : la joie peut-elle exister face à la souffrance et à la mort ? Une joie toute superficielle ne peut soutenir ces réalités pénibles qui nous mettent face à la fragilité de nos vies et à la question du sens final. Toutefois, la joie chrétienne est quelque chose de plus profond. Elle jaillit de ce que nous savons que le Dieu d’amour est près de nous dans toutes les circonstances de notre vie et, ainsi que l’enseignent les saints, c’est ce qui nous rend capables de faire face à la maladie, à la souffrance et à la mort avec sérénité, confiance et espérance. Finalement, c’est la victoire du Christ sur le péché et la mort qui fait que la joie et la souffrance peuvent coexister.

I.I. On a souvent dépeint Benoît comme quelqu’un de triomphaliste et de rigide, et pourtant l’œuvre de sa vie n’a t-elle pas été marquée par un dialogue sérieux et profond avec les autres religions et systèmes de croyances ? Qu’est-ce qui ressort pour vous dans ce qu’a écrit Benoît sur le sécularisme, la modernité et le scepticisme ? 

Mgr M. Toute personne qui a écouté ou lu le pape Benoît sait à quel point le décrire comme quelqu’un de rigide ou de triomphaliste, c’est être vraiment à côté de la plaque ! Sa théologie est marquée par une volonté d’entamer le dialogue. Il est très bien informé sur les questions que posent la culture contemporaine et le débat théologique. À cet égard, ceux qui souhaitent avoir une idée plus juste de ce qu’est vraiment le pape feraient bien de lire le premier chapitre du livre du Frère Vincent Twomey « Pope Benedict XVI : The Conscience of Our Age » (Ignatius Press 2007). Twomey qui a fait son doctorat sous la direction du professeur Ratzinger, nous donne une description intéressante des méthodes de son ancien professeur pour mener des séminaires lesquels se caractérisaient par des débats ouverts et le respect des vues d’autrui.

Le pape a discuté d’autres religions et systèmes de croyances en diverses occasions, surtout ces dernières années dans des œuvres telles que « Plusieurs religions – une seule alliance », « Vérité et Tolérance ». De ce qu’il a écrit là-dessus, tout comme sur le sécularisme, la modernité et le scepticisme, ce qui émerge clairement, c’est la primauté de la vérité, sans laquelle il n’est pas de joie. Il est intéressant de voir que, dans son encyclique, Deus caritas est, il souligne que l’homme, en vivant dans la fidélité au Dieu unique, fait lui-même l’expérience d’être celui qui est aimé de Dieu et qu’il découvre la joie dans la vérité, dans la justice, la joie en Dieu qui devient son bonheur essentiel .

 

L’homme est fait pour la vérité ; il ne peut éviter de poser les questions sur le sens, sur la vie et la mort, sur ses origines et sa destinée. Dans toutes les cultures et toutes les religions, on essaie de répondre à ces questions. Dans l’esprit de Ratzinger il n’y a pas de doute : le Christianisme peut engager un dialogue fructueux avec les religions sur la base de cette recherche commune de réponses, de la connaissance de l’existence humaine et de la morale qui transcende les frontières nationales, culturelles et religieuses.

Ratzinger montre bien que le scepticisme moderne et le relativisme, en ignorant les vérités de la religion et les intuitions fondamentales de l’être humain sur les questions profondes de la vie représentent un grave danger pour l’homme car ils risquent de le conduire dans un vide dépourvu de tout sens, un vide qui pourrait être fatal. La vérité est nécessaire pour nous faire sortir de l’aliénation, mais s’il n’y a pas moyen de connaître la vérité, alors l’homme perd tout sens de la vie et toute direction. Mais l’homme a une soif inextinguible de la vérité, d’amour et de sens. Il en a besoin pour vivre. Dans ce contexte, le Christianisme nous assure à nouveau que la vérité et le sens existent, mais qu’ils sont personnels et doivent, en fin de compte, être identifiés à Dieu qui est amour. Ratzinger le dit d’une façon très percutante dans son Introduction au Christianisme .

I. I. On compare sans arrêt Benoît XVI et Jean-Paul II, parfois à juste titre, parfois non. Quelles sont, selon vous, les ressemblances et les différences dans leur œuvre théologique ?
Mgr M. Il est évident que Benoît XVI et Jean-Paul II ont un tempérament, une spiritualité, une formation, un style de théologie très différents. Mais ils sont aussi très complémentaires. Le pape Jean-Paul était davantage philosophe, formé dans les traditions aristotélicienne et thomiste. Ces orientations ont laissé sur sa pensée une marque durable. L’intérêt qu’il porte à la personne et à la réalité de l’amour humain, la sexualité et le mariage l’a conduit à intégrer sa première formation philosophique avec les intuitions plus personnalistes de la phénoménologie, produisant ainsi une synthèse très intéressante et originale. Nous en trouvons les fruits dans son livre « Amour et responsabilité », « La théologie du corps ». Son amour pour le théâtre et sa dette envers la tradition carmélitaine ont aussi contribué à sa formation de pasteur, de penseur et d’homme de prière. Le pape Jean-Paul a laissé un corpus important qu’il faudra beaucoup de temps pour absorber. Parmi ses enseignements sur les questions éthiques, la doctrine sociale et l’anthropologie (la théologie du corps) tiennent sans aucun doute une place toute particulière et elles ne sont pas encore tout à fait intégrées dans la vie de l’Église et de ses membres.

La formation du pape Benoît est assez différente. Sa spiritualité a subi l’influence profonde du mouvement liturgique comme on peut le voir dans ses écrits sur la liturgie et dans sa manière de célébrer l’eucharistie. Sa théologie est très biblique et patristique. Elle doit beaucoup aux Pères de l’Église, surtout à saint Augustin et aux auteurs du Moyen-Âge, comme saint Bonaventure. Même si la pensée du pape Benoît est moins ouvertement philosophique que celle du pape Jean-Paul, elle est très attentive aux questions soulevées par les Lumières et par les penseurs qui ont façonné la culture moderne. Le pape Benoît enseigne avec une grande clarté, c’est un professeur remarquable. Il a le don d’enseigner des idées profondes très simplement. Ce n’est donc pas étonnant si la foule qui assiste à l’Angélus et aux audiences générales fait très attention à ce qu’il dit. S’il s’intéresse certainement aux questions morales et sociales, le pape Benoît, fidèle à sa propre formation en théologie fondamentale et dogmatique, a consacré plus d’attention aux articles fondamentaux de la foi, au dialogue entre la foi et la raison et à la liturgie, comme on le voit clairement dans ses encycliques sur l’amour et l’espérance, et son très beau livre sur le Christ, Jésus de Nazareth.

Bref, les enseignements des deux papes, dans leur complémentarité, nous donnent une compréhension extraordinairement profonde des richesses de la foi chrétienne.

I.I. Dans Christ, notre joie, vous montrez bien comment Joseph Ratzinger, dans sa christologie, se centre et sur l’Incarnation et sur la Croix. Pourquoi est-ce significatif et quels rapports ces thèmes ont-ils avec les autres aspects de son œuvre, en particulier la sotériologie et l’ecclésiologie ?
Mgr M. Dans la partie christologie de son Introduction au Christianisme, Ratzinger dit que, en gros, il y a eu deux grandes façons d’aborder le mystère du Christ. L’une se fonde sur le mystère de l’Incarnation, et l’autre sur la Croix. Quand on se fonde sur l’Incarnation, on tend à se concentrer sur l’être du Christ, à la fois homme et Dieu. Les relations entre l’homme et Dieu paraissent être décisives. Cette approche est en harmonie avec le vieil adage patristique : « Ce qui n’est pas assumé, n’est pas sauvé », adage qui fut immensément utile dans la formulation des premiers dogmes christologiques. Mais aborder le mystère de la rédemption uniquement sous l’angle de l’Incarnation risque d’aboutir à une vue statique et optimiste de l’homme, dans laquelle le péché ne joue plus qu’un rôle très secondaire.

L’autre grande perspective, surtout marquée par saint Paul et, plus tard, par les Réformés, se fonde sur la Croix. Elle souligne la victoire du Christ sur le péché et la mort. Ici, le risque est de tomber dans une interprétation opposée au monde, qui voit le christianisme comme une « brèche dans la confiance et l’assurance de l’homme et de ses institutions, y compris l’Église » (voir l’Introduction au Christianisme).

Une christologie adéquate, et donc une sotériologie et une ecclésiologie adéquates, doit en quelque sorte unir les deux perspectives, sans les réduire à une synthèse facile et superficielle. Elle doit tenir compte et de l’unité du Christ et de son œuvre salvatrice. L’être du Christ – centre de la perspective fondée sur l’Incarnation – est aussi un faire. Cela signifie qu’il est intrinsèquement lié à son activité salvatrice – centre de la perspective fondée sur la Croix. L’être du Christ est en réalité « actualitas » ; c’est aller au-delà de soi, c’est un exode. Son être n’est pas statique, il ne se repose pas en lui-même, mais il est l’acte d’être envoyé, d’être fils, de servir. Pour parler brièvement, ce qu’il est est ce qu’il fait, et ce qu’il fait est ce qu’il est.

Cette manière intéressante de joindre l’Incarnation et la Croix est intimement liée à la notion que Ratzinger a de la personne. La personne est « reliée », elle est de quelqu’un (ultimement de Dieu) et pour les autres. Plus elle s’abandonne pour les autres, et en particulier pour cet autre qui est Dieu, plus elle s’éloigne d’elle-même, plus elle est elle-même et s’accomplit. Jésus-Christ, en se donnant, « est celui qui est allé au-delà de soi et donc, l’homme qui est totalement lui-même » (Introduction au Christianisme).

Tout cela a des conséquences pour notre compréhension de l’Église et de la vie chrétienne. Le fait que Jésus ait eu le côté percé par la lance montre que son existence est tout ouverte : « à présent, il est entièrement « pour » ; à présent il n’est plus du tout un individu singulier, mais « Adam », du côté duquel Ève – la nouvelle humanité – fut formée » (Introduction au Christianisme). L’eau et le sang qui coulent du côté du Christ désignent les sacrements du baptême et de l’eucharistie et par là, l’Église qui est la nouvelle communauté d’hommes et de femmes. Vivre en tant que nouvelle création, faire pleinement partie de la nouvelle communauté, c’est vivre comme le Christ, dans une communauté de relations, dans un esprit de don à autrui. C’est l’œuvre salvatrice du Christ qui rend cela possible, œuvre que – par les sacrements – nous recevons dans notre propre vie.

I.I. Quand il écrit sur la Sainte Vierge, Ratzinger insiste souvent sur le fait qu’elle est la fille de Sion. Quelle en est l’importance et comment cela se rapporte-t-il au thème de la joie ?

Mgr M. En 1977, Joseph Ratzinger a publié un petit livre profond sur la mariologie (La Fille de Sion). Il reconnaît dans le thème de la Fille de Sion l’un des 5 grands thèmes de l’Ancien Testament, repris par le Nouveau Testament et plus tard, par la Tradition chrétienne, surtout par la liturgie, afin de mieux comprendre la personne de la Vierge Marie et son rôle dans l’histoire du salut. Les autres thèmes sont 1) la figure d’Ève ; 2) les femmes stériles qui , finalement, enfantent un fils : Sarah, Rachel, Anna 3) les grandes figures salvifiques d’Esther et de Judith et 4) la Sagesse personnifiée.

Pour Ratzinger, la Fille de Sion a une signification particulière. Dans la pensée de l’Ancien Testament, cette figure en vient à représenter Jérusalem et, en fait tout Israël. Israël, le peuple élu, jouit de l’alliance avec Dieu, fondée sur l’amour de Dieu, sa grâce et sa miséricorde. L’alliance elle-même est davantage considérée en termes de relations conjugales qu’en termes juridiques ou politiques. Dans ce contexte, spécialement dans les écrits prophétiques, on décrit souvent Israël comme une femme, vierge, aimée, épouse et mère. Dans le Nouveau Testament, la Vierge Marie est considérée comme la vraie Fille de Sion, en qui Dieu fait sa demeure au point qu’elle devient la Mère de Dieu, la Theotokos.

Le lien avec la joie est déjà clairement exprimé chez les prophètes Zacharie et Sophonie qui poussent le peuple, Fille de Sion, à se réjouir parce que Dieu est présent et victorieux parmi Israël. Israël peut se réjouir parce que son espérance est fondée puisqu’elle s’appuie sur l’œuvre salvatrice de Dieu, sa présence consolante et ses promesses. Mais, dans l’Ancien Testament, la promesse attend sa réalisation.

L’espérance d’Israël se réalise dans la Vierge Marie qui doit être la mère du Sauveur tant attendu. Quand l’ange Gabriel s’adresse à elle, il le fait d’une façon qui rappelle les prophéties à la Fille de Sion : « Réjouis-toi ! » C’est pourquoi le pape Benoît souligne sans cesse que le Christianisme, qui réellement commence avec les paroles de l’ange à Marie, est une invitation à la joie. En même temps, Marie est la Fille de Sion et le vrai Israël, en qui l’ancienne et la nouvelle alliance, Israël et l’Église sont inséparablement un. Marie nous enseigne ce que l’Église doit être : la demeure de Dieu. Elle nous enseigne aussi à mettre notre confiance en Dieu dans une attitude de totale ouverture et de don de soi. Ce faisant, elle nous montre où nous trouverons la joie authentique. De là, on peut comprendre la place de la dévotion mariale dans la vie chrétienne. Ainsi que le dit Joseph Ratzinger : « La dévotion envers Marie est le ravissement de la joie sur l’Israël vrai et indestructible ; c’est l’entrée merveilleuse dans la joie du Magnificat et donc la louange de celui à qui la Fille de Sion doit tout son être et dont elle porte la véritable arche d’alliance, incorruptible et indestructible ». (
La Fille de Sion)

I. I. Vous évoquez souvent l’Introduction au Christianisme, que l’on considère en général comme un livre essentiel de Joseph Ratzinger. Pourriez-vous nous dire quels sont les autres ouvrages de Ratzinger/Benoît que vous estimez être au cœur de son œuvre théologique ?

Mgr M. L’Introduction au Christianisme est ce qui se rapproche le plus d’une synthèse théologique, bien qu’elle soit incomplète ; Ratzinger la développe d’une manière significative dans ses derniers écrits. Rappelons-nous que l’Introduction au Christianisme fut publié pour la première fois il y a 40 ans (1968) mais cet ouvrage a gardé une extraordinaire fraîcheur et est resté un classique de la théologie catholique moderne. L’Introduction au Christianisme traite les questions de foi et de croyance dans le monde moderne, avant d’aborder de manière originale le symbole des apôtres. Comme mon livre a pour objet de présenter la façon dont Ratzinger traite les éléments principaux de la foi chrétienne, il est normal que je le cite très souvent.

Quel dommage que la thèse de doctorat de Ratzinger Le Peuple et la maison de Dieu dans la doctrine de l’Église de Saint Augustin n’ait jamais été traduite en anglais ! Elle nous ferait mieux comprendre la genèse de la pensée de Ratzinger qui contient des intuitions fondamentales sur l’Église, sa nature intérieure et sa relation avec l’État.

On en trouve des développements dans ses écrits plus tardifs. Son livre sur la théologie de l’Histoire de saint Bonaventure est important pour comprendre sa pensée sur l’histoire du salut et la distinction entre l’eschatologie et l’utopie. 
Pour ce qui regarde le travail strictement théologique de Ratzinger, on devrait mentionner Eschatologie : la mort et la vie éternelle. Quant aux autres aspects de sa théologie, il a développé sa pensée dans une série d’articles publiés dans des collections ou journaux divers. On les a souvent regroupés dans des livres, tel les Principes de théologie catholique, ouvrage important de théologie fondamentale ; ses méditations sur la Trinité qu’on vient récemment de republier, ses travaux plus récents sur l’ecclésiologie, sa collection d’articles et de méditations sur l’eucharistie, Dieu nous est proche, de même que son volume d’articles sur le pluralisme religieux, le relativisme et la foi intitulé Foi, Vérité et Tolérance. En christologie, à part les chapitres qu’il y consacre dans l’Introduction au Christianisme, on doit citer son livre tout récent Jésus de Nazareth. Les écrits qu’il a consacrés à la liturgie sont très significatifs et exercent déjà une influence certaine. 
Pour les lecteurs qui ne connaissent pas sa pensée, sa brève autobiographie peut servir d’introduction facile et ses trois livres d’entretiens avec P. Seewald et G. Messori. 

I. I. Quelle est la place de Joseph Ratzinger dans la théologie du 20e siècle ? Quels sont les aspects de son œuvre qui exerceront sans doute une influence significative sur les études théologiques futures ?
Mgr M. Il est très difficile de faire des pronostics sur la manière dont on considérera Joseph Ratzinger dans l’histoire de la théologie du 20e siècle. Maintenant qu’il est pape, beaucoup de gens qui auparavant n’étaient pas familiers avec sa pensée vont vouloir la connaître mieux. Sa théologie est moins spéculative que celle de Karl Rahner ou de Bernard Lonergan et, parce qu’il a eu d’autres engagements, il n’a pas fait – comme Hans Urs von Balthasar une synthèse monumentale. Sa pensée a beaucoup en commun avec les théologiens du ressourcement, comme Henri de Lubac. Lubac a beaucoup fait pour retrouver le riche héritage des Pères de l’Église et il a poussé à une plus grande appréciation de la complexité, de la subtilité et de la variété de la pensée médiévale qui déborde largement les simplifications des manuels. Pour ce qui regarde les penseurs médiévaux, il est clair que l’augustinisme et sa perpétuation dans la tradition franciscaine avec Saint Bonaventure l’a beaucoup plus marqué que la pensée de Saint Thomas d’Aquin, alors qu’Henri de Lubac accorde plus d’attention à ce dernier. Il faut dire aussi que la pensée de Ratzinger a une forte composante scripturaire, comme on peut le voir dans son Introduction au Christianisme et plus encore dans son Jésus de Nazareth.

À mon avis, la façon qu’a le pape Benoît d’aborder la théologie aura sans doute une forte influence. Dans l’introduction de mon livre, Christ our Joy, j’ai exposé certains traits de sa théologie. J’ai montré qu’elle était très scripturaire, fondée sur la Tradition, spécialement les Pères de l’Église, et qu’elle était à la fois pastorale et spirituelle. Bien que l’on doive faire la distinction entre la théologie personnelle du pape et son magistère, on retrouve dans ses enseignements officiels quelque chose de sa manière d’aborder la théologie. Le pape, au cours des audiences, a parlé des apôtres et de l’Église primitive, puis il a commencé une série captivante sur les Pères de l’Église où il explique les aspects principaux de leur pensée et montre leur pertinence dans les débats contemporains. Je crois que cette attitude encouragera les étudiants à fouiller dans les richesses de la patristique et cela profitera, dans l’avenir, tant à la réflexion qu’à la prédication. Nous pouvons donc espérer pour les écrits théologiques un style plus réfléchi, plus spirituel, et qui ferait appel à l’Écriture et à la Tradition, tout en étant sensible aux questions que se posent nos contemporains. 
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Pope Benedict XVI, Theologian of Joy: An Interview with Monsignor Joseph Murphy, author of Christ Our Joy: The Theological Vision of Pope Benedict XVI | Carl E. Olson
Ignatiusinsight.com

 

 

*Introduction au Christianisme repris en français en 2000 sous le titre La Foi chrétienne hier et aujourd’hui.

Karl Rahner, jésuite, (1904-1984), après des études de philosophie et de théologie (entre autres avec Heidegger) à Fribourg-en-Brisgau, enseigna la dogmatique à Innsbruck. Il participa activement au concile Vatican II et fonda, en 1965, avec Yves Congar et Edward Schillebeeckx la revue internationale de théologie Concilium. Il enseigna à partir de 1964 à Munich. 
Il est l’auteur principalement des « Écrits théologiques » (12 volumes, DDB, 1959-1970) et du « Traité fondamental de la foi » (Centurion, 1983).

Bernard Lonergan, jésuite, (1904– 1984), fut un philosophe et théologien canadien qui a consacré l’œuvre de sa vie aux questions les plus fondamentales de l’éthique, de l’économique, de la philosophie, de la théologie et de la méthodologie dans les sciences naturelles et les sciences humaines. La profondeur de ses travaux a reçu un accueil chaleureux de la part de ses pairs et il fut « considéré par beaucoup d’intellectuels comme l’un des penseurs philosophiques les plus raffinés du vingtième siècle » (Time Magazine, 1971). Des érudits du monde entier ont tant et si bien reconnu l’importance de ses travaux qu’ils ont fondé partout dans le monde des centres consacrés au développement et à l’application de sa pensée.

Les écrits du pape Benoît XVI

 

Pour découvrir les écrits de Benoît XVI, quelques références

 Encycliques et exhortations
– Dieu est amour (Deus caritas est) – Cerf, Bayard, Mame, Fleurus, 2006 –
– Sauvés dans l’espérance (Spe Salvi) – Cerf, Bayard, Mame, Fleurus, 2007 –

– Le sacrement de l’amour : exhortation apostolique sur l’Eucharistie – Cerf, Bayard, Mame, Fleurus, 2007 –

 Autres livres récents
– Jésus de Nazareth, volume 3 : l’enfance de Jésus – Flammarion 2012 –
– Jésus de Nazareth, volume 2 : de l’entrée dans la ville de Jérusalem à la résurrection, – Editions du Rocher – Parole et Silence, 2011-
– Jésus de Nazareth, volume 1 : du baptême dans le Jourdain à la transfiguration – Flammarion, 2007 –
– L’essence de la foi – Plon, 2006

– Les apôtres et les premiers disciples du Christ : aux origines de l’Eglise – Bayard, 2007 –

Livres publiés quand il était cardinal
– La foi chrétienne entre hier et aujourd’hui – Cerf, 2005 –
– L’Europe, ses fondements, aujourd’hui et demain – Saint Augustin, 2005 –
– La mort et l’au-delà : court traité d’espérance chrétienne – Fayard, 2006 –
– Catéchèse et transmission de la foi – Tempora, 2008 –
– Ma vie : souvenirs, 1927-1977 – Fayard, 2005 –
– Le sel de la terre : le christianisme et l’Eglise catholique au seuil du IIIe millénaire. Entretiens avec Peter Seewald – Cerf, 2005 –
– Voici quel est notre Dieu : conversations avec Paul Seewald – Plon, Mame, 2005 –

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