ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, GEORGES BERNANOS, GEORGES BERNANOS (1888-1948), NOS AMIS LES SAINTS, SAINTETE, SAINTS, SPIRITUALITE

Nos amis les saints de Georges Bernanos

Nos amis les saints de Georges Bernanos

(Tunis, 1947)

All-Saints

Georges Bernanos, «Nos amis les saints» 1 1 Tunis, 1947.

Nos amis les saints Ces grandes destinées échappent, plus que toutes les autres, à n importe quel déterminisme : elles rayonnent, elles resplendissent d une éclatante liberté. Si le père de Foucauld en personne m avait demandé cette conférence, je me demande si je n aurais pas réussi à trouver quelque raison de lui refuser, que son indulgence eût probablement jugée valable. Mais il m a fait demander la chose par ses filles, et me voilà ici devant vous, nous voilà tous rassemblés ici pour bien prouver que les filles du père de Foucauld finissent toujours par faire ce qu elles veulent. Ce n est peut-être pas tout à fait un miracle mais ça y ressemble déjà pas mal. Admettons que ce soit un miracle préparatoire. Car ayant imprudemment décidé de vous parler ce soir d un pays où je n ai jamais mis les pieds, bien que je sois un vieux voyageur, dont je ne suis même nullement sûr d avoir jamais rencontré un seul habitant authentique, un seul autochtone, bref, puisque j ai décidé de vous parler des saints et de la sainteté, le miracle, le vrai miracle, le miracle incontestable serait que vous réussissiez à m écouter sans ennui… Enfin que voulez-vous que je vous dise? Tâchez d être le plus indulgent possible : c est mon premier sermon. Vous me direz que j aurais pu choisir un autre sujet. Ce n est pas sûr, le plus souvent, voyez-vous, ce n est pas nous qui choisissons le sujet, c est le sujet qui nous choisit. Les amateurs de littérature croient volontiers qu un écrivain fait ce qu il veut de son imagination. Hélas l autorité de l écrivain sur son imagination d écrivain est à peu près celle que le Code civil nous garantit vis-à-vis de nos charmantes et pacifiques compagnes, vous voyez d ici ce que je veux dire? Lorsque m est parvenue la lettre que sœur Simone du Cœur Eucharistique m avait fait l honneur de m écrire, mon premier mouvement – je crois l avoir déjà dit – a été de me dérober, dans le sens où on dit qu un cheval se dérobe. Si je ne refuse pas l obstacle du premier coup, j aime autant après le sauter à fond comme les vieux chevaux consciencieux qui le prennent toujours au centre à l endroit le plus haut… «Ah! c est donc comme ça, ai-je pensé. Tant pis pour eux! Je vais leur parler de la sainteté.» Mais, soyons francs, le sujet, le fameux sujet m avait déjà mis le grappin dessus, et je sentais très bien que le sort en était jeté, que je ne pourrais pas vous parler d autre chose. Et d abord qu est-ce que je me propose en parlant des saints? Oh! certainement pas de vous édifier! Si je vous édifie ce sera du moins sans le faire exprès, je vous assure. Nous allons essayer de parler des saints, tranquillement, comme les enfants parlent entre eux des grandes personnes, nous ne prétendons rien d autre qu échanger nos impressions sur ces hommes à la fois si éloignés et si proches de nous. Cela me rappelle un vers célèbre d Eluard dans son poème Guernica : «La Mort si difficile… et si facile…» On pourrait très bien en dire autant de la sainteté… Elle nous paraît terriblement difficile, peut-être simplement parce que nous ne savons pas, nous ne nous demandons même jamais sérieusement ce qu elle est. Il en est de même pour les enfants qui parlent des grandes personnes. Ils ne savent pas ce qu ils en pensent, ils n osent pas savoir ce qu ils en pensent, ils se contentent de jouer au monsieur et à la dame. Puis, peu à peu, à force de jouer ainsi aux grandes personnes, ils deviennent grands à leur tour. Peut-être la recette est-elle bonne? Peut-être, à force de jouer aux saints, finirions-nous par le devenir? En tout cas, il semble bien que la petite sœur Thérèse ne s y soit pas prise autrement, on pourrait dire qu elle est devenue sainte en jouant aux saints avec l Enfant Jésus, comme un petit garçon qui, à force de faire tourner un train mécanique devient, presque sans y penser,  ingénieur des chemins de fer, ou même plus simplement chef de gare… Permettez-moi de m en tenir un moment à cette comparaison de chemin de fer. Je ne la trouve pas si bête, après tout… On peut parfaitement imaginer l Eglise ainsi qu une vaste entreprise de transport, de transport au paradis, pourquoi pas? Eh bien, je le demande, que deviendrions-nous sans les saints qui organisent le trafic? Certes, depuis deux mille ans, la compagnie a dû compter pas mal de catastrophes, l arianisme, le nestorianisme, le pélagianisme, le grand schisme d Orient, Luther… pour ne parler que des déraillements et télescopages les plus célèbres. Mais, sans les saints, moi je vous le dis, la chrétienté ne serait qu un gigantesque amas de locomotives renversées, de wagons incendiés, de rails tordus et de ferrailles achevant de se rouiller sous la pluie. Aucun train ne circulerait plus depuis longtemps sur les voies envahies par l herbe. Oh! je sais bien que certains d entre vous se disent en ce moment que je fais la part trop belle aux saints, que je donne trop d importance à des gens tout de même un peu en marge, et que j ai tort de comparer à de paisibles fonctionnaires, d autant plus qu en dépit de toute tradition administrative, ils bénéficient de l avancement au mérite et non pas à l ancienneté, qu on les voit passer brusquement du modeste emploi d homme d équipe à celui d inspecteur général ou de directeur de la compagnie, alors même qu ils en ont été fichus brutalement à la porte, comme Jeanne d Arc, par exemple. Mais je crois qu il vaut mieux arrêter là mes comparaisons ferroviaires, ne serait-ce que pour épargner l amour-propre, toujours un peu scrupuleux, de MM. les ecclésiastiques, particulièrement, c est trop naturel, de ceux qui m ont fait l honneur de venir m entendre et qui doivent se demander avec inquiétude de quoi ils sont au juste chargés dans cette imaginaire compagnie de transport : la distribution des billets ou la police des gares?… Je voudrais que vous reteniez seulement de mon propos  cette idée que l Eglise est en effet un mouvement, une force en marche, alors que tant de dévots et de dévotes ont l air de croire, feignent de croire, qu elle est seulement un abri, un refuge, une espèce d auberge spirituelle à travers les carreaux de laquelle on peut se donner le plaisir de regarder les passants, les gens du dehors, ceux qui ne sont pas pensionnaires de la maison, marcher dans la crotte. Oh! il est certainement parmi vous de ces hommes du dehors que scandalise profondément la sécurité des chrétiens médiocres, sécurité qui ressemble à la légendaire sécurité des imbéciles – probablement parce que c est la même… Mon Dieu, croyez-moi, je ne me fais pas tellement d illusions sur la sincérité de certains incroyants, je n entre pas dans tous leurs griefs, je sais que beaucoup d entre eux s efforcent de justifier leur propre médiocrité par la nôtre, rien de plus. Mais je ne peux pas m empêcher de les aimer, je me sens terriblement solidaire de ces gens qui n ont pas encore trouvé ce que j ai reçu moi-même sans l avoir mérité, sans l avoir seulement demandé, dont je jouis dès le berceau, pour ainsi dire, et par une sorte de privilège dont la gratuité m épouvante. Car je ne suis pas un converti, j ai presque honte de l avouer, puisque depuis une vingtaine d années la mode est aux convertis, peut-être parce que les convertis parlent beaucoup, parlent énormément de leur conversion, un peu à la manière de ces malades guéris qui ne nous font grâce d aucun des détails de leur ancienne maladie, vous assomment d élixirs et de pilules. Faut-il ajouter que les cléricaux ont beaucoup de goût pour cette sorte de gens, et il est certain que leur témoignage a la même valeur publicitaire que celui de ces messieurs dont on voit la photographie à la quatrième page des journaux. L histoire religieuse – l histoire religieuse est sans doute un mot trop prétentieux – disons donc la chronique dévote de la première moitié du siècle est pleine de conversions littéraires. Une des plus célèbres fut celle de M. Paul Claudel qui nous a retracé toutes les circonstances de ce matin mémorable où, dissimulé derrière une colonne de Notre-Dame de Paris, il a senti tout à coup ce mystérieux mouvement intérieur, ce spasme 5 spirituel,  cette  espèce  d éternuement  de  l’âme  par  laquelle  a commencé  une  prestigieuse  carrière  de  poète  catholique  qui  vient de  recevoir  son  couronnement  à  l’Académie  française  comme  sa nomination  au  poste  envié  de  Washington  avait  mis  le  sceau suprême  à  la  carrière,  non  moins  prestigieuse,  du  fonctionnaire. Nous  avons  connu  d’autres  conversions  littéraires  presque  aussi retentissantes, bien que souvent moins solides, celle de M. Cocteau par  exemple,  signée  par  M.  Jacques  Maritain  (les  conversions littéraires peuvent être signées comme des toiles de maître) ou celle -portant  la  même  signature -de  ce  pauvre  Sachs  qui  alla,  lui, jusqu’au  séminaire  et  dont  la  première  soutane  avait  été  coupée chez  Paquin. N’importe ! Je  m’excuse  de  m’être laissé aller à ces plaisanteries sur les convertis, mais elles ne leur font pas grand mal, et  je  leur  reproche  de  ne  pas  comprendre  toujours  grand-chose  à ceux  dont ils ont  partagé auparavant  l’erreur,  ce  qui  est  d’ailleurs parfaitement naturel, car il est rare qu’un converti ne se soit pas un peu converti aux dépens de quelqu’un ou de quelque chose… Mais un chrétien tel que moi, ou que beaucoup d’ entre vous pour lesquels la  foi  catholique  est  un  élément  hors  duquel  ils ne  pourraient  pas  plus  vivre  qu ’un  poisson  hors  de  l’eau,  comment  voudriez – vous qu’ ils ne sentissent pas de l’angoisse, et comme une sorte de honte, en face de ceux de leurs frères, incompréhensiblement privés de ce qui ne leur a jamais manqué une seconde ? Si j’étais converti pour ma  part, j ’aurais beau  me  répéter  sans cesse  que  ce n’est  pas  moi qui ai trouvé Dieu, que c’est Lui qui m’a trouvé, c’est là un de ces raisonnements   dont   on   cherche   plutôt   à   se   rassurer   qu’à   se convaincre.  Au  lieu  que  je  ne  saurais  pas  plus  me  vanter  d’être chrétien   que   de   parler   correctement   ma   langue   maternelle. Comment  voudriez-vous  que  je  ne  me  sente  pas  gravement  et profondément engagé vis-à-vis de ceux qui doivent, pour apprendre ce  langage,  oublier  péniblement  le  leur,  celui dont  ils  se  sont toujours servis ? Que les chrétiens qui m’écoutent veuillent bien me pardonner. N’y eût-il parmi eux qu’un seul étranger à notre foi, c’est pour lui seul   que   je   parlerais   en   ce   moment.   Je   rougirais   trop   qu’il 7s’imaginât que je m’adresse à lui du plus profond, du plus creux de ma sécurité de croyant -comme d’un gîte sûr et tiède-, que je reste étranger à son risque. Ce n’est pas vrai, non ce n’est pas vrai que la foi  est  une  sécurité,  du  moins  au  sens  humain  du  mot.  Oh ! sans doute,  on  rencontre,  de  par  le  monde,  beaucoup  de  chrétiens médiocres qui ne demandent pas mieux que de se faire des illusions là-dessus, se croient sûrs de la grâce de Dieu, et mettent au compte de la religion l’espèce de contentement de soi qu’ils partagent avec tous les imbéciles, croyants ou non-croyants. La foi ne saurait être comparée en rien à ces évidences dont celle du « deux et deux font quatre » passe pour le type le plus ordinaire. Je comprends très bien l’agacement ou même l’indignation des incrédules en face de gens auxquels  ils  attribuent  faussement  des  certitudes  analogues  à celle-ci  en  tout  ce  qui  concerne  le  monde  invisible,  la  mort  et l’au-delà de la mort. Parfois la colère ou l’indignation font place à l’envie :«Vous avez bien de la chance de croire », disent-ils avec une  naïveté  déconcertante.  «  Moi,  je  ne  peux  pas.  »  Et  c’est  vrai qu’ils s’efforcent de croire, du moins ils s’efforcent de croire qu’ils croient,  et  s’étonnent  de  n’aboutir  à  rien,  comme  ces  insomnieux qui se répètent à eux-mêmes qu’ils vont dormir, et se tiennent ainsi éveillés, car le sommeil est toujours imprévu. Qui l’attend peut être sûr  de  ne  jamais  le  voir  venir,  car  on  ne  le  voit  pas  venir. Ils souhaitent  de  croire,  ils  s’efforcent  de  croire,  ils  s’efforcent  de croire qu’ils croient, et d’ailleurs ils ne savent pas très bien ce que nous    croyons    nous-mêmes,    ils    attachent    volontiers    autant d’importance à n’importe  laquelle  des  aventures  merveilleuses de la Bible qu’à la Sainte Incarnation du Verbe, ils se travaillent pour croire  que Jonas  a  été  quelques  jours  locataire  d’une  confortable baleine,  que  le  passage  de  la  mer  Rouge  fut  vraiment  tel  que le représente une enluminure célèbre où l’on voit les Hébreux passer entre   deux   hautes   murailles   liquides   à   travers   lesquelles   les poissons contemplent  le  spectacle,  comme  on  regarde,  de  sa fenêtre, passer  le  cortège  du  Mardi  gras…  Hélas ! il  y  a  trop  de dévots  et  de  dévotes  pour  égarer  sur  ce  point  la  bonne  foi  des mécréants, non seulement par ignorance ou par sottise, mais aussi8par  cette  sorte  de  vanité  imbécile  qui  porte  certains  croyants  à renchérir sur leur propre croyance. Les convertis littéraires dont je parlais tout à l’heure ont la spécialité de ces vantardises où l’orgueil a son compte

Il  est  clair  que l’incrédule  peut  rester indifférent lorsque  vous faites devant lui profession de croire aux grands mystères de la foi qu’il   entend   mal,   et   qui   ne   disent   pas   grand-chose   à   son imagination.  Si  vous  lui  affirmez  au  contraire,  sans  la  moindre hésitation,  que  la  loi  de  la  gravitation universelle  s’est  trouvée suspendue  afin  de  permettre  à  Josué  de  retarder  d’une  heure  sa montre, il vous traitera peut-être de  fou  en  se  frappant le front  de l’index  mais  il  n’en  commencera  pas  moins  à  vous  juger  un  type intéressant,  formidable,  un  phénomène.  Hé  oui,  que  voulez-vous, c’est  pourtant  vrai,: un  chrétien  n’’est  nullement  tenu  de  prendre comme  on  dit  «à  la  lettre»  l’histoire  de  Jonas  ou  de  Josué. Remarquez bien qu’en ce qui me concerne, j’y croirais volontiers, je ne demanderais qu’à y croire, les miracles ne m’intéressent pas en  ce  sens  que  les  miracles  n’ont  jamais  converti  grand  monde, c’est  Notre-Seigneur  qui  a  pris  la  peine  de  le  dire  lui-même  dans l’Evangile en se moquant de ceux qui lui demandaient des prodiges. Trop  souvent  les  miracles  frappent  l’esprit  mais  endurcissent  le cœur parce qu’ils  donnent  l’impression  d’une  espèce  de  mise  en demeure   brutale,   d’une   sorte   de   viol   du   jugement   et   de   la conscience par un fait qui est, en apparence du moins, une violation de l’ordre.

Je ne saurais m’étendre plus longtemps sur ce sujet, mais il ne me  faut  pas  seulement  penser  à  mes  incroyants  qui  se  disent peut-être  en  ce  moment  que  les  bonnes  dévotes  viennent  d’en prendre  un  sacré  petit  coup,  et  qui  n’en  sont  pas  tellement mécontents.  Après  tout,  ces bonnes  âmes  ont  bien  le  droit  d’être rassurées si mes plaisanteries leur paraissent sentir le fagot. Je leur conseille  fortement  de  relire  l’Histoire Sainte de  Daniel-Rops, parue ces dernières années avec le Nihil Obstat et l’Imprimatur de l’archevêché  de  Paris.  Elles  y  verront,  par  exemple,  qu’on  a  des raisons de supposer que les sonneries de trompettes étaient le signalconvenu pour prévenir les sapeurs d’avoir à sortir des galeries, en mettant le feu à la boiserie, afin de faire écrouler les murailles car telle était la technique des sapeurs à ce moment-là, faute de poudre.

A propos de la traversée du Jourdain à pied sec par l’armée de Josué, à la hauteur de la ville d’Adom, elles liraient encore ceci :la ville  d’Adom  est  probablement  El  Damieh,  à  25  kilomètres  en amont de Jéricho. Là, le fleuve coule entre deux talus d’argile hauts de 15 mètres qui glissent aisément. En 1927, à la suite d’un léger séisme, ils s’écroulèrent et barrèrent le lit à tel point que le flot fut interrompu  vingt  et  une  heures,  reproduisant  ainsi  exactement  les circonstances rapportées par la Bible, qui parle elle aussi de séisme dans  son  langage  oriental :les  montagnes  sautèrent  comme  des béliers,  les  collines comme  des agneaux.  Je  répète  que  le  livre de Daniel-Rops est revêtu de l’Imprimatur.

Je  répète  que  ces  questions  ne me  passionnent  nullement. J’admettrais volontiers que les juifs ont traversé sans se mouiller les pieds,  non  seulement  la  mer  Rouge,  mais l’océan  Atlantique,  que m’importe ?

Je dis seulement qu’il  m’est affreusement  pénible de penser que des hommes de bonne foi puissent être tenus éloignés du Christ par des scrupules sans fondement et sans objet véritables. Si Dieu  avait  voulu  nous  gagner  par  des  miracles,  il  ne  s’en  serait certainement pas tenu à celui de Cana, ou même à la résurrection de Lazare.  Il  ne  lui  en  eût  rien  coûté  de  s’imposer  par  des  prodiges beaucoup  plus  extraordinaires, cosmiques. Au  lieu  que  ce  que  les Saints Evangiles nous rapportent des phénomènes qui ont marqué la mort du Sauveur, le soleil qui s’obscurcit, le voile du temple qui se  déchire,  la  terre  qui  tremble,  sont  bien  peu  de  chose  comparés aux  effets  de  la  bombe  de Hiroshima.  Mais  allons  plus  loin, réfléchissons  encore  un  peu.  Pourquoi  nous  regagner  en  forçant notre  volonté  par  des  miracles ? Contrainte  pour  contrainte,  il  eût été tellement plus facile de ne jamais nous perdre en accordant une fois pour toutes la volonté humaine à la volonté divine, comme une planète  qui  tourne  autour  de  son  soleil.  C’est  que  Dieu  n’a pas voulu  nous  faire  irresponsables,  je  veux  dire  incapables  d’amour,car il n’y a pas de responsabilité sans liberté et l’amour est un choix libre, ou il n’est rien.

Je parais peut-être m’écarter de mon sujet. Vous auriez pourtant tort  de  le  croire.  Une  théorie  matérialiste  du  monde  ne  saurait expliquer l’homme moral. Mais il ne suffit pas non plus de placer par l’imagination au principe et à la tête du monde un être suprême, une    intelligence    suprême,    un    dieu-géomètre    pour    justifier l’existence  des  saints.  Plus  je  vois  l’univers,  disait  à  peu  près Voltaire, et moins je puis songer que cette horloge marche et n’ait pas   d’horloger,   vers   idiots   qui   ont   néanmoins   rempli   d’aise d’innombrables générations de chanoines tout fiers de penser que le bon Dieu existait désormais avec l’autorisation de M. de Voltaire, tout  joyeux  et  contents  de  l’excellent  tour  que  le  bon  Dieu  avait joué à son ennemi personnel -«Ecrasons l’infâme !» en profitant d’un moment d’inattention de M. de Voltaire pour lui faire signer un petit papier de reconnaissance… Hélas ! en écrivant ces vers de mirliton, M. de Voltaire ne se souciait nullement des saints, et les chanoines qui le citaient avec honneur aux distributions de prix ne s’en préoccupaient peut-être pas beaucoup davantage… Que diable -c’est le cas de le dire ! -un horloger pourrait-il faire des saints, je me  le  demande ? Il  n’y  a  rien  de  moins  libre  qu’une  horloge, puisque  tous  les  engrenages  s’y  trouvent  dans  la plus  étroite dépendance  les  uns  des  autres.  Vous  me  répondrez  probablement que l’univers  physique  offre  assez  l’exemple d’une mécanique de précision ? Mais êtes-vous certains de ne pas prendre le signe pour la  chose,  comme  un  être  d’une intelligence absolument  différente de  la  nôtre,  ignorant  tout  du  langage  et  de  l’écriture,  s’extasierait sur  le  rythme  des  voix,  la  symétrie  d’une  page  d’imprimerie, s’efforcerait de dégager  les  lois  de  l’une  et  de  l’autre,  sans  rien savoir de l’essentiel -de cela qui seul importe -, la pensée, la pensée toujours vivante et libre sous la contrainte apparente des caractères ou  des  sons  qui  l’expriment.  Si  la  vie  était  la  pensée  libre  de  ce monde en apparence déterminé ? La vie, c’est-à-dire cette énergie mystérieuse,  immatérielle,  à  quoi  la  physique  moderne  réduit  la matière elle-même.

L’univers   matérialiste   n’a   que   faire   de   l’homme   moral. L’univers des déistes, à la manière de l’auteur de la Henriade, n’a pas  de  place  pour  les  saints -le  saint  serait  aussi  déplacé  dans  ce monde  qu’un  poète  lyrique  à  l’école  des  Ponts  et  Chaussées… Comment  pourrais-je  continuer  à  vous  parler  des  saints  et  de  la sainteté  sans  vous  rappeler -ou  vous  apprendre -que  pour  nous chrétiens, Dieu est Amour, la Création est un acte d’amour. Je ne parle  pas  ainsi  dans  l’intention  de  vous  convaincre,  je  vous je  vous demande seulement d’entrer avec moi, un moment, dans une telle hypothèse, autrement nous nous parlerions en vain. Oh! je sais, je sais,   vous   pensez   aussitôt   à   ce   gémissement   de   la   douleur universelle qui ne se tait ni jour ni nuit. Vous vous rappelez les vers de Baudelaire :

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité Mais réfléchissons bien que c’est au nom de la Raison et de la Justice  que  vous  dénoncez  la  cruauté  de  ce  monde,  et  dans  cette voie, une longue expérience prouve que vous ne pouvez aller qu’à la révolte, au désespoir ou à la négation absolue. Il est vrai que nous avons  été  créés  à  l’image  et  à  la  ressemblance  de  Dieu.  Nous  lui ressemblons même beaucoup plus que nous n’osons le penser, que les philosophes nous permettent de le penser. « Créé à l’image et à la  ressemblance  de  Dieu  » -comme  une telle  expression  est mystérieuse  et  redoutable,  mais comme  elle  a  perdu  peu  à  peu  sa signification par l’usage, ainsi qu’une pièce de monnaie son effigie, pour  avoir  passé  dans  trop  de  mains ! Je  voudrais  cependant  que vous vous y arrêtiez une minute. Combien d’entre nous, chrétiens, avons vraiment conscience d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Qui   se   préoccupe   du   sens   réel   de   ces   paroles   si surprenantes ? S’il  est  vrai  que  nous  sommes  créés  à  l’image  de Dieu, comment mépriserions-nous une des plus hautes facultés de l’homme ? Vous me répondrez que sans la mépriser, je viens de la déclarer  impuissante. Non  pas.  Non  pas  impuissante.  Non  pas impuissante à tirer parti de la création, mais incapable d’en pénétrer le sens, de la comprendre, au sens exact du mot. Si la création était l’œuvre de la seule intelligence, l’intelligence  humaine  pourrait faire  mieux  que  de  découvrir  quelques-unes  de  ses lois,  afin d’exploiter cette connaissance, ainsi qu’on se sert d’une mécanique. Elle  ne  serait  pas  toujours  prête  à  la  condamner  au  nom  de  la logique  ou  de  la  justice.  C’est  que  la  création  est  une  œuvre d’amour.  L’intelligence,  réduite  à  ses  propres  forces,  ne  croit trouver  dans  la  nature  qu’indifférence  et  cruauté,  mais  c’est  sa propre cruauté qu’elle y découvre. A proprement dire ce n’est pas la souffrance qu’elle condamne, c’est ce qui lui paraît une anomalie, un gaspillage,   une   mauvaise   organisation   de   la   souffrance. L’intelligence est plus cruelle que la nature. Nous commençons, par exemple,  à  comprendre  qu’une  société  organisée  par  elle -ou  du moins  par  cette  forme  dégradée  de  l’intelligence  qui  s’appelle  la technique -sera sans pitié non seulement pour les éléments suspects de produire moins qu’ils ne consomment, mais encore pour tout ce qui  ne  pensera  pas  d’accord  avec  la  monstrueuse  conscience collective… Oui, à ne parler que des mal fichus, la nature en laisse subsister des millions qui n’échapperont sûrement pas demain aux techniciens  chargés  de  maintenir  et  d’augmenter  sans  cesse  le rendement    de    la    colossale    usine    universelle.    En    réalité l’intelligence  ne  s’indigne  pas  contre  la  souffrance,  elle  la  refuse, comme elle refuse un syllogisme mal construit, quitte à s’en servir elle-même,  selon  ses  méthodes,  après  avoir  remis  le  syllogisme d’aplomb.  Qui  parle  de  la  Douleur  comme  d’une  intolérable violation de l’âme, ou même d’une absurdité toute pure, est certain de  l’approbation  des  imbéciles.  Mais  pour  un  petit  nombre  de révoltés sincères, combien d’autres qui ne cherchent dans la révolte contre la souffrance qu’une justification plus ou moins sournoise de leur   indifférence   et   de   leur   égoïsme   vis-à-vis   de   ceux   qui souffrent ? Sinon,  par  quel  miracle  les  hommes  qui  acceptent  le plus humblement, sans le comprendre, ce scandale permanent de la souffrance  et  de  la  misère,  sont-ils  presque  toujours  ceux  qui  se dévouent le plus tendrement aux souffrants et aux misérables : saint François d’Assise ou saint Vincent de Paul ?

Le scandale de l’univers n’est pas la souffrance, c’est la liberté. Dieu a fait libre sa création, voilà le scandale des scandales, car tous les  autres  scandales  procèdent de  lui.  Oh ! je sais  bien,  nous paraissons être ici en pleine métaphysique. Que voulez -vous que j’y fasse ? Si je me fais mal comprendre de quelques-uns d’entre vous, c’est que je me serai mal expliqué, voilà tout. Expliquer, d’ailleurs, à quoi bon ? Il y a en ce moment, dans le monde, au fond de quelque église perdue, ou même dans une maison quelconque, ou encore au tournant d’un chemin désert, tel pauvre homme qui joint les mains et du fond de sa misère, sans bien savoir ce qu’il dit, ou sans rien dire,  remercie  le  bon  Dieu  de  l’avoir  fait  libre,  de  l’avoir  fait capable  d’aimer.  Il  y  a  quelque  part  ailleurs,  je  ne  sais  où,  une maman  qui  cache  pour la  dernière  fois  son visage  au  creux  d’une petite poitrine qui ne battra plus, une mère près de son enfant mort qui  offre  à  Dieu  le  gémissement  d’une  résignation  exténuée, comme si la Voix qui a jeté les soleils dans l’étendue ainsi qu’une main jette le grain, la Voix qui fait trembler les mondes, venait de lui  murmurer  doucement  à  l’oreille «Pardonne-moi.  Un  jour,  tu sauras, tu comprendras,  tu  me  rendras grâce.  Mais maintenant, ce que  j’attends  de  toi,  c est  ton  pardon,  pardonne.» Ceux-là,  cette femme  harassée,  ce  pauvre  homme,  se  trouvent  au  cœur  du mystère, au cœur de la création universelle et dans le secret même de   Dieu.   Que vous en   dire ? Le   langage  est   au   service   de l ’intelligence. Et ce que ces gens-là ont compris, ils l’ont compris par  une  lucidité  supérieure  à  l’intelligence,  bien  qu’elle  ne  soit nullement en contradiction avec elle -ou plutôt par un mouvement profond et irrésistible de l’âme qui engageait toutes les facultés à la fois ;qui engageait à fond toute leur nature… Oui, au moment où cet homme,   cette   femme   acceptaient   leur   destin,   s’acceptaient eux-mêmes,    humblement -le    mystère    de    la    Création s’accomplissait en eux, tandis qu’ils couraient ainsi sans le savoir tout  le  risque  de  leur  conduite  humaine,  se  réalisaient  pleinement dans la charité du Christ, devenant eux-mêmes, selon la parole de saint Paul, d’autres Christ. Bref, ils étaient des saints.

S’engager tout  entier…  Vous  le  savez,  la  plupart  d’entre  nous n’engagent dans la vie qu’une faible part, une petite part, une part ridiculement  petite  de  leur  être,  comme  ces  avares  opulents  qui passaient,  jadis, pour  ne  dépenser  que  le revenu de  leurs revenus. Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses  revenus,  il  vit  sur  son  capital,  il  engage  totalement  son  âme. C’est d’ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète sa sagesse à la manière d’un escargot, sa coquille, pour y trouver un abri. Engager son âme!

Non ce n’est pas là simple image littéraire. Il ne faudrait même  pas  la  pousser  très  loin  pour  lui  donner  une  signification sinistre.  Dans  son  récent  livre,  lesProblèmes  de  la  vie ,  l’illustre professeur  à  l’Université  de  Genève,M.  Guyénot,  reprend  la distinction  entre  le  corps,  l’esprit  et  l’âme.  Si  l’on  admet  cette hypothèse,  que  saint  Thomas  ne  repousse  pas,  on  se  dit  avec épouvante   que   des   hommes   sans   nombre   naissent,   vivent   et meurent  sans  s’être  une  seule  fois  servi  de  leur âme,  réellement servi de leur âme, fût-ce pour offenser le bon Dieu. Qui permet de distinguer ces malheureux ? En quelle mesure n’appartenons-nous pas nous-mêmes à cette espèce ? La Damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument  inutilisée,  encore  soigneusement  pliée  en  quatre,  et gâtée comme certaines soies précieuses, faute d’usage ? Quiconque se  sert  de  son  âme,  si  maladroitement  qu’on  le  suppose,  participe aussitôt à la Vie universelle, s’accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la  Paix,  cette  sainte Eglise  invisible  dont  nous  savons  qu’elle compte  des  païens,  des  hérétiques,  des  schismatiques  ou  des incroyants, dont Dieu seul sait les noms. La communion des saints… Lequel d’entre nous est sûr de lui appartenir ? Et s’il a ce bonheur, quel rôle y joue-t-il ? Quels sont 16les riches et les pauvres de cette étonnante communauté ? Ceux qui donnent  et  ceux  qui  reçoivent ? Que  de  surprises ! Tel  vénérable chanoine pieusement  décédé,  dont  le Bulletin  diocésain aura  fait l’éloge  pompeux,  dans  le  style  particulier  à  ces  publications,  ne risque-t-il pas d’apprendre, par exemple, qu’il a dû sa vocation et son  salut  à  quelque  incrédule  notoire,  secrètement  harcelé  par l’angoisse  religieuse,  et  auquel  Dieu  avait  incompréhensiblement refusé les consolations mais non pas les mérites de la foi ?

(Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé.) Oh ! rien ne paraît mieux réglé, plus strictement ordonné, hiérarchisé, équilibré que la vie  extérieure  de  l’Eglise.  Mais  sa  vie  intérieure  déborde  des prodigieuses   libertés,   on   voudrait   presque   dire   des   divines extravagances de l’Esprit -l’Esprit qui souffle où il veut. Lorsqu’on songe à la stricte discipline qui maintient presque implacablement à sa place assignée chaque membre de ce grand corps ecclésiastique depuis le modeste vicaire jusqu’au Saint-Père avec ses privilèges, ses  titres,  on  voudrait  presque  dire  son  vocabulaire  particulier n’est-ce  pas  en  effet  comme  une  extravagance,  ces  promotions soudaines,  parfois  très  soudaines,  de  religieuses  obscures,  de simples laïques, ou même de mendiants faits brusquement patrons, protecteurs et parfois docteurs de l’Eglise universelle ?

Oh ! il  ne  s’agit  pas  d’opposer  l’Eglise  visible  à  l’Eglise invisible Eglise visible, que voulez-vous, ce n’est pas seulement la  hiérarchie  ecclésiastique,  c’est  vous,  c’est  moi,  elle  n’est  donc pas toujours agréable et elle a même été parfois très désagréable à regarder de près, au XV esiècle par exemple, au temps du Concile de  Bâle,  et  dans  ces  cas-là  on  est  naturellement  tenté  de  regretter que ce ne soit pas elle, l’invisible -oui, on regrette qu’un cardinal soit reconnaissable de si loin à sa belle cape écarlate tandis qu’un saint, de son vivant, ne se distingue par aucun détail vestimentaire… Oh ! je  sais  bien  que  ce  qui  paraît  ici  une  plaisanterie  est  pour beaucoup d’âmes une idée parfois torturante. On a tort de raisonner comme si l’Eglise visible et l’Eglise invisible étaient en réalité deux Eglises, alors que l’Eglise visible est ce que nous pouvons voir de l’Eglise  invisible,  et  cette  part  visible  de  l’Eglise  invisible  varie avec chacun de nous

Car nous connaissons d’autant mieux ce qu’il y a en elle d’humain que nous sommes moins dignes de connaître ce  qu’elle  a  de  divin.  Sinon,  comment  expliqueriez-vous  cette bizarrerie que les plus qualifiés pour se scandaliser des défauts, des déformations ou même des difformités de l’Eglise visible -je veux dire  les  saints -soient  précisément  ceux  qui  ne  s’en  plaignent jamais ? Oui, l’Eglise visible est ce que chacun de nous peut voir de l’Eglise invisible, selon ses mérites et la grâce de Dieu. C’est bien joli  de  dire:«  J’aimerais  mieux  voir  autre  chose  que  ce  que  je vois.» Oh ! bien  sûr,  si  le  monde  était  le  chef -d’œuvre  d’un architecte  soucieux  de  symétrie,  ou  d’un  professeur  de  logique, d’un  Dieu  déiste,  en  un  mot,  l’Eglise  offrirait  le  spectacle  de  la perfection,  de  l’ordre,  la  sainteté  y  serait  le  premier  privilège  du commandement,  chaque  grade  dans  la  hiérarchie  correspondant  à un  grade  supérieur  de  sainteté,  jusqu’au  plus  saint  de  tous,  Notre Saint-Père  le  pape,  bien  entendu.  Allons !vous  voudriez  d’une Eglise   telle   que   celle-ci ? Vous   vous   y   sentiriez   à   l’aise ? Laissez-moi  rire,  loin  de  vous  y  sentir  à  l’aise,  vous  resteriez  au seuil de cette Congrégation de surhommes, tournant votre casquette entre les mains, comme un pauvre clochard à la porte du Ritz ou du Claridge. L’Eglise   est   une   maison   de   famille,   une   maison paternelle,  et  il  y  a  toujours  du  désordre  dans  ces  maisons-là,  les chaises  ont  parfois  un  pied  de  moins,  les  tables  sont  tachées d’encre,  et  les  pots  de  confitures  se  vident  tout seuls  dans  les armoires, je connais ça, j’ai l’expérience..

La  maison  de  Dieu  est  une  maison  d’hommes  et  non  de surhommes.  Les  chrétiens  ne  sont  pas  des  surhommes.  Les  saints pas  davantage,  ou  moins  encore,  puisqu’ils  sont  les  plus  humains des humains.

Les saints ne sont pas sublimes, ils n’ont pas besoin du  sublime,  c’est  le  sublime  qui  aurait  plutôt  besoin  d’eux.  Les saints ne sont pas des héros, à la manière des héros de Plutarque. Un héros  nous  donne  l’illusion  de  dépasser  l’humanité,  le  saint  ne  la dépasse pas, il l’assume, il s’efforce de la réaliser le mieux possible, comprenez-vous la différence ? Il s’efforce d’approcher le plus près possible de son modèle Jésus-Christ, c’est-à-dire de Celui qui a été 18parfaitement   homme,   avec   une   simplicité   parfaite,   au   point, précisément, de déconcerter les héros en rassurant les autres, car le Christ  n’est  pas  mort  seulement  pour  les  héros,  il  est  mort  aussi pour les lâches. Lorsque ses amis l’oublient, ses ennemis, eux, ne l’oublient pas. Vous savez que les nazis n’ont cessé d’opposer à la Très Sainte Agonie du Christ au jardin des Oliviers la mort joyeuse de  tant  de  jeunes  héros  hitlériens.  C’est  que  le  Christ  veut  bien ouvrir à ses martyrs la voie glorieuse d’un trépas sans peur, mais il veut aussi précéder chacun de nous dans les ténèbres de l’angoisse mortelle.  La  main  ferme,  impavide,  peut  au  dernier  pas  chercher appui  sur  son  épaule,  mais  la  main  qui  tremble  est  sûre  de rencontrer la sienne… Oh! …  je  voudrais  que  nous  finissions  sur  une  pensée  qui  n’a cessé de m’accompagner tout au long de cette causerie ainsi que le fil du tisserand qui court sous la trame. Ceux qui ont tant de mal à comprendre notre foi sont ceux qui se font une idée trop imparfaite de l’éminente dignité de l’homme dans la création, qui ne le mettent pas à sa place dans la création, à la place où Dieu l’a élevé afin de pouvoir  y  descendre.  Nous  sommes  créés  à  l’image  et  à  la ressemblance  de  Dieu,  parce  que  nous  sommes  capables  d’aimer. Les saints ont le génie de l’amour. Oh ! remarquez-le, il n’en est pas de ce génie-là comme de celui de l’artiste, par exemple, qui est le privilège d’un très petit nombre. Il serait plus exact de dire que le saint   est   l’homme   qui   sait   trouver   en   lui,   faire   jaillir   des profondeurs de   son   être,   l’eau   dont   le   Christ   parlait   à   la Samaritaine : « Ceux qui en boivent n’ont jamais soif… » Elle est là en  chacun  de  nous,  la  citerne  profonde  ouverte  sous  le  ciel.  Sans doute, la surface en est encombrée de débris, de branches brisées, de  feuilles  mortes,  d’où  monte  une  odeur  de  mort.  Sur  elle  brille une  sorte  de  lumière  froide  et  dure,  qui  est  celle  de  l’intelligence raisonneuse.  Mais  au-dessous  de  cette  couche  malsaine,  l’eau  est tout de suite si limpide et si pure ! Encore un peu plus profond, et l’âme se retrouve dans son élément natal, infiniment plus pur que l’eau la plus pure, cette lumière incréée qui baigne la création tout entière -en Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes -in ipso vita erat et vita erat lux hominum

.La  foi  que  quelques-uns  d’entre  vous  se  plaignent  de  ne  pas connaître,  elle  est  en  eux,  elle  remplit  leur  vie  intérieure,  elle  est cette  vie  intérieure  même  par  quoi  tout  homme,  riche  ou  pauvre, ignorant ou savant, peut prendre contact avec le divin, c’est-à-dire avec  l’amour  universel,  dont  la  création  tout  entière  n’est  que  le jaillissement   inépuisable.   Cette   vie   intérieure   contre   laquelle conspire  notre  civilisation  inhumaine  avec  son  activité  délirante, son  furieux  besoin  de  distraction  et  cette  abominable  dissipation d’énergies  spirituelles  dégradées,  par  quoi  s’écoule  la  substance même de l’humanité.

Au commencement je vous disais que le scandale de la création n était pas la souffrance mais la liberté. J aurais pu aussi bien dire l Amour. Si les mots avaient gardé leur sens, je dirais que la Création est un drame de l Amour. Les moralistes considèrent volontiers la sainteté comme un luxe. Elle est une nécessité. Aussi longtemps que la charité ne s est pas trop refroidie dans le monde, aussi longtemps que le monde a eu son compte de saints, certaines vérités ont pu être oubliées. Elles reparaissent aujourd hui comme le roc à marée basse. C est la sainteté, ce sont les saints qui maintiennent cette vie intérieure sans laquelle l humanité se dégradera jusqu à périr. C est dans sa propre vie intérieure en effet que l homme trouve les ressources nécessaires pour échapper à la barbarie ou à un danger pire que la barbarie, la servitude bestiale de la fourmilière totalitaire. Oh! sans doute, on pourrait croire que ce n est plus l heure des saints, que l heure des saints est passée. Mais comme je l écrivais jadis, l heure des saints vient toujours.


Georges Bernanos (1888-1948)

 

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Georges Bernanos est un écrivain français.

Après des études de droit et de lettres, Georges Bernanos milite chez « Les Camelots du roi » ligue d’extrême-droite et collabore à divers journaux monarchistes, avant d’en diriger un à Rouen.

Décoré après la Première Guerre mondiale, il se marie et devient inspecteur des assurances à La Nationale. Durant ses tournées, il rédige « Sous le soleil de Satan » dont le succès est éclatant, et lui permet, au seuil de la quarantaine, de se consacrer entièrement à la littérature.

Il obtient le Prix Femina en 1929 pour « La Joie » puis connaît sa plus grande fécondité littéraire lors de son séjour à Majorque entre 1934 et 1937.

Bernanos s’installe aux Baléares en 1934, en partie pour des raisons financières. Il y écrit « Le Journal d’un curé de campagne ». Publié en 1936, il est couronné par le Grand prix du roman de l’Académie française.

Surpris par la guerre d’Espagne, il revient en France puis s’embarque pour le Paraguay et le Brésil, où il achève en 1940 « Monsieur Ouine ».

Lorsque la guerre éclate en Europe, il multiplie les articles dans la presse brésilienne et devient l’un des plus grands animateurs spirituels de la Résistance française.

Le général de Gaulle, qui l’a invité à revenir en France (« Votre place est parmi nous », lui a-t-il fait savoir dans un câble daté du 16 février 1945), veut lui donner une place au gouvernement. En dépit d’une profonde admiration pour le dirigeant, le romancier décline l’offre. De Gaulle confiera plus tard, à propos de Bernanos : « Celui-là, je ne suis jamais parvenu à l’attacher à mon char ».

En juin 1945, il vient poursuivre ce combat dans la France libérée, et écrit pour la presse de la Libération. Il passe ses dernières années en Tunisie où il compose l’un de ses chefs-d’œuvre « Dialogues de Carmélites », qui depuis sont joués sur toutes les scènes du monde.

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