ATHENES (histoire d'), GUERRE DU PELOPONESE (431-404 av. J.-C.), LUCRECE (94 av. J.-C. ? - 54 av. J.-C.), PESTE D 'ATHENES (430-426 av. J.-C.), PESTE D'ATHENES (430-426 av. J.-C., THUCYDITE (vers 465 - 400/395 av. J.-C.)

La peste d’Athènes vue par deux historiens de l’Antiquité

« La peste d’Athènes » décrite par les historiens de l’Antiquité, Thucydide et Lucrèce

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Thucydide – Guerre du Péloponèse II

LUCRECE, De rerum natura

 

Face au tragique de la cité d’Athènes au Vè siècle av J-C. un roi, un devin, un prêtre, un messager tentent de comprendre pourquoi la peste ravage la cité, pourquoi les dieux ont envoyé ce fléau et pourquoi ils restent muets Aujourd’hui  au XXIè siècle le fléau s’étend non pas à une seule cité mais cette fois au monde entier. Si les prémices de la pandémie s’annonçaient sa violence n’a été n’a pas été prévue.. En 430 avant notre ère, la peste a frappé Athènes au début de la guerre du Péloponnèse, Périclès en est mort et ce fut le déclin de la suprématie d’Athènes au profit de la cité rivale Sparte.  Les pages de Thucydide sont, malgré les siècles qui nous séparent encore d’une brûlante actualité et c’en est le premier témoignage  premier témoignage historique. la peste, qui demeure un paradigme.

Nous sommes aussi impuissants que les Anciens : ils ignoraient la cause du mal et il y avait des morts ; nous connaissons la cause de ce mal et il y a des morts.

 

 

 Thucydide – Guerre du Péloponèse II

La peste d’Athènes est le nom qui désigne un vague d épidémies ayant touché la Grèce antique de 430 à 426 av. J.-C.  Elle nous est rapportée par Thucydite dans le Livre II de son Histoire de la guerre u Péloponèse, un texte qui n’a cessé de fasciner les historiens, les médecins ainsi que les philosophes.

Cette épidémie qui pourrait être une épidémie de typhus, a causé plusieurs milliers de morts dont celle de Périclès

Elle a causé plusieurs dizaines de milliers de morts, dont celle de Périclès, soit un quart à un tiers de la population, en marquant la fin d’une époque privilégiée. Sa nature exacte n’a pas été éclaircie, le typhus en est la cause la plus probable, parmi plus d’une quinzaine proposées à la discussion.

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Déclenchement de la Peste à Athènes (début juin -430)

XLVII. – Telles furent les funérailles célébrées cet hiver. Avec lui finit la première année de la guerre. Dès le début de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés, avec les deux tiers de leurs troupes, comme la première fois, envahirent l’Attique, sous le commandement d’Archidamos, fils de Zeuxidamos, roi de Lacédémone. Ils y campèrent et ravagèrent le pays. Ils n’étaient que depuis quelques jours en Attique, quand la maladie se déclara à Athènes ; elle s’était abattue, dit-on, auparavant en plusieurs endroits, notamment à Lemnos ; mais nulle part on ne se rappelait pareil fléau et des victimes si nombreuses. Les médecins étaient impuissants, car ils ignoraient au début la nature de la maladie ; de plus, en contact plus étroit avec les malades, ils étaient plus particulièrement atteints. Toute science humaine était inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples ; en vain on avait recours aux oracles ou à de semblables pratiques ; tout était inutile ; finalement on y renonça, vaincu par le fléau.

XLVIII. – Le mal, dit-on, fit son apparition en Ethiopie, au-dessus de l’Egypte : de là il descendit en Egypte et en Libye et se répandit sur la majeure partie des territoires du Roi. Il se déclara subitement à Athènes et, comme il fit au Pirée ses premières victimes, on colporta le bruit que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits ; car au Pirée il n’y avait pas encore de fontaines. Il atteignit ensuite la ville haute et c’est là que la mortalité fut de beaucoup la plus élevée. Que chacun, médecin ou non, se prononce selon ses capacités sur les origines probables de cette épidémie, sur les causes qui ont pu occasionner une pareille perturbation, je me contenterai d’en décrire les caractères et les symptômes capables de faire diagnostiquer le mal au cas où elle se reproduirait. Voilà ce que je me propose, en homme qui a été lui-même atteint et qui a vu souffrir d’autres personnes.

XLIX. – Cette année-là, de l’aveu général, la population avait été particulièrement indemne de toute maladie ; mais toutes celles qui sévissaient aboutissaient à ce mal. En général on était atteint sans indice précurseur, subitement en pleine santé. On éprouvait de violentes chaleurs à la tête ; les yeux étaient rouges et enflammés ; à l’intérieur, le pharynx et la langue devenaient sanguinolents, la respiration irrégulière, l’haleine fétide. A ces symptômes succédaient l’éternuement et l’enrouement ; peu de temps après la douleur gagnait la poitrine, s’accompagnant d’une toux violente ; quand le mal s’attaquait à l’estomac, il y provoquait des troubles et y déterminait, avec des souffrances aiguës, toutes les sortes d’évacuation de bile auxquelles les médecins ont donné des noms.

En proie à une soif inextinguible, ils se précipitèrent dans des puits

Presque tous les malades étaient pris de hoquets non suivis de vomissements, mais accompagnés de convulsions ; chez les uns ce hoquet cessait immédiatement, chez d’autres il durait fort longtemps. Au toucher, la peau n’était pas très chaude ; elle n’était pas livide non plus, mais rougeâtre avec une éruption de phlyctènes et d’ulcères ; mais à l’intérieur le corps était si brûlant qu’il ne supportait pas le contact des vêtements et des tissus les plus légers ; les malades demeuraient nus et étaient tentés de se jeter dans l’eau froide ; c’est ce qui arriva à beaucoup, faute de surveillance ; en proie à une soif inextinguible, ils se précipitèrent dans des puits.
On n’était pas plus soulagé, qu’on bût beaucoup ou peu. L’on souffrait constamment du manque de repos et de sommeil. Le corps, tant que la maladie était dans toute sa force, ne se flétrissait pas et résistait contre toute attente à la souffrance. La plupart mouraient au bout de neuf ou de sept jours, consumés par le feu intérieur, sans avoir perdu toutes leurs forces.
Si l’on dépassait ce stade, le mal descendait dans l’intestin ; une violente ulcération s’y déclarait, accompagnée d’une diarrhée rebelle qui faisait périr de faiblesse beaucoup de malades. Le mal, qui commençait par la partie supérieure du corps et qui avait au début son siège dans la tête, gagnait ensuite le corps entier et ceux qui survivaient aux accidents les plus graves en gardaient aux extrémités les traces.
Il attaquait les parties sexuelles, l’extrémité des mains et des pieds et l’on n’échappait souvent qu’en perdant une de ces parties ; quelques-uns même perdirent la vue. D’autres, aussitôt guéris, n’avaient plus dès lors souvenir de rien, oubliaient leur personnalité et ne reconnaissaient plus leurs proches.
L. – La maladie, impossible à décrire, sévissait avec une violence qui déconcertait la nature humaine. Voici qui montre combien elle différait des épidémies ordinaires : les oiseaux et les quadrupèdes carnassiers ne s’attaquaient pas aux cadavres pourtant nombreux, restés sans sépulture ou, s’ils y touchaient, ils périssaient. Ce qui le prouve, c’est leur disparition avérée ; on n’en voyait ni autour des cadavres, ni ailleurs. C’est ce que l’on pouvait constater sur les chiens accoutumés à vivre en compagnie de l’homme.
LI. – Sans parler de bien d’autres traits secondaires de la maladie, selon le tempérament de chaque malade, telles étaient en général ses caractéristiques. Pendant sa durée, aucune des affections ordinaires n’atteignait l’homme ; s’il en survenait quelqu’une, elle aboutissait à ce mal. On mourait, soit faute de soins, soit en dépit des soins qu’on vous prodiguait. Aucun remède, pour ainsi dire, ne se montra d’une efficacité générale ; car cela même qui soulageait l’un, nuisait à l’autre. Aucun tempérament, qu’il fût robuste ou faible, ne résista au mal. Tous étaient indistinctement emportés, quel que fût le régime suivi. Ce qui était le plus terrible, c’était le découragement qui s’emparait de chacun aux premières attaques : immédiatement les malades perdaient tout espoir et, loin de résister, s’abandonnaient entièrement. Ils se contaminaient en se soignant réciproquement et mouraient comme des troupeaux. C’est ce qui fit le plus de victimes.
Ceux qui par crainte évitaient tout contact avec les malades périssaient dans l’abandon : plusieurs maisons se vidèrent ainsi faute de secours. Ceux qui approchaient les malades périssaient également, surtout ceux qui se piquaient de courage : mus par le sentiment de l’honneur, ils négligeaient toute précaution, allaient soigner leurs amis ; car, à la fin, les gens de la maison eux-mêmes se lassaient, vaincus par l’excès du mal, d’entendre les gémissements des moribonds. C’étaient ceux qui avaient échappé à la maladie qui se montraient les plus compatissants pour les mourants et les malades, car connaissant déjà le mal, ils étaient en sécurité. En effet les rechutes n’étaient pas mortelles. Enviés par tes autres, dans l’excès de leur bonne fortune présente, ils se laissaient bercer par l’espoir d’échapper à l’avenir à toute maladie.
LII. — Ce qui aggrava le fléau, ce fut l’affluence des gens de la campagne dans la ville : ces réfugiés étaient particulièrement touchés. Comme ils n’avaient pas de maisons et qu’au fort de l’été ils vivaient dans des baraques où on étouffait, ils rendaient l’âme au milieu d’une affreuse confusion ; ils mouraient pêle-mêle et les cadavres s’entassaient les uns sur les autres ; on les voyait, moribonds, se rouler au milieu des rues et autour de toutes les fontaines pour s’y désaltérer. Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et que t’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d’autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient (164).
Llll. – La maladie déclencha également dans la ville d’autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu’il cachait auparavant. A la vue de ces brusques changements, des riches qui mouraient subitement et des pauvres qui s’enrichissaient tout à coup des biens des morts, on chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères.
Nul ne montrait d’empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l’atteindre, voilà ce qu’on jugeait beau et utile. Nul n’était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la piété que de l’impiété, depuis que l’on voyait tout le monde périr indistinctement ; de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes. Ce qui importait bien davantage, c’était l’arrêt déjà rendu et menaçant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance.

LIV. – Tels furent les maux dont les Athéniens furent accablés : à l’intérieur les morts, au dehors la dévastation des campagnes. Dans le malheur, comme il est naturel, on se souvint de ce vers que les vieillards déclaraient avoir entendu autrefois :
« Viendra la guerre dorienne et avec elle la peste »

Mais une contestation s’éleva : les uns disaient que dans le vers ancien il n’était pas question de la peste (loimos, mais de la famine (limos) ; bien entendu, vu les circonstances présentes, l’opinion qui prévalut fut qu’il s’agissait de la peste. Car les gens faisaient concorder leurs souvenirs avec les maux qu’ils subissaient. A mon sens si jamais éclate une autre guerre dorienne et qu’il survienne une famine, vraisemblablement ils modifieront le vers en conséquence.
Ceux qui le connaissaient rappelaient également l’oracle rendu aux Lacédémoniens : au moment où ils consultaient le Dieu sur l’opportunité de la guerre, celui-ci leur avait répondu que, s’ils combattaient avec ardeur, ils seraient victorieux et qu’il combattrait à leurs côtés. Ils s’imaginaient que les événements confirmaient l’oracle ; car aussitôt après l’invasion des Péloponnésiens, la maladie avait commencé et elle n’avait pas sévi sur le Péloponnèse, du moins d’une manière qui vaille la peine qu’on en parle. C’est Athènes surtout qui avait été désolée, puis les parties les plus peuplées du territoire. Telles furent les particularités de la peste.

 

 

 LUCRECE, De rerum natura

De rerum natura (De la nature des choses), ou encore  appelé De natura rerum, est un grand poème en langue latine du poète philosophe latin Lucrèce, qui vécut au Ier siècle avant notre ère. Composé de six livres  il constitue une traduction de la doctrine d’Épicure.
Le poème se présente comme une tentative de « briser les forts verrous des portes de la nature », c’est-à-dire de révéler au lecteur la nature du monde et des phénomènes naturels. Selon Lucrèce, qui s’inscrit dans la tradition épicurienne, cette connaissance du monde doit permettre à l’homme de se libérer du fardeau des superstitions, notamment religieuses, constituant autant d’entraves qui empêchent chacun d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l’âme. « Il n’y a sans doute pas de plus beau poème scientifique que le De Natura Rerum1. »

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La peste à Athènes, fin du chant VI et du poème

Un fléau de ce genre, de mortelles vapeurs désolèrent jadis les campagnes où régna Cécrops : les chemins furent dépeuplés, et la ville épuisée d’habitants. (6, 1140) Car une peste née au loin, et venue des confins de l’Égypte, après avoir franchi de vastes cieux et la plaine flottante des mers, s’abattit enfin sur le peuple de Pandion ; et tous aussitôt devenaient en foule la proie de la maladie et de la mort.
D’abord un feu dévorant se portait à la tête, les deux yeux étincelaient d’ardentes rougeurs. La gorge elle-même, noire à l’intérieur, suait du sang ; des ulcères resserraient en l’obstruant le chemin de la voix, et le sang ruisselait aussi de la langue, cette interprète de l’âme, affaiblie de ses blessures, lourde, paresseuse, et rude au toucher.
(6, 1150) Puis, quand le torrent du mal, descendu par la gorge, inondait la poitrine et se répandait au cœur attristé des malades, alors toutes les barrières de la vie s’ébranlaient à la fois.
De la bouche roulaient, avec l’haleine, ces odeurs fétides qu’exhalent en se gâtant les cadavres abandonnés. L’âme entière dépouillée de sa force, et tout le corps, languissaient, touchant déjà au seuil de la mort. Ces insupportables douleurs avaient pour compagnes assidues les inquiétudes, les angoisses, les plaintes mêlées de gémissements ; et des sanglots redoublés nuit et jour, (6, 1160) obligeant les nerfs et les membres à se tordre sans cesse, brisaient enfin par de nouvelles fatigues leurs ressorts déjà fatigués.
Cependant tu n’aurais vu, à fleur de corps, aucune extrémité trop brûlante ; la main y rencontrait plutôt une impression de tiédeur, quoiqu’en même temps le corps entier fût rougi et marqué du feu des ulcères, pareil au feu sacré qui se répand sur nos membres. Mais la partie intérieure de l’homme s’embrasait jusqu’à la moelle des os ; et la flamme bouillonnait dans l’estomac, comme dans une fournaise. (6, 1170) Pas un des malades n’eût enduré l’usage de la plus mince, de la plus légère étoffe : tous abandonnaient leurs membres, brûlés par la fièvre du mal, au vent, au froid ; une partie même à l’onde glacée des fleuves, où ils précipitaient leurs corps nus. Beaucoup s’élancèrent jusqu’au fond des puits, et y vinrent tomber la bouche béante. Une soif dévorante, insatiable, les y plongeait ; et pour elle les torrents étaient comme des gouttes d’eau.

Le mal n’avait point de relâche : les corps gisaient épuisés de fatigue ; la médecine bégayait à peine dans une muette épouvante, tant elle voyait de malades (6, 1180) rouler un œil ardent, au sein de longues et pénibles insomnies ! Bien d’autres signes annonçaient la mort : l’âme bouleversée par la tristesse et l’effroi ; le sourcil dur et froncé ; l’air hagard et farouche ; les oreilles inquiètes et toujours pleines d’un sinistre tintement ; l’haleine tantôt précipitée, tantôt lente et forte ; une sueur qui ruisselait à flots brillants du cou ; une salive claire, appauvrie, teinte d’une couleur de safran, chargée de sel, et qu’une toux rauque chassait avec peine de la gorge. Les nerfs se contractaient aux mains, les membres tressaillaient ; (6, 1190) du bout des pieds, enfin, le froid étendait à pas lents et sûrs ses envahissements. A l’approche du moment suprême, ils avaient encore les narines serrées, la pointe du nez aiguë et mince, les yeux caves, les tempes creuses, la peau froide et rude, la bouche convulsivement ouverte, le front tendu et saillant. Bientôt après, la mort roidissait leurs membres immobiles ; et quand le soleil avait huit fois blanchi les cieux de sa lumière, ou neuf fois allumé son flambeau, ils rendaient l’âme.

Si quelques-uns, comme le fait arriva, échappaient à cette mort, parce que les plaies hideuses de leurs entrailles vomissaient un torrent de matières noires, (6, 1200) cependant le poison et le trépas les attendaient encore. Que de fois, au milieu de vives douleurs à la tête, un sang corrompu remplissant les narines jaillissait à grands flots ! et par cette voie s’écoulait toute la vigueur, toute la substance des hommes.
Évitaient-ils ce flux impétueux de sang empoisonné, la maladie se jetait alors sur les nerfs, les articulations, et jusque sur les organes générateurs du corps. Aussi les uns, craignant le terrible seuil de la mort, vivaient-ils en abandonnant au fer la dépouille de leur virilité. D’autres, sans pieds ni mains, tenaient encore (6, 1210) à la vie ; une foule se privaient de leurs yeux : tant était vive cette peur de mourir imprimée dans leur âme ! Quelques malheureux enfin se prirent à oublier toutes choses, au point de ne plus se reconnaître eux-mêmes.

On gisait immobile, n’envisageant plus que la mort, et l’on expirait sur la place

Quoique la terre fût jonchée de cadavres entassés sur cadavres et manquant de sépulture, la race des oiseaux et les bêtes sauvages s’en écartaient d’une fuite rapide, pour éviter d’infectes odeurs : ou bien elles goûtaient à peine ces restes, que déjà elles languissaient aux approches de la mort.
Et même, en ces tristes jours, on ne voyait guère d’oiseaux apparaître, ni d’animaux nuisibles (6, 1220) sortir des forêts : la plupart, frappés de la maladie, expiraient languissamment. Les chiens surtout, les chiens fidèles, étendus dans toutes les rues, y vomissaient avec effort leur âme, sous les assauts du mal qui arrachait la vie de leurs membres.
On menait à la hâte d’innombrables funérailles que nul n’accompagnait. Rien ne fournissait un remède général et sûr ; car ce qui avait permis à l’un d’aspirer encore le souffle vivifiant des airs, d’apercevoir encore la voûte des cieux, perdait l’autre et amenait sa ruine.
Mais de toutes ces calamités voici la plus affreuse, (6, 1230) la plus lamentable : à peine saisi du fléau, on se voyait déjà condamné à mourir ; et, dans le triste abattement d’une âme défaillante, on gisait immobile, n’envisageant plus que la mort, et l’on expirait sur la place.
Oui, car l’avide contagion du mal ne cessait point un seul instant de gagner les uns après les autres, comme des troupeaux chargés de laine ou des bœufs mugissants. Voilà surtout ce qui entassait funérailles sur funérailles. En effet, tous ceux qui fuyaient la couche des malades, trop attachés à la vie, trop effrayés de la mort, (6, 1240) étaient bientôt punis par une mort aussi triste que honteuse, délaissés eux-mêmes, manquant de secours, et à leur tour victimes de l’Abandon. Ceux au contraire qui assistaient les autres, succombaient et à la contagion, et à la fatigue que les obligeaient de subir une noble pudeur, et la prière caressante, la voix plaintive des mourants. Aussi étaient-ce les meilleurs des hommes qui essuyaient ce beau trépas.
Luttant d’efforts pour ensevelir sans relâche tout un peuple des siens, on revenait enfin brisé par les larmes et le deuil. Alors la plupart tombaient au lit sous le poids du chagrin ; et il était impossible de trouver un homme que ni la maladie, (6, 1250) ni la mort, ni le deuil, n’eût frappé à cette cruelle époque.
Le pâtre, le bouvier, et le guide robuste de la charrue, sentaient aussi de mortelles langueurs. Au fond des chaumières se pressaient des corps étendus, victimes du fléau et de la misère. Ici tu aurais vu des parents jetés sans vie sur les restes sans vie de leurs enfants ; là des fils expirant sur le cadavre de leur père et de leur mère !
Cette désolation fut en grande partie répandue des campagnes dans la ville, et apportée par une foule de laboureurs (6, 1260) qui, aux premières atteintes du mal, y affluèrent de tous côtés. Les maisons, les places disparaissaient toutes sous leurs flots épais, et la mort y amoncela facilement les cadavres.
Un grand nombre tombaient de soif au milieu des rues, et leurs corps, roulant au pied des fontaines jaillissantes, y demeuraient étendus, et suffoqués par une onde trop douce à leur gorge avide. Dans tous les endroits publics, sur tous les chemins, on voyait aussi des corps à demi éteints, aux membres languissants, horribles de saleté, couverts de lambeaux, aux chairs gâtées et en ruines, aux os revêtus à peine d’une peau livide, (6, 1270) que les plaies hideuses des entrailles et la corruption avaient déjà presque engloutie !
Enfin la mort, amoncelant ces dépouilles inanimées jusque dans le sanctuaire des immortels, chargeait incessamment de cadavres tous les édifices sacrés, que les gardiens des temples remplissaient de leurs hôtes. Car alors la religion et les divinités saintes étaient peu considérées : la douleur du moment avait plus de force.
On ne conservait plus, dans la ville, ces solennelles habitudes dont la pieuse cité accompagna toujours les funérailles. Le peuple courait çà et là tout bouleversé ; et chacun, (6, 1280) livré à ses propres ressources, ensevelissait tristement son ami.
Un mal si imprévu, et la dure misère, leur inspiraient même bien des violences. Ils plaçaient à grands cris leurs parents sur des bûchers construits pour d’autres, ils y mettaient le feu ; et souvent ils engageaient des luttes sanglantes, plutôt que d’abandonner leurs cadavres.

 

 

Qui était Thucydite ? 

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 « Journaliste », parce qu’il relate des faits auxquels il a lui-même pris part, et « sociologue », parce qu’il explique ces faits dans leur dimension profondément humaine, l’Historien Thucydide a eu conscience de faire une œuvre comme « un bien pour toujours », en cela qu’elle avait pour but de débusquer des vérités pouvant s’appliquer à d’autres temps.

Historien grec du Vème siècle avant notre ère (env. 460-395), Thucydide tient une place à part parmi les historiens : homme d’une seule œuvre, l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, retraçant le conflit qui opposa Athènes et Sparte entre 431 et 404 av. J.C., il passe pour avoir le premier jeté les bases du travail historique, séparant désormais nettement le plan du merveilleux mythique de celui de la réalité historique.

Témoin de son temps

La vie de Thucydide est toute entière vouée à la guerre qu’il relate puisque avant d’en être l’historien, il en fut lui même un acteur malheureux : né vers 460 av. J.C., dans une famille noble d’Athènes, il reçoit un commandement militaire en 424 mais ne peut empêcher la chute d’Amphipolis. Cet échec lui vaut d’être condamné à l’exil et commence alors pour lui sa carrière d’historien qui, elle, le couronnera par delà les siècles.
Chassé d’Athènes, il se réfugie d’abord en Thrace puis, pour les besoins de son projet, il commence à voyager, accumulant nombre documents et témoignages des combattants des deux camps. Il meurt vers 395 av. J.C., laissant un travail inachevé qu’il reviendra à Xénophon de terminer dans ses Helléniques.

Un projet : la quête du sens et de l’intelligibilité

Par delà le sujet de son récit – le déroulement chronologique de la guerre du Péloponnèse , Thucydide construit une œuvre fondamentale et novatrice par l’objectif même qu’il s’est fixé. Sévère avec ses prédécesseurs, récusant les poètes qui brodent et amplifient les faits, il ne veut s’attacher, lui, qu’à la stricte réalité historique pour « voir clair dans les faits passés ». Se démarquant ainsi de la libre curiosité d’Hérodote, il entend adopter une attitude plus critique et plus « scientifique » afin de dégager les causes profondes et immédiates de la guerre entre Athènes et Sparte.

Un rôle : faire comprendre les événements

Son rôle d’historien consiste à établir les faits et à les insérer dans des chaînes logiques de causalités. Ainsi, le récit est-il au service de l’intelligibilité de l’histoire et, bien au-delà de l’enchaînement superficiel des événements, Thucydide s’interroge sur les mécanismes cachés du mouvement historique.
Thucydide croit en la permanence de la nature humaine et l’essence même de son travail est de dégager des vérités immuables : il décrit la guerre du Péloponnèse et ses maux qui, selon lui, existeront toujours « tant que la nature humaine restera la même. »
Il déclare vouloir faire œuvre utile en permettant de comprendre non seulement les événements qu’il rapporte mais aussi « tous ceux qui à l’avenir, en vertu du caractère humain […] seront semblables ou analogues. »

Une méthode : doute critique et rigueur scientifique

Thucydide est le premier à vouloir s’affranchir véritablement de la dimension épique du récit historique pour ne s’en tenir qu’à la vérité stricte, promouvant ainsi une nouvelle méthode d’écriture. Dès l’introduction de son Histoire, il expose sa démarche d’historien qui trouve sa substance dans la remise en cause de ce qui est communément admis.
En effet, pour lui l’histoire commence par la suspicion : témoin privilégié des événements qu’il rapporte puisqu’il en fut lui même un acteur, il se méfie néanmoins et dit la difficulté de démêler le vrai du faux. Soucieux d’une observation rigoureuse, il ne cesse de prendre ses distances par rapport à son sujet et aux sources mêmes qu’il utilise, estimant qu’« il est difficile d’accorder créance aux documents dans leur ensemble ».

Ainsi, la pratique thucydienne de l’histoire commence- t’-elle d’abord par la critique systématique des sources. Rapportant des faits récents, il ne retient comme information véridique que ce qu’il a vu ou ce qui lui a été rapporté par des témoins directs, après confrontation minutieuse des différents témoignages, selon la règle qu’il s’est imposée de ne jamais se fier absolument à la mémoire de ceux qui ont participé aux événements : « les hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu’ils font la plus importante ».

« Un bien pour toujours »

Pour Jacqueline de Romilly, historienne de la Grèce ancienne, « Thucydide ne semble avoir existé que pour s’intéresser avec passion à cette grande expérience contemporaine [la guerre du Péloponnèse] et pour chercher à en exprimer le sens ». De fait, Thucydide est bien le premier a avoir fait de la pratique historique une discipline orientée vers la recherche de l’intelligibilité des événements, il est le premier qui ait voulu discerner derrière le factuel et l’instantané « la cause la plus vraie ».

 

Guerre du Péloponnèse

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La guerre du Péloponnèse est la guerre qui, de 431 av. J.-C. à 404 av. J.-C., oppose les cités grecques entre elles.

La cité d’Athène, dirigeant la Ligue de Délos, , mène une politique provocatrice envers ses voisines (Corinthe et Magare). Les cités du Péloponèse, dont Sparte, déclarent la guerre à Athènes. L’Attique est ravagée, la cité d’Athènes mobilise et perd de très nombreux citoyens. Une trêve est conclue entre 421 av. J.-C. et 415 av. J.-C.. Puis à partir de 415 av. J.-C., la guerre se déplace en Sicile où les Athéniens subissent de graves défaites. La guerre passe ensuite en Ionie. Athènes perd la guerre. Sparte devient alors la première puissance de la Grèce.

Quelles ont été les causes de la guerre du Péloponnèse ?

Depuis la fin des guerres médiques, grâce à la direction de la Ligue de Délos, créée en 477 av. J.-C., Athènes domine la mer Egée. Elle impose sa volonté aux cités adhérentes à la Ligue. Athènes profite de sa supériorité pour puiser dans le trésor de la ligue afin de financer le coût de fonctionnement de son organisation démocratique et les travaux d’embellissement de la ville (reconstruction des temples de l’Acropole). Les cités de la Ligue qui protestent sont réduites militairement à l’obéissance et le contrôle de celles-ci est assuré par l’installation de colonies d’Athéniens (les clérouques) sur leur territoire.

Athènes gêne aussi d’autres cités grecques indépendantes. La réussite commerciale d’Athènes inquiète Corinthe, autre grande cité commerciale. En mer Ionienne, Corcyre en lutte contre Corinthe à propos d’une de leur colonie commune (à partir de 435 av. J.-C.), s’allie à Athènes. Cette dernière intervient mollement et se fait battre par Corinthe. De plus, Athènes indispose Corinthe en contraignant militairement la cité de Potidée, colonie de Corinthe située dans le nord de la mer Égée, à rester dans la Ligue de Délos dont elle voulait sortir (432-429 av. J.-C.).

Mégare, cité voisine d’Athènes à l’ouest, en devient l’ennemi, quand Athènes décide, en 432 av. J.-C., de lui interdire l’accès à tous les ports de la Ligue de Délos, décision qui asphyxie l’économie de la ville.

Corinthe et Mégare, deux cités membres de la Ligue du Péloponèse dirigée par Sparte, obtiennent de celle-ci une déclaration de guerre contre Athènes et la Ligue de Délos.

La guerre

La guerre du Péloponnèse s’est déroulée en trois phases.

Sparte dispose de l’armée terrestre la plus expérimentée de Grèce. Cependant, elle ne peut rester longtemps loin de ses bases arrières à cause des difficultés du ravitaillement. Sparte craint aussi une révolte de ses esclaves (les hilotes) qui cultivent les terres des combattants. Aussi organise-t-elle plutôt des raids de quelques semaines, en -430, -428, -427 et -425. Les Spartiates ravagent les campagnes de la cité d’Athènes : ils brûlent les récoltes ou saccagent les semis, arrachent les ceps de vigne et les oliviers. Les paysans athéniens fuient leurs villages pour se retirer derrière les Longs murs qui relient Athènes au port du Pirée. Malheureusement pour eux, le typhus fait des ravages à partir de -430 : Périclès en mourra en -429.

Athènes envoie des bateaux de guerre pour ravager les côtes du Péloponèse. Les Athéniens détruisent la flotte de Sparte et ses alliés à Naupacte en -430. Puis ils s’emparent de l’île de Sphactérie et de Pylos en -425. Les Spartiates envoyés contre eux sont écrasés et leurs pertes sont très lourdes.

Sparte affaiblie propose la paix qui est rejetée par Athènes sous l’influence du stratège Cléon. La guerre continue.

En -424/-423, le Spartiate Brasidias s’empare de plusieurs cités de Thrace qui sont des alliées d’Athènes. La route du bois nécessaire à la construction des trières athéniennes est coupée. Une contre-offensive athénienne échoue en -422.

Aussi épuisées l’une que l’autre, Athènes et Sparte font la paix (« paix de Nicias) ») en -421. On revient à la situation existante en -431 au début de la guerre.

L’expédition de Sicile (415-413 av. J.-C

Alcibiade

En -415, Athènes, champion des cités démocratiques, vient en aide aux démocrates de la cité de Ségeste en Sicile, attaqués par la cité de Sélinonte, elle-même alliée de la puissante cité de Syracuse (qui a été fondée par Corinthe).

Cette expédition militaire divise Athènes. Mais le jeune Alcibiade parvient à convaincre les citoyens que l’aide à Ségeste gênera le ravitaillement de Sparte qui se fournit en Sicile. La prise de la Sicile serait de plus la première étape de la constitution d’un empire colonial athénien dans la mer Méditerranée occidentale. L’expédition mobilise des moyens considérables : 90 trières et plus de 5000 hoplites sans compter, les archers, les frondeurs et les cavaliers, transportés par une quarantaine d’autres navires. Elle est commandée par Nicias, Lymachos et Alcibiade.

Malgré leurs désaccords sur la stratégie à employer, les Athéniens prennent Catane et en font une base pour leurs futures opérations. Mais Alcibiade, compromis dans un scandale politico-religieux, refuse de revenir à Athènes pour y être jugé. Il s’enfuit à Sparte et pousse les Spartiates à aider les Syracusains et à s’emparer de la forteresse de Décélie, dans le nord de l’Attique.

Au début de -414, les Athéniens parviennent à isoler Syracuse grâce à la construction d’un double mur. Le stratège Lymachos est tué pendant les combats. Mais l’arrivée des Spartiates en Sicile permet de piéger les Athéniens dans le port de Syracuse. Malgré les renforts considérables qui sont envoyés, les Athéniens sont battus sur le plateau des Épipoles qui domine Syracuse. Ils ne peuvent évacuer leurs troupes, car les Syracusains ont détruit une grande partie de la flotte athénienne. C’est un désastre. Les prisonniers sont enfermés dans les carrières des Latomies et, après deux mois, les survivants sont vendus comme esclaves.

La Ligue de Délos perd ainsi près de 200 navires et près de 50 000 hoplites (dont 12 000 Athéniens).

En -411, les citoyens athéniens les plus riches prennent le pouvoir et terrorisent leurs adversaires démocrates pendant quelques semaines. C’est le gouvernement des Quatre-Cents. Par contre, Syracuse, bien que victorieuse est ruinée. En -409, une révolution porte les démocrates syracusains au pouvoir. Surtout Carthage profite des difficultés des Grecs en Sicile pour s’implanter dans l’île.

La guerre dans la mer Égée (411-404 avJC)

Parallèlement à la guerre en Sicile, les Spartiates font le blocus terrestre d’Athènes à partir de la forteresse de Décélie. Mais Alcibiade, qui s’est brouillé avec Sparte, est rappelé à Athènes. La guerre va alors se dérouler dans la mer Egée. Grâce à la marine qui est reconstituée, Alcibiade bat les Spartiates à Cynossema et à Abydos en- 411, puis à Cyzique en -410. En -408, il reprend Byzance. Athènes refuse la proposition de paix de Sparte.

En -406, alors que les Spartiates battent Alcibiade à Notion, la flotte athénienne est victorieuse dans la bataille des îles Arginuses au sud de Lesbos. Une nouvelle fois Sparte propose la paix, qu’Athènes refuse de nouveau.

En -405, le Spartiate Lysandre, aidé par le Perse Cyrus, reprend l’Hellespont, qui commande la route de Byzance, et écrase les Athéniens à Aigos Potamos. Il vient alors assiéger Le Pirée. Encerclée par la terre et par la mer, Athènes capitule.

Les conditions de paix de -404 sont sévères (mais les Athéniens évitent la destruction de la ville et la vente des habitants comme est dissoute et Athènes doit adhérer à la Ligue du Péloponèse.  Les Athéniens doivent détruire les Long Murs. Les Spartiates interdisent le régime démocratique qui est remplacé par la tyrannie des Trente Avec leurs 3 000 partisans, ils pourchassent leurs adversaires démocrates. Cependant, dès -403, Thrasybule, grâce à l’appui des riches métèques, rétablit la démocratie athénienne.

À la fin de la guerre du Péloponnèse, Sparte prend la première place en Grèce.

 

Lucrèce (en latin Titus Lucretius Carus)

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Poète et philosophe latin (Rome ? vers 98-55 avant J.-C.).

Auteur de l’un des ouvrages les plus connus des latinistes, le poème didactique De natura rerum (« De la nature des choses » ou « De la nature »), Lucrèce fut à Rome le continuateur de l’épicurisme et de l’atomisme. Il aborda une diversité de sujets touchant notamment à la biologie, à la physique, à la cosmologie, à la psychologie, à l’histoire de l’homme et de la culture.

UNE VIE RESTÉE ÉNIGMATIQUE

Lucrèce, sans doute né à Rome, appartient à l’une des familles les plus anciennes et les plus illustres. Il a une connaissance de la poésie ainsi que de la philosophie grecque et latine qui trahit d’ailleurs une éducation soignée. D’après les additions de saint Jérôme à l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée, c’est victime d’un philtre d’amour qu’il aurait composé le De natura rerum, pendant les intervalles de lucidité que lui auraient laissés ses crises de folie, puis il se serait suicidé. Au demeurant, sa vie est pratiquement inconnue. On ne sait pas davantage si Cicéron fut son réviseur et son éditeur.

Esprit scientifique de premier ordre, Lucrèce est en tout cas celui qui transmet et analyse les théories déjà énoncées par Démocrite, Empédocle et Epicure, par  et c’est grâce au De natura rerum que nous connaissons leur conception du système atomique. La rigueur de sa démonstration est telle que sa conception du plaisir – le bien suprême – découle tout naturellement de sa physique. Pourtant, il ne traite jamais directement de la morale épicurienne, se contentant de montrer que les passions et les craintes qu’éprouvent les hommes les écartent du bonheur.

Lucrèce se révèle aussi un grand poète sachant traduire les idées philosophiques en tableaux brillants, où alternent l’enthousiasme, la critique et l’interrogation. Son œuvre exercera une grande influence sur la poésie latine, fournissant à Virgile et Ovide un modèle de composition.

UNE ŒUVRE MAJEURE DE LA PENSÉE ANTIQUE

Dédié à Caius Memmius Gemellus, gouverneur de la province de Bithynie en 57 avant J.-C., le De natura rerum tente d’introduire dans le monde romain la pensée épicurienne en faisant de la physique le fondement d’une éthique libératrice pour l’esprit humain.

UN EXPOSE EN SIX LIVRES

Le livre I, qui s’ouvre par une fameuse invocation à Vénus, dénonce les méfaits de la religion – qui ont conduit au sacrifice d’Iphégénie – mais surtout enseigne que le monde est composé d’atomes indestructibles et indivisibles, et que rien ne se crée ni ne se perd. Le livre II traite du mouvement des atomes, entraînés dans le vide par une chute éternelle et amenés à se grouper pour former les corps sans intervention divine. Le livre III caractérise l’identité du principe vital (anima) et du principe pensant (animus), composés d’atomes plus subtils que le corps ; l’âme périt avec ce dernier, et une vie future n’est donc pas à redouter. Le livre IV explique le mécanisme de la connaissance par la théorie des sensations  : celles-ci ne nous trompent pas si nous les interprétons sans illusions ni passions. Le livre V relate l’histoire du monde et de l’homme : le monde est constitué par des éléments périssables qui résultent de la rencontre fortuite des atomes ; l’évolution de l’humanité est solidaire du progrès. Le livre VI a pour objet les phénomènes susceptibles d’effrayer l’homme : ceux-ci n’ont pas pour cause la colère des dieux, mais ils s’expliquent d’eux-mêmes – comme l’épidémie de peste d’Athènes.

UNE PEDAGOGIE POUR L’HUMANITE

Poignante interrogation sur le destin de l’homme et de l’Univers, le poème de Lucrèce tend à démontrer que celui qui comprend la physique (entendons la nature dans son ensemble) se conduit aussi selon la morale (entendons la voie vers la sagesse). Il contient certes d’admirables intuitions scientifiques qui se voudraient optimistes, mais il peut aussi se lire, à travers ses interrogations mêmes, comme un traité du désespoir. Qu’est l’être humain sinon un corps jeté malgré lui dans le monde, dénué de tout dès l’enfance et contraint à vivre une vie qu’il n’a pas réclamée ? Cette étrangeté de l’existence humaine suscite un sentiment d’insécurité : angoisse de l’infini, vertige métaphysique, mais aussi conscience de la contradiction fondamentale que présente la nature, tantôt apaisée et rayonnante (livres I et II), tantôt hostile ou indifférente à la souffrance humaine (livres I, II, V et VI).

Quelle issue avons-nous ? Vers quelle transcendance pouvons-nous nous tourner ? Si une puissance divine existe, force est de constater qu’elle se révèle « incapable de reculer les limites du destin, de lutter contre les lois de la nature » (livre V, 309-310), et donc d’infléchir notre humaine condition. En fin de compte, la mort qui nous attend n’est pas terrifiante mais salvatrice. Elle nous libère de notre angoisse existentielle. Avant cela, l’homme devenu sage est celui qui s’est défait aussi bien de la crainte des dieux que de celle de la mort. Celui qui connaît alors le plaisir.

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