ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), AUX CHRETIENS DANS LES TEMPS D'EPREUVES, POEME, POEMES, PRIERE, PRIERES

Aux chrétiens dans les temps d’épreuves : poème de Lamartine

Aux chrétiens dans les temps d’épreuves

Grief

Pourquoi vous troublez-vous, enfants de l’Evangile ?
A quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile,
Disent-ils au Seigneur, quand ton Christ insulté,
Comme au jour où sa mort fit trembler les collines,
Un roseau dans les mains et le front ceint d’épines,
               Au siècle est présenté ?

Ainsi qu’un astre éteint sur un horizon vide,
La foi, de nos aïeux la lumière et le guide,
De ce monde attiédi retire ses rayons ;
L’obscurité, le doute, ont brisé sa boussole,
Et laissent diverger, au vent de la parole,
               L’encens des nations.

Et tu dors ? et les mains qui portent ta justice,
Les chefs des nations, les rois du sacrifice,
N’ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu ?
Levons-nous, et lançons le dernier anathème ;
Prenons les droits du ciel, et chargeons-nous nous-mêmes
               Des justices de Dieu.

Arrêtez, insensés, et rentrez dans votre âme ;
Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme
Vient-il, dit le Seigneur, ou de vous ou de moi ?
Répondez ; est-ce moi que la vengeance honore ?
Ou n’est-ce pas plutôt l’homme que l’homme abhorre
               Sous cette ombre de foi ?

Et qui vous a chargés du soin de sa vengeance ?
A-t-il besoin de vous pour prendre sa défense ?
La foudre, l’ouragan, la mort, sont-ils à vous ?
Ne peut-il dans sa main prendre et juger la terre,
Ou sous son pied jaloux la briser comme un verre
               Avec l’impie et vous ?

Quoi, nous a-t-il promis un éternel empire,
Nous disciples d’un Dieu qui sur la croix expire,
Nous à qui nostre Christ n’a légué que son nom,
Son nom et le mépris, son nom et les injures,
L’indigence et l’exil, la mort et les tortures,
               Et surtout le pardon ?

Serions-nous donc pareils au peuple déicide,
Qui, dans l’aveuglement de son orgueil stupide,
Du sang de son Sauveur teignit Jérusalem ?
Prit l’empire du ciel pour l’empire du monde,
Et dit en blasphémant : Que ton sang nous inonde,
               Ô roi de Bethléem !

Ah ! nous n’avons que trop affecté cet empire !
Depuis qu’humbles proscrits échappés du martyre
Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits,
Entouré de faisceaux les chefs de la prière,
Mis la main sur l’épée et jeté la poussière
               Sur la tête des rois.

Ah ! nous n’avons que trop, aux maîtres de la terre,
Emprunté, pour régner, leur puissance adultère ;
Et dans la cause enfin du Dieu saint et jaloux,
Mêlé la voix divine avec la voix humaine,
Jusqu’à ce que Juda confondît dans sa haine
               La tyrannie et nous.

Voilà de tous nos maux la fatale origine ;
C’est de là qu’ont coulé la honte et la ruine,
La haine, le scandale et les dissensions ;
C’est de là que l’enfer a vomi l’hérésie,
Et que du corps divin tant de membres sans vie
               Jonchent les nations.

« Mais du Dieu trois fois saint notre injure est l’injure ;
Faut-il l’abandonner au mépris du parjure ?
Aux langues du sceptique ou du blasphémateur ?
Faut-il, lâches enfants d’un père qu’on offense,
Tout souffrir sans réponse et tout voir sans vengeance ? »
            Et que fait le Seigneur ?

Sa terre les nourrit, son soleil les éclaire,
Sa grâce les attend, sa bonté les tolère,
Ils ont part à ses dons qu’il nous daigne épancher,
Pour eux le ciel répand sa rosée et son ombre,
Et de leurs jours mortels il leur compte le nombre
            Sans en rien retrancher.

Il prête sa parole à la voix qui le nie ;
Il compatit d’en haut à l’erreur qui le prie ;
A défaut de clartés, il nous compte un désir.
La voix qui crie Alla ! la voix qui dit mon Père,
Lui portent l’encens pur et l’encens adultère :
            A lui seul de choisir.

Ah ! pour la vérité n’affectons pas de craindre ;
Le souffle d’un enfant, là-haut, peut-il éteindre
L’astre dont l’Eternel a mesuré les pas ?
Elle était avant nous, elle survit aux âges,
Elle n’est point à l’homme, et ses propres nuages
              Ne l’obscurciront pas.

Elle est ! elle est à Dieu qui la dispense au monde,
Qui prodigue la grâce où la misère abonde ;
Rendons grâce à lui seul du rayon qui nous luit !
Sans nous épouvanter de nos heures funèbres,
Sans nous enfler d’orgueil et sans crier ténèbres
            Aux enfants de la nuit.

Esprits dégénérés, ces jours sont une épreuve,
Non pour la vérité, toujours vivante et neuve,
Mais pour nous que la peine invite au repentir ;
Témoignons pour le Christ, mais surtout par nos vies ;
Notre moindre vertu confondra plus d’impies
            Que le sang d’un martyr.

Chrétiens, souvenons-nous que le chrétien suprême
N’a légué qu’un seul mot pour prix d’un long blasphème
A cette arche vivante où dorment ses leçons ;
Et que l’homme, outrageant ce que notre âme adore,
Dans notre cœur brisé ne doit trouver encore
           Que ce seul mot : Aimons !

 Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine (1790-1869)

lamartine
Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine est un poète, romancier, dramaturge et prosateur en même temps qu’un homme politique français. Il est l’orateur d’exception qui proclame et dirige la Deuxième République et l’une des plus grandes figures du romantisme en France.

Alphonse de Lamartine naît dans une famille de petite noblesse attachée au roi et à la religion catholique à Mâcon : il passe son enfance en Bourgogne du sud, en particulier à Milly. Après un temps en collège à Lyon, il poursuit son éducation à Belley, où il rencontre Aymond de Virieu, avec lequel il fait plus tard un voyage en Italie, celui que Lamartine évoque dans le sensible roman de « Graziella ».

En octobre 1816, il rencontre Julie Charles à Aix-les-Bains et vit avec elle un amour tragique puisque Julie meurt en décembre 1817. Il écrit alors les poèmes des « Méditations poétiques » (parmi lesquels le célèbre poème « Le Lac« ) dont le recueil est publié en 1820 et obtient un grand succès.

Alphonse épouse Marianne-Elisa Birch, une jeune Anglaise, en 1820, et occupe des fonctions de secrétaire d’ambassade en Italie avant de démissionner en 1830. Il publie alors d’autres poèmes comme, en 1823, les « Nouvelles Méditations poétiques » et « La Mort de Socrate« , ou, en juin 1830, les « Harmonies poétiques et religieuses » après avoir été élu à l’Académie française en 1829 au fauteuil 7.

En 1830, il entre en politique et se rallie à la Monarchie de juillet mais échoue à la députation. Il voyage alors en Orient visite la Grèce, le Liban et les lieux saints du christianisme. En 1833, il est élu député et le restera jusqu’en 1851 : il évolue du royalisme au républicanisme et prononce des discours remarqués et joue un rôle important au moment de la Révolution de 1848 mais se retire de la politique après sa lourde défaite lors de l’élection présidentielle qui porte au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

Lourdement endetté, il doit vendre Milly en 1860 et écrire des œuvres alimentaires comme de nombreuses compilations historiques (peu solides aux yeux des historiens d’aujourd’hui) ou son « Cours familier de littérature » (1856-1869) à côté de textes plus réussis mais mineurs comme « Le Tailleur de pierre de Saint-Point » (1851). Son dernier grand poème « La Vigne et la Maison » est écrit en 1857.

Il repose dans le caveau familial à Saint-Point (Saône et Loire).

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