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Dimanche 21 novembre 2021 : Solennité du Christ-Roi : lectures et commentaires

Dimanche 21 novembre 2021 : Solennité du Christ-Roi

Christ Pantocrator, cath. Santa Maria Nuova à Monreale, Sicile, Italie.

Février 2016: Christ Pantocrator de la cath. Santa Maria Nuova (Sainte Marie la neuve) de Monreale, Sicile, Italie.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de Daniel 7, 13-14

Moi, Daniel,
13 je regardais, au cours des visions de la nuit,
et je voyais venir, avec les nuées du ciel,
comme un Fils d’homme ;
il parvint jusqu’au Vieillard,
et on le fit avancer devant lui.
14 Et il lui fut donné
domination, gloire et royauté ;
tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues
le servirent.
Sa domination est une domination éternelle,
qui ne passera pas,
et sa royauté,
une royauté qui ne sera pas détruite.

UNE SCENE DE COURONNEMENT
Le prophète Daniel nous décrit une véritable scène de couronnement. Cela se passe, nous dit-il, dans « les nuées du ciel », c’est-à-dire dans le monde de Dieu. Et voici qu’un « fils d’homme » (c’est-à-dire un être humain) s’avance vers le Vieillard qui représente Dieu.
Dès les premiers mots, nous sommes prévenus : le prophète Daniel nous décrit une vision. « Je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais ». Et que voit-il ? Il voit « les nuées du ciel », d’abord ; cela veut dire qu’il assiste à ce qui se passe là-haut, dans le monde de Dieu. Daniel, ici, n’emploie pas le mot Dieu, mais il parle d’un Vieillard et, quelques versets plus haut, il l’a décrit assis sur un trône. Et tout le monde comprend qu’il s’agit bien de Dieu lui-même. Et voici qu’un « fils d’homme » s’avance vers le Vieillard : « fils d’homme », en hébreu, cela veut dire « homme » tout simplement.
Je reprends ces premiers versets : « Moi, Daniel, je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. » Et il s’avance pour être consacré roi. C’est le jour de son sacre en quelque sorte ! « Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et toutes les langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » C’est donc une royauté universelle et éternelle. Je note qu’il ne s’en empare pas, il ne la conquiert pas par la force : Daniel dit d’une part, qu’on le fait avancer vers le trône de Dieu (il ne s’en approche pas de sa propre initiative), et, d’autre part, « il lui fut donné » domination, gloire et royauté.
Notre lecture de ce dimanche s’arrête ici ; mais pour bien la comprendre, il faut aller un peu plus loin. Car Daniel poursuit le récit de sa vision. Voici donc la suite, elle va peut-être nous surprendre, car nous allons découvrir que ce fils d’homme n’est pas, comme nous le pensions spontanément, un individu particulier, c’est un peuple : « Mon esprit à moi, Daniel, fut angoissé… les visions de mon esprit me tourmentaient. Je m’approchai d’un de ceux qui se tenaient là, et je demandai ce qu’il y avait de certain au sujet de tout cela. Il me le dit et me fit connaître l’interprétation des choses : les Saints du Très-Haut recevront la royauté et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais. » Et le même interprète céleste redit quelques versets plus loin : « La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » Cela veut dire que le fils d’homme est en réalité le peuple des Saints du Très-Haut. « Peuple des Saints du Très-Haut », en langage biblique, cela veut dire Israël ou au moins, en temps de persécution, le petit noyau, le Reste fidèle.
N’oublions pas que Daniel a eu cette vision à un moment de l’histoire d’Israël particulièrement douloureux : pendant l’occupation grecque, sous le règne d’Antiochus Epiphane vers 165 av. J.C. Et il s’adresse à ceux qui restent fidèles à la foi juive au cœur même de la persécution. Il leur dit « Vous êtes ce peuple des Saints du Très-Haut qui va recevoir bientôt la royauté ». Cette vision résonne donc comme un message de réconfort : en clair, mes frères, pour l’instant, vous êtes écrasés, mais votre libération approche et elle sera définitive.
Cette prédication du prophète Daniel a incontestablement encouragé ses frères à tenir bon, à garder l’espérance, tout comme la prédication sur la Résurrection des morts que nous lisions dimanche dernier. Et l’on sait que, peu de temps après, les Juifs se sont révoltés contre Antiochus Epiphane et ils ont réussi à lui faire plier bagages. Et la paix est revenue. Mais on a continué à lire Daniel et à le lire, cette fois, comme une prophétie pour l’avenir. Et certains, parmi les Juifs, ont commencé à penser que le Messie, le roi idéal attendu pour la fin des temps ne serait pas un individu particulier, mais un peuple. A tel point que, à l’époque de la naissance de Jésus, si tout le monde en Israël attendait impatiemment le Messie, tout le monde ne l’imaginait pas de la même manière : certains attendaient un homme, d’autres attendaient un Messie collectif, qu’ils appelaient le petit Reste d’Israël (une expression qui remonte au prophète Amos), ou le fils d’homme, précisément, en référence à cette parole du prophète Daniel.

QUI EST LE FILS DE L’HOMME ?
Or voici que Jésus de Nazareth employait très volontiers l’expression « Fils de l’Homme » ! (On la lit plus de quatre-vingts fois dans les évangiles) et, très visiblement, à de nombreuses reprises, c’était pour se désigner lui-même.
Mais cela posait immédiatement plusieurs questions.
Premièrement, Jésus emploie fréquemment l’expression « Fils de l’homme », et, très visiblement, c’est pour se désigner lui-même ; mais il est le seul ! Personne d’autre ne lui attribue ce titre, et ce n’est pas par ignorance car le livre de Daniel était bien connu. Mais justement, s’il était bien connu, on ne pouvait certainement pas reconnaître ce titre à Jésus : d’abord, parce que ce Fils de l’homme qui vient sur les nuées du ciel désignait le Messie. Donc quand Jésus utilisait cette expression en parlant de lui-même, il prétendait du même coup être le Messie ! Or, aux yeux de son entourage, il ne pouvait pas l’être : ses contemporains n’étaient certainement pas tentés d’identifier Jésus de Nazareth, le charpentier, avec « le peuple des Saints du Très-Haut » !
Deuxièmement, Jésus a apporté une modification de fond à la représentation classique du Fils de l’homme. Il reprend bien les termes du livre de Daniel : « On verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et de la gloire. » (Mc 13,26), mais il y ajoute tout un aspect de souffrance : (toujours chez Marc) « Il enseignait ses disciples et leur disait : Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront … »(Mc 9,31).
Après sa Résurrection, tout est devenu lumineux pour ses disciples : d’une part, il mérite bien ce titre de Fils de l’homme sur les nuées du ciel, lui qui est à la fois homme et Dieu ; d’autre part, Jésus est le premier-né de l’humanité nouvelle, la Tête, et il fait de nous un seul Corps : à la fin de l’histoire, nous serons tellement unis que nous serons avec lui comme « un seul homme » !… Avec lui, greffés sur lui, nous serons « le peuple des Saints du Très-Haut ».
Troisièmement, enfin, Jésus introduit une légère modification grammaticale : il parle du « Fils de l’homme » alors que Daniel disait un « Fils d’homme » ; fils d’homme voulait dire « un homme », mais quand on dit « l’homme », on pense « l’Humanité » et du coup « Fils de l’Homme » veut dire l’Humanité ; en s’appliquant ce titre à lui-même, Jésus se révèle comme le porteur du destin de l’humanité tout entière.1
Alors nous découvrons la merveille à laquelle nous osons à peine croire : le « dessein bienveillant » de Dieu est de faire de nous un peuple de rois …! C’est cela son projet, depuis toujours, en créant l’humanité. Le livre de la Genèse le disait déjà : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu Il le créa ; mâle et femelle Il les créa. Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. » (Gn 1,27-28).
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Note
1 – Dans le même sens, Paul dira de Jésus qu’il est le nouvel Adam ; comme Jean citera cette extraordinaire phrase de Pilate au cours de la Passion : « voici l’Homme » (ecce homo). Et Jean en citant cette parole de Pilate semble nous dire : « Pilate ne croyait pas si bien dire ! »

 

PSAUME – 92 (93), 1. 2. 5

1 Le SEIGNEUR est roi ;
il s’est vêtu de magnificence,
le SEIGNEUR a revêtu sa force.

2 Et la terre tient bon, inébranlable,
dès l’origine, ton trône tient bon,
depuis toujours tu es.

5 Tes volontés sont vraiment immuables :
la sainteté emplit ta maison,
SEIGNEUR, pour la suite des temps.

OSER PROCLAMER LA ROYAUTE DE DIEU
L’histoire universelle fourmille d’exemples de chefs de guerre qui se sont fait acclamer comme rois après une victoire ! Et on reconnaît qu’un chef a bien mérité de se faire acclamer comme roi quand il a pris la tête de son peuple pour le libérer et le protéger, quand il parvient à faire régner le droit et la justice parmi ses sujets et à leur assurer la sécurité à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières.
Si la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, c’est parce qu’elle le considère comme le grand vainqueur : par sa Résurrection, il a vaincu la mort ; par le pardon accordé à ses bourreaux, il a vaincu la haine. En même temps, nous, Chrétiens, sommes bien conscients du caractère paradoxal, presque provocant d’une telle fête : nous osons dire que le Christ est déjà roi, mais nous rencontrons tous les jours l’apparence du contraire ! La mort engloutit tous les jours des millions d’hommes et la haine sévit sur des quantités de champs de bataille, petits ou grands. Mais, justement, en célébrant la fête du Christ-Roi, nous affirmons opiniâtrement notre foi et nous réchauffons notre espérance pour y puiser la force de hâter la réalisation de ce règne.
Le psaume 92/93 se situe exactement dans cette optique : de la même manière que la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, la liturgie juive célèbre Dieu-Roi ; la même foi, la même espérance animent les Juifs et la même impatience de voir poindre le « Jour » de Dieu. Eux, bien sûr, ne peuvent pas s’appuyer sur l’expérience de la Résurrection du Christ pour proclamer la victoire de Dieu sur les forces du Mal, mais leur foi est tout aussi convaincue. Leur point d’appui, c’est d’abord l’expérience de l’Exode : Dieu s’est révélé à eux comme le Dieu libérateur, Dieu leur a proposé son Alliance. Voilà ses titres de gloire.
Pour cette acclamation de la royauté de Dieu, le compositeur du psaume a pris comme modèle ce qui se passait le jour du sacre d’un nouveau roi. La scène se déroule dans la salle du trône : le roi est revêtu du manteau royal, il siège désormais sur le trône : il a signé la charte d’intronisation, il est entré en possession du palais royal. Alors s’élève une clameur immense, jaillie de la poitrine de milliers d’assistants… quelque chose comme « Vive le Roi ! ». En hébreu, on appelle cette acclamation la « térouah » ; c’est une acclamation guerrière à l’origine, l’acclamation de la victoire sur l’ennemi.
Ici le roi que l’on acclame c’est Dieu lui-même. Plus que tout autre, il mérite la terouah, l’acclamation, les ovations : Lui qui est victorieux de toutes les forces du mal, du chaos, de la séparation. C’est pourquoi le psaume commence par l’acclamation : « Le SEIGNEUR est roi » ; lui aussi est revêtu de vêtements royaux : « il s’est vêtu de magnificence, le SEIGNEUR a revêtu sa force ». En fait, ce sont les vêtements du Créateur : « magnificence et force ». En hébreu, l’expression est très imagée : « Il a revêtu sa force », cela évoque littéralement le geste de nouer un vêtement sur ses reins comme le potier noue son tablier pour travailler l’argile.
LE TRONE DE DIEU, C’EST LE COSMOS
Son trône, c’est le cosmos tout entier ! Un trône qui tient bon ! « Et la terre tient bon, inébranlable, dès l’origine, ton trône tient bon, depuis toujours tu es. » Il y a dans ce verset apparemment anodin au moins deux petites pointes : l’une contre les idoles dont les statues sont à la merci de n’importe qui ; l’autre contre les rois de la terre : en Israël, de tout temps, l’histoire de la royauté a été troublée, dramatique… Le trône de Dieu, au contraire, est « inébranlable ». Et il est établi dans la durée ! Combien de rois d’Israël n’ont régné que très peu d’années, voire de jours !…
Et c’est la Création tout entière qui clame qu’il est roi, parce qu’il en est le maître incontesté : même les forces de la mer lui sont soumises ; Israël, qui a une fenêtre sur la Méditerranée, sait bien que la mer peut se montrer indomptable ; indomptable pour l’homme, peut-être, mais pas pour Dieu ! Notre psaume le dit magnifiquement : les flots ont beau se soulever dans un mugissement terrible, ils sont sous la domination de Dieu ; là il faut lire les deux versets centraux de ce psaume qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche : « Les flots s’élèvent, SEIGNEUR, les flots élèvent leur voix, les flots élèvent leur fracas… Plus que la voix des eaux profondes, des vagues superbes de la mer, superbe est le SEIGNEUR dans les hauteurs. »
Ces flots maîtrisés, ce sont également ceux de la Mer des Roseaux à laquelle Dieu a imposé de laisser le passage à son peuple. Et depuis ce jour, le Dieu fidèle a toujours accompagné son peuple : c’est le sens de la phrase « Tes volontés sont vraiment immuables » ; le mot traduit ici par « immuables » est de la même racine que le mot « AMEN » ; il évoque fidélité, stabilité, vérité, immuabilité, fermeté… Cette fidélité de Dieu toujours présent au milieu de son peuple est concrétisée par le Temple magnifique de Jérusalem : signe de la présence de Dieu, il est un reflet de sa sainteté : « La sainteté emplit ta maison » ; on peut probablement relever ici une nouvelle petite pointe d’ironie : les rois d’Israël ont été rarement des saints ! On peut entendre en sourdine « la sainteté emplit ta maison » (sous-entendu « la tienne et elle seule ») ! Mais surtout, après l’Exil à Babylone, cette phrase reflète la joie d’avoir reconstruit le Temple dignement : la ville de Jérusalem abrite de nouveau la sainte maison de Dieu.
Quand ce psaume est chanté au Temple de Jérusalem, après l’Exil, donc, à une époque où il n’y a plus de roi en Israël, il célèbre la royauté de Dieu, mais aussi, il célèbre d’avance le futur roi-Messie qu’on attend et qui sera, lui, la fidèle image de Dieu. Et on sait déjà, qu’à travers ce Messie, c’est le peuple élu et, en définitive, l’humanité tout entière qui partagera la Royauté, comme la Reine trône auprès du Roi. Au cours de la Fête des Tentes (à l’automne) où ce psaume était repris chaque année, on célébrait par avance l’accomplissement de toute l’histoire, l’Alliance définitive, les Noces de Dieu et de l’Humanité.

 

DEUXIEME LECTURE – Apocalypse de Saint Jean 1, 5 – 8

A vous, la grâce et la paix
5 de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle,
le premier-né des morts,
le prince des rois de la terre.
A lui qui nous aime,
qui nous a délivrés de nos péchés par son sang,
6 qui a fait de nous un royaume
et des prêtres pour son Dieu et Père,
à lui, la gloire et la souveraineté
pour les siècles des siècles. Amen.
7 Voici qu’il vient avec les nuées,
tout œil le verra,
ils le verront, ceux qui l’ont transpercé ;
et sur lui se lamenteront toutes les tribus de la terre.
Oui ! Amen !
8 Moi, je suis l’Alpha et l’Oméga,
dit le Seigneur Dieu,
Celui qui est, qui était et qui vient,
le Souverain de l’univers.

A VOUS LA GRACE ET LA PAIX DE LA PART DE JESUS-CHRIST
« A vous la grâce et la paix… » voilà le grand souhait de Jean pour les Eglises d’Asie Mineure auxquelles il s’adresse ; c’est tout simplement celui de voir se réaliser enfin le projet de Dieu, ce que la lettre aux Ephésiens appelle son dessein bienveillant : « Paix sur la terre aux hommes parce que Dieu les aime » chantaient les voix célestes de la nuit de Noël. Suit l’affirmation que le dessein de Dieu pour l’humanité est accompli en Jésus-Christ : « Que la grâce et la paix vous soient données, de la part de Jésus-Christ… »
La difficulté de ce texte vient de l’extrême densité de ses phrases : elles évoquent tout le mystère du Christ : « Jésus-Christ, le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts, le souverain des rois de la terre. » Chaque mot, chaque expression en dit un aspect : « Jésus », c’est le nom d’un simple homme de Nazareth, mais il veut déjà dire « Dieu sauve » ; « Christ », c’est-à-dire Messie, rempli de l’Esprit de Dieu ; « le témoin fidèle » fait écho à la déclaration de Jésus à Pilate (que nous entendons ce dimanche) : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité » ; « le premier-né d’entre les morts » : toute la foi des premiers Chrétiens est là ; cet homme, mortel comme les autres, Dieu l’a ressuscité et désormais il entraîne derrière lui tous ses frères, lui qui est le premier-né d’une longue lignée ; « le souverain des rois de la terre », nouvelle affirmation qu’il est le Messie (et qu’il a mis tous ses ennemis sous ses pieds comme dit le psaume 109/110). Au passage, on l’a remarqué, l’énumération comporte trois qualificatifs, « témoin fidèle, premier-né d’entre les morts, souverain des rois de la terre » : dans l’Apocalypse, les nombres sont toujours symboliques ; les expressions ternaires étant réservées à Dieu, les utiliser pour Jésus, c’est dire qu’il est l’égal de Dieu, qu’il est Dieu.
La deuxième phrase reprend et amplifie la première « A lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père, à lui gloire et puissance pour les siècles des siècles. Amen. » Là encore nous retrouvons les énoncés traditionnels de la foi : l’amour du Christ pour l’humanité, sa vie donnée (c’est le sens de l’expression « sang versé ») pour nous libérer du mal ; « Il a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père » : enfin en Jésus-Christ s’est réalisée la lointaine promesse du livre de l’Exode : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Ex 19,6).
Ces deux paragraphes sont en forme de souhait : au début « Que la grâce et la paix vous soient données… » et à la fin « à lui gloire et puissance » : pour nous la grâce et la paix, pour lui la gloire et la puissance. On peut évidemment se demander pourquoi ces propositions sont au subjonctif ? Pour la deuxième, c’est évident : Saint Jean nous invite à rendre gloire à Dieu, mais encore faut-il que nous le fassions. Mais pour la première, c’est plus surprenant : « Que la grâce et la paix vous soient données… » Dieu pourrait-il ne pas nous donner grâce et paix ? Nous rencontrons souvent de tels subjonctifs dans la liturgie : par exemple « Que Dieu vous bénisse » ; ils veulent toujours dire la même chose : comme dans tout subjonctif, il y a un souhait, celui de voir se réaliser un événement désirable, mais non certain ; le souhait en question ne concerne pas l’œuvre  de Dieu, car elle, elle est certaine. Dieu nous donne sans cesse sa grâce, sa paix, sa bénédiction ; le souhait nous concerne, nous : pourvu que nous soyons perméables à ce rayonnement permanent de la grâce… « Que la grâce et la paix vous soient données… », cela veut dire que grâce et paix nous sont offertes, mais il nous reste à accepter le cadeau qui nous est fait !
« Voici qu’il vient parmi les nuées » : on reconnaît ici le Fils d’homme dont parlait Daniel dans notre première lecture de ce dimanche ; ce Fils d’homme s’avance vers le trône de Dieu pour y recevoir la royauté universelle. Voilà la première facette de la royauté du Christ, la facette-triomphe, si l’on peut dire.

ILS LEVERONT LES YEUX VERS CELUI QU’ILS ONT TRANSPERCE
Et voici la deuxième, la facette-souffrance : « Tous les hommes le verront, même ceux qui l’ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. » C’est une allusion à la croix du Christ et au coup de lance du soldat.
Saint Jean, ici, fait référence à une parole du prophète Zacharie, la voici : « Ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé. Ils célébreront le deuil pour lui, comme pour le fils unique. Ils le pleureront amèrement comme on pleure un premier-né… Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem, en remède au péché et à la souillure. » (Za 12,10 ; 13,1). En parlant d’un « esprit de bonne volonté et de supplication », Zacharie pense à une transformation du coeur de l’homme : en levant les yeux vers celui qu’ils ont transpercé, les hommes verront un innocent exécuté injustement, sous un fallacieux prétexte, uniquement parce qu’il dérangeait les autorités religieuses du moment !… Et en le voyant, tout d’un coup, leurs yeux et leurs cœurs  s’ouvriront.
La royauté du Christ sera définitive quand enfin le cœur  de tous les hommes sera transformé : seule cette ouverture de notre cœur  nous fera entrer dans la grâce et la paix prévues pour nous par Dieu de toute éternité. « Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. » (Mt 25,44).
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Compléments
– Ezéchiel, lui aussi, prévoyait cette transformation du cœur  de l’homme quand il annonçait le remplacement des cœurs  de pierre par des cœurs  de chair. Le cœur  de pierre, c’est celui qui s’entête à rester dur ; le cœur  de chair, c’est le cœur  compatissant, celui qui « se lamente » (comme dit notre texte) devant les ravages de la haine qui pousse à torturer et tuer un innocent, en croyant le faire au nom de Dieu.
– Jésus avait annoncé le don de sa vie « pour la multitude ». L’Apocalypse insiste très fort, semble-t-il, sur cet aspect : « Voici qu’il vient parmi les nuées, et tous les hommes le verront, même ceux qui l’ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. Oui, vraiment ! Amen ! »
– L’expression « Celui qui est, qui était et qui vient » (v. 8) est l’une des traductions du NOM de Dieu (YHVH, Ex 3, 14) dans les commentaires juifs (Targum de Jérusalem).

 

EVANGILE – selon Saint Jean 18,33b – 37

En ce temps-là, Pilate appela Jésus et lui dit :
33 « Es-tu le roi des Juifs ? »
34 Jésus lui demanda :
« Dis-tu cela de toi-même,
ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
35 Pilate répondit :
« Est-ce que je suis Juif, moi ?
Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi :
qu’as-tu donc fait ? »
36 Jésus déclara :
« Ma royauté n’est pas de ce monde ;
si ma royauté était de ce monde,
j’aurais des gardes
qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs.
En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
37 Pilate lui dit :
« Alors, tu es roi ? »
Jésus répondit :
« C’est toi-même qui dis que je suis roi.
Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :
rendre témoignage à la vérité.
Quiconque appartient à la vérité
écoute ma voix. »

LE MONDE A L’ENVERS
Voilà un texte bien surprenant pour la Fête du Christ-Roi ! Dans les évangiles on trouve très peu d’affirmations de la royauté du Christ ! Il faut aller chercher ici, dans le récit de la Passion de Jésus la claire affirmation par lui-même de sa royauté. On peut se demander pourquoi Jésus n’a pas dit plus tôt qu’il était roi. Chaque fois qu’on a voulu le faire roi, il s’est dérobé. Chaque fois qu’on a voulu lui faire de la publicité, après des miracles particulièrement impressionnants, il donnait des consignes très strictes de silence. Même chose après la Transfiguration. Et maintenant, alors qu’il est enchaîné, pauvre, condamné, il se reconnaît roi ! C’est-à-dire au moment précis où il n’en a vraiment pas les apparences… au moins à vues humaines.
Cela veut peut-être dire… Cela veut sûrement dire qu’il faut que nous révisions nos conceptions de la royauté : rappelons-nous ce qu’il disait à ses disciples : « Ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon (au sens de libération) pour la multitude. » (Mc 10,42-45).
Ce que veut nous dire Jean, quand il nous rapporte l’interrogatoire de Jésus par Pilate, c’est que Jésus est le roi de l’humanité au moment même où il donne sa vie pour elle. Ce roi-là n’a pas d’autre ambition que le service. En fait d’interrogatoire, d’ailleurs, ce face à face entre le représentant de l’immense Empire Romain et un condamné à mort comme il y en avait des centaines devient un « dialogue » ; car c’est vraiment le monde à l’envers : tout au long de la Passion, Jean souligne comme à plaisir le renversement de la situation ; ici, c’est le pouvoir romain qui va reconnaître que le véritable roi c’est Jésus-Christ : quand Pilate dit à Jésus « Alors, tu es roi ? », Jésus répond « C’est toi qui dis que je suis roi » (« su legeis ») dans le sens « tu as tout compris, tu le dis toi-même ».
Mais ce royaume n’a rien à voir avec nos royaumes de la terre, défendus par des gardes : « Si ma royauté venait de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs ». Son royaume, c’est celui de la vérité : pas d’autre défense que la vérité. « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. » Dans la deuxième lecture de ce dimanche, tirée de l’Apocalypse, nous avons entendu Jean dire que Jésus est le « témoin fidèle ». Il est le « Fils unique plein de grâce et de vérité » que nous annonçait déjà le Prologue de son évangile.
Pilate qui vit dans le monde gréco-romain ne peut que poser la question « Qu’est-ce que la vérité ? » Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même.

CHOISIR D’APPARTENIR A LA VERITE
Le mot « vérité » au sens biblique veut dire « fidélité solide » de Dieu ; en hébreu, il est de la même racine que le mot « AMEN » qui signifie ferme, stable, fidèle, vrai (nous l’avons vu dans le psaume 92/93 de cette fête).
Précisément parce que la Vérité est une Personne, Dieu lui-même, personne ne peut prétendre détenir la vérité !On appartient à la vérité, elle ne nous appartient pas ; que de querelles inutiles, et même de guerres meurtrières nous aurions pu et pourrions encore éviter si nous n’avions jamais perdu de vue que nous ne possédons pas la vérité !… La seule chose importante est d’écouter et de se laisser instruire par elle.
« Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix » affirme Jésus à Pilate, tout comme il avait dit plus tôt aux Juifs : « Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu ; et c’est parce que vous n’êtes pas de Dieu que vous ne m’écoutez pas. » (Jn 8,47). Seul Dieu peut nous dire « Ecoute ». Chaque jour Jésus et ses disciples répétaient la profession de foi juive enseignée par la Torah : « Shema Israël » (« écoute Israël ! »…) ; ce mot dans la bouche de Jésus, c’est donc une autre manière de se révéler comme Dieu. (Au Baptême et à la Transfiguration, la voix du ciel disant à propos de Jésus « Ecoutez-le » dit aussi qu’il est Dieu). Pilate n’aura pas senti toutes ces résonances, mais quand Jean rapporte tout cela aux premiers Chrétiens, ceux-ci savent lire entre les lignes.
Pilate est resté avec sa question et, visiblement, il a manqué sa chance de découvrir Dieu : il raisonne sur la vérité au lieu de s’abandonner à elle et de croire tout simplement. Tout l’évangile de Jean décrit le dilemme qui se pose à tout homme « croire ou ne pas croire ». Marthe de Béthanie a fait le bon choix, celui de l’humilité et de la confiance : « Je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, Celui qui devait venir en ce monde ». Pourquoi Marthe, la femme obscure de Judée, a-t-elle accès à cette vérité, elle ? Et pourquoi pas Pilate ? Pourtant il n’en est pas loin : puisque Jésus lui fait remarquer qu’il y est presque : « Tu reconnais toi-même que je suis roi » (v.37). Que lui manque-t-il donc à Pilate ?
Peut-être d’accepter de ne pas chercher à détenir la vérité, mais d’être pris par elle, de lui appartenir. Apparemment, c’est la seule chose qui nous est demandée pour participer à la royauté du Christ : « Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux ! » Autrement dit, ce sont les pauvres de cœur qui sont les vrais rois, à commencer par Jésus lui-même.

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