EDGAR MORIN (1921-....), PHILOSOPHE FRANÇAIS, PHILOSOPHIE, VIVRE AVEC L(INATTENDU

Vivre avec l’inattendu, pensées d’Edgar Morin

Vivre avec L’inattendu : pensées de Edgar Morin (99 ans)

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′′J ‘ai été surpris par la pandémie mais dans ma vie, j’ai l’habitude de voir arriver l’inattendu. L arrivée de Hitler a été inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. Le début de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que pour l’inattendu et l’habitude des crises. En ce sens, je vis une nouvelle crise énorme mais qui a toutes les caractéristiques de la crise. C est-à-dire que d’un côté suscite l’imagination créative et suscite des peurs et des régressions mentales. Nous recherchons tous le salut providentiel, mais nous ne savons pas comment.

Il faut apprendre que dans l’histoire, l’inattendu se produit et se reproduira. Nous pensions vivre des certitudes, des statistiques, des prévisions, et à l’idée que tout était stable, alors que tout commençait déjà à entrer en crise. On ne s’en est pas rendu compte. Nous devons apprendre à vivre avec l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives.

La crise nous rend plus fous et plus sages. Une chose et une autre. La plupart des gens perdent la tête et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, les forces lucides et celles qui recherchent un nouveau chemin, celles qui s’imposent, même si elles sont encore très dispersées et faibles. Nous pouvons nous indigner à juste titre mais ne devons pas nous enfermer dans l’indignation.

Il y a quelque chose que nous oublions : il y a vingt ans, un processus de dégradation a commencé dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays européens. La maîtrise du profit illimité qui contrôle tout est dans tous les pays. Idem la crise écologique. L ‘ esprit doit faire face aux crises pour les maîtriser et les dépasser. Sinon nous sommes ses victimes.

Nous voyons aujourd’hui s’installer les éléments d’un totalitarisme. Celui-ci n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier. Mais nous avons tous les moyens de surveillance de drones, de téléphones portables, de reconnaissance faciale. Il y a tous les moyens pour surgir un totalitarisme de surveillance. Le problème est d’empêcher ces éléments de se réunir pour créer une société totalitaire et invivable pour nous.

À la veille de mes 100 ans, que puis-je souhaiter ? Je souhaite force, courage et lucidité. Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité. »


« J’espère que cette crise va servir à révéler combien la science est une chose plus complexe qu’on veut le croire. C’est une réalité humaine qui, comme la démocratie, repose sur les débats d’idées. »
« L’arrivée de ce virus doit nous rappeler que l’incertitude reste un élément inexpugnable de la condition humaine. Toutes les assurances sociales auxquelles vous pouvez souscrire ne seront jamais capables de vous garantir que vous ne tomberez pas malade ou que vous serez heureux en ménage ! Nous essayons de nous entourer d’un maximum de certitudes, mais vivre, c’est naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille…  »
 » Je ne vis pas dans l’angoisse permanente, mais je m’attends à ce que surgissent des événements plus ou moins catastrophiques (…) Cela fait partie de ma philosophie : « Attends-toi à l’inattendu. »
« C’est peut-être le moment de se défaire de toute cette culture industrielle dont on connaît les vices, le moment de s’en désintoxiquer. C’est aussi l’occasion de prendre durablement conscience de ces vérités humaines que nous connaissons tous, mais qui sont refoulées dans notre subconscient : que l’amour, l’amitié, la communion, la solidarité sont ce qui font la qualité de la vie. »

Edgar Morin (1921-….)

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Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum, est un sociologue et philosophe français.
D’origine juive séfarade, descendant d’un père commerçant juif de Salonique mais se déclarant athée (il se décrit lui-même comme d’identité néo-marrane), et fils unique, sa mère décède alors qu’il a dix ans. Il obtient une licence en histoire et géographie et une licence en droit (1942), il entre alors dans la Résistance de 1942 à 1944, comme lieutenant des Forces françaises combattantes. Il y joue un rôle actif et il rencontre notamment François Mitterrand. Il adopte alors le pseudonyme de Morin, qu’il garde par la suite. Attaché à l’État-major de la 1re Armée française en Allemagne (1945), puis Chef du bureau « Propagande » au Gouvernement militaire français (1946). À la Libération, il écrit L’an zéro de l’Allemagne où il décrit la situation du peuple allemand de cette époque. Ce livre a été apprécié en particulier par Maurice Thorez qui l’invite à écrire dans la revue Les Lettres françaises. À partir de 1949, il s’éloigne du Parti communiste français, dont il est exclu peu après, en tant que résistant antistalinien.
Sur les conseils de Georges Friedmann, qu’il a rencontré pendant l’Occupation, et avec l’appui de Maurice Merleau-Ponty, de Vladimir Jankélévitch et de Pierre George, il entre au CNRS (1950), il y conduit en 1965 notamment une étude pluridisciplinaire sur une commune en Bretagne, publiée sous le nom de La Métamorphose de Plozevet (1967). Il y séjourne près d’un an.
Il s’intéresse très vite aux pratiques culturelles qui sont encore émergentes et mal considérées par les intellectuels : L’Esprit du temps (1960), La Rumeur d’Orléans (1969). Il cofonde la revue Arguments en 1956. Il fonde (codirecteur de 1973 à 1989) et dirige le CECMAS (Centre d’études des communications de masse), qui publie des recherches sur la télévision, la chanson dans la revue Communications qu’il dirige et qui paraît encore aujourd’hui.
Durant les années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine où il enseigne à la Faculté latino-américaine des sciences sociales. En 1969, il est invité à l’Institut Salk de San Diego. Il y rencontre Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité et y conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa Méthode.
Aujourd’hui directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde.

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Evangile selon saint Marc

L’EVANGILE SELON SAINT MARC

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Paysage de Galilée

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Vue sur le Jourdain

L’évangile de Marc est traversé par cette question : qui est Jésus ?

L’évangile de Marc commence avec la vie publique de Jésus et le baptême que lui donne Jean le Baptiste, c’est-à-dire quand il est âgé de 30 ans et qu’il va prêcher durant 3 ans. Avant cette période, Jésus a vécu de manière discrète à Nazareth parmi le peuple juif.

L’évangile de Marc ne comporte donc pas la naissance et l’enfance du Christ, comme l’évangile de Jean. En revanche, les Évangiles de Luc et Matthieu évoquent la naissance et l’enfance de Jésus.

 Introduction qui se déroule au Jourdain (Mc 1,1-13)
Dès le début de l’évangile, Marc annonce aux lecteurs que Jésus est le Fils de Dieu, ce que Jean le Baptiste, son cousin, confirme.

Certains ont du mal à reconnaitre Jésus Fils de Dieu (Mc 1,14 – 8,27)

En commençant sa vie publique en Galilée, Jésus annonce le règne de Dieu.
Il s’affronte rapidement aux scribes (ceux qui lisent, traduisent et expliquent la Bible) et aux pharisiens (parti religieux attaché au respect de la Loi juive) et doit se retirer face à leur opposition.
Il annonce alors la Bonne Nouvelle en prêchant des paraboles (histoire imagée permettant de mieux comprendre le sens d’un message) et en faisant des miracles.
Tout cela suscite l’interrogation des hommes et des femmes de son temps : qui est-il ?

L’apôtre Pierre reconnaît en Jésus le Fils de Dieu (Mc 8,27-30)

Pierre reconnaît en Jésus la personne du Christ, c’est-à-dire celui qui va sauver le monde à la fin des temps.
Mais Jésus lui recommande de ne rien dire à personne.

 La découverte progressive de la vraie nature de Jésus Christ (Mc 8,31 – 10,52)
Dans cette partie de l’Evangile, les disciples commencent progressivement à reconnaître en Jésus le Messie, c’est-à-dire le Fils de Dieu.
Cependant, ils ont du mal à comprendre qu’il ne sera pas un chef fort et puissant, mais qu’il sera simple, humble et confronté à la souffrance comme tous les êtres humains.

Montée à Jérusalem et célébration de la Pâque (11,1 – 14,42)

Quittant la Galilée, Jésus monte ensuite à Jérusalem où il conclut son action par un discours sur la fin des temps (chapitre 13) puis par la célébration de la Pâque (rappel pour les Juifs de la sortie d’Egypte).

 La Passion et la Résurrection du Christ (14,43 – 16,8)
La Passion du Christ (de la condamnation à la crucifixion) s’achève par une seconde confession – celle du centurion romain – et par la découverte du tombeau vide.

L’évangile de Marc ne comporte pas de récit détaillé de la Résurrection (Mc 16,9-20 n’est pas de sa main et a été rajouté après coup). Mais il appelle ses lecteurs à tout quitter pour suivre le Christ sur les routes du monde.

Sens de l’évangile de Marc

La question centrale de l’évangile de Marc est : qui est Jésus de Nazareth ?

En rédigeant son Évangile – qui est le premier chronologiquement – Marc a moins le souci de reconstituer les faits et gestes de Jésus-Christ que de porter son message aux chrétiens qui sont soumis aux persécutions de Néron, l’empereur romain de l’époque (n’oublions pas que les Romains occupaient alors Israël).

Son message est le suivant :
« Ne vous étonnez pas de vos difficultés. Si vous doutez, c’est que vous n’avez pas compris le sens du message du Christ : sa divinité ne se révèle pas dans la gloire mais dans la Passion. Gardez confiance car le Christ a le pouvoir de ressusciter les morts ! ».

Les personnages principaux de l’évangile de Marc

L’évangéliste présente différents acteurs dans son texte.

 Au centre de l’Evangile se situe Jésus Christ :

Bien qu’il le présente dès l’introduction comme le Fils de Dieu, Marc le montre tout au long de son Évangile comme un homme qui connait tous nos sentiments : étonnement, colère, tristesse et pitié. Un jour il est proche de la foule et le lendemain il s’en éloigne pour prier. Il paraît à la fois proche et lointain. Il déroute car tout à la fois il tente d’expliquer son dessein mais pose parfois des gestes et des paroles mal comprises de son auditoire,par exemple lorsqu’il déjeune avec les publicains qui sont considérés à l’époque comme des « collaborateurs », ou quand il refuse de juger une femme adultère, etc….

Qui donc est-il ? C’est la question qui traverse tout cet Évangile jusqu’au moment de la Passion qui va révéler la vraie nature de Jésus.
La reconnaissance de sa nature est affirmée par le centurion romain qui au pied de la Croix déclare « Vraiment cet homme était Fils de Dieu » (Mc 15,39)

Marc invite ses lecteurs à ne pas rester les yeux levés vers le ciel à attendre le retour du Christ, mais à le suivre tous les jours dans leur vie quotidienne.

Quoi de plus missionnaire que cette invitation qui nous est lancée d’annoncer la bonne nouvelle du Christ : « le Royaume de Dieu est déjà parmi vous » !

L’évangile de Marc nous donne à contempler un Jésus très proche de chacun de nous.

 Les disciples

Les disciples sont tous ceux qui suivent Jésus de manière continue.
Ils reçoivent du Christ un enseignement particulier et sont disponibles pour sa parole. Cependant, ils n’en comprennent pas toute la portée.
Parmi les disciples, le Christ en a choisi 12 qui sont appelés à être tout particulièrement ses témoins : Simon Pierre et son frère André, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Thaddée, Simon le zélote, et Judas Iscarioth,celui qui le trahira. On les appelle les apôtres.
Pour autant, ils ne se montrent guère plus assurés dans leur foi. Dès que les difficultés réelles surgissent, ils abandonnent Jésus à son sort.
A l’exception de rares moments de discernement, comme par exemple lorsque Pierre reconnait en Jésus « le Christ » (Marc 8, 29), les apôtres ne comprennent guère plus que les disciples le sens du message.
Malgré leur bonne volonté, les apôtres sont conduits par leurs « ambitions humaines » et n’hésitent pas pour certains à revendiquer une place au Paradis aux côtés du Christ (Marc 9, 33-37). Le reniement de Pierre (Marc 14, 66-72) est l’aboutissement logique de la fragilité de ces hommes auxquels le Christ a confié la responsabilité d’annoncer son message.

Même après la Résurrection, ils auront du mal à croire.

 La foule juive

Au début, elle s’enthousiasme pour le message de Jésus.

Mais ses attentes ne sont pas nécessairement celles auxquelles le Christ lui propose de répondre.

Derrière l’annonce du Royaume de Dieu, elle ne voit que la restauration du Royaume d’Israël qui est alors occupé par les Romains.

Seuls quelques-uns vont parvenir, au prix d’une conversion intérieure, à s’ouvrir au message du Christ en entrant ainsi dans une relation personnelle avec lui : Jaïre ou encore Barthimée, l’aveugle de Jéricho.

 Les non juifs

Marc montre certains non juifs – les païens (à la traversée du lac de Génésaret ou lors de son voyage en Phénicie).

Ils se montrent ouverts et assoiffés d’authenticité.

Marc veut ainsi montrer que tous les hommes et les femmes, qu’ils soient juifs ou non juifs, sont appelés à être sauvés par l’Amour de Dieu.

 Les ennemis de Jésus

Sous différentes formes, ils représentent les puissants enfermés dans la richesse et le pouvoir.

Les HérodiensSadducéens, Pharisiens, scribes (voir lexique en bas de page) ou prêtres sont enfermés dans le système social, politique et religieux de l’époque. Ils se montrent ainsi incapables de recevoir le message de liberté et d’amour de Jésus et de reconnaitre en lui le Christ.

Ils s’opposent tout d’abord à lui puis décident ensuite de l’abattre. L’évangile montre la progression des oppositions qui s’achève par le complot et la Passion.

 Histoire de la rédaction de l’évangile de Marc

L’auteur et l’histoire de la rédaction du texte.

Qui est l’auteur de l’évangile de Marc ?

La tradition a identifié Marc comme étant Jean-Marc, originaire de Jérusalem (Actes 12,12), et cousin de Barnabé (Col 4,10).
Marc est un juif devenu chrétien, de la deuxième génération, connaissant le grec, ouvert à la mission universelle, écrivant pour des païens devenus chrétiens.

Tout d’abord compagnon de Paul et de Barnabé, il rejoint Pierre à Rome.

L’évangile selon saint Marc est écrit dans un grec pauvre, teinté de sémitismes.

 Histoire de la rédaction de l’évangile de Marc

De nombreux indices laissent à penser que l’évangile selon Saint Marc fut écrit à Rome entre 65 et 70.

Or, depuis 64, l’empereur romain Néron persécute les chrétiens.

Suite au grand incendie de Rome, Néron a calmé l’opinion publique en désignant ces derniers à la vengeance populaire. C’est à ce moment que Pierre et Paul furent martyrisés.
La jeune Église de Rome affronte là une épreuve redoutable. Comme les autres communautés chrétiennes, elle était née dans la joie et l’espérance levées par le message du Christ. Elle pensait probablement, comme les communautés primitives, que le triomphe définitif du Christ était proche et voilà que tout semble s’effondrer.

L’art et l’Evangile de Marc

Les peintures et sculptures représentant l’Evangile de Marc

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Le Baptême de Jésus (Mc 1, 9-11). Mosaïque du VIème siècle

Cette mosaïque se trouve dans le Baptistère (lieu où on baptisait les chrétiens) dit « des Ariens » qui se trouve à Ravenne en Italie.

Après l’édit de tolérance à l’égard des chrétiens avec la conversion de l’empereur Constantin au christianisme (313 après Jésus Christ), de nombreuses cathédrales vont être construites. A côté d’elles seront bâties des baptistères.

La scène se situe dans la coupole au-dessus de la piscine. Dans cette dernière étaient plongés ceux qui allaient être baptisés.

Si on observe la procession des apôtres on remarque que ces derniers tiennent dans leur main la couronne du martyre (symbole de la couronne d’épines). Cela suggère que par le baptême, celui qui va devenir chrétien accède à la vie éternelle.

 La Transfiguration et le démoniaque épilectique (Mc 9, 2-8 et Mc 9, 14-29)

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Dessin à l’encre brune de Rubens d’après le retable de la Transfiguration fait par Raphaël.

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Retable de Raphaël

Le dessin combine 2 actions :

  • En haut : la Transfiguration du Christ en compagnie de Moïse et d’Elie
    • En bas : les autres apôtres auxquels le père présente son enfant épileptique.

L’association des 2 épisodes permet d’évoquer les deux attitudes de la vie spirituelle : la contemplation et l’action.

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La Cène (Mc 14, 22-25). Matthieu le Nain, huile sur toile

Les trois frères le Nain furent considérés comme les maîtres du réalisme français du 18ème siècle.

La Cène est le dernier repas du Christ avec ses apôtres. C’est ce que les chrétiens orthodoxes ou catholiques commémorent chaque dimanche lors de l’Eucharistie et les protestants lors de la Cène.

La composition place le Christ sur le côté, bénissant le pain.
Au premier plan, la figure tourmentée qui détourne le regard pourrait être celle de Judas.
Il faut souligner également les deux enfants qui portent un verre et un plat, un peu comme des enfants de chœur.

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Le Golgotha (Mc 15, 33-41). Jean Léon Gerôme

Dans la plupart des peintures de l’art occidental, la crucifixion est le plus souvent représentée avec Jésus entourée des deux voleurs.
La perspective du tableau de Jean Léon Gerôme est très différente car elle se situe du point de vue des crucifiés, dont l’ombre des trois croix se dessine au premier plan.
L’action est achevée et les spectateurs quittent le lieu du drame avec les soldats romains qui ferment la file.
Au fond, on aperçoit Jérusalem et le Temple de Salomon.

Le cinema et l’Evangile de Marc

Les films faisant reference à l’Evangile de Marc :

Jésus de Montréal de Denys Arcand, 1969

L’Evangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini, 1964

Le Roi des rois de Nicolas Ray, 1961

La plus grande histoire jamais contée de Georges Stevens, 1965.

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Gospel de David Greene, 1973 : la source Q et l’Evangile de Thomas

Il est plus facile pour un chameau de Valeria Bruni-Tedeschi, 2003. (Mc 10, 25).

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Église d’Orsanmichele de Florence : statue de saint Marc par Donatello (1411).

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE DE MARC, LIVRE DE JONAS, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 24

Dimanche 24 janvier 2021 : 3ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaire

Dimanche 24 janvier 2021 :

3ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Jonas 3,1-5.10

1 La parole du SEIGNEUR fut adressée de nouveau à Jonas :
2 « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne,
proclame le message que je te donne sur elle. »
3 Jonas se leva et partit pour Ninive,
selon la parole du SEIGNEUR.
Or, Ninive était une ville extraordinairement grande :
il fallait trois jours pour la traverser.
4 Jonas la parcourut une journée à peine
en proclamant :
« Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! »
5 Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu.
Ils annoncèrent un jeûne ,
et tous, du plus grand au plus petit,
se vêtirent de toile à sac.
10 En voyant leur réaction,
et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise,
Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.

Le livre de Jonas est très court : il doit faire quatre pages, tout au plus. Il a été écrit très tard vers le quatrième ou troisième siècle av. J. C. Il prétend raconter une histoire qui serait arrivée à un prophète du nom de Jonas, cinq cents ans auparavant ; mais en réalité c’est une fable, un conte plein d’humour mais surtout de leçons pour ses contemporains et pour nous. Encore faut-il savoir lire entre les lignes.
Voici le conte : il était une fois, en Israël, un petit prophète plein de bon sens qui s’appelait Jonas. Dieu lui dit : Il ne suffit pas que tu cherches à convertir mon peuple dans ton pays minuscule. Je t’envoie en mission à Ninive (sur les cartes d’aujourd’hui, les ruines de Ninive sont tout près de Mossul au nord de l’Irak actuel). Jonas aurait bien voulu obéir à Dieu, mais le bon sens a parlé, plus fort que Dieu lui-même ; car Ninive à l’époque, (au huitième siècle), c’était l’ennemi juré, déjà, la capitale de l’empire le plus dangereux pour Israël, une grande ville très puissante et assoiffée de conquêtes. Un empire païen, bien sûr, et chez qui un petit prédicateur juif ne pouvait que risquer inutilement sa vie. Quand on voit comme il est dur, déjà, d’essayer de convertir Israël… non vraiment c’est trop demander… mission impossible… courir des risques, se fatiguer pour son propre peuple, passe encore… mais pour ces païens !… Et puis, Ninive était une très grande ville ! Il fallait trois jours pour la traverser sans s’arrêter. Que serait-ce s’il fallait s’arrêter pour prêcher à chaque coin de rue…
Jonas fait donc la sourde oreille et embarque sur la Méditerranée, à Jaffa (près de l’actuelle Tel Aviv), sur un bateau à destination de Tarsis (autant dire l’autre bout du monde, vers l’ouest… c’est-à-dire le plus loin possible de Ninive qui, elle, est plein Est, au bord du Tigre). Le voilà tranquille, mais pas pour longtemps. Pendant que Jonas dort à fond de cale dans le bateau, la tempête se lève… et comme il est un homme de son époque, il ne peut pas s’empêcher de penser que sa désobéissance y est pour quelque chose… et comme il est un honnête homme, quand même, il avoue à ses compagnons qu’il a mécontenté le ciel. Bien sûr, les matelots n’ont plus qu’une idée en tête : se débarrasser de Jonas pour apaiser les éléments et prier ce Dieu inconnu que Jonas a mis en colère… On jette le prophète à la mer.
Mais Dieu n’abandonne pas Jonas et dépêche un gros poisson qui l’avale pour le mettre à l’abri. Bien au chaud dans le ventre du poisson Jonas prie… et, bien sûr, cela le convertit. Si bien que quand le poisson le recrache sur la terre ferme, trois jours plus tard, Dieu n’a plus qu’un mot à dire… et Jonas part pour Ninive, cette fois sans discuter. Et le miracle se produit… La ville était immense, il fallait au moins trois jours pour la parcourir ; eh bien, en moins d’une journée, du plus petit jusqu’au plus grand, tous les Ninivites sont convertis. Même les animaux font pénitence !
Seulement voilà, il n’en restait plus qu’un à convertir (et c’est tout le sel de ce petit livre !)… c’était Jonas lui-même… Jonas n’était pas du tout content… à son idée, la justice aurait voulu que Dieu exerce sa colère contre ces païens, ces pécheurs. Et Jonas, écoeuré, va s’installer à l’écart de la ville. Mais on est en plein été, il étouffe au grand soleil. Alors Dieu, qui ne l’oublie décidément pas, fait pousser un arbuste (on dit que c’est un ricin) au-dessus de sa tête pour le protéger. Jonas va déjà mieux… pas pour longtemps. Le lendemain, Dieu s’en mêle encore et le ricin crève. Alors là, Jonas est vraiment en colère… Et Dieu l’attendait là. Il lui dit : « Quelle histoire pour un arbre qui crève à peine poussé !… Mais ces Ninivites qui allaient se perdre… tu ne crois pas que cela aurait été plus grave ? Ils sont mes enfants tout de même ! »
Ce conte apparemment léger est en fait plein de leçons : d’abord, et c’est la pointe du récit, c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous est proposé ce dimanche, « Dieu aime tous les hommes » et il n’attend qu’un geste d’eux pour leur pardonner ; c’est le sens de la dernière phrase de la lecture liturgique : « En voyant leur réaction, et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés ». Il n’attendait que cela : les menaces du prophète « Encore quarante jours et Ninive sera détruite » étaient un cri d’alarme ; quand la fable de Jonas a été écrite, l’Ancien Testament savait déjà très bien qu’on n’est jamais définitivement condamné, que Dieu pardonne toujours ; encore faut-il que nos oreilles et nos cœurs  soient ouverts à sa parole de pardon.
Deuxième leçon : Dieu est le Dieu de l’univers ; on peut le prier partout, bien au-delà des frontières d’Israël, sur un bateau et même jusque dans le ventre d’un poisson. La présence de Dieu n’est pas limitée à un lieu, un pays, un parti, ou une religion…
Troisième leçon : ceux que nous considérons comme des païens ou des pécheurs sont souvent plus prêts que nous à écouter la Parole ;
Jésus dira bien « les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume ». Sur ce thème, l’auteur du livre de Jonas, visiblement, se plaît à en rajouter, comme on dit : sur le bateau, déjà, on voit les matelots prier avec ferveur et offrir un sacrifice d’action de grâce. Quant aux Ninivites, leur conversion totale et instantanée est un défi à tout effort pastoral. « Jonas parcourut la ville une journée à peine… Aussitôt les gens de Ninive crurent en Dieu ». Quand Jésus parlait plus tard du « signe de Jonas », il rappelait le séjour de Jonas pendant trois jours dans le ventre du poisson, mais surtout il posait une question à ses contemporains : sauraient-ils voir dans le Fils de l’Homme le « signe » que les Ninivites ont su voir en Jonas ?
Quatrième leçon : cette fable a été inventée, après l’Exil à Babylone, à une époque où les prophètes voulaient rappeler que Dieu veut sauver l’humanité tout entière et pas seulement le peuple élu ; un peu comme dans une famille, il faut faire comprendre à l’aîné qu’il n’est pas fils unique. Nos prophètes à nous pourraient nous en dire autant.
Cinquième leçon : la petite histoire du ricin est une véritable pédagogie ; manière de faire comprendre à Jonas « tu n’es pas un bon prophète si tu n’aimes pas comme moi tous les hommes ».
Décidément, Dieu est plus grand que notre cœur  !
———————
Compléments
« Maintenant, Seigneur, prends ma vie car mieux vaut pour moi mourir que vivre ! » Le cri de désespoir de Jonas (4,3) ressemble à celui d’Elie (1 R 19,4).
La conversion de Ninive contraste avec le refus de conversion des habitants de Jérusalem au temps de Jérémie : « Ni le roi, ni aucun de ses serviteurs, à entendre toutes ces paroles, ne furent effrayés et ne déchirèrent leurs vêtements » (Jr 36,24).

 

PSAUME – 24 (25),4-9

4 Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
5 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

6 Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
7 Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.

8 Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
9 Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Les Ninivites de l’histoire de Jonas étaient des gens très coupables : la ville était tellement pervertie que Dieu avait dit : « La méchanceté des habitants de Ninive est montée jusqu’à moi », ce qui était une formule habituelle dans la Bible pour ce qu’on pourrait appeler « les cas graves » ! Et pourtant Dieu leur avait accordé son pardon dès leur premier geste de conversion. Le livre de Jonas dit bien « Dieu vit leur réaction : ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision… » Ce qui voulait dire : on peut toujours changer de conduite, « revenir de son mauvais chemin », on n’est jamais définitivement condamné. Il suffit de se retourner vers le Seigneur, de faire demi-tour ; d’ailleurs, c’est le sens même du verbe se « convertir » en hébreu.
Le psaume 24/25 est justement la prière d’un pécheur : un pécheur qui désire changer de chemin, se convertir ; un pécheur qui sait que c’est toujours possible parce qu’il est confiant dans la miséricorde de Dieu : « Le Seigneur montre aux pécheurs le chemin, Il enseigne aux humbles son chemin »… sous-entendu la seule chose qui nous est demandée, ce n’est pas la vertu, mais l’humilité. Le mot « humbles », ici traduit le mot hébreu « anawim » très fréquent dans la Bible: il s’agit de ceux qu’on appelle aussi les « pauvres de Dieu » (ce que nous appelons les « pauvres de cœur  »), c’est-à-dire tous ceux qui se reconnaissent démunis, pauvres, impuissants ; on dit aussi « les dos courbés ». Ce sont ceux dont la prière se réduit à dire « prends pitié de moi parce que je suis un pauvre homme pécheur » comme le publicain de l’évangile.
C’est à ceux-là que Dieu enseigne son chemin : non pas que Dieu les choisisse ou les préfère ; mais les autres n’écouteraient pas les explications puisqu’ils n’en éprouvent pas le besoin ! Prière et précarité, c’est la même racine, en latin !
Prenons un exemple : il nous est arrivé à tous, un jour ou l’autre, d’être un peu perdus dans une ville ou sur une route inconnue et d’être réduits à demander notre chemin à un passant… Que se passe-t-il si on n’a pas écouté ? Très vite on est de nouveau perdus. Tandis que ceux qui éprouvaient réellement le besoin des explications les ont écoutées ; ils trouvent le chemin.
Ce thème du chemin est très présent dans ce psaume 24/25 : ici , déjà, dans les quelques versets proposés pour ce troisième dimanche, il y a déjà les mots « voies », « route », « chemin », et le verbe « dirige-moi ». « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve… Le SEIGNEUR montre aux pécheurs le chemin. Sa justice dirige les humbles, il enseigne aux humbles le chemin ». C’est un thème typique des psaumes pénitentiels : parce que la Loi de Dieu (les commandements) est considérée comme le code de la route en quelque sorte ; Dieu a commencé par libérer son peuple, puis après, seulement après, il lui a dicté la loi qui est le mode d’emploi de cette liberté pour toute la vie religieuse, familiale et sociale, de A à Z, comme on dit.
On comprend dès lors pourquoi ce psaume 24/25 est ce qu’on appelle un « psaume alphabétique ». Il comprend vingt-deux versets dont chacun commence par une lettre de l’alphabet, dans l’ordre alphabétique ; nos Bibles le signalent parfois en inscrivant la première lettre de chaque verset en marge du psaume ; ce procédé littéraire bien connu s’appelle un acrostiche ; mais ici, nous ne sommes pas en littérature : il s’agit d’une véritable profession de foi. Le juif croyant sait que si Dieu a donné la Loi à l’homme, c’est pour son bonheur : la Loi est donc un véritable cadeau de Dieu. A vrai dire, le mot « Torah » en hébreu, ne vient pas d’une racine qui signifierait « prescrire » mais d’un verbe qui signifie « enseigner » : la loi est un maître de liberté ; elle enseigne la voie pour aller à Dieu : « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route. Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve… »
Au passage, ce psaume nous offre une série de variations sur le thème du souvenir et de l’oubli. « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse… Oublie les révoltes… Ne m’oublie pas ». Au fond, on prie Dieu d’avoir une mémoire sélective, une sorte de filtre : « Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse » et au contraire « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse, ton amour qui est de toujours ». C’est à la fois de l’audace et de l’humilité ! L’audace que permet l’Alliance : car le pécheur qui parle ici, on le sait bien, n’est pas un individu, mais le peuple élu tout entier ; le JE est un JE collectif. Dieu a choisi ce peuple et l’a libéré ; et il s’est révélé à lui comme le Dieu de tendresse et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour » (Ex 34,6). Plus que la prière personnelle d’un individu isolé, ce psaume a certainement été composé pour des célébrations pénitentielles au Temple de Jérusalem.
Face à cette Alliance indéfectible de Dieu, le peuple, lui, sait bien qu’il a multiplié les infidélités ; au milieu du psaume, au verset 11, il y a cette prière « pardonne ma faute, elle est grande ! » Mais puisque Dieu demeure celui qui aime et pardonne, on ose lui dire « Oublie mes révoltes »… et « Rappelle-toi ta tendresse »… C’est logique, d’ailleurs : quand on aime vraiment quelqu’un, c’est l’amour même qu’on lui porte qui permet de lui pardonner ! Et si on ne pardonne pas… c’est qu’on n’aime pas vraiment !
Enfin, ce psaume nous réserve encore une leçon : ni dans les versets que nous lisons ce dimanche, ni dans le reste du psaume, il n’y a ce qu’on pourrait appeler un examen de conscience ; le centre de cette prière de pénitence, ce n’est pas notre péché, c’est Dieu et son œuvre  de salut, de libération. Il n’est question que de lui : « tes voies, ta route, ta vérité, ta tendresse, ton amour… » Elle est là, déjà, la conversion : quand nous cessons de nous regarder nous-mêmes, pour nous tourner vers Dieu.

 

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 7,29-31

29 Frères,
je dois vous le dire : le temps est limité.
Dès lors,
que ceux qui ont une femme
soient comme s’ils n’avaient pas de femme,
30 ceux qui pleurent,
comme s’ils ne pleuraient pas,
ceux qui ont de la joie,
comme s’ils n’en avaient pas,
ceux qui font des achats,
comme s’ils ne possédaient rien,
31 ceux qui profitent de ce monde,
comme s’ils n’en profitaient pas vraiment.
Car il passe,
ce monde tel que nous le voyons.

Saint Paul vient de chanter la grandeur du corps de l’homme qui est devenu par son Baptême le temple de l’Esprit-Saint ; c’était notre lecture de dimanche dernier ; ce serait donc certainement un contresens de lire dans le passage d’aujourd’hui une dévalorisation du mariage : « Que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme »… Pour comprendre cette phrase, il faut donc résolument chercher une autre explication.
Le passage d’aujourd’hui est encadré par deux affirmations presque semblables : la première, « le temps est limité », la seconde qui en est la conséquence « Ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». « Le temps est limité » ; en fait, dans le texte grec, c’est un terme de navigation : « le temps a cargué ses voiles » ; l’image est suggestive : quand un bateau parvient en vue du port, au terme de son voyage, il cargue ses voiles, c’est-à-dire qu’il les replie pour entrer dans le port. Paul se représente l’humanité comme un bateau au terme de son voyage : l’arrivée au port est imminente, c’est-à-dire à la fois proche et certaine. On pourrait dire, comme nos commentateurs sportifs « Nous sommes sur la dernière ligne droite ». On comprend bien alors la dernière phrase qui en est la conséquence évidente : si l’humanité est parvenue au terme de sa course, « ce monde tel que nous le voyons est en train de passer ». Nous sommes au seuil d’un monde nouveau ; celui qu’Isaïe nous promettait : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle » (Is 65,17).
Et alors le centre de ce passage est une invitation à lever les yeux au-dessus de notre horizon quotidien, pour regarder, à l’horizon de Dieu, le monde nouveau en train de naître. Ce n’est pas d’abord une leçon de morale, mais une invitation à se réjouir : la Bonne Nouvelle de l’imminence du Royaume est la même pour tous, riches ou pauvres, mariés ou non. Ensuite, Paul cherche à rassurer ses lecteurs quant à leur manière de vivre : il ne s’agit pas de quitter sa femme, si on en a une, mais de vivre désormais toutes les réalités de notre vie quotidienne dans la perspective du monde nouveau. Une perspective à la fois proche et certaine. Qui dit perspective dit regard : c’est notre regard sur le monde qui change, et, du coup, toute notre manière de vivre. Le monde présent et le monde à venir ne se succèdent pas uniquement comme deux phases distinctes de l’histoire ; il s’agit plutôt de deux manières de vivre les mêmes réalités, la manière païenne et la manière chrétienne, la manière d’Adam et la manière du Christ.
C’est encore sous la plume de Paul un langage de liberté : manière de dire « que rien ne vous entrave, que rien ne vous retienne, ni votre état de vie, ni vos richesses, ni vos soucis, ni les événements heureux ou malheureux de votre vie… » Une seule chose compte : le monde nouveau. Et toutes les réalités de notre existence révèlent alors leur grandeur : elles sont la matière première du royaume.
Il semble bien que dans leur correspondance avec Paul, les responsables de l’Eglise de Corinthe l’avaient consulté sur des questions très pratiques et concrètes de la vie quotidienne, en particulier sur le mariage : la vie sexuelle est-elle compatible avec la sainteté ? Faut-il se marier ? Et si on est marié, comment vivre ensemble ?… Paul ne donne pas de directive précise, mais la clé du comportement chrétien : quel que soit notre état de vie, vivre en Chrétien, c’est vivre les yeux fixés sur le royaume, comme un coureur n’a de regard que sur le but, il ne regarde pas ses pieds !
Paul s’adresse à différentes catégories de chrétiens : mariés et non mariés ; heureux et malheureux ; riches et pauvres ; et il leur dit : « Les uns et les autres, n’ayez qu’un horizon, le Royaume. » Ceux qui ont une femme et ceux qui n’ont pas de femme, ceux qui pleurent et ceux qui ne pleurent pas, ceux qui sont heureux et ceux qui ne sont pas heureux, ceux qui font des achats et ceux qui ne possèdent rien, ceux qui tirent profit de ce monde et ceux qui n’en profitent pas… Tous, vivez dans le monde présent à la manière du Christ.
Aux Chrétiens d’origine juive (donc circoncis) et à ceux d’origine païenne (donc non circoncis), Paul donne le même conseil : « Que chacun vive selon la condition que le Seigneur lui a donnée en partage, et dans laquelle il se trouvait quand Dieu l’a appelé… L’un était-il circoncis lorsqu’il a été appelé ? Qu’il ne dissimule pas sa circoncision. L’autre était-il incirconcis ? Qu’il ne se fasse pas circoncire. La circoncision n’est rien et l’incirconcision n’est rien : le tout c’est d’observer les commandements de Dieu. » (1 Co 7,17-19).
Notre Baptême ne nous engage pas à changer notre état de vie, mariage ou célibat, par exemple, mais notre manière de le vivre :
« Le tout c’est d’observer les commandements de Dieu ». Et cela est possible dans tous les états de vie. Trois fois en quelques lignes, Paul insiste « Que chacun demeure dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé. Etais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas ; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets à profit ta situation d’esclave. » (1 Co 7,19-21).
Comme disait Monseigneur Coffy : « Les Chrétiens ne vivent pas une autre vie que la vie ordinaire, ils vivent autrement la vie ordinaire. »
Tout cela est logique : puisque nous sommes le levain dans la pâte, il ne faut certainement pas quitter la pâte dans laquelle nous avons été enfouis. Au contraire, toute situation, même celle d’esclave, peut être un lieu de révélation du Royaume, pour nous et pour les autres. C’est au cœur  même de ce monde présent et des réalités quotidiennes, heureuses ou non, que « l’Esprit poursuit son œuvre  dans le monde et achève toute sanctification », comme le dit la quatrième prière eucharistique. Cette œuvre  de l’Esprit est une fécondation qui transfigure la réalité et lui fait porter ses fruits, des fruits que Paul décrit dans la lettre aux Galates : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, maîtrise de soi » (Ga 5,22-23).
Le plus beau commentaire de ce passage, Paul lui-même nous le donne un peu plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens (1 Co 10,31) : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu ».

EVANGILE – selon saint Marc 1,14-20

14 Après l’arrestation de Jean Baptiste,
Jésus partit pour la Galilée
proclamer l’Evangile de Dieu ; il disait :
15 « Les temps sont accomplis,
le règne de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous
et croyez à l’Evangile»
16 Passant le long de la mer de Galilée,
Jésus vit Simon et André le frère de Simon,
en train de jeter les filets dans la mer,
car c’étaient des pêcheurs.
17 Il leur dit :
« Venez à ma suite.
Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. »
18 Aussitôt, laissant leurs filets,
ils le suivirent.
19 Jésus avança un peu
et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean,
qui étaient dans la barque
et réparaient les filets.
20 Aussitôt, Jésus les appela.
Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers,
ils partirent à sa suite.

Ceci se passe « Après que Jean eut été livré », nous dit Marc : l’arrestation brutale de Jean-Baptiste par la police d’Hérode vient de mettre fin à la mission du Précurseur. Marc emploie ici (dans le texte grec) le mot « livré » qu’il reprendra de nombreuses fois par la suite au sujet de Jésus (par exemple « le Fils de l’Homme va être livré aux mains des hommes » – 9,31), puis des apôtres (« on vous livrera aux tribunaux et aux synagogues » – 13,9). Manière de nous dire déjà : le sort de Jean-Baptiste préfigure celui de Jésus puis celui des apôtres : c’est le lot commun des prophètes, exactement comme le décrivait Isaïe dans les chants du Serviteur (Is 50 et 52-53) ; ou le livre de la Sagesse : « Traquons le juste, il nous gêne, il s’oppose à nos actions » (Sg 2,13).
Comme les prophètes, Jean-Baptiste d’abord, Jésus ensuite, proclament la conversion : Marc emploie les mêmes mots pour l’un et pour l’autre : « proclamer, conversion » ; ce n’est certainement pas un hasard ; quelques lignes plus haut, Marc disait : « Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion… », et ici « Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait… Convertissez-vous ». Le contenu de la prédication est le même ; cependant le décor a changé : « Jésus partit pour la Galilée » : après le baptême au bord du Jourdain (Mc 1,9-11) et son passage au désert (1,12), Jésus retourne en Galilée et c’est là qu’il commence sa prédication : sous-entendu la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu vient de Galilée, ce pays suspect, dont on se demandait « que peut-il sortir de bon ? » Et Jésus commence à proclamer : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ».
« Les temps sont accomplis ! » Le peuple d’Israël a une notion de l’histoire tout-à-fait particulière : pour lui, l’histoire n’est pas un perpétuel recommencement, elle a un SENS, c’est-à-dire à la fois une signification et une direction. Il y a un début et une fin de l’histoire et c’est dans le cadre de cette histoire humaine que Dieu déploie son projet d’Alliance avec l’humanité. Dire « Les temps sont accomplis », c’est dire que nous touchons au but. Comme dit Paul « le temps a cargué ses voiles », comme un bateau qui arrive au port. Ce but, c’est le Jour où « l’Esprit sera répandu sur toute chair », selon la promesse du prophète Joël (Jl 3,1). Or, justement, Jean-Baptiste a vu dans la venue de Jésus l’accomplissement de cette promesse : « Moi, je vous ai baptisés d’eau, mais lui vous baptisera d’Esprit-Saint», a-t-il dit au moment du Baptême de Jésus.
Voilà la Bonne Nouvelle : le Jour de Dieu vient, « le Règne de Dieu est tout proche » (littéralement, dans le texte grec, « le Règne de Dieu s’est approché »)1 ; ce qui veut dire deux choses : premièrement, c’est le Royaume qui s’approche de nous : nous n’avons qu’à l’accueillir ; nous ne croirons jamais assez à la gratuité du don de Dieu. Deuxièmement, c’est déjà une réalité ; l’expression est au passé : « Le Règne de Dieu s’est approché » ; au-dessus de Jésus sortant des eaux du Jourdain, les cieux se sont déchirés : le ciel communique de nouveau avec la terre.
La conversion à laquelle Jésus nous invite consiste peut-être tout simplement à croire que ce don de Dieu est actuel et qu’il est gratuit. Une gratuité que le prophète Isaïe annonçait déjà : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau » (Is 55). Cela nous permet de comprendre l’expression : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » : en français, ET veut dire « et en plus » ; en grec, le même mot peut signifier tantôt « en plus » comme en français, tantôt « c’est-à-dire » ; il faut donc comprendre : « Convertissez-vous, c’est-à-dire croyez à la Bonne Nouvelle » ; se convertir c’est croire à la Bonne Nouvelle, ou pour le dire autrement c’est croire que la Nouvelle est Bonne : Dieu est amour et pardon, et son amour est pour tous.
C’est sans doute pour cela que la première lecture qui nous est proposée ce dimanche est tirée du livre de Jonas ; il disait deux choses : d’une part, Dieu veut le salut de tous les hommes et non pas seulement de quelques privilégiés ; d’autre part, voyez l’exemple de Ninive : Dieu n’attend qu’un geste de vous. Il suffit de vous convertir pour entrer dans son pardon.
Dans le même ordre d’idées, Paul dit dans sa deuxième lettre aux Corinthiens : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu », ce qui veut dire « croyez que son dessein est bienveillant », cessez de faire comme Adam qui croit que Dieu est mal intentionné ! C’est bien le sens du mot « conversion » en hébreu, c’est-à-dire demi-tour ; « convertissez-vous » veut dire « retournez-vous ». Si on se retourne, on verra Dieu tel qu’il est, c’est-à-dire le Dieu d’amour et de pardon. C’est bien la découverte du fils prodigue.
Quelques mots, enfin, sur l’appel des premiers disciples, Simon et André, Jacques et Jean. Comme dans toute vocation, il y a deux phases, l’appel et la réponse. Jésus passe, les voit, les appelle : l’initiative est de son côté ; pour les disciples, c’est bien le royaume qui s’approche et les appelle ; quant à la réponse, « Aussitôt, laissant là leurs filets, ils le suivirent », elle fait penser à celle d’Abraham dont le livre de la Genèse dit tout simplement : « Abraham partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit » (Gn 12). Jésus leur dit « Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Il ne leur fait pas miroiter quelque chose pour eux-mêmes, mais pour les autres ; il les associe à son entreprise. Par là même, il leur dit quelque chose de sa propre mission : repêcher les hommes ; comme il le dit lui-même dans l’évangile de Jean (Jn 10,10) : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. »
———————
Note
1 – A l’époque de Jésus, le mot « évangile » (qui signifie « bonne nouvelle ») était employé pour signaler la venue du roi (sa naissance ou bien sa venue dans une ville). C’est donc tout à fait équivalent de dire : « Le règne de Dieu est tout proche » et « croyez à la Bonne Nouvelle ». En Jésus, le Règne de Dieu s’est approché.

ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE FRANÇAISE, MEDITATIONS, POEME, POEMES, SOLITUDE

Solitude de Alphonse de Lamartine

Solitude

carus haute montagne

Heureux qui, s’écartant des sentiers d’ici-bas,
à l’ombre du désert allant cacher ses pas,
D’un monde dédaigné secouant la poussière,
Efface, encor vivant, ses traces sur la terre,
Et, dans la solitude enfin enseveli,
Se nourrit d’espérance et s’abreuve d’oubli !
Tel que ces esprits purs qui planent dans l’espace,
Tranquille spectateur de cette ombre qui passe,
Des caprices du sort à jamais défendu,
Il suit de l’œil ce char dont il est descendu !…
Il voit les passions, sur une onde incertaine,
De leur souffle orageux enfler la voile humaine.
Mais ces vents inconstants ne troublent plus sa paix ;
Il se repose en Dieu, qui ne change jamais ;
Il aime à contempler ses plus hardis ouvrages,
Ces monts, vainqueurs des vents, de la foudre et des âges,
Où dans leur masse auguste et leur solidité,
Ce Dieu grava sa force et son éternité.
A cette heure où, frappé d’un rayon de l’aurore,
Leur sommet enflammé que l’Orient colore,
Comme un phare céleste allumé dans la nuit,
Jaillit étincelant de l’ombre qui s’enfuit,
Il s’élance, il franchit ces riantes collines
Que le mont jette au loin sur ses larges racines,
Et, porté par degrés jusqu’à ses sombres flancs,
Sous ses pins immortels il s’enfonce à pas lents.
Là, des torrents séchés le lit seul est sa route ;
Tantôt les rocs minés sur lui pendent en voûte,
Et tantôt, sur leurs bords tout à coup suspendu,
Il recule étonné : son regard éperdu
Jouit avec horreur de cet effroi sublime,
Et sous ses pieds, longtemps, voit tournoyer l’abîme.
II monte, et l’horizon grandit à chaque instant ;
Il monte, et devant lui l’immensité s’étend
Comme sous le regard d’une nouvelle aurore ;
Un monde à chaque pas pour ses yeux semble éclore,
Jusqu’au sommet suprême où son œil enchanté
S’empare de l’espace, et plane en liberté.
Ainsi, lorsque notre âme, à sa source envolée,
Quitte enfin pour toujours la terrestre vallée,
Chaque coup de son aile, en l’élevant aux cieux,
élargit l’horizon qui s’étend sous ses yeux :
Des mondes sous son vol le mystère s’abaisse ;
En découvrant toujours, elle monte sans cesse,
Jusqu’aux saintes hauteurs d’où l’œil du séraphin
Sur l’espace infini plonge un regard sans fin.

Salut, brillants sommets ! champs de neige et de glace !
Vous qui d’aucun mortel n’avez gardé la trace,
Vous que le regard même aborde avec effroi,
Et qui n’avez souffert que les aigles et moi !
Œuvres du premier jour, augustes pyramides
Que Dieu même affermit sur vos bases solides,
Confins de l’univers, qui, depuis ce grand jour,
N’avez jamais changé de forme et de contour !
Le nuage, en grondant, parcourt en vain vos cimes,
Le fleuve en vain grossi sillonne vos abîmes,
La foudre frappe en vain votre front endurci :
Votre front solennel, un moment obscurci,
Sur nous, comme la nuit, versant son ombre obscure,
Et laissant pendre au loin sa noire chevelure,
Semble, toujours vainqueur du choc qui l’ébranla,
Au Dieu qui l’a fondé dire encor : « Me voilà ! »
Et moi, me voici seul sur ces confins du monde !
Loin d’ici, sous mes pieds la foudre vole et gronde ;
Les nuages battus par les ailes des vents
Entrechoquant comme eux leurs tourbillons mouvants,
Tels qu’un autre Océan soulevé par l’orage,
Se déroulent sans fin dans des lits sans rivage,
Et devant ces sommets abaissant leur orgueil,
Brisent incessamment sur cet immense écueil.
Mais, tandis qu’à ses pieds ce noir chaos bouillonne,
D’éternelles splendeurs le soleil le couronne :
Depuis l’heure où son char s’élance dans les airs,
Jusqu’à l’heure où son disque incline vers les mers,
Cet astre, en décrivant son oblique carrière,
D’aucune ombre jamais n’y souille sa lumière,
Et déjà la nuit sombre a descendu des cieux
Qu’à ces sommets encore il dit de longs adieux.

Là, tandis que je nage en des torrents de joie,
Ainsi que mon regard, mon âme se déploie,
Et croit, en respirant cet air de liberté,
Recouvrer sa splendeur et sa sérénité.
Oui, dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie,
Le mépris des mortels, leur haine, ou leur envie,
N’accompagnent plus l’homme et ne surnagent pas
Comme un vil plomb, d’eux-mêmes, ils retombent en bas.
Ainsi, plus l’onde est pure, et moins l’homme y surnage,
A peine de ce monde il emporte une image :
Mais ton image, ô Dieu, dans ces grands traits épars,
En s’élevant vers toi grandit à nos regards !
Comme au prêtre habitant l’ombre du sanctuaire,
Chaque pas te révèle à l’âme solitaire
Le silence et la nuit, et l’ombre des forêts,
Lui murmurent tout bas de sublimes secrets ;
Et l’esprit, abîmé dans ces rares spectacles,
Par la voix des déserts écoute tes oracles.
J’ai vu de l’Océan les flots épouvantés,
Pareils aux fiers coursiers dans la plaine emportés,
Déroulant à ta voix leur humide crinière,
Franchir en bondissant leur bruyante barrière,
Puis soudain, refoulés sous ton frein tout-puissant,
Dans l’abîme étonné rentrer en mugissant.
J’ai vu le fleuve, épris des gazons du rivage,
Se glisser flots à flots, de bocage en bocage,
Et dans son lit voilé d’ombrage et de fraîcheur,
Bercer en murmurant la barque du pêcheur ;
J’ai vu le trait brisé de la foudre qui gronde
Comme un serpent de feu se dérouler sur l’onde ;
Le zéphyr embaumé des doux parfums du miel,
Balayer doucement l’azur voilé du ciel ;
La colombe, essuyant son aile encore humide,
Sur les bords de son nid poser un pied timide,
Puis d’un vol cadencé fendant le flot des airs
S’abattre en soupirant sur la rive des mers.
J’ai vu ces monts voisins des cieux où tu reposes,
Cette neige où l’aurore aime à semer ses roses,
Ces trésors des hivers, d’où par mille détours
Dans nos champs desséchés multipliant leur cours,
Cent rochers de cristal, que tu fonds à mesure,
Viennent désaltérer la mourante verdure ;
Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus,
Et ces torrents grondant dans les granits fendus,
Et ces pics où le temps a perdu sa victoire…
Et toute la nature est un hymne à ta gloire.

Cette méditation de mes meilleurs jours est un cri d’admiration longtemps contenu qui m’échappa en apercevant le bassin du lac Léman et l’amphithéâtre des Alpes, en y plongeant pour la centième fois mon regard du sommet du mont Jura.

J’étais seul ; je voyageais à pied dans ces montagnes. Je m’arrêtai dans un chalet, et j’y passai trois jours dans une famille de bergers : j’aurais voulu y passer trois ans. Plus je montais, plus je voyais Dieu. La nature est, surtout pour moi, un temple dont le sanctuaire a besoin de silence et de solitude. L’homme offusque l’homme ; il se place entre notre œil et Dieu. Je comprends les solitaires. Ce sont des âmes qui ont l’oreille plus fine que les autres, qui entendent Dieu à travers ses œuvres, et qui ne veulent pas être interrompues dans leur entretien.

Aussi voyez ! tous les poètes se font une solitude dans leur âme, pour écouter Dieu.

Alphonse de Lamartine

CONRAD DE MEESTER (1936-2019), EGLISE CATHOLIQUE, FOYERS DE CHARITE, GEORGRS FINET (1898-1951), LA FRAUDE MYSTIQUE DE MARTHE ROBIN, LEON FAURE (1873-1955), LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, LIVRES DE SPIRITUALITE, MARTHE ROBIN (1902-1981), MYSTIQUES, SPIRITUALITE

La fraude mystique de Marthe Robin : le livre choc du Père Conrad De Meester

 La fraude mystique de Marthe Robin

Conrad de Meester

Paris, Le Cerf, 2020. 416 pages.

61X0yyS71aL

 

Présentation de l’éditeur.

Jeûne perpétuel, stigmates hebdomadaires, conversations mystiques et dictées divines : quel miracle n’a pas connu Marthe Robin (+1981) ? Tout était faux, cependant, car tout était simulé. Cette investigation renversante d’un grand expert catholique ne fait pas que dévoiler une fraude. Elle démasque la  » bonne foi  » qui l’a permise. Un document brûlant.

Il est des livres d’investigation dont les révélations provoquent un avant et un après. Parce qu’ils dévoilent un mensonge établi, en démontant chaque raison secrète, chaque rouage caché, en démasquant les auteurs, les complices et les victimes.
Tel est cet ouvrage, appelé à causer un séisme au sein de l’univers catholique.
C’est en odeur de sainteté que meurt Marthe Robin en 1981. La paralysée de la Drôme a passé des décennies à se nourrir seulement de la communion, à connaître des visions surnaturelles, à éprouver les stigmates du Christ et à transmettre ses dialogues avec Dieu. Elle a reçu des milliers de visiteurs et inspiré le mouvement international des Foyers de Charité. Ses disciples voulaient qu’elle soit béatifiée et canonisée. Pensant en faire l’avocat de leur cause, ils confièrent ses archives au carme Conrad De Meester.
Mais le spécialiste de la mystique féminine, va se faire le procureur de Marthe Robin. Le rapport circonstancié qu’il adresse à Rome, dans lequel il démontre et dénonce une fraude systématiquement organisée, est enterré. Au soir de sa vie, il reprend son réquisitoire, entraînant le lecteur dans la reconstitution de son enquête, déroulant une à une les pièces à conviction, enchaînant les découvertes graphologiques, textuelles, chronologiques, factuelles, médicales qui démontrent la construction de l’imposture.
C’est le manuscrit retrouvé dans la cellule de Conrad De Meester à sa mort, le 6 décembre 2019, que publie les Éditions du Cerf, son éditeur historique. Afin que, selon son vœu , triomphe l’exigence évangélique de la vérité.

 Biographie de l’auteur

CM7

Né en mars 1936 près de Gand, et rentré à 18 ans dans l’ordre des carmes déchaux dans la Province des Flandre, Conrad De Meester a été ordonné prêtre en 1963, à Rome. Après une thèse remarquée sur la théologie de Thérèse de Lisieux », il se spécialise dans la spiritualité carmélitaine, comme il le prouvera avec ses ouvrages importants sur Thérèse d’Avila, sur le carme français Laurent de la Résurrection (1614-1691), ainsi que sur la carmélite de Dijon; Élisabeth de la Trinité (1880-1906) et sur la carmélite juive allemande Édith Stein (1891-1942).  Il publiait également beaucoup dans des revues. Il est décédé en décembre 2019.

 

 

 «La fraude mystique de Marthe Robin», un livre-brûlot

Le dossier de Marthe Robin était en bonne voie pour une béatification de cette mystique catholique, jusqu’à ce que le Père Conrad De Meester, spécialiste en mystique carmélitaine, dans un livre posthume affirme qu’il s’agit d’une imposture.

L’Eglise catholique n’avait pas besoin de ce scandale de plus. La plupart des mouvements spirituels nés dans la deuxième partie du siècle dernier sont aujourd’hui gravement mis en cause par les révélations d’abus spirituels ou des comportements sexuels déviants de leurs fondateurs. Et l’on apprend qu’une des personnalités les plus populaires de la France qui a été déclaré Vénérable par le pape François le 7 novembre 2014 voit sa cause de béatification (peut-être ?) remise en question..

Durant des décennies, des nombreuses personnalités religieuses et nombre de laïcs catholiques ont défilé à Châteauneuf-de-Galaure (Drôme) pour prier au chevet de Marthe Robin et prendre des conseils pour leur vie. Née en 1902, malade très jeune, condamnée à garder la lit, la jeune fille a rapidement fait part de visions de la Vierge Marie et de Jésus. À partir de 1930, elle ne se nourrit, d’après les témoignages de ses proches, que de l’hostie quotidienne. Les visites de grandes figures catholiques se multiplient à son chevet. Avec son père spirituel, l’abbé Georges Finet, Marthe Robin créée le premier Foyer de charité, maison animée par un prêtre destinée à l’accueil de retraitants. Ces Foyers se sont fortement développés depuis en France et dans le monde.

 

Marthe Robin, une fausse mystique?

À la mort de la mystique en 1981, une cause en béatification est engagée, longtemps en bonne voie au Vatican. Mais depuis quelques années, les nuages s’accumulent. En 2017, le père Bernard Peyrous, postulateur (en charge) du dossier, est contraint de démissionner. Motif : « accusation de gestes gravement désordonnés», ceci dans un contexte où des abus sexuels sont révélés et sèment le trouble chez tous les catholiques. Deux ans plus tard, les mêmes soupçons atteignent le père Finet (mort en 1990), certaines femmes ayant raconté son comportement durant les confessions alors qu’elles étaient adolescentes. Et les Foyers de Charité doivent diligenter une enquête interne.

C’est donc dans ce contexte que le libre du carme Conrad de Meester est publié. Religieux flamand, docteur en théologie, auteur d’études sur Thérèse de Lisieux et d’autres grandes mystiques, il est décédé en décembre 2019. Les proches de Marthe Robin lui avaient confié ses archives. Mais ses travaux où il passe au crible la vie et les écrits de la « mystique de la Drôme » le font fortement douter de la véracité des phénomènes mystiques de Marthe Robin ; son rapport qui est envoyé à Rome ne sera pas retenu. Le manuscrit retrouvé dans sa cellule après sa mort est publié aujourd’hui par les éditions du Cerf, son éditeur historique. Le titre ne laisse pas de place à l’équivoque : La fraude mystique de Marthe Robin.

Dans le dernier chapitre intitulé « En guise d’épilogue : Un vécu pauvre » l’opinion de l’auteur est sans appel :

« La découverte des secrets de fabrication les plus douteux, dans les mots et les actes, quant à la construction volontaire d’une fiction qui aura caractérisé la destinée de la ‘stigmatisée de la Drôme’ ne laisse aucun doute sur le jugement qu’il faut lui appliquer.

« C’est pourquoi à mon sens, de la fraude mystique de Marthe Robin, il n’y a rien, à proprement parler, non seulement à vénérer, mais aussi à conserver. »

Une affaire qui interroge le goût du miracle et le culte voué à certaines personnes !

L’étude du religieux établirait que les propos des prétendues visions de Marthe Robin seraient en fait des plagiats de textes spirituels trouvés dans des ouvrages du XIXe siècle. Quant aux chaussons de celle qui vivait prisonnière de son lit par la maladie, ils montreraient des marques d’usure inexplicables.

L’affaire Marthe Robin peut offrir l’occasion au monde catholique d’une saine interrogation sur une certaine soif de miracle. Et de l’aveuglement qui peut en découler. Sans parler de la question des visions, peut-on réellement croire à la survie d’une femme affaiblie, nourrie par une hostie par jour durant des décennies ? Et, plus important sans doute, en quoi, une telle dévotion peut-elle affermir sa foi dans le Christ ?

La question de l’authenticité

Le père Bernard Peyrous, membre de la Communauté de l’Emmanuel et postulateur du dossier de béatification de Marthe Robin, a été démis de ses fonctions par l’Eglise catholique le 30 octobre 2017 à la suite d’accusations de « gestes gravement inappropriés ».

Une commission de recherches fait état en mai 2020 d’ « agissements  gravement déviants » de la part du père Georges Finet, le père spirituel de Marthe Robin et fondateur des Foyers de Charité. La Conférence des évêques de France  a publié un communiqué de presse encourageant « les membres des Foyers et les amis des Foyers à mener à bien [le] travail de révision et de renouveau, en s’appuyant sur l’exemple et l’intercession de Marthe Robin.

En octobre 2020 paraît le livre du père Conrad De Meester, La Fraude mystique de Marthe Robin. Ce document est, selon le journal catholique La Vie, « une claire contestation de la décision romaine ». Selon l’auteur, les écrits mystiques et correspondances de Marthe Robin, courant sur des milliers de pages, sont des plagiats d’au moins vingt-neuf mystiques plus ou moins connues des siècles précédents, notamment Madeleine Sémer, Marie-Antoinette de qGeuser – jusqu’à 23 passages dans une seule note –, V éronique Giuliani, Anne-Catherine Emmerich, Catherine de Sienne, et Thérèse d’Avila, dont les livres lui avaient été recommandés ou offerts. De nombreux passages sont par ailleurs réutilisés dans ses « passions » du vendredi, qui procèdent, selon Conrad de Meester, de mises en scène plus que d’expériences mystiques véritables. Par ailleurs, selon ses analyses graphologiques, les écrits de cinq secrétaires non identifié(e)s seraient en réalité de la main même de Marthe Robin, ce qui jette un doute sur la réalité de sa paralysie. Enfin, l’auteur soulève de nombreuses questions médicales, jamais abordées du vivant de Marthe Robin, ni juste après sa mort (absence d’autopsie), avançant des éléments tentant à faire douter de l’inédie de l’intéressée.

Selon un article de Jean-Marie Guénois dans Le Figaro, cette « thèse est vigoureusement contestée, depuis l’annonce de la publication, par la famille de Marthe Robin, par les Foyers de Charité, œuvre qu’elle a fondée. Et, sur un mode officieux pour l’heure, mais formel, par le Vatican ». Sophie Guex, postulatrice de la cause de béatification de Marthe Robin depuis l’éviction de Bernard Peyrous, s’oppose aux conclusions du père De Meester. La Congrégation pour les causes des saints, pour sa part, affirme que ce livre n’apporte rien de neuf : Conrad De Meester a été auditionné, son rapport a été reçu et étudié, l’Eglise a répondu à ses objections sans retenir ses théories.

Marthe Robin : biographie d’une mystique, ses prédictions et stigmates

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Marthe Robin est une mystique française qui a vécu plus de 50 ans en ne mangeant que des hosties. Sa maladie invalidante, ses stigmates et ses visions font d’elle une candidate pour la béatification.

Marthe Robin est née le 13 mars 1902 à Châteauneuf-de-Galaure dans la Drôme. La vie de la mystique est marquée par la maladie, la douleur et la réclusion. En 1903, elle montre les symptômes d’une fièvre typhoïde. À l’âge de 16 ans, elle sombre pendant 27 mois dans le coma, après une encéphalite léthargique. Miraculée, elle échappe de peu à la mort, mais elle gardera toute sa vie des séquelles et une santé fragile. À partir de 1928, après plusieurs rechutes, ses membres inférieurs se paralysent. Incapable de se mouvoir ni de dormir, la pieuse Marthe Robin garde le lit jusqu’à la fin de ses jours. En 1936, avec l’aide du père Georges Finet, Marthe Robin fonde les Foyers de Lumière, de Charité et d’Amour.

Marthe Robin reçoit d’abord une vision mariale : la vierge lui est apparue en 1921. Les stigmates de la passion apparaissent en 1930 : elle présente les mêmes plaies que le Christ sur la croix. Elle est également connue pour avoir vécu 50 ans malgré un jeûne strict. Le corps de la jeune femme rejetant toute autre forme de nourriture ou de boisson, Marthe Robin se nourrissait uniquement d’hosties qu’elle prenait occasionnellement, une à deux fois par semaine. Cette inédie de 51 ans n’a pu être prouvée cliniquement. Dans la ferme familiale, jusqu’à la fin de ses jours, aveugle et épuisée par la maladie, Marthe Robin reçut jusqu’à 100 000 personnes. En effet, dans sa chambre à coucher, plongée dans l’obscurité, puisque Marthe Robin ne supportait pas la lumière, la jeune mystique délivre visions mystiques, messages et conseils spirituels, jusqu’au bout de ses maigres forces. Quant à ses prédictions, elles se rapportent principalement à la Pentecôte d’amour, un renouveau spirituel. Après des années de maladie, la jeune femme décède le 6 février 1981 à Châteauneuf-de-Galaure. Elle est enterrée au cimetière de Saint-Bonnet de Galaure.

Les Foyers de charité

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Les Foyers de charité, co-fondés en 1936 par Marthe Robin et le Père Georges Finet, sont des communautés qui rassemblent des laïcs, hommes et femmes, célibataires ou mariés, et des prêtres.

À l’exemple des premiers chrétiens, ils vivent ensemble et mettent en commun leurs biens et leurs compétences. La prière y tient une place prépondérante. Leur mission principale est de contribuer à la « nouvelle évangélisation » par le moyen de retraites spirituelles.

 Origines

Les Foyers de charité (forme abrégée de Foyers de lumière, de charité et d’amour) ont été fondés en 1936 par Marthe Robin et le père Georges Finet à Châteauneuf-de-Galaure (Drôme). En 1986, le Conseil pontifical pour les laïcs a reconnu l’œuvre des Foyers de charité comme association privée internationale de fidèles   puis l’a confirmée en 1999.

 Description

Les Foyers sont des lieux de prière où vivent des laïc, hommes et femmes (consacrés dans le célibat qui à l’exemple des premiers chrétiens mettent en commun leurs biens, leurs compétences et leurs charismes pour vivre et annoncer l’Evangile (avec un prêtre, le « père du Foyer »).

Par leur travail, leur prière, leur vie fraternelle et leur accueil, ils manifestent l’amour de Dieu pour tout homme et la beauté de la vie avec le Christ.

Leur mission principale est l’animation de retraites spirituelles, , dans un cadre familial et un climat de silence. On peut trouver là une mise en œuvre originale des intuitions développées au cours du concile Vatican II.

En 2016, l’œuvre fête ses 80 ans, à cette occasion, les 250 délégués représentant toutes les communautés se retrouvent à Châteauneuf-de-Galaure et élisent un nouveau père modérateur, le sénégalais Moïse Ndione.

 Revue

L’œuvre des Foyers de charité publie régulièrement une revue, intitulée L’Alouette , qui aborde différents thèmes, relatifs à la vie de l’Église et à la vie spirituelle.

 Rayonnement

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L’œuvre de Marthe Robin s’est étendue dans le monde entier. Il existe aujourd’hui 78 foyers de charité répartis dans 42 pays et comprenant environ mille membres. En 2015, Domitille et Alexandre Roduit créent le projet Resplandor dont l’objectif est de mettre en place une structure destinée à soutenir l’envoi de jeunes volontaires dans les foyers de charité du monde 

 Abus sexuels

En septembre 2019, après des témoignages sur internet, une enquête interne est engagée concernant des actes pédophiles commis en particulier par le père Georges Finet Un rapport, publié en mai 2020, présente le témoignage de 26 femmes qui auraient été victimes d’agressions sexuelles notamment pendant la confession.

Le Père Léon Faure (1873-1955)

Né à Manthes (Drôme) en 1873 et décédé en 1955. Prêtre du diocèse de Valence. Curé de Châteauneuf-de-Galaure à partir de 1923. Il fut le premier père spirituel de Marthe Robin avant d’être remplacé par le Père Finet

 

Georges Finet

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Georges Finet, né le 6 septembre 1898 à Villeurbanne et mort le 14 avril 1990 à Châteauneuf-de-Galaure. est un prêtre catholique et prédicateur français, principalement connu en tant que père spirituel de Marthe Robin et cofondateur des Foyers de Charité..

Biographie

Formation

Georges Finet naît le 6 septembre 1898 à Villeurbanne au sein d’une famille bourgeoise, travailleuse, pieuse et unie dont il restera proche toute sa vie. Il est baptisé le lendemain en la basilique Notre-Dame-de-Fourvière. Fils de Ludovic et Marie-Antoinette Finet, il a deux frères dont un, Pierre, deviendra jésuite et trois sœurs dont une deviendra petite sœur de l’Assomption.

À l’âge de 12 ans, il entre comme pensionnaire à l’institut des Chartreux, où il est un bon élève. Fin mai 1915, à l’âge de 17 ans, il part pour une brève retraite de fin d’études à Ars-sur-Formans, où il ressent un appel à la prêtrise alors qu’il est en adoration eucharistique en la petite chapelle de la Providence. Il est alors envoyé au séminaire français de Rome,   où il découvre Le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge de Louis-Marie Grignon de Montfort qui représente une étape décisive. Après cette lecture, il décide en effet de remettre à la Vierge Marie la conduite de sa vie intérieure et ses actions extérieures.

Il doit cependant interrompre ses études car il est mobilisé en 1917. Durant la guerre, il apprend notamment à « commander en se faisant aimer par ses hommes ».  Il entre ensuite à l’Université pontificale grégorienne.

Missions

Georges Finet est ordonné le 8 juillet 1923 en la chapelle des Chartreux à Lyon, par le cardinal Louis-Joseph Maurin. Il est alors nommé vicaire de la paroisse ouvrière d’Oullins, puis devient curé de la primatiale Saint-Jean-de-Lyon en 1925. Il est parallèlement responsable d’un groupe de jeunes et passe beaucoup de temps à confesser.

En 1933, il devient sous-directeur de l’enseignement libre et doit ainsi gérer 850 écoles. Considérant que la foi est présentée aux enfants de manière peu satisfaisante, il publie notamment, en 1948, un manuel de doctrine catholique. De 1930 à 1939, il organise également des conférences dominicales chez les Sœurs de Notre-Dame-du-Cénacle pour faire connaître et aimer la Vierge Marie. Le succès de sa prédication est tel que les auditrices passent de 12 à 300.

Foyers de Charité

Le 10 février 1936, Georges Finet rencontre à Châteauneuf-de-Galaure la vénérable Marthe Robin, dont il devient le père spirituel. Ensemble, ils créent les Foyers de Charité dont il devient également le responsable. Il les définit comme un « séminaire pour les laïcs » marqué par des retraites « riches de l’essentiel », dans le silence, la prière liturgique et personnelle et une forte dévotion à la Sainte Vierge. Réputé pour son zèle religieux, il prêche au total 486 retraites et fait de nombreux voyages pour développer d’autres foyers.

En 1986, soit 5 ans après la mort de Marthe Robin, l’Œuvre des Foyers de Charité est enfin reconnue par le Conseil pontifical pour les laïcs. Entretemps, d’autres foyers ont été érigés en France, en Amérique latine (1958), en Afrique  (1961) et à Saïgon 1968), puis dans d’autres pays en Asie . Le père Finet meurt finalement le 14 avril 1990 l, pendant le Samedi-Saint.

 Controverses

Le 22 février 2019, suite aux scandales d’abus sexuels sur mineurs dans l’Eglise catholique, France-Culture diffuse plusieurs témoignages de victimes présumées avoir été abusées par des prêtres pendant leur minorité. L’une d’elles durant son témoignage (d’abus en pensionnat dans un tout autre cadre) rapporte des propos que lui aurait confiés une amie décédée depuis plusieurs années, « les confessions avec le Père Finet c’était pas drôle, c’était la tête entre ses cuisses »

Le 19 septembre 2019, La Croix révèle que le Père Georges Finet fait l’objet d’une commission de recherche composée d’experts indépendants ayant gardé l’anonymat et présidée par Françoise Gaussen, ancienne directrice de l’enseignement catholique du diocèse de Marseille. En effet les foyers de la charité ont été « interpellés à plusieurs reprises au sujet du père Georges Finet sans pouvoir vérifier la véracité des témoignages » selon le père Moïse Ndione, modérateur de la communauté.

Le 7 mai 2020, l’œuvre des Foyers de Charité rend publique la synthèse du rapport de la commission de recherche qui a récolté 143 témoignages sur une large période allant de 1945 à 1983. La synthèse note que « la majorité des personnes qui ont contacté la commission ont souhaité apporter un témoignage de reconnaissance envers le père Finet » et « n’ont jamais rencontré de problèmes avec le père Finet, notamment en confession, sinon d’éventuelles maladresses dans les questions posées ». Néanmoins, « 26 femmes, principalement des anciennes élèves de Châteauneuf-de-Galaure, alors âgées pour la plupart de 10 à 14 ans, ont dénoncé le comportement du père Finet au cours de confessions. Des témoignages concordants relatent des touchers du corps, parfois à même la peau, sous les vêtements, et des questions intrusives sur leur sexualité. Ces agissements ont constitué de graves intrusions dans la vie intime de ces jeunes filles et jeunes femmes, et leur ont causé des blessures psychologiques et spirituelles. 15 personnes victimes témoignent de souffrances encore vives aujourd’hui. ».

Cette enquête et sa méthodologie sont critiquées par la philosophe et théologienne Aline Lizotte et par l’abbé Bernard du Puy-Montbrun, docteur en droit canonique, selon qui ce rapport serait contraire au droit pénal notamment en transformant la présomption d’innocence en présomption de culpabilité et en accusant un mort alors qu’il n’existe pas de procès post-mortem.

De son côté, l’hebdomadaire Golias avance que selon ses informations « c’est la direction des Foyers de Charité qui a rédigé la synthèse du rapport de la Commission » et suggère qu’il s’agit « d’une tentative de se débarrasser d’un fondateur » : « sa figure d’envergure gênait pour la transformation souhaitée de l’œuvre des Foyers. »

Le 7 juin 2020, le père Moïse Ndione fait état dans une lettre aux membres de l’Œuvre de vingt nouveaux témoignages s’ajoutant aux 26 autres qui « confirment de manière concordante des agissements graves du père Finet ».

Le 10 juin, un collectif d’anciennes élèves de l’école du Foyer de Châteauneuf-de-Galaure conteste l’enquête de la Commission Gaussen qu’elle estime « illicite et non fondée malgré les apparences ».

Répondant aux critiques, Thierry Coustenoble, secrétaire général des Foyers, déclare au magazine Famille chrétienne que « la composition de la commission a respecté les directives données par le Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie, et s’est faite en collaboration avec les services de la Conférence des évêques de France (CEF). ». L’information est confirmée à l’hebdomadaire par Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la CEF qui explique : « L’objectif n’est pas de condamner le Père Finet, mais de faire la vérité sur ses actes ».

En septembre 2020, 42 anciennes élèves de Châteauneuf-de-Galaure portent plainte contre X avec constitution de partie civile pour « diffamation envers la mémoire d’un mort » devant le Tribunal judiciaire de Paris..

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT JEAN, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIER LIVRE DE SAMUEL, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 39

Dimanche 17 janvier 2021 : 2ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 17 janvier 2021 :

2ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

 PREMIERE LECTURE – premier livre de Samuel 3, 3b-10.19

En ces jours-là,
3 le jeune Samuel était couché dans le temple du SEIGNEUR à Silo ,
où se trouvait l’arche de Dieu.
4 Le SEIGNEUR appela Samuel, qui répondit :
« Me voici ! »
5 Il courut vers le prêtre   Eli, et il dit :
« Tu m’as appelé, me voici. »
Eli répondit :
« Je ne t’ai pas appelé. Retourne te coucher. »
L’enfant alla se coucher.
6 De nouveau, le SEIGNEUR appela Samuel.
Et Samuel se leva. Il alla auprès d’Eli, et il dit :
« Tu m’as appelé, me voici. »
Eli répondit :
« Je n’ai pas appelé, mon fils. Retourne te coucher. »
7 Samuel ne connaissait pas encore le SEIGNEUR,
et la parole du SEIGNEUR ne lui avait pas encore été révélée.
8 De nouveau, le SEIGNEUR appela Samuel.
Celui-ci se leva. Il alla auprès d’Eli, et il dit :
« Tu m’as appelé, me voici. »
Alors Eli comprit que c’était le SEIGNEUR qui appelait l’enfant,
9 et il lui dit :
« Va te recoucher,
et s’il t’appelle, tu diras :
Parle, SEIGNEUR, ton serviteur écoute. »
Samuel alla se recoucher à sa place habituelle.
10 Le SEIGNEUR vint, il se tenait là
et il appela comme les autres fois :
« Samuel ! Samuel ! »
et Samuel répondit :
« Parle, ton serviteur écoute. »
19 Samuel grandit.
Le SEIGNEUR était avec lui,
et il ne laissa aucune de ses paroles sans effet.

DE LA VOCATION DE SAMUEL…
Il faut relire tout le début du premier livre de Samuel : c’est presque un roman, tellement l’histoire est belle… mais comme toujours, le texte biblique n’est pas là seulement pour l’anecdote ; il faut lire entre les lignes. On connaît l’histoire de Samuel ; c’est un enfant du miracle car sa maman, Anne, était désespérément stérile ; un jour de grand chagrin, elle a fait un vœu  : si j’ai un fils, il sera consacré au service de Dieu. Et Samuel est né ; Anne, bien sûr, a tenu sa promesse et voilà l’enfant confié au vieux prêtre Eli qui est le gardien du sanctuaire   de Silo (à ne pas confondre avec le prophète Elie qui a vécu beaucoup plus tard).
Où est Silo ? Ce n’est plus aujourd’hui qu’un petit hameau à une trentaine de kilomètres au Nord de Jérusalem ; mais ce fut un lieu de rassemblement important pour les tribus d’Israël pendant toute une période. Qui dit lieu de rassemblement à cette époque-là dit surtout lieu de culte : et c’est dans ce sanctuaire de Silo qu’un petit garçon, Samuel, reçoit vers 1050 av. J. C. sa vocation de prophète. A partir de là, il deviendra l’une des figures les plus marquantes de l’histoire d’Israël, le dernier des Juges. A tel point que plus tard, Jérémie l’a comparé à Moïse lui-même (Jr 15,1) et le psaume 98/99 en fait autant : « Moïse et Aaron et Samuel faisaient appel au SEIGNEUR et il leur répondait » (Ps 98/99,6).
Comme Moïse également, Samuel a été visiblement un chef à la fois spirituel et politique : on le voit exerçant une fonction de prêtre, chargé d’offrir les sacrifices, mais aussi rendant la justice ; c’est lui encore qui aura l’honneur de couronner les deux premiers rois d’Israël, Saül et David ; à ce titre, il a vécu lui-même et fait vivre au peuple d’Israël un véritable tournant de son histoire ; il joue sûrement (aussi) un rôle important à la cour : on le voit transmettre aux rois les décisions de Dieu, et dans ces occasions, il est présenté comme un véritable prophète.
Les deux phrases qui encadrent le récit de la vocation de Samuel insistent justement sur ce point ; les voici : le début du chapitre 3 précise : « La parole du SEIGNEUR était rare en ces jours-là, la vision n’était pas chose courante. » (1 S 3,1). Et à la fin du récit, l’auteur conclut : « Samuel grandit. Le SEIGNEUR était avec lui et ne laissa aucune de ses paroles sans effet. Tout Israël, de Dan à Béer-Shéva, sut que Samuel était accrédité comme prophète du SEIGNEUR, en effet, se révélait à Samuel, à Silo, par la parole du SEIGNEUR, et la parole du SEIGNEUR s’adressait à tout Israël. » (1 S 3,21s).
Une telle insistance laisse penser que ce texte a été écrit à une époque où il était urgent de mettre le peuple en garde contre les faux prophètes, ceux qui se désignaient eux-mêmes au lieu de répondre à un appel de Dieu. Un vrai prophète, au contraire, c’est quelqu’un comme Samuel qui transmet au peuple toute la parole du Seigneur et seulement la parole du Seigneur. Peut-être l’auteur veut-il également raffermir la foi du peuple à une période difficile : en rappelant que même quand le Seigneur est silencieux, il ne nous oublie pas et son appel résonne… manière de dire : « La parole du SEIGNEUR était rare en ces jours-là, la vision n’était pas chose courante », eh bien justement c’est à ce moment de silence apparent que Dieu a appelé l’un de vos plus grands prophètes.
… A LA VOCATION DES BAPTISES
Enfin, bien sûr, ce récit nous propose un exemple pour le temps présent ; le récit de la vocation de Samuel est un modèle de réponse à l’appel de Dieu, un modèle d’acceptation d’une vocation prophétique. Voici donc quelques remarques sur la vocation de Samuel et à travers elle sur toute vocation prophétique ; on peut noter trois points :
Sur l’appel, d’abord : Samuel n’est encore qu’un enfant ; pas besoin d’être âgé, fort, puissant, compétent ! On retrouve une fois de plus le paradoxe habituel : c’est dans la faiblesse humaine que Dieu se manifeste. Alors que Jérémie disait : « Ah, SEIGNEUR Dieu, je ne saurais parler, je suis trop jeune ! » Dieu lui a répondu : « Ne dis pas je suis trop jeune !… N’aie peur de personne, car je suis avec toi pour te libérer » (Jr 1,7).
A propos de l’appel encore, ce n’est pas Samuel qui a compris le premier qu’il était appelé par Dieu ; c’est le prêtre Eli. Il a su au bon moment aider Samuel à discerner la voix de Dieu.
Là aussi sans aucun doute, l’auteur de ce texte propose un exemple à suivre : Eli s’efface ; il n’interfère pas dans ce qu’il reconnaît comme une initiative de Dieu ; il éclaire l’enfant et lui permet de répondre à l’appel.
Sur la réponse enfin : elle est bien simple ! « Me voici » répété quatre fois et enfin « Parle, SEIGNEUR, ton serviteur écoute ». Elle est le reflet de la totale disponibilité, la seule chose que Dieu recherche pour poursuivre son projet d’alliance avec l’humanité. La dernière phrase de ce texte est encore une leçon pour chacun d’entre nous. « Samuel grandit, le SEIGNEUR était avec lui, et aucune de ses paroles ne demeura sans effet. » Dans le cadre de notre vocation propre, nous sommes assurés à chaque instant de la présence et de la force de Dieu.
Enfin, il est vrai, et c’est presque une vérité de La Palice, que Samuel a pu répondre à l’appel parce qu’il l’a entendu ! Et il l’a entendu parce qu’il était dans le sanctuaire : Anne, sa mère, l’y avait conduit et Eli prenait soin de lui. Peut-être faut-il se donner et donner à ceux dont nous avons la charge des occasions de franchir les portes des sanctuaires pour y entendre l’appel de Dieu ?

 

PSAUME – 39 (40),2.4.7-11

2 D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR,
Il s’est penché vers moi
4 Dans ma bouche il a mis un chant nouveau
une louange à notre Dieu.
7 Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice
tu as ouvert mes oreilles
tu ne demandais ni holocauste ni victime
8 alors j’ai dit : « Voici, je viens. »
Dans le livre est écrit pour moi
9 ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j’aime :
Ta Loi me tient aux entrailles.
10 Vois, je ne retiens pas mes lèvres,
SEIGNEUR, tu le sais.
11 J’ai dit ton amour et ta vérité
A la grande assemblée.

L’EVOLUTION DES SACRIFICES EN ISRAEL
« Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu ne demandais ni holocauste ni victime… ». Phrase étonnante pour nous qui croyons parfois que Dieu réclame des sacrifices ; et pourtant cette phrase est là : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens. »
Il a fallu toute une pédagogie des prophètes pour faire évoluer la pratique sacrificielle. Toute la Bible est l’histoire d’un long apprentissage et, avec ce psaume 39/40, nous sommes à la phase finale de cette lente transformation des relations entre Israël et son Dieu.
Je reprends rapidement cette histoire des sacrifices en Israël : elle se développe en même temps que progresse la connaissance de Dieu. C’est logique : « sacrifier », (« sacrum facere » en latin) signifie « faire du sacré », entrer en contact ou mieux en communion avec Dieu. Tout dépend évidemment de l’idée qu’on se fait de Dieu. Donc au fur et à mesure qu’on découvre le vrai visage de Dieu, la pratique sacrificielle va changer.
Je commence par le début : Première chose à retenir : ce n’est pas Israël qui a inventé la démarche du Sacrifice ou de l’offrande : (il y en a chez les autres peuples du Moyen Orient bien avant que le peuple hébreu ne mérite le nom de peuple).
Deuxième constatation lorsqu’on s’intéresse à la pratique sacrificielle d’Israël : il y a toujours eu des offrandes et des sacrifices en Israël tout au long de l’histoire biblique. Il y a une très grande variété de sacrifices mais tous sont un moyen de communiquer avec Dieu.
Troisième point : les sacrifices pratiqués par le peuple élu ressemblent à ceux de leurs voisins… oui, mais à une exception près et une exception qui est colossale : la spécificité des sacrifices en Israël, c’est que, dès le début de l’histoire biblique, les sacrifices humains sont strictement interdits. Il y en a eu ; c’est vrai. Et même si il y en a eu peu, on ne peut pas nier qu’il y a eu des sacrifices humains en Israël. Cela ne prouve pas que cela était permis et approuvé ! Au contraire, c’est une constante dans la Bible : les sacrifices humains sont de tout temps considérés comme une horreur ; Jérémie dit de la part de Dieu : « Cela, je n’en ai jamais eu idée! » et un peu plus loin : « Cela je ne l’ai jamais demandé et je n’ai jamais eu l’idée de faire commettre une telle horreur… » (Jr 7,31 ; 19,6 ; 32,35). Et le fameux récit du sacrifice d’Abraham, ce que les Juifs appellent « la ligature d’Isaac » est lu justement comme la preuve que, depuis le début de l’Alliance entre Dieu et ce peuple qu’il s’est choisi, les sacrifices humains sont strictement interdits. Justement, Abraham va découvrir que « sacrifier » (« faire sacré ») ne veut pas dire « tuer » ! Il a offert son fils, il ne l’a pas tué.
Si on y réfléchit, c’est tout ce qu’il y a de plus logique ! Dieu est le Dieu de la vie : impensable que pour nous rapprocher de Lui, il faille donner la mort ! Cette interdiction des sacrifices humains sera la première insistance de la religion de l’Alliance. On continuera à pratiquer seulement des sacrifices d’animaux. Puis peu à peu, on va assister au long des siècles à une véritable transformation, on pourrait dire une conversion du sacrifice. Cette conversion va porter sur deux points :
DIS-MOI QUEL EST TON SACRIFICE…JE TE DIRAI QUEL EST TON DIEU
Sur le sens des sacrifices d’abord, sur la matière des sacrifices ensuite :
Premièrement, donc, la conversion va porter sur le sens des sacrifices : dans la Bible, au fur et à mesure que l’on découvre Dieu, les sacrifices vont évoluer. En fait, on pourrait dire : « Dis-moi tes sacrifices, je te dirai quel est ton Dieu ». Notre Dieu est-il un Dieu qu’il faut apprivoiser ? Dont il faut obtenir les bonnes grâces ? Auprès duquel il faut acquérir des mérites ? Un Dieu courroucé qu’il faut apaiser ? Un Dieu qui exige des morts ? Alors nos sacrifices seront faits dans cet esprit là, ce seront des rites magiques pour acheter Dieu en quelque sorte. Ou bien notre Dieu est-il un Dieu qui nous aime le premier… un Dieu dont le dessein n’est que bienveillant… dont la grâce est acquise d’avance, parce qu’il n’est que Grâce… le Dieu de l’Amour et de la Vie.
Et alors nos sacrifices seront tout autres. Ils seront des gestes d’amour et de reconnaissance. Les rites ne seront plus des gestes magiques mais des signes de l’Alliance conclue avec Dieu.
Toute la Bible est l’histoire de ce lent apprentissage pour passer de la première image de Dieu à la seconde. C’est nous qui avons besoin d’être apprivoisés, qui avons besoin de découvrir que tout est « cadeau », qui avons besoin d’apprendre à dire simplement « MERCI » (Ce que la Bible appellera plus tard le « sacrifice des lèvres »). Toute la pédagogie biblique vise à nous faire quitter la logique du « donnant-donnant », du calcul, des mérites, pour entrer dans la logique de la grâce, du don gratuit. Et notre apprentissage n’est jamais fini.
Deuxièmement, la conversion va aussi porter sur la matière des sacrifices : les prophètes ont joué un grand rôle dans ce lent apprentissage du peuple élu. Ils lui ont fait découvrir peu à peu le véritable sacrifice que Dieu attend : accomplir des sacrifices au sens de « sacrum-facere » (« faire sacré »), c’est tout à fait bien à condition de ne pas se tromper sur ce que Dieu attend de nous ! Tout se passe comme si les prophètes nous disaient : « tu veux entrer en relation avec Dieu…? Fort bien ! … à condition de ne pas te tromper de Dieu ! »
C’est peut-être une phrase du prophète Osée (au huitième siècle av.J.C.) qui résume le plus parfaitement cette prédication des prophètes : « C’est l’amour que je veux et non les sacrifices » (Os 6,6).
On découvre peu à peu que le véritable « sacrifice », « faire sacré » consiste non plus à tuer mais à faire vivre. Dieu est le Dieu des vivants : donner la mort ne peut pas être la meilleure façon de nous rapprocher de Lui ! Faire vivre nos frères, voilà la seule manière de nous rapprocher de Lui.
Et l’ultime étape de cette pédagogie des prophètes nous présentera l’idéal du sacrifice : c’est le service de nos frères. Nous trouvons cela dans les quatre Chants du Serviteur qui sont inclus dans le deuxième livre d’Isaïe. L’idéal du Serviteur qui est l’idéal du sacrifice, c’est « une vie donnée pour faire vivre ».
Le psaume 39/40 résume donc admirablement la découverte biblique sur le Sacrifice : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, Tu as ouvert mes oreilles, tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens » sous-entendu pour me mettre à ton service et au service de nos frères.
———————–
Complément
« Tu as ouvert mes oreilles » (verset 7) : depuis l’aube de l’humanité, Dieu « ouvre l’oreille » de l’homme pour entamer avec lui le dialogue de l’amour ; le psaume 39/40 reflète le long apprentissage du peuple élu pour entrer dans ce dialogue : dans l’Alliance du Sinaï, les sacrifices d’animaux symbolisaient la volonté du peuple d’appartenir à Dieu ; dans l’Alliance Nouvelle, l’appartenance est totale : le dialogue est réalisé ; « Tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens ». Offrandes et sacrifices sont « spirituels » comme dira Saint Paul ; alors, le chant nouveau jaillit du coeur de l’homme : « J’ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée ».

 

DEUXIEME LECTURE –

PREMIERE LETTRE DE L’APOTRE PAUL AUX CORINTHIENS 6,13… 20

Frères,
13 le corps n’est pas fait pour la débauche,
il est pour le Seigneur,
et le Seigneur est pour le corps.
14 Et Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur,
et nous ressuscitera nous aussi.
15 Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ.
17 Celui qui s’unit au Seigneur
ne fait avec lui qu’un seul esprit.
18 Fuyez la débauche.
Tous les péchés que l’homme peut commettre
sont extérieurs à son corps ;
mais l’homme qui se livre à la débauche
commet un péché contre son propre corps.
19 Ne le savez-vous pas ?
Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit-Saint,
lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ;
vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes,
20 car vous avez été achetés à grand prix.
Rendez gloire à Dieu dans votre corps.

TOUT EST PERMIS MAIS TOUT NE CONVIENT PAS
Visiblement, il y avait des problèmes de comportement à Corinthe, puisque dans ces quelques lignes Paul emploie trois fois le mot « débauche » : il s’agit là clairement de la vie sexuelle, puisque le mot grec est « porneia » qui a donné en français « pornographie ». On sait bien que les moeurs étaient particulièrement relâchées à Corinthe à tel point que l’expression « vivre à la Corinthienne » (sous-entendu une vie sexuelle dissolue) était proverbiale.
Pour se justifier, certains prétendaient que la sexualité est un besoin naturel au même titre que la nourriture et que nos choix n’engagent à rien : il faut manger pour vivre, et nous sommes libres de manger comme nous voulons. De la même manière, notre vie sexuelle ne regarde que nous ; chacun de nous peut bien se conduire dans ce domaine comme il veut, tout est permis.
Paul donne donc ici une leçon de morale ; ce qui est très intéressant, c’est de voir les arguments qu’il emploie : il ne se place pas sur le terrain du permis et du défendu : plus profondément, il nous dit : soyez cohérents avec votre Baptême; il y a une logique chrétienne. Il y a des comportements indignes d’un Chrétien. Dans le verset qui précède tout juste notre passage d’aujourd’hui, Paul a précisé : « Tout m’est permis, mais tout ne me convient pas ».
« Tout est permis », disait Paul, sous-entendu : puisque l’Esprit de Dieu est en vous depuis votre Baptême, vous n’avez même plus besoin qu’on vous impose une loi de l’extérieur ; vous pouvez déterminer librement votre conduite : si elle est inspirée par l’Esprit de Dieu, elle est forcément conforme à la Loi de Dieu. Mais visiblement, certains Corinthiens employaient l’expression « Tout est permis » pour justifier leur vie de débauche. Ils retenaient « tout est permis » mais ils oubliaient « tout ne convient pas ».
Puis Paul donne ses arguments :
Premier argument : d’abord, on ne peut pas comparer l’alimentation et la vie sexuelle : la nourriture est une affaire de survie biologique ; tandis que la vie sexuelle engage notre être tout entier ; quand Paul emploie le mot « corps », il n’oppose pas le corps et l’âme, comme nous le faisons parfois ; pour lui, le corps c’est notre être tout entier dans sa vie affective, sociale, relationnelle ; car c’est bien par notre corps que nous entrons en relation avec les autres. La nourriture disparaîtra, la vie biologique cessera, mais notre vie affective, sociale, relationnelle a une dimension d’éternité ; la preuve, c’est que nous ressusciterons : « Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur, et nous ressuscitera nous aussi. »
Vous voyez qu’il n’y a pas chez Paul une dépréciation de la sexualité ! Puisqu’au contraire, il dit qu’elle nous engage tout entiers et pour toujours, jusque dans l’éternité !
Deuxième argument : la sexualité est une véritable union intime de votre être tout entier avec une autre personne, or, depuis votre Baptême vous êtes intimement liés à Jésus-Christ. Vous ne vous appartenez plus ! Le nom « Chrétiens » le dit bien d’ailleurs : Chrétien, cela veut dire « du Christ » ! Pour exprimer cette vérité de manière forte, Paul va jusqu’à dire : « Ne le savez-vous ? Vos corps sont les membres du Christ. » Un peu plus loin il reprend la même idée sous une autre forme : « Vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes ».
Peut-être Paul a-t-il découvert cette vérité sur le chemin de Damas ? La phrase de Jésus « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » lui a révélé le lien très intime qui existe entre chaque Chrétien et le Christ lui-même.
VOTRE CORPS EST UN SANCTUAIRE DE L’ESPRIT-SAINT
Autre expression très forte : « Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit-Saint». Pour comprendre la force de cette affirmation, il suffit de se rappeler combien, dans le monde antique, on avait le plus profond respect pour les temples, considérés comme des lieux sacrés ; pour un Juif comme Paul, le Temple de Jérusalem était le lieu privilégié de la Présence de Dieu ; et pour le dire, on disait que la Gloire de Dieu (entendez le rayonnement de sa Présence) résidait dans le Temple. Alors, on comprend la dernière phrase : « Rendez gloire à Dieu dans votre corps » ; cela veut dire, et c’est inouï, fantastique, que notre personne, que notre vie concrète est un reflet de la présence de Dieu.
Paul présente donc ici aux Corinthiens une magnifique théologie du corps humain : membre du corps du Christ, temple de l’Esprit-Saint, rayonnement de la présence de Dieu, destiné à la résurrection ; nous sommes tout cela !
Reste une phrase difficile : « Le Seigneur vous a achetés très cher ». Bien sûr, il ne s’agit pas d’un prix d’argent ! Et on ne voit pas d’ailleurs à qui Dieu devrait payer quelque chose ! Paul fait allusion ici à toute l’œuvre  de Dieu pour sauver l’humanité : nous savons d’expérience parfois combien nous a coûté d’efforts, de patience, d’insomnies et de larmes la guérison d’un être aimé… ou combien coûte à certains la victoire sur le tabac, l’alcool, ou tout autre lien qui retenait prisonnier ; on dira aussi que quelqu’un a payé de sa vie tel ou tel acte de courage… Quand Saint Paul dit « Le Seigneur vous a achetés très cher », c’est de cet ordre-là : ce n’est pas du commerce ; mais Dieu a tout mis en œuvre  pour restaurer notre liberté.
Depuis l’aube des temps, il a déployé toute sa patience et son amour pour accompagner l’humanité dans sa marche vers la liberté et la solidarité. Et le dernier acte de cette œuvre  de salut, c’est l’envoi du Fils Unique. C’est dire à quel point nous sommes précieux aux yeux de Dieu !
C’est pour cette raison que Saint Léon au cinquième siècle osait dire : « Chrétien, rappelle-toi à quel chef tu appartiens et de quel corps tu es membre… Chrétien, prends conscience de ta dignité… »

 

EVANGILE – selon saint Jean 1, 35-42

En ce temps-là,
35 Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples.
36 Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit :
« Voici l’Agneau de Dieu. »
37 Les deux disciples entendirent ce qu’il disait,
et ils suivirent Jésus.
38 Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient,
et leur dit :
« Que cherchez-vous ? »
Ils lui répondirent :
« Rabbi – ce qui veut dire : Maître -, où demeures-tu ? »
39 Il leur dit :
« Venez, et vous verrez. »
Ils allèrent donc,
ils virent où il demeurait,
et ils restèrent auprès de lui ce jour-là.
C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).
40 André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples
qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus.
41 Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit :
« Nous avons trouvé le Messie» – ce qui veut dire : Christ.
42 André amena son frère à Jésus.
Jésus posa son regard sur lui et dit :
« Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Képhas »
– ce qui veut dire : « Pierre ».

« L’AGNEAU DE DIEU » DANS L’ANCIEN TESTAMENT
Jean-Baptiste prêche aux abords du Jourdain, et ce jour-là il est accompagné de deux de ses disciples, André, et un autre, dont nous ne saurons pas le nom : certains pensent qu’il s’agit peut-être de l’apôtre Jean lui-même ; voyant Jésus, Jean-Baptiste dit à ses disciples : « Voici l’Agneau de Dieu » et il n’en faut pas plus pour que les deux disciples quittent leur maître (Jean-Baptiste) pour se mettre à suivre Jésus.
Saint Jean raconte : « Les deux disciples entendirent cette parole, et ils suivirent Jésus ». On peut en déduire que l’expression « Agneau de Dieu » était habituelle. Je m’arrête donc sur ce titre « d’agneau de Dieu » appliqué à Jésus.
Pour des hommes qui connaissaient bien l’Ancien Testament, ce qui est le cas des disciples de Jean-Baptiste, l’expression « agneau de Dieu » pouvait évoquer quatre images très différentes.
Premièrement, on pouvait penser à l’agneau pascal : le rite de la Pâque, chaque année, rappelait au peuple que Dieu l’avait libéré ; la nuit de la sortie d’Egypte, Moïse avait fait pratiquer par le peuple le rite traditionnel de l’agneau égorgé, mais il avait insisté : « Désormais, chaque année, ce rite vous rappellera que Dieu est passé parmi vous pour vous libérer. Le sang de l’agneau signe votre libération. »
Deuxièmement, le mot « agneau » faisait penser au Messie dont avait parlé le prophète Isaïe : il l’appelait le Serviteur de Dieu et il le comparait à un agneau : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche. » (Is 53,7). D’après Isaïe, le Serviteur de Dieu, le Messie subissait la persécution et la mort (c’est pour cela que le prophète parlait d’abattoir), mais ensuite il était reconnu comme le sauveur de toute l’humanité : Isaïe disait : « Voici que mon serviteur triomphera, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême. » (Is 52,13)
Troisièmement, l’évocation d’un agneau, cela faisait penser à Isaac, le fils tendrement aimé d’Abraham. Or Abraham avait cru un moment que Dieu exigeait la mort d’Isaac en sacrifice. Et il était prêt à accomplir ce geste que nous trouvons horrible, parce qu’à son époque, d’autres religions le demandaient. Et, quand Isaac avait posé à son père la question « mais où est donc l’agneau pour l’holocauste ? », Abraham avait répondu : « C’est Dieu qui pourvoiera à l’agneau pour l’holocauste, mon fils ». Et, Abraham ne croyait pas si bien dire : car au moment où il allait offrir son fils, Dieu avait arrêté son geste, comme chacun sait, en lui disant « ne porte pas la main sur l’enfant ». Et il avait lui-même désigné à Abraham un animal pour le sacrifice. Et depuis ce jour-là, en Israël, on a toujours su que Dieu ne veut à aucun prix voir couler le sang des hommes.
Enfin, quatrièmement, en entendant Jean-Baptiste parler d’un agneau, les disciples ont peut-être pensé à Moïse ; car les commentaires juifs de l’Exode comparaient Moïse à un agneau : ils imaginaient une balance : sur l’un des deux plateaux, il y avait toutes les forces de l’Egypte rassemblées : Pharaon, ses chars, ses armées, ses chevaux, ses cavaliers. Sur l’autre plateau, Moïse représenté sous la forme d’un petit agneau. Eh bien, face à la puissance des Pharaons, c’étaient la faiblesse et l’innocence qui l’avaient emporté.
JESUS, L’AGNEAU DE DIEU
Nous ne savons évidemment pas ce que Jean-Baptiste avait en vue lorsqu’il a comparé Jésus à un agneau ; mais, lorsque, bien longtemps après, l’évangéliste Jean rapporte la scène, il nous invite à rassembler toutes ces images différentes ; à ces yeux, c’est l’ensemble de ces quatre images qui dessine le portrait du Messie. Tout d’abord, il est le véritable « agneau pascal », car il libère l’humanité du pire esclavage, celui du péché. Il ôte le péché du monde, ce qui pourrait se traduire « il répand l’amour sur le monde », il réconcilie l’humanité avec Dieu.
Deuxième facette de sa personne, il mérite bien le titre de Serviteur de Dieu puisqu’il accomplit la mission fixée au Messie, celle d’apporter le salut à l’humanité ; et comme le serviteur souffrant décrit par Isaïe, il a connu l’horreur et la persécution (c’est la croix) puis la gloire (et c’est la Résurrection).
Troisièmement, Saint Jean nous invite à voir en Jésus un nouvel Isaac. Lui aussi est un fils tendrement aimé totalement offert et disponible à la volonté du Père. Comme le dit la lettre aux Hébreux (en reprenant le psaume 39/40 : « En entrant dans le monde, le Christ dit : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande… alors j’ai dit : Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté. » (He 10,5-6).
Enfin, quatrièmement, vous vous souvenez que la petitesse de Moïse face aux forces de Pharaon était comparée à celle d’un agneau. Et, grâce à Dieu, le petit avait réussi à conquérir sa liberté et celle de son peuple. L’image s’applique tout aussi bien à Jésus, le « doux et humble de cœur  », comme il le disait lui-même.
Les événements de la vie, la mort et la Résurrection du Christ accompliront donc encore mieux que Jean-Baptiste ne pouvait l’entrevoir ce mystère de l’agneau victime et pourtant triomphant ; comme le dit Saint Pierre dans sa première lettre : « Vous avez été rachetés (c’est-à-dire libérés) de la vaine manière de vivre héritée de vos pères, par le sang précieux, comme d’un agneau sans défaut et sans tache, celui du Christ… » (1 P 1,18-19). Et ici, comme on le sait, « sang » veut dire « vie offerte ».
————————
Complément
On sait à quel point l’image de l’agneau était importante dans la méditation de Jean, l’auteur de l’Apocalypse.

ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), ECRIVAIN FRANÇAIS, L'ISOLEMENT, LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

L’isolement, un poème de Lamartine

L’isolement

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Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;

Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;

Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes

Où l’étoile du soir se lève dans l’azur

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,

Le crépuscule encor jette un dernier rayon,

Et le char vaporeux de la reine des ombres

Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,

Un son religieux se répand dans les airs,

Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente

N’éprouve devant eux ni charme ni transports,

Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :

Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,

Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,

Je parcours tous les points de l’immense étendue,

Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,

Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,

D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;

En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,

Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,

Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;

Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,

Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,

Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;

Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,

Et ce bien idéal que toute âme désire,

Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,

Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !

Sur la terre d’exil pourquoi restè-je encore ?

Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

Alphonse de Lamartine (1790-1869)

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Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine est un poète, romancier, dramaturge et prosateur en même temps qu’un homme politique français. Il est l’orateur d’exception qui proclame et dirige la Deuxième République et l’une des plus grandes figures du romantisme en France.

Alphonse de Lamartine naît dans une famille de petite noblesse attachée au roi et à la religion catholique à Mâcon : il passe son enfance en Bourgogne du sud, en particulier à Milly. Après un temps en collège à Lyon, il poursuit son éducation à Belley, où il rencontre Aymond de Virieu, avec lequel il fait plus tard un voyage en Italie, celui que Lamartine évoque dans le sensible roman de « Graziella« .

En octobre 1816, il rencontre Julie Charles à Aix-les-Bains et vit avec elle un amour tragique puisque Julie meurt en décembre 1817. Il écrit alors les poèmes des Méditations poétique  (parmi lesquels le célèbre poème Le Lac) dont le recueil est publié en 1820 et obtient un grand succès.

Alphonse épouse Marianne-Elisa Birch, une jeune Anglaise, en 1820, et occupe des fonctions de secrétaire d’ambassade en Italie avant de démissionner en 1830. Il publie alors d’autres poèmes comme, en 1823, les Nouvelles Méditations poétiques et La Mort de Socrate, ou, en juin 1830, les Harmonies poétiques et religieuses après avoir été élu à l’Académie française en 1829 au fauteuil 7.

En 1830, il entre en politique et se rallie à la Monarchie de juillet mais échoue à la députation. Il voyage alors en Orient visite la Grèce, le Liban et les lieux saints du christianisme. En 1833, il est élu député et le restera jusqu’en 1851 : il évolue du royalisme au républicanisme et prononce des discours remarqués et joue un rôle important au moment de la Révolution de 1848 mais se retire de la politique après sa lourde défaite lors de l’élection présidentielle qui porte au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

Lourdement endetté, il doit vendre Milly en 1860 et écrire des œuvres alimentaires comme de nombreuses compilations historiques (peu solides aux yeux des historiens d’aujourd’hui) ou son Cours familier de littérature (1856-1869) à côté de textes plus réussis mais mineurs comme « Le Tailleur de pierre de Saint-Point (1851). Son dernier grand poème La Vigne et la Maison est écrit en 1857.

Il repose dans le caveau familial à Saint-Point (Saône et Loire).

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Les mots qui disent la peste

DES MOTS POUR DIRE LA PESTE

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Peter Bruegel l’Ancien, Le triomphe de la mort

Billet de santé

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En 1720, les attestations de déplacement existaient déjà pour lutter contre la peste

Ce laissez-passer établi publié au 18e siècle en pleine épidémie de peste, qui présente d’intéressantes similitudes avec les actuelles attestations de déplacement liées au coronavirus.

Au 18e siècle, la peste de Marseille a causé la mort de plus de 100.000 personnes. Ce  laissez-passer du 18e siècle… qui ressemble en plusieurs points à l’attestation dérogatoire de déplacement obligatoire en cette période de confinement.

‎Daté du 4 novembre 1720, ce document a été rédigé alors que sévissait dans le sud de la France une épidémie de peste, dite peste de Marseille qui fit plus de 100.000 victimes. C’est l’une des dernières grandes épidémies que connaît la France, excepté la grippe espagole de 1918. Ce sauf-conduit autorise Alexandre Coulomb, consul de 28 ans «de taille médiocre et aux cheveux châtains», à quitter Remoulins (Gard) «où il n’y a aucun soupçon de mal contagieux» pour se rendre à Blauzac (Gard). Le signataire, le juge-consul Fabre, «prie ceux qui sont à prier» de laisser librement circuler le jeune homme.

Comme l’attestation dérogatoire de déplacement actuellement en vigueur, ce formulaire est en partie imprimé, en partie manuscrit. La précision des informations présentes sur ce laissez-passer – taille et couleur de cheveux d’Alexandre Coulomb – peut s’expliquer par la nécessité d’identifier de façon claire son propriétaire.

Bien plus qu’aujourd’hui, ce certificat illustré par les armes de la ville de Remoulins était en effet essentiel pour la personne qui le portait. Aux 18è siècle la répression étant très stricte, il fallait un sauf-conduit émanant d’une autorité pour se déplacer. L’Etat se montre déjà soucieux de surveiller tout un chacun et même, hors épidémie on ne rendrait pas facilement dans une ville : ceci montre que l’Etat est déjà en train de surveiller les individus.

Le bureau de santé

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Bureau de santé sur le Vieux Port, construit en 1719.

Un bureau de santé est créé à Marseille. Sa date de création est inconnue mais forcément avant 1622 car un texte du Parlement de Provence du  daté de cette année fait référence à cet établissement. Ce bureau, renouvelé chaque année par le conseil de ville, est composé de quatorze intendants bénévoles choisis parmi les négociants, marchands et anciens capitaines de vaisseau. La présidence est assurée à tour de rôle chaque semaine par l’un des intendants qui prend le nom d’intendant semainier. Pour assurer une bonne coordination entre le conseil municipal et le bureau de santé, les deux échevins à la sortie de leur charge font partie de droit du bureau de santé, ce qui porte le nombre total de ses membres à seize. Ils sont assistés dans leur tâche par un personnel nombreux : secrétaires, commis, etc. Un médecin et un chirurgien sont attachés à cet établissement

Le siège du bureau de santé se trouve d’abord sur un ponton flottant basé près du fort Saint-Jean, puis à la consigne sanitaire, bâtiment construit à partir de 1719 sur les plans d’Antoine Mazin au pied du fort Saint-Jean. Ce bâtiment est toujours visible.

Les démarches sont strictes : le capitaine d’un vaisseau en provenance du Levant laisse son navire à l’île de Pomègues et se rend en barque au bureau de santé pour présenter la patente qui lui a été délivrée et selon le type de celle-ci, le bureau de santé décide de la durée de la quarantaine à appliquer aux marchandises et aux personnes.

Croque-mort

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Le Joseph Stevens (1819-1892) : Croque-mort, huile sans date (singe déguisé en croque-mort)croque-mort (ou « croque-morts ») ou croquemort est le surnom populairement donné aux employés des pompes-funèbres chargés de la mis en bière des défunts et de leur transport au cimetière. Le mot apparaît vers la fin du XVIIIè siècle, juste avant la Révolution française. Dans l’imaginaire collectif le croquemort est un personnage sinistre et lugubre, voire porteur de malheur ce qui ne correspond plus avec la réalité d’un croque-mort, assistant funéraire.

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Pince à cadavre, MVM 2004 6 10 23

Origine de l’appellation

L’origine du nom vient des épidémies de peste au Moyen-Âge pendant lesquelles les nombreux morts étaient rassemblés avec des crochets (crocs), ou à une ancienne pratique consistant à mordre l’orteil d’un défunt pour s’assurer de son décès par son manque de réaction, ce terme n’apparaît dans les textes écrits qu’en 1788. Mais aussi, contrairement à la légende l’origine du mot croque-mort ne viendrait pas de la pratique de croquer un orteil pour vérifier que la personne est bien décédée. Ce mot attesté en 1788 provient vraisemblablement de l’utilisation du mot « croquer » dans le sens subtiliser, faire disparaître, lors de la mise en bière.

En Belgique, et jusqu’il y a environ 50 ans, les employés des pompes-funèbres, pour s’assurer de la mort d’une personne et dans la hantise d’enterrer un vivant, mordaient le petit doigt du défunt; d’où le nom de « croque-mort ».

Il semble que l’expression signifie que les employés des pompes-funèbres « croquent » (mangent) les morts en leur subtilisant bijoux et valeurs avant de les faire disparaître d’abord dans un cercueil puis sous terre. Cette interprétation est à rapprocher du mot sarcophage, cuve destinée à recevoir un cadavre, dont l’étymologie grecque (sarcos désignant la chair et phagein l’action de manger, dévorer) se traduit littéralement par « mangeur de chairs ».

Lazaret

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Le Lazzarreto-Vecchio de Venise

Le lazaret était un établissement de mise en quarantaine des passagers, équipages et marchandises en provenance de ports où sévissait la peste. De nos jours en France, le mot désigne aussi quelques lieux-dits sur le littoral méditerranéen où un lazaret, aujourd’hui disparu, avait été établi (Nices, Sète, Marseille).

Étymologie et histoire

Le mot « lazaret », désignant un hôpital, tirerait son origine du nom de « Lazare», protagoniste d’une parabole de l’Evangile selon saint Luc.

En effet, dans un enseignement sur la charité, Jésus  décrit l’histoire d’un pauvre nommé Lazare, et d’un mauvais riche : le pauvre, couvert d’ulcères et mourant de faim, vit dans la rue, à la porte de la demeure du riche. Il aurait bien voulu se rassasier des miettes de nourriture qui tombaient de la table du riche, mais personne ne lui en donnait. Le pauvre mourut et  il fut emporté au Ciel. Le riche mourut aussi et on l’enterra. Mais, dans l’Au-delà, il se retrouva en Enfer et connut souffrances et tourments car il ne s’était pas préoccupé du sort du pauvre qui était à sa porte.

Au Moyen Âge, ce Lazare si populaire, dont la geste était racontée dans les sermons, les fresques, la statuaire et les vitraux, est devenu « saint Lazare ». Comme il était malade et couvert d’ulcères, il est devenu le patron des ladres : d’où, à cette époque, les nombreuses ladreries ou maladreries où vivaient à l’écart, reclus, les lépreux, qui éloignaient les gens avec leur crécelle ou leur clochette, car la lèpre était autrefois supposée contagieuse et était alors tellement répandue que toutes les villes avaient leur maladrerie et, encore aujourd’hui, tous les lieux-dits Saint-Lazare font allusion à d’anciennes léproseries disparues.

Saint Lazare (ou saint Ladre) était quelquefois appelé « le Bon Malade » (sans doute par corruption du mot « maladie » ? ou par opposition au « mauvais riche » ?) : et c’est ainsi que sont parfois désignés les lépreux dans les textes anciens.

Le premier État à instituer la quarantaine par la loi, pour le bon fonctionnement des hôpitaux et ainsi prévenir la contagion potentiellement liée à son commerce, est la république de Venise, au xve siècle : le premier lazaret est fondé sur une île, appelée depuis Lazzaretto Vecchio , à proximité de la ville-État, en 1423..

Un décret du duc Charles III de Lorraine daté du 2 avril 1562 autorise « les bons malades de la Madeleine encore qu’ils ne soient de la paroisse de Nancy ou de Saint-Dizier à participer aux aumônes qui se distribuent les dimanches, jeudis et vendredis de chaque semaine ». Dans les campagnes, il existe encore des sources portant le nom de « fontaines du Bon Malade » et qui devaient être réservées jadis aux lépreux.

Étaient désignés comme ladres, aussi, les avares, car l’avarice (ou ladrerie) était considérée comme la « lèpre de l’âme ».

Par la suite, on appela « lazaret », tout établissement où l’on mettait en quarantaine les malades contagieux (lèpre, peste ou choléra)

Outre la lèpre, contre laquelle on invoquait saint Ladre, l’autre grand fléau du Moyen Âge était la peste. Le patron des pestiférés est saint Roch,  d’où le nom d’hôpital Saint-Roch donné aux établissements de soins aux pestiférés. Pour des raisons analogues, d’autres établissements ayant même destination furent placés sous le vocable de Saint-Louis, comme à Paris, ce roi étant supposé mort de la peste devant Tunis.  

À Marseille, l’agrandissement du port à partir du milieu du xixe siècle entraîna la destruction du premier lazaret, fondé en 1526 et qui fonctionna pendant plus de deux siècles. Peu de temps avant (entre 1823 et 1828) avait été bâti sur l’île Ratonneau un lazaret baptisé hôpital Caroline. Ce lazaret présentait l’avantage d’être plus éloigné de la ville et répondait mieux aux prescriptions de l’hygiène. Un port de quarantaine ne tarda pas à être établi entre les îles Pomègues et Ratonneau par la construction d’une digue.

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Plan de Lazaret, dit les Infirmeries, 18éme siécle

En allemand et en russe, ce mot signifie « hôpital militaire» ou « infirmerie de campagne ». En anglais, le mot d’origine vénitienne lazaretto est utilisé pour désigner un lazaret, tandis que le mot pest house désigne une maison de quarantaine située ailleurs que dans un port.

Médecin de peste

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Médecin durant une épidémie de peste à Rome au XVIIe siècle (gravure de Paul Fürst, 1656) : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles   de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette. Le surnom « Doctor Schnabel » signifie « Docteur bec ».

Un médecin de peste, appelé aussi docteur de peste, était un médecin spécialisé dans la prise en charge de la peste bubonique.  Engagés et payés par les villes touchées par l’épidémie pour s’occuper des riches et des pauvres, ce sont rarement des médecins ou des chirurgiens expérimentés formés à traiter cette maladie, mais le plus souvent des médecins de second ordre sans grande réussite professionnelle, ou de jeunes médecins essayant de s’établir, car leur contact avec les pestiférés entraîne un taux de mortalité élevé parmi eux. Au XVIIè et au XVIIIè siècle, certains médecins portent un masque en forme de long bec blanc recourbé (ce bec de corbin fait qu’ils sont alors comparés à de lugubres vautours) rempli d’herbes aromatiques conçues pour les protéger de l’air putride selon la théorie des miasmes de l’époque.

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Habits d’un médecin, du garde de santé et d’un chirurgien durant la peste de 1720, lithographie, Coll.Musée du vieux Marseille

 Histoire

Le pape Clément VI engage plusieurs médecins de la peste pendant la Peste noire en 1347 pour assister les malades d’Avignon. À cette occasion il leur accorde le privilège de réaliser des autopsies dans l’espoir de découvrir la cause du mal et sa thérapeutique.

La communauté des docteurs de peste est privilégiée : la ville d’Ovieto embauche Matteo fu-Ange en 1348 pour des honoraires 4 fois plus élevés qu’en temps normal (50 florins par an). Lorsque Barcelone dépêche deux médecins de peste à Tortosa en 1650, des bandits les capturent en route et demandent une rançon payée par la ville de Barcelone.

Costume

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Certains médecins de peste portent un costume spécifique, bien que des sources graphiques montrent une grande variété de vêtements non spécifiques.

Charles Delorme, premier médecin de Louis XIII, imagine en 1619 un costume protecteur : « le nez long d’un demi pied (16 cm) en forme de bec, rempli de parfums n’a que deux trous, un de chaque côté à l’endroit des ouvertures du nez naturel ; mais cela peut suffire pour la respiration et pour porter avec l’air qu’on respire l’impression des drogues renfermées plus avant le bec. Sous le manteau, on porte des bottines, faites de maroquin (cuir de bouc et de chèvre) du levant, des culottes de peau unie qui s’attachent aux dites bottines et une chemisette de peau unie, dont on renferme le bas dans les culottes, le chapeau et les gants sont aussi de même peau… des bésicles sur les yeux ». La tunique en lin ou en toile cirée et le cuir constituent sans doute une carapace contre les puces, protection se révélant efficace à l’usage, découverte empirique car ce mode de transmission n’est pas encore connu à l’époque. D’abord utilisé à Paris, son usage se répand ensuite dans toute l’Europe. Des épices et herbes aromatiques (thym, matières balsamiques, ambre, mélisse, camphre, clous de girofle, laudanum, myrrhe, pétales de rose, styrax, vinaigre des quatre voleurs) sont tassées ou imprègnent des éponges qui sont enfilées à l’intérieur du nez le plus souvent en carton bouilli ou en cuir. Les médecins de la peste utilisaient une baguette de bois pour examiner leurs patients sans contact direct ou pour tenir les gens à distance.

Agents testamentaires et de la santé publique

Les médecins ont servi comme officiers de santé publique (à l’instar des chirurgiens-barbiers et des apothicaires) pendant les périodes d’épidémies. Dirigés par des commissaires de santé (capitaines ou prévôts de santé), leur tâche principale, en plus de prendre soin des victimes de la peste, est l’enregistrement des décès dus à la peste. Enregistrement d’abord épisodique puis systématique dès le XVIIè siècle à Londres dans les Bills of Mortality (registres de mortalité). Leur action a ainsi contribué à la naissance de la statistique sanitaire.

Assistant souvent aux agonies, il lui arrive de conseiller le patient et devenir l’exécuteur testamentaire. Après le Moyen Âge, la nature de la relation entre le médecin et le patient est régie par un code d’éthique de plus en plus complexe pour éviter les abus et escroqueries, notamment en ce qui concernait le legs.

Méthodes

Ces médecins, imprégnés de la théorie des humeurs d’Hippocrate, , pratiquent des saignées et d’autres remèdes magiques comme placer des grenouilles sur les bubons  afin de « rééquilibrer les humeurs ». Ils utilisent une baguette (verge blanche ou rouge dite canne de saint Roch)  pour examiner les malades ou des pinces à long manche pour les opérer à distance (ouverture ou cautérisation des ganglions infectés). Pendant une épidémie, ils sont tenus à l’écart de la population et peuvent également être soumis à quarantaine.

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Mallette de médecin, collection du Musée d’Histoire de Marseille

Médecins de peste connus

Michel de Nostredame, dit Nostradamus dont les conseils sont d’éliminer les cadavres infectés, de ventiler les maisons avec de l’air frais, de boire de l’eau propre et potable ou du jus de cynorrhodon (source de vitamine C). Dans son Traité des fardemens, il recommande de ne pas saigner le patient.

Guy de Chauliac, médecin et chirurgien français, engagé par les papes à Avignon pour soigner les malades de la peste.

Giovanni de Ventura, engagé par contrat comme médecin de peste par la ville italienne de Pavie en 1479. .

Niall-O-Glacain, médecin irlandais qui gagne le respect profond de l’Espagne, de la France et de l’Italie pour son courage dans le traitement de nombreuses victimes de la peste.

Paracelse soigne la peste, mais dans son Traité de la peste, il continue à colporter les croyances populaires de l’époque

Ambroise Paré combat l’épidémie de peste à Lyon en 1564 et rédige en 1568 un Traité de la peste, de la petite vérolle et rougeolle.

Jean Bauhin, médecin officiel de la peste à Genève en 1570, avec la « gaule en main ».

Mur de la peste

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Mur de la peste entre Lagnes et Fontaine de Vaucluse.

Le mur de la Peste est un rempart édifié dans les monts de Vaucluse afin de protéger le Comtat Venaissin de la peste qui frappa Marseille et une partie de la Provence en 1720-1722.

S’étirant sur 27 kilomètres, il est bâti en pierre sèche. Le long de ce mur, des guérites en pierre sèche accueillaient des gardes.

C’est l’architecte, ingénieur et cartographe carpentrassien Antoine d’Allamand qui en définit le tracé, comme il l’indique lui-même dans son Mémoire des ouvrages que j’ai faits et ordonnés depuis 1700 conservé à la bibliothèque Inguimbertine :

« En 1720 je traçois depuis Saint-Hubert jusques à Saint-Ferreol les limites entre le Comtat Venaissin et la Provence, une ligne de 18 000 toises dont 6 000 toises faites avec un parapet de terre et un fossé au devant, et 2 000 toises avec des murs faits en pierre sèche.
En 1720 (j’ai fait) le plan de cette ligne depuis Saint-Hubert jusques à Saint-Ferréol et de là en suivant la Durance jusques à son embouchure dans le Rhône et en remontant le Rhône jusques à Avignon dont la longueur est de 14 lieues. »

Les patentes

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Extrait du registre de patente de santé, MHM

Chaque navire faisant escale dans un port du Levant se voit délivrer une patente, certificat délivré par les consuls des ports orientaux aux capitaines des vaisseaux souhaitant rentrer en France, qui précise l’état sanitaire de la ville. On distingue trois types de patentes :

la patente nette lorsque rien de suspect n’existe dans la région au moment du départ du vaisseau ;

la patente suspecte lorsque règne dans le pays une maladie soupçonnée pestilentielle ;

la patente brute lorsque la région est contaminée par la peste.

En cas de patente nette la durée de la quarantaine est ordinairement de dix-huit jours pour les personnes, vingt-huit pour le navire et trente-huit pour la cargaison. Ces périodes sont portées respectivement à vingt-cinq, trente et quarante si la patente est suspecte et trente-cinq, cinquante et soixante si la patente est brute.

Peste

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La peste est une anthropozoonose,  c’est-à-dire une maladie commune  aux humains et aux animaux. Elle est causée par le bacille Yersinia pestis, découvert par Alexandre Yersin de l’Institut Pasteur en 1894. Ce bacille est aussi responsable de pathologies pulmonaires de moindre gravité chez certains petits mammifères et animaux de compagnie (on parle dans ce cas de peste sauvage).

En raison des ravages qu’elle a causés, surtout au Moyen Âge, la peste a eu de nombreux impacts sur l’économie, la religion et les arts. Ainsi la peste noire de 1347-a profondément marqué l’Europe en éliminant 25 % à 50 % de ses habitants ; dans le royaume de France la population a chuté de 38 %, soit 7 millions de victimes sur les 17 millions de Français de l’époque. Cependant plusieurs épidémies de maladies inconnues à forte mortalité ont pu être qualifiées de peste par les chroniqueurs de l’époque. Par analogie, d’autres maladies à forte morbidité pour d’autres espèces sont également nommées peste, comme la peste aviaire, celle du canard, celle du porc. Elles n’ont pour la plupart rien à voir avec la peste humaine, qui peut prendre trois formes : peste bubonique, peste pneumonique et peste septicémique.

Étymologie

Le terme peste apparaît en moyen français au xve siècle (vers 1460, ou en 1475). Il dérive du latin pestis signifiant d’abord « fléau » au sens propre (l’outil ou l’arme de guerre qui sert à battre ou à frapper) et aussi, au sens figuré, toutes les calamités, ruines et destructions, dont toute épidémie à forte mortalité (pestilence ou « maladie contagieuse, épidémie »).

En ancien français, il existait déjà le terme pester apparu au XIIè siècle, à partir du latin vulgaire pistare pris pour pinsare « piler, broyer ». L’ancien français pester a pour sens 1) broyer, pétrir 2) piétiner, fouler 3) battre. L’ancien français pestel est le pilon, la massue, le haut du bras qui servent à frapper. De la même famille sont les termes d’ancien français pestrir « pétrir » et pestrin « pétrin »

L’ancien français pestilance (pestilence) apparu en 1120, du latin pestilentia, signifie « maladie pestilentielle », fléau ou calamité, carnage ou défaite, ainsi que toute odeur infecte (en particulier celle d’un champ de bataille couvert de cadavres).

Les origines du terme latin pestis sont obscures ou incertaines. Il n’existe pas d’équivalent en grec ancien. Plusieurs termes grecs recouvrent les sens déjà mentionnés comme epidemios « sur le peuple » (epi et demos) ; nosos « maladie » ; phtoros « ruine, destruction » ; loimos « fléau ». Tous ces termes sont utilisés par Thucydide pour désigner « la peste d’Athènes » (le texte grec original n’a pas de titre).

Le terme latin plaga (le coup et son résultat) a donné le français plaie et l’anglais plague (peste). Dans la Septante, traduction de la Bible hébraïque en grec ancien, les juifs grecs d’Alexandrie utilisent le terme loimos pour chacune des 10 plaies d’Egypte en français, the 10 plagues of Egypt en anglais.

Le sens moderne du terme peste se précise progressivement à partir du xvie siècle jusqu’à la fin du xixe siècle (découverte de la bactérie causale).

Bactériologie

Dans le règne des bactéries, Yersinia pestis est un coccobacille de 0,5 à 0,8 μm de largeur sur 1 à 3 μm de longueur, sans motilité, capsulé, Gram négatif, aéro-anaérobie facultatif, appartenant à la famille des Enterobacteriaceae. Il présente une coloration bipolaire en présence des colorants Wright, Giemsa et Wayson et se développe sur des milieux de culture standards en deux jours à 28 °C.

Ce germe est résistant, il reste virulent plusieurs jours dans un organisme en putréfaction. Il est sensible à la chaleur et à la dessiccation (il ne résiste pas longtemps à la lumière solaire), mais il résiste au froid.

Il possède plusieurs facteurs de virulence qui lui permettent de survivre chez l’humain en utilisant les nutriments des cellules hôtes et en empêchant la phagocytose et d’autres mécanismes de défense.

Réservoirs et vecteurs

La peste est d’abord une zoonose affectant surtout les rongeurs. Si l’unanimité est faite sur le modèle général rongeurs-puces-humains, de nombreux problèmes de détail (espèces exactes en cause, modalités et mécanismes…) restent controversés et en cours de discussion.

 Réservoirs

La peste aurait le paradoxe d’être conservée par des espèces qu’elle détruit. Les rongeurs sensibles (qui meurent de peste en moins d’une semaine) compensent cette mortalité par un « turn-over » particulièrement élevé : les rats se reproduisent à l’âge de 4 mois, les rattes ont environ 4 portées par an, chaque portée étant de 6 petits en moyenne.

La peste se répartit en foyers naturels d’endémies animales ou enzooties, plus ou moins permanentes, avec des alternances d’épidémies animales ou épizooties et des phases muettes, principalement en Asie, Afrique et Amérique de l’Ouest.

 Peste tellurique

Il existe une peste tellurique, où la bactérie peut se conserver par le froid et se multiplier dans le sol. C’est particulièrement le cas dans les terriers de rongeurs après une épizootie de peste. Quand une région se repeuple de rongeurs, ils réoccupent les terriers vides et contractent à nouveau la maladie par inhalation ou ingestion lors du fouissement. Ce phénomène pourrait expliquer le caractère cyclique de la peste, après disparition apparente.

Peste selvatique ou sauvage

Le réservoir primaire de la peste est représenté par de très nombreux rongeurs sauvages, constituant un réservoir naturel permanent de la maladie. La nature exacte du réservoir animal principal diffère selon les régions du monde.

Dans ces foyers enzootiques, plus de 200 espèces ont été recensées, dont une quarantaine sont des réservoirs permanents, comme des marmottes (Asie Centrale), des gerbilles (Afrique du Sud) et meriones au Proche-Orient. Les spermophiles écureuils fouisseurs jouent aussi un rôle important en Russie du Sud-Est ; de même dans l’Ouest des États-Unis où l’on trouve aussi les chiens de prairie.

Les rongeurs sauvages hibernants, comme la marmotte, pourraient aussi expliquer la permanence de la maladie d’une année à l’autre. Ceux qui ont contracté la peste ne présentent pas de maladie durant l’hibernation, puis l’infection se réactive brutalement au réveil, entraînant la mort de l’animal.

La bactérie est alors transmise de rongeur à rongeur par piqûre de puce, les différentes espèces de rongeurs étant plus ou moins sensibles ou résistantes. Il y aurait des hôtes primaires principaux, plutôt résistants où la bactérie circule en permanence, et des hôtes secondaires sensibles qui amplifient et disséminent la maladie, en particulier les rongeurs péri-domestiques.

La mort de rongeurs sensibles déclenche un lâcher de puces qui peuvent infecter des hôtes vertébrés de voisinage, comme l’Homme, les lagomorphes (lapin, lièvre) et les carnivores (chien, chat…). Ces derniers peuvent aussi infecter l’humain par contact (si peau lésée) ou morsure d’un animal infecté.

 Peste péri-domestique ou rurale

La peste des rongeurs commensaux des humains est la principale source d’origine de la peste humaine ou peste urbaine. En Europe, les deux espèces responsables des épidémies historiques de peste humaine sont le rat noir   et le rat gris ou surmulot.

Le rat noir est originaire d’Asie du Sud-Est, il s’établit au Proche-Orient dans l’Antiquité et parvient en Méditerranée orientale et en Europe du sud à l’époque romaine. Le rat noir est un animal sédentaire, qui ne se déplace pas activement sur de longue distance. Il vit à proximité de l’homme. Adapté aux activités de l’homme, il vit surtout dans les greniers et à bord des navires. Il peut être transporté parmi les marchandises (sacs de grains, ballots de tissus…). Sensible à la peste, il sort de son trou pour mourir, et les chroniques orientales signalent souvent la mort de rats précédant la peste humaine.

Le rat noir a été progressivement évincé par le rat gris plus gros et plus robuste. Il est originaire d’Asie centrale et supplante le rat noir en Europe à partir de la Renaissance jusqu’au début du xixe siècle. Il est moins lié à l’homme, il sait nager et aime l’humidité, il peut vivre dans les caves et les égouts en zone urbaine, ou en terriers à la campagne. Cependant le rat gris est moins sensible à la peste et il ne sort pas de son trou pour mourir, limitant les cas de contact. Le remplacement du rat noir par le rat gris au xviiie siècle serait l’un des facteurs expliquant le déclin des épidémies en Europe pendant cette période.

Formes cliniques

En zone endémique, toute adénite suppurée doit faire évoquer un bubon pesteux. La peste s’exprime sous trois formes cliniques principales différentes, pouvant parfois se succéder dans le temps :

Peste bubonique

Forme la plus fréquente, la peste bubonique fait suite à la piqûre de la puce. La peste peut se déclarer d’abord chez les rongeurs qui meurent en grand nombre. Les puces perdant leur hôte recherchent d’autres sources de sang, et contaminent l’homme et les animaux domestiques par piqûre. Après une incubation de moins d’une semaine, apparaît brutalement un état septique avec fièvre élevée sans dissociation de pouls, frissons, vertiges, sensation de malaise.

Le bubon apparaît vers le 2e jour après le début fébrile, mais il peut être détecté dès les premières heures par la palpation. C’est une adénopathie   (ou ganglion augmenté de volume), satellite du territoire de drainage de la piqûre de l’ectoparasite.. Les aires ganglionnaires le plus souvent touchées sont l’aire inguinale (pli de l’aine) ou crurale (haut de la cuisse), plus rarement axillaire voire cervicale. Il est d’abord sensible, inflammatoire, puis de plus en plus douloureux à mesure qu’il grossit.

Des signes de déshydratation et de défaillance neurologique vont accélérer l’évolution de la maladie vers une mort en moins de sept jours en l’absence de traitement efficace. On estime entre 20 et 40 % le nombre de malades qui vont guérir spontanément après un temps de convalescence assez long.

Peste septicémique

Cette forme constitue 10 à 20 % des pestes. La peste septicémique est la plupart du temps une complication de la peste bubonique, due à une multiplication très importante des bacilles dans la circulation sanguine. Cette variété de peste apparaît quand les défenses des ganglions lymphatiques et les autres types de défense sont dépassés (peste septicémique secondaire). Le bubon peut être absent, le germe se multipliant immédiatement dans le sang (peste septicémique primaire). Il s’agit d’une forme mortelle sans traitement, mais non contagieuse.

Peste pneumonique ou pulmonaire

Forme plus rare que la peste bubonique, c’est la forme la plus dangereuse car très contagieuse. La peste pneumonique ou pulmonaire survient quand le bacille pénètre directement dans l’organisme par les poumons  ou par complication pulmonaire d’une peste septicémique (peste pulmonaire secondaire). Les humains sont contaminés, et contaminent, par les crachats  et les projections microscopiques (toux, postillons) contenant le germe.

Après une période d’incubation de quelques heures à deux jours, s’installe une pneumopathie   aiguë sévère avec état septique. Même avec un traitement antibiotique approprié, cette forme de peste est souvent mortelle en quelques jours par œdème pulmonaire ou défaillance respiratoire.

Autres formes

La peste pharyngée survient après consommation d’aliments contaminés par Yersinia pestis. Elle se présente comme une pharyngite avec amygdalite, une fièvre élevée, une toux sèche, et une lympadénite (inflammation des ganglions du cou).

 Mesures de protection de santé publique

La peste est une maladie à potentiel épidémique qui justifie un diagnostic précoce et exige une déclaration aux autorités sanitaires nationales et internationales.

En France, la peste fait partie des maladies infectieuses à déclaration auprès des agences régionale de santé. D’après le plan Biotix de la Direction générale de la Santé  française, les mesures de protection à prendre consistent à :

porter un diagnostic précoce ;

déclarer très rapidement aux autorités sanitaires la suspicion d’un cas de peste ;

lancer une enquête épidémiologique pour identifier la source et les personnes exposées ;

hospitaliser tout malade symptomatique dans une structure médicalisée, particulièrement ceux qui sont atteints de formes respiratoires ;

limiter les déplacements pour éviter l’extension de l’épidémie ;

administrer une antibioprophylaxie par cyclines, rifampicine ou streptomycine aux sujets en contact.

La désinsectisation et la lutte contre les réservoirs animaux (dératisation obligatoire des navires) sont déterminantes dans la prévention d’une épidémie. Dans les parcs naturels aux États-Unis, des panneaux préviennent les promeneurs d’éviter tout contact avec les rongeurs.

 Histoire

 Le terme de « peste »

Dans l’Antiquité, le terme de « peste », ou ses équivalents, ne désigne pas nécessairement la maladie aujourd’hui nommée peste, ni même une autre maladie spécifique. Il pouvait s’appliquer à un évènement catastrophique, frappant une cité entière, constituant en lui-même un concept culturel allant au-delà du concept de maladie. La peste, c’est ce contre quoi la religion et la médecine sont impuissantes, ce par quoi la Cité est mortelle sans défense possible. Au cours du temps, le terme peste désigne toute maladie mortelle, en grand nombre, en même temps, en un même lieu.

La première pandémie de peste reconnue avec certitude (du point de vue médical moderne) est la peste de Justinien (seconde moitié du vie siècle). Toutefois, la maladie existait certainement avant cette date.

 Origine de la peste

Yersinia pestis serait issu de Yersinia pseudotuberculosis, la divergence datant de moins de 20 000 ans. Y. pseudotuberculosis est une bactérie à transmission féco-orale (infection intestinale modérée), elle aurait acquis des éléments génétiques modifiant son mode de transmission (voie sanguine, et vecteur puce). Une étude de 2015 révèle que la peste était déjà endémique en Eurasie, il y a 5 000 ans, dès l’âge de bronze, mais avec un bacille moins pathogène. Des études récentes ont montré que l’ADN de la peste peut être détecté dans la pulpe des dents des premiers squelettes de l’âge de bronze en Europe. Jusqu’à 8 % des squelettes étudiés hébergent ce qui était probablement la bactérie qui a causé leur mort.

L’hypothèse majoritaire place l’origine de la peste dans son foyer d’Asie centrale. Une étude a montré que la maladie sévissait déjà dans le voisinage de la Chine, où l’ancêtre commun des bacilles actuels serait à rechercher il y a plus de 2 600 ans.

Description historique

La peste est nommée depuis l’Antiquité. Selon J.-N. Biraben, les médecins décrivent correctement la peste à partir du xve siècle et ne la confondent plus avec aucune autre affection.

Au vie siècle, Grégoire de Tours écrit :

« … on compta, un dimanche, dans une basilique de Saint-Pierre, trois cents corps morts. La mort était subite ; il naissait dans l’aine ou dans l’aisselle une plaie semblable à la morsure d’un serpent  ; et ce venin agissait tellement sur les hommes qu’ils rendaient l’esprit le lendemain ou le troisième jour ; et la force du venin leur ôtait entièrement le sens. »

Plus tard au xvie siècle, Nicolas de Nancel en donne la description suivante :

« Or donques la peste est une fièvre continue, aiguë et maligne, provenante d’une certaine corruption de l’air extérieur en un corps prédisposé : laquelle étant prise par contagion se rend par même moyen communicable & contagieuse : résidente aux trois parties nobles ; accompagnée de très mauvais & très dangereux accidents, & tendante de tout son pouvoir, à faire mourir l’homme, voire tout le genre humain. »

Selon les auteurs anciens, les épidémies de peste peuvent s’annoncer par des signes précurseurs : comètes, éclipses, tremblements de terre, orages violents, vol inhabituel des oiseaux, nuages en forme de cercueil, épidémies bénignes, réveil douloureux des cicatrices buboniques d’anciens pestiférés guéris…

Lorsque l’épidémie est déjà déclarée, les signes généraux du début (fièvre, céphalées, abattement) sont reconnus dès le xive siècle. Les charbons (escarre sur-infectée d’une piqûre de puce) sont mentionnés au xviie siècle (sans la reconnaissance du rôle de la puce). Les bubons sont cités au vie siècle (Grégoire de Tours), leur description est précisée par les médecins arabes, pour être universellement reconnus comme caractère distinctif et essentiel à partir du xve siècle. Il en est de même pour les complications hémorragiques et les formes pulmonaires. Les signes neurologiques (hallucinations, délire…) sont signalés dès le vie siècle.

Les pestes historiques présentent quelques différences avec la peste moderne : plus grande fréquence des morts subites ou formes foudroyantes surtout lorsque l’épidémie commence, et la grande importance des vomissements.

La tradition signale que plusieurs professions sont épargnées : les chevriers, cochers et palefreniers (car l’odeur des chèvres et des chevaux repousse les puces du rat), et les porteurs d’huile (l’huile repousserait aussi les puces), les forgerons (le bruit et le feu de la forge éloignent les rats) ainsi que les tonneliers. D’autres sont à haut risques comme les tailleurs, drapiers, chiffonniers, lavandières … (exposés aux puces), ou encore les meuniers, boulangers, bouchers (exposés aux rats).

 Conceptions historiques

Les multiples interprétations de la peste engendrent autant de réponses qui peuvent se combiner entre elles.

Colère divine

Dans l’Antiquité, des sacrifices étaient faits pour calmer un Dieu offensé. Le christianisme reprend cette conception, et appelle à la clémence divine par les prières, les confessions et les pénitences. Les saints les plus invoqués sont saint Roch et saint Sébastien ; des messes sont dites, des offrandes sont faites (cierges gigantesques, cordons de cire faisant le tour des remparts) ; des processions ou pèlerinages sont organisés (transport de saintes reliques, ou procession des flagellants).

Contagion surnaturelle

La peste est le fait d’êtres surnaturels : certains déclarent avoir vu le génie de la peste sous la forme d’une flamme bleue qui floterait , dans les rues et irait d’une maison à l’autre, dans d’autres lieux on voit un fantôme, une vieille femme, ou le diable lui-même. D’autres pensent que la peste peut se transmettre par le regard des pestiférés. Divers procédés magiques sont utilisés pour repousser les esprits malfaisants : enterrement debout, danses nues, exorcismes, inscriptions, croix fléchée, talisman, amulettes, pierres précieuses, protection par le chiffre quatre…

Empoisonnement provoqué

La peste est répandue volontairement par des groupes malveillants, contre lesquels on exerce représailles ou persécutions. En Russie on accuse les Tatars, en Europe centrale les Bohémiens. Les engraisseurs sont un groupe indéterminé qui enduit les murs et les portes des maisons de graisses maléfiques. Les semeurs de pestes sont des groupes professionnels accusés de tirer profit de la peste (barbiers-chirurgiens, soignants, parfumeurs, croque-morts…). En Europe occidentale, les Juifs et les lépreux sont accusés d’empoisonner les puits et les fontaines .

Contagion aérienne, la théorie miasmatique

La théorie médicale dominante de la peste est la corruption de l’air par des effluves souterraines, le sous-sol étant le lieu de la décomposition et de la corruption. Ces vapeurs infectes (miasmes) réalisent des ascensions venimeuses qui retombent sur les hommes d’une région donnée. Le venin passe à travers les pores de peau pour corrompre les humeurs. Il peut se transmettre par les hommes d’un pays à l’autre. La peste est une pourriture des humeurs.

Contre le venin, on utilise des antidotes et contre-poisons : alexipharmaques, dont les béozards, la thériaque, composée de multiples plantes, a été utilisée. Sa teneur en opium devait diminuer légèrement la diarrhée et les douleurs. On utilise aussi des antidotes animaux (chair, sang… d’animaux venimeux, comme la vipère). On pensait qu’il devait exister un principe de protection dans la vipère, puisque la vipère vit avec son propre venin. La lutte contre les humeurs corrompues passe par leur évacuation : saignée, purge, incision des bubons à maturité, avec des querelles d’écoles sur l’utilisation et la combinaison de ces moyens.

La lutte contre les miasmes de l’air passe par de grands bûchers, des plantes aromatiques, des parfums, la fumée de tabac…  Le masque à bec de canard imaginé par Charles de Lorme, médecin de Louis XIII, contenait des plantes aromatiques, notamment de la girofle et du romarin, aux propriétés désinfectantes mais permettaient surtout de supporter l’odeur de la mort. En fait cette puanteur était considérée comme la cause du mal et sa manifestation tangible. Une éponge, placée devant la bouche et imprégnée de « vinaigre des quatre voleurs » (vinaigre blanc, absinhe, genièvre, marjolaine, sauge, clou de girofle, romarin et camphre) était censée protéger de la contagion.

Le traitement dit « électuaire des trois adverbes » : « cito, longe, tarde », (pars) vite, (va) loin, (reviens) tard – traitement pas toujours facile à mettre en œuvre, et susceptible de propager plus encore la maladie.

 Principales épidémies

Pestes incertaines

La peste était présente dès la haute Antiquité et à l’âge de bronze. Elle s’est probablement manifestée avec l’urbanisation, mais ce qui est décrit sous le terme de peste ne peut être identifié avec certitude (descriptions historiques imprécises, manque de données de paléopathologie).

La peste est évoquée dans l’Ancien Testament   comme un fléau envoyé par Dieu aux Hébreux. Le roi David est châtié par Dieu et doit faire le choix entre subir sept années de famine, trois mois de guerre, ou trois jours de peste ; il choisit la peste (Livre II Samuel 24). La peste des Philistins est au contraire envoyée pour défendre David (livre I Samuel 5), celle-ci a été considérée comme une première mention de peste bubonique, d’autres l’attribuent plutôt à une dysenterie ou à la bilharziose.

Les Grecs ont également subi de telles maladies. Ils attribuaient traditionnellement la peste à la vengeance d’Apollon comme cela est décrit dans l’Illiade. C’est avec un regard plus rationnel que Thucydide évoque une épidémie infectieuse survenue lors du conflit entre Sparte et Athènes, vers -430, et appelée traditionnellement « peste d’Athènes ». De nombreuses hypothèses ont été avancées pour identifier cette épidémie :  la rougeole, la variole, la grippe, le typhus ou encore la fièvre typhoïde. C’est cette dernière maladie qui aurait été identifiée par une recherche ADN sur la pulpe dentaire de cadavres retrouvés dans une sépulture de masse contemporaine de l’épidémie. Cette identification a toutefois été contestée.

L’Empire romain connut d’importantes épidémies, en particulier à partir du IIè siècle de notre ère, la plus connue étant la peste antonine  à Rome en 166. Galien  en a laissé une description qui laisse penser que la maladie en question était en fait la variole. La peste de Cyprien, évêque de Carthage ayant décrit une épidémie vers 250 ap. J.-C., reste indéterminée.

Première pandémie : peste de Justinien

L’Antiquité tardive fut marquée par la peste de Justinien (seconde moitié du vie siècle) identifiée à la peste bubonique. Par la suite la peste semble disparaître de l’Occident au début du Moyen Âge.

Deuxième pandémie : peste noire

En 1347, des navires infectés abordent en Europe et déclenchent une épidémie dont mourra un quart de la population occidentale en quelques années. Les recherches archéologiques récentes ont confirmé qu’il s’agissait d’une épidémie due au bacille Yersinia pestis.

À partir du xvie siècle, l’Europe découvre les mesures d’isolement (exemple : mur de la peste dans le Comtat Venaissin) et séparation des malades dans les hôpitaux, avec désinfection et fumigation des maisons, isolement des malades, désinfection du courrier et des monnaies, création d’hôpitaux hors les murs, incinération   des morts. À cette époque, les théâtres londoniens sont  fermés pour limiter la contagion, lorsque le nombre de morts de la peste dans la capitale dépasse quarante par semaine. Les fermetures durent plusieurs mois, parfois plus d’une année. La mise en place de patente maritime, de billet de santé ou passeport sanitaire, de quarantaine systématique des navires suspects s’avère efficace pour éviter de nouvelles épidémies, chaque relâchement de l’attention rappelant sans tarder les conséquences possibles.

Ainsi, jusqu’au xviiie siècle, des épisodes majeurs de peste sont encore signalés régulièrement en Europe, comme à Toulouse en 1633 et dans le Nord de l’Italie, la grande peste de Londres en 1666, la peste de Marseill en 1720, Londres en 1764, Moscou en 1771.. Des flambées de la maladie se sont également produites dans des territoires proches du continent, comme aux îles Canaries en 1582 . L’ensemble des mesures mises en place à partir du xvie siècle, d’abord municipales puis étatiques comme le cordon sanitaire au xviiie siècle, conduit progressivement à l’élimination de cette pandémie.

Dans le monde musulman, l’Empire ottoman adopte en 1841ces mesures européennes issues de trois siècles d’expérience, pour les appliquer sévèrement sur tout le territoire. Les Turcs éliminent en un an la peste du bassin méditerranéen, même dans les régions où les rats et les puces restent abondants. Il subsiste des cas sporadiques dont les foyers sont rapidement étouffés.

La troisième pandémie (peste moderne)

Appelée aussi peste de Chine ou de Mandchourie, cette pandémie naît au milieu du xixe siècle sur les hauts plateaux d’Asie centrale. En 1891, elle est signalée à la frontière du Tonkin et de la Chine, elle explose à Canton et Hong*Kong (1894), puis à Bombay (1896) et à Calcutta (1898). Elle fait le tour de la mer d’Oman, du golfe Persique et de la mer Rouge. Elle touche de nombreux ports sur tous les continents, où elle est le plus souvent bloquée par les mesures prises. En France, ont été touchés Marseille (1902)  et Paris (1920) u (quartier des chiffonniers de Saint-Ouen), contamination par péniche venue du Havre. La dernière épidémie de peste en France a été celle d’Ajaccio (Corse) en 1945, avec 13 cas dont 10 décès.

 Découvertes scientifiques

Cette dernière pandémie donne lieu à l’ensemble des découvertes modernes sur la peste. Yersin découvre le bacille responsable de la peste (1894) et un sérum anti-pesteux (1896). La sérothérapie sera mise au point en 1908 par Calmette, Yersin et Borrel. En 1912, Édouard Dujardin-Beaumetz démontre le rôle des marmottes comme réservoir sauvage. En 1898, Simond démontre le rôle de la puce, mais sa découverte sera accueillie avec scepticisme pendant une dizaine d’années. En 1963, Balthazard montre l’existence d’une peste tellurique.

Quarantaine

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Lazaret de la grande peste de Vienne de 1679, ex-voto de 1680, Église Saint-Michel de Vienne.

 La quarantaine consiste à isoler des personnes, des animaux, ou des végétaux durant un certain temps, en cas de suspicion de maladies contagieuses, pour empêcher leur propagation. En empêchant les personnes d’avoir des contacts avec des individus sains se trouvant à l’extérieur de la zone de confinement, on rend la contagion impossible et les maladies infectieuses disparaissent d’elles-mêmes. C’est une mesure barrière ;  l’une des méthodes de prévention et de gestion des risques liés aux maladies infectieuses (épidémie, pandémie notamment).

S’il s’agit de personnes malades « confirmées », on parle plutôt d’isolement (soin de santé)

Au figuré le mot désigne aussi la condition d’une personne mise volontairement à l’écart (ostracisme)

En 2020, de nombreux pays décident d’appliquer des mesures de mise en quarantaine de leurs populations afin de ralentir la propagation d’une pandémie de maladie à coronavirus, appelée quatorzaine pour une isolation de 2 semaines.

Étymologie et évolution sémantique

Le mot « quarantaine », attesté en français depuis les années 1180, signifiait « espace de quarante jours » (période du carême). En français, au sens de mesure sanitaire, apparu au XIVè siècle, il dérive de l’italien quaranta (nombre quarante) et remonte à 1635.

La quarantaine sanitaire se définit historiquement comme la séparation, la détention et la ségrégation de sujets suspectés de maladies contagieuses. Le mot désigne ensuite aussi la période de cet isolement de personnes, d’animaux, d’objets ou de marchandises

En épidémiologie, le mot désigne aujourd’hui une restriction complète de déplacement, provisoirement proposée ou imposée, à des personnes apparemment saines potentiellement exposées à une maladie contagieuse (voire des animaux ou objets suspects d’être contaminants tels que bagages, conteneurs, moyens de transport, marchandises…). Si le terme isolement concerne plutôt des malades ou porteurs sains avérés (un malade déclaré est isolé, un sujet en période d’incubation possible est mis en quarantaine).

L’autoisolation prescrite, ou autoprescrite est une forme de quarantaine utilisée en 2020 pour COVID-19, envisagée au domicile de ou des intéressés, devant soit une possible phase d’incubation, soit une pathologie possible non testable, en pénurie de méthode diagnostique.

Histoire

 Origines

La séparation et l’interdiction sociales se sont inscrites d’abord dans le cadre du sacré, avec la notion de tabou, par exemple le tabou alimentaire. La séparation du pur et de l’impur concernant les maladies est manifeste dans la Bible :

« Parlez aux Israélites, vous leur direz : lorsqu’un homme a un écoulement sortant de son corps, cet écoulement est impur
Voici en quoi consistera son impureté tant qu’il a cet écoulement : que sa chair laisse échapper l’écoulement ou qu’elle le retienne, il est impur
Tout lit où couchera cet homme sera impur et tout meuble où il s’assiéra sera impur
Celui qui touchera son lit devra nettoyer ses vêtements, se laver à l’eau, et il sera impur jusqu’au soir. »

— La Bible, Lévitique 15:2-5.

Ce passage a été interprété comme la description d’une gonorrhée avec « déclaration obligatoire de maladie contagieuse » et « isolement et désinfection ». En médecine hébraïque, des textes mentionnent les maladies de peau avec isolement social temporaire, ou avec exclusion définitive (discrimination des lépreux).

L’idée du nombre 40 comme période décisive de temps serait celle d’Hippocrate (vers le ve siècle av. J.-C.) indiquant qu’une maladie aigüe se manifeste dans l’espace de 40 jours. D’autres mentionnent Pythagore qui attribue au chiffre 4 des vertus mystiques. Cette période de 40 jours est adoptée par les premiers textes chrétiens (le jeûne de 40 jours de Jésus-Christ dans le désert).

 Moyen-Âge

En France, la séparation sociale et l’exclusion des lépreux relève de l’ordonnance royale du 21 juin 1321.  Le rejet des lépreux est partout la norme, mais d’application locale très variée. De nombreuses villes ont une léproserie située à l’écart, avec limitation ou contrôle du déplacement des lépreux. Les motifs d’origine sont d’abord religieux et moraux : la lèpre est une maladie de l’âme qui se manifeste par une mort lente du corps.

Avec la survenue de la peste noire, les motifs sanitaires apparaissent au premier plan. Les mesures prises sont le fait des autorités municipales qui s’appuient sur le sens commun d’une contagiosité, notion de peu d’importance pour la médecine médiévale. Les mesures les plus anciennes d’isolement des pestiférés consistent à enfermer les pestiférés (et leur famille) dans leur maison (séquestration), une autre est l’expulsion hors de la ville. Ces mesures, d’ordre juridique sont adoucies à partir du XVIè siècle Plus rarement, les malades sont autorisés à circuler, mais en étant porteurs de signes distinctifs.

Des structures sont mises en place pour concilier l’isolement et le soin : cabanes en bois hors agglomération (en 1348 à Avignon par le pape Clément VI),hôpital de pestiférés (à Venise en 1403). Des léproseries sont converties en hôpital pour pestiférés (à Marseille en 1476).

La quarantaine maritime proprement dite (isolement préventif) est instaurée le 27 juillet 1377, par le Grand Conseil de Raguse qui interdit l’accès de la ville ou de son district à ceux « qui arrivent d’une zone infestée par la peste, à moins qu’ils ne soient restés d’abord à Mrkan ou a Cavtat pour s’y purger pendant un mois », instituant ainsi la première quarantaine officielle reconnue comme telle.

La même année, Venise adopte le procédé de Raguse (isolement sur un îlot proche). Sur l’avis des médecins, la durée est portée à 40 jours, d’après la doctrine hippocratique des jours critiques, où une maladie qui dépasse 40 jours ne peut-être qu’une maladie chronique. La quaranta se répand dans les ports italiens, elle est adoptée par Marseille en 1383, Barcelone en 1458, Edimbourg en 1475. L’application de la quarantaine est renforcée par la fondation de lazarets, dont le premier, celui de Venise (1403), sert de modèles pour d’autres ports (Gênes en 1469, Marseille en 1526).

La quarantaine sur terre est d’abord adoptée en Provence (Brignoles, 1464). Le système de quarantaines est renforcée par les patentes pour les marchandises, et les billets de santé pour les personnes qui sont des certificats attestant la provenance d’une ville saine.

 Période classique

Le système des quarantaines et lazarets devient une administration permanente à partir du XVIè siècle en Italie. Malgré leurs rivalités, les cités-Etats italiennes sont reliées par un réseau d’informations sanitaires provenant de France, de Suisse et des Balkans. Cet exemple est suivi par les cités germaniques ; ailleurs, en France, en Espagne ou en Angleterre, les quarantaines ne sont que des mesures temporaires.

À partir de la fin du XVIIè siècle, le système de quarantaine et de contrôle des épidémies est transféré progressivement de la cité au plan national. La santé devient une question gouvernementale. La coordination la plus avancée est alors celle de la Prusse et d’autres Etats germaniques, où l’expression police médicale est utilisée pour la première fois en 1764 par Wolfgang Thomas Rau (1721-1772).

En Angleterre, les premiers règlements de quarantaines (niveau gouvernemental) sont établis en 1663. En France, le conseil du Roi met toute la Provence en quarantaine lors de la peste de Marseille   en 1720-1722. Au cours du XVIIIè siècle un réseau de surveillance s’établit entre les grands ports méditerranéens d’Europe et du Levant.

Aux Amériques, la première quarantaine maritime est celle de Saint-Domingue en 1519 contre la variole. En Amérique du Nord, la quarantaine est appliquée contre la variole, la première fois en 1647, par la colonie de la baie du Massachussetts pour les navires arrivant des îles Barbade. Puis contre la fièvre jaune, par les villes de New York (1688) et Boston (1691). En 1799, le Congrès américain transfère l’autorité des quarantaines (du niveau de chaque Etat) au niveau fédéral (secrétariat du Trésor jusqu’en 1876).

  Période moderne

 xixe siècle

La deuxième pandémie de choléra touche l’Europe en 1830 et l’Amérique du Nord en 1832. La stratégie officielle est alors de renforcer les méthodes utilisées contre la peste : quarantaines, lazarets et cordons sanitaires, mais celles-ci s’avèrent peu efficaces contre le choléra, ce qui suscite tensions sociales et troubles politiques. Les politiques de quarantaines varient selon les pays, elles peuvent servir de prétexte politique (pour restreindre les libertés de l’adversaire — déplacement, échange, correspondance…) ou économique (protection commerciale).

En 1834, la France appelle à une standardisation internationale des politiques de quarantaine. En 1838, un Conseil Sanitaire International est fondé à Constantinople pour coordonner les mesures frontalières contre les épidémies. En 1851, la première conférence sanitaire internationale se tient à Paris, où le premier règlement sanitaire international est adopté. Il impose aux états signataires les mêmes mesures quarantenaires contre la peste et le choléra mais sur les 12 pays participants à cette première conférence, trois seulement sont signataires : France, Portugal et Sardaigne.

Les conférences suivantes sont parfois le lieu de violentes discussions  : conférence de Rome en 1885, à propos des quarantaines effectuées sur le canal de Suez pour les navires venant d’Inde. Le réel conflit n’était pas d’ordre sanitaire, mais politique (domination britannique ou française sur la région).

Aux Etats-Unis, la politique de quarantaine, dépendante du département du Trésor, est jugée mal appliquée, et une nouvelle législation fédérale de quarantaine est adoptée en 1878. L’autorité des quarantaines est transférée au Marine Hospital Service, un ancêtre du Service de santé publique des Etats-Unis. L’administration d’une quarantaine doit être médicalisée, et sa durée doit se baser sur la période d’incubation spécifique à la maladie.

En 1893, les États-Unis rejoignent le concert sanitaire européen. Les trois maladies quarantenaires internationales sont alors le choléra, la peste et la fièvre jaune.

 xxe siècle

Les premières mesures concrètes, appliquées par un grand nombre de pays signataires sont celles de la 11e conférence internationale de Paris en 1903 (adoption d’une convention de 184 articles). En 1907, l’Office International de l’Hygiène Publique est fondé à Paris. Il devient après la Première Guerre mondiale le Comité d’Hygiène de la Société des Nations (SDN). En 1926, la liste des maladies quarantenaires est portée à cinq, avec l’ajout de la variole et du typhus.

Dans le premiers tiers du XXè siècle les mesures de quarantaines sont médicalisées. Le nouveau savoir microbiologique permet de distinguer les cas confirmés, les cas suspects et les sujets indemnes, ainsi que les modes de transmission et la durée d’incubation spécifiques à chaque maladie infectieuse. Il s’avère que la quarantaine peut être efficace pour limiter certaines maladies, mais aussi inutile ou néfaste pour d’autres

Après la Seconde Guerre mondiale, l’OMS, fondée en 1948, remplace le Comité d’Hygiène de la SDN. L’expression « maladies quarantenaires » disparaît, pour devenir « maladies sous contrôle international » inscrites dans un règlement sanitaire international, adopté par 181 pays, et donnant lieu à déclaration obligatoire. En 1951, elles sont au nombre de 6 : choléra, peste, fièvre jaune, variole, typhus et fièvre récurrente.

Dans la deuxième moitié du xxe siècle, l’importance relative de la quarantaine décroît ; elle apparaît comme une des méthodes, parmi d’autres, utilisées dans un système plus général de surveillance et de contrôle des maladies. Pour les maladies quarantenaires  dans les années 1980 le CDC listait encore 26 maladies pour l’entrée aux États-Unis, en 1992 cette liste est réduite à 7 maladies : fièvre jaune, choléra, diphtérie, tuberculose, peste, suspicion de variole (bioterrorisme) et fièvre hémorragique virale.

Il apparaît alors que la quarantaine n’est pas une panacée, qu’elle a ses limites, surtout lors de l’apparition du sida, pour des raisons biomédicales, mais aussi juridiques et éthiques. Dans d’autres cas, elle peut être validée pour des maladies ou des contextes particuliers. La quarantaine « moderne » est alors un moyen, non pas indistinct ou généralisé, mais « taillé sur mesures » et toujours discutable. Ce fut le cas lors de l’épidémie de SARS de 2003 ou de la pandémie A(H1-N1) de 2009.

xxie siècle

Depuis 2000, les retours d’expérience des épidémies de H5N1, SRAS, du MERS, et des modèles épidémiologiques, ont conduit à affiner les protocoles de quarantaine, ou d’Isolement (soin de santé) pour certaines maladies, et un cadre international a été produit en 2005 par l’OMS. Ainsi :

des quarantaines à l’échelle de la ville ont été imposées en Chine et au Canada contre le SRAS en 2003, et en Afrique de l’Ouest de nombreux villages ont été mis en quarantaine pour freiner et stopper l’épidémie d’Ebola de 2014 ;

en 2019-2020, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité et de l’épidémiologie, l’isolement volontaire (« autoisolation ») et la quarantaine ont été utilisés à très grande échelle pour freiner la maladie à coronavirus (COVID-19). Des villes entières de Chine puis des régions, puis en Europe l’Italie ont imposé des restrictions sans précédents   à partir de mars 2020 pour lutter contre la propagation de ce virus, alors que des milliers de ressortissants étrangers rentrant d’un voyage en Chine étaient de par le monde invités à s’isoler eux-mêmes chez eux ou dans des installations gérées par l’État;

Pour la maladie à coronavirus de 2019, des quarantaines réduites à quatorze jours ont été effectuées. Toutefois, la durée de quatorze jours n’étant pas suffisantes, la quatorzaine a été rallongée à 21 jours.

Exemples de mesures de quarantaine :

À Venise, au milieu du xve siècle, on fit construire le Lazzaretto Nuovo destiné à recevoir les navires et leurs équipages en provenance des ports méditerranéens qui étaient suspectés d’être vecteurs de maladie comme la peste (le Lazzaretto-Vecchio) à l’inverse, ne traitait que les cas avérés de maladie). À la fin du xvie siècle, le lazaret possédait une centaine de chambres et plusieurs grands hangars pour entreposer les marchandises qui y étaient alors décontaminées en utilisant surtout la fumée générée par des herbes aromatiques, comme le genièvre ou le romarin.

Le Royaume-Uni obligeait depuis les années 1800 les animaux en provenance de pays étrangers à subir une quarantaine d’une durée de six mois, de manière à prévenir la rage. Au début des années 2000, cette politique de quarantaine systématique a été allégée et au 1er janvier 2012 les animaux munis d’un passeport européen pour animal de compagnie ou Pet Passport peuvent désormais échapper à la mise en quarantaine (puisque ce document atteste que l’animal a été vacciné à une date précise).

Aux Etats-Unis, lors du retour des premières missions lunaires, les astronautes des missions Apollo 11, 12 et 14 ont été mis en quarantaine, par précaution (les astronautes de la mission de Apollo 13 n’ayant pu alunir en raison d’un problème technique).

Dans son règlement sanitaire international (RSI, 2005), l’OMS définit une quarantaine comme « la restriction des activités et/ou de la mise à l’écart des personnes suspectes qui ne sont pas malades ou des bagages, conteneurs, moyens de transport ou marchandises suspects, de façon à prévenir la propagation éventuelle de l’infection ou de la contamination ».

Le placement en quarantaine peut faire partie des recommandations de l’OMS faites aux Ėtats-membres, qui peuvent être temporaires (durée de trois mois renouvelable) ou permanentes (d’application systématique ou périodique). Une quarantaine s’effectue selon les principes énoncés dans le RSI, notamment en ce qui concerne le respect de la dignité des personnes et de leurs droits fondamentaux

Une quarantaine peut consister à « isoler ou traiter si nécessaire les personnes affectées ; rechercher les contacts des personnes suspectes ou affectées ; refuser l’entrée des personnes suspectes et affectées ; refuser l’entrée de personnes non affectées dans des zones affectées ; et soumettre à un dépistage les personnes en provenance de zones affectées et/ou leur appliquer des restrictions de sortie » (article 18).

Ces recommandations ne sont pas contraignantes, chaque pays garde la décision d’appliquer ou pas une quarantaine en fonction de sa situation épidémiologique particulière, tout en ayant l’obligation de fournir à l’OMS les motifs de sa decision.

Leçons de l’histoire

La disparition des épidémies de lèpre et de peste en Europe reste mal expliquée ; il en est de même pour l’efficacité relative des quarantaines et autres mesures de ségrégation. Dans le cas de la lèpre, pour les historiens, la rigueur des textes historiques sur la ségrégation des lépreux ne concorde pas avec la réalité (mesures peu ou diversement appliquées). La disparition de la lèpre en Europe se fait progressivement, une disparition qui n’a pas dépendu de la médecine ou de l’administration. A contrario, la persistance de foyers lépreux en Scandinavie jusqu’au xixe siècle pose les mêmes problèmes d’interprétation.

En revanche, pour les épidémies de peste, les historiens accordent généralement une importance aux quarantaines comme moyen de contrôle des épidémies. Elle est efficace si elle s’articule avec un système coordonné au niveau des États. Selon Biraben, l’exemple probant est l’Empire ottoman en 1841 qui élimine les grandes épidémies de peste en quelques années en appliquant strictement les mesures prises par les pays européens. De même l’éradication de la variole a été rendue possible par la vaccination et aussi par une politique de containment (isolement, confinement).

 

Vinaigre des quatre voleurs

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Vinaigre des 4 Voleurs dans sa bouteille du xviie siècle.

Le vinaigre des quatre voleurs est une macération dans du vinaigre de plantes aromatiques et médicinales à propriétés antiseptiques

Historique

La légende de l’invention du vinaigre des quatre voleurs met en scène plusieurs brigands qui détroussent des cadavres pendant une épidémie de peste, sans être eux-mêmes contaminés. Interrogés sur leur résistance, ils répondirent avoir découvert un remède, le fameux « vinaigre des quatre voleurs », qu’ils prenaient quotidiennement.

La date, le lieu et même le nombre de brigands, de même que la composition du remède lui-même, sont l’objet de différentes variations. La date est généralement comprise entre le xive et le xviiie siècle, et sont souvent citées les villes de Marseille et de Toulouse.

Le vinaigre des quatre voleurs fut inscrit au codex en 1748 et vendu en pharmacie comme antiseptique. Cité dans les Mémoires secrets de Bachaumont, et dans Le Temps des amours de Marcel Pagnol. Il est encore commercialisé aujourd’hui contre les risques de contagion, soins de la peau, capillaires et des muqueuses, fatigue, maux de tête, encombrement respiratoire, élimination des poux et lentes…

Composition

La composition du remède est variable. Elle est généralement constituée de vinaigre (de vin, de cidre ou autre), dans lequel infusent des plantes ou des épices : absinthe, romarin, sauge, menthe, rue des jardins, lavande, acore odorant, cannelle, girogle, muscade, ail, camphre…

Grand-Saint-Antoine (navire)

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Le Grand Saint Antoine est le navire qui apporta la peste à Marseille en 1720, épidémie qui se propagea à toute la Provence, le Languedoc et le Comtat Venaissin, faisant entre 90 000 et 120 000 morts en Provence sur une population de 400 000 habitants environ.

Histoire

Le Grand Saint Antoine était une flûte, un voilier trois-mâts carré, de fabrication hollandaise, partie de Marseille le 22 juillet 1719 pour la Syrie où sévissait alors la peste. Sa cargaison au retour, d’une valeur de 100 000 écus et composée essentiellement d’étoffes précieuses, était porteuse de la bactérie Yersinia pestis de la peste. Le 3 avril 1720, un passager turc embarqué à Tripoli meurt. Sur le chemin du retour, le vaisseau perd successivement sept matelots et le chirurgien de bord. Le capitaine Jean-Baptiste Chataud retourna à Chypre, où il prit une patente de santé. Un huitième matelot tombe malade peu avant l’arrivée à Livourne en Italie.

La négligence supposée des médecins italiens, qui laissent repartir le navire, jointe à la hâte de Chataud pour livrer avant le début de la foire de Beaucaire, n’arrange rien à l’affaire : le capitaine amarre son voilier près de Marseille, au Brusc, et fait discrètement prévenir les armateurs du navire.

Les propriétaires font alors jouer leurs relations et intervenir les échevins de Marseille pour éviter la grande quarantaine (celle durant quarante jours). Tout le monde considère que la peste est « une histoire du passé » et l’affaire est prise avec détachement : les autorités marseillaises demandent simplement au capitaine de repartir à Livourne chercher une « patente nette », certificat attestant que tout va bien à bord.

Les autorités de Livourne, qui ne veulent pas s’encombrer du navire, ne font pas de difficultés pour délivrer ledit certificat.

C’est ainsi que le Grand-Saint-Antoine parvint à Marseille le 25 mai. Il mouilla à l’île de Pomègues jusqu’au 4 juin ; et il fut alors autorisé à se rapprocher des infirmeries d’Arenc (quartier de Marseille) pour y débarquer passagers et marchandises en vue d’une petite quarantaine, puis après le développement de la peste, il fut finalement placé en quarantaine à l’île de Jarre le 27 juin 1720.

L’ordre donné, le 28 juillet, par le Régent Philippe d’Orléans de brûler le navire et sa cargaison ne fut exécuté que les 25 et 26 septembre 1720 et la peste put s’étendre en Provence et Languedoc. Elle ne fut totalement éradiquée qu’en janvier 1723, avec un bilan d’environ 100 000 morts sur les 400 000 habitants que comptait la Provence à cette époque.

En 2016, les résultats d’une étude de l’Institut Max-Planck révèle que cette épidémie de peste était une résurgence de la grande peste noire grande  ayant dévasté l’Europe au xive siècle et non une forme moderne. Le bacille yersinia pestis venu par le Grand Saint Antoine et à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence, ne venait pas d’Asie, comme on le croyait jusqu’alors, mais descendait directement du responsable de la première pandémie ayant ravagé l’Europe au XIVè siècle. Il est donc resté latent pendant quatre siècles avant de redevenir actif.

Une association de plongée sous-marine, l’A.R.H.A., a retrouvé l’épave calcinée du navire en 1978, enfouie entre 10 et 18 mètres de profondeur, au nord de l’île de Jarre (archipel de Marseilleveyre). Les vestiges archéologiques alors remontés sont aujourd’hui exposés au musée de l’hôpital Caroline sur l’île de Ratonneau. L’ancre du Grand-Saint-Antoine, repêchée, a été conservée depuis 1982 dans de l’eau de mer à l’Institut national de plongée professionnelle. Restaurée en 2012, elle pèse près d’une tonne, avec une verge de 3,80 mètres et des pattes de 2,50 mètres. Elle est installée à l’entrée du musée d’histoire de Marseille.

Les patentes

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Dès lors les « patentes de santé », déjà existantes, furent rendues obligatoires et devaient être impérativement remises par le consul de France de « l’Échelle » où le bâtiment embarquait son fret ou faisait escale. Elles étaient de trois sortes :

« Patente nette » = bonne santé sur le port ;

« Patente soupçonnée » ou « touchée » = rumeurs d’épidémie ou proximité de celle-ci ;

« Patente brute » = port touché par la peste.

Les passagers devaient faire une quarantaine de 2 à 3 semaines pour une « patente nette » et de 4 à 5 semaines pour une « patente brute ».

Nombre de journées de quarantaine imposées à Marseille, à la fin du xviiie siècle

Patente brute

Passagers : 32 à 35 j.

Navires : 35 à 50 j.

Marchandises : 40 à 60 j.

Patente soupçonnée

Passagers : 25 j.

Navires : 25 à 30 j.

Marchandises : 35 à 40 j.

Patente nette

Passagers : 14 à 18 j.

Navires : 20 à 28 j.

Marchandises : 30 à 38 j.

Bâtiments en purge

De 1710 à 1792, à Marseille, 22 651 bâtiments accueillis venaient du Levant ou de Barbarie. Sur ce total, 140 navires arrivèrent contaminés (0,6 %).

En 1720, la peste avait touché 8 navires sur les 212 venus du Levant (3,8 %). En 1759/1760, 7 navires sur 167 étaient contaminés (4,2 %). En 1785, 11 sur 130 (8,5 %).

En définitive, on a calculé qu’un navire sur 100 avait eu la peste et qu’un navire sur 1 000, avait contaminé Marseille.

HISTOIRE DE LA PROVENCE, MARSEILLE (Bouches-du-Rhône), NOËL 1720 ET FÊTES DE FIN D'ANNEE A MARSEILLE, PESTE, PESTE (1720-1722), PESTE (Marseille ; 1720)

Noël 1720 et fêtes de fin d’année à Marseille

A MARSEILLE LE 27 DÉCEMBRE 1720 –

CÉLÉBRATION DE NOËL AU TAMBOUR DES ÉGLISES

PROCESSION AUX CHARNIERS POUR LA SAINT-SYLVESTRE 

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Il ne fut pas possible de célébrer la naissance du Christ à l’intérieur des églises selon la coutume. Mgr de Belsunce fut donc obligé de limiter les festivités à trois messes par église. Et encore devaient-elles être dites et chantées au tambour, c’est-à-dire dans une sorte de SAS en bois situé à l’entrée de l’église. Malgré les précautions prises par les prêtres, le commandant Langeron, qui redoutait les conséquences préjudiciables de ces rassemblements sur la santé, en fut très contrarié. D’ailleurs, quelques jours plus tard, il y eut de nouveaux malades à Marseille intra-muros. Convaincu de ce que la fin de l’épidémie ne viendrait que de la clémence divine, Mgr de Belsunce organisa le jour de la Saint Sylvestre une invraisemblable procession le long des remparts en remontant du Midi au nord, de la Porte de Rome jusqu’à la Porte de la Joliette en passant par celle de Bernard du Bois. Autrement dit, l’évêque, le clergé et les fidèles cheminèrent le long des plus horribles charniers situés sur les lices extérieures nord. La procession s’acheva à la cathédrale Sainte-Marie-Majeure dite La Major.

Le Père Giraud :

« Le 24, M. l’évêque permit de célébrer trois messes à l’autel du tambour de toutes les églises de la ville, de donner la bénédiction du saint sacrement après les trois messes, et à l’issue des vêpres, le jour de Noël, le 26 et le 27, on ne célébra au tambour qu’une messe, mais on donna aussi la bénédiction le matin, et après les vêpres. La solemnité des cloches fut fort réjouissante.

« Le 24, M. l’évêque célébra trois messes au tambour de la porte de l’église de la Major, y donna la bénédiction à un grand peuple assemblé. Mr le commandant désapprouva toujours ces sortes d’assemblées comme très dangereuses et préjudiciables à la santé publique.

« Le 26, les prêtres des quartiers qui se soutenoient encore après avoir dit la messe sur quelques hauteur ou à la porte de leurs églises, publièrent une nouvelle ordonnance qui leur défendoit de les ouvrir et d’y laisser entrer le monde jusqu’à nouvel ordre. Les prêtres qui étoient dispersés dans le terroir célébroient indifféremment la messe dans des chapelles domestiques, sur des balcons ou dans des sales, sans que Mr l’évêque leur en eut accordé ni refusé aucune permission, il n’étoit guère le tems de la lui demander ni d’attendre de ses réponces par écrit.

« Le 30, il y eut plusieurs nouveaux malades, on en étoit chaque jour aux expédients, comme c’étoit toujours à recommencer, on ne scavoit plus comment s’y prendre. Aussi, M. l’évêque n’espéroit plus la fin des malheurs de Marseille que de la miséricorde de Dieu.

« Dans cette vue, le 31 il convoqua ses chapitres, les paroisses et les communautés délabrées dans l’église de Saint-Ferréol, où il fit une exhortation pathétique et fort touchante. Sur les trois heures après midi, ayant pris en main le saint ciboire, précédé de son clergé séculier et régulier sans croix, il sortit par la porte de Rome, vint tout le long des murailles, marchant sur les corps morts depuis la porte de Bernard du Bois jusques au près de celle d’Aix, entra par la Joliette, se rendit à la porte de la Major où il donna la bénédiction et d’où chacun se retirat. Toutes les troupes en faction aux portes se tenoient à genouil [genoux], la bayonète au bout du fuzil, ce fut un spectacle afreux d’avoir eu à marché sur des cadavres hideux moitié enterrés, pourris ou déssechés, les uns levant les mains desséchées vers le ciel et les autres ayant un pié en l’air, un genouil, une épaule moitié enterrée, on en voyoit d’autres dans des postures indécentes et des attitudes horribles. Ainsi fut terminée cette année mémorable dont les historiens et les peintres ne donneront jamais qu’une faible idée et une légère et imparfaite ébauche ».

Le Dr Bertrand :

« On passa même les fêtes de la Noël sans pouvoir les solemniser dans les exercices ordinaires de Religion, il salut se contenter d’entendre une Messe basse fort à la hâte : l’on continuoit toujours d’en dire à la porte des Eglises, & l’on n’entroit point encore dans l’interieur. Mr. l’Evêque cependant n’oublioit pas de réveiller de tems en tems la piété des fidèles par tous les actes de Religion, que la conjoncture du tems lui permettoit de faire. Le dernier jour de l’année il fit une procession au tour des remparts, – portant le saint Sacrement  , & précédé du reste de son clergé, que le mal avoit épargné ; il donna la bénédiction aux portes de la ville, & dans les endroits où étoient les fosses, pour attirer – la miséricorde du Seigneur sur nous, & sur ces infortunés défunts, que cette calamité avoit privé de la sépulture écclesiastique. Le peuple édifié de la piété de son Pasteur, témoignoit beaucoup d’empressement à le suivre dans cette procession, & ce ne fut qu’avec peine qu’on le retint par le moyen des soldats, qui suivoient la procession, avec une modestie tout-à-fait édifiante ».

 https://www.musee-histoire-marseille-voie-historique.fr/content/chroniques-de-la-peste-1720

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Dimanche 10 janvier 2021 : Baptême du Seigneur : lectures et commentaires

Dimanche 10 janvier 2021 : Baptême du Seigneur

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 55,1-11

Ainsi parle le Seigneur :
1 Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau !
Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer,
venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer.
2 Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas,
vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Ecoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses,
vous vous régalerez de viandes savoureuses !
3 Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Ecoutez, et vous vivrez.
Je m’engagerai avec vous par une alliance éternelle :
ce sont les bienfaits garantis à David.
4 Lui, j’en ai fait un témoin pour les peuples,
pour les peuples, un guide et un chef.
5 Toi, tu appelleras une nation inconnue de toi ;
une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi,
à cause du SEIGNEUR ton Dieu,
à cause du Saint d’Israël, car il fait ta splendeur.
6 Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver ;
invoquez-le tant qu’il est proche.
7 Que le méchant abandonne son chemin,
et l’homme perfide, ses pensées !
Qu’il revienne vers le SEIGNEUR, qui lui montrera sa miséricorde,
vers notre Dieu, qui est riche en pardon.
8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées,
et vos chemins ne sont pas mes chemins,
– oracle du SEIGNEUR.
9 Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins,
et mes pensées, au-dessus de vos pensées.
10 La pluie et la neige qui descendent des cieux
n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre,
sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer,
donnant la semence au semeur
et le pain à celui qui doit manger ;
11 ainsi ma parole, qui sort de ma bouche,
ne me reviendra pas sans résultat,
sans avoir fait ce qui me plaît,
sans avoir accompli sa mission.

UNE ETONNANTE REVELATION
Vous avez entendu au milieu de ce texte la petite phrase « oracle du SEIGNEUR ». Quand un prophète l’emploie, c’est toujours pour signaler une révélation importante ou difficile à accepter : une sorte de précaution, en somme. De quoi s’agit-il ici ?
« Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu… Vos chemins ne sont pas mes chemins »… et l’image utilisée par Isaïe est forte : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » Il est bien vrai que les cieux sont hauts par rapport à la terre. Eh bien les pensées de Dieu sont aussi loin des nôtres, paraît-il !
Si je comprends bien, pour nous ajuster aux pensées de Dieu, il va falloir opérer une véritable révolution de nos pensées spontanées. Pour nous y préparer, Isaïe a commencé par un petit discours un peu surprenant : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer ». C’est un discours sur la gratuité. Le prophète, ici, cherche à nous faire comprendre que notre relation avec Dieu n’est pas de l’ordre du commerce, du calcul, du donnant-donnant ; et il continue : « Que le méchant abandonne son chemin, que l’homme pervers abandonne ses pensées ! Qu’il revienne vers le SEIGNEUR, qui aura pitié de lui, vers notre Dieu, qui est riche en pardon. CAR mes pensées ne sont pas vos pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins ». Ce petit mot « Car » nous dit en quoi consiste cette si grande distance qui nous sépare de Dieu, qui sépare nos pensées de ses pensées : Lui, il a pitié, Lui, il est riche en pardon.
Au fond, cela ne devrait pas nous étonner, puisque, comme dit Saint Jean, Dieu est Amour ; et donc, Il est sur le registre de la gratuité, on dit « la grâce ».
CHANGER DE REGISTRE
Nous, nous sommes parfois sur le registre du calcul, du donnant-donnant. Nous voulons que les bons soient récompensés et les méchants punis. Nous calculons nos mérites et ceux des autres à notre égard ; nous disons « je ne mérite pas » le pardon de Dieu, ou celui qui m’a offensé ne « mérite » ni mon pardon ni celui de Dieu ; sans nous apercevoir qu’en disant cela, c’est comme si nous calculions à la place de Dieu !
Dieu, lui, ne demande à personne de mériter quoi que ce soit ! « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes », comme dit Jésus dans le sermon sur la montagne (Mt 5,45). Nous parlons de « gagner » notre ciel, Lui, nous propose de vivre une relation d’amour, donc gratuite par définition.
Et c’est pour cela qu’Isaïe insiste tellement dans le début de ce texte sur la gratuité : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. »
Et voilà la révolution de la pensée qui nous est demandée : Isaïe nous invite à emprunter à notre tour ce chemin-là, ces pensées-là, de gratuité, de pitié, de pardon. Pourquoi ne pas admettre une fois pour toutes que nous sommes sans argent (je veux dire sans titres à faire valoir) devant Dieu et qu’il n’attend de nous qu’un cœur  offert, une « oreille ouverte » : « Ecoutez et vous vivrez », dit Isaïe.
Vous allez peut-être me dire : « si nous n’avons pas besoin de gagner des mérites, alors nous allons nous conduire n’importe comment … » Je ne le crois pas du tout ; le jour où nous serons vraiment convaincus, et donc éblouis de l’amour de Dieu, alors notre cœur  changera et nous commencerons à lui ressembler : le feu prendra et nous entrerons petit à petit dans le registre de la gratuité.
Notre Eglise a une tâche redoutable, il me semble : elle est une institution humaine, elle vit dans une société bâtie sur le commerce plus que sur le service ; et c’est au cœur  même de cette société qu’elle doit faire germer le royaume de la gratuité. Notre mission de baptisés, c’est de témoigner au milieu des hommes non pas d’un AILLEURS, mais d’un AUTREMENT.
———————–
Complément
« Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver. Invoquez-le tant qu’il est proche » : là, malheureusement, notre traduction risque de nous induire en erreur ; la conjonction traduite ici par « tant que » veut dire également « puisque » ; il faut comprendre « Cherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver. Invoquez-le puisqu’il est proche. » Et rien d’autre ne nous est demandé parce qu’avec Lui, tout est gratuit. Seulement, voilà, nos chemins sont si éloignés des siens que nous risquons de faire un contresens ; pourtant, il n’existe pas de temps où Dieu ne se laisserait pas trouver, il n’existe pas de temps où Dieu ne serait pas proche !

 

PSAUME – CANTIQUE DU PROPHETE ISAÏE 12, 2 … 6

2 Voici le Dieu qui me sauve :
j’ai confiance, je n’ai plus de crainte.
Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ;
il est pour moi le salut.
4 Rendez grâce au SEIGNEUR,
proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits !
Redites-le : « Sublime est son nom ! »
5 Car il a fait les prodiges
que toute la terre connaît.
6 Jubilez, criez de joie, habitants de Sion,
car il est grand au milieu de vous, le Saint d’Israël !

ACTION DE GRACE OU PROFESSION DE FOI ?
Ce poème est tiré du livre d’Isaïe, il ne fait pas partie du livre des psaumes, mais de toute évidence, il s’agit quand même d’un cantique écrit pour la liturgie1.
A première vue, il s’agit d’un Psaume d’action de grâce parce que Dieu nous sauve : « Rendez grâce au SEIGNEUR, proclamez son nom, annoncez parmi les peuples ses hauts faits ! » On pourrait croire que tout était rose …!
Mais si vous avez la curiosité de vous reporter au texte dans la Bible, le verset précédent parle au futur : « Tu diras ce jour-là » (Rendez grâce…) ce qui veut dire que pour l’instant, on n’a pas encore le coeur à rendre grâce, on est dans la crainte.
Pour comprendre de quoi il s’agit, nous sommes obligés de faire un peu d’histoire : nous sommes au huitième siècle av J.C., vers 740 – 730 : la menace de l’Empire Assyrien (capitale : Ninive) pèse sur toute la région… Beaucoup de textes de cette époque reflètent la crainte que faisait peser la menace de l’expansion Assyrienne. Elle est la puissance montante. Elle est l’Ennemi, le Danger public !
A cette époque-là, le peuple de Dieu est divisé en deux royaumes (depuis la mort de Salomon en 933) : deux royaumes minuscules, tout proches l’un de l’autre : ce qui menace l’un menace inévitablement l’autre. Ces deux royaumes qui devraient au moins être frères, à défaut d’être unifiés, mènent des politiques différentes, et parfois même opposées : c’est le cas ici. Ils réagissent de façon diamétralement opposée à la menace de la domination assyrienne. Le royaume du Nord (capitale Samarie) tente de résister, il veut se battre. Le royaume du Sud fait l’inverse : son tout jeune roi Achaz (à Jérusalem), préfère capituler : à quoi bon se battre pour une cause qui lui semble perdue d’avance ? Ne vaut-il pas mieux prendre les devants, négocier et accepter une fois pour toutes d’être vassal de l’Assyrie ? Pour le faire changer d’avis, ses voisins, les rois de Damas et de Samarie menacent à leur tour de le détrôner et font le siège de Jérusalem. Tout va mal pour lui ! Et il ne sait vraiment plus à quel saint se vouer.
C’est là que le livre d’Isaïe a cette phrase superbe : « Le cœur  d’Achaz et le cœur  de son peuple furent agités comme les arbres de la forêt sont agités par le vent »… (Is 7,2). Soyons francs… On le comprend ; pour un jeune homme, la charge est lourde… et à vues humaines, il a raison !… (ou au moins, il a des raisons). Mais le prophète vous répondra : le peuple élu de Dieu a-t-il le droit de raisonner « à vues humaines » ?
Non, bien sûr ; le peuple avec qui Dieu a fait alliance peut rester assuré en toutes circonstances de sa protection ; seulement il faut garder confiance ; alors Isaïe multiplie les appels à la confiance : « Reste calme, ne crains pas » (7,4), « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » (7,9). On croit l’entendre dire « homme de peu de foi »…
ESPERER MALGRE TOUT
Et les chapitres 7 à 11 (qui précèdent juste notre chant d’aujourd’hui) ne sont que paroles d’espérance ; on a là des textes que nous connaissons bien : au chapitre 7, ce que nous appelons l’oracle de l’Emmanuel, « Voici que la jeune femme est enceinte » : c’est la promesse d’un nouveau roi qui restaurera la sécurité à Jérusalem… ou encore au chapitre 9 : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière... » (nous l’avons lu la nuit de Noël), et enfin un texte superbe que nous connaissons car il a été repris par le pasteur Martin Luther King dans ce qu’il appelait son « rêve » : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte, le lion comme le bœuf , mangera du fourrage, le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main… Il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR comme les eaux recouvrent les mers. » (Is 11,6). Effectivement c’est une vision de rêve … Mais, dans la foi, on sait que les rêves de Dieu sont des promesses.
DIEU NOUS A LIBERES D’EGYPTE, IL NOUS LIBERERA ENCORE
Ce qui complique à première vue la lecture de tous ces chapitres, c’est que, manifestement, on y a regroupé des prédications de plusieurs époques ; mais il y a une manière plus positive d’aborder cette complexité : car c’est une formidable leçon de foi qui nous est donnée là ; quelles que soient les circonstances, au long des siècles, l’homme de foi, et le peuple d’Israël après lui, sait de certitude absolue que le tunnel a toujours une fin et qu’il débouche toujours sur la lumière, simplement parce que Dieu l’a promis. Les expériences historiques se suivent, les langages se superposent, mais la foi reste la même.
Et donc, tout normalement, le prophète qui croit de toutes ses forces à la réalisation des promesses de Dieu termine en disant « Ce jour-là, vous chanterez comme vos pères ont chanté, à leur sortie d’Egypte ».
On se souvient de leur chant sur le bord de la mer des Roseaux : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR, il a été pour moi le salut. C’est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l’exalterai » (Ex 15,2). En écho, des siècles plus tard, Isaïe reprend : « Voici le Dieu qui me sauve ; j’ai confiance, je n’ai plus de crainte. Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ; il est pour moi le salut. »
Mais bien sûr, quand on fait sien un chant du passé, on le lit avec ce qu’on est : et, par exemple, l’expérience spirituelle d’Isaïe s’exprime ici : il a toujours été très marqué par la Grandeur de Dieu, par sa Sainteté ; vous vous souvenez de l’exclamation des séraphins, lors de sa vocation au Temple de Jérusalem « Saint, Saint, Saint est le SEIGNEUR, le Dieu de l’univers » (Is 6).
Et quand il compose ce chant, je l’imagine face au Temple de Jérusalem, le lieu de la Présence de Dieu : la même exclamation lui vient aux lèvres : « Oui, vraiment, Il est grand au milieu de toi, le SAINT d’Israël ».
———————–
Note 1
Cela prouve que tous les chants liturgiques n’ont pas été inclus dans le psautier.

Complément
A côté des réminiscences de l’Exode, le contexte historique d’Isaïe affleure ici : par exemple, dans la phrase « Jubilez, criez de joie, habitants de Sion… » ; bien sûr, les Hébreux sortis d’Egypte ne risquaient pas de parler de Sion dont ils ignoraient encore l’existence et le rôle qu’elle jouerait plus tard dans leur histoire.
A propose de la crainte qu’inspire l’expansion de l’Empire Assyrien : il suffit de se rappeler le Livre de Jonas qui présente Ninive comme la ville impie où se commet tout ce qu’il y a de mal sur la terre.

DEUXIEME LECTURE – PREMIERE LETTRE DE SAINT JEAN 5,1-9

Bien-aimés,
1 celui qui croit que Jésus est le Christ,
celui-là est né de Dieu ;
celui qui aime le Père qui a engendré
aime aussi le Fils qui est né de lui.
2 Voici comment nous reconnaissons
que nous aimons les enfants de Dieu :
lorsque nous aimons Dieu
et que nous accomplissons ses commandements.
3 Car tel est l’amour de Dieu :
garder ses commandements ;
et ses commandements ne sont pas un fardeau,
4 puisque tout être qui est né de Dieu
est vainqueur du monde.
Or la victoire remportée sur le monde,
c’est notre foi.
5 Qui donc est vainqueur du monde ?
N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
6 C’est lui, Jésus Christ,
qui est venu par l’eau et par le sang :
non pas seulement avec l’eau,
mais avec l’eau et avec le sang.
Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit,
car l’Esprit est la vérité.
7 En effet, ils sont trois qui rendent témoignage,
8 l’Esprit, l’eau et le sang,
et les trois n’en font qu’un.
9 Nous acceptons bien le témoignage des hommes ;
or, le témoignage de Dieu a plus de valeur,
puisque le témoignage de Dieu, c’est celui qu’il rend à son Fils.

A LA RECHERCHE DES MOTS POUR DIRE LE MYSTERE DU CHRIST
La clé de ce passage est peut-être dans le chapitre précédent : Jean a dénoncé les sectes en disant : « Beaucoup de prophètes de mensonge se sont répandus dans le monde… Eux ils sont du monde ; aussi parlent-ils le langage du monde et le monde les écoute. » (1 Jn 4,1-6). Dans le passage d’aujourd’hui, son but est donc d’armer ses frères chrétiens dans leur rencontre avec les sectes.
Par exemple, dès le premier verset, on sent une petite pointe contre les sectes : verset 1 « Celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu ; celui qui aime le Père qui a engendré aime aussi le Fils qui est né de lui. » C’est-à-dire « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ » : cette formule s’oppose évidemment à l’attitude d’exclusion (on dit « sectaire » justement) qui caractérise toujours les sectes.
Deuxième allusion : « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu » ; traduisez : il suffit de croire, il n’y a pas de chemin initiatique. Dans les sectes, il faut toujours passer par un mystérieux chemin d’initiation1 ; au contraire, le mystère de Dieu n’est pas un secret jalousement gardé, il nous est révélé. Et la communauté vit au grand jour. Par exemple, les portes des églises restent toujours ouvertes en principe pendant les offices.
Nulle part dans les lettres de Jean, nous ne trouvons la carte d’identité de ses adversaires, mais là encore, en lisant entre les lignes, on peut deviner où se trouvait le problème majeur.
Visiblement, il s’agit de la personne même du Christ ; le problème étant de comprendre et de traduire son mystère. Pour les Juifs, Dieu était le Tout-Autre, nous l’avons réentendu dans la première lecture tirée d’Isaïe… alors parler d’Incarnation pour Dieu était proprement impensable, scandaleux ; et à l’inverse, prétendre que cet homme Jésus de Nazareth, mortel comme tous les hommes, puisse être Dieu, c’était du blasphème. Et, pire encore, le livre du Deutéronome disait que le condamné à mort est maudit de Dieu ; par suite, comment intégrer dans le mystère du Christ le supplice de la croix ?
Alors, dans les mots de son temps, Jean essaie de formuler la foi chrétienne sans rien abandonner, ni défigurer ; en Jésus-Christ, le Tout-Autre s’est fait le Tout Proche, le Dieu inaccessible a pris chair en humanité, comme n’importe lequel d’entre nous. L’homme-Jésus, pleinement homme, fait de chair et de sang, comme on disait, est en même temps et inséparablement Christ, Messie, Fils de Dieu, Dieu lui-même.
C’est le même sur qui s’est manifesté l’Esprit de Dieu au Baptême et qui est mort de mort humaine, sanglante… ce qui était proprement scandaleux pour les hommes de son temps, Juifs ou Grecs… « scandaleux » au sens étymologique du terme, qui veut dire pierre d’achoppement, obstacle qui fait trébucher…
Paul dit exactement la même chose : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens… » (1 Co 1,23).
JESUS HOMME ET DIEU
Sur cette vérité-là, il ne faut pas transiger, estime Jean.
Dans sa deuxième lettre, il le dit clairement : « De nombreux séducteurs se sont répandus dans le monde : ils ne professent pas la foi à la venue de Jésus-Christ dans la chair. Le voilà, le séducteur et l’Antichrist » (2 Jn,7).
Voir en Jésus seulement l’homme ou seulement Dieu, c’est le diviser, c’est ne plus être chrétien. Un peu plus haut, dans cette première lettre, il l’a dit : « Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu… » (1 Jn 4,3).
Il arrive que des auteurs se risquent à produire un film ou une pièce sur Jésus : chaque fois on voit bien que le problème est là ; bien souvent, le réalisateur nous présente soit un homme-Jésus qui n’est qu’un homme muni de quelques pouvoirs magiques, soit un être céleste complètement hors de nos réalités. Mais comment s’étonner que le mystère de Celui qui est Dieu lui-même nous échappe ?
Les évangiles, chacun à leur manière, essaient, tout au long, de décrire cette réalité : homme, Jésus ne sait pas tout d’avance, grandit et progresse, traverse des étapes dans sa maturation, affronte des tentations… Mais en même temps, il est Dieu, c’est-à-dire l’amour même et à ce titre vainqueur du monde.
Ici, dans sa lettre, Jean, tout simplement, évoque les événements majeurs de la vie du Christ, et il les juxtapose en soulignant qu’on ne peut en ignorer aucun ; ces événements, ce sont le Baptême et la Croix : le Baptême dans l’eau, le Baptême dans le sang.
Quand Jean dit, « Jésus-Christ est venu par l’eau et par le sang : pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang », sa formule « pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang » veut bien dire « il n’est pas question de retenir seulement l’événement glorieux du Baptême et de refuser l’humiliation de la Croix ».
Et l’Esprit était présent à la Croix comme il l’était au Baptême pour manifester que celui-ci était le Fils ; d’où l’expression « Ils sont trois qui rendent témoignage, l’Esprit, l’eau et le sang, et tous les trois se rejoignent en un seul témoignage ».
Cet unique témoignage, c’est celui que Dieu lui-même rend à son Fils ; comme dit Jean : « Nous acceptons bien le témoignage des hommes ; or le témoignage de Dieu a plus de valeur, et le témoignage de Dieu c’est celui qu’il rend à son Fils. » Ce témoignage, c’est la Résurrection ; Pierre le proclame le jour de la Pentecôte : « Que toute la maison d’Israël le sache avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié. » (Ac 2, 36).
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Note 1
Il est vrai que, dans la communauté chrétienne, on emploie aussi les mots de mystère et d’initiation, mais c’est dans un tout autre sens.
Complément
Ce texte est incontestablement difficile, mais étonnamment d’actualité ! Il suffit de recenser les innombrables parutions, livres ou revues sur Jésus au cours de ces dernières années ! Tout le monde y va de sa biographie, plus ou moins documentée ; en tout cas, il est clair que cela se vend bien. Ce qui veut dire que le sujet préoccupe nos contemporains.
Le contexte dans lequel écrivait saint Jean devait ressembler au nôtre : il s’adressait à une communauté chrétienne qui avait bien du mal à faire son choix entre toutes les théories qui circulaient sur la personne de Jésus. On sait bien que le manque d’information ou de catéchèse des Chrétiens fait le jeu des sectes. C’est ce qui a amené l’Eglise Catholique à réécrire son Catéchisme. C’est ce qui a amené saint Jean à écrire ses Lettres.

EVANGILE – selon saint Marc 1, 7-11

En ce temps-là,
7 Jean le Baptiste proclamait :
« Voici venir derrière moi
celui qui est plus fort que moi.
Je ne suis pas digne de m’abaisser
pour défaire la courroie de ses sandales.
8 Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ;
lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
9 En ces jours-là,
Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée,
et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain.
10 Et aussitôt, en remontant de l’eau,
il vit les cieux se déchirer
et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe.
11 Il y eut une voix venant des cieux :
« Tu es mon Fils bien-aimé ;
en toi, je trouve ma joie. »

L’ESPRIT DESCENDIT COMME UNE COLOMBE
Le Baptême de Jésus est sa première manifestation publique, et il va être l’occasion d’une véritable révélation sur sa personne.
Jean-Baptiste lui-même, semble-t-il, ne sait pas à qui il a affaire ; quand il parle du Messie à venir, il l’annonce dans des termes que tout le monde comprend, mais il ne sait pas qu’il s’agit de Jésus de Nazareth. Il dit : « Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint » ; ce qui veut dire : « moi je vous ai plongés dans l’eau, lui vous plongera dans l’Esprit Saint ». (Le mot « baptiser » veut dire « plonger »). Alors tout le monde comprend qu’il parle du Messie car tout le monde a en tête la promesse du prophète Joël : « En ces jours-là (sous-entendu quand viendra le Messie), je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3,1). Le prophète Isaïe, également, avait parlé à plusieurs reprises du Messie sur qui reposerait l’Esprit : « Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR. » (Is 11,2). Et la vocation de ce Messie, c’est encore Isaïe qui la décrit : « L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi : le SEIGNEUR, en effet a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le cœur  brisé, procurer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement… » (Is 61,1).
Or, vous connaissez la suite : « Au moment où il sortait de l’eau, Jésus vit le ciel se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Du ciel une voix se fit entendre : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie. »
« Tu es mon Fils » : cela c’était justement le titre du Messie, un titre que chaque nouveau roi à Jérusalem recevait le jour de son sacre ; Jésus est donc le roi-Messie ; cela veut dire que le Baptême est une véritable scène d’investiture royale.
La formule du sacre ne comprenait pas le mot « bien-aimé » (Tu es mon fils bien-aimé) ; peut-être y a-t-il là une allusion à Isaac, le fils tendrement aimé d’Abraham, le fils librement offert… Quant à la formule finale, « en toi je trouve ma joie » (littéralement « en toi j’ai mis mon bon plaisir »), c’est encore une référence à Isaïe parlant du Messie : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui. » (Is 42,1).
JESUS SOLIDAIRE DES HOMMES
Bien plus tard, après la Passion et la Résurrection de Jésus, on a contemplé cette scène du Baptême et on en a mieux compris toute la profondeur.
Par exemple, on pose souvent la question : « Pourquoi Jésus demande-t-il le Baptême alors qu’il n’est pas pécheur ? » Première réponse possible : parce qu’il veut s’inscrire dans la démarche de tout son peuple, il choisit de se montrer solidaire des hommes pécheurs ; et chose remarquable, c’est précisément à ce moment-là qu’il est déclaré « Fils ».
Deuxième réponse : cela prouve que le véritable centre de gravité du Baptême n’est pas le péché… le Baptême est une histoire d’amour : pas étonnant si c’est une plongée dans l’Esprit Saint ! Il s’agit de se situer en position filiale par rapport au Père et solidaire par rapport aux frères. Nous pensons le Baptême en termes de purification, Dieu, lui, parle d’amour filial et fraternel !
Le Baptême qui nous plonge dans l’Esprit Saint nous plonge dans l’amour de Dieu ; quand Dieu dit à Jésus « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie », il le propose à travers lui à l’humanité tout entière ; il nous suffit tout simplement d’accepter que l’amour de Dieu nous habite.
LES CIEUX SE SONT DECHIRES
Alors on comprend que les cieux se déchirent enfin, comme l’avait souhaité Isaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais, tel que les montagnes soient secouées devant toi, tel un feu qui brûle les taillis, tel un feu qui fait bouillonner les eaux, pour faire connaître ton nom… » (Is 63,19). Les cieux déchirés, cela veut dire qu’il n’y a plus de séparation entre le ciel et la terre : l’univers n’est plus la prison dans laquelle l’humanité s’est enfermée depuis qu’elle a peur de Dieu, depuis le soupçon du jardin d’Eden ; la communication entre Dieu et ses enfants est enfin rétablie, l’humanité connaît enfin son Dieu tel qu’il est et non selon les caricatures qu’elle a inventées au cours du temps.
Jésus vient de prendre la tête de cette humanité nouvelle, celle qui vit selon l’Esprit de Dieu ; comme dira Saint Paul, il est le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8,29 ). Alors l’image de la colombe nous parle mieux : « Jésus vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. », nous dit Marc : comme le souffle de Dieu planait sur les eaux de la première création, l’Esprit plane sur cet homme qui est le premier de la création nouvelle. Le Baptême de Jésus, c’est la première manifestation de la Trinité.
Et ceci se passe au bord du Jourdain, ce même fleuve que le peuple élu avait traversé à pied sec sous la conduite de Josué pour entrer en Terre Promise : à son tour, Jésus émerge du Jourdain, comme Josué, mais il a pris la tête du peuple nouveau en marche vers la vraie Terre Promise, celle où tous les hommes seront frères.
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Compléments
– « Tu es mon Fils bien-aimé » : à chaque sacre d’un nouveau roi à Jérusalem, on prononçait sur lui la phrase : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré », en écho à la prophétie messianique de Nathan qui avait annoncé au roi David que le Seigneur lui donnerait une descendance royale. Et le prophète disait du futur roi (de la part de Dieu, bien sûr) : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils » (2 S 7,14). Au bord du Jourdain, le titre de Fils de Dieu ne veut dire encore que roi, mais, plus tard, après la Résurrection, on comprendra qu’il s’agit de beaucoup plus encore ; une véritable relation de filiation entre Jésus et son Père.
– « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais » : quelques années plus tard, le voile du Temple de Jérusalem (qui pour les Juifs symbolisait le firmament, puisqu’il séparait le lieu du peuple et le lieu de Dieu), ce voile s’est déchiré au moment de la mort du Christ sur la Croix. Et Paul commente (ou contemple, si vous préférez) : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa Croix » (Col 1,19-20).
– Pourquoi Jésus demande-t-il le Baptême ? Il choisit de se montrer solidaire des hommes pécheurs : ce mystère d’amour et de solidarité s’accomplira en plénitude à la croix ; et c’est Marc, justement, qui fait le rapprochement, en citant la parole de Jésus à Jacques et Jean : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ou être baptisés du Baptême dont je vais être baptisé ? » (Mc 10,38). Se montrer solidaire de ses frères pécheurs, c’est cela « accomplir toute justice » comme dit Jésus dans l’évangile de Matthieu : Mt 3,15.