COMMUNION, EGLISE CATHOLIQUE, EUCHARISTIE, SACREMENTS

DECOUVRIR LA BEAUTE DE LA COMMUNION DANS LA MAIN

Carmel de la Paix à  Mazille, Saône-et-Loire

Pour redécouvrir la beauté de la communion dans la main

(Extrait de Famille chrétienne du 2 juin 2020)

Pour des raisons sanitaires, nous avons été amenés à redécouvrir le si beau rite de la communion dans la main. Voici quelques clés qui nous conduisent au cœur du mystère de l’Incarnation prolongée dans l’eucharistie.

Saint Jean Chrysostome († 407), Père et docteur de l’Église, écrivait : « Combien y en a-t-il qui disent aujourd’hui : “Comme j’aimerais voir le corps du Seigneur, son visage, ses habits, ses chaussures !”… Le voici Lui-même qui se laisse non seulement voir, mais encore toucher, manger et recevoir au-dedans de vous. »

La raison même de la communion dans la main était justement ce contact direct, corporel avec Jésus dans l’esprit de ce que saint Jean nous partage : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie, nous vous l’annonçons » (1 Jn 1,1).

Saint Cyrille de Jérusalem († 387), un autre docteur de l’Église, explique comment communier : « Quand donc tu t’approches, ne t’avance pas les paumes des mains étendues, ni les doigts disjoints ; mais fais de ta main gauche un trône pour ta main droite, puisque celle-ci doit recevoir le Roi et, dans le creux de ta main, reçois le Corps du Christ, disant : “Amen !” »

Une tradition résumée par saint Narsaï († 502) présente un autre symbolisme : « Le communiant joint ses mains en forme de croix ; et ainsi il reçoit le corps de notre Seigneur sur une croix. »

La sanctification entière de l’être humain

Le souci de tous les Pères fut la sanctification entière de l’être humain : « Avec soin, sanctifie tes yeux par le contact du Saint Corps, puis prends-Le et veille à n’en rien perdre », dit Jean Chrysostome.

Saint Aphraate († 345) et saint Augustin († 430) confirment cette pratique du regard posé sur le Corps du Christ : « Que personne ne mange cette Chair qu’il ne L’ait auparavant adorée. Non seulement ce n’est pas péché de L’adorer, mais ce serait un péché de ne pas L’adorer. »

Saint Théodore de Mopsueste († 428) enseigne : « Avec un amour grand et sincère, tu y attaches tes yeux et tu Le baises. » Le baiser au Corps du Christ est attesté par saint Éphrem le Syrien († 373), surnommé la « harpe du Saint-Esprit ».

Philoxène de Mabboug († 523) nous invite à parler à Jésus qui repose dans nos mains : « Tu adores le Corps vivant que tu portes dans tes mains. Ensuite parle-Lui à voix basse : “Je Te porte, Ô Dieu vivant, je Te tiens dans le creux de mes mains, Dieu des mondes que les mondes ne sauraient contenir… et vois comme mes mains T’enserrent avec confiance, rends-moi digne Seigneur de Te manger de façon sainte et de goûter à la nourriture de ton Corps comme à la Saveur de ta vie.” »

 Père Nicolas Buttet

ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), LITTERATURE FRANÇAISE, Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

POEMES D’ARTHUR RIMBAUD

Quelques poèmes d’Arthur Rimbaud

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Bibliographie

  • L’édition de référence pour lire les Poésies de Rimbaud est : Poésies Complètes en Classiques de Poche, Le Livre de Poche n°9635, édition de Pierre Brunel.
  • Steve Murphy, Le Premier Rimbaud ou l’Apprentissage de la subversion, CNRS, Presses Universitaires de Lyon, 1990
  • Pour une biographie complète, longue et détaillée, consulter : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001 (1200 pages)
  • Dominique Noguez, Les trois Rimbaud, Minuit, 1986
  • Jean-Pierre Richard, Poésie et profondeur, Seuil, 1955

Quelques poèmes de Rimbaud

Sensation

Sensation

Ce poème est celui de l’entrée en poésie de Rimbaud : c’est en effet celui-là qu’il envoie à Banville, poète très célèbre alors, le 24 mai 1870. Il lui adresse une lettre dans laquelle il se présente et il joint un poème, sans titre, qui deviendra plus tard « Sensation », ainsi que « Ophélie » et « Credo in unam ».

Voici la première version du texte « Sensation » de 1870 :

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue….

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais un amour immense enrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme
!

Et voici la version connue de « Sensation » :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Ma bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, LITTERATURE FRANÇAISE, PRETRES DE JESUS-CHRIST, LA VERITE VOUS GARDE, PAUL VERLAINE (1844-1896)

Prêtres de Jésus-Christ, la vérité vous garde de Paul Verlaine

Prêtres de Jésus-Christ, la vérité vous garde

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Ah ! soyez ce que pense une foule bavarde
Ou ce que le penseur lui-même dit de vous.
Bassement orgueilleux, haineusement jaloux,
Avares, impurs, durs, la vérité vous garde.
Et, de fait, nul de vous ne risque, ne hasarde
Un seul pan du prestige, un seul pli du drapeau,
Tant la doctrine exacte du Bien et du Beau
Est là, qui vous maintient entre ses hauts dilemmes.
Plats comme les bourgeois, vautrés dans des Thélèmes
Ou guindés vers l’honneur pharisaïque alors,
Qu’importe, si, Jésus, plus fort que des cœurs morts,
Règne par vos dehors du reste incontestables ?
Cultes respectueux, formules respectables,
Un emploi libéral et franc des Sacrements
(Car les temps ont du moins, dans leurs relâchements,
Parmi plus d’une bonne et délicate chose.
Laissé tomber l’affreux jansénisme morose),
Et ce seul mot sur votre enseigne : Charité !
Mal gracieux, sans goût aucun, même affecté,
Pour si peu que ce soit d’art et de poésie,
Incapables d’un bout de lecture choisie,
D’un regard attentif, d’une oreille en arrêt
Pis qu’inconsciemment hostiles, on dirait,
A tout ce qui, dans l’homme et fleurit et s’allume.
Plus lourds que les marteaux et plus lourds qu’une enclume.
Sans même l’étincelle et le bruit triomphant,
Que fait ? si Jésus a, pour séduire l’enfant
Et le sage qu’est l’homme en sa double énergie,
Votre théologie et votre liturgie ?
D’ailleurs maints d’entre vous, troupeau trié déjà,
Valent mieux que le monde autour qui vous jugea,
Lisent clair, visent droit, entendent net en somme,
Vivent et pensent, plus que non pas un autre homme,

Que tels, mes chers lecteurs, que moi cet écrivain,
Tant leur science est courte et tant mon art est vain !
C’est vrai qu’il sort de vous, comme de votre Maître,
Quand même une vertu qui vous fait reconnaître.
Elle offusque les sots, ameute les méchants.
Remplis les bons d’émois révérents et touchants.
Force indéfinissable ayant de tout en elle,
Comme surnaturelle et comme naturelle,
Mystérieuse et dont vous allez investis,
Grands par comparaison chez les peuples petits.
Vous avez tous les airs de toutes, sinon toutes
Les choses qu’il faut être en l’affre de vos routes,
Si vous ne l’êtes pas, du moins vous paraissez
Tels qu’il faut et semblez dans ce zèle empressés,
Poussant votre industrie et votre économie,
Depuis la sainteté jusqu’à la bonhomie.

Hypocrisie, émet un tiers, ou nullité !
Bonhomie, on doit dire en chœur, et sainteté !
Puisque, ô croyons toujours le bien de préférence,
Mais c’est surtout ce siècle et surtout cette France,
Que charme et que bénit, à quelques fins de Dieu ?
Votre ombre lumineuse et réchauffante un peu.
Seul bienfait apparent de la grâce invisible
Sur la France insensée et le siècle insensible
Siècle de fer et France, hélas ! toute de nerfs,
France d’où détalant partout comme des cerfs,
Les principes, respect, l’honneur de sa parole.
Famille, probité, filent en bande folle,
Siècle d’âpreté juive et d’ennuis protestants,
Noyant tout, le superbe et l’exquis des instants,
Au remous gris de mers de chiffres et de phrases.
Vous, phares doux parmi ces brumes et ces gazes,
Ah! luisez-nous encore et toujours jusqu’au jour,
Jusqu’à l’heure du cœur expirant vers l’amour
Divin, pour refleurir éternel dans la même
Charité loin de cette épreuve froide et blême.
Et puis, en la minute obscure des adieux.
Flambez, torches d’encens, et rallumez nos yeux
A l’unique Beauté, toute bonne et puissante,
Brûlez ce qui n’est plus la prière innocente,
L’aspiration sainte et le repentir vrai !

Puisse un prêtre être là, Jésus, quand je mourrai !

 

 Paul Verlaine (1844-1896)

Recueil : Bonheur (1891)

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX PHILIPPIENS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT

DIMANCHE 20 SEPTEMBRE 2020 : 25ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 20 septembre 2020 :

25ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaire de Marie-Noëlle Thabut

 

1ère lecture

Psaume

Deuxième lecture


PREMIERE LECTURE – Livre du Prophète Isaïe 55, 6 – 9

6 Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver.
Invoquez-le tant qu’il est proche.
7 Que le méchant abandonne son chemin,
et l’homme perfide, ses pensées !

Qu’il revienne vers le SEIGNEUR
qui lui montrera sa miséricorde,
vers notre Dieu, qui est riche en pardon.
8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées,
et vos chemins ne sont pas mes chemins,
– oracle du SEIGNEUR.
9 Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins,
et mes pensées, au-dessus de vos pensées.

« Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver. Invoquez-le tant qu’il est proche » : cela ne veut pas dire « Dépêchez-vous, il pourrait s’éloigner ! » Voilà, je crois, le contresens à ne pas faire ! Il n’existe pas de temps où Dieu ne se laisse pas trouver, il n’existe pas de temps où Dieu ne serait pas proche ! Il faut comprendre (et c’est le texte de la Traduction Œcuménique de la Bible, la TOB), « Cherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver. Invoquez-le puisqu’il est proche ». C’est toujours nous qui nous éloignons de Dieu. Et il est vrai que, dans notre liberté, nous nous éloignons parfois tellement de lui que nous perdons jusqu’au goût de le chercher.
Il faut bien voir dans quel esprit ces lignes sont écrites : Isaïe s’adresse ici à des gens complètement découragés ; en Exil à Babylone, dans des conditions extrêmement dures, le peuple d’Israël est tenté de croire que Dieu l’a abandonné. Et il en vient à se demander s’il est encore possible d’oser espérer le pardon de Dieu et la restauration du peuple élu. Ce doute et ce soupçon, il faut résolument leur tourner le dos ; ce sont, dit le prophète, des pensées méchantes, perverses. Elles nous trompent sur Dieu et nous éloignent de lui. La pensée perverse, précisément, ce serait de croire que Dieu pourrait n’être pas proche, que Dieu pourrait être inaccessible, que Dieu pourrait ne pas pardonner. Voilà déjà certainement une leçon très importante de ce texte. Ce n’est pas parce que Dieu semble silencieux qu’il est absent ou lointain.
On a là, comme très souvent dans la Bible, le thème du chemin : douter de Dieu, l’imaginer méchant, dur, vengeur, c’est prendre le chemin à l’envers, c’est nous éloigner de lui de plus en plus ; et du coup, puisque nous ne croyons pas à sa tendresse et à sa sollicitude, c’est nous en priver nous-mêmes ; l’adolescent soupçonneux ne profite plus des marques de tendresse que ses parents lui donnent pourtant ; il ne les voit plus puisqu’il leur tourne le dos. Isaïe dit : retournez-vous, revenez vers Dieu, vous redécouvrirez que Dieu a pitié de vous et qu’il est riche en pardon.
Cette découverte du Dieu de tendresse et de pardon est très présente dans l’Ancien Testament, bien avant la venue de Jésus sur la terre. Il suffit de relire les prophètes ; Osée, par exemple, a su trouver des phrases magnifiques pour dire les pensées de Dieu : « Mon coeur est bouleversé en moi, dit Dieu, en même temps ma
pitié s’est émue. Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère… Car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi, je suis saint. » (Osée 11, 8-9). En langage biblique, le mot « Saint » veut dire le Tout-Autre. Et c’est en cela que Dieu est le Tout-Autre, le Saint : Il est miséricorde, et Pitié et Pardon.
Ou encore Jérémie : « Moi, je sais les projets que j’ai formés à votre sujet – oracle du SEIGNEUR – projets de prospérité et non de malheur : je vais vous donner un avenir et une espérance». (Jr 29, 11) Et bien sûr, on pense à cette phrase magnifique de l’évangile : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).
Il y a aussi ce merveilleux dialogue dans le livre de Jonas ; Jonas prend très mal l’indulgence de Dieu pour ces affreux Ninivites, l’ennemi héréditaire d’Israël : et il reproche à Dieu d’être trop bon « Je savais bien moi, que tu es un Dieu bienveillant et miséricordieux, lent à la colère et plein de fidélité » (Jonas 4, 2). Et Dieu se défend en disant « Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent même pas choisir entre le bonheur et le malheur ? » (Jonas 4,11).
La Bible, dès l’Ancien Testament, est donc pleine de cette révélation du pardon de Dieu… et, à partir du moment où on l’a découvert, on ne voit plus que cela. A l’inverse, chaque fois que nous ne trouvons pas dans la Parole de Dieu cette annonce de la miséricorde et du pardon de Dieu toujours offert, c’est que nous n’avons pas compris le texte ! Le peuple d’Israël a eu le privilège de faire cette double découverte extraordinaire :
Dieu est à la fois le Tout-Autre, le Saint et aussi le Tout-Proche, le « Dieu de tendresse et de pitié » révélé à Moïse (Exode 34, 6).
Isaïe ramasse cette découverte dans cette phrase superbe : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées ». Cette distance infinie qui sépare le ciel de la terre est une image très parlante pour nous dire que Dieu, décidément, est le Tout-Autre. En même temps, il est le Tout-Proche, celui qui est « riche en pardon ».
Et je crois même qu’il faut aller plus loin : c’est précisément cette richesse de pardon qui constitue la distance infinie dont parle Isaïe et qui nous sépare de Dieu, autant que le ciel est séparé de la terre. Notre texte dit bien : « Notre Dieu est riche en pardon »… « CAR vos pensées ne sont pas mes pensées … » Tout tient dans cette petite conjonction « Car » ; mais, malheureusement, elle risque de passer inaperçue. Ce qu’Isaïe nous dit là, c’est que nous ne sommes pas sur le même registre que Dieu : Lui qui est l’amour même, Il est sur le registre de la gratuité, on dit « la grâce », le registre du pardon sans conditions. Nous, nous sommes sur le registre du calcul, du donnant-donnant. Nous voulons que les bons soient récompensés et les méchants punis. Nous parlons de « gagner » notre ciel ; nous calculons nos mérites ; ou bien nous disons « je ne mérite pas » sans nous apercevoir qu’en disant cela, nous nous permettons de calculer à sa place ! Dieu, lui, ne nous demande pas de mériter quoi que ce soit ! Il dit seulement : « Que le méchant abandonne ses chemins, et l’homme pervers ses pensées. Qu’il revienne vers notre Dieu qui est riche en pardon. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées… » Dieu, lui, nous propose de vivre tout simplement une relation d’amour, donc gratuite, par définition. Il n’y a pas de banque ni de chéquier dans le royaume de l’amour, nous le savons bien.
Dernière remarque : « Mes pensées ne sont pas vos pensées » ; cette distance infinie qui nous sépare de Dieu explique la faiblesse de notre langage sur Lui ! Du coup, cette phrase devrait être pour nous une invitation à l’humilité et à la tolérance : humilité quand nous osons parler de Dieu, tolérance pour la façon dont les autres parlent de Lui : qui d’entre nous peut prétendre sonder les pensées de Dieu ?

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Complément
– Il y a encore cette phrase magnifique dans le livre des Chroniques : « Si mon peuple s’humilie, s’il prie, cherche ma face et revient de ses voies mauvaises, moi, j’écouterai des cieux, je pardonnerai son péché et je guérirai son pays ». (2 Ch 7, 14). Malheureusement, tant qu’on n’a pas découvert que Dieu est toujours et seulement Amour et Pardon, on risque encore de lire à l’envers des phrases comme celle-ci : comme si Dieu mettait une condition à son pardon : « Si mon peuple s’humilie »… En réalité, c’est nous qui mettons une condition : comment recevoir le pardon si nous ne le désirons pas ?

PSAUME 144 (145), 2-3, 8-9, 17-18

2 Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.
3 Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué :
à sa grandeur, il n’est pas de limite.

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
9 la bonté du SEIGNEUR est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses oeuvres.

17 Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
18 Il est proche de ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.


On ne pouvait pas trouver mieux que ce psaume 144/145 pour faire écho à la première lecture de ce dimanche ! Le prophète Isaïe résumait en quelques versets toute la foi d’Israël : la découverte d’un Dieu plein de pitié, riche en pardon et qui appelle son peuple en lui disant « reviens vers moi ». Ce psaume est la réponse du peuple qui revient à son Dieu : « Chaque jour je te bénirai, je louerai ton nom toujours et à jamais » ; c’est vraiment le cantique de la foi retrouvée.
Nous avons déjà rencontré ce psaume et admiré sa composition : si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez qu’il est ce qu’on appelle un psaume « alphabétique » ; nous savons donc d’avance qu’il s’agit d’un psaume d’action de grâce pour l’Alliance : manière de dire « toute notre vie, de A à Z, (en hébreu de Aleph à Tav) baigne dans l’Alliance, dans la tendresse de Dieu. Deuxième remarque quant à la forme : le parallélisme d’une ligne à l’autre de chaque verset est particulièrement accentué : cela vaudrait la peine de le lire à deux voix ou deux chœurs  alternés.
Si on regarde d’un peu plus près les six versets précis qui ont été retenus aujourd’hui, on remarquera deux choses : premièrement on a là un condensé de la Révélation à la fois très complet et très concis ; et, deuxièmement ils entrent en résonance parfaite avec les autres lectures de ce dimanche.
Je prends un exemple : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, dit le psaume ; à sa grandeur, il n’est pas de limite. » Et Isaïe, dans la première lecture, avec ses mots à lui, nous dit également cette grandeur de
Dieu : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées ». Mais Isaïe nous entraîne dans une voie imprévue et nous risquons d’être surpris : car la grandeur de ce roi n’est pas ce que nous croyons parfois, elle ne ressemble en rien aux fausses gloires et aux fausses grandeurs de la terre. C’est uniquement la grandeur de l’amour. Je résume sa prédication : « Que le méchant revienne vers Dieu qui est riche en pardon… CAR mes pensées ne sont pas vos pensées… » Il semble bien qu’aux yeux du prophète, la grandeur de Dieu réside précisément dans son pardon.
Et vous vous souvenez que nous avons lu il y a quelques semaines (seizième dimanche) un passage du livre de la Sagesse qui faisait écho à Isaïe : « Seigneur, tu prends soin de toute chose… ta domination sur toute chose te rend patient envers toute chose… L’homme dont la puissance est discutée fait montre de sa force, mais toi, Seigneur, qui disposes de la force, tu juges avec indulgence. » (Sg 12).
Soyons francs, cette chanson-là n’est pas souvent celle des médias modernes ; et, pourtant, chacun de nous, dans l’intime de sa conscience, sait que c’est la vérité. La seule vraie grandeur d’un être humain, c’est sa capacité d’aimer. Après tout, ce n’est pas étonnant si nous sommes à l’image de Dieu !
Autre consonance entre le psaume et la lecture d’Isaïe, l’amour et le pardon de Dieu pour tous les êtres sans exception. « La bonté du SEIGNEUR est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres . » dit le psaume. Et Isaïe insistait sur ce pardon qui semble bien être la caractéristique de Dieu : « Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme perfide, ses pensées ! Qu’il revienne vers le SEIGNEUR qui aura pitié de lui, vers notre Dieu, qui est riche en pardon. » Mais, là encore, Isaïe nous entraîne plus loin que nous ne voudrions aller, peut-être : nous voulons bien entendre ici l’assurance que nos faiblesses, nos péchés seront pardonnés. Mais, au nom de ce que nous appelons la justice, il nous semble impensable que tous les grands pécheurs de tous les temps reçoivent le pardon de Dieu tout comme nous !

Et pourtant, si nous prenons au sérieux la prédication d’Isaïe, il va falloir convertir notre conception de la justice, tout simplement ! A vrai dire, Isaïe avait prévu notre difficulté à entendre ce genre de vérité, car il avait pris la précaution de préciser que ce qu’il annonçait ne représentait pas sa pensée à lui, mais qu’il s’agissait réellement d’une parole de Dieu. Il disait « Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR ».
Et, d’ailleurs, l’évangile de ce dimanche va nous encourager à changer de logique !
Il s’agit de ce que nous appelons la parabole des ouvriers de la onzième heure. Le verset du psaume parle de la justice de Dieu, précisément ; il dit « Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait
» ; la parabole, quant à elle, nous racontera l’histoire d’un chef d’entreprise donnant à tous ses serviteurs le même salaire, quelle que soit leur ancienneté dans la maison ou leur nombre d’heures de travail ; cela bien sûr au grand scandale de ceux qui ont fait le plus grand nombre d’heures. Le message de Jésus, ici, est très clair : « Ne vous y trompez pas » ; la plus grande justice au monde n’est pas celle de la balance, elle est celle de l’amour ; si vous aimez vos frères autant que vous-mêmes, vous vous réjouirez de mes largesses à leur égard.
Pour terminer, je m’arrête sur le dernier verset du psaume : « Le SEIGNEUR est proche de ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité ». Ici peut-être, il y a une lecture perverse à éviter : le psalmiste ne dit pas que Dieu n’est proche que de ceux qui l’invoquent ! Mais Dieu respecte trop notre liberté pour forcer notre porte.

DEUXIEME LECTURE –

Lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens 1, 20c-24.27a

Frères,
20 soit que je vive, soit que je meure,
le Christ sera glorifié dans mon corps.
21 En effet, pour moi vivre, c’est le Christ,
et mourir est un avantage.
22 Mais si, en vivant en ce monde,
j’arrive à faire un travail utile,
je ne sais plus comment choisir.
23 Je me sens pris entre les deux :
je désire partir
pour être avec le Christ,

car c’est bien préférable ;
24 mais, à cause de vous, demeurer en ce monde
est encore plus nécessaire.
27 Quant à vous,
ayez un comportement digne de l’Evangile du Christ.

Il est toujours émouvant de lire la lettre aux Philippiens : elle est pleine à la fois de la passion de Paul pour sa mission d’apôtre, de sa passion pour le Christ, et aussi de son affection toute simple et fraternelle pour ceux qu’il a connus là-bas ; cela nous vaut des développements théologiques qui volent très haut, comme on dit, et des confidences tout humaines d’un homme comme les autres à ses amis.
« Soit que je vive, soit que je meure » : Paul est en prison, c’est clair, d’après le reste de l’épître, mais on ne sait pas où ; à Rome, peut-être puisque, d’après cette lettre, il est visiblement en attente de jugement ; mais il a connu plusieurs (autres) emprisonnements, une nuit à Philippes même, deux nuits à Jérusalem, une longue durée à Ephèse, probablement, sans compter deux années à Césarée maritime et au moins autant à Rome. En
tout cas, lorsqu’il écrit cette lettre aux Philippiens, son procès est visiblement commencé et il sait très bien qu’il risque la mort. « Soit que je vive, soit que je meure, la grandeur du Christ sera manifestée dans mon corps » : le mot « corps » ici veut dire la personne tout entière. S’il est libéré, il pourra continuer sa mission d’évangélisation, et même son temps de captivité et son procès lui auront permis de témoigner du Christ au tribunal.
Il a écrit quelques versets plus tôt : « Dans tout le prétoire, et partout ailleurs, il est maintenant bien connu que je suis en captivité pour le Christ. Et la plupart des frères, encouragés dans le Seigneur par ma captivité, redoublent d’audace pour annoncer sans peur la Parole. » Mieux, il s’est réjoui de ce que certains, moins bien intentionnés, aient profité de sa mise à l’ombre pour se poser en apôtres, à sa place. Qu’importe, pense Paul, de toutes manières, le Christ est annoncé.
S’il est condamné à mort, son martyre, affronté dans la joie, constituera un témoignage suprême de la foi des Chrétiens en la Résurrection.
On est toujours extrêmement étonnés de l’assurance dont faisaient preuve les premiers Chrétiens face au martyre. Alors que les persécuteurs espéraient étouffer la religion chrétienne naissante, cette assurance a été l’occasion de nombreuses conversions. Ce qui veut dire que, quoi qu’il arrive, tout contribuera au progrès de l’Evangile et c’est la seule chose qui compte pour Paul. Cela ne nous étonne pas de la part d’un apôtre… Le critère de l’apôtre, justement, c’est qu’il n’a qu’un objectif, prêcher l’Evangile ! Quant à nous, même si nous ne connaissons pas des circonstances aussi extraordinaires, nous pouvons retenir que notre vie concrète peut contribuer à exalter le Christ (c’est-à-dire à manifester sa grandeur) dans toutes les situations.
Paul continue : « Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage ». On pourrait traduire « Pour moi, vivre pleinement, c’est vivre en Christ » ou encore « ma raison de vivre, c’est le Christ » sous-entendu ma vie ne s’épanouira pleinement que dans la rencontre définitive, donc mourir est un avantage. « Je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable » dit-il. On retrouve là un écho de cette solidarité intime qui nous unit au Christ et que Paul exprime si souvent dans ses écrits ; son thème majeur, c’est
justement que notre destinée est de ne faire qu’un en Jésus-Christ. Par exemple « Il a plu à Dieu de faire habiter en Lui toute la plénitude et de tout réconcilier par Lui et pour Lui » (Col 1,19) ; ou encore dans la lettre aux Ephésiens, ce texte qui donne la clé de tout : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté… réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ » (Ep 1,9-10).
Au passage, on peut noter que pour Paul, la mort nous permet d’être aussitôt pleinement unis au Christ ; il a l’air de n’envisager aucun délai ; voici ce qu’il dit dans la lettre aux Corinthiens « Nous sommes pleins de confiance, tout en sachant que demeurer dans ce corps, c’est vivre en exil loin du Seigneur ; car nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. Oui, nous sommes pleins de confiance et nous préférons quitter la demeure de ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur. » (2 Co 5, 6-8).
Pour autant, Paul ne veut pas « abandonner le bateau », comme on dit ; et littéralement, il avoue être écartelé ; « mourir est un avantage, mais si en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus
comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable, mais à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire ». Cela ne veut certainement pas dire qu’il se considère comme indispensable, parce qu’il sait bien que c’est le Christ qui agit dans le cœur  des fidèles … mais il souhaite ardemment être là où il doit être. A vrai dire, ce dilemme n’est pas à proprement parler un cas de conscience, car ce n’est pas lui qui décidera de son sort, il le sait bien.
Mais son raisonnement est un modèle d’abnégation au vrai sens du terme, en ce sens que son seul souci reste la mission auprès de ceux qui lui ont été confiés
.
Pour terminer, il revient à eux « Quant à vous, ayez un comportement digne de l’Evangile». C’est tout un programme ! Mais je crois qu’il y a là beaucoup plus qu’une leçon de morale : Paul veut nous dire par là que la seule manière d’être digne de l’Evangile, c’est de le prendre au sérieux et de l’annoncer ! Car cette recommandation « ayez un comportement digne de l’Evangile» vient à la suite de ce que j’ai appelé son « dilemme » : « Si, en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je voudrais bien partir pour être avec le Christ… mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire. » Et aussitôt il ajoute : « Quant à vous, ayez un comportement digne de l’Evangile du Christ. »
Si je comprends bien, à ses yeux, avoir un comportement digne de l’Evangile, c’est tout simplement consacrer nos vies à l’évangélisation. Voilà qui interroge un certain nombre de nos préoccupations !


EVANGILE – selon saint Matthieu, 20, 1-16a

En ce temps-là,
Jésus disait cette parabole à ses disciples :
1 « Le royaume des Cieux est comparable
au maître d’un domaine qui sortit dès le matin
afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
2 Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée :
un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent,
et il les envoya à sa vigne
.
3 Sorti vers neuf heures,
il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire.
4 Et à ceux-là, il dit :
‘Allez à ma vigne, vous aussi,
et je vous donnerai ce qui est juste.’
5 Ils y allèrent.
Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures,
et fit de même.
6 Vers cinq heures, il sortit encore,

en trouva d’autres qui étaient là et leur dit :
‘Pourquoi êtes-vous restés là,
toute la journée, sans rien faire ?’
7 Ils lui répondirent :
‘Parce que personne ne nous a embauchés.’
Il leur dit :
‘Allez à ma vigne, vous aussi.’

8 Le soir venu,
le maître de la vigne dit à son intendant :
‘Appelle les ouvriers et distribue le salaire,
en commençant par les derniers
pour finir par les premiers.’
9 Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent
et reçurent chacun une pièce d’un denier.
10 Quand vint le tour des premiers,

ils pensaient recevoir davantage,
mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
11 En la recevant,
ils récriminaient contre le maître du domaine :
12 ‘Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure,
et tu les traites à l’égal de nous,
qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !’
13 Mais le maître répondit à l’un d’entre eux :

‘Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi.
N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ?
14 Prends ce qui te revient, et va-t’en.
Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi :
15 n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ?
Ou alors ton regard est-il mauvais
parce que moi, je suis bon ?’
16 C’est ainsi que les derniers seront premiers,
et les premiers seront derniers. »


Imaginez un patron d’entreprise qui emploierait des méthodes pareilles ! Il aurait certainement une bonne partie de ses ouvriers en grève dès le deuxième matin ! Mais Jésus a bien dit qu’il ne parlait pas d’une entreprise comme les autres puisqu’il a introduit sa parabole en disant : « Le Royaume des cieux est comparable au maître d’un domaine… » : d’entrée de jeu, nous savons qu’il est question du Royaume des cieux ; et nous savons bien, Isaïe nous l’a rappelé, que « les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées… »
Et donc, dans cette vigne très particulière, il y a des ouvriers embauchés à toute heure du jour… Apparemment, le travail ne manque pas. Mais la pointe de la parabole n’est pas là : comme toujours, il faut chercher d’abord ce que ce texte dit sur Dieu. « Moi, je suis bon » dit Dieu ; « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Dieu est bon, et d’une bonté qui ne fait pas de comptes. Cela veut dire que sa bonté surpasse tout, y compris le fait que nous ne la méritons pas ; cela veut dire qu’il faut que nous abandonnions une fois pour toutes notre logique de comptables : dans le Royaume des cieux, il n’y a pas de machine à calculer les mérites… Elle est là, peut-être, la conversion qui nous est demandée ; cette logique de comptables, nous avons bien du mal à nous en défaire : nos efforts, nos sacrifices, nos souffrances, nous voudrions toujours les comptabibliser pour nous rassurer ; cela nous donne, pensons-nous, des droits sur le Royaume, sur l’amour de Dieu…

A l’inverse, il nous paraîtrait juste que Dieu ne traite quand même pas tout le monde de la même manière : « Tu les traites à l’égal de nous ! », reprochent les ouvriers de la première heure, sous-entendu nous méritons mieux. Et justement, Jésus veut nous faire sortir de cette logique du mérite : l’amour ne compte pas. L’amour ne s’achète pas, il est donné. Cette leçon-là, pourtant, n’était pas nouvelle ; allez lire le psaume 126/127 : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort »… Il n’est pas question de mérites là-dedans ; pire, le même psaume affirme : « En vain tu devances le jour, tu retardes le moment de ton repos, tu manges un pain de douleur… » autrement dit : ne calcule pas tes mérites et tes heures supplémentaires, Dieu te comble au-delà de tout. Le psaume d’aujourd’hui nous faisait chanter « Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies »… visiblement ce n’est pas une justice calculée comme nous l’entendons ! La justice de Dieu, c’est d’aimer, sans distinction, tous ses enfants également, c’est-à-dire infiniment, sans mesure.
Pour rester dans l’Ancien Testament, Jonas lui aussi, trouvait scandaleux que Dieu pardonne si facilement à ces mécréants de Ninivites : le peuple élu s’efforçait laborieusement depuis si longtemps d’être fidèle à la loi ; ces affreux païens n’avaient eu qu’un geste à esquisser pour être pardonnés. Dès l’Ancien Testament, donc, on savait bien qu’il y a des derniers qui deviennent premiers. De la même manière, au temps de Matthieu, l’arrivée massive d’anciens païens dans les communautés chrétiennes faisait murmurer ceux qui venaient du Judaïsme et se savaient les héritiers d’une longue lignée de fidèles. Et Jésus lui-même a rencontré l’hostilité des croyants de longue date quand il a côtoyé amicalement des publicains et des pécheurs.
Jusque sur la croix, nous en connaissons au moins un qui était « dernier » et qui est devenu « premier », c’est le bon larron…Voilà bien un ouvrier de la dernière heure. (C’est dans l’évangile de Luc et non de Matthieu, mais la leçon est bien la même !) C’est à la dernière minute seulement que le bon larron crucifié en même temps que Jésus, enfin, se tourne vers lui ; et là, il a suffi d’une parole de vérité dans sa bouche et il s’est entendu dire ce dont nous rêvons tous pour notre dernière heure « Aujourd’hui même tu seras avec moi dans le Paradis ».

Mais si on veut bien regarder la vérité en face, elle devrait nous faire plutôt plaisir, cette parabole … Qui d’entre nous peut se vanter d’être un ouvrier de la première heure ? Qui que nous soyons, nous ne sommes tous que des ouvriers de la onzième heure ! C’est lorsque nous l’oublions que notre regard devient mauvais. « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Les ouvriers de la première heure récriminent contre le maître de maison dont ils ne comprennent pas la logique ; Jonas récriminait contre Dieu qui pardonnait trop facilement à ces pécheurs de Ninivites ; les Pharisiens récriminaient contre Jésus, trop accueillant aux gens de mauvaise vie ; le fils aîné murmurait contre le père trop accueillant pour le fils prodigue… Quand la logique de Dieu est trop différente de la nôtre, la tentation qui nous prend est de contester.
C’est le moment ou jamais de nous rappeler la phrase d’Isaïe dans la première lecture : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu… Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées au-dessus de vos pensées. »

AUGUSTIN (saint ; 354-430), AUGUSTIN D'Ippone, PSAUME 41, SERMONS

Psaume 41 : Sermon de saint Augustin

AUGUSTIN, COMME UN CERF ALTÉRÉ (COMMENTAIRE DU PS. 41)

Augustin, Comme un cerf altéré (Commentaire du Ps. 41)

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La soif du cerf.

  1. Depuis longtemps, je désire avec vous savourer la parole de Dieu, et vous saluer en celui qui est notre secours et notre salut. Que nous apporte le Seigneur ? Ecoutez-le et en lui réjouissez-vous comme moi, en sa parole, en sa vérité et en son amour.

Je voudrais vous parler d’un psaume dont vous attendez le commentaire. Ce psaume est soulevé par un immense désir, et celui qui le chante dit: Comme le cerf aspire aux sources des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu. Qui parle ainsi ? Nous-mêmes, si nous le voulons. Pourquoi chercher au-dehors qui est Dieu, quand toi-même tu peux être ce que tu cherches ? En réalité il est question moins d’un homme que d’un corps; et ce corps est l’église du Christ (Cf. Col 1, 24). Tous ceux qui fréquentent l’église ne ressentent peut-être pas ce désir, mais celui qui a goûté la douceur du Maître et qui se retrouve lui-même en ce psaume, y découvre qu’il n’est pas seul: le Seigneur a semé le grain dans son champ qui est la terre entière. C’est en quelque sorte tout le corps des chrétiens qui dit: Comme le cerf aspire à la source des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu.

Ces paroles s’appliquent d’abord aux catéchumènes, impatients de recevoir le saint baptême. Pourquoi leur chanter solennellement ce psaume? Afin qu’ils aspirent aux eaux du pardon, comme le cerf aspire aux sources des eaux. Oui, cette interprétation est juste et l’Église la tient pour essentielle. Et pourtant, frères, je ne crois pas qu’au jour même du baptême, les fidèles puissent étancher toute leur soif; à mon avis, à connaître le lieu que nous traversons et celui où tendent nos pas, nous ressentons plus brûlante notre soif.

Coré et le Christ.

  1. Le psaume porte en inscription : Pour la finPour l’intelligence, aux enfants de Coré, psaume. Nous avons rencontré ces enfants de Coré en d’autres inscriptions. Je me souviens vous en avoir déjà parlé: je vous avais expliqué le sens de leur nom. Mais je tiens aujourd’hui encore à en dire un mot; ne nous faisons pas scrupule de répéter ce que nous avons pu dire autrefois. Car vous n’avez pas tous assisté à chacune de mes prédications.

Coré était un homme, soit. Il eut des enfants, appelés les enfants de Coré (Nb 26, 11). Mais nous n’examinerons ici que le symbole que ce nom recèle et en extrairons le sens.

C’est à dessein que l’on appelle les chrétiens enfants de Coré. Pourquoi enfants de Coré? Parce que enfants de l’époux, enfants du Christ. Les chrétiens sont appelés les enfants de l’époux (Mt 9, 15). Pourquoi Coré désigne-t-il le Christ ? Parce que Coré signifie chauve. Voilà qui est plus étrange encore! Je cherchais pourquoi Coré désigne le Christ, je serais plus curieux encore de savoir en quoi le mot de chauve évoque le Christ !

Eh bien, le Christ n’a-t-il pas été crucifié sur le Calvaire [Calvaire, en latin calvarium, le crâne, à rapprocher de calvus, chauve. C’est la traduction de l’hébreu Golgotha, lieu du crâne. NdlT]? Si. Voilà pourquoi les enfants de l’époux, les enfants de sa passion, les enfants rachetés par son sang, les enfants de sa croix, qui portent au front ce bois que ses ennemis avaient dressé au Calvaire, sont appelés les enfants de Coré. Et le psaume qu’on leur chante s’adresse à leur intelligence.

 

Une source et une lumière.

Vibrons de cette intelligence, et essayons de comprendre ce chant qui nous est destiné. Que devons-nous comprendre? Quel sens donner à ce psaume? J’ose le dire: Depuis la création, les œuvres  de Dieu rendent visibles à l’intelligence ses attributs invisibles (Rm 1, 20).

Ah, mes frères! Sentez ma ferveur, partagez mon désir ! Ensemble aimons, ensemble brûlons de cette soif, ensemble courons à la source de l’intelligence! Je ne parle pas ici de la source où aspirent les candidats au baptême, dans l’attente du pardon. Nous, les baptisés, aspirons à cette source dont l’Ecriture dit ailleurs : En toi est la source de vie (Ps 36, 10).

Lui-même est source et lumière : En ta lumière, nous verrons la lumière (Ps 36, 10). Et s’il est à la fois source et lumière, il est aussi intelligence, il rassasie l’âme affamée de savoir, et tout être doué d’intelligence est illuminé non par une lumière corporelle, ni charnelle, ni extérieure mais par une lumière tout intérieure. Oui, mes frères, elle existe, cette lumière intérieure, mais les êtres sans intelligence en sont privés. Et c’est aux autres, à ceux qui désirent la source de vie et y puisent déjà quelque douceur, que s’adresse l’Apôtre, les suppliant de ne pas se conduire comme les païens, esprits frivoles: Car leur intelligence est obscurcie, et l’ignorance qu’engendre en eux, l’endurcissement du cœur , les tient éloignés de la vie de Dieu (Ep 4, 17-18). Si leur intelligence est obscurcie, en d’autres termes, si, faute d’intelligence, ils sont dans les ténèbres, les êtres intelligents, eux, sont dans la lumière.

Cours aux sources, aspire aux sources des eaux. En Dieu est la source de la vie, et une source qui ne peut tarir; en sa lumière, une lumière qui ne peut s’obscurcir. Aspire à cette lumière, source et lumière que tes yeux ne connaissent pas. Cette lumière, l’œil intérieur se prépare à la contempler; cette source, la soif intérieure brûle de s’y abreuver.

Cours à la source, aspire à la source. Mais n’y cours pas n’importe comment, ni comme le ferait un autre animal. Cours comme le cerf. Pourquoi le cerf ? Que rien ne ralentisse ta course, cours de toute ta force, de toute ta force désire la source. Cette impétuosité est le propre du cerf.

 Tuer les serpents.

  1. Mais peut-être l’Ecriture n’a pas voulu dans le cerf nous rendre seulement sensibles à la légèreté. Elle nous invite à y voir un autre trait: écoute-le. Le cerf est un tueur de serpents; lorsqu’il a tué les serpents, il sent redoubler sa soif. Les serpents morts, il court avec plus d’ardeur encore vers les sources.

Les serpents sont tes vices. Détruis les serpents de l’iniquité, et tu aspireras plus fort encore à la source de vérité. L’avarice émet-elle en toi ses obscurs sifflements ? Elle siffle contre la parole de Dieu. Elle siffle contre le commandement de Dieu, et quand on te met en garde contre le péché que tu pourrais commettre, et que tu aimes mieux, toi, commettre le péché que te priver d’un plaisir, tu choisis d’être mordu par le serpent, au lieu de le tuer toi-même. Tant que tu obéis à tes vices, à ta cupidité, à ton avarice, à tes serpents, puis-je trouver en toi l’élan qui t’emportera à la source des eaux ? Aspires-tu à la source de la sagesse tant que te ronge un venin malicieux ? Tue en toi tout ce qui est contraire à la vérité, mais lorsque tu te verras pur de toute passion mauvaise, n’en reste pas là, comme si tu n’avais plus rien à désirer. Laisse-toi encore emporter, lors même que tu as réussi à vaincre toutes les difficultés qui t’assaillaient. Car peut-être me diras-tu, en bon cerf : Dieu le sait, je ne suis plus avare, je ne convoite plus le bien d’autrui, je ne brûle plus de passion adultère, je ne suis plus la proie de la haine ou de l’envie, ni d’autres vices. Me voilà débarrassé, dis-tu, et peut-être te demandes-tu où trouver ta joie. Aspire à cette source de joie: aspire aux sources des eaux. Dieu saura te réconforter, et combler celui qui vient vers lui, en cerf léger, tout altéré, après avoir tué ses serpents.

  

Porter les fardeaux.

  1. On peut remarquer un autre trait chez le cerf. On dit, et certains mêmes l’ont vu (sans témoins, on n’aurait pu le rapporter), on dit donc, que les cerfs qui voyagent en troupe, ou qui gagnent d’autres rives à la nage, appuient leur tête les uns sur les autres l’un d’eux ouvre la marche, et ceux qui sont derrière posent sur lui leur front, et servent également d’appui aux suivants et ainsi de suite jusqu’au dernier du troupeau. Le chef de file qui porte son fardeau de têtes, va en queue dès qu’il sent la fatigue; un autre le remplace, prend sa charge et va se reposer à son tour en allant appuyer sa tête comme ses compagnons. Ainsi se partagent-ils les fardeaux et accomplissent-ils leur voyage sans se séparer.

L’Apôtre semble s’adresser à des cerfs lorsqu’il dit: Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ (Ga 6, 2).

 

L’objet de la foi est invisible.

  1. Etabli dans la foi, le cerf ne voit pas encore l’objet de sa foi; il aspire à comprendre ce qu’il aime; mais voici qu’il se heurte à l’hostilité de ceux qui ne sont pas des cerfs: leur intelligence est obscurcie, ils sont plongés dans les ténèbres extérieures et aveuglés par l’ombre des vices; bien plus, ils insultent sa foi et comme il n’en peut montrer l’objet, ils lui disent : Où est ton Dieu ? Que fait le cerf à ces mots? Ecoutons-le, si c’est possible, imitons-le.

Il exprime d’abord sa soif: Comme le cerf aspire aux sources des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu. Mais pourquoi le cerf cherche-t-il les sources des eaux ? Pour se laver ? Pour boire ou pour se laver ? On ne le sait pas. Ecoute la suite et tu ne chercheras plus : Mon âme a soif du Dieu vivant.

Quand je dis: Comme le cerf aspire aux sources des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu, je dis : Mon âme a soif du Dieu  vivant. Quelle est cette soif ? Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ? C’est là ma soif: venir et paraître. Ce voyage me donne soif, cette course m’altère : je boirai à l’arrivée.

Mais quand viendrai-je ? Ce qui est court à Dieu paraît long à notre désir. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ? Le même désir lui inspire ailleurs ce cri : Une chose au Seigneur je demande, une chose je cherche, c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie (Ps 27, 4). Pourquoi ? Pour contempler la beauté du Seigneur. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ?

 

Le pain des larmes.

  1. Tandis que je médite, tandis que je cours, tandis que je suis en voyage, avant de venir, avant de paraître, mes larmes sont mon pain, nuit et jour, lorsqu’on me dit sans cesse: Où est ton Dieu? Mes larmes, dit-il, m’ont été, non une amertume, mais un pain. je trouvais de la douceur dans mes larmes mêmes: assoiffé de cette source où je ne pouvais encore boire, je dévorais mes larmes avec une sorte de rage.

Car il ne dit pas : Mes larmes m’ont été une boisson, de peur de sembler les désirer comme les sources des eaux, mais: Cette soif dont je brûle et qui m’entraîne vers les sources des eaux ne s’est point apaisée ; et mes larmes ont été mon pain, en toute cette attente. Ces larmes qu’il dévorait ne faisaient sans doute qu’aggraver sa soif et son désir de boire aux sources. Nuit et jour, mes larmes ont été mon pain.

Les hommes mangent le jour cette nourriture qu’ils appellent le pain, et ils dorment la nuit. Mais le pain des larmes se mange jour et nuit. Que tu appelles le jour et la nuit la totalité du temps, ou que tu comprennes le jour comme les joies de la vie et la nuit comme ses détresses, heureux ou malheureux, je répands les larmes de mon désir, et ce désir ne perd point de sa force. Toutes les joies de la vie me sont sujets de tristesse, jusqu’à ce que je paraisse devant la face de Dieu. Pourquoi m’obliger à me féliciter le jour, s’il m’advient quelque bonheur ? Celui-ci n’est-il pas fallacieux ? N’est-il pas furtif, caduc et mortel? N’est-il pas changeant, capricieux, passager ? N’est-il pas fait de plus d’illusions que de plaisirs ? Pourquoi donc au sein du bonheur mes larmes ne feraient-elles pas mon pain ? Ici-bas, même au comble du bonheur, tant que nous demeurons en ce corps, nous habitons loin du Seigneur (2 Co 5, 6)?

On me répète sans cesse: Où est ton Dieu ? Si un païen me tient ce langage, je ne puis lui dire, moi : Où est ton Dieu ? Car il montre son Dieu du doigt. Il désigne du doigt une pierre et dit : Voilà mon Dieu. Où est ton Dieu ? je me moque de sa pierre. Il rougit de me l’avoir montrée. Il en détourne ses yeux et les lève au ciel; pointant le doigt vers le soleil, il répète : Voilà mon Dieu. Où est ton Dieu ? Il a su montrer un objet aux yeux de la chair; et moi, j’aurais bien quelqu’un à lui montrer, mais lui n’a pas d’yeux pour le voir. Il a pu montrer son Dieu, le soleil, à mes yeux de chair, mais de quels yeux, moi, pourrai-je lui montrer le Créateur du soleil ?

  

Où voir Dieu?

  1. Harcelé par cette question: Où est ton Dieu ? sans cesse nourri de mes larmes, j’ai médité, jour et nuit, sur ces mots que j’entendais: Où est ton Dieu ? Et je me suis mis moi-même à la recherche de mon Dieu, non plus seulement pour croire en lui, mais pour tâcher, dans la mesure de mes forces, de le contempler. Car je vois les œuvres de mon Dieu, mais je ne vois pas mon Dieu, qui en est l’auteur.

Comme un cerf, j’aspire aux sources des eaux; en lui est la source de vie; ce psaume est dédié aux enfants de Coré, à leur intelligence; et les œuvres de Dieu rendent visibles à l’intelligence ses attributs invisibles (Rm 1, 20). Cela étant, que ferai-je pour trouver mon Dieu? je considérerai la terre. La terre est son œuvre , et sa beauté éclate de toute part et elle la doit à un ouvrier. Plantes et animaux sont de pures merveilles, tous ont un créateur. Je montre l’immensité des mers qui nous entourent: elle m’étonne, elle me ravit, j’en cherche l’auteur. Je regarde le ciel et la beauté des étoiles, j’admire l’éclat du soleil qui suffit à faire le jour, la lune qui nous rend la nuit si douce. Ces beautés nous étonnent, nous bouleversent, nous font rêver. Elles ne sont plus de la terre, mais déjà du ciel. Et pourtant je reste sur ma soif: je suis tout saisi, tout ému, mais j’ai soif de leur créateur.

Je reviens en moi-même et je cherche qui je suis, moi qui cherche ainsi. Je découvre que j’ai un corps et une âme; je dois mener l’un et être mené par l’autre; au corps d’obéir, à l’âme de gouverner. Je sens que mon âme vaut mieux que mon corps ; qui ici poursuit cette quête ? Mon âme, je le vois, et non mon corps. J’avoue pourtant n’avoir rien observé qui ne l’ait été par le corps. J’admirais la terre: je l’avais vue de mes yeux. J’admirais la mer: encore mes yeux. J’admirais le ciel, les étoiles, le soleil et la lune : toujours mes yeux.

Les yeux sont des parties de mon corps, ce sont les fenêtres de l’âme. Quelqu’un est derrière, qui regarde. S’abandonne-t-il à sa rêverie, ces fenêtres ouvertes sont aveugles.

Mon Dieu qui a créé ce que je vois de mes yeux, ne doit point être cherché avec ces yeux-là. L’âme doit se regarder par elle-même et chercher si elle n’est point une substance que les yeux ne peuvent saisir, comme les couleurs ou la lumière; ni les oreilles, comme les chants ou le bruit; ni les narines, comme les parfums; ni le palais et la langue, comme les saveurs; ni tout le corps, comme les contacts durs ou tendres, froids ou chauds, piquants ou doux ; l’âme, dis-je, doit chercher s’il y a quelque chose au-dedans que je puisse découvrir.

Et que puis-je découvrir au-dedans qui n’ait ni couleur, ni son, ni odeur, ni saveur, qui ne soit ni chaud ni froid, ni dur ni tendre? Que l’on me dise donc la couleur de la sagesse ! Lorsque nous pensons à la justice, et qu’en secret, nous rêvons à sa beauté, quel son retentit à nos oreilles? Quelle odeur monte à nos narines? Quel goût vient à notre bouche ? Quel objet la main caresse-t-elle ? La justice est tout intérieure; mais elle est belle, mais on l’admire, mais on la voit. Si nos yeux de chair sont dans les ténèbres, l’âme s’enchante de sa lumière. Que voyait Tobie lorsque aveugle, il enseignait la sagesse à un fils dont les yeux étaient sains (Tb 4, 2) ?

Il existe donc un principe que l’âme qui domine, gouverne et habite le corps, peut voir; qu’elle connaît, non par les yeux du corps, ni par les oreilles, ni par les narines, ni par le palais, ni par le toucher, mais par elle-même. Et son propre témoignage vaut sans doute mieux que celui de ses serviteurs. Ainsi, l’âme se voit par elle-même, et se voit pour se connaître. Pour se voir, elle n’a point besoin des yeux du corps ; au contraire, elle rejette tous les sens qui lui semblent grossiers et tumultueux; elle revient vers elle, pour se voir elle-même, pour se connaître elle-même.

Mais Dieu est-il comme l’âme ? Sans doute Dieu ne peut-il être vu que par l’âme, mais on ne peut le voir comme on voit l’âme ? Car notre âme cherche ce Dieu qui fera taire les sarcasmes : Où est ton Dieu ? Elle cherche une vérité immuable, une substance sans défaut. Telle n’est pas l’âme: elle recule, elle avance, elle sait, elle ignore; elle se souvient, elle oublie, tantôt elle veut, tantôt elle ne veut pas. Dieu n’est pas sujet à ces inconstances. Si je dis: Dieu est changeant, ce sera m’insulter que me dire : Où est ton Dieu?

 

 Une haute demeure.

  1. J’ai cherché mon Dieu dans ses œuvres visibles et matérielles, et ne l’ai point trouvé, j’ai cherché sa substance en moi-même, comme s’il ressemblait à ce que je suis, et ne l’ai point trouvé; je découvre alors que Dieu est plus que mon âme. Et, pour le toucher, j’ai médité et j’ai épanché au-dessus de moi mon âme. Mon âme saurait-elle toucher ce qu’elle cherche au-dessus d’elle, si elle ne s’épanchait au-dessus d’elle-même? Si elle demeurait en elle, elle se verrait seule, et en se voyant seule, elle ne verrait pas son Dieu. Laissons l’insulte: où est ton Dieu ? Laissons. Moi, tant que je ne vois pas et que je demeure en attente, je me nourris jour et nuit de mes larmes. Qu’on me le dise encore : où est ton Dieu?Je cherche, moi, mon Dieu dans tous les êtres de la terre et du ciel, et je ne le trouve pas. Je cherche sa substance dans mon âme, et je ne la trouve pas; et pourtant j’ai cherché un moyen de voir Dieu, et, désirant contempler l’invisible grandeur de mon Dieu dans les ouvrages qu’il a faits, j’ai épanché au-dessus de moi mon âme. Il ne me reste plus rien à présent à toucher, que mon Dieu seul. Et la demeure de Dieu est là, au-dessus de mon âme; là il habite, de là il me regarde; de là, il m’a créé, de là il me gouverne, de là il me protège, de là il me suscite, de là il m’appelle, de là il me dirige, de là il me conduit et de là il me conduira jusqu’à la fin.

 

 La tente terrestre.

  1. Celui qui habite une si haute et si mystérieuse demeure, possède aussi une tente sur la terre. Sa tente sur la terre, est son Église, qui est encore loin de lui. Mais c’est là qu’il faut le chercher, c’est dans cette tente que l’on trouve le chemin qui mène à sa demeure. Pourquoi lorsque je cherchais Dieu, ai-je épanché au-dessus de moi mon âme ? Pourquoi ? J’entrerai dans le lieu de la tente. Hors du lieu de cette tente, je ne pourrai chercher mon Dieu sans me perdre. J’entrerai dans le lieu de la tente admirable jusqu’à la maison de Dieu. J’ai bien des sujets d’admiration sous cette tente. Voyez ce que je puis y admirer: les croyants sont la tente de Dieu sur la terre. J’admire qu’ils aient si bien soumis leur corps: en eux le péché, détrôné, ne fait plus prévaloir ses désirs et ils ne livrent pas leurs membres au péché comme des armes d’iniquité, mais ils les donnent au Dieu vivant en des actes de justice. J’admire que des membres de chair s’unissent ainsi à l’âme pour le service de Dieu (cf. Rm 6, 12-13).

Je considère aussi l’âme qui obéit à Dieu, qui règle les tâches de sa vie, fait taire ses convoitises, dissipe son ignorance, se dépense dans toutes sortes d’épreuves rudes et difficiles, et répand sur autrui la justice et l’amour. Oui, j’admire ces vertus dans l’âme mais je ne m’arrête pas encore sous cette tente, je vais plus loin. Si admirable que soit cette tente, je ne rêve que de parvenir à la maison de Dieu. Le prophète en parle dans un autre psaume, où il se pose la question – rude et difficile – de savoir pourquoi en ce monde les méchants sont heureux et les justes malheureux : J’ai cherché à comprendre, mais cette tâche est trop dure pour moi, jusqu’au jour où j’entrerai dans le lieu de la tente admirable, jusqu’à la maison de Dieu, et comprendrai la fin de tout (Ps 73, 16-17). Oui, là est la source de l’intelligence: dans le sanctuaire de Dieu, dans la maison de Dieu. Là, David a compris la fin de tout, il a compris pourquoi les méchants sont heureux et les justes affligés. Qu’a-t-il compris ? Que les méchants qui jouissent ici de l’impunité, sont gardés pour des peines éternelles et que les bons qui sont dans le malheur, sont éprouvés avant de toucher enfin leur héritage.

 

La fête éternelle.

Voilà ce qu’il a appris dans le sanctuaire de Dieu, voilà ce qu’il a compris touchant la fin de tout. Il est monté vers la tente et il est parvenu à la maison de Dieu. Tandis qu’il admirait les membres qui peuplent la tente, il a été conduit à la maison de Dieu, emporté par une certaine douceur et par je ne sais quel charme intérieur et secret; comme si de la maison de Dieu s’élevaient les sons délicieux de quelque instrument; il marchait dans la tente, attentif à je ne sais quelle musique intérieure, dont la douceur l’entraînait; il suivait les sons qui l’arrachaient à tout le tumulte de la chair et du sang, et il est parvenu jusqu’à la maison de Dieu.

Lui-même décrit son voyage et son cheminement, comme si nous lui avions dit: tu admires la tente sur cette terre; mais comment es-tu parvenu dans le secret de la maison de Dieu ? Au milieu des cris de joie et de louange, et des rumeurs de la fête.

Lorsque les hommes ici, célèbrent leurs fêtes grossières, ils ont coutume de faire jouer des instruments devant leurs maisons, ou de faire venir un orchestre et d’écouter ses musiques faciles et sensuelles. Devant tout ce bruit, nous disons, nous passants : qu’y a-t-il là ? On nous répond qu’une fête se donne: on célèbre un anniversaire, ce sont des noces. Comme si nous devions concevoir une moins fâcheuse opinion de ces chansons, et que le sujet de la fête excusât sa vulgarité !

Mais dans la maison de Dieu, il est une fête éternelle. On n’y célèbre point un événement passager. Une fête éternelle. Le chœur des anges. Devant tous, la face de Dieu. Une allégresse sans fin. Ce jour sacré n’a point de commencement pour l’ouvrir, ni de terme pour le clore. Cette fête éternelle et jamais interrompue fait résonner au cœur  je ne sais quels chants doux et tendres, pourvu que celui-ci se soit fermé au tumulte du monde. Celui qui s’avance dans cette tente et considère les merveilles que Dieu accomplit pour le salut des siens, a l’oreille caressée par la rumeur de la fête, qui l’emporte, tel un cerf, vers les sources des eaux.

  

Loin de Dieu.

  1. Mais, frères, aussi longtemps que nous sommes en ce corps, nous habitons loin du Seigneur. Le corps, voué à la corruption, pèse sur l’âme et la demeure terrestre abat l’esprit aux mille pensées. Sans doute, tandis que nous marchons, tendus, les nuages s’écartent-ils, sans doute parvenons-nous à saisir quelques sons et à entrevoir à force de ferveur, la beauté de la maison de Dieu. Mais sous le poids de notre faiblesse, nous retombons dans notre premier état, et retrouvons notre ancienne inertie. Et comme nous avions découvert là des sujets de joie, nous ne manquerons pas ici de sujets de plainte.

Car ce cerf altéré qui se nourrit nuit et jour de ses larmes et que son ardeur entraîne vers les sources des eaux, vers l’intime douceur de Dieu, ce cerf qui épanche son âme au-dessus de lui, afin de toucher ce qui est au-dessus de son âme, qui marche dans la tente admirable jusqu’à la maison de Dieu, se laisse porter par la beauté d’une musique intérieure et spirituelle, et en vient à dédaigner tous les mirages extérieurs, pour ne suivre que les joies intérieures, ce cerf, dis-je, est encore un homme, il gémit encore, il revêt encore une chair fragile, il est encore exposé aux scandales du monde.

Alors il se regarde comme s’il revenait d’un rêve, il se voit jeté en des tristesses qu’il compare aux grâces dont il s’était approché pour les voir, et dont il est sorti après les avoir vues: Pourquoi es-tu triste, mon âme, s’écrie-t-il, et pourquoi te troubles-tu ? Nous avons déjà goûté une secrète douceur, nous avons déjà pu, par la pointe de l’esprit, apercevoir, bien vite, il est vrai, et comme en un éclair, nous avons pu, dis-je, apercevoir quelque chose d’immuable; pourquoi me troubles-tu encore, pourquoi cette tristesse? Tu ne doutes pas de ton Dieu. Et tu n’es plus désemparé lorsqu’on te dit « où est ton Dieu ? » J’ai déjà contemplé quelque chose d’immuable. Pourquoi me troubles-tu encore ? Espère en Dieu. Et l’âme semble répondre, à mi-voix : pourquoi te troublé-je, sinon parce que je ne suis pas encore là où règne cette douceur qui m’a un moment emportée ? Puis-je déjà boire sans émoi à cette source ? N’ai-je plus de scandale à redouter ? Suis-je à l’abri de toutes mes passions comme si elles étaient domptées et vaincues ? Le démon, mon ennemi, ne me guette-t-il pas? Ne me tend-il pas chaque jour ses rets perfides? Et tu ne veux pas que je te trouble, moi qui suis jetée en ce monde, si loin encore de la maison de mon Dieu ?

 

Espérer en Dieu.

Espère en Dieu, répond-il à l’âme qui le trouble, et dont la tristesse semble justifiée par les maux dont le monde foisonne. Mais demeure aussi dans l’espérance. Quand on voit ce qu’on espère, ce n’est plus de l’espérance, mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons patiemment (Rm 8, 24-25).

  1. Espère en Dieu. Pourquoi: espère Parce que je le louerai. Quelle sera ta louange? Mon Dieu est le salut de ma face. Le salut ne peut venir de moi-même; je le dirai, je le louerai: Mon Dieuest le salut de ma face. Craignant de perdre les notions qu’il a pu entrevoir, il regarde avec inquiétude si son ennemi ne se glisse point à ses côtés. Il ne dit pas encore: je suis totalement sauvé. Quoique nous ayons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement attendant d’être adoptés et délivrés de notre corps (Rm 8, 23). Quand ce salut sera accompli en nous, nous serons dans la maison de Dieu, où nous vivrons sans fin, où sans fin nous louerons celui à qui il est dit : Heureux ceux qui habitent en ta maison, ils te loueront aux siècles des siècles (Ps 84, 5). Nous n’y sommes point encore, car notre salut n’est encore qu’une promesse. Mais je loue mon Dieu, dans l’espérance, je lui dis: Mon Dieu est le salut de ma face.

C’est en espérance que nous sommes sauvés; or quand on voit ce qu’on espère, ce n’est pas l’espérance. Persévère donc afin d’arriver. Persévère jusqu’à ce que vienne le salut. Ecoute ton Dieu lui-même te parler au-dedans de toi: Attends le Seigneur, demeure ferme, fortifie ton coeur, attends le Seigneur. Car celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé (Ps 27, 14; Mt 10, 22).

Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu? Espère en Dieu, car je le louerai. Et voici ma louange: Mon Dieu est le salut de ma face.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, PSAUME 102

Dimanche 13 septembre 2020 : 24ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 13 septemre 2020 :

24ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture 

Psaume 

2ème lecture 

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de Ben Sira le Sage 27, 30.-28,7

27,30 Rancune et colère, voilà des choses abominables
où le pécheur est passé maître.
28,1 Celui qui se venge
éprouvera la vengeance du Seigneur ;
celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés.
2 Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ;
alors, à ta prière, tes péchés seront remis.
3 Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme,
comment peut-il demander à Dieu la guérison ?
4 S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable,
comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ?
5 Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune ;
qui donc lui pardonnera ses péchés ?
6 Pense à ton sort final et renonce à toute haine,
pense à ton déclin et à ta mort,
et demeure fidèle aux commandements.
7 Pense aux commandements
et ne garde pas de rancune envers le prochain,
pense à l’Alliance du Très-Haut
et sois indulgent pour qui ne sait pas.


« Sois indulgent pour qui ne sait pas » : cette invitation à l’indulgence ne nous étonne pas lorsqu’on sait que Ben Sira est un auteur très tardif. Quelques mots sur lui d’abord : Ben Sira le Sage (que nous appelons aussi le Siracide ou l’Ecclésiastique) vivait au deuxième siècle av.J.C., (vers 180), c’est-à-dire très peu de temps avant la venue de Jésus au monde ; il avait donc profité de toute la découverte progressive de l’Ancien Testament.
Car la Bible tout entière peut se lire comme une patiente tentative de Dieu par ses prophètes pour extirper la vengeance de notre coeur. Depuis Caïn qui était vengé sept fois, la spirale de la violence avait sévi au point que son lointain petit-fils, Lamek, se vantait de se venger soixante-dix-sept fois. Patiemment, les auteurs bibliques ont inversé la tendance : par le biais des lois ou celui des prédications des prophètes, on a fini par entrevoir un autre idéal, le seul digne des fils de Dieu que nous sommes. Ben Sira, lui, est tout au bout de la chaîne et transcrit le fin mot de la découverte d’Israël
.
Pour prêcher l’indulgence, il développe un premier argument : « Pense à l’Alliance du Très-Haut
et sois indulgent pour qui ne sait pas », c’est-à-dire pense à la fidélité de Dieu tout au long de l’histoire envers son peuple si souvent infidèle, individuellement et collectivement. Deuxième argument : « Pense aux commandements et ne garde pas de rancune envers le prochain ». Or que disaient les commandements ? Ils disaient : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Aimer son prochain comme soi-même, cela implique évidemment, en certaines circonstances, de savoir pardonner.
Le troisième argument est plus étonnant : « Pense à ton sort final et renonce à toute haine, pense à ton déclin et à ta mort ». Est-ce la pensée de notre mort qui doit nous incliner à l’idulgence envers les autres ? C’est, je crois, un appel à la lucidité sur notre petitesse : nous sommes poussière, qui sommes-nous pour juger les autres ? C’est peut-être également une manière de nous rappeler que nous allons nous aussi comparaître devant le juste juge et alors notre petitesse s’étalera au grand jour. D’après Ben Sira, c’est précisément à cause de notre petitesse, de notre fragilité que Dieu nous traite avec indulgence. Quelques chapitres avant celui-ci, Ben Sira affirmait : « Le Seigneur est patient à l’égard des hommes et déverse sur eux sa pitié. Il voit et il sait combien leur fin est misérable, c’est pourquoi il multiplie son pardon. L’homme a pitié de son prochain, mais le Seigneur a pitié de toute créature… » (Si 18,11-13).
Je reviens encore au dernier verset : « Sois indulgent pour qui ne sait pas ». On ne peut pas s’empêcher de penser à la phrase de Jésus sur la croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Ceux qui font le mal, à commencer par nous-mêmes, n’en ont pas évalué les conséquences. L’indulgence de Dieu, en somme, va jusqu’à dire que si nous commettons le mal, c’est par ignorance.
Toujours sur ce dernier verset, la Traduction Œcuménique de la Bible propose une autre traduction très imagée : « Souviens-toi de l’Alliance du Très-Haut et passe par-dessus l’offense ». Il me semble que c’est une très belle définition du pardon ; elle dit bien la réalité : on ne peut pas effacer une offense… les coups d’éponge n’existent pas… mais on peut passer par-dessus. Après une blessure physique, on garde une cicatrice, la peau ne sera plus jamais neuve, et aucun coup d’éponge n’effacera la blessure ; pour une blessure morale, c’est la même chose : rien ne pourra faire qu’elle n’ait pas eu lieu ; et dans les cas graves, on peut être marqué pour la vie… Dans nos vies familiales, amicales, professionnelles, paroissiales… les exemples ne manquent pas. Rien ne pourra effacer la calomnie, le geste de mépris, la « peau de banane » comme on dit, l’infidélité grave, les coups et tous les gestes de violence. Nos paroles et nos actes produisent des fruits vénéneux, parfois même des ravages. On rêverait, quand on est le fautif, d’un retour en arrière, un retour à la case-départ, en quelque sorte… Mais cela n’est pas possible, ni pour le coupable, ni pour la victime.
En revanche, on peut, comme dit Ben Sira, passer par-dessus ; le pardon consiste, non pas à oublier ou ignorer un passé qu’on ne peut ni oublier ni ignorer, de toute manière, mais à passer par-dessus, et à essayer de survivre et de renouer la relation qui a été coupée par l’offense ; de reproposer son amitié, sa confiance ; cela consiste à accepter qu’il y ait encore un avenir possible. Le mot « Par-don », étymologiquement, veut bien dire cela ; il s’écrit en deux parties « par-don » : c’est-à-dire le don parfait, parachevé, le don par-delà l’offense. Parce qu’il est parfait, il ne peut être en nous que l’œuvre de l’Esprit Saint.

PSAUME 102 (103), 1-4, 9-12

Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits.

3 Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
4 il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

9 Il n’est pas toujours en procès ,
ne maintient pas sans fin ses reproches ;
10 il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

11 Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
12 aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.


La liturgie de ce dimanche ne nous propose que huit versets du psaume 102/103, mais en réalité il en comporte vingt-deux ! Or vous savez bien, l’alphabet hébreu comporte vingt-deux lettres ; donc on dit de ce psaume qu’il est « alphabétisant » ; et quand un psaume est alphabétisant, on sait d’avance qu’il s’agit d’un psaume d’action de grâce pour l’Alliance. Et effectivement, André Chouraqui dit que ce psaume est le « Te Deum » de la Bible, un chant de reconnaissance pour toutes les bénédictions dont le compositeur (entendez le peuple d’Israël) a été comblé par Dieu.
Deuxième caractéristique de ce psaume, le « parallélisme » : chaque verset se compose de deux lignes qui se répondent comme en écho : l’idéal pour le chanter serait l’alternance ligne par ligne ; il a peut-être, d’ailleurs, été composé pour être chanté par deux choeurs alternés. Ce parallélisme, ce « balancement », nous l’avons rencontré très fréquemment dans la Bible, dans les textes poétiques, mais aussi dans de nombreux passages en prose ; procédé de répétition utile à la mémoire, bien sûr, dans une civilisation orale, mais surtout très suggestif ; si on soigne la lecture en faisant ressortir le face à face des deux lignes à l’intérieur de chaque verset, la poésie prend un relief extraordinaire.
D’autre part, cette répétition d’une même idée, successivement sous deux formes différentes, permet évidemment de préciser la pensée, et donc pour nous de mieux comprendre certains termes bibliques. Par exemple, le premier verset nous propose deux parallèles intéressants : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être » :
Premier parallèle : « Bénis le SEIGNEUR »… « Bénis son Nom très saint » : la deuxième fois, au lieu de dire « le SEIGNEUR », on dit « le NOM » : une fois de plus, nous voyons que le NOM, dans la Bible, c’est la personne. Deuxième parallèle, toujours dans ce premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être » : on voit bien que le mot âme n’a pas ici le sens que nous lui donnons spontanément. A la suite des penseurs grecs, nous avons tendance à nous représenter l’homme comme l’addition de deux composants différents, étrangers l’un à l’autre, l’AME et le CORPS. Mais les progrès des sciences humaines, au vingtième siècle, ont confirmé que ce dualisme n
e rendait pas compte de la réalité. Dans la mentalité biblique, justement, on a une conception beaucoup plus unifiée et quand on dit « l’âme », il s’agit de l’être tout entier. « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être ».
La deuxième strophe fait écho aux paroles de Ben Sira, dans la première lecture : « Il pardonne toutes tes offenses » ; et le psaume développe « Il n’est pas toujours en procès, ne maintient pas sans fin ses reproches ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses… Aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés ».
Une phrase comme celle-ci « Dieu n’agit pas envers nous selon nos fautes, Il ne nous rend pas selon nos offenses … » prouve, s’il en était besoin, que le peuple d’Israël avait découvert bien avant nous que la logique de Dieu n’est pas celle du « donnant-donnant », mais celle de la gratuité. Cette découverte ne s’est faite que lentement, au long de l’histoire biblique. La pédagogie de Dieu à l’égard de son peuple s’est déployée progressivement, patiemment, pour lui révéler qu’Il est le Tout-Autre : tout-autre que nous, mais aussi tout-autre que ce que nous imaginons. Nous avons beaucoup de mal à abandonner nos représentations d’un Dieu calqué sur nous, d’un Dieu qui nous ferait des comptes et des procès… La Bonne Nouvelle qui court à travers toute la Bible, c’est justement le « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour » ; c’est, au livre de l’Exode (Ex 34, 6) la révélation, la confidence que Dieu a faite sur lui-même à Moïse.

Voilà qui nous permet de mieux comprendre le verset suivant : « Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint ». Nous rencontrons assez souvent ce mot de « crainte » dans la Bible et il ne nous est pas forcément très sympathique a priori. Mais, une fois qu’on a découvert Dieu comme le Seigneur de tendresse et de pitié qui n’est pas en procès contre nous, on n’a plus de raison d’avoir peur de lui. Le mot « crainte » a changé de sens. Au fur et à mesure que le peuple d’Israël découvrait le vrai visage de son Dieu, peu à peu sa crainte spontanée s’est convertie en esprit filial. Le problème, c’est que ce chemin de conversion, chacun de nous doit le refaire pour lui-même…
Mis en présence de Dieu, du sacré, l’homme éprouve spontanément de la peur ; et il faut toute une conversion des croyants pour que, sans rien perdre de notre respect pour Celui qui est le Tout-Autre, nous apprenions à son égard une attitude filiale. La crainte de Dieu, au sens biblique, c’est vraiment la peur convertie en esprit filial : une conversion qui est sans cesse encore à faire. C’est peut-être cela « redevenir comme des petits enfants »… des petits enfants qui savent que leur père n’est que tendresse. Cette « crainte » comporte donc à la fois tendresse en retour, reconnaissance et souci d’obéir au père parce que le fils sait bien que les commandements du père ne sont guidés que par l’amour : comme un petit s’éloigne du feu parce que son père le prévient qu’il risque de se brûler…
C’est d’ailleurs dans ce même psaume 102/103 que nous rencontrons (dans un verset qui ne fait pas partie de la liturgie de ce dimanche) la phrase qui dit le mieux ce qu’est la « crainte de Dieu » au sens biblique : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint » (verset 13) ; ce parallèle nous dit bien que la crainte de Dieu est tout sauf de la peur, elle est une attitude filiale. Et pourtant, cela ne nous pousse pas au laxisme, bien au contraire : car une véritable fidélité à l’amour est pleine d’exigences. Mais nous avons toujours besoin pour repartir de cette tendresse qui « passe par-dessus » nos péchés, nos abandons ; celle que Jésus mettra en images dans la  parabole  du père et de l’enfant prodigue.

DEUXIEME LECTURE – Lettre de saint Paul aux Romains 14, 7 – 9

Frères,
7 aucun d’entre nous ne vit pour soi-même,
et aucun ne meurt pour soi-même :
8 si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ;
si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur.
Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort,
nous appartenons au Seigneur.
9 Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie,
c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.


La phrase centrale de ce passage, c’est « Nous appartenons au Seigneur. Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même » : autrement dit, nous ne sommes pas des individus isolés, des espèces d’électrons libres lancés sur la planète-terre pour quelques années, avec des trajectoires indépendantes ! La grande conviction de Paul, et il ne l’a pas inventée, (car elle traverse toute la Bible), c’est la solidarité très étroite qui nous unit les uns aux autres, à travers le temps et l’espace. Il l’appelle le « dessein bienveillant de Dieu » : ce projet c’est une humanité tellement unie qu’elle ne fera plus qu’un en Jésus-Christ. Une humanité tellement unie qu’on pourra dire un jour qu’elle est « comme un seul homme » et cet homme, nous connaissons déjà son nom, il s’appelle Jésus-Christ.
La première étape du projet est accomplie dans la mort et la résurrection du Christ : c’est le sens de cette dernière phrase « Si le Christ a connu la mort puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants ». Mais la poursuite du projet dépend de nous : cette solidarité ne supporte pas les divisions, les déchirures ; or c’est toujours avec les plus proches qu’il y a le plus de risque de brouilles et sur les sujets auxquels on tient le plus, évidemment !
Il faut croire que ce risque n’était pas seulement hypothétique car Paul y consacre tout ce chapitre 14 : son thème principal, c’est « vous risquez de vous disputer entre vous pour des choses secondaires : des manières différentes de pratiquer votre religion, mais finalement, chacun de vous croit bien faire et c’est cela qui compte »
.
Un peu plus haut, Paul a employé une phrase-choc : « Qui es-tu pour juger un serviteur qui ne t’appartient pas ? » (Rm 14, 4) Il veut dire par là : par votre Baptême, qui que vous soyez, quelle que soit votre origine, anciens juifs, anciens païens, quelle que soit votre sensibilité, vous êtes désormais unis au Christ… tout le reste est secondaire ; tous, vous appartenez au Christ, vous êtes serviteurs du Christ. Alors ne vous surveillez pas mutuellement : c’est au maître de surveiller ses serviteurs. « Qui es-tu pour juger un serviteur qui ne t’appartient pas ? »
Du temps de Paul ces divergences se manifestaient surtout autour des pratiques alimentaires ; les chrétiens d’origine juive, habitués à une grande rigueur sur le plan de l’alimentation, ne comprenaient pas bien les libertés alimentaires des Chrétiens qui venaient du paganisme et ils parlaient de laxisme. A l’inverse, ceux qui avaient des habitudes plus souples étaient tentés de ridiculiser la rigueur des autres et d’y voir un scrupule de gens faibles. Paul leur dit : « Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli »… « La foi de l’un lui permet de manger de tout, tandis que l’autre, par faiblesse, ne mange que des légumes… »… « Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses scrupules ». (Rm 14, 1-3).

Aujourd’hui, les divergences ont changé de nature : mais elles ne manquent pas ! Que ce soit au sujet de la Messe en latin, des prières eucharistiques, de la messe anticipée du dimanche, célébrée le samedi soir… de la participation de la chorale ou de l’orgue… ou de la guitare… c’est au sujet de la pratique de notre foi que nous risquons d’être les plus féroces entre nous, au mépris de la seule réalité qui compte, notre unique Baptême ! Et il n’y a pas que le domaine de la liturgie ; nos engagements peuvent être diamétralement opposés, au nom d’une même foi ! Enseignement public, ou enseignement libre, adhésion à tel ou tel parti politique, à tel ou tel syndicat… bon nombre de nos choix sont directement dictés par notre désir de nous comporter en Chrétiens. Or au sein d’une même famille, d’une même paroisse, de l’entreprise ou du quartier, nous pouvons, au nom du même Baptême, prendre des décisions complètement opposées. D’après Paul la règle d’or dans ces cas-là est celle-ci : « Qui es-tu pour juger un serviteur qui ne t’appartient pas ? »
Nous savons très bien dire que « c’est l’intention qui compte », mais curieusement, c’est dans le domaine religieux que nous avons le plus de mal à l’admettre ! Paul nous invite à élever le débat : « Celui qui mange de tout le fait pour le Seigneur, et en effet, il rend grâce à Dieu. Et celui qui ne mange pas de tout le fait pour le Seigneur et (lui aussi) il rend grâce à Dieu » (verset 6). Il n’y a donc pas qu’une seule manière de rendre grâce à Dieu.
On a là finalement une superbe illustration de ce que Paul appelle le « sacrifice spirituel » : un peu plus haut, il avait dit « Je vous exhorte, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel » (Rm 12, 1). Or chacun de nous, quand il veut de tout son coeur, s’offrir à Dieu, le fait avec ce qu’il est et il fait ce qu’il croit devoir faire ; cela peut prendre des formes différentes, peut-être même opposées : mais c’est la sincérité du désir de servir Dieu qui fait la qualité du sacrifice spirituel qu’il attend de chacun de nous.

Paul continue : « Le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit-Saint… Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle » (Rm 14, 17…19). Il aime bien le mot « édification » au sens de « construction ». L’objectif, c’est de bâtir la communauté, et le meilleur ciment d’une communauté, quelle qu’elle soit, c’est le respect mutuel, la tolérance… Paul dit encore : « N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime son prochain a pleinement accompli la Loi ». (Rm 13, 8) (c’était notre lecture de dimanche dernier) et aussi : « Rivalisez d’estime réciproque » (Rm 12, 10).
Il semble que vingt siècles plus tard, le conseil de Paul reste tout-à-fait d’actualité !


EVANGILE – Selon saint Matthieu 18, 21 – 35

En ce temps-là,
21 Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander :
« Seigneur, lorsque mon frère commettra
des fautes contre moi,
combien de fois dois-je lui pardonner ?
Jusqu’à sept fois ? »
22 Jésus lui répondit :
« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois,
mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
23 Ainsi, le Royaume des cieux est comparable
à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
24 Il commençait,
quand on lui amena quelqu’un
qui lui devait dix mille talents,
(c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
25 Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser,
le maître ordonna de le vendre,
avec sa femme, ses enfants et tous ses biens,
en remboursement de sa dette.
26 Alors, tombant à ses pieds,
le serviteur demeurait prosterné et disait :
Prends patience envers moi,
et je te rembourserai tout.
27 Saisi de compassion, le maître de ce serviteur

le laissa partir et lui remit sa dette.
28 Mais, en sortant, le serviteur trouva un des ses compagnons
qui lui devait cent pièces d’argent.
Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant :
Rembourse ta dette !
29 Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait :
Prends patience envers moi,
et je te rembourserai.
30 Mais l’autre refusa
et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
31 Ses compagnons, voyant cela,
furent profondément attristés
et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.
32 Alors celui-ci le fit appeler et lui dit :
Serviteur mauvais !
je t’avais remis toute cette dette
parce que tu m’avais supplié.
33 Ne devais-tu pas, à ton tour,
avoir pitié de ton compagnon,
comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?
34 Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux

jusqu’à ce qu’il eût tout remboursé tout ce qu’il devait.
35 C’est ainsi que mon Père du Ciel vous traitera,
si chacun de vous ne pardonne pas à son frère
du fond du coeur. »


Cette parabole se présente comme une histoire en trois actes : acte 1, le roi règle ses comptes avec ses serviteurs, et on lui amène cet homme qui lui doit une somme énorme ; logiquement, légalement, c’est la prison pour dettes pour lui et pour toute sa famille jusqu’à ce qu’ils aient tous assez travaillé pour tout rembourser… Et encore, la somme est telle que plusieurs vies n’y suffiraient pas. Le débiteur implore un délai et le roi, pris de pitié, le laisse aller en lui disant « tu ne me dois plus rien ».
Acte 2, ce même serviteur fait l’inverse avec son propre débiteur : pour une dette dérisoire, il n’écoute pas la pitié, il ne parle même pas de délai, et le fait jeter en prison. Acte 3, le roi lui reproche sa dureté de coeur : « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? »
C’est donc d’abord une parabole sur la pitié de Dieu : une pitié qui ne demande qu’à nous remettre toutes nos dettes ; une pitié qui devrait « déteindre » sur nous, en quelque sorte, puisque nous sommes à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Cette pitié ne nous est pas naturelle et la question de Pierre le prouve bien ; même quand nous sommes bien intentionnés, disposés à pardonner, nous voudrions quand même bien ne pas nous laisser entraîner trop loin ! « Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu’à sept fois ? » On est encore loin de la remise d’une dette incalculable, comme celle de la parabole ! Et c’est certainement l’un des accents de cette petite histoire : le calcul n’est pas de mise. Il ne s’agit pas de savoir à partir de quel moment nous sommes en règle avec la pitié.
La pitié, par définition, c’est l’émotion qui nous prend aux entrailles, c’est plus fort que nous, cela déborde nos calculs mesquins.
C’est à cela que Jésus invite Pierre : dépasser tout calcul, toute raison raisonnante. Sept fois, pourtant, ce n’était déjà pas mal… et Saint Pierre, en proposant le chiffre sept, très symbolique, avait déjà fait un grand pas ! Mais Jésus l’invite à tout autre chose : il faut aller jusqu’à soixante-dix fois sept fois (ou soixante-dix-sept fois sept fois selon d’autres traductions) autrement dit indéfiniment ; Jésus ne reprend pas ces chiffres par hasard : rappelez-vous l’histoire de Caïn et celle de Lamek : après le meurtre de son frère Abel, Caïn vivait dans la crainte de la vengeance tribale : « Quiconque me trouvera me tuera ». Et il ne devait sa survie qu’à la menace d’une vengeance encore plus terrible pour celui qui l’attaquerait : « Si quelqu’un tue Caïn, il sera vengé sept fois ». (Gn 4, 15). C’est ce qu’on peut appeler l’engrenage de la violence. Cinq générations plus tard, son arrière arrière petit-fils, Lamek se glorifiait de se venger soixante-dix-sept fois ; et il chantait à ses femmes, Ada et Cilla, cette horrible chanson : « J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure ; oui Caïn sera vengé sept fois mais Lamek soixante-dix-sept fois ». En d’autres termes « Pour une simple blessure, je tue un homme ; pour une simple meurtrissure, je tue un enfant, mais si quelqu’un me tue, je serai vengé soixante-dix-sept fois ». (Gn 4, 23-24).
Tout au long de l’histoire biblique, Dieu va inviter l’humanité à se libérer de cette spirale de la violence. Cela commence par la loi du talion qui limite déjà la vengeance (un seul oeil pour un oeil, une seule dent pour une dent, une seule vie pour une vie) ; puis, au long des siècles et des progrès de la découverte du vrai Dieu, les textes de la Loi aussi bien que des prophètes invitent au pardon en annonçant le pardon de Dieu ; ainsi le peuple d’Israël apprend peu à peu à passer de la vengeance au pardon.
En prenant le contrepied de la chanson de Lamek (pardonner soixante-dix fois sept fois), Jésus invite Pierre, c’est-à-dire ses disciples, à franchir l’étape définitive, celle du pardon sans limites, tel que lui-même le vivra sur la Croix. Parce que le pardon du Christ est comme le pardon de Dieu, il ne connaît pas de limites.
Reste que la fin de la parabole paraît contredire ce pardon illimité de Dieu. Le serviteur qui n’a pas pardonné à son frère perd le bénéfice du pardon du roi. Il y a là certainement une très grande vérité de nos vies ; prenons un exemple : après une période sèche, la terre du jardin est devenue imperméable ; inutile d’ouvrir le jet d’eau, l’eau glissera sans pénétrer ; même une pluie torrentielle ne peut plus l’abreuver ; il faudra labourer d’abord. Dieu sait combien il nous est parfois difficile de pardonner, de « passer par-dessus l’offense » comme dit Ben Sirac. Mais justement, peut-être le pardon accordé à nos frères « de tout notre coeur » est-il ce labour préalable, indispensable pour accueillir la pitié de Dieu. Le coeur dur, le coeur sec ne peut pas recevoir l’ondée du pardon de Dieu.
Ce n’est pas Dieu qui cesse de pardonner, c’est nous qui sommes devenus imperméables ; mais au fait, c’est peut-être tout simplement parce que nous ne sommes pas assez lucides sur tous les pardons dont nous bénéficions : le serviteur de la parabole, grevé d’une dette monstrueuse, et qui s’en voyait libéré tout d’un coup, par pure bonté, aurait dû normalement être tellement envahi de reconnaissance qu’il en aurait oublié tout le reste !
——————————
Complément
Dans l’épisode de la femme adultère (Jn 8), c’est quand les plus anciens prennent conscience des nombreux pardons accordés par Dieu au long de leur vie qu’ils abandonnent leurs pierres.

Non classé

Dimanche 6 septembre 2020 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

DIMANCHE 6 SEPTEMBRE 2020 :1395781756_83283_1200x630x1.f

23ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

Commentaire de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume.

2ème lecture

Evangile




PREMIERE LECTURE – LIVRE DU PROPHETE EZECHIEL 33, 7-9

La parole du SEIGNEUR me fut adressée :
7 « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur

pour la maison d’Israël.
Lorsque tu entendras une parole de ma bouche,
tu les avertiras de ma part.
8 Si je dis au méchant
Tu vas mourir

et que tu ne l’avertisses pas,
si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise,
lui, le méchant, mourra de son péché,
mais à toi, je demanderai compte de son sang.
9 Au contraire, si tu avertis le méchant
d’abandonner sa conduite,
et qu’il ne s’en détourne pas,
lui mourra de son péché,
mais toi, tu auras sauvé ta vie. »


Ezékiel était prêtre à Jérusalem au sixième siècle av.J.C. ; il a été emmené à Babylone, par les armées de Nabuchodonosor, dès la première vague de déportations en 597 av.J.C. C’est là-bas, au bord des rives du fleuve Kebar, dans un village appelé Tel-Aviv, qu’il apprend les malheurs qui s’abattent sur la ville sainte ; en 587, tout est fini, la ville est rasée, le Temple a été dévasté.
Mais devant ces récits de catastrophes successives, Ezékiel ne baisse pas les bras ; dès son arrivée là-bas et pendant les vingt premières années de l’Exil, (dix ans avant la destruction de Jérusalem et du Temple, et dix ans à peu près ensuite), il consacrera toutes ses forces à maintenir l’espérance de son peuple. C’est d’ailleurs en souvenir de lui que la capitale de l’Israël moderne porte le nom de Tel-Aviv (qui veut dire « colline du printemps ») ; manière d’honorer l’un de ceux à qui Israël doit sa survie.
Inlassablement, tout au long de ses vingt années de ministère, Ezékiel s’est battu sur deux fronts : premièrement, il fallait bien s’installer pour survivre ; deuxièmement, il fallait maintenir intacte l’espérance du retour. Ces deux objectifs sont ceux d’Ezékiel tout au long de son livre, et ce sont les deux axes de sa prédication. Dieu a fixé le but de sa nouvelle mission de prophète : « Je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël » (Ez 3, 17).
On sait combien les hommes de la Bible aiment les images : celle du guetteur est très suggestive ; dans les versets qui précèdent notre texte d’aujourd’hui, Ezékiel l’a longuement développée : il imagine une ville en danger ; les ennemis sont aux portes ; le guetteur est sur le rempart et il accomplit son office, il sonne du cor ;
certains entendant le cor se mettent à l’abri, ils survivront à l’assaut ; d’autres font semblant de ne pas entendre le son du cor, ils ne se protègent pas et perdent la vie. Il se peut aussi malheureusement que le guetteur n’accomplisse pas son office : il ne sonne pas du cor pour avertir ses concitoyens du danger ; il sera le responsable de leur mort.
C’est très exactement comme cela qu’Ezékiel comprend sa mission : il se doit de transmettre à ses frères exilés les avertissements de Dieu et les appels à la conversion ; s’il manque à sa mission, il sera responsable de leur malheur. Lourde responsabilité que celle du prophète : ses avertissements relèvent de « l’assistance à personne en danger ».
Mais « Nul n’est prophète en son pays ! », on le sait bien ; cela veut dire que bien souvent malheureusement, les auditeurs, ceux que le prophète voulait sauver, n’écoutent pas : Dieu l’a prévenu : « Au fond, tu es pour eux comme un chant passionné, d’une belle sonorité, avec un bon accompagnement. Ils écoutent tes paroles mais personne ne les met en pratique. » (Ez 33,32). Bien souvent, le prophète a connu le découragement : les gens semblent intéressés par la Parole de Dieu, ils se disent les uns aux autres « Viens, on va écouter ce que raconte Ezékiel, il parle si bien de la part de Dieu… » Mais cette parole, si elle est belle à entendre, est bien exigeante à mettre en pratique ! Celà aussi, Dieu lui avait dit : « Ils écouteront tes paroles mais ils ne les mettront pas en pratique car leur bouche est pleine des passions qu’ils veulent assouvir. » (Ez 33,31).
Ezékiel a donc bien souvent l’impression de prêcher dans le désert, comme on dit. Dans ces moments de découragement, il se rappelle sa mission de guetteur : il faut continuer sans jamais se décourager ; car le guetteur n’a pas le droit de faillir à sa mission. Alors, malgré les échecs répétés, Ezékiel a continué : cette mission exigeante, il s’y est montré fidèle, et doublement.

Guetteur, il l’a été : guetteur à l’écoute de la Parole de son Dieu et aussi guetteur de l’aube qui ne manquerait pas de se lever pour son peuple. Poète, visionnaire, courageux, il a affronté toutes les résistances de ses contemporains découragés pour annoncer, dans une langue superbe et combien imagée, le seul message qu’ils devaient entendre pour trouver la force de survivre en attendant le retour : « Je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol d’Israël. » (Ez 37,12).
Un guetteur, voilà une belle définition pour tout prophète, chargé de lire dans l’histoire les signes de l’espérance. Car Dieu ne désespère jamais de son peuple : « Par ma vie – oracle du SEIGNEUR Dieu – est-ce que je prends plaisir à la mort du méchant ? Bien plutôt à ce que le méchant change de conduite et qu’il vive !
Revenez, revenez de votre méchante conduite ; pourquoi faudrait-il que vous mouriez, maison d’Israël ? » (c’est encore une phrase d’Ezékiel, dans ce même chapitre 33,11).
A noter que cette phrase « pourquoi faudrait-il que vous mouriez, maison d’Israël ? » est prononcée alors que tout espoir semble irrémédiablement perdu, et le peuple d’Israël définitivement mort : nous sommes à mi-chemin du ministère d’Ezékiel, au moment précis où l’effroyable nouvelle retentit aux oreilles des exilés : là-bas, au pays, Jérusalem vient de tomber. Plus que jamais, le guetteur se doit de prévenir ses frères : oui, la catastrophe est là, mais le relèvement est encore possible, à condition de s’en remettre à Dieu.
Le rapprochement avec l’évangile d’aujourd’hui est très éclairant : car nous voyons Jésus charger ses disciples d’une mission analogue ; au nom de l’amour fraternel, justement, il leur recommande de veiller les uns sur les autres, au point d’être capable de rappeler à l’ordre celui qui fait fausse route, le cas échéant. « Tu n’auras aucune pensée de haine, mais tu n’hésiteras pas à faire des réprimandes… » disait déjà le livre du Lévitique ; réprimander à bon escient, voilà un art bien difficile ! Et pourtant cela aussi, c’est de l’amour. C’est vouloir le bien de l’autre, c’est, s’il le faut, savoir l’arrêter au bord du gouffre. La critique positive par amour fait grandir. La rude tâche d’Ezékiel était de cet ordre : quand on place une sentinelle au poste de garde, c’est bien pour sauver la ville.


PSAUME 94 (95), 1-2.6-7.8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »


Je vais m’attacher à la dernière strophe : en fait, si vous allez vérifier dans votre Bible le texte que nous venons d’entendre, voilà ce que vous lirez « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. »1 C’est dire que ce psaume est tout imprégné de l’expérience de Massa et Meriba. (Ex 17,1-7). Là-bas, dans le désert, au temps de l’Exode avec Moïse, on a gravement douté des intentions de Dieu. Vous vous rappelez, il faisait une chaleur torride, et il n’y avait pas d’eau au campement ; on était arrivés là, assoiffés, bien décidés à se jeter sur les points d’eau ; mais tout était à sec. Alors, cela a très mal tourné ; on s’en est pris à Moïse qui se débrouillait bien mal, puis à Dieu lui-même : après tout, c’était peut-être ce qu’il cherchait, qu’on meure de soif.
La suite de l’histoire a rempli tout le monde de honte : Dieu, égal à lui-même, a ignoré la révolte et donné de l’eau à profusion, qui s’est mise à ruisseler du rocher ; et Moïse, bien sûr, a fait la leçon à son peuple : on avait pourtant bien vu l’exploit de Dieu nous faisant échapper à la mer et aux cavaliers égyptiens ; comment avait-on pu douter des intentions de Dieu ? Désormais, quand on parle de Massa et Meriba, la honte revient à la mémoire.
Dans cette simple strophe, donc, « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur  comme
à Meriba, comme au jour de Massa » est résumée toute l’aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C’est ce que l’on pourrait appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d’Israël, la question de confiance s’est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » (Ex 17,7), ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’appuyer sur lui ? Etre sûr qu’il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir… ? » Etre certain que quand il nous invite à la conversion, par la bouche d’un Ezékiel, par exemple, (que nous entendons dans la première lecture de ce dimanche), il n’a en vue que notre bonheur ?
La Bible dit que la foi, justement, c’est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu’elle s’est posée à Massa et Meriba, est l’un des piliers de la réflexion d’Israël ; la preuve, c’est qu’elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s’appuyer sur Dieu » ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j’y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »). Et Isaïe, par exemple, faisant un jeu de mots, disait au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, (si vous ne vous appuyez pas sur Dieu), vous ne tiendrez pas debout » (Is 7,9).
Dans la même strophe, la phrase « Aujourd’hui écouterez-vous sa Parole ? » est une invitation à la confiance ; parce que quand on fait confiance à quelqu’un, on l’écoute. D’où la fameuse prière juive, le « Shema Israël »
: « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le Seigneur UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces. » (Dt 6,4). Tu aimeras, c’est-à-dire tu lui feras confiance et tu t’attacheras à lui sans partage.
Pour écouter, encore faut-il avoir l’oreille ouverte : encore une expression que l’on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; vous connaissez le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m’as ouvert l’oreille » ; ou encore ce chant du Serviteur d’Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille… » (Is 50,4). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine
: en hébreu comme en grec, quand il s’agit de l’obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. (En français aussi, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » : obéir, « ob-audire », c’est mettre son oreille devant la parole).
Cette confiance de la foi est appuyée sur l’expérience… Pour le peuple d’Israël, tout a commencé avec la libération d’Egypte ; c’est ce que notre psaume appelle « l’exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Cette expérience, et de siècle en siècle pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.
Et donc, on peut s’appuyer sur lui comme sur un rocher… Le début du psaume, « Acclamons notre rocher, notre salut », n’est pas seulement de la poésie, c’est une véritable profession de foi. Une foi qui s’appuie sur l’expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre… Mais Dieu a quand même fait couler l’eau du rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu’il est le Rocher d’Israël.
Ce choix résolu de la confiance est à refaire chaque jour : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Cette phrase est très libérante : elle signifie que chaque jour est un jour neuf ; aujourd’hui, tout est de nouveau possible. Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c’est bien cela qu’Ezékiel prêchait à son peuple en exil, découragé.
Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? »… Cette conscience de faire partie d’un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », là non plus, ce n’est pas de la poésie, c’est l’expérience d’Israël qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu’Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l’Eglise actuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu… « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre Rocher, notre salut ! »
——————-
Note
1 – Notre traduction liturgique provient du texte grec qui ne donne pas les noms de Massa et Meriba. En revanche, on peut les lire dans nos bibles, car elles sont traduites à partir de l’hébreu.
Compléments
Pour certains d’entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc… Il ne nous reste plus qu’à dire comme Pierre à Césarée, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d’intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bienveillant à votre égard.
Le
récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d’Israël sur la foi, à partir de l’épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c’est-à-dire chacun d’entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d’un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)… Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu’il limite nos désirs d’avoir, de pouvoir… La foi, alors, c’est la confiance que, toujours, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d’échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.


DEUXIEME LECTURE : Lettre de Saint Apôtre aux Romains 13, 8-10

Frères,
8 n’ayez de dette envers personne,
sauf la dette de l’amour mutuel,
car celui qui aime les autres
a parfaitement accompli la Loi.
9 La Loi dit :
Tu ne commettras pas d’adultère,
tu ne commettras pas de meurtre
,
tu ne commettras pas de vol,
tu ne convoiteras pas.
Ces commandements et tous les autres
se résument dans cette parole :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
10 L’amour ne fait rien de mal au prochain.
Donc le plein accomplissement de la Loi,
c’est l’amour.


Pour comprendre cette lecture d’aujourd’hui sans la réduire, il faut la replacer dans son contexte. Depuis le chapitre 12 de sa lettre aux Romains, Paul donne des conseils aux Chrétiens sur la question la plus difficile peut-être à toutes les époques : comment vivre concrètement en Chrétiens dans un monde qui ne l’est pas ? Vivre en chrétien, c’est, comme il l’a dit plus haut, faire de toute notre vie quotidienne un véritable hommage à Dieu, un « sacrifice saint », une chose sacrée ; c’était notre lecture de dimanche dernier, et il avait ajouté : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu. » C’était logique : un Chrétien cherche en permanence à « reconnaître quelle est la volonté de Dieu ».
Aujourd’hui, nous sommes au chapitre 13 de cette même lettre ; Paul entre dans le concret de la vie sociale, le rapport avec les autorités. Quand on lit l’ensemble du chapitre, on constate presque avec étonnement les précisions qu’il donne sur les obligations des citoyens : le respect des tribunaux, le paiement de l’impôt et des taxes, la soumission à toutes les autorités. Pour résumer, on pourrait dire : un bon Chrétien se doit d’être un bon citoyen. D’entrée de jeu, il affirme : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir ». Soyons francs, cette consigne a dû en surprendre plus d’un.
Dans le monde juif de l’Ancien Testament, de tels propos n’auraient surpris personne, car le pouvoir politique
était entre les mains des autorités religieuses ; la loi civile ne se distinguait pas de la Loi de Dieu. C’est dans cette optique-là que Jésus avait pu dire à la foule et à ses disciples : « Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse ; faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire… » (Mt 23,1)
Mais on ne pouvait pas en dire autant du monde romain ; les autorités en question étaient les empereurs romains et toute la hiérarchie de leurs gouverneurs, magistrats et soldats dont la volonté de Dieu était évidemment le moindre souci ! Et si Paul avait pu écrire : « Ne vous conformez pas au monde présent », c’est bien parce que l’idéal de la société romaine était, sur certains points, aux antipodes de l’idéal chrétien. Alors, obéir à une autorité baignant dans le paganisme était-il possible ? C’est la question qui a été posée à Paul certainement, et qui est à l’origine de notre texte.
Paul répond en deux points :

Premièrement, ne prenez pas prétexte de votre appartenance chrétienne pour fuir vos responsabilités de citoyens ; son argument est le suivant : « Il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par Lui. » (On trouve cela au début de ce chapitre). On entend résonner ici la phrase de Jésus à Pilate : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. » (Jn 19,11). Autre argument, les lois civiles poursuivent le bien elles aussi ; dans tous les pays du monde, la loi est normalement au service de la justice et de la défense des faibles. Paul dit : « L’autorité civile est au service de Dieu pour t’inciter au bien… et elle poursuit les malfaiteurs. » Visiblement, Paul ne traite pas ici du problème des lois iniques. D’autre part, il faut se souvenir que les Juifs (et avec eux les premiers Chrétiens, puisque les Romains ne faisaient pas encore la différence) étaient dispensés des lois romaines qui choquaient leur conscience : par exemple brûler de l’encens devant la statue de l’empereur, ou bien faire le service militaire. Donc premier point, obéissez sans hésiter aux lois romaines qui vous sont imposées (puisque vous êtes exemptés de celles qui sont contraires à notre religion).
Deuxième point, il ne suffit pas d’être un bon citoyen et d’être parfaitement en règle avec l’autorité civile pour être un bon Juif ou un bon Chrétien ; quand vous êtes en règle avec la loi civile, nous dit Paul, vous n’êtes pas allés jusqu’au bout de la charité ; c’est le sens de la première phrase de notre lecture d’aujourd’hui
: « Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel » : « ne gardez aucune dette envers personne », c’est-à-dire soyez en règle avec tous ; « sauf la dette de l’amour mutuel », c’est-à-dire « quand vous serez en règle avec tous » il faudra aller encore plus loin. Car, déjà dans l’Ancien Testament, on avait compris que le fin mot de la Loi donnée par Dieu, c’est d’aimer nos frères. Pour le dire autrement, on avait compris qu’il ne suffit pas de dire : je n’ai pas tué, pas volé, pas commis l’adultère… on savait bien qu’il faut encore aller plus loin ; je cite Paul : « Ce que dit la Loi de Moïse : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras rien, ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Cela veut bien dire que pour être en règle avec la Loi de Moïse, il ne suffisait pas de ne pas faire de mal, il fallait surtout aimer. Cela exige une conversion profonde, on le sait bien. C’est pourquoi Paul a dit un peu plus haut : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Et là, nous aurons peut-être des surprises : c’est l’histoire de celui que Matthieu appelle le jeune homme riche. Il avait demandé à Jésus : « Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » Et Jésus avait répondu « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » Là-dessus, le jeune homme était parfaitement en règle ; alors Jésus l’avait appelé à aller plus loin et à le suivre au service des hommes : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres… puis viens, suis-moi. »
Une chose est sûre, la décision de suivre le Christ peut nous mener très loin !


EVANGILE – Selon saint Matthieu 18, 15-20

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
15 « Si ton frère a commis un péché contre toi,
va lui faire des reproches seul à seul.
S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
16 S’il ne t’écoute pas,
prends en plus avec toi une ou deux personnes
afin que toute l’affaire soit réglée

sur la parole de deux ou trois témoins.
17 S’il refuse de les écouter,
dis-le à l’assemblée de l’Église ;
s’il refuse encore d’écouter l’Église,
considère-le comme un païen et un publicain.
18 Amen, je vous le dis :
tout ce que vous aurez lié sur la terre
sera lié dans le ciel,

et tout ce que vous aurez délié sur la terre
sera délié dans le ciel.
19 Et pareillement, amen, je vous le dis,
si deux d’entre vous sur la terre
se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit,
ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
20 En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom,
je suis là, au milieu d’eux. »


Dans la deuxième lecture de ce dimanche, Saint Paul nous disait : « Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel… l’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour. » Tout le chapitre 18 de l’évangile de Matthieu, dont nous lisons un extrait ici traite sous différents angles de l’accomplissement de cet amour (des relations) à l’intérieur de la communauté chrétienne : il aborde en particulier deux thèmes : la priorité donnée aux petits et aux faibles, et le pardon mutuel. Pour introduire ses recommandations, juste avant ce passage, Jésus a raconté la parabole de la brebis perdue ; c’était une image facilement compréhensible pour ses auditeurs qui étaient nourris de la Bible : les images de berger et de troupeau étaient évidemment familières dans le paysage et on avait pris l’habitude de parler d’Israël comme le troupeau de Dieu ; sur terre, les chefs de la communauté étaient donc comparés à des bergers délégués par le berger suprême qui est Dieu bien sûr. La conclusion de la parabole, tout le monde l’avait deviné, c’était : « Votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde. » (Mt 18,14). C’est bien normal pour un berger.
Et ce sera désormais la consigne de vigilance que Jésus confie à ses disciples : ne laissez pas vos frères s’égarer. Ce devoir de vigilance concerne d’abord et avant tout les responsables de la communauté, les bergers. Déjà Ezékiel disait : « Malheur aux bergers d’Israël… Vous n’avez pas fortifié les bêtes débiles, vous
n’avez pas guéri la malade, vous n’avez pas fait de bandage à celle qui avait une patte cassée, vous n’avez pas ramené celle qui s’écartait… les bêtes se sont dispersées, faute de berger, et elles ont servi de proie à toutes les bêtes sauvages… mon troupeau s’est dispersé sur toute la surface du pays… sans personne qui aille à sa recherche. » (Ez 34,2… 6).
Mais le devoir de vigilance mutuelle existe aussi à l’intérieur même du troupeau ; ce ne sont pas seulement les bergers qui ont la responsabilité de la bonne santé et de la bonne marche du troupeau : les brebis sont responsables les unes des autres ; je cite encore Ezékiel : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : je viens juger moi-même entre la brebis grasse et la brebis maigre. Parce que vous avez bousculé du flanc et de l’épaule, et parce que vous avez donné des coups de cornes à toutes celles qui étaient malades jusqu’à ce que vous les ayez dispersées hors du pâturage, je viendrai au secours de mes bêtes et elles ne seront plus au pillage. » Ezékiel annonçait alors que Dieu lui-même allait reprendre en main son troupeau par l’intermédiaire de son Messie : « Je susciterai à la tête de mon troupeau un berger unique ; lui le fera paître : ce sera mon serviteur David. Lui le fera paître, lui sera leur berger. » (Ez 34,20-23).
Jésus s’est présenté comme ce berger annoncé par le Seigneur, ce bon berger qui connaît ses brebis et que ses brebis connaissent (Jn 10) ; il donne ici ses consignes pour la vie du troupeau, en particulier en ce qui concerne le soutien fraternel et l’aide de la communauté pour qu’aucun des frères « ne se perde ». « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Eglise ; s’il refuse encore d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain. » Pour avoir le courage de reprendre celui qui « file un mauvais coton » comme on dit, il faut beaucoup d’amour ; un amour dont normalement, une communauté chrétienne doit pouvoir faire preuve. Car on sait bien que le véritable amour est exigeant : quand on aime réellement quelqu’un, on ne le laisse pas faire n’importe quoi ; il y va de « l’assistance à personne en danger ». Répéter inlassablement que Dieu est Amour ne pousse pas au laxisme que certains redoutent : car si Dieu est Amour, nous n’oublions pas que nous sommes appelés à lui ressembler, ce qui est terriblement exigeant !
Sur le chapitre de la relation des Chrétiens entre eux, lorsque l’un s’égare, Jésus indique la voie à suivre : d’abord chercher personnellement le dialogue avant d’en parler à d’autres, pour éviter, sans doute, d’aggraver les blessures de la brebis. Et tout faire pour qu’elle puisse rejoindre le troupeau.

Mais comment interpréter la phrase : « Si ton frère refuse d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain » ? A la lumière de tout ce que l’on sait par ailleurs au sujet de Jésus et de l’accueil qu’il a toujours réservé aux publicains et aux pécheurs, il ne peut pas s’agir d’un rejet définitif mais du respect de la liberté de chacun… en attendant que Zachée (ou le publicain Matthieu) se convertisse. Ce qui ressort de la progression que recommande le Christ, c’est la nécessité absolue du respect que l’on doit à quiconque, et en particulier, à celui que l’on dit pécheur. Toutes les démarches pour renouer avec le frère, que ce soit la rencontre individuelle, l’appel à témoins, ou le recours à la communauté, doivent être marquées de cette délicatesse et de cette discrétion.
Telles sont les règles de base de la vie dans l’Eglise ; leur respect est semence de vie éternelle : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. » Le Royaume du Dieu de tendresse et de fidélité se bâtit dans la tendresse et la fidélité.
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Complément
« Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » (verset 20). On peut lire dans les maximes des Pères Juifs (les Pirké Avot) : « Lorsque deux sont assis ensemble et s’occupent des paroles de la Torah, la Shekinah (c’est-à-dire la présence de Dieu) est au milieu d’eux. » (Avot 3,2).

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, MARTIN DE TOURS (saint ; 316-397), Non classé, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 62

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile


PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 20,7-9

7 SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ;
tu m’as saisi, et tu as réussi.
À longueur de journée je suis exposé à la raillerie,

tout le monde se moque de moi.

8 Chaque fois que j’ai à dire la Parole,
je dois crier, je dois proclamer :
« Violence et dévastation ! »
À longueur de journée, la parole du SEIGNEUR
attire sur moi l’insulte et la moquerie.
9 Je me disais : « Je ne penserai plus à lui,
je ne parlerai plus en son nom. »
Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur,
elle était enfermée dans mes os.
Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.


Jérémie nous décrit ici l’expérience spirituelle de persécution et de déchirement intérieur qu’il a vécue toute sa vie ; et il n’est pas le seul ; de nombreux autres prophètes et, plus tard, Jésus lui-même, ont affronté de telles situations 1.
Revenons à Jérémie : je vous rappelle le contexte de sa prédication : il a exercé son ministère pendant les quarante années qui ont précédé le désastre de Jérusalem en 587 av. J.C. et la déportation à Babylone. Quarante années de décadence spirituelle, et son ministère, précisément, consistait à prédire la catastrophe :
pas pour le plaisir de jouer les oiseaux de mauvais augure, évidemment, mais au contraire dans l’espoir d’obtenir in extremis la conversion du roi et du peuple.
Il ne néglige rien pour alerter ses contemporains, s’il est encore temps ; mais eux-mêmes ne négligent rien non plus pour faire taire cet empêcheur de danser en rond. C’est dans ce contexte très polémique et donc très angoissant pour lui que sont nées ces confidences dont nous venons de lire un extrait, ce que nous appelons ses « confessions » ; malheureusement, le mot « jérémiades », qui vient de là, bien sûr, est devenu péjoratif, ce qui est tout à fait injuste ; car les confessions de Jérémie sont magnifiques, pleines de douleur, c’est vrai, mais plus encore pleines de foi et de passion pour la cause de son Dieu.
Dans le texte d’aujourd’hui, par exemple, il nous livre le débat intérieur qui se joue au plus profond de lui : écartelé entre l’appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire : « Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » Mais abandonner la partie serait abandonner ses concitoyens à leur triste sort et tromper la confiance de Dieu.
On voit bien pourquoi ce texte nous est proposé ce dimanche où nous entendrons l’évangile de la confession de Pierre à Césarée. Quand Jésus avait demandé à ses disciples « Pour vous, qui suis-je ? » Pierre avait su répondre que Jésus était bien le Messie attendu ; mais aussitôt, Jésus avait dévoilé à ses disciples le sort qui l’attendait : la Passion, la croix, la mort, la résurrection ; je vous rappelle ce passage de l’évangile de saint Matthieu : « Pierre avait dit à Jésus : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. » Pierre, évidemment, s’était récrié : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais Jésus l’avait traité de Satan et avait prévenu ses disciples qu’ils ne seraient pas mieux traités que leur maître : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »
Et il avait expliqué pourquoi : les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, comme disait Isaïe ; un véritable prophète est donc inévitablement dérangeant pour les idées à la mode ; le feu dévorant de la parole de Dieu invitant à la conversion n’est pas fait pour plaire : « A longueur de journée je suis en butte à la raillerie, tout le monde se moque de moi » avoue Jérémie, et il ne cache pas qu’il lui arrive d’avoir peur. Il lui arrive d’entendre les gens parler dans son dos et comploter pour l’éliminer : « J’entends les propos menaçants de la foule » (Jr 20,10).
Le prophète est d’autant plus dérangeant qu’on n’arrive pas à s’en débarrasser : car s’il est vraiment l’envoyé du Seigneur, celui-ci lui donne la force de continuer malgré toutes les persécutions ; si bien qu’il n’y a pas moyen de le faire taire. On comprend bien pourquoi la persécution est inévitable.
Par exemple, les versets qui précèdent notre lecture d’aujourd’hui nous décrivent un épisode particulièrement difficile de la vie du prophète : Jérémie avait tellement cassé les oreilles de tout le monde dans le Temple avec tous ses reproches que le prêtre Pashehour l’avait fait attacher au pilori la tête en bas, sur la place publique ; le lendemain, quand Pashehour en personne est venu le détacher, pensant que cette rude punition l’avait enfin calmé, Jérémie avait repris de plus belle et s’en était pris carrément à Pashehour lui-même.
Et pourtant, ces confessions de Jérémie, empreintes de douleur, sont en même temps un aveu de la passion dévorante qui le brûle et, finalement, illumine sa vie : « SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » Il se plaint, oui, mais il ne donnerait pas sa place à un autre. « La Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur. »
Ce feu dévorant fait évidemment penser à la phrase du psaume 68/69 : « Le zèle de ta maison me dévorera », qui exprime bien la persécution endurée par tous les prophètes ; pour commencer, ce fut le cas du peuple d’Israël lui-même, investi d’une mission prophétique au service des nations. Tout au long de son histoire, il a cherché à rester fidèle à sa mission et cela lui valut par moments de terribles persécutions.
Puis ce fut le cas de tous les prophètes, les uns après les autres, parmi lesquels Jérémie ; et, bien sûr, les premiers chrétiens ont relu la vie de Jésus de la même manière. Comme Jérémie, Jésus a finalement été réduit au silence. Mais rien ne peut faire taire la Parole de Dieu : le Christ est ressuscité ; et désormais nous savons qu’un jour viendra où les hommes écouteront la Parole et y trouveront enfin leur lumière. Qui accepte de perdre sa vie la sauvera, la sienne et celle des autres.

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Note
On lit un texte tout à fait semblable de Jérémie dans la liturgie du douzième dimanche ordinaire de l’année A : Jr 20,10-13.
Compléments
« Le zèle de ta maison me dévorera » : Saint Jean, lui, a appliqué cette phrase à Jésus ; comme Jérémie, il a prêché à Jérusalem, et comme lui, il a été amené à déplaire ; et comme lui encore, il a risqué sa vie pour continuer à annoncer à temps et à contre-temps la parole qui aurait pu sauver ses contemporains, si seulement ils avaient bien voulu l’écouter. L’épisode que Jean a choisi pour évoquer la parole de ce psaume, c’est ce que l’on appelle la « purification du temple », c’est-à-dire le jour où Jésus a chassé les vendeurs du Temple de Jérusalem. Ce jour-là, d’ailleurs, Jésus citait une phrase de Jérémie : « Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, (dit Dieu, traduisez le temple), la prenez-vous pour une caverne de bandits ? » (Jr 7,11).


PSAUME – 62 (63), 2…9

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !


Ce psaume fait parfaitement écho à l’expérience spirituelle de Jérémie qui était l’objet de notre première lecture : il disait son déchirement intérieur, les agressions perpétuelles dont il était l’objet, mais aussi sa passion pour Dieu qui était plus forte que tout et l’aidait à tout supporter. C’est bien parce que, pour lui, « l’amour de Dieu valait mieux que la vie » qu’il trouvait la force de résister à toutes les menaces et à toutes les humiliations ; mais c’est pour cela aussi qu’on s’acharnait sur lui de plus belle.
Mais ce n’est pas pour parler de Jérémie que ce psaume a été composé. Serait-ce une prière du roi David ? Car le premier verset lui donne un sous-titre : « Psaume de David quand il était dans le désert de Juda », sous-entendu « quand il s’était réfugié dans le désert de Juda pour échapper à ses ennemis ». Ce psaume se présente donc comme une prière que le roi David aurait composée lorsqu’il était traqué par des ennemis
L’Ancien Testament rapporte au moins trois épisodes au cours desquels David a dû se réfugier dans le désert de Juda : je vous les rappelle : les deux premières fois, c’était pour échapper à la folie meurtrière du roi Saül, son prédécesseur ; Saül était devenu tellement jaloux du petit David à qui tout réussissait trop bien, qu’il a essayé à plusieurs reprises de se débarrasser de lui ; et David a dû s’enfuir dans le désert pour échapper au roi ; on trouve ces deux récits au premier livre de Samuel (22,5 ; 23,14).
La troisième fois fut encore plus dramatique : celui qui pourchassait David et voulait le tuer c’était son propre fils Absalom, un peu trop pressé de récupérer le trône et donc de hâter la mort de son père. Le dit Absalom avait déjà prouvé que rien ne l’arrêterait puisque, quelques années plus tôt, il avait réglé le sort de son frère aîné. David n’a pas tout de suite compris le danger : il était un coeur pur, lui, et avait jusqu’au bout respecté la vie de son prédécesseur ; il ne pouvait pas imaginer une âme aussi noire que celle d’Absalom. Quand il a enfin compris, il était trop tard : Absalom était sur le point de conquérir Jérusalem ; il ne restait qu’une seule solution, la fuite. Et tout Jérusalem a vu son roi, humilié, fuir à pied la ville sainte, témoin jadis de sa splendeur, et monter en pleurant le mont des Oliviers. (2 S 15,23-28). Sa cause était perdue, tout le monde le savait : David était à pied, Absalom le poursuivait à cheval… c’est tout dire. Et on prête à David les paroles de
ce psaume : « Ton amour vaut mieux que la vie ».
Mais nous avons déjà vu que les indications en tête des psaumes (ce que l’on appelle la suscription) ne désignent pas l’auteur du psaume, ici le roi David : ce psaume-ci en particulier recèle plusieurs allusions trop claires au Temple de Jérusalem que, bien sûr, David n’a pas connu puisque le temple n’a été construit que par son fils Salomon.
Je reviens au sous-titre de ce psaume : il indique plutôt un état d’esprit. « Psaume de David », ici, signifie « à la manière de David, l’assoiffé de Dieu ». La prière « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi. » a pu être celle du roi David qui était un homme de prière, c’est certain. Mais elle est également celle de toutes les générations du peuple élu, à toutes les époques de son histoire : depuis l’aube des temps (traduisez depuis Abraham) et jusqu’à la fin, jusqu’à la venue du JOUR.
Et, là-bas, dans ce pays qui sait être torride, l’expérience de la sécheresse, souvent, de la famine parfois, donne tout son poids aux images employées : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »
Dans les périodes les plus dramatiques, (et Dieu sait s’il y en a eu) la prière ne prenait que plus de force : pendant l’Exil à Babylone, par exemple, on a connu cette soif de l’âme ; « mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair » et on se remémorait les joies passées des célébrations au Temple de Jérusalem : « Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. » Seul ce souvenir pouvait fortifier la foi et la volonté de rester fidèle dans le milieu idolâtre où on était plongés.
De retour d’Exil, le peuple rend grâce : « Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes » ; ce sont les ailes des chérubins qui recouvrent l’Arche d’Alliance dans le Saint des Saints, d’abord ; mais elles rappellent aussi les ailes du grand aigle du désert qui protège sa nichée quand il lui apprend à voler : et Moïse avait repris l’image au compte de Dieu pour exprimer de quelle sollicitude il avait entouré son peuple : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigle », avait dit Dieu (Ex 19,4 ; Dt 32,10-11).
Dans ces conditions, bien sûr, les paroles de louange viennent d’elles-mêmes : « Tu seras la louange de mes lèvres ! Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. Comme par un festin je serai rassasié : la joie sur les lèvres, je dirai ta louange. » (Le mot « festin » fait référence aux repas de communion qui suivaient certains sacrifices au Temple de Jérusalem).
Et puis, il y a eu des périodes plus terribles encore, celles des persécutions : au deuxième siècle av. J.C., par exemple, il a fallu affronter la terrible persécution du roi grec, Antiochus Epiphane ; et nombre de Juifs sont morts, au nom de leur foi, en disant : « Ton amour, Seigneur, vaut mieux que la vie ».
Aujourd’hui encore, les croyants peuvent dire de toute leur âme : « Ton amour vaut mieux que la vie » : ce verset résonne particulièrement en ce dimanche où nous entendrons Jésus dire à ses disciples : « Celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Mt 16,25).
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Complément
– Jérémie… Elie, même combat : « Je suis passionné pour le Dieu des puissances, mais on cherche à m’ôter la vie. » (1 R 19,10).


DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre aux Romains 12,1-2

1 Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu,
à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –,
en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu :
c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte.
2 Ne prenez pas pour modèle le monde présent,
mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser
pour discerner quelle est la volonté de Dieu :
ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.


« Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu » : quelle magnifique entrée en matière ; jusqu’ici, en fin de compte, Paul n’a parlé que de cela, « la tendresse de Dieu ». Les onze premiers chapitres de la lettre aux Romains ont traité apparemment de questions doctrinales ; les grands thèmes de la théologie de Paul ont été longuement et profondément exposés : la puissance de la grâce, l’universalité du péché, la justification par la foi, le mystère pascal, l’action de l’Esprit, le salut promis et donné à tous. Mais tout ceci revient toujours à cet unique sujet, la tendresse de Dieu.
Maintenant, comme dans toutes ses lettres, Paul tire pour ses lecteurs les conséquences de son enseignement : car la découverte de cette immense tendresse de Dieu ne peut que bouleverser, ou plutôt irriguer désormais toute notre vie. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu… ». Ce qu’il va dire maintenant est en lien étroit avec tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, notamment dans les dernières lignes du chapitre précédent ; je vous en rappelle quelques mots : « Dieu veut faire à tous miséricorde… » suivis immédiatement de l’hymne d’action de grâce que nous avons lue dimanche dernier : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »

Donc, dit Saint Paul, il n’y a pas à hésiter : à ce Dieu si étonnant par sa tendresse et sa volonté de sauver toute l’humanité sans exception, sa puissance inouïe de pardon, une seule réponse est possible : celle de l’abandon et de la confiance ; accorder toute notre vie, toute notre personne à cette réalité bouleversante, nous offrir à Dieu pour qu’il accomplisse en nous son oeuvre. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. » On sait que le verbe « sacrifier – sacrum facere » veut dire « rendre sacré » ; on pourrait donc traduire ainsi : « Je vous exhorte à faire de vos personnes, de votre vie, une chose sacrée, une chose divine. »
Pierre le dira autrement en affirmant avec force que cela est possible : « La puissance divine nous a fait don de tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa puissance agissante. Par elles, les biens du plus haut prix qui nous avaient été promis nous ont été accordés, pour que par ceux-ci vous entriez en communion avec la nature divine. » (2 P 1,3-4). Nous sommes donc invités à la démarche qu’exprimait déjà le psaume 39 (40) : « Tu ne voulais ni offrande, ni sacrifice, tu m’as façonné un corps ; tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens » (Ps 39,7-8). On est en droite ligne de l’enseignement du prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Je reprends le texte : « Offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable », nous dit Saint Paul, d’après notre traduction ; mais si on scrute un peu les mots qu’il emploie, on s’aperçoit que le mot « véritable » de notre texte traduit le mot grec « logikos », au sens de conforme à la raison, à la logique : il est « logique » de vous comporter ainsi, dit Paul, cela est conforme à ce que Dieu a fait pour vous : pour le dire autrement, c’est la conséquence tout simplement de notre découverte de la tendresse de Dieu. Cette attitude est la réponse logique à l’œuvre  de Dieu pour nous. Il ne s’agit pas de gestes extérieurs, mais d’un culte qui nous engage vraiment, totalement, qui nous transforme en profondeur (le mot « logikos » en grec a également ce sens-là) : Paul consacrera la suite de la lettre aux Romains à présenter la nature de l’engagement chrétien : chacun, en fonction de ses dons et qualités, est invité à tenir sa place dans la mission de l’Eglise qui est le service de tous les hommes. Cet engagement est une participation active à la « volonté de Dieu » : cette volonté « que tous les hommes soient sauvés, c’est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité » (comme dit Paul ailleurs, dans la première lettre à Timothée (1 Tm 2,4).
Cela exige sans doute que nous acceptions chaque jour de « nous transformer en renouvelant notre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Accepter de « renouveler notre façon de penser » est pour nous, parfois, une véritable conversion. Car, trop souvent, « nos pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a reproché Jésus à Pierre, à Césarée de Philippe (Mt 16,23 : notre évangile de ce dimanche). Mais l’Esprit nou
s a été donné pour susciter en nous ce renouvellement : « Il nous mènera vers la vérité tout entière », nous a promis Jésus le dernier soir (Jn 16,13).
Cela exige également que nous acceptions de ne pas « prendre pour modèle le monde présent », ce qui est peut-être la chose la plus difficile à faire, pour les Romains du temps de Paul, comme pour nous. La véritable liberté consiste à frayer notre chemin, quelles que soient les sirènes de la mode ; et Paul s’est assez plaint dans les premiers chapitres que ses interlocuteurs se soient égarés.
Aimer le monde sans être esclaves des comportements du monde exige une vigilance de tous les instants : c’est logique pourtant, comme dit Saint Paul, quand on baigne dans la tendresse de Dieu ; mais nous savons tous que ce n’est pas facile ! Jésus le savait mieux que nous ; et ce n’est pas un hasard si ce fut justement l’objet de sa prière pour ses disciples, le dernier soir : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. » (Jn 17,15).


EVANGILE – selon saint Matthieu 16,21-27

21 En ce temps-là,
Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,

des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
22 Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

24 Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
25 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
26 Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite.


Ce récit fait suite à la mémorable profession de foi de Pierre que nous avons entendue dimanche dernier : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; cette affirmation lui a valu cette réponse de Jésus : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela (sous-entendu tu ne l’as pas deviné tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. » Comme toute béatitude, celle-ci, « Heureux es-tu » sonne comme un compliment (et quel compliment !) mais aussi comme un encouragement. Et effectivement, il faudra beaucoup de courage à Pierre pour rester fidèle à cette première profession de foi. Car il n’en connaît pas encore toute la portée, Jésus n’a pas fini de le surprendre.
En effet, celui-ci vient d’accepter au moins implicitement la reconnaissance par Pierre de son titre de Messie (« C’est mon Père qui t’a révélé cela ») et aussitôt après il présente son programme qui ne cadre nullement avec l’idée qu’on se faisait communément du Messie : « A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup… » C’était le monde à l’envers : un roi sans armes ni privilèges… Pire, un roi maltraité et apparemment consentant… Il parle de souffrir beaucoup et d’être même mis à mort !
Quelle idée ! Pierre a quelque raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois de Jérusalem l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance.
Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute 1, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. Au passage, nous voyons que Jésus n’a pas affronté des tentations seulement une fois pour toutes au début de son ministère (Mt 4,1-11), mais plusieurs fois au cours de sa mission, il a rencontré des « occasions de chute ».
Comme dit Paul dans la deuxième lecture de ce dimanche, il nous faut accepter de laisser l’Esprit de Dieu transformer complètement nos façons de voir : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »
Et là nous risquons d’avoir des surprises ; car les manières de Dieu sont toutes différentes de nos propres manières de voir. Il ne faut jamais perdre de vue la fameuse phrase d’Isaïe (c’est Dieu qui parle) : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR. C’est que les cieux sont hauts par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts par rapport à vos chemins, et mes pensées par rapport à vos pensées. » (Is 55, 6-8). « Si je comprenais Dieu, ce ne serait pas Dieu » disait saint Augustin. Il nous faut donc accepter d’être surpris : les apôtres et tous les Juifs de leur temps l’ont été, Pierre le premier. A de rares exceptions près, ils avaient prévu un Messie puissant, triomphant ; or Jésus est aux antipodes de ces belles prévisions.
Le dessein de Dieu, nous le savons, ce n’est rien d’autre que le salut du monde, c’est-à-dire la naissance de l’humanité nouvelle, celle qui ne vivra que de tendresse et de pitié, à l’image de Dieu lui-même. Or, le salut des hommes, c’est-à-dire notre conversion totale et définitive à l’amour et au pardon, à la fraternité et à la paix, au partage et à la justice, ne peut pas se faire par un coup de baguette magique : où serait notre liberté ?
Le salut des hommes passe donc inévitablement par une lente transformation des hommes ; et comment transformer les hommes sans leur en montrer le chemin ? Alors, il fallait bien que Jésus emprunte jusqu’au bout le chemin de douceur, de bonté, de pardon, si l’on veut avoir quelques chances que nous l’empruntions à notre tour. C’est pour cela que Jésus, expliquant sa passion et sa mort aux disciples d’Emmaüs, leur dit « il fallait », au sens de « il fallait malheureusement ».
Le plan de salut de Dieu ne s’accommode donc pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié : cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : on comprend mieux alors cette phrase de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Seule cette suprême preuve d’amour peut nous amener à emprunter à notre tour le chemin de l’amour
.
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Note
1 – « Occasion de chute » : le mot employé par Jésus signifie « pierre d’achoppement », la pierre qui fait trébucher. Voici encore l’une des facettes de la vie des disciples, dont Pierre est un exemple-type (cf l’épisode de la marche sur les eaux) : nos fragilités, nos doutes peuvent devenir pierres d’achoppement pour nous ou pour les autres.

JACQUES LE BRUN, LE POUVOIR D'ABDIQUER, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Le pouvoir d’abdiquer : Jacques Le Brun

Le pouvoir d’abdiquer : essai sur la déchéance volontaire

Jacques Le Brun

Paris, Gallimard, 2009. 276 pages.

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Présentation par l’éditeur.

Des hommes, au sommet du pouvoir, ont volontairement abandonné l’autorité suprême pour finir leur vie en simples particuliers. Cet impensable geste de l’abdication, acte inouï qui a tant frappé les esprits et fasciné les imaginations, n’a guère fait l’objet de réflexion. C’est ce continent méconnu que Jacques Le Brun nous invite à découvrir en retrouvant quelques grandes figures historiques ou légendaires qui ont fait, ou subi, le choix de la déchéance volontaire : l’empereur Dioclétien, Charles Quint, le Richard II de Shakespeare, Jacques II Stuart, Philippe V d’Espagne…
Mélancolie, lassitude de vivre, conversion mystique, ruse machiavélique, l’abdication a toujours suscité les interprétations les plus contradictoires. À chaque fois elle laisse entrevoir, ou supposer, au cœur  même de l’autorité suprême, un doute sur sa légitimité et même l’empire de sa négation. Épreuve dont aucun pouvoir ne peut sortir indemne, même si elle révèle, du pouvoir, la vérité la plus pure.

Jacques Le Brun, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, est l’éditeur des œuvres  de Fénelon dans la Bibliothèque de la Pléiade et l’auteur notamment de Le Pur amour, de Platon à Lacan (2002) et de La Jouissance et le trouble (2004).