ABUS SEXUELS, CHRISTIANISME, COMMISSION SAUVE, EGLISE CATHOLIQUE, EGLISE ET PEDOPHOLIE, JEAN-MARC SAUVE (1949-....), PEDOCRIMINALITE, PEDOPHILIE

Entretien avec Jean-Marc Sauvé

Entretien avec Jean-Marc Sauvé –

Connaître et réparer les abus sexuels dans l’Eglise

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Remis le 5 octobre 2021, le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église catholique (Ciase) – élaboré à partir d’enquêtes, d’auditions d’experts et surtout de victimes – fait l’inventaire des cas de violences sexuelles subies par des mineurs de la part de clercs et de religieux, survenus dans les soixante-dix dernières années. Il propose de nombreuses recommandations sur l’accueil des victimes, la reconnaissance de la responsabilité de l’Église, la réparation des dommages causés, le recrutement et la formation des prêtres, l’évolution du droit de l’Église et une meilleure gouvernance de celle-ci.

Comment la commission a-t-elle été composée ?

Jean-Marc Sauvé : J’ai été désigné le 13 novembre 2018 et la commission s’est réunie pour la première fois le 8 février 2019. Entretemps, ma première tâche a consisté à la composer, sachant que, compte tenu de mon parcours personnel, je manquais de compétences indispensables pour mener à bien cette mission, que ce soit dans le champ de la psychiatrie ou de la psychologie clinique, dans celui de l’histoire du catholicisme en France et de sa sociologie, ou encore dans celui de la protection de l’enfance. Même dans le domaine juridique, je manquais de connaissances en droit de l’enfance et en droit canonique. J’avais besoin aussi de ressources dans les domaines des politiques de santé, de l’éthique, de la théologie, sans oublier le travail social où les thèmes de la maltraitance et de la bientraitance se sont imposés au cours des dernières décennies et spécialement ces dernières années. Je voulais veiller aussi à la diversité des opinions religieuses. C’est pourquoi la commission comprend des catholiques de tous bords, des protestants, des personnes de confession ou de culture juive et musulmane, des personnes agnostiques ou athées.

Il m’a donc fallu composer cette commission et le faire seul, en veillant à la confidentialité de mon travail. J’ai interrogé toutes sortes de personnes qui pouvaient me conseiller, mais je n’ai livré à quiconque le résultat de mes entretiens ou de mes examens de curriculum vitæ. Au terme, j’avais rassemblé une centaine de dossiers. J’ai rencontré une quarantaine de candidats potentiels pour, à la fin du processus, au début du mois de janvier, en retenir vingt et un. Je n’ai révélé aux membres la composition de la commission que la veille de la première rencontre. Parmi ces vingt et un membres, je n’en connaissais antérieurement que sept. Ce choix de personnes que je ne connaissais pas antérieurement est un aveu d’impuissance et une marque d’humilité : je ne pouvais prétendre mener seul à bien ma mission et je devais m’entourer des meilleurs experts.

Comment avez-vous travaillé ?

J.-M. S. : Nous avons tenu nos réunions plénières dans divers lieux jusqu’à ce que la crise sanitaire nous oblige à passer à la visioconférence. Ce fut d’abord un temps de découverte mutuelle. Nous avons passé les trois premiers mois à travailler sur la méthode et le programme de travail. Pour ce faire, nous avons constitué deux groupes de travail : l’un s’est focalisé sur la méthodologie et les recherches à entreprendre, l’autre sur les questions juridiques. Il nous fallait préciser la définition de l’« abus sexuel », mais aussi l’ampleur de notre recherche : les prêtres, les religieux et les religieuses, bien sûr. Fallait-il aussi prendre en compte les personnes en formation (séminaristes, scolastiques), les laïcs en mission ecclésiale, les membres des communautés nouvelles ? Finalement nous avons décidé d’écarter les laïcs en mission, mais de retenir les autres catégories. Il fallait aussi déterminer le champ spatial : entre 1950 et 2020, qui sont les bornes de notre enquête, le territoire français s’est rétréci. Quant au champ temporel, nous avons décidé de ne pas négliger des informations antérieures au début de notre période.

Une grande question était celle de la définition de l’abus sexuel, question à la fois juridique et sociale. Nous avons décidé de distinguer les agressions sexuelles qui sont des crimes ou des délits (viols, agressions, attouchements non sollicités) des « abus », catégorie plus large revêtant une dimension systémique et renvoyant à un contexte de domination ou d’emprise qui a favorisé les agressions et violences et en constitue souvent une étape. Le rapport ne cesse pas par conséquent de croiser les deux terminologies d’abus, d’une part, et de violences et d’agressions sexuelles, d’autre part.

Il fallait aussi définir le spectre des victimes : les mineurs (sachant que l’âge de la majorité a changé au cours de la période) mais aussi les personnes « vulnérables ». Cela nous a conduits à déterminer quatre segments : les mineurs au sens strict (moins de 18 ans), les jeunes majeurs (18-21 ans), les majeurs protégés au sens du droit civil (c’est-à-dire bénéficiant de mesures de protection), mais aussi, plus largement, toute personne majeure qui, dans le cadre d’une relation de hiérarchie, d’accompagnement spirituel ou d’emprise a été engagée dans des relations à caractère sexuel non librement consenties.

Quant à la commission méthodologique, elle a déterminé un certain nombre de priorités : l’appel à témoignages dont nous entendions tirer une étude de victimologie. Les personnes appelant le numéro mis en place par « France victimes » ont été invitées à répondre à un questionnaire substantiel (soixante questions). Ce questionnaire a lui-même été élaboré par la commission dans le cadre d’un dialogue nourri avec l’Inserm [Institut national de la santé et de la recherche médicale] et des personnes victimes et il s’est efforcé de conjuguer la pertinence scientifique et l’acceptabilité par les victimes, compte tenu de son caractère intrusif. Il a été expressément prévu que les personnes sollicitées pourraient ne pas répondre à certaines d’entre elles. L’appel à témoignages a commencé le 3 juin 2019 sous l’égide d’écoutants (surtout d’écoutantes) de « France victimes », une structure parfaitement qualifiée pour recevoir des appels de personnes maltraitées. Prévu pour durer un an, il a été prolongé jusqu’au 31 octobre 2020, soit dix-sept mois, en raison de la crise de la Covid-19 qui a provoqué une chute profonde et durable des appels de la mi-mars au début de juin 2020.

Nous avons aussi défini le programme des recherches à entreprendre, notamment dans les domaines sociohistoriques, à partir de l’étude des archives, et sociologique, partant de l’exploitation des données issues de l’appel à témoignages et d’une enquête en population générale permettant de confronter les violences dans la société en général et dans l’Église en particulier. Nous avons donc passé deux contrats de recherche avec l’Inserm (étude de victimologie et enquête sur la population générale) et l’École pratique des hautes études (EPHE) pour étudier la dimension sociohistorique des abus à partir d’investigations dans diverses archives : les archives centrales de l’Église de France, mais aussi les archives des diocèses et instituts religieux, les archives judiciaires, policières et de la gendarmerie. Un dernier contrat de recherche a été passé avec la fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH) pour exploiter les archives de la presse ainsi que les milliers de verbatims, auditions et correspondances reçues par la Ciase. L’étude de la presse permet en effet d’élargir la connaissance des faits sociaux à partir de leur réception par l’opinion1. Au-delà d’affaires individuelles, nous avons pu ainsi suivre, avec l’équipe de l’EPHE, des itinéraires personnels, géographiques et ministériels, d’auteurs d’abus. Après un recensement lancé en mai 2019 dans tous les diocèses et les instituts religieux pour connaître les nombres d’affaires, d’agresseurs et de victimes, des recherches plus complètes ont été conduites sur place au Centre national des archives de l’Église de France ainsi que dans 31 diocèses et 15 instituts religieux représentant plus des deux tiers du clergé et des religieux. Il était à la fois matériellement impossible et inutile d’inventorier tous les diocèses (une centaine) et surtout l’ensemble des instituts (450 instituts masculins et féminins !). À ce propos, il faut relever que près de 7 % (6,8 %) des agressions sexuelles ont été commises par des femmes. Il ne pouvait donc être question de négliger la composante féminine. L’EPHE a croisé tous ces fonds archivistiques sans se limiter aux sources diocésaines et, moins encore, ecclésiales. L’enquête en population générale, dont nous avons reçu les premiers résultats en avril 2021, a été conduite sur un échantillon de 28 010 personnes. Elle aboutit au résultat suivant. 14,5 % des femmes et 6,4 % des hommes de plus de 18 ans ont été agressés sexuellement pendant leur minorité. Cela représente le nombre hallucinant de 5,5 millions de personnes victimes environ. Hors de l’Église catholique, les victimes sont des femmes à hauteur de 74 %. Les abus se produisent principalement dans le cadre des familles ou des amis des familles : 3,7 % des personnes de plus de 18 ans résidant en France ont été agressées sexuellement par un membre de leur famille, 2 % par un ami de la famille et 1,8 % par un ami ou un copain. Mais, dès que l’on sort du cercle familial et amical et de celui des inconnus, c’est l’Église catholique qui est la première instance concernée par les abus : 1,16 % des personnes ayant été en contact avec l’Église catholique ont été sexuellement agressées par des personnes en relation avec l’Église (y compris les laïcs des établissements d’enseignement catholique, des mouvements de jeunesse et des aumôneries) et 0,82 % par des clercs, religieux et religieuses. En valeur absolue, le nombre total des victimes estimé dans l’Église catholique représente 330 000 personnes (soit 6 % du total des victimes) ; celui des clercs, religieux et religieuses, s’élève à environ 216 000 personnes, soit un peu moins de 4 % du total des victimes. Les laïcs sont ainsi à l’origine de plus d’un tiers des abus dans l’Église catholique : contrairement aux idées reçues, les violences sexuelles ne sont donc pas uniquement le fait de personnes ayant contracté un engagement au célibat ou prononcé un vœu de chasteté. Contrairement à la situation prévalant dans le reste de la société, les hommes représentent la très grande majorité (78,5 %) des victimes des clercs et des religieux, et les femmes « seulement » 21,5 %.

Ces chiffres sont évidemment impressionnants et ils excèdent notablement tout ce qui pouvait être envisagé sur la base de l’appel à témoignages (moins de 3 000 victimes estimées) ou du dépouillement des archives (moins de 5 000 victimes). Leur froide réalité arithmétique renvoie à des configurations qui ont conduit à l’émergence des abus et elle masque des conséquences tragiques que l’étude de victimologie et les auditions menées par la commission ont révélées. Les milieux de socialisation qui se classent immédiatement après l’Église catholique en termes de prévalence des abus sont les colonies et camps de vacances (0,36 %), l’école publique (0,34 %, hors internats scolaires) et les clubs sportifs (0,28 %). Il est clair que l’Église catholique n’a pas été un milieu sûr. D’autant que, si les violences ont beaucoup baissé depuis les années 1950 en valeur absolue, leur baisse relative – au regard de l’effectif du clergé et des personnes fréquentant l’Église catholique – est beaucoup moins forte et surtout la courbe des abus a cessé de décroître au cours des trente dernières années.

Qu’avez-vous découvert en interrogeant les victimes ?

J.-M. S. : La commission a décidé de placer les victimes au centre de ses travaux. Car une conviction s’est précocement imposée : elles détiennent un savoir unique sur les violences sexuelles et elles seules pouvaient nous y faire accéder pour qu’il puisse être restitué. Il était par conséquent indispensable que nous les écoutions et leur parole a servi de fil directeur à nos travaux et même à l’écriture de notre rapport. Ces personnes étaient victimes : elles sont devenues témoins et acteurs d’une vérité qui se construisait. Notre appel à témoignages a permis de nouer 6 471 contacts et 1 628 appelants ont répondu au questionnaire. Il leur a aussi été proposé d’être entendus. Près de 250 auditions ont ainsi pu avoir lieu : 174 par des binômes de membres de la commission (si possible un psychologue et un non-psychologue, un homme et une femme) et 69 par des chercheurs de l’Inserm. En dépit de la crise sanitaire, la quasi-totalité des personnes souhaitant être entendues l’ont été. Tous les entretiens ont été dactylographiés et soumis aux personnes entendues pour corrections et compléments éventuels. Ces comptes rendus sont devenus, avec les correspondances reçues et l’étude de victimologie issue du questionnaire, un élément très important de nos acquis et de nos références.

L’accueil de la parole des victimes a été pour nous un moment de vérité intense : comment accueillir authentiquement, comme êtres humains et non comme experts, ces récits de souffrance sans se laisser emporter ou submerger par eux ? Plusieurs d’entre nous ont par conséquent demandé à bénéficier d’une supervision psychologique, car recevoir ces récits de vie de la part de personnes qui, dans certains cas, ont pu surmonter leur traumatisme, mais, dans d’autres cas, conservent de lourdes séquelles qui entravent leur existence, ne pouvait se faire dans l’indifférence. Ces auditions ont contribué à mobiliser tous les membres de la commission et à cimenter entre eux des liens forts nourris par une expérience commune. Pour beaucoup, ce fut une expérience fondatrice : les violences sexuelles sont sorties du domaine de l’abstraction pour devenir cette réalité douloureuse que nous pressentions sans l’avoir éprouvée. C’est au contact des victimes que la commission a vraiment pris la mesure de ce que ces violences sont une œuvre de mort, perpétrées de surcroît par des auteurs, en fait des pasteurs, dont la mission était au contraire d’apporter le salut et la vie. Intolérables par principe, elles le sont bien plus encore dans l’Église, au regard de la mission qui est la sienne et de la parole qu’elle porte. Nous avons aussi pris conscience des conséquences graves et même de l’empêchement d’être et de vivre qui ont résulté de ces agressions pour beaucoup de victimes. Il a souvent fallu des décennies pour que leur parole puisse s’exprimer et se libérer. Contrairement aux idées reçues, les abus commis ont été très graves : ce sont des viols dans près d’un tiers des cas et, quelle que soit leur place dans l’échelle des infractions, ils entraînent des conséquences significatives, graves, voire très lourdes, chez les trois quarts des victimes, des décennies après les faits2. Les conséquences les plus préoccupantes affectent la vie affective, sexuelle et familiale des personnes concernées. Notre travail avec les victimes ne s’est pas arrêté à cette écoute aussi attentive et bienveillante que possible et tellement instructive.

Au total, c’est bien grâce aux victimes que notre rapport a été conçu et écrit. C’est aussi pour elles, et pas seulement pour nos mandants (la Conférence des évêques de France [CEF] et la Conférence des religieux et religieuses de France [Corref]), qu’il l’a été. C’est sur cet échange singulier et invisible qu’il s’est construit, sans que tout cela n’ait été aussi clairement pensé à l’avance.

Quels ont été les moments décisifs dans le fonctionnement de la commission ?

J.-M. S. : Au commencement, la commission a défini un programme de recherche et d’écoute robuste et ample. Mais, en cours de route, elle a eu d’autres intuitions qui lui ont permis de compléter ou de renouveler sa démarche. À l’été 2019, deux choses ont émergé. La première est le constat que l’on ne pouvait rester enfermé à Paris. Il fallait se déplacer, aller à la rencontre du public, de toutes les personnes qui s’intéressent aux violences sexuelles, des professionnels, qu’ils soient du secteur médical ou de la protection de l’enfance. Nous pensions aussi au public catholique. En outre, il nous fallait faire connaître l’appel à témoignages et mener des auditions sur place : elles ne pouvaient toutes se dérouler à Paris. De fait, la moitié d’entre elles ont été effectuées dans les régions et nous avons dû retourner dans certaines capitales régionales du fait de l’abondance des demandes.

Une autre intuition est apparue très vite. Nous ne pouvions pas fonctionner seulement en réunions plénières. Il fallait démultiplier notre effort et, par conséquent, créer des groupes de travail qui ont été pilotés dans chaque cas par deux collègues. Nous avons mis en place quatre groupes. Le premier s’est intéressé aux questions de théologie, d’ecclésiologie et de gouvernance de l’Église, notamment pour réfléchir à tout ce qui remontait des auditions à propos des dénaturations et des dévoiements de la Bible, des enseignements de l’Église, des sacrements (y compris du sacrement de la réconciliation), de la figure du prêtre, d’une image héroïque du célibat, tout ce qui a pu constituer pour des personnes clivées un facteur de domination et d’emprise. Ce groupe a aussi travaillé sur les questions de sexualité et de morale sexuelle catholique. L’ensemble de la morale sexuelle catholique est placé sous l’égide du sixième commandement (« Tu ne commettras pas d’adultère »). Elle se caractérise à la fois par le haut niveau de gravité des actes interdits, la prise en compte exclusive de la matérialité des actes et leur très fort nivellement : de la masturbation au viol en passant par des relations sexuelles hors mariage ou homosexuelles, en dépit de qualifications légèrement différentes, il n’y a que « matière grave » relevant de la catégorie du « péché mortel ». En outre, cette théologie morale fait complètement l’impasse sur l’atteinte à l’intégrité physique ou psychique et à la dignité de la personne. Ce faisant, elle ignore que les agressions sexuelles sont aussi une œuvre de mort portant clairement atteinte au cinquième commandement (« Tu ne tueras pas »). Ce groupe a également travaillé sur ce qui, dans la gouvernance de l’Église, pouvait, certes indirectement, faire obstacle à une prévention et un traitement efficaces des abus sexuels. L’analyse de ce qui s’est passé dans l’Église depuis 1950 conduit en effet à faire émerger beaucoup d’alertes et de questions qui doivent recevoir des réponses adéquates.

Un deuxième groupe a travaillé les questions juridiques. Il s’agissait de comprendre comment fonctionne le droit de l’Église – il fonctionne mal dans le champ répressif – et quelle articulation peut et doit se faire avec le droit étatique. Là encore, le groupe a émis des préconisations.

Le troisième groupe, dit « groupe victimes », s’est consacré aux questions de reconnaissance, de responsabilité et de réparation. Une autre intuition a surgi en cours de route. L’un de ses deux copilotes disposait d’une expérience approfondie des questions de bientraitance et de maltraitance et des démarches de coconstruction dans le champ social. Avec mon accord, ce groupe a choisi de travailler, avec une douzaine de personnes victimes siégeant à titre personnel ou comme représentants d’associations, à l’élaboration de propositions sur l’ensemble des questions relatives aux victimes, et notamment celles de responsabilité et de réparation. C’était un pari audacieux en raison des risques d’instrumentalisation, voire de condescendance à l’égard des victimes. Mais ce chantier a été mené de façon exemplaire dans le respect des positions des uns et des autres. Le groupe de travail de la commission et son « vis-à-vis » que nous avons nommé « le groupe miroir », composé de personnes victimes, ont travaillé dans un climat de confiance n’excluant pas les divergences, par exemple sur l’imprescriptibilité ou non des infractions sexuelles. L’important était de débattre de tout, y compris de la manière dont la parole des victimes prendrait place dans notre rapport, à partir d’une attitude d’écoute, de bienveillance et de respect mutuel. Les échos qui me sont revenus de ces travaux ont été très positifs.

Le dernier groupe de travail s’est consacré à l’évaluation des mesures prises par l’Église catholique depuis le début du siècle, depuis 2016 surtout, lorsque l’affaire Preynat a éclaté dans le domaine public. Ce groupe a étendu ses investigations à la manière dont différentes institutions (l’Éducation nationale, les autres cultes) traitaient la question des agressions sexuelles. Il a aussi élaboré un questionnaire en direction des cellules d’écoute des diocèses. Deux séminaires d’une demi-journée ont été organisés avec des membres de ces cellules pour prendre la mesure du travail accompli et réfléchir ensemble à des pistes d’amélioration dans la perspective de la création d’un numéro national d’appel au niveau de l’Église catholique.

À ce travail, il faut ajouter les soixante-treize auditions organisées en plénière avec des responsables de l’Église – évêques et supérieurs majeurs –, des historiens, des psychiatres et psychologues, des sociologues, des théologiens… Les groupes de travail ont mené leurs propres auditions, au nombre de quarante-huit, qui ont conduit à entendre soixante-sept personnes et qui étaient ouvertes à tous les membres de la commission : elles ont été d’autant plus suivies que beaucoup se sont déroulées en visioconférence, à cause de la crise sanitaire.

Cette crise aurait pu nous désorganiser, mais elle nous a permis, en particulier pour ceux et celles qui avaient une vie professionnelle prenante, de continuer à prendre part aux travaux de la commission à moindre coût, notamment sans déplacements.

Dans le travail de la commission, un événement important a été le choc qu’a représenté en avril 2021 le retour de l’enquête en population générale menée par l’Inserm auprès d’un échantillon représentatif de 28 010 personnes, dont les principaux résultats ont été présentés plus haut. Le nombre de 216 000 victimes de clercs, religieux et religieuses et celui de 330 000 victimes de personnes en lien avec l’Église catholique (clercs, religieux, religieuses et laïcs) disent clairement que la thèse de l’« accident » ou de l’égarement de brebis galeuses, ou de personnalités dissociées, ne peut rendre compte de la réalité. Cette enquête a profondément modifié le regard de la commission sur son objet d’étude.

La dernière étape de notre travail a été l’audition de prêtres « de base ». Nous avons constaté que les supérieurs majeurs et les évêques avaient, dans leur majorité, pris conscience de la gravité de ce qui s’était passé, mais que les prêtres avaient souvent été tenus à l’écart de la réflexion de l’Église, alors même qu’ils supportent une grande part du poids de l’opprobre lié aux abus sexuels. Le clergé se sent en effet soupçonné alors que, dans son immense majorité, il n’a commis aucune faute. Il a souvent le sentiment de n’être pas écouté. Cette distance des prêtres face aux initiatives de l’Église a été perceptible, par exemple lors de notre appel à témoignages : les flyers de la Ciase n’ont pas été très visibles dans les églises. De même, la lettre des évêques aux catholiques de France (mars 2021) n’a pas non plus été beaucoup diffusée dans les paroisses. Conscients de cette situation, nous avons décidé de mener une enquête auprès d’un groupe de prêtres de toutes générations et régions pour connaître leurs perceptions, leurs diagnostics et leurs propositions face à la crise des abus. Cette enquête exprime le souci de la commission de connaître et de comprendre les réflexions des prêtres et, en même temps, sa considération pour ce qu’ils vivent. Il est essentiel de ne pas prêter le flanc à la mise en accusation du clergé, mais au contraire de recueillir les fruits de ses réflexions et de son expérience.

Avez-vous profité de l’expérience d’autres pays ?

J.-M. S. : Dès le début, c’est-à-dire dès la première phase des travaux, de février à mai 2019, nous avons profité de l’expérience d’autres pays. Avant de fixer le programme de travail de la commission, nous avons regardé comment les commissions étrangères avaient procédé. Nous avons aussi auditionné Wim Deetman3, président de la commission néerlandaise qui avait fonctionné en 2010-2011. J’ai été impressionné de constater qu’il acceptait de venir à Paris et de se prêter avec beaucoup de bienveillance à nos questionnements. Nous avons compris que, pour lui, cette expérience avait été importante, peut-être même fondatrice. Une des membres de notre groupe, Astrid Kaptijn, qui est néerlandaise, a permis d’avoir avec le président Deetman une conversation approfondie, dépourvue du plus petit malentendu ou contresens. Par la suite, les équipes de recherche ont aussi travaillé en profondeur sur l’ensemble des rapports étrangers. Nous devions rencontrer des membres de la commission australienne, mais la crise sanitaire nous en a empêchés.

Votre travail pourrait-il bénéficier à d’autres institutions ?

J.-M. S. : Ma réponse est double. Nous avons bénéficié de tous les éclairages des commissions qui ont travaillé avant nous. D’ailleurs, lorsque j’ai composé la commission, j’ai consulté les études étrangères et j’ai pris conscience de l’ampleur des travaux menés par nos prédécesseurs. Cette découverte m’a convaincu de m’entourer des meilleurs experts pour produire un travail qui soit au niveau de ce qui avait été fait avant nous. Le travail que nous avons fait pourra servir à d’autres, de même que notre travail a bénéficié des travaux antérieurs.

Comment avez-vous été accueillis dans les diocèses et les instituts religieux ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

J.-M. S. : Dans l’accès aux documents, nous avons été confrontés à des difficultés de principe liées, d’une part, au droit de l’Église et, en particulier, au « secret pontifical4 » et, d’autre part, à la législation civile dans sa dernière expression, le Règlement général pour la protection des données (RGPD). Il a été difficile de surmonter le premier obstacle. Avec Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la CEF, et sœur Véronique Margron, présidente de la Corref, j’ai rencontré le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, en octobre 2019. Peu après, le 6 décembre 2019, le pape a édicté un rescrit pour lever le secret pontifical sur ces archives en relation avec la justice. Même si la Ciase n’est pas au sens strict une institution juridictionnelle, ce texte a permis de lever les obstacles de principe et d’accéder beaucoup plus facilement aux archives. Ensuite, une convention a été passée avec la CEF pour mettre concrètement en œuvre cet accès. Puis il a fallu répondre aux préoccupations d’un certain nombre d’évêques et de supérieurs majeurs, inquiets de donner accès à des documents très sensibles concernant des personnes encore vivantes : ces interrogations étaient légitimes, mais elles ont pu être surmontées. Je peux comprendre que les détenteurs d’archives n’aient guère eu envie d’être poursuivis devant le tribunal correctionnel pour violation des règles sur la protection des données. Moi non plus, d’ailleurs : c’est ce que je leur ai expliqué pour les rassurer. Finalement, un seul évêque et une seule société de prêtres ont refusé l’accès à leurs archives. Les chercheurs de l’EPHE ont bénéficié d’un accès direct sans restriction, ni médiation. Il est vrai que, dans certains cas, les archives avaient été purgées en relation avec des affaires qui s’étaient produites dans le diocèse. En revanche, des documents qui auraient dû être détruits, en fonction des règles habituelles de purge des archives, s’y trouvaient encore…

Il faut souligner qu’aux États-Unis et en Allemagne, les commissions d’enquête n’ont pas pu accéder directement aux archives. Pour des raisons tenant à la protection des données personnelles, cet accès a été médiatisé pour permettre l’anonymisation effective des documents et faire ainsi obstacle à toute reconnaissance des personnes. La mise en place d’un sas entre les chercheurs et les gestionnaires des archives est évidemment un facteur de perte d’information directe et indirecte. Il devient aussi très difficile de corréler entre elles différentes sources d’information. En ce qui concerne notre commission, beaucoup d’informations pertinentes ont été trouvées dans les archives. Elles ont permis à l’EPHE de faire une analyse sociohistorique passionnante sur les abus, leur cycle historique et la manière dont ils ont été traités selon les périodes. Par ailleurs, les études historiques et sociologiques que nous avons menées se sont complétées sans se contredire. Plus de la moitié des abus ont été commis pendant la première période (1950-1970). Les deux autres périodes (1970-1990 et 1990-2020) sont à parité, sachant que la dernière s’étend sur trente ans. Pour évaluer la prévalence des abus selon les périodes, il faut bien sûr prendre en compte la baisse très forte des effectifs du clergé ainsi que la réduction du nombre des personnes qui fréquentent l’Église catholique. En tenant compte de ces paramètres, les abus ont baissé en valeur relative de la première à la deuxième période, mais ils ont cessé de décroître depuis le début des années 1990.

La France est-elle en retard par rapport à d’autres pays ?

J.-M. S. : Les investigations ont commencé dans les pays anglo-saxons (l’affaire « Spotlight » dans le diocèse de Boston a été un déclencheur5) et en Europe du Nord (Pays-Bas, Belgique, Allemagne). Ensuite est venu le tour de la France. Il reste de vastes espaces à explorer : l’Europe du Sud et l’Europe de l’Est, sans oublier bien sûr l’Afrique et l’Asie. En Amérique latine, les premières enquêtes ont été lancées, en commençant par le Chili. La France n’est donc pas si en retard que cela.

Peut-on parler d’un système d’abus ?

J.-M. S. : La Ciase se prononce clairement sur le caractère systémique des abus. Il y a certes très peu d’institutions – mais il y en a – dans lesquelles un système d’abus a été instauré avec des réseaux de complicité. Elles ont alors fonctionné comme des entreprises criminelles. En revanche, le problème qu’ont mis en évidence les études historiques et sociologiques est que l’Église catholique n’a pas su repérer, ni entendre, des signaux faibles. Elle les a au mieux interprétés comme une somme de défaillances personnelles. Elle n’a pas su non plus écouter les victimes et n’a pas su traiter de manière adéquate les agressions portées à sa connaissance. Longtemps, elle n’a pas non plus mis en place une politique de prévention vigoureuse. À sa décharge, l’Église a des circonstances atténuantes, car ses responsables n’ont été informés des violences sexuelles que dans moins de 5 % des cas. Les enfants n’ont pas parlé ou ont parlé tardivement. Quand ils ont parlé, c’était à leurs parents et beaucoup plus rarement à des tiers. Et il est rare que les parents aient parlé de ces affaires à l’Église. De fait, l’Église n’a pas été bien informée, mais les informations dont elle a disposé n’ont pas été correctement traitées. Elle a géré en interne la situation des agresseurs, pour protéger l’institution. Dans les années 1950, des institutions ont ainsi été créées pour prendre en charge des prêtres alcooliques, dépressifs, homosexuels et « pédérastes » (les deux dernières notions n’étant pas distinguées dans les statistiques de l’époque), comme on disait alors. Il s’agissait de les maintenir dans le sacerdoce ou la vie religieuse et d’éviter le scandale. Un traitement médical et un accompagnement spirituel étaient assurés dans des établissements de soin qui ont fermé au début des années 1970, dans le contexte de la crise sacerdotale et des départs massifs de prêtres. L’Église s’est par ailleurs très longtemps désintéressée des victimes. Quand leur parole n’était pas mise en doute, l’Église leur faisait jurer sur l’Évangile de garder le silence sur ce qui leur était arrivé.

D’autres institutions n’ont pas été beaucoup plus lucides. L’Éducation nationale n’a commencé à prendre des mesures qu’en 1998, en décidant de signaler à la justice les cas de violences sexuelles sur mineurs et d’en tirer les conséquences disciplinaires. Ce qui fut fait. La CEF a pris la même décision en novembre 2000. Elle n’était donc pas en retard. Mais la démarche adoptée a été mise en œuvre avec retard et de manière partielle en raison du stock des « cas anciens ». C’est ce que montre la situation de Bernard Preynat : des faits avaient été portés à la connaissance du cardinal Albert Decourtray par les parents de François Devaux [le fondateur de l’association « La parole libérée »]. Mais, bien que le prêtre fût toujours vivant, aucun archevêque de Lyon n’a transmis son dossier à la justice. Le caractère systémique des abus sexuels vient notamment de ces dysfonctionnements institutionnels.

Faites-vous des recommandations ?

J.-M. S. : Dans notre rapport, nous formulons quarante-cinq recommandations, exposées au fil du texte et spécialement dans la troisième partie du rapport, intitulée « Dissiper les ténèbres ». Notre rapport a été adopté par la commission au consensus : il n’y a eu ni démission, ni dissidence, ni opinion séparée. Nous avons eu des débats intenses, mais ils se sont toujours conclus par des positions communes. Nos recommandations visent à ce que ne se reproduisent plus les drames que notre rapport relate. Elles vont de points fondamentaux, comme la théologie du sacerdoce ou la morale sexuelle de l’Église catholique, jusqu’à l’accueil et l’écoute des victimes dans le cadre des cellules d’écoute diocésaines qu’il est proposé de mettre en réseau. Dans la deuxième partie du rapport, nous avons relevé que certains aspects de la doctrine et des enseignements de l’Église pouvaient donner prise à des dévoiements et des perversions susceptibles de favoriser ou de justifier la survenue des violences sexuelles, comme l’excessive sacralisation de la personne du prêtre, la survalorisation du célibat et des charismes, le dévoiement de l’obéissance lorsqu’elle confine à l’oblitération de la conscience, le détournement des Écritures. Dans sa Lettre au peuple de Dieu de 2018, le pape lui-même relève certains de ces points. Nous soulignons en particulier que la focalisation sur l’atteinte à la chasteté (selon le sixième commandement) entraînait une attention insuffisante aux atteintes portées aux personnes. Des manquements au sixième commandement peuvent constituer une œuvre de mort et porter ainsi atteinte au cinquième commandement qui enjoint de ne pas tuer. Nous examinons aussi la question de la sélection et de la formation des prêtres et des religieux. Nous avons étudié la Ratio fundamentalis, le document romain sur la formation des prêtres publié le 8 décembre 2016 par la Congrégation pour le clergé, et nous faisons des recommandations sur sa traduction nationale qui est en cours d’élaboration. Nous n’hésitons pas à aborder des points pratiques et concrets.

Nous n’entendons évidemment pas porter atteinte aux principes fondamentaux de la doctrine et de la morale catholiques. Ce n’est pas notre rôle. Mais, au cours de nos travaux, nous avons acquis la conviction que la création de la commission, en tant qu’instance indépendante et extérieure à l’Église, dans une période particulière de l’histoire de cette dernière, lui conférait « la responsabilité de creuser jusqu’aux racines du mal aussi profondément que l’Église est en train de le faire elle-même », ce que manifestent un certain nombre de publications comme la Lettre au peuple de Dieu, déjà mentionnée, ou les travaux spécifiques de la commission doctrinale de la CEF qui nous ont été communiqués. L’enjeu de notre rapport n’est pas de « tourner la page ». Nous avons d’abord entendu crier justice. Avant de proclamer « plus jamais ça », encore faut-il reconnaître le « ça » et le qualifier, désigner les responsables et, dans toute la mesure du possible, en réparer les conséquences. La commission avait pour mission d’analyser tout ce qui pouvait constituer un terreau favorable à la survenue des abus. Elle insiste aussi sur l’importance d’une démarche de vérité et de réparation. Celle-ci doit commencer par une reconnaissance de responsabilité, jusqu’ici évitée, à l’exception de la récente démarche entamée par la Corref ou de celle, individuelle, de l’évêque de Luçon6. Le rôle social et spirituel de l’Église fait peser sur elle une responsabilité particulière au sein de la société française dont elle est partie prenante. Au-delà de la responsabilité juridique, il faut que l’Église catholique se reconnaisse responsable de ce qui s’est passé en son sein. Cette responsabilité implique des réparations. La commission propose par conséquent un dispositif d’indemnisation des victimes, qui tienne compte de l’ensemble des préjudices subis, afin d’aider les victimes à se reconstruire. Il ne doit pas s’agir pour l’Église de distribuer des secours, mais de s’acquitter d’une dette.

Nos recommandations abordent aussi la gouvernance de l’Église. Nous préconisons une remise à niveau du droit canonique en matière pénale. Cela passe par une claire définition des infractions et l’établissement d’une échelle des peines. Cela passe aussi par une refonte de la procédure pénale pour la rendre respectueuse des principes du procès équitable et faire une juste place aux victimes dans la procédure canonique : les victimes sont en effet les grandes absentes de cette procédure. Sur un plan plus fondamental, nous préconisons davantage de synodalité et de délibération collective ainsi que des démarches d’évaluation et de contrôle interne. Depuis plusieurs décennies, les institutions civiles ont fait radicalement évoluer leur gestion interne en développant les procédures de prévention et de gestion des risques. L’Église n’a pas progressé au même rythme et doit combler son retard. Il faut aussi renforcer la présence des laïcs en général, et des femmes en particulier, dans les sphères décisionnelles, ce qui, d’ailleurs, a été reconnu par les responsables entendus en plénière par la Ciase. De telles orientations sont nécessaires au regard à la fois des problèmes à traiter, mais aussi du principe d’égale dignité des personnes.

REVUE ÉTUDES (Jésuites)

ABUS SEXUELS, CONFERENCE DES EVEQUES DE FRANCE, EGLISE CATHOLIQUE, PEDOCRIMINALITE, PEDOPHILIE, TEMPS MEMORIEL A LOURDES

Conférence des Evêques de France : Temps mémoriel à Lourdes

Temps mémoriel à Lourdes

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Discours de Mgr Éric de Moulins-Beaufort, Président de la Conférence des évêques de France, lors du dévoilement d’une photo dans le Sanctuaire de Lourdes le 6 novembre 2021.

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Petit enfant qui pleure,

Petit garçon qui t’en étais allé servir la Messe, plein de fierté, petite fille qui allais te confesser le cœur plein d’espérance du pardon, jeune garçon, jeune fille, allant tout enthousiaste à ll’aumonerie ou au camp scout. Qui donc a osé souiller votre corps de ses grosses mains ? Qui a susurré à votre oreille des mots que vous ignoriez ? Qui vous a imposé cette odeur qui vous imprègne ? Qui a fait de vous sa chose, tout en prétendant être votre meilleur ami ? Qui vous a entraîné dans son secret honteux ?

Petit enfant qui, à jamais pétrifié, pleure sous les voûtes d’une cathédrale, petit enfant des centaines de milliers de fois multiplié !

Quelqu’un t’a photographié. Il permet à beaucoup de te voir, de te regarder. Quelqu’un s’est reconnu en toi, a vu en toi l’image de sa destinée brisée, ravagée. Quelqu’un, en te découvrant un jour, a trouvé en toi un frère ou une sœur grâce à qui il allait pouvoir exprimer ce qu’il portait en secret, ce que tant et tant ont porté et portent sans trouver de mots pour le dire, sans trouver, et moins encore, de cœur pour les écouter.

Petit enfant qui pleure sur un pilier d’église, là où tu devrais chanter, louer, te sentir en paix dans la maison de Dieu,

Nous te regardons. Désormais, nous passerons devant toi en te voyant, en t’écoutant. Ô enfant bafoué, enfant humilié, enfant profané qui survit au fond de tant d’adultes ou adolescent suicidé, nous voulons apprendre à te regarder et à entendre le cri muet de ta souffrance.

Petits garçons, petites filles qui pleurez cachés dans les adultes que tous voient, adolescents murés en un silence qui vous a été imposé, nous vous devons cela. Nous vous le devons sous le regard de l’humanité, sous le regard de notre conscience, sous le regard du Christ notre Seigneur, que vous vouliez chanter de toute votre âme, de tout votre être, et devant qui à jamais vous pleurez.

Il est trop tard pour que nous puissions essuyer vos larmes. Il ne l’est pas de nous souvenir de vous. Votre image placée sous nos yeux, nous voudrions qu’elle imprègne nos âmes. Désormais, je ne peux entrer dans une église, pour y célébrer le mystère de la vie et de l’amour plus forts que la mort, sans porter le stigmate de votre visage qui pleure, si pauvre, si touchant, si seul, si désemparé, et si digne surtout. Tout le bien du monde ne rachète pas les pleurs d’un enfant.

Petit enfant qui pleure, petite fille, petit garçon, adolescente, adolescent, moi, Éric, évêque de l’Église catholique, avec mes frères évêques et les prêtres et les fidèles qui le veulent bien, j’implore de Dieu en ce jour qu’il m’apprenne à vous être fraternel. « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

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Temps pénitentiel 

Parvis de la basilique du rosaire du sanctuaire de Lourdes

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Mon Dieu, des hommes, des femmes, ont commis non seulement l’injustifiable mais surtout l’intolérable. Ton Église a été, est, le lieu de crimes contre l’humanité du sujet. Te supplier, toi mon Dieu, paraît alors presque trop petit, trop peu. Supplier alors aussi chacune des personnes dont la vie a été, est plongée dans les abîmes des enfers, car vous êtes, elles sont, ton visage, mon Dieu, toi le Dieu humilié, méprisé, crucifié.

Être pris en pitié, implorer tes entrailles mon Dieu, promettant de faire œuvre de justice. Supplier que nous soyons pris en pitié en demeurant au pied de la Croix. Nous ne pouvons descendre dans les enfers où chaque vie d’enfant, d’adulte rendu vulnérable, a été précipitée. Mais demander la force autant que la grâce de nous tenir à la porte, au bord du tombeau et là te supplier toi Dieu très bas, qui seul peut descendre dans ces ténèbres et en fracasser la porte.

 

Toi qui seul peux nous délivrer, nous aussi, du mal que nous avons commis contre la vie, l’intégrité, la dignité, la confiance, la foi de chaque existence, meurtrie, une par une, l’une après l’autre, visage défiguré après visage défiguré.

 

Nous en arracher, de ce mal commis, et fortifier notre pauvre courage pour un jour peut-être entendre cette parole de grâce, que Joseph, après avoir enterré son père Jacob offrit à ses frères qui l’avaient pourtant vendu comme esclave, réduit comme un objet : « Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien, afin d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui : préserver la vie d’un peuple nombreux. » (Gn 50, 20)

 

Sr Véronique Margron

Présidente de la CORREF

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ABUS SEXUELS, ARCHE (L') DE JEAN VANIER, EGLISE CATHOLIQUE, JEAN VANIER (1928-...), JEAN VANIER (1928-2019), LE MYSTERE D'INIQUITE AUJOURD'HUI.... COMME HIER !, MEDITATIONS, SCANDALES DANS L'EGLISE

Le mystère d’iniquité aujourd’hui… comme hier !

Le mystère d’iniquité aujourd’hui… comme hier

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         Les révélations sur la part d’ombre que cachait la figure lumineuse de Jean Vanier choquent parce qu’elles fissurent l’image de celui que tout un chacun prenait pour un saint dans ses actes et dans ses paroles. Mais tout ceci nous en dit beaucoup du mystère de chaque être humain tout comme elle nous dit beaucoup sur notre besoin d’avoir des êtres à admirer, à idolâtrer même ; ce besoin d’avoir des héros entraîne aussi sans que l’on en prenne conscience chez l’être ainsi mis en avant une obligation de correspondre à ce que les autres attendent et également un isolement dans une sorte de tour d’ivoire qui enferme. Et chaque fois que le masque tombe c’est un sentiment de trahison que nous éprouvons : celui qui était tant loué devient l’objet d’une mise au ban de la société. L’histoire est pourtant riche de ses exemples : combien ont été l’objet d’un culte de leur vivant puis de condamnation lorsque leurs faiblesses ont été révélées. Toute société fonctionne ainsi et il n’est donc pas étonnant que l’église elle-même en soit affectée.

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         A travers les dernières révélations concernant le fondateur de l’Arche on peut se rappeler les mots de saint Paul parlant du « mystère de l’iniquité » (2 Th 2, 7) – inscrit dans le cœur de l’homme depuis le péché du premier homme –  tant il est vrai que depuis quelques temps il semble que se déchaîne une cascade de scandales qui entachent  le message que l’Eglise veut porter au monde sans oublier les persécutions dont sont l’objet les chrétiens dans le monde.

         A propos des scandales qui affectent l’Eglise on pourrait être tenté par une certaine forme de désespérance mais ce serait oublier d’une part que ceux-ci ne sont pas une exception dans toute l’histoire de l’église et d’autre part ce que nous disent les textes bibliques et les paroles même de Jésus au soir de son arrestation quand le « Mal » entre dans le cœur de Judas. Ce que l’on apprend depuis hier, à l’approche de ce temps de Carême, n’est qu’un appel de plus à une conversion radicale ; c’est aussi un avertissement quant à notre comportement vis-à-vis de certaines personnes que l’on a tendance à aduler au-delà du raisonnable de leur vivant. Il faut se garder de tomber dans l’idolâtrie envers tel ou tel : certes leurs actions sont louables, leurs œuvres ne sont à condamner dans la mesure où elles font le bien autour d’elles et sont sources d’exemples mais il ne faut oublier non plus que ce sont que des êtres humains. Ceux que l’on admire de leur vivant, que l’on canonise au moment de leur mort ne sont que des êtres humains qui ont eux aussi leur part d’ombre.

         Que les hommes d’église, que les fondateurs d’ordre ou d’œuvres diverses soient dans une certaine mesure des exemples c’est fort bien (parce que tout le monde a besoin d’êtres exceptionnels à admirer et à célébrer, de héros à aduler ou encore à idolâtrer quelque soit les périodes de l’histoire des hommes) si l’on n’oublie pas qu’ils ne sont que des messagers, qu’ils ne sont que les serviteurs d’un Autre, qu’ils ne sont, comme tout être humain, des « vases fragiles » dépositaires d’un message à transmettre qui vient de Quelqu’un : ce quelqu’un n’est autre que Dieu lui-même.

         Comme nous le rappelle l’apôtre Paul : Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui faisait croître. Ainsi, ce n’est pas celui qui plante qui importe, ni celui qui arrose, mais Dieu, qui fait croître. Celui qui plante et celui qui arrose ne sont qu’un, mais chacun recevra son propre salaire selon son propre travail. Car nous sommes des collaborateurs de Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, la construction de Dieu. Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, comme un sage maître d’œuvre, j’ai posé les fondations, et quelqu’un d’autre construit dessus. Mais que chacun prenne garde à la façon dont il construit. Personne, en effet, ne peut poser d’autre fondation que celle qui est en place, à savoir Jésus–Christ. (1 Cor 3, 5-11)


Ces scandales ne doivent en aucun cas cependant nous plonger dans le désespoir ou la désespérance : « Garde courage, moi j’ai vaincu le mal » (Jn 16, 33). Nous le savons après le temps de la Passion, derrière et au-delà de la Croix et du tombeau il y a et il y aura toujours la lumière de Pâques.

 

Croix

 

L Espérance Ch.Peguy

 

La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’Espérance

La foi, ça ne m’étonne pas, ça n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans ma création.

La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas, ça n’est pas étonnant… Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un coeur de pierre, comment n’auraient- elles point charité les unes envers les autres ..

Mais l’Espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne….Moi-même…. ça , c’est étonnant….

Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe, et qu’ils croient que demain ça ira mieux. Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin ….ça c’est étonnant, et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce.

 Et j’en suis étonné moi-même !

 Quelle ne faut-ill pas que soit ma grâce et la force de ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante au souffle du péché, tremblante à tous les vents, anxieuse au moindre souffle, soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite, aussi pure et invincible, et immortelle,

et impossible à éteindre que cette petite flamme du sanctuaire qui brûle éternellement dans la lampe fidèle…

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©Claude-Marie T.

23 février 2020

ABUS SEXUELS, GABRIEL MATZNEFF (1936-...), LE CONSENTEMENT, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PEDOPHILIE, VANESSA SPRINGORA (1972-...)

Le consentement par Vanessa Spingora

Vanessa Springora

Le consentement

Paris, Grasset, 2020. 205 pages

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Résumé :

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. A treize ans, dans un dîner, elle rencontre G. , un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses oeillades énamourées et l’attention qu’il lui porte.
Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin  » impérieux  » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables.
Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire.
V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.
 » Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre  » , écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse.
Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.

 

Vanessa Springora

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Vanessa Springora, née le 16 mars 1972, est une éditrice, écrivaine et réalisatrice française. Elle publie, début janvier 2020, l’ouvrage Le Consentement, témoignage de sa relation avec Gabriel Matzneff lorsqu’elle était adolescente.

 

Biographie

Situation personnelle

Vanessa Springora est élevée par une mère divorcée. Son père, qu’elle décrit comme absent dans Le Consentement, meurt en janvier 2020.

Après une scolarité au collège Jacques-Prévert, puis au lycée Fénelon, à Paris, et deux années en classe préparatoire, Vanessa Springora obtient un DEA de lettres modernes à l’université Paris-Sorbonne. Elle est réalisatrice-autrice en 2003 pour l’Institut national de l’audiovisuel avant de devenir assistante d’édition au sein des éditions Julliard en 2006. Elle en est la directrice depuis décembre 2019.

Elle coordonne parallèlement depuis 2010 la collection « Nouvelles Mythologies », dirigée par Mazarine Pingeot et Sophie Nordmann, pour les éditions Robert Laffont.

 

Le Consentement

Dans son livre intitulé Le Consentement, paru chez Grasset le 2 janvier 2020, Vanessa Springora décrit, en le désignant par ses seules initiales, l’emprise qu’a eue l’écrivain Gabriel Matzneff sur elle. Ce dernier n’a jamais caché son penchant pour les très jeunes adolescents ou les enfants : déjà en 1974, il écrit un essai titré Les Moins de seize ans, publié chez Julliard et « mode d’emploi pour les pédophiles » d’après Springora, abordant sa relation avec un garçon de douze ans, ses habitudes de tourisme sexuel, ainsi que d’autres frasques. Par la suite, il a lui-même retracé la relation avec Vanessa Springora dans le récit La Prunelle de mes yeux, volume de son journal paru en 1993, qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987, mais « avec sa version des faits », « du point de vue du chasseur » selon Vanessa Springora ; elle se voit à l’époque n’être qu’« une proie vulnérable » soumise à une prédation à la fois « sexuelle, littéraire et psychique ».

Les faits décrits dans ce livre remontent à la seconde partie des années 1980, durant son adolescence, et commencent alors qu’elle est âgée de 13 ans et lui de 49 : elle reconnait être à l’époque « encore vierge » mais avec « une envie d’aller vers la sexualité ». Alors qu’elle a accompagné sa mère, attachée de presse dans l’édition, à un dîner où l’écrivain était présent — le 6 novembre 1985 —, celui-ci la contacte plusieurs fois ensuite, l’attend à la sortie du collège presque chaque jour ; elle est alors en classe de quatrième. Les premières relations sexuelles, elles, arriveront malgré le fait que la jeune fille, âgée de 14 ans alors, n’ait donc pas encore atteint la majorité sexuelle de quinze ans en vigueur en France. L’écrivain loue une chambre d’hôtel à proximité et Vanessa Springora néglige alors le collège. « À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter » écrit-elle. Il partage avec elle sa vie parisienne dans le monde littéraire : dîners, théâtre, cinéma, visites, entretiens avec la presse, elle se joint à lui régulièrement. « Mais, en fait, notre activité principale, c’était le sexe » explique-t-elle. Quelque temps après, la Brigade des mineurs est alertée par lettres anonymes puis Vanessa Springora est admise à l’hôpital des enfants malades.

Elle explique que c’est notamment l’obtention du prix Renaudot par Gabriel Matzneff en 2013 qui la révolte et la pousse à écrire, souhaitant faire entendre sa version. Elle dit que c’est par l’écriture, alors qu’elle en a été longtemps incapable, qu’elle tente de se réapproprier cette histoire, après avoir souffert de celle des livres de Gabriel Matzneff. Elle précise qu’à l’époque, elle était « consentante », ce qui l’a empêché d’aller en justice alors que le statut d’écrivain de Matzneff l’aurait longtemps protégé.

 Répercussions

L’ouvrage obtient un retentissement médiatique international avant même sa parution, posant la question de la pédophilie, de la pédocriminalité et s’interrogeant sur le milieu littéraire français des années 1980. L’Express parle « d’un récit sans concession sur son expérience avec le romancier ». L’ouvrage est supposé avoir autant d’importance dans le milieu littéraire en France que le témoignage d’Adèle Haenel pour le cinéma. Dès sa sortie, après un premier tirage prudent, son éditeur Grasset lance rapidement cinq réimpressions consécutives ; 10 000 exemplaires sont écoulés en trois jours et l’ouvrage atteint immédiatement la première place des ventes « Essais-Documents » et la deuxième place en format Kindle sur Amazon.

À la suite de ces révélations, l’association Innocence en danger demande à ce que les ouvrages de Gabriel Matzneff soient retirés de la vente, alors que Vanessa Springora s’est elle-même exprimée contre cette action.

Quant à l’écrivaine québécoise Denise Bombardier, qui avait déjà publiquement réagi contre les agissements à caractère pédophile de Gabriel Matzneff lors de l’émission de télévision Apostrophes diffusée en mars 1990, elle salue un « livre remarquable, courageux, d’une écriture chirurgicale »

 

 

Gabriel Matzneff

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Gabriel Matzneff, né le 12 août 1936 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain français.

Pour ses œuvres littéraires, il reçoit les prix Mottart et Amic de l’Académie française, respectivement en 1987 et 2009, le prix Renaudot essai en 2013, les prix Cazes de la brasserie Lipp et du livre incorrect en 2015.

Alors qu’il décrit dans ses livres ses pratiques pédophiles, il reste longtemps à l’abri de toute poursuite pénale et bénéficie d’un important appui du monde littéraire. En 2019, l’annonce de la publication d’un livre témoignage de Vanessa Springora, qui était une adolescente au moment de leur liaison, déclenche une intense polémique sur la tolérance envers un pédophile assumé, et entraîne l’ouverture de deux procédures judiciaires contre lui ainsi que l’arrêt de la commercialisation de certaines de ses œuvres.

Biographie

Famille, jeunesse et formation

Gabriel Matzneff est issu d’une famille de hobereaux russes émigrée en France après 1917. Selon les informations disponibles sur son site officiel, « ses parents divorcent lorsqu’il a six mois ; de sa vie, il ne les verra dans la même pièce, et sera souvent séparé de sa sœur Alexandra, de ses frères André et Nicolas. Une petite enfance ballottée de droite et de gauche, assombrie par les déchirures familiales et la guerre. Une enfance dont il garde de très douloureux souvenirs ».

Sa famille l’élève dans un milieu culturel raffiné — il côtoie ainsi Léon Chestov et Nicolas Berdiaev —, où il découvre la littérature et la religion. Après un an à Gerson (1943-1944), deux à Saint-Louis-de-Gonzague (1944-1946), il est scolarisé à l’école Tannenberg (1946-1952), puis au lycée Carnot à partir de 1952. Il commence en 1954 des études de lettres classiques et de philosophie à la Sorbonne. Après avoir effectué son service militaire en Algérie en 1959-1960, Gabriel Matzneff rentre à Paris en 1961, s’inscrit en russe à l’Institut des langues orientales et commence une carrière de journaliste.

En juin 1957, il rencontre Henry de Montherlant et demeure pour lui un ami, en dépit de brouilles, jusqu’à son suicide, le 21 septembre 1972. Dans la nuit du 21 au 22 mars 1973, il disperse les cendres de Montherlant avec l’exécuteur testamentaire de ce dernier, Jean-Claude Barat, sur le Forum romain et dans le Tibre.

Il commence à tenir son journal intime le 1er août 1953 mais ne le publie qu’à partir de 1976. Dans le premier volume, il dessine de lui-même le visage d’un « réfractaire », adepte d’une pratique individualiste, opposée aux mœurs modernes. Français d’origine russe, et pédéraste — au vrai sens du terme, c’est-à-dire amateur de jeunes garçons, sans qu’il renonce aux femmes ni aux jeunes filles, — il se sent « un peu métèque », un peu exclu. « J’étais Athos, écrit-il, le grand seigneur misanthrope, secret, différent… »

 

Carrière littéraire

Philippe Tesson, alors directeur de publication du quotidien Combat, le remarque et lui propose en octobre 1962 d’écrire chaque jeudi en une du quotidien une chronique sur la télévision. À compter de cette période, Matzneff ne cesse d’écrire pour de nombreux organes de presse aux opinions politiques très contrastées : Aux écoutesNotre RépubliqueLa Nation françaisePariscopeLes Nouvelles littérairesMatuluLe Nouvel AdamLe Quotidien de ParisLe FigaroLe Monde (de 1977 à 1982), Impact Médecin, la Revue des Deux MondesNewmenL’Idiot internationalLe Choc du mois. De 2013 à décembre 2019, il tient une chronique irrégulière sur le site du Point.

En octobre 1964, à Montgeron, il participe au congrès fondateur du Comité de coordination de la jeunesse orthodoxe, où il rencontre la lycéenne Tatiana Scherbatcheff — « adolescente aux cheveux hirsutes, au visage un peu triangulaire, aux vastes et magnifiques yeux noirs, ensemble princesse et poulbot ». Il épouse le 8 janvier 1970 à Londres celle qui deviendra la Véronique d’Isaïe réjouis-toi (La Table ronde, 1974), avant d’en divorcer le 3 mars 1973. Ce divorce entraîne en lui une crise religieuse qui l’éloigne de l’Église : il quitte alors le Comité et se défait également de la coproduction de l’émission télévisée Orthodoxie, qu’il avait, avec le Prince Andronikov et le père Pierre Struve, contribué à créer en mai 1965. Il rencontre Hergé la même année, en décembre. Leur amitié ne cessera qu’à la mort de ce dernier, en mars 1983.

Son premier livre, Le Défi, qui est un recueil d’essais, paraît en 1965. Son premier roman, L’Archimandrite, dont il a commencé la rédaction pendant son service militaire, paraît en 1966. En avril 1967, il séjourne en URSS et en République populaire de Pologne. Il fait dans les années 1970, en particulier en 1970 et 1971, de nombreux voyages au Proche-Orient, en particulier au Liban, en Égypte, en Syrie et, plus tard, en Libye.

Le critique Pol Vandromme écrit de lui, en 1974, qu’il est « le premier écrivain de sa génération » Jean d’Ormesson lui rend hommage par la formule suivante : « C’est un sauteur latiniste, un séducteur intellectuel, un diététicien métaphysique »

En 1990, il entre chez Gallimard avec l’aide de Philippe Sollers, qui le publie dans sa collection « L’Infini ».

Gallimard arrête la commercialisation des Carnets noirs en janvier 2020.

 Politique et médias

D’un tempérament mondain, Gabriel Matzneff affiche, au fil des volumes publiés de son Journal, des relations avec un large spectre de personnalités politiques : dans les années 2000 et 2010, il rend visite au maire de Paris, Bertrand Delanoë, puis il déjeune avec Jean-Marie Le Pen en 2017. Dans les années 1960, il dit de François Mitterrand qu’il est « le seul homme d’État de la gauche ».

Selon l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, « porté par des écrivains, le discours pédophile est assez bien accueilli par la critique littéraire médiatique ». Ainsi, Gabriel Matzneff, pour son roman L’Archimandrite, reçoit en 1966 bon accueil du Figaro littéraire qui insiste surtout sur le fait qu’il est imprégné de théologie et renseigne sur les orthodoxes en France alors que le héros drague de très jeunes filles à la piscine. Pierre Viansson-Ponté, autre éditorialiste influent, reconnait aussi son talent dès 1969 dans Le Monde tout en sermonnant « un petit personnage parfaitement odieux » cherchant d’abord « à intriguer en se prétendant pêle-mêle nietzschéen, byronien et stendhalien » et « qui ira loin si la cabale ne lui brise pas les reins ».

Notre République remarque aussi qu’il apprécie « le commerce des femmes fort jeunes », sans non plus préciser leur âge, l’hebdomadaire gaulliste insistant surtout sur le désespoir que ne parvient pas à dissimuler ce « libertinage ».

Durant Mai 68, il séjourne à Llafranc, en Catalogne, du 25 avril au 15 juin, avec sa future épouse. En 1970, il participe au deuxième numéro de la revue Contrepoint, fondée en mai 1970 par Patrick Devedjian, qui veut « reprendre le flambeau de l’anticommunisme » avec un dossier « Où en est la Russie ? », coordonné par Kostas Papaïoannou.

En 1972, la publication de Nous n’irons plus au Luxembourg reçoit les critiques positives de Jean Dutourd dans Pariscope et de Jean d’Ormesson dans Le Point, pour qui le héros, « amateur de très jeunes personnes », a bien de « l’allure ». L’année suivante, sur le plateau de l’émission de l’ORTF Ouvrez les guillemets de Bernard Pivot, il accompagne Jean-Claude Barat, exécuteur testamentaire d’Henry de Montherlant, qui s’est suicidé en 1972, pour évoquer avec lui la dispersion des cendres de leur ami, faite lors d’un voyage à Rome. Le Monde venait d’ironiser sur son long récit de ce voyage dans Le Figaro, Matzneff l’accusant en retour de mettre « un point d’honneur à n’être ému de rien et à ricaner de tout ».

Son essai Les Moins de seize ans, dans lequel il fait l’apologie des relations sexuelles avec des mineurs, est l’objet dans Monde du 25 octobre 1974 d’une collaboration extérieure de son ami l’éditeur Roland Jaccard, futur cofondateur du magazine Causeur, qui tente d’inclure les deux visions opposées de Matzneff, à la fois apprécié par le signataire et réprouvé par bien d’autres : « un vilain monsieur heureux de l’être » qui « puise son équilibre [dans] la clandestinité, le danger, la transgression » car « la cause est entendue : psychiatres, juges, mères de famille, voire même les homosexuels respectables, c’est-à-dire ceux qui ne s’attaquent pas aux chères têtes blondes et qui réclament un statut honorable, le statut de Monsieur Tout-le-Monde, en conviennent ». Le Magazine littéraire se demande lui « où serait le scandale » sous le titre « Matzneff et la sexualité », pour constater simplement que « l’idée fixe de Matzneff est la gloire des enfants, garçons et filles de moins de seize ans ». Son propriétaire depuis 1970, Jean-Claude Fasquelle, refuse par la suite d’éditer le témoignage d’une victime de Matzneff ayant avorté, adolescente, avant la loi Veil de 1975.

En 1977, François Bott, responsable de la chronique littéraire du Monde et ami de Matzneff, allègue que ce dernier « indispose ou même irrite le milieu intellectuel, c’est un euphémisme, car ses livres et ses articles entraînent fréquemment des réponses hargneuses, quand ce n’est pas haineuses » et observe que « lui-même avoue être un outsider » Les Éditions Pygmalion accuseront sa critique dans le Monde des livres d’une adaptation d’un roman de Casanova de « procès d’intention […] purement et gratuitement diffamatoires ».

Quand Bernard Pivot invite Gabriel Matzneff le 12 septembre 1975 dans Apostrophes, pour Les Moins de seize ans, les thèses de ce livre sont mises en cause par deux auteurs également présents sur le plateau. Jeanne Delais, professeur de lycée, qui a fondé une association pour la défense des droits de l’enfant, s’efforce de ménager l’amour-propre de l’écrivain mais l’accuse de ne pas respecter les enfants et les adolescents, d’attenter à leur dignité, en les utilisant à son profit. Le biologiste Rémy Chauvin déclare, quant à lui, avoir été « gêné » par le livre de Matzneff, et conteste l’affirmation de celui-ci selon laquelle ses relations sexuelles avec « des petits garçons » ne causeraient en eux aucun traumatisme, déclarant notamment, à propos de tel ou tel de ces garçons : « Vous l’avez peut-être traumatisé pour la vie. » Matzneff révélera un an après qu’un téléspectateur a porté plainte contre lui « pour détournement de mineurs, actes contre nature et incitation de mineurs à la débauche », et s’inquiète du « silence » des intellectuels sur son sort, dans Le Monde, qui signale, lui, « de nombreuses réactions de nos lecteurs pour la plupart critiques, voire hostiles et quelquefois indignées » à cette « Tribune libre » de Gabriel Matzneff et en publie trois.

Entre-temps, le 4 février 1976, il signe dans Le Monde un appel titré « Des gaullistes s’élèvent contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel ».

En 1981, Philippe Sollers se montre élogieux à l’égard du roman Ivre du vin perdu, l’un des succès commerciaux de Matzneff (20 000 exemplaires vendus). Dans les colonnes du Monde, Sollers félicite son confrère d’avoir écrit un roman qui « va beaucoup plus loin que ce qui pourrait rester, somme toute, un reportage amélioré sur une particularité, une marge ». Sollers le qualifie, son personnage ou lui, de « libertin métaphysique », car il se hisse « à la hauteur du mythe » et « réinvent[e] la transgression, le scandale, en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la Loi : la chasse aux mineurs ». Sollers ajoute aussitôt : « Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. […] J’essaie de comprendre cette fantaisie obstinée peinte par ses illustrateurs comme un paradis », et commente : « Il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril ». Richard Garzarolli dépeint également Matzneff comme un « libertin sentimental »

En 1986, alors président de la République, François Mitterrand écrit sur Matzneff un article admiratif : « Ce séducteur impénitent, qui se définit lui-même comme un mélange de Dorian Gray et de Dracula, m’a toujours étonné par son goût extrême de la rigueur et par la densité de sa réflexion. La spontanéité de son jugement, exprimée dans un style limpide, s’allie à une exigence de vérité qui le mène souvent hors des limites considérées comme ordinaires. À sa vie et à son œuvre, il porte la même attention. »

Au cours des années 1980, Gabriel Matzneff est invité quatre fois dans Apostrophes : en 1980 pour Vénus et Junon (deuxième volume paru de son journal), en 1983 pour L’Archange aux pieds fourchus (troisième volume paru de son journal), en 1984 pour La Diététique de lord Byron, en 1987 pour son dictionnaire philosophique Le Taureau de Phalaris — émission au cours de laquelle il est complimenté pour ce livre par Bernard-Henri Lévy.

Il y est invité une sixième fois, le 2 mars 1990, à l’occasion de la sortie d’un nouveau volume de son journal, intitulé Mes amours décomposés, en compagnie de cinq autres écrivains : Alexandre Jardin, le couple catholique formé par Pierre et Denise Stagnara, Catherine Hermary-Vieille et Denise Bombardier. Au cours de l’émission, cette dernière, choquée par Mes amours décomposés, le prend vigoureusement à partie en déclarant notamment : « Moi, M. Matzneff me semble pitoyable. […] On sait bien que des petites filles peuvent être folles d’un monsieur qui a une certaine aura littéraire, d’ailleurs on sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. M. Matzneff, lui, les attire avec sa réputation. » Elle ajoute : « Je ne comprends pas qu’on puisse publier des choses comme ça. […] La littérature ne peut pas servir d’alibi, il y a des limites même à la littérature. Et je crois que si M. Matzneff était plutôt un employé anonyme de n’importe quelle société, je crois qu’il aurait des comptes à rendre à la justice de ce pays. » Trente ans plus tard, Denise Bombardier dit avoir gardé en mémoire la pluie d’insultes et de chroniques d’opinion qui ont déferlé à son sujet dans les jours — et les années — qui suivirent la diffusion de l’émission. « J’ai été traitée de mal baisée partout. On m’a dit de retourner à ma banquise. » Le 19 mars sur France 3, Philippe Sollers, éditeur de Matzneff aux éditions Gallimard, traite Denise Bombardier de « connasse » et de « mal baisée ». Dans Le Monde du 30 mars, Josyane Savigneau encense l’écrivain, qui « ne viole personne », et raille la Canadienne : « Denise Bombardier a eu la sottise d’appeler quasiment à l’arrestation de Matzneff, au nom des “jeunes filles flétries” par lui… Découvrir en 1990 que des jeunes filles de 15 et 16 ans font l’amour à des hommes de trente ans de plus qu’elles, la belle affaire ! » Dans VSD, l’écrivain, scénariste et parolier Jacques Lanzmann s’étonne que Matzneff n’ait pas « aligné la Bombardier d’une grande baffe en pleine figure ».

Denise Bombardier continue pendant des années d’être la cible occasionnelle de blâmes et même d’attaques parfois violentes, de la part d’écrivains et de critiques littéraires qui ne lui pardonnent pas sa spectaculaire intervention de mars 1990. Dans sa chronique de Libération en 1999, Pierre Marcelle écrit : « Un nom comme ça ne s’oublie pas. Voici déjà pas mal d’années, il me semble avoir entendu Mme Denise Bombardier franchir, chez M. Bernard Pivot, le mur du son. J’en conserve le souvenir, un peu flou mais encore suffisamment effrayant, d’éructations appuyées et de glapissements torquemadesques — il était question de pédophilie — dont ce pauvre Gabriel Matzneff, je crois, fut la cible. C’était bien avant l’affaire Dutroux, mais déjà Christine Boutin pointait sous Bombardier. » En 2001, dans Campus, autre émission littéraire télévisée, Christine Angot estime, pour sa part, qu’« elle prouve, cette femme [Denise Bombardier], que ce qui dérange, ce n’est pas ce qu’il fait dans la vie, c’est l’écriture. Elle lui reproche en fait d’être un écrivain, c’est ça qui la dérange. »

Dans Le Nouvel Observateur, le journaliste Guy Sitbon est un des rares à critiquer l’écrivain, qui « ne recule devant aucune goujaterie ». Patrick Besson y voit « un article de haine franche et même un peu hystérique ».

Matzneff raconte, dans Mes amours décomposés, avoir eu recours à des enfants prostitués en Asie : « Quel repos la prostitution ! Les gamines et les gamins qui couchent avec moi sans m’aimer, c’est-à-dire sans prétendre dévorer mon énergie et mon temps, quelle sinécure ! Oui, dès que possible, repartir pour l’Asie ! » Anne-Claude Ambroise-Rendu remarque que ce propos « ne semble troubler personne ».

Gabriel Matzneff reçoit encore, des années plus tard, des soutiens de la part d’une large partie de la presse française et des milieux intellectuels. Si le critique et écrivain Hugo Marsan le qualifie en 1993 de « dandy oublié », Matzneff continue de publier régulièrement et sera encore convié plus de douze fois à des émissions télévisées jusqu’en 2019. Thierry Ardisson, Franz-Olivier Giesbert, François Busnel, David Abiker tiennent des propos louangeurs à son égard. Ce dernier admire ainsi sur Paris Première début 2017 « une incroyable pulsion de vie dans l’écriture de Matzneff » qui lui a « toujours donné envie de boire, de lire et de baiser », bien qu’il ne partage « pas les mêmes goûts que lui ». Le 1er décembre 2019, Frédéric Taddeï l’accueille dans son émission Interdit d’interdire, sur RT France, pour parler du dernier tome de son journal L’Amante de l’Arsenal, expliquant que l’écrivain « n’a jamais été inquiété par la justice » et ajoutant : « je ne vois pas pourquoi je me montrerais plus sévère que le ministre de l’Intérieur en lui refusant la parole ». Cependant, Gabriel Matzneff est parfois vigoureusement interpellé : Frédéric Beigbeder évoque en novembre 2004 une « mise à mort télévisuelle » dans une émission de Michel Field. Dans l’émission Stupéfiant diffusée sur France 2 le 22 janvier 2018, Guillaume Auda le confronte à ses écrits « paraissant banaliser la prostitution infantile ».

L’année 2001 voit ces polémiques s’accentuer quand des citations de Daniel Cohn-Bendit datant de 1975 sont diffusées dans la presse européenne fin janvier par la journaliste allemande Bettina Röhl, dont la mère Ulrike Meinhof, cofondatrice de la Fraction armée rouge s’est suicidée quand elle avait 14 ans, les écrits pédophiles de Daniel Cohn-Bendit ayant été publiés peu après par son père. Daniel Cohn-Bendit évoque alors dans Le Monde du 22 février « le contexte des années 1970 » et des pages « dont nous devons avoir honte ». L’écrivain Sorj Chalandon rédige le lendemain un mea culpa de Libération sur des pétitions oubliées datant des années 1970 et L’Express publie des entretiens avec deux de leurs anciens signataires, Philippe Sollers, devenu entre-temps éditeur de Matzneff, faisant part de ses regrets et Bernard Muldworf assurant être déjà anti-pédophile à l’époque.

L’article de Libération cite le slogan Il est interdit d’interdire !, mais pas son auteur Jean Yanne, et celui des situationnistes de 1966 en version tronquée, lui aussi interprété au sens sexuel, pour présenter « plus qu’une période », un « laboratoire », qui aurait été « accoucheur » de « monstres ». Dans le même numéro, l’éditorial pourfend une « haine de Mai 68 » ; Romain Goupil, Serge July et Philippe Sollers dénoncent un « procès stalinien », Romain Goupil déclarant même : « J’ai envie de dire : oui, je suis pédophile ! ». La semaine d’après, une pétition indignée, titrée « Cohn-Bendit et mai 68 : quel procès ? », parle de naturisme, affirme que ses écrits relevaient d’une « nécessaire explosion de parole » et que « la révolution sexuelle a d’abord appris aux enfants, aux adolescentes, aux femmes à dire non ».

En août 2001, Le Monde défend un nouveau tome de son journal intime, Les Soleils révolus, par une critique clairement adressée aux « bien-pensants » qui voudraient renvoyer l’écrivain à l’oubli, selon Arrêt sur images : « N’en déplaise au diariste et à ses contempteurs, ce qui nous captive n’est pas l’inépuisable et récurrent défilé de jeunes filles amoureuses de l’homme de quarante ans », écrit le journal. Toujours en novembre 2001, Hugo Marsan, critique au Monde, écrit : « [Il est] l’éternel initiateur des jeunes filles intelligentes qui s’accordent la pleine découverte du plaisir, en toute sécurité. Gabriel et ses conquêtes créent ensemble un paradis éphémère, une enclave de beauté sous un soleil toujours printanier. Il n’est responsable que de leur plaisir. […] Esclave du personnage de son Journal, il a subi la vindicte de ceux qui ont voulu le cataloguer pédophile. On ne veut pas admettre qu’il est, parmi nous, un être du futur où les femmes iraient jusqu’au bout de leurs fantasmes et déchireraient les voiles dont on les recouvre pour mieux les asservir. ». Peu après, un chapitre du best-seller La Face cachée du Monde dénonce en 2003 les liens de connivence entre Le Monde des livres, dont Josyane Savigneau, proche de Matzneff, est rédactrice en chef, les grands éditeurs et les chroniqueurs littéraires d’autres médias.

Gabriel Matzneff a ainsi droit l’année suivante à un portrait admiratif de Luc Le Vaillant en dernière page de Libération, lequel écrit notamment : « Gabriel Matzneff, 67 ans, écrivain. Cet amateur de jeunes filles en fleur, qu’il couche aussi dans son journal, irrite une société au moralisme de plus en plus sourcilleux. […] Si le classicisme de l’écrivain est reconnu, le personnage continue à angoisser. Il faut dire que le lascar fait le maximum pour froisser les délicatesses de libellule des braves gens. ». Puis c’est au tour du Figaro d’estimer en 2009 que « Matzneff fut la proie d’un néopuritanisme conquérant. » Le thème de « l’artiste victime de la société » traverse les décennies.

À l’occasion de la parution de ses Carnets noirs 2007-2008, la critique du Monde le dépeint comme « un de ces jouisseurs désœuvrés qui d’une bouteille de vin ou d’une nuit d’amour font un combat contre l’ordre moral, le récit d’un martyr. Trahissant l’ordinaire, le banal de l’existence, il sublime l’insignifiant »

Gabriel Matzneff, après avoir été sympathisant de la Nouvelle Droite, déclare voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017

 Reconnaissance, prix, distinctions

De l’Académie française, il reçoit en 1987 le prix Mottart et en 2009 le prix Amic.

En mars 1995, à l’occasion du Salon du livre, Jacques Toubon, ministre de la Culture du gouvernement Balladur, remet à Gabriel Matzneff l’insigne d’officier des Arts et des Lettres.

En décembre 2004, Gabriel Matzneff est invité au Palais-Bourbon par Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, et par le Haut Conseil français à l’intégration à donner son témoignage lors du Forum sur la réussite des Français venus de loin

Il fait partie de la Société française des études byroniennes.

En 2013, après une quarantaine de livres publiés, il reçoit son premier prix notable, le Renaudot essai, pour Séraphin, c’est la fin !, recueil de textes rédigés entre 1964 et 2012, sur Schopenhauer, Kadhafi, les prêtres ou le viol. Ayant été tout près de lui décerner ce prix en 2009b, le jury le choisit, à sept voix contre trois, après qu’un de ses membres, Christian Giudicelli, ami et éditeur de Matzneff chez Gallimard, a plaidé sa cause. Fin 2019, Franz-Olivier Giesbert, directeur de publication du Point et président du jury en 2013, se défend de son appui à Gabriel Matzneff en expliquant, comme il l’avait déjà fait dans le passé, que « la pédophilie était très courante au temps des Grecs ». Frédéric Beigbeder — amateur de l’œuvre de Matzneff, qui, dans la liste de ses cent coups de cœur littéraires (2011), place celui-ci parmi les géants de la littérature mondiale, avant Truman Capote et juste derrière Scott Fitzgerald — justifie ce choix dans M, le magazine du Monde du 23 décembre 2019 en insistant sur le fait que « quand on juge une œuvre d’art, il ne faut pas avoir de critères moraux », puis fait valoir que Gabriel Matzneff était alors « un auteur ostracisé, jugé sulfureux et scandaleux depuis une vingtaine d’années et qui n’avait plus accès aux médias ». Patrick Besson abonde dans son sens : « Dans ce qu’il a pu écrire sur sa vie amoureuse, il y a des choses ahurissantes et inacceptables, mais c’est un vieux monsieur blacklisté et dans le besoin : on a fait la part des choses. » Aussitôt le prix annoncé, trois pétitions apparaissent pour qu’il lui soit retiré. Le livre ne se vend qu’à 3 800 exemplaires en six ans.

En 2015, il lui est attribué le prix Cazes de la brasserie Lipp pour La Lettre au capitaine Brunner. Thierry Clermont du Figaro littéraire note que Gabriel Matzneff fête également ce jour-là ses cinquante ans de vie littéraire : « Une bonne partie du monde germanopratin s’était réunie pour saluer l’œuvre de cet auteur aussi sulfureux qu’hors pair. […] On a ainsi pu croiser Patrick Besson, Christine Jordis et Joël Schmidt (membres du jury), la directrice de la Table Ronde, Alice Déon, le nouvel élu à l’Académie française Marc Lambron, Éric Neuhoff, Jean-Claude Lamy »

 

Revenus et train de vie

Gabriel Matzneff est mensualisé par le groupe Gal

Selon L’Express, Gabriel Matzneff perçoit entre 1984 et 2010 une « petite mensualité de la maison Gallimard » ; en 2013, l’un de ses livres reçoit le prix Séraphin, ce qui représente « la promesse d’une petite rentrée d’argent » ; ses ouvrages « se vendent très peu, entre 800 et 3 000 exemplaires en moyenne ». Le magazine précise : « Matzneff a toujours tiré le diable par la queue. Il a pu compter sur l’aide discrète de mécènes, comme Yves Saint Laurent, qui a pris en charge ses frais d’hôtel à l’époque de son aventure » avec Vanessa Springora.

Toujours selon L’Express, du 25 décembre 2019, l’écrivain bénéficie depuis une quinzaine d’années d’une allocation du Centre national du livre. Versée « en raison de sa situation sociale et de son apport global à la littérature », elle est estimée à un montant compris entre 7 000 et 8 000 euros par an.

Dans le dernier volume de son journal, L’Amante de l’Arsenal, paru en octobre 2019, il écrit qu’il reçoit 800 euros de minimum vieillesse par mois.

Selon L’Express, il bénéficierait également depuis 1994 d’un appartement de la Ville de Paris. Ce logement serait situé dans le 5e arrondissement et aurait une superficie de 33 m2. Il lui aurait été attribué sous le mandat de Jacques Chirac.

 

Prosélytisme pédophile

Dans son œuvre

À la fin du mois d’octobre 1974, Gabriel Matzneff publie chez Julliard, dans la collection « Idée fixe » dirigée par Jacques Chancel, Les Moins de seize ans, un essai dans lequel il expose crûment son goût pour les « jeunes personnes », soit les mineurs des deux sexes, semant le trouble car utilisant le mot « enfant » de manière indifférenciée pour des enfants ou des adolescents. Il écrit : « Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être — bien plus que ce que l’on entend d’ordinaire par cette formule — le véritable troisième sexe. Seize ans n’est toutefois pas un chiffre fatidique pour les femmes qui restent souvent désirables au-delà de cet âge. […] En revanche, je ne m’imagine pas ayant une relation sensuelle avec un garçon qui aurait franchi le cap de sa dix-septième année. […] Appelez-moi bissexuel ou, comme disaient les Anciens, ambidextre, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais franchement je ne crois pas l’être. À mes yeux l’extrême jeunesse forme à soi seule un sexe particulier, unique. »

Gabriel Matzneff revendique pour lui-même la qualification de « pédéraste », soit un « amant des enfants », et utilise également le terme « philopède », employé pour la première fois dans les Passions schismatiques (Stock, 1977). Il dénonce par ailleurs le fait que le « charme érotique du jeune garçon » soit nié par la société occidentale moderne « qui rejette le pédéraste dans le non-être, royaume des ombres ». Il ajoute plus loin : « les deux êtres les plus sensuels que j’aie connus de ma vie sont un garçon de douze ans et une fille de quinze ».

Gabriel Matzneff admet cependant l’existence d’« ogres », d’abuseurs sadiques d’enfants : il se souvient avoir « toujours eu un faible pour les ogres » et avoir suscité la polémique en relativisant, le 30 juin 1964, dans les colonnes de Combat, le crime de Lucien Léger, qu’il appelle « un jeune homme seul », ou, le 21 avril 1966, l’affaire des meurtres de la lande au Royaume-Uni, achevant cependant son propos en dénonçant la « confusion » entre les criminels et l’ensemble des « pédérastes », qui apportent aux « enfants » « la joie d’être initiés au plaisir, seule “éducation sexuelle” qui ne soit pas une foutaise ». Pour l’universitaire américain Julian Bourg, la distinction opérée ainsi par Matzneff relève d’un désir de défendre les « pédophiles bien intentionnés comme lui ».

Si en 1974, il écrivait que la société française était « plutôt “permissive” » et que ses amours avec sa « merveilleuse maîtresse de quinze ans » — la protagoniste de La Passion Francesca (Gallimard, 1998) et l’Angiolina du roman Ivre du vin perdu (La Table ronde, 1981) — ne « semblent choquer personne », il qualifie en 1994, dans sa préface à la quatrième édition de son livre, celui-ci de « suicide mondain » et reconnaît : « C’est des Moins de seize ans que date ma réputation de débauché, de pervers, de diable. » Il déplore par ailleurs le fait que « les impostures de l’ordre moral n’ont jamais été aussi frétillantes et bruyantes. La cage où l’État, la société et la famille enferment les mineurs reste hystériquement verrouillée. »

Gabriel Matzneff, dont le terrain de chasse fut dans les années 1970 la piscine Deligny, revient sur ses goûts sexuels dans plusieurs de ses livres, notamment dans les différents tomes de son Journal. Déjà scandaleuses à l’époque de leur parution, ces confessions lui valent plus tard d’être un auteur controversé, surtout à partir des années 1990, durant lesquelles la pédophilie est de plus en plus ouvertement dénoncée par les psychologues et les psychiatres.

 

Pétitions de 1977

Le 26 janvier 1977, Gabriel Matzneff rédige un appel demandant au tribunal, à la veille de leur procès, de libérer trois hommes en détention préventive depuis trois ans et deux mois et inculpés d’attentat à la pudeur sans violence sur des mineurs de quinze ans, les signataires pensant qu’il n’y a eu que baisers et caresses, en raison du secret de l’instruction : c’est l’affaire de Versailles. Le texte est publié dans les pages « tribunes libres » du journal Le Monde puis le lendemain dans Libération, mais Gabriel Matzneff n’apparaît pas comme son auteur.

Le surlendemain, Le Monde prend ses distances avec cette pétition car il couvre le procès et découvre la réalité des faits, grâce à la décision de la cour d’assises de supprimer le huis clos, même si les victimes sont mineures, pour que les signataires de la pétition comprennent pourquoi l’enquête a duré plus de trois ans et son évolution : les victimes affirmaient certes avoir donné leur « consentement », mais les experts judiciaires montrent à l’audience qu’il s’avère très fragile vu leur âge et l’influence des adultes. Si la durée de la détention provisoire était « « inadmissible », là s’arrête l’indignation » écrit le journaliste envoyé par Le Monde. Il « est naturel de ne pas aimer cette forme d’amour et d’intérêt », conclut le journal.

Gabriel Matzneff ne révélera être l’auteur de cette pétition que trente-six ans plus tard. Mais il a déclaré, dans une « tribune libre » publiée le 8 novembre 1976 par le même journal (Le Monde), avoir rencontré un des trois hommes, arrêtés à l’automne 1973, dans cette affaire. Aucun journal ne connaissait les faits en raison du secret de l’instruction.

Le 23 mai de la même année, lorsque le jugement de affaire de Versailles est rendu, les signataires du texte de janvier en signent un second, plus prudent, qui tente de relativiser la portée du premier, en mettant surtout l’accent sur le fait que la majorité sexuelle est à 18 ans pour les homosexuels contre 15 ans pour les autres, afin de demander la fin de cette discrimination. C’est seulement en 1982 que la loi abolira cette discrimination, conformément à une promesse de campagne présidentielle de François Mitterrand.

Gabriel Matzneff signe — avec notamment Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto, Jacques Derrida, Louis Althusser, Jean-Louis Bory, Gilles Deleuze, Michel Foucault et Christiane Rochefort — une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal. Des extraits sont publiés par le seul journal Le Monde, qui cite les rappels des lois de 1810, 1836, 1863 et 1945 faits par la pétition. Le journal ne s’attarde pas sur la dizaine de lignes sur vingt consacrées à l’Affaire de Versailles, dont le verdict vient d’être rendu, cinq ans de prison avec sursis, pour s’en tenir à la conclusion des signataires, qui « demandent que le dispositif pénal soit allégé, pour que de telles affaires, aujourd’hui passibles de la cour d’assises, soit jugées par un tribunal correctionnel », car « la détention préventive, en matière correctionnelle, ne peut excéder six mois » Devant un tribunal correctionnel, la peine maximum encourue est de cinq ans de prison.

L’appel explique que l’affaire de Versailles, « jugée en audience publique, a posé le problème de savoir à quel âge des enfants ou des adolescents peuvent être considérés comme capables de donner librement leur consentement à une relation sexuelle. C’est là un problème de société. Il appartient à la commission de révision du code pénal d’y apporter la réponse de notre temps », pour des textes de loi « rajeunis et actuels ». Le texte propose explicitement de dépénaliser la pédophilie, puisqu’il proclame l’existence d’un prétendu « droit de l’enfant et de l’adolescent à entretenir des relations [sexuelles] avec des personnes de son choix ». Toutefois, selon l’historien Jean Bérard, l’une des signataires de cette pétition, Françoise Dolto, estime que les relations sexuelles entre mineurs et adultes sont toujours source de traumatisme.

Cependant, un mois après cet appel de mai 1977 sort le premier livre d’un autres des signataires, Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, plaidoyer pour la diversité des sexualités, dont l’un des chapitres sera jugé « plus que complaisant » envers l’apologie de la pédocriminalité.

Ces pétitions « touchant à la norme et à la transgression dans des domaines aussi délicats que les rapports avec les enfants leur conféra parfois, par le ton utilisé, un caractère désinvolte […] qui les placera ensuite en porte-à-faux », expliquera en 2007 l’historien Jean-François Sirinelli, pour qui les motivations des signataires sont très différentes de l’un à l’autre.

 

Œuvres ultérieures

En 1982, Gabriel Matzneff est, comme René Schérer, impliqué à tort dans l’affaire du Coral, ce qui provoque son renvoi du journal Le Monde, où il tenait une chronique hebdomadaire depuis 1977. Le quotidien démentira qu’il y ait un lien de cause à effet entre cette mise en cause et le départ de Matzneff.

En 1990, il publie Mes amours décomposés, son journal intime pour les années 1983-1984, dans lequel il évoque sa vie quotidienne, ses amours avec de multiples partenaires dont plusieurs adolescentes âgées de quatorze à seize ans, et son renvoi du Monde à la suite de l’affaire du Coral. Il raconte également son voyage aux Philippines, au cours duquel il se livre au tourisme sexuel, draguant notamment ses victimes dans l’enceinte du principal centre commercial de Manille, le Harrison Plaza, et couchant avec des prostitués qui sont des « petits garçons de onze ou douze ans ». Il y fréquente des Occidentaux venus à la recherche de contacts sexuels, comme Edward Brongersma, juriste et homme politique néerlandais et défenseur connu de la pédophilie.

 

Premières accusations

En 1996, selon Antoine Garapon, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice, « l’affaire Dutroux provoque un phénomène de « panique morale » dans toutes les démocraties occidentales. […] On rentre désormais dans la vie collective par les victimes, on s’identifie à leur souffrance. La solidarité de fait qui existait entre la politique, la justice, la presse pour ne pas parler de ces affaires, se fissure. L’opinion y devient sensible. » En 1993, Le Nouvel Observateur prend à partie Gabriel Matzneff en parlant de « viol au nom de la littérature » et cite Marie-France Botte et Jean-Paul Mari, auteurs du livre Le Prix d’un enfant, consacré à la prostitution enfantine dans le tiers-monde ; ces derniers estiment que « Matzneff est un personnage public. Lui permettre d’exprimer au grand jour ses viols d’enfants sans prendre les mesures nécessaires pour que cela cesse, c’est donner à la pédophilie une tribune, c’est permettre à des adultes malades de violenter des enfants au nom de la littérature ».

En 1995, le psychiatre Bernard Cordier estime que, contrairement à Gide ou à Montherlant : « un écrivain comme Gabriel Matzneff n’hésite pas à faire du prosélytisme. Il est pédophile et s’en vante dans des récits qui ressemblent à des modes d’emploi. Or cet écrivain bénéficie d’une immunité qui constitue un fait nouveau dans notre société. Il est relayé par les médias, invité sur les plateaux de télévision, soutenu dans le milieu littéraire. […] D’ailleurs, les pédophiles sont très attentifs aux réactions de la société française à l’égard du cas Matzneff. Les intellectuels complaisants leur fournissent un alibi et des arguments : si des gens éclairés défendent cet écrivain, n’est-ce pas la preuve que les adversaires des pédophiles sont des coincés, menant des combats d’arrière-garde ? »

Le psychothérapeute Pierre Lassus déclare quant à lui, en 2003 : « Matzneff n’écrit pas de romans, mais des journaux, comme il est spécifié, qu’il rend publics, et où il raconte avec délectation des viols sur des enfants de douze ans. » Pierre Lassus a plusieurs fois dénoncé la complaisance culturelle et médiatique dont bénéficie Gabriel Matzneff, faisant notamment campagne en 2000 pour que l’écrivain n’obtienne pas le prix de l’Académie française (finalement remporté cette année-là par Pascal Quignard

Gabriel Matzneff récuse pour sa part l’amalgame de l’amour des adolescents avec la pédophilie et déclare en 2002 : « Lorsque les gens parlent de « pédophilie », ils mettent dans le même sac le salaud qui viole un enfant de huit ans et celui qui vit une belle histoire d’amour avec une adolescente ou un adolescent de quinze ans. Pour ma part, je méprise les salauds qui abusent des enfants et je suis partisan de la plus grande sévérité à leur égard. Mais les gens confondent tout. Pour eux, le mot “enfance” est un mot générique qui désigne aussi bien un bambin de trois ans à la crèche qu’un élève de première au lycée. Les gens ont de la bouillie dans la tête. S’ils n’avaient pas de la bouillie dans la tête, ils ne confondraient pas des petits enfants qui ne sont pas maîtres de leurs décisions, qui peuvent être abusés et violés, avec des adolescents de l’un et l’autre sexe qui ont le droit de découvrir le plaisir, l’amour, la passion. »

Ainsi, à ce moment de sa vie, Matzneff intègre dans l’exégèse de son œuvre ou de sa pensée une distinction entre l’abus sur les plus jeunes et les rapports consentis avec des adolescents aptes, selon lui, à avoir des relations sexuelles. Toutefois, cette tentative de mise au point n’efface pas ses positions extrêmes — rapports sexuels avec des petits garçons de dix ans lors de séjours à Manille, aux Philippines, soutien au pédophile Jacques Dugué —, et l’attribution le 4 novembre 2013 du prix Renaudot de l’essai pour son ouvrage Séraphin c’est la fin ! relance la polémique au sujet de sa pédophilie, ce qui mène l’association de protection de l’enfance Innocence en danger à déposer une plainte contre X pour apologie d’agression sexuelle. La plainte aboutit à un non-lieu.

 Témoignage de Vanessa Springora

En décembre 2019, Vanessa Springora, devenue directrice des éditions Julliard, raconte leur relation dans son ouvrage Le Consentement, relation qu’il avait lui-même retracée dans La Prunelle de mes yeux — volume de son journal paru en 1993 dans la collection « L’Infini », dirigée par Philippe Sollers, et qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987 —, ainsi que dans le roman Harrison Plaza (La Table ronde, 1988), où elle est Allegra. Elle relate son histoire avec Matzneff et l’emprise qu’il aurait exercée sur elle : elle rencontre l’écrivain lors d’un dîner alors qu’elle a 13 ans et lui 49 ; puis quelque temps après Matzneff lui envoie une lettre et tente de la rencontrer ; elle est alors « transie d’amour » et la relation sexuelle débute lorsqu’elle a 14 ans. L’auteure dénonce aussi l’utilisation par l’écrivain, dans son journal paru en 1993, d’extraits de lettres écrites lorsqu’elle était encore adolescente et les descriptions crues de leurs rapports sexuels. Elle affirme avoir étudié avec un avocat une procédure pour dénoncer la publication par Matzneff sur son blog de photos d’elle adolescente. Vanessa Springora se déclare également choquée qu’il ait déclaré dans son discours de réception du Prix Renaudot 2013 être récompensé ainsi de toute son œuvre et non seulement pour le livre primé. Les 20 000 exemplaires mis en place le 2 janvier sont quasiment écoulés en quatre jours. Le Monde décrit « un vrai tsunami » dans le monde de l’édition, où les opinions sur elle s’inversent en une semaine.

Avant même la publication du roman autobiographique, plusieurs articles critiquent les soutiens dont a bénéficié Gabriel Matzneff pendant des années au sein des médias et du monde des lettres.

Partant du principe que cette relation avait été, selon lui, consentie et épanouissante des deux côtés, Gabriel Matzneff fait part de « la tristesse » que lui inspire un ouvrage qu’il ne lira pas car selon lui « hostile, méchant, dénigrant, destiné à [lui] nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste ». Le 2 janvier, il fait parvenir une longue réaction à L’Express, dans laquelle, note l’hebdomadaire, l’écrivain ne fait aucun mea culpa ni ne demande le pardon, mais livre le récit de sa liaison avec la jeune fille. Dans une chronique du 14 mars 2009 sur le site qui lui est consacré, il écrivait : « Que des ex-amantes telles que Vanessa et Aouatife, qui n’ont plus de passion pour moi, qui renient celui qui fut le grand amour de leur adolescence, qui mènent à présent des existences bourgeoises et ont soif de respectabilité, payent des avocats pour écrire à mes éditeurs des lettres menaçantes, c’est dégueulasse, indigne d’elles et de ce que nous avons vécu, c’est triste et décevant, mais vu le peu de goût qu’ont les femmes pour leur passé amoureux, vu que leur rêve secret est d’être lobotomisées, c’est, hélas, explicable et plutôt banal. »

Le témoignage de Vanessa Springora, paru le 2 janvier 2020, décrit au contraire des violences sexuelles qui furent suivies, après la rupture de leurs relations, d’un harcèlement subi par la jeune fille encore lycéenne, sous forme de lettres puis de courriers électroniques à son premier employeur . Vanessa Springora positionne sa problématique ainsi : « Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? » Elle y répond ainsi : « Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. » Vanessa Springora dénonce un dysfonctionnement des institutions, scolaire, policière, hospitalière, etc. La Brigade des mineurs avaient reçu des lettres de dénonciation, mais n’avait pas inquiété l’écrivain. Vanessa Springora raconte que deux policiers de la Brigade des mineurs l’ont croisée elle et l’écrivain dans son escalier, mais sont repartis après un échange courtois avec lui, sans un regard pour elle. Elle dit que cela a été un « bouleversement total » lorsqu’elle a pris connaissance des journaux intimes de l’écrivain : « J’ai pris conscience que la personne dont j’étais amoureuse était malade, pathologiquement malade. ». Elle déclare : « Une histoire d’amour entre une jeune fille de 14 ans et un homme de 50 ans, ça peut arriver, pourquoi pas. Le problème, c’est le caractère systématique et pathologique de son attirance pour les adolescents. Et le mal qu’il fait. ».

Ce témoignage déclenche des réactions d’intellectuels ayant croisé l’écrivain. La bienveillance dont il a bénéficié dans les années 1980 « n’est en rien le reflet d’une société et des années », souligne le 1er janvier 2020 Sylvie Brunel, qui préparait dans les années 1980 l’agrégation de géographie. Dans une tribune au Monde, l’écrivaine fustige, « ceux qui réécrivent l’histoire » peu après la parution d’une réaction de Bernard Pivot où celui-ci s’expliquait sur le fait que Gabriel Matzneff eût été invité six fois dans son émission Apostrophes. « Laisser penser que les années 1980 étaient celles de l’acceptation de la pédophilie serait un mensonge. Les jeunes que nous étions alors ressentions ces écrits et ces paroles comme d’insupportables offenses », rappelle-t-elle. Bernard Pivot avait estimé quatre jours avant que « la littérature passait avant la morale » dans les années 1970 et 1980, alors que « la morale passe avant la littérature » aujourd’hui, pour conclure : « Moralement, c’est un progrès ». La vidéo de l’émission Apostrophes de 1990 est vue deux millions de fois sur Internet au début de l’année 2019. L’alibi des années 1970 et 1980, utilisé en 2001 avec succès par Daniel Cohn-Bendit, ne réussit plus à Bernard Pivot, la numérisation progressive des archives de la télévision et des grands journaux au xxie siècle ayant entre-temps permis au grand public des vérifications rapides amenant à relativiser cet argument.

Les minimisations des « amours adolescentes » de Gabriel Matzneff ne « prennent plus auprès d’un public qui fouille et déterre les textes, pour les amener sous la lumière crue », observe le quotidien 20 Minutes, pour qui la « popularisation du web et des réseaux sociaux » a contribué au « consensus autour de la question de la pédophilie ». Au lendemain des articles annonçant le témoignage de Vanessa Springora, le journal exhume un extrait d’Un galop d’enfer, journal de Gabriel Matzneff sur ses années 1977-1978, publié en 1985, dans lequel l’écrivain raconte qu’il lui arrivait d’avoir « jusqu’à quatre gamins — âgés de 8 à 14 ans — dans [s]on lit en même temps, et de [s]e livrer avec eux aux ébats les plus exquis, tandis qu’à la porte d’autres gosses, impatients de se joindre à [eux] ou de prendre la place de leurs camarades, font « toc-toc » ».

Le 3 janvier 2020, le parquet de Paris ouvre une enquête contre Gabriel Matzneff pour « viols commis sur mineur de 15 ans ». Le 8 janvier, L’Ange bleu, association de prévention contre la pédophilie, annonce l’attaquer en justice « pour provocation à commettre des atteintes sexuelles et des viols sur mineurs ainsi que pour apologie de crime ». Le même mois, quatre éditeurs, Gallimard, La Table ronde, Léo Scheer, puis Stock, annoncent qu’ils ne commercialiseront plus certains de ses livres, notamment les volumes de son journal intime (Carnets noirs) et Les Moins de seize ans.

Le 30 janvier 2020, Vanessa Springora déclare que son audition la veille dans cette affaire n’aura pour elle « qu’une portée symbolique », mais salue une enquête judiciaire qui constitue « un message fort pour les potentielles autres victimes » La veille, dans deux entretiens qu’il a accordés à BFM TV à condition que son visage ne fût pas filmé, Gabriel Matzneff a déclaré « regretter » ses pratiques pédophiles du passé, aux Philippines, en disant : « Un touriste, un étranger, ne doit pas se comporter comme ça »

 

Œuvres

Journaux intimes

Le titre originel de la série, jusqu’en 2009, était « Journal », aussi bien aux éditions de la Table ronde, de 1976 à 1991, qu’aux éditions Gallimard, de 1990 à 2007. Selon le catalogue général de la Bibliothèque nationale de France, à partir de 2009, avec la publication aux éditions Léo Scheer, un nouveau titre d’ensemble aurait été adopté : « Carnets noirs ».

 

« Carnets noirs

Cette camisole de flammes : 1953-1962, Éditions de la Table ronde, 1976, 262 p.

L’Archange aux pieds fourchus : 1963-1964, éditions de la Table ronde, 1982, 233 p.

Vénus et Junon : 1965-1969, éditions de la Table ronde, 1979, 307 p

Élie et Phaéton : 1970-1973, éditions de la Table ronde, 1991, 386 p.

La Passion Francesca : 1974-1976, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1998, 339 p.

 Un galop d’enfer : 1977-1978, éditions de la Table ronde, 1985, 294 p.

Les Soleils révolus : 1979-1982, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2001, 544 p. (

Mes amours décomposés : 1983-1984, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1990, 381 p.

Calamity Gab : janvier 1985 – avril 1986, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2004, 361 p.

La Prunelle de mes yeux : 1986-1987, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1993, 337 p.

Les Demoiselles du Taranne : journal 1988, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2007, 396 p.

Carnets noirs 2007-2008, Éditions Léo Scheer, 2009, 512 p.

 

Journal

Mais la musique soudain s’est tue : Journal 2009-2013, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2015, 528 p. ().

La Jeune Moabite : Journal 2013-2016, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2017, 702 p. (

L’Amante de l’Arsenal : Journal 2016-2018, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2019, 432 p. .

 Romans

Gabriel Matzneff est l’auteur de plusieurs romans ayant le même héros, Nil Kolytcheff. Ce sont : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perduHarrison PlazaMamma, li Turchi!Voici venir le fiancéLa Lettre au capitaine Brunner.

L’Archimandrite, éditions de la Table ronde, Paris, 1966, 222 p.  (réimpression 2005) (

Nous n’irons plus au Luxembourg, éditions de la Table ronde, Paris, 1972 (première édition), 245 p.

Isaïe réjouis-toi, éditions de la Table ronde, Paris, 1974, 251 p.

Ivre du vin perdu, éditions de la Table ronde, Paris, 1981, 323 p.

Harrison Plaza, éditions de la Table ronde, Paris, 1988, 235 p.

Les Lèvres menteuses, éditions de la Table ronde, Paris, 1992, 207 p. (Les Aventures de Nil Kolytcheff, éditions Jean-Claude Lattès, coll. « Les romanesques », Paris, 1994, 805 p. ) — Regroupe les romans : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perdu et Harrison Plaza

Mamma, li Turchi!, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 271 p.

Voici venir le fiancé, éditions de la Table ronde, Paris, 2006, 313 p. ()

Les Émiles de Gab la Rafale, roman électronique, Paris, Éditions Léo Scheer, 2010

La Lettre au capitaine Brunner, la Table Ronde, Paris, 2015, 208 p.

 Essais

Le Défi, éditions de la Table ronde, Paris, 1965. Nouvelle édition, revue et augmentée, éditions de la Table ronde, Paris, 1977, 207 p.

La Caracole, éditions de la Table ronde, Paris, 1969

Les Moins de seize ans, éditions Julliard, coll. « Idée fixe », Paris, 1974 (première édition), 125 p.

Les Passions schismatiques, éditions Stock, coll. « Le Monde ouvert », Paris, 1977, 160 p.

La Diététique de lord Byron, éditions de la Table ronde, Paris, 1984, 215 p.

Le Sabre de Didi : pamphlet, éditions de la Table ronde, Paris, 1986, 266 p. . — Édition revue et augmentée de La Caracole. — Recueil de textes de diverses provenances, parus entre 1963 et 1986

Le Taureau de Phalaris : dictionnaire philosophique, éditions de la Table ronde, Paris, 1987, 300 p.. Réédition en 1994 en coll. « La Petite Vermillon »

Maîtres et complices, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1994, 313 p. (. — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Le Dîner des mousquetaires, éditions de la Table ronde, Paris, 1995, 408 p. . — Recueil d’articles de diverses provenances, parus entre 1961 et 1993

De la rupture, éditions Payot & Rivages, coll. « Manuels Payot », Paris, 1997, 167 p. (

C’est la gloire, Pierre-François !, éditions de la Table ronde, Paris, 2002, 284 p. . — Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2001

Yogourt et yoga, éditions de la Table ronde, coll. « Vermillon », Paris, 2004, 267 p— Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2003

Vous avez dit métèque ?, éditions de la Table ronde, Paris, 2008, 415 p. . — Recueil de 107 chroniques publiées entre 1958 et 2007

La Séquence de l’énergumène, éditions Léo Sheer, 2012, 340 p.  – Chroniques sur les émissions de télévision des années 1960

Séraphin c’est la fin !, Paris, La Table Ronde, 2013, 266 p.  qui obtient le prix Renaudot de l’essai 2013

Un diable dans le bénitier, Éditions Stock, Paris, 2017, 380 p. (

 

Récits

Le Carnet arabe, éditions de la Table ronde, Paris, 1971, 231 p. . — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Comme le feu mêlé d’aromates : récit, éditions de la Table ronde, Paris, 1989, 176 p.

Boulevard Saint-Germain, éditions du Rocher, coll. « La fantaisie du voyageur », Monaco et Paris, 1998, 194 p.

Monsieur le comte monte en ballon, Paris, Éditions Léo Scheer, 2012, 72 p.

 

Poèmes

Le no 37 de la revue Recherches, alors dirigée par Félix Guattari, contient un poème de Gabriel Matzneff dans son dossier Fous d’enfance : qui a peur des pédophiles ? (autres contributeurs : Luc Rosenzweig, Gilbert Villerot, Jean-Luc Hennig, René Schérer, Bernard Faucon, Guy Hocquenghem…), Éditions Recherches, 1979.

Douze poèmes pour Francesca, éditions A. Eibel, coll. « Lettres » no 5, Lausanne, 1977, 41 p.

 Super Flumina Babylonis : poèmes, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 97 p.

 

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