ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE LA SAGESSE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 32

Dimanche 7 août 2022 : 19ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 7 août 2022 : 19ème dimanche du Temps Ordinaire

1ere-semaine-Avent-Veiller-et-prier

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse 18, 6-9

6 La nuit de la délivrance pascale
avait été connue d’avance par nos Pères ;
assurés des promesses auxquelles ils avaient cru,
ils étaient dans la joie.
7 Et ton peuple accueillit à la fois
le salut des justes
et la ruine de leurs ennemis.
8 En même temps que tu frappais nos adversaires,
tu nous appelais à la gloire.
9 Dans le secret de leurs maisons,
les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice,
et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine :
que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ;
et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères.

LA NUIT DE LA DELIVRANCE PASCALE
Le premier verset nous met tout de suite dans l’ambiance : l’auteur du Livre de la Sagesse se livre à une méditation sur « La nuit de la délivrance pascale », c’est-à-dire la nuit de la sortie du peuple d’Israël, fuyant l’Egypte, sous la conduite de Moïse. De siècle en siècle, et d’année en année, depuis cette fameuse nuit, le peuple d’Israël célèbre le repas pascal pour revivre ce mystère de la libération opérée par Dieu : « Ce fut là une nuit de veille pour le SEIGNEUR quand il les fit sortir du pays d’Egypte. Cette nuit-là appartient au SEIGNEUR, c’est une veille pour tous les fils d’Israël, d’âge en âge. » (Ex 12,42). Célébrer pour revivre, le mot n’est pas trop fort ; car, en Israël, le mot « célébrer » ne signifie pas seulement commémorer ; il s’agit de laisser Dieu agir à nouveau, de s’engager soi-même dans la grande aventure de la libération, dans la dynamique de Dieu, si l’on peut dire ; c’est ce que l’on appelle « faire mémoire » ; cela implique donc de se laisser transformer en profondeur. Nous sommes loin d’un simple rappel historique.
Cela est tellement vrai que, depuis des siècles, et encore aujourd’hui, lorsque le père de famille, au cours du repas pascal, initie son fils au sens de la fête, il ne lui dit pas : « Le SEIGNEUR a agi en faveur de nos pères », il lui dit : « Le SEIGNEUR a agi en ma faveur à ma sortie d’Egypte » (Ex 13,8). Et les commentaires des rabbins confirment : « En chaque génération, on doit se regarder soi-même comme sorti d’Egypte. » Cette célébration de la nuit pascale comporte donc toutes les dimensions de l’Alliance vécue par le peuple d’Israël depuis Moïse : l’action de grâce pour l’œuvre  de libération accomplie par Dieu et, réciproquement, l’engagement de fidélité aux commandements ; car on sait que libération, don de la Loi, et alliance, ne font qu’un seul et même événement. C’est le message même de Dieu à Moïse et, à travers lui, au peuple, au pied du Sinaï : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Egypte, comment je vous ai portés comme sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples – puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre – et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » (Ex 19,4-6).
Ces deux dimensions de la célébration pascale, action de grâce pour l’oeuvre de libération accomplie par Dieu et engagement de fidélité aux commandements se lisent à travers les quelques lignes du livre de la Sagesse qui nous sont proposées ici. Commençons par l’action de grâce : « La nuit de la délivrance pascale avait été connue d’avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie… et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères. » De quelles promesses parle-t-on ici ? Le mot « promesses », à lui seul, est intéressant : qui l’eût cru, qu’un dieu s’engagerait par serment envers un homme ou un peuple ? Là encore, pour que l’homme ose y croire, il a fallu une Révélation ! Et pourtant, le récit de la grande aventure des patriarches n’est qu’une succession de promesses : d’une descendance, d’un pays, enfin d’une vie heureuse dans ce pays.
FAIRE MEMOIRE, C’EST AUSSI PRATIQUER LA SOLIDARITE
Ici, arrêtons-nous aux seules promesses de la sortie d’Egypte ; par exemple, « Dieu dit à Abram : Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu’elle ne possédera pas. On en fera des esclaves, qu’on opprimera pendant quatre cents ans. Je serai juge aussi de la nation qu’ils serviront, ils sortiront alors avec de grands biens. » (Gn 15,13-14). La même promesse a été répétée à tous les patriarches, Abraham, Isaac, Jacob ; voici ce que Dieu dit à Jacob pour l’encourager à descendre en Egypte, au moment d’aller retrouver Joseph : « Je suis le Dieu de ton père. Ne crains pas de descendre en Egypte, car je ferai là-bas de toi une grande nation. Moi, je descendrai avec toi en Egypte et c’est moi aussi qui t’en ferai remonter. » (Gn 46,3-4). Bien sûr, évoquer la fuite d’Egypte et la protection de Dieu en faveur de son peuple, c’est aussi, inévitablement évoquer la déconfiture de leurs ennemis du moment, les Egyptiens : « Et ton peuple accueillit à la fois le salut des justes et la ruine de leurs ennemis. En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire. » Plus que du triomphalisme, c’est une leçon à méditer, que l’auteur de notre texte propose à ses contemporains, à savoir : en faisant le choix de l’oppression et de la violence, les Egyptiens ont provoqué eux-mêmes leur perte. Le peuple opprimé, lui, a bénéficié de la protection du Dieu qui vient au secours de toute faiblesse. Sous-entendu, à bon entendeur, salut ! La lumière que Dieu a fait briller sur nous au temps de notre oppression, il la fera tout aussi bien briller sur d’autres opprimés… C’est ainsi qu’on interprète la présence de la colonne de feu qui protégeait le peuple et le mettait à l’abri de ses poursuivants : « Tu a donné aux tiens une colonne flamboyante, guide pour un itinéraire inconnu et soleil inoffensif pour une glorieuse migration. Quant à ceux-là, ils méritaient d’être privés de lumière et emprisonnés par les ténèbres, pour avoir retenu captifs tes fils, par qui devait être donnée au monde la lumière incorruptible de la Loi. » (Sg 18,3-4).
Deuxième dimension de la célébration de la nuit pascale, l’engagement personnel et communautaire : « Dans le secret de leurs maisons, les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice, et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine : que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ; et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères. » En quelques lignes, notre auteur n’a pas pu tout dire ; mais il est très remarquable justement qu’il ait mis en parallèle la pratique du culte (« ils offraient un sacrifice ») et l’engagement de solidarité fraternelle :« les saints (entendez les fidèles), partageraient aussi bien le meilleur que le pire ». La Loi d’Israël, on le sait bien, a toujours lié la célébration des dons de Dieu et la solidarité du peuple de l’Alliance. Rien d’étonnant donc ; Jésus-Christ fera le même rapprochement : on sait bien que « faire mémoire de lui » c’est du même mouvement pratiquer l’Eucharistie et se mettre au service de nos frères, comme il l’a fait lui-même, la nuit de la délivrance pascale (c’est-à-dire le Jeudi Saint), en lavant les pieds de ses disciples.

PSAUME – 32 (33), 1.12, 18-19, 20.22

1 Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes,
hommes droits, à vous la louange !
12 Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu,
heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine !

18 Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous,
comme notre espoir est en toi.

HEUREUX LE PEUPLE DONT LE SEIGNEUR EST LE DIEU
« Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! »  : dès le premier verset, nous savons où nous sommes : au temple de Jérusalem, dans le cadre d’une liturgie d’action de grâce. Précisons tout de suite que ces titres «  hommes justes »… « hommes droits » ne dénotent pas une attitude d’orgueil ou de contentement de soi. La justice dans la Bible n’est pas une qualité morale ; elle est tout simplement l’attitude humble de celui qui entre dans le projet de Dieu ; on pourrait dire que le juste est celui qui est accordé à Dieu, au sens où un instrument de musique est bien accordé.
Ce projet de Dieu dont il est question ici, c’est l’Alliance : c’est-à-dire le choix que Dieu, dans sa liberté souveraine, a fait de ce peuple pour lui confier son mystère. Tout naturellement, on rend grâce pour cela : « Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu, heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine ! » Nous avons rencontré à plusieurs reprises déjà dans l’Ancien Testament l’expression de la fierté du peuple élu : non pas de l’orgueil, mais une fierté bien légitime, le sentiment de l’honneur que Dieu lui fait de le choisir pour une mission. A vrai dire, chacun de nous, aujourd’hui, peut éprouver cette même fierté d’avoir été intégré par le baptême au peuple envoyé en mission dans le monde.
Réellement, pour les hommes de la Bible, et pour nous aujourd’hui, la certitude de vivre dans l’Alliance de Dieu est une source de bonheur profond, ce que Jésus appelait plus tard « la joie que nul ne peut nous ravir ».
Le verset suivant dit autrement cette expérience de la foi : « Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Pour commencer, nous avons là une définition superbe de la « crainte de Dieu » au sens biblique : non pas de la peur, justement, mais une confiance sans faille ; la juxtaposition des deux parties du verset est très parlante : « Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». La première partie du verset « ceux qui le craignent » est expliquée par la seconde : ce sont ceux qui  « mettent leur espoir en son amour »… on est loin de la peur, c’est même tout le contraire ! Dans le psaume 102/103, nous avions rencontré une autre définition de la crainte de Dieu : c’est l’attitude d’un fils confiant qui répond à la tendresse de son père : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint ».  Et, de fait, toute la Bible, en même temps qu’elle nous révèle le dessein bienveillant de Dieu, nous enseigne peu à peu à convertir le sens du mot « crainte » : désormais pour les croyants la seule manière de respecter Dieu c’est de lui rendre son amour. La profession de foi juive le dit mieux que moi « Ecoute, Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN ; tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force » (Dt 6,4).
LE SEIGNEUR VEILLE SUR CEUX QUI METTENT LEUR ESPOIR EN SON AMOUR
Je reviens à ce fameux verset : « Le SEIGNEUR veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Le peuple élu parle ici de son expérience bien concrète de la sollicitude de Dieu. Car le SEIGNEUR a veillé sur eux comme un père sur ses fils, tout au long de la traversée du désert, après la libération d’Egypte. Jamais on n’aurait survécu à la traversée de la Mer si le SEIGNEUR ne s’en était mêlé, on n’aurait pas non plus survécu à l’épreuve de la vie au désert. Au buisson ardent, Dieu avait promis à Moïse d’accompagner son peuple dans sa marche vers la liberté et il a tenu sa promesse. Et, d’ailleurs, le mot hébreu employé ici est le fameux mot de quatre lettres YHWH que, par respect, les Juifs ne prononcent jamais, et qui signifie « Je suis, je serai avec vous, à chaque instant de votre histoire. »
Lorsque le Livre du Deutéronome évoque toute l’histoire d’Israël, au moment de la sortie d’Egypte et de la traversée du désert, il dit que le SEIGNEUR a veillé sur son peuple « comme sur la prunelle de son œil ». Ici, le psalmiste continue : « Pour les délivrer de la mort,1 les garder en vie aux jours de famine » ; c’est une allusion à tous les dangers encourus pendant cette longue histoire ; quant à l’expression « jours de famine », elle est certainement une allusion à la manne que Dieu a fait tomber à point nommé pendant l’Exode, quand la faim devenait menaçante…
Bien sûr, cette confiance sans faille n’est pas facile tous les jours ! Et, tout au long de son histoire, le peuple élu a oscillé entre deux attitudes : tantôt confiant, sûr de son Dieu, conscient que son bonheur était au bout de l’observance fidèle des commandements, parce que si Dieu a donné la Loi, c’est pour le bonheur de l’homme ; tantôt au contraire, le peuple était en révolte, attiré par des idoles : à quoi bon être fidèle à ce Dieu et à ses commandements ? C’est bien exigeant et au nom de quoi faudrait-il obéir ? Qui nous dit que c’est le bonheur assuré ? On veut être libres et faire tout ce qu’on veut… n’obéir qu’à soi-même.
Celui qui a composé ce psaume connaît les oscillations de son peuple, il l’invite à se retremper dans la certitude de la foi, seule susceptible de construire du bonheur durable ; et d’ailleurs, s’il a composé un psaume de vingt-deux versets (autant qu’il y a de lettres dans l’alphabet), c’est pour dire (plus modestement que ne le font les psaumes vraiment alphabétiques, peut-être, mais l’allusion est claire), que la loi est un trésor pour toute la vie, de A à Z.
On ne s’étonne évidemment pas que la fin de ce psaume soit une prière de confiance : « Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous… comme notre espoir est en toi » et on connaît bien le sens du subjonctif : ce n’est pas une incertitude : on sait bien que « Son amour est toujours sur nous ! » Mais c’est une invitation pour le croyant à s’offrir à cet amour. La dimension d’attente est très forte dans les derniers versets : « Nous attendons notre vie du SEIGNEUR : il est pour nous un appui, un bouclier. » Sous-entendu « et lui seul » : c’est-à-dire, résolument, nous ne mettrons notre confiance qu’en lui. C’est dans cette confiance que le peuple élu puise sa force : non, pas SA force mais celle que Dieu lui donne.
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Note
1 – Quand on affirme « il les délivre de la mort » on ne parle évidemment pas de la mort biologique individuelle : il n’est question ici que du peuple ; mais il faut savoir qu’à l’époque où ce psaume est composé, la mort individuelle n’est pas considérée comme un drame ; car ce qui compte, c’est la survie du peuple ; or on en est sûrs, Dieu fera survivre son peuple quoi qu’il arrive ; à tout moment, et particulièrement dans l’épreuve, le SEIGNEUR accompagne son peuple et « le délivre de la mort ».

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 11,1-2.8-19

Frères,
1 la foi est une façon de posséder ce que l’on espère,
un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas.
2 Et quand l’Écriture rend témoignage aux anciens,
c’est à cause de leur foi.

8 Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu :
il partit vers un pays
qu’il devait recevoir en héritage,
et il partit sans savoir où il allait.
9 Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré
dans la Terre promise, comme en terre étrangère ;
il vivait sous la tente,
ainsi qu’Isaac et Jacob,
héritiers de la même promesse,
10 car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations,
la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.
11 Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge,
fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance
parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses.
12 C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort,
a pu naître une descendance aussi nombreuse
que les étoiles du ciel
et que le sable au bord de la mer,
une multitude innombrable.
13 C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses,
qu’ils sont tous morts ;
mais ils l’avaient vue et saluée de loin,
affirmant que, sur la terre,
ils étaient des étrangers et des voyageurs.
14 Or, parler ainsi, c’est montrer clairement
qu’on est à la recherche d’une patrie.
15 S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée,
ils auraient eu la possibilité d’y revenir.
16 En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure,
celle des cieux.
Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu,
puisqu’il leur a préparé une ville.
17 Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve,
Abraham offrit Isaac en sacrifice.
Et il offrait le fils unique,
alors qu’il avait reçu les promesses
18 et entendu cette parole :
C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom.
19 Il pensait en effet
que Dieu est capable même de ressusciter les morts ;
c’est pourquoi son fils lui fut rendu :
il y a là une préfiguration.

GRACE A LEUR FOI, LE PROJET DE DIEU S’EST ACCOMPLI
« Grâce à la foi… » cette expression revient comme un refrain dans le chapitre 11 de la lettre aux Hébreux ; et l’auteur va jusqu’à dire que le temps lui manque pour énumérer tous les croyants de l’Ancien Testament, dont la foi a permis au projet de Dieu de s’accomplir.
Le texte qui nous est proposé ce dimanche n’a retenu qu’Abraham et Sara, car ils sont considérés comme le modèle par excellence. Tout a commencé pour eux avec le premier appel de Dieu (Gn 12) : « Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père, et va vers le pays que je te ferai voir ». Et Abraham « obéit », nous dit le texte ; au beau sens du mot « obéir » dans la Bible : non pas de la servilité, mais la libre soumission de celui qui accepte de faire confiance ; il sait que l’ordre donné par Dieu est donné pour son bonheur et sa libération, à lui, Abraham. Croire, c’est savoir que Dieu ne cherche que notre intérêt, notre bonheur.
« Abraham partit vers un pays qui devait lui être donné comme héritage » : croire, c’est savoir que Dieu donne, c’est vivre tout ce que nous possédons comme un cadeau de Dieu. « Il partit sans savoir où il allait » : si l’on savait où l’on va, il n’y aurait plus besoin de croire ! Croire, c’est accepter justement de faire confiance sans tout comprendre, sans tout savoir ; accepter que la route ne soit pas celle que nous avions prévue ou souhaitée ; accepter que Dieu la décide pour nous. « Que ta volonté se fasse et non la mienne » a dit bien plus tard Jésus, fils d’Abraham, qui s’est fait à son tour, obéissant, comme dit Saint Paul, jusqu’à la mort sur la croix (Phi 2).
« Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge avancé (90 ans), fut rendue capable d’avoir une descendance » : elle a bien un peu ri, vous vous souvenez, à cette annonce tellement invraisemblable, mais elle l’a acceptée comme une promesse ; et elle a fait confiance à cette promesse : elle a entendu la réponse du Seigneur à son rire « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? dit Dieu. A la date où je reviendrai vers toi, au temps du renouveau, Sara aura un fils » (Gn 18,14). Alors Sara a cessé de rire, elle s’est mise à croire et à espérer.
GRACE A LA FOI, CE QUI EST IMPOSSIBLE A VUES HUMAINES S’EST REALISE
Et ce qui était impossible à vues humaines s’est réalisé. « Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’avoir une descendance parce qu’elle avait pensé que Dieu serait fidèle à sa promesse ». Et il fallait la foi de ce couple pour que la promesse se réalise et que naisse la descendance « aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel et les grains de sable au bord de la mer ». Une autre femme, Marie, des siècles plus tard, entendit elle aussi l’annonce de la venue d’un enfant de la promesse et elle accepta de croire que « Rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1).
Grâce à la foi, Abraham traversa l’épreuve de l’étonnante demande de Dieu de lui offrir Isaac en sacrifice ; mais là encore, même s’il ne comprend pas, Abraham sait que l’ordre de Dieu lui est donné par amour pour lui, que l’ordre de Dieu est le chemin de la Promesse… La logique de la foi va jusque-là : à vues simplement humaines, la promesse d’une descendance et la demande du sacrifice d’Isaac sont totalement contradictoires ; mais la logique d’Abraham, le croyant, est tout autre ! Précisément, parce qu’il a reçu la promesse d’une descendance par Isaac, il peut aller jusqu’à le sacrifier. Dans sa foi, il sait que Dieu ne peut pas renier sa promesse ; à la question d’Isaac « Père, je vois bien le feu et les bûches… mais où est l’agneau pour l’holocauste ? » Abraham répond en toute assurance « Dieu y pourvoiera, mon fils ». Le chemin de la foi est obscur, mais il est sûr.
Il ne mentait pas non plus quand il a dit en chemin à ses serviteurs « Demeurez ici, vous, avec l’âne ; moi et Isaac, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous ». Il ne savait pas quelle leçon Dieu voulait lui donner sur l’interdiction des sacrifices humains, il ne connaissait pas l’issue de cette épreuve ; mais il faisait confiance. Des siècles plus tard, Jésus, le nouvel Isaac, a cru Dieu capable de le ressusciter des morts et il a été exaucé comme le dit aussi la lettre aux Hébreux.
Nous avons là une formidable leçon d’espoir ! En langage courant, on dit souvent « C’est la foi qui sauve » ; l’auteur de la lettre aux Hébreux nous dit « Vous ne croyez pas si bien dire : le projet de salut de Dieu s’accomplit par vous les croyants… Laissez-le faire, en vous et par vous, son œuvre  ».
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Complément
– En hébreu, le mot « croire » se dit « Aman » (d’où vient notre mot « Amen » d’ailleurs) ; ce mot implique la solidité, la fermeté ; croire, c’est « tenir fermement », faire confiance jusqu’au bout, même dans le doute, le découragement ou l’angoisse. En français, on dit « j’y crois dur comme fer »… en hébreu, on dit plutôt « j’y crois dur comme pierre ». C’est exactement ce que nous disons quand nous prononçons le mot « Amen ».

EVANGILE – selon Saint Luc 12, 32 – 48

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
32 « Sois sans crainte, petit troupeau :
votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume.
33 Vendez ce que vous possédez
et donnez-le en aumône.
Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas,
un trésor inépuisable dans les cieux,
là où le voleur n’approche pas,
où la mite ne détruit pas.
34 Car là où est votre trésor,
là aussi sera votre cœur.
35 Restez en tenue de service,
votre ceinture autour des reins,
et vos lampes allumées.
36 Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces,
pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.
37 Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée,
trouvera en train de veiller.
Amen, je vous le dis :
c’est lui qui, la ceinture autour des reins,
les fera prendre place à table
et passera pour les servir.
38 S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin
et qu’il les trouve ainsi,
heureux sont-ils !
39 Vous le savez bien :
si le maître de maison
avait su à quelle heure le voleur viendrait,
il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison.
40 Vous aussi, tenez-vous prêts :
c’est à l’heure où vous n’y penserez pas
que le Fils de l’homme viendra. »
41 Pierre dit alors :
« Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole,
ou bien pour tous ? »
42 Le Seigneur répondit :
« Que dire de l’intendant fidèle et sensé
à qui le maître confiera la charge de son personnel
pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ?
43 Heureux ce serviteur
que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi !
44 Vraiment, je vous le déclare :
il l’établira sur tous ses biens.
45 Mais si le serviteur se dit en lui-même :
‘Mon maître tarde à venir’,
et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes,
à manger, à boire et à s’enivrer,
46 alors quand le maître viendra,
le jour où son serviteur ne s’y attend pas
et à l’heure qu’il ne connaît pas,
il l’écartera
et lui fera partager le sort des infidèles.
47 Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître,
n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté,
recevra un grand nombre de coups.
48 Mais celui qui ne la connaissait pas,
et qui a mérité des coups pour sa conduite,
celui-là n’en recevra qu’un petit nombre.
À qui l’on a beaucoup donné,
on demandera beaucoup ;
à qui l’on a beaucoup confié,
on réclamera davantage. »

NOUS SOMMES LE PEUPLE DE L’ATTENTE
Ce texte commence par une parole d’espérance qui doit nous donner tous les courages : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » Traduisez : Ce Royaume, c’est certain, vous est acquis ; croyez-le même si les apparences sont contraires. C’est pour cela que nous pouvons affirmer tranquillement chaque dimanche : « Nous attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus Christ, notre Sauveur ». Ceux qui ont la chance d’être « pratiquants » connaissent cette joie de célébrer et de déchiffrer chaque dimanche le dessein libérateur de Dieu.
Mais Jésus ne s’arrête pas là, il décrit aussitôt les exigences qui en découlent pour nous. Car « A qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. » Dieu nous confie chaque jour l’avancement de son projet, il nous reste à nous hisser au niveau de la confiance qu’il nous fait.
Désormais, nous ne devrions donc avoir qu’une seule affaire en tête, la réalisation de la promesse de Dieu. Cela commence par se débarrasser de toute autre préoccupation : « Vendez ce que vous possédez, et donnez-le en aumône. Faites-vous une bourse qui ne s’use pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur ne s’approche pas, où la mite ne ronge pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur. » Ensuite Jésus détaille ce qu’il attend de nous ; il le fait de manière imagée, à l’aide de trois petites paraboles : la première est celle des serviteurs qui attendent leur maître ; la seconde, plus courte, compare son retour à la venue inattendue d’un voleur ; quant à la troisième, elle décrit l’arrivée du maître et le jugement qu’il porte sur ses serviteurs.
VOUS QUI ATTENDEZ ET QUI HATEZ LA VENUE DU JOUR DE DIEU
Le maître mot, ici, est celui de service : Dieu nous fait l’honneur de nous prendre à son service, de faire de nous ses collaborateurs. Plus tard, Saint Pierre qui a bien retenu le message de Jésus le dira aux Chrétiens de Turquie : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion » (2 P 3,9). Et Saint Pierre va jusqu’à nous dire : « Vous qui attendez et qui hâtez la venue du jour de Dieu (2 P 3,12) » (André Chouraqui traduisait même « Vous qui attendez et précipitez l’avènement du jour » de Dieu !) Il est de notre responsabilité de « précipiter » l’avènement du règne de Dieu ! La prière du Notre Père prend ici un relief singulier : « Que ton règne vienne ! » Il viendra d’autant plus vite que nous y croirons et nous y engagerons.
Arrivés là, il nous est bon de relire Saint Paul dans la lettre aux Thessaloniciens : « Vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour… Alors ne restons pas endormis… » (1 Thes 5,5). Dieu respecte trop la liberté des hommes pour les faire entrer de force dans son royaume, il ne le réalisera pas sans nous ; mais, pour notre plus grande fierté, il nous propose de prendre notre part à son projet de sauver l’humanité. D’où la grandeur de nos vies : il est en notre pouvoir de « hâter » le Jour de Dieu comme dit Pierre (2 P 3). Si bien que tout effort même modeste de notre part vers un peu plus d’amour et de paix contribue infiniment, peut-être, mais efficacement, à la venue de ce Jour. Mystérieusement, nous collaborons à la venue du Jour de Dieu. « Heureux serviteur, que son maître, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare : il lui confiera la charge de tous ses biens. »
Pour terminer, je voudrais revenir sur l’une des phrases de Jésus dans cet évangile : « Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun à son tour. » N’est-ce pas ce qui se passe déjà pour nous, chaque dimanche à la messe ? Le Seigneur nous invite à sa table et c’est lui qui nous nourrit. Ainsi nous refaisons nos forces pour continuer notre service.

ANCIEN TESTAMENT, BIBLE, LIVRE DE LA SAGESSE

Le Livre de la Sagesse

Le livre de la Sagesse :

un dynamisme secret anime l’histoire du monde

15-05-06 013

A l’issue d’une longue existence, certains hommes et certaines femmes sont devenues de vrais sages. Ils ont subi des épreuves, ont pu commettre des fautes, mais n’ont pas été détruits intérieurement. Tirant profit de leur expérience, ils savent discerner les vraies valeurs.
Assurées du chemin parcouru, ces personnes savent relire leur vie pour découvrir le sens des évènements qu’elles ont vécus. Capables de juger du bien et du mal, elles peuvent dénoncer les illusions dont elles ont eu elles-mêmes à se défaire.
Ces personnes seront des éducateurs capables de conduire les autres avec patience vers la plénitude qu’elles ont atteinte. Telle est l’attitude à laquelle parvient la spiritualité juive dans le livre de la Sagesse.

Sens du livre de la Sagesse

La question de la destinée humaine est au cœur du livre de la Sagesse : pour trouver le bonheur dès maintenant mais aussi dans l’au-delà, l’homme doit acquérir la Sagesse. De quelle Sagesse parle le texte ? Il ne s’agit pas de la simple capacité intellectuelle à discerner le bien et le mal car pour l’auteur, la Sagesse est avant tout un attribut divin. A de nombreuses reprises, il présente la Sagesse comme un être indépendant, doué d’une activité propre.
Pour découvrir la Sagesse, l’auteur invite à méditer sur le passé d’Israël (chapitres 16-19). Le livre de la Sagesse témoigne de la convergence entre le monde juif et le monde grec.
L’auteur compose directement en grec et utilise certains concepts véhiculés par cette langue. S’il utilise certaines sentences très proches de celles d’Héraclite ou Platon, il ne dépend pas de ces philosophes et sa pensée reste profondément juive. Par la mentalité générale qu’il traduit, le livre de la Sagesse se situe au seuil du Nouveau Testament. Aussi son influence sur les premiers auteurs chrétiens sera considérable.

 

Histoire de la rédaction du livre de la Sagesse

L’auteur du livre de la Sagesse est un Juif, attaché à l’histoire de son peuple et à sa foi. Il se présente comme étant le roi Salomon, ce qui est classique dans le domaine de la littérature de sagesse. En réalité, l’auteur écrit en grec et manie bien cette langue. Il a probablement vécu au sein la communauté juive installée en Égypte et dans la ville d’Alexandrie. On peut assez précisément dater la rédaction du livre. En effet, l’auteur connaît la traduction de la Septante et l’utilise lorsqu’il fait des citations bibliques. On se situe donc dans une date postérieure à -200. L’auteur ne semble pas connaître en revanche l’œuvre de Philon d’Alexandrie. On date généralement la Sagesse vers -50, ce qui en fait le livre le plus récent de l’Ancien Testament.

 

La littérature et le livre de la Sagesse :

la littérature relative au livre de la Sagesse

Cantique spirituels, « O Sagesse, ta parole », J. Racine, 1694
Quel charme vainqueur du monde
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme, qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l’œil qui la guide
Cherche l’oiseau dans les airs.

De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit,
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Acceptez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?
Le pain que je vous propose
Sert aux Anges d’Aliment :
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le Monde que vous suivez.
Je l’offre à qui veut me suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.
O Sagesse, ta parole
Fit éclore l’Univers,
Posa sur un double Pôle
La Terre au milieu des Mers.
Tu dis. Et les Cieux parurent,
Et tous les Astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les Siècles tu règnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?
Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel.
Et d’une mortelle Mère
Voulut naître homme, et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime
Dont il naissait la Victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.
L’âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau luit à tout moment.

Plan du livre de la Sagesse :

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  • Invitation à rechercher la Sagesse (1,1-15)
  • La destinée de l’homme (1-5)

o Résumé de la manière de penser des impies (1,16-2,20)

o Affirmation de l’erreur de ce raisonnement (2,21-24)

o Comparaison de la destinée des justes et des impies

– Les justes seront récompensés et les impies punis (3,1-12)

– Les apparences sont trompeuses (3,13-4,18)

– Il y aura un jugement dernier (4,19-5,23)

  • Origine et nature de la Sagesse (6-9)

o La Sagesse est nécessaire pour échapper au jugement, cela concerne en premier lieu les rois (6,1-11)

o Le roi sage domine éternellement, et la Sagesse n’est pas difficile à trouver si toutefois on la cherche (6,12-21)

o Description de la Sagesse par Salomon (6,22-25)

o Salomon prie pour obtenir la Sagesse (7,1-7)

o Résultat : Salomon tient la Sagesse en haute estime (7,8-14)

o Salomon va décrire la Sagesse grâce à l’inspiration divine (7,15-21)

o Description de la Sagesse (7,22-8,8)

o La Sagesse est nécessaire aux rois (8,9-16) et donc Salomon va la demander à Dieu(8,17-21)

o Prière pour demander la Sagesse (9,1-18)

  • La Sagesse dans l’histoire (10-19)

o Des origines à Moïse (10,1-14)

o La sortie d’Egypte et la marche dans le désert (10,15-11,4)

o Comparaison entre les Juifs et les Égyptiens (11,5-14). Dieu n’a pas été sévère avec les Égyptiens (11,15-20) car il est miséricordieux et tout-puissant (11,21-12,2)

o Même indulgence de Dieu envers les Cananéens (12,3-18)

o Il faudrait que l’homme comprenne cette modération (12,19-22)

o Mais comme les Égyptiens n’en tiennent aucun compte, le Seigneur doit intervenir avec plus de rigueur (12,23-27)

o Les Égyptiens sont coupables à cause de leur idolâtrie (13,1-15,19)

o Du coup, les animaux que les Égyptiens adoraient se sont retournés contre eux (16,1-14)

o Les éléments se déchaînent contre les Égyptiens alors qu’ils sauvent les Juifs (16,15-18,4)

o La mort des premiers nés d’Egypte (18,5-25)

o La mer engloutit les Égyptiens et sauve Israël (19,1-9)

o La fin de l’histoire (19,10-22)

https://www.aelf.org/bible/Sg/1

ANCIEN TESTAMENT, BIBLE, LIVRE DE L'ECCLESIASTE, LIVRE DE QOHELET

Le livre de l’Ecclésiaste

Le livre de l’Ecclésiaste :

de la perte des illusions à la foi en Dieu

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Il y a un temps pour toute chose, mais au final, l’action de l’homme débouchera sur le néant.

  • L’action: pourquoi faire ? Au final, on ne change rien à rien et le monde se répète sans qu’il y ait quoi que ce soit de vraiment nouveau !
  • La science ? Elle est si minime par rapport à l’essentiel dont nous ne connaissons à peu près rien!
  • La sagesse ? Elle ne nous livre que quelques bribes de connaissance sur lesquelles il ne vaut mieux pas trop s’appuyer pour faire la leçon !
  • Le plaisir ? A la fin, il se révèle toujours décevant.

Le monde tourne mal. Les puissants s’avèrent le plus souvent être des sots qui cherchent à écraser les autres avant que d’autres ne prennent leur place pour faire de même. L’injustice règne très largement. Les hommes et les femmes sont malheureux. Même s’ils ont accompli beaucoup de choses dans leur vie – de bien ou de mal – demain tout sera oublié.

Si nous restons en nous-mêmes, tout est condamné à l’échec et au désespoir. Mais si nous nous abandonnons à Dieu alors tout peut reprendre sa vraie signification.
En ce sens, ce texte difficile annonce l’irruption de l’Absolu comme un don totalement gratuit.

Sens du livre de l’Ecclésiaste

Qohelet est un livre unique dans la Bible, dont le ton est profondément original. Son but est d’explorer la condition humaine. »

Ses conclusions sont sans appel, centrées sur une formule qui est devenue proverbiale:

Vanité des vanités, tout est vanité!
Quel profit pour l’homme dans toute la peine dont il peine sous le soleil ?

Pour lui, la vie est sans consistance, comme de la fumée que l’on ne peut saisir et que le moindre souffle disperse :

  • L’homme est prisonnier d’un cycle d’éternels recommencements : il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! (Qo 1,9 Ce qui fut, cela sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil !10 Qu’il y ait quelque chose dont on dise : « Tiens, voilà du nouveau! », cela fut dans les siècles qui nous ont précédés.)
  • L’homme s’agite et souffre, sans connaître son avenir, toujours à la merci d’un aléa. (Qo 6,12 Et qui sait ce qui convient à l’homme pendant sa vie, tout au long des jours de la vie de vanité qu’il passe comme une ombre ? Qui annoncera à l’homme ce qui doit venir après lui sous le soleil ?)

o Contrairement à la littérature de Sagesse traditionnelle qui affirme que le bien sera récompensé sur cette terre, Qohelet ne se fait aucune illusion.

o Les méchants ne sont pas sanctionnés ni d’ailleurs les justes récompensés ! (Qo 8,14 Il y a une vanité qui se fait sur la terre : il y a des justes qui sont traités selon la conduite des méchants et des méchants qui sont traités selon la conduite des justes. Je dis que cela aussi est vanité).

Aucune accusation n’est portée contre cet état de fait. C’est l’homme qui est responsable, à cause de son désir insatiable, générateur d’angoisse et de frustration.

Histoire de la rédaction du livre de l’Ecclésiaste

L’auteur se nomme « Qohelet », un terme basé sur une racine hébraïque (qahal) qui signifie «rassemblement, assemblée». Le « Qohelet » est celui qui a une fonction (liturgique ou de prédication) lorsque l’assemblée se réunit. Le terme grec équivalent à l’hébreu qahal est « ekklèsia », futur nom de l’Eglise.

La traduction de Qohelet s’est donc faite naturellement en « Ecclésiaste ».

Attention à ne pas confondre l’Ecclésiaste avec l’Ecclésiastique, qui est l’autre nom du livre de Sirac le Sage.

L’auteur essaye de se faire passer pour le roi Salomon, mais en fait il écrit en pleine période hellénistique. Le texte hébreu est caractéristique d’une langue tardive, avec des termes empruntés à l’araméen et au persan. On y trouve aussi de nombreux contacts avec le monde grec. Le livre a du être rédigé au début du 3ème siècle avant Jésus-Christ.

Durant la période hellénistique, on assiste à une accumulation de richesse pour l’élite sociale, c’est-à-dire la noblesse païenne et la classe supérieure judéenne, même si le pouvoir politique est entre les mains des souverains grecs.
Le livre de Qohélet reflète un environnement économique qui est différent de l’économie agraire de subsistance de la Juda préexilique. L’économie est maintenant basée sur la maximisation du profit. Qohélet exprime le sentiment du milieu auquel il appartient, c’est-à-dire l’aristocratie de Jérusalem, une aristocratie qui connaît, sous les Ptolémés et sous les Séleucides, une exclusion politique. Le pessimisme de Qohélet reflète alors la frustration de l’aristocratie jérusalémite qui depuis 587 est évincée des décisions politiques.

 Deux conséquences importantes :

  • l’élite de Jérusalem va prendre une part active à l’économie de l’empire séleucide, et à défaut d’une occupation à responsabilité, à une autre époque Qohélet aurait été conseiller spécial du roi, Qohélet a le temps et l’argent pour philosopher en sceptique. Contrairement aux prophètes ou aux psaumes, Qohélet ne se scandalise pas qu’il y ait des riches et des pauvres, c’est la conception d’un monde stable (Qo 1 et 3), d’une société stratifiée (Qo 4-6 ; 4,1-7 : la pauvre ; 4,8-12 : le riche ; 4,13-16 : le roi ; 4,17-5,6 : Dieu).
  • Qohélet est un scribe qui enseigne à l’ombre du Temple de Jérusalem. Il est l’ancêtre lointain des Sadducéens qui ne croient pas en la résurrection des morts et qui refusent toute nouvelle révélation venant d’un sage ou d’un visionnaire et ne reconnaissent que la Tora. Il est le chaînon entre le parti sacerdotal de la période perse, l’obsession classificatrice de ceux qui aiment séparer les choses entre pur et impur : c’est le Lévitique, c’est le premier récit de la création (Gn 1,1-2,4a) qui est une création par séparation, et les Sadducéens de l’époque de Jésus.

L’art et le livre de l’Ecclésiaste

Les vanités

Une vanité est un tableau qui suggère que l’existence humaine est précaire et qu’il est vain de s’attacher aux biens terrestres (savoir, richesse, jeunesse, plaisir, beauté, amour, etc.). Le mot hébreu hevel, que l’on traduit par « vanité », veut signifier « buée, vapeur éphémère ».

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Vanité de Juriaen van Streeck (1632-1687), 1670

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Vanité de Pieter van Steenwijck

  

La littérature et le livre de l’Ecclésiaste : la littérature relative au livre de l’Ecclésiaste

 

Bossuet, Oraison funèbre d’Henriette-Anne d’Angleterre, 1670
Henriette-Anne d’Angleterre est morte subitement à l’âge de 26 ans. L’oraison funèbre de Bossuet traite des vanités de ce monde : « Ô vanité ! Ô néant ! Ô mortels ignorants de leurs destinées. »

Plan du livre de l’Ecclésiaste :

  • En-tête du livre (1,1-3)
  • L’éternel recommencement (1,4-11)
  • L’insatisfaction du roi Salomon (1,12-2,13)
  • La mort commune au sage et au sot (2,14-17)
  • L’homme dont la peine n’est pas récompensée (2,18-26)
  • Le temps qui s’impose (3,1-8)
  • Ce qui est bon pour l’homme (3,9-15)
  • L’absence de justice (3,16-22)
  • Les faibles opprimés, au point que la mort vaut mieux que la vie (4,1-3)
  • Jalousie et désir effréné (4,4-8)
  • La vie solitaire (4,9-12)
  • Perte des illusions concernant un changement de règne (4,13-16)
  • Au sujet de la pratique cultuelle (4,17-5,6)
  • L’État (5,7-8)
  • Les richesses (5,9-6,6)
  • Considérations variées (6,7-7,24)
  • Au sujet de la femme (7,25-29)
  • Autres maximes : profiter de la vie tant qu’il est temps (8,1-17)
  • Vanité de la sagesse et de la vertu (9,1-18)
  • Autres considérations (10,1-20)
  • Prudence et audace (11,1-10)
  • Penser à Dieu avant d’être mort (12,1-8)
  • Conclusion (12,9-14)
ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX COLOSSIENS, LIVRE DE QOHELET, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 89

Dimanche 31 juillet 2022 : 18ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 31 juillet 2022 :

18ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de Qohèlet 1,2 ;  2,21-23

1,2 Vanité des vanités, disait Qohèleth.
Vanité des vanités, tout est vanité !

2,21 Un homme s’est donné de la peine ;
il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi.
Et voilà qu’il doit laisser son bien
à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine.
Cela aussi n’est que vanité,
c’est un grand mal !
2,22 En effet, que reste-t-il à l’homme
de toute la peine et de tous les calculs
pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?
2,23 Tous ses jours sont autant de souffrances,
ses occupations sont autant de tourments :
même la nuit, son cœur n’a pas de repos.
Cela aussi n’est que vanité.

« VANITE DES VANITES, TOUT EST VANITE »
Quand nous lisons le livre de l’Ecclésiaste, nous courons toujours un risque, celui de nous tromper de registre. Car, quelles que soient les apparences, l’auteur, Qohéleth n’est pas un philosophe, c’est un prédicateur. Il est vrai que son livre est classé dans la catégorie des « livres de sagesse ». Mais, ne nous y trompons pas, les livres bibliques dits de sagesse ne sont pas des essais philosophiques à la manière des païens ou des agnostiques ; ce sont d’abord et avant tout des livres de croyants écrits par des croyants pour des croyants, des catéchismes en somme.
« Vanité des vanités, tout est vanité » : ce sont les premiers mots de notre texte d’aujourd’hui, mais aussi les premiers mots du livre de l’Ecclésiaste et aussi peut-être ce qui le résume le mieux. Le mot « vanité », ici, n’a pas de connotation morale ; une traduction plus littérale serait « Buée de buées » : quelque chose d’évanescent ; qui peut se vanter de retenir une buée entre ses doigts ? Une autre expression, à peu près synonyme, que l’auteur affectionne est « poursuite de vent ». Traduisez : tout sur terre, tout ce à quoi nous dédions nos pensées, nos rêves, nos forces, nos activités, notre temps, tout n’est qu’éphémère, provisoire, passager. Tout ? Oui, tout… ou presque. Tout, sauf une seule chose au monde. Laquelle ? L’auteur laisse planer le suspense très longtemps. A la fin de son livre, seulement à la fin, il dira quelle est la seule chose importante au monde : la recherche de Dieu, évidemment. Quand l’auteur dévoile enfin son secret, on comprend alors qu’il ne nous a pas délivré une méditation philosophique désabusée, mais en réalité une prédication musclée dite à mots couverts.
En attendant, il décrit de mille et une manières les multiples activités des hommes, comme autant d’efforts en fin de compte inutiles, poursuite de vent, efforts dérisoires pour retenir des buées entre nos doigts. Pour appuyer son propos, il a choisi de faire parler l’un des grands de ce monde, le roi Salomon en personne ; probablement parce qu’il lui paraît bien représentatif : homme de désir, homme de pouvoir, homme couronné de gloire, mais d’une gloire sans lendemain. Car la vie de Salomon a connu plusieurs périodes très différentes : avant son accession au trône, nous ne savons rien de lui sinon son féroce appétit pour arriver au pouvoir. Une fois roi, il fut dans un premier temps admirable de sagesse et d’humilité ; en revanche, à la fin de sa vie, il tomba dans de grandes erreurs : l’idolâtrie et le goût de la richesse reprirent le dessus.
Notre auteur, Qohéleth trouve évidemment ici grande matière à méditation et, dans son livre, il fait parler Salomon comme s’il faisait le bilan de son règne. Règne de puissance et de richesse (Jésus peut parler de lui en disant « Salomon dans toute sa gloire ») : sa sagesse et ses grands travaux ont subjugué les puissants et les sages de son temps ; il a profité de tous les plaisirs de la vie ; mais chacun sait aussi l’échec final de son règne : Roboam, son fils, s’avère incapable de mener une sage politique, le royaume se déchire, pire, l’idolâtrie reprend le dessus.
LA CONCLUSION DE QOHELETH
En peu d’années, la gloire de Salomon a disparu et notre auteur peut écrire en pensant à lui : « Un homme s’est donné de la peine ; il était avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine… Que reste-t-il ??? »
Et c’est le grand roi Salomon qui parle ! Celui que beaucoup ont envié. Finalement, insinue Qohéleth, il n’y avait pas de quoi ; il met dans la bouche de Salomon un terrible aveu d’échec : « Moi, je déteste tout le travail que j’ai fait sous le soleil et que j’abandonnerai à l’homme qui me succédera. Qui sait s’il sera sage ou insensé ? » (Qo 2,18-19). Lorsque Qohéleth médite ainsi sur l’histoire de Salomon, il sait trop bien qu’effectivement, Roboam, le fils de Salomon, et son successeur sur le trône de Jérusalem, manqua terriblement de sagesse. Et c’est de là que vint le schisme qui devait diviser à tout jamais le royaume de David.
C’est à la lumière de cette expérience que Qohéleth regarde la vie sur cette terre : « Tout n’est que vanité ». Plusieurs psaumes disaient d’ailleurs des choses semblables : « L’homme, ses jours sont comme l’herbe, il fleurit comme la fleur des champs : que le vent passe, elle n’est plus, et la place où elle était l’a oubliée. » (Ps 103,15-16). Devant cet apparent pessimisme, on peut se demander, et on ne serait pas les premiers, pourquoi Qohéleth a été retenu dans le canon des Ecritures ?
La réponse, c’est que, en réalité, il y a, sous cette apparente désespérance, un véritable langage de foi que l’on peut résumer ainsi : Dieu est notre Créateur, lui seul connaît tous les mystères ; toute recherche de bonheur en dehors de Lui est vaine ; lui seul détient les clés de la vraie sagesse et, en définitive, même si nous ne comprenons pas les mystères de l’existence, nous savons que tout est don de Dieu. A travers le pessimisme apparent de Qohéleth, apparaissent donc des rais de lumière : la foi en Dieu est sous-jacente, l’horizon n’est pas bouché. Et la seule vraie valeur au monde, celle qui ne décevra pas, c’est la foi, justement, ou la Sagesse, qui est abandon dans les mains de Dieu : « Les justes, les sages et leurs travaux sont dans les mains de Dieu. » (Qo 9,1). « Dieu donne à l’homme qui lui plaît sagesse, science et joie. » (Qo 2,26). Et, bien sûr, la morale de l’histoire, c’est qu’il faut pratiquer les commandements de Dieu, c’est le seul chemin du bonheur : « Celui qui observe le commandement ne connaîtra rien de mauvais. » (Qo 8,5).
Pour finir, le fin mot de la sagesse, la vraie, celle que Dieu seul peut donner, c’est l’humilité : celle qui consiste à vivre tout simplement notre vie, telle qu’elle est, toute petite en définitive, comme un cadeau de Dieu : « Tout homme qui mange et boit et goûte au bonheur en tout son travail, c’est là un don de Dieu. » (Qo 3,13). Au fond, en se mettant à la place de Salomon, supposé faire le bilan de sa vie, c’est Qohéleth lui-même qui va jusqu’au bout de la Sagesse, là où Salomon aurait dû aller.

PSAUME – 89 (90),3-4.5-6.12-13.14-17

3 Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : retournez, fils d’Adam !
4 A tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

5 Tu les a balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante,
6 elle fleurit le matin, elle change,
le soir, elle est fanée et se desséchée.

12 Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs  pénètrent la sagesse.
13 Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14 Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
17 Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

APPRENDS-NOUS LA VRAIE MESURE DE NOS JOURS
Nous sommes très probablement dans le cadre d’une cérémonie de demande de pardon au Temple de Jérusalem, après l’Exil à Babylone : la prière « Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs » est une formule typique d’une liturgie pénitentielle. D’ailleurs la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », dit littéralement, en hébreu, « jusques à quand ? », sous-entendu « Hâte-toi de nous sauver de cette condition d’hommes pécheurs qui nous colle à la peau ».
Ce psaume est donc une prière pour demander la conversion : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos cœurs  pénètrent la sagesse »… La conversion, ce serait de vivre selon la sagesse de Dieu, de connaître enfin « la vraie mesure de nos jours » ; ce n’est pas un hasard si ce psaume nous est offert en écho à la première lecture de ce dimanche  : elle est un passage du livre de Qohéleth (l’Ecclésiaste) qui est une méditation sur la véritable sagesse et voici que le psaume vient nous donner une définition superbe de la sagesse : la vraie mesure de nos jours ; c’est-à-dire une saine lucidité sur notre condition d’hommes éphémères. Nés sans savoir pourquoi, et destinés à mourir sans pouvoir même le prévoir ; c’est bien notre destin et c’est le sens des premiers versets que nous avons lus : « Tu fais retourner l’homme à la poussière ; tu as dit : retournez, fils d’Adam ! » (sous-entendu « retournez à la terre dont je vous ai tirés »).
Mais cette lucidité n’a rien de triste, au contraire, elle est sereine, car notre petitesse s’appuie sur la grandeur, la stabilité de Dieu : « A tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit. » Sa grandeur est notre meilleure garantie, puisqu’il ne nous veut que du bien.
C’est quand nous perdons cette lucidité sur « la vraie mesure de nos jours », c’est-à-dire sur notre petitesse que les malheurs commencent. C’est bien la leçon des chapitres 2 et 3 de la Genèse qui racontent l’erreur d’Adam. Précisons tout de suite que Adam n’est qu’un personnage fictif dont le comportement est considéré comme le modèle de ce qu’il ne faut pas faire. Quand on dit « Adam a fait ceci ou cela » il faut donc toujours avoir cela à l’esprit : il ne s’agit pas d’un premier homme hypothétique mais d’un type de comportement.
Ici, la juxtaposition de ce psaume avec la première lecture tirée du livre de Qohéleth est très suggestive ; vous vous souvenez que l’auteur faisait parler Salomon ; or celui-ci, au cours de son long règne, a traversé deux périodes : une bonne, pour commencer, qu’on pourrait appeler sa « période sage » ; mais avec les années, il s’est laissé prendre par le goût du luxe, du pouvoir, des femmes et celles-ci l’ont fait tomber dans l’idolâtrie. Dans cette seconde partie de son règne, on peut dire qu’il s’est comporté à la manière d’Adam, c’est-à-dire l’homme qui s’écarte de la sagesse de Dieu.
ACQUERIR UNE LUCIDITE SEREINE
Ce psaume demande en quelque sorte que nous sachions retrouver la sagesse et l’humilité du jeune Salomon. Le livre de la Sagesse nous rapporte cette prière du début de son règne : « Dieu des pères et Seigneur de miséricorde, toi qui, par ta parole, as fait les univers, toi qui, par ta Sagesse, as formé l’homme afin qu’il domine sur les créatures appelées par toi à l’existence, pour qu’il gouverne le monde avec piété et justice et rende ses jugements avec droiture d’âme, donne-moi la Sagesse qui partage ton trône et ne m’exclus pas du nombre de tes enfants. Vois, je suis ton serviteur et le fils de ta servante, un homme faible et dont la vie est brève, bien démuni dans l’intelligence du droit et des lois. Du reste, quelqu’un fût-il parfait parmi les fils des hommes, sans la Sagesse qui vient de toi, il sera compté pour rien. » (Sg 9,1-6).
Voilà quelqu’un qui connaissait la vraie mesure de ses jours ! Et c’était le secret de son bonheur. La vraie sagesse, c’est d’être à notre place, toute petite devant Dieu ; face à lui, nous, nous ne sommes rien… rien qu’un peu de poussière dans sa main. Et c’est quand l’homme se reconnaît pour ce qu’il est, qu’il peut être heureux, qu’il peut être rassasié de l’amour de Dieu chaque matin, qu’il peut passer sa vie dans la joie et les chants. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » Car, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l’homme n’est jamais humiliante puisqu’on est dans la main de Dieu : c’est une petitesse confiante, filiale. Tellement filiale et sûre de l’amour du Père qu’on peut lui demander en toute confiance : « Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu » (v. 17).
Le psalmiste qui a composé cette prière au retour de l’Exil a dédié son psaume à Moïse. Si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez que le verset 1 précise : « Prière de Moïse, l’homme de Dieu ». Effectivement, on imagine bien que Moïse a eu de nombreuses occasions de méditer sur le manque de sagesse de ce peuple qu’il conduisait sur la route du Sinaï. Un jour, découragé, il a dit « Depuis le jour où vous êtes sortis d’Egypte, jusqu’à votre arrivée ici (c’est-à-dire aux portes de la Terre Promise), vous n’avez pas cessé d’être en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9,7). Et on sait bien que le récit de la faute d’Adam au Paradis terrestre s’est justement inspiré de l’expérience du désert et de la tentation toujours renaissante d’oublier la grandeur de Dieu et la vraie mesure de notre petitesse.
La dernière phrase du psaume est superbe « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains » : elle dit bien l’œuvre  commune de Dieu et de l’homme : l’homme agit véritablement, il œuvre  dans la création, et c’est Dieu qui donne à l’œuvre  humaine sa solidité, son efficacité.

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Colossiens 3,1-5.9-11

Frères,
1 si donc vous êtes ressuscités avec le Christ,
recherchez les réalités d’en haut :
c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu.
2 Pensez aux réalités d’en haut,
non à celles de la terre.
3 En effet, vous êtes passés par la mort,
et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu.
4 Quand paraîtra le Christ, votre vie,
alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.
5 Faites donc mourir en vous
ce qui n’appartient qu’à la terre :
débauche, impureté, passion, désir mauvais,
et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie.
9 Plus de mensonge entre vous :
vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien qui était en vous
et de ses façons d’agir,
10 et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau
qui, pour se conformer à l’image de son Créateur,
se renouvelle sans cesse en vue de la pleine connaissance.
11 Ainsi, il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis,
il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre ;
mais il y a le Christ :
il est tout, et en tous.

LA VIE NOUVELLE DES BAPTISES
Première remarque : Paul fait une distinction entre ce qu’il appelle « les réalités d’en haut » et « celles de la terre ». Il ne s’agit pas de choses d’en-haut ou d’en-bas, il veut dire par là qu’il y a deux manières de vivre : il y a les comportements inspirés par l’Esprit Saint et ceux qui ne sont pas inspirés par lui. Ce qu’il appelle les « réalités d’en-haut », c’est la bienveillance, l’humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel… Tout cela c’est la manière de vivre selon l’Esprit ; c’est ou ce devrait toujours être le comportement des baptisés. Ce qu’il appelle les réalités terrestres, c’est la débauche, l’impureté, la passion, la cupidité, la convoitise… Evidemment, toutes ces manières-là ne sont pas inspirées par l’Esprit Saint.
Deuxième remarque : lorsqu’il nous dit « vous êtes ressuscités », c’est de notre baptême qu’il parle. C’est pour cela qu’il fait un lien précis entre notre baptême et notre manière de vivre : « Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d’en haut ».
Troisième remarque : il parle au présent pour dire « vous êtes ressuscités » ; trois lignes plus bas, en revanche, il dira « vous êtes morts »… Nous nous sentons bien vivants, pourtant, c’est-à-dire pas encore morts… et encore moins ressuscités ! Il faut donc croire que les mots n’ont pas le même sens pour lui que pour nous ! Et là, nous reconnaissons bien la théologie de Paul. Car, pour lui, depuis la Résurrection du Christ, plus rien n’est comme avant.
Etre des ressuscités, c’est précisément être nés à une nouvelle manière de vivre, une vie selon l’Esprit, ce qu’il appelle les réalités d’en-haut. Un « Chrétien », normalement, c’est quelqu’un qui est transformé, et qui vit à la manière du Christ : il l’appelle un « homme nouveau ». En nous voyant vivre et en voyant vivre nos communautés, on devrait pouvoir dire : il y a un avant et un après le Baptême. Notre vie quotidienne n’est pas changée, mais depuis la Résurrection du Christ et notre baptême, il y a une manière nouvelle de vivre notre réalité quotidienne : un comportement à la manière du Christ.
Pour autant, on est bien loin d’un mépris de ce que nous, nous appelons les choses de la terre ; au contraire, Paul dit à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père. » Pour le dire autrement, Dieu nous a confié les réalités de notre vie quotidienne, ce n’est pas pour que nous les méprisions !
Encore une fois, il ne s’agit pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire. C’est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s’agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Et ce Royaume, quel est-il ?
LE ROYAUME OU TOUS LES HOMMES SONT FRERES
Il est ce lieu où tous les hommes sont frères ; comme disait Paul dans la lettre aux Galates : « En Jésus Christ, vous êtes tous fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni Juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Ga 3,26-28).
Nous venons d’entendre des termes presque identiques dans la lettre aux Colossiens (notre lecture de ce dimanche) : « Il n’y a plus de Grec et de Juif, d’Israélite et de païen, il n’y a pas de barbare, de sauvage, d’esclave, d’homme libre, il n’y a que le Christ : en tous, il est tout. »
Si Paul a senti la nécessité de reproduire presque à l’identique un passage entier de la lettre aux Galates c’est que la communauté de Colosses avait probablement encore les mêmes problèmes que les Galates. Or ces problèmes des Galates, nous les connaissons bien : en particulier, il y a la grande question qui a empoisonné les premières communautés chrétiennes : lorsque des non-Juifs ont voulu devenir chrétiens, Paul, qui était pourtant d’origine juive, n’a pas jugé utile de leur imposer les coutumes juives, coutumes alimentaires, coutumes de purification et surtout la circoncision. Chez les Galates, comme plus tard, chez les Colossiens, il y avait donc dans les communautés chrétiennes, des baptisés circoncis et d’autres qui ne l’étaient pas. Or des prédicateurs, Juifs d’origine, eux aussi, sont venus et ont soutenu publiquement la thèse contraire : quand des non-Juifs deviennent chrétiens, il ne suffit pas de les baptiser, il faut d’abord en faire des Juifs par la circoncision.
La réponse de Paul aux Galates, la réponse de l’auteur de la lettre aux Colossiens sont identiques : le baptême fait de vous des frères, aucune des distinctions précédentes entre vous ne compte plus ; entre Chrétiens, tout ostracisme est déplacé, j’aurais dû dire dépassé. Traduisez « Vous êtes tous des baptisés » ; vous êtes des fidèles du Christ, c’est cela seul qui compte. Voilà votre dignité : même s’il subsiste dans la société civile des différences de rôle entre hommes et femmes, même si dans l’Eglise les mêmes responsabilités ne vous sont pas confiées, au regard de la foi, vous êtes avant tout des baptisés. « Il n’y a plus ni esclave ni homme libre » : là encore, cela ne veut pas dire que Paul préconise la révolution ; mais quel que soit le rang social (ou ecclésial) des uns et des autres, vous aurez pour tous la même considération car tous vous êtes des baptisés. Vous ne regarderez pas avec moins de respect et de déférence celui qui vous paraît moins haut placé sur l’échelle sociale; Il me semble que la recommandation vaut bien encore pour nous aujourd’hui !
———————-
Complément
– Certains exégètes pensent que cette lettre dite de Paul aux Colossiens n’est peut-être pas de Paul ; lequel n’est d’ailleurs jamais allé à Colosses : c’est Epaphras, un disciple de Paul qui a fondé cette communauté. Selon un procédé tout-à-fait admis et courant au premier siècle (et qu’on appelle la pseudépigraphie), on suppose (mais ce n’est qu’une hypothèse) qu’un disciple de Paul très proche de sa pensée se serait adressé aux Colossiens sous le couvert de l’autorité de l’apôtre parce que l’heure était grave. Si l’hypothèse est la bonne, on ne s’étonne pas de retrouver dans cet écrit des phrases textuellement empruntées à Paul et d’autres qui montrent comment la méditation théologique continuait à se développer dans les communautés chrétiennes : Jésus avait bien dit : « L’Esprit vous mènera vers la vérité tout entière. » Et, au cours des dimanches précédents, nous avons eu déjà l’occasion de signaler des développements théologiques que l’on ne retrouve pas encore dans les œuvres  de Paul lui-même.

EVANGILE – selon Saint Luc 12,13-21

En ce temps-là,
13 du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus :
« Maître, dis à mon frère
de partager avec moi notre héritage. »
14 Jésus lui répondit :
« Homme, qui donc m’a établi
pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »
15 Puis, s’adressant à tous :
« Gardez-vous bien de toute avidité,
car la vie de quelqu’un,
même dans l’abondance,
ne dépend pas de ce qu’il possède. »
16 Et il leur dit cette parabole :
« Il y avait un homme riche,
dont le domaine avait bien rapporté.
17 Il se demandait :
‘Que vais-je faire ?
Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’
18 Puis il se dit :
‘Voici ce que je vais faire :
je vais démolir mes greniers,
j’en construirai de plus grands
et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens.
19 Alors je me dirai à moi-même :
Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition,
pour de nombreuses années.
Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
20 Mais Dieu lui dit :
‘Tu es fou :
cette nuit même, on va te redemander ta vie.
Et ce que tu auras accumulé,
qui l’aura ?’
21 Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même,
au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

QUEL USAGE FAIRE DE  LA RICHESSE ?
La réponse de Jésus nous surprend, tellement elle paraît abrupte : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? », sous-entendu je ne suis pas venu pour cela, ce n’est pas ma mission.1 Il est venu pour annoncer la vie, la vraie, et non pas pour parler d’argent ! La parabole qui suit va expliciter son idée. Car, comme tout bon pédagogue, Jésus rebondit aussitôt sur l’incident pour dégager une leçon.
La parabole en question est l’histoire tout à fait plausible d’un homme qui réussit en affaires et qui calcule les meilleurs moyens de profiter de sa réussite ; il commence par mettre en sécurité ce qu’il a acquis pour se donner désormais du bon temps : « Je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. » Pauvre homme (tout riche qu’il se croit), il n’a oublié qu’une chose, c’est que son existence ne dépend pas de lui ! Il meurt la nuit suivante !
Tout est là, peut-être : il se croit riche ; mais la vraie richesse n’est pas ce qu’il croit. Cet enseignement de Jésus est limpide si on le replace dans son contexte. En introduction, Jésus affirme : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. » Et en conclusion, mais cela ne fait malheureusement pas partie de notre lecture de ce dimanche, Jésus tire la leçon :  « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez, car la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement. » (Lc 12,22-23).
Mais, tout compte fait, cet enseignement de Jésus n’est pas nouveau : il reprend des thèmes bien connus de l’Ancien Testament. Par exemple, Ben Sira, déjà, le disait fort bien : « Tel est riche à force d’attention et d’économie, mais voici quel sera son salaire : Quand il se dit : J’ai trouvé le repos, maintenant je vais manger de mes propres biens, il ne sait pas combien de temps s’écoulera, puis il laissera ses biens à d’autres, et il mourra. » (Si 11,18-19). Et nous avons lu sur le même thème les appels à la lucidité de Qohéleth dans la première lecture de ce dimanche : « Que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? » (Qo 2,22). A plusieurs reprises, Qohéleth a repris ce sujet ; par exemple : « Il y a un mal affligeant que j’ai vu sous le soleil : la richesse conservée par son propriétaire pour son malheur… Comme il est sorti du sein de sa mère, nu, il s’en retournera comme il était venu : il n’a rien retiré de son travail qu’il puisse emporter avec lui. Et cela aussi est un mal affligeant qu’il s’en aille ainsi qu’il était venu : quel profit pour lui d’avoir travaillé pour du vent ? » (Qo 5,9… 15). Et le livre de Job répète en écho : « Nu, je suis sorti du ventre de ma mère, et nu j’y retournerai. » (Jb 1,21). Et vous savez qu’aujourd’hui encore, cette phrase est répétée en Israël à chaque enterrement.
AU BENEFICE DU ROYAUME DE DIEU
Toutes ces phrases sonnent comme des avertissements, des rappels de la réalité de notre vie éphémère. Sur ce sujet, le prophète Isaïe était plein de véhémence lorsqu’il reprochait au peuple de Jérusalem de s’étourdir dans le plaisir sous prétexte que la vie est courte pour ne pas écouter l’appel de Dieu à la conversion : « On tue les boeufs, on égorge les moutons, on mange de la viande, on boit du vin, on mange, on boit… car demain nous mourrons. » (Is 22,13).
Jésus qualifie cette conduite d’insensée : dans la parabole, Dieu dit à l’homme qui fait des plans sur sa richesse : « Tu es fou ! Cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ? » Nous voilà donc invités à la lucidité. Mais si nous voyons bien ce qu’il y a d’insensé à croire maîtriser entièrement notre avenir par nos propres moyens, nous ne voyons pas très bien quelle serait la vraie sagesse ? Alors relisons la conclusion de la parabole : « Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. » Ici, Jésus nous indique la bonne attitude : chercher à « être riche en vue de Dieu ».
On retrouve ici un enseignement habituel de Jésus sur l’unique trésor que nous devons rechercher, celui qui est dans les cieux. Car « En vue de Dieu » pourrait aussi être traduit « vers Dieu » ou « selon les vues de Dieu » ou même « au bénéfice du Royaume de Dieu ». Cela suppose au moins deux choses : premièrement, ne jamais oublier que les richesses viennent de lui ; deuxièmement, se rappeler en toutes circonstances que les richesses continuent à appartenir à Dieu et qu’il nous en confie la gestion pour que nous les fassions fructifier au profit de tous ses enfants.
Nous avons donc ici de la part de Jésus non pas une leçon de philosophie sur les richesses de ce monde, mais une prédication sur l’urgence de mettre toutes nos richesses de toute sorte au service du royaume de Dieu.
Oui, la vie est courte, comme le pensaient les contemporains d’Isaïe, mais justement, dépêchons-nous de la mettre à profit ! Si la nouvelle de l’évangile est bonne, alors il y a urgence. Voilà qui explique pourquoi Jésus a répondu un peu vivement au quémandeur d’héritage avec lequel a commencé notre lecture de ce dimanche. Cet homme-là se trompait vraiment de priorité.
Une question pour finir : Tout compte fait, l’héritage qui devrait nous paraître le plus précieux, ne serait-ce pas la foi reçue de nos pères ?
——————-
Note
1 – Quand Jésus répond de cette manière (abrupte), que ce soit à sa mère (Jn 2,4 : Cana) ou à Pierre (Mt 16,23 : Césarée), c’est toujours parce que sa mission est en jeu.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX COLOSSIENS, LIVRE DE LA GENESE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 137

Dimanche 24 juillet 2022 : 17ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 24 juillet 2022 :

17ème dimanche du Temps Ordinaire

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Les commentaires de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de la Genèse 18, 20-32

En ces jours-là,
les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome.
20 Alors le SEIGNEUR dit :
« Comme elle est grande,
la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe !
Et leur faute, comme elle est lourde !
21 Je veux descendre pour voir
si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi.
Si c’est faux, je le reconnaîtrai. »
22 Les hommes se dirigèrent vers Sodome,
tandis qu’Abraham demeurait devant le SEIGNEUR.
23 Abraham s’approcha et dit :
« Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ?
24 Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville.
Vas-tu vraiment les faire périr ?
Ne pardonneras-tu pas à toute la ville
à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ?
25 Loin de toi de faire une chose pareille !
Faire mourir le juste avec le coupable,
traiter le juste de la même manière que le coupable,
loin de toi d’agir ainsi !
Celui qui juge toute la terre
n’agirait-il pas selon le droit ? »
26 Le SEIGNEUR déclara :
« Si je trouve cinquante justes dans Sodome,
à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. »
27 Abraham répondit :
« J’ose encore parler à mon Seigneur,
moi qui suis poussière et cendre.
28 Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq :
pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? »
Il déclara :
« Non, je ne la détruirai pas,
si j’en trouve quarante-cinq. »
29 Abraham insista :
« Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? »
Le SEIGNEUR déclara :
« Pour quarante,
je ne le ferai pas. »
30 Abraham dit :
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère,
si j’ose parler encore.
Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? »
Il déclara :
« Si j’en trouve trente,
je ne le ferai pas. »
31 Abraham dit alors :
« J’ose encore parler à mon Seigneur.
Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? »
Il déclara :
« Pour vingt,
je ne détruirai pas. »
32 Il dit :
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère :
je ne parlerai plus qu’une fois.
Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? »
Et le SEIGNEUR déclara :
« Pour dix, je ne détruirai pas. »

LE PLUS BEAU MARCHANDAGE DE L’HISTOIRE
Ce texte marque un grand pas en avant dans l’idée que les hommes se font de leur relation à Dieu : c’est la première fois que l’on ose imaginer qu’un homme puisse intervenir dans les projets de Dieu. Malheureusement, la lecture liturgique ne nous fait pas entendre les versets précédents, là où l’on voit Dieu, parlant tout seul, se dire à lui-même : « Maintenant que j’ai fait alliance avec Abraham, il est mon ami, je ne vais pas lui cacher mes projets. » Manière de nous dire que Dieu prend très au sérieux cette alliance ! Voici ce passage : « Les hommes se levèrent de là et portèrent leur regard sur Sodome ; Abraham marchait avec eux pour prendre congé. Le SEIGNEUR dit : Vais-je cacher à Abraham ce que je fais ? Abraham doit devenir une nation grande et puissante en qui seront bénies toutes les nations de la terre, car j’ai voulu le connaître… » Et c’est là que commence ce que l’on pourrait appeler « le plus beau marchandage de l’histoire ». Abraham armé de tout son courage intercédant auprès de ses visiteurs pour tenter de sauver Sodome et Gomorrhe d’un châtiment pourtant bien mérité : « SEIGNEUR, si tu trouvais seulement cinquante justes dans cette ville, tu ne la détruirais pas quand même ? Sinon, que dirait-on de toi ? Ce n’est pas moi qui vais t’apprendre la justice ! Et si tu n’en trouvais que quarante-cinq, que quarante, que trente, que vingt, que dix ?… »
Quelle audace ! Et pourtant, apparemment, Dieu accepte que l’homme se pose en interlocuteur : pas un instant, le Seigneur ne semble s’impatienter ; au contraire, il répond à chaque fois ce qu’Abraham attendait de lui. Peut-être même apprécie-t-il qu’Abraham ait une si haute idée de sa justice ; au passage, d’ailleurs, on peut noter que ce texte a été rédigé à une époque où l’on a le sens de la responsabilité individuelle : puisque Abraham serait scandalisé que des justes soient punis en même temps que les pécheurs et à cause d’eux ; nous sommes loin de l’époque où une famille entière était supprimée à cause de la faute d’un seul. Or, la grande découverte de la responsabilité individuelle date du prophète Ezéchiel et de l’Exil à Babylone, donc au sixième siècle. On peut en déduire une hypothèse concernant la composition du chapitre que nous lisons ici : comme pour la lecture de dimanche dernier, nous sommes certainement en présence d’un texte rédigé assez tardivement, à partir de récits beaucoup plus anciens peut-être, mais dont la mise en forme orale ou écrite n’était pas définitive.
Dieu aime plus encore probablement que l’homme se pose en intercesseur pour ses frères ; nous l’avons déjà vu un autre dimanche à propos de Moïse (Ex 32) : après l’infidélité du peuple au pied du Sinaï, se fabriquant un « veau d’or » pour l’adorer, aussitôt après avoir juré de ne plus jamais suivre des idoles, Moïse était intervenu pour supplier Dieu de pardonner ; et, bien sûr, Dieu qui n’attendait que cela, si l’on ose dire, s’était empressé de pardonner. Moïse intervenait pour le peuple dont il était responsable ; Abraham, lui, intercède pour des païens, ce qui est logique, après tout, puisqu’il est porteur d’une bénédiction au profit de « toutes les familles de la terre ». Belle leçon sur la prière, là encore ; et il est intéressant qu’elle nous soit proposée le jour où l’évangile de Luc nous rapporte l’enseignement de Jésus sur la prière, à commencer par le Notre Père, la prière « plurielle » par excellence : puisque nous ne disons pas « Mon Père », mais « Notre Père »… Nous sommes invités, visiblement, à élargir notre prière à la dimension de l’humanité tout entière.
« Peut-être en trouvera-t-on seulement dix ? » (Ce fut la dernière tentative d’Abraham.) « Et le SEIGNEUR répondit : Pour dix, je ne détruirai pas la ville de Sodome. » Ce texte est un grand pas en avant, disais-je, une étape importante dans la découverte de Dieu, mais ce n’est qu’une étape, car il se situe encore dans une logique de comptabilité : sur  le thème combien faudra-t-il de justes pour gagner le pardon des pécheurs ? Il restera à franchir le dernier pas théologique : découvrir qu’avec Dieu, il n’est jamais question d’un quelconque paiement ! Sa justice n’a rien à voir avec une balance dont les deux plateaux doivent être rigoureusement équilibrés ! C’est très exactement ce que Saint Paul essaiera de nous faire comprendre dans le passage de la lettre aux Colossiens que nous lisons ce dimanche.
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Compléments
– « Quelle horreur, si tu faisais une chose pareille ! » (verset 25). La traduction ne nous livre pas la richesse du terme hébreu. Le mot véritable est « profanation » : imaginer une seule seconde Dieu injuste est une profanation du nom de Dieu, un blasphème pur et simple aux yeux d’Abraham.
– Petit rappel sur l’évolution de la notion de justice de Dieu : au début de l’histoire biblique on trouvait normal et juste que le groupe entier paie pour la faute d’un seul : c’est l’histoire d’Akân au temps de Josué (Jos 7,16-25) ; dans une deuxième étape, on imagine que chacun paie pour soi ; troisième étape, ici, nouvelle étape de la pensée, il est toujours question de paiement d’une certaine manière, mais dix justes obtiendront le pardon d’une ville entière ; et Jérémie osera imaginer qu’un seul homme paiera pour tout le peuple : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez donc et enquêtez, cherchez sur ses places : Y trouvez-vous un homme? Y en a-t-il un seul qui défende le droit, qui cherche à être vrai? Alors je pardonnerai à la ville. » (Jr 5,1) ; Ezéchiel tient le même genre de raisonnement : « J’ai cherché parmi eux un homme qui relève la muraille, qui se tienne devant moi, sur la brèche, pour le bien du pays, afin que je ne le détruise pas : je ne l’ai pas trouvé. » (Ez 22,30). Enfin, c’est avec le livre de Job, entre autres, que le dernier pas sera franchi, lorsque l’on comprendra que la justice de Dieu est synonyme de salut.
– Cependant, Jérémie lui-même avait envisagé un pardon sans condition aucune au nom même de la grandeur de Dieu. A ce sujet il faut relire ce plaidoyer admirable : « Si nos péchés témoignent contre nous, agis, SEIGNEUR, pour l’honneur de ton nom ! » (Jr 14,7-9). Face à Dieu, tout comme Jérémie, Abraham l’a compris, les pécheurs n’ont pas d’autre argument que Dieu lui-même !
– On notera au passage l’optimisme d’Abraham : et pour cela il mérite bien d’être appelé « père » !  Il persiste à croire que tout n’est pas perdu, que tous ne sont pas perdus. Dans cette affreuse ville de Sodome, il y a certainement au moins dix hommes bons !

PSAUME – 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8

1 De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
2 vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
3 Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

6 Si haut que soit le SEIGNEUR, il voit le plus humble ;
de loin, il reconnaît l’orgueilleux.
7 Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

Ta droite me rend vainqueur.
8 Le SEIGNEUR fait tout pour moi !
SEIGNEUR, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’oeuvre de tes mains.

LES ECHOS DU SINAI
Ce psaume tout entier est un chant d’action de grâce pour l’Alliance que Dieu propose à l’humanité : l’Alliance qu’il a conclue avec son peuple Israël, d’abord, mais aussi l’Alliance dans laquelle toutes les nations entreront un jour. Et c’est précisément la vocation d’Israël que de les y faire entrer.
J’ai parlé d’action de grâce : l’expression revient trois fois : « De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce », « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité », et, dans un verset que nous n’entendons pas ce dimanche : « Tous les rois de la terre te rendent grâce ». Nous avons vu souvent que les auteurs bibliques aiment ce genre de répétitions, j’aurais envie de dire ce genre litanique. Mais il y a une progression : tout d’abord, c’est Israël qui parle en son nom propre : « De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce », puis il précise le motif : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité », enfin c’est l’humanité tout entière qui rentre dans l’Alliance et qui rend grâce : « Tous les rois de la terre te rendent grâce ».
Puisqu’il est question de l’Alliance, il est normal d’entendre ici des allusions à l’expérience du Sinaï ; j’entends tout d’abord les échos de la grande découverte du buisson ardent. Je vous rappelle d’abord ce que dit le livre de l’Exode : « Les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte… » (Ex 2,23-24). Et, du milieu du buisson en feu, Dieu dit à Moïse : « Oui, vraiment, j’ai vu la souffrance de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer… ». En écho le psaume dit : « Le jour où tu répondis à mon appel »… « tu as entendu les paroles de ma bouche ».
Autre rappel de la révélation de Dieu au Sinaï, l’expression « Ton amour et ta vérité » : ce sont les mots mêmes de la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse (Ex 34,6). Ensuite, la phrase « Ta droite me rend vainqueur » est, pour une oreille juive, une allusion à la sortie d’Egypte. La « droite », c’est la main droite, bien sûr, et, depuis le cantique de Moïse après le passage miraculeux de la Mer rouge (Ex 15), on a pris l’habitude de parler de la victoire que Dieu a remportée à main forte et à bras étendu : « Ta droite, SEIGNEUR, est magnifique en sa force… Tu étends ta main droite » (Ex 15,6.12).
Quant à l’expression « SEIGNEUR, éternel est ton amour », elle est elle aussi une manière d’évoquer toute l’œuvre  de Dieu et en particulier la sortie d’Egypte. Vous connaissez le psaume 135/136 dont le refrain est précisément « SEIGNEUR, éternel est ton amour ».
SI HAUT QUE SOIT LE SEIGNEUR, IL VOIT LE PLUS HUMBLE
A relire le fameux cantique de Moïse dont je parlais il y a un instant, je m’aperçois que, lui aussi, parlait de la « grandeur » de Dieu : « La grandeur de ta gloire a brisé tes adversaires… Qui est comme toi parmi les dieux, SEIGNEUR ? Qui est comme toi, magnifique en sainteté ?… Le SEIGNEUR régnera pour les siècles des siècles. » (Ex 15,7.11.18).
On peut noter encore un autre rapprochement entre ce psaume et le cantique de Moïse, c’est le lien entre toute l’épopée de la sortie d’Egypte, l’Alliance conclue au Sinaï et le Temple de Jérusalem. Moïse chantait : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR : il est pour moi le salut. Il est mon Dieu, je le célèbre : j’exalte le Dieu de mon père… Tu conduis par ton amour ce peuple que tu as racheté ; tu les guides par ta force vers ta sainte demeure. » (Ex 15,1-2.13). Le psaume reprend en écho : « Je te chante en présence des anges, vers ton temple sacré, je me prosterne. »
Le Temple, précisément, c’est le lieu où l’on fait mémoire de toute l’œuvre  de Dieu en faveur de son peuple. Bien sûr, et heureusement pour ceux qui n’ont pas la chance d’habiter Jérusalem, on peut faire mémoire de l’œuvre  de Dieu partout. On sait bien que la présence de Dieu ne se limite pas à un temple de pierre, mais ce temple, ou ce qu’il en reste, est un rappel permanent de cette présence. Et aujourd’hui encore, où qu’il soit dans le monde, tout Juif prie tourné vers Jérusalem, vers la montagne du temple saint : parce que c’est le lieu choisi par Dieu au temps du roi David pour donner à son peuple un signe de sa présence.
Enfin, je note que la grandeur de Dieu n’écrase pas l’homme ; en tout cas pas celui qui sait reconnaître sa petitesse : « Si haut que soit le SEIGNEUR, il voit le plus humble ; de loin, il reconnaît l’orgueilleux. » Voilà encore un grand thème biblique : la grandeur de Dieu se manifeste précisément dans sa bonté pour la petitesse de l’homme. « Toi, Seigneur, qui disposes de la force, tu juges avec indulgence » dit le livre de la Sagesse (Sg 12, 18). Et le psaume 113/112 : « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre » (Ps 113/112, 7). Evidemment on pense aussitôt au Magnificat : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » Le croyant le sait et s’en émerveille : Le Dieu grand ne nous écrase pas… Au contraire, il nous fait grandir. »
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Compléments
– Tous ces rapprochements que j’ai notés, cette influence du cantique de Moïse et de l’expérience du Sinaï depuis le buisson ardent jusqu’à la sortie d’Egypte et l’Alliance sur le psaume de ce dimanche, se trouvent dans de nombreux autres psaumes et textes divers de la Bible. C’est dire à quel point cette expérience fut et reste le socle de la foi d’Israël.

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Colossiens 2,12-14

Frères,
12 dans le baptême,
vous avez été mis au tombeau avec le Christ
et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu
qui l’a ressuscité d’entre les morts.
13 Vous étiez des morts,
parce que vous aviez commis des fautes
et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair.
Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ :
il nous a pardonné toutes nos fautes.
14 Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait
en raison des prescriptions légales pesant sur nous :
il l’a annulé en le clouant à la croix.

DIEU VOUS A DONNE LA VIE AVEC LE CHRIST
Je reprends le dernier verset : « Dieu a supprimé le billet de la dette qui nous accablait » (Col 2,14). Paul fait allusion ici à une pratique courante en cas de prêt d’argent : il était d’usage que le débiteur remette à son créancier un « billet de reconnaissance de dette ». Jésus lui-même a employé cette expression dans la parabole du gérant trompeur. Le jour où son patron le menace de licenciement, il se préoccupe de se faire des amis ; et dans ce but il convoque les débiteurs de son maître ; à chacun d’eux, il dit « voici ton billet de reconnaissance de dette, change la somme. Tu devais cent sacs de blé ? Ecris quatre-vingts. » (Lc 15,7).
Comme il en a l’habitude, Paul utilise ce vocabulaire de la vie courante au service d’une réflexion théologique. Son raisonnement est le suivant : par l’ampleur de nos péchés, nous pouvons nous considérer comme débiteurs de Dieu. Et d’ailleurs, dans le Judaïsme, on appelait souvent les péchés des « dettes » ; et une prière juive du temps du Christ disait : « Par ta grande miséricorde, efface tous les documents qui nous accusent. »
Or tout homme qui lève les yeux vers la croix du Christ découvre jusqu’où va la miséricorde de Dieu pour ses enfants : avec lui, il n’est pas question de comptabilité : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » est la prière du Fils, mais lui-même a dit « Qui m’a vu a vu le Père ». Le corps du Christ cloué sur la croix manifeste que Dieu est tel qu’il oublie tous nos torts, toutes nos fautes contre lui. Son pardon est ainsi affiché sous nos yeux : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » disait Zacharie (Za 12,10 ; Jn 19,37). Tout se passe donc comme si le document de notre dette était cloué à la croix du Christ.
On ne peut pas s’empêcher d’être un peu surpris : tout ce passage est rédigé au passé : « Par le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ, avec lui vous avez été ressuscités… Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné tous nos péchés. Il a supprimé le billet de la dette qui nous accablait… il l’a annulé en le clouant à la croix du Christ. » Paul manifeste ainsi que le salut du monde est déjà effectif : ce « déjà-là » du salut est l’une des grandes insistances de cette lettre aux Colossiens. La communauté chrétienne est déjà sauvée par son baptême ; elle participe déjà au monde céleste. Là encore, on peut noter une évolution par rapport à des lettres précédentes de Paul, par exemple la lettre aux Romains : « Nous avons été sauvés, mais c’est en espérance. » (Rm 8,24). « Si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection. » (Rm 6,5).
QUAND J’AURAI ETE ELEVE DE TERRE, J’ATTIRERAI A MOI TOUS LES HOMMES
Alors que la lettre aux Romains mettait la résurrection au futur, celles aux Colossiens et aux Ephésiens mettent au passé et l’ensevelissement avec le Christ et la réalité de la résurrection. Par exemple : « Alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés – ; avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux en Jésus Christ. » (Ep 2,5-6).
« Vous avez été mis au tombeau avec le Christ, avec lui vous avez été ressuscités… Vous étiez des morts… Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ. » Il est bien évident que Paul parle de la mort spirituelle : il considère vraiment le Baptême comme une seconde naissance. Cette insistance de Paul1 sur le caractère acquis du salut, cette naissance à une vie tout autre est peut-être motivée par le contexte historique ; on devine derrière nombre des propos de cette lettre un climat conflictuel : visiblement, la communauté de Colosses subit des influences néfastes contre lesquelles Paul veut la mettre en garde ; en voici quelques traces :  « Que personne ne vous abuse par de beaux discours » (Col 2,4)… « Que personne ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie. » (Col 2,8)… « Que nul ne vous condamne pour des questions de nourriture, de boissons, de fêtes, de sabbats. » (Col 2,16).
On retrouve là en filigrane un problème déjà souvent rencontré : comment entrons-nous dans le salut ? Faut-il continuer à observer rigoureusement toute la religion juive ? (Alors que Jésus lui-même semble avoir pris une relative distance.)
Comment entrons-nous dans le salut ? Paul répond « par la foi » : il revient souvent sur ce thème dans plusieurs de ses lettres ; et nous retrouvons cette même affirmation ici. « Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. » La lettre aux Ephésiens le répète de manière encore plus claire : « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des œuvres , afin que nul n’en tire orgueil. » (Ep 2,8-9).
La vie avec le Christ dans la gloire du Père n’est donc pas seulement une perspective d’avenir, une espérance, mais une expérience actuelle des croyants ; une expérience de vie nouvelle, de vie divine, devrais-je dire. Désormais, si nous le voulons, le Christ lui-même vit en nous ; nous sommes rendus capables de vivre dans la vie quotidienne la vie divine du Christ ressuscité ! Cela veut dire que plus aucune de nos conduites passées n’est une fatalité. L’amour, la paix, la justice, le partage sont désormais possibles. Ou alors, si nous ne le croyons pas possible, ne disons plus que le Christ nous a sauvés !
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Note
1 – Jusqu’ici, nous avons toujours parlé de la lettre aux Colossiens comme si Paul en était l’auteur ; en fait, de nombreux exégètes l’attribuent plutôt à un disciple très proche de Paul par l’inspiration, mais d’une génération plus jeune, probablement.

EVANGILE – selon Saint Luc 11,1-13

1 Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.
Quand il eut terminé,
un de ses disciples lui demanda :
« Seigneur, apprends-nous à prier,
comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »
2 Il leur répondit :
« Quand vous priez, dites :
‘Père,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne.
3 Donne-nous le pain
dont nous avons besoin pour chaque jour
4 Pardonne-nous nos péchés,
car nous-mêmes, nous pardonnons aussi
à tous ceux qui ont des torts envers nous.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation. »
5 Jésus leur dit encore :
« Imaginez que l’un de vous ait un ami
et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander :
‘Mon ami, prête-moi trois pains,
6 car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi,
et je n’ai rien à lui offrir.’
7 Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond :
‘Ne viens pas m’importuner !
La porte est déjà fermée ;
mes enfants et moi, nous sommes couchés.
Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’.
8 Eh bien ! je vous le dis :
même s’il ne se lève pas pour donner par amitié,
il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami,
et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.
9 Moi, je vous dis :
Demandez, on vous donnera ;
cherchez, vous trouverez ;
frappez, on vous ouvrira.
10 En effet, quiconque demande reçoit ;
qui cherche trouve ;
à qui frappe, on ouvrira.
11 Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson,
lui donnera un serpent au lieu du poisson ?
12 ou lui donnera un scorpion
quand il demande un œuf ?
13 Si donc vous, qui êtes mauvais,
vous savez donner de bonnes choses à vos enfants,
combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint
à ceux qui le lui demandent ! »

LE NOTRE PERE, UNE PRIERE JUIVE
Au risque de nous surprendre, Jésus n’a pas inventé les mots du Notre Père : ils viennent tout droit de la liturgie juive, et plus profondément, des Ecritures. A commencer par le vocabulaire qui est très biblique : « Père, Nom, Saint, Règne, pain, péchés, tentations… »
Commençons par les deux premières demandes : très pédagogiquement, elles nous tournent d’abord vers Dieu et nous apprennent à dire « Ton nom », « Ton Règne ». Elles éduquent notre désir et nous engagent dans la croissance de son Règne. Car il s’agit bien d’une école de prière, ou, si l’on préfère, d’une méthode d’apprentissage de la prière : n’oublions pas la demande du disciple : « Seigneur, apprends-nous à prier ».
Toutes proportions gardées, on peut comparer cette leçon à certaines méthodes d’apprentissage des langues étrangères : elles nous invitent à un petit effort quotidien, une petite répétition chaque jour et, peu à peu, nous sommes imprégnés, nous finissons par savoir parler la langue ; eh bien, si nous suivons la méthode de Jésus, grâce au Notre Père, nous finirons par savoir parler la langue de Dieu. Dont le premier mot, apparemment est « Père ».
L’invocation « Notre Père » nous situe d’emblée dans une relation filiale envers lui. C’était une expression déjà traditionnelle dans l’Ancien Testament ; par exemple chez Isaïe : « C’est toi, Seigneur, qui es notre Père, notre Rédempteur depuis toujours. »  (Is 63,16).
Les deux premières demandes portent sur le Nom et le Règne. « Que ton Nom soit sanctifié » : dans la Bible, le Nom représente la Personne ; dire que Dieu est Saint, c’est dire qu’Il est « L’Au-delà de tout » ; nous ne pouvons donc rien ajouter au mystère de sa Personne ; cette demande « Que ton Nom soit sanctifié » signifie « Fais-toi reconnaître comme Dieu ».
« Que ton Règne vienne » : répétée quotidiennement, cette demande fera peu à peu de nous des ouvriers du Royaume ; car la volonté de Dieu, on le sait bien, son « dessein bienveillant » comme dit Paul c’est que l’humanité, rassemblée dans son amour, soit reine de la création : « Remplissez la terre et dominez-la » (Gn 1,27). Et les croyants attendent avec impatience le jour où Dieu sera enfin véritablement reconnu comme roi sur toute la terre : « Le SEIGNEUR se montrera le roi de toute la terre » annonçait le prophète Zacharie (Za 14,9). Notre prière, notre petite méthode d’apprentissage de la langue de Dieu va donc faire de nous des gens qui désirent avant tout que le nom de Dieu, que Dieu lui-même soit reconnu, adoré, aimé, que tout le monde le reconnaisse comme Père ; nous allons devenir des passionnés d’évangélisation, des passionnés du Règne de Dieu.
DEVENIR DES PASSIONNES DU REGNE DE DIEU.
Les trois autres demandes concernent notre vie quotidienne : « Donne-nous », « Pardonne-nous », « Ne nous laisse pas entrer en tentation » ; nous savons bien qu’il ne cesse d’accomplir tout cela, mais nous nous mettons en position d’accueillir ces dons.
« Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour »1 : la manne tombée chaque matin dans le désert éduquait le peuple à la confiance au jour le jour ; cette demande nous invite à ne pas nous inquiéter du lendemain et à recevoir chaque jour notre nourriture comme un don de Dieu. Le pluriel « notre pain » nous enseigne également à partager le souci du Père de nourrir tous ses enfants.
« Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous » : le pardon de Dieu n’est pas conditionné par notre comportement, le pardon fraternel n’achète pas le pardon de Dieu ; mais il est pour nous le seul chemin pour entrer dans le pardon de Dieu déjà acquis d’avance : celui dont le coeur est fermé ne peut accueillir les dons de Dieu.
« Ne nous laisse pas entrer en tentation » : nous nous trouvons devant un problème de traduction, car, une fois encore, la grammaire de l’hébreu diffère de la nôtre : la forme verbale employée dans la prière juive signifie « fais que nous n’entrions pas  dans la tentation  ». Il s’agit de toute tentation, certainement, mais surtout de la plus grave, celle qui nous poursuit aux heures difficiles : la tentation de douter de l’amour de Dieu.
Que de demandes ! Toute notre vie, toute la vie du monde est concernée : apparemment, parler la langue de Dieu, c’est savoir demander. Nous nous posons parfois la question : est-ce bien élégant de passer notre vie à quémander ? La réponse est là : la prière de demande est plus que permise, elle est recommandée ; si l’on y réfléchit, il y a là un bon apprentissage de l’humilité et de la confiance. Notre petit apprentissage continue ; il faut dire que ce ne sont pas n’importe quelles demandes : pain, pardon, résistance aux tentations ; nous apprendrons à désirer que chacun ait du pain : le pain matériel et aussi tous les autres pains dont l’humanité a besoin ; et puis bientôt, notre seul rêve sera de pardonner et d’être pardonnés ; et enfin, dans les tentations, (il y en aura inévitablement), nous apprendrons à garder le cap : nous lui demandons de rester le maître de la barque. A noter aussi que nous allons sortir de notre petit individualisme : toutes ces demandes sont exprimées au pluriel, chacun de nous les formule au nom de l’humanité tout entière.
Au fond, il y a un lien étroit entre les premières demandes du Notre Père et les suivantes ; nous demandons à Dieu les munitions nécessaires à notre mission de baptisés dans le monde : « Donne-nous tout ce qu’il nous faut de pain et d’amour, et protège-nous pour que nous ayons la force d’annoncer ton Royaume. »
Sans oublier que la leçon de Jésus comportait un deuxième chapitre : la parabole de l’ami importun nous invite à ne jamais cesser de prier ; quand nous prions, nous nous tournons vers Dieu, nous nous rapprochons de lui, et notre cœur  s’ouvre à son Esprit. Avec la certitude que « le Père céleste donne toujours l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent. »  Nos problèmes ne sont pas résolus pour autant par un coup de baguette magique, mais désormais nous ne les vivons plus seuls, nous les vivons avec lui.
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Note
1 – A propos du pain, verset 3 : On trouve ce même qualificatif pour le pain dans une prière du livre des Proverbes : « Ne me donne ni indigence ni richesse ; dispense-moi seulement ma part de nourriture. » (Pr 30, 8).
Compléments
1 – Voici les prières juives qui sont à l’origine de la prière chrétienne du Notre Père : « Notre Père qui es dans les cieux » (Mishnah Yoma, invocation habituelle) ; « Que soit sanctifié ton Nom très haut dans le monde que tu as créé selon ta volonté. » (Qaddish, Qedushah et Shemoné Esré de la prière quotidienne ; cf aussi Ez 38, 23) ; « Que vienne bientôt et que soit reconnu du monde entier ton Règne et ta Seigneurie afin que soit loué ton Nom pour l’éternité. » (Qaddish) ; « Que soit faite ta volonté dans le ciel et sur la terre, donne la tranquillité de l’esprit à ceux qui te craignent, et, pour le reste, agis selon ton bon plaisir. » (Tosephta Berakhoth 3, 7. Talmud Berakhoth 29b ; cf aussi 1 S 3, 18 ; 1 Mc 3, 60) ; « Fais-nous jouir du pain que tu nous accordes chaque jour. » (Mekhilta sur Ex 16, 4, Beza 16a) ; « Remets-nous, notre Père, nos péchés comme nous les remettons à tous ceux qui nous ont fait souffrir. » (Shemoné Esré ; Mishnah Yoma à la fin. Tosephtah Taanith 1, 8 ; Talmud Taanith 16a) ; « Ne nous induis pas en tentation » (Siddur : prière quotidienne ; Berakhoth 16b, 17a, 60b ; Sanhédrin 107a) ; « Car la grandeur et la gloire, la victoire et la majesté sont tiennes ainsi que toutes les choses au ciel et sur la terre. A Toi est le Règne et tu es le Seigneur de tout être vivant dans tous les siècles. » (cf 1 Chr 29, 11).
2 – De nombreux groupes chrétiens ont pris l’habitude, bien avant le Concile Vatican II, de réciter en finale du Notre Père la phrase « Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire ». Cette finale (qu’on appelle « doxologie » – parole de louange) est présente dans certains manuscrits de l’évangile de Matthieu ; elle reproduit probablement une formule pratiquée dans la liturgie de certaines communautés chrétiennes dès le premier siècle. Elle remonte encore beaucoup plus loin, puisque le premier livre des Chroniques la met sur les lèvres de David mourant (1 Ch 29,11 ; voir la note précédente, dernière ligne).
3 – A propos de la prière de demande, il est toujours bon de méditer l’image proposée par Denys l’Aréopagite. Il imagine un bateau sur la mer ; sur le rivage proche, il y a un rocher, sur le rocher un anneau, sur le bateau un autre anneau, une corde les relie : « L’homme qui demande est dans l’attitude de celui qui, debout dans un bateau, saisit le cordage attaché au rivage et tire dessus. Il n’attire pas à lui le rocher, mais se rapproche, lui et son bateau, du rivage. »

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX COLOSSIENS, LIVRE DE LA GENESE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 14

Dimanche 17 juillet 2022 : 16ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 17 juillet 2022 :

16ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre de la Genèse 18,1-10a

En ces jours-là,
1 aux chênes de Mambré, le SEIGNEUR apparut à Abraham,
qui était assis à l’entrée de la tente.
C’était l’heure la plus chaude du jour.
2 Abraham leva les yeux,
et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui.
Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente
et se prosterna jusqu’à terre.
Il dit :
3 « Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux,
ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur.
4 Permettez que l’on vous apporte un peu d’eau,
vous vous laverez les pieds,
et vous vous étendrez sous cet arbre.
5 Je vais chercher de quoi manger,
et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin,
puisque vous êtes passés près de votre serviteur ! »
Ils répondirent :
« Fais comme tu l’as dit. »
6 Abraham se hâta d’aller trouver Sara dans sa tente,
et il dit :
« Prends vite trois grandes mesures de fleur de farine,
pétris la pâte et fais des galettes. »
7 Puis Abraham courut au troupeau,
il prit un veau gras et tendre,
et le donna à un serviteur, qui se hâta de le préparer.
8 Il prit du fromage blanc, du lait,
le veau que l’on avait apprêté,
et les déposa devant eux ;
il se tenait debout près d’eux, sous l’arbre,
pendant qu’ils mangeaient.
9 Ils lui demandèrent :
« Où est Sara, ta femme ? »
Il répondit :
« Elle est à l’intérieur de la tente. »
10 Le voyageur reprit :
« Je reviendrai chez toi au temps fixé pour la naissance,
et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. »

QUAND DIEU S’INVITE CHEZ ABRAHAM
Mambré est un habitant du pays de Canaan qui, à plusieurs reprises, a offert l’hospitalité à Abraham dans son bois de chênes (près de l’actuelle ville d’Hébron). On sait que, pour les Cananéens, les chênes étaient des arbres sacrés ; le récit que nous venons de lire rapporte une apparition de Dieu à Abraham alors qu’il avait établi son campement à l’ombre d’un chêne dans le bois qui appartenait à Mambré ; mais à vrai dire, ce n’est pas la première fois que Dieu parle à Abraham. Depuis le chapitre 12, le livre de la Genèse nous raconte les apparitions répétées et les promesses de Dieu à Abraham. Mais, pour l’instant, rien ne s’est passé ; Abraham et Sara vont mourir sans enfant.
Car on dit souvent que Dieu a choisi un peuple… En fait, non, Dieu a d’abord choisi un homme, et un homme sans enfants de surcroît. Et c’est à cet homme privé d’avenir (à vues humaines tout au moins) que Dieu a fait une promesse inouïe : « Je ferai de toi une grande nation… En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12,2-3). A ce vieillard stérile, Dieu a dit « Compte les étoiles si tu le peux… Telle sera ta descendance. » (Gn 15,5). Sur cette seule promesse, apparemment irréalisable, Abraham a accepté de jouer toute sa vie. Abraham ne doutait pas que Dieu honorerait sa promesse mais il ne connaissait que trop le fait qui lui opposait un obstacle majeur : lui et Sara étaient stériles ! Ou, du moins, il pouvait le croire, puisqu’à soixante quinze et soixante cinq ans, ils étaient sans enfant.
Alors il avait imaginé des solutions : Dieu m’a promis une postérité, mais, après tout, mon serviteur est comme mon fils. « SEIGNEUR Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Elièzer de Damas. » (Gn 15,2). Mais Dieu avait refusé : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » (Gn 15,4). Quelques années plus tard, quand Dieu reparla de cette naissance, Abraham ne put pas s’empêcher d’abord d’en rire (Gn 17,17) ; puis il imagina une autre solution : ce pourrait être mon vrai fils, cette fois, Ismaël, celui que j’ai eu de mon union (autorisée par Sara) avec Agar : « Un homme de cent ans va-t-il avoir un fils, et Sara va-t-elle enfanter à quatre-vingt-dix ans ?… Accorde-moi seulement qu’Ismaël vive sous ton regard ! » Cette fois encore Dieu insista : « Oui, vraiment, ta femme Sara va t’enfanter un fils, tu lui donneras le nom d’Isaac. » (Gn 17,17-19). La Promesse est la Promesse.
Y A-T-IL UNE MERVEILLE QUE LE SEIGNEUR NE PUISSE ACCOMPLIR ?
Le texte que nous lisons ce dimanche suppose toute cette histoire d’Alliance déjà longue (vingt-cinq ans, si l’on en croit la Bible). L’événement se passe près du chêne de Mambré. Trois hommes apparurent à Abraham et acceptèrent son l’hospitalité : arrêtons-nous là. Contrairement aux apparences, l’importance de ce texte n’est pas cette hospitalité si généreusement offerte par Abraham ! Rien de plus banal, à cette époque-là, dans cette civilisation-là, même si c’est exemplaire !
Le message de l’auteur de ce texte, ce qui suscite son admiration, et du coup, l’envie de l’écrire pour le léguer aux générations futures est bien plus haut ! L’inouï vient de se produire : pour la première fois de l’histoire de l’humanité, Dieu en personne s’est invité chez un homme ! Car il ne fait de doute pour personne que les trois illustres visiteurs symbolisent Dieu ; la lecture de ce texte est pour nous un peu difficile, car on ne comprend pas très bien s’il y a un ou plusieurs visiteurs : « Abraham leva les yeux et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui… il dit : Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux… permettez que l’on vous apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds… vous reprendrez des forces… Ils lui demandèrent : Où est Sara, ta femme ? Le voyageur reprit : Je reviendrai chez toi au temps fixé pour la naissance… ». En fait, notre auteur écrit longtemps après les faits sur la base de plusieurs récits d’origines diverses. De tous ces récits, il ne fait qu’un seul, en harmonisant au mieux les formulations. Comme il veut éviter toute apparence de polythéisme, il prend bien soin de rappeler à plusieurs reprises que Dieu est unique. N’y cherchons donc pas trop vite une représentation de la Trinité ; l’auteur de ce texte ne pouvait la concevoir encore ; ce qui est sûr, c’est que Abraham a reconnu sans hésiter, dans ces trois visiteurs, la présence divine.
Dieu, donc, puisque c’est lui, à n’en pas douter, Dieu s’est invité chez Abraham, et pour lui dire quoi ? Pour lui confirmer le projet inespéré qu’il formait pour lui : l’an prochain, à pareille époque, Sara, la vieille Sara, aura un fils, et de ce fils naîtra un peuple qui sera l’instrument des bienfaits de Dieu : « Je reviendrai chez toi au temps fixé pour la naissance, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. » Sara qui avait écouté aux portes n’a pas pu s’empêcher de rire : ils étaient si vieux tous les deux ! Alors le voyageur a répondu cette phrase que nous ne devrions jamais oublier : « Y a-t-il une merveille que le SEIGNEUR ne puisse accomplir ? » (Gn 18,14). Et l’impossible, à vues humaines, s’est produit : Isaac est né, premier maillon de la descendance promise, innombrable comme les étoiles dans le ciel.
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Complément
La lettre aux Hébreux a cette phrase superbe : « N’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges. » (He 13,2).

 

PSAUME – 14 (15),1a.2-3a,3bc-4ab,4d-5

1 SEIGNEUR, qui séjournera sous ta tente ?

2 Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur .
3 Il met un frein à sa langue.

Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.
4 A ses yeux le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du SEIGNEUR.

Il ne reprend pas sa parole.
5 Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

CATECHESE A L’ENTREE DU TEMPLE
Nous avons eu l’occasion de noter, souvent, que les psaumes ont tous été composés dans le but d’accompagner une action liturgique, au cours des pèlerinages et des fêtes au Temple de Jérusalem. Le psautier pourrait être comparé aux livres de chants qui nous accueillent aux portes de nos églises, comportant des chants prévus pour toute sorte de célébrations ; ici le pèlerin arrive aux portes du Temple et pose la question : suis-je digne d’entrer ?
Bien sûr, il connaît d’avance la réponse : « Soyez saints, car moi, le SEIGNEUR votre Dieu, je suis saint » disait le livre du Lévitique (19,2). Ce psaume ne fait qu’en tirer les conséquences : à celui qui désire entrer dans le Temple (la « maison » de Dieu), il rappelle les exigences d’une conduite digne du Dieu saint. « SEIGNEUR, qui séjournera sous ta tente ? » La réponse est simple : « Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice et dit la vérité selon son coeur. » Les autres versets ne font que la détailler : être juste, être vrai, ne faire de tort à personne. Tout compte fait, cela ressemble à s’y méprendre au Décalogue : « Tu ne commettras pas de meurtre, Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol, Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain… » (Ex 20,13-17). Et quand Ezékiel trace le portrait-robot de l’homme juste, il dit exactement la même chose : « Il observe le droit et la justice ; il ne va pas aux festins sur les montagnes (allusion aux banquets en l’honneur des idoles) ; il ne lève pas les yeux vers les idoles immondes de la maison d’Israël (c’est encore l’idolâtrie qui est visée ici) ; il ne rend pas impure la femme de son prochain… il n’exploite personne ; il restitue ce qu’on lui a laissé en gage ; il ne commet pas de fraude ; il donne son pain à celui qui a faim ; il couvre d’un vêtement celui qui est nu ; il ne prête pas à intérêt ; il ne pratique pas l’usure ; il détourne sa main du mal ; il tranche équitablement entre deux adversaires ; il marche selon mes décrets et observe mes ordonnances pour agir avec vérité : un tel homme est juste ; c’est certain, il vivra – oracle du SEIGNEUR Dieu. » (Ez 18,5-9).
Michée reproduit, quant à lui, exactement la question de notre psaume, et il la développe : « Comment dois-je me présenter devant le SEIGNEUR, m’incliner devant le Très-Haut ? Dois-je me présenter avec de jeunes taureaux pour les offrir en holocaustes ? Prendra-t-il plaisir à recevoir des milliers de béliers, à voir des flots d’huile répandus sur l’autel ? Donnerai-je mon fils aîné pour prix de ma révolte, le fruit de mes entrailles pour mon propre péché ? Homme, répond le prophète, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6,6-8).
QUI HABITERA DANS TA MAISON, SEIGNEUR ?
Et Isaïe, son contemporain, n’est pas en reste : A la question « Qui d’entre nous pourra tenir ? », il répond :  « Celui qui va selon la justice et parle avec droiture, qui méprise un gain frauduleux, détourne sa main d’un profit malhonnête, qui ferme son oreille aux propos sanguinaires et baisse les yeux pour ne pas voir le mal, celui-là habitera les hauteurs, hors d’atteinte, à l’abri des rochers. Le pain lui sera donné ; les eaux lui seront assurées. » (Is 33,15-16). Un peu plus tard, Zacharie aura encore besoin de le répéter : « Voici les paroles que vous mettrez en pratique : chacun dira la vérité à son prochain ; au tribunal vous rendrez des jugements de paix dans la vérité. Ne méditez pas en votre coeur du mal contre votre prochain, n’aimez pas le faux serment, car tout cela, je le hais – oracle du SEIGNEUR. » (Za 8,16-17).
C’est à la fois très classique et malheureusement toujours à reprendre. En attendant que celui-là seul qui en est capable change nos cœurs  de pierre en cœurs  de chair, comme dit Ezéchiel. Ceci nous amène à relire ce psaume en l’appliquant à Jésus-Christ : les évangiles le décrivent comme le « doux et humble de coeur » (Mt 11,29), attentif aux exclus : les lépreux (Mc 1), la femme adultère (Jn 8), et combien de malades et de possédés, juifs ou païens ; et complètement étranger aux idées de profit, lui qui n’avait pas d’endroit où reposer sa tête (Lc 9,58).
Celui surtout qui nous invite à relire avec lui le verset 3 en lui donnant une tout autre dimension : « Il met un frein à sa langue, ne fait pas de tort à son frère et n’outrage pas son prochain. » Avec Jésus-Christ, désormais, nous savons que le cercle de nos « prochains » peut s’étendre à l’infini : c’est tout l’enjeu de la parabole du Bon Samaritain par exemple (que nous avons lue dimanche dernier).
Reste un verset un peu gênant : car on peut se demander si le verset 4 ne fait pas tache au milieu de tous ces beaux sentiments : « A ses yeux le réprouvé est méprisable » : il faut probablement y lire une résolution de fidélité : « le réprouvé », c’est l’infidèle, l’idolâtre. En affirmant « le réprouvé est méprisable », le pèlerin rejette toute forme d’idolâtrie ; manière de dire à Dieu « je partage ta cause, ce qui prouve ma bonne foi ».
Pour ma part, j’y vois une preuve de plus que la fidélité au Dieu unique a été un combat de tous les instants.
Dernière remarque : rassurons-nous, ce rappel des exigences de l’Alliance est une catéchèse à l’adresse des pèlerins, ce n’est pas une condition d’entrée dans le Temple. Sinon, personne, excepté Jésus de Nazareth,  n’aurait jamais franchi la porte.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Colossiens 1,24-28

Frères,
24 maintenant je trouve la joie dans les souffrances
que je supporte pour vous ;
ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ
dans ma propre chair,
je l’accomplis pour son corps qui est l’Église.
25 De cette Église, je suis devenu ministre,
et la mission que Dieu m’a confiée,
c’est de mener à bien pour vous l’annonce de sa parole,
26 le mystère qui était caché depuis toujours
à toutes les générations,
mais qui maintenant a été manifesté
à ceux qu’il a sanctifiés.
27 Car Dieu a bien voulu leur faire connaître
en quoi consiste la gloire sans prix de ce mystère
parmi toutes les nations :
le Christ est parmi vous,
lui, l’espérance de la gloire !
28 Ce Christ, nous l’annonçons :
nous avertissons tout homme,
nous instruisons chacun en toute sagesse,
afin de l’amener à sa perfection dans le Christ.

LES RISQUES DE LA MISSION
La première phrase de ce texte est redoutable ! « Ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. » Comment entendre cette phrase ? Resterait-il donc des souffrances à subir par le Christ ou par nous, pour faire bonne mesure, en quelque sorte ? Apparemment, il reste des souffrances à subir, puisque Paul le dit, mais ce n’est pas « pour faire bonne mesure ». Cela ne découle pas d’une exigence de Dieu ! C’est une nécessité malheureusement due à la dureté de cœur des hommes !
Ce qui reste à souffrir, ce sont les difficultés, les oppositions, voire les persécutions que rencontre toute entreprise d’évangélisation. Jésus lui-même l’a dit clairement à plusieurs reprises, avant et après sa propre passion et sa Résurrection ; à ses apôtres, il avait dit : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite. » (Lc 9,22) ; et après sa Résurrection, il l’expliqua aux disciples d’Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24,26). Et ce qui fut le sort du maître sera celui de ses disciples ; là encore, il les a bien prévenus : « On vous livrera aux tribunaux et aux synagogues ; on vous frappera, on vous traduira devant des gouverneurs et des rois à cause de moi ; ce sera pour eux un témoignage. Mais il faut d’abord que l’évangile soit proclamé à toutes les nations. » (Mc 13,9-10). Nous voilà prévenus : tant que la tâche n’est pas terminée, il faudra encore se donner de la peine et traverser bien des difficultés, voire des persécutions. Cela bien concrètement, dans notre personne.
Il n’est évidemment pas question d’imaginer que cela résulterait d’un décret de Dieu, avide de voir souffrir ses enfants, et comptable de leurs larmes ; une telle supposition défigure le Dieu de tendresse et de pitié que Moïse lui-même avait déjà découvert. La réponse tient en deux points : premièrement, pour l’œuvre  d’évangélisation, Dieu sollicite des collaborateurs ; il n’agit pas sans nous ; deuxièmement, le monde refuse d’entendre la Parole, pour ne pas avoir à changer de conduite ; alors il s’oppose de toutes ses forces à la propagation de la Bonne Nouvelle. Cela peut aller jusqu’à persécuter et supprimer les témoins gênants de la Parole. C’est exactement ce que vit Paul, emprisonné pour avoir trop parlé de Jésus de Nazareth.1 Et dans ses lettres aux jeunes communautés chrétiennes, il encourage à plusieurs reprises ses interlocuteurs à accepter à leur tour la persécution inévitable : « Que personne ne soit ébranlé dans les détresses actuelles, car vous savez bien, vous-mêmes, que nous y sommes exposés. » (1 Th 3,3). Et Pierre en fait autant : « Résistez avec la force de la foi, car vous savez que tous vos frères, de par le monde, sont en butte aux mêmes souffrances. » (1 P 5,9-10).
POUR QUE GRANDISSE LE CORPS DU CHRIST
Il n’est donc pas question de baisser les bras : « Ce Christ, nous l’annonçons, dit Paul, (sous-entendu, envers et contre tout) : nous avertissons tout homme, nous instruisons chacun en toute sagesse, afin de l’amener à sa perfection dans le Christ. » Celui-ci a commencé, il nous reste à achever l’œuvre  d’annonce.
Ainsi grandit peu à peu l’Eglise, Corps du Christ ; par rapport à la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12), la vision de Paul s’est encore élargie : dans la lettre aux Corinthiens, Paul employait déjà l’image du corps, mais seulement pour parler de l’articulation des membres entre eux, dans chaque Eglise locale ; ici, il envisage l’Eglise universelle, grand corps, dont le Christ est la tête. Elle est cette part de l’humanité qui reconnaît la primauté du Christ sur tout le cosmos dont parlait l’hymne des versets précédents :
« Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles… tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Eglise. » (Col 1,15-18).2
Ce mystère du projet de Dieu a été révélé aux chrétiens, il est leur source intarissable de joie et d’espérance : « Le Christ est parmi vous, lui, l’espérance de la gloire ! » (verset 27). Et c’est l’émerveillement de cette présence du Christ au milieu d’eux qui transforme les croyants en témoins. Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul peut dire : « De même que nous avons largement part aux souffrances du Christ, de même, par le Christ, nous sommes largement réconfortés. » (2 Co 1,5). Et dans la lettre aux Philippiens : « Tout cela vient de Dieu qui, pour le Christ, vous a fait la grâce, non seulement de croire en lui, mais aussi de souffrir pour lui. » (Phi 1,28-29). Alors nous comprenons la première phrase du texte d’aujourd’hui : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qu’il reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis, pour son corps qui est l’Eglise. »
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Notes
1 – Traditionnellement, (c’est-à-dire on a longtemps pensé que) la lettre aux Colossiens fait partie des lettres dites « de la captivité » (de Paul à Césarée). Aujourd’hui, certains exégètes pensent que cette lettre ne serait pas de Paul lui-même ; mais si elle n’est pas de sa main, l’auteur fait ici référence à cet épisode de captivité dans la vie de Paul.
2 – Si la lettre aux Colossiens est d’un disciple de Paul, on comprend d’autant mieux (et on admire) ce développement, cette maturation de la théologie dans la fidélité au grand apôtre.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 10, 38-42

En ce temps-là,
38 Jésus entra dans un village.
Une femme nommée Marthe le reçut.
39 Elle avait une sœur appelée Marie
qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
40 Quant à Marthe, elle était accaparée
par les multiples occupations du service.
Elle intervint et dit :
« Seigneur, cela ne te fait rien
que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ?
Dis-lui donc de m’aider. »
41 Le Seigneur lui répondit :
« Marthe, Marthe, tu te donnes du souci
et tu t’agites pour bien des choses.
42 Une seule est nécessaire.
Marie a choisi la meilleure part,
elle ne lui sera pas enlevée. »

CHERCHEZ D’ABORD LE ROYAUME
« Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu et le reste vous sera donné par surcroît. » La formule est de Matthieu (Mt 6,33) ; elle est peut-être le meilleur commentaire de la leçon de Jésus dans la maison de Marthe et Marie.
Jésus est en route avec ses disciples, et l’on sait que ce long voyage est l’occasion pour lui de leur donner de multiples consignes ; depuis la fin du chapitre 9, Jésus, commençant la montée vers Jérusalem, s’est uniquement préoccupé de leur donner des points de repère pour les aider à rester fidèles à leur vocation merveilleuse et exigeante de suivre le Seigneur. Entre autres, il leur a recommandé d’accepter l’hospitalité (Lc 9,4 ; 10,5-9) ; c’est exactement ce qu’il fait lui-même ici : on peut donc penser qu’il accepte avec gratitude l’hospitalité de Marthe.
Ce récit, propre à Luc, suit immédiatement la parabole du Bon Samaritain : il n’y a certainement pas contradiction entre les deux ; et, en particulier, gardons-nous de critiquer Marthe, l’active, par rapport à Marie, la contemplative. Le centre d’intérêt de l’évangéliste est plutôt, semble-t-il, la relation des disciples au Seigneur. Cela ressort du contexte (voir plus haut) et de la répétition du mot « Seigneur » qui revient trois fois : « Marie se tenait assise aux pieds du Seigneur »… Marthe dit : « Seigneur, cela ne te fait rien ?… » « Le Seigneur lui répondit ». L’emploi de ce mot fait penser que la relation décrite par Luc entre Jésus et les deux soeurs, Marthe et Marie, n’est pas à juger selon les critères habituels de bonne conduite. Ici, le Maître veut appeler au discernement de ce qui est « la meilleure part », c’est-à-dire l’attitude la plus essentielle qu’il attend de ses disciples.
Les deux femmes accueillent le Seigneur en lui donnant toute leur attention : Marthe, pour bien le recevoir, Marie, pour ne rien perdre de sa parole. On ne peut pas dire que l’une est active, l’autre passive ; toutes deux ne sont occupées que de lui. Dans la première partie du récit, le Seigneur parle. On ne nous dit pas le contenu de son discours : on sait seulement que Marie, dans l’attitude du disciple qui se laisse instruire (cf Is 50), boit ses paroles. Tandis que l’on voit Marthe « accaparée par les multiples occupations du service ». Le dialogue proprement dit n’intervient que sur la réclamation de Marthe : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. »
Le Seigneur prononce alors une phrase qui a fait couler beaucoup d’encre : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. » Jésus ne reproche certainement pas à Marthe son ardeur à bien le recevoir ; qui dit hospitalité, surtout là-bas, dit bon déjeuner, donc préparatifs ; « tuer le veau gras » est une expression biblique !
Et combien d’entre nous se retrouvent trop souvent à leur gré dans le rôle de Marthe en se demandant où est la faute ? Il semblerait plus facile, assurément, de prendre l’attitude de Marie et de se laisser servir, en tenant compagnie à l’invité au salon ! La cuisinière est souvent frustrée de manquer les conversations !
L’ESSENTIEL ET L’ACCESSOIRE
Mais c’est le comportement inquiet de Marthe qui inspire à Jésus une petite mise au point, profitable pour tout le monde. Et, en réalité, à travers le personnage des deux soeurs, il en profite pour donner une recommandation à chacun de ses disciples (donc à nous) et nous rappeler l’essentiel : « Une seule chose est nécessaire » ne veut pas dire qu’il faut désormais se laisser dépérir ! Mais qu’il ne faut pas négliger l’essentiel ; il nous faut bien tour à tour, chacun et chacune, jouer les Marthe et les Marie, mais attention de ne pas nous tromper de priorité.
Une leçon que Jésus reprendra plus longuement, un peu plus loin (et qu’il nous est bon de relire ici, la liturgie ne nous en proposant pas la lecture) : « À propos de votre vie, ne vous souciez pas de ce que vous mangerez, ni, à propos de votre corps, de quoi vous allez le vêtir. En effet, la vie vaut plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Observez les corbeaux : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’ont ni réserves ni greniers, et Dieu les nourrit. Vous valez tellement plus que les oiseaux ! D’ailleurs qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Si donc vous n’êtes pas capables de la moindre chose, pourquoi vous faire du souci pour le reste ? Observez les lis : comment poussent-ils ? Ils ne filent pas, ils ne tissent pas. Or je vous le dis : Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. Si Dieu revêt ainsi l’herbe qui aujourd’hui est dans le champ et demain sera jetée dans le feu, il fera tellement plus pour vous, hommes de peu de foi ! Ne cherchez donc pas ce que vous allez manger et boire ; ne soyez pas anxieux. Tout cela, les nations du monde le recherchent, mais votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez plutôt son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît.  Sois sans crainte, petit troupeau : votre Pèere a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Lc 12,22-32)1.
« Sois sans crainte », c’est certainement le maître-mot ; ailleurs, il mettra en garde ses disciples contre les soucis de la vie qui risquent d’alourdir les cœurs  : « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur  ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie » (Lc 21,34). Les soucis risquent également de nous empêcher d’écouter la Parole ; c’est le message de la parabole du semeur : « Ce qui est tombé dans les ronces, ce sont les gens qui ont entendu, mais qui sont étouffés, chemin faisant, par les soucis, la richesse et les plaisirs de la vie, et ne parviennent pas à maturité. » (Lc 8,14). Si Marthe n’y prend pas garde, cela pourrait devenir son cas, peut-être ?
Sans oublier qu’en définitive, c’est toujours Dieu qui nous comble et non l’inverse ! Ne pourrait-on pas traduire : ‘Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour faire des choses pour moi… La meilleure part, c’est de m’accueillir, c’est moi qui vais faire des choses pour toi.’
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Notes
Les Douze ont retenu la leçon : plus tard, un jour est venu pour eux de choisir entre deux missions : la prédication de la Parole et le service des tables ; ils ont choisi de se consacrer à la première et ils ont confié le service des tables à d’autres : « Il n’est pas bon que nous délaissions la Parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » (Ac 6,2-4). Car il ne faut jamais oublier que « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du SEIGNEUR. » (Dt 8,3). En même temps, le service des tables n’est pas méprisé, puisque l’on choisit avec soin ceux qui en seront chargés.
Marthe et Marie ; la meilleure part
La meilleure part de nos journées, c’est celle qui Lui est consacrée, de quelque manière que ce soit. Selon nos charismes et nos missions propres, ce peut être l’évangélisation, ou le service des autres, ou encore la contemplation du mystère.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX COLOSSIENS, LIVRE DU DEUTERONOME, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 18

Dimanche 10 juillet 2022 : 15ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 10 juillet 2022 :

15ème dimanche du Temps Ordinaire

images (15)

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Deutéronome 30,10-14

Moïse disait au peuple :
10 « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu,
en observant ses commandements et ses décrets
inscrits dans ce livre de la Loi,
et reviens au SEIGNEUR ton Dieu
de tout ton cœur et de toute ton âme.
11 Car cette loi que je te prescris aujourd’hui
n’est pas au-dessus de tes forces
ni hors de ton atteinte.
12 Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises :
‘Qui montera aux cieux
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?’
13 Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises :
‘Qui se rendra au-delà des mers
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?’
14 Elle est tout près de toi, cette Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton cœur,
afin que tu la mettes en pratique. »

EST-CE DONC SI DIFFICILE D’OBSERVER LA LOI ?
Le livre du Deutéronome se présente comme le dernier discours de Moïse, son testament spirituel en quelque sorte : mais il n’a certainement pas été écrit par Moïse lui-même puisqu’il répète à de nombreuses reprises : Moïse a dit, Moïse a fait… Et l’auteur use de beaucoup de solennité pour rappeler ce qui lui semble être l’apport majeur de Moïse : il est celui qui a fait sortir d’Egypte le peuple d’Israël et a conclu l’Alliance avec Dieu au Sinaï. Par cette Alliance, Dieu s’engageait à protéger son peuple tout au long de son histoire, mais réciproquement, le peuple s’engageait à toujours respecter la Loi de Dieu car il y reconnaissait le meilleur garant de sa liberté retrouvée.
Mais une chose est de s’engager, une autre de respecter l’engagement. Or le peuple y a trop souvent manqué. Le royaume du Nord a fait lui-même son propre malheur, et depuis la victoire des Assyriens, il est rayé de la carte. Les habitants du royaume du Sud feraient bien d’en tirer les leçons et c’est à eux que l’auteur s’adresse ici : « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi ».
Et pourtant il a l’air de dire que ce ne serait pas bien difficile d’observer cette Loi : elle n’est ni difficile à comprendre ni difficile à appliquer : « Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. »
Alors pourquoi les hommes, du temps de Moïse, comme du temps de l’auteur du Deutéronome, comme aujourd’hui sont-ils si rétifs à des commandements pourtant bien simples : tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas le bien d’autrui ? A cette question, Moïse répondait : le peuple a « la nuque raide » ; à la fin de sa vie, quand il réfléchissait sur le passé, il pouvait dire : « Sache bien que ce n’est pas à cause de ta justice que le SEIGNEUR te donne à posséder ce bon pays, car tu es un peuple à la nuque raide. Souviens-toi. N’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où vous êtes sortis d’Egypte jusqu’à ce que vous soyez arrivés en ce lieu, vous avez été rebelles au SEIGNEUR. » (Dt 9,6-7).
UN PEUPLE A LA NUQUE RAIDE
Je m’arrête sur cette expression « nuque raide » : il y a une superbe image qui se cache derrière cette formule que nous disons malheureusement toujours trop vite ; il faut avoir devant les yeux un joug, cette pièce de bois qui unit deux bœufs pour labourer. L’expression « nuque raide » évoque donc un attelage, ou plus exactement une bête qui refuse de courber son cou sous l’attelage ; si une bête est rétive, on se doute bien que l’attelage est moins performant : or, justement, l’Alliance entre Dieu et son peuple était comparée à une attache, un joug d’attelage. Pour recommander l’obéissance à la Loi, Ben Sirac, par exemple, disait : « Placez votre cou sous le joug et recevez l’instruction. » (Si 51,26). Jérémie reprochant au peuple d’Israël ses manquements à la Loi disait dans le même sens : « Depuis longtemps, tu as brisé ton joug, rompu tes liens » (Jr 2,20 ; Jr 5,5).
On comprend mieux du coup la phrase célèbre de Jésus : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples… Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger. » (Mt 11,29-30). Cette phrase de Jésus a peut-être bien ses racines justement dans notre texte du Deutéronome : « Cette Loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. » Autrement dit, Dieu ne demande pas à son peuple des choses impossibles. Peut-être ce passage s’adresse-t-il à des croyants découragés, à l’instar des disciples qui se plaignirent un jour à Jésus en lui demandant « Qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19,25).
On retrouve bien là, dans le Deutéronome d’abord, chez Jésus ensuite, le grand message très positif de la Bible : la Loi est à notre portée, le mal n’est pas irrémédiable ; l’humanité va vers son salut : un salut qui consiste à vivre dans l’amour de Dieu et des autres, pour le plus grand bonheur de tous. Mais, l’expérience aidant, on a appris aussi que la pratique d’une vie juste, c’est-à-dire en conformité avec ce projet de Dieu est quasi-impossible aux hommes s’ils comptent sur leurs seules forces. Et la leçon est toujours la même : Jésus répond à ses disciples : « Pour les hommes c’est impossible, mais pour Dieu, tout est possible. » (Mt 19,26).
Oui, à Dieu tout est possible, y compris de transformer nos nuques raides. Puisque son peuple est désespérément incapable de fidélité, c’est Dieu lui-même qui transformera son cœur  : « Le SEIGNEUR ton Dieu te circoncira le cœur , à toi et à ta descendance, pour que tu aimes le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur  et de toute ton âme, afin de vivre. » (Dt 30,6).
Par « circoncision du cœur  », on entend l’adhésion de l’être tout entier à la volonté de Dieu. On a longtemps espéré que le peuple lui-même atteindrait cette qualité d’adhésion à l’Alliance « de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces » (comme dit la fameuse phrase du « Shema Israël », la grande profession de foi, Dt 6,4) ; mais il a bien fallu se rendre à l’évidence ; et des prophètes comme Jérémie, Ezéchiel prennent acte de ce qu’il y faudra une intervention de Dieu : « Je mettrai ma loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur . Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » (Jr 31,33).

PSAUME 68 (69),14.17.30-31.33-34.36ab.37

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14  Moi je te prie, SEIGNEUR :
c’est l’heure de ta grâce :
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

17  Réponds-moi, SEIGNEUR,
car il est bon ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.

30 Et moi, humilié, meurtri,
Que ton salut, Dieu, me redresse.
31 Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
Je vais le magnifier, lui rendre grâce.

33  Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie à vous qui cherchez Dieu ! »
34 Car le SEIGNEUR écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.

36 Car Dieu viendra sauver Sion
Et rebâtir les villes de Juda :
37 patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
Demeure pour ceux qui aiment son nom.
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LE SEIGNEUR ECOUTE LES HUMBLES
C’est bien parce que le psalmiste est convaincu de cette dernière phrase : « Le SEIGNEUR écoute les humbles, il n’oublie pas les siens emprisonnés » qu’il ose dire tout ce qui précède. Car ce psaume est justement le cri de détresse d’un malheureux, d’un humilié, peut-être d’un emprisonné. Apparemment, il s’agit d’un croyant persécuté pour sa foi, puisqu’il dit : « C’est pour toi (sous-entendu toi-Dieu) que j’endure l’insulte et que la honte me couvre le visage : l’amour de ta maison m’a perdu ; on t’insulte et l’insulte retombe sur moi » (versets 8 et 10).
La persécution est malheureusement une situation bien connue en Israël : d’une part, les prophètes ont tous été persécutés au sein même de leur peuple ; d’autre part, et surtout, le peuple lui-même a été persécuté par les autres peuples. Si on y réfléchit, il n’est pas étonnant que le peuple choisi par Dieu pour être son prophète subisse le même sort que les prophètes individuels.
Mais pourquoi un prophète ne meurt-il presque jamais dans son lit ? Pourquoi faut-il qu’il subisse la honte et les insultes ? De la même manière Jésus dira : « Il fallait que le Fils de l’homme souffrît… » Pourquoi est-ce inévitable ? On peut dire qu’un prophète est un peu l’interprète de Dieu, on dit qu’il est la « bouche de Dieu » puisqu’il proclame sa Parole. Or on sait bien que « nos pensées ne sont pas les pensées de Dieu et que ses chemins ne sont pas nos chemins », et qu’il y a la même distance entre nos pensées et celles de Dieu qu’entre la terre et le ciel ! comme dit Isaïe (Is 55,8-9). Si donc le prophète se fait l’écho fidèle des pensées de Dieu, il est sans cesse en contradiction avec à peu près tout le monde ; il est condamné à être sans cesse à contre-courant. Sa parole, parfois sa simple présence est un appel à la justice, à la sainteté (c’est-à-dire concrètement l’amour des frères), au partage, toutes choses dont nous n’avons guère envie. Ecouter de belles paroles, c’est facile, mais les prophètes ne se contentent pas de dire de belles paroles, ils appellent à changer de vie, ce qui est autrement plus dérangeant. La prédication des véritables prophètes ressemble à un projecteur braqué sur les recoins de notre vie et tout spécialement sur notre attitude envers les autres. Dans bien des cas, nous préférons éteindre la lumière.
Par moments, cette hostilité submerge le prophète : Moïse a eu ses moments de découragement ; Elie a supplié de mourir ; Jérémie a regretté d’être né ; voici quelques lignes de lui qui éclairent la première lecture de ce dimanche : « Maudit, le jour où je fus enfanté ! Le jour où ma mère m’enfanta, qu’il ne devienne pas béni ! Maudit l’homme qui annonça à mon père : ‘Un fils t’est né !’… Et pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas fait mourir dès le sein ? Ma mère serait devenue ma tombe, sa grossesse n’arrivant jamais à terme. Pourquoi suis-je donc sorti du sein, pour connaître peine et affliction, pour être chaque jour miné par la honte ? » (Au passage, on ne peut que remarquer la parenté de ce texte avec le livre de Job ; ce qui n’a rien d’étonnant puisque le personnage de Job représente le peuple d’Israël dans ses moments de détresse).
Je reviens à notre psaume : celui qui parle se compare à un noyé qui est en train de perdre pied : il n’a plus la force de remonter ; je vous lis les premiers versets qui ne font pas partie de la liturgie de ce jour : « Sauve-moi, mon Dieu : les eaux montent jusqu’à ma gorge ! J’enfonce dans la vase du gouffre, rien qui me retienne ; je descends dans l’abîme des eaux ; le flot m’engloutit ». (Là on croit entendre les paroles de Jonas).
DANS TON GRAND AMOUR, DIEU, REPONDS-MOI
Mais même au fond du gouffre, un vrai prophète ne perd pas confiance : la Parole qui lui cause tant de malheurs est en même temps son soutien ; et notre psaume, après toute une série de lamentations se transforme en prière pour se terminer en action de grâce, déjà, car il est sûr, malgré tout, d’être exaucé. Commençons par la prière : « Et moi, je te supplie, SEIGNEUR, c’est l’heure de ta grâce… Tire-moi de la boue, sinon je m’enfonce : que j’échappe à ceux qui me haïssent, à l’abîme des eaux. Que les flots ne me submergent pas, que le gouffre ne m’avale, que la gueule du puits ne se ferme pas sur moi ». Là on croirait entendre Jérémie en personne, lui qui a été jeté un jour dans un puits pour avoir tenu sur le Temple des propos qui n’ont pas plu : il a osé dire « cette Maison sur laquelle le Nom de Dieu a été proclamé, vous la prenez pour une caverne de bandits ».
Entre parenthèses, Jésus a tenu à son tour à peu près les mêmes propos en chassant les vendeurs du Temple et quand Saint Jean raconte cet épisode, il cite justement une phrase de notre psaume d’aujourd’hui : « Le zèle de ta maison me dévorera. » (Jn 2,17).
Enfin ce psaume se termine par une prière d’action de grâce : c’est une donnée permanente de la prière juive que la supplication et l’action de grâce soient toujours étroitement mêlées. Ici, le psalmiste chante déjà victoire : non seulement lui-même sera sauvé, mais le peuple entendra enfin la voix de son Dieu et le bonheur pour tous pourra s’installer : « Je louerai le nom de Dieu par un cantique, je vais le magnifier, lui rendre grâce. Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête : « Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »

PSAUME – 18 (19), 8, 9, 10, 11

8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le cœur  ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables :

11 plus désirables que l’or,
qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

LA LOI, COMME UN CODE DE LA ROUTE
C’est une vraie litanie en l’honneur de la Loi : « La Loi du SEIGNEUR », « la charte du SEIGNEUR », « les préceptes du SEIGNEUR », « le commandement du SEIGNEUR », « les décisions du SEIGNEUR »… En réalité, il n’est question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le SEIGNEUR. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l’a libéré… Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l’accompagner dans toute son existence… Celui, enfin, qui poursuit son œuvre  de libération en proposant sa Loi…
Il ne faut jamais oublier qu’avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d’Egypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c’est l’expression consacrée) son peuple des chaînes de l’esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l’homme d’être heureux. C’est cela l’Alliance Eternelle. L’Exode était route vers la Terre Promise ; l’obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l’humanité.
Le livre du Deutéronome y insiste à plusieurs reprises : « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6,3). A quoi notre psaume répond en écho : « Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils réjouissent le cœur  ».
La grande certitude qu’ont acquise les hommes de la Bible, c’est que Dieu veut l’homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d’écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : on sait que la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d’abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples ». Ici les simples, ce sont ceux justement qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu : « Et maintenant, Israël, qu’est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur ». (Dt 10,12-13).
Et le prophète Michée reprend en écho : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6,8). Il n’y a pas d’autre exigence, il n’y a pas non plus d’autre chemin pour être heureux.
DIEU VEUT L’HOMME HEUREUX
« Les décisions du SEIGNEUR sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Là, on touche du doigt la distance culturelle qui nous sépare de l’auteur de ce psaume : pour nous comme pour lui, l’or est un métal à la fois inaltérable, et précieux, donc désirable. Pour le miel, c’est autre chose : il n’évoque sûrement pas pour nous ce qu’il représentait pour un habitant d’Israël ; quand Dieu appelle Moïse pour la première fois et lui confie la mission de libérer son peuple, il lui promet : « Je vous ferai monter de la misère d’Egypte… vers le pays ruisselant de lait et de miel » (Ex 3,17). On ne sait pas à quand remonte cette expression : apparemment, elle est très ancienne et les Cananéens l’employaient déjà. Pour eux, comme pour Israël, elle caractérise l’abondance et la douceur. Du miel, on en trouve évidemment bien ailleurs qu’en Israël : le goût sucré des gâteaux de miel est apprécié dans de nombreux pays. On en trouve même dans le désert : la preuve, c’est que Jean-Baptiste « se nourrissait de miel sauvage » (Mt 3,4), mais c’est quand même rare ! Et justement, ce qui sera merveilleux dans la Terre Promise, ce sera la profusion, le miel « ruissellera ».
Cette abondance, cette douceur est attribuée à l’action de Dieu ; mais, me direz-vous, cela non plus n’est pas propre au peuple d’Israël : partout ou presque on pense que notre vie est dans les mains des dieux ; et tous les rites religieux sont justement faits pour obtenir les faveurs des divinités : on cherche à leur plaire pour obtenir la pluie en temps voulu, pour éviter la grêle, les sauterelles et tout ce qui pourrait compromettre les récoltes… Parce que les divinités ont tout pouvoir.
Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de l’œuvre  de Dieu, et cela change tout ! Il ne s’agit pas de l’amadouer pour obtenir ses bienfaits ; ses bienfaits sont acquis d’avance. Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de la générosité de Dieu. Dieu a pris l’initiative de créer le monde, simplement par amour ; Dieu a pris l’initiative de sauver son peuple, simplement par amour. Et le miel devient pour eux symbole de la douceur même de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l’Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32,13). La manne, aussi, parce qu’elle est douce et parce qu’elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « C’était comme de la graine de coriandre, c’était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16,31). Désormais on parlera des oignons d’Egypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Egypte, mais on n’avait pas encore fait l’expérience de l’Exode et de la Présence de Dieu.
Désormais, Israël ne sait pas seulement que la Parole de Dieu a créé le monde, Israël sait mieux encore que sa Parole sauve le monde : « La loi du SEIGNEUR est parfaite, qui redonne vie ; la charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples. »
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Complément
– C’est dans le Livre du Deutéronome qu’on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?… A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui… Reconnais-le aujourd’hui et réfléchis : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4,32… 40).

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Colossiens 1,15-20

15 Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible,
le premier-né, avant toute créature :
16 en lui, tout fut créé,
dans le ciel et sur la terre.
Les êtres visibles et invisibles,
Puissances, Principautés,
Souverainetés, Dominations,
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant toute chose,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église :
c’est lui le commencement,
le premier-né d’entre les morts,
afin qu’il ait en tout la primauté.
19 Car Dieu a jugé bon
qu’habite en lui toute plénitude
20 et que tout, par le Christ,
lui soit enfin réconcilié,
faisant la paix par le sang de sa Croix,
la paix pour tous les êtres
sur la terre et dans le ciel.

EN CONTEMPLANT JESUS-CHRIST, L’HUMANITE EST RECONCILIEE AVEC DIEU
Je commence par la dernière phrase qui est peut-être pour nous la plus difficile : « Dieu a jugé bon que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel. » Paul ici compare la mort du Christ à un sacrifice comme on en offrait habituellement au Temple de Jérusalem. Il existait en particulier des sacrifices qu’on appelait « sacrifices de paix ».
Paul sait bien que ceux qui ont condamné Jésus n’avaient aucunement l’intention d’offrir un sacrifice : tout d’abord parce que les sacrifices humains n’existaient plus en Israël depuis fort longtemps ; ensuite parce que Jésus a été condamné à mort comme un malfaiteur et exécuté hors de la ville de Jérusalem. Mais il contemple une chose inouïe : dans sa grâce, Dieu a transformé l’horrible passion infligée à son fils par les hommes en œuvre de paix ! Pour le dire autrement, c’est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, parce que Dieu accomplit cette œuvre  de grâce, ce paroxysme de haine des hommes est transformé en un instrument de réconciliation, de pacification.
Et pourquoi sommes-nous réconciliés ? Parce qu’enfin, nous connaissons Dieu tel qu’il est vraiment, pur amour et pardon, bien loin du Dieu punisseur que nous imaginons parfois. Et cette découverte peut transformer nos cœurs  de pierre en cœurs  de chair (pour reprendre l’expression d’Ezéchiel) si nous laissons l’Esprit du Christ envahir nos cœurs . Dans cette lettre aux Colossiens, nous lisons la même méditation que développe également saint Jean et qui est inspirée par Zacharie. De la part de Dieu, le prophète annonçait :
« Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication. Ils regarderont vers moi. Celui qu’ils ont transpercé, … ils pleureront sur lui amèrement. » (Za 12,10). En d’autres termes, c’est Dieu qui nous inspire de contempler la croix et, de cette contemplation, peut naître notre conversion, notre réconciliation.
Paul nous invite donc à cette même contemplation : en levant les yeux vers le transpercé (comme dit Zacharie) nous découvrons en Jésus l’homme juste par excellence, l’homme parfait, tel que Dieu l’a voulu. Dans le projet créateur de Dieu, l’homme est créé à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c’est donc d’être l’image de Dieu. Or le Christ est l’exemplaire parfait, si l’on ose dire, il est véritablement l’homme à l’image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l’homme, tel que Dieu l’a voulu. « Il est l’image du Dieu invisible », dit Paul. « Voici l’homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !
QUI M’A VU A VU LE PERE
Et c’est pour cela que Paul peut parler de plénitude, au sens d’accomplissement : « Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude ». Je reprends le début du texte : « Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui tout fut créé dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles… tout est créé par lui et pour lui. »
Mais Paul va plus loin : en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l’expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l’entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m’a vu a vu le Père » dit-il lui-même dans l’évangile de Jean (Jn 14,9). Un peu plus bas dans cette même lettre aux Colossiens, Paul dit encore : « En lui, dans son propre corps, habite toute la plénitude de la divinité. » (Col 2,9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l’homme… en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.
Reste un verset, très court, mais capital : « Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Eglise : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. » C’est peut-être le texte le plus clair du Nouveau Testament pour nous dire que nous sommes le Corps du Christ. Il est la tête d’un grand corps dont nous sommes les membres. Dans la lettre aux Romains (Rm 12,4-5) et la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12,12), Paul avait déjà dit que nous sommes tous les membres d’un même corps. Ici, il précise plus clairement : « Le Christ est la tête du corps, la tête de l’Eglise ». (Il développe la même idée dans la lettre aux Ephésiens : Ep 1,22 ; 4,15 ; 5,23).
Evidemment, il dépend de nous que ce Corps grandisse harmonieusement. A nous de jouer, donc, maintenant, si j’ose dire : la Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ s’offre à la liberté des hommes ; pour nous, baptisés, elle est (ou elle devrait être) un sujet sans cesse renouvelé d’émerveillement et d’action de grâce ; un peu plus haut, l’auteur commençait sa contemplation par : « Dans la joie, vous rendrez grâce à Dieu le Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints, dans la lumière. » (Col 1,12). Il s’adressait à ceux qu’il appelle « les saints », c’est-à-dire les baptisés. L’Eglise, par vocation, c’est le lieu où l’on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s’appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).

EVANGILE – selon Saint Luc 10,25-37

En ce temps-là,
25 un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant :
« Maître, que dois-je faire
pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
26 Jésus lui demanda :
« Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ?
Et comment lis-tu ? »
27 L’autre répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de toute ta force et de toute ton intelligence,
et ton prochain comme toi-même. »
28 Jésus lui dit :
« Tu as répondu correctement.
Fais ainsi et tu vivras. »
29 Mais lui, voulant se justifier,
dit à Jésus :
« Et qui est mon prochain ? »
30 Jésus reprit la parole :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,
et il tomba sur des bandits ;
ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups,
s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ;
il le vit et passa de l’autre côté.
32 De même un lévite arriva à cet endroit ;
il le vit et passa de l’autre côté.
33 Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ;
il le vit et fut saisi de compassion.
34 Il s’approcha, et pansa ses blessures
en y versant de l’huile et du vin ;
puis il le chargea sur sa propre monture,
le conduisit dans une auberge
et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent,
et les donna à l’aubergiste, en lui disant :
‘Prends soin de lui ;
tout ce que tu auras dépensé en plus,
je te le rendrai quand je repasserai.’
36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain
de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
37 Le docteur de la Loi répondit :
« Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »
Jésus lui dit :
« Va, et toi aussi, fais de même. »

QUI EST MON PROCHAIN ?
Tel est pris qui croyait prendre ! S’il espérait mettre Jésus dans l’embarras, le docteur de la Loi en a été pour ses frais et c’est lui, en définitive, qui a dû se trouver bien embarrassé. En posant à celui qui est l’Amour même la question : « Jusqu’où faut-il aimer ? », il s’est attiré une réponse bien exigeante ! Si l’on veut rester tranquille, en effet, il y a des questions à ne pas poser ! Surtout si ce sont des questions aussi importantes que la première posée par le docteur de la Loi : « Maître, que dois-je faire, pour avoir en héritage la vie éternelle ? » ou, plus compromettante encore, la question suivante : « Et qui est mon prochain ? » Devant de telles interrogations, Jésus ne peut que désirer conduire son interlocuteur jusqu’au plus intime du cœur  de Dieu lui-même.
Ce cheminement, Jésus va le situer très exactement sur une route bien connue de ses auditeurs, les trente kilomètres qui séparent Jérusalem de Jéricho, une route en plein désert, dont certains passages étaient à l’époque de véritables coupe-gorge. Ce récit d’attentat et cette histoire de secours au blessé étaient d’une vraisemblance criante. L’homme est donc tombé aux mains de brigands qui l’ont dépouillé et laissé pour mort. A son malheur physique et moral, s’ajoute pour lui une exclusion d’ordre religieux : touché par des « impurs », il a contracté lui aussi une impureté. C’est probablement l’une des raisons de l’indifférence apparente, voire de la répulsion qu’éprouvent à sa vision le prêtre et le lévite soucieux de préserver leur intégrité rituelle. Le Samaritain, bien sûr, ne va pas avoir de scrupules de ce genre.
La scène au bord de la route dit en images ce que Jésus a fait lui-même bien souvent concrètement : en guérissant le jour du sabbat, par exemple, en se penchant sur des lépreux, en accueillant les pécheurs, et en citant plusieurs fois la parole du prophète Osée : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. » (Os 6,6).
La connaissance de Dieu, parlons-en : quand Jésus avait posé la question : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? », le docteur de la Loi avait récité avec enthousiasme : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur , de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui avait dit : « Tu as répondu correctement. » Car la seule chose qui compte, on le savait déjà en Israël, c’est la fidélité à ce double amour. Saint Jean écrira plus tard : « Si quelqu’un dit J’aime Dieu et qu’il n’aime pas son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4,20). Et encore : « Aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour vient de Dieu. Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. » (1 Jn 4,7).
CELUI QUI AIME EST NE DE DIEU ET CONNAIT DIEU

Le fin mot de cette connaissance que nous révèle la Bible, Ancien et Nouveau Testaments confondus, c’est que Dieu est « miséricordieux » (littéralement en hébreu « ses entrailles vibrent ») ; or, nous dit le récit, quand le Samaritain vit l’homme blessé, « il fut saisi de compassion » (en grec « ému aux entrailles »). Ce n’est pas par hasard si Luc emploie exactement la même expression pour dire l’émotion de Jésus, à la porte du village de Naïm, à la vue de la veuve conduisant son fils unique au cimetière (Lc 7)… ou pour décrire l’émotion du Père au retour du fils prodigue (Lc 15).
Je reviens à la parabole : ce voyageur miséricordieux n’est pourtant aux yeux des Juifs qu’un Samaritain, c’est-à-dire ce qu’il y a de moins recommandable. Car Samaritains et Juifs étaient normalement ennemis : les Juifs méprisaient les Samaritains qu’ils considéraient comme hérétiques et les Samaritains, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d’avoir détruit leur sanctuaire sur le mont Garizim (en 129 av.J.C.). Le mépris, à vrai dire, était ancestral : au livre de Ben Sirac, on cite parmi les peuples considérés comme détestables les Samaritains, « le peuple fou qui habite à Sichem » (Si 50,26). Et c’est cet homme méprisé qui est déclaré par Jésus plus proche de Dieu que les dignitaires et servants du Temple (le prêtre et le lévite passés à côté du blessé sans s’arrêter). Cette émotion « jusqu’aux entrailles » (tout le contraire de la dureté des cœurs de pierre dont parlait Ezéchiel), nous dit que le Samaritain, (ce mécréant aux yeux des Judéens) est capable d’être « l’image de Dieu » ! A son niveau personnel, on voit quelle attitude Jésus lui-même a choisie, lui qui dispense sans compter compassion et guérison.
Jésus propose donc ici un renversement de perspective : à la question « qui est mon prochain », il ne répond pas, comme on s’y attendrait, en traçant le cercle de ceux que nous devons considérer comme notre prochain. Car un cercle, aussi large soit-il pose une limite. Jésus refuse de donner une « définition » (dans « définition », il y a le mot latin « finis », limite), il en fait une affaire de cœur et non d’intellect. A ce propos, gare au vocabulaire ! A lui seul le mot « prochain » laisse entendre qu’il y a des « lointains ».
Alors, si on demande à Jésus « Qui donc est mon prochain ? », il nous répond : A toi de décider jusqu’où tu acceptes de te faire proche. Et si l’on se pose la question : Pourquoi le Samaritain nous est-il donné en exemple ? La réponse est toute simple : parce qu’il est capable d’être saisi de pitié. A nous aussi, Jésus dit : « Va, et toi aussi, fais de même. » Sous-entendu, ce n’est pas facultatif : « Fais ainsi et tu vivras » avait-il dit à son interlocuteur un peu avant ; Luc répète souvent cette exigence de cohérence entre parole et actes : c’est bien beau de parler comme un livre (c’est le cas du docteur de la Loi, ici), mais cela ne suffit pas : « Ma mère et mes frères, disait Jésus, sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. » (Lc 8,21). Et là, notre capacité d’inventer est sollicitée : si les dimensions du cercle de notre prochain dépendent de notre bon vouloir, si les considérations de catégories sociales et de convenances doivent céder le pas à la pitié (ce qui semble bien être la leçon de cette parabole), alors, il ne nous reste plus qu’à inventer l’amour sans frontières !
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Complément
– Si la question « Quel est le plus grand commandement ? » se retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Marc, la parabole du Bon Samaritain, en revanche, est propre à Luc. On notera également que chez Luc, c’est le docteur de la Loi qui donne lui-même la réponse « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… et ton prochain comme toi-même. » Alors Jésus reprend : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. »
– Il est intéressant de noter que cette présentation éminemment sympathique d’un Samaritain (Luc 10) suit de très près dans l’évangile de Luc le refus d’un village samaritain de recevoir Jésus et ses disciples en route de la Galilée vers Jérusalem (Luc 9). Ce qui semble vouloir dire que Jésus se refuse catégoriquement à tout amalgame !
– Le bon Samaritain ou le choix des priorités : la parabole du bon Samaritain, c’est une affaire de choix de priorités en somme. Un homme est en détresse sur le bord de la route et son état nécessite des secours urgents. Oui mais… le prêtre et le lévite qui passent leur chemin ont certainement une raison sérieuse de ne pas s’arrêter. Leur vie entière est consacrée à Dieu dans le service du Temple : or ils doivent respecter des règles de pureté très strictes pour avoir le droit d’officier. Tout contact avec du sang leur est interdit, par exemple.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX GALATES, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 65

Dimanche 3 juillet 2022 : 14ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 3 juillet 2022 :

14ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Isaïe 66, 10-14

10 Réjouissez-vous avec Jérusalem !
Exultez en elle, vous tous qui l’aimez !
Avec elle, soyez pleins d’allégresse,
vous tous qui la pleuriez !
11 Alors, vous serez nourris de son lait,
rassasiés de ses consolations ;
alors, vous goûterez avec délices
à l’abondance de sa gloire.
12 Car le SEIGNEUR le déclare :
« Voici que je dirige vers elle
la paix comme un fleuve
et, comme un torrent qui déborde,
la gloire des nations. »
Vous serez nourris, portés sur la hanche ;
vous serez choyés sur ses genoux.
13 Comme un enfant que sa mère console,
ainsi, je vous consolerai.
Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés.
14 Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ;
et vos os revivront comme l’herbe reverdit.
Le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs.

AU CREUX DE LA VAGUE, CONTINUER D’ESPERER
Quand un prophète parle autant de consolation, on peut se poser des questions ! Vous avez entendu : « Comme un enfant que sa mère console, ainsi je vous consolerai. Oui, dans Jérusalem vous serez consolés » et un peu plus haut « vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations ».
Cela veut dire pour le moins que tout allait mal et qu’on avait grand besoin d’être consolés ! Nous avons vu souvent que le prophète est celui qui, dans les moments de détresse, sait réveiller l’espoir. Car un prophète, c’est quelqu’un qui se refuse à écouter les voix découragées qui s’élèvent pour dire que Dieu lui-même ne peut rien contre la mauvaise volonté, l’instinct de puissance, les rivalités, les guerres…
Effectivement, ce texte que nous lisons ici a été écrit dans un moment difficile : l’auteur (que nous appelons le Troisième Isaïe), est un des lointains disciples du grand Isaïe, (ses paroles ont été annexées plus tard au livre du grand prophète Isaïe). Il prêche juste au retour de l’Exil à Babylone, vers 535 av. J.C. Les exilés sont revenus au pays, mais ce retour tant espéré s’est révélé décevant à tous les égards : Jérusalem, pour commencer, la ville bien-aimée, porte encore les cicatrices de la catastrophe de 587 (sa destruction par les armées de Nabuchodonosor). Le Temple est en ruines, une partie de la ville également. Pour le reste, ceux qui revenaient n’ont pas reçu l’accueil triomphal qu’ils avaient imaginé de loin : comme toujours dans ces circonstances, ceux qui sont partis ont bien souvent été oubliés, remplacés… surtout pour une captivité de cinquante ans !
Voilà pourquoi, bien que les exilés soient de retour à Jérusalem, le prophète parle de deuil et de consolation.  Mais, face au découragement qui s’installe, le prophète ne se contente pas de paroles de réconfort, il ose un discours presque triomphal : « Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez ! » On peut se demander d’où lui vient son bel optimisme ? C’est bien simple, sa foi, ou plutôt l’expérience d’Israël ! Le seul argument du peuple d’Israël, pour continuer à espérer, c’est toujours le même à toutes les époques de son histoire, c’est la présence de Dieu, la puissance de Dieu. C’est quand tout paraît perdu qu’il faut à tout prix se souvenir que rien n’est impossible à Dieu ; comme l’Ange du Seigneur l’avait dit à Abraham et Sara : « Y a-t-il une merveille que le SEIGNEUR ne puisse accomplir ? » (Gn 18,14) ; comme le Seigneur lui-même l’avait dit à Moïse, un jour de découragement, pendant l’Exode : « La main du SEIGNEUR serait-elle trop courte ? » (Nb 11,23) ; c’est une image que nous connaissons : nous entendons parfois dire qu’une personne a « le bras long » ! On retrouve à plusieurs reprises la même image dans le livre d’Isaïe ; par exemple, pendant l’Exil quand on perdait espoir d’être libérés un jour, le deuxième Isaïe l’avait employée : « Ma main serait-elle trop courte pour racheter ? »  (Is 50,2).
Plus tard, après le retour, en période de découragement, le troisième Isaïe, celui que nous lisons aujourd’hui, reprend deux fois le même discours. Au chapitre 59, il a affirmé : « Non, le bras du SEIGNEUR n’est pas trop court pour sauver, ni son oreille, trop dure pour entendre. » (Is 59,1). Et dans le dernier verset de notre texte d’aujourd’hui, nous avons lu : « Le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs » ; c’est la traduction liturgique ; mais le texte hébreu dit : « Le SEIGNEUR fera connaître sa main à ses serviteurs. »
C’est donc un appel à l’espérance, celui-là même dont ce peuple a besoin dans cette période de découragement. Dieu a libéré son peuple à maintes reprises dans le passé, il ne l’abandonnera pas. A lui seul, le mot « main » est une allusion à la sortie d’Egypte, car on aime dire que, à ce moment-là, Dieu est intervenu « à main forte et à bras étendu ».
L’expression « Vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations » est, elle aussi, un rappel de l’Exode : au cours de sa marche au désert, le peuple avait connu la faim et la soif et cela avait été pour lui une terrible épreuve pour sa foi. Et Dieu lui a toujours procuré le nécessaire. Désormais, ce sera la surabondance : « Vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire ».
AIDE-TOI, LE CIEL T’AIDERA
Ce rappel de l’Exode comporte deux leçons : d’une part, Dieu nous veut libres et soutient tous nos efforts pour instaurer la justice et la liberté ; mais d’autre part, il y faut nos efforts. Le peuple est sorti d’Egypte grâce à l’intervention de Dieu, on ne l’oublie jamais, mais il a fallu marcher, et parfois péniblement, vers la terre promise. Quand Isaïe promet de la part de Dieu : « Je dirige vers Jérusalem la paix comme un fleuve », cela ne veut pas dire que la paix s’instaurera magiquement un beau jour ! Il y faudra une vraie volonté et un effort soutenu des hommes, on ne le sait que trop. Mais cet effort et cette volonté ne pourront se maintenir et aboutir que si nous nous raccrochons résolument à la conviction que « rien n’est impossible à Dieu ».
Dans sa deuxième lettre, saint Pierre dit exactement la même chose : à des Chrétiens qui trouvent que le royaume de Dieu se fait attendre, il répond :
« Bien-aimés, il est une chose qui ne doit pas vous échapper : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour… Ce que nous attendons selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. » (2 Pi 3,8.13). Et il ajoute : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, mais il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion ». (2 Pi 3,9). Saint Pierre rappelle bien ici les deux leçons de l’Exode dont je parlais il y a un instant : premièrement, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, c’est-à-dire, accrochez-vous à la conviction de sa présence permanente et agissante à vos côtés, mais, deuxièmement, vos efforts sont indispensables, la paix, la justice, le bonheur ne s’instaureront pas un beau jour par un coup de baguette magique : « Il prend patience envers vous ». Moralité, à nous de jouer, il y a urgence !
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Compléments
– « Comme un enfant que sa mère console, ainsi je vous consolerai. » (verset 13) : n’en déduisons pas que Dieu serait féminin ! Vouloir dire que Dieu est masculin ou féminin, c’est certainement un abus de langage, c’est concevoir un Dieu à notre image. Or Dieu n’est pas à notre image, c’est nous qui sommes à son image et ressemblance. Mais la tendresse du Dieu créateur est souvent comparée au frémissement des entrailles maternelles : c’est la plus belle image que l’humanité ait trouvée dans son expérience pour parler de l’amour de Dieu pour ses enfants.

PSAUME – 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20

1 Acclamez Dieu, toute la terre ;
2 fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
3 Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

4 Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
5 Venez et voyez les hauts-faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

6 Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.
7 Il règne à jamais par sa puissance.

16 Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ;
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme.
20 Béni soit Dieu, qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

IL CHANGEA LA MER EN TERRE FERME
Comme bien souvent, le dernier verset donne le sens du psaume tout entier : « Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. » Il suffit de regarder le vocabulaire employé pour voir que ce psaume est un chant d’action de grâce : « Acclamez, fêtez, glorifiez Dieu… se prosterner, chanter, venez, écoutez… je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme. »  Très certainement, il a été composé pour accompagner des sacrifices d’action de grâce au Temple de Jérusalem. Et celui qui parle ici n’est pas un individu, c’est le peuple tout entier qui rend grâce à son Dieu.
Ce qui est au centre de l’action de grâce d’Israël, et ce n’est pas pour nous surprendre, c’est comme toujours la libération d’Egypte ; les allusions sont particulièrement claires : « Il changea la mer en terre ferme : ils passèrent le fleuve à pied sec ». Ou encore « Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » L’expression « Les hauts faits de Dieu », dans la Bible, désigne toujours la libération d’Egypte. On est frappés d’ailleurs des correspondances entre ce psaume et le cantique de Moïse après le passage de la Mer Rouge (je vous en cite quelques lignes) :
« Je chanterai pour le SEIGNEUR ! Eclatante est sa gloire :  il a jeté dans la mer cheval et cavalier ! Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR : il est pour moi le salut. Il est mon Dieu, je le célèbre ; j’exalte le Dieu de mon père… Qui est comme toi parmi les dieux, SEIGNEUR ? Qui est comme toi, magnifique en sainteté, terrible en ses exploits, auteur de prodiges ? » (Ex 15,1-2.11).
Depuis cette délivrance première, toute l’histoire d’Israël est éclairée par cet événement fondamental : Dieu veut des hommes libres et son oeuvre au milieu de son peuple n’a pas d’autre but. Et donc, quand tout va mal, on est sûrs que Dieu interviendra pour nous libérer ! C’est bien le sens du chapitre 66 d’Isaïe que nous lisons ce dimanche en première lecture : à une époque très noire de l’histoire de Jérusalem, Isaïe disait : Dieu vous consolera ! Le prophète écrivait donc au sixième siècle av. J.C. après le retour de l’Exil à Babylone ; peut-être notre psaume d’aujourd’hui a-t-il été composé à la même époque, une fois le Temple restauré ? En tout cas, le cadre est le même : notre psaume, par hypothèse, est écrit pour être chanté au Temple de Jérusalem et les fidèles qui affluent pour le pèlerinage préfigurent l’humanité tout entière qui montera à Jérusalem à la fin des temps. Le texte d’Isaïe annonce justement la Jérusalem nouvelle où afflueront toutes les nations : « Je dirige vers Jérusalem la paix comme un fleuve et, comme un torrent qui déborde, la gloire des nations. » disait Isaïe ; le psaume répond : « Acclamez Dieu toute la terre »… et encore « Toute la terre se prosterne devant toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. » Ce sera jour de joie et d’allégresse, nous dit Isaïe.
L’AMOUR DE DIEU AURA LE DERNIER MOT
La joie promise est bien le thème majeur de ces deux textes : quand les temps sont durs, il est vital de se rappeler que Dieu ne veut rien d’autre que la joie de l’homme et qu’un jour la joie envahira toute la terre, toute l’humanité ! Une joie débordante, exultante et pourtant bien concrète, réaliste, enracinée dans nos besoins les plus élémentaires : être nourris, rassasiés, consolés, bercés… Isaïe disait : « Vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations… Vous serez nourris, portés sur la hanche ; vous serez choyés sur ses genoux… » ; le psaume 65/66 répond en écho : « Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ; je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme (c’est-à-dire pour moi). Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »
Dernière remarque : ces deux textes, celui du prophète et celui du psalmiste, baignent bien dans la même atmosphère, mais ils ne sont pas sur le même registre : le prophète exprime la Révélation de Dieu, alors que le psaume est la prière de l’homme.
Quand c’est Dieu qui parle, (par la bouche du prophète) il ne s’occupe que de la gloire et du bonheur de Jérusalem ; c’est Dieu qui agit, bien sûr, le prophète le dit clairement : « je vous consolerai », mais Dieu ne se préoccupe que de la joie de son peuple (représenté par la Ville Sainte). « Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! »
Réciproquement, quand c’est le peuple qui parle, (par la bouche du psalmiste), il ne s’y trompe pas et rend à Dieu la gloire qui lui revient à lui seul : « Acclamez Dieu, toute la terre, fêtez la gloire de son nom, glorifiez-le en célébrant sa louange. Dites à Dieu : Que tes actions sont redoutables ! Toute la terre se prosterne pour toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » Notons au passage que le mot « redoutables » fait partie du vocabulaire royal ; c’est le règne de Dieu qui est dit là. Un règne qui est celui de l’amour : le psaume se termine précisément par ce mot-là et c’est Israël tout entier encore qui parle ici : « Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »
Belle manière de dire que c’est l’amour qui aura le dernier mot !

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Galates 6, 14-18

Frères,
14 pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ
reste ma seule fierté.
Par elle, le monde est crucifié pour moi,
et moi pour le monde.
15 Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis,
c’est d’être une création nouvelle.
16 Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie
et pour l’Israël de Dieu,
paix et miséricorde.
17 Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter,
car je porte dans mon corps
les marques des souffrances de Jésus.
18 Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ
soit avec votre esprit. Amen.

LE JOUR OU L’HISTOIRE DU MONDE A BASCULE
Je reprends la première phrase : « Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste mon seul orgueil. » Cette insistance sur le mot « seul » laisse deviner qu’il y a un problème. Effectivement, Paul avait commencé sa lettre aux Galates par un reproche sévère : « Je m’étonne que vous abandonniez si vite celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, et que vous passiez à un Evangile différent. » Et il expliquait : « Il y a des gens qui jettent le trouble parmi vous et qui veulent changer l’Evangile du Christ ». Ceux qui jetaient le trouble parmi les Chrétiens de Galatie, c’étaient des Juifs devenus chrétiens (on les appelle judéo-chrétiens) qui voulaient obliger tous les membres de leurs communautés à pratiquer toutes les règles de la religion juive, y compris la circoncision.
Paul écrit alors à ces communautés pour les mettre en garde ; (aux yeux de Paul) ce qui se cache derrière cette discussion pour ou contre la circoncision, c’est une véritable hérésie : c’est la foi au Christ, et elle seule qui nous sauve, la foi au Christ concrétisée par le Baptême ; imposer la circoncision reviendrait à le nier, à laisser entendre que la croix du Christ ne suffit pas. Ce sont des « faux frères » dit Paul, ces gens qui peuvent soutenir des thèses pareilles.
Il rappelle aux Galates que leur seule fierté est la croix du Christ. Mais, pour comprendre Paul, il faut bien préciser que, pour lui, la croix n’est pas un objet, pas même un objet de vénération… c’est un événement. Quand Paul parle de la croix du Christ, il ne se livre pas à une contemplation de ses douleurs, au rappel de ses souffrances ; pour lui, la croix du Christ est un événement historique, c’est même l’événement central de l’histoire du monde, l’événement qui a opéré une fois pour toutes la réconciliation entre Dieu et l’humanité d’une part, la réconciliation entre les hommes, d’autre part.
Quand Paul dit « Par la croix du Christ, le monde est crucifié pour moi », je crois que la formule « par la croix » signifie « depuis l’événement de la croix » et « le monde est à jamais crucifié » signifie « le monde est définitivement transformé ». C’est un événement décisif : plus rien ne sera jamais comme avant. Comme le dit la lettre aux Colossiens : « Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel. » (Col 1,19-20).
La preuve que la croix est l’événement décisif de l’histoire du monde, c’est que la mort est vaincue pour la première fois : Christ est ressuscité. Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul dit : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu » (1 Co 15,14). Pour Paul, la croix et la Résurrection sont indissociables : il s’agit d’un seul et même événement.
Par la croix est née la « création nouvelle » par opposition au « monde ancien ». Au début de cette même lettre aux Galates, il dit : « A vous, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ, qui s’est donné pour nos péchés, afin de nous arracher à ce monde mauvais… » (Ga 1,3-4). Et cette expression « A vous, la grâce et la paix » ce n’est pas une formule toute faite ! Réellement grâce et paix sont acquises désormais aux Chrétiens, c’est cela que Paul veut dire.
Tout au long de cette lettre, il a opposé le régime ancien qui était le régime de la loi et le régime nouveau qui est celui de la foi ; la vie selon la chair et la vie selon l’esprit ; l’esclavage ancien et notre liberté acquise par Jésus-Christ ; désormais, par la foi, par notre adhésion à Jésus-Christ, nous sommes des hommes libres de vivre selon l’Esprit.
FAIRE LE SIGNE DE LA CROIX, C’EST S’ENGAGER
Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, il dit quelque chose d’analogue : « Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né » (2 Co 5,17). Le monde ancien, c’est le monde en guerre, l’humanité en révolte contre Dieu, le monde qui soupçonne Dieu de ne pas être amour et bienveillance ; du coup il désobéit aux commandements de Dieu et ce sont les rivalités entre les hommes, les guerres, les luttes pour le pouvoir ou pour l’argent. La création nouvelle, au contraire, c’est l’obéissance du Fils, sa confiance jusqu’au bout, son pardon pour ses bourreaux, sa joue tendue à ceux qui lui arrachent la barbe, comme dit Isaïe. La Passion du Christ a été un paroxysme de haine et d’injustice commis au nom de Dieu ; le Christ en a fait un paroxysme de non-violence, de douceur, de pardon. Et nous, à notre tour, parce que nous sommes greffés sur le Fils, nous sommes rendus capables de la même obéissance, du même amour : capables d’abandonner le mode de vie selon le monde, pour choisir le mode de vie selon le Christ. Ce retournement extraordinaire qui est l’œuvre  de l’Esprit de Dieu inspire à Paul une formule particulièrement frappante : « Par la croix, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. » Traduisez « la manière de vivre selon le monde est abolie, désormais, nous vivons selon l’Esprit ». Une telle transformation est bien un sujet de fierté pour les Chrétiens : réellement, comme dit Paul « la croix de notre Seigneur Jésus Christ est notre seule fierté ». C’est bien la raison d’être des crucifix qui ornent les murs de nos maisons ou de nos églises.
Pour cette annonce de la croix du Christ, Paul a déjà payé de sa personne. Quand il dit que désormais nous sommes dans la grâce et la paix, cela ne veut pas dire que tout ira forcément tout seul ! Logiquement, si nous annonçons vraiment l’Evangile, nous devrions rencontrer des oppositions semblables à celles que le Christ a rencontrées et que Paul rencontre à son tour. Quand il dit « je porte dans mon corps la marque des souffrances de Jésus », il fait certainement allusion aux persécutions qu’il a lui-même subies pour avoir annoncé l’Evangile. Chaque fois que nous faisons le signe de la croix, nous manifestons que nous sommes dans cette création nouvelle où toute parole est dite, où tout geste est accompli au nom du Père et du Fils et de l’Esprit ; et en même temps nous nous engageons à témoigner de la transformation que l’Esprit d’amour est seul capable d’opérer.
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Complément
– On peut se demander si notre proclamation de l’Evangile est vraiment conforme, si elle n’est pas un peu édulcorée, un peu trop conforme à l’esprit du monde, quand elle ne rencontre plus aucune opposition ?

EVANGILE – selon Saint Luc 10, 1… 20

En ce temps-là,
parmi les disciples,
1 le Seigneur en désigna encore soixante-douze,
et il les envoya deux par deux, en avant de lui,
en toute ville et localité
où lui-même allait se rendre.
2 Il leur dit :
« La moisson est abondante,
mais les ouvriers sont peu nombreux.
Priez donc le maître de la moisson
d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie
comme des agneaux au milieu des loups.
4 Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales,
et ne saluez personne en chemin.
5 Mais dans toute maison où vous entrerez,
dites d’abord :
‘Paix à cette maison.’
6 S’il y a là un ami de la paix,
votre paix ira reposer sur lui ;
sinon, elle reviendra sur vous.
7 Restez dans cette maison,
mangeant et buvant ce que l’on vous sert ;
car l’ouvrier mérite son salaire.
Ne passez pas de maison en maison.
8 Dans toute ville où vous entrerez
et où vous serez accueillis,
mangez ce qui vous est présenté.
9 Guérissez les malades qui s’y trouvent
et dites-leur :
‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ »
10 Mais dans toute ville où vous entrerez
et où vous ne serez pas accueillis,
allez sur les places et dites :
11 ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous l’enlevons pour vous la laisser.
Toutefois, sachez-le :
le règne de Dieu s’est approché.’
12 Je vous le déclare :
au dernier jour,
Sodome sera mieux traitée que cette ville. »

17 Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux,
en disant :
« Seigneur, même les démons
nous sont soumis en ton nom. »
18 Jésus leur dit :
« Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
19 Voici que je vous ai donné le pouvoir
d’écraser serpents et scorpions,
et sur toute la puissance de l’Ennemi :
absolument rien ne pourra vous nuire.
20 Toutefois, ne vous réjouissez pas
parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous
parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

COMME DES AGNEAUX AU MILIEU DES LOUPS
Cet évangile suit immédiatement celui de dimanche dernier : nous avions vu Jésus aux prises avec les arrachements que sa mission a exigés de lui : accepter l’insécurité, sans avoir rien pour reposer la tête, laisser les morts enterrer leurs morts, c’est-à-dire savoir faire des choix crucifiants, mettre la main à la charrue sans regarder en arrière, accepter d’affronter la mort en prenant résolument le chemin de Jérusalem. On devine les tentations qui se profilent à chaque fois derrière les décisions qu’il a dû prendre. Luc nous le montre sur la route de Jérusalem : Jésus a surmonté pour son propre compte toutes les tentations ; le prince de ce monde est déjà vaincu.
Il lui reste à transmettre le flambeau : il envoie ses disciples en mission à leur tour. Il est urgent de les préparer puisque son départ à lui approche. Et il leur donne tous les conseils nécessaires pour les préparer à affronter les tentations qu’il connaît bien : eux aussi seront affrontés aux mêmes tentations.
Eux aussi connaîtront le refus : comme Jésus avait essuyé le refus d’un village de Samarie, ils doivent se préparer à essuyer des refus ; mais que cela ne les arrête pas. Quand ils devront quitter un village, qu’ils disent quand même en partant le message pour lequel ils étaient venus : « Sachez-le : le règne de Dieu s’est approché. » Mais pour bien montrer que leur démarche était totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser, ils ajouteront : « Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. »
Eux aussi connaîtront la haine : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Ils devront quand même inlassablement annoncer et apporter la paix : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord Paix à cette maison. S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui. » Il faut à tout prix croire à la contagion de la paix : quand nous souhaitons vraiment de tout cœur  la paix à quelqu’un, réellement la paix grandit. On le sait d’expérience. Encore faut-il que notre interlocuteur soit lui aussi ami de la paix ; s’il ne l’est pas, Jésus leur dit « Secouez la poussière de vos pieds », c’est-à-dire ne vous laissez pas alourdir par les échecs, les refus… Que rien ne vous fasse « traîner les pieds », en quelque sorte !
Eux aussi connaîtront l’insécurité : Jésus, lui-même, n’avait « pas d’endroit où reposer la tête » ; si l’on comprend bien, il en sera de même de ses disciples : « N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales. » Eux aussi devront apprendre à vivre au jour le jour sans se soucier du lendemain, se contentant de « manger et boire ce qu’on leur servira », tout comme le peuple au désert ne pouvait ramasser la manne que pour le jour même.
L’URGENCE DE LA MISSION
Eux aussi auront des choix à faire, parfois crucifiants, à cause de l’urgence de la mission : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu » (Lc 9,60) était une phrase exigeante pour dire que les devoirs les plus sacrés à nos yeux s’effacent devant l’urgence du Royaume de Dieu. « Ne saluez personne en chemin » est une phrase du même ordre : pour ses disciples qui étaient des orientaux, les longues salutations étaient un véritable devoir.
Eux aussi devront résister à la tentation du succès : « Ne passez pas de maison en maison. » Eux aussi devront apprendre à souhaiter transmettre le flambeau à leur tour : la mission est trop grave, trop précieuse, pour qu’on l’accapare : elle ne nous appartient pas ; car l’une des tentations les plus subtiles est sans doute de ne pas souhaiter vraiment d’autres ouvriers à nos côtés. « Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » : il ne s’agit pas d’instruire Dieu de quelque chose qu’il ne saurait pas, à savoir que nous avons besoin d’aide. Il le sait mieux que nous ! Il s’agit pour nous, en priant, de nous laisser éclairer par Lui. La prière ne vise jamais à informer Dieu : ce serait bien prétentieux de notre part ! Elle nous prépare à nous laisser transformer, nous.
Dernière tentation : la gloriole de nos réussites. « Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » : il faut croire que, de tout temps, le vedettariat guette les disciples : les véritables apôtres ne sont peut-être pas forcément les plus célèbres.
On peut penser que les soixante-douze disciples ont surmonté toutes ces tentations puisque, à leur retour, Jésus pourra leur dire : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. » Jésus qui entreprend sa dernière marche vers Jérusalem puise là certainement un grand réconfort ; puisque aussitôt après Luc nous dit « A l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : ‘Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits.’ » (Lc 10,21).

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX GALATES, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIER LIVRE DES ROIS, PSAUME 15

Dimanche 26 juin 2022 : 13ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 26 juin 2022 : 13ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – PREMIER LIVRE DES ROIS   19,16b.19-21

En ces jours-là, Le SEIGNEUR avait dit au prophète Elie :
16 « Tu consacreras Elisée, fils de Shafath,
comme prophète pour te succéder. »

19 Elie s’en alla.
Il trouva Elisée, fils de Shafath, en train de labourer.
Il avait à labourer douze arpents,
et il en était au douzième.
Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau.
20 Alors Elisée quitta ses bœufs , courut derrière Elie,
et lui dit :
« Laisse-moi embrasser mon père et ma mère,
puis je te suivrai. »
Elie répondit :
« Va-t’en, retourne là-bas !
Je n’ai rien fait. »
21  Alors Elisée s’en retourna ;
mais il prit la paire de bœufs  pour les immoler,
les fit cuire avec le bois de l’attelage,
et les donna à manger aux gens.
Puis il se leva, partit à la suite d’Elie
et se mit à son service.

LA VOCATION DU PROPHETE ELISEE
Elisée et Elie, son prédécesseur, sont deux très grands prophètes de l’Ancien Testament : leur prédication nous est rapportée par les deux livres des Rois ; quelques mots d’abord sur ces livres des Rois pour nous replonger dans le contexte : ils font partie de ce que nous appelons les « livres historiques » et cette classification risque de nous tromper un peu ; en apparence, effectivement, ce sont des livres d’histoire : sur cinq siècles, du dixième au sixième siècles avant J.C., ils décrivent deux histoires parallèles, deux dynasties, celle du Nord et celle du Sud, puisque, dès la mort de Salomon, en 933, le territoire a été divisé en deux royaumes distincts ; le royaume du Nord garde le nom d’Israël, le royaume du Sud s’appellera Juda.
Mais, en réalité, les livres des Rois ne sont pas des manuels d’histoire comme on en écrirait aujourd’hui, avec un souci de rigueur et d’objectivité : visiblement, les auteurs ont sélectionné leurs matériaux avec des intentions bien précises pour que nous retenions la leçon, ce que nous appelons la « morale de l’histoire ». Leur but est toujours d’ordre théologique ; la grande leçon sous-jacente à tout cet ensemble est simple : seule, la fidélité à l’Alliance proposée par Dieu peut assurer le bonheur du peuple élu. Et, si ces livres y insistent tant, c’est que ce rappel n’est pas superflu ! Précisément, sur toute la période de la royauté dans les deux royaumes d’Israël et de Juda, les auteurs n’ont que trop d’occasions de rapporter les infidélités du peuple mal guidé par ses rois, l’idolâtrie permanente, mais aussi les malheurs incessants : guerres, rivalités, injustices criantes. Et ceci explique cela : respecter les commandements de Dieu, c’est semer la paix et la justice. A l’inverse, oublier Dieu, c’est oublier sa Loi, rechercher le pouvoir et l’argent, mentir, voler, tuer… Et, inexorablement, semer l’injustice et la haine, donc la violence… Et, malheureusement, pendant toute cette période, l’exemple vient de haut.
Les deux prophètes Elie et Elisée, qui se succèdent au neuvième siècle, se font donc les champions de la fidélité au Dieu unique et ils consacrent leur vie et toutes leurs énergies (et Dieu sait qu’ils n’en manquent pas !) à ramener le peuple au seul vrai Dieu. Ce dimanche, nous lisons le récit de la vocation d’Elisée : « Le SEIGNEUR avait dit au prophète Elie : Tu consacreras Elisée, fils de Shafath, comme prophète pour te succéder ». L’intention du texte est claire : il s’agit d’affirmer que c’est Dieu lui-même qui a choisi Elisée, et Elie ne fait que lui transmettre l’appel de Dieu. Il s’agit de bien montrer que, par choix de Dieu, Elisée est le digne successeur d’Elie, son fils spirituel.
Elisée était en train de labourer : première remarque, c’est au sein de sa vie quotidienne que l’appel retentit. Jusqu’ici, il était agriculteur ; quand on fait la liste des personnages bibliques, on constate qu’ils sont recrutés dans des milieux et des métiers très divers. Et que l’appel de Dieu retentit quand on ne s’y attend pas, au milieu des occupations quotidiennes. Moïse, David et Amos gardaient leurs moutons, Gédéon battait le blé, Samuel dormait en pleine nuit, Saül rentrait des champs derrière ses bœufs ; même chose pour les appelés du Nouveau Testament : Matthieu était à sa table de douane, et les premiers disciples étaient à la pêche.
Le texte continue : «Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième » : toujours, dans la Bible, ce chiffre douze est signe de plénitude, d’accomplissement parfait ; Elisée en est au douzième arpent : il a donc fini sa tâche ; son ancienne mission, son ancienne vie est terminée ; une nouvelle vie commence.
TOUT QUITTER POUR REPONDRE A L’APPEL
« Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau » : il faut croire que ce geste était très parlant puisqu’Elisée a tout de suite compris ce qu’Elie voulait dire ; en jetant son manteau sur les épaules d’Elisée, Elie l’invitait à participer à sa mission. Alors Elisée quitte ses bœufs  et court derrière Elie pour lui dire en substance : ‘Laisse-moi seulement le temps de faire mes adieux chez moi et je te suivrai’. Il a donc très bien compris l’appel mais il prend le temps d’accomplir ce qu’il considère comme son devoir : embrasser son père et sa mère, manger une dernière fois avec eux.
Elie répond : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait ». Cette phrase d’Elie nous surprend peut-être et certains y voient un geste d’humeur. Mais, en fait Elie n’a pas repris son manteau : on sait bien que les dons de Dieu sont sans repentance. Elie rappelle seulement à Elisée qu’il est libre ; en même temps il veut lui faire comprendre que cette vocation, s’il l’accepte, implique un choix radical, une rupture : il lui faut se tourner résolument vers l’avenir, tout quitter.
Là encore, le texte est étonnant de sobriété : quelques mots seulement, des gestes qui parlent, et visiblement les deux interlocuteurs se sont parfaitement compris ! C’est en toute liberté qu’Elisée retourne faire ses adieux ; et son geste est très significatif : il tue les deux bœufs  de son attelage, brûle l’attelage lui-même pour faire cuire les bœufs  et fait un repas d’adieu pour toute la maison. Geste définitif : désormais, plus rien ne le retient, il ne possède plus rien, il est totalement libre pour se mettre au service d’Elie pour la mission que Dieu voudra. C’est bien une rupture définitive, radicale, avec son ancienne vie. La mission à laquelle il est appelé exige cette radicalité ; mais sans violence pour sa famille et ses proches ; il prend le temps de leur dire adieu.
Plus tard, quand Elie sera enlevé au ciel, Elisée ramassera son manteau. Il sera alors « habillé » en quelque sorte de la mission d’Elie : saint Paul a repris exactement cette symbolique du vêtement pour parler du Baptême et nous faire comprendre que nous participons à notre tour à la mission du Christ : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ».

 

PSAUME – 15 (16),1-2a.5,7-8.9-10.2b.11

1 Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge.
2a J’ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

7 Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit, mon cœur  m’avertit.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon cœur  exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

2b Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
11 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices !

LE BONHEUR DU LEVITE AU SERVICE DE DIEU
L’expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » est une allusion au statut très particulier des lévites : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob,  (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de territoire : leur part c’était la Maison de Dieu, le service de Dieu… Leur vie tout entière était consacrée au culte et ils n’avaient donc aucune source de revenus ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier de l’Eglise » de l’époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice.
Et d’ailleurs, un autre verset de ce psaume que nous ne lisons pas ce dimanche fait également allusion au statut un peu spécial des lévites : « La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage » ; c’est l’origine du fameux « negro spiritual » : « Tu es, Seigneur, le lot de mon cœur , Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage » qui n’est autre que ce psaume 15/16.
Autres allusions aux lévites, les phrases « Même la nuit mon coeur m’avertit », ou encore « Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche » car ils gardaient le Temple de Jérusalem jour et nuit, à tour de rôle.
On voit bien comment ce statut spécial, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une métaphore du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations. Mais si on le redit avec tant d’insistance, c’est parce que ce n’est pas si simple ! Etre conscient du privilège de l’élection d’Israël est une chose : en vivre au jour le jour toutes les exigences en est une autre. Le peuple choisi par Dieu a dû faire des choix et résister à de multiples tentations pour rester fidèle à l’Alliance. Si Elie et Elisée se sont tant battus, c’est bien parce que la fidélité au Dieu d’Israël n’allait pas de soi. Rappelez-vous la guerre implacable d’Elie contre le culte des Baals.
Peut-être, pour comprendre la gravité du problème, faut-il nous remettre dans la mentalité de l’époque : pour nous, aujourd’hui, c’est une évidence que Dieu est Unique ; mais que ce soit au temps de Moïse, ou même au temps d’Elie et Elisée, personne, même en Israël, n’envisage un Dieu Unique : on ne peut pas encore parler de « monothéisme ». Au contraire, on s’imagine que chaque territoire est gouverné par des dieux qui protègent ses habitants. Dans cette optique, lorsqu’on émigre, il est normal de changer de religion. Par exemple, lorsque le peuple a pris pied sur la terre de Canaan, il a été tenté de servir les dieux que révéraient les Cananéens, les Baals. Ceux-ci n’étaient-ils pas les maîtres des lieux ?
Plus tard, lorsque les fils d’Israël ont été déportés à Babylone, ils ont été tentés de prier les dieux des Mésopotamiens. La victoire de ces derniers n’était-elle pas la preuve de leur supériorité ?
D’autre part, sur le plan politique, on pratique des alliances avec les rois voisins ; ces alliances prennent la forme de mariages, bien souvent, avec des princesses étrangères ; dans leur corbeille de noces, elles apportent leurs statues, leurs pratiques et dans leur suite, il peut y avoir des prêtres et des prophètes des Baals ; c’est l’histoire d’Achab, roi d’Israël, épousant Jézabel, fille du roi de Sidon.
LE COMBAT DE LA FIDELITE
Depuis l’Alliance du Sinaï, pendant l’Exode, tout culte de cet ordre est interdit au peuple conduit par Moïse. Car le Dieu d’Israël n’est pas attaché à un territoire mais à un peuple qu’il accompagne à chaque instant de son histoire et en chacun de ses déplacements, y compris en Canaan et plus tard jusqu’à Babylone. Ce Dieu d’Israël est très exigeant : il promet à son peuple liberté et bonheur, mais en contrepartie, il donne une loi qui interdit tout autre culte, toute image de divinité, toute statue.
Dans une première étape de la révélation, les prophètes ne partent pas en guerre contre les dieux des pays voisins, mais ils mènent une lutte acharnée pour qu’Israël reste fidèle à son Dieu à lui. Le psaume 15/16 traduit ce combat parfois terrible de la fidélité à la vraie foi qui a été le lot d’Israël depuis le début. Il résonne comme une résolution : « J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort… Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ; il est à ma droite, je suis inébranlable. » Sous-entendu : nous n’irons pas chercher du secours ailleurs. Nos prières n’iront qu’à lui : « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge. »
En contrepartie, on se rappelle les promesses de Dieu, ses bénédictions ; car on sait bien que les exigences de Dieu sont celles de l’amour. Si Dieu a donné cette loi contraignante, c’est parce qu’elle est le chemin du bonheur et de la vraie liberté. Cela, on ne l’a jamais oublié : « Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille… Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. »
Je reprends la phrase : « Tu m’apprends le chemin de la vie ». Cela veut dire que le peuple élu est assuré de survivre à toutes les vicissitudes de son histoire, parce que Dieu le lui a promis, tout simplement. C’est le sens des derniers versets : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption… Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
C’est le peuple qui parle comme toujours dans les psaumes. Il n’est pas question, ici, de résurrection individuelle : quand ce psaume a été composé, elle était absolument inconcevable. On sait que la foi en la résurrection est née très tardivement en Israël, seulement vers 165 av. J.C. Le premier sens de ces versets concerne donc l’ensemble du peuple que Dieu ne laissera jamais s’éteindre. Bien sûr, aujourd’hui, après des siècles encore de Révélation et surtout depuis la Résurrection de Jésus-Christ, nous pouvons redire ces derniers versets dans le sens d’une affirmation pleine d’allégresse et d’espérance pour chacun de nous : « Tu ne peux m’abandonner à la mort… Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
—————
Complément
Le véritable « monothéisme » est donc une conquête tardive de la Révélation. On découvrira alors que le Dieu d’Israël est aussi celui des autres peuples : c’est le sens du livre de Jonas, par exemple ; mais au début, c’était inconcevable. En attendant, en ce qui concerne Israël, on parle de « monolâtrie » ou « d’hénothéisme » (« enos » en grec signifie « un »).

 

DEUXIEME LECTURE –

LETTRE DE SAINT PAUL APOTRE AUX GALATES   5,1.13-18

Frères,
1 c’est pour que nous soyons libres
que le Christ nous a libérés.
Alors tenez bon,
ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage.
13 Vous, frères, vous avez été appelés à la liberté.
Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte
pour votre égoïsme ;
au contraire, mettez-vous, par amour,
au service les uns des autres.
14 Car toute la Loi est accomplie
dans l’unique parole que voici :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
15Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres,
prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.
16 Je vous le dis :
marchez sous la conduite de l’Esprit Saint,
et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair.
17 Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit,
et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez.
18 Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit,
vous n’êtes pas soumis à la Loi.

LE CHRIST FAIT DE NOUS DES HOMMES LIBRES
Pour comprendre la première et la dernière phrase du texte d’aujourd’hui : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés »… « Si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi », il faut connaître le contexte.
Lorsque Paul écrit cette lettre aux Galates, la communauté chrétienne est en pleine querelle. Je m’explique : certains membres sont d’origine juive, d’autres sont d’anciens païens convertis. Toute la question est de savoir si des païens, des non-juifs peuvent devenir chrétiens : ne devrait-on pas leur imposer d’abord la circoncision et toutes les pratiques juives ?
Ceci par souci de fidélité au plan de Dieu : il a choisi le peuple juif pour être son ambassadeur dans le monde et Jésus lui-même et tous ses apôtres étaient juifs. Donc, il faut peut-être ne baptiser que des Juifs ? On sait que cette querelle a traversé toutes les premières communautés chrétiennes. Elle a été tranchée à ce qui ressembla à un premier Concile vers l’an 50.
Mais, visiblement, lorsque Paul écrit aux Galates, la querelle n’est pas calmée. Paul entreprend donc de répondre : pour lui, lorsque des païens veulent recevoir le Baptême, leur imposer au préalable d’adhérer au Judaïsme, ce serait faire d’eux les esclaves d’une loi désormais dépassée. La loi juive fut une pédagogie de Dieu pour préparer son peuple à accueillir le Messie. Depuis la venue du Christ, on est entrés dans une deuxième étape de l’histoire humaine : tout homme, juif ou non juif, peut être baptisé et devenir membre du Corps du Christ.
Ce premier développement de la réponse de Paul, nous ne l’avons pas lu aujourd’hui : ce que nous avons lu, c’est la deuxième partie du développement de Paul. Il y aborde un deuxième aspect de la question. Il y rappelle que la liberté apportée par le Christ, ce n’est pas seulement une affaire de pratiques rituelles, c’est plus encore une affaire de comportement. Un homme libre peut parfaitement se conduire comme un esclave : esclave de soi-même et de son égoïsme par exemple.
Si nous avions un papier et un crayon, nous pourrions, comme souvent chez Paul, écrire son texte en deux colonnes : d’un côté, la colonne de la liberté, de l’autre côté, la colonne de l’esclavage ; du côté « esclavage », on écrirait « satisfaire votre égoïsme »… Du côté « liberté », il y a « mettez-vous par amour au service les uns des autres »…
LA VERITABLE LIBERTE N’EST PEUT-ETRE PAS CE QUE L’ON CROIT
On est un peu surpris quand même que l’égoïsme soit du côté de l’esclavage et que le service des autres soit du côté de la liberté …!  Parfois, nous sommes tentés de penser l’inverse ; quand quelqu’un nous demande un service, il nous arrive de nous dire qu’il nous prend pour son esclave… et, à l’inverse, nous avons bien l’impression d’être enfin libres quand nous pouvons ne penser qu’à nous ! Mais si j’en crois Paul, la vraie liberté n’est pas ce qu’on croit ! Car le service, pour Paul, héritier de l’Ancien Testament, est un choix d’homme libre, un choix résolu comme le choix du Serviteur d’Isaïe, comme celui du Christ. Les quatre évangélistes ont noté l’insistance de Jésus sur ce point : « Le Père m’aime parce que je donne ma vie… Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même » (Jn 10,17-18)… « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir… (Mc 10,45).
Saint Paul sait bien que ce n’est pas si simple puisqu’il parle de notre liberté tantôt comme d’une réalité, « le Christ nous a libérés… (donc c’est fait, c’est acquis)… tantôt comme d’un idéal, une vocation, un appel : POUR que nous soyons vraiment libres… » (ce n’est donc pas complètement réalisé)… ou bien encore « vous avez été appelés à la liberté… » Et il ajoute « ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage ».
Paul n’hésite pas à utiliser des images fortes pour fustiger l’égoïsme : « Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, vous allez vous détruire les uns les autres ». Pourquoi ? Parce que nous sommes faits pour aimer et que nous ne nous construisons nous-mêmes que dans l’amour. Paul nous représente nos vies concrètes comme un lieu d’affrontement permanent entre deux manières de vivre ; il nous dit : « Ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage ». Ce « Tenez bon ! » est valable pour toute notre vie : il n’y a pas parmi nous ceux qui, une fois pour toutes, sont passés du côté de la liberté et ceux qui se conduisent encore comme des esclaves ; chacun de nous doit sans cesse refaire ce passage ; un passage qui n’est jamais acquis une fois pour toutes ; avant que l’esprit de service soit devenu pour nous comme une seconde nature, il faut bien de longues années d’apprentissage ! Comprenons bien les expressions de Paul : la vie égoïste, c’est ce que Paul appelle « vivre selon la chair » (selon notre pente naturelle, si vous préférez) et la vie de service, c’est ce qu’il appelle « vivre selon l’esprit » (sous-entendu l’Esprit de Dieu, l’Esprit d’amour). Et cela, depuis la résurrection du Christ et la Pentecôte, nous en sommes devenus capables.
—————-
Compléments
Esclavage et liberté
Saint Paul est Juif, et donc habité par l’idéal de liberté qui est celui de toute la Bible ; la grande expérience de l’Exode, méditée depuis des siècles par le peuple juif, est celle de la libération d’Egypte. Dieu a libéré son peuple de l’esclavage en Egypte pour lui faire découvrir la grandeur de la liberté et du service librement consenti. Et toute la période de l’Exode dans le désert est interprétée comme un temps d’apprentissage nécessaire pour passer de l’esclavage en Egypte, sous la botte des Pharaons, à la libre décision de servir le Dieu de l’Alliance. Et puis, après des siècles de méditation, on a compris que la meilleure manière de servir Dieu, c’est de servir les hommes, et donc que l’homme accompli dans sa plénitude serait celui qui se met librement au service de ses frères. C’est le sens des textes qu’on appelle les chants du Serviteur chez Isaïe.
Mais, dans cette lettre aux Chrétiens de Galatie, Paul écrit à une communauté du monde grec dans lequel l’esclavage existe encore : c’est-à-dire que le serviteur est réellement un objet pour son maître, il est sa propriété, il lui appartient comme aujourd’hui notre poste de radio, notre voiture, notre maison ou n’importe quelle machine nous appartient ; si la télévision vous ennuie, vous n’avez qu’à l’éteindre ou changer de chaîne ! Au temps de Paul, si mon esclave ne me convient plus, j’en dispose comme je veux, je le vends à quelqu’un d’autre… Saint Paul s’appuie donc sur cette expérience de l’esclavage qui est très parlante pour son temps et tout le texte que nous venons de lire est bâti sur l’opposition entre : être libre ou être esclave. Pour lui, le Christ est l’exemple même de l’homme libre et le chrétien, à la suite du Christ, est un homme libre, ou plus exactement un homme libéré par le Christ, « affranchi » par le Christ.
Le Christ, homme libre
Les quatre évangélistes, tout au long de la Passion, s’ingénient à nous montrer que le Christ condamné, maltraité, enchaîné est pleinement libre alors que ses bourreaux sont le jouet de leur aveuglement, donc finalement esclaves, d’une certaine manière.
Chrétiens d’origine juive face à des Chrétiens d’origine païenne
« Vous n’êtes plus sujets de la Loi » : on perçoit ici le contexte d’affrontements récurrents dans les communautés chrétiennes du premier siècle, certains Chrétiens d’origine juive voulant imposer l’ensemble des pratiques juives aux Chrétiens d’origine païenne.

 

EVANGILE – SAINT LUC  9, 51-62

51 Comme s’accomplissait le temps
où il allait être enlevé au ciel,
Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem.
52 Il envoya, en avant de lui, des messagers ;
ceux-ci se mirent en route
et entrèrent dans un village de Samaritains
pour préparer sa venue.
53 Mais on refusa de le recevoir,
parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem.
54 Voyant cela,
les disciples Jacques et Jean dirent :
« Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? »
55 Mais Jésus, se retournant, les réprimanda.
56Puis ils partirent pour un autre village.
57 En cours de route, un homme dit à Jésus :
« Je te suivrai partout où tu iras. »
58Jésus lui déclara :
« Les renards ont des terriers,
les oiseaux du ciel ont des nids ;
mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »
59 Il dit à un autre :
« Suis-moi. »
L’homme répondit :
« Seigneur, permets-moi d’aller d’abord
enterrer mon père. »
60 Mais Jésus répliqua :
« Laisse les morts enterrer leurs morts.
Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
61 Un autre encore lui dit :
« Je te suivrai, Seigneur ;
mais laisse-moi d’abord faire mes adieux
aux gens de ma maison. »
Jésus lui répondit :
62 « Quiconque met la main à la charrue,
puis regarde en arrière,
n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

JESUS EN MARCHE VERS SA PASSION
« Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » ; notre traduction dit « le visage déterminé », en fait, si l’on suit le texte grec, il faut traduire : « il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem ». Or Luc n’a pas choisi ces mots par hasard car cette expression « il durcit sa face » est un rappel du troisième chant du Serviteur (Is 50,7) : face à la persécution, le Serviteur dont parle Isaïe dit « Je ne me suis pas dérobé… j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu ». « Dur comme pierre » veut dire la détermination parce qu’il sait que Dieu ne l’abandonnera pas. « Dieu ne peut m’abandonner à la mort, dit le psaume 15/16 (psaume de ce dimanche), ni laisser son ami voir la corruption ». A un moment ou à un autre, Jésus a eu à prendre la décision de ne pas se dérober, comme dit Isaïe. On peut donc lire ce récit de Luc comme la présentation du véritable serviteur de Dieu.
Son attitude en Samarie, par exemple, est révélatrice : un village refuse de les accueillir pour la simple raison qu’ils ont annoncé leur intention de se rendre à Jérusalem ; (on connaît l’hostilité qui règne depuis des siècles entre les Samaritains et les habitants de Jérusalem). Et les disciples, alors, ont le réflexe de vouloir infliger un châtiment sévère à ce village : ils se souviennent du prophète Elie appelant le feu du ciel sur d’autres hérétiques, les prophètes de Baal. Ils ont devant eux plus grand qu’Elie ; et donc le feu du ciel leur paraît tout indiqué. Mais justement, parce qu’il est plus grand qu’Elie, parce qu’il est l’amour même, Jésus ne peut envisager des solutions de violence et de pouvoir. Voilà ce qu’est le serviteur de Dieu.
LA FIDELITE A NOTRE BAPTEME EXIGE CERTAINS RENONCEMENTS
Suivent les trois rencontres qui nous valent trois phrases particulièrement exigeantes de Jésus : exigeantes pour lui d’abord ; ces trois phrases dévoilent le combat qu’il mène lui-même. Première rencontre : « Un homme lui dit : je te suivrai partout où tu iras. » Il lui répond : Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ». Là on est devant une énorme contradiction : le Fils de l’homme, c’est dans le livre de Daniel un personnage glorieux qui vient sur les nuées du ciel et à qui Dieu donne la royauté universelle ; Jésus s’attribue ce titre qui dit déjà sa victoire ; et en même temps il mène cette vie humble, pauvre, voire rejetée comme ici par les habitants de ce village de Samarie ; aujourd’hui on le traiterait de « Sans domicile fixe » ! On retrouve ici un écho des Tentations au désert : l’Ecriture annonce déjà sa victoire mais sa vie terrestre se déroule sous le signe de la pauvreté et de l’humilité.
Deuxième rencontre : celle qui nous vaut l’une des phrases les plus surprenantes ! Il dit à quelqu’un « Suis-moi » et l’homme répond « Permets-moi d’abord d’aller enterrer mon père ». Et Jésus reprend : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le Règne de Dieu ». Pour lui, habituellement respectueux de la loi juive, cette phrase est scandaleuse ; le respect des parents et en particulier l’ensevelissement est très important dans la loi juive. Peut-être Jésus trahit-il ici les choix terribles qu’il a dû faire pour son propre compte ; annoncer le royaume de Dieu a exigé de lui une détermination sans faille. Or, sur les trois hommes dont on nous parle, celui-ci est le seul qui ne se propose pas lui-même : c’est Jésus qui l’appelle. S’il l’appelle, c’est par amour et il l’appelle à aimer ; tout amour exige des renoncements terribles ; Jésus le sait d’expérience. En même temps, sa phrase est libératrice, en quelque sorte, elle nous déculpabilise : lorsque deux devoirs nous paraissent contradictoires, le critère de choix devra être l’accomplissement de la mission. Lorsque celle-ci l’exige, il ne faut pas se sentir coupables de devoir manquer à d’autres obligations.
Enfin, troisième rencontre : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Cette dernière phrase nous fait penser à l’histoire d’Elisée : lui aussi voulait bien suivre le prophète Elie, mais auparavant, il voulait faire ses adieux à sa famille. Elie l’avait laissé faire, mais il lui avait fait comprendre qu’ensuite il lui faudrait savoir rompre les amarres, s’engager sans retour. Le cas ici est un peu semblable : un auditeur bien intentionné, voudrait bien suivre Jésus, mais il demande un délai. Et Jésus lui dit cette phrase un peu terrible « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu »… On trouve dans la littérature antique des maximes de ce genre : par exemple, l’auteur romain Pline dit que pour tracer correctement un sillon, il ne faut pas se détourner. Jésus radicalise ce proverbe ; là encore il nous fait une confidence, il avoue les renoncements sans retour que sa mission a exigés à tout instant : n’oublions pas que ceci se passe au moment où il vient de prendre résolument la route de Jérusalem, c’est-à-dire de la Passion et de la Croix : du confort de la maison familiale de Nazareth à la montée à Jérusalem, Jésus a vécu dans sa chair de multiples arrachements.
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Complément
Jésus « réprimande » ses disciples, tentés par le pouvoir ou la violence. Y a-t-il là pour lui-même une tentation à combattre ?

ANCIEN TESTAMENT, BIBLE, DEUXIEME LIVRE DES ROIS, LES LIVRES DES ROIS, PREMIER LIVRE DES ROIS

Les livres des rois

Les livres des Rois :

illusions et désillusions du Royaume d’Israël

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S’enchaînant sur le deuxième livre de Samuel, les livres des Rois proposent au lecteur un vaste panorama sur l’histoire de la monarchie en Israël. Après avoir brillamment commencé, la royauté dégénère dans la médiocrité. Après s’être installée dans la défaillance morale et politique, elle s’achève en catastrophe par la chute de Jérusalem.

 

Sens des livres des Rois

Depuis le règne glorieux de Salomon jusqu’à la perte du royaume et l’exil à Babylone, l’auteur propose une lecture théologique des événements historiques. Son souci est d’expliquer comment Israël a pu se retrouver en exil alors même qu’il possédait les promesses du Seigneur. »]Pour ces Juifs exilés, la cause de l’échec en terre promise vient de l’incapacité à respecter l’Alliance. Cette école rédactionnelle est particulièrement sévère à l’égard des rois, car ils sont en quelque manière représentatifs du peuple. Le péché du roi aura donc des conséquences qui dépasse sa seule personne et peut atteindre tout son royaume.

 

 Les personnages principaux des livres des Rois : Salomon, Élie, et Élisée

Salomon : fils de David et de Bethsabée, dernier roi du royaume unifié d’Israël (970-931). C’est sous son règne que le Temple de Jérusalem fut bâti. Il est resté célèbre pour sa richesse et sa sagesse.

 Élie : en hébreu éliyah ou éliyaou, « mon Dieu, c’est Yah », prophète, il vit dans le Royaume du Nord au temps du roi Achab (874-853), entraîné à l’idolâtrie par son épouse Jézabel, fille du roi phénicien de Sidon. Élie défie le roi Achab et s’oppose sur le Mont Carmel aux prêtres de Baal. Il oint Jéhu comme roi et laisse sa succession à Elisée avant de s’élever au ciel sur un char de feu (2 R 2,11). Dans le Nouveau Testament, certains prennent Jésus pour Elie (Mc 6,15).

Élisée : disciple d’Elie, ayant endossé le manteau de son maître, il devient son authentique successeur. Il opère un certain nombre de miracles comme une multiplication des pains, la résurrection du fils d’une veuve et la guérison d’un lépreux Naaman. On peut penser que l’évangile selon saint Marc décrit la vie et les gestes de Jésus en prenant modèle sur le cycle d’Elisée (2 R 2-13).

Histoire de la rédaction des livres des Rois

Pour l’exégèse contemporaine, les livres des Rois font partie de l’Historiographie deutéronomiste qui va de Deutéronome au second livre des Rois. »

Une première école, appelée école de Harvard (F. M. Cross), considère qu’il y a une première rédaction deutéronomiste à l’époque de Josias et une seconde rédaction deutéronomiste (2 R 24-25) lors de l’exil.
Une deuxième école, appelée école de Göttingen (Smend, Veijola, Dietrich), repère trois rédacteurs deutéronomistes DtrH, DtrP, DtrN, à l’époque de l’exil.
Les auteurs deutéronomiste devaient posséder plusieurs sources : « les Annales des rois d’Israël » (de Jéroboam Ier à Osée), « les Annales des rois de Juda » (de Roboam à Sédécias et Godolias) et une « histoire des anciens rois » (de Saül/David à Jéhu).

Les récits prophétiques comme les histoires d’Elie et d’Elisée (1 R 11,29-40 ; 14,1-18 ; 22,5-28 ; 17-19 ; 2 R 1-9 ; 13,14-21) ou comme l’histoire d’Ahiyya de Silo (1 R 11) peuvent également provenir de sources indépendantes.
Peut-être y a-t-il eu déjà des rédactions Deutéronomistes à l’époque assyrienne sous Josias, mais la première rédaction d’ensemble de 1-2 R provient des descendants des dirigeants judéens exilés en Babylonie qui cherchaient à promouvoir une restauration nationaliste de la maison de David en Juda.

Le récit de la réhabilitation du roi Joiakîn (2 R 25,27-30) semble exprimer les espoirs d’une restauration de la maison de David (cf. Ag 2 ; Za 1-8), mais pourrait très bien provenir de la période perse afin de montrer qu’il est possible de vivre en Diaspora (cf. les romans de Diaspora Gn 37-50* ; Dn 1-6* ; Esther).

L’art et les livres des Rois :

 les peintures et sculptures représentant les livres des Rois

Le jugement de Salomon

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Élie, la famine et les corbeaux

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Élie et les prophètes de Baal

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La construction du Temple par Salomon

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Salomon et la reine de Saba

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Élie est enlevé au ciel sur un chariot de feu

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La musique et les livres des Rois : les musiques faisant référence aux livres des Rois

HAENDEL-HWV 67-Salomon-L’arrivée de la reine de Saba
CHEB KHALED – Aicha – (paroles Espagnol et français)

JACOB Pierre -Comme un souffle fragile – Cantique

DYLAN Bob/ Joan BAEZ- Dans le souffle du vent

GADREAU JEAN LUC – Slam pour l’éternité – « L’ami silence »

HAENDEL-Tsadok le prêtre -« Hymne du couronnement »

Händel, Athalia, 1733

Félix Mendelssohn-Bartholdy, Elie, 1847

Hubert Parry, Jerusalem, 1916

Poème de William Blake mis en musique 

Ernst Bloch, Schelomo, 1916

Momus, « King Solomon’s Song and Mine », 1986 (alternatif)

Sade, “Jezebel”, 1985 (R&B)

La littérature et les livres des Rois : la littérature relative aux livres des Rois

 Le Kebra Nagast, livre éthiopien du début du XIVe siècle, on raconte que Salomon et la reine de Saba eurent un fils Ménélik, qui aurait été à l’origine de la dynastie qui régna sur l’Ethiopie jusqu’en 1974. Parvenu à l’âge adulte, Ménélik va à Jérusalem rencontrer son père. Il retourne en Ethipopie avec l’Arche d’alliance qu’il a volée. Elle serait jusqu’à ce jour à l’église Notre-Dame-de-Sion à Aksoum.

Jean Racine, Athalie, 1691
William Blake, “And Did Thoser Feet in Ancient Time”, preface de Milton A Poem, 1804
“Bring me my Bow of burning gold;
Bring me my Arrows of desire:
Bring me my Spear: O clouds unfold!
Bring me my Chariot of fire!”
Gérard de Nerval, « Les Nuits de Ramazan », Voyage en Orient, 1851
Herman Melville, Moby Dick, 1851
Le héros du livre est le capitaine Achab.
Hugo, « Salomon », Légendes des siècles, 1859
Robert Browning, Solomon and Balkis, 1883
Hayim N. Bialik, Salomon et la Reine de Saba
Audiberti, Salomon, Race des hommes, 1937
Rudyard Kipling, « Naaman’s Song »

 Le cinéma et les livres des Rois : les films faisant référence aux livres des Rois

 Les chariots de feu, film de Hugh Hudson, de 1981
Le film raconte l’histoire de deux sportifs qui font partie de l’équipe britannique d’athlétisme des Jeux Olympiques de Paris en 1924 : Harold Abrahams (joué par Ben Cross), juif qui doit surmonter l’antisémitisme de son temps, et Erik Lidell (joué par Ian Charleson), protestant presbytérien, qui refuse de courir au nom de sa foi les Dimanches. Un autre athlète britannique, le triple-sauteur Jonathan Edwards, refusa pendant longtemps de concourir les Dimanches.

Le titre du film vient d’un poème de William Blake, And Did Those Feet in Ancient Time, mis en musique en 1916 par Charles Hubert Hastings Parry. C’est devenu un chant très populaire en Angleterre qui termine, par exemple, chaque été la dernière nuit des Proms.
Le poème de William Blake fait allusion au chariot de feu du prophète Élie (2 R 2,11).

La solitude du coureur de fond, film de Tony Richardson de 1962

Quatre mariages et un enterrement, film de Mike Newell de 1994

Jérusalem de Parry est chanté lors du premier mariage, celui d’Angus et de Laura.

Salomon et la Reine de Saba, King Vidor, 1959
https://www.youtube.com/watch?v=y1uHuq6Qm8k

Plan des livre des Rois

Le plan des livres des Rois est strictement chronologique, centré sur les monarques des deux royaumes. D’abord la succession de David, puis le règne de Salomon et enfin tous les rois qui règnent sur les royaumes du Nord et du Sud.
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Le schisme d’Israël (931 avant J.-C.)

A la mort de Salomon, son fils aîné Roboam lui succède normalement. Lassées par les exigences de Salomon, les tribus du Nord, espèrent que le nouveau roi renoncera à la corvée. Elles demandent à rencontrer Roboam dans la ville de Sichem. Pour ce dernier, il s’agit d’une simple formalité afin de le reconnaître comme roi. Mais pour les délégués des tribus, il s’agit d’entreprendre de véritables négociations.
Mal conseillé, Roboam décide de ne pas tenir compte des doléances des tribus. A leurs demandes il répond orgueilleusement : « Mon père a rendu pesant votre joug, moi j’ajouterai encore à votre joug ; mon père vous a châtiés avec des lanières, moi je vous châtierai avec des fouets à pointes de fer. » (1 R 12,14).
La réponse des tribus est alors immédiate. Face à sa position, les représentants des tribus quittent l’assemblée et c’est le schisme.
Roboam ne possède alors plus que le seul territoire de la tribu de Juda ainsi que la petite tribu de Benjamin.
Les tribus du Nord se donnent un chef en la personne de Jéroboam.

Désormais, le royaume est partagé en deux :

  • le Royaume de Juda (ou royaume du Sud), territoire de Roboam.
  • le Royaume d’Israël (ou royaume du Nord), territoire des autres tribus dirigées par Jéroboam.

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