ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX PHILIPPIENS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT

DIMANCHE 20 SEPTEMBRE 2020 : 25ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 20 septembre 2020 :

25ème dimanche du Temps Ordinaire

unnamed (32)

Commentaire de Marie-Noëlle Thabut

 

1ère lecture

Psaume

Deuxième lecture


PREMIERE LECTURE – Livre du Prophète Isaïe 55, 6 – 9

6 Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver.
Invoquez-le tant qu’il est proche.
7 Que le méchant abandonne son chemin,
et l’homme perfide, ses pensées !

Qu’il revienne vers le SEIGNEUR
qui lui montrera sa miséricorde,
vers notre Dieu, qui est riche en pardon.
8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées,
et vos chemins ne sont pas mes chemins,
– oracle du SEIGNEUR.
9 Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins,
et mes pensées, au-dessus de vos pensées.

« Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver. Invoquez-le tant qu’il est proche » : cela ne veut pas dire « Dépêchez-vous, il pourrait s’éloigner ! » Voilà, je crois, le contresens à ne pas faire ! Il n’existe pas de temps où Dieu ne se laisse pas trouver, il n’existe pas de temps où Dieu ne serait pas proche ! Il faut comprendre (et c’est le texte de la Traduction Œcuménique de la Bible, la TOB), « Cherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver. Invoquez-le puisqu’il est proche ». C’est toujours nous qui nous éloignons de Dieu. Et il est vrai que, dans notre liberté, nous nous éloignons parfois tellement de lui que nous perdons jusqu’au goût de le chercher.
Il faut bien voir dans quel esprit ces lignes sont écrites : Isaïe s’adresse ici à des gens complètement découragés ; en Exil à Babylone, dans des conditions extrêmement dures, le peuple d’Israël est tenté de croire que Dieu l’a abandonné. Et il en vient à se demander s’il est encore possible d’oser espérer le pardon de Dieu et la restauration du peuple élu. Ce doute et ce soupçon, il faut résolument leur tourner le dos ; ce sont, dit le prophète, des pensées méchantes, perverses. Elles nous trompent sur Dieu et nous éloignent de lui. La pensée perverse, précisément, ce serait de croire que Dieu pourrait n’être pas proche, que Dieu pourrait être inaccessible, que Dieu pourrait ne pas pardonner. Voilà déjà certainement une leçon très importante de ce texte. Ce n’est pas parce que Dieu semble silencieux qu’il est absent ou lointain.
On a là, comme très souvent dans la Bible, le thème du chemin : douter de Dieu, l’imaginer méchant, dur, vengeur, c’est prendre le chemin à l’envers, c’est nous éloigner de lui de plus en plus ; et du coup, puisque nous ne croyons pas à sa tendresse et à sa sollicitude, c’est nous en priver nous-mêmes ; l’adolescent soupçonneux ne profite plus des marques de tendresse que ses parents lui donnent pourtant ; il ne les voit plus puisqu’il leur tourne le dos. Isaïe dit : retournez-vous, revenez vers Dieu, vous redécouvrirez que Dieu a pitié de vous et qu’il est riche en pardon.
Cette découverte du Dieu de tendresse et de pardon est très présente dans l’Ancien Testament, bien avant la venue de Jésus sur la terre. Il suffit de relire les prophètes ; Osée, par exemple, a su trouver des phrases magnifiques pour dire les pensées de Dieu : « Mon coeur est bouleversé en moi, dit Dieu, en même temps ma
pitié s’est émue. Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère… Car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi, je suis saint. » (Osée 11, 8-9). En langage biblique, le mot « Saint » veut dire le Tout-Autre. Et c’est en cela que Dieu est le Tout-Autre, le Saint : Il est miséricorde, et Pitié et Pardon.
Ou encore Jérémie : « Moi, je sais les projets que j’ai formés à votre sujet – oracle du SEIGNEUR – projets de prospérité et non de malheur : je vais vous donner un avenir et une espérance». (Jr 29, 11) Et bien sûr, on pense à cette phrase magnifique de l’évangile : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).
Il y a aussi ce merveilleux dialogue dans le livre de Jonas ; Jonas prend très mal l’indulgence de Dieu pour ces affreux Ninivites, l’ennemi héréditaire d’Israël : et il reproche à Dieu d’être trop bon « Je savais bien moi, que tu es un Dieu bienveillant et miséricordieux, lent à la colère et plein de fidélité » (Jonas 4, 2). Et Dieu se défend en disant « Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent même pas choisir entre le bonheur et le malheur ? » (Jonas 4,11).
La Bible, dès l’Ancien Testament, est donc pleine de cette révélation du pardon de Dieu… et, à partir du moment où on l’a découvert, on ne voit plus que cela. A l’inverse, chaque fois que nous ne trouvons pas dans la Parole de Dieu cette annonce de la miséricorde et du pardon de Dieu toujours offert, c’est que nous n’avons pas compris le texte ! Le peuple d’Israël a eu le privilège de faire cette double découverte extraordinaire :
Dieu est à la fois le Tout-Autre, le Saint et aussi le Tout-Proche, le « Dieu de tendresse et de pitié » révélé à Moïse (Exode 34, 6).
Isaïe ramasse cette découverte dans cette phrase superbe : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées ». Cette distance infinie qui sépare le ciel de la terre est une image très parlante pour nous dire que Dieu, décidément, est le Tout-Autre. En même temps, il est le Tout-Proche, celui qui est « riche en pardon ».
Et je crois même qu’il faut aller plus loin : c’est précisément cette richesse de pardon qui constitue la distance infinie dont parle Isaïe et qui nous sépare de Dieu, autant que le ciel est séparé de la terre. Notre texte dit bien : « Notre Dieu est riche en pardon »… « CAR vos pensées ne sont pas mes pensées … » Tout tient dans cette petite conjonction « Car » ; mais, malheureusement, elle risque de passer inaperçue. Ce qu’Isaïe nous dit là, c’est que nous ne sommes pas sur le même registre que Dieu : Lui qui est l’amour même, Il est sur le registre de la gratuité, on dit « la grâce », le registre du pardon sans conditions. Nous, nous sommes sur le registre du calcul, du donnant-donnant. Nous voulons que les bons soient récompensés et les méchants punis. Nous parlons de « gagner » notre ciel ; nous calculons nos mérites ; ou bien nous disons « je ne mérite pas » sans nous apercevoir qu’en disant cela, nous nous permettons de calculer à sa place ! Dieu, lui, ne nous demande pas de mériter quoi que ce soit ! Il dit seulement : « Que le méchant abandonne ses chemins, et l’homme pervers ses pensées. Qu’il revienne vers notre Dieu qui est riche en pardon. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées… » Dieu, lui, nous propose de vivre tout simplement une relation d’amour, donc gratuite, par définition. Il n’y a pas de banque ni de chéquier dans le royaume de l’amour, nous le savons bien.
Dernière remarque : « Mes pensées ne sont pas vos pensées » ; cette distance infinie qui nous sépare de Dieu explique la faiblesse de notre langage sur Lui ! Du coup, cette phrase devrait être pour nous une invitation à l’humilité et à la tolérance : humilité quand nous osons parler de Dieu, tolérance pour la façon dont les autres parlent de Lui : qui d’entre nous peut prétendre sonder les pensées de Dieu ?

——————————-
Complément
– Il y a encore cette phrase magnifique dans le livre des Chroniques : « Si mon peuple s’humilie, s’il prie, cherche ma face et revient de ses voies mauvaises, moi, j’écouterai des cieux, je pardonnerai son péché et je guérirai son pays ». (2 Ch 7, 14). Malheureusement, tant qu’on n’a pas découvert que Dieu est toujours et seulement Amour et Pardon, on risque encore de lire à l’envers des phrases comme celle-ci : comme si Dieu mettait une condition à son pardon : « Si mon peuple s’humilie »… En réalité, c’est nous qui mettons une condition : comment recevoir le pardon si nous ne le désirons pas ?

PSAUME 144 (145), 2-3, 8-9, 17-18

2 Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.
3 Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué :
à sa grandeur, il n’est pas de limite.

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
9 la bonté du SEIGNEUR est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses oeuvres.

17 Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
18 Il est proche de ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.


On ne pouvait pas trouver mieux que ce psaume 144/145 pour faire écho à la première lecture de ce dimanche ! Le prophète Isaïe résumait en quelques versets toute la foi d’Israël : la découverte d’un Dieu plein de pitié, riche en pardon et qui appelle son peuple en lui disant « reviens vers moi ». Ce psaume est la réponse du peuple qui revient à son Dieu : « Chaque jour je te bénirai, je louerai ton nom toujours et à jamais » ; c’est vraiment le cantique de la foi retrouvée.
Nous avons déjà rencontré ce psaume et admiré sa composition : si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez qu’il est ce qu’on appelle un psaume « alphabétique » ; nous savons donc d’avance qu’il s’agit d’un psaume d’action de grâce pour l’Alliance : manière de dire « toute notre vie, de A à Z, (en hébreu de Aleph à Tav) baigne dans l’Alliance, dans la tendresse de Dieu. Deuxième remarque quant à la forme : le parallélisme d’une ligne à l’autre de chaque verset est particulièrement accentué : cela vaudrait la peine de le lire à deux voix ou deux chœurs  alternés.
Si on regarde d’un peu plus près les six versets précis qui ont été retenus aujourd’hui, on remarquera deux choses : premièrement on a là un condensé de la Révélation à la fois très complet et très concis ; et, deuxièmement ils entrent en résonance parfaite avec les autres lectures de ce dimanche.
Je prends un exemple : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, dit le psaume ; à sa grandeur, il n’est pas de limite. » Et Isaïe, dans la première lecture, avec ses mots à lui, nous dit également cette grandeur de
Dieu : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées ». Mais Isaïe nous entraîne dans une voie imprévue et nous risquons d’être surpris : car la grandeur de ce roi n’est pas ce que nous croyons parfois, elle ne ressemble en rien aux fausses gloires et aux fausses grandeurs de la terre. C’est uniquement la grandeur de l’amour. Je résume sa prédication : « Que le méchant revienne vers Dieu qui est riche en pardon… CAR mes pensées ne sont pas vos pensées… » Il semble bien qu’aux yeux du prophète, la grandeur de Dieu réside précisément dans son pardon.
Et vous vous souvenez que nous avons lu il y a quelques semaines (seizième dimanche) un passage du livre de la Sagesse qui faisait écho à Isaïe : « Seigneur, tu prends soin de toute chose… ta domination sur toute chose te rend patient envers toute chose… L’homme dont la puissance est discutée fait montre de sa force, mais toi, Seigneur, qui disposes de la force, tu juges avec indulgence. » (Sg 12).
Soyons francs, cette chanson-là n’est pas souvent celle des médias modernes ; et, pourtant, chacun de nous, dans l’intime de sa conscience, sait que c’est la vérité. La seule vraie grandeur d’un être humain, c’est sa capacité d’aimer. Après tout, ce n’est pas étonnant si nous sommes à l’image de Dieu !
Autre consonance entre le psaume et la lecture d’Isaïe, l’amour et le pardon de Dieu pour tous les êtres sans exception. « La bonté du SEIGNEUR est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres . » dit le psaume. Et Isaïe insistait sur ce pardon qui semble bien être la caractéristique de Dieu : « Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme perfide, ses pensées ! Qu’il revienne vers le SEIGNEUR qui aura pitié de lui, vers notre Dieu, qui est riche en pardon. » Mais, là encore, Isaïe nous entraîne plus loin que nous ne voudrions aller, peut-être : nous voulons bien entendre ici l’assurance que nos faiblesses, nos péchés seront pardonnés. Mais, au nom de ce que nous appelons la justice, il nous semble impensable que tous les grands pécheurs de tous les temps reçoivent le pardon de Dieu tout comme nous !

Et pourtant, si nous prenons au sérieux la prédication d’Isaïe, il va falloir convertir notre conception de la justice, tout simplement ! A vrai dire, Isaïe avait prévu notre difficulté à entendre ce genre de vérité, car il avait pris la précaution de préciser que ce qu’il annonçait ne représentait pas sa pensée à lui, mais qu’il s’agissait réellement d’une parole de Dieu. Il disait « Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR ».
Et, d’ailleurs, l’évangile de ce dimanche va nous encourager à changer de logique !
Il s’agit de ce que nous appelons la parabole des ouvriers de la onzième heure. Le verset du psaume parle de la justice de Dieu, précisément ; il dit « Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait
» ; la parabole, quant à elle, nous racontera l’histoire d’un chef d’entreprise donnant à tous ses serviteurs le même salaire, quelle que soit leur ancienneté dans la maison ou leur nombre d’heures de travail ; cela bien sûr au grand scandale de ceux qui ont fait le plus grand nombre d’heures. Le message de Jésus, ici, est très clair : « Ne vous y trompez pas » ; la plus grande justice au monde n’est pas celle de la balance, elle est celle de l’amour ; si vous aimez vos frères autant que vous-mêmes, vous vous réjouirez de mes largesses à leur égard.
Pour terminer, je m’arrête sur le dernier verset du psaume : « Le SEIGNEUR est proche de ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité ». Ici peut-être, il y a une lecture perverse à éviter : le psalmiste ne dit pas que Dieu n’est proche que de ceux qui l’invoquent ! Mais Dieu respecte trop notre liberté pour forcer notre porte.

DEUXIEME LECTURE –

Lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens 1, 20c-24.27a

Frères,
20 soit que je vive, soit que je meure,
le Christ sera glorifié dans mon corps.
21 En effet, pour moi vivre, c’est le Christ,
et mourir est un avantage.
22 Mais si, en vivant en ce monde,
j’arrive à faire un travail utile,
je ne sais plus comment choisir.
23 Je me sens pris entre les deux :
je désire partir
pour être avec le Christ,

car c’est bien préférable ;
24 mais, à cause de vous, demeurer en ce monde
est encore plus nécessaire.
27 Quant à vous,
ayez un comportement digne de l’Evangile du Christ.

Il est toujours émouvant de lire la lettre aux Philippiens : elle est pleine à la fois de la passion de Paul pour sa mission d’apôtre, de sa passion pour le Christ, et aussi de son affection toute simple et fraternelle pour ceux qu’il a connus là-bas ; cela nous vaut des développements théologiques qui volent très haut, comme on dit, et des confidences tout humaines d’un homme comme les autres à ses amis.
« Soit que je vive, soit que je meure » : Paul est en prison, c’est clair, d’après le reste de l’épître, mais on ne sait pas où ; à Rome, peut-être puisque, d’après cette lettre, il est visiblement en attente de jugement ; mais il a connu plusieurs (autres) emprisonnements, une nuit à Philippes même, deux nuits à Jérusalem, une longue durée à Ephèse, probablement, sans compter deux années à Césarée maritime et au moins autant à Rome. En
tout cas, lorsqu’il écrit cette lettre aux Philippiens, son procès est visiblement commencé et il sait très bien qu’il risque la mort. « Soit que je vive, soit que je meure, la grandeur du Christ sera manifestée dans mon corps » : le mot « corps » ici veut dire la personne tout entière. S’il est libéré, il pourra continuer sa mission d’évangélisation, et même son temps de captivité et son procès lui auront permis de témoigner du Christ au tribunal.
Il a écrit quelques versets plus tôt : « Dans tout le prétoire, et partout ailleurs, il est maintenant bien connu que je suis en captivité pour le Christ. Et la plupart des frères, encouragés dans le Seigneur par ma captivité, redoublent d’audace pour annoncer sans peur la Parole. » Mieux, il s’est réjoui de ce que certains, moins bien intentionnés, aient profité de sa mise à l’ombre pour se poser en apôtres, à sa place. Qu’importe, pense Paul, de toutes manières, le Christ est annoncé.
S’il est condamné à mort, son martyre, affronté dans la joie, constituera un témoignage suprême de la foi des Chrétiens en la Résurrection.
On est toujours extrêmement étonnés de l’assurance dont faisaient preuve les premiers Chrétiens face au martyre. Alors que les persécuteurs espéraient étouffer la religion chrétienne naissante, cette assurance a été l’occasion de nombreuses conversions. Ce qui veut dire que, quoi qu’il arrive, tout contribuera au progrès de l’Evangile et c’est la seule chose qui compte pour Paul. Cela ne nous étonne pas de la part d’un apôtre… Le critère de l’apôtre, justement, c’est qu’il n’a qu’un objectif, prêcher l’Evangile ! Quant à nous, même si nous ne connaissons pas des circonstances aussi extraordinaires, nous pouvons retenir que notre vie concrète peut contribuer à exalter le Christ (c’est-à-dire à manifester sa grandeur) dans toutes les situations.
Paul continue : « Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage ». On pourrait traduire « Pour moi, vivre pleinement, c’est vivre en Christ » ou encore « ma raison de vivre, c’est le Christ » sous-entendu ma vie ne s’épanouira pleinement que dans la rencontre définitive, donc mourir est un avantage. « Je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable » dit-il. On retrouve là un écho de cette solidarité intime qui nous unit au Christ et que Paul exprime si souvent dans ses écrits ; son thème majeur, c’est
justement que notre destinée est de ne faire qu’un en Jésus-Christ. Par exemple « Il a plu à Dieu de faire habiter en Lui toute la plénitude et de tout réconcilier par Lui et pour Lui » (Col 1,19) ; ou encore dans la lettre aux Ephésiens, ce texte qui donne la clé de tout : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté… réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ » (Ep 1,9-10).
Au passage, on peut noter que pour Paul, la mort nous permet d’être aussitôt pleinement unis au Christ ; il a l’air de n’envisager aucun délai ; voici ce qu’il dit dans la lettre aux Corinthiens « Nous sommes pleins de confiance, tout en sachant que demeurer dans ce corps, c’est vivre en exil loin du Seigneur ; car nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. Oui, nous sommes pleins de confiance et nous préférons quitter la demeure de ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur. » (2 Co 5, 6-8).
Pour autant, Paul ne veut pas « abandonner le bateau », comme on dit ; et littéralement, il avoue être écartelé ; « mourir est un avantage, mais si en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus
comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable, mais à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire ». Cela ne veut certainement pas dire qu’il se considère comme indispensable, parce qu’il sait bien que c’est le Christ qui agit dans le cœur  des fidèles … mais il souhaite ardemment être là où il doit être. A vrai dire, ce dilemme n’est pas à proprement parler un cas de conscience, car ce n’est pas lui qui décidera de son sort, il le sait bien.
Mais son raisonnement est un modèle d’abnégation au vrai sens du terme, en ce sens que son seul souci reste la mission auprès de ceux qui lui ont été confiés
.
Pour terminer, il revient à eux « Quant à vous, ayez un comportement digne de l’Evangile». C’est tout un programme ! Mais je crois qu’il y a là beaucoup plus qu’une leçon de morale : Paul veut nous dire par là que la seule manière d’être digne de l’Evangile, c’est de le prendre au sérieux et de l’annoncer ! Car cette recommandation « ayez un comportement digne de l’Evangile» vient à la suite de ce que j’ai appelé son « dilemme » : « Si, en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je voudrais bien partir pour être avec le Christ… mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire. » Et aussitôt il ajoute : « Quant à vous, ayez un comportement digne de l’Evangile du Christ. »
Si je comprends bien, à ses yeux, avoir un comportement digne de l’Evangile, c’est tout simplement consacrer nos vies à l’évangélisation. Voilà qui interroge un certain nombre de nos préoccupations !


EVANGILE – selon saint Matthieu, 20, 1-16a

En ce temps-là,
Jésus disait cette parabole à ses disciples :
1 « Le royaume des Cieux est comparable
au maître d’un domaine qui sortit dès le matin
afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
2 Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée :
un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent,
et il les envoya à sa vigne
.
3 Sorti vers neuf heures,
il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire.
4 Et à ceux-là, il dit :
‘Allez à ma vigne, vous aussi,
et je vous donnerai ce qui est juste.’
5 Ils y allèrent.
Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures,
et fit de même.
6 Vers cinq heures, il sortit encore,

en trouva d’autres qui étaient là et leur dit :
‘Pourquoi êtes-vous restés là,
toute la journée, sans rien faire ?’
7 Ils lui répondirent :
‘Parce que personne ne nous a embauchés.’
Il leur dit :
‘Allez à ma vigne, vous aussi.’

8 Le soir venu,
le maître de la vigne dit à son intendant :
‘Appelle les ouvriers et distribue le salaire,
en commençant par les derniers
pour finir par les premiers.’
9 Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent
et reçurent chacun une pièce d’un denier.
10 Quand vint le tour des premiers,

ils pensaient recevoir davantage,
mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
11 En la recevant,
ils récriminaient contre le maître du domaine :
12 ‘Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure,
et tu les traites à l’égal de nous,
qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !’
13 Mais le maître répondit à l’un d’entre eux :

‘Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi.
N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ?
14 Prends ce qui te revient, et va-t’en.
Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi :
15 n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ?
Ou alors ton regard est-il mauvais
parce que moi, je suis bon ?’
16 C’est ainsi que les derniers seront premiers,
et les premiers seront derniers. »


Imaginez un patron d’entreprise qui emploierait des méthodes pareilles ! Il aurait certainement une bonne partie de ses ouvriers en grève dès le deuxième matin ! Mais Jésus a bien dit qu’il ne parlait pas d’une entreprise comme les autres puisqu’il a introduit sa parabole en disant : « Le Royaume des cieux est comparable au maître d’un domaine… » : d’entrée de jeu, nous savons qu’il est question du Royaume des cieux ; et nous savons bien, Isaïe nous l’a rappelé, que « les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées… »
Et donc, dans cette vigne très particulière, il y a des ouvriers embauchés à toute heure du jour… Apparemment, le travail ne manque pas. Mais la pointe de la parabole n’est pas là : comme toujours, il faut chercher d’abord ce que ce texte dit sur Dieu. « Moi, je suis bon » dit Dieu ; « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Dieu est bon, et d’une bonté qui ne fait pas de comptes. Cela veut dire que sa bonté surpasse tout, y compris le fait que nous ne la méritons pas ; cela veut dire qu’il faut que nous abandonnions une fois pour toutes notre logique de comptables : dans le Royaume des cieux, il n’y a pas de machine à calculer les mérites… Elle est là, peut-être, la conversion qui nous est demandée ; cette logique de comptables, nous avons bien du mal à nous en défaire : nos efforts, nos sacrifices, nos souffrances, nous voudrions toujours les comptabibliser pour nous rassurer ; cela nous donne, pensons-nous, des droits sur le Royaume, sur l’amour de Dieu…

A l’inverse, il nous paraîtrait juste que Dieu ne traite quand même pas tout le monde de la même manière : « Tu les traites à l’égal de nous ! », reprochent les ouvriers de la première heure, sous-entendu nous méritons mieux. Et justement, Jésus veut nous faire sortir de cette logique du mérite : l’amour ne compte pas. L’amour ne s’achète pas, il est donné. Cette leçon-là, pourtant, n’était pas nouvelle ; allez lire le psaume 126/127 : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort »… Il n’est pas question de mérites là-dedans ; pire, le même psaume affirme : « En vain tu devances le jour, tu retardes le moment de ton repos, tu manges un pain de douleur… » autrement dit : ne calcule pas tes mérites et tes heures supplémentaires, Dieu te comble au-delà de tout. Le psaume d’aujourd’hui nous faisait chanter « Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies »… visiblement ce n’est pas une justice calculée comme nous l’entendons ! La justice de Dieu, c’est d’aimer, sans distinction, tous ses enfants également, c’est-à-dire infiniment, sans mesure.
Pour rester dans l’Ancien Testament, Jonas lui aussi, trouvait scandaleux que Dieu pardonne si facilement à ces mécréants de Ninivites : le peuple élu s’efforçait laborieusement depuis si longtemps d’être fidèle à la loi ; ces affreux païens n’avaient eu qu’un geste à esquisser pour être pardonnés. Dès l’Ancien Testament, donc, on savait bien qu’il y a des derniers qui deviennent premiers. De la même manière, au temps de Matthieu, l’arrivée massive d’anciens païens dans les communautés chrétiennes faisait murmurer ceux qui venaient du Judaïsme et se savaient les héritiers d’une longue lignée de fidèles. Et Jésus lui-même a rencontré l’hostilité des croyants de longue date quand il a côtoyé amicalement des publicains et des pécheurs.
Jusque sur la croix, nous en connaissons au moins un qui était « dernier » et qui est devenu « premier », c’est le bon larron…Voilà bien un ouvrier de la dernière heure. (C’est dans l’évangile de Luc et non de Matthieu, mais la leçon est bien la même !) C’est à la dernière minute seulement que le bon larron crucifié en même temps que Jésus, enfin, se tourne vers lui ; et là, il a suffi d’une parole de vérité dans sa bouche et il s’est entendu dire ce dont nous rêvons tous pour notre dernière heure « Aujourd’hui même tu seras avec moi dans le Paradis ».

Mais si on veut bien regarder la vérité en face, elle devrait nous faire plutôt plaisir, cette parabole … Qui d’entre nous peut se vanter d’être un ouvrier de la première heure ? Qui que nous soyons, nous ne sommes tous que des ouvriers de la onzième heure ! C’est lorsque nous l’oublions que notre regard devient mauvais. « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Les ouvriers de la première heure récriminent contre le maître de maison dont ils ne comprennent pas la logique ; Jonas récriminait contre Dieu qui pardonnait trop facilement à ces pécheurs de Ninivites ; les Pharisiens récriminaient contre Jésus, trop accueillant aux gens de mauvaise vie ; le fils aîné murmurait contre le père trop accueillant pour le fils prodigue… Quand la logique de Dieu est trop différente de la nôtre, la tentation qui nous prend est de contester.
C’est le moment ou jamais de nous rappeler la phrase d’Isaïe dans la première lecture : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu… Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées au-dessus de vos pensées. »

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, PSAUME 102

Dimanche 13 septembre 2020 : 24ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 13 septemre 2020 :

24ème dimanche du Temps Ordinaire

images (4)

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture 

Psaume 

2ème lecture 

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de Ben Sira le Sage 27, 30.-28,7

27,30 Rancune et colère, voilà des choses abominables
où le pécheur est passé maître.
28,1 Celui qui se venge
éprouvera la vengeance du Seigneur ;
celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés.
2 Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ;
alors, à ta prière, tes péchés seront remis.
3 Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme,
comment peut-il demander à Dieu la guérison ?
4 S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable,
comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ?
5 Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune ;
qui donc lui pardonnera ses péchés ?
6 Pense à ton sort final et renonce à toute haine,
pense à ton déclin et à ta mort,
et demeure fidèle aux commandements.
7 Pense aux commandements
et ne garde pas de rancune envers le prochain,
pense à l’Alliance du Très-Haut
et sois indulgent pour qui ne sait pas.


« Sois indulgent pour qui ne sait pas » : cette invitation à l’indulgence ne nous étonne pas lorsqu’on sait que Ben Sira est un auteur très tardif. Quelques mots sur lui d’abord : Ben Sira le Sage (que nous appelons aussi le Siracide ou l’Ecclésiastique) vivait au deuxième siècle av.J.C., (vers 180), c’est-à-dire très peu de temps avant la venue de Jésus au monde ; il avait donc profité de toute la découverte progressive de l’Ancien Testament.
Car la Bible tout entière peut se lire comme une patiente tentative de Dieu par ses prophètes pour extirper la vengeance de notre coeur. Depuis Caïn qui était vengé sept fois, la spirale de la violence avait sévi au point que son lointain petit-fils, Lamek, se vantait de se venger soixante-dix-sept fois. Patiemment, les auteurs bibliques ont inversé la tendance : par le biais des lois ou celui des prédications des prophètes, on a fini par entrevoir un autre idéal, le seul digne des fils de Dieu que nous sommes. Ben Sira, lui, est tout au bout de la chaîne et transcrit le fin mot de la découverte d’Israël
.
Pour prêcher l’indulgence, il développe un premier argument : « Pense à l’Alliance du Très-Haut
et sois indulgent pour qui ne sait pas », c’est-à-dire pense à la fidélité de Dieu tout au long de l’histoire envers son peuple si souvent infidèle, individuellement et collectivement. Deuxième argument : « Pense aux commandements et ne garde pas de rancune envers le prochain ». Or que disaient les commandements ? Ils disaient : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Aimer son prochain comme soi-même, cela implique évidemment, en certaines circonstances, de savoir pardonner.
Le troisième argument est plus étonnant : « Pense à ton sort final et renonce à toute haine, pense à ton déclin et à ta mort ». Est-ce la pensée de notre mort qui doit nous incliner à l’idulgence envers les autres ? C’est, je crois, un appel à la lucidité sur notre petitesse : nous sommes poussière, qui sommes-nous pour juger les autres ? C’est peut-être également une manière de nous rappeler que nous allons nous aussi comparaître devant le juste juge et alors notre petitesse s’étalera au grand jour. D’après Ben Sira, c’est précisément à cause de notre petitesse, de notre fragilité que Dieu nous traite avec indulgence. Quelques chapitres avant celui-ci, Ben Sira affirmait : « Le Seigneur est patient à l’égard des hommes et déverse sur eux sa pitié. Il voit et il sait combien leur fin est misérable, c’est pourquoi il multiplie son pardon. L’homme a pitié de son prochain, mais le Seigneur a pitié de toute créature… » (Si 18,11-13).
Je reviens encore au dernier verset : « Sois indulgent pour qui ne sait pas ». On ne peut pas s’empêcher de penser à la phrase de Jésus sur la croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Ceux qui font le mal, à commencer par nous-mêmes, n’en ont pas évalué les conséquences. L’indulgence de Dieu, en somme, va jusqu’à dire que si nous commettons le mal, c’est par ignorance.
Toujours sur ce dernier verset, la Traduction Œcuménique de la Bible propose une autre traduction très imagée : « Souviens-toi de l’Alliance du Très-Haut et passe par-dessus l’offense ». Il me semble que c’est une très belle définition du pardon ; elle dit bien la réalité : on ne peut pas effacer une offense… les coups d’éponge n’existent pas… mais on peut passer par-dessus. Après une blessure physique, on garde une cicatrice, la peau ne sera plus jamais neuve, et aucun coup d’éponge n’effacera la blessure ; pour une blessure morale, c’est la même chose : rien ne pourra faire qu’elle n’ait pas eu lieu ; et dans les cas graves, on peut être marqué pour la vie… Dans nos vies familiales, amicales, professionnelles, paroissiales… les exemples ne manquent pas. Rien ne pourra effacer la calomnie, le geste de mépris, la « peau de banane » comme on dit, l’infidélité grave, les coups et tous les gestes de violence. Nos paroles et nos actes produisent des fruits vénéneux, parfois même des ravages. On rêverait, quand on est le fautif, d’un retour en arrière, un retour à la case-départ, en quelque sorte… Mais cela n’est pas possible, ni pour le coupable, ni pour la victime.
En revanche, on peut, comme dit Ben Sira, passer par-dessus ; le pardon consiste, non pas à oublier ou ignorer un passé qu’on ne peut ni oublier ni ignorer, de toute manière, mais à passer par-dessus, et à essayer de survivre et de renouer la relation qui a été coupée par l’offense ; de reproposer son amitié, sa confiance ; cela consiste à accepter qu’il y ait encore un avenir possible. Le mot « Par-don », étymologiquement, veut bien dire cela ; il s’écrit en deux parties « par-don » : c’est-à-dire le don parfait, parachevé, le don par-delà l’offense. Parce qu’il est parfait, il ne peut être en nous que l’œuvre de l’Esprit Saint.

PSAUME 102 (103), 1-4, 9-12

Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits.

3 Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
4 il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

9 Il n’est pas toujours en procès ,
ne maintient pas sans fin ses reproches ;
10 il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

11 Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
12 aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.


La liturgie de ce dimanche ne nous propose que huit versets du psaume 102/103, mais en réalité il en comporte vingt-deux ! Or vous savez bien, l’alphabet hébreu comporte vingt-deux lettres ; donc on dit de ce psaume qu’il est « alphabétisant » ; et quand un psaume est alphabétisant, on sait d’avance qu’il s’agit d’un psaume d’action de grâce pour l’Alliance. Et effectivement, André Chouraqui dit que ce psaume est le « Te Deum » de la Bible, un chant de reconnaissance pour toutes les bénédictions dont le compositeur (entendez le peuple d’Israël) a été comblé par Dieu.
Deuxième caractéristique de ce psaume, le « parallélisme » : chaque verset se compose de deux lignes qui se répondent comme en écho : l’idéal pour le chanter serait l’alternance ligne par ligne ; il a peut-être, d’ailleurs, été composé pour être chanté par deux choeurs alternés. Ce parallélisme, ce « balancement », nous l’avons rencontré très fréquemment dans la Bible, dans les textes poétiques, mais aussi dans de nombreux passages en prose ; procédé de répétition utile à la mémoire, bien sûr, dans une civilisation orale, mais surtout très suggestif ; si on soigne la lecture en faisant ressortir le face à face des deux lignes à l’intérieur de chaque verset, la poésie prend un relief extraordinaire.
D’autre part, cette répétition d’une même idée, successivement sous deux formes différentes, permet évidemment de préciser la pensée, et donc pour nous de mieux comprendre certains termes bibliques. Par exemple, le premier verset nous propose deux parallèles intéressants : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être » :
Premier parallèle : « Bénis le SEIGNEUR »… « Bénis son Nom très saint » : la deuxième fois, au lieu de dire « le SEIGNEUR », on dit « le NOM » : une fois de plus, nous voyons que le NOM, dans la Bible, c’est la personne. Deuxième parallèle, toujours dans ce premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être » : on voit bien que le mot âme n’a pas ici le sens que nous lui donnons spontanément. A la suite des penseurs grecs, nous avons tendance à nous représenter l’homme comme l’addition de deux composants différents, étrangers l’un à l’autre, l’AME et le CORPS. Mais les progrès des sciences humaines, au vingtième siècle, ont confirmé que ce dualisme n
e rendait pas compte de la réalité. Dans la mentalité biblique, justement, on a une conception beaucoup plus unifiée et quand on dit « l’âme », il s’agit de l’être tout entier. « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être ».
La deuxième strophe fait écho aux paroles de Ben Sira, dans la première lecture : « Il pardonne toutes tes offenses » ; et le psaume développe « Il n’est pas toujours en procès, ne maintient pas sans fin ses reproches ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses… Aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés ».
Une phrase comme celle-ci « Dieu n’agit pas envers nous selon nos fautes, Il ne nous rend pas selon nos offenses … » prouve, s’il en était besoin, que le peuple d’Israël avait découvert bien avant nous que la logique de Dieu n’est pas celle du « donnant-donnant », mais celle de la gratuité. Cette découverte ne s’est faite que lentement, au long de l’histoire biblique. La pédagogie de Dieu à l’égard de son peuple s’est déployée progressivement, patiemment, pour lui révéler qu’Il est le Tout-Autre : tout-autre que nous, mais aussi tout-autre que ce que nous imaginons. Nous avons beaucoup de mal à abandonner nos représentations d’un Dieu calqué sur nous, d’un Dieu qui nous ferait des comptes et des procès… La Bonne Nouvelle qui court à travers toute la Bible, c’est justement le « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour » ; c’est, au livre de l’Exode (Ex 34, 6) la révélation, la confidence que Dieu a faite sur lui-même à Moïse.

Voilà qui nous permet de mieux comprendre le verset suivant : « Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint ». Nous rencontrons assez souvent ce mot de « crainte » dans la Bible et il ne nous est pas forcément très sympathique a priori. Mais, une fois qu’on a découvert Dieu comme le Seigneur de tendresse et de pitié qui n’est pas en procès contre nous, on n’a plus de raison d’avoir peur de lui. Le mot « crainte » a changé de sens. Au fur et à mesure que le peuple d’Israël découvrait le vrai visage de son Dieu, peu à peu sa crainte spontanée s’est convertie en esprit filial. Le problème, c’est que ce chemin de conversion, chacun de nous doit le refaire pour lui-même…
Mis en présence de Dieu, du sacré, l’homme éprouve spontanément de la peur ; et il faut toute une conversion des croyants pour que, sans rien perdre de notre respect pour Celui qui est le Tout-Autre, nous apprenions à son égard une attitude filiale. La crainte de Dieu, au sens biblique, c’est vraiment la peur convertie en esprit filial : une conversion qui est sans cesse encore à faire. C’est peut-être cela « redevenir comme des petits enfants »… des petits enfants qui savent que leur père n’est que tendresse. Cette « crainte » comporte donc à la fois tendresse en retour, reconnaissance et souci d’obéir au père parce que le fils sait bien que les commandements du père ne sont guidés que par l’amour : comme un petit s’éloigne du feu parce que son père le prévient qu’il risque de se brûler…
C’est d’ailleurs dans ce même psaume 102/103 que nous rencontrons (dans un verset qui ne fait pas partie de la liturgie de ce dimanche) la phrase qui dit le mieux ce qu’est la « crainte de Dieu » au sens biblique : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint » (verset 13) ; ce parallèle nous dit bien que la crainte de Dieu est tout sauf de la peur, elle est une attitude filiale. Et pourtant, cela ne nous pousse pas au laxisme, bien au contraire : car une véritable fidélité à l’amour est pleine d’exigences. Mais nous avons toujours besoin pour repartir de cette tendresse qui « passe par-dessus » nos péchés, nos abandons ; celle que Jésus mettra en images dans la  parabole  du père et de l’enfant prodigue.

DEUXIEME LECTURE – Lettre de saint Paul aux Romains 14, 7 – 9

Frères,
7 aucun d’entre nous ne vit pour soi-même,
et aucun ne meurt pour soi-même :
8 si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ;
si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur.
Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort,
nous appartenons au Seigneur.
9 Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie,
c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.


La phrase centrale de ce passage, c’est « Nous appartenons au Seigneur. Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même » : autrement dit, nous ne sommes pas des individus isolés, des espèces d’électrons libres lancés sur la planète-terre pour quelques années, avec des trajectoires indépendantes ! La grande conviction de Paul, et il ne l’a pas inventée, (car elle traverse toute la Bible), c’est la solidarité très étroite qui nous unit les uns aux autres, à travers le temps et l’espace. Il l’appelle le « dessein bienveillant de Dieu » : ce projet c’est une humanité tellement unie qu’elle ne fera plus qu’un en Jésus-Christ. Une humanité tellement unie qu’on pourra dire un jour qu’elle est « comme un seul homme » et cet homme, nous connaissons déjà son nom, il s’appelle Jésus-Christ.
La première étape du projet est accomplie dans la mort et la résurrection du Christ : c’est le sens de cette dernière phrase « Si le Christ a connu la mort puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants ». Mais la poursuite du projet dépend de nous : cette solidarité ne supporte pas les divisions, les déchirures ; or c’est toujours avec les plus proches qu’il y a le plus de risque de brouilles et sur les sujets auxquels on tient le plus, évidemment !
Il faut croire que ce risque n’était pas seulement hypothétique car Paul y consacre tout ce chapitre 14 : son thème principal, c’est « vous risquez de vous disputer entre vous pour des choses secondaires : des manières différentes de pratiquer votre religion, mais finalement, chacun de vous croit bien faire et c’est cela qui compte »
.
Un peu plus haut, Paul a employé une phrase-choc : « Qui es-tu pour juger un serviteur qui ne t’appartient pas ? » (Rm 14, 4) Il veut dire par là : par votre Baptême, qui que vous soyez, quelle que soit votre origine, anciens juifs, anciens païens, quelle que soit votre sensibilité, vous êtes désormais unis au Christ… tout le reste est secondaire ; tous, vous appartenez au Christ, vous êtes serviteurs du Christ. Alors ne vous surveillez pas mutuellement : c’est au maître de surveiller ses serviteurs. « Qui es-tu pour juger un serviteur qui ne t’appartient pas ? »
Du temps de Paul ces divergences se manifestaient surtout autour des pratiques alimentaires ; les chrétiens d’origine juive, habitués à une grande rigueur sur le plan de l’alimentation, ne comprenaient pas bien les libertés alimentaires des Chrétiens qui venaient du paganisme et ils parlaient de laxisme. A l’inverse, ceux qui avaient des habitudes plus souples étaient tentés de ridiculiser la rigueur des autres et d’y voir un scrupule de gens faibles. Paul leur dit : « Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli »… « La foi de l’un lui permet de manger de tout, tandis que l’autre, par faiblesse, ne mange que des légumes… »… « Accueillez celui qui est faible dans la foi, sans critiquer ses scrupules ». (Rm 14, 1-3).

Aujourd’hui, les divergences ont changé de nature : mais elles ne manquent pas ! Que ce soit au sujet de la Messe en latin, des prières eucharistiques, de la messe anticipée du dimanche, célébrée le samedi soir… de la participation de la chorale ou de l’orgue… ou de la guitare… c’est au sujet de la pratique de notre foi que nous risquons d’être les plus féroces entre nous, au mépris de la seule réalité qui compte, notre unique Baptême ! Et il n’y a pas que le domaine de la liturgie ; nos engagements peuvent être diamétralement opposés, au nom d’une même foi ! Enseignement public, ou enseignement libre, adhésion à tel ou tel parti politique, à tel ou tel syndicat… bon nombre de nos choix sont directement dictés par notre désir de nous comporter en Chrétiens. Or au sein d’une même famille, d’une même paroisse, de l’entreprise ou du quartier, nous pouvons, au nom du même Baptême, prendre des décisions complètement opposées. D’après Paul la règle d’or dans ces cas-là est celle-ci : « Qui es-tu pour juger un serviteur qui ne t’appartient pas ? »
Nous savons très bien dire que « c’est l’intention qui compte », mais curieusement, c’est dans le domaine religieux que nous avons le plus de mal à l’admettre ! Paul nous invite à élever le débat : « Celui qui mange de tout le fait pour le Seigneur, et en effet, il rend grâce à Dieu. Et celui qui ne mange pas de tout le fait pour le Seigneur et (lui aussi) il rend grâce à Dieu » (verset 6). Il n’y a donc pas qu’une seule manière de rendre grâce à Dieu.
On a là finalement une superbe illustration de ce que Paul appelle le « sacrifice spirituel » : un peu plus haut, il avait dit « Je vous exhorte, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel » (Rm 12, 1). Or chacun de nous, quand il veut de tout son coeur, s’offrir à Dieu, le fait avec ce qu’il est et il fait ce qu’il croit devoir faire ; cela peut prendre des formes différentes, peut-être même opposées : mais c’est la sincérité du désir de servir Dieu qui fait la qualité du sacrifice spirituel qu’il attend de chacun de nous.

Paul continue : « Le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit-Saint… Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle » (Rm 14, 17…19). Il aime bien le mot « édification » au sens de « construction ». L’objectif, c’est de bâtir la communauté, et le meilleur ciment d’une communauté, quelle qu’elle soit, c’est le respect mutuel, la tolérance… Paul dit encore : « N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime son prochain a pleinement accompli la Loi ». (Rm 13, 8) (c’était notre lecture de dimanche dernier) et aussi : « Rivalisez d’estime réciproque » (Rm 12, 10).
Il semble que vingt siècles plus tard, le conseil de Paul reste tout-à-fait d’actualité !


EVANGILE – Selon saint Matthieu 18, 21 – 35

En ce temps-là,
21 Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander :
« Seigneur, lorsque mon frère commettra
des fautes contre moi,
combien de fois dois-je lui pardonner ?
Jusqu’à sept fois ? »
22 Jésus lui répondit :
« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois,
mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
23 Ainsi, le Royaume des cieux est comparable
à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
24 Il commençait,
quand on lui amena quelqu’un
qui lui devait dix mille talents,
(c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
25 Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser,
le maître ordonna de le vendre,
avec sa femme, ses enfants et tous ses biens,
en remboursement de sa dette.
26 Alors, tombant à ses pieds,
le serviteur demeurait prosterné et disait :
Prends patience envers moi,
et je te rembourserai tout.
27 Saisi de compassion, le maître de ce serviteur

le laissa partir et lui remit sa dette.
28 Mais, en sortant, le serviteur trouva un des ses compagnons
qui lui devait cent pièces d’argent.
Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant :
Rembourse ta dette !
29 Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait :
Prends patience envers moi,
et je te rembourserai.
30 Mais l’autre refusa
et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
31 Ses compagnons, voyant cela,
furent profondément attristés
et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.
32 Alors celui-ci le fit appeler et lui dit :
Serviteur mauvais !
je t’avais remis toute cette dette
parce que tu m’avais supplié.
33 Ne devais-tu pas, à ton tour,
avoir pitié de ton compagnon,
comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?
34 Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux

jusqu’à ce qu’il eût tout remboursé tout ce qu’il devait.
35 C’est ainsi que mon Père du Ciel vous traitera,
si chacun de vous ne pardonne pas à son frère
du fond du coeur. »


Cette parabole se présente comme une histoire en trois actes : acte 1, le roi règle ses comptes avec ses serviteurs, et on lui amène cet homme qui lui doit une somme énorme ; logiquement, légalement, c’est la prison pour dettes pour lui et pour toute sa famille jusqu’à ce qu’ils aient tous assez travaillé pour tout rembourser… Et encore, la somme est telle que plusieurs vies n’y suffiraient pas. Le débiteur implore un délai et le roi, pris de pitié, le laisse aller en lui disant « tu ne me dois plus rien ».
Acte 2, ce même serviteur fait l’inverse avec son propre débiteur : pour une dette dérisoire, il n’écoute pas la pitié, il ne parle même pas de délai, et le fait jeter en prison. Acte 3, le roi lui reproche sa dureté de coeur : « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? »
C’est donc d’abord une parabole sur la pitié de Dieu : une pitié qui ne demande qu’à nous remettre toutes nos dettes ; une pitié qui devrait « déteindre » sur nous, en quelque sorte, puisque nous sommes à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Cette pitié ne nous est pas naturelle et la question de Pierre le prouve bien ; même quand nous sommes bien intentionnés, disposés à pardonner, nous voudrions quand même bien ne pas nous laisser entraîner trop loin ! « Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu’à sept fois ? » On est encore loin de la remise d’une dette incalculable, comme celle de la parabole ! Et c’est certainement l’un des accents de cette petite histoire : le calcul n’est pas de mise. Il ne s’agit pas de savoir à partir de quel moment nous sommes en règle avec la pitié.
La pitié, par définition, c’est l’émotion qui nous prend aux entrailles, c’est plus fort que nous, cela déborde nos calculs mesquins.
C’est à cela que Jésus invite Pierre : dépasser tout calcul, toute raison raisonnante. Sept fois, pourtant, ce n’était déjà pas mal… et Saint Pierre, en proposant le chiffre sept, très symbolique, avait déjà fait un grand pas ! Mais Jésus l’invite à tout autre chose : il faut aller jusqu’à soixante-dix fois sept fois (ou soixante-dix-sept fois sept fois selon d’autres traductions) autrement dit indéfiniment ; Jésus ne reprend pas ces chiffres par hasard : rappelez-vous l’histoire de Caïn et celle de Lamek : après le meurtre de son frère Abel, Caïn vivait dans la crainte de la vengeance tribale : « Quiconque me trouvera me tuera ». Et il ne devait sa survie qu’à la menace d’une vengeance encore plus terrible pour celui qui l’attaquerait : « Si quelqu’un tue Caïn, il sera vengé sept fois ». (Gn 4, 15). C’est ce qu’on peut appeler l’engrenage de la violence. Cinq générations plus tard, son arrière arrière petit-fils, Lamek se glorifiait de se venger soixante-dix-sept fois ; et il chantait à ses femmes, Ada et Cilla, cette horrible chanson : « J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure ; oui Caïn sera vengé sept fois mais Lamek soixante-dix-sept fois ». En d’autres termes « Pour une simple blessure, je tue un homme ; pour une simple meurtrissure, je tue un enfant, mais si quelqu’un me tue, je serai vengé soixante-dix-sept fois ». (Gn 4, 23-24).
Tout au long de l’histoire biblique, Dieu va inviter l’humanité à se libérer de cette spirale de la violence. Cela commence par la loi du talion qui limite déjà la vengeance (un seul oeil pour un oeil, une seule dent pour une dent, une seule vie pour une vie) ; puis, au long des siècles et des progrès de la découverte du vrai Dieu, les textes de la Loi aussi bien que des prophètes invitent au pardon en annonçant le pardon de Dieu ; ainsi le peuple d’Israël apprend peu à peu à passer de la vengeance au pardon.
En prenant le contrepied de la chanson de Lamek (pardonner soixante-dix fois sept fois), Jésus invite Pierre, c’est-à-dire ses disciples, à franchir l’étape définitive, celle du pardon sans limites, tel que lui-même le vivra sur la Croix. Parce que le pardon du Christ est comme le pardon de Dieu, il ne connaît pas de limites.
Reste que la fin de la parabole paraît contredire ce pardon illimité de Dieu. Le serviteur qui n’a pas pardonné à son frère perd le bénéfice du pardon du roi. Il y a là certainement une très grande vérité de nos vies ; prenons un exemple : après une période sèche, la terre du jardin est devenue imperméable ; inutile d’ouvrir le jet d’eau, l’eau glissera sans pénétrer ; même une pluie torrentielle ne peut plus l’abreuver ; il faudra labourer d’abord. Dieu sait combien il nous est parfois difficile de pardonner, de « passer par-dessus l’offense » comme dit Ben Sirac. Mais justement, peut-être le pardon accordé à nos frères « de tout notre coeur » est-il ce labour préalable, indispensable pour accueillir la pitié de Dieu. Le coeur dur, le coeur sec ne peut pas recevoir l’ondée du pardon de Dieu.
Ce n’est pas Dieu qui cesse de pardonner, c’est nous qui sommes devenus imperméables ; mais au fait, c’est peut-être tout simplement parce que nous ne sommes pas assez lucides sur tous les pardons dont nous bénéficions : le serviteur de la parabole, grevé d’une dette monstrueuse, et qui s’en voyait libéré tout d’un coup, par pure bonté, aurait dû normalement être tellement envahi de reconnaissance qu’il en aurait oublié tout le reste !
——————————
Complément
Dans l’épisode de la femme adultère (Jn 8), c’est quand les plus anciens prennent conscience des nombreux pardons accordés par Dieu au long de leur vie qu’ils abandonnent leurs pierres.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, MARTIN DE TOURS (saint ; 316-397), Non classé, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 62

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile


PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 20,7-9

7 SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ;
tu m’as saisi, et tu as réussi.
À longueur de journée je suis exposé à la raillerie,

tout le monde se moque de moi.

8 Chaque fois que j’ai à dire la Parole,
je dois crier, je dois proclamer :
« Violence et dévastation ! »
À longueur de journée, la parole du SEIGNEUR
attire sur moi l’insulte et la moquerie.
9 Je me disais : « Je ne penserai plus à lui,
je ne parlerai plus en son nom. »
Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur,
elle était enfermée dans mes os.
Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.


Jérémie nous décrit ici l’expérience spirituelle de persécution et de déchirement intérieur qu’il a vécue toute sa vie ; et il n’est pas le seul ; de nombreux autres prophètes et, plus tard, Jésus lui-même, ont affronté de telles situations 1.
Revenons à Jérémie : je vous rappelle le contexte de sa prédication : il a exercé son ministère pendant les quarante années qui ont précédé le désastre de Jérusalem en 587 av. J.C. et la déportation à Babylone. Quarante années de décadence spirituelle, et son ministère, précisément, consistait à prédire la catastrophe :
pas pour le plaisir de jouer les oiseaux de mauvais augure, évidemment, mais au contraire dans l’espoir d’obtenir in extremis la conversion du roi et du peuple.
Il ne néglige rien pour alerter ses contemporains, s’il est encore temps ; mais eux-mêmes ne négligent rien non plus pour faire taire cet empêcheur de danser en rond. C’est dans ce contexte très polémique et donc très angoissant pour lui que sont nées ces confidences dont nous venons de lire un extrait, ce que nous appelons ses « confessions » ; malheureusement, le mot « jérémiades », qui vient de là, bien sûr, est devenu péjoratif, ce qui est tout à fait injuste ; car les confessions de Jérémie sont magnifiques, pleines de douleur, c’est vrai, mais plus encore pleines de foi et de passion pour la cause de son Dieu.
Dans le texte d’aujourd’hui, par exemple, il nous livre le débat intérieur qui se joue au plus profond de lui : écartelé entre l’appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire : « Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » Mais abandonner la partie serait abandonner ses concitoyens à leur triste sort et tromper la confiance de Dieu.
On voit bien pourquoi ce texte nous est proposé ce dimanche où nous entendrons l’évangile de la confession de Pierre à Césarée. Quand Jésus avait demandé à ses disciples « Pour vous, qui suis-je ? » Pierre avait su répondre que Jésus était bien le Messie attendu ; mais aussitôt, Jésus avait dévoilé à ses disciples le sort qui l’attendait : la Passion, la croix, la mort, la résurrection ; je vous rappelle ce passage de l’évangile de saint Matthieu : « Pierre avait dit à Jésus : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. » Pierre, évidemment, s’était récrié : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais Jésus l’avait traité de Satan et avait prévenu ses disciples qu’ils ne seraient pas mieux traités que leur maître : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »
Et il avait expliqué pourquoi : les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, comme disait Isaïe ; un véritable prophète est donc inévitablement dérangeant pour les idées à la mode ; le feu dévorant de la parole de Dieu invitant à la conversion n’est pas fait pour plaire : « A longueur de journée je suis en butte à la raillerie, tout le monde se moque de moi » avoue Jérémie, et il ne cache pas qu’il lui arrive d’avoir peur. Il lui arrive d’entendre les gens parler dans son dos et comploter pour l’éliminer : « J’entends les propos menaçants de la foule » (Jr 20,10).
Le prophète est d’autant plus dérangeant qu’on n’arrive pas à s’en débarrasser : car s’il est vraiment l’envoyé du Seigneur, celui-ci lui donne la force de continuer malgré toutes les persécutions ; si bien qu’il n’y a pas moyen de le faire taire. On comprend bien pourquoi la persécution est inévitable.
Par exemple, les versets qui précèdent notre lecture d’aujourd’hui nous décrivent un épisode particulièrement difficile de la vie du prophète : Jérémie avait tellement cassé les oreilles de tout le monde dans le Temple avec tous ses reproches que le prêtre Pashehour l’avait fait attacher au pilori la tête en bas, sur la place publique ; le lendemain, quand Pashehour en personne est venu le détacher, pensant que cette rude punition l’avait enfin calmé, Jérémie avait repris de plus belle et s’en était pris carrément à Pashehour lui-même.
Et pourtant, ces confessions de Jérémie, empreintes de douleur, sont en même temps un aveu de la passion dévorante qui le brûle et, finalement, illumine sa vie : « SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » Il se plaint, oui, mais il ne donnerait pas sa place à un autre. « La Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur. »
Ce feu dévorant fait évidemment penser à la phrase du psaume 68/69 : « Le zèle de ta maison me dévorera », qui exprime bien la persécution endurée par tous les prophètes ; pour commencer, ce fut le cas du peuple d’Israël lui-même, investi d’une mission prophétique au service des nations. Tout au long de son histoire, il a cherché à rester fidèle à sa mission et cela lui valut par moments de terribles persécutions.
Puis ce fut le cas de tous les prophètes, les uns après les autres, parmi lesquels Jérémie ; et, bien sûr, les premiers chrétiens ont relu la vie de Jésus de la même manière. Comme Jérémie, Jésus a finalement été réduit au silence. Mais rien ne peut faire taire la Parole de Dieu : le Christ est ressuscité ; et désormais nous savons qu’un jour viendra où les hommes écouteront la Parole et y trouveront enfin leur lumière. Qui accepte de perdre sa vie la sauvera, la sienne et celle des autres.

———————–
Note
On lit un texte tout à fait semblable de Jérémie dans la liturgie du douzième dimanche ordinaire de l’année A : Jr 20,10-13.
Compléments
« Le zèle de ta maison me dévorera » : Saint Jean, lui, a appliqué cette phrase à Jésus ; comme Jérémie, il a prêché à Jérusalem, et comme lui, il a été amené à déplaire ; et comme lui encore, il a risqué sa vie pour continuer à annoncer à temps et à contre-temps la parole qui aurait pu sauver ses contemporains, si seulement ils avaient bien voulu l’écouter. L’épisode que Jean a choisi pour évoquer la parole de ce psaume, c’est ce que l’on appelle la « purification du temple », c’est-à-dire le jour où Jésus a chassé les vendeurs du Temple de Jérusalem. Ce jour-là, d’ailleurs, Jésus citait une phrase de Jérémie : « Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, (dit Dieu, traduisez le temple), la prenez-vous pour une caverne de bandits ? » (Jr 7,11).


PSAUME – 62 (63), 2…9

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !


Ce psaume fait parfaitement écho à l’expérience spirituelle de Jérémie qui était l’objet de notre première lecture : il disait son déchirement intérieur, les agressions perpétuelles dont il était l’objet, mais aussi sa passion pour Dieu qui était plus forte que tout et l’aidait à tout supporter. C’est bien parce que, pour lui, « l’amour de Dieu valait mieux que la vie » qu’il trouvait la force de résister à toutes les menaces et à toutes les humiliations ; mais c’est pour cela aussi qu’on s’acharnait sur lui de plus belle.
Mais ce n’est pas pour parler de Jérémie que ce psaume a été composé. Serait-ce une prière du roi David ? Car le premier verset lui donne un sous-titre : « Psaume de David quand il était dans le désert de Juda », sous-entendu « quand il s’était réfugié dans le désert de Juda pour échapper à ses ennemis ». Ce psaume se présente donc comme une prière que le roi David aurait composée lorsqu’il était traqué par des ennemis
L’Ancien Testament rapporte au moins trois épisodes au cours desquels David a dû se réfugier dans le désert de Juda : je vous les rappelle : les deux premières fois, c’était pour échapper à la folie meurtrière du roi Saül, son prédécesseur ; Saül était devenu tellement jaloux du petit David à qui tout réussissait trop bien, qu’il a essayé à plusieurs reprises de se débarrasser de lui ; et David a dû s’enfuir dans le désert pour échapper au roi ; on trouve ces deux récits au premier livre de Samuel (22,5 ; 23,14).
La troisième fois fut encore plus dramatique : celui qui pourchassait David et voulait le tuer c’était son propre fils Absalom, un peu trop pressé de récupérer le trône et donc de hâter la mort de son père. Le dit Absalom avait déjà prouvé que rien ne l’arrêterait puisque, quelques années plus tôt, il avait réglé le sort de son frère aîné. David n’a pas tout de suite compris le danger : il était un coeur pur, lui, et avait jusqu’au bout respecté la vie de son prédécesseur ; il ne pouvait pas imaginer une âme aussi noire que celle d’Absalom. Quand il a enfin compris, il était trop tard : Absalom était sur le point de conquérir Jérusalem ; il ne restait qu’une seule solution, la fuite. Et tout Jérusalem a vu son roi, humilié, fuir à pied la ville sainte, témoin jadis de sa splendeur, et monter en pleurant le mont des Oliviers. (2 S 15,23-28). Sa cause était perdue, tout le monde le savait : David était à pied, Absalom le poursuivait à cheval… c’est tout dire. Et on prête à David les paroles de
ce psaume : « Ton amour vaut mieux que la vie ».
Mais nous avons déjà vu que les indications en tête des psaumes (ce que l’on appelle la suscription) ne désignent pas l’auteur du psaume, ici le roi David : ce psaume-ci en particulier recèle plusieurs allusions trop claires au Temple de Jérusalem que, bien sûr, David n’a pas connu puisque le temple n’a été construit que par son fils Salomon.
Je reviens au sous-titre de ce psaume : il indique plutôt un état d’esprit. « Psaume de David », ici, signifie « à la manière de David, l’assoiffé de Dieu ». La prière « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi. » a pu être celle du roi David qui était un homme de prière, c’est certain. Mais elle est également celle de toutes les générations du peuple élu, à toutes les époques de son histoire : depuis l’aube des temps (traduisez depuis Abraham) et jusqu’à la fin, jusqu’à la venue du JOUR.
Et, là-bas, dans ce pays qui sait être torride, l’expérience de la sécheresse, souvent, de la famine parfois, donne tout son poids aux images employées : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »
Dans les périodes les plus dramatiques, (et Dieu sait s’il y en a eu) la prière ne prenait que plus de force : pendant l’Exil à Babylone, par exemple, on a connu cette soif de l’âme ; « mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair » et on se remémorait les joies passées des célébrations au Temple de Jérusalem : « Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. » Seul ce souvenir pouvait fortifier la foi et la volonté de rester fidèle dans le milieu idolâtre où on était plongés.
De retour d’Exil, le peuple rend grâce : « Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes » ; ce sont les ailes des chérubins qui recouvrent l’Arche d’Alliance dans le Saint des Saints, d’abord ; mais elles rappellent aussi les ailes du grand aigle du désert qui protège sa nichée quand il lui apprend à voler : et Moïse avait repris l’image au compte de Dieu pour exprimer de quelle sollicitude il avait entouré son peuple : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigle », avait dit Dieu (Ex 19,4 ; Dt 32,10-11).
Dans ces conditions, bien sûr, les paroles de louange viennent d’elles-mêmes : « Tu seras la louange de mes lèvres ! Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. Comme par un festin je serai rassasié : la joie sur les lèvres, je dirai ta louange. » (Le mot « festin » fait référence aux repas de communion qui suivaient certains sacrifices au Temple de Jérusalem).
Et puis, il y a eu des périodes plus terribles encore, celles des persécutions : au deuxième siècle av. J.C., par exemple, il a fallu affronter la terrible persécution du roi grec, Antiochus Epiphane ; et nombre de Juifs sont morts, au nom de leur foi, en disant : « Ton amour, Seigneur, vaut mieux que la vie ».
Aujourd’hui encore, les croyants peuvent dire de toute leur âme : « Ton amour vaut mieux que la vie » : ce verset résonne particulièrement en ce dimanche où nous entendrons Jésus dire à ses disciples : « Celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Mt 16,25).
———————–
Complément
– Jérémie… Elie, même combat : « Je suis passionné pour le Dieu des puissances, mais on cherche à m’ôter la vie. » (1 R 19,10).


DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre aux Romains 12,1-2

1 Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu,
à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –,
en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu :
c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte.
2 Ne prenez pas pour modèle le monde présent,
mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser
pour discerner quelle est la volonté de Dieu :
ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.


« Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu » : quelle magnifique entrée en matière ; jusqu’ici, en fin de compte, Paul n’a parlé que de cela, « la tendresse de Dieu ». Les onze premiers chapitres de la lettre aux Romains ont traité apparemment de questions doctrinales ; les grands thèmes de la théologie de Paul ont été longuement et profondément exposés : la puissance de la grâce, l’universalité du péché, la justification par la foi, le mystère pascal, l’action de l’Esprit, le salut promis et donné à tous. Mais tout ceci revient toujours à cet unique sujet, la tendresse de Dieu.
Maintenant, comme dans toutes ses lettres, Paul tire pour ses lecteurs les conséquences de son enseignement : car la découverte de cette immense tendresse de Dieu ne peut que bouleverser, ou plutôt irriguer désormais toute notre vie. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu… ». Ce qu’il va dire maintenant est en lien étroit avec tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, notamment dans les dernières lignes du chapitre précédent ; je vous en rappelle quelques mots : « Dieu veut faire à tous miséricorde… » suivis immédiatement de l’hymne d’action de grâce que nous avons lue dimanche dernier : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »

Donc, dit Saint Paul, il n’y a pas à hésiter : à ce Dieu si étonnant par sa tendresse et sa volonté de sauver toute l’humanité sans exception, sa puissance inouïe de pardon, une seule réponse est possible : celle de l’abandon et de la confiance ; accorder toute notre vie, toute notre personne à cette réalité bouleversante, nous offrir à Dieu pour qu’il accomplisse en nous son oeuvre. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. » On sait que le verbe « sacrifier – sacrum facere » veut dire « rendre sacré » ; on pourrait donc traduire ainsi : « Je vous exhorte à faire de vos personnes, de votre vie, une chose sacrée, une chose divine. »
Pierre le dira autrement en affirmant avec force que cela est possible : « La puissance divine nous a fait don de tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa puissance agissante. Par elles, les biens du plus haut prix qui nous avaient été promis nous ont été accordés, pour que par ceux-ci vous entriez en communion avec la nature divine. » (2 P 1,3-4). Nous sommes donc invités à la démarche qu’exprimait déjà le psaume 39 (40) : « Tu ne voulais ni offrande, ni sacrifice, tu m’as façonné un corps ; tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens » (Ps 39,7-8). On est en droite ligne de l’enseignement du prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Je reprends le texte : « Offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable », nous dit Saint Paul, d’après notre traduction ; mais si on scrute un peu les mots qu’il emploie, on s’aperçoit que le mot « véritable » de notre texte traduit le mot grec « logikos », au sens de conforme à la raison, à la logique : il est « logique » de vous comporter ainsi, dit Paul, cela est conforme à ce que Dieu a fait pour vous : pour le dire autrement, c’est la conséquence tout simplement de notre découverte de la tendresse de Dieu. Cette attitude est la réponse logique à l’œuvre  de Dieu pour nous. Il ne s’agit pas de gestes extérieurs, mais d’un culte qui nous engage vraiment, totalement, qui nous transforme en profondeur (le mot « logikos » en grec a également ce sens-là) : Paul consacrera la suite de la lettre aux Romains à présenter la nature de l’engagement chrétien : chacun, en fonction de ses dons et qualités, est invité à tenir sa place dans la mission de l’Eglise qui est le service de tous les hommes. Cet engagement est une participation active à la « volonté de Dieu » : cette volonté « que tous les hommes soient sauvés, c’est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité » (comme dit Paul ailleurs, dans la première lettre à Timothée (1 Tm 2,4).
Cela exige sans doute que nous acceptions chaque jour de « nous transformer en renouvelant notre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Accepter de « renouveler notre façon de penser » est pour nous, parfois, une véritable conversion. Car, trop souvent, « nos pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a reproché Jésus à Pierre, à Césarée de Philippe (Mt 16,23 : notre évangile de ce dimanche). Mais l’Esprit nou
s a été donné pour susciter en nous ce renouvellement : « Il nous mènera vers la vérité tout entière », nous a promis Jésus le dernier soir (Jn 16,13).
Cela exige également que nous acceptions de ne pas « prendre pour modèle le monde présent », ce qui est peut-être la chose la plus difficile à faire, pour les Romains du temps de Paul, comme pour nous. La véritable liberté consiste à frayer notre chemin, quelles que soient les sirènes de la mode ; et Paul s’est assez plaint dans les premiers chapitres que ses interlocuteurs se soient égarés.
Aimer le monde sans être esclaves des comportements du monde exige une vigilance de tous les instants : c’est logique pourtant, comme dit Saint Paul, quand on baigne dans la tendresse de Dieu ; mais nous savons tous que ce n’est pas facile ! Jésus le savait mieux que nous ; et ce n’est pas un hasard si ce fut justement l’objet de sa prière pour ses disciples, le dernier soir : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. » (Jn 17,15).


EVANGILE – selon saint Matthieu 16,21-27

21 En ce temps-là,
Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,

des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
22 Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

24 Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
25 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
26 Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite.


Ce récit fait suite à la mémorable profession de foi de Pierre que nous avons entendue dimanche dernier : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; cette affirmation lui a valu cette réponse de Jésus : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela (sous-entendu tu ne l’as pas deviné tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. » Comme toute béatitude, celle-ci, « Heureux es-tu » sonne comme un compliment (et quel compliment !) mais aussi comme un encouragement. Et effectivement, il faudra beaucoup de courage à Pierre pour rester fidèle à cette première profession de foi. Car il n’en connaît pas encore toute la portée, Jésus n’a pas fini de le surprendre.
En effet, celui-ci vient d’accepter au moins implicitement la reconnaissance par Pierre de son titre de Messie (« C’est mon Père qui t’a révélé cela ») et aussitôt après il présente son programme qui ne cadre nullement avec l’idée qu’on se faisait communément du Messie : « A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup… » C’était le monde à l’envers : un roi sans armes ni privilèges… Pire, un roi maltraité et apparemment consentant… Il parle de souffrir beaucoup et d’être même mis à mort !
Quelle idée ! Pierre a quelque raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois de Jérusalem l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance.
Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute 1, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. Au passage, nous voyons que Jésus n’a pas affronté des tentations seulement une fois pour toutes au début de son ministère (Mt 4,1-11), mais plusieurs fois au cours de sa mission, il a rencontré des « occasions de chute ».
Comme dit Paul dans la deuxième lecture de ce dimanche, il nous faut accepter de laisser l’Esprit de Dieu transformer complètement nos façons de voir : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »
Et là nous risquons d’avoir des surprises ; car les manières de Dieu sont toutes différentes de nos propres manières de voir. Il ne faut jamais perdre de vue la fameuse phrase d’Isaïe (c’est Dieu qui parle) : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR. C’est que les cieux sont hauts par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts par rapport à vos chemins, et mes pensées par rapport à vos pensées. » (Is 55, 6-8). « Si je comprenais Dieu, ce ne serait pas Dieu » disait saint Augustin. Il nous faut donc accepter d’être surpris : les apôtres et tous les Juifs de leur temps l’ont été, Pierre le premier. A de rares exceptions près, ils avaient prévu un Messie puissant, triomphant ; or Jésus est aux antipodes de ces belles prévisions.
Le dessein de Dieu, nous le savons, ce n’est rien d’autre que le salut du monde, c’est-à-dire la naissance de l’humanité nouvelle, celle qui ne vivra que de tendresse et de pitié, à l’image de Dieu lui-même. Or, le salut des hommes, c’est-à-dire notre conversion totale et définitive à l’amour et au pardon, à la fraternité et à la paix, au partage et à la justice, ne peut pas se faire par un coup de baguette magique : où serait notre liberté ?
Le salut des hommes passe donc inévitablement par une lente transformation des hommes ; et comment transformer les hommes sans leur en montrer le chemin ? Alors, il fallait bien que Jésus emprunte jusqu’au bout le chemin de douceur, de bonté, de pardon, si l’on veut avoir quelques chances que nous l’empruntions à notre tour. C’est pour cela que Jésus, expliquant sa passion et sa mort aux disciples d’Emmaüs, leur dit « il fallait », au sens de « il fallait malheureusement ».
Le plan de salut de Dieu ne s’accommode donc pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié : cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : on comprend mieux alors cette phrase de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Seule cette suprême preuve d’amour peut nous amener à emprunter à notre tour le chemin de l’amour
.
———————–
Note
1 – « Occasion de chute » : le mot employé par Jésus signifie « pierre d’achoppement », la pierre qui fait trébucher. Voici encore l’une des facettes de la vie des disciples, dont Pierre est un exemple-type (cf l’épisode de la marche sur les eaux) : nos fragilités, nos doutes peuvent devenir pierres d’achoppement pour nous ou pour les autres.

ANCIEN TESTAMENT, BIBLE, DANIEL (personnage biblique), LIVRE DE DANIEL

Livre du prophète Daniel

Commentaire sur le livre de Daniel

unnamed (23)

Chapitre 1 versets 1-2

  1. Introduction au livre du prophète Daniel

1.1. Les derniers rois de Juda. Les temps des nations

Josias a été le dernier roi fidèle en Juda. Après le règne de trois mois de son fils Joakhaz (2 Chr. 36 : 1-4), un autre de ses fils, Jehoïakim, a fait ce qui est mauvais aux yeux de l’Éternel, pendant son règne de onze ans à Jérusalem (2 Chr. 36 : 5-8). Il a été détrôné par Nébucadnetsar en -606; cette date marque la première étape de la déportation de Juda à Babylone. Jehoïakim a été remplacé par son fils Jehoïakin qui n’a régné que trois mois et dix jours seulement. Sa révolte a donné l’occasion à Nébucadnetsar de transporter à Babylone les trésors de la maison de l’Éternel (2 Chr. 36 : 9, 10).Le dernier roi de Juda, Sédécias, fils de Jehoïakim et frère de Jehoïakin, a régné onze ans à Jérusalem (2 Chr. 36 : 11-21). Jérémie, dans son livre, donne beaucoup de détails sur sa vie. Moins impie que son père, il a néanmoins contribué à perpétuer le mal au milieu du peuple de Dieu. Coupable d’avoir renié son serment de loyauté envers Nébucadnetsar, pris au nom de l’Éternel, il a été emmené à Babylone pour y être jugé. La maison de Dieu et la ville de Jérusalem ont été alors brûlées par le feu, après que tous les trésors de l’Éternel eurent été transférés à Babylone (2 Chr. 36 : 18, 19). C’est la troisième phase de la déportation: -588.

Dieu, qui siégeait entre les chérubins dans le temple de Jérusalem, ôte désormais son trône du milieu du peuple terrestre. Dès lors, Dieu est appelé le «Dieu des cieux» et le gouvernement du monde est transféré aux nations. Ce sont les «temps des nations» (Luc 21:24); ils se continuent encore aujourd’hui, et même se prolongeront après l’enlèvement de l’Église, jusqu’au moment où Christ jugera le dernier empire, la puissance romaine reconstituée, pour établir son règne millénaire.

1.2. La portée du livre du prophète Daniel

Le livre de Daniel commence à la première phase de la déportation (1 : 1, 2), et couvre prophétiquement toute la période du temps des nations, jusqu’à l’aube du millénium. Israël, par sa faute, est mis de côté comme nation, alors que jusque-là, Dieu n’avait connu que lui seul d’entre toutes les familles de la terre (Amos 3:2). Pourtant, la merveilleuse grâce divine s’exprime envers ce peuple foulé aux pieds (És. 18 : 7). De la nation infidèle, Dieu tire un résidu fidèle qu’il envoie au sein même du siège du gouvernement des nations pour y maintenir un témoignage pour lui. La position et les caractères moraux de ce résidu fidèle placé à Babylone par la providence divine sont présentés dans la première partie du livre (Ch. 1).

L’histoire des empires des nations, en rapport avec Israël et avec Christ (qui demeure la clef de toute la révélation prophétique) est donnée dans toute la suite du livre. Les révélations sont faites aux chefs mêmes des empires; elles sont alors interprétées par Daniel (Ch. 2-6). La statue vue en songe par Nébucadnetsar résume la succession historique des empires. Puis, quatre tableaux concernant les nations et leurs chefs impies, font connaître les caractères moraux du monde dans lequel nous vivons. L’histoire des quatre monarchies est ensuite révélée directement à Daniel dans une suite de prophéties (Ch. 7-11), pour annoncer enfin la grande tribulation juive et la délivrance finale du résidu (Ch. 12).

Ce livre est écrit en hébreu, la langue du peuple de Dieu, sauf les ch. 2 : 4 à 7 : 27 rédigés en araméen, la langue des nations.

1.3. Plan du livre du prophète Daniel

1.3.1. Première partie. Un résidu fidèle à Babylone : Ch. 1

1.3.2. Deuxième partie. Les temps des nations et leurs caractères moraux : Ch. 2-6

La vision de Nebucadnetsar et la succession des empires : Ch. 2

La statue d’or et l’idolâtrie. La fournaise de feu : Ch. 3

Le chef de l’empire devient une bête : Ch. 4

Le festin impie de Belshatsar : Ch. 5

L’apostasie de Darius. La fosse aux lions pour Daniel : Ch. 6

1.3.3. Troisième partie. L’histoire prophétique des quatre monarchies : Ch. 7-11

L’histoire des quatre bêtes: la puissance occidentale : Ch. 7

Israël et les deux premières bêtes: la puissance orientale : Ch. 8

Confession de Daniel. Réponse divine et révélations sur Rome : Ch. 9

Préparation morale de Daniel aux communications divines : Ch. 10

Prophéties sur les rois du Nord et du Midi : Ch. 11

1.3.4. Quatrième partie. La grande tribulation et la fin des temps des nations: Ch. 12

  1. Un résidu fidèle à Babylone: Daniel 1

Introduction historique : v. 1,2

Quatre jeunes Hébreux: v. 3-8

L’épreuve de la foi : v. 9-17

Le résidu à la cour de Babylone : v. 18-20

La vie de Daniel : v. 21

2.1. Tableau des empires des nations

 

2.2. Introduction historique : Ch. 1 : 1, 2

2.2.1. La fin d’une époque

Le livre de Daniel s’ouvre sur le siège de Jérusalem par Nebucadnetsar au temps de Jehoïakim (2 Chr. 36 : 5-8), en l’année -606. C’est la première phase de la déportation de Juda à Babylone.

La déclaration faite par Ésaïe de la part de l’Éternel à Ézéchias (És. 39 : 6, 7) s’accomplissait à la lettre. Dieu veillait sur sa parole pour l’exécuter (Jér. 1 : 12). Nebucadnetsar, à son insu, était un instrument dans la main de l’Éternel pour châtier son peuple infidèle, à un moment où le jugement s’imposait car il n’y avait plus de remède (2 Chr. 36 : 15, 16).

Le trône de Dieu a été retiré de Jérusalem; le siège du gouvernement du monde est alors transféré à Babylone, dans le pays de Shinhar, au milieu des nations.

2.2.2. Babylone et la plaine de Shinhar

La première mention de Babylone et de la plaine de Shinhar se trouve dans l’histoire des générations de Noé, au moment de la répartition de la terre entre ses fils après le déluge (Gen. 10 : 10 ; 11 : 1-10). Les fils de Cham, notamment Nimrod, se sont installés dans les plaines arrosées par deux des fleuves qui sortaient du jardin d’Éden:

Sur l’Euphrate, dans la plaine de Shinhar, a été bâtie Babylone (ou Babel), capitale de la Chaldée (Gen. 11 : 4).

Sur le Tigre, appelé Hiddékel (Gen. 2 : 14 ; 10 : 4), Ninive est devenue la capitale de l’Assyrie.

Ces deux nations jouent un rôle capital dans l’histoire du monde en rapport avec Israël.

Shinhar est particulièrement le symbole de l’opposition à Dieu de l’homme et du monde religieux. L’homme bâtit une tour pour se faire un nom; mais Dieu fait tourner l’entreprise à sa confusion, et Babel devient synonyme de confusion. Puis, le roi de Shinhar est vite mêlé aux conflits des rois de ce monde, en présence d’Abraham, l’étranger céleste (Gen. 14 : 1, 9).

Ensuite, les trésors mondains de Shinhar (le manteau et le lingot d’or) contenus dans la ville maudite de Jéricho attisent la convoitise d’Acan et causent sa perte (Jos. 7 : 21).

Plus tard, le pays de Shinhar devient le lieu de l’habitation de l’épha porté par les cigognes, signe de la méchanceté sous sa forme religieuse, comme le révèle la septième vision de Zacharie (Zach. 5 : 5-11).

La Babylone historique, objet de la prophétie en jugement de Jérémie (Jér. 50 à 52) est l’image du dernier système religieux idolâtre et corrompu, d’où le fidèle est invité à sortir, avant que Dieu lui-même n’exécute son jugement final (Jér. 51 : 45 ; Apoc. 18 : 4).

Chapitre 1 versets 3-20

2.3. Quatre jeunes Hébreux : 1 : 3-8

Au milieu de ce système idolâtre, Dieu envoie quatre jeunes Hébreux pour être là en témoignage pour lui. Le roi de Babylone, pour fortifier sa position personnelle au centre de son royaume universel, voulait grouper autour de lui une élite intellectuelle tirée des nations asservies. Le but était d’en faire un corps de magiciens, en rapport avec les puissances des démons, pour le seconder dans ses pratiques occultes1.

1 Un exemple remarquable est précisément celui du roi de Babylone; à la croisée des chemins, il «examinait le foie», «pour pratiquer la divination» (Ézé. 21 : 26). Toutefois, derrière cette scène occulte, Dieu le dirigeait vers Jérusalem, pour accomplir le jugement divin sur Sédécias, le roi profane (v. 30).

En faisant venir à sa cour quatre jeunes Hébreux de descendance royale, Nebucadnetsar ne savait pas que les desseins de Dieu s’accomplissaient. Indépendamment de leur beauté physique, ces jeunes gens devaient être instruits en sagesse, connaissance et science. Cette science se retrouve probablement dans l’empire grec au temps de l’apôtre Paul, sous la forme des «pratiques curieuses» qui existaient à Éphèse (Act. 19 : 19).

Pour les rendre propres à remplir leurs nouvelles fonctions devant le roi, les jeunes Hébreux étaient soumis, de trois manières différentes, à la pression du monde qui s’efforçait de les assimiler:

2.3.1. Apprendre les lettres et la langue des Chaldéens : 1 : 4

Dès l’école, le monde cherche ainsi à imposer aux enfants de chrétiens un modèle social de plus en plus opposé à la vérité de Dieu, contenue dans les «saintes lettres» (2 Tim. 3 : 15), c’est-à-dire la parole de Dieu. Encore aujourd’hui, les despotes politiques ou religieux oppriment les minorités ethniques en leur interdisant de parler leurs propres langues ou leurs dialectes.

2.3.2. Se nourrir des mets délicats du roi et boire son vin : 1 : 5

La nourriture provenait probablement de sacrifices offerts aux idoles de Babylone; en outre, un Juif ne pouvait manger que des bêtes pures, en s’abstenant de toucher à la graisse et au sang (Lév. 7 : 22-27 ; 11). Plus profondément, le danger est celui de la souillure spirituelle. La nourriture du roi est le symbole de tout le système du monde loin de Dieu, organisé dès Caïn et sa descendance (Gen. 4 : 21, 22). La culture, les arts, les techniques, les sciences, la vie politique sont un réel danger pour le chrétien. Le vin, image des plaisirs du monde, ôte le discernement et le sens spirituel (Osée 4 : 11; Éph. 5 : 18).

2.3.3. Recevoir de nouveaux noms : 1 : 7

Donner un nom à une personne, ou même à tout être vivant, est une preuve d’autorité, déléguée par Dieu (Gen. 2 : 19). Ici, le roi des nations, par l’intermédiaire du prince des eunuques, change le nom des quatre jeunes Hébreux.

Daniel (juge de Dieu ou Dieu est juge) est appelé Belteshatsar. Selon le témoignage du roi lui-même, c’était le nom de son dieu (4 : 8). La mention de ce dieu est probablement faite par Ésaïe: Bel et Nebo (És. 46 : 1).

Hanania (donné de Dieu en grâce) est appelé Shadrac.

Mishaël (qui est comme Dieu) est appelé Méshac.

Azaria (celui que Dieu aide) est appelé Abed-Nego.

Ces trois derniers noms chaldéens sont probablement ceux de divinités de Babylone.

2.3.4. La réponse de la foi

Pensons à la souffrance de ces quatre hommes de foi, placés au milieu d’un environnement étranger et hostile et auxquels le monde tentait de faire perdre leur identité. Daniel et ses compagnons allaient-ils se soumettre ainsi à la pression du monde? Devaient-ils abdiquer leur caractère de serviteurs du vrai Dieu pour agir en Chaldéens à la cour de l’empereur des nations?

La réponse de Daniel1 est de toute beauté: dans son cœur, le siège des affections, il décide de ne pas se souiller. Daniel seul est mentionné ici, mais ses trois compagnons exprimeront la même décision de cœur pour Dieu, en face de l’épreuve de la fournaise de feu (3 : 18). En se tenant à l’écart du monde et de ses principes, ces quatre jeunes Hébreux revêtent ainsi le caractère de nazaréens fidèles: ceux-là mêmes que Jérémie avait cherchés en vain dans la ville de Jérusalem avant la déportation (Lam. 4 :7, 8).

1 L’Esprit de Dieu n’utilise pas le nouveau nom chaldéen du prophète, Belteshatsar, mais son nom d’origine, Daniel, qui exprimait sa relation avec Dieu.

La ruine de la chrétienté et la faiblesse du témoignage rendu à Christ ne sont donc pas une excuse pour que chaque croyant ne s’applique pas à refléter devant le monde les caractères de son Seigneur, séparé des pécheurs, le parfait Nazaréen (Héb. 7 : 26).

L’attitude de Daniel peut être rapprochée de celle d’Esdras qui, plus tard, «avait disposé son cœur» (Esd. 7 : 10). Ces deux hommes de foi ont en commun leur entière soumission à la loi de l’Éternel. Ainsi, l’obéissance à la Parole de Dieu est présentée ici comme le premier caractère moral du résidu fidèle à Babylone.

Les paroles de Daniel au prince des eunuques reflètent en même temps une douceur que l’apôtre Pierre nous invite à imiter, lorsque le monde nous demande raison de notre espérance (1 Pi. 3 : 15). Cette humilité d’esprit, deuxième caractère moral du résidu, permet de réaliser la séparation du monde d’une manière agréable à Dieu.

2.4. L’épreuve de la foi : 1 : 9-16

Dieu permet alors que Daniel trouve faveur et grâce auprès des responsables de la cour de Babylone. Il en avait été ainsi de Joseph. Dieu était avec lui (Gen. 39 :2 ; Act. 7 : 9) et lui avait fait trouver grâce d’abord aux yeux de Potiphar, l’officier du Pharaon (Gen. 39 : 4), puis aux yeux du chef de la tour où il était retenu prisonnier (Gen. 39 : 21). Ces deux hommes de foi font ainsi l’expérience de la promesse divine: «Quand les voies d’un homme plaisent à l’Éternel, il met ses ennemis mêmes en paix avec lui» (Prov. 16 : 7).

2.4.1. L’épreuve de dix jours

Le prince des eunuques risquait sa vie en prenant le parti de Daniel contre la volonté du roi («le roi leur assigna» v. 5, 10). Daniel, dans un élan de foi, suggère une épreuve de dix jours; elle impliquait une confiance entière en Dieu car sa faillite aurait entraîné la condamnation des jeunes Hébreux et des délégués du roi.

Mais Dieu récompense la foi, et fait tourner l’épreuve à l’avantage de ses serviteurs. Leur position de séparation du monde est reconnue par les autorités de celui-ci. Loin de leur pays et du temple de l’Éternel (qui était maintenant abandonné par Dieu et même détruit), ces quatre hommes de foi persévèrent ainsi seuls, fidèles à leur place de nazaréens et Dieu est avec eux.

2.4.2. La nourriture des chrétiens

Dieu révèle sa pensée dans les écrits du N.T. à l’égard de la nourriture des chrétiens. Il convient de s’abstenir de manger des choses sacrifiées aux idoles et du sang (seul ou contenu dans une viande étouffée): il est la vie qui appartient à Dieu (Lév. 17 : 11; Act. 15 : 29). Sinon, toute viande peut être mangée1. Aujourd’hui encore, tous les hommes bénéficient de cette autorisation divine. Ériger les pratiques végétariennes en principe moral intangible serait accepter des enseignements de démons (1 Tim. 4 : 3). En même temps, le chrétien est invité à la sobriété en toutes choses (2 Tim. 4 : 5).

1 Après le déluge, Dieu a donné à Noé et à sa descendance tous les animaux comme nourriture: animaux de la terre, oiseaux des cieux et poissons de la mer (Gen. 9 : 3).

2.5. Le résidu à la cour de Babylone : 1 :17-20

2.5.1. L’intelligence spirituelle donnée aux fidèles

C’est alors que Dieu donne aux quatre Hébreux de la science, de l’intelligence et de la sagesse. Non seulement, leur apparence physique montrait l’inutilité de la nourriture de Babylone, mais Dieu leur confie des dons spirituels qui les rendent dix fois supérieurs aux courtisans du roi. Dieu récompense leur foi et leur séparation de cœur pour lui, selon la promesse du psalmiste: «Le secret de l’Éternel est pour ceux qui le craignent, pour leur faire connaître son alliance» (Ps. 25 : 14).

Cette circonstance nous enseigne un principe moral de toute importance: seule, la communion avec Dieu dans sa crainte nous rend capable de connaître ses pensées et de discerner sa volonté. C’est ainsi qu’Abraham se qualifie pour être le confident de Dieu au sujet du jugement de Sodome (Gen. 18 : 17-19). À de tels prophètes (Gen. 20 : 7), Dieu révèle ses secrets (Amos 3 : 7). L’apôtre Paul reprendra cette pensée dans sa prière pour les Colossiens: «Que vous soyez remplis de la connaissance de sa volonté, en toute sagesse et intelligence spirituelle» (Col. 1 : 9).

Daniel est ici spécialement distingué de ses compagnons, comme doué d’une capacité extraordinaire de compréhension des visions. C’est ainsi que Dieu faisait souvent autrefois connaître sa pensée (1 Sam. 3 : 1 ; Job 33 : 15). Ce don particulier aura bientôt l’occasion de s’exercer.

2.5.2. Témoins devant le monde

Après les trois ans de préparation à la cour (v. 5), les quatre jeunes Hébreux sont présentés au roi, et se tiennent devant lui (v. 19). Ils deviennent ainsi des témoins publics devant le monde. Les devins et les enchanteurs du royaume ne peuvent supporter la comparaison avec eux. D’un côté, des hommes voués à la puissance des ténèbres et au mensonge pour tromper leurs semblables, et de l’autre, d’humbles témoins enseignés de Dieu pour communiquer la vérité. Si la sagesse de Dieu reste cachée aux chefs de ce siècle, elle est révélée au plus humble croyant par le Saint Esprit. Par lui, il discerne toutes choses, même les choses profondes de Dieu (1 Cor. 2 : 7, 10, 15). Dans un temps d’intense activité intellectuelle et mystique de l’homme, il est important de se rappeler où se trouvent les vraies valeurs morales selon Dieu.

2.5.3. Les caractères moraux du résidu

Ce chapitre d’introduction du livre a donc montré par l’exemple de Daniel et de ses trois amis, ce que sont dans tous les temps les caractères moraux d’un résidu fidèle à Dieu :

  1. L’obéissance à la Parole,
  2. L’humilité et la douceur d’esprit,
  3. La foi en Dieu, en face de l’épreuve,
  4. Le caractère du nazaréen, dans la séparation complète du monde et du mal qui y règne,
  5. L’intelligence spirituelle donnée de Dieu dans sa communion,
  6. La position de témoin devant le monde, et la fidélité dans la souffrance.

La suite du récit fera ressortir enfin un dernier caractère, de toute importance pour nous (2 : 17-23) :

  1. L’esprit de prière, en intercession et en reconnaissance.

Chapitre 1 verset 21 à chapitre 2 verset 30

2.6. La vie de Daniel : 1 :21

Au cours de son long séjour à Babylone, Daniel verra l’apogée et la chute du royaume de Chaldée. Son service continuera avec Darius, le Mède, puis avec Cyrus, le Perse. Il verra s’accomplir les prophéties d’Ésaïe et de Jérémie, qui annonçaient le retour d’un résidu dans la terre d’Israël (És 44 :28 ; Jér. 30 : 10, 11).

2.6.1. Daniel demeure à Babylone

On notera que la scène du chapitre 10, datée de la troisième année de Cyrus, se place donc après le retour de la déportation, et Daniel était encore à Babylone. Rien ne montre dans la Parole que le prophète soit remonté dans le pays d’Israël. Si Dieu a voulu que son fidèle témoin termine sa vie en Chaldée, c’était pour l’associer à ceux que le prophète Zacharie mentionne en conclusion de son livre des visions (Zach. 6  :9-15). Dans le lieu de la captivité du peuple infidèle, Dieu voulait maintenir pour lui un témoignage à sa propre fidélité.

2.6.2. Daniel et Moïse

Par la foi, Daniel est donc resté longtemps à Babylone à la cour de rois idolâtres (Nebucadnetsar), impies (Belshatsar) ou orgueilleux (Darius). Il a été là, un témoin pour Dieu.

Moïse, au contraire, par l’énergie d’une même foi, était sorti de la cour du Pharaon, roi d’Égypte. Il avait renoncé à la sagesse du monde pour être un humble berger, avant d’être le libérateur du peuple de Dieu.

Mais l’un et l’autre ont connu l’affliction avec le peuple de Dieu:

Moïse, hors du monde avec un peuple libéré,

Daniel, au milieu du monde avec un peuple serviteur.

La comparaison et l’opposition apparente entre ces deux hommes de Dieu montrent que la vie du chrétien ne peut jamais être une simple vie à l’imitation des autres. La vie de chacun dépend de Dieu seul qui lui assigne une place et lui montre son chemin.

2.6.3. Noé, Daniel et Job

Avec Noé et Job, Daniel est aussi spécialement distingué parmi les hommes justes qui ont plu à Dieu (Ézé. 14 : 14.20). Chacun de ces trois hommes de Dieu illustre un aspect particulier de la foi :

Noé: la crainte de Dieu (Gen. 6 : 9 ; Héb. 11 : 7) ;

Daniel: la fidélité dans le service (6 : 4) (1 Cor. 4 : 2) ;

Job: la patience dans l’épreuve (Job 1 : 1; Jac. 5 : 11).

Que Dieu nous accorde d’imiter, dans une mesure au moins, la foi et la conduite de chacun d’eux!

  1. Les temps des nations et leurs caractères moraux Daniel: 2 à 6

3.1. Chapitre 2: La vision de Nebucadnetsar et la succession des empires

3.1.1. La vision et les menaces du roi : 2 :1-16

3.1.1.1. La vision de Nebucadnetsar

Dès le début de son règne (la deuxième année), Nebucadnetsar reçoit à son insu des communications divines par des rêves qui le plongent dans un trouble profond. Il faut se souvenir qu’il avait reçu directement de Dieu le royaume avec le pouvoir absolu, de vie et de mort sur les hommes (5 : 18, 19).

Dieu lui parlait de façon énigmatique par ces visions, mais avait permis de plus que le roi ait perdu la mémoire de ceux-ci. Pour comprendre le message divin, Nebucadnetsar allait ainsi dépendre complètement de Daniel, le prophète de Dieu.

3.1.1.2. L’impuissance de tous les devins

Le roi se tourne d’abord vers les sages de sa cour: devins, enchanteurs, magiciens et Chaldéens sont appelés en consultation. Voués aux sciences occultes, tous ces menteurs au service des puissances du mal prétendaient révéler les secrets, prédire l’avenir et pénétrer le monde invisible. Malgré l’interdiction formelle de Dieu (Lév. 19 : 31; Deut. 18 : 10), le mal avait même gagné Jérusalem, ainsi qu’en témoigne Jérémie (Jér. 29 : 8, 9). Le monde contemporain ne s’est en rien amélioré sur ce point, avec la prolifération actuelle des activités de voyance, de magie, d’occultisme et d’astrologie.

C’était l’occasion pour Nebucadnetsar de mettre ses devins à l’épreuve; sa demande, totalement déraisonnable sur le plan humain, était assortie de menaces de mort en cas d’échec ou de promesses de récompenses, en cas de succès. Devant leurs réticences, les devins sont accusés de vouloir «gagner du temps» ou «acheter le temps»1 (v. 8). Tous les sages s’accordent à reconnaître que la question posée sortait des capacités humaines (v. 10, 11). Saisi d’une ardente colère, le roi met alors ses menaces de mort à exécution, et signe le décret de détruire tous les sages, y compris Daniel et ses compagnons. Humainement, la situation était sans issue.

1 L’expression est employée par l’apôtre Paul pour inviter les chrétiens à saisir l’occasion et ainsi «acheter le temps», que le Seigneur nous prête dans les jours mauvais pour marcher soigneusement (Éph. 5 : 15).

3.1.1.3. Daniel entre en scène

Mais l’impuissance de l’homme devient l’occasion pour Dieu de faire éclater sa puissance. La main divine avait tout dirigé pour que l’empereur des nations rende gloire au Dieu des cieux (v. 47); et le Tout-Puissant avait préparé Daniel pour accomplir ce dessein. Tenu injustement à l’écart de la première consultation, le prophète entre en scène à cet instant critique.

Sa première réaction, sage et prudente, est d’obtenir d’Arioc, le chef des gardes, une audience auprès du roi (elle lui est accordée), et de demander du temps pour interpréter le songe. Comment Daniel pouvait-il être certain, même avec ce délai de grâce, que le secret lui serait révélé par Dieu? Par la foi, il se confiait pleinement en Dieu qui l’avait envoyé à Babylone et veillait là sur lui.

Ce premier épisode de la vie publique de Daniel à Babylone présente plusieurs traits de similitude avec la situation de Joseph en Égypte. Selon le témoignage même du Pharaon, ce jeune Hébreu, serviteur, était un homme «en qui est l’esprit de Dieu», qu’il nommera «Tsaphnath-Pahnéakh», c’est-à-dire: révélateur de secrets, sauveur du monde et soutien de la vie (Gen. 41 : 12, 38, 45). Joseph avait seulement révélé l’interprétation du songe du Pharaon. Daniel, lui, devait d’abord reconstituer le songe du roi, avant de le lui expliquer.

3.1.2. Prière de Daniel et actions de grâces : 2 : 17-23

3.1.2.1. La prière d’intercession : 2 : 17, 18

«Alors, Daniel s’en alla à sa maison» et, comme le psalmiste, s’adonne à la prière (Ps.109:4). Il associe dans ce service d’intercession ses trois fidèles compagnons, informés de l’épreuve de sa foi. C’est la première mention dans l’Écriture d’une prière collective. Ils s’adressent au «Dieu des cieux», titre donné habituellement à l’Éternel depuis que sa gloire a quitté le temple de Jérusalem, et que le gouvernement du monde a été transféré aux nations. Ils ne réclament de Dieu qu’une seule chose: «ses compassions». Daniel ne demandera rien d’autre dans sa remarquable prière d’humiliation en faveur du peuple (9 : 4-19).

3.1.2.2. La réponse de Dieu : 2 : 19

Dans un rêve, Dieu révèle à Daniel la vision du roi et lui en donne l’explication.

3.1.2.3. La prière de reconnaissance : 2 : 20-23

Daniel ne va pas aussitôt vers le roi pour lui annoncer la révélation du secret. Il se tourne plutôt vers Dieu qui avait répondu à leur prière. Le «Dieu des cieux» (2 : 19) est le Dieu d’éternité et le Dieu souverain: il change les temps et les saisons1; il établit et dépose les rois. Il est beau de voir comment un jeune Hébreu en exil, à la merci d’un despote idolâtre, peut reconnaître par la foi la souveraineté universelle de Dieu sur sa création et ses créatures. Même en un temps d’épaisses ténèbres morales (comme pour nous aujourd’hui), la lumière demeure auprès de Dieu (2 : 22).

1 Pour «les temps et les saisons», lire les passages suivants: Gen. 1 : 14 ; Act. 1 : 7 ; 1 Thes. 5 : 1; Dan. 2 : 21; Dan. 7 : 25. Il s’agit non seulement des saisons de la terre, mais aussi du gouvernement du monde. Dieu réserve à sa propre autorité d’en disposer. Mais l’homme, dans son fol orgueil, prétend intervenir; ce sera le cas du chef de l’empire romain.

Mais pour Daniel, Dieu avait aussi le caractère plus intime de: «Dieu de mes pères» (2 : 23). Ses actions de grâces deviennent plus personnelles, en rapport avec la merveilleuse réponse à sa supplication. Il parle seul à Dieu (je te célèbre, je te loue… tu m’as fait connaître), mais il associe ses trois compagnons (ce que «nous» t’avons demandé). Ils avaient recherché ensemble l’aide divine; ils sont unis maintenant pour rendre grâces ensemble.

Daniel peut désormais, et sans délai, entrer auprès d’Arioc, qui le conduit en hâte auprès du roi. L’entretien, rapporté dans la fin du chapitre, présente dans l’ordre :

la source divine et l’objet de la révélation du secret (2 : 27-30) ;

la description du rêve du roi (2 : 31-35) ;

son interprétation (2 : 36-45) ;

la conclusion de la scène (2 : 46-49).

3.1.3. Source et objet de la révélation du secret : v. 24-30

Devant le roi, Daniel déclare d’abord l’impuissance de toute sagesse humaine. Dieu seul révèle les secrets. Déjà déclarée par Ésaïe, cette faculté exclusivement divine est rappelée aux Corinthiens par l’apôtre Paul pour réduire à néant les prétentions humaines dans le domaine de la sagesse (És. 29 : 14; 1 Cor. 1 : 19). C’est une leçon d’une actualité particulière.

La source du secret était donc divine. Son but était de révéler à Nebucadnetsar des événements prophétiques le concernant lui- même ou ses successeurs sur le trône des nations. En fait, la portée prophétique du songe de la statue englobe toute la période historique des temps des nations, entre la déportation d’Israël et l’introduction du règne millénaire de Christ.

Ce secret était annoncé par Dieu, «Celui qui révèle les secrets» (2 : 29), par le canal de son serviteur Daniel. Avec une remarquable humilité, le prophète se met à l’arrière-plan, et attribue sans réserve toute sagesse et toute gloire à son Dieu, devant le souverain des nations.

Apprenons de Daniel cette leçon d’humilité: sachons nous effacer devant notre Seigneur, pour que le monde puisse voir Christ briller dans les siens!

Chapitre 2 verset 31 à chapitre 3 verset 18

3.1.4. La vision de la statue : 2 : 31-35

Nebucadnetsar devait connaître l’interprétation de son rêve et les pensées de son cœur (v. 30).

Dans cette vision qu’il avait oubliée, mais qui le hantait, une grande statue lui était apparue. C’était une image unique, la statue d’un homme: «l’homme qui est de la terre» (Ps. 10 : 18). La «splendeur extraordinaire» de la statue exprime la gloire humaine publique et terrifiante de cet homme de la terre, qui possède le pouvoir et règne sur toutes les nations.

Vue comme un tout, la statue comprend néanmoins quatre parties, soigneusement distinctes; elles sont finalement toutes détruites par l’action d’une pierre qui devient elle-même une grande montagne.

La tête est d’or pur ;

La poitrine et les bras sont d’argent ;

Le ventre et les cuisses sont d’airain ;

Les jambes sont de fer; les pieds, un mélange de fer et d’argile;

Une pierre sans main frappe la statue à sa base.

Il ne reste plus rien de l’autorité confiée à l’homme pour un temps. La domination de «la pierre» s’étend à toute la terre.

En examinant cette statue de la tête aux pieds, on constate une dégradation de la valeur des métaux qui la constituent; la composition est aggravée par la présence d’argile (sans résistance appréciable) dans les pieds.

Telle était la vision. Daniel en donne maintenant l’interprétation.

3.1.5. Son interprétation par Daniel : 2 : 36-45

Les quatre parties de la statue symbolisent les quatre empires des nations, qui se sont succédé à la tête du monde: Babylone, les Mèdes et les Perses, l’empire grec, et l’empire romain1.

1 Un tableau donné en complément résume quelques caractères des quatre empires, selon les symboles de la statue du chapitre 2 et des bêtes des chapitres 7 et 8.

3.1.5.1. La tête d’or

C’est l’image du roi de Babylone et de l’empire des Chaldéens. Dieu a confié directement à Nebucadnetsar un pouvoir absolu et universel, sur toute la terre et ses habitants (hommes, bêtes et oiseaux), mais à l’exception des mers (et des poissons). Cette domination du roi des nations est comparable à celle que Dieu avait confiée à Adam dans la première création: plus limitée en étendue, elle inclut par contre l’autorité de vie et de mort sur les autres hommes (5 : 19), qu’Adam ne possédait pas.

3.1.5.2. La poitrine et les bras d’argent

Ils symbolisent le royaume des Mèdes et des Perses. Ce royaume a immédiatement succédé au premier, d’une façon providentielle1, mais il n’a pas été établi par Dieu directement. Peu de détails sont donnés ici. Ils seront révélés plus loin dans d’autres prophéties (ch. 8 en particulier).

1 Dieu est intervenu par un acte direct de puissance pour établir le royaume de Nebucadnetsar, en ôtant le pouvoir à Israël devenu infidèle. Le transfert du pouvoir des Chaldéens aux autres empires (Mèdes et Perses en particulier) s’est opéré par des circonstances dirigées par la main de Dieu: c’est un acte providentiel.

3.1.5.3. Le ventre et les cuisses d’airain

Ils décrivent l’apparition du royaume grec d’Alexandre, et son évolution sous les quatre généraux qui lui ont succédé. Ce royaume a remplacé providentiellement le précédent. Les guerres médiques ont consacré le pouvoir grec. Là encore, beaucoup de détails importants viendront plus tard.

3.1.5.4. Les jambes de fer, et les pieds de fer et d’argile

C’est l’image de l’empire romain. Comme le fer est le plus résistant des métaux de la statue (or, argent, airain et fer), ainsi la force caractérise ce quatrième empire. Il broiera et brisera tout ce qui a précédé ou ce qui résiste à son extension. Historiquement, Rome a d’abord supplanté la Grèce, puis s’est débarrassée de tous ses rivaux (en particulier, Carthage par les guerres puniques).

Le symbole de dualité (deux jambes et deux pieds) laisse entrevoir une division intérieure, qui a effectivement eu lieu entre les deux empires d’orient et d’occident. En même temps, l’intrusion d’une matière étrangère (l’argile) dans les pieds (et leurs orteils) explique la vulnérabilité de ce système humain, et sa destruction finale, qui s’étendra à tous les empires avec lui. Ce mélange d’argile1 (2 : 43) symbolise ici l’infiltration des barbares dans l’empire romain, qui a détruit son intégrité, diminué sa force et hâté sa fin. Non seulement les cultures des deux systèmes (romain et barbare) n’étaient pas compatibles, mais les principes de gouvernement de chacun d’eux étaient opposés l’un à l’autre. Le pouvoir romain était centralisé (c’est de là qu’il tirait sa vraie force), tandis que celui des barbares était basé sur la démocratie: le peuple commandait2.

Dans l’histoire du monde, ce quatrième empire est le plus important. Il dominait encore à la venue de Christ sur la terre. S’il n’existe plus aujourd’hui, il doit néanmoins réapparaître, pour être finalement détruit par Christ, à son apparition en gloire (Apoc. 17 : 8, 11, 14).

1 L’argile est souvent le symbole de la nature humaine, dans son caractère de faiblesse. Lire les passages suivants Job 10 : 9 ; 33 : 6; Jér. 18 : 6; Rom. 9 : 21.

2 Dans la vie de l’assemblée sur la terre, le danger n’est-il pas de se laisser influencer par les opinions des uns et des autres, plutôt que se soumettre en toute obéissance à la seule autorité du Seigneur ?

3.1.5.5. La pierre sans main

C’est précisément ce qu’enseigne la fin de la vision du roi. Une pierre (figure de Christ) se détache de la montagne (son origine est dans la puissance divine) sans mains (sans aucune intervention humaine), pour frapper la statue à sa base (v. 34); mais le but est de détruire l’ensemble (v. 45), en réduisant tous ses métaux en poussière.

Alors, sans transition, est introduit le dernier royaume, celui de Christ, stable pour toujours. C’est un acte de puissance du «Dieu des cieux» (v. 44), le «grand Dieu» (v. 45) qui condescend à révéler sa pensée au premier roi des nations.

L’assurance du prophète touchant la véracité de son message et la rigueur de son interprétation est tout à fait remarquable. C’est le sceau de la révélation divine, même si elle est transmise par un humble canal humain. En contraste, tout ce qui émane de l’homme reste flou et équivoque.

3.1.6. Nebucadnetsar reconnaît Dieu : v. 46-49

La conclusion de cette scène est étonnante. Le grand monarque, qui tenait la vie de tous dans sa main, se prosterne maintenant devant Daniel, un humble prophète. La situation rappelle celle de Jacob, le berger méprisé, qui bénit le Pharaon, le puissant roi (Gen. 47  :7-10; Héb. 7 : 7).

À tort, du reste, Nebucadnetsar présente une offrande et des parfums à Daniel, plutôt qu’à Dieu. Tel était bien le caractère des païens, d’honorer la créature plutôt que le créateur (Rom. 1 : 25). Toutefois, le roi rend gloire à Dieu et à son omniscience. La suite de l’histoire (chapitres 3 et 4) montrera que la conscience du roi n’avait pas encore été touchée à ce moment.

Enfin, Daniel est élevé en dignité et en puissance à la cour du roi. Dans sa position de suprématie, il n’oublie pas ceux qui avaient persévéré avec lui dans l’épreuve. Dieu les avait sauvés de la mort, et sa providence les place maintenant dans la proximité immédiate du pouvoir, à la porte du roi, là où le jugement se rendait. Ils n’occupaient pas cette position pour partager ce pouvoir avec le monde, mais plutôt pour y être des témoins de la sainteté de leur Dieu: la fournaise de feu pour les trois Hébreux (ch. 3) et la fosse aux lions pour Daniel (ch. 6) seront le prix à payer pour leur témoignage.

3.2. Daniel 3: La statue d’or et l’idolâtrie. La fournaise de feu

La vision de la statue révélait la succession des quatre monarchies dans le cours des temps des nations.

Le Saint Esprit présente maintenant quatre tableaux historiques (dans chacun des chapitres 3 à 6) qui montrent les caractères moraux et la conduite des empires (ou de leur chef).

L’idolâtrie et la statue d’or (ch. 3).

La puissance civile se sert de la religion de Satan (l’idolâtrie) pour soumettre les peuples, et sceller l’unité politique. Si la fournaise de feu est la part des témoins fidèles à Dieu, le roi doit reconnaître à la fin que leur Dieu est le seul digne d’être adoré.

La perte de conscience des relations avec Dieu (ch. 4).

Le chef de l’empire devient une bête. Non seulement, le pouvoir civil utilise la force et la violence aveugles des bêtes; mais ici, l’homme devant Dieu est ramené au rang d’un animal des champs (4 : 16), tourné vers la terre et privé de toutes les lumières d’en haut. Daniel interprète encore le songe du roi qui annonce son jugement. À l’issue de cette période de déchéance, Nebucadnetsar exalte Dieu comme le roi des cieux.

L’impiété (ch. 5).

Le festin de Belshatsar met le comble à l’iniquité et à l’impiété des nations. La profanation des choses saintes et le mépris du culte divin attirent le jugement, annoncé par l’écriture sur le mur de la salle du festin. Il est exécuté cette nuit même, et la monarchie change de mains.

L’exaltation de l’homme (ch. 6).

Anticipant les prétentions de l’Antichrist, le chef de l’empire se fait Dieu, et se déclare seul qualifié pour recevoir des prières. La fidélité de Daniel le conduit dans la fosse aux lions, d’où Dieu le fait sortir. Et Darius, comme ses prédécesseurs, doit reconnaître le Dieu de Daniel comme le seul Dieu, qui possède l’autorité dans un royaume qui ne sera pas détruit.

3.2.1. La statue d’or, un outrage aux droits de Dieu : v. 1-7

Le premier tableau présenté est donc celui de la statue d’or et de l’idolâtrie.

Abandonnant rapidement le vrai Dieu qui venait de lui révéler ses pensées par la vision de la statue, Nebucadnetsar se fait maintenant une statue d’or, un dieu pour lui-même. Car qu’elle soit d’or, de bois ou de toute autre matière, l’idole est le dieu de l’homme égaré (És. 44 : 15-20). Le roi détourne donc le pouvoir qu’il avait reçu de Dieu pour satisfaire ses ambitions personnelles.

3.2.1.1. La statue d’or et sa dédicace : v. 1-3

La statue dressée dans la plaine de Dura, d’une hauteur de trente mètres environ, et d’une largeur de trois mètres, représentait un poids d’or considérable: les immenses richesses que détenait le peuple de Dieu du temps de Salomon (1 Rois 10:14, 23), sont maintenant aux mains des nations et de son chef. Les temps des nations commencent donc par un grand déploiement de splendeur idolâtre. Comment se termineront-ils ? Le livre de l’Apocalypse donne la réponse. Un roi puissant (la bête romaine), recevra sa puissance du dragon (Satan), et non plus de Dieu (Apoc. 13:2). Soutenu par l’Antichrist, qui placera son image dans le temple de Jérusalem pour y être adorée, ce roi séduira toutes les nations de la terre, à l’exception de quelques fidèles, qui n’accepteront pas sa marque impie.

La dédicace de la statue est l’occasion pour Nebucadnetsar de réunir autour de lui tous les grands de ses royaumes. La liste, donnée deux fois (v. 2, 3) est instructive. On y trouve, dans l’ordre de la hiérarchie croissante: (1) satrapes, (2) préfets, (3) gouverneurs, (4) grands juges, (5) trésoriers, (6) conseillers, (7) légistes, (8) magistrats des provinces. Au sommet de cette pyramide du pouvoir, trône l’empereur de toutes les nations, pour compléter à neuf le nombre des classes de dignitaires présents devant la statue.

3.2.1.2. Le rassemblement des peuples par la musique : v. 4-7

Pour assembler maintenant les peuples, peuplades et langues autour de la statue dédicacée, le roi a recours à la musique. Une plénitude d’instruments, à vent ou à cordes, est utilisée à cet effet. Leur liste, répétée intégralement quatre fois (v. 4, 7, 10, 15) comprend: le cor, la flûte, la cithare, la sambuque, le psaltérion, la musette et toute espèce de musique1.

1 Cor: instrument à vent formé d’une corne animale; flûte: instrument à vent fabriqué à partir d’un roseau; cithare: instrument à cordes comparable à la harpe ou à la lyre; sambuque: instrument à cordes, sorte de harpe de forme triangulaire; psaltérion: harpe à douze cordes (de laiton) touchées avec une écaille de bois; musette: instrument à vent (comparable à la cornemuse) constitué d’un sac (en peau animale) à soufflet et de deux tuyaux.

La musique et le chant sont l’expression de la joie du cœur, depuis le cantique de la délivrance chanté au bord de la Mer Rouge (Ex. 15 : 1, 20), jusqu’au cantique nouveau dans le ciel, accompagné des harpes des saints (Apoc. 5 : 8-10).

Toutefois, les premiers instruments de musique (la harpe et la flûte) apparaissent dans la famille de Caïn (Gen. 4 : 21). Pour rendre plus supportable leur vie misérable sur une terre maudite, ses descendants inventent les arts et les techniques. Dès lors, la musique peut être un instrument dans la main de Satan pour séduire les hommes; elle touche les sens, sans atteindre les consciences, et peut réveiller dans l’homme les passions les plus viles, et provoquer une hystérie collective. Certains musiciens ne se cachent pas d’être athées, voués à la drogue ou à l’occultisme.

L’appel au ralliement de tous les peuples autour de la statue était assorti d’une menace de châtiment pour les récalcitrants. Apparemment, l’engagement n’était pas grand. Il suffisait de se prosterner devant la statue, à un certain moment, dans la simple soumission au désir du roi.

3.2.2. L’oppression des consciences : v. 8-18

Mais, en fait, les choses étaient beaucoup plus graves. La statue était une idole, et les démons se cachaient derrière elle. Nebucadnetsar, détenteur du pouvoir civil, se servait en fait des sentiments religieux de l’homme naturel, réveillés par une musique profane, pour asseoir son despotisme; il entraînait ainsi tout le peuple dans l’idolâtrie.

3.2.2.1. Les trois Hébreux1et leurs accusateurs : v. 8-15

1 La Parole ne précise pas l’époque de cette scène. Il semble toutefois qu’il y ait un lien de causalité entre le songe de la statue et la statue dans la plaine de Dura. Dans l’incertitude, il est sage de ne plus nommer les amis de Daniel: «les trois jeunes Hébreux».

Les trois Hébreux (Daniel n’était pas avec eux) sont conscients de ce danger, et refusent d’obtempérer à la demande du roi. Trahis et accusés par des hommes chaldéens jaloux de leur position privilégiée à la cour (v. 8), ils comparaissent finalement devant le roi (v. 13).

Perdant tout contrôle de soi, celui-ci manifeste par ses paroles un trait de caractère nouveau. Non seulement, il avait abandonné le vrai Dieu pour s’adonner à l’idolâtrie, mais il se constituait lui-même son propre dieu (Hab. 1 : 11). Cet orgueil insensé explique la parole de défi qu’il lance aux trois Hébreux, restés fidèles à leur Dieu, mais apparemment livrés au pouvoir du roi: «Et qui est le Dieu qui vous délivrera de ma main» (v. 15). Le conflit était porté maintenant entre le roi impie et Dieu lui-même.

3.2.2.2. La réponse de Shadrac, Méshac et Abed-Nego : v. 16-18

La douceur et la dignité de la réponse de Shadrac, Méshac et AbedNego contrastent étrangement avec la violence de l’attaque dont ils sont l’objet. Leur confiance entière en Dieu les conduit à ne pas répondre au roi: «il n’est pas nécessaire que nous te répondions sur ce sujet». Mais, pour autant, la fournaise de feu ne leur sera pas épargnée. Toutefois, Dieu les en délivrera pour manifester sa propre gloire.

À ce moment crucial de l’épreuve, les trois Hébreux manifestent une détermination et une décision de cœur égale à celle de Daniel en face des mets délicats du roi (1:8). Il est beau de voir la même énergie de la foi devant les séductions de l’adversaire (Daniel) ou devant sa violence meurtrière (les trois Hébreux). La scène montre aussi la vraie position du croyant en face des autorités. L’obéissance leur est due, jusqu’au moment où elles oppriment les consciences. La limite de l’obéissance aux autorités est l’obéissance à Dieu.

Chapitre 3 verset 19 à Chapitre 4

3.2.3. Les trois fidèles Hébreux dans la fournaise : v. 19-23

La fermeté des trois Hébreux, sans défense mais fidèles à leur Dieu, était intolérable pour le roi du monde. Dans sa fureur, il commande de chauffer la fournaise de feu sept fois plus qu’à l’ordinaire, avant d’y faire jeter ceux qui résistent à ses caprices. Tel est le monde, encore aujourd’hui.

Mais, remarquablement, ce moment est celui de l’intervention divine. Le jugement du roi tombe d’abord sur les hommes les plus vaillants de son armée, tués par l’ardeur du feu (v. 22). C’est là un principe divin: quiconque touche aux élus de Dieu, le fait pour son propre dommage: «Car celui qui vous touche, touche à la prunelle de son œil» (Zach. 2 : 8).

Sans offrir de résistance à l’ardeur de la persécution, Hanania, Mishaël et Azaria se laissent lier et jeter dans la fournaise. La scène de l’adoration de la statue d’or se termine ici du point de vue des activités des hommes, persécuteurs ou martyrs. Les témoins de Dieu ont été sacrifiés aux caprices d’un roi méchant et idolâtre1. «Ils se soumettent complètement aux ordres de Nebucadnetsar quant au corps, et ne lui cèdent rien quant à l’âme», a écrit un commentateur. N’est-ce pas là l’attitude selon Dieu de tous les martyrs qui ont exposé leur vie pour leur témoignage?

1 On ne peut manquer de rapprocher cette scène de celle de la mort de Jean le Baptiseur.

La Parole ne mentionne rien de la position personnelle de Daniel à ce moment. Pourtant, il se tenait à la porte du roi (2 : 49). La suite de son histoire montre bien qu’il n’avait pas renié sa foi: elle sera éprouvée à la fin de sa vie, dans l’épisode de la fosse aux lions.

3.2.4. La délivrance divine : v. 24-27

3.2.4.1. La délivrance : v. 24, 25

La seconde intervention de Dieu est maintenant de délivrer ceux qui avaient mis leur confiance en lui. Leur Dieu «pouvait» les délivrer (v. 17), et il l’a fait (v. 25). C’est un sujet de consternation pour Nebucadnetsar, qui semble être seul pour assister à cette scène surnaturelle (v. 24). Les yeux du roi sont ouverts un instant pour voir l’invisible et comprendre sa folie d’entrer en conflit avec le Dieu des cieux. Deux miracles l’étonnent:

D’abord, les trois martyrs sont libres de leurs liens, et se promènent sans entraves au milieu du feu.

Ensuite, la présence avec eux d’un compagnon surnaturel, assimilé par le roi à un fils de Dieu, ou à un fils des dieux (v. 25).

Quelle scène! D’un côté, Dieu accomplit ainsi la promesse faite à Jacob et à Israël, par le prophète Ésaïe: «Quand tu marcheras dans le feu, tu ne seras pas brûlé, et la flamme ne te consumera pas» (És. 43 : 2).

De l’autre côté, ces témoins «éteignirent la force du feu» (Héb. 11 : 34) par la puissance de la foi.

3.2.4.2. Les résultats de l’épreuve

Le feu de l’épreuve, allumé par les hommes, est dans les mains de Dieu un instrument pour libérer les croyants de ce qui les enchaîne, et les faire jouir de la présence divine. Ainsi, l’épreuve, comparée au feu de l’affineur (Mal. 3 : 3), purifie l’argent de ses scories, pour en faire un vase pour l’orfèvre (Prov. 25 : 4). Cet exemple encourage chacun de nous à mettre sa confiance en Dieu, dans toutes les circonstances de la vie, qu’elles aient ou non l’intensité de la fournaise. Au milieu de l’épreuve, le Seigneur marche avec les siens. En grâce, il partage leurs souffrances et leur opprobre, pour leur faire goûter sa communion. Paul en a fait la touchante expérience aux derniers jours de sa vie, avant de connaître le martyre (2 Tim. 4 : 16, 17).

3.2.4.3. Le témoignage public de la délivrance : v. 26, 27

La délivrance divine en faveur des trois Hébreux doit être publiquement connue. S’adressant à eux (qu’il appelle serviteurs du Très-Haut), Nebucadnetsar les invite à sortir de la fournaise (v. 26). En présence de tous les grands de son royaume, le roi constate l’intervention divine en faveur des témoins de la foi (v. 27). Ils avaient livré leur corps par fidélité à leur Dieu. Maintenant, ils sortent libres et indemnes pour paraître aux yeux de tous.

3.2.4.4. La portée prophétique de la délivrance

Les promesses de Dieu (Héb. 13 : 5, 6) auront un prix particulier pour les fidèles de la fin en butte aux tentations et aux persécutions des puissances politiques et religieuses (Apoc. 12 : 13-17 ; 13 : 6-8). Après avoir traversé victorieusement de terribles épreuves, ils apparaîtront devant le monde, à l’image des deux témoins qui seront ressuscités à Jérusalem (Apoc. 11 : 11).

L’espérance chrétienne est plus élevée encore: c’est l’assurance d’une place avec Christ dans le ciel pour une éternité de bonheur. Tous ceux qui auront laissé leur vie par fidélité à Christ, à l’image des martyrs de Smyrne, sont particulièrement concernés par cette promesse, rappelée pour soutenir leur foi jusqu’à la mort (Apoc. 2 : 10).

3.2.5. Le roi bénit Dieu et honore ses témoins : v. 28-30

Confondu par l’évidence de ce miracle, Nebucadnetsar reconnaît alors Dieu comme le Dieu de Shadrac, de Méshac et d’Abed-Nego, comme il l’avait précédemment déclaré le Dieu de Daniel, possédant toute puissance (2:47). Pour le roi, la quatrième personne dans la fournaise était bien un ange de Dieu, envoyé pour sauver ses serviteurs.

La statue d’or (l’idole) est maintenant publiquement rejetée et déclarée n’être qu’un faux dieu. Les accusateurs des Juifs (v. 8), sont réduits au silence (v. 29), et menacés de graves sanctions s’ils n’honorent pas le seul vrai Dieu.

Enfin, les Hébreux méprisés sont élevés aux yeux de tous à Babylone, comme Daniel l’avait été auparavant. Lorsque le royaume du Fils de l’homme sera établi sur la terre, l’Éternel lui-même «ôtera l’opprobre de son peuple de dessus toute la terre» (És. 25 : 8).

Dans le temps présent, le chrétien n’attend pas de sa fidélité à Christ un honneur dans le monde. Sa récompense est d’un tout autre ordre: c’est la joie de son Maître dans le ciel (Matt. 25 : 21, 23).

3.3. Daniel 4: Le chef de l’empire devient une bête

Nebucadnetsar avait publiquement reconnu Dieu comme le Dieu de Daniel après l’interprétation de la vision de la statue (ch. 2). C’était là un premier avertissement divin à renoncer à son orgueil. Ensuite, l’épisode de sa statue d’or dans la plaine de Dura et la délivrance des trois martyrs Hébreux hors de la fournaise avaient tourné à la confusion du roi et l’avaient obligé à accepter la souveraineté et la puissance du vrai Dieu. Tel était le deuxième avertissement. Dans quelle mesure la conscience de Nebucadnetsar avait-elle été touchée par ces deux épisodes? Le récit du chapitre 4 répond à cette question et montre que l’empereur du monde avait encore de plus profondes leçons à apprendre.

3.3.1. Dieu avertit le roi dans une vision : v. 1-8

3.3.1.1. Une proclamation rétrospective : v. 1-3

Nebucadnetsar fait une proclamation à toutes les nations de la terre, pour raconter rétrospectivement l’extraordinaire expérience qu’il avait vécue. Lui, le souverain universel, a été réduit pendant sept ans1 à l’état d’une bête des champs. Après avoir perdu toute conscience de sa relation avec Dieu, il a retrouvé son intelligence, contraint à déclarer devant tous, à la fin, les signes et prodiges du Dieu Très-Haut.

1 Les «temps» sont ici des années, comme pour la durée de l’épreuve finale des Juifs (12 : 7).

Mais, avant tout jugement, Dieu avertit un homme, une nation ou l’humanité tout entière. Aux jours de Noé, prédicateur de justice, Dieu, dans sa patience, avait longtemps attendu avant de détruire le monde par le déluge (1 Pi. 3 : 20; 2 Pi. 2 : 5). Plus tard, le Pharaon a été averti abondamment, mais en vain, avant que les jugements ne fondent sur l’Égypte (Jér 46 : 17). Jérémie et les prophètes ont annoncé par avance, à Juda et Jérusalem, l’arrivée des Chaldéens. Et maintenant, Dieu avertit encore le monde de la colère qui vient (1 Thes. 1 : 10).

3.3.1.2. L’avertissement divin : v. 4-8

Par une nouvelle vision, Nebucadnetsar est averti pour la troisième fois. «Car Dieu parle une fois, et deux fois — et l’on n’y prend pas garde — Dans un songe, dans une vision de nuit». «Voilà, Dieu opère toutes ces choses deux fois, trois fois, avec l’homme, pour détourner son âme de la fosse» (Job 33 : 14, 29).

Un songe terrifiant trouble et effraye le roi. Comme pour le premier songe, il fait appel à tous les sages de Babylone, pour en avoir l’interprétation. Il ne s’agissait plus de retrouver le songe, dont le roi gardait encore un souvenir précis, mais seulement de l’expliquer.

Les sages de ce siècle en sont incapables, comme la première fois. On peut s’étonner que Nebucadnetsar n’ait pas consulté Daniel immédiatement. Mais l’homme naturel pense à la terre, et n’a aucune affinité avec ce qui est spirituel. Ce n’est qu’à la fin que Daniel, appelé Belteshatsar, entre devant le roi (v. 8).

3.3.2. La révélation de la vision à Daniel : v. 9-18

3.3.2.1. Le plan de la vision

L’exposé détaillé du songe par le roi à Daniel se divise en trois parties :

L’objet du songe: l’arbre, et sa croissance : v. 10-12;

Le jugement sur l’arbre annoncé par un prophète : v. 12-16;

Le but et les résultats du jugement : v. 17, 18.

Le début et la fin du récit du roi signalent Daniel comme ayant «l’esprit des dieux saints» (v. 8, 9, 18). Nebucadnetsar ne connaissait pas encore le seul vrai Dieu, le Dieu des cieux, le Dieu Très-Haut. Ce même témoignage à l’esprit des dieux avait déjà été rendu par le Pharaon à Joseph, qui avait interprété son songe (Gen. 41 : 38).

Nebucadnetsar rapporte alors les «visions de ma tête» (v. 10, 13), expression remarquable, qu’il faut rapprocher de celle employée par Daniel à l’occasion de révélations prophétiques futures (7 : 15). C’est la seule fois où un homme de Dieu se réfère à sa tête, siège de l’intelligence. Habituellement, la source de la connaissance est reconnue comme étant en Dieu et en Christ seuls (Col. 2 : 3); les prophètes ne sont qu’un canal pour la révéler aux hommes.

3.3.2.2. L’arbre et sa croissance : v. 10-12

Un grand arbre est le symbole d’une puissance terrestre humaine, employé souvent dans l’Écriture pour désigner son opposition à Dieu (És. 2 : 12, 13). Le prophète Ézéchiel décrit ainsi la puissance de l’Assyrien (Ézé. 31 : 3-9). Christ, dans la gloire de son royaume, sera, plus tard, «un cèdre magnifique» (Ézé. 17 : 23, 24), qui remplacera cette vigne de peu de hauteur, image de Sédécias, dernier roi infidèle en Juda.

L’image de l’arbre est reprise par le Seigneur pour décrire le développement extérieur du royaume des cieux (et de la profession chrétienne) devenu une puissance protectrice qui abrite les oiseaux du ciel (Matt. 13 : 32). Toutes sortes de personnes y cherchent refuge et protection. L’arbre, dans la vision du roi, est «au milieu de la terre»; il est de grande hauteur et projette son image sur la terre entière. Il abrite, protège et nourrit les bêtes et les oiseaux1. Le symbole est donc en rapport avec la terre (par opposition à la mer) pour désigner le système organisé par l’homme loin de Dieu (et non la masse confuse des peuples). C’est de la terre que surgira aussi la seconde bête de l’Apocalypse, l’Antichrist (Apoc. 13 : 11), qui exercera sur les fidèles de la fin la même oppression religieuse que Nebucadnetsar dans la Babylone historique idolâtre.

1 Les bêtes des champs et les oiseaux du ciel (à l’exception des poissons de la mer) sont mentionnés ici, parce qu’ils avaient été placés sous l’autorité de Nebucadnetsar (2 : 38).

3.3.2.3. Le jugement de l’arbre : v. 13-17

Le jugement est annoncé par un messager venu du ciel: «un veillant, un saint». La Parole indique clairement que les exécuteurs du jugement divin sont des anges (Ps. 104 : 4; Héb. 1 : 7, 14). Mais le jugement procède du trône de Dieu, qui «veille sur sa parole pour l’exécuter» (Jér. 1 : 12).

L’arbre, symbole d’un homme puissant, doit être abattu: branches, feuillage et fruit. Il cesse désormais d’offrir sa protection et sa nourriture aux hommes. Toutefois, les racines en terre et le tronc subsistent, car le jugement ne doit pas détruire la personne elle-même. Mais celle-ci doit être réduite pour une certaine période (sept temps, probablement sept années) au niveau d’une bête. L’être humain est animé d’une intelligence (l’esprit) par laquelle il peut être en relation avec Dieu, s’il regarde vers lui. Le jugement annoncé annihile cette capacité morale, de sorte que l’homme est ramené au niveau d’un animal des champs, tirant sa nourriture de la terre. Devant Dieu, l’homme pécheur n’est encore aujourd’hui qu’un homme animal1 (1 Cor. 2 : 14; Jude 19).

1 L’homme animal est l’homme animé seulement par son âme créée, sans l’enseignement et la puissance du Saint Esprit.

3.3.2.4. Le but et les résultats du jugement : v. 17, 18

La sentence de jugement est solennellement attestée par Dieu devant «les vivants» (c’est-à-dire tous les hommes). Le Très-Haut doit être reconnu par eux comme le dominateur suprême. On notera avec intérêt que toute cette scène est commentée par le prophète Habakuk, qui déclare en particulier : «L’Éternel est dans le palais de sa sainteté… que toute la terre fasse silence devant lui!» (Hab. 2 : 20).

Nebucadnetsar, au terme de la description de son rêve, en appelle à Daniel, seul capable de lui en donner l’interprétation.

3.3.3. L’interprétation de la vision par Daniel : v. 19-27

3.3.3.1. Daniel et le roi : v. 19

La vision produit une profonde impression sur Daniel, quand il comprend qu’elle s’applique au roi, devant qui il se tenait. Conscient de la stupéfaction et du trouble du prophète, Nebucadnetsar l’invite à parler. Il fallait beaucoup de courage pour révéler la portée du songe.

Daniel a-t-il été à ce moment à la hauteur de sa mission? Il semble atténuer son message, en suggérant que le jugement divin était le résultat d’une vengeance des ennemis du roi, ou au moins en souhaitant que ceux-ci soient frappés à la place du roi. Mais gardons-nous de juger, même en pensée, ce fidèle serviteur de Dieu! On notera simplement que, pour la seule fois dans le livre, ce n’est pas «Daniel1, dont le nom est Belteshatsar», qui parle. C’est seulement «Belteshatsar» (son nom chaldéen), qui s’adresse au roi.

1 Daniel, nom hébreu personnel du prophète (qui signifie Dieu est juge) implique une relation avec Dieu.

3.3.3.2. L’interprétation de la vision : v. 20-26

Daniel reprend en détail la description du songe, pour en souligner toute l’importance.

L’arbre est ici un symbole de Nebucadnetsar lui-même, alors que la tête d’or dans le premier songe (2 : 37, 38) englobait l’ensemble de la dynastie des Chaldéens, constituant le premier des quatre empires des nations.

Le jugement annoncé par le songe va tomber personnellement sur le roi, comme conséquence de son orgueil, mais sera limité dans le temps (sept temps), et n’entraînera pas la perte du royaume, comme plus tard pour Belshatsar (5 : 30, 31). Il faudra que Nebucadnetsar reconnaisse la suprématie du Très-Haut.

3.3.3.3. Un appel à la repentance : v. 27

Avant que le jugement ne s’exécute, Daniel avertit le roi une dernière fois avec instance. Il lui adresse la solennelle supplication de rompre avec ses péchés et son iniquité. Exercer la justice et montrer de la compassion envers les affligés serait la preuve d’un changement de disposition du cœur du roi, dans l’exercice de son pouvoir. Dans les mêmes termes, l’apôtre Paul, parlant de la justice, de la tempérance et du jugement à venir, adressera plus tard au gouverneur Félix un avertissement qui le remplira de frayeur (Act. 24 : 25).

Mais rien ne peut toucher ou changer le cœur de l’homme, sauf Dieu, et à son heure: Félix renverra Paul, tandis que Nebucadnetsar ne manifeste aucune repentance à ce moment-là.

L’entrevue entre le roi et le prophète se termine par le sceau du jugement.

3.3.4. Le jugement tombe sur Nebucadnetsar : v. 28-33

C’est maintenant l’accomplissement historique de tout ce qui précède. Un an de répit a été accordé par Dieu à Nebucadnetsar. Dans l’orgueil suprême de son cœur, le roi se promène sur son palais1. Oubliant qu’il a reçu tout le pouvoir de Dieu, il s’attribue lui-même la force et la magnificence de son royaume. Dès que l’homme déclare: «J’ai bâti» (v. 30), il perd sa relation avec Dieu.

1 Probablement les jardins suspendus de Babylone, considérés par les hommes comme l’une des sept merveilles du monde.

Le jugement est immédiat: annoncé par une voix du ciel (v. 31), il est appliqué sans délai (v. 33).

Les sept temps, mentionnés à nouveau (v. 32), sont probablement sept années, la durée réelle du jugement. Ils ont aussi une portée prophétique pour couvrir une période complète dans les voies de Dieu envers le monde. Il s’agit de toute la durée des temps des nations (Luc 21 : 24). L’exemple de Nebucadnetsar a été ou est encore reproduit par beaucoup de chefs des nations, qui s’élèvent dans leur cœur en oubliant Dieu. Le chrétien, soumis aux autorités du pays dans lequel il vit, ne peut pas attendre d’amélioration dans le gouvernement du monde. Il est invité à se tenir à l’écart de toute la vie politique de celui-ci. L’orgueil et l’esprit d’indépendance vis-à-vis de Dieu (le principe même du péché) rabaissent donc l’homme, créature de Dieu, au niveau d’une bête, privée d’intelligence. La situation est d’autant plus grave que l’homme avait une position plus élevée devant les autres, comme Nebucadnetsar. Le psalmiste peut dire: «L’homme qui est en honneur et n’a point d’intelligence, est comme les bêtes qui périssent» (Ps. 49 : 20).

3.3.5. Dieu est reconnu comme le Roi des cieux : v. 34-37

Après cette période d’humiliation nécessaire, Nebucadnetsar prend la parole pour déclarer ce que Dieu lui avait enseigné.

3.3.5.1. Le roi bénit le Très-Haut, le Dieu souverain : v. 34, 35

Après avoir été cette bête inintelligente tournée vers la terre, il devient un homme intelligent regardant vers les cieux, pour bénir «le Très-Haut». Ce nom remarquable de Dieu est mentionné pour la première fois dans l’entretien de Melchisédec avec Abraham: «Le Dieu Très-Haut, possesseur des cieux et de la terre» (Gen. 14 : 19). Sous ce titre et ce caractère, Dieu se plaira à «réunir en un, toutes choses dans le Christ» (Éph. 1 : 10), lui, le divin Melchisédec : ce sera le «rétablissement de toutes choses» dans le règne millénaire, annoncé par les prophètes (Act. 3 : 21).

Dieu n’a de comptes à rendre à personne; par contre, tous les hommes, qui sont néant devant lui, lui en doivent.

3.3.5.2. Une louange finale : v. 36, 37

Tout ce que Dieu lui avait pris momentanément lui est maintenant rendu, aux yeux de tous. Alors, le roi termine par une note de louange à l’adresse du «roi des cieux». Celui même qui avait été perdu par son orgueil insensé (v. 30) reconnaît, à l’issue de l’épreuve, la juste place de soumission de tous les humains devant Dieu. Ainsi, la grâce divine illimitée clôt cette solennelle scène de jugement. Et le dernier souvenir que l’Écriture nous laisse du souverain des nations est celui d’un homme à l’esprit abaissé qui magnifie le Dieu des cieux.

Chapitres 5 et 6

3.4. Daniel 5: Le festin impie de Belshatsar

Le monde n’est pas présenté ici sous son caractère de persécution religieuse (ch. 3) ou d’orgueil (ch. 4), mais sous la forme plus subtile de l’impiété et du mépris délibéré des choses de Dieu

Historiquement, le récit se place à la fin de la période de domination du royaume de Chaldée, la tête d’or de la statue (2 : 38), avant que n’apparaisse le royaume médo-perse, figuré par la poitrine et les bras d’argent (2 : 39). Le festin de Belshatsar et le jugement qui en a été la solennelle conclusion établissent précisément la transition entre ces deux royaumes. Ce n’est plus un acte direct de souveraineté divine qui confie le pouvoir aux nations, mais un transfert providentiel d’autorité.

Le nom de Belshatsar, qui signifie prince de Bel, garde l’empreinte des faux dieux de Chaldée et de Nebucadnetsar1 (4 : 8) (És. 46 : 1).

1 La Parole mentionne un autre roi de Chaldée entre Nebucadnetsar et Belshatsar : Évil-Merodac (2 Rois 25 : 27; Jér. 52 : 31). D’après des découvertes archéologiques faites à Ur en Chaldée, il semble confirmé que Belshatsar serait petit-fils de Nebucadnetsar, placé sur le trône par son père Nabonide, lui-même gendre de Nebucadnetsar. L’Écriture emploie souvent indifféremment le tire de fils ou petit-fils (v. 2, 18), pour indiquer le lien généalogique.

3.4.1. Profanation des ustensiles du sanctuaire. L’écriture sur la muraille: v.1-6

Dans cette nuit de festin et d’orgie, Belshatsar, probablement sous l’emprise de la boisson, commande de faire apporter les ustensiles de la maison de Dieu. Non seulement, les invités s’en servent pour y boire du vin, ce qui était une profanation; mais ils les associent au culte de leurs faux dieux (v. 4), pour provoquer le vrai Dieu.

Dieu avait bien livré son autel et son sanctuaire aux mains des nations, à cause de l’infidélité de son peuple (Lam. 2 : 7). Mais les ustensiles de sa maison restaient saints, consacrés, et quel droit les nations idolâtres avaient-elles de les profaner ? Quand il n’y a en apparence plus de témoins, Dieu prend lui-même soin de sa gloire. Les Philistins en avaient fait la douloureuse expérience en présence de l’arche dont ils s’étaient emparés (1 Sam. 5).

Dieu n’agit que lorsque l’iniquité est parvenue à son comble, comme le montrent les exemples des Amoréens (Gen. 15 : 16) ou de Juda (2 Chr. 36 : 16). C’était bien le cas: l’insolence de Belshatsar et de ses mille méritait une intervention divine immédiate. Ce n’est pas par un déploiement de puissance angélique que Dieu parle: ce sont «les doigts d’une main d’homme», dirigés de façon mystérieuse, qui écrivent sur la muraille du palais le jugement divin du roi impie et infidèle. C’était bien le doigt de Dieu: les devins d’Égypte l’avaient autrefois reconnu comme seul capable de créer la vie (Ex. 8 : 19). Puis, en Horeb, les tables de la loi portaient une écriture divine (Ex. 32. 16).

Ici, la sentence de jugement est signée par Dieu lui-même (v. 5). Incapable de comprendre le message, le roi est saisi de terreur: «C’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant» (Héb. 10 : 31).

3.4.2. Appel aux sages de Babylone. La reine mère et Daniel : v. 7-16

Belshatsar, comme Nebucadnetsar autrefois (2 : 2), fait appel aux enchanteurs du royaume pour lire l’écriture et l’interpréter; leur incapacité augmente encore le trouble du roi (v. 9).

La reine, à l’ouïe de la scène, entre dans le palais. C’était probablement la Reine Mère, fille de Nebucadnetsar, la propre mère du roi Belshatsar. Absente du festin impie, elle n’approuvait pas la conduite de son fils. L’histoire de la cour de Babylone lui avait laissé le souvenir de Daniel, dont le nom même semblait être tombé maintenant dans l’oubli. C’est ainsi que le monde oublie toujours l’homme pauvre et sage qui délivre la ville (Ecc. 9 : 13-18).

Daniel est alors introduit devant le roi (v. 13). Les services que le prophète avaient rendus à Nebucadnetsar reviennent à la mémoire de Belshatsar, au temps de sa détresse. Le roi promet à Daniel richesses et pouvoir1, s’il peut interpréter l’écriture.

1 La place proposée de troisième gouverneur semble confirmer que Belshatsar n’avait que la seconde place dans le royaume; Nabonide, son père, qui n’apparaît pas dans la scène, conservait la première place.

3.4.3. Déclaration de Daniel et interprétation de l’écriture : v. 17-28

La dignité de Daniel en présence du roi, et en réponse à ses offres, est très belle. Le croyant fidèle ne peut rien recevoir du monde, comme Abraham refusant les présents du roi de Sodome, après la défaite des rois (Gen. 14 : 22, 23). Le service pour Dieu ne peut jamais être rémunéré par des valeurs mondaines.

Avant d’interpréter l’écriture, Daniel rappelle, dans l’ordre, à Belshatsar:

Les prérogatives du pouvoir absolu que Dieu avait confiées à son père Nebucadnetsar (v. 18, 19).

Le mauvais usage que celui-ci en avait fait (v. 20, 21): la puissance avait engendré l’orgueil, que le Très-Haut avait jugé.

Sa négligence coupable de n’avoir pas tenu compte de l’histoire de son grand-père: «Tu n’as pas humilié ton cœur, bien que tu aies su tout cela» (v. 22). Un reproche comparable avait été adressé de la part de Dieu par Jérémie à Jehoïakim parce qu’il n’avait pas imité l’exemple de son père Josias (Jér. 22 : 15, 16).

Sa faute inexcusable de s’être «élevé contre le Seigneur des cieux» (v. 23). La profanation des vases du sanctuaire de Dieu était une insulte délibérée contre lui. Il avait en outre refusé de reconnaître l’autorité du Dieu créateur (le souffle de l’homme est entre ses mains), et les comptes que toute créature doit lui rendre.

L’écriture divine sur le mur annonçait un jugement immédiat, en conséquence des faillites successives des chefs de l’empire de Chaldée. Le message était écrit en chaldéen, leur propre langue. Pour les sages, les mots n’avaient pourtant aucun lien entre eux, et leur portée était indéchiffrable. Mais Daniel, conduit par le Saint Esprit, en donne la clef:

  1. MENE, MENE (compté, compté): d’abord, Dieu compte les actions des hommes, et les enregistre dans les livres, en vue du jugement (Apoc. 20 : 12). Ici, non seulement les méchantes actions de Belshatsar sont comptées, mais aussi les jours de son royaume et ses propres jours, et Dieu y met un terme.
  2. THEKEL (pesé): ensuite, Dieu pèse à sa balance. Cet acte implique l’idée d’une évaluation morale des actions des hommes. La balance du sanctuaire est une balance de justice (Job 31 : 6). Par Dieu, les actions sont pesées (1 Sam. 2 : 3). Il pèse «tous les chemins» de l’homme (Prov. 5 : 21), son «esprit» (Prov. 16 : 2), et même son «cœur» (Prov. 21 : 2 ; 24 : 12).

À cette balance, Belshatsar est trouvé en manque de poids, à l’image des fils du commun (dans leur vanité) et des fils des grands (dans leur mensonge) (Ps. 62.9).

  1. UPHARSIN1(PERES, divisé): enfin, Dieu rétribue en jugement. Contrairement aux cas antérieurs, on ne trouve pas ici d’appel à la repentance, mais la déclaration du verdict final de Dieu, et du jugement qui doit s’exécuter.

1 Les mots «peres» et «upharsin» sont deux formes différentes (participe passif et participe actif) d’un même verbe chaldéen qui signifie «diviser».

Ainsi que l’a écrit un commentateur, «le récit présente le dernier caractère de l’iniquité de la puissance des nations contre le Dieu d’Israël, et le jugement qui en résulte pour la monarchie dont Babylone a été le chef, et à laquelle elle avait imprimé son caractère».

3.4.4. Le jugement du roi impie cette nuit-là : v. 29-31

Quel a été l’effet sur Belshatsar de cette terrible sentence? En dépit des refus de Daniel, le roi l’investit sur-le-champ et publiquement des honneurs promis (v. 29). Avait-il la moindre conscience de l’imminence de son jugement? N’était-il pas aussi insensé que le riche de la parabole (Luc 12. 20) ? En cette nuit-là, la mort violente de Belshatsar consacre la chute finale de la Babylone historique, annoncée à l’avance par le prophète Jérémie (Jér. 51 : 54, 55). Le pouvoir est immédiatement transféré à l’empire médo-perse.

Prophétiquement, cette scène est l’image du jugement de la seconde Babylone, décrit en détail par l’apôtre Jean (Apoc. 18 : 10). Ces deux jugements de la ville coupable (jugement historique passé et jugement prophétique futur) sont accompagnés du même pressant appel de Dieu adressé aux siens de sortir du milieu d’elle (Jér. 51 : 45; Apoc. 18 : 4).

3.5. Daniel 6: L’apostasie de Darius. La fosse aux lions pour Daniel

Le dernier tableau moral des nations se déroule à Babylone, à la cour du nouvel empereur Darius, le Mède. Si Belshatsar est un exemple de l’impiété qui s’élève contre Dieu, Darius montre maintenant l’exaltation de l’homme qui prétend se substituer à Dieu.

3.5.1. Daniel à la cour de Darius : v. 1-3

Darius, le Mède, était fils d’Assuérus (9 : 1). Daniel avait été nommé troisième gouverneur de Babylone par Belshatsar, la nuit même de la mort de ce dernier. Dans le nouveau gouvernement, Darius lui donne une place encore plus élevée, immédiatement au-dessous de lui. Les cent vingt satrapes, nommés par l’histoire «les yeux du royaume», veillaient à l’ordre dans le vaste empire. Ils rendaient compte à trois présidents (dont Daniel), qui représentaient le roi. Daniel, doué par Dieu d’un «esprit extraordinaire», depuis son arrivée à Babylone (1 : 17, 20), surpasse les présidents et les satrapes aux yeux de Darius qui pense à l’établir sur tout le royaume.

3.5.2. Complot contre Daniel. Écrit du roi qui se fait Dieu : v. 4-9

3.5.2.1. Daniel, un homme fidèle

La position d’honneur et de responsabilité de cet étranger, Juif de surcroît, à la cour du roi, était intolérable aux yeux des intrigants qui l’entouraient. Poussés par l’envie et la jalousie, ils usent de flatterie et de mensonges pour provoquer la perte de Daniel. Il s’agissait pour les ennemis de détruire tout témoignage juif à Babylone, et de condamner celui qui en était le porteur.

Or Daniel était fidèle dans son administration, s’appliquant à plaire à son Dieu. Sa conduite irréprochable ne prêtait le flanc à aucune critique (ni faute, ni manquement: v. 5). Appliquons-nous à imiter son exemple. L’apôtre Paul nous rappelle que la fidélité est requise dans toute administration (1 Cor. 4 : 2). Le premier témoignage que les chrétiens doivent rendre devant le monde est celui d’une honnêteté scrupuleuse; ainsi, ils manifesteront la lumière morale au milieu des ténèbres du monde (Phil. 2:15).

3.5.2.2. Le complot religieux contre Daniel

Ne trouvant aucun motif d’attaquer Daniel sur sa conduite dans le monde politique, ses ennemis fomentent un complot contre lui dans le domaine religieux (v. 6). Quelle bassesse! D’inspiration diabolique, leur conspiration était d’une subtilité et d’une efficacité remarquables. Ils éviteraient d’attaquer Daniel en face sur le terrain de l’adoration du vrai Dieu, eux qui n’étaient que des idolâtres, comme leur souverain; ils suggéreraient plutôt à Darius de prendre la place de suprématie, dans le ciel et sur la terre, en se substituant de fait au vrai Dieu. Daniel, qu’ils savaient fidèle à son Dieu, ne pourrait échapper à la condamnation. Il suffisait de flatter suffisamment le roi pour l’amener à signer le décret.

Cette scène est un modèle historique de celle des derniers jours, après l’enlèvement de l’Église. Alors, l’Antichrist, «le roi» (11 : 36), poussé par Satan, se présentera comme étant Dieu (2 Thes. 2 : 4). Associé au pouvoir politique, il cherchera à mettre à mort les fidèles qui lui résisteront (Apoc. 13 : 7, 15).

Finalement, Darius tombe dans le piège, et signe l’écrit et la défense, selon une loi qui ne pouvait être abrogée (v. 8, 9).

3.5.3. Daniel en prière condamné et jeté dans la fosse : v. 10-18

L’heure de l’épreuve suprême sonne pour ce fidèle serviteur de Dieu, arrivé près du terme de sa carrière terrestre (il avait probablement quatre-vingts ans à cette époque). Dans l’épisode de la statue (ch. 3), ses trois compagnons avaient été seuls pour affronter la fournaise de feu. Maintenant, Daniel reste seul en face de la fosse aux lions, promise à ceux qui désobéissaient à l’écrit du roi. Dans les deux cas, un même principe moral était en jeu: obéir à Dieu, plutôt qu’aux hommes. Or Nebucadnetsar et Darius, avaient bien, l’un et l’autre outrepassé leurs droits pour opprimer les consciences.

3.5.3.1. Daniel en prière

Daniel retourne à sa maison pour prier et rendre grâces. Sans ostentation (il est dans sa maison), mais sans se cacher (ses fenêtres sont ouvertes), il poursuit sa vie de piété habituelle. Trois fois le jour, il prie et rend grâces, la face tournée vers Jérusalem. Lors de la dédicace du temple, Salomon avait bien prévu que le peuple en captivité pourrait se tourner vers le pays et la ville de Jérusalem (1 Rois 8 : 48). Et Dieu avait répondu, en promettant de laisser «ses yeux et son cœur» dans cette maison (1 Rois 9 : 3). Aussi, pour la foi de Daniel, la ville de Jérusalem en ruine (Néh. 2 : 13), et le temple détruit au milieu d’elle (2 Chr. 36 : 19), avaient la même valeur qu’au temps de la splendeur de Salomon.

3.5.3.2. Daniel jeté dans la fosse

La piété pratique de Daniel devient l’occasion pour ses ennemis d’obtenir sa condamnation (v. 12, 13). Darius était tombé dans le piège que ses courtisans lui avaient tendu pour l’obliger, légalement mais injustement, à jeter Daniel dans la fosse aux lions. Réalisant trop tard sa folie, le roi tente tout pour sauver celui qu’il tenait en grande estime. Toutefois, ni la touchante, mais impuissante sollicitude de Darius pour Daniel, ni ses remords et ses regrets, ne réduisent sa responsabilité en quoi que ce soit.

En définitive, Daniel est jeté dans la fosse, obturée par une pierre et scellée du cachet royal.

3.5.4. La délivrance divine : v. 19-23

Mais si Dieu devait délivrer plus tard son saint serviteur Jésus des liens de la mort par la puissance de la résurrection, il saura dès maintenant sauver son fidèle serviteur Daniel de la mort cruelle à laquelle ses ennemis l’avaient voué. Dieu ferme la gueule des lions (v. 11); cet acte de puissance divine est aussi l’expression de l’énergie de la foi, imputée à ses témoins (Héb. 11 : 33).

Le décret du roi portait que tout désobéissant serait jeté dans la fosse aux lions (sans être nécessairement dévoré par eux) (v. 8, 12) Il avait été appliqué dans toute sa rigueur (v. 16), de sorte que le roi pouvait légalement faire sortir Daniel de la fosse. Il s’était confié en Dieu et avait été délivré, selon la promesse faite aux pères (Ps. 22 : 4). Tout le secret de sa protection et de sa délivrance est contenu dans l’expression : «Il s’était confié en son Dieu» (v. 23).

3.5.5. Le jugement des ennemis. Darius reconnaît Dieu : v. 24-28

La guerre entreprise contre Daniel par ses ennemis était en fait une guerre contre Dieu lui-même, qui revendique maintenant sa gloire par le jugement.

3.5.5.1. Le jugement des ennemis de Daniel

L’instrument du jugement est le roi lui-même, investi de son pouvoir (c’est lui-même qui donne des ordres ; v. 24). Les méchants hommes qui avaient conspiré contre Daniel connaissent, eux et leurs familles, la mort affreuse qu’ils lui avaient souhaitée.

3.5.5.2. La proclamation de Darius

La scène se termine sur une proclamation de Darius, invitant tous les peuples de son empire à craindre le «Dieu de Daniel», le «Dieu vivant» (v. 26). Avec la même autorité despotique par laquelle il s’était investi du pouvoir de dieu sur les autres, il donne l’ordre maintenant de trembler devant Dieu. Ce décret n’aura aucune suite durable dans l’histoire des nations, car personne ne peut changer le cœur des hommes.

Néanmoins, la disposition de cœur du roi est remarquable: il reconnaît l’intervention de Dieu pour sauver Daniel. Prophétiquement, l’attitude de Darius préfigure la soumission des nations à Christ, à la suite de la délivrance du résidu pieux et du jugement de ses ennemis (Ps. 18 : 43; 2 Sam. 22 : 44).

Chapitre 7

  1. L’histoire prophétique des quatre monarchies: Daniel 7 à 11

4.1. Chapitre 7: L’histoire des quatre bêtes: la puissance occidentale

4.1.1. Introduction à la troisième partie de Daniel

Ce chapitre commence la troisième partie du livre, qui contient les révélations prophétiques les plus importantes. Ce ne sont plus des scènes relatives aux chefs des empires, qui donnent l’occasion de messages divins interprétés par Daniel. Au contraire, il s’agit maintenant de révélations directes à Daniel au sujet des nations. Ne s’adressant pas directement à Israël, Dieu parle au prophète du peuple et de son histoire dans le cours des temps des nations (Luc 21:24). Daniel, seul, représente un résidu fidèle aux yeux de Dieu1, dans cette place privilégiée de prophète à qui Dieu révèle ses secrets (Amos 3 : 7). Les visions prophétiques des chapitres 7 à 11 couvrent toute la période des temps des nations, jusqu’à l’introduction de la période millénaire. L’histoire des puissances politiques distingue l’Occident et l’Orient; le centre est évidemment Jérusalem et la terre d’Israël, autour desquelles Dieu avait disposé toutes les autres nations (Deut. 32 : 8).

1 En réponse à la prière d’humiliation de Daniel (9 : 4-19), Dieu lui parle d’Israël comme du peuple de Daniel, et de Jérusalem comme de sa ville (9 : 24).

L’alternance de cette histoire est la suivante:

  1. 7: puissance occidentale,
  2. 8: puissance orientale,
  3. 9: puissance occidentale,
  4. 10 et 11: puissance orientale.

Les temps des nations s’écoulent parallèlement à l’histoire de l’Église sur la terre; celle-ci n’est pas directement en vue, mais n’est pas exclue pour autant. Certains faits historiques passés pour nous (avant même la venue de Christ sur la terre), sont l’image d’événements futurs qui ne s’accompliront qu’après l’enlèvement de l’Église.

4.1.2. Vision générale des quatre bêtes : v.1

La scène du festin de Belshatsar se plaçait à la dernière année (et même au dernier jour et à la dernière heure) de son règne. Maintenant, nous sommes ramenés en arrière, à la première année de ce règne; Daniel était tombé dans l’oubli à la cour de Babylone, éloigné des affaires du monde par l’ingratitude de ses chefs. Précisément alors, le prophète reçoit une vision du ciel, d’une grande importance.

Les quatre empires des nations étaient présentés en figure comme les quatre parties d’une statue (ch. 2), pour montrer leur développement chronologique. Un autre symbole est utilisé maintenant (ch. 7 et 8), celui de bêtes féroces, pour souligner leur violence et leur méchanceté.

La puissance occidentale est décrite par trois visions successives.

4.1.3. Les trois premières bêtes : v. 2-6

Les quatre vents des cieux se déchaînent sur la mer. C’est le symbole de la puissance de Satan, chef de l’autorité de l’air (Éph. 2 : 2) qui s’exerce sur la mer, figure de la masse agitée des peuples. Les quatre bêtes surgissent donc du milieu de la confusion des nations, dans un ordre chronologique souligné par les expressions de transition: «Et voici» (v. 5) ou «Après cela, je vis» (v. 6, 7).

4.1.3.1. v. 4: le lion avec des ailes d’aigle (la Chaldée)

Le lion symbolise la majesté et la puissance (Prov. 30:30), et l’aigle la rapidité des conquêtes. Lorsque les ailes de cette bête monstrueuse sont arrachées, l’empire décline entre les mains des successeurs de Nebucadnetsar, pour aboutir à un état de faiblesse (la bête est réduite à la force d’un homme), avant de perdre le pouvoir.

4.1.3.2. v. 5 : l’ours (les Mèdes et les Perses)

L’ours n’a pas la force du lion (l’empire suivant devait être inférieur au premier, selon 2:39), mais il est plus féroce.

L’ours est dressé sur un côté, car dans l’association médo-perse, la Perse réussit à dominer sur les Mèdes, avec Cyrus. La rapacité de cet empire à engloutir royaume après royaume est aussi soulignée.

4.1.3.3. v. 6: le léopard ailé (les Grecs sous Alexandre)

Le léopard, bête cruelle et d’une extrême rapidité, est particulièrement adapté pour représenter Alexandre le Grand qui, en un court règne de douze ans, a réussi à conquérir la moitié du monde. Son extrême agilité dans l’action, qui n’a jamais été surpassée par quiconque dans l’histoire, est confirmée par la présence des quatre ailes d’oiseau.

Les quatre têtes de la bête désignent les quatre généraux d’Alexandre, qui se sont disputé le royaume après sa mort. Ce sujet sera traité plus en détail dans le chapitre 8. Deux de ces quatre généraux (et leur descendance) ont joué (ou joueront encore dans l’avenir) un rôle important en rapport avec Israël: Seleucus (le roi du Nord), et Ptolémée (le roi du Midi). Leur histoire sera reprise en détail dans le chapitre 11.

4.1.4. La quatrième bête (Rome) et l’Ancien des jours : v. 7-12

L’attention de Daniel est alors particulièrement attirée par la quatrième bête, «effrayante et terrible et extraordinairement puissante». On comprend son désir d’en savoir plus sur elle (v. 19).

4.1.4.1. La bête romaine : v. 7, 8

Il s’agit du pouvoir romain qui a succédé à l’empire grec. Aucune analogie avec un seul animal ne peut la caractériser, tellement elle est différente des royaumes précédents. Son influence majeure a laissé une marque indélébile sur toutes les civilisations occidentales. Les dents de fer montrent le pouvoir appliqué à subjuguer les nations pour les dévorer ou les détruire (en les foulant aux pieds). Les dix cornes préfigurent la division de l’empire en dix royaumes. Mais une petite corne prédomine parmi les dix, qui a des yeux d’homme et une bouche: l’intelligence et la perspicacité (les yeux) s’allient à d’énormes prétentions de vouloir convaincre toutes les nations (la bouche).

L’importance et la diversité d’action de cette bête est telle que, pour décrire sa forme finale, l’apôtre Jean devra utiliser les figures conjuguées du léopard, de l’ours et du lion, signalant que toute sa puissance vient du dragon (image de Satan) (Apoc. 13 : 2). Ainsi, la bête romaine concentre en elle-même toutes les formes bestiales qui avaient caractérisé ses prédécesseurs.

4.1.4.2. v 8-10 : les trônes et l’Ancien des jours

La description se poursuit par une scène de jugement. Les trônes sont placés, et l’Ancien des jours s’assied. C’est l’anticipation d’un jugement judiciaire1. Il n’est pas dit où se trouvent les trônes de jugement, mais celui-ci s’exerce sur la terre. On ne voit encore personne assis sur les trônes. L’Apocalypse révèle que les saints célestes s’y assiéront avec Christ (Apoc. 20 : 4).

1 Un jugement judiciaire est pris par un tribunal, figuré ici par la mention des trônes. Ailleurs, la Parole parle de jugements guerriers; par exemple, celui que Christ exercera avec les armées du ciel (Apoc. 19 : 11-16).

L’Ancien des jours est incontestablement l’Éternel des Armées, le Dieu d’éternité. Dans la vision suivante, il sera distingué du Fils de l’homme, qui est Christ (v. 13) ; mais ailleurs, il lui est identifié (v. 22) (Apoc. 1 : 12-16). Le Fils est Dieu dans sa nature, mais distinct dans sa personne (Jean 1:1); tout le jugement lui est confié, comme Fils de l’homme (Jean 5 : 22, 27; Act 17 : 31).

La solennelle description de l’Ancien des jours rappelle sa dignité, son existence éternelle et sa sainteté immuable. Ses attributs en jugement (le trône et ses roues; le fleuve qui en découle) sont tous figurés par le feu. La scène se rapproche plus de celle du jugement des vivants, avant le millénium (Matt. 25 : 31), que de celle du jugement des morts devant le grand trône blanc, à la fin du millénium (Apoc. 20 : 12-15).

4.1.4.3. v. 11, 12 : Le jugement de la bête

Le jugement est une conséquence des paroles blasphématoires de la petite corne (v. 11) (Apoc. 13 : 5).

La bête est tuée, et son corps est détruit. L’empire romain (considéré ici dans son ensemble), objet du jugement de Dieu, perd donc à la fois le pouvoir et son existence même. La vision de Daniel (7 : 11) n’est pas en contradiction avec la prophétie de l’Apocalypse, qui montre la bête prise et jetée vivante dans l’étang de feu (Apoc. 19 : 20). Cette dernière bête désigne le chef de l’empire romain personnellement, et non plus son empire.

Les autres bêtes (figure des trois premiers empires) avaient déjà perdu le pouvoir, mais leur vie avait été prolongée (v. 12). Le jugement de l’empire romain et de son chef, au contraire, sont définitifs.

4.1.5. Le royaume du Fils de l’homme (Christ) : v. 13, 14

La troisième vision introduit sur la scène une nouvelle personne, venant avec les nuées des cieux. Semblable à un homme pour Daniel, nous le reconnaissons comme le Christ, le Fils de Dieu. Descendant du ciel, il est le Fils de l’homme, qui s’avance pour recevoir la domination éternelle et universelle sur la terre. Dans l’exposé de la vision, il est distingué de l’Ancien des jours, l’Éternel Dieu; il sera identifié avec lui dans l’interprétation de la vision (v. 22). À sa demande, la domination lui est donnée (Ps. 2 : 8). Il l’accepte de la main de son Père, comme résultat de son abaissement à la croix (Ps. 8 : 4-9). À «la fin», il remettra «le royaume à Dieu le Père» (1 Cor. 15 : 24, 28). Ce sera l’état éternel. La pierre sans main a bien brisé toute la statue, en broyant tous les royaumes, pour devenir une grande montagne remplissant toute la terre (2 : 35 44).

4.1.6. L’interprétation des visions : v. 15-23

L’effet de ces visions sur l’esprit de Daniel est immédiat et profond. Auparavant, il avait été rendu capable d’interpréter les songes ou les circonstances exceptionnelles des chefs des nations (Nebucadnetsar et Belshatsar). Maintenant, il reste interdit devant les visions qu’il a reçues. Par cet exemple, Dieu veut nous rappeler que toute révélation vient de lui seul, par le Saint Esprit (1 Cor. 2 : 9-12).

Daniel s’adresse donc à «l’un de ceux qui se tenaient là» (peut-être des anges) et Dieu lui répond promptement.

Les quatre bêtes sont vues comme surgissant de la terre (v. 17), alors que la première vision les montrait comme montant de la mer (v. 3). Pour recevoir le pouvoir, elles étaient bien sorties de la masse confuse des peuples (la mer); mais, par leur nature et leur conduite, elles appartiennent en fait à la terre (par opposition au ciel). Pour la première fois, la place des «saints des lieux très-hauts» est mentionnée. Ils seront associés au «fils d’homme» (v. 13), qui a reçu le royaume éternel. Plus loin (v. 21), on verra le chemin de souffrance qui les a conduits à cette gloire avec Christ.

Qui sont ces saints? En général, tous ceux qui ont la vie de Dieu, depuis la Pentecôte jusqu’à l’apparition de Christ en gloire. Ils ont connu toutes sortes de souffrances sur la terre, mais leur citoyenneté est du ciel. Leurs noms sont écrits dans les cieux, et ils appartiennent aux «lieux très-hauts». En outre, ils reçoivent le royaume, pour le posséder. Le cantique nouveau chanté dans le ciel rappelle ce privilège: «ils régneront sur la terre» (Apoc. 5 : 10).

L’importance de cette bête (dans l’histoire du monde et du peuple terrestre de Dieu) est telle que la première description (v. 7, 8) est répétée intégralement (v. 19, 20). Toutefois, une chose essentielle est ajoutée: la bête (l’empire romain) et la petite corne (son dernier chef) font la guerre à Dieu et aux siens (v. 21, 22). Il faudra l’intervention divine en jugement pour faire cesser cette guerre totale. L’homme voulait imposer la solution finale (détruire tout témoignage de Dieu sur la terre), mais Dieu répond par un jugement sans appel. Il s’associe ses témoins dans l’exercice de ce jugement (v. 22) (Ps.149 : 5-9). Dans le passé, l’empire romain a été différent de tous ceux qui l’ont précédé (v. 23). Par un mélange d’absolutisme extrême et de démocratie, il a réussi à conquérir le monde en écrasant les nations et en les soumettant à sa volonté. Disparu à ce jour de la carte du monde, il renaîtra pour jouer un rôle essentiel aux derniers jours qui précèdent le règne de Christ. Ce long intervalle d’absence se place entre les versets 23 et 24. Lorsqu’il réapparaîtra (dans un temps à venir qui n’est pas connu avec certitude), son gouvernement comprendra dix royaumes en Europe occidentale (les dix cornes symbolisent leurs dix rois: v. 24), confédérés sous une tête impériale unique. C’est «l’autre roi», différent des premiers, «la petite corne» (v. 8, 20, 21), qui s’emparera du pouvoir suprême en écrasant trois des dix rois. L’analogie avec les prophéties de l’Apocalypse montre clairement qu’il est identique à la première bête vue comme sortant de la mer.

Trois choses sont dites de lui pour décrire son caractère moral (v. 25) :

Il s’élève en paroles blasphématoires contre le Dieu Très-Haut;

Il persécute les saints sur la terre qui adorent le Dieu du ciel;

Il a la prétention de disposer des fêtes religieuses (les saisons) et de la loi qui sont abandonnées entre ses mains pendant trois ans et demi (un temps, des temps et une moitié de temps).

Dieu intervient en jugement devant ce débordement de mal, pour manifester sa gloire, et délivrer ses élus.

«Et le jugement s’assiéra» (v 26). La séance de jugement est certaine (v. 10), mais sa réalisation est encore future. Le même jugement judiciaire atteint l’empire entier et son chef politique. Le royaume millénaire était promis au Fils de l’homme (Christ) dans la troisième vision (v. 14). Investi du pouvoir, il doit recevoir le royaume de son Père, l’Ancien des jours. Dans l’interprétation des visions, le «peuple des saints des lieux très-hauts» lui est maintenant associé (v. 27).

Différentes classes de saints sont mentionnées dans le chapitre:

  1. 22 : on peut penser qu’il s’agit des saints célestes, en général.
  2. 18, 25 : sans exclure les saints célestes (l’Église en particulier), les promesses s’adressent ici plus particulièrement aux saints sur la terre, qui regardent en haut du milieu de leurs détresses.
  3. 27 : «le peuple des saints» est avant tout le peuple terrestre de Dieu qui possédera le royaume sous le règne de son Messie glorifié. Ici, les «saints» sont ceux des «lieux très-hauts». Dieu lui-même prend le titre de Dieu Très-Haut (v. 25). Les lieux très-hauts désignent une sphère céleste, par opposition à la terre, où tous les événements des visions se déroulent (persécutions, jugement ou règne). Cette grande vision était révélée à Daniel peu de temps avant la chute du premier empire, dont la splendeur subsistait encore. On comprend le profond désarroi du prophète devant le rouleau de l’avenir qui passe devant ses yeux étonnés. Sa faiblesse humaine en face de l’immensité des révélations divines est signalée plusieurs fois dans le livre (v. 28 ; 8 : 27; 10 :17).

Daniel pouvait-il anticiper les souffrances du peuple de Dieu, qu’il aimait si profondément? Ce peuple qui mettrait le comble à son aveuglement en s’unissant à l’oppresseur romain pour mettre à mort son Messie (9 : 26) !

Chapitre 8

4.2. Daniel 8: Israël et les deux premières bêtes: la puissance orientale

Prophétiquement, nous sommes transportés à l’orient de la terre d’Israël, alors que la scène précédente se déroulait à l’occident.

4.2.1. La vision présentée à Daniel à Suse : v.1-14

L’Esprit de Dieu revient sur les deux empires (symbolisés par les deuxième et troisième bêtes du chapitre 7), pour en donner maintenant une histoire plus détaillée.

4.2.1.1. Le royaume des Mèdes et les Perses : v. 3, 4

Symbolisé auparavant par un ours (7:5), l’empire médo-perse est ici assimilé à un bélier1. Les deux cornes soulignent la dualité du pouvoir (les Mèdes et les Perses). La corne plus haute (historiquement la dernière) confirme la suprématie de la Perse sous Cyrus. L’empire a engagé des conquêtes irrésistibles dans toutes les directions (occident, nord et midi). Après avoir renversé Babylone, il s’est assuré la suprématie, «selon son gré», sur toutes les autres nations. Mais il doit céder la place à un autre royaume.

1 Le bélier servait d’emblème au royaume de Perse.

4.2.1.2. Le royaume grec : v. 5, 7

La figure du léopard ailé (7 : 6) est maintenant changée en celle d’un bouc. Sans toucher terre (à cause de la rapidité de ses conquêtes), le bouc vient de l’occident (la Grèce) pour couvrir toute la terre. C’est la description saisissante des conquêtes grecques sous Alexandre-le-Grand, symbolisé par la corne de grande apparence entre les yeux. Auparavant, il s’était acharné contre la Perse pour la détruire et prendre sa place (v. 6, 7). Les deux empires perse et grec sont mentionnés ici pour introduire les lieux où se dérouleront les événements prophétiques futurs.

4.2.1.3. Les quatre cornes et la petite corne d’orient : v. 8, 9

À la mort d’Alexandre, en -323 (représentée par la corne brisée), ses quatre généraux (symbolisés par les quatre cornes de grande apparence) lui succèdent; mais ils se disputent le pouvoir en faisant éclater l’empire grec dans toutes les directions (les quatre vents des cieux). Les quatre royaumes correspondants ont été: la Syrie (le nord), l’Égypte (le midi), la Grèce (l’occident) et la Thrace (l’orient). Les deux derniers ont rapidement succombé à la puissance de Rome. Par contre, les deux premiers (Syrie et Égypte) ont subsisté plus longtemps, pour jouer un rôle important en rapport avec Israël; ils réapparaîtront (comme les royaumes du nord et du midi) sur la carte prophétique future.

Du royaume de Syrie monte une petite corne (v. 9), dont l’histoire est résumée symboliquement. Elle est bien distincte de la petite corne (de l’occident) du chapitre précédent (7 : 8, 20), qui représentait le chef de l’empire romain établi à Rome. Cette nouvelle petite corne (sortie de l’orient), au contraire, s’établit en Syrie, pour devenir une grande puissance; son pouvoir s’étend (à partir du nord) en direction de l’orient, du midi et de la terre d’Israël1.

1 La terre d’Israël est appelée ici «le pays de beauté». C’était bien, en effet, un ornement entre tous les pays (Ézé. 20 : 6, 15).

Sans nul doute, cette petite corne représente historiquement le roi Antiochus Épiphane, de la branche des Séleucides, descendants de Seleucus, le général d’Alexandre établi en Syrie (le nord). Elle présente aussi prophétiquement le roi du Nord et la puissance de l’Assyrie, qui joueront un rôle essentiel dans les derniers jours. Les prophètes en parlent abondamment (És. 10 : 5, 24).

4.2.1.4. La petite corne fait la guerre à Dieu et à son peuple : v. 10-14

L’activité de la corne est alors décrite en rapport avec la terre d’Israël, le peuple de Dieu, et Dieu lui-même. Elle s’attaque d’abord à l’armée des cieux1, figure ici du peuple d’Israël (ou plutôt de Juda) établi à Jérusalem. Elle écrase une partie de ses autorités dirigeantes (des étoiles). Une parenthèse (v. 11, 12) interrompt la description des persécutions du royaume de Syrie (la corne) contre les Juifs, pour souligner l’activité personnelle de son chef dans la ville de Jérusalem. Il est question maintenant du roi («il») et non plus de la corne («elle»), c’est-à-dire du royaume en général. Le roi s’élève donc jusqu’à Christ (le «chef de l’armée»). Le sacrifice continuel est ôté (à Christ), et le sanctuaire est renversé. Antiochus, en effet, a fait cesser les sacrifices dans le temple d’Esdras à Jérusalem, et a profané le sanctuaire de Dieu. Ces moments terribles étaient permis par Dieu pour châtier son peuple infidèle (c’était bien «pour cause de transgression»). Toutefois, leur durée serait limitée.

1 L’expression: «armée des cieux» désigne dans l’Écriture:

  1. Les astres (Gen. 2 : 1; Deut. 4 : 19 ; Jér. 33 : 22).
  2. Les anges (1 Rois 22  : 19 ; 2 Rois 2 : 11,12).
  3. Le peuple juif (Dan. 8 :10), une seule fois.
  4. Les saints célestes (Apoc. 19 : 14).

L’histoire de la corne reprend (v. 13, 14). Ses actions d’éclat (par la fourberie, la fraude et la flatterie, selon: 11:20-24) sont un défi à la vérité, qui a «trébuché sur la place publique», et qui «fait défaut» (És. 59 : 14, 15).

4.2.2. Apparition céleste à Daniel : v. 15-17

Devant l’ampleur et la solennité de la vision, qui touchait de si près le peuple de Dieu, on comprend le désir de Daniel d’en connaître l’interprétation. Dieu lui répond par le service d’un ange, revêtu d’une forme humaine. L’apparence d’un homme se tient auprès du prophète pour l’encourager; il appelle l’ange Gabriel à descendre pour lui faire comprendre la vision. Cet homme, qui a autorité pour donner de telles instructions aux anges, serait-il une image de Christ, lui le Fils de l’homme?

4.2.3. L’ange Gabriel interprète la vision v. 18-26

La Parole souligne encore la faiblesse humaine du prophète devant l’ampleur des visions, et la touchante miséricorde de Dieu qui encourage son serviteur.

La vision que Gabriel s’apprête à interpréter doit avoir une première application historique (passée pour nous), qui annonce une autre réalisation prophétique (encore future pour nous). Tel est le sens des expressions: «la vision est pour le temps de la fin» (v. 17), et: «ce qui aura lieu à la fin de l’indignation» (v. 19).

4.2.3.1. La réalisation historique de la vision: v. 20-22

La succession des empires médo-perse et grec est confirmée, pour bien montrer l’origine de la petite corne venue de l’orient. Il est ajouté que la puissance des royaumes issus du règne d’Alexandre n’atteindrait pas la sienne.

4.2.3.2. La portée prophétique future : v. 23-25

Au moins vingt-trois siècles s’écoulent et le Saint Esprit nous transporte, sans transition, vers un temps à venir; l’expression «au dernier temps» le confirme. Alors, le roi du Nord, «un roi au visage audacieux», sera le chef de l’Assyrie, le dernier ennemi public d’Israël, avant la venue glorieuse de Christ.

Son territoire d’action sera celui du royaume du nord historique (v. 9), et ses méthodes de gouvernement (fraude, tromperie, flatteries, corruption et même occultisme) seront les mêmes que celles de son modèle historique, Antiochus Épiphane.

Sa puissance sera épaulée par celle d’une autre grande nation, très probablement la Russie, associée à l’Assyrien de la fin (Ézé. 38 : 1-6).

Aveuglé par son orgueil, il osera s’élever même contre le «prince des princes», Christ lui-même. Mais, «Il sera brisé sans main» (v. 25), c’est-à-dire détruit par un acte de puissance divine. Cette prophétie est confirmée plus loin (11 : 45). Ainsi sera la fin de celui qui avait été un instrument dans la main de Dieu pour châtier son peuple (És. 10 : 5). Le jugement et la mort de ce roi marqueront «la fin de l’indignation» (v. 19), c’est-à-dire le terme du juste courroux de Dieu contre Israël. L’ange Gabriel certifie la vérité de la vision et demande à Daniel de la conserver dans son cœur. Défaillant dans son corps, il ne trouve aucun secours autour de lui pour partager son fardeau. Pourtant, il continue avec fidélité son service à la cour du roi. Combien peuvent être profonds et variés les exercices de cœur d’un serviteur fidèle!

Chapitre 9

4.3. Daniel: 9 — Confession de Daniel. Réponse divine et révélations sur Rome

4.3.1. L’occasion de la prière, la fin de la captivité : v.1-3

Historiquement, la scène présentée dans ce chapitre se place immédiatement après le chapitre 5; Darius avait renversé le royaume de Babylone pour s’emparer du pouvoir sur les nations.

Moralement, Daniel apparaît sous un autre caractère. Doué par Dieu d’une intelligence spirituelle extraordinaire, il avait interprété les visions ou les circonstances des grands de ce monde (ch. 2-6). Prophète, il avait ensuite reçu de Dieu des communications concernant l’avenir des nations en rapport avec Israël (ch. 7, 8). Maintenant, poussé par son zèle pour le sanctuaire divin, et l’amour pour son peuple, il prend la place d’intercesseur. Sa remarquable prière (v. 4-19) le rapproche d’autres hommes de foi, tels qu’Esdras (Esd. 9 : 6-15) ou Néhémie (Néh. 9 : 5-38), qui ont su prendre aussi, en leur temps, la place d’humiliation qui convenait en face de l’état moral du peuple de Dieu.

Son amour pour Jérusalem, déjà exprimé par les psalmistes comme de sa part (Ps. 122 : 6, 7; 137 : 5, 6), pousse Daniel à s’enquérir dans les écrits prophétiques de «l’accomplissement des désolations de Jérusalem» (v. 2), c’est-à-dire de la durée de l’exil de Juda à Babylone. Jérémie l’avait annoncée avec précision (Jér. 25 : 11 ; 29 : 10-14). La terre d’Israël devait se reposer, et jouir de ses sabbats pendant soixante-dix ans (Lév. 26 : 34, 35).

L’effet de cette découverte est de tourner Daniel immédiatement vers Dieu (par la prière et la supplication), dans une profonde humiliation (le jeûne, le sac et la cendre). N’est-il pas remarquable que la pensée de la délivrance imminente du peuple produise plutôt l’humiliation que la joie dans le cœur du prophète?

Les «livres» avaient pour lui la valeur de «la parole de l’Éternel» (v. 2). Nous possédons maintenant la parole de Dieu, complète. A-t-elle pour nous la même autorité et le même effet sur nos cœurs que pour Daniel ou pour Josias, lorsque le livre de la loi avait été retrouvé dans la maison de l’Éternel (2 Rois 22 : 8-11) ?

La remarquable prière de Daniel se divise en trois parties:

  1. 4-6: la confession sans réserve des péchés du peuple;
  2. 7-14: la déclaration de la justice de Dieu dans ses voies envers Israël;
  3. 15-19: le touchant appel à la miséricorde divine, seule ressource de la foi au milieu de la ruine.

4.3.2. Daniel confesse les péchés du peuple : v. 4-6

Dans cette disposition de cœur qui plaît à Dieu (Ps. 34 :18 ; 51 : 17; És. 66 : 2), Daniel confesse d’abord les fautes de son peuple. Il s’identifie pleinement aux afflictions du peuple de Dieu, comme Moïse autrefois (Héb. 11 : 25); mais maintenant, c’est pour partager la culpabilité du peuple et déclarer, sans aucune réserve, tous ses péchés. Cette attitude est d’autant plus remarquable, que l’Écriture ne souligne aucun manquement personnel dans la vie de ce fidèle serviteur de Dieu, mais plutôt sa fidélité (6:4) et sa justice pratique (Ézé. 14 : 14, 20).

Daniel s’adresse à «l’Éternel», son Dieu; puis il fait sa confession, et supplie le «Seigneur» (Adonaï), le «Dieu grand et terrible»: c’est «El», le Dieu fort en sainteté, celui-là même que Christ invoque aux heures de l’abandon sur la croix (Ps. 22 : 1).

La confession de Daniel envisage le peuple comme soumis aux ordonnances de la loi de Moïse (v. 5), et sous la responsabilité du service des prophètes Lui parlant de la part de Dieu (v. 6). Il ne fait aucune allusion aux promesses inconditionnelles assurées à Abraham, pour tenter de réduire la responsabilité et la culpabilité d’Israël. Par contre, Daniel en appelle aux promesses faites par Dieu à Salomon lors de la dédicace du temple à Jérusalem (1 Rois 8 : 46-53; 2 Chr. 6 : 36-39). Il reprend presque mot pour mot la prière du roi, que Dieu s’était engagé à exaucer (1 Rois 9 : 3 ; 2 Chr. 7 : 14-16).

C’est ainsi que la foi s’identifie à l’état coupable du peuple pour en accepter toutes les conséquences; en même temps, elle identifie Dieu avec le peuple qu’il aime malgré tout. Ce double aspect de l’attitude de Daniel est d’une extraordinaire beauté.

4.3.3. Les justes voies de Dieu envers Israël : v. 7-14

Ayant reconnu le péché des rois, des princes, des pères et de tout le peuple du pays (v. 6), Daniel justifie Dieu dans ses voies envers Juda, Jérusalem et même tout Israël. Juda (ceux qui étaient près) était à Babylone à cause de ses péchés, mais les dix tribus d’Éphraïm (ceux qui étaient loin) étaient depuis longtemps dispersées en Assyrie (2 Rois 17 : 18). La raison en était que tout Israël avait transgressé la loi de Dieu (v. 11).

Daniel, en captivité, ne perd donc pas de vue l’unité du peuple devant Dieu. Élie avait agi selon le même principe, en bâtissant l’autel de douze pierres sur la montagne du Carmel (1 Rois 18 : 31), alors que les dix tribus étaient déjà plongées dans l’idolâtrie depuis longtemps.

Ainsi, une vraie confession devant Dieu de notre bas état ne doit pas se limiter à nous-mêmes et à ceux avec lesquels nous marchons; la ruine publique de l’Église sur la terre est aussi notre fait. Que le Seigneur nous garde de l’insensibilité de cœur et de la prétention de Laodicée en face de cette ruine (Apoc. 3 : 17) !

Daniel confesse non seulement les faits, mais remonte aux causes qui ont amené le juste gouvernement de Dieu sur son peuple. Celui-ci n’avait pas écouté la voix de l’Éternel (v. 10) ; il avait transgressé la loi de Moïse (v. 11) ; il n’était pas revenu à l’Éternel (v. 13). L’exécration et le serment écrits dans la loi avaient été versés sur le peuple rebelle (Deut. 28 : 45, 46). En agissant ainsi pour sa propre gloire, Dieu avait veillé sur sa parole pour l’exécuter (v. 14) (Jér. 1 : 12), et il était juste en le faisant. Il ne subsiste donc aucun espoir de relèvement pour le peuple sur le seul terrain de sa responsabilité.

4.3.4. Pressant appel à la miséricorde de Dieu : v. 15-19

«Et maintenant, Seigneur» (v. 15). L’intercession suit la confession. La seule ressource à la disposition de la foi était maintenant dans la miséricorde divine, comme autrefois la grâce et la puissance souveraines de Dieu s’étaient manifestées dans la délivrance du peuple hors d’Égypte (v. 15).

Jérusalem et le peuple étaient «en opprobre» à tous ceux qui les entouraient. C’était une raison pour que Dieu détourne sa colère et sa fureur. Le même motif est invoqué par Moïse, devant le veau d’or, pour que Dieu ne détruise pas son peuple (Ex. 32 : 11-14) ; puis, par Néhémie, en face de la ruine de Jérusalem (Néh. 1 : 3). Dans les trois cas, Dieu se devait à lui-même de revendiquer devant ses ennemis sa gloire qui avait été ternie par l’infidélité de son peuple.

«Et maintenant, écoute, ô notre Dieu» (v. 17). La prière de Daniel se fait plus personnelle et plus ardente encore. «L’amour du Seigneur» est un motif suffisant pour rétablir le sanctuaire désolé (v. 17). Les «grandes compassions» de l’Éternel (v 18) en sont un autre pour que Dieu soit attentif et agisse.

En résumé, la conscience de la justice de Dieu, de son amour et de ses compassions conduit Daniel à tout remettre à Dieu, «à cause de toi-même» (v. 19). Tel est le mouvement de la foi vers Dieu, son seul refuge dans tous les temps, à cause :

de Dieu lui-même (És. 43 : 25) ;

du nom de Dieu et de sa gloire (Ps. 79 : 9; Jér. 14 : 7; Ézé. 36 : 21, 22)  ;

des grandes compassions de Dieu (v. 18).

Daniel n’exprime aucune requête pour lui ou ses compagnons de captivité. À cette heure solennelle, toutes ses pensées se concentrent sur les intérêts de Dieu et de son peuple: son nom, sa ville, son sanctuaire, son peuple. Cette dernière expression est d’autant plus remarquable que la sentence «Lo-Ammi» (pas mon peuple) (Osée 1 : 9) avait déjà été décrétée sur ce peuple depuis longtemps1; mais, pour Daniel, il restait le peuple de Dieu.

1 Annoncé à l’avance par Osée au temps des rois Ozias à Ézéchias (Osée 1 : 1), ce jugement est entré en application au moment de la déportation du peuple à Babylone

Que le Seigneur veuille produire dans chacun de nos cœurs cet «esprit de grâce et de supplications» (Zach. 12 : 10), manifesté par Daniel devant l’état du peuple de Dieu!

4.3.5. La vision de Gabriel et la réponse divine. Israël et Rome

4.3.5.1. L’heure de la prière: v. 20, 21

Dieu répond à l’ardente prière de Daniel, avant même qu’elle ne soit achevée. C’est ainsi que «les yeux de l’Éternel regardent vers les justes, et ses oreilles sont ouvertes à leur cri» (Ps. 34 : 15). Les paroles de supplication de Daniel montaient vers Dieu comme un parfum d’agréable odeur, comme le souligne la mention du «temps de l’offrande de gâteau du soir». Chaque soir, à la neuvième heure, une offrande de gâteau était offerte pour accompagner l’holocauste continuel (Ex. 29 : 41, 42); c’était le moment où le sacrificateur entrait dans le sanctuaire pour apporter l’encens à l’autel d’or (Luc 1 : 10). L’heure du sacrifice (celle de la mort de Christ), était donc aussi celle du parfum et celle de la prière: «Que ma prière vienne devant toi comme l’encens, l’élévation de mes mains comme l’offrande du soir» (Ps. 141 : 2).

Pour Daniel, le temple à Jérusalem était détruit, et les sacrifices n’y étaient plus offerts; toutefois, il se tenait devant Dieu en vertu de ce que les sacrifices représentaient pour Lui. L’efficacité de nos prières repose encore aujourd’hui sur ce que Christ est devant Dieu pour nous et sur la valeur de son œuvre.

4.3.5.2. Le message de l’ange Gabriel: v. 22, 23

Daniel avait déjà rencontré l’ange Gabriel au bord du fleuve Ulaï (8 : 16, 17), pour recevoir l’interprétation de la vision. Les nouvelles révélations faites au prophète par Gabriel viennent en réponse à la prière de celui que Dieu déclare plusieurs fois être un «bien-aimé» (v. 23 ; 10 : 11, 19). Il reste toujours vrai que «le secret de l’Éternel est pour ceux qui le craignent» (Ps. 25 : 14). Daniel devait être attentif à la vision: elle était essentielle pour connaître l’avenir du peuple terrestre de Dieu, en réponse à la supplication du prophète.

4.3.5.3. Les soixante-dix semaines: v. 24

Il s’agit de semaines d’années1, couvrant donc une période de 490 ans: c’est la troisième période de l’histoire d’Israël sur la terre.

1 L’échelle septénaire (plutôt que décimale de notre système métrique) est souvent employée dans l’histoire du peuple de Dieu: pour la semaine (de sept jours), pour l’année sabbatique (tous les sept ans), ou pour le jubilé (tous les 7 x 7 = 49 ans). Jérusalem n’est appelée «la sainte ville» que trois fois dans l’Écriture (v. 24; Néh. 11 : 1 ; Matt. 27 : 53).

La prophétie concerne uniquement les Juifs («ton peuple») et Jérusalem («ta sainte ville»). Gabriel identifie l’un et l’autre avec Daniel pour montrer que Dieu avait eu pleinement égard à l’attitude de son serviteur qui s’associait au peuple coupable.

L’Assemblée n’est pas en vue dans ces passages; elle n’est l’objet d’aucune prophétie. Elle est hors du temps et des circonstances du monde dans lequel elle vit, dans l’attente d’être recueillie au ciel, sa vraie destinée. La période de son histoire sur la terre se situe entre les versets 26 et 27.

Le terme de la période de 70 semaines (qui est encore à venir pour nous) sera marqué par sept événements remarquables, qui introduiront le royaume terrestre de Christ:

Clore la transgression: la loi ne sera plus transgressée par le peuple, car elle sera écrite dans son cœur (Jér. 31 : 33); en finir avec les péchés: la triste histoire du péché est close; Faire propitiation pour l’iniquité: l’iniquité d’Israël est pardonnée (És. 40 : 2); introduire la justice des siècles: la justice éternelle de Dieu est introduite pour y régner, unie au jugement (Ps. 94 : 15; És. 51 : 4-8); sceller la vision: toutes les visions prophétiques sont maintenant accomplies; sceller le prophète: en particulier, les faux-prophètes seront ôtés du pays (Zach. 13 : 3, 4); oindre le saint des saints: la maison de l’Éternel sera à nouveau un lieu très saint, sanctifié pour y offrir les sacrifices (Ézé. 43 : 12, 20).

La pleine bénédiction du peuple et de la ville de Daniel doit être précédée par une longue période, divisée en trois parties: (1) sept semaines, (2) soixante-deux semaines, (3) une dernière semaine. Daniel devait y être attentif, comme nous du reste (v. 25).

4.3.5.4. Les soixante-neuf premières semaines: v. 25, 26

Le commencement de la période est indiqué avec précision: le début de la reconstruction de la ville de Jérusalem (et non pas du temple), la vingtième année du règne d’Artaxerxès (L’année -455), sous Néhémie (Néh. 1 : 1; 2 : 1).

La première partie, de 7 semaines (49 ans), couvre les temps troublés où les Juifs ont rebâti la muraille et la ville, malgré l’opposition de leurs ennemis.

La deuxième partie, de 62 semaines (434 ans, soit 483 ans pour le total des deux parties), contient l’histoire silencieuse du peuple jusqu’à la venue du Messie. «Après» cette période, la mort de Christ est annoncée par cette solennelle expression: «le Messie sera retranché, et n’aura rien». Effectivement, le Sauveur a été «retranché de la terre des vivants» (És. 53 : 8; Jér. 11 : 19).

«Le peuple du prince qui viendra» désigne les Romains, qui régnaient au temps de la première venue de Christ sur la terre. Environ 40 ans après la mort de Christ (cette ultime période de mise à l’épreuve du peuple juif), les armées romaines de Titus ont détruit la ville (Jérusalem) et le lieu saint (le temple rebâti par Esdras). Le Seigneur l’avait annoncé à ses disciples (Matt. 24 : 2; Luc 19 : 43, 44). Dieu mettait ainsi un terme momentané à l’histoire de son peuple sur la terre.

«Jusqu’à la fin il y aura guerre, un décret de désolation» (v. 26). Ce passage laisse entrevoir ce que serait la terrible situation d’Israël dispersé parmi les nations et «Jérusalem foulée aux pieds par les nations jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis» (Luc 21:24). Cette période d’épreuves du peuple juif se poursuit encore1.

1 Pendant la seule guerre mondiale de 1939-45, six millions de Juifs ont péri, dans des conditions épouvantables.

À la fin de la 69e semaine, il faut interrompre la chronologie du temps, jusqu’au commencement de la dernière semaine. Cette parenthèse (la Parole n’en fixe pas la durée exacte) constitue la période de la grâce, dans laquelle nous vivons. Le mystère de l’endurcissement d’Israël s’y poursuit (Rom. 11 : 25). Lorsque le Seigneur aura recueilli son Église auprès de lui dans le ciel, Dieu reprendra le cours de ses voies envers Israël et le monde.

4.3.5.5. La dernière semaine: v. 27

La vision se poursuit donc par la révélation de temps encore entièrement futurs. «Et il confirmera une alliance avec la multitude pour une semaine». C’est l’action du «prince qui viendra», le chef de l’empire romain ressuscité, la première bête (Apoc. 13 : 1-10). Sous la conduite de l’Antichrist, les Juifs incrédules (la multitude) établiront avec Rome une alliance profane appelée ailleurs «un pacte avec le shéol» (És. 28 : 15). La nation juive rebelle («les hommes moqueurs qui gouvernent ce peuple qui est à Jérusalem»), s’imagine ainsi échapper au danger des armées du Nord. Ce grand ennemi de la fin est appelé «le désolateur» (v. 27), «le fléau qui inonde» (És. 28 : 15, 18), «l’Assyrien» (Mich. 5 : 5), ou enfin, «le roi du Nord» (11 : 40-45). Il a été annoncé symboliquement par l’action future de la petite corne orientale (8 : 23-25). Mais Dieu annulera le pacte de ces hommes rebelles, pour faire tomber sur eux le jugement auquel ils tentaient d’échapper. Au milieu de la semaine, la bête romaine, avec l’appui de l’Antichrist, fera cesser «le sacrifice et l’offrande» dans le temple rebâti à Jérusalem. Le culte à l’Éternel sera remplacé par le culte idolâtre rendu à l’image de la bête (Apoc. 13 : 15), appelée «l’abomination de la désolation» (Mat 24:15) ou «l’abomination qui désole»1 (12. 11). Cette idolâtrie future se développera à l’instigation et sous la protection des autorités politique et religieuse; elle provoquera les jugements divins (une désolation) par la verge de l’Assyrien (És. 10:5). Quel terrible moment de l’histoire d’Israël! «L’abomination» (l’idolâtrie) cause «la désolation» (le jugement), par le moyen du «désolateur» (l’Assyrien), sur «la désolée» (c’est-à-dire Jérusalem). Le jugement est assimilé à «une consomption», c’est-à-dire un acte de consumer (comme de brûler par le feu). Il s’accomplit selon un décret divin: c’est donc «une consomption décrétée» (És. 10 : 23). En reprenant d’autres termes de l’Écriture, on peut tenter d’exprimer la pensée: l’idolâtrie à Jérusalem attirera un jugement exercé par l’Assyrien qui consumera ses habitants. Le langage est certes difficile, mais on entrevoit pourtant le sens de la vision.

1 Le mot «abomination» désigne souvent l’idolâtrie ou les idoles (Deut. 27 : 15; 1 Rois 11 : 7).

Chapitre 10

4.4. Daniel 10: Préparation morale de Daniel aux communications divines

La dernière vision du livre est révélée à Daniel, après le retour des Juifs de leur captivité. Comme celle qui précède (9 : 24-27), elle est une réponse aux exercices du cœur du prophète, soit en intercession (ch. 9), soit dans le jeûne (ch. 10).

Entièrement occupée de l’Orient, cette dernière vision est introduite par un aperçu sur le conflit entre les puissances du bien et du mal dans le monde invisible.

4.4.1. La préparation morale du prophète: v.1-3

Daniel était arrivé vers la fin de sa longue carrière. Il était encore en Mésopotamie, tandis que le résidu juif était déjà remonté à Jérusalem. Aussi n’est-il plus occupé de la captivité de Babylone, et des circonstances immédiates de son peuple. Son cœur encore rempli de la vision donnée par l’ange Gabriel, il comprend que le temps d’épreuve du peuple serait encore long (v. 1).

Une fois encore, Dieu se sert de Daniel pour révéler l’avenir; mais le prophète pénètre lui-même de façon intelligente dans la portée de la vision. Aussi, poussé par l’Esprit de Christ, il continue à affliger son âme devant Dieu: ce long jeûne de trois semaines, pour un vieillard comme lui, en est une preuve touchante (v. 3). Cette période semble, d’après le contexte, être la même que celle mentionnée par l’ange plus tard (v. 13).

L’exemple du prophète nous enseigne que nous ne pourrons nous identifier avec les afflictions du peuple de Dieu, que si nous sommes dans une communion intime avec Dieu. Une préparation morale (figurée par l’humiliation et le jeûne) est toujours nécessaire pour nous rendre capables de recevoir les pensées ce Dieu et discerner sa volonté.

4.4.2. La vision de Christ au bord du Tigre: v. 4-9

Là, auprès du fleuve des nations, Daniel contemple une vision glorieuse, celle du Fils de l’homme, Christ (v. 5, 6). Plusieurs de ses caractères ou attributs sont ceux qu’il revêtira devant l’apôtre Jean, dans l’île de Patmos (Apoc. 1 : 13-16) :

Le vêtement de lin: C’est le symbole de la pureté, en rapport avec le jugement (12:6, 7) (Ézé. 9 : 2).

La ceinture d’or sur les reins: La gloire de Dieu (l’or) s’exprime en justice dans le Messie, le Roi (És. 11 : 5).

Le visage comme un éclair: Sur la sainte montagne, le visage du Messie resplendit comme le soleil (Matt. 17:2; 2 Pi. 1 : 17, 18). Plus tard, le soleil de justice apportera la guérison dans ses ailes (Mal. 4 : 2).

Les yeux comme des flammes de feu: «Les yeux de l’Éternel qui parcourent toute la terre» (Zach. 4 : 10) scrutent toutes choses, comme la parole de Dieu.

Les bras comme l’airain poli: ses actes sont selon le juste jugement divin.

Les pieds aussi semblables à l’airain: la stabilité et la marche glorieuse sont aussi basées sur le jugement (Ézé. 1 : 27; Ps. 89 : 14).

La voix puissante: toute la terre doit faire silence devant lui (Hab. 2:20).

On comprend l’effet produit sur Daniel, et sur ceux qui étaient avec lui, par la vision et par la voix qui s’adresse a lui (v. 7-9); frappé de stupeur, il tombe sur sa face contre terre.

4.4.3. Le conflit des puissances spirituelles dans le monde invisible: v.10-14

Le ministère des anges lève alors un coin du voile qui nous sépare du monde invisible mystérieux. Les anges, esprits administrateurs, sont des serviteurs de Dieu, envoyés pour servir les saints (Ps. 103 : 21, 22 ; Héb. 1 : 14).

Un ange1 est envoyé ici pour relever, fortifier et instruire Daniel: «je suis maintenant envoyé vers toi», dit-il (v. 11). La main de l’ange relève Daniel, pour lui communiquer la puissance divine. Ensuite, il reçoit l’assurance d’être un «homme bien-aimé». Enfin, fortifié et conscient d’être aimé de Dieu, il est qualifié pour recevoir le message angélique. L’ange avait été envoyé auprès de lui comme conséquence de ses prières et de ses exercices de cœur (v. 12). Quel encouragement pour chacun de nous à persévérer ainsi dans la prière, particulièrement dans les mauvais jours!

1 II semble que cet être, introduit mystérieusement ici dans le récit (v. 10) soit bien un ange, distinct de l’homme vêtu de lin (v. 5). Certains pensent qu’il peut s’agir de la même créature (céleste). S’il en est bien ainsi, la vision apparue à Daniel ne se rapporterait pas à Christ lui-même; l’ange présenterait certains de ses attributs. Dans l’Apocalypse, Christ apparaît quelquefois sous le caractère d’un ange (par exemple en Apoc. 10:1).

Daniel apprend alors de l’ange pourquoi Dieu, qui avait prêté l’oreille aux supplications de son serviteur, «dès le premier jour», semblait avoir tardé à lui répondre. Un conflit avait surgi dans le monde spirituel invisible entre les puissances du bien et du mal:

D’un côté, «Micaël» (c’est-à-dire Michel, l’archange), venu au secours de l’ange qui parlait maintenant à Daniel. Micaël, «un des premiers chefs», sera même appelé «le grand chef» (12:1). Il était désigné par Dieu pour veiller sur les intérêts d’Israël sur la terre.

De l’autre côté, «le chef du royaume de Perse», un ange déchu, envoyé par Satan pour dresser le pouvoir politique, détenu par la Perse, contre les activités de Dieu. Ce solennel combat entre les puissances du bien et du mal a duré trois semaines, précisément la période pendant laquelle Daniel était dans le jeûne.

L’ange déclare alors à Daniel l’importance de son message (v. 14). La vision sera exposée plus loin dans le détail (ch. 11 et 12), mais sa portée prophétique est soulignée dès maintenant: elle concerne «ton peuple à la fin des jours». À travers tous les événements historiques des nations, Dieu poursuit ses voies à l’égard d’Israël1, jusqu’à la fin (la consommation du siècle et l’instauration du royaume de Christ).

1 II ne s’agit donc pas, comme quelques-uns l’ont pensé:

soit de l’histoire de la chrétienté ou de la papauté;

soit de la conduite de grands stratèges humains, comme Napoléon.

4.4.4. Consolations et promesses divine : v. 15-19

Bouleversé à nouveau par l’ampleur des révélations, Daniel devient muet. L’exemple du prophète montre ici combien le corps d’un croyant peut être touché par les préoccupations et les souffrances de son esprit.

Une nouvelle intervention angélique («la ressemblance des fils des hommes») lui redonne la parole, bien que toute énergie lui manque encore (v. 16, 17). L’aspect d’un homme (probablement encore un ange) continue le service divin envers le prophète: «Ne crains pas, homme bien-aimé; paix te soit! sois fort, oui, sois fort!» (v. 18, 19). Dans la confiance en Dieu, Daniel trouve la paix et la force. Ce dialogue de communion entre Dieu et son bien-aimé serviteur, en face du conflit mystérieux entre les puissances du monde invisible, est d’une grande beauté.

4.4.5. Introduction aux révélations à venir: v. 20, 21

Car, en fait, la lutte continuait entre le bien et le mal. L’ange qui avait déjà parlé à Daniel (v. 10-14) poursuit ses révélations. Avant de retourner combattre le chef de la Perse (cet ange déchu déjà évoqué au verset 13), l’ange (un saint ange de Dieu) devait communiquer à Daniel un message divin (c’est l’objet des chapitres 11 et 12), «consigné dans l’écrit de vérité» (v. 21). Nous retiendrons pour nous que toute la révélation prophétique que Dieu nous destine est contenue dans l’Écriture; c’est un tout qui s’interprète par lui-même, bien que beaucoup de choses demeurent obscures pour nos esprits finis (2 Pi. 1 : 20). Mais lorsque l’ange reprendrait son combat, une autre puissance de mal se présenterait contre lui, le chef de Javan (la Grèce). Il s’agit précisément du royaume qui allait renverser l’empire médo-perse. Poussées par Satan (le dieu de ce monde), la Grèce et la Perse (les deux royaumes étant représentés chacun par leur chef, ces deux anges déchus) feraient la guerre à Daniel et au peuple de Dieu. Le conflit avec les puissances des ténèbres devait donc se poursuivre.

En prenant en main les intérêts du peuple de Daniel, l’ange n’est aidé que par Micaël. Ainsi, à travers toutes les voies de Dieu sur la terre, l’archange veille au bien de la nation élue.

Chapitre 11 versets 1 à 15

4.5. Daniel 11: Prophéties sur les rois du Nord et du Midi

Dieu avait préparé moralement Daniel à recevoir les communications divines (ch. 10); celles-ci lui sont maintenant révélées (ch. 11 et 12). L’extraordinaire précision des détails de ces prophéties a même fourni l’occasion à certains critiques de mettre en cause l’authenticité du livre de Daniel.

Tous les événements prédits étaient encore futurs pour Daniel. Pour nous, au contraire, tout ce qui est annoncé jusqu’au verset 35 appartient au passé; seule, la signification prophétique demeure. Mais la fin de la prophétie (11 :3 6 à 12 : 13) appartient encore au futur. La période dans laquelle nous vivons (l’Église sur la terre) s’inscrit entre les versets 35 et 36 du chapitre 11.

4.5.1. Les rois de Perse et Alexandre: v. 1-4

4.5.1.1. Un ange protège Daniel à la cour de Darius: v. 1

L’ange révèle à Daniel qu’il s’était tenu à l’époque auprès de Darius, pour l’aider à résister à ceux qui complotaient contre le prophète à la cour royale (6 : 4-9). Dieu veillait ainsi sur son serviteur par une intervention angélique, à l’insu même du roi. C’est encore une révélation des activités mystérieuses du bien dans le monde invisible. La mention de la première année du règne de Darius le Mède doit être rapprochée de la prophétie des soixante-dix semaines, révélée à Daniel par l’ange Gabriel (9:1, 21). On peut penser que Gabriel est à nouveau le messager angélique parlant à Daniel, qui se présente ainsi: «Et moi» (v. 1), pour continuer par: «je te déclarerai la vérité» (v. 2). S’il en est bien ainsi, l’ange déjà envoyé auprès de Daniel pour le fortifier (10 : 11, 18) était donc Gabriel.

L’ange présente alors un tableau historique qui va former la trame des événements touchant le peuple de Daniel au milieu des nations.

4.5.1.2. Les quatre rois de Perse: v. 2

Quatre rois de Perse sont annoncés et devaient succéder à Cyrus1:

1 Les noms utilisés dans la Parole sont mentionnés les premiers; les noms historiques correspondants sont indiqués entre parenthèses.

Assuérus (Cambyse).

Artaxerxès (Smerdis le mage).

Darius Hystaspe (ce n’est pas Darius le Mède)1.

Xerxès: connu pour ses fabuleuses richesses, il s’est déchaîné contre la Grèce, mais seulement pour y perdre le pouvoir. La défaite de son armée mélangée (de cinq millions de soldats) mentionnée auparavant (8 : 7), est passée sous silence ici.

1 À cette période, les ennemis des Juifs firent cesser pendant quinze ans le travail de la maison de Dieu à Jérusalem (Esd. 6 : 7, 24).

4.5.1.3. Alexandre le Grand: v. 3, 4

Alexandre le Grand entre alors en scène, ce «roi vaillant» (v. 4), qui a formé l’empire grec. À l’issue de son règne éphémère, son immense empire a été déchiré entre les mains de ses quatre généraux (8 : 8). Toute la suite de la prophétie est relative aux conflits et aux alliances entre les rois qui ont surgi de cet empire grec.

4.5.2. Les rois du Nord et du Midi de-305 à -175 : v.5-20

Deux des quatre généraux ont joué un rôle important en rapport avec Israël: Séleucos en Syrie et Ptolémée en Égypte. Leur dynastie se rattache respectivement aux royaumes du nord et du midi, vus dans leur position géographique par rapport à la terre de beauté, le pays d’Israël (Deut. 32:8). La prophétie est d’une stupéfiante précision.

4.5.2.1. Premiers affrontements entre le Nord et le Midi: v. 5-9

Le premier «roi du Midi» (v. 5) est Ptolémée I Sôtêr, général d’Alexandre.

«Un autre… plus fort que lui» est Séleucos Nikatôr, premier roi du nord, dont le royaume s’étendait de la Macédoine (au nord de la Grèce) aux confins des Indes.

La lutte a été continuelle entre ces deux royaumes du Nord et du Midi. Pour essayer d’y mettre un terme, une alliance par mariage a été conclue («un arrangement droit»: v. 6). Bérénice, fille du roi du Midi Ptolémée II Philadelphe (le fils de Ptolémée Sôtêr), a été offerte en mariage à Antiochus II Théos, roi de Syrie. Mais, à la mort de son père, Bérénice a été emprisonnée («elle ne conservera pas la force de son bras»), tandis que son mari était empoisonné par sa première femme Laodice («il ne subsistera pas, ni son bras»).

Ptolémée III Evergète («le rejeton»: v. 7), fils de Ptolémée II Philadelphe, a alors tout mis en œuvre pour délivrer sa sœur Bérénice. Levant une forte armée, il envahit la Syrie (allant même jusqu’à Babylone); mais il trouve sa sœur, et le fils de celle-ci, déjà mis à mort. Sa vengeance s’exerce alors contre les meurtriers, et il s’empare de grandes richesses qu’il ramène en Égypte (v. 8).

4.5.2.2. Le conflit implique les Juifs et Rome: v. 10-19

Un nouveau roi du Midi (v. 11), Ptolémée IV Philopatôr (fils de Ptolémée Evergètes) fait alors la guerre au roi du Nord, Antiochus le Grand, et remporte la victoire sur lui.

Ce dernier, cherchant sa revanche, réunit alors une grande armée. Ses campagnes contre Ptolémée V Épiphane (fils de Philopatôr) sont annoncées en détail (v. 13-19). Pour la première fois, apparaissent des Juifs se mêlant aux conflits des nations. Les «violents de ton peuple» (le peuple de Daniel; v. 14) sont des Juifs apostats qui s’unissent au roi du Midi pour combattre le roi du Nord. Ils tomberont sous la vengeance du vainqueur, Antiochus III le Grand. Ces affrontements militaires se déroulent maintenant sur la terre d’Israël («le pays de beauté» v. 16).

Devant l’impuissance des armes à régler leurs conflits, les rois recourent, une fois encore, au stratagème du mariage (v. 17). Le roi du Nord donne sa fille Cléopâtre1 en mariage au roi du Midi, dans le but de le subjuguer par la trahison de sa femme («la pervertir»); mais le complot échoue.

1 Il ne s’agit pas ici de la Cléopâtre de l’histoire romaine.

Le roi du Nord (Antiochus III le Grand) tourne alors ses armées vers l’archipel grec («les îles»; v. 17, 18) Il se heurte à Scipion, consul romain1, qui le chasse. De retour dans son pays, il trouve sa fin.

1 La république de Rome, alliée de la Grèce, remporte sur le roi du nord la victoire des Thermopyles.

4.5.2.3. Séleucos Philopatôr: v. 20

Son fils, Séleucos Philopatôr, consacre son règne à lever les impôts pour le compte de Rome («l’exacteur»); il pillera même le temple de Jérusalem pour y voler ses richesses. Mais il meurt bientôt, trahi par un ami, et non par une sédition de son peuple («non par colère») ou par les armes («ni par guerre»).

Ainsi se terminent ces temps troublés, d’une durée de 130 ans, qui ont suivi le règne d’Alexandre (de -305 à -175 environ). Le tableau annexé permettra de suivre la succession des deux dynasties pendant cette période.

4.5.3. Antiochus Épiphane et le peuple de Dieu: v. 21-35

La période décrite dans ces passages n’a duré que dix ans; mais elle est d’une grande importance du double point de vue historique et prophétique. Les événements annoncés se sont accomplis à la lettre; mais ils préfigurent aussi d’autres scènes, encore futures pour nous.

4.5.3.1. v 21-24: L’homme méprisé

Déjà annoncé par le symbole de la petite corne orientale (8:9), un autre personnage apparaît sur la scène, qui marquera profondément l’histoire du peuple d’Israël; l’histoire de cet «homme méprisé», donnée avec tant de détails dans les trois paragraphes des versets 21 à 35, préfigure celle de l’Assyrien, le roi du Nord des jours de la fin, le dernier ennemi de Christ et du peuple de Dieu.

Sans droit légal à la couronne du royaume de Syrie, cet homme vil et méprisable, appelé Antiochus (comme ceux de sa dynastie) se saisit du pouvoir par la flatterie. Sa fraude, ses tromperies et ses largesses insensées lui ont valu le nom d’Épiphane (l’illustre), changé par son propre peuple en Epimane (l’insensé). Dans sa haine contre le peuple de Dieu, il décide de s’emparer de la terre l’Israël. Il se fait aider par le frère du souverain sacrificateur à Jérusalem et distribue ses faveurs aux Juifs infidèles (v. 23, 24).

4.5.3.2. v. 25-28: Les campagnes contre l’Égypte. La profanation de Jérusalem

Antiochus Épiphane part ensuite en guerre contre l’Égypte et contre son roi, Ptolémée VII Evergète II (le roi du midi). Plusieurs expéditions militaires lui assurent la victoire; mais, plutôt que de mettre à mort son ennemi, il le convoque à la table des négociations, et signe avec lui une paix factice («ils diront des mensonges à une même table»: v. 27). Sur le chemin du retour, comblé des richesses volées à l’Égypte, il s’en prend à Jérusalem dont il s’empare avec traîtrise; sa rage se déchaîne déjà contre les Juifs («la sainte alliance»).

4.5.3.3. v 29, 30: Sa dernière expédition contre l’Égypte

L’action se poursuit «au temps déterminé», le terme (ordonné par Dieu) de cette alliance trompeuse entre les deux rois du Nord et du Midi (v. 27). Mais les choses ont changé, car Rome et sa flotte armée («les navires de Kittim») s’allient à l’Égypte contre la Syrie.

Au moment où Antiochus se prépare à faire le siège d’Alexandrie, un représentant du sénat de Rome lui intime l’ordre de quitter l’Égypte sur-le-champ. Devant un plus fort que lui, «il sera découragé, et retournera» (v. 30). Humilié et furieux, il rentre dans son pays; en chemin, il se retourne à nouveau contre les Juifs, sur lesquels il déverse sa haine («il sera courroucé contre la sainte alliance»). C’est un moment terrible pour le peuple de Dieu.

4.5.3.4. v. 30-33: Antiochus Épiphane et les Macchabées

Ce temps de détresse est celui des Macchabées1. Leurs livres qui ne sont pas inspirés donnent toutefois des détails saisissants sur leurs épreuves. L’apôtre les placera dans la nuée des témoins de la foi (Héb. 11 : 34-38).

1 Le nom de cette famille pieuse signifie en hébreu: «marteau de Dieu».

Antiochus s’appuie d’abord sur les Juifs incrédules: «ceux qui abandonnent la sainte alliance» (v. 30), et «ceux qui agissent méchamment à l’égard de l’alliance» (v. 32). Il réussit à les corrompre par son arme favorite, la flatterie. Apollonius, un de ses généraux, ordonne alors de sa part le massacre de plusieurs dizaines de milliers d’habitants le Jérusalem, suivi de la profanation du temple. Après avoir ôté les ustensiles du sanctuaire, il place une idole dans le lieu saint et offre une truie (animal impur et abominable pour les Juifs) sur l’autel; tous les sacrifices sont alors interrompus (8 : 11, 12). C’est «l’abomination qui cause la désolation»1 (v. 31.

1 Le sens de cette expression paraît être ici en hébreu que l’abomination (l’idolâtre) est causée par le désolateur (ici Antiochus). Il s’agit ici d’un événement passé (survenu en -171 environ). Mais cette expression est à rapprocher de deux autres déclarations similaires (9 : 27; 12 : 11), où l’accent est mis plutôt sur les conséquences de l’abomination: elle apporte «la désolation» (l’épreuve et le malheur sur «la désolée» (Jérusalem). C’est alors une prédiction non encore accomplie, à laquelle le Seigneur fait allusion dans sa prophétie sur les temps de la fin (Matt. 24 : 15).

À travers cette scène abominable, Dieu préserve pour lui un résidu fidèle au milieu de la masse (la multitude): c’est «le peuple qui connaît son Dieu», qui est fort et qui agit. Et parmi ce résidu, une autre classe plus restreinte est distinguée: «les sages du peuple» (v. 33, 35 ; 12 : 3). Ce sont les «Maskilim», ceux qui ont l’intelligence pour enseigner la multitude, malgré les pièges subtils de l’ennemi. L’épreuve opère leur purification spirituelle, mais plusieurs d’entre eux y laisseront la vie, comme témoins fidèles pour Dieu.

4.5.3.5. v. 34, 35: La fin des quatre cents ans de silence

Cette partie de la prophétie se termine par la mention de la résistance victorieuse des Macchabées, qui prennent les armes contre leurs oppresseurs (v. 34). La conduite de ce résidu zélé pour Dieu n’est pas la même que celle du résidu de la fin; celui-ci devra, au contraire, s’enfuir, pour sa vie, sans prendre l’épée (Matt. 24 : 16-21).

Les Macchabées réussirent à purifier le temple et à chasser l’envahisseur pour un temps. Le sanctuaire fut rendu au culte divin au mois de Kislev (en hiver) de l’année -165; c’est l’origine de la fête de la dédicace, célébrée encore parmi les Juifs au temps du Seigneur (Jean 10:22). Il s’était donc bien écoulé une période d’environ six ans et demi entre la profanation du sanctuaire par Antiochus et sa purification par les Juifs fidèles, soit les «deux mille trois cents soirs et matins», conformément à la prophétie (8:14).

À la même époque (-170 environ), une alliance conclue avec Rome avait scellé l’asservissement du peuple de Dieu au quatrième empire des nations.

La dernière prophétie de l’A.T., Malachie, avait été écrite en -397 environ, c’est-à-dire quatre cents ans avant la venue de Christ qui ouvre le N.T. La prophétie de Daniel conduit les pensées de la foi tout le long de cette période de silence.

Parmi les prisonniers de l’espérance qui ont longtemps attendu le salut et la délivrance, la Parole signale Anne (grâce ou supplication), fille de Phanuel (face de Dieu), de la tribu d’Aser (bienheureux) (Luc 2 : 36.37).

Phanuel est né quelques dizaines d’années seulement après les événements relatés plus haut. Avec sa fille, Anne, ils vivaient ces temps sombres et difficiles, où les sages étaient éprouvés, «pour les purifier et les blanchir» (v. 35).

Les événements prédits jusqu’ici (11 : 2-35) se sont rigoureusement accomplis dans l’histone des nations. Leur importance découle du fait:

que le peuple d’Israël y a été intimement mêlé,

qu’ils sont une préfiguration de scènes encore futures qui doivent introduire le règne millénaire de Christ, et la bénédiction terrestre du peuple élu.

La prophétie qui suit (v. 36-45) annonce des événements futurs qui n’ont pas eu de contrepartie historique; ils appartiennent exclusivement «au temps de la fin» (v. 40), et se rapportent à l’Antichrist et au roi du Nord.

L’Assemblée de Christ est céleste; elle est en dehors de telles révélations. Son histoire sur la terre, dans l’attente d’être recueillie dans la gloire céleste se place chronologiquement entre les versets 35 et 36 de ce chapitre 11; dans une prophétie précédente, elle s’intercalait de la même manière entre les versets 26 et 27 du chapitre 9.

Chapitre 11 versets 16 à 45

4.5.4. Événements à venir. L’Antichrist: v.16-39

Un personnage encore inconnu surgit soudainement devant Daniel sur la scène prophétique. Son caractère et sa conduite le distinguent de tous les autres hommes de la terre: c’est «le roi», l’Antichrist1, qui doit jouer un rôle majeur au temps de la fin.

1 Cette expression montre que l’Antichrist sera un Juif; peut-être sortira-t-il de la tribu de Dan qui symbolise souvent l’apostasie (Gen. 49 : 17).

Parmi les dix titres que la Parole lui attribue, le Saint Esprit le désigne ici comme «le roi», celui qui s’est emparé du pouvoir pour dominer sur les hommes et sur les âmes. Il sera jugé selon ce titre de roi qu’il avait usurpé (És. 30 : 33). Son premier caractère est de donner libre cours à sa propre volonté, ce qui est le principe même du péché. Il manifeste le contraste le plus absolu avec Christ qui, étant Dieu, s’est constitué serviteur pour accomplir la volonté de son Père.

Rempli d’orgueil, ce roi inique s’élève contre toute autorité. L’impiété aussi le caractérise; il s’oppose à Dieu. Son action est présentée ici en rapport avec les Juifs en Orient: il contrôle l’apostasie religieuse juive à Jérusalem, avec l’appui de la puissance politique romaine (c’est la collusion des deux bêtes décrites en Apocalypse 13). Mais, il participera aussi à l’apostasie religieuse chrétienne (2 Thes. 2 : 3 ; 1 Jean 2 : 22).

Le centre de celle-ci sera à Rome, où la seconde Babylone s’appuiera aussi sur la même bête romaine. Derrière cette double révolte contre Dieu (juive et chrétienne), Satan exerce toute l’énergie du mal.

Le terme de la prodigieuse ascension de l’Antichrist est «l’indignation… accomplie» (v. 36), c’est-à-dire la fin des jugements divins sur Israël par la verge de l’Assyrien. L’apparition glorieuse de Christ mettra fin à la domination de la bête romaine et du faux prophète (l’Antichrist).

Dans l’intervalle, il méprise à la fois Dieu («le Dieu de ses pères»1), et Christ («l’objet du désir des femmes»2). En s’acharnant à effacer toute trace de religion de l’esprit des hommes, il se présente lui-même comme un dieu (Hab. 1:11; 2 Thes. 2 : 4).

1 Cette expression montre que l’Antichrist sera un Juif; peut-être sortira-t-il de la tribu de Dan qui symbolise souvent l’apostasie (Gen. 49 : 17).

2 Cette surprenante expression s’explique par le désir profond qu’avait toute femme vierge en Israël d’être choisie par Dieu pour donner naissance au Messie promis (És. 7 : 14).

Pour maintenir le peuple juif sous sa domination, il créera un système idolâtre, d’origine satanique et glorifiant la puissance humaine («le dieu des forteresses», «un dieu étranger», v. 38, 39). À ceux qui répondront à ses séductions, il confiera des places d’honneur et de puissance pour dominer avec lui sur la nation juive infidèle dans la terre d’Israël. Mais ceux qui lui refuseront l’obéissance seront exposés à une mort certaine. De tels martyrs auront part à la première résurrection pour jouir du royaume avec Christ (Apoc. 20 : 4, 5).

La prophétie de Daniel ne mentionne pas clairement le jugement et la fin de l’Antichrist. Le N.T. parle du feu éternel dans lequel il sera jeté vivant (2 Thes. 2 : 8 ; Apoc. 19 : 20). Avec Judas (le fils de perdition) et la bête (le chef de l’empire romain), ce sont trois hommes dont la Parole nous révèle le terrible sort éternel.

4.5.5. Événements à venir. Le roi du Nord: v. 40-45

Dans la terre d’Israël, le mal prévaut sous la domination de l’Antichrist. La fin de la prophétie montre les affrontements qui attendent ce dernier (et ses alliés), avec les deux puissances qui encadrent «le pays de beauté» (v. 40), à savoir les rois du Nord (l’Assyrie) et du Midi (l’Égypte, la Libye et l’Éthiopie).

4.5.5.1. L’Égypte n’échappera pas: v. 40-43

Le roi du Midi prend l’initiative d’envahir le pays d’Israël, bien probablement pour poursuivre vers le nord contre son ennemi héréditaire.

Le roi du Nord répond en levant une immense armée terrestre et navale, (comparée à une tempête) qui déferle vers le Midi. Jérusalem est envahie, plusieurs pays sont conquis et la progression atteint l’Égypte qui n’échappe pas au désastre (v. 41).

L’arrivée de l’armée du nord à Jérusalem avait déjà été prédite par Ésaïe (És. 28 : 18): ce sera un jugement sur les Juifs apostats (les hommes moqueurs). Mais, en fait, c’est la réponse personnelle de Christ (la vraie pierre éprouvée en Sion), à l’Antichrist qui s’était installé dans la sainte ville, pour dominer sur les infidèles.

Trois pays échappent au débordement des armées du nord: Édom, Moab et les fils d’Aramon (les descendants naturels d’Isaac et de Lot). Leur jugement doit être exécuté directement par Israël (És. 11 : 14; Ézé. 25 : 7, 11,14), et non par l’Assyrien.

Tout paraît réussir au roi du Nord qui s’empare de toutes les richesses de l’Égypte, et peut-être même du continent africain.

4.5.5.2. Des nouvelles alarmantes de l’Orient et du Nord: v. 44, 45

Mais ses insolents succès sont suivis de sa ruine soudaine et certaine. Des nouvelles effrayantes lui parviennent de l’orient et du nord.

Est-ce, peut-être, le déferlement de l’armée de deux cent millions1 d’hommes des rois de l’orient (Apoc. 9 : 16) ? La montée d’ennemis intérieurs dans cet immense bloc de nations hétérogènes (l’empire du nord) est également facile à imaginer.

1 Une «myriade» contient dix mille personnes. «Deux myriades de myriades» forment donc bien deux cent millions d’hommes. On imagine sans aucune difficulté la capacité de pays d’Asie, comme l’Inde et la Chine, à lever instantanément une pareille armée.

Confiant dans ses propres forces, le roi du nord retourne donc dans son pays, pour tenter de régler dans le sang le sort de tous ses ennemis. De passage dans la terre d’Emmanuel, il dresse son camp entre la Méditerranée («la mer»), et la montagne de Sion à Jérusalem («la montagne de sainte beauté»). Peut-être sera-ce dans la même plaine de Meguiddo, où doit avoir lieu le conflit1 des puissances occidentales avec le Seigneur de gloire et ses armées, à la bataille d’Armagédon (Apoc. 16 : 16 ; 19 :11-18) ?

1 Il semble que l’Assyrien (le royaume du Nord) subsiste comme le dernier ennemi d’Israël alors que le peuple élu est déjà reconnu par son Dieu. La délivrance sera opérée par la venue en gloire de Christ sur la montagne des Oliviers (Zach. 14 : 3).

Là, sans aucun secours extérieur, «il viendra à sa fin»; il sera jugé par Christ lui-même qui délivrera ainsi le peuple élu du second siège de Jérusalem (És. 14 : 25 ; Mich. 5 : 5, 6 ; Zach. 14 : 2-4).

Non seulement, le roi du nord est anéanti, mais ses armées le sont avec lui; il faudra une longue période (sept ans) pour purifier le pays d’Israël du souvenir des carnages qui auront accompagné cette scène de jugement guerrier (Ézé. 39 : 8-16).

C’est un moment assez obscur de l’histoire prophétique des derniers jours, et beaucoup de détails ne nous sont pas révélés. En particulier, l’Esprit Saint n’a pas jugé bon de nous permettre de coordonner complètement les prophéties de l’A.T. avec celles de l’Apocalypse. Elles sont toutes relatives à Christ et à sa gloire. Mais les premières se rattachent essentiellement à Israël au milieu des nations, tandis que les dernières montrent le sort de la chrétienté professante infidèle.

 

Chapitre 12

  1. La grande tribulation et la fin des temps des nations: Daniel 12

La fin de la prophétie (ch. 12) continue le sujet déjà traité, à savoir l’histoire des empires des nations, vue du côté de l’orient. L’Esprit de Dieu présente, en conclusion, la position finale d’Israël, et laisse entrevoir sa bénédiction future.

5.1. La grande tribulation juive: v. 1-4

Trois sujets sont d’abord présentés: (1) l’activité de Michel l’archange, (2) la détresse du peuple de Dieu, (3) sa délivrance.

5.1.1. L’activité de Micaël

D’abord l’action de Micaël, le grand chef, est soulignée. L’archange agit maintenant de façon plus directe et plus énergique en faveur de la nation confiée par Dieu à ses soins. Chronologiquement, «ce temps-là» (v. 1), où agit Michel se situe au moment du combat dans le ciel entre les puissances divines et sataniques (Apoc. 12 : 7-9). La grande fureur de Satan, jeté du ciel sur la terre, se déchaîne maintenant sur les habitants de la terre, et sur le peuple de Dieu en particulier (Apoc. 12 : 13-18). Ce sera une consolation pour les fidèles de la fin de savoir que leur Dieu les entoure d’une protection angélique au milieu de leur terrible épreuve.

5.1.2. La détresse de Jacob: v. 1

Ce temps de détresse, unique dans les annales de l’humanité, n’est mentionné que trois autres fois dans l’écriture (Jér. 30 : 7 ; Mat. 24 : 21 ; Marc 13 : 19). Cette épreuve suprême commence au milieu de la derrière semaine prophétique, lorsque l’abomination de la désolation est placée dans le lieu saint, comme le précise formellement le Seigneur à ses disciples. La durée de l’épreuve est celle de la demi-semaine (d’années), soit: (1) trois ans et demi: un temps (déterminé), des temps (déterminés) et la moitié d’un temps (7 : 25; 12 : 7); (2): quarante-deux mois (Apoc. 13:5) ou (3): mille deux cent soixante jours (Apoc. 11 : 3; 12 : 6). Satan est l’instigateur de cette détresse, mais ses trois instruments sont: l’Antichrist (l’oppression religieuse), la bête romaine (l’oppression politique occidentale) et le roi du Nord (l’oppression politique orientale). Tous se liguent pour faire la guerre à Dieu et détruire ses élus.

5.1.3. La délivrance de Juda (Juda et Benjamin): v. 1

Lorsque tout espoir est perdu à Jérusalem (És. 29 : 4), Dieu délivre ses élus sur la terre (le peuple de Daniel), ceux qui sont écrits dans le livre. Ils héritent du royaume qui leur est préparé dès la fondation du monde (Matt. 25:34). En contraste, les saints célestes ont été élus en Christ avant la fondation du monde (Éph. 1 : 4). Les deux tribus de Juda et de Benjamin (appelées Jacob, Jér. 30 : 7), coupables de la mort de leur Messie, ont traversé cette détresse, et un résidu en est délivré.

5.1.4. La délivrance d’Israël: v. 2

Mais Dieu n’oublie pas pour autant les dix autres tribus d’Israël (appelées Éphraïm) dispersées depuis longtemps parmi les nations (2 Rois. 17 : 6, 23). Leur retour dans la terre promise sera l’occasion du jugement des incrédules au milieu d’elles (Ézé. 20:38), tandis que les élus seront épargnés pour la bénédiction du règne (v. 2).

Il convient d’être très attentif aux expressions de l’Écriture. Le «réveil» de ceux qui «dorment dans la poussière» n’est pas une résurrection des corps d’hommes déjà morts. C’est une image de la résurrection nationale du peuple d’Israël qui retrouvera alors son identité collective perdue, selon la prophétie d’Ézéchiel 37:1-101. Israël étant à nouveau reconnu comme un peuple, Dieu opérera alors un jugement sélectif pour séparer les méchants (objet d’opprobre et d’une horreur éternelle) et les justes (qui ont la vie de Dieu, «la vie éternelle»). C’est une scène de jugement qui concerne Israël, sur laquelle peu de détails sont donnés. Elle est comparable à la moisson des nations (Matt. 13:30), et au jugement des vivants, qui la suivra, immédiatement avant le règne de Christ (Matt. 25 : 31-46). Il ne peut pas s’agir ici d’une résurrection des corps, car les deux résurrections corporelles (de vie et de jugement) ne sont pas simultanées; elles sont séparées par la durée du règne millénaire. Les fidèles en Israël jouiront pendant la période millénaire de la «vie éternelle», non pas comme les chrétiens, mais selon la révélation que Dieu fera de lui-même à son peuple dans cette dispensation (Ps. 133 : 3).

1 Les signes avant-coureurs de cet événement sont déjà visibles dans l’histoire contemporaine (la création de l’état d’Israël en 1948).

5.1.5. Les sages: v.3

Les sages avaient enseigné la justice à la multitude1. Leur service, déjà mentionné (11 : 33), s’accomplira de la part du Messie, le vrai serviteur de l’Éternel: «Par sa connaissance2, mon serviteur juste enseignera la justice à plusieurs» (És. 53 : 10).

1 Ce service est encore futur par rapport au temps où nous vivons.

2 La connaissance de Dieu. C’est la connaissance de la gloire de Dieu dans la face de Christ, la base de l’Évangile de la gloire de Christ (2 Cor. 4 : 4, 6).

Leur récompense future sera de briller comme la splendeur de l’étendue, et comme les étoiles (symbole d’une autorité subordonnée). Ainsi, Dieu revêtira de l’éclat de sa faveur ceux qui auront été fidèles pendant ce temps de rébellion et de détresse.

Une promesse comparable est faite aux justes dans la parabole de l’ivraie et du bon grain: «Alors, les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père» (Matt. 13 : 43). Les justes participent ainsi au bonheur du royaume céleste.

5.1.6. Une vision scellée: v. 4

Daniel reçoit instruction le cacher les paroles de cette prophétie, jusqu’à son accomplissement, qui est pour le «temps de la fin». Ce temps est caractérisé par l’instabilité des hommes et leur acharnement à vouloir tout sonder. N’est-il pas clair que nous y sommes maintenant arrivés? Pour nous, «le temps est proche», comme disait l’ange à l’apôtre Jean (Apoc. 22 : 10), de sorte que les prophéties de l’Apocalypse ne sont pas scellées pour nous; et, par grâce, le Saint Esprit mous permet en même temps de comprendre quelque chose des révélations confiées à Daniel. Que, par la parole prophétique, le Seigneur réveille nos cœurs à l’imminence de son retour, le terme de notre attente !

5.2. La vision des deux anges au bord du Tigre: v. 5-7

Daniel est au bord du Tigre, comme dans la vision précédente (10 : 4, 5). L’homme vêtu de lin, figure de Christ, domine maintenant le fleuve, tandis que deux autres personnages (des anges) se tiennent de part et d’autre.

La question est posée: «Jusques à quand la fin de ces merveilles?» Quelle devait donc être la durée de l’épreuve, de ce temps de détresse (v. 1)? Abrégée par la miséricorde de Dieu (Matt. 24 : 22), elle serait contenue dans la limite assignée de trois ans et demi (v. 7). L’homme vêtu de lin s’y engage solennellement par un serment au nom de «celui qui vit éternellement». La comparaison avec le serment de l’ange au sujet de l’avenir de la terre (Apoc. 10:5-7) montre bien que celui qui jure est plus qu’un homme: c’est Dieu lui-même.

Le fleuve est aussi un symbole des épreuves des chrétiens sur la terre. Comme Israël autrefois, nous perdons trop souvent de vue la grâce de Dieu, et rejetons alors «les eaux de Siloé qui vont doucement». Aussi, Dieu doit-il envoyer des épreuves: il fait monter contre nous «les eaux du fleuve, fortes et grosses» (És. 8:5-8). Mais, quelles que soient les raisons de l’épreuve, nous sommes assurés que Christ se tient au-dessus du fleuve, et que ses instruments (figurés par les personnages de chaque côté du fleuve) en contiennent aussi les «eaux» (v. 6, 7), à la fois la durée de l’épreuve et son intensité. Ainsi, l’Éternel disait-il déjà à Job, en parlant de la mer: «Tu viendras jusqu’ici, et tu n’iras pas plus loin, et ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots» (Job 38 : 11). Et l’apôtre Paul reprend la pensée pour encourager les Corinthiens (comme nous-mêmes) à ne pas douter de la fidélité de Dieu (1 Cor. 10 : 13).

Pour Israël («le peuple saint»), les souffrances achèveront de briser sa prétention. L’intervention de Dieu en délivrance marquera le terme de ces jours de douleur («toutes ces choses seront achevées»). Par les épreuves, Dieu veut aussi briser notre propre volonté et la force de la chair en nous, pour nous amener à ne compter que sur lui seul et à jouir de sa grâce

5.3. La fin des temps des nations. Repos et bénédiction pour Daniel: v. 8-13

Daniel, malgré son intelligence en toute vision (1:17), ne reçoit pas le message, et réitère sa question (v. 8). Les prophéties qu’il avait reçues ne le concernaient pas immédiatement et directement; c’était une partie du plan général divin administré pour d’autres, en fait pour nous (1 Pi. 1 : 10,12 ; 2 Pi. 1 : 19).

La réponse de Dieu au prophète est de toute beauté; elle transcende les circonstances pour montrer que Dieu poursuit un but, celui de faire du bien à la fin (Deut. 8 : 16).

5.3.1. Purifiés, blanchis et affinés: v. 10

Voici le travail de la grâce dans les cœurs de ceux qui traversent l’épreuve:

«Purifiés»: la purification de la conscience et du cœur s’opère par la foi en l’œuvre de Christ (Act. 15 : 9).

«Blanchis»: le croyant est aussi blanchi, délivré de la culpabilité du péché, pour être «revêtu des vêtements du salut… couvert de la robe de la justice» (És. 61 : 13), à l’image de Joshua (Zach. 3 : 4).

«Affinés»: Enfin, les croyants sont affinés, comme l’argent dans le creuset (Mal. 3:3).

Alors, l’Éternel prendra plaisir en eux, comme son trésor particulier (Mal. 3:17).

5.3.2. Les méchants et les sages

L’état des uns et des autres est désormais scellé (Apoc. 22:11):

voués à faire le mal, les méchants sont sourds et aveugles;

les sages, au contraire, recevront à ce moment une intelligence spirituelle particulière pour discerner les temps, à l’image des fils d’Issacar autrefois (1 Chr. 12:32).

5.3.3. Les trois dates de la délivrance

Toutes ces choses annoncées devaient être achevées après 1 260 jours (trois ans et demi) (v. 7). Mais, deux autres durées sont mentionnées: 1 290 jours (v. 11) et 1 335 jours pour atteindre le bonheur promis (v. 12).

La dernière demi-semaine (de 1 260 jours) se terminera bien par l’apparition de Christ à Jérusalem pour détruire l’Assyrien. Toutefois, une période supplémentaire sera nécessaire pour préparer le royaume de Christ (un mois et deux mois et demi). Peut-être ces délais sont-ils ajoutés à dessein pour suggérer l’accomplissement de la fête des tabernacles, la dernière fête à l’Éternel (Lév. 23 : 33-36 ; Deut. 16 :13-16). Ce sera le moment de la joie terrestre du royaume.

5.3.4. La part de Daniel

Daniel n’entre pas dans cette scène de joie millénaire. Son long et fidèle service est achevé, et le repos lui est désormais promis comme récompense de ses travaux.

Comme tous les croyants de l’A.T., il aura part, avec nous, à la première résurrection. Il entourera le trône de l’Agneau avec tous les rachetés célestes (Apoc. 5 : 8). Mais il sera aussi associé, avec les saints des lieux très-hauts, à la gloire du royaume du Fils de l’homme, celui que la vision lui avait présenté comme venant avec les nuées des cieux pour recevoir la domination éternelle (7 : 13, 14).

  1. Résumé du livre du prophète Daniel

Le livre du Prophète Daniel décrit les temps des nations (Luc 21 : 24) et leurs caractères moraux (ch. 1-6). Il présente ensuite l’histoire prophétique des quatre empires des nations et leurs relations avec le résidu juif (ch. 7-12). Dieu révèle ses secrets à Daniel, cet «homme bien-aimé» (10:11). Sa prophétie s’arrête à l’introduction du millénium.

6.1. Un résidu fidèle à Babylone

Daniel et trois jeunes Hébreux de race royale ont été amenés à la cour du roi de Babylone à l’occasion de la déportation de Juda. Dieu les y place pour qu’ils soient des témoins pour lui au milieu de la souffrance. Leur conduite montre ce que sont dans tous les temps les qualités morales d’un résidu fidèle à Dieu:

  1. L’obéissance à la Parole.
  2. L’humilité et la douceur d’esprit.
  3. La foi en Dieu, en face de l’épreuve.
  4. La séparation pratique du monde et du mal qui y règne, c’est-à- dire la position du nazaréen.
  5. L’intelligence spirituelle donnée par Dieu dans sa communion.
  6. La position de témoin (martyr) devant le monde, et la fidélité dans la souffrance.

La suite du récit fait ressortir enfin un dernier caractère:

  1. L’esprit de prière, en intercession et en reconnaissance (2 : 17-23).

6.2. Les temps des nations et leurs caractères moraux: Ch. 2-6

6.2.1. La vision de la statue (ch. 2)

Daniel interprète de la part de Dieu un rêve prémonitoire du roi Nebucadnetsar. Extraordinaire de dimension et de splendeur, la statue qu’il avait vue révélait la succession des quatre empires durant le cours des temps des nations (Chaldée, Mèdes et Perses, Grèce et Rome) ; le royaume éternel de Christ suivra.

6.2.2. Quatre tableaux historiques (ch. 3 à 6)

Ils complètent ensuite la portée de la vision pour montrer les caractères moraux et la conduite des empires (ou de leur chef).

6.2.2.1. L’idolâtrie et la statue d’or (ch. 3)

La puissance civile se sert de l’idolâtrie (la religion de Satan) pour soumettre les peuples et sceller l’unité politique des masses. La fournaise de feu est la part des témoins fidèles à Dieu; mais le roi doit reconnaître à la fin que leur Dieu est le seul digne d’être adoré.

6.2.2.2. La perte de conscience des relations avec Dieu (ch. 4)

Le chef de l’empire devient une bête. Non seulement, le pouvoir civil utilise la force et la violence aveugles des bêtes; mais ici, l’homme devant Dieu est ramené au rang d’un animal des champs (4:16) tourné vers la terre et privé de toutes les lumières d’en haut. Daniel interprète encore la vision du roi qui annonce son jugement. À l’issue de cette période de déchéance, Nebucadnetsar exalte Dieu comme le roi des cieux.

6.2.2.3. L’impiété (ch. 5)

Le festin de Belshatsar met le comble à l’iniquité et à l’impiété des nations. La profanation des instruments sacrés et le mépris du culte divin attirent le jugement, annoncé par une écriture d’origine divine tracée sur le mur de la salle du festin. Il est exécuté cette nuit même: Belshatsar meurt et le pouvoir sur les nations change de mains.

6.2.2.4. L’exaltation de l’homme (ch. 6)

Anticipant les prétentions de l’Antichrist, le chef de l’empire se fait Dieu, et se déclare seul qualifié pour recevoir des prières. La fidélité de Daniel le conduit dans la fosse aux lions, d’où Dieu le délivre. Et à la fin, Darius, comme ses prédécesseurs, doit reconnaître le Dieu de Daniel comme le seul Dieu, qui possède l’autorité suprême dans un royaume qui ne sera pas détruit.

6.3. L’histoire prophétique des quatre monarchies: Ch. 7-11

Cette troisième partie du livre contient les révélations prophétiques les plus importantes. Ce ne sont plus des scènes relatives aux chefs des empires, qui donnent l’occasion de messages divins interprétés par Daniel. Au contraire, Daniel reçoit maintenant directement de Dieu des révélations au sujet des nations; leur histoire est toujours présentée en rapport avec le peuple élu.

Le centre de la carte prophétique est Jérusalem et la terre d’Israël, autour desquelles Dieu avait disposé toutes les autres nations (Deut. 32 : 8). Les visions prophétiques des chapitres 7 à 11 couvrent toute la durée des temps des nations, jusqu’à l’introduction de la période millénaire.

La succession des quatre nations en occident : ch. 7

Les quatre nations sont maintenant symbolisées par des bêtes (violentes et méchantes). La plus effrayante est la quatrième (Rome); disparue après la venue et la mort de Christ, elle doit renaître pour faire la guerre au peuple de Dieu et à son Oint. Le jugement de son chef (la corne occidentale) précédera l’introduction du royaume de Christ sur la terre.

Les deuxième et troisième empires en rapport avec Israël en orient: ch. 8

Le royaume grec d’Alexandre a été déchiré en quatre parties après sa mort. Parmi ses quatre successeurs, deux dynasties (les Séleucides au nord et les Ptolémées au midi) jouent un rôle majeur dans l’histoire d’Israël. Un chef apparaît, Antiochus, sous le symbole d’une autre petite corne (surgie de l’orient). Il préfigure le chef futur de l’Assyrie, le roi du nord, le dernier ennemi d’Israël et de Christ.

La confession de Daniel et les révélerions divines sur Rome (ch. 9):

Daniel comprend par les Écritures (les prophéties de Jérémie) que l’exil du peuple de Dieu à Babylone touche à son terme. C’est l’occasion de sa touchante prière d’humiliation et de supplications (9:4-19); elle est un modèle de l’attitude de la foi au milieu de la ruine. Dieu lui répond par l’ange Gabriel. Daniel est un homme «bien-aimé» (9 : 24 ; 10 : 11, 19). À lui seul, Dieu révèle l’avenir des puissances occidentales (Rome en particulier), en rapport avec Israël et son Messie. La mort de Christ et la destruction de Jérusalem par les armées de Titus seront suivies d’une longue période de silence dans les voies de Dieu (la parenthèse de l’Église). La crise finale, d’une durée de sept ans (la dernière des soixante-dix semaines prophétiques), sera dénouée par la venue glorieuse de Christ: ce sera la fin des épreuves pour les élus et l’installation du royaume de justice et de paix.

Les rois du Nord et du Midi en orient (ch. 10, 11):

La prophétie revient en arrière pour annoncer l’histoire des nations en Orient, depuis le royaume grec d’Alexandre jusqu’à la fin. Auparavant, Daniel est préparé moralement à recevoir de telles révélations. À cette occasion, Dieu lève pour nous le voile qui cache le monde invisible, et le conflit qui s’y déroule entre les puissances du bien et du mal. Christ, dans ses attributs de jugement veille au bien des siens (de Daniel notamment), à travers la succession de tous les événements qui s’y déroulent (ch. 10).

La lutte est constante entre les rois du Nord et du Midi, et leur affrontement a pour enjeu «le pays de beauté» et Jérusalem. Antiochus Épiphane apparaît à nouveau (11 : 21 à 35), pour s’acharner contre le peuple de Dieu. Sa profanation du sanctuaire au temps des Macchabées (11 : 31), est l’image anticipée de «l’abomination de la désolation» que l’Antichrist (appelé ici le roi) placera dans le temple, comme le Seigneur l’avait annoncé à ses disciples (9 : 27 ; 12 : 11) (Matt. 24 : 15).

Le dernier tableau montre la conduite du roi du Nord (11:40-45), l’Assyrien de la fin, et son jugement par Christ.

6.4. La grande tribulation et la fin des temps des nations: Ch 12

Le temps de détresse extrême que doit connaître Juda avant sa délivrance sera limité en durée par les compassions de Dieu (v. 1) (Jér. 30:7; Matt. 24:21; Marc 13:19).

Mais Dieu ramènera aussi ses élus parmi les dix tribus d’Israël (encore dispersées parmi les nations) pour jouir du royaume (v. 2-4), tandis que les incrédules seront jugés.

Christ se tient au-dessus du fleuve de l’épreuve pour en contenir les flots par la puissance angélique. Les saints qui le traversent seront purifiés, blanchis et affinés.

La délivrance finale sera complète, et le bonheur est promis aux vainqueurs qui tiendront ferme jusqu’à la fin (v. 12, 13). Daniel, déjà compté parmi eux, pour avoir été fidèle à la cour de Babylone, goûtera le repos et la bénédiction du royaume céleste.

 

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 137

Dimanche 23 août 2020 : 21è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

 

Psaume 

 

2ème lecture

 


LECTURE DU PROPHETE ISAÏE 22, 19-23

Parole du SEIGNEUR adressée à Shebna le gouverneur.
Je vais te chasser de ton poste,
t’expulser de ta place.
Et, ce jour-là, j’appellerai mon serviteur,
Eliakim, fils de Helcias.
Je le revêtirai de ta tunique,
je le ceindrai de ton écharpe,
je lui remettrai tes pouvoirs :
il sera un père pour les habitants de Jérusalem
et pour la maison de Juda.
Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David :
s’il ouvre, personne ne fermera,
s’il ferme, personne n’ouvrira.
Je le planterai comme une cheville dans un endroit solide ;
il sera un trône de gloire pour la maison de son père.


Aujourd’hui, on parlerait de remaniement ministériel. Nous sommes à la cour de Jérusalem sous le règne d’Ezéchias, c’est-à-dire vers 700 av.J.C. Ezéchias est le fils d’Achaz, c’est de lui que le prophète Isaïe avait annoncé la naissance en disant : « Voici que la jeune femme est enceinte et va enfanter un fils, elle lui donnera le nom d’Emmanuel » (Is 7, 14).
Shebna (dont il est question aujourd’hui) fut donc gouverneur du palais de Jérusalem au cours du règne d’Ezéchias (716 – 687). Le poste de gouverneur du palais était certainement important puisqu’il y avait un véritable rituel d’intronisation au moment de la nomination : on en devine des bribes à travers le texte d’aujourd’hui. En particulier, le gouverneur recevait une tunique et une écharpe qui étaient les insignes de sa fonction. Concrètement, parmi les attributions du gouverneur de Jérusalem, figurait le « pouvoir des clés ». Au moment de la remise solennelle des clés du palais royal, il recevait pleins pouvoirs sur les entrées au palais (et donc sur la possibilité d’être mis en présence du roi) et l’on disait sur lui la formule rituelle : « Je mets sur son épaule la clef de la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera, s’il ferme, personne n’ouvrira. » (Is 22, 22). C’était donc un symbole d’autorité sur le royaume et la marque d’une très grande confiance de la part du roi.
Mais Shebna s’est mal comporté : en relisant un peu plus largement le contexte qui entoure le passage retenu pour aujourd’hui, on s’aperçoit que le prophète Isaïe (de la part de Dieu, bien sûr), lui fait deux reproches. D’une part, il est de très mauvais conseil pour le roi : la confiance marquée par celui-ci l’autorisait très certainement à prendre position sur les affaires politiques ; et on devine que Shebna faisait partie du clan pro-égyptien.
Je m’explique : le père d’Ezéchias, le roi Achaz, avait dû accepter la tutelle de l’empire assyrien ; le prophète ne l’avait pas souhaitée mais il estimait que la faiblesse du royaume de Jérusalem interdisait toute révolte. Ezéchias, au contraire, tout au long de son règne, cherchera à recouvrer son indépendance, quitte à s’allier avec l’Egypte. Mais cela lui coûtera très cher, à lui et à son peuple ; car chaque tentative de révolte contre le suzerain assyrien, chaque marque d’insoumission est durement réprimée. En 701, effectivement, l’empereur assyrien Sennachérib envahit toute la région, mata très durement les insoumis, annexa purement et simplement la plupart des villes qui composaient le royaume de Jérusalem, aggrava considérablement les conditions financières de sa tutelle et Ezéchias fut bien obligé de se soumettre définitivement.
Les conseils d’alliance avec l’Egypte prodigués par Shebna à Ezéchias étaient donc fort mal inspirés. C’est le premier reproche que lui faisait Isaïe. Il y en avait visiblement un second ; toujours entre les lignes, on devine que Shebna se préoccupait de ses propres intérêts et non de ceux du peuple de Dieu. Or, il lui avait été clairement précisé le jour de sa prise de fonction qu’il devait être « un père pour les habitants de Jérusalem et pour la maison de Juda ».
La décision du prophète Isaïe est donc prise : il annonce à Shebna sa destitution et son remplacement par un nouveau gouverneur du palais, Elyakim, un véritable serviteur du peuple. Dans les versets qui précèdent notre texte d’aujourd’hui, Isaïe n’y va pas par quatre chemins : « Le SEIGNEUR va te secouer, beau sire, il va t’empaqueter, t’envoyer rouler comme une boule vers un pays aux vastes étendues (l’Egypte). C’est là-bas que tu mourras, là-bas avec les chars qui font ta gloire et le déshonneur de la maison de ton maître. » (Is 22, 17-18). (Les chars, « déshonneur d’Ezéchias », sont une allusion à la politique pro-égyptienne prônée par Shebna, à la fureur d’Isaïe). En réalité, il semble que Shebna ait échappé à de trop rudes sanctions puisqu’on le retrouvera quelque temps plus tard comme secrétaire du roi aux côtés du nouveau gouverneur, Elyakim.
Ce texte a probablement été composé pour nous délivrer plusieurs messages :
Premièrement, on peut s’étonner que la Bible, livre dans lequel nous cherchons fondamentalement un langage théologique, une révélation sur Dieu, se complaise à tant de récits historiques, plus ou moins touffus d’ailleurs et aux intrigues de palais, dont celle de Shevna et Eliakim par exemple. Première leçon, Dieu n’est pas à chercher ailleurs que dans le creux même de notre vie ; et rien dans nos vies n’est trop insignifiant à ses yeux ; il se révèle au jour le jour dans notre histoire. C’est là qu’il nous faut apprendre à lire sa présence et son action.
Deuxièmement, nous découvrons le rôle des prophètes : tout d’abord, on devine que le roi était assez docile à ses conseils pour qu’Isaïe puisse se permettre d’intervenir dans les histoires du palais. Et on ne peut qu’admirer la véhémence du prophète, tout occupé, lui, des véritables intérêts du peuple de Dieu. C’est peut-être l’une des caractéristiques d’un véritable prophète.
Troisièmement, la grande, l’unique préoccupation de Dieu et qui doit être celle de ses serviteurs est le service du peuple : dans la Bible, on ne manque jamais une occasion de rappeler aux responsables que la seule raison d’être de tout pouvoir (celui du roi ou du gouverneur) est l’intérêt du peuple. A tel point que, dès que l’avenir de son peuple est gravement en jeu, Dieu intervient ! Ici, par exemple, Dieu ne laissera pas son roi privé trop longtemps des collaborations indispensables. Et Dieu s’engage à ses côtés pour cette mission : « Je le rendrai stable comme un piquet qu’on enfonce dans un sol ferme ; il sera comme un trône de gloire pour la maison de son père. »
Dernière remarque : pour les auteurs du Nouveau Testament, il ne fait pas de doute que Jésus-Christ est le vrai maître des clés ; (c’est lui qui, réellement, nous « met en présence du Roi » !) L’Apocalypse, en particulier, en parle à plusieurs reprises ; dans la lettre à Philadelphie, par exemple : « Ainsi parle le Saint, le Véritable, qui tient la clé de David, qui ouvre et nul ne fermera, qui ferme et nul ne peut ouvrir. » (Ap 3, 7). L’auteur de l’Apocalypse, ici, a littéralement décalqué la phrase rituelle de l’Ancien Testament.
—————————–
Complément
Sur le pouvoir des clés : on lit une autre allusion au pouvoir des clés détenu par le Ressuscité dans la grande vision du premier chapitre de l’Apocalypse : « Je suis le Premier et le Dernier, et le Vivant ; je suis mort, et voici, je suis vivant pour les siècles des siècles, et je tiens les clés de la mort et de l’Hadès » (Ap 1, 18). C’est bien Jésus, triomphant de la mort, qui est annoncé là : l’image des clés ici nous suggère qu’il a pouvoir d’enfermer les puissances de mort. Ce pouvoir d’ouvrir et de fermer n’a donc rien d’inquiétant : de toute évidence, après tous les siècles de découverte du Dieu d’amour et de pardon, nous savons bien que Jésus ne fermera jamais la porte à l’un de ses frères ; sa phrase « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » est là pour en témoigner. En revanche, c’est au mal qu’il ferme la porte. (cf également Mt 16, 19 ; l’évangile de ce jour).


  PSAUME 137-138

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble.
de loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

 

 

Ce psaume est très court, puisque nous venons de l’entendre presque en entier, mais chacun de ses vers, chacun de ses mots est chargé de toute une histoire ; cette histoire, toujours la même, bien sûr, que nous retrouvons dans tous les psaumes, celle de l’Alliance entre Dieu et Israël. C’est Israël qui a été le peuple choisi par Dieu pour être son confident, son prophète.
Confident de Dieu il a eu cette révélation que Dieu est Amour ; prophète de Dieu, il est chargé de le dire au monde entier. C’est, je crois, exactement le sens de ce psaume 137. Encore une fois c’est Israël tout entier qui parle : le « je » est un sujet collectif comme dans tous les psaumes.
Je le reprends tout simplement dans l’ordre : et vous verrez qu’il est moins limpide qu’il ne paraît ; d’autant plus que la traduction ne simplifie pas toujours les choses. Notre liturgie a choisi le texte grec, mais le psaume a été originellement écrit en hébreu, il ne faut pas l’oublier. Or le texte primitif hébreu et sa traduction en grec sont par moments assez différents.
Comme un certain nombre de psaumes, celui-ci commence par les deux mots « de David » qui ne nous ont pas été répétés et pour cause parce que personne ne sait très bien ce qu’ils veulent dire au juste ; je crois qu’on pourrait traduire « à la manière de David ». En tout cas, il y a fort peu de chances que ce psaume ait été composé par David, mais que David ait eu le coeur plein d’action de grâce, c’est certain.
Je reprends le premier verset : « De tout mon coeur, Seigneur, je te rends grâce » : le texte hébreu ne dit pas la raison de cette action de grâce, sans doute est-elle évidente ; mais le texte grec explicite : « Je te rends grâce car tu as entendu les paroles de ma bouche ». N’est-ce pas justement la caractéristique du croyant que d’être assuré en toutes circonstances que Dieu entend ses cris ? Pour le peuple d’Israël, c’est une conviction bien ancrée depuis l’épisode du buisson ardent. Ce jour-là, Dieu avait dit à Moïse : « Oui, vraiment, j’ai vu la souffrance de mon peuple en Egypte, je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. » (Ex 3, 7). Dieu sait, Dieu entend, Dieu connaît nos difficultés, nos souffrances et il nous donne la force de tenir debout, de ne pas nous laisser submerger par le mal. « Si haut que soit le SEIGNEUR, il voit le plus humble » avons-nous entendu dans ce psaume. Beaucoup plus tard, Ben Sirac le Sage écrira : « La prière du pauvre traverse les nuées » (35, 21). Sous-entendu, elle atteint Dieu. Et, plus tard encore, un autre fils d’Israël dira : « Je sais, Père, que tu m’exauces toujours » ; vous avez reconnu la prière de Jésus lorsqu’il se rendit devant le tombeau de Lazare (Jn 11).
Je continue le psaume : « Je te chante en présence des anges » : là encore une difficulté, ou au moins une différence entre les deux textes hébreu et grec : le mot traduit ici par « anges » était en hébreu « Elohim » qui veut dire « les dieux » ; voilà donc deux formulations franchement différentes ! Dans ces cas-là, il ne faut pas jouer une traduction contre l’autre : les deux sont inspirées, les deux doivent nous inspirer ; « Je te chante en présence des anges », c’est la phrase du croyant déjà transporté dans la liturgie céleste où les serviteurs de Dieu chantent sans fin « Saint, Saint, Saint le SEIGNEUR Dieu de l’univers ». (Vous avez reconnu là le chant des séraphins au cours de la grande vision d’Isaïe qui détermina sa vocation ; Is 6, 3). L’autre traduction possible, « Je te chante devant les Elohîm », est la profession de foi d’Israël : Dieu seul est Dieu, les Elohîm, c’est-à-dire les idoles, les dieux des autres peuples ne sont que néant.
Et si vous avez la curiosité de poursuivre la recherche, vous verrez que le texte syriaque (araméen), lui, a traduit « rois », ce qui veut dire encore autre chose : « je te chante en présence des rois », cette fois c’est l’engagement missionnaire qui est dit : Israël n’oublie pas sa vocation de témoin au milieu des nations. Tous ces sens s’ajoutent les uns aux autres car cette parole de Dieu est vivante dans le coeur de ceux qui la scrutent de génération en génération.
« Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité » : l’expression « ton amour et ta vérité » est l’une des formules préférées pour rappeler l’Alliance de Dieu et son oeuvre en faveur de son peuple ; voilà encore un écho de l’événement de l’Exode, car c’est la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse au Sinaï : « (Je suis) le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ». (Ex 34, 6). Cette expression « amour et vérité » est devenue très habituelle dans la religion juive. Elle rappelle à tous la fidélité absolue de Dieu à l’Alliance qu’il a lui-même proposée à son peuple au Sinaï.
A la fin du psaume, nous retrouverons ce thème de l’amour de Dieu : « éternel est ton amour » ; c’est encore une autre manière de dire la fidélité de Dieu. On retrouve cette formule dans plusieurs psaumes, en particulier, c’est le refrain du psaume 135 (136).
Et le psaume se termine par une demande : « n’arrête pas l’oeuvre de tes mains », ce qui veut dire « continue malgré nos infidélités répétées » ; il faut lire ensemble les deux phrases « SEIGNEUR, éternel est ton amour : n’arrête pas l’oeuvre de tes mains. » C’est parce que l’amour de Dieu est éternel que nous savons qu’il n’arrêtera pas « l’oeuvre de ses mains ».


 DEUXIEME LECTURE : LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS 11, 33-36

33 Quelle profondeur dans la richesse,
la sagesse et la connaissance de Dieu !
Ses décisions sont insondables,
ses chemins sont impénétrables !
34 Qui a connu la pensée du Seigneur ?
Qui a été son conseiller ?
35 Qui lui a donné en premier
et mériterait de recevoir en retour ?
36 Car tout est de lui, et par lui, et pour lui.
A lui la gloire pour l’éternité ! Amen.


Ces lignes clôturent une méditation de Paul sur une situation historique et religieuse à proprement parler bouleversante : depuis plusieurs siècles, le peuple d’Israël se savait et se sentait messager du seul et unique vrai Dieu dans un monde où l’idolâtrie apparaissait comme la relation normale entre l’homme et le divin. Toute l’histoire de ce peuple était celle de l’Alliance que Dieu avait scellée avec lui au cours des événements de l’Exode : d’une troupe de fuyards évadés de l’Egypte, pays de leur servitude, Dieu avait fait un peuple libre ; il lui avait donné des règles de vie, et lui avait promis une fidélité sans faille et un avenir resplendissant : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre… Est-il rien arrivé d’aussi grand ?… Est-il arrivé à un peuple d’entendre comme toi la voix d’un dieu parlant du milieu du feu et de rester en vie ?… A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le Seigneur qui est Dieu ; il n’y en a pas d’autre que lui. » (Dt 4, 32… 35).
Les prophètes avaient de siècle en siècle, et surtout aux pires moments, rappelé à Israël qu’il était le peuple élu et qu’il pouvait compter sur la solidité du pacte que Dieu avait fait avec lui et sur le lumineux avenir qu’il lui avait promis : « Je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’aux extrémités de la terre. » (Is 49, 6).
Et voilà que tout avait basculé : la naissance de la communauté chrétienne a représenté pour Israël un déchirement de toutes les certitudes : au sein même du peuple juif et émanant de lui est né un nouveau groupe de croyants, les fidèles de Jésus ; Paul est l’un d’eux : il est à la charnière de ces deux communautés, la juive et la chrétienne ; lui-même au début a ressenti comme une trahison de la cause juive la fidélité des disciples de Jésus à leur maître ; devenu Chrétien à son tour, il éprouve au plus profond de son coeur un nouveau déchirement. Nous avons lu depuis deux dimanches la souffrance qu’il éprouve et les questions qu’il se pose : le peuple élu va-t-il être écarté ? L’Alliance entre Dieu et Israël peut-elle être rompue au bénéfice d’un autre peuple ?
Pour méditer sur ce problème, Paul, en bon Juif qu’il est toujours, fait appel à toutes les ressources de l’Ecriture, ce que nous appelons aujourd’hui l’Ancien Testament. Il y trouve plusieurs motifs d’espérance.
Tout d’abord, Dieu est fidèle à son Alliance, aucun Juif ne saurait en douter. Comme dit le livre du Deutéronome, « Si le SEIGNEUR vous a libérés, c’est que le SEIGNEUR vous aime et tient le serment fait à vos pères. » (Dt 7, 8). Le « Dieu d’amour et de vérité » (au sens de fidélité) tel qu’il s’est révélé lui-même ne saurait se renier. Les prophètes avaient été jusqu’à comparer cette alliance entre Dieu et son peuple à un lien d’amour tel que celui des fiançailles ou du mariage. Dans un moment de grande infidélité du peuple, Osée affirmait que Dieu déployait toutes les ressources de son amour pour ramener la fiancée infidèle : « C’est moi qui vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son coeur… Là elle répondra comme au temps de sa jeunesse. » (Osée 2, 16-7). Et vous vous souvenez des promesses du prophète Isaïe qui comparait l’amour de Dieu pour Israël à celui d’un époux qu’aucune infidélité ne peut lasser : nous les avions lues à propos de cette même lettre aux Romains, pour le dix-neuvième dimanche (Is 54, 6-7. 10). Par exemple : « Mon Alliance de paix jamais ne sera branlante, dit celui qui te manifeste sa tendresse, le SEIGNEUR. » (Is 54, 10). C’est pour cela que Paul a pu affirmer un peu plus tôt : « Les dons de Dieu et son appel sont sans repentance » (Rm 11, 29). C’était notre lecture de dimanche dernier.
Deuxième motif d’espérance, Dieu sait tirer le bien de tous les événements, même du mal. Paul l’a affirmé un peu plus haut, dans cette même lettre aux Romains (Rm 8, 28) : « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment » (c’est-à-dire de ceux qui lui font confiance) ; et ce peuple continue à croire en Dieu, Paul en est sûr. Dans un premier temps, c’est le refus des Juifs devant l’évangile qui est devenu, grâce à Dieu, la chance des païens qui ont été accueillis dans l’Eglise du Christ. Seul un petit nombre de Juifs, un Reste d’Israël, pour parler comme l’Ancien Testament, y est entré aussi. Dans un deuxième temps, c’est ce Reste d’Israël qui sauvera l’ensemble du peuple qui n’a jamais cessé d’être le peuple de l’Alliance.
Comment cela se fera-t-il ? Paul n’en sait rien, mais cet avenir lui apparaît absolument certain. Devant cette certitude, il tombe en admiration : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! » Humblement, il retrouve les versets des contemplatifs de l’Ancien Testament : l’auteur du psaume 138/139, par exemple, qui chantait : « Mystérieuse connaissance qui me dépasse, si haute que je ne puis l’atteindre… Dieu, que tes projets sont difficiles pour moi ! » (Ps 138/139, 6. 17). Ou le livre de la Sagesse : « Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! » (Sg 17, 1).
Quand il s’exclame : « Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son conseiller ? », il cite en fait les propos du prophète Isaïe : « Qui a mesuré l’Esprit du SEIGNEUR ?… De qui donc a-t-il pris conseil qui puisse l’éclairer, lui enseigner la voie du jugement, lui enseigner la science et lui indiquer le chemin de l’intelligence ? » (Is 40, 13-14 1). Et c’est au livre de Job encore qu’il emprunte un autre verset : « Qui lui a donné en premier et mériterait de recevoir en retour ? » (Jb 41, 3).
Rappel salutaire pour les Chrétiens auxquels il s’adresse, qui sont majoritairement de culture grecque et donc amoureux de la philosophie : elle était à leurs yeux la plus haute vertu. Manière aussi de ramener ses lecteurs à une saine humilité : les Juifs les précèdent sur le chemin de la Sagesse. La découverte de la Sagesse de Dieu, c’est à Israël que les Chrétiens la doivent. Et dans cette foi même qu’il a héritée du Judaïsme, Paul ne perd pas espoir : les desseins de Dieu sont impénétrables : il saura sauver son Alliance.
—————————–
Note
1 – Paul cite les paroles d’Isaïe non pas d’après l’original hébreu (d’où la différence avec nos traductions d’Isaïe) mais d’après la traduction grecque, la Septante.
Complément
La doxologie qui termine chacune de nos prières eucharistiques « Par lui, avec lui et en lui tout honneur et toute gloire » ressemble à la finale du texte de Paul (verset 36).


 

EVANGILE – SELON MATTHIEU 16, 13-20

 En ce temps-là,
13 Jésus, arrivé dans la région de Césarée de Philippe,
demandait à ses disciples :
« Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? »
14 Ils répondirent :
« Pour les uns, Jean le Baptiste ;
pour d’autres, Elie ;
pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. »
15 Jésus leur demanda :
« Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
16 Alors Simon-Pierre prit la parole et dit :
« Tu es le Christ,
le Fils du Dieu vivant ! »
17 Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit :
« Heureux es-tu, Simon fils de Yonas :
ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela,
mais mon Père qui est aux cieux.
18 Et moi, je te le déclare :
Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ;
et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
19 Je te donnerai les clés du Royaume des cieux :
tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux,
et tout ce que tu auras délié sur la terre
sera délié dans les cieux. »
20 Alors, il ordonna aux disciples
de ne dire à personne que c’était lui le Christ.

Très certainement, aux yeux de Matthieu, cet épisode de Césarée constitue un tournant dans la vie de Jésus ; car c’est juste après ce récit qu’il ajoute « A partir de ce moment, Jésus Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des Anciens, des Grands Prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter. » L’expression « A partir de ce moment » veut bien dire qu’une étape est franchie.
Une étape est franchie, certainement, mais en même temps, et c’est ce qui est le plus surprenant dans ce passage, rien n’est dit de neuf ! Jésus s’attribue le titre de Fils de l’homme, ce qu’il a déjà fait neuf fois dans l’évangile de Matthieu ; et Pierre lui attribue celui de Fils de Dieu, et il n’est pas non plus le premier à le faire !
Premier titre, le « Fils de l’homme » : une expression sortie tout droit du livre de Daniel, au chapitre 7 : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées du ciel venait comme un Fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite. » (Dn 7, 13-14). Quelques versets plus loin, Daniel précise que ce Fils d’homme n’est pas un individu solitaire, mais un peuple : « Les Saints du Très-Haut recevront la royauté, et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais… La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux, elles ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » (Dn 7, 18. 27). Quand Jésus s’applique à lui-même ce titre de Fils de l’homme, il se présente donc comme celui qui prend la tête du peuple de Dieu.
Le deuxième titre qui lui est donné ici, c’est celui de « Fils de Dieu ». En langage du temps, c’était exactement synonyme de « Messie-Roi ». Vous vous rappelez qu’à la fin de l’épisode de la marche sur les eaux, ceux qui étaient dans la barque s’étaient prosternés devant Jésus et lui avaient dit : « Vraiment, tu es Fils de Dieu. » Ce jour-là, les disciples ne se sont pas trompés sur le titre ; ils ont bien deviné la véritable identité de Jésus, mais cela ne veut pas dire qu’ils ont parfaitement compris la mission de ce Messie : c’est la puissance de Jésus sur la mer qui les a impressionnés. Il leur reste toute une étape à franchir pour découvrir qui est réellement Jésus.
A Césarée, ce qui est nouveau, c’est que Pierre ne dit pas cela devant une manifestation de puissance de Jésus : au contraire, dans les versets qui précèdent la profession de foi de Pierre, Jésus vient de refuser de donner un signe convaincant aux Pharisiens et aux Sadducéens qui le lui demandaient. Maintenant, une étape est franchie, Pierre est en marche vers la foi. « Heureux es-tu, Simon, fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela (c’est-à-dire tu ne l’as pas trouvé tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. »
Ce qui est nouveau aussi, à Césarée, ce n’est pas l’usage de l’un ou l’autre des deux titres de Jésus, c’est leur jonction. « Qui est le fils de l’homme ? » demande Jésus et Pierre répond « Il est le Fils de Dieu ». Jésus fera le même rapprochement au moment de son interrogatoire par le Grand Prêtre : celui-ci lui demande « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es toi, le Messie, le Fils de Dieu. » Et Jésus répond : « Tu le dis. Seulement, je vous le déclare, désormais vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant sur les nuées du ciel. » (Mt 26, 63). Jésus parle bien de puissance, mais à ce moment précis, bien sûr, on ne peut plus se tromper : Dieu se révèle non comme un Dieu de puissance et de majesté, mais comme l’amour livré aux mains des hommes.
Dès que Pierre a découvert qui est Jésus, celui-ci aussitôt l’envoie en mission pour l’Eglise : « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise » ; cette Eglise qui sera son corps et constituera avec lui le Christ total, le peuple des saints du Très-Haut dont parlait le prophète Daniel. Et sur quoi le Christ construit-il son Eglise ? Sur la personne d’un homme dont la seule vertu est d’avoir écouté ce que le Père lui a révélé. Cela veut bien dire que le seul pilier de l’Eglise, c’est la foi en Jésus-Christ.
Et Jésus ajoute : « Ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux » : c’est ce que l’on appelle « le pouvoir des clés ». Cela ne veut pas dire que Pierre et ses successeurs sont désormais tout-puissants ! Cela veut dire que Dieu promet de s’engager auprès d’eux. Pour nous, il nous faut et il nous suffit d’être en communion avec notre Eglise pour être en communion avec Dieu. Si l’on se souvient de la première lecture, cela veut dire aussi que la mission de l’Eglise est d’introduire les hommes auprès du Père.
Dernier motif pour nous rassurer : Jésus dit « JE bâtirai mon Eglise » : c’est lui, Jésus, qui bâtit son Eglise. Nous ne sommes pas chargés de bâtir son Eglise, mais simplement, d’écouter ce que le Dieu vivant veut bien nous révéler. Et, parce que c’est le Christ ressuscité, Fils du Dieu vivant, qui bâtit, nous pouvons en être certains, « La puissance de la mort ne l’emportera pas ».

ANCIEN TESTAMENT, CREATION, CRETATION, GENESE, LIVRE DE LA GENESE, PREMIERS RECITS DE LA CREATION, STEPHANIE ANTHONIOZ

Premiers récits de la création par Stéphanie Anthonioz

Premiers récits de la création 

Stéphanie Anthonioz

Paris, Le Cerf, 2020. 469 pages.

2020-02-anthonioz-la-creation-en-ses-traditions-4-5e287a3ac66da

Présentation de l’éditeur

Sumer, Babylone, l’Égypte, la Perse, la Bible : voici, examinés l’un après l’autre, les grands récits de la création du monde qu’ont engendrés les premières civilisations de l’écriture. Un voyage fascinant aux sources de nos représentations du monde.

 

Chaque civilisation possède son grand récit de la Création. Égyptiens, Babyloniens, Sumériens, Hébreux, chrétiens même : depuis des millénaires, chaque époque réécrit l’histoire de sa naissance. Jamais pourtant on avait réussi à réunir en un volume ces incroyables cosmogonies, à les commenter toutes, à les comparer : c’est le tour de force de Stéphanie Anthonioz, qui offre de surcroît une traduction moderne à ces textes fondateurs.
Plongeant dans les différentes traditions de l’Orient ancien et du bassin méditerranéen, Stéphanie Anthonioz révèle avec clarté et vigueur la grande diversité des mythes originaux, dévoile les influences entre cultures voisines, explicite les passages qui peuvent sembler obscurs, pour le plus grand bonheur du lecteur. À une époque où les collapsologues parient sur la prochaine fin du monde, son enquête sur les débuts de l’humanité, savoureuse et pleine d’érudition, donne à penser et à rêver.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

BIBLE : Des cosmogonies au récit biblique de la Création

Recension par le Journal LA CROIX

La Création du monde est une des grandes énigmes de l’humanité. Une énigme qu’il faut bien admettre inextricable, tant l’instant initial échappe au témoignage direct. Cela n’a pas empêché les grandes civilisations d’imaginer, pour lui donner corps et sens, le scénario de leurs origines, véritable miroir de leur rapport au monde. Autant dire que la diversité des récits éclaire la richesse des expériences.

Diversité narrative

Dans cet essai, la bibliste Stéphanie Anthonioz s’appuie sur cette diversité narrative, qu’elle met en parallèle et en contexte, afin de saisir les évolutions dans l’histoire de ce questionnement inlassable. Cosmogonies égyptiennes, mésopotamiennes, anatoliennes, ougaritiques, grecques et perses offrent différents modèles qui lui permettent d’appréhender les récits bibliques pour eux-mêmes et dans le concert des créations. Rédigés sur une longue période, ces récits ne se réduisent pas, bien au contraire, au premier chapitre de la Genèse, et son récit d’une création en 7 jours. Cette somme théologique, élaborée par le Temple de Jérusalem au retour de l’Exil et marquée par la cosmogonie babylonienne, est d’ailleurs aussitôt complétée par une conception yahviste parallèle. En réalité, à l’époque monarchique, le Dieu biblique n’était pas encore défini comme un Dieu créateur du ciel et de la terre, mais seulement une divinité associée au monde terrestre et à l’humanité. C’est à la période perse, ainsi qu’en témoigne en particulier le Deutéro-Isaïe, que Yhwh, au contact du mazdéisme, deviendra le Créateur universel.

https://livre-religion.blogs.la-croix.com/bible-des-cosmogonies-au-recit-biblique-de-la-creation/2020/08/10/

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 66

Dimanche 16 août 2020 : 20è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 16 août 2020 :

20ème dimanche du Temps Ordinaire

Cananeenne

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Isaïe 56, 1. 6 – 7

1 Ainsi parle le SEIGNEUR.
Observez le droit,
pratiquez la justice.
Car mon salut approche, il vient,
et ma justice va se révéler.
6 Les étrangers qui se sont attachés au SEIGNEUR
pour l’honorer, pour aimer son nom
pour devenir ses serviteurs,
tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner
et tiennent fermement à mon alliance,
7 je les conduirai à ma montagne sainte.
Je les comblerai de joie dans ma maison de prière,
leurs holocaustes et leurs sacrifices
seront agréés sur mon autel,
car ma maison s’appellera
« Maison de prière pour tous les peuples. »

Il est intéressant de voir à quel point les lectures de ce dimanche se rejoignent : la question, au fond, est toujours la même : jusqu’où nos communautés doivent-elles accepter de s’ouvrir aux étrangers ? Ce qui revient à nous demander si Dieu a des préférences ou s’il aime tous les hommes ?
Evidemment, entre la prédication d’Isaïe (notre première lecture), la lettre de Paul aux chrétiens de Rome et l’évangile de Matthieu, le contexte historique et les circonstances concrètes sont bien différents, mais l’annonce de la miséricorde de Dieu résonne avec la même intensité.
Commençons par Isaïe : il s’agit ici de celui que l’on appelle habituellement le « Troisième Isaïe » ; l’auteur écrit dans les premières décennies qui ont suivi l’Exil, donc à la fin du sixième siècle, vraisemblablement, ou au début du cinquième. Nous avons eu souvent l’occasion de voir que la réadaptation n’a pas été simple ; au bout de cinquante ans d’absence, on ne retrouve pas tout comme on l’a laissé ; et comment faire pour cohabiter avec les étrangers qui ont occupé la place entre temps ? Problème plus épineux encore : parmi ces étrangers qui s’étaient installés à Jérusalem à la faveur de l’Exil, il y avait des nouveaux pratiquants, si l’on peut dire ; pendant l’Exil, ils étaient venus dans les synagogues : fallait-il continuer à les accueillir ? La question était justifiée car, jusqu’ici, la doctrine de l’élection marquait une nette séparation entre le peuple élu et les autres. Or, par leur naissance, les étrangers ne font pas partie du peuple élu et donc de la religion juive. Les plus scrupuleux parmi ceux qui rentraient pouvaient bien avoir une tendance à l’élitisme ou à l’exclusive, dans un souci de fidélité. D’autres Juifs étaient partisans d’une ouverture à certaines conditions.
Réciproquement, les étrangers qui frappaient à la porte des synagogues s’inquiétaient du retour des exilés et ils ne craignaient qu’une chose maintenant, c’est d’être mis dehors par ceux qui revenaient d’Exil. Ils se disaient entre eux : « le SEIGNEUR va certainement me séparer de son peuple. » (sous-entendu, on va m’exclure).
Il y avait donc deux camps dans le peuple juif, en quelque sorte : les tenants de l’ouverture aux étrangers et les tenants de la ligne dure, on dirait aujourd’hui « identitaire ». Des deux côtés, probablement, on est venu trouver le prophète ; et celui-ci édicte donc ici de la part de Dieu une règle pratique ; elle n’est probablement pas du goût de tout le monde, puisqu’il prend bien soin de faire précéder son texte de la mention « Ainsi parle le SEIGNEUR » et il ira jusqu’à la répéter trois fois dans la formulation de la décision, dont nous ne lisons qu’un extrait ici ; effectivement, la décision qu’il prône est celle de l’ouverture : ceux qui veulent de bonne foi entrer dans la communauté juive, acceptez-les. Dans les lignes précédentes, on peut lire : « Qu’il n’aille pas dire, le fils de l’étranger qui s’est attaché au SEIGNEUR, qu’il n’aille pas dire le SEIGNEUR va certainement me séparer de son peuple ! »
Et, dans notre texte d’aujourd’hui, il développe : « Les étrangers qui se sont attachés au service du SEIGNEUR pour l’amour de son nom et sont devenus ses serviteurs, tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner et s’attachent fermement à mon alliance, je les conduirai à ma montagne sainte. Je les rendrai heureux dans ma maison de prière, je ferai bon accueil, sur mon autel, à leurs holocaustes et à leurs sacrifices. » (6-7) 1.
Au passage, le prophète a quand même clairement indiqué les conditions de l’ouverture : garder les sabbats, pratiquer l’alliance, faire ce qui plaît au Seigneur. Mais l’ouverture est bel et bien là et marque une étape très importante dans la découverte de l’universalisme du projet de Dieu.
L’insistance sur la pratique du sabbat « sans le profaner » est très révélatrice : pendant l’exil, la pratique du sabbat a été un élément très important de la sauvegarde de la vie communautaire et de l’identité juive. Il ne faudrait pas qu’une trop grande ouverture entraîne une perte d’identité ; toutes les religions se heurtent à la difficulté de conjuguer ouverture et maintien des traditions, tolérance et fidélité.
Le prophète n’en reste pas là ; au-delà de la règle pratique, il ouvre sur une annonce prophétique du projet de Dieu, ou plutôt, il replace la règle pratique dans la perspective du projet de Dieu : « Ainsi parle le SEIGNEUR. Observez le droit, pratiquez la justice. Car mon salut approche, il vient, et ma justice va se révéler. » L’annonce de la venue prochaine du salut de Dieu remplissait déjà les chapitres précédents (du Deuxième Isaïe), ainsi que la condition de l’accueil du salut de Dieu : « Observez le droit, pratiquez la justice. » Déjà aussi, on mentionnait les peuples étrangers, les « nations », mais il semble bien qu’ils n’étaient encore que témoins de l’oeuvre de Dieu en faveur du peuple élu. Je vous lis quelques phrases du Deuxième Isaïe : « Alors la gloire du SEIGNEUR sera dévoilée et tous les êtres de chair ensemble verront que la bouche du SEIGNEUR a parlé. » (Is 40, 5) ; « Ma justice, je la rends proche, elle n’est plus éloignée et mon salut ne sera plus retardé ; je donnerai en Sion le salut, à Israël je donnerai ma splendeur. » (Is 46, 13) ; « Elle est proche ma justice ; il sort mon salut, et mes bras vont juger les peuples ; les îles mettront leur espérance en moi et seront dans l’attente de mon bras. » (Is 51, 5-8).
Avec le texte d’aujourd’hui, semble-t-il, un pas est franchi : quiconque observe le droit et pratique la justice (v. 1) est désormais admis dans la Maison de Dieu. Voici le texte du verset 2 que la liturgie ne nous fait pas lire ce dimanche : « Heureux l’homme (c’est-à-dire tout homme) qui fait cela, le fils d’Adam qui s’y tient, gardant le sabbat sans le déshonorer, gardant sa main de faire aucun mal. » Et le prophète conclut « Car ma maison s’appellera Maison de prière pour tous les peuples. »
——————————
Note
1 – Ces étrangers qui se sont intégrés complètement à la religion juive au point d’en adopter toutes les pratiques, on les appellera plus tard les « prosélytes ».

 

PSAUME – 66 (67), 2-8

Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ;
qu’ils te rendent grâce tous ensemble !

2 Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse,
que son visage s’illumine pour nous :
3 et ton chemin sera connu sur la terre,
ton salut parmi toutes les nations.

5 Que les nations chantent leur joie,
car tu gouvernes le monde avec justice ;
tu gouvernes les peuples avec droiture,
sur la terre, tu conduis les nations.

7 La terre a donné son fruit :
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
8 Que Dieu nous bénisse,
et que la terre tout entière l’adore !

Dans la liturgie juive, ce psaume se présente comme une alternance : les phrases des prêtres sont les strophes que nous avons lues ; et l’assemblée reprend en refrain le verset du début : « Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous ensemble ! »
Essayons d’imaginer le cadre : nous assistons à une grande célébration au Temple de Jérusalem : à la fin de la cérémonie, les prêtres bénissent l’assemblée. Et le peuple répond : « que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous ensemble ! » C’est pour cela que ce psaume se présente comme une alternance : les phrases des prêtres et les réponses de l’Assemblée un peu comme des refrains. Les phrases des prêtres elles-mêmes s’adressent tantôt à l’assemblée, tantôt à Dieu : cela nous désoriente toujours un peu, mais c’est très habituel dans la Bible.
La première phrase de bénédiction des prêtres reprend exactement un texte très célèbre du livre des Nombres : « Que le SEIGNEUR te bénisse et te garde ! Que le SEIGNEUR fasse briller sur toi son visage, qu’il se penche vers toi ! Que le SEIGNEUR tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix !… » (Nb 6, 24). Vous avez reconnu ce texte : c’est la première lecture du 1er janvier de chaque année. Pour un 1er janvier, jour des voeux, c’est le texte idéal ! On ne peut pas formuler de plus beaux voeux de bonheur.
Et au fond, une bénédiction, c’est cela, des voeux de bonheur ! Comme des « voeux de bonheur », effectivement, les bénédictions sont toujours des formules au subjonctif : « Que Dieu vous bénisse, que Dieu vous garde … » ; cela me rappelle toujours une petite histoire : une jeune femme que je connais m’a raconté son histoire : elle était malade, à l’hôpital ; le dimanche, quand un prêtre ami est venu lui apporter la communion, il a accompli le rite comme il est prévu et, donc, à la fin il lui a dit : « que Dieu vous bénisse » et elle, sans réfléchir et sans se contenir (mais, à l’hôpital, on a des excuses !) a répondu en riant : « mais qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse d’autre ! » Bienheureuse spontanéité : notre petite dame a fait ce jour-là une grande découverte : c’est vrai : Dieu ne sait que nous bénir, que nous aimer, que nous combler à chaque instant. Et quand le prêtre (que ce soit au temple de Jérusalem ou à l’hôpital, ou dans nos églises), quand le prêtre dit « que Dieu vous bénisse », cela ne veut évidemment pas dire que Dieu pourrait ne pas nous bénir ! Le souhait est de notre côté si j’ose dire : ce qui est souhaité c’est que nous entrions dans cette bénédiction de Dieu sans cesse offerte…
Ou bien, quand le prêtre dit « Le Seigneur soit avec vous », c’est la même chose : le Seigneur EST toujours avec nous… mais ce subjonctif « SOIT » dit notre liberté : c’est nous qui ne sommes pas toujours avec lui. On peut en dire autant de la phrase « Que Dieu vous pardonne » ; Dieu pardonne sans cesse : à nous d’accueillir le pardon, d’entrer dans la réconciliation qu’il nous propose.
Nous savons bien que, du côté de Dieu, les voeux de bonheur à notre égard sont permanents. Vous connaissez la phrase de Jérémie : « Moi, je sais les projets que j’ai formés à votre sujet, dit le SEIGNEUR, projets de prospérité et non de malheur. Je vais vous donner un avenir et une espérance. » (Jr 29, 11). Nous savons bien que Dieu est Amour. Toutes les pensées qu’il a sur nous, si j’ose dire, ne sont que des voeux de bonheur.
Autre piste pour comprendre ce qu’est une bénédiction au sens biblique : je reviens au texte du livre des Nombres que nous lisions tout à l’heure et qui ressemble si fort à notre psaume d’aujourd’hui : « Que le SEIGNEUR te bénisse et te garde… » ; la première phrase du même texte disait : « le SEIGNEUR dit à Moïse : voici comment Aaron et ses descendants béniront les fils d’Israël » et la dernière phrase : « C’est ainsi que mon nom sera prononcé sur les fils d’Israël et moi, je les bénirai. » Quand les prêtres bénissent Israël de la part de Dieu, la Bible dit : « ils prononcent le NOM de Dieu sur les fils d’Israël », et même pour être plus fidèle encore, au texte biblique, il faudrait dire « ils METTENT le NOM de Dieu sur les fils d’Israël ». Cette expression « Mettre le NOM de Dieu sur les fils d’Israël » est aussi pour nous une définition du mot « bénédiction ». On sait bien que, dans la Bible, le nom, c’est la personne. Donc, être « mis sous le nom de Dieu », c’est être placé sous sa présence, sous sa protection, entrer dans sa présence, sa lumière, son amour. Encore une fois, tout cela nous est offert à chaque instant. Mais encore faut-il que nous y consentions. C’est pour cela que toute formule de bénédiction prévoit toujours la réponse des fidèles. Quand le prêtre nous bénit à la fin de la Messe, par exemple, nous répondons « Amen », qui est l’expression de notre accord, notre consentement.
Dans ce psaume d’aujourd’hui, la réponse des fidèles, c’est ce refrain « Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous ensemble ! » Il y a là une superbe leçon d’universalisme ! Aussitôt qu’il entre dans la bénédiction de Dieu, le peuple élu répercute en quelque sorte sur les autres la bénédiction qu’il accueille pour lui-même. Et le dernier verset est une synthèse de ces deux aspects : « Que Dieu nous bénisse (sous-entendu, nous son peuple choisi ) ET que la terre tout entière l’adore ». C’est dire que le peuple d’Israël n’oublie pas un instant sa vocation, sa mission au service de l’humanité tout entière. Il sait que de sa fidélité à la bénédiction reçue gratuitement, par choix de Dieu, dépend la découverte de l’amour et de la bénédiction de Dieu par l’humanité tout entière.

 

DEUXIEME LECTURE –

lettre de saint Paul apôtre aux Romains 11, 13 – 15. 29 – 32

Frères,
13 je vous le dis à vous, qui venez des nations païennes :
dans la mesure où je suis moi-même apôtre des païens,
j’honore mon ministère,
14 mais dans l’espoir de rendre jaloux mes frères selon la chair,
et d’en sauver quelques-uns.
15 Si en effet le monde a été réconcilié avec Dieu,
quand ils ont été mis à l’écart,
qu’arrivera-t-il quand ils seront réintégrés ?
Ce sera la vie pour ceux qui étaient morts !
29 Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance.
30 Jadis, en effet, vous avez refusé de croire en Dieu,
et maintenant, par suite de leur refus de croire,
vous avez obtenu miséricorde ;
31 de même, maintenant, ce sont eux qui ont refusé de croire,
par suite de la miséricorde que vous avez obtenue,
mais c’est pour qu’ils obtiennent miséricorde, eux aussi.
32 Dieu, en effet, a enfermé tous les hommes
dans le refus de croire
pour faire à tous miséricorde.

Aux yeux de Paul, avant sa vision sur le chemin de Damas, l’humanité comprenait deux groupes bien distincts : les Juifs et les non-Juifs, qu’on appelait les « nations » ou les « païens ». Les Juifs avaient une mission et une responsabilité auprès des païens : leur faire connaître le Dieu unique.
Lorsque Jésus ressuscité apparut à Paul, et se fit reconnaître par lui comme le Messie que le peuple d’Israël attendait, Paul comprit que la mission du peuple juif consistait désormais à faire connaître le Christ aux nations païennes. La première tâche de Paul était donc de faire connaître Jésus-Christ à ses frères juifs, et, dans un deuxième temps, les Juifs tous ensemble pourraient en témoigner auprès des non-Juifs.
Cela, c’était le rêve, mais la réalité fut tout-autre : on sait que les Juifs, dans leur grande majorité, ont refusé l’Evangile. D’après les Actes des Apôtres, c’est à Antioche de Pisidie que le problème éclata violemment pour la première fois. Très logiquement, dans un premier temps, Paul et Barnabas avaient commencé à prêcher au nom de Jésus de Nazareth au cours d’une réunion du shabbat, un samedi matin, à la synagogue. Ce jour-là, on les écouta avec intérêt (lui et Barnabé) et on leur demanda de revenir le samedi suivant. Mais, pendant la semaine, on a eu le temps de réfléchir et des clans se sont formés. Le samedi suivant, il y avait une foule nombreuse, paraît-il, mais bigarrée : des Juifs de souche dont certains étaient prêts à croire Paul et d’autres tout à fait hostiles ; mais aussi des non-Juifs, sympathisants de la religion juive, mais non circoncis ; c’étaient donc des païens (on les appelait généralement les « craignant Dieu »).
L’opposition est venue des Juifs de souche : « Le sabbat venu, presque toute la ville s’était rassemblée pour écouter la parole du Seigneur. A la vue de cette foule, les Juifs furent pris de fureur et c’étaient des injures qu’ils opposaient aux paroles de Paul. » (Ac 13, 44). Paul pouvait parfaitement les comprendre, puisqu’il avait connu lui aussi une période de violente opposition à la communauté chrétienne récente, mais il avait à coeur désormais d’annoncer l’évangile de toute urgence. Il a donc décidé de passer outre l’opposition de ses frères juifs et de s’adresser désormais à toutes les bonnes volontés, qu’il s’agisse de Juifs ou de païens. Voici les paroles qu’il a adressées aux membres de la synagogue d’Antioche : « C’est à vous d’abord que devait être adressée la parole de Dieu. Puisque vous la repoussez, et que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, nous nous tournons vers les païens. » (Ac 13, 46). Même discours à Corinthe quelques années plus tard : « Lorsque Silas et Timothée furent arrivés de Macédoine, Paul se consacra entièrement à la parole, attestant devant les Juifs que le Messie était Jésus. Devant leurs oppositions et leurs injures, Paul secoua ses vêtements et leur déclara : Que votre sang vous retombe sur la tête ! J’en suis pur et, désormais, c’est aux païens que j’irai. » (Ac 18, 5 – 6). On retrouve le récit d’autres événements semblables à Corinthe et à Ephèse (Ac 18,5-6 ; 19, 9). On peut donc dire que si Paul a évangélisé les païens, c’est, en fait, parce que les Juifs, dans leur grande majorité, ont refusé l’Evangile. Et c’est pour cela qu’il écrit aux Romains, anciens païens : « Maintenant, à cause du refus de croire des fils d’Israël, vous avez obtenu miséricorde. » « Désobéissance », ici, veut dire « refus d’écouter » ou même plutôt « refus de croire ». C’est grâce au refus des Juifs de reconnaître en Jésus le Messie que les apôtres ont commencé à évangéliser des non-Juifs. Au passage, cela veut dire que les anciens païens n’ont aucun mérite à faire valoir, puisqu’ils sont en partie redevables de leur propre conversion à Israël lui-même et à son refus.
Mais, dans le plan de Dieu, que devient le peuple juif désormais ? Est-il perdu et en quelque sorte remplacé par les païens ? Pour Paul, il est évident que l’Alliance offerte par Dieu au Sinaï ne peut pas être reniée : « Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance. » C’est pour cela que Paul ne désespère pas de l’avenir d’Israël, bien au contraire : autrefois loin de Dieu, les païens ont maintenant obtenu miséricorde, et les Juifs, par la même occasion, se sont enfermés dans le refus. Mais, tôt ou tard, Israël, à son tour, découvrira avec émerveillement la miséricorde de Dieu. Et Paul a cette affirmation incroyablement audacieuse : « Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde à tous les hommes. » Le mot « pour » ici, une fois de plus, ne veut pas dire un but, une finalité, mais une conséquence.
Ne nous trompons donc pas sur le sens de cet « enfermement » : il n’y a évidemment pas de calcul machiavélique de la part de Dieu : comme s’il avait voulu conduire tous les hommes au péché pour pouvoir leur pardonner à tous. Une telle interprétation serait en contradiction absolue avec l’enseignement de Paul, tout au long de cette lettre : mais, de même que Dieu donne toute sa grâce par amour, de même, dans son amour, il respecte notre liberté ; et lorsque notre liberté va jusqu’à refuser la grâce, il n’insiste pas. Mais, comme toujours, de tout mal, si nous le laissons faire, Dieu fait surgir du bien. La préposition « pour » ne veut pas dire que Dieu a dirigé tous les événements dans un but bien précis ; mais de nos erreurs même, Dieu fait surgir des conséquences bénéfiques : en définitive, Dieu a laissé les hommes s’enfermer dans leur refus et il en a tiré le salut de tous.
Essayons de résumer le raisonnement de Paul : « Grâce au refus des Juifs, les païens ont été évangélisés ; cet accueil des païens a exaspéré les Juifs et donc ils se sont enfermés dans leur refus d’un Messie qui ouvrait les portes à n’importe qui. Mais Dieu n’oublie pas son Alliance : il leur suffira d’ouvrir leurs coeurs pour être eux aussi accueillis dans l’Eglise du Christ. »

 

EVANGILE – selon saint Matthieu 15, 21 – 28

En ce temps-là, partant de Génésareth,
21 Jésus se retira vers la région de Tyr et de Sidon.
22 Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant :
« Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David !
Ma fille est tourmentée par un démon. »
23 Mais il ne lui répondit pas un mot.
Les disciples s’approchèrent pour lui demander :
« Renvoie-la,
car elle nous poursuit de ses cris ! »
24 Jésus répondit :
« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »
25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant :
« Seigneur, viens à mon secours ! »
26 Il répondit :
« Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants
et de le jeter aux petits chiens.
27 Elle reprit : « Oui,, Seigneur,
mais justement, les petits chiens mangent les miettes
qui tombent de la table de leurs maîtres. »
28 Jésus répondit :
« Femme, grande est ta foi,
que tout se passe pour toi comme tu le veux ! »
Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

Il est intéressant de voir que cette scène intervient tout de suite après un enseignement de Jésus à propos de la pureté ; on sait que dans le monde juif, la pureté n’est pas l’absence de péché, mais l’aptitude à s’approcher de Dieu. Les Pharisiens attachaient beaucoup d’importance aux règles de pureté, pour être dignes de prier et de se rendre au Temple. Jésus, lui, vient de dire que la pureté est d’abord affaire de coeur et d’intention. Au risque de scandaliser les Pharisiens, il a dit : « Ce qui sort de la bouche provient du coeur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du coeur, en effet, proviennent les intentions mauvaises… C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur. » (Mt 15, 19-21).
Or, c’est juste après cette controverse que Jésus décide de se rendre en territoire païen, là où justement, tout le monde est impur aux yeux des Juifs puisque personne ne respecte les règles de pureté de la loi juive. Cette Cananéenne, en particulier, qui vient à la rencontre de Jésus est une païenne ; pourtant, elle n’hésite pas à s’adresser à lui pour lui demander de guérir sa fille : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Sans doute a-t-elle eu vent de la réputation de guérisseur de Jésus.
Curieusement, celui-ci ne répond pas ; ce qui incite ses disciples à intervenir : « Renvoie-la car elle nous poursuit de ses cris ». Cela fait penser à la parabole de l’ami importun rapportée par saint Luc : « Si l’un de vous a un ami et qu’il aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire : Mon ami, prête-moi trois pains, parce qu’un de mes amis m’est arrivé de voyage et je n’ai rien à lui offrir, et si l’autre, de l’intérieur, lui répond : Ne m’ennuie pas ! Maintenant la porte est fermée ; mes enfants et moi nous sommes couchés ; je ne puis me lever pour te donner du pain, je vous le déclare : même s’il ne se lève pas pour lui en donner parce qu’il est son ami, eh bien, parce que l’autre est sans vergogne, il se lèvera pour lui donner tout ce qu’il lui faut. » (Lc 11, 5-8). Il semble bien que par cette parabole Jésus recommande la persévérance dans la prière. La parabole de la veuve opiniâtre et du juge inique (au chapitre 18 de Luc) va dans le même sens et saint Luc précise que Jésus a raconté cette parabole pour dire à ses disciples « la nécessité de prier constamment et de ne pas se décourager ». C’est exactement ce que fait la Cananéenne et elle importune les disciples qui supplient Jésus d’intervenir. Ce à quoi il leur répond que cette femme est une étrangère, une Cananéenne : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël. »
En disant cela, il se situe résolument dans la perspective du projet de Dieu dont la première étape concerne le peuple d’Israël. Il avait déjà pris position très clairement de la même manière lorsqu’il avait envoyé ses apôtres en mission ; Matthieu raconte : « Ces apôtres, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » (Mt 10, 6).
On sait qu’au début de son activité missionnaire, saint Paul, lui aussi, s’était d’abord adressé prioritairement aux Juifs ; c’est ce que l’on pourrait appeler la « logique de l’élection » : Dieu a choisi le peuple d’Israël pour se révéler à lui, à charge pour le peuple élu de relayer cette révélation auprès des autres peuples. Saint Paul, résolument, respectait ce choix. Et seulement dans un deuxième temps, après son échec auprès de la majorité des Juifs, Paul s’est tourné vers les païens. C’était exactement le thème de notre deuxième lecture de ce dimanche.
Il semble bien que Jésus, ici, se situe également dans cette logique de l’élection. C’est au peuple d’Israël et à lui seul qu’il est envoyé pour annoncer la venue du royaume de Dieu et en donner des signes par sa parole et par ses actes.
Mais une autre question se pose ici : comment répondre aux étrangers, aux païens qui souhaitent rejoindre le peuple élu ? Peuvent-ils se frayer un chemin vers le salut ? Et, si oui, à quelles conditions ? Cette même question habitait déjà nos deux premières lectures. Vers 500 avant JC, Isaïe répondait : oui, des étrangers peuvent être admis dans la maison de Dieu et donc dans la communauté juive, à condition de s’attacher au Dieu d’Israël et de respecter la loi juive.
Jésus, lui, va encore plus loin. Il commence par justifier son refus d’intervenir : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Mais il finit par agir en faveur de la Cananéenne ; et pourquoi change-t-il d’avis ? Parce qu’elle a la foi, dit-il : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! »
Je ferai trois remarques : premièrement, Jésus dit que la Cananéenne a la foi simplement parce qu’elle s’obstine à lui faire confiance ; elle ne se laisse pas rebuter, au contraire, elle insiste : « les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » La foi n’est-ce pas cela : s’obstiner à faire confiance ?
Deuxième remarque : Jésus n’exige de la Cananéenne aucune des pratiques de la religion juive : seulement la foi. C’est très exactement la position que Paul prendra plus tard lorsqu’il évangélisera les païens. On peut penser que la question de l’admission des non-Juifs dans les communautés chrétiennes se posait encore au moment où Matthieu rédige son évangile. Et l’attitude de Jésus envers la Cananéenne a été comprise alors comme un modèle d’accueil des païens, au nom de leur foi.
Enfin, il est évident que l’opiniâtreté de la maman était guidée par son amour pour sa fille. Peut-être aurons-nous l’opiniâtreté suffisante pour demander et obtenir le salut du monde… quand nous l’aimerons assez ?
—————————
Complément
Pourquoi la Cananéenne appelle-t-elle Jésus, fils de David, et quel sens ce titre a-t-il dans sa bouche ? Nous ne le saurons pas ; mais c’est bien en tant que berger d’Israël (messie, descendant de David) qu’il se place quand il dit à ses disciples : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël ».

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LIVRE DES ROIS, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 84

Dimanche 9 août 2020 : 19ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 9 août 2020 : 19ème dimanche du Temps Ordinaire

unnamed (22)
STUDIO BASSETalain Basset12 rue de la Blanchisserie69250 Neuville sur Saone0607535207[#Beginning of Shooting Data Section]Nikon D800E2013/07/08 10:12:01.00Fuseau horaire/date : UTC, Heure d’été:ActivéeRAW, compression sans perte (14 bits)Taille d’image : L (7360 x 4912), FXObjectif : 35mm f/2DPhotographe : ALAIN BASSET 0607535207 Focale : 35mmMode d’exposition : ManuelMesure : Pondérée centraleVitesse d’obturation : 1/60sOuverture : f/9Correction expo. : 0ILRégl. précis expo. :Sensibilité : ISO 160Optimisation image :Balance des blancs : Ensoleillé, 0, 0Mode mise au point : Manuel (MF)Mode de zone AF : Point sélectifRéglage précis AF : DésactivéVR :Réduction du bruit : DésactivéeRéduc. bruit ISO : FaibleMode couleur :Espace colorimétrique : Adobe RVBCorrection des tons :Réglage des teintes :Saturation :Accentuation :D-Lighting actif : DésactivéContrôle du vignetage : NormalContrôle auto de la distorsion : DésactivéPicture Control : NEUTRAL-POLAFondé sur : [NL] NeutreRéglage rapide :Accentuation : 3Contraste : -1Luminosité : 0Saturation : -1Teinte : -1Effets de filtres :Virage :Sys coord :Nettoyage du capteur d’image : 2013/06/15 15:58:43Légende image : ALAIN BASSET 0607535207 [#End of Shooting Data Section]

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre des Rois 19, 9a.11-13a

En ces jours-là, lorsque le prophète Elie fut arrivé à l’Horeb,
la montagne de Dieu,
9 il entra dans une caverne et y passa la nuit.
11 Le SEIGNEUR lui dit :
« Sors et tiens-toi sur la montagne devant le SEIGNEUR,
car il va passer. »
A l’approche du SEIGNEUR,
il y eut un ouragan, si fort et si violent
qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers,
mais le SEIGNEUR n’était pas dans l’ouragan ;
et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre,
mais le SEIGNEUR n’était pas dans le tremblement de terre ;
12 et après ce tremblement de terre, un feu,
mais le SEIGNEUR n’était pas dans ce feu,
et, après ce feu, le murmure d’une brise légère.
13 Aussitôt qu’il l’entendit,
Elie se couvrit le visage avec son manteau,
il sortit et se tint à l’entrée de la caverne.

Ce récit est celui de la grande découverte d’Elie, le jour où il a compris qu’il s’était lourdement trompé sur Dieu. Je m’explique : Tout avait commencé par l’idolâtrie de la reine Jézabel : nous sommes à Samarie (capitale du royaume du Nord) au 9ème siècle av.J.C. Le roi Achab (qui a régné à Samarie de 875 à 853) avait épousé une princesse païenne, Jézabel, fille du roi de Sidon. Celle-ci, comme tout son peuple, pratiquait le culte des Baals : en entrant à la cour de Samarie, elle aurait dû abandonner sa religion, car le roi d’Israël se devait de proscrire de son royaume toute idolâtrie ; car l’Alliance avec le Dieu UN, était exclusive de toute autre ; c’était le sens du tout premier commandement donné par Dieu au Sinaï : « Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi. » (Ex 20,2).
Mais, bien au contraire, Jézabel avait introduit à la cour de Samarie de nombreux prêtres de Baal : quatre cents prêtres de ce culte idolâtre paradaient au palais et prétendaient désormais que Baal est le vrai Dieu de la fertilité, de la pluie, de la foudre et du vent. Quant au roi Achab, trop faible, il laissait faire ! C’était la honte pour le prophète et les fidèles du Seigneur.
Alors Elie s’était dressé pour défendre l’honneur de son Dieu, face à la paganisation croissante. Dressé avec tant de vigueur que le livre de Ben Sirac a pu dire de lui : « Alors se leva le prophète Elie, brûlant comme une torche. » (Si 48,1-11). Il s’était fait le champion de l’Alliance : d’emblée, il s’était situé comme le représentant du Dieu d’Israël combien plus puissant que Baal. Inexorablement, les relations entre le prophète et la reine étaient devenues un concours de puissance entre le Dieu d’Israël et le Baal de Jézabel : « Mon Dieu à moi est le plus fort » était leur refrain commun.
Elie s’était placé sur le terrain même de l’idole des Cananéens : d’après lui, seul, le Dieu d’Israël pouvait annoncer la sécheresse et la famine. Qui donc a le pouvoir de donner ou de retenir la pluie ? On va voir ce qu’on va voir. On connaît la suite : une longue période de sécheresse annoncée par Elie jusqu’au jour où Dieu lui demanda de prévenir le roi qu’il allait envoyer la pluie. Or Elie fit du zèle, pourrait-on dire, ce jour-là : au lieu de se contenter de faire ce que Dieu lui avait demandé, c’est-à-dire de porter au roi la bonne nouvelle, il décida d’en profiter pour faire un grand coup d’éclat en l’honneur de son Dieu. Pour que l’on sache bien que le Dieu d’Israël seul maîtrise les éléments, il organisa une sorte de joute entre les prophètes de Baal d’un côté et lui tout seul de l’autre.
C’est le fameux épisode du sacrifice du mont Carmel : on construisit deux autels, un pour Baal, l’autre pour le Dieu d’Israël. Sur chacun des deux autels, on prépara un taureau pour le sacrifice. Et l’on convint que le dieu qui répondrait aux prières par le feu du ciel serait bien évidemment le vrai Dieu.
Alors les prêtres de Baal se mirent en prière les premiers. Mais ils eurent beau implorer toute une journée leur dieu d’envoyer son feu sur leur bûcher, il ne se passa rien. Elie ne leur épargna pas les moqueries et les conseils de crier plus fort, mais rien n’y fit.
Le soir venu, Elie se mit à prier à son tour et Dieu, aussitôt, s’embrasa le bûcher et le sacrifice préparé par son prophète. Celui-ci avait donc gagné la première manche devant le peuple d’Israël tout entier, médusé ; et sur sa lancée, Elie avait massacré tous les prêtres de Baal ; cela, Dieu ne le lui avait pas demandé !
La reine Jézabel n’était pas présente à l’événement, mais lorsque le roi lui raconta l’histoire, elle entra dans une grande fureur et jura de tuer Elie. Il s’enfuit donc, descendit dans le royaume du Sud, puis dans le désert du Sinaï. Dans sa fuite, il en arrivait à désirer la mort : « Je n’en peux plus ! Maintenant, SEIGNEUR, prends ma vie, car je ne vaux pas mieux que mes pères. » (1 R 19,4).
Cette phrase « je ne vaux pas mieux que mes pères » était le début de sa conversion : il était en train de prendre conscience qu’il s’était trompé de Dieu et qu’il n’avait pas hésité à utiliser le violence pour des motifs religieux…que, lui aussi, comme ses pères avait exigé que Dieu opère des prodiges. Il lui restait à découvrir que la puissance de Dieu est faite de douceur, celle qui « ne crie pas, n’élève pas le ton, ne fait pas entendre dans la rue sa clameur, ne brise pas le roseau ployé, n’éteint pas la mèche qui s’étiole… » comme dit le prophète Isaïe (Is 42,2-3). Au bout d’une marche de quarante jours et quarante nuits, au mont Horeb (autre nom du mont Sinaï), Dieu l’attendait 1 : il aura fallu tout ce long chemin à Elie pour s’apercevoir qu’il n’avait pas choisi le bon terrain et que peut-être lui-même se trompait de Dieu : comme ses adversaires, il imaginait un Dieu de puissance.
Mais Dieu ne l’a pas abandonné pour autant, au contraire, il l’a accompagné dans sa longue marche et, peu à peu l’a converti jusqu’à se révéler à lui dans la vision émouvante du mont Horeb (1 R 19,12) ; dernière préparation à la rencontre, la question du Seigneur à Elie réfugié dans une caverne : « Pourquoi es-tu ici, Elie ? » Elie répondit : « Je suis passionné pour le SEIGNEUR, le Dieu des puissances ; les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée ; je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. »
Puis vient cette étonnante manifestation de Dieu : il n’est ni dans l’ouragan, ni dans le feu ni dans le tremblement de terre, mais dans le murmure d’une brise légère. Et encore, notre traduction est-elle trop forte si j’ose dire. En hébreu, c’est, littéralement « le son d’un silence en poussière » : un silence, c’est l’absence de son, précisément ! Et que dire d’une poussière de silence ? C’est dire que nous sommes en présence d’un Dieu de douceur, bien loin du vacarme auquel Elie s’attendait peut-être. Mais non, Dieu n’est ni dans l’ouragan, ni dans le feu ni dans le tremblement de terre, mais dans le son du silence.
On est bien loin de la démonstration de puissance qui avait accompagné une autre manifestation de Dieu, quelques siècles plus tôt, sur cette même montagne (Ex 19) 2. Au temps de Moïse, le peuple n’était pas encore prêt à mettre sa confiance en un Dieu qui n’aurait pas déployé les forces des éléments déchaînés. A l’époque d’Elie, l’heure est venue pour une nouvelle étape de la Révélation.
C’est l’honneur et la gloire du peuple élu d’avoir livré au monde cette révélation dont ils ont été les premiers bénéficiaires, avec Elie. C’est dire aussi à quelle douceur nous devons tendre si nous voulons être à l’image de notre Père du ciel !
——————–
Notes
1 – D’après notre traduction liturgique « Elie entra dans une caverne et y passa la nuit ». Mais le texte hébreu précise : « Il arriva là, à la caverne et y passa la nuit ». Il s’agit d’une certaine caverne déjà connue, celle où Moïse, bien avant lui, avait eu la révélation du « SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté. » (Ex 34,6).
2 – « Il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant… Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Ex 19,16… 19).

Complément
On ne peut pas ignorer qu’Elie n’est pas devenu un doux pour autant ! Il suffit de relire le premier chapitre du deuxième livre des Rois. Même un très grand prophète ne se convertit pas en un jour !

 

PSAUME – 84 ( 85 ), 9-10, 11-12, 13-14

J’écoute : que dira le SEIGNEUR Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le SEIGNEUR donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.

Le psaume 84 (85) a été écrit après le retour d’Exil du peuple d’Israël : ce retour tant attendu, tant espéré. Ce devait être un merveilleux recommencement : c’était le retour au pays, d’abord, mais aussi le début d’une nouvelle vie… Dieu effaçait le passé, on repartait à neuf… La réalité est moins rose. D’abord, on a beau prendre de « bonnes résolutions », rêver de repartir à zéro (nous en savons tous quelque chose !), on se retrouve toujours à peu près pareils… et c’est très décevant. Les manquements à la Loi, les infidélités à l’Alliance ont recommencé, inévitablement.
Ensuite, il faut dire que l’Exil à Babylone a duré, à peu de chose près, cinquante ans (de 587 à 538 av.J.) ; ce sont des hommes et des femmes valides, d’âge mûr pour la plupart, qui ont été déportés et qui ont survécu à la marche forcée à travers le désert qui sépare Israël de Babylone… Cela veut dire que cinquante ans après, au moment du retour, beaucoup d’entre eux sont morts ; ceux qui rentrent au pays sont, soit des jeunes partis en 587, mais dont la mémoire du pays est lointaine, évidemment, ou bien des jeunes nés pendant l’Exil. C’est donc une nouvelle génération, pour une bonne part, qui prend le chemin du retour. Cela ne veut pas dire qu’ils ne seraient ni très fervents, ni très croyants, ni très catéchisés… Leurs parents ont eu à coeur de leur transmettre la foi des ancêtres ; ils sont impatients de rentrer au pays tant aimé de leurs parents, ils sont impatients de reconstruire le Temple et de recommencer une nouvelle vie. Mais au pays, justement, ils sont, pour la plupart des inconnus, et, évidemment, ils ne reçoivent pas l’accueil dont ils avaient rêvé ; par exemple, on sait que la reconstruction du Temple s’est heurtée sur place à de farouches oppositions.
Dans le début de notre psaume d’aujourd’hui, on ressent bien ce mélange de sentiments ; voici des versets qui ne font pas partie de la liturgie de ce dimanche, mais qui expliquent bien le contexte : le retour d’Exil est une chose acquise : « Tu as aimé, Seigneur, cette terre, tu as fait revenir les déportés de Jacob ; tu as ôté le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute ; tu as mis fin à toutes tes colères, tu es revenu de ta grande fureur. » (v.2-4). Mais, pour autant, puisque les choses vont mal encore, on se demande si Dieu ne serait pas encore en colère : « Seras-tu toujours irrité contre nous, maintiendras-tu ta colère d’âge en âge ? » (v.6). Alors on supplie : « Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, que nous soit donné ton salut. » (v.8).
Et on demande la grâce de la conversion définitive : « Fais-nous revenir, Dieu notre salut » (v.5) ; toute la première partie du psaume joue sur le verbe « revenir » : « revenir » au sens de rentrer au pays après l’exil, c’est chose faite ; « revenir » au sens de « revenir à Dieu », « se convertir »; c’est plus difficile encore ! Et on sait bien que la force, l’élan de la conversion est une grâce, un don de Dieu. Une conversion qui exige un engagement du croyant : « J’écoute… que dira le Seigneur Dieu ? » « Ecouter », en langage biblique, c’est précisément l’attitude résolue du croyant, tourné vers son Dieu, prêt à obéir aux commandements, parce qu’il y reconnaît le seul chemin de bonheur tracé pour lui par son Dieu. « Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles » ; mais le compositeur de ce psaume est réaliste ! Il ajoute « Qu’ils (les fidèles) ne reviennent jamais à leur folie ! » (9c).
La fin de ce psaume est un chant de confiance superbe, en quelque sorte « le chant de la confiance revenue », la certitude que le projet de Dieu, le projet de paix pour tous les peuples avance irrésistiblement vers son accomplissement. « La gloire (c’est-à-dire le rayonnement de la Présence de Dieu) habitera notre terre (10)… La justice marchera devant lui et ses pas traceront le chemin. (14)… Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent (11). Le psalmiste, ici, est-il bien réaliste ? Il parle comme si l’harmonie régnait déjà sur la terre ; pourtant, il n’est pas dupe, il n’est pas dans le rêve ! Il anticipe seulement ! Il entrevoit le Jour qui vient, celui où, après tant de combats et de douleurs inutiles, et de haines imbéciles, enfin, les hommes seront frères !
Pour les Chrétiens, ce Jour est là, il s’est levé lorsque Jésus-Christ s’est relevé d’entre les morts, et, à leur tour, les Chrétiens ont chanté ce psaume, et pour eux, désormais, à la lumière du Christ, il a trouvé tout son sens. Le psaume disait : « Son salut est proche de ceux qui l’aiment » (10) et justement le nom de Jésus veut dire « Dieu-salut » ou « Dieu sauve » ; le psaume disait : « La vérité germera de la terre » ; Jésus lui-même a dit « Je suis la Vérité » et le mot « germe », ne l’oublions pas, était l’un des noms du Messie dans l’Ancien Testament ; le psaume disait « La gloire habitera notre terre », et Saint Jean, dans son Evangile dit « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire qu’il tient du Père » (Jn 1,14) ; le psaume disait : « J’écoute, que dira le Seigneur Dieu ? » ; Jean appelle Jésus la Parole, le Verbe de Dieu ; le psaume disait : « Ce que Dieu dit, c’est la paix pour son peuple » ; lors de ses rencontres avec ses disciples, après sa Résurrection, la première phrase de Jésus pour eux sera « La paix soit avec vous » ; décidément, toute la Bible nous le dit, la paix, cette conquête apparemment impossible pour l’humanité, est pourtant notre avenir, à condition de ne pas oublier qu’elle est don de Dieu.
——————–
Complément
Lorsque nous accomplissons à la Messe le geste de paix, nous proclamons qu’elle est l’œuvre de Jésus-Christ et nous nous engageons à y collaborer.

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de saint Paul aux Romains – 9, 1-5

Frères,
dans le Christ,
c’est la vérité, je ne mens pas,
et ma conscience m’en rend témoignage dans l’Esprit Saint :
2 J’ai dans le coeur une grande tristesse,
une douleur incessante.
3 Pour les Juifs, mes frères de race,
je souhaiterais même être maudit, séparé du Christ :
4 ils sont en effet les fils d’Israël,
ayant pour eux l’adoption, la gloire, les alliances,
la Loi, le culte, les promesses de Dieu ;
5 ils ont les patriarches,
et c’est de leur race que le Christ est né,
lui qui est au-dessus de tout,
Dieu béni éternellement. Amen.

Les huit premiers chapitres de la lettre aux Romains ont décrit, pas à pas, la démarche de la grâce, le déroulement du dessein d’amour de Dieu, depuis Adam et Abraham, jusqu’au Christ ressuscité des morts qui donne l’Esprit. Devant tout cela, Paul a dit son émerveillement, mais une grave question le préoccupe douloureusement : qu’en est-il désormais de la destinée du peuple Juif ?
Nous savons ce qui est lui arrivé à lui, Saül, ce juif fidèle à l’extrême, lorsque, sur la route de Damas, il a vu s’écrouler toutes ses certitudes… Il a compris, ce jour-là, que croire au Christ n’est pas un reniement de sa foi juive, bien au contraire, puisque Jésus accomplit en sa personne, par sa vie, sa mort et sa résurrection, le projet de Dieu annoncé dans les Ecritures. Désormais ce sera l’essentiel de sa prédication : « Je vous rappelle, écrit-il aux Chrétiens de Corinthe, l’Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés et par lequel vous serez sauvés… Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’ai reçu moi-même : Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures (selon les promesses de Dieu contenues dans les Ecritures). Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures. Il est apparu à Céphas et aux douze… En tout dernier lieu il m’est aussi apparu, à moi, l’avorton. Ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu » (1 Co, 15,1… 9).
Et lorsqu’il aura à répondre au tribunal de son activité d’apôtre, après son arrestation par les autorités juives à Jérusalem, Paul déclarera : « Fort de la protection de Dieu, je continue à rendre témoignage devant petits et grands : les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver, et je ne dis rien de plus . » (Ac 26,22).
Mais ses frères juifs, dans leur grande majorité, non seulement ne l’ont pas suivi, mais, pour beaucoup d’entre eux sont devenus ses pires persécuteurs. A la date à laquelle Paul rédige sa lettre aux Romains, on n’en est pas encore à la séparation officielle entre juifs et chrétiens, quand ceux-ci seront chassés des synagogues et qualifiés d’apostats dans la prière juive ; mais Paul souffre profondément de l’hostilité qu’il rencontre dans toutes les communautés juives où il tente d’annoncer la Bonne Nouvelle. Alors, il se pose la question : que devient la partie du peuple élu qui ne reconnaît pas Jésus comme le Messie ? Est-elle exclue de l’Alliance ? Si c’était le cas, cela voudrait dire que l’Alliance pouvait être rompue… Dieu aurait-il repris sa liberté ? Dieu n’était donc pas tenu par ses promesses ?
Mais si Dieu n’est pas tenu par ses promesses, les Chrétiens non plus ne peuvent pas compter sur la fidélité de Dieu ?
La réponse à cette question, Paul va la chercher logiquement dans l’Ecriture et dans l’histoire d’Israël ; il énumère tous les privilèges du peuple choisi par Dieu, et qui sont les piliers de la foi d’Israël : « Ils ont pour eux l’adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses de Dieu ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né. »
Pour Paul, juif imprégné des Ecritures, cette liste à elle seule évoque toute l’histoire du peuple choisi : on peut essayer d’imaginer à quels passages de l’Ecriture Paul faisait référence.
Je reprends un à un chacun de ces éléments. En ce qui concerne l’adoption, Dieu lui-même avait recommandé à Moïse : « Tu diras au Pharaon : ainsi parle le SEIGNEUR : Mon fils premier-né, c’est Israël. » (Ex 4,22). Et Osée, méditant la longue aventure de l’Exode, disait en écho : « Quand Israël était jeune, je l’ai aimé et d’Egypte, j’ai appelé mon fils. » (Os 11,1). Paul pensait peut-être également au Deutéronome : « Vous êtes des fils pour le SEIGNEUR votre Dieu » (Dt 14,1).
La gloire de Dieu, c’est le rayonnement de sa Présence : or Israël a bénéficié de plusieurs manifestations de Dieu. Ce fut le cas dans la grande manifestation (dans l’orage et le feu ; Ex 19) au mont Sinaï que j’ai rappelée à propos de la première lecture. Ce fut le cas également lorsque la Présence de Dieu se manifesta au-dessus de la Tente de la Rencontre qui venait d’être dressée pour abriter l’Arche d’Alliance : « La nuée couvrit la tente de la rencontre et la gloire du SEIGNEUR remplit la demeure. » (Ex 40,34). Dieu gratifia encore Salomon d’une manifestation semblable au moment de la dédicace du Temple qui venait d’être construit (1 R 8,10-11). Et, dans le psaume de ce dimanche, nous avons chanté : « Son salut est proche de ceux qui le craignent, et la gloire habitera notre terre. » (Ps 85/84,10).
Autre privilège dont Israël pouvait être fier, cette Alliance reconduite d’âge en âge : tout avait commencé avec Abraham, puis Isaac, puis Jacob. Et au Sinaï, Dieu avait promis à son peuple : « Vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples. » (Ex 19,5). Et c’est bien envers le peuple et non pas seulement envers Moïse qu’il s’était engagé.
La loi donnée à ce moment-là par Dieu était comprise comme une preuve de sa sollicitude pour son peuple, de sa volonté de le faire grandir dans la paix et la liberté. Au pied du Sinaï, le peuple avait promis « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique. » (Ex 19, 8). Et si l’on pratiquait si volontiers le culte, c’est parce que toute célébration était vécue comme une rencontre entre Dieu et son peuple pour le renouvellement de cette Alliance. En attendant le jour béni où toutes les promesses de bonheur faites par Dieu seraient enfin accomplies avec la venue du Messie.
Et voilà que le Messie était venu… et que son peuple, dans sa grande majorité, l’avait méconnu, pire, éliminé. On comprend à quel point la question pouvait être douloureuse pour Paul, lui qui avait eu aussi sa période de refus. Mais c’est dans sa foi, et dans l’Ecriture qu’il a trouvé la réponse. La longue énumération que nous venons de faire avec lui dicte la solution.
Non, il est impossible que Dieu oublie son peuple, lui-même l’a promis : « La femme oublie-t-elle de montrer sa tendresse à l’enfant de sa chair ? Même si celles-là oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas. » (Is 49,15) ; « Quand les montagnes feraient un écart et que les collines seraient branlantes, mon amitié loin de toi jamais ne s’écartera et mon alliance de paix jamais ne sera branlante, dit celui qui te manifeste sa tendresse, le SEIGNEUR. » (Is 54,10).
Oui, c’est sûr, d’une manière mystérieuse pour nous, mais de manière certaine, Israël reste aujourd’hui encore, le peuple élu : l’argument décisif, Paul l’a écrit à Timothée, « Dieu reste fidèle car il ne peut se rejeter lui-même. » (2 Tm 2,13).

 

EVANGILE – selon saint Matthieu 14, 22-33

Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert,
22 Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque
et à le précéder sur l’autre rive,
pendant qu’il renverrait les foules.
23 Quand il les eut renvoyées,
il se rendit dans la montagne, à l’écart, pour prier.
Le soir venu, il était là, seul.
24 La barque était déjà à une bonne distance de la terre,
elle était battue par les vagues,
car le vent était contraire.
25 Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux
en marchant sur la mer.
26 En le voyant marcher sur la mer,
les disciples furent bouleversés.
Ils disaient : « C’est un fantôme »,
et la peur leur fit pousser des cris.
27 Mais aussitôt Jésus leur parla :
« Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! »
28 Pierre prit alors la parole :
« Seigneur, si c’est bien toi,
ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau. »
29 Jésus lui dit : « Viens ! »
Pierre descendit de la barque,
et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus.
30 Mais, voyant qu’il y avait du vent, il eut peur ;
et, comme il commençait à enfoncer, il cria :
« Seigneur, sauve-moi! »
31 Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit,
et lui dit :
« Homme de peu de foi,
pourquoi as-tu douté ? »
32 Et quand ils furent montés dans la barque,
le vent tomba.
33 Alors ceux qui étaient dans la barque
se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent :
« Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

Ceci se passe tout de suite après la multiplication des pains. Les disciples ont eu tout juste le temps de ramasser les douze corbeilles de ce qui restait, après que toute la foule ait été rassasiée. Et Jésus, nous dit Matthieu, les oblige aussitôt à quitter les lieux. On peut se demander pourquoi ; il y a peut-être deux raisons à cela : première raison, l’urgence de la mission. On se souvient d’une phrase rapportée par Marc : c’était après une longue journée à Capharnaüm et de nombreuses guérisons. Pierre et ses compagnons auraient bien retenu Jésus, mais il leur avait répondu : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Evangile : car c’est pour cela que je suis sorti. » (Mc 1,39). En d’autres termes, il n’y a pas de temps à perdre.
Il y a plus grave, peut-être. Matthieu, dans l’épisode des tentations (Mt 4,1-11), nous dit bien que Jésus a dû résister à la tentation du succès. Quand le Tentateur lui avait suggéré de changer des pierres en pain pour assouvir sa propre faim, Jésus avait refusé. Ici, il venait de multiplier les pains, pour servir son peuple. Mais la deuxième tentation se profilait peut-être à l’horizon : « Jette-toi du haut du Temple » pour faire un grand coup d’éclat, avait suggéré le Tentateur (Mt 4). Et, là encore, Jésus avait su résister. Mais ici, au bord du lac, après l’impressionnant miracle des pains pour une foule nombreuse, peut-être Jésus a-t-il craint pour lui-même ou pour ses disciples le risque de céder au spectaculaire.
Si c’est le cas, on comprend d’autant mieux le désir de Jésus de se ressourcer dans la prière. « Quand il eut renvoyé les foules, nous dit Matthieu, il se rendit dans la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. » Je crois que Jésus était en dialogue permanent avec son Père, mais, peut-être parfois ressentait-il le besoin de silence pour être plus disponible à l’Esprit qui lui soufflait la direction à prendre.
Regardons ce qui se passe dans la barque, maintenant : « Elle était battue par les vagues, paraît-il, car le vent était contraire ». Pierre et ses compagnons étaient des habitués du lac de Tibériade, il ne semble pas qu’ils aient été pris de panique devant le gros temps. Les choses ont changé quand ils ont vu quelqu’un s’approcher de la barque en marchant sur les vagues. Cette fois, ils ont eu peur, le prenant pour un fantôme, et ils se sont mis à crier. Alors a retenti cette voix bien connue, inimitable, comme toute voix amie, et elle disait « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! » Des mots déjà entendus, des mots d’apaisement. Toute peur cessante, Pierre s’est lancé : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau. » Le même, qui avait peur, l’instant d’avant, est prêt à tout, parce qu’il a entendu la voix.
On connaît la suite : Jésus, répondant à l’élan de son disciple, a simplement dit « Viens » ; et Pierre, aussi incroyable que cela puisse paraître, Pierre a su marcher sur l’eau ! Pourquoi a-t-il regardé ailleurs ? Il a vu le vent et a pris peur. Alors, il a commencé à couler. Matthieu ne peut pas mieux décrire la condition de tout disciple : faite d’élans sincères et de fragilités. « L’esprit est ardent mais la chair est faible » disait Jésus (Mt 26,41). Pourtant, si Jésus a dit « Viens ! », c’est parce que cela était possible, avec son aide, bien sûr. Mais il ne fallait pas regarder ailleurs et s’inquiéter de la puissance du vent. Les disciples avaient déjà vécu l’épisode de la tempête apaisée, pourtant (Mt 8,23-27). Belle leçon, là encore : nous ne sommes jamais à l’abri d’une nouvelle reculade. Celui qui se croit le mieux assuré peut encore perdre pied, comme Pierre, ici.
Comme Pierre encore, quelques années plus tard, lors de la Passion : c’est lui qui aura le plus bel élan : « Même s’il faut que je meure avec toi, non, je ne te renierai pas. » (Mt 26,35). Et c’est le même, qui, cette nuit-là, précisément, reniera son Maître, par trois fois.
Revenons sur le lac : Pierre, donc, prend peur et s’enfonce. Son seul tort est d’avoir regardé ailleurs, le vent trop fort. S’il n’avait pas détaché les yeux de Jésus, il aurait pu se maintenir. Retenons la leçon, ne regardons pas ailleurs. Mais il a eu alors le seul bon réflexe, dans ces cas-là, il a appelé Jésus au secours : « Seigneur, sauve-moi ! » Nos fragilités ont ceci de bon qu’elles nous inspirent la prière à laquelle le Seigneur ne résiste jamais, l’appel au secours.
« Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit » : voilà Pierre en sûreté. Mais Jésus continue : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Pourquoi attendre de sentir la main de Jésus sur lui pour faire confiance ? Jésus n’était-il pas déjà avec eux ? N’avait-il pas dit lui-même « Viens » ? Pourquoi douter qu’il nous donnera les moyens d’y arriver ?
Alors Jésus et Pierre sont montés à bord et le vent est tombé. La paix revenue, tous se prosternent : dans la voix de Jésus, dans ses gestes, ils viennent de reconnaître celui qui apporte la paix au monde. « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »
Il y aura encore dans la vie des disciples, dans la nôtre, d’autres élans, d’autres reniements, mais il suffira alors de dire humblement « Seigneur, sauve-moi ! » pour que nous rencontrions sa main tendue.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 144

Dimanche 2 août 2020 : 8ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaire

Dimanche 2 août 2020 :

8ème dimanche du Temps Ordinaire

Palma Giovane, Vermehrung der Brote - Palma Giovane /Multiplic.of Bread/c.1600 - Palma Giovane / Multiplication des pains
‘La Multiplication des pains’ Palma il Giovane, Jacopo Negretti, dit; 1544-1628. ‘La Multiplication des pains’, Peinture. Venise, S.Giacomo dell’Orio.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 55,1-3

Ainsi parle le SEIGNEUR :
1 Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau !
Même si vous n’avez pas d’argent,
venez acheter et consommer,
venez acheter du vin et du lait
sans argent, sans rien payer.
2 Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas,
vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Ecoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses,
vous vous régalerez de viandes savoureuses !
3 Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Ecoutez et vous vivrez.
Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle :
ce sont les bienfaits garantis à David.

Voici la fin du deuxième livre d’Isaïe, tout entier tourné vers la fin de l’Exil et le retour vers le pays de la promesse : d’où le titre général de ce « livre de la consolation d’Israël » ; le chapitre 54 réitérait l’annonce du retour tant attendu ; le chapitre 55, le nôtre, précise bien dans quel esprit on doit rentrer. Rien de neuf donc dans tout cela, mais la répétition des thèmes majeurs de l’Alliance qu’on n’aurait jamais dû oublier, et qu’il est urgent d’assimiler si l’on ne veut pas revivre les mêmes cruelles expériences : trois thèmes majeurs : je les prends dans l’ordre de notre texte :
Premier thème, la gratuité des dons de Dieu « venez acheter sans rien payer ».
Deuxième thème, la lutte contre l’idolâtrie et l’invitation à se tourner vers Dieu seul.
Troisième thème, la fidélité de Dieu à son Alliance « Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David ».
Le plus difficile à entendre, peut-être, pour nos oreilles humaines, c’est le premier thème, la gratuité des dons de Dieu, or c’est précisément l’insistance majeure de ce chapitre 55. Nous nous obstinons toujours à parler de mérites et de dignité à regagner pour paraître devant Dieu, alors que le propre de la miséricorde est d’aimer se pencher sur les petits et les pécheurs. Dans les versets suivants, Isaïe force encore le trait, il insiste : « Car vos pensées ne sont pas mes pensées, dit Dieu… »
Combien de fois les philosophes ont-ils reproché aux religions d’inventer un Dieu à notre image! C’est Voltaire qui disait : « Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu ». Et il avait raison en ce qui concerne les autres religions : c’est-à-dire que, spontanément (sans la Révélation biblique), nous imaginons un Dieu qui nous ressemble curieusement, qui éprouve les mêmes sentiments que nous : nous parlons de son amour, de sa justice, de sa colère, de son pardon sur le modèle de ce que nous vivons ; un amour limité et exclusif… une justice en forme de balance… une colère faite de frustration et de ressentiment… un pardon mesuré et conditionnel …
Et même pour nous, les héritiers de la Bible, qui avons des siècles de Révélation derrière nous, si j’ose dire, ce n’est pas encore acquis. Et les paroles du deuxième livre d’Isaïe ne sont pas de trop pour nous le redire. Les images qu’il emploie sont celles de l’opulence : « Mangez de bonnes choses, régalez-vous de viandes savoureuses ! » N’oublions pas qu’elles sont adressées à des exilés réduits aux travaux forcés à Babylone, pour qui des images de banquets ressemblent à des rêves irréalisables. Et cette profusion de bonnes choses est totalement gratuite, ce qui est plus invraisemblable encore, à vues humaines : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. » Voilà les images que le prophète a choisies pour faire comprendre à ses contemporains la générosité du Dieu d’Israël. Si j’osais, je dirais « Au supermarché de Dieu, tout est toujours gratuit » !
Généralement, quand on tient ce genre de propos, il se trouve toujours quelqu’un pour dire « si nous n’avons pas besoin de gagner des mérites, alors nous allons nous conduire n’importe comment … » Je ne le crois pas du tout ; le jour où nous serons vraiment convaincus, et donc éblouis de l’amour de Dieu, alors notre coeur changera et nous commencerons à lui ressembler : le feu prendra et nous entrerons petit à petit dans le registre de la gratuité.
Notre Eglise a une tâche redoutable, il me semble : elle est une institution humaine, elle vit dans une société bâtie sur le commerce plus que sur le service ; et c’est au coeur même de cette société qu’elle doit faire germer le royaume de la gratuité. Il nous est interdit au nom de l’évangile et même au nom des prophètes de l’Ancien Testament de nous comporter comme une entreprise… Chaque fois que nous quittons le registre de la gratuité dans nos paroles ou dans nos actes, nous sommes loin des chemins de Dieu, pour reprendre le vocabulaire d’Isaïe. Notre mission de baptisés, c’est de témoigner au milieu des hommes non pas d’un AILLEURS, mais d’un AUTREMENT.
Le deuxième thème, à peine esquissé, mais bien présent, c’est la lutte contre l’idolâtrie : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? » C’est-à-dire : ne cherchez pas ailleurs de faux bonheurs. On sait que la tentation d’idolâtrie n’était pas morte encore chez les exilés : pour la bonne raison que les dieux de leurs vainqueurs semblaient plus efficaces ! Cette deuxième partie du livre d’Isaïe, qui renferme les prédications du temps de l’Exil lutte vigoureusement contre cette tentation sans cesse renaissante. Dieu seul détient les clés de notre bonheur et de notre liberté et, avec lui, tout est donné. Il suffit de lui faire confiance : « Prêtez l’oreille, venez à moi, écoutez et vous vivrez. »
Nous qui prêtons l’oreille si volontiers à tant de publicités commerciales, (c’est-à-dire intéressées, dictées par le souci du profit), comment se fait-il que cette publicité-là, celle d’Isaïe, au nom de Dieu, frappée au coin de la gratuité ne nous « accroche » pas plus, si j’ose dire. Justement peut-être parce qu’il s’agit de gratuité et que cela nous est étranger. Le chemin de la gratuité est bien au-dessus de nos chemins de calcul et de donnant-donnant. Pourquoi ne pas admettre une fois pour toutes que nous sommes sans argent (je veux dire sans titres à faire valoir) devant Dieu et qu’il n’attend de nous qu’un coeur offert, une « oreille ouverte », comme dit la Bible. « Ecoutez, c’est-à-dire faites-moi confiance, attachez-vous à moi et vous vivrez », dit Isaïe.
Enfin, le troisième thème de ce texte, et bien dans la ligne des deux autres, c’est la fidélité de Dieu à son Alliance « Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David ». C’est encore l’une des grandes lignes de force des prédications du deuxième Isaïe : exilés, on craignait d’être abandonnés de Dieu à tout jamais. On avait tant de fois manqué aux commandements dans le passé, Dieu ne s’était-il pas lassé de son peuple ? Non, bien sûr. Puisque son amour est totalement gratuit et sans conditions, le début de ce texte nous l’a rappelé, il ne remet jamais en cause son Alliance. Au contraire, il la renouvelle à chaque instant : l’allusion à David confirme l’enracinement lointain et la durée indéfectible de cette Alliance.
C’est un rappel des promesses faites jadis à David par le prophète Natan (2 S 7). Depuis ces lointains débuts de la royauté en Israël, on sait que sa dynastie fera naître un jour celui qu’on appelle le Messie et qui apportera définitivement la liberté et la paix à son peuple. Pendant l’Exil à Babylone, ces lointaines promesses pourraient paraître caduques, raison de plus pour que le prophète les rappelle.

 

PSAUME – 144 (145)

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
9 la bonté du SEIGNEUR est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses oeuvres.

15 Les yeux sur toi, tous ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
16 Tu ouvres ta main ;
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

17 Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
18 Il est proche de ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

La première lecture de ce dimanche disait la gratuité et la profusion des dons de Dieu ; ce psaume ne dit pas autre chose ! Et d’ailleurs, il s’agit d’un psaume alphabétique, c’est tout dire. Il comporte autant de versets que le nombre des lettres de l’alphabet, chaque verset commençant par l’une des lettres, dans l’ordre ; et nous savons que cet effort de composition (ce que l’on appelle un acrostiche en littérature) a un sens très particulier, toujours le même : dire à Dieu la reconnaissance des croyants pour le don de l’Alliance.
On ne s’étonne donc pas de trouver dans ce psaume l’évocation de tous les aspects de l’Alliance : cette découverte extraordinaire, dont le peuple d’Israël a eu le privilège, d’un Dieu à la fois tout puissant et proche des hommes. C’est certainement l’une des grandes richesses de la foi juive : savoir toujours tenir ensemble ces deux aspects du mystère de Dieu. Le livre de la Sagesse dont nous lisions un extrait pour le seizième dimanche le disait clairement : « Toi, (Seigneur), qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance… Ta maîtrise sur tous te fait user de clémence envers tous. » (Sg 12). Mais bien avant le livre de la Sagesse (qui est très tardif), bien d’autres textes bibliques de l’Ancien Testament avaient su dire avec force la grandeur et la bonté de Dieu.
Le verset 8 de notre psaume, celui qui débute notre lecture aujourd’hui, est l’écho de la révélation de Dieu par lui-même à Moïse au Sinaï (Ex 34, 6). Nous avons lu ce passage du livre de l’Exode pour la Fête de la Sainte Trinité, il y a quelques semaines. Je ne le reprends donc pas. En revanche, je vous propose d’en relire un autre, l’autre grande parole magnifique de Dieu à Moïse, qui est le récit du buisson ardent.
Je vous rappelle le contexte : ce jour-là, Moïse, l’ancien protégé du Pharaon, n’était plus qu’un pauvre homme rejeté par tous. C’est à lui que le Dieu de l’univers a choisi de se révéler. Voici ce que raconte la Bible, au chapitre 3 du livre de l’Exode :
« Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. L’Ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. » (Ex 3,1-2) ; L’expression « L’Ange du SEIGNEUR » est une manière pudique de parler de Dieu : pour dire la présence de Dieu lui-même dans le buisson, on prend une circonlocution ; on n’oserait pas dire que Moïse ait pu voir Dieu. C’est déjà une manière de dire combien Dieu est plus grand que l’homme, inaccessible à l’homme.
« Moïse regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré. » Devant cette flamme qui jaillit d’un buisson sans le consumer, Moïse est invité à comprendre que Dieu, comparé à un feu, est au milieu de son peuple (le buisson). Et cette Présence de Dieu au milieu de son peuple ne le détruit pas, ne le consume pas. Du coup, la vocation du peuple est dite en même temps : il est le lieu choisi par Dieu pour manifester sa Présence ; et, désormais, le peuple choisi témoignera au milieu du monde que Dieu est au milieu des hommes et que ceux-ci n’ont rien à craindre. Notre psaume de ce dimanche est tout à fait dans cet état d’esprit.
« Moïse dit : Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : Moïse ! Moïse ! » Moïse a fait un détour : Dieu a pris l’initiative mais il faut un geste de l’homme. Manière de dire que Dieu sollicite la collaboration des hommes. « Moïse dit : Me voici ! » Le « Me voici » de Moïse (comme celui d’Abraham, comme celui de tant d’autres depuis) est la réponse qui permettra à Dieu de réaliser sa grande oeuvre de libération de l’humanité.
« Le SEIGNEUR dit : N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. » « Retire tes sandales », c’est le symbole du dépouillement indispensable pour affronter la présence du Dieu tout-puissant.
Et Dieu poursuit : « Je suis le Dieu de ton Père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Dieu rappelle ici sa fidélité à son peuple depuis des siècles et à travers toute l’épaisseur d’une histoire. Face à lui, Moïse esquisse malgré lui un geste de recul : « Moïse se voila la face car il craignait de regarder Dieu. » Encore une manière pour l’auteur de nous rappeler que Dieu est le Tout-Autre, celui qu’on ne peut approcher qu’avec crainte et respect.
C’est alors que Dieu prononce la phrase qui galvanisera les énergies de Moïse et de toute sa génération, une phrase que le peuple juif n’oubliera jamais : « Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. » « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte. » Ainsi Dieu se révèle-t-il compatissant, miséricordieux, c’est-à-dire littéralement « coeur ouvert à nos misères », coeur qui prend parti pour ceux qui sont dans la misère. Moïse, dont le premier réflexe a été de se voiler le visage, comprend alors qu’il n’y a pas à avoir peur. « Mon peuple », c’est le rappel de l’Alliance avec ce peuple depuis Abraham. Comme il a vu la détresse d’Abraham, le vieil homme sans enfant, Dieu a vu la misère de son peuple.
Ce récit magnifique est capital pour la foi d’Israël et donc pour la nôtre, il ne faut pas l’oublier ; il nous apporte la double Révélation que Dieu est en même temps le Tout-Autre, ET le Tout Proche. Il est le Tout-Autre, celui qu’on ne peut approcher qu’avec crainte et respect ET en même temps, il est le Tout Proche, celui qui voit la misère de son peuple et lui suscite un libérateur.
Dans les quelques versets choisis dans le psaume 144/145 pour ce dimanche, l’accent est mis sur cette tendresse de Dieu. Cette conviction irrigue pour toujours la foi de nos frères juifs et la nôtre à leur suite, comme elle remplissait le coeur de Jésus de Nazareth.

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de saint Paul aux Romains – 8,35.37-39

Frères,
qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ?
la détresse ? l’angoisse ? la persécution ?
la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ?
37 Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs
grâce à celui qui nous a aimés.
38 J’en ai la certitude :
ni la mort ni la vie,
ni les anges ni les Principautés célestes,
ni le présent ni l’avenir,
39 ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes,
ni aucune autre créature,
rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu
qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur.

Ces lignes sont la conclusion de tout ce passage splendide que nous lisons depuis plusieurs semaines au chapitre 8 de la lettre aux Romains et dans lequel Paul s’émerveille de l’amour de Dieu ; au chapitre 5, il avait dit « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (5,5). Ici, il laisse libre cours à l’exultation qui remplit le coeur des croyants quand ils réalisent l’oeuvre de Dieu pour eux : « Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous » a-t-il dit un peu plus haut (8,32). Plus personne ne peut briser l’Alliance ainsi nouée entre Dieu et nous. Comme le dit la première Prière Eucharistique de la réconciliation, « ses bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance ». Désormais, toute tentative de séparation est vouée à l’échec.
Paul reprend ici une fois de plus un des thèmes majeurs de ce qu’il appelle l’Ecriture (pour nous, l’Ancien Testament) : tout l’enjeu de la vie des fils d’Adam est de rester attachés à Dieu, suspendus à son souffle (vous reconnaissez là l’image de la Genèse, Dieu insufflant dans les narines de l’homme son souffle de vie), et de ne pas se laisser séparer de lui par le Tentateur, le diviseur. Jésus au désert a connu cette offensive du Tentateur qui lui suggérait de rechercher le pouvoir, la facilité, les honneurs. Pierre, lui-même, a joué ce rôle auprès de lui quand il le poussait à fuir la persécution inévitable. Mais rien, ni la faim, ni les mirages de la réussite ne pouvaient séparer le Fils de son Père. A leur tour, Paul et les autres apôtres puisent dans l’Esprit de Jésus-Christ la force de rester greffés sur lui.
Et il nous livre ici une superbe profession de foi : « J’en ai la certitude… rien ne pourra nous séparer ». Ce n’est pas de l’orgueil, c’est la certitude de la foi : Paul ne considère pas une minute que le mérite de cette fidélité lui reviendrait : quand il affirme « En tout cela (c’est-à-dire toutes les épreuves), nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés », le mot important, c’est « grâce » à lui. Il ne cite pas Isaïe ici mais sa déclaration ressemble à celle du prophète lorsqu’il brossait le portrait du serviteur de Dieu : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… je sais que je ne serai pas confondu. » (Is 50,7).
D’ailleurs, Paul lui-même est la preuve vivante que « Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu qui est manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur : la détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger… » tout cela il l’a traversé… Il le détaille dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « Des Juifs, j’ai reçu cinq fois les trente-neuf coups, trois fois j’ai été flagellé, une fois lapidé, trois fois, j’ai fait naufrage, j’ai passé un jour et une nuit sur l’abîme. Voyages à pied, souvent, dangers des fleuves, dangers des brigands, dangers de mes frères de race, dangers des païens, dangers dans la ville, dangers dans les déserts, dangers sur la mer, dangers des faux frères ! Fatigues et peine, veilles souvent ; faim et soif, jeûne souvent ; froid et dénuement… » (2 Co 11,24-27).
Non seulement les épreuves, d’où qu’elles viennent, ne peuvent nous séparer du Christ, mais elles deviennent des moyens au service de l’œuvre de Dieu. Dans sa lettre aux Philippiens, par exemple, Paul qui était alors en prison (peut-être à Ephèse) disait se réjouir de ce que sa captivité était devenue un prétexte à évangélisation. « La plupart des frères, encouragés dans le Seigneur par ma captivité, redoublent d’audace pour annoncer sans peur la Parole. » (Phi 1,14). Il savait pourtant que ce beau zèle n’était pas toujours parfaitement pur, certains étant peut-être trop contents de prendre sa place ; mais il se réjouissait quand même des progrès de la mission : « Je veux que vous le sachiez, frères, ce qui m’est arrivé a plutôt contribué au progrès de l’évangile… De toute manière… Christ est annoncé. Et je m’en réjouis. » (Phi 1,14.18). Il a eu ainsi à maintes reprises l’occasion de vérifier ce qu’il dit dans notre chapitre 8 de la lettre aux Romains : « Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. » (Rm 8,28). Or Paul fait bien partie de ceux qui aiment Dieu, comme il dit, c’est-à-dire de ceux qui lui sont attachés et lui font confiance.
Et c’est pour lui l’occasion d’une expérience spirituelle très forte : un jour où il priait Dieu de lui épargner les épreuves, le Seigneur lui a répondu : « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse ». Et Paul peut affirmer en toute vérité : « C’est lorsque je suis faible (c’est-à-dire je me reconnais faible) que je suis fort… parce que la puissance du Christ repose sur moi. » (2 Co 12,10.9). Pourquoi ? parce qu’il ne cherche pas sa force en lui-même mais dans celle que lui donne le Christ. Aux Galates, il fera cette confidence : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2,20).
Cette union intime entre le Christ et ses disciples, Jésus en a longuement parlé au soir de la Cène : « De même que le sarment, s’il ne demeure pas sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez pas en moi. Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte du fruit en abondance, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » Ce verbe « demeurer » revient souvent sous la plume de Jean, que ce soit dans l’évangile ou dans ses lettres : « Demeurez en moi, comme je demeure en vous, dit Jésus. » (Jn 15,4). En écho, Jean écrit aux premiers Chrétiens : « Mes petits enfants, demeurez en lui, afin que, lorsqu’il paraîtra, nous ayons pleine assurance. » (1 Jn 2,28).

 

EVANGILE – selon saint Matthieu 14,13-21

En ce temps-là,
Quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste
13 il se retira et partit en barque
pour un endroit désert, à l’écart.
Les foules l’apprirent
et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied.
14 En débarquant, il vit une grande foule de gens ;
il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
15 Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent :
« L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée.
Renvoie donc la foule :
qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! »
Mais Jésus leur dit :
« Ils n’ont pas besoin de s’en aller.
Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Alors ils lui disent :
« Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. »
Jésus dit :
« Apportez-les moi. »
Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe,
il prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel,
il prononça la bénédiction :
il rompit les pains,
il les donna aux disciples,
et les disciples les donnèrent à la foule.
Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés .
On ramassa les morceaux qui restaient :
Cela faisait douze paniers pleins.
21 Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille,
sans compter les femmes et les enfants.

Cet épisode de la multiplication des pains suit tout juste l’annonce de l’exécution de Jean-Baptiste sur l’ordre d’Hérode ; Matthieu raconte la mort de Jean-Baptiste et il conclut : « Les disciples de Jean vinrent prendre le cadavre et l’ensevelirent ; puis ils allèrent informer Jésus. » (Mt 14,12). La première réaction de Jésus, qui semble de prudence, a été la retraite : « A cette nouvelle, Jésus partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. » (Mt 14,13). Mais il est bien vite rejoint par les sollicitations de la foule, et là il ne résiste pas, car « il est saisi de compassion » (littéralement « saisi aux entrailles »), nous dit Matthieu.
Et le voilà qui commet ce qui nous paraît à la fois une imprudence et une folie. Imprudence politique, d’abord, car la sagesse serait de se faire oublier, sa popularité le perdra. Folie, ensuite, de croire que cinq pains et deux poissons suffiront à nourrir une telle foule. Les disciples, réalistes, font remarquer que cela est bien peu, mais Jésus qui compte aussi bien qu’eux, dit imperturbablement « donnez-leur vous-mêmes à manger ».
Quand Jésus dit « donnez-leur vous-mêmes à manger », ce n’est certainement pas pour les mettre dans l’embarras : c’est qu’ils en sont capables, mais ils ne le savent pas… ou ils ne le croient pas.
Quand saint Matthieu nous rapporte cet épisode, visiblement il se souvient du prophète Elisée : celui-ci était prophète dans le royaume du Nord, huit cents auparavant, mais tout le monde connaissait son histoire. Un jour, en pleine période de famine, un fidèle avait apporté en offrande le début de sa récolte, ce que l’on appelait « l’offrande des prémices ». Cette offrande représentait vingt pains d’orge. Normalement, l’offrande des prémices devait revenir à Elisée, mais celui-ci, vu les circonstances, avait aussitôt décidé d’en faire profiter tout le monde. Or, vingt pains d’orge, c’était beaucoup pour un seul prophète, mais c’était dérisoire pour les affamés qui entouraient Elisée (le texte dit qu’il y avait cent personnes). Et pourtant, Elisée avait aussitôt dit à son serviteur : « Distribue-les aux gens et qu’ils mangent. » Mais le serviteur, lui, avait vite vu que le compte n’y était pas : « Comment pourrais-je en distribuer à cent personnes ? » Alors Elisée avait répondu : « Distribue-les aux gens et qu’ils mangent ! Ainsi parle le SEIGNEUR : On mangera et il y aura des restes. » Et, effectivement, le serviteur avait fait la distribution et le texte notait : « Ils mangèrent et il y eut des restes selon la parole du SEIGNEUR. » (2 R 4,42-44).
Ici aussi, Matthieu note la disproportion entre le nombre de convives et la petite quantité de nourriture, la distribution et le ramassage des restes. Après le constat de ce que l’on pourrait appeler leur indigence (« Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. »), Matthieu prend soin de noter : « Tous mangèrent à leur faim et, des morceaux qui restaient, on ramassa douze paniers pleins. » Et pourtant, « Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille ».
Mais qu’ont-ils donc en commun, Jésus et Elisée ? Quel est leur secret ? Il semble bien que leur secret soit simple : premièrement, tous les deux croient le partage possible, quel que soit le nombre de convives, car tous les deux s’en remettent à Dieu : Elisée en citant la parole du Seigneur « On mangera et il y aura des restes », Jésus en faisant le geste de la bénédiction sur le pain ; car Matthieu note bien qu’il a « béni » les pains : « levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction » ; ce n’est pas un rite magique sur le pain ; c’est reconnaître le pain comme don de Dieu et lui demander de savoir l’utiliser pour le service des affamés.
La mention des restes dans les deux récits et la précision que « tous mangèrent à leur faim » chez Matthieu souligne la profusion des dons de Dieu. On pense aussi à la manne qui tombait chaque matin pendant les quarante ans de l’Exode : « Vous vous rassasierez de pain et vous connaîtrez que c’est moi le SEIGNEUR, votre Dieu. » (Ex 16,12).
Et deuxième point commun entre Jésus et Elisée, mais c’est un préalable, tous deux sont soucieux de la faim des gens ; en ce qui concerne Elisée, le livre des Rois note bien qu’on était en période de famine, et c’est lui qui a eu l’idée de partager ce qui lui était normalement destiné ; quant à Jésus, Matthieu a commencé son récit en disant : « Jésus partit en barque pour un endroit désert à l’écart. » Cela veut dire pour le moins qu’il désirait un peu de tranquillité : mais il a accepté de se laisser rejoindre, de laisser les gens se rapprocher, de se faire leur prochain… cela l’a conduit à commettre cette imprudence et cette folie dont nous parlions en commençant.
C’est à cette imprudence et à cette folie que les disciples de tous les temps sont à leur tour invités : il leur suffit d’avoir assez de foi pour se souvenir que le partage fait des miracles. Et aussi de se réjouir de leur indigence ; elle est le lieu privilégié de l’action de Dieu.
Pourquoi ? Parce que quand nous reconnaissons notre impuissance, alors nous appelons Dieu à notre secours, ce qui est bien toujours la première chose à faire ! La première lecture, extraite du livre d’Isaïe, proclamait l’abondance et la gratuité des dons de Dieu. La multiplication des pains par Jésus en est une magnifique illustration.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIER LIVRE DES ROIS, PSAUME 118

Dimanche 26 juillet 2020 : 17è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 26 juillet 2020 : 

17éme dimanche du Temps Ordinaire

Parable_of_the_hidden_treasure_Rembrandt_-_Gerard_Dou

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre du premier livre des Rois 3, 5. 7-12

En ces jours-là,
5 A Gabaon, pendant la nuit,
le SEIGNEUR apparut en songe à Salomon.
Il lui dit :
« Demande ce que je dois te donner. »
6 Salomon répondit : (…)
7 « SEIGNEUR, mon Dieu, c’est toi qui m’as fait roi,
moi, ton serviteur, à la place de David, mon père :
or, je suis un tout jeune homme,
ne sachant comment se comporter,
8 et me voilà au milieu du peuple que tu as élu ;
c’est un peuple nombreux,
si nombreux qu’on ne peut ni l’évaluer ni le compter.
9 Donne à ton serviteur un coeur attentif
pour qu’il sache gouverner ton peuple
et discerner le bien et le mal ;
sans cela gouverner ton peuple qui est si important ? »
10 Cette demande de Salomon plut au Seigneur,
qui lui dit :
11 « Puisque c’est cela que tu as demandé,
et non pas de longs jours,
ni la richesse,
ni la mort de tes ennemis,
mais puisque tu as demandé le discernement,
l’art d’être attentif et de gouverner,
12 je fais ce que tu as demandé :
je te donne un coeur intelligent et sage,
tel que personne n’en a eu avant toi
et que personne n’en aura après toi. »

Salomon fut le successeur de David sur le trône de Jérusalem à une époque où toutes les tribus d’Israël étaient réunies sous une même couronne. On situe le règne du premier roi, Saül, dans les années 1030 à 1010 av.J.C environ, celui de David de 1010 à 973 et celui de Salomon de 973 à 933.
Le texte du livre des Rois que nous lisons aujourd’hui nous rapporte la première grande cérémonie de son règne. Le roi, fraîchement couronné, s’est rendu en pèlerinage au sanctuaire de Gabaon, à quelques kilomètres de Jérusalem, pour y offrir un sacrifice (mille animaux précise le texte) ; et là, il prononce la fameuse prière qui est restée dans la mémoire d’Israël comme un modèle. Mais, pour comprendre les enjeux de ce texte, il faut en relire le contexte : car à ne lire que ces seules lignes, on risquerait d’orner Salomon de toutes les qualités ! La réalité est moins flatteuse : son accession au trône avait été émaillée de péripéties peu vertueuses, intrigues politiques et assassinats compris. Trois frères aînés au moins briguaient la place, car David avait plusieurs autres fils (nés de mères différentes) plus âgés que Salomon ; ses chances de parvenir au trône étaient donc des plus minimes. Les luttes fratricides des aînés se chargèrent de déblayer le terrain (1er livre des Rois) et sa mère, Bethsabée, fit le reste : au moment où Adonias, le survivant des trois aînés, savourait déjà sa victoire, elle s’arrangea pour le griller de vitesse. Salomon fut sacré en grande précipitation à la source de Gihôn.
Et le peuple, prêt à tout, acclama ce nouveau roi, comme il aurait acclamé l’autre. Salomon était parvenu à ses fins, il était sur le trône. Il ne restait plus qu’à liquider les opposants, ce qu’il fit sans tarder. Ce n’était donc pas apparemment un grand saint qui se présentait devant Dieu ! Et si sa sagesse est proverbiale, on voit qu’elle ne lui est pas venue tout de suite ! Elle fut pour lui un don de Dieu. (Celui qui écrit ce texte compte bien que nous retenions cette vérité élémentaire).
Salomon savait que, maintenant, il fallait régner, ce qui était bien difficile, et c’est là qu’il fit preuve d’un commencement de sagesse et de lucidité. Car ce jeune roi, et c’est là tout son mérite, avait compris au moins une chose, première leçon de ce texte, c’est que la sagesse est le bien le plus précieux du monde (Matthieu parlera de trésor et de perle ; cf l’évangile de ce dimanche Mt 13, 44-46) et que Dieu seul détient les clés de la vraie sagesse. Ainsi la prière de Salomon au sanctuaire de Gabaon est-elle un modèle d’humilité et de confiance : « Je suis un tout jeune homme, incapable de se diriger. Donne à ton serviteur un coeur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ; comment sans cela gouverner ton peuple qui est si important ? »
La deuxième leçon de ce passage concerne les rois d’abord mais aussi tous les détenteurs d’un pouvoir, quel qu’il soit : ce qui est remarquable dans la prière de Salomon, c’est que sa demande vise exclusivement le service du peuple. Il ne demande rien pour lui-même personnellement, il demande seulement les capacités nécessaires pour exercer la mission que Dieu lui a confiée. Le jeune roi prouve ici qu’il a parfaitement intégré l’idéal monarchique prescrit par Dieu à David (par l’intermédiaire du prophète Natan) : en Israël, dès le tout début de la royauté, les prophètes les uns après les autres rappellent à tous les rois qu’ils ne doivent avoir qu’un souci en tête, à savoir le bonheur et la sécurité du peuple qui leur est confié.
La réponse de Dieu insiste sur ce désintéressement tout à fait remarquable de la prière de Salomon : « Puisque tu ne m’as demandé ni de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis (y a-t-il là une pointe d’ironie ? Dieu n’ignorait pas que Salomon s’en était fort bien occupé lui-même), mais puisque tu as demandé le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé : je te donne un coeur intelligent et sage, tel que personne n’en a eu avant toi et que personne n’en aura après toi. » Voilà qui dépasse toutes les espérances du jeune roi. Et Dieu ne s’arrête pas là : la liturgie, malheureusement, ne nous fait pas entendre la suite qui est pourtant une bien belle leçon sur la générosité de Dieu : « Et même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne : et la richesse et la gloire, de telle sorte que durant toute ta vie il n’y aura personne comme toi parmi les rois. »
Belle révélation pour nous : ce n’était pas un grand saint qui se présentait devant Dieu, mais parce qu’il a prié humblement, il a été comblé ; cela fait penser à un certain publicain de la parabole (Lc 18, 9-14) ; enfin et surtout, nous découvrons une fois de plus, grâce à Salomon, que Dieu continue à donner et pardonner quel que soit notre passé, si peu vertueux soit-il. Ainsi vérifions-nous le sens du mot « pardon » : c’est le don qui passe par-dessus toutes les offenses.
—————————————-

Compléments

1 – Lire la méditation puis la superbe prière que le livre de la Sagesse prête au roi Salomon : Sg 8, 17-21 puis 9, 1-12. On sait que, malheureusement, vers la fin de sa vie, Salomon s’est écarté gravement de ce beau chemin de sagesse ; ses nombreuses femmes l’ont poussé à l’idolâtrie et il s’est laissé envahir par la mégalomanie du pouvoir. Il suffit de relire le résumé que Ben Sirac écrit de sa vie : Si 47, 12-22.
2 – « Et même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne : et la richesse et la gloire, de telle sorte que durant toute ta vie il n’y aura personne comme toi parmi les rois. » : à rapprocher de Mt 6, 33 : « Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu et tout cela (le reste) vous sera donné par surcroît. »
3 – Pour une introduction au livre de la Sagesse et aux livres Deutérocanoniques, voir au seizième dimanche du temps ordinaire – A, le commentaire de la première lecture.

 

PSAUME – 118 (119)

57 Mon partage, Seigneur, je l’ai dit,
c’est d’observer tes paroles.
72 Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche,
plus qu’un monceau d’or ou d’argent.

76 Que j’aie pour consolation ton amour
selon tes promesses à ton serviteur !
77 Que vienne à moi ta tendresse et je vivrai :
ta loi fait mon plaisir.

127 Aussi j’aime tes volontés,
plus que l’or le plus précieux.
128 Je me règle sur chacun de tes préceptes,
je hais tout chemin de mensonge.

129 Quelle merveille, tes exigences,
aussi mon âme les garde !
130 Déchiffrer ta parole illumine
et les simples comprennent.

Dans la première lecture, nous avions vu que Salomon, tout au moins au début de son règne, avait tout compris : la vraie sagesse est le trésor le plus précieux, et elle ne peut venir que de Dieu. Dans ce psaume, c’est la même méditation qui continue : « Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche, plus qu’un monceau d’or ou d’argent. »
Et le bonheur, d’après ce psaume, c’est donc tout simple ; la bonne route, pour un croyant, c’est tout simplement de suivre la Loi de Dieu. Le croyant connaît la douceur de vivre dans la fidélité aux commandements de Dieu, voilà ce que veut nous dire ce psaume : « Quelle merveille, tes exigences, aussi mon âme les garde ! »
Les quelques versets retenus aujourd’hui ne sont qu’une toute petite partie du psaume 118 (119 dans la Bible), l’équivalent d’une seule strophe. En réalité, il comporte 176 versets, c’est-à-dire 22 strophes de 8 versets. 22…8… ces chiffres ne sont pas dûs au hasard.
Pourquoi 22 strophes ? Parce qu’il y a 22 lettres dans l’alphabet hébreu : chaque verset de chaque strophe commence par une même lettre et les strophes se suivent dans l’ordre de l’alphabet : en littérature, on parle « d’acrostiche », mais ici, il ne s’agit pas d’une prouesse littéraire, d’une performance ! Il s’agit d’une véritable profession de foi : ce psaume est un poème en l’honneur de la Loi, une méditation sur ce don de Dieu qu’est la Loi, les commandements, si vous préférez. D’ailleurs, plus que de psaume, on ferait mieux de parler de litanie ! Une litanie en l’honneur de la Loi ! Voilà qui nous est passablement étranger.
Car une des caractéristiques de la Bible, un peu étonnante pour nous, c’est le réel amour de la Loi qui habite le croyant biblique. Les commandements ne sont pas subis comme une domination que Dieu exercerait sur nous, mais des conseils, les seuls conseils valables pour mener une vie heureuse. « Aussi j’aime tes volontés, plus que l’or le plus précieux. Je me règle sur chacun de tes préceptes, je hais tout chemin de mensonge. » Quand l’homme biblique dit cette phrase, il la pense de tout son coeur.
Et, non seulement la Loi n’est pas subie comme une domination, mais elle est accueillie comme un cadeau que Dieu fait à son peuple, le mettant en garde contre toutes les fausses routes ; elle est l’expression de la sollicitude du Père pour ses enfants ; tout comme nous, parfois, nous mettons en garde un enfant, un ami contre ce qui nous paraît être dangereux pour lui. On dit que Dieu « donne » sa Loi et elle est bien considérée comme un « cadeau ». Car Dieu ne s’est pas contenté de libérer son peuple de la servitude en Egypte ; laissé à lui-même, Israël risquait de retomber dans d’autres esclavages pires encore, peut-être. En donnant sa loi, Dieu donnait en quelque sorte le mode d’emploi de la liberté. La Loi est donc l’expression de l’amour de Dieu pour son peuple.
Il faut dire une fois de plus qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour et que finalement la Loi n’a pas d’autre but que de nous mener sur le chemin de l’amour. Toute la Bible est l’histoire de l’apprentissage du peuple élu à l’école de l’amour et de la vie fraternelle. Le livre du Deutéronome disait : « Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est le Seigneur UN ; tu aimeras 1 le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force ». (Dt 6, 4). Et le livre du Lévitique enchaînait : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18). Voici le commentaire que les rabbins faisaient de ce verset : « Tu aimeras ton prochain, de sorte que ce que tu détestes pour toi-même, tu ne le lui feras pas à lui. » C’est ce que l’on appelait « la Règle d’or ». Et le célèbre rabbin Hillel qui a précédé Jésus de quelques dizaines d’années (il a vécu de -70 + 10) commentait : « Ce que tu détestes pour toi-même, ne le fais pas à ton prochain : c’est là toute la Torah, le reste est explication. Va et étudie. » Il aimait dire également : « Ne juge pas ton prochain jusqu’à ce que tu sois à sa place ». Jésus était exactement dans la même ligne lorsqu’il disait que les deux commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain étaient le résumé de la loi juive. Quant à la « Règle d’or », il la reprenait à son compte en disant : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : c’est la Loi et les Prophètes. » (Mt 7, 12).
Pour revenir au psaume 118 (119), il ressemble bien à une sorte de litanie : après les trois premiers versets qui sont des affirmations sur le bonheur des hommes fidèles à la loi, les 173 autres versets s’adressent directement à Dieu dans un style tantôt contemplatif, tantôt suppliant du genre : « Ouvre mes yeux, que je contemple les merveilles de ta loi. » Et la litanie continue, répétant sans arrêt les mêmes formules ou presque : par exemple, en hébreu, dans toutes les strophes, reviennent huit mots2 toujours les mêmes en hébreu pour décrire la loi. Seuls les amoureux osent ainsi se répéter sans risquer de se lasser.
Huit mots toujours les mêmes et aussi huit versets dans chacune des 22 strophes : le chiffre 8, lui non plus, n’est pas dû au hasard ; dans la Bible, c’est le chiffre de la nouvelle création : la première Création a été faite par Dieu en 7 jours, donc le huitième jour sera celui de la Création renouvelée, des « cieux nouveaux et de la terre nouvelle », selon une autre expression biblique. Celle-ci pourra surgir enfin quand toute l’humanité vivra selon la loi de Dieu, c’est-à-dire dans l’amour puisque c’est la même chose !

———————————–

Note
1 – « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force » : tu aimeras, ici, veut dire « tu t’attacheras » au Seigneur ton Dieu, à l’exclusion de tout autre. Le livre du Deutéronome lutte encore contre l’idolâtrie).
2 – On trouvera dans le commentaire de ce même psaume pour le sixième dimanche ordinaire – A, une étude de vocabulaire.

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de saint Paul aux Romains – 8, 28 – 30

Frères,
Nous le savons,
quand les hommes aiment Dieu,
lui-même fait tout contribuer à leur bien,
puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour.
Ceux que, d’avance, il connaissait,
il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils,
pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères.
Ceux qu’il avait destinés d’avance,
il les a aussi appelés ;
ceux qu’il a appelés,
il en a fait des justes ;
et ceux qu’il a rendus justes,
il leur a donné sa gloire.

Depuis plusieurs semaines, nous lisons le chapitre 8 de la lettre aux Romains : saint Paul contemple toute l’histoire de l’humanité, il la décrit comme une longue marche vers un avenir magnifique. Un jour, nous serons semblables à Jésus-Christ, nous serons à son image et nous ne ferons plus qu’un en Lui. Voilà le projet de Dieu : « les hommes sont appelés selon le dessein de son amour » (v. 28).
Le meilleur commentaire du passage d’aujourd’hui se trouve chez Paul lui-même dans sa deuxième lettre aux Thessaloniciens : « Dieu vous a choisis dès le commencement pour être sauvés par l’Esprit qui sanctifie et par la foi en la vérité : c’est à cela qu’il vous a appelés par notre Evangile, à posséder la gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ. » (2 Th 2, 13-14). Tout est là, dans ces quelques lignes, de ce que nous avons lu ces derniers dimanches dans la lettre aux Romains : ce projet de Dieu qui débouche sur notre union à Jésus-Christ (ce qu’il appelle « posséder la gloire de Jésus-Chrit »), l’œuvre de l’Esprit sur laquelle Paul insiste beaucoup, et enfin notre propre participation sollicitée, mais libre, évidemment, à ce dessein de Dieu. Ailleurs, dans la première lettre aux Thessaloniciens, Paul dit plus simplement encore : « Dieu vous appelle à son Royaume et à sa gloire. » (1 Th 2, 12).
Nous sommes donc en chemin vers cette transformation de tout notre être, ce façonnage, pourrait-on dire, qui nous modèlera à l’image de Jésus-Christ. Plus haut, dans la lettre aux Romains, Paul comparait ce processus de transformation à une naissance : « La création tout entière passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore », disait-il (8, 22). Ici l’image est plutôt celle de l’entrée dans une grande famille : « Dieu nous a a destinés à être l’image de son Fils, pour faire de ce Fils l’aîné d’une multitude de frères. » (v. 29). Quelques lignes auparavant, sur le même registre, il avait employé à notre sujet l’expression : « enfants de Dieu ». Et il avait continué : « Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ » (8, 17).
Pour entrer dans cette famille, la porte est ouverte à tous, mais nous restons libres. Dans le passage de la lettre aux Thessaloniciens que je lisais tout-à-l’heure, Paul emploie le mot « foi » : à l’appel de Dieu, sa proposition de participer au grand projet, au « dessein de son amour », nous répondons par la foi, la confiance : « Dieu vous a choisis dès le commencement pour être sauvés par l’Esprit qui sanctifie et par la foi en la vérité ». Nous disons volontiers « L’homme propose, Dieu dispose », mais il me semble que Paul nous dit juste l’inverse : « Dieu propose, l’homme dispose ».
Car Dieu ne nous impose pas son projet, il nous le propose ; c’est pourquoi, depuis les origines de la Révélation, on entend Dieu appeler l’homme et lui proposer son Alliance ; un peu comme si Dieu inlassablement répétait : « Aime-moi, fais-moi confiance, puisque je t’aime. » Paul nous dit en quelque sorte, « Dieu ne vous force pas la main, mais si vous décidez de lui faire confiance, de le laisser mener votre vie, soyez bien certains qu’il fera progresser son dessein en vous et par vous. »
Dans le passage d’aujourd’hui de la lettre aux Romains, notre liberté d’adhérer ou non au projet de Dieu est dite également, mais autrement : « Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. » (v. 28). Le mot choisi ici par Paul « aiment » dit la réponse libre de l’homme à la proposition, l’appel de Dieu. Ce n’est pas un sentiment, c’est un élan, c’est l’adhésion de la « foi ». Il est l’équivalent du mot « foi » dans la lettre aux Thessaloniciens.
Il reste que les formules de Paul peuvent prêter à confusion : ici, il dit : « quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. » Mais alors on voit bien tout de suite l’objection qui pourrait jaillir : alors, pour ceux qui n’aiment pas Dieu, son plan d’amour n’existe-t-il pas ?
Bien sûr que si : croire que la bonté de Dieu est restreinte à quelques-uns serait une mauvaise lecture des paroles de Paul et de toute la Bible, la fameuse lecture du soupçon qui nous guette toujours. Le vrai croyant sait bien que le « dessein » de Dieu ne vise que notre bonheur ; il veut rassembler tous les hommes, et même l’univers entier, nous le savons bien. Mais nous restons libres de ne pas aimer Dieu.
Autre difficulté, Paul continue : « Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils » ; et, à plusieurs reprises, il emploie cette expression « ceux que » : « Ceux qu’il avait destinés d’avance… ceux qu’il a appelés… ceux qu’il a rendus justes … ». N’imaginons pas qu’il y aurait les privilégiés, les chanceux et les autres. Dieu ne fait pas des choix comme les hommes peuvent en faire. Pour reprendre le vocabulaire de Paul, nous sommes tous « connus » de Dieu, « appelés, justifiés, introduits dans sa gloire », à condition de l’accepter, bien sûr.
L’expression « Ceux que, d’avance, il connaissait » n’est donc pas restrictive ; elle désigne sans limitation tous ceux qui acceptent d’entrer dans le projet de Dieu. Par ces formulations successives « Ceux qu’il avait destinés d’avance… ceux qu’il a appelés… ceux qu’il a rendus justes… », Paul décrit tout simplement l’itinéraire de tous ceux qui veulent bien entrer dans ce merveilleux plan de salut. En premier lieu, Dieu a envoyé son Fils ; c’est lui qui est « le commencement, premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang. » (Col 1, 18). Ainsi ceux qui répondent à l’amour de Dieu ressemblent à ce Fils qui a réalisé la volonté de salut du Père. « Ceux qu’il avait destinés d’avance, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu’il a rendus justes, il leur a donné sa gloire. » Manière de dire que cette rencontre les a mis en harmonie parfaite avec Dieu (justifiés), rendus participants de sa nature divine (sanctifiés), et d’ores et déjà accueillis dans sa gloire (glorifiés).
Pas étonnant que Paul écrive dans le verset qui suit immédiatement cette contemplation : « Que dire de plus ? »
—————————————

Complément
Les prophètes ont annoncé à plusieurs reprises que le projet de Dieu est pour tous les hommes ; Isaïe par exemple : « Le Seigneur, le tout-puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples… on dira ce jour-là : c’est lui notre Dieu… Exultons, jubilons, puisqu’il nous sauve. » (Is 25, 6… 9). Et ailleurs : « Ma maison sera appelée Maison de prière pour tous les peuples. » (Is 56, 7 ; voir le commentaire de ce texte au vingtième dimanche ordinaire – année A).
C’est bien ce que dit le texte de la lettre aux Ephésiens : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement ; réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et sur la terre. » (Ep 1, 9-10). C’est exactement cela que Paul contemple ici.

 

EVANGILE – selon saint Matthieu 13, 44 – 52

En ce temps-là,
Jésus disait à la foule ces paraboles :
« Le Royaume des cieux est comparable
à un trésor caché dans un champ ;
l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau.
Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède,
et il achète ce champ.
Ou encore :
Le Royaume des cieux est comparable
à un négociant qui recherche des perles fines.
Ayant trouvé une perle de grande valeur,
il va vendre tout ce qu’il possède,
et il achète la perle.
Le Royaume des cieux est encore comparable
à un filet qu’on jette dans la mer,
et qui ramène toutes sortes de poissons.
Quand il est plein, on le tire sur le rivage,
on s’assied,
on ramasse dans des paniers ce qui est bon,
et on rejette ce qui ne vaut rien.
Ainsi en sera-t-il à la fin du monde :
les anges sortiront pour séparer les méchants du milieu des justes
et les jetteront dans la fournaise :
là il y aura des pleurs et des grincements de dents.
Avez-vous compris tout cela ? Ils lui répondent « Oui ».
Jésus ajouta :
« C’est pourquoi tout scribe
devenu disciple du Royaume des cieux
est comparable à un maître de maison
qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. »

Voilà trois ou plutôt quatre histoires bien dans le style de Jésus et des rabbins de son temps 1. Toutes les quatre parlent du Royaume de Dieu : il y a d’abord un laboureur qui trouve dans un champ (qui ne lui appartient pas) un trésor qui l’éblouit ; puis c’est un négociant en perles fines qui tombe sur une perle plus belle que toutes les autres ; et puis encore des pêcheurs qui ont ramené un filet tellement plein de poissons qu’il leur faut passer du temps à trier ce qui est bon pour le garder et ce qui ne vaut rien et qui sera rejeté à la mer. Enfin, un scribe juif devenu chrétien comparé à un propriétaire qui fait du tri dans ses affaires.
On peut se demander quel est le lien entre ces quatre paraboles ?
Première remarque : dans les versets précédents, nous avions lu la parabole de l’ivraie et Jésus avait terminé par une annonce du jugement : à la fin du monde, les anges feront le tri entre les bons et les méchants ; et nous avions noté que bons et méchants ne sont pas deux catégories distinctes d’hommes mais des comportements. Or ici, Jésus reprend la même annonce du jugement après la troisième parabole : « A la fin du monde, les anges viendront séparer les méchants des justes ».
C’est certainement une insistance sur la gravité des enjeux qui sont représentés dans ces trois premières paraboles qui sont ainsi enchâssées entre deux annonces du jugement représenté comme un tri.
C’est dans la troisième petite histoire, celle du filet plein de poissons que l’image du tri est la plus manifeste. « Le Royaume des cieux est comparable à un filet qu’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien. »
Mais de quel tri s’agit-il ? Là, ce sont les deux premières paraboles qui nous disent de quoi il s’agit : elles sont très ressemblantes : les deux personnages font une découverte. Pour le premier, c’est totalement inopiné ; la charrue qu’il pousse dans le champ du propriétaire qui l’a embauché bute sur quelque chose qui a été caché là et probablement oublié depuis longtemps : un trésor, quelle aubaine, cela va changer sa vie ! Pour le second, au contraire, c’est au bout de longues recherches qu’il découvre enfin la perle qui supplante toutes les autres.
L’évangéliste cherche-t-il à nous faire remarquer la différence de caractère des deux personnages ? Le premier exulte de joie devant sa découverte (« Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ »), le second est moins démonstratif, mais lui aussi « il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle ».
Le point commun entre ces trois histoires, c’est une affaire de choix : entre les bons et les mauvais poissons du filet, il y a un choix à faire ; entre le trésor enfoui dans le champ et ce que le laboureur possédait jusque là, entre la perle et ce que le négociant possédait jusque-là, c’est aussi une affaire de choix. La leçon est claire : Recevoir la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu exige un choix et mérite que nous sacrifiions tout le reste. Mais grâce à la joie de cette découverte, le dépouillement, le renoncement deviennent possibles !
Nous retrouvons là, en définitive, un thème très fort de l’enseignement de Jésus : « Nul ne peut servir deux maîtres » ; ou encore l’image de la porte étroite ou celle de la maison bâtie sur le roc. Et ces choix que nous avons à faire sont d’une extrême gravité. La sévérité de l’image du jugement est là pour nous le rappeler. Cela nous fait penser à la toute première prédication de la vie publique de Jésus : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché. » (Mt 4, 17). Et au jeune homme riche de biens matériels et spirituels qui vient lui demander : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? », Jésus répond : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi ! » (Mt 19, 16… 21). On connaît la suite : le jeune homme n’a pas compris le trésor que représentait cet appel de Jésus, il n’a pas, du coup, trouvé la force du renoncement et il s’en est retourné à sa vie ordinaire, tout triste.
On voit tout de suite, bien sûr, les exigences que Jésus pose ici pour notre vie de baptisés : à l’entendre, il n’y a pas de demi-mesure. Cela veut dire que tout, désormais, dans nos vies, se juge à la lumière du Royaume de Dieu. « Réintroduire dans nos pensées, nos jugements, nos comportements, une référence au Royaume de Dieu qui vient, disait Mgr Coffy, est aujourd’hui une tâche essentielle de l’Eglise. »
Reste la quatrième parabole : elle est précédée d’un court dialogue entre Jésus et ses disciples : « Avez-vous compris tout cela ? », leur demande-t-il et eux répondent Oui. Alors Jésus reprend : « C’est ainsi que tout scribe devenu disciple du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. »
Les scribes étaient familiers des Ecritures, c’est-à-dire de l’Ancien Testament, pétri de la foi et de l’espérance de leur peuple. Mais Jésus savait quel effort ils auraient à faire pour accueillir la nouveauté qu’il apportait par rapport à leurs idées préconçues et pour se mettre au diapason de Dieu ; il les met en garde d’une certaine manière : pour accueillir le Royaume, vous aurez vous aussi des renoncements à opérer. Vous allez devenir propriétaires d’un trésor fait de neuf et d’ancien. 2 Il vous faudra savoir garder tous les acquis de l’Ancien Testament, tout son trésor de découverte du mystère de Dieu et, en même temps, vous préparer à accueillir la nouveauté révélée par Jésus-Christ.
———————————–

Notes
1 – Tout ce passage est propre à Matthieu
2 – Sur le rapport entre Ancien et Nouveau Testament, et notre trésor fait à la fois d’Ancien et de Nouveau, relire Mt 5, 17 : « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger mais accomplir. » Nous savons combien les mystères révélés par Jésus s’enracinent dans la révélation de la première Alliance ; nous savons aussi que celle-ci trouve tout son son sens et son accomplissement en Jésus-Christ. Connaître l’Une et l’Autre, inséparablement, voilà le grand, l’unique trésor.
Complément
La vie de Paul est une illustration de ces quatre paraboles ; il suffit de relire les confidences qu’il fait aux Philippiens : après avoir énuméré ses titres de fierté en tant que Juif et Pharisien, il ajoute : « Toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ. Mais oui, je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu’est la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur. » (Ph 3, 7-8).