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Le catholicisme a-t-il encore un avenir en France ?

Le Catholicisme a-t-il encore de l’avenir en France ? 

Guillaume Cuchet

Paris, Le Seuil, 2021. 241 pages.

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Quatrième de couverture

Le catholicisme, hier encore religion de la très grande majorité des Français, n’est plus ce qu’il était. Un tiers des enfants seulement sont désormais baptisés en son sein (contre 94 % vers 1965) et le taux de pratique dominicale avoisine les 2 % (contre 25 % à la même date). Un tel changement, qui n’est pas achevé, a des conséquences majeures, aussi bien pour cette religion que pour le pays tout entier, façonné, dans la longue durée, par cette longue imprégnation catholique.
Dans le prolongement de Comment notre monde a cessé d’être chrétienLe catholicisme a-t-il encore de l’avenir en France ? se penche sur certaines de ses manifestations contemporaines : la mutation anthropologique qu’entraîne le fait de mourir sans croire pour la génération des baby-boomers et ses descendants ; les transformations de la scène funéraire contemporaine et la diffusion de la crémation ; les recompositions de l’ascèse sous la forme du running ; les inquiétudes suscitées par l’islamisme ; la montée des  » sans-religion « , notamment chez les jeunes ; l’intérêt largement répandu pour la  » spiritualité « , qu’on oppose volontiers désormais à la  » religion  » ; le devenir minoritaire du catholicisme et les problèmes identitaires que lui pose le phénomène ; la manière dont, dans la longue durée, l’Église s’adapte plus ou moins à la modernité.
In fine, l’auteur pose la question de savoir si l’on n’a pas plus à perdre qu’à gagner à cette mutation.

Guillaume Cuchet est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil. Il a notamment publié Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement (Seuil, 2018) et Une histoire du sentiment religieux au XIXe siècle (Le Cerf, 2020).

Guillaume Cuchet : « Le catholicisme aura l’avenir qu’on voudra bien lui donner »

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Rien n’est joué concernant l’avenir du catholicisme en France, telle est l’opinion de l’historien Guillaume Cuchet qui répond aux questions d’Aleteia sur la situation des catholiques dans la société d’aujourd’hui, alors qu’ils sont devenus une minorité. Si les chrétiens ont des combats à livrer, en particulier dans le domaine de la culture, leurs motivations doivent être évangéliques, et pas idéologiques.

Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Est et spécialiste de l’histoire des religions, Guillaume Cuchet défend la thèse selon laquelle la crise du catholicisme a des racines profondes, bien antérieures au concile Vatican II, même si celui-ci fut un déclencheur. Dans son nouveau livre, Le catholicisme a-t-il encore de l’avenir en France ?, il explore les effets de la déchristianisation sur la société. Pour lui, l’avenir du catholicisme passe par une prise de conscience, « la responsabilité de chacun », et par la culture. 

 

Aleteia : Votre livre précédent, Comment notre monde a cessé d’être chrétien ?, exposait les causes lointaines de la déchristianisation de notre société. Dans Le catholicisme a-t-il encore de l’avenir en France ?, voulez-vous montrer qu’il n’y a rien d’irréversible à cette évolution ?
Guillaume Cuchet : J’ai cherché à prolonger mes courbes pour rejoindre la situation que nous avons sous les yeux, avec toutes les incertitudes que comporte l’exercice, parce qu’à mesure que l’historien se rapproche du présent, il perd évidemment son principal outil de travail qui est le recul. Il y a une tendance lourde à la déchristianisation qui remonte au XVIIIe siècle, même si elle n’est pas linéaire et qu’elle est passée par des phases, tantôt ascendantes, tantôt descendantes. L’Église était plus en forme en 1860 qu’en 1810, par exemple. Il y a aussi des scénarios plus probables que d’autres. Mais, en dernière analyse, l’avenir du catholicisme est une question posée à notre liberté, individuellement et collectivement. Il aura l’avenir qu’on voudra bien lui donner. Donc je propose d’y réfléchir un peu froidement tant qu’il en est encore temps : on peut vouloir laisser filer les choses mais autant savoir ce qu’on fait.

Un grand nombre de nos contemporains opposent désormais la « religion » à la « spiritualité ».

À quel profil correspondent les Français qui n’ont pas de religion aujourd’hui, que vous appelez « nones » ? Sont-ils plus présents dans certains pays occidentaux que dans d’autres ?
Les « nones » sont ceux qui ne déclarent aucune religion (« no religion ») dans les enquêtes d’opinion américaines. Le terme est devenu une catégorie de la sociologie religieuse anglophone pour désigner les non-affiliés (à une Église) ou les désaffiliés. Une enquête de 2018 a montré qu’ils étaient 64% parmi les jeunes Français, contre 23% de catholiques. En Europe, le taux varie entre 17% en Pologne et plus de 90% en République tchèque. Ils ont des profils variés : athées, agnostiques, indifférents, croyants « libres », « alter-croyants », etc. Du point de vue de l’histoire religieuse, ce sont des créatures nouvelles, parfaitement problématiques, pleines de libertés nouvelles et de failles anciennes.

 

En quoi une attirance pour la spiritualité, teintée d’orientalisme, se substitue-t-elle chez les « nones » à la religion ?
Un grand nombre de nos contemporains opposent désormais la « religion », synonyme dans leur esprit de dogmes, d’institution, d’obligation, voire de fanatisme et de crime (à l’heure des attentats islamistes et des révélations sur les abus sexuels dans l’Église), à la « spiritualité », qui incarne le positif de la religion, la transcendance, l’ouverture, la réconciliation de l’âme et du corps, etc. Les besoins de sens, de consolation, de ritualisation, qui faisait le fond de l’ancienne demande religieuse, n’ont pas disparu : ils se sont transformés et transférés ailleurs, dans des pratiques où l’on peine parfois à la reconnaître. La culture « psy » en a récupéré une bonne part. L’omniprésence de la figure néo-bouddhiste de la méditation est aussi exemplaire. Ce nouveau quiétisme occidental remplace la religion dans l’esprit de beaucoup, même si je ne puis pas sûr (et j’essaie de m’en expliquer) qu’il puisse lui être entièrement substitué.

Les « nones » pourraient-ils revenir à la religion ?
Les « nones » vont-ils se réaffilier à quelque univers religieux « en dur » et, si oui, lequel ? Il y a dans la jeunesse contemporaine un croisement des courbes de ferveur entre l’islam et le catholicisme, par exemple, qui est assez spectaculaire. Vont-ils, au contraire, persister dans l’être et s’installer durablement dans ce rapport distancié et critique à l’égard des institutions religieuses ? Bien malin qui peut le dire et tout dépendra en partie des événements, car l’histoire spirituelle collective (on l’oublie parfois) est une véritable histoire, avec des dates, des événements, des tournants, des acteurs libres. 

 

Vous expliquez que les rapports à la mort, au tragique, au bien-être ont profondément changé. Cette quête spirituelle coupée de la religion dont vous parlez n’est-elle pas surtout le signe d’un malaise existentiel due à une rupture de transmission ? 
L’histoire religieuse est, pour une part, une dérivée de l’histoire des attitudes devant la mort, et donc aussi devant la vie. Les bouleversements survenus dans les conditions de la mortalité depuis la Seconde Guerre mondiale ont joué un rôle considérable. Je suis venu à l’histoire par Philippe Ariès et j’en ai gardé des marques de naissance ! La demande de spiritualité, de méditation, etc., ne renvoie pas seulement au stress de la vie moderne mais au vide religieux ambiant. Ce vide, même insensible, est un état violent pour l’esprit humain, d’où ce malaise diffus. Je ne suis pas sûr qu’on en ait fini avec la « phase dramatique de l’arrachement religieux » comme dit Marcel Gauchet et que nous serions voués désormais aux eaux calmes et définitives de l’indifférence métaphysique, tout au plus tempérées par un supplément d’âme psychothérapeutique. Je ne nous le souhaite pas en tout cas. La particularité des « nones » en France est qu’on en est souvent à la deuxième, voire troisième génération du décrochage. Ce ne sont plus des décrocheurs, mais des décrochés, qui vont devoir passer à autre chose. Cela peut favoriser l’indifférence mais aussi la redécouverte à nouveaux frais du christianisme.

Devenir minoritaire dans un pays où l’on a longtemps été majoritaire, voire ultra-majoritaire, est forcément une opération difficile.

Comment les catholiques vivent-ils, de leur côté, la situation actuelle ? 
Il faudrait le leur demander ! Devenir minoritaire dans un pays où l’on a longtemps été majoritaire, voire ultra-majoritaire, est forcément une opération difficile, a fortiori au lendemain d’une œuvre de modernisation comme le concile Vatican II (1962-1965), qui n’a pas produit tous les fruits escomptés. La génération Jean Paul II, qui est désormais à l’âge des responsabilités et qui est prise dans la tourmente de la crise des abus sexuels, est elle-même un peu perplexe, me semble-t-il, sur l’efficacité de l’entreprise de redressement à laquelle elle a identifié son destin. Elle n’a pas enrayé l’hémorragie et elle est souvent dépassée désormais sur sa droite par une jeune génération qui lui reproche son échec, comme elle a reproché le sien à la précédente. L’éloge du petit nombre, à l’instar des premiers disciples du Christ ou d’Israël, petite musique qu’on commence à entendre de plus en plus, me paraît relever, dans ses formes superficielles, d’une théologie de la misère. Le repli sur le petit reste est une tentation, même si je crois que le renforcement identitaire est inévitable : toutes les minorités qui durent ont une identité forte, comme jadis les protestants ou les juifs dans la société française. Sinon elles disparaissent. Le problème n’est donc pas d’avoir ou pas une « identité » — on en a forcément une et elle joue un rôle important dans la transmission de la foi —, mais de l’avoir ouverte et accueillante. Ce qui est certes plus facile à dire qu’à faire.

Benoît XVI soutenait que l’avenir appartient aux minorités créatrices, autrement dit que « l’Église n’a pas dit son dernier mot », pour reprendre une formule du père Matthieu Rougé, avant de devenir évêque de Nanterre. L’histoire atteste-t-elle ce propos ? Le reprenez-vous à votre compte ?
« L’histoire de l’Église n’est pas un reposoir de Fête-Dieu », disait Émile Poulat. Déjà, dans les hautes eaux religieuses du XVIIe siècle, les évêques passaient leur temps à se plaindre de leurs ouailles ! On sent cependant, à divers signaux faibles, qu’un nouveau paradigme évangélique se cherche dans la jeunesse chrétienne, qui ne soit pas simplement la refonte des anciennes formules (comme l’opposition sommaire du « catholicisme d’ouverture » au « catholicisme d’identité »). Les chrétiens peuvent avoir des combats à livrer, disait Benoît XVI. Tout le problème est qu’ils soient bien sûrs que leurs motivations sont évangéliques, et pas idéologiques ou purement passéistes. Cee qui n’est pas toujours évident à discerner parce que l’idéologie est parfois de l’évangile durci, par le temps ou les épreuves. Tout cela, en tout cas, est assez fascinant à observer pour l’historien du christianisme.

Selon vous, la voie de l’avenir catholique passe par la culture. S’agit-il de passer à un christianisme au rabais, purement « identitaire » ou d’autre chose de plus substantiel, comme de penser la culture comme une dimension sociale de l’évangélisation ? 
La culture, c’est un minimum. J’ai le sentiment que l’opposition, fréquente de nos jours, entre la « foi » et l’ « identité », est trop réductrice, que dans la pratique, les choses sont plus complexes et que la culture chrétienne, qui enveloppe, à des degrés divers, des actes de foi, d’espérance et de charité, est le moyen de cette complexité. Concrètement, il y a dans ce pays 2% de pratiquants mais encore 50% de Français qui se considèrent comme catholiques dans les enquêtes et les trois quarts qui pensent que la France est un « pays de culture chrétienne ». Simple constat historique, en un sens, mais dont on sent bien qu’il recèle une forme d’attachement persistant, comme on l’a bien vu, en 2019, lors de l’incendie de Notre-Dame. Il ne faudrait pas trop vite considérer que ce catholicisme est purement résiduel, « sociologique », sans portée spirituelle. Le moyen d’en juger ? On ne pourra pas faire que la France n’ait pas déjà eu une grande histoire chrétienne. Et ces chrétiens distanciés ou intermittents jouent un rôle plus important qu’il n’y paraît dans l’Église : ils l’empêchent de devenir une « secte » au sens sociologique du terme, c’est-à-dire un petit groupe de croyants hyper-motivés mais un peu hors sol. 

En même temps, et c’est la leçon, je crois, de nos cinquante dernières années, la culture chrétienne ne peut pas survivre sans les croyances, les pratiques, les comportements qui l’ont fondée et qui la maintiennent vivante. Elle peut sans doute le faire provisoirement, sur une génération, mais pas indéfiniment. À chacun donc de prendre ses responsabilités s’il y tient, parce que l’Église n’a plus les moyens de l’ancien service public de la transcendance qu’elle assurait jadis et qu’il s’agit bien, en définitive, de notre histoire, et pas de celle du clergé. Si on ne réagit pas, le christianisme peut disparaître de nos alentours, à l’instar de ces enterrements dont je parle dans le livre, où les petits-enfants dans la nef, en enterrant leurs grands-parents, enterrent aussi le christianisme dans leur famille, en demandant aux chrétiens qui restent de le faire à leur place. Je me fais difficilement à cette idée, mais il n’y a pas de fatalité et l’avenir dure longtemps.

.https://fr.aleteia.org/2021/09/18/guillaume-cuchet-le-catholicisme-aura-lavenir-quon-voudra-bien-lui-donner/

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Réveil catholique, le catholicisme et les emprunts aux évangéliques

Réveil catholique : emprunts évangéliques au sein du catholicisme

Valérie Aubourg

Genève, Labor et Fides, 2020.353 pages

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QUATRIÈME DE COUVERTURE

Réveil catholique

Parti reconquérir des terres françaises en voie de sécularisation, le catholicisme emprunte aux Eglises évangéliques ses pratiques performantes. En associant les mots « Réveil » et « catholique », Valérie Aubourg entend montrer la manière originale dont l’Église de Rome s’en empare : cette régénération s’inscrit dans un héritage religieux et des traditions culturelles particulières. Elle consiste certes à suivre une ligne évangélique, mais également à la réinsérer dans la matrice catholique.

C’est donc au cœur  de cette dialectique que se situe cette étude : entre « évangélicalisation » et « recatholicisation » du christianisme. L’ouvrage, qui s’articule autour d’une recherche ethnologique menée sur trois terrains – les dispositifs Miracles et Guérisons, la Prière des mères et le Renouveau missionnaire paroissial -, permet de dresser le portrait d’un visage inédit du christianisme.

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 « Réveil catholique », Valérie Aubourg au pays des charismatiques

 Dans son livre, Valérie Aubourg, anthropologue et ethnologue, montre comment le catholicisme français s’est approprié l’apport évangélique nord-américain.

Depuis les années 1970, le catholicisme s’est fortement recomposé. Si dans la plupart des pays occidentaux, il a perdu en nombre et en influence, il a aussi cherché la voie d’une régénération. C’est du côté évangélique qu’il l’a en partie trouvée, ce qui a donné naissance au Renouveau charismatique. Mais le catholicisme ne s’est pas contenté d’adopter des manières de faire venues du monde évangélique : il les a réinsérés dans sa propre matrice, en recatholisant les influences venues essentiellement d’Amérique du Nord. C’est ce que met en évidence cette étude de Valérie Aubourg.

 Dans une longue introduction, cette spécialiste d’anthropologie-ethnologie à l’Université catholique de Lyon souligne la « stupéfiante croissance » du « christianisme charismatique » outre-Atlantique à partir du milieu des années 1960, ce qui accrédite la thèse d’une «’charismatisation’ du christianisme » où l’insistance est mise sur la Bible, la conversion (ou reconversion), l’annonce de l’Évangile, l’expérience du baptême dans l’Esprit Saint et les manifestations qui en découlent.

 Une inspiration pentecôtiste

Le mouvement, inspiré par le pentecôtisme et porté notamment par des groupes de prière, va s’étendre à l’étranger, à commencer par les pays anglo-saxons. « En 1969, 13 pays accueillent des groupes de prière, 25 pays en 1970 et, en 1975, ce sont 93 pays qui sont concernés », indique la chercheuse. (29). « La diffusion du Renouveau charismatique catholique s’effectue de manière relativement spontanée, par le biais de laïcs, de prêtres ou de religieux qui découvrent ce mouvement lors d’une visite aux États-Unis et l’importent ensuite dans leur pays d’origine. Sa propagation se répand également par la médiation de charismatiques américains qui en font la promotion lors de leurs séjours à l’étranger », relève-t-elle.

 « Tout en s’appropriant des traits majeurs du pentecôtisme, les groupes et activités charismatiques s’intègrent dans la vie de l’Église catholique », non sans une certaine méfiance au départ. « Jugé incontrôlable, le mouvement charismatique est discrédité en raison de son inclinaison vers un christianisme émotionnel semblant dévaloriser l’engagement dans la société et par l’attitude perçue comme arrogante de ces nouveaux convertis se présentant comme l’avenir de l’Église ».

 

Un catholicisme « plastique »

Nous sommes au milieu des années 1970. Des personnalités de renom, comme le cardinal Suenens, vont alors jouer un rôle déterminant dans la reprise en main institutionnelle du Renouveau en encadrant ses pratiques et en lui donnant une assise doctrinale. En contrepartie, le mouvement charismatique donnera des gages de catholicité susceptibles de rassurer l’institution romaine : « recours à de figures emblématique (saints, mystiques, papes), réappropriation de l’histoire de la tradition ecclésiale, remise au goût du jour de pratiques tombées en désuétude (adoration du Saint-Sacrement, confessions individuelles, pèlerinage, culte marial, etc.) ». Mais avec le temps, le mouvement charismatique a perdu en vigueur. C’est aussi pourquoi depuis deux décennies des laïcs essaient de le redynamiser.

 Le propos central de l’ouvrage de Valérie Aubourg est de décrire ces efforts à travers l’étude de trois initiatives très différentes : une offre religieuse centrée sur la guérison qui a vu le jour à Lyon en 2006 (Miracles et Guérisons), les groupes de prière hebdomadaire qui réunissent des mères lyonnaises (La Prière des Mères) et le Renouveau missionnaire paroissial. Ces deux derniers terrains n’ont pas de lien établi avec le Renouveau. Mais, comme le montre l’auteur, ils manifestent que l’« évangélicalisation » du catholicisme déborde le seul milieu charismatique. Surtout ils témoignent de la plasticité du catholicisme, de sa capacité d’adaptation « aux formes mobiles d’appartenance » de nos contemporains. Une étude passionnante et très éclairante sur la « recomposition » des propositions catholiques en réponse aux évolutions contemporaines du croire.

 https://www.la-croix.com/Culture/Reveil-catholique-Valerie-Aubourg-pays-charismatique-2020-10-21-1201120633

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 Valérie Aubourg : l’étape post-charismatique du Renouveau

 Dans Réveil catholique, l’anthropologue-ethnologue Valérie Aubourg montre la manière originale dont l’Eglise catholique emprunte aux Eglises évangéliques ses pratiques performantes, pour se régénérer et ralentir la courbe des désaffiliations religieuses, tout en conservant son identité.

Professeure d’anthropologie-ethnologie et directrice de recherche à l’Université catholique de Lyon, Valérie Aubourg a conduit une enquête minutieuse qui montre comment le catholicisme se recompose dans le contexte du Renouveau charismatique, cet emprunt fait à l’univers pentecôtiste et plus largement évangélique. Son travail a abouti à la publication de Réveil catholique, dans lequel le Renouveau charismatique serait parvenu à une étape post-charismatique, où ces emprunts, réinsérés dans la matrice catholique, ne sont plus clairement explicites, ni explicités.

Comment l’ethnologue et anthropologue que vous êtes aborde-t-elle ces nouvelles formes de christianisme ?

Valérie Aubourg: sans jugement de valeur. L’ethnologue y voit un exemple de plusieurs dynamiques à l’œuvre: celles de la transnationalisation du religieux et d’influences croisées, que Levi Strauss appelle des «bricolages» religieux. J’y vois aussi des métamorphoses du catholicisme, qui subit certes depuis plusieurs décennies une crise, mais qui se montre néanmoins créatif et se transforme en faisant des propositions inédites. Certes, la taille et le modèle d’organisation du «paquebot» catholique ne lui permettent pas de changer de cap aussi rapidement que les «hors-bords» évangéliques. Elle fait néanmoins preuve d’inventivité, se modifie et s’adapte en prenant notamment exemple sur les navires protestants.

 «La taille et le modèle d’organisation du ‘paquebot’ catholique ne lui permettent pas de changer de cap aussi rapidement que les ‘hors-bords’ évangéliques.»

 Qu’entend-on par renouveau charismatique au sein de l’Eglise catholique ? 
Il s’agit d’un courant d’environ 19 millions de personnes né aux Etats-Unis. En janvier 1967, quatre enseignants laïcs de l’université de Duquesne à Pittsburgh (Pennsylvanie) font l’expérience du baptême dans le Saint-Esprit dans un groupe de pentecôtistes épiscopaliens. Cette expérience se propage rapidement dans les milieux étudiants catholiques et se traduit par le foisonnement d’une grande variété de groupes de prière, dont plusieurs donnent naissance à des communautés dites nouvelles: aux Etats-Unis, The Word of God (1969) ou en France, l’Emmanuel (1972), Le Chemin Neuf (1973), la Théophanie (1972), le Pain de vie (1976), le Puits de Jacob (1977), etc. Groupes de prières et communautés organisent régulièrement des rassemblements communs propices aux relations entre catholiques et pentecôtistes. 

 Quelles sont les grandes étapes que connaît ce courant de renouveau spirituel ?
Après les années d’éclosion (1972-1982), pendant lesquelles l’expérience pentecôtiste pénètre le catholicisme, on assiste à un repli identitaire (1982-1997) aboutissant dans un deuxième temps à une routinisation. La troisième période est celle du rapprochement avec les néo-pentecôtistes, dans le but de réanimer le Renouveau (depuis 1997). La quatrième phase, dite «post-charismatique» correspondant à l’introduction d’éléments caractéristiques du pentecôtisme dans le catholicisme, en dehors du Renouveau charismatique stricto-sensu. 

 «La quatrième phase, dite «post-charismatique» correspond à l’introduction d’éléments caractéristiques du pentecôtisme dans le catholicisme, en dehors du Renouveau charismatique stricto-sensu.»

 Selon vous, et c’est la thèse que vous défendez dans votre livre, nous sommes donc aujourd’hui à cette étape post-charismatique. Comment se caractérise-t-elle ?
Alors que le Renouveau charismatique se limite aux membres d’une organisation bien circonscrite, de nombreux éléments évangéliques et pentecôtistes se diffusent dans l’Eglise catholique au-delà de sa seule composante charismatique. Ils prennent la forme de groupes d’oraison, d’assemblées de guérison, de formations, de dispositifs individualisés, de supports musicaux, d’ouvrages, de techniques du corps, d’objets, etc. Comme le note Henri Couraye, «une certaine sensibilité charismatique au sens large a gagné l’Eglise sans que tous les fidèles en soient toujours conscients, par capillarité». 

 Retrouve-t-on dans cette étape l’expérience du baptême dans l’Esprit-Saint ?
Oui, car elle ne concerne pas uniquement les actuels membres de groupes ou communautés charismatiques mais aussi ceux qui étaient auparavant des charismatiques actifs et qui ont cessé leur participation dans le mouvement, tout en poursuivant leur activité dans un autre secteur de l’Eglise. Ils sont appelés les «anciens du Renouveau», selon Oreste Pesare, l’ancien responsable du service international du Renouveau charismatique catholiquequi souligne l’attitude de plus en plus fréquente de ces catholiques qui empruntent des éléments charismatiques sans pour autant se définir comme adeptes du Renouveau. Oreste Pesare emploie à leur sujet le terme d’expérience «post-charismatique», qu’il définit comme le fruit de la diffusion de la culture de Pentecôte dans l’Eglise catholique, par exemple celle du Brésil, où les catholiques travaillent en ce sens en proposant une sorte d’évangélisation à travers la musique, la radio et la télévision.

 Pourquoi ces emprunts au monde pentecôtiste et plus largement évangélique ? 
Le catholicisme emprunte aux Eglises évangéliques ses pratiques performantes pour redynamiser la pratique catholique et ralentir la courbe ascendante des désaffiliations religieuses. J’évoque dans mon livre Michael White, un curé de la paroisse de la Nativité à Timonium, l’archidiocèse de Baltimore aux Etats-Unis. A son arrivée dans la paroisse, en 1998, il constate que familles et jeunes l’ont désertée. Il sollicite alors l’aide de Tom Corcoran, un laïc père de six enfants. Découvrant que 75 % de ceux qui ont quitté les bancs des paroisses catholiques rejoignent des assemblées évangéliques et convaincus qu’ils ont beaucoup à apprendre de leurs méthodes, ils s’intéressent aux mégachurches protestantes prospères et en croissance et visitent celle de Saddleback puis d’autres comme la South Coast Community Church à Newport Beach, en Californie. En 2004, ils commencent à reproduire des éléments de ces Eglises et voient le nombre d’adeptes augmenter de manière notoire.  

Source d’inspiration du Renouveau charismatique, les mégachurches, comme celle de Saddleback aux Etats-Unis, fondée par le pasteur Rick Warren. | © blog.ephatta.com

 Comment caractériser ce mouvement ?  
Les entités charismatiques empruntent au pentecôtisme son insistance sur la Bible, la conversion ou la reconversion, l’annonce de l’Evangile, l’expérience du baptême dans l’Esprit-Saint et les manifestations charismatiques qui en découlent, telle la guérison, la glossolalie (ndlr le parler en langues) ou la prophétie. Ils apprécient aussi le répertoire musical évangélique de type pop rock et les innovations technologiques dont ces églises font preuve.

 Vous donnez l’exemple de l’église Sainte-Blandine à Lyon, dont les membres se sont réapproprié ces éléments à la manière catholique. C’est-à-dire ?
Les paroisses catholiques s’approprient le modèle des mégachurches sans faire du copié collé. Elles conservent certains éléments et en abandonnent d’autres. Elles empruntent ainsi à ces Eglises la taille spectaculaire (mega-church), l’innovation technique, la proposition d’une large gamme de services, une vie communautaire intense, une forte implication des laïcs, une spiritualité tournée vers la régénération individuelle, des lignes de forces qui définissent les megachurches américaines et que nous pouvons aujourd’hui observer dans la paroisse catholique Sainte-Blandine. Cela dit, des différences notoires distinguent les mégachurches évangéliques de leurs consœurs catholiques. A partir du cas lyonnais, quatre spécificités catholiques peuvent être soulignées: le rôle prépondérant de l’institution catholique, une inscription dans l’espace urbain et la vie religieuse locale,  une valorisation de la pratique sacramentelle et une expression contenue de la foi.

 «Tout en s’appropriant les traits majeurs du pentecôtisme, les charismatiques défendent la doctrine catholique, assistent assidument aux offices paroissiaux et respectent la hiérarchie ecclésiale.»

 Les charismatiques conservent donc leur identité catholique…
Oui, tout en s’appropriant les traits majeurs du pentecôtisme, ils défendent la doctrine catholique, assistent assidument aux offices paroissiaux et respectent la hiérarchie ecclésiale. Se tenant à distance des questions politiques et du progressisme de certains de leurs coreligionnaires catholiques, les charismatiques préfèrent renouer avec des pratiques traditionnelles: récitation du chapelet, pèlerinages mariaux, confession individuelle, prosternation, adoration du Saint-Sacrement, etc. Du point de vue de leur insertion ecclésiale, la majorité des communautés charismatiques bénéficient du statut d’associations de fidèles et sont placées sous l’autorité de l’évêque du diocèse dans lequel elles sont érigées. 

 Vous avez mené l’enquête sur trois terrains catholiques, dont celui de l’association internationale des ministères de guérison, à Oron (VD). Quel était son objectif ? 
Faire des propositions diverses dans le champ de la guérison et de la prière. Dans des chambres de guérisons, des soirées, des rassemblements de grande envergure, il s’agissait de proposer de prier pour les personnes qui le souhaitent, en demandant à Dieu qu’il les guérisse, y compris physiquement. Cette association est issue du pentecôtisme «troisième vague», qui fait porter l’accent sur la force d’un Saint-Esprit sensé se manifester avec davantage de puissance par «des signes, des prodiges, des guérisons, des miracles» et des délivrances d’entités démoniaques. Yves Payen, un catholique lyonnais est à l’origine du projet local. Il évolue dans le Renouveau charismatique depuis le tout début des années 1970. 

Comment ce «réveil catholique» est-il considéré par le Vatican ?
Au début (années 1967-75) avec méfiance, puis à partir de la Pentecôte 1975, Paul VI encourage le renouveau charismatique. Jean Paul II continue à lui accorder son soutien, mais en lui demandant de ne pas perdre de vue son identité catholique. Pour le pape François, c’est la dimension œcuménique qui l’intéresse en premier lieu avec une expérience du dialogue interconfessionnel différente de par son expérience à Buenos Aires.

 «Les prises de positions du pape François accréditent la thèse selon laquelle l’évangélicalisation du catholicisme ne se réduit pas aux 10% de catholiques réunis sous le label du ‘Renouveau charismatique’».

 Assiste-t-on selon vous à une révolution dans le catholicisme ? 
Les prises de positions du pape François accréditent la thèse selon laquelle «l’évangélicalisation» du catholicisme ne se réduit pas aux 10% de catholiques réunis sous le label du «Renouveau charismatique». Une vidéo en ligne montre le cardinal Bergoglio recevant le baptême dans l’Esprit-Saint en Argentine, lors d’un rassemblement réunissant des catholiques et des évangéliques. Devenu pape, il encourage l’ensemble des catholiques à vivre «la grâce du Baptême dans le Saint Esprit» employant à dessein ce vocable pour souligner ce qui unit les différentes confessions chrétiennes (catholiques et pentecôtistes notamment). Car, pour le pape, «il y a là un problème qui est un scandale: c’est le problème de la division des chrétiens». Aussi place-t-il son pontificat sous le signe du rapprochement catholiques-évangéliques. 

 Qu’est-ce que ces changements nous disent du catholicisme ? 
Ces injonctions en provenance du sommet de la hiérarchie catholique nous invitent à nous demander dans quelle mesure la culture ecclésiale n’est pas en train de se transformer. En se diffusant largement au sein du catholicisme, les éléments pentecôtistes ne sont-ils pas en train favoriser un mouvement de rupture profondément rénovateur ? Là est la question à laquelle je tente de répondre dans la conclusion de cet ouvrage…

 Le Renouveau charismatique au Saint-Siège
Depuis juin 2019, le Renouveau charismatique catholique est représenté par un nouveau et unique organe, Charis, pour Catholic Charismatic Renewal International Service. Voulu par le pape François, il marque une nouvelle étape pour le Renouveau charismatique catholique au sein de l’Eglise. Il remplace les deux organismes reconnus jusque-là par le Saint-Siège, le service International du Renouveau Charismatique Catholique (ICCRS) et la Fraternité catholique des communautés et communautés d’alliance charismatiques (CF), qui ont cessé d’exister depuis. Charis est un service établi par le Saint-Siège à travers le dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie avec personnalité juridique publique.
C’est un organe de communion et de formation pour les différentes réalités issues du Renouveau qui, dans le monde, compte actuellement plus de 120 millions de catholiques. Le statut de Charis souligne l’importance de répandre la grâce du baptême dans l’Esprit, l’œuvre pour l’unité des chrétiens, le service aux pauvres et la participation à la mission évangélisatrice de toute l’Eglise. Jean-Luc Moens est le premier modérateur de Charis. Nommé par le Dicastère, ce belge, marié et père de sept enfants est engagé dans le Renouveau charismatique depuis plus de 45 ans. L’assistant ecclésiastique de Charis, choisi personnellement par le pape François, est le Père Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale. CP

 https://www.cath.ch/newsf/valerie-aubourg-letape-post-charismatique-du-renouveau/