ADIEU, MEUSE ENDORMIE...., CHARLES PEGUY, JEANNE D'ARC, POEME, POEMES

« Adieu, Meuse endormie… » de Charles Péguy

« Adieu, Meuse endormie …. »

Jeannarc

 

 

Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,

Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.

Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance

En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

 

 Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :

Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;

Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,

Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves. 

 

Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,

Tu couleras toujours, passante accoutumée,

Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse, 

O Meuse inépuisable et que j’avais aimée. 

 

 

                            Un silence 

 

Tu couleras toujours dans l’heureuse vallée ;

Où tu coulais hier, tu couleras demain.

Tu ne sauras jamais la bergère en allée,

Qui s’amusait, enfant, à creuser de sa main

Des canaux dans la terre, – à jamais écroulés. 

 

La bergère s’en va, délaissant les moutons,

Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.

Voici que je m’en vais loin de tes bonnes eaux,

Voici que je m’en vais bien loin de nos maisons. 

 

Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,

O Meuse inaltérable et douce à toute enfance,

O toi qui ne sais pas l’émoi de la partance,

Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais

 O toi qui ne sais rien de nos mensonges faux, 

 

O Meuse inaltérable, ô Meuse que j’aimais,

  

                              Un silence

 

 

Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?

Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?

Quand nous reverrons-nous ? et nous reverrons-nous ? 

 

Meuse que j’aime encore, ô ma Meuse que j’aime. 

 

 

Jeanne d’Arc, A Domrémy,1897

Charrles Péguy (1873-1914)

 

 

CHARLES PEGUY, LE PARADIS, POEME, POEMES

Le paradis : Charles Péguy

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« Paradis plus bourgeonneux qu’avril » 

 

« Paradis est plus fleuri que printemps.
Paradis est plus moissonneux qu’été.
Paradis est plus vendangeux qu’automne.
Paradis est si éternel qu’hiver.
Paradis est plus soleilleux que jour.
Paradis est plus étoilé que nuit.
Paradis est plus ferme que le ferme décembre.
Paradis est plus doux que le doux mois de mai.
Paradis est plus secret que jardin fermé.
Paradis est plus ouvert que champ de bataille.
Paradis est plus vieux que saint Jérôme.
Paradis est le céleste pourpris.
Paradis est plus capital que Rome.
Paradis est plus peuplé que Paris.
Paradis est désert plus que plaine en décembre.
Paradis est public et qui veut vient y boire.
Paradis est plus frais que l’aube fraîche.
Paradis est plus ardent que midi.
Paradis est plus calme que le soir.
Paradis est si éternel que Dieu.
Paradis est sanglant plus que champ de bataille.
Paradis est sanglant du sang de Jésus-Christ.
Paradis est royaume des royaumes.
Paradis est le dernier reposoir.
Paradis est le siège de Justice.
Paradis est le royaume de Gloire.
Paradis est plus beau qu’un jardin de pommiers.
Paradis est plus floconneux qu’hiver.
Paradis est plus sévère que mars.
Paradis est plus boutonneux qu’avril.
Paradis est plus bourgeonneux qu’avril.
Paradis est plus cotonneux qu’avril.

Paradis est plus embaumé que mai.
Paradis est plus accueillant qu’auberge.
Paradis est plus fermé que prison.
Paradis est demeure de la Vierge.
Paradis est la dernière maison.
Paradis est le Trône de Justice.
Veuille seulement Dieu que route y aboutisse.
Route que cheminons depuis dix-huit cents ans.
Paradis est auberge à la très belle enseigne.
Car c’est l’enseigne-ci : à la Croix de Jésus.
Cette enseigne éternelle est pendue à la porte. »

(Ed. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres poétiques complètes, p. 1567-1568)

Charles Péguy nous parle du Paradis dans son œuvre Le Mystère des Saints-Innocents (1912).

CHARLES PEGUY, MON DIEU, J'AIMAIS LA CLOCHE, POEMES, PRIERES

Mon Dieu, j’aimais la cloche

Mon Dieu, j’aimais la cloche

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Mon Dieu,

J’aimais la cloche là ; j’aimais sa voix qui chante

Et s’épand sur la Meuse emplissant la vallée

 Comme un flot de prière et de vaillance lente,

 S’élançant pesamment jusqu’à vous étalée.

 

J’aimais la cloche là ; j’aimais sa voix puissante,

 

Voix créée,

Voix doublement créée.

Voix créée de l’homme.

Voix créée de Dieu, par le ministère de l’homme,

Par le singulier ministère de l’homme.

Votre voix profonde, ô cloches créatures.

 

La plus belle voix de créature.

La plus belle voix que l’on puisse entendre parmi les créatures.

 

J’aimais l’église là ; d’un seul geste elle porte

Sa prière de pierre ascendante et solide,

Prière de bâtisse et de vaillance forte,

S’appuyant ici-bas pour monter plus solide.

 

Prière bâtie, prière construite, prière carrée, prière en pierre.

Bien carrée, bien droite.

 Bien faite.

Prière édifiée.

Prière de pierre.

 

Vaillance verticale et remontant de terre,

Église créature,

Église créée.

Doublement créature.

Doublement créée.

Créée de l’homme, créature de l’homme, prisonnière de l’homme.

Du travail de l’homme.

 

La plus belle créature que l’on puisse voir.

La plus belle créature que l’on puisse contempler.

 

Et depuis quatorze siècles tant de cloches et tant d’églises, tant de regards et tant de voix.

Tant de prières de cloches et d’églises, tant de prières de regards et de voix.

Quatorze siècles de cloches parlent, chantent, sonnent.

Prient.

Quatorze siècles d’églises montent.

Prient.

Quatorze siècles de voix sonnent, chantent, parlent.

Crient.

Prient.

Quatorze siècles de regards montent. Crient.

Prient.

[…]

 

Prière de maçons ; (et vous, cloches, prières de fondeurs).

Prière de bâtisse et de taille de pierre.

Prière de charpente ; à l’intérieur, pour vous soutenir, vous cloches ; Pour vous habiller.

Pour vous porter comme des bras.

 

Prière de bâtiment.

Prière de maison.

Prière de bâtisse ascendante et valide.

Prière de carrure assise au cœur des terres,

S’appuyant sur le sol pour monter plus solide :

 

J’aimais le geste au ciel de l’église de pierre.

 

O mon Dieu, j’aime à tout jamais la voix humaine,

La voix de la partance et la voix douloureuse,

La voix dont la prière a souvent semblé vaine,

Et qui marche quand même en la route peineuse.

La voix de l’homme qui marche quand même sur la route poudreuse, sur la route poussiéreuse.

La voix qui monte au ciel par un chemin de peine.

La voix qui monte au ciel par un chemin de pierres,

De pierrailles et de cailloux.

La voix qui monte au ciel par la route étroite et qui y entre par la porte étroite.

La voix de cette épreuve, et d’exil, et de peine.

La voix de la prière et la voix des martyrs.

La voix d’avant, mais qui, par le mystère de la mort, […] devient la voix d’après.

La voix de toujours, de toute éternité […]

Et actuellement, dans ce monde, la voix dont la prière est faite.

 

Et j’aime le regard humain quand il s’envole

Ainsi qu’un trait vivant droit au ciel désirable,

Encore plus douloureux et doux que la parole,

Vaillant, vite, fidèle, et beau, presque admirable.

Le regard plus parlant que la parole même.

 

Mais je ne savais pas cette voix éternelle

Et calme et large et plane et blanche et délectable,

]…]

Non je ne savais pas cette voix admirable.

O je ne savais pas la voix noble des anges,

La voix infatigable et qui n’est pas humaine, …

Non je ne savais pas cette voix souveraine

 Mais à présent je sais la voix des immortels,

Et j’ai vu le regard des yeux inoubliables.

Et je sais désormais la voix des éternels,

Et j’ai vu le regard des yeux qui vous ont vu.

 

Edition des Œuvres poétiques complètes de Charles Péguy, Paris, Gallimard NRF, 1957, p. 1255-12

Charles Péguy : Le mystère de la vocation de Jeanne d’Arc. C’est donc Jeanne qui parle et qui, avant de quitter Domrémy (sur les bords de la Meuse), rappelle à ses amies l’importance de la prière des cloches et du jaillissement des clochers vers le ciel.