CHEVALIERS DE L'ORDRE DE MALTE, CHRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, ORDRE DE MALTE, ORDRE DE SAINT JEAN DE JERUSALEM, ORDRE SOUVERAIN MILITAIRE HOSPITALIER DE SAINT JEAN DE JERUSALEM RODHES ET MALTR, ORDRES HOSPILATIERS ET MILITAIRES

L’Ordre de Saint Jean de Jérusalem, les chevaliers de l’Ordre de Malte

 

Ordre de Saint-Jean de Jérusalem

langfr-800px-Armoiries_de_l'Ordre_de_Saint-Jean_de_Jérusalem.svg.png

L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, appelé aussi ordre des Hospitaliers, est un ordre religieux catholique hospitalier et militaire  qui a existé de l’époque des croisades jusqu’au début du xixe siècle. Il est généralement connu, dès le xiie siècle, sous le nom de Ordo Hospitalis Sancti Johannis Hierosolymitani.

 

Histoire

L’origine de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem remonterait à la fin du xie siècle dans l’établissement des marchands amalfitains à Jériusalem et la création d’hôpitaux, d’abord à Jérusalem, puis en Terre sainte, d’où son nom d’ordre des « Hospitaliers ». À la suite de donations, il va posséder des établissements, prieurés et commanderies dans toute l’Europe catholique. À l’instar des Templiers, il assume rapidement une fonction militaire pour défendre les pèlerins qu’il accueille sur les chemins de Jérusalem, puis pour combattre les Sarrasins aux côtés des Francs de Terre sainte.

Après l’expulsion des Croisés de Terre sainte (1291), l’Ordre s’installe à Chypre avant de conquérir l’île de Rhodes (1310) et de devenir une puissance maritime pour continuer à être le rempart de la chrétienté contre les Sarrasins À la suite de la disparition de l’ordre du Temple en 1314, les Hospitaliers reçoivent les biens des Templiers ce qui fait d’eux l’ordre le plus puissant de la chrétienté.

Expulsé de Rhodes en 1523 par la conquête turque, l’Ordre s’installe à Malte en 1530, dont il est considéré comme le souverain par décision de Charles Quint. Avec sa flotte maritime de guerre, l’Ordre se transforme en une puissance politique qui prend de plus en plus d’importance en Méditerranée centrale jusqu’à la bataille de Lépante (1571) et jusqu’aux premiers traités des royaumes d’Europe avec les Ottomans. Après quoi il se consacre surtout à des opérations de guerre de course et transforme Malte en magasins d’échanges du commerce méditerranéen avec une quarantaine reconnue dans tous les ports de Méditerranée.

En France, la Révolution va bouleverser un équilibre fragile : l’Ordre sert au commerce français et doit donc être préservé pour cela. Il est d’abord considéré comme une puissance étrangère au sens de l’article 17 du décret de confiscation des biens du clergé et des ordres religieux des 23 et 28 octobre 1790. Le 19 septembre 1792, la Législative décréta l’urgence, l’avant-dernier jour de la session avant la Convention nationale et la veille de Valmy, c’est le décret de Vincens-Plauchut, qui décide de la mise sous séquestre et la vente de tous les biens de l’Ordre.

En 1798, Bonaparte sur la route de l’Égypte, prend Malte et expulse le grand maître et les Hospitaliers de l’archipel maltais au nom de la République française. L’Ordre qui s’était placé sous la protection de Paul Ier de Russie, voit une majorité de ses Hospitaliers s’exiler à Saint-Pétersbourg où ils élisent le tzar comme grand maître en 1798.

Mais avec l’abdication du grand-maître Ferdinand de Hompesch en 1799 et la mort de Paul Ier en 1801, s’ouvre pour l’Ordre une période noire qui ira jusqu’à sa chute, son éclatement ou une survivance improbableen ordres concurrents. En plus des ordres historiques issus de la scission protestante comme le très vénérable ordre de Saint-Jean, son principal successeur catholique est l’ordre souverain militaire hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte, fondé officiellement en 1961.

 

Historiographie

À la différence des Bénédictins ou des Ordres mendiants, les ordres militaires ne se sont intéressés qu’assez tard à leur histoire. À l’origine les textes historiques se limitent à l’obituaire, qui incorpore progressivement à partir du xive siècle des détails sur la vie des membres de l’Ordre, mais aussi des développements légendaires. Il a été un temps où les Hospitaliers faisaient remonter leurs origines aux bibliques Maccabées. Il ne faut pas oublier Guillaume de Tyr et ses continuateurs dont les textes publiés au milieu du xvie siècle sont traduits en italien en 1562. En relatant les croisades, ils peignent aussi une histoire des Hospitaliers.

Les premiers textes à caractère historique émanant des Hospitaliers sont l’œuvre de Guillermo de Santo Stefano, commandeur de Chypre. Il est le premier à faire une recension des textes législatifs de l’Ordre et vers 1303, il entreprend une compilation qui regroupe la règle et les statuts de l’Ordre, une chronologie des grands maîtres, un recueil des décisions disciplinaires, les Miracula et une étude critique sur les origines de l’Hôpital, l’Exordium Hospitalis.

Confronté à des critiques extérieures, ou plus simplement pour valoriser ses actions et encourager les donations, l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem va susciter des annales. Au milieu du xve siècle, Melchiore Bandini, chancelier de l’Hôpital, est l’auteur d’un ouvrage perdu depuis, mais dont, au xvie siècle, Giacomo Bosio (1544-1617) a encore la mémoire.

La Descriptio obsidionis Rhodie urbis de Guillaume Caoursin, est un texte au service de la propagande de l’ordre ; il connaît un grand succès et les éditions et traductions se multiplient entre 1480 et 1483.

Un document intéressant pour l’histoire des ordres militaires est un texte écrit vers la fin du xve siècle par un frère de l’ordre Teutonique, la Chronik der vier Orden von Jerusalem. Cette chronique met en lumière, dans sa première partie, l’origine hiérosolymitaine des ordres militaires ainsi que des chanoines du Saint-Sépulcre. Si l’origine des Teutoniques et des Chanoines est quelque peu anticipée, celle des Templiers et des Hospitaliers est relativement bien cernée.

Heindrich Pantaleon (1522-1627) publie, à Bâle en 1581, une première histoire basée sur les archives de l’ordre : Militaris ordinis Johannitorum, Rhodiorum aut Melitensium equitum rerum memorabilium […] pro republica christiana […] gestarum ad praesentem usque 1581 annum. Mais l’œuvre majeure de cette période est l’Istoria della sacra Religione et illustrissima militia de San Giovanni Gerosolimitano que Bosio publie en trois volumes à Rome entre 1594 et 1602. L’Istoria de Bosio est traduite en français et complétée par un frère de l’Ordre, Anne de Nabérat, publiée en 1629 à la demande du grand maître Alof de Wignacourt. Bosio et Nabérat font un récit narratif et clairement réclamé comme hagiographique. Malgré cela, ce texte est d’une grande valeur historique, Bosio s’appuie sur des sources incontestables.

En 1726 parait l’œuvre de l’abbé de Vertot. Il a, précédemment à l’écriture, fait la recension de toutes les sources alors disponibles. S’il doit à Giacomo Bosio, il utilise les sources regroupées par François Pithou (1544-1624), par Jacques Bongars, Jacques de Vitry, Marin Sanudo, mais aussi Guillaume de Tyr, Heindrich Pantaleon, Bosio et son continuateur Bartolomeo dal Pozzo

Avec Joseph Delaville Le Roulx, l’histoire des Hospitaliers se veut plus scientifique. Il fait un énorme travail de documentation : il publie en quatre volumes entre 1894 et 1906 près de 5 000 documents ayant trait aux deux premiers siècles de l’histoire de l’Ordre, Cartulaire général de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (1100-1310) Ses deux volumes Les Hospitaliers en Terre sainte et à Chypre, publié en 1904, et Les Hospitaliers à Rhodes jusqu’à la mort de Philibert de Naillac, publié en 1913, se présentent comme un travail érudit et de qualité

Le xxe siècle voit l’explosion d’une histoire parcellaire faite de monographies très spécialisées et/ou circonscrites localement ou temporellement. Il faut attendre le travail de synthèse de Jonathan Riley-Smith avec The Knights of St John in Jérusalem and Cyprius (1150-1310) publié en 1967 pour voir apparaître un nouveau travail historique sur les Hospitaliers : Riley-Smith avec Hospitalers, The History of the Order of St John en 1999 ou Helen Nicholson avec The Knights Hospitaller en 2001. En dépit des sources existantes à Malte, sources souvent inédites, restent quand même des lacunes pour la période rhodienne, malgré les nombreux articles définitifs d’Anthony Lutrell regroupés en cinq volumes The Hospitallers in Cyprius, Rhodes, Greece and the West, 1291-1440 (1978), Latin Greece, the Hospitallers and the Crusades, 1291-1440 (1982), The Hopitallers of Rhodes and their Mediterranean World (1992), The Hospitaller State on Rhodes and in Western Provinces (1999) et Studies on the Hospitallers after 1306. Rhodes and the West (2007). de l’activité religieuse ou politique de l’Ordre ou avec le recueil d’articles de Victor Mallia-Milanes dans Hospitaller Malta, 1530-1798 (1993).

Au xxie siècle s’ouvre avec le travail de Judith Bronstein The Hospitalers and the Holy Land. Financing the Latin East, 1187-1274 (2005) un champ d’études encore largement ignoré : les aspects économiques de l’Ordre qui « pratiquait la banque » et qui devait financer ses activités sur « le front » par ses ressources financières et ses activités terriennes « à l’arrière » pour reprendre les expressions d’Alain Demurger. Il est aussi possible de citer sur ce sujet l’étude d’Alain Blondy L’Ordre de Malte au xviiie siècle, Des dernières splendeurs à la ruine (2002) où est introduit la notion d’éclatement de l’Ordre. D’autres champs d’études sont aussi récemment abordés comme ceux de l’activité sociale des frères de l’Ordre avec Carmen Depasquale La vie intellectuelle et culturelles des chevaliers français à Malte au xviie siècle (2010) ou, plus généralement, Alain Blondi Parfum de Cour, gourmandise de rois. Le commerce des oranges entre Malte et la France au xviiie siècle (2003), ou encore Thomas Freller Malta, The Order of St John (2010). Enfin, le travail d’un universitaire, Alain Demurger, qui s’était intéressé jusque là aux Templiers, et qui jette un regard moderne sur l’Ordre à son origine avec Les Hospitaliers. De Jérusalem à Rhodes. 1050-1317 (2013). Il cite dans sa préface ses trois inspirateurs, Joseph Delaville Le Roulx, Jonathan Reley-Smith et un auteur peu cité Alain Beltjens qui a pourtant produit une œuvre mais à compte d’auteur Aux origines de l’ordre de Malte. De la fondation de l’Hôpital de Jérusalem à sa transformation en ordre militaire. (1995).

On ne peut terminer sans citer la somme académique que représente le dictionnaire Prier et Combattre. Dictionnaire européen des ordres militaires au Moyen Âge sous la direction de Nicole Bériou et Philippe Josserand qui regroupe la contribution de près de 240 collaborateurs et auteurs de 25 pays au travers de 1 128 entrées, travail de plus de cinq années et dont la majeure partie concerne l’Ordre.

 

Appellations de l’Ordre et nom de ses membres

S’il est une chose difficile à déterminer, c’est le nom de cet Ordre. Comme le signale Alain Demurger dans l’avant-propos de son livre sur les Hospitaliers : « On trouve souvent utilisée, dans les titres des ouvrages [et pas seulement dans les ouvrages anciens] consacrés à l’histoire de l’ordre de l’Hôpital, l’expression de « chevaliers hospitaliers », de « chevaliers de l’Hôpital » ou de « chevaliers de Saint-Jean » […]. Cette expression n’est pas conforme à la réalité et à l’histoire des premiers siècles de l’Ordre » Si l’expression de chevalier est apparue dès l’origine dans le nom de l’ordre du Temple, ce n’est pas le cas pour l’ordre de l’Hôpital ; ses membres étaient et seront toujours des « frères » éventuellement des « frères chevaliers ». L’ordre de l’Hôpital était avant tout un ordre hospitalier, le premier et le dernier ordre hospitalier. Son couvent s’appelait la « sainte maison de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem » et la titulature du supérieur de l’ordre : l’« Humble maître de la sainte maison de l’Hôpital de Jérusalem et gardien des pauvres du Christ ».

Dans les sources primaires, à Malte où se trouve la partie des archives la plus importante, mais aussi partout ailleurs où l’Ordre avait des intérêts, dans tous les textes de l’Ordre, émis, reçus ou envoyés, et qui nous sont parvenus, les appellations de l’Ordre ne sont pas fixées : La Religion, L’Hospital, Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ordre de l’Hôpital, ordre des Hospitaliers, ordre des Hospitaliers de Saint-Jean, ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, ordre des chevaliers hospitaliers, ordres des chevaliers de Rhodes, ordre des chevaliers de Malte, ordre de Saint-Jean, ordre de Saint-Jean de Jérusalem, etc. Et cela dans toutes les langues pratiquées par l’Ordre, en latin ou en langues vulgaires comme le français, l’italien, l’espagnol, l’allemand, l’anglais etc.

Toutes ces appellations étaient aux yeux de leurs auteurs suffisantes dès qu’il ne pouvait pas y avoir confusion avec d’autres ordres. S’il est des textes qui doivent recevoir une attention particulière, ce sont les Règles de l’Ordre, statuts, usances et esgards car ces documents ont la volonté de produire un effet normatif. Mais là encore c’est la diversité qui règne. Ayant perdu Jérusalem et s’installant là où il voulait ou là où il pouvait, l’Ordre ne changera pas de nom, il sera toujours « de Jérusalem ».

Les sources secondaires suivent la même diversité d’expressions, ce n’est que ces dernières années, avec la renaissances des études historiques sur les ordres hospitaliers et/ou militaires que l’on voit se détacher un consensus entre les auteurs. Il semble que la synthèse de Jurgen Sarnowsky de 2009 prévaut avec deux expressions : « ordre de l’Hôpital » et « ordre de Saint-Jean de Jérusalem ». « L’Hôpital » ou « L’Hospital » a aussi ses représentants. Une expression ancienne survit dans un secteur de l’activité de l’Ordre, la marine, où l’expression « La Religion » est courante.

Pour les noms des membres de l’Ordre, cela paraît plus consensuel avec l’expression « Hospitaliers » qui a tendance à prendre la place de « frère » ou « frère hospitalier » ou de sa version ancienne « Fra’ ». Pour les chevaliers, les expressions de « chevalier de l’Hôpital » ou « chevalier hospitalier », avec leurs variantes « chevalier de Rhodes » et « chevalier de Malte », existent, même si Demurger les conteste

 

 

Histoire de l’Ordre

170px-Favray_-_The_Blessed_Gerard_Receiving_Godfrey_de_Bouillon.jpg

Frère Gérard reçoit Godefroy de Bouillon

En Terre sainte

 

Avant les Croisades

Au xie siècle, Jérusalem se trouve sous la domination musulmane des Fatimides du Caire, mais les chrétiens peuvent y venir en pèlerinage et des établissements chrétiens y sont présents.

L’origine de l’ordre est le monastère bénédictin de Sainte-Marie-Latine, fondé à Jérusalem au milieu du xie siècle par des marchands amalfitains, auquel s’ajoute un peu plus tard le monastère féminin de Sainte-Marie-Madeleine ; chacun d’eux est pourvu d’un xenodochium, un hospice ou une hostellerie, dont le rôle est d’accueillir et de soigner les chrétiens accomplissant un pèlerinage en Terre sainte. L’administration des deux hospices est aux mains de convers, frère Gérard et de sœur Agnès.

Dans les années 1070, Gérard, peut-être pour prendre des distances avec les Amalfitains, décide de créer un troisième hospice, dédié dans un premier temps à saint Jean l’Aumônier avant d’être sous le patronage de saint Jean le Batptiste.

En 1078-1079, la ville est prise par les Turcs seldjoukides qui ont en général une attitude très hostile envers les chrétiens (ils sont du reste la cause de la première croisade) ; les hospices de frère Gérard et sœur Agnès réussissent cependant à passer cette période avec le retour des Fatimides en 1098 et qui prend fin avec la prise de Jérusalem par les Croisés en 1099.

La fondation (1113)

170px-Pie_Postulatio_Voluntatis.jpg

Bulle pontificale conservée à la Bibliothèque Nationale de Malte

À la suite de la première croisade en 1099, la Terre sainte passe sous domination chrétienne, Jérusalem devenant le centre du royaume de Jérusalem, le principal des états latins d’Orient.

Frère Gérard demande que son hospice soit reconnu comme autonome par rapport aux couvents bénédictins. Le pape Pascal II promulgue une bulle Pie postulatio voluntatis en ce sens le 15 février 1113 en faisant de cet hôpital, « L’Hospital », une institution, une sorte de congrégation, sous la tutelle et protection exclusive du pape.

Gérard est reconnu comme chef de cette congrégation et le pape précise dès le départ qu’à la mort de ce dernier, les membres de l’Ordre choisiront eux-mêmes son successeur.

 

La structuration de l’Ordre (xiie siècle)

170px-Croisés.jpg

Croisés

En 1123, Raymond du Puy, aurait succédé à un ou deux frères intérimaires qui ont dirigé l’Ordre après le décès de frère Gérard, dote les Hospitaliers d’une règle reposant sur celles de saint Augustin et de saint Benoît. Cette règle organise l’Ordre en trois fonctions, les frères moines et clercs, les frères laïcs et les frères convers qui tous doivent les soins aux malades.

« C’est la convergence entre la mise en place des premières structures administratives régionales et l’élaboration de la règle par le maître Raymond du Puy et son approbation par le pape Eugène III au milieu du xiie siècle qui permet de dire que, alors et alors seulement, L’Hospital est devenu un ordre ».

Le 21 octobre 1154, une catégorie de frères prêtres ou chapelains est établie, accordée par le pape Anastase IV ; le personnel soignant, médecins et chirurgiens, est officialisé dans les statuts de Roger de Moulins du 14 mars 1182 ainsi que les frères d’armes, qui apparaissent pour la première fois dans un texte. Selon Alain Demurger, « c’est à cette date donc que l’Ordre est devenu, en droit, un ordre religieux-militaire ».

Sous Alfonso de Portugal en 1205, ils sont répartis en frères prêtres ou chapelains, frères chevaliers et frères servants (« servant d’armes et servants de services ou d’office »). Cette organisation en trois classes restera celle des Hospitaliers Alain Demurger estime cependant qu’il existait une catégorisation plus fonctionnelle que sociale : « frères d’armes, frères d’office, frères prêtres », mais en fait c’était la même chose sous des noms différents ; les frères d’armes étaient les chevaliers, les frères d’office étaient les frères servants, et les frères prêtres étaient les prêtres ou chapelains.

 

Le rôle des Hospitaliers en Terre Sainte

Leur rôle est avant tout d’être un ordre hospitalier, ils construisent un hôpital à Jérusalem et à Saint-Jean-d’Acre mais comme les Templiers ou les Teutoniques, les Hospitaliers jouent un rôle de premier plan sur l’échiquier politique du royaume de Jérusalem. En 1136, ils reçoivent de Foulques Ier, roi de Jérusalem, la garde de la forteresse de Gibelin, en 1140, construit la forteresse de Margat et acheté celle de Belvoir. Ils possèdent d’autres forteresses comme Sare, Chatel Rouge, Gibelacar, Belmont et d’autres encore Ils fortifient Jérusalem, Saint-Jean-d’Acre, Tortosa et Antioche. En 1142/1144, Raymond II, comte de Tripoli, leur donne le Krak des Chevaliers qui défend la trouée d’Homs sur la plaine de la Boquée. Elle avait été prise à l’émir d’Homs par Raymond de Saint-Gilles en 1099 sur le chemin de Jérusalem. Leur structure militaire et leurs places fortes font de l’Ordre une puissance armée de plus en plus importante, qui n’hésite pas le cas échéant à s’immiscer dans la conduite du royaume de Jérusalem

En fait, l’ordre des Hospitaliers n’est devenu, dans ses textes normatifs, un ordre militaire que le 14 mars 1182 avec le statut de Roger de Moulins mêm si avant cette date il payait sur ses deniers déjà des militaires comme le reconnait la bulle Quam amabilis Deo datée de 1139/1143.

 

De Jérusalem à Saint-Jean d’Acre et Chypre (1187-1291)

170px-SiegeOfAcre1291.jpg

Le siège de Saint-Jean-d’Acre

L’Ordre suit les vicissitudes des États latins d’Orient en Terre sainte et leur recul progressif vers la côte.

En 1187, Saladin prend définitivement Jérusalem et les Hospitaliers s’installent à Saint-Jean-d’Acre Un siècle plus tard, le 28 mai 1291, les croisés perdent Saint-Jean-d’Acre à l’issue d’une bataille durant laquelle le grand maître de l’Ordre, Jean de Villiers, est grièvement blessé. Les Templiers et les Hospitaliers, avec les dernières forces latines, sont obligés de quitter la Terre sainte Les Hospitaliers s’installent alors à Chypre

 

À Chypre et à Rhodes

Chypre : la réorganisation de l’Ordre

L’Ordre se replie à Chypre dont le roi, Henri II de Lusignan, aussi roi de Jérusalem en titre voit d’un mauvais œil une organisation aussi puissante s’installer dans son royaume. En 1301, en reprenant une proposition de réorganisation de l’Ordre faite au pape Boniface VIII, le 12 août 1295, le grand maître, Guillaume de Villaret, dote l’Ordre d’une structure élaborée pour ses possessions en Occident. Le chapitre de Montpellier, tenu en 1327 par Hélion de Villeneuve, confirme la création des langues Les Hospitaliers sont répartis en fonction de leur origine en huit groupes appelés « langues » :  Provence, d’Auvergne, de France, d’Aragon, de Castille, d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne. Chaque langue élit à sa tête un bailli conventuel, appelé « pilier ».

En 1306, le pape Clément V autorise les Hospitaliers à armer des navires sans demander l’autorisation du roi de Chypre. Les Hospitaliers développent la grande flotte qui fait leur réputation et qui, associée à leur organisation, exemplaire pour l’époque, leur permet de tirer un grand profit de leurs possessions en Occident, cela les autorisant à entretenir l’espoir d’une reconquête de la Terre sainte.

 

Rhodes : souveraineté et richesse

À partir de 1307, l’Ordre, dont la rivalité avec le roi de Chypre ne cesse de croître se lance dans la conquête de l’île de Rhodes, alors sous souveraineté byzantine. En 1307, Foulques de Villaret se rend sur la demande de Clément V à Poitiers. Le pape revient sur la problématique de la croisade mais Foulque propose un « passage » limité pour s’assurer de solides points d’appui avant un « grand passage » Rhodes est conquise en 1310 et devient le nouveau siège de l’Ordre. Le « passage particulier » organisé par le pape et Villaret a au moins servi pour en finir avec Rhodes.

En 1311, ils renouent avec leurs origines en créant le premier hôpital de l’île de Rhodes

Le 2 mai 1312, la bulle pontificale Ad providam transfère les biens des Templiers aux Hospitaliers à l’exception de leurs possessions dans la Couronne d’Aragon et Couronne de Castille (part de l’actuelle Espagne) et du Portugal où deux ordres naissent des cendres de l’ordre du Temple, l’ordre de Montesa et l’ordre du Christ.

Par ailleurs, L’ordre des Hospitaliers transforme son action militaire en guerre de course, alors peu différente de la piraterie. Signe d’un enrichissement des Hospitaliers en même temps que d’une conquête de souveraineté, l’Ordre se met à battre monnaie à l’effigie de ses grands maîtres.

  

Les menaces musulmanes

Siège de Rhodes en 1480.

800px-Gestorum_Rhodie_obsidionis_commentarii_-_BNF_Lat6067_f18_(vue_du_débarquement_des_Turcs_à_Rhodes).jpg

Siège de Rodhes en 1480

Mais, au cours du xive siècle, pendant que les Hospitaliers exercent un contrôle maritime sur la mer Égée, la dynastie ottomane conquiert peu à peu les territoires riverains. En 1396, une croisade soutenue par l’Ordre essuie un échec sanglant à Nicopolis Après cet échec, tout espoir de reconquête des lieux saints est définitivement perdu.

En 1440 et en 1444, l’île de Rhodes est assiégée par le sultan d’Égypte, mais ces deux attaques sont repoussées. En 1453, le sultan ottoman Mehmed II s’empare de Constantinople ; le grand maître Jean de Lastic se prépare à un nouveau siège, mais il n’a lieu que beaucoup plus tard, en 1480 ; le grand maître Pierre d’Aubusson repousse les assauts des troupes du pacha Misach, ancien prince byzantin converti à l’Islam. Il assiège la ville avec 10 à 15 000 hommes pour Housley pas plus de 20 000 pour Nossov, ou jusqu’à 70 000 hommes pour Setton, dont/avec 3 000 janissaires.

 

La chute de Rhodes (1522)

Le siège décisif a lieu en 1522Le sultan Soliman le Magnifique assiège pendant cinq mois la ville de Rhodes. Philippe de Villiers de L’Isle-Adam, élu l’année précédente contre son rival, le grand prieur de Castille-Portugal, André d’Amaral, qui sera, le 8 novembre, exécuté malgré son silence obstiné, un de ses serviteurs étant surpris en train d’envoyer un message au camp turc, il avoue sous la torture avoir agi sur l’ordre de son maître. Impressionné par la résistance héroïque du grand maître, Soliman accorde libre passage aux Hospitaliers, aux chevaliers rescapés et à nombre de Rhodiens Emportant dans trente navires leur trésor, leurs archives et leurs reliques, dont la précieuse icône de la Vierge de Philerme, les Hospitaliers quittent définitivement la Méditerranée orientale le 1er janvier 1523.

 

À Malte

170px-Prise_de_Malte_en_1530.jpg

Philippe de Villiers de l’Isle Adam prend possession de Malte

Les Hospitaliers entament, en 1523, une errance de sept années qui les conduit d’abord à Civitavecchia (août 1523), en Italie. De 1524 à 1527, le pape Clément VII, ancien Hospitalier, les héberge à Viterbe (janvier 1524) ; mais, finalement, ils partent pour Nice (novembre 1527) en passant par Corneto (juin 1527) et Villefranche-sur-Mer (octobre 1527).

L’empereur Charles Quint, comprenant l’utilité que peut avoir un ordre militaire en Méditerranée face aux avancées ottomanes (Alger   est conquis par le célèbre Barberousse en 1529), confie à l’Ordre l’archipel maltais, dépendance du royaume de Sicile, par un acte du 24 mars 1530, faisant du grand maître de l’Ordre le prince de Malte. Ainsi les Espagnols leur cèdent la forteresse de Tripoli (qui sera prise par les Ottomans en 155.)

L’Ordre se transforme alors en une puissance souveraine qui prend de plus en plus d’importance en Méditerranée centrale.

 Grand Siège de Malte

220px-Levee_du_Siege_de_Malte_by_Charles_Philippe_Lariviere_1798_1876.jpg

Le siège de Malte

Le Grand Siège de Malte a été mené par les Ottomans en 1565 pour prendre possession de l’archipel et en chasser l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem

Le 18 mai 1565, une importante force turque, sous les ordres du général Mustafa Pacha et de l’amiral Piyale Pacha, débarque à Malte et met le siège devant les positions chrétiennes Les chevaliers de l’Ordre, appuyés de mercenaires italiens et espagnols, et par la milice maltaise, sont commandés par le grand maître de l’Ordre, Jean de Valette. Inférieurs en nombre, les défenseurs se réfugient dans les villes fortifiées de Birgu et de Senglea, dans l’attente d’un secours promis par le roi Philippe II d’Espagne. Les assaillants commencent leur siège par l’attaque du fort Saint-Elme qui commande l’accès à une rade permettant de mettre à l’abri les galères de la flotte ottomane. Les chevaliers parviennent néanmoins à tenir cette position durant un mois, faisant perdre un temps considérable et de nombreux hommes à l’armée turque.

Au début du mois de juillet, le siège de Birgu et Senglea commence. Durant deux mois, malgré leur supériorité numérique et l’importance de leur artillerie, les Ottomans voient leurs attaques systématiquement repoussées, causant de nombreuses pertes parmi les assaillants. Le 5 juillet arrive le « petit secours ». Toutes les attaques sur Birgu et Senglea se soldent par un désastre pour les Turcs, comme l’attaque du camp de base des Ottomans depuis Mdina. Le 7 septembre, le « grand secours », menée par le vice-roi de Sicile, don García de Tolède, débarque à Malte et parvient à défaire l’armée turque. Démoralisées par leur échec et affaiblies par la maladie et le manque de nourriture, les troupes musulmanes rembarquent le 18 septembre 1565.

La victoire des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem a un retentissement considérable dans toute l’Europe chrétienne : elle leur confère un immense prestige et renforce leur rôle de défenseur de la religion chrétienne face à l’expansionnisme musulman. Les fonds collectés à la suite de cette victoire permettent de relever les défenses de Malte et d’assurer la présence durable de l’Ordre sur l’île. Une nouvelle ville est également édifiée, en vue de défendre la péninsule de Xiberras contre un retour éventuel des armées turques. D’abord appelée Citta’ Umilissima ou en latin Humilissima Civitas Vallettae, « la très humble cité de Valletta », elle prend ensuite le nom de La Valette, en hommage au grand maître de l’Ordre vainqueur des Ottomans

 

Les Hospitaliers dans les caraïbes

En 1651, à la suite de la dissolution de la compagnie des îles d’Amérique, il est procédé à la vente de ses droits d’exploitation à divers partis. Philippe de Longvilliers de Poincy convainc le grand maître Jean-Paul de Lascaris-Castellar d’acheter des îles.

La présence des Hospitaliers dans les Caraïbes est née de la relation étroite de l’Ordre avec la présence de nombreux membres en tant qu’administrateurs français en Amériques. Poincy, qui était à la fois chevalier de Malte et gouverneur des colonies françaises des Caraïbes, fut le personnage clé de leur brève colonisation. L’Ordre achète ainsi les îles de Saint-Christophe, Sainte-Croix, Saint-Barthélemy et Saint-Martin.

À cette époque, l’Ordre agissait comme propriétaire des îles, tandis que le roi de France continuait de détenir la souveraineté nominale. En 1665, les Hospitaliers vendent leurs droits sur les îles à la jeune compagnie française des Indes occidentales, mettant ainsi fin à leur projet colonial.

 

De Lépante à Damiette

800px-The_Battle_of_Lepanto_by_Paolo_Veronese.jpeg

Bataille de Lépante

Quelques années après leur échec à Malte, les Ottomans subissent un revers encore plus grave à Lépante, le 7 octobre 1571. Les Hospitaliers s’illustrent pendant cette bataille navale, où la flotte de la sainte Ligue, commandée par don Juan d’Autriche, détruit la flotte ottomane. Après Lépante, l’Ordre se lance à nouveau, comme à Rhodes, dans le corso, la guerre de course, qui de contre-attaque qu’elle était à l’origine, devient vite un moyen pour les Hospitaliers de s’enrichir grâce à l’arraisonnement de cargaisons mais aussi par le commerce d’esclaves, dont La Valette devient le premier centre dans le monde chrétien

L’Ordre connaît également de grandes difficultés, notamment économique, ses dirigeants se refusant à adopter des mesures économiques efficaces et modernes. L’indépendance même du pouvoir hospitalier est menacé par l’influence toujours croissante de Versailles, comme en témoigne l’affaire de la Couronne ottomane. Enfin, le fossé se creuse de plus en plus entre l’Ordre et la population maltaise : l’affaire du capitaine de nuit expose le despotisme des aristocrates et l’émergence d’un sentiment national maltais

Les Hospitaliers participent à une importante bataille navale le 16 août 1732, au large de Damiette en Égypte

 

La prise de Malte

Nap_malta.jpg

Napoléon débarque à Malte

Au début de la Révolution française, les biens français des Hospitaliers sont nationalisés, comme tous les biens relevant de l’Église (Constitution civile du clergé de 1790). Le Grand prieuré de France est dissous en 1792 En 1793, Malte échappe de peu à une révolte fomentée par des agents de la Convention.

Le 19 mai 1798, Bonaparte, quitte Toulon pour la campagne d’Égypte avec le gros de la flotte française Il se présente devant La Valette en demandant de faire aiguade (remplir les barriques d’eau) ; Ferdinand Hompesch réunit le Conseil et le grand maître refusa de laisser entrer dans le port plus de quatre bateaux à la fois

Le général Bonaparte fait débarquer ses troupes à Malte au nom de la République française et s’empare par traîtrise de l’île les 10 et 11 juin 1798. Une convention est signée à bord de L’Orient le 12 juin par laquelle l’Ordre renonce à ses droits sur Malte mais que Hompesch ne ratifie pas. Il expulse le grand maître le 17 juin à Trieste uniquement accompagné de douze ou dix-sept membres de l’Ordre.

Le 19 juin 1798, la flotte française met le cap sur Alexandrie, après avoir laissé une garnison de trois mille hommes d’infanterie et trois compagnies d’artilleurs

 

En Russie

800px-Paul_i_russia.jpg

Paul Ier de Russie

Les grands maîtres de l’Ordre, déjà sollicité par l’empire russe qui recherchait son appui dans le conflit qui l’opposait à l’empire ottoman, décident de se rapprocher de Paul Ier et d’en faire le protecteur de l’Ordre le 7 août 1797. De toutes les commanderies hospitalières il ne restaient que celles d’Allemagne et celles de Russie

Après l’abdication de Ferdinand von Hompesch, les 249 chevaliers de l’Ordre exilés en Russie au palais Vorontsov de Saint-Pétersbourg proclament, le 7 novembre 1798, Paul Ier « grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem ». L’élection de Paul Ier soulève de nombreuses objections. En effet, celui-ci est orthodoxe et marié Cet évènement sans précédent dans l’histoire de l’Ordre amène le Pape Pie VI à ne pas le reconnaître comme grand maître.

 

L’éclatement de l’Ordre

Ferdinand von Hompesch après avoir résigné son magistère le 9 juillet 1799, le décès de Paul Ier, le 24 mars 1801, il s’ensuit une période noire pour l’Ordre jusqu’à sa chute, son éclatement ou une survivance improbable

 

Une période noire

En 1801, son fils Alexandre Ier de Russie, conscient de cette irrégularité, décide de rétablir les anciens us et coutumes de l’ordre catholique des Hospitaliers. Le comte Nikolaï Saltykov, lieutenant du grand maître, du prince Kourabin, grand chancelier, du commandeur de Maisonneuve, pro-vice chancelier, se proclament collectivement supérieur provisoire de l’Ordre. Ils demandent de ne pas réunir de chapitre général, de remettre la nomination d’un grand maître au pape à condition que celui-ci reconnaisse tous les actes de Paul 1er. Le pape réunit une congrégation de cardinaux qui décide que chaque prieuré transmettrait au pape son candidat parmi lequel le pape choisirait le grand maître après qu’il aurait réglé canoniquement la démission de Hompesch. Le nouveau grand maître examinerait avec le chapitre général chaque acte de Paul 1er et en ferait rapport au pape qui déciderait sur chacun d’eux.

Mais la France et l’Angleterre avait arrêté entre elles, dans le traité d’Amiens, le mode d’élection du grand maître sans tenir compte de ce qu’avait décidé la Russie et la papauté. Alexandre prenant connaissance de l’article 10 du traité s’oppose à ce que le mode d’élection soit modifié et demande à la France et à l’Angleterre de revenir sur le mode d’élection. L’Angleterre accepta et la France fit de même.

Finalement, pour tenter de sauver l’ordre, il est convenu que la nomination du grand maître incomberait uniquement et exceptionnellement au pape Pie VII. Le 16 septembre 1802, il nomme le bailli Barthélemy Ruspoli qui refuse, enfin le 9 ou le 17 février 1803, le pape choisit le candidat élu du prieuré de Russie, le bailli Giovanni Battista Tommasi comme premier grand maître de l’ordre souverain militaire jerosolymitain de Malte nommé, et non pas élu par les Hospitaliers.

 

Malte reste à l’Angleterre

Le traité d’Amiens, du 25 mars 1802, qui met fin à la période de guerres commencées en 1792, comporte une clause qui prévoit la restitution à l’Ordre de son territoire de Malte ; mais elle ne va pas être respectée, du fait de la reprise en 1805 de la guerre entre la France et l’Angleterre.

Le grand maître Tommassi installe les décombres de l’Ordre à Messine en Sicile, puis à Catane en Italie en attendant la possibilité de se reconstituer à Malte. Il vivait petitement, ayant refusé les subsides de Bonaparte, seulement entouré de deux commandeurs : un italien Del Verne et un français Dupeyroux. Il décède le 13 juin 1805 un mois après Hompesch, le 12 mai 1805. S’ensuit une période sombre qui entérine l’éclatement de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le 17 juin 1805, trente-six chevaliers réunis à Catane élisent comme grand maître Guiseppe Caracciolo di Sant’Erasmo mais en novembre, le pape Pie VII par bref nomme comme lieutenant ad interim Innico Maria Guevara-Suardo. À peine nommé, Guevara-Suardo écrit à de Ferrette : « à l’aspect du squelette qui a remplacé le Corps […] depuis la perte de Malte, l’ordre a vu périr un nombre considérable de ses premiers religieux ; presque tous les novices ont cherché à se procurer du pain, soit par des mariages sortables, soit par des entreprises qui les enlevèrent à leur ancien état ; depuis cette époque fatale, les réceptions ont été à peu près égales à zéro ; les changements de domination ou de système ont privé ce corps des sept huitièmes de ses ressources en hommes et en revenus. »

Le traité de Paris en 1814 reconnaît l’Angleterre, pays de religion anglicane, comme seul maître de Malte, ce qui éloigne encore un peu plus les espoirs d’un retour. En 1822, le Congrès de Vérone reconnaît pourtant une fois encore la légitimité des réclamations de l’Ordre en réclamant que le sort de l’Ordre ne soit pas séparé de celui de la Grèce. Pour la première fois l’Ordre ne liait plus sa survie à celle de Malte mais les affaires espagnoles mirent rapidement fin à ce rapprochement.

 

Une renaissance

Après séparation, ralliement, opposition, intérêt divergeant, à ce qui reste de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, à cet « État sans territoire », le pape Léon XI en 1827 accorde comme consolation un couvent et une église à Ferrare en Italie. En 1831, l’Ordre réduit à un état-major s’installe définitivement à Rome. À partir de 1864, l’organisation en « Langues » disparaît : elles sont remplacées par des « associations nationales » ou « Grand Prieurés » (Rhénanie-Westphalie 1859, Silésie 1867, Angleterre 1871, Italie 1877, Espagne 1885, France 1891, Portugal 1899, Pays-Bas 1910, États-Unjs 1928, etc.).

C’est l’ordre souverain militaire hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte qui prend en 1961 la suite de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. L’ordre souverain de Malte ne reconnaît comme issus de l’ancien Ordre que quatre ordres « non catholiques » : ordre protestant de Saint-Jean, ordre de Saint-Jean aux Pays-Bas, ordre suédois de Saint-Jean et le Très vénérable ordre de Saint-Jean.

 

Organisation de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem

Article principal : Organisation de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

La règle de l’Ordre

Ce serait vers 1130 que Raymond du Puy rédige et applique une première règle modelée sur celle de saint Augustin. La règle de saint Augustin est certainement la règle la plus communautaire, elle insiste plus sur le partage que le détachement, plus sur la communion que la chasteté et plus sur l’harmonie que l’obéissance Mais il est possible que la règle de l’origine était plutôt celle de saint Benoit.

Composée en latin, elle comporte dix-neuf chapitres dont les quinze premiers forment un ensemble et les quatre derniers un autre, qui a plutôt l’air d’un complément ultérieur :

I – Comment les frères doivent faire leur profession

II – Les droits auxquels les frères peuvent prétendre

III – Du comportement des frères, du service des églises, de la réception des malades

IV – Comment les frères doivent se comporter à l’extérieur

V – Qui doit collecter les aumônes et comment

VI – De la recette provenant d’aumônes et des labours des maisons

VII – Quels sont les frères qui peuvent aller prêcher et de quelle manière

VIII – Des draps et de la nourriture des frères

IX – Des frères qui commettent le péché de fornication

X – des frères qui se battent avec d’autres frères et leur portent des coups

XI – Du silence des frères

XII – Des frères qui se conduisent mal

XIII – Des frères trouvés en possession de biens propres

XIV – Des offices que l’on doit célébrer pour les frères défunts

XV – Comment les statuts, dont il est question ci-dessus, doivent être rigoureusement observés

XVI – Comment les seigneurs malades doivent être accueillis et servis

XVII – De quelle manière les frères peuvent corriger d’autres frères

XVIII – Comment un frère doit accuser un autre frère

XIX – Les frères doivent porter sur leur poitrine le signe de la croix

La date exacte de l’approbation de la règle par le pape Eugène III n’est pas connue avec exactitude mais les historiens la fixent avant 1153. Il est maintenant possible de parler de la fraternité de l’Hôpital : « C’est la convergence entre la mise en place des premières structures administratives régionales et l’élaboration de la règle par le maître Raymond du Puy et son approbation par le pape Eugène III au milieu du XIIe siècle qui permettent de dire que, alors et alors seulement, l’Hôpital est devenu un ordre ».  Un nouvel ordre est né, l’ordre Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem.

À force d’additifs qui au fil du temps enrichissent la règle, une révision fut rendue nécessaire. Pierre d’Aubusson fit faire une nouvelle rédaction suivant un plan méthodique qui fut maintenu dans les éditions ultérieures.

 

Organisation hiérarchique

L’Hospital dispose d’une division hiérarchique ternaire :

les frères chevalier ;

les frères sergent qui se partagent en :

les sergents d’armes,

les sergents d’office,

les frères prêtres ou chapelain.

Mais Raymond du Puy, le supérieur de l’Ordre, organise l’Ordre en trois classes plus fonctionnelle que sociale à la différence des Templiers :

ceux qui par naissance avaient tenu ou étaient destinés à tenir les armes : frères d’armes (chevaliers et sergents) ;

les prêtres et les chapelains destinés à assurer l’aumônerie : frères prêtre ou chapelain ;

enfin, les autres frères servants destinés à assurer le service : frères d’offices.

 

Les grands maîtres de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem

Depuis le frère Gérard (dit par erreur de traduction Gérard Tenque), le fondateur de l’Ordre, l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem a à sa tête un supérieur nommé à vie. C’est en 1267, sous la magistrature de Hugues Revel, que le titre de grand maître est accordé au supérieur de l’Ordre par un bref du pape Clément IV.

La titulature est quasiment toujours la même : « humble maître de la sainte maison de l’Hospital de Jérusalem et gardien des pauvres du Christ ».

La règle de Raymond du Puy et la bulle Pie postulatio voluntatis précisent que le (grand) maître est élu par ses frères mais ne précisent pas les modalités de l’élection. Lorsque Gilbert d’Aissailly démissionne en 1170, il organise l’élection de son successeur en s’adjoignant douze frères, le chapitre de Margat, en 1204/1206, transforme cette initiative en statut.

 Les dignitaires de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem

Les premiers dignitaires sont les baillis conventuels. Parmi ces baillis il y a eu à l’origine le trésorier qui date de 1135, puis l’hospitalier en 1162, puis le maréchal avant 1170, le grand commandeur qui date de 1173 et le drapier. D’autres dignitaires ne sont pas baillis comme le turcoplier, l’infirmier, le maître écuyer et le grand prieur ou prieur conventuel.

Une réforme eut lieu en 1301, elle fut effectuée par Guillaume de Villaret c’est la création des piliers (tous baillis conventuels), réforme confortée par Hélion de Villeneuve qui affecte à chaque pilier une fonction au sein du grand conseil. Le grand commandeur ou grand précepteur à la langue de Provence, le grand maréchal à la langue d’Auvergne, le grand hospitalier à la langue de France, le grand drapier à la langue d’Espagne, le grand amiral à la langue d’Italie et le turcoplier à la langue d’Angleterre

À Rhodes, les baillis, en tant qu’officiers supérieurs, ont le droit de porter une croix plus grande et ils sont appelés « grand croix ». L’Ordre va garder l’habitude, une fois à Malte, de distinguer des commandeurs et de leur donner quelques prérogatives au sein du grand conseil. Ils sont appelés « vénérables », on leur accordera la dignité de bailli et on leur donnera le grade de grand croix Enfin lors de la « mornarchisation », les ambassadeurs nommés par l’Ordre, s’attribueront le titre de bailli grand croix.

 

Organisation territoriale

L’organisation territoriale de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem va se construire au fil du temps :

les langues sous la responsabilité d’un bailli conventuel appelé aussi pilier ;

les grands prieurés sous la responsabilité d’un prieur provincial ou grand prieur ;

les commanderies sous la responsabilité d’un commandeur ;

les maisons périphériques (fermes, granges, moulins, vignes, etc.) qui relèvent d’une commanderie et sous la responsabilité d’un tenancier.

 

Les langues

En 1301, une réforme de Guillaume de Villaret, s’inspirant d’une proposition faite quand il était prieur du grand prieuré de Saint-Gilles, crée les langues, regroupements territoriaux des commanderies, réforme confortée par Hélion de Villeneuve qui affecte à chaque pilier, responsable de la langue, une fonction au sein du grand conseil Le grand commandeur ou grand précepteur à la langue de Provence, le grand maréchal à la langue d’Auvergne, le grand hospitalier à la langue de France, le grand drapier à la langue d’Espagne, le grand amiral à la langue d’Italie et le turcoplier à la langue d’Angleterre.

En 1462, le grand maître Piero Raimondo Zacosta divise la langue d’Espagne en deux langues : le pilier de la langue de Castille avec le Portugal était grand chancelier et celui de la langue d’Aragon restait grand drapier.

En 1540, Henri VIII fait disparaitre la langue d’Angleterre en confisquant tous les biens de l’Ordre en Angleterre et en Irlande. L’Ordre continuera à faire vivre fictivement la langue d’Angleterre en nommant des chevaliers anglais catholiques en exil comme prieur d’Angleterre.

En 1538, sept des commanderies du grand bailliage de Brandebourg de la langue d’Allemagne embrassent la religion réformée et en 1648, le traité de Westphalie permet la séparation du grand bailliage de l’Ordre. En 1781, l’électeur de Bavière donne les biens des Jésuites aux Hospitaliers et Emmanuel de Rohan-Polduc saisi l’occasion pour regrouper les anciennes langues d’Angleterre et d’Allemagne dans la Langue anglo-bavaroise en 1784.

 

Les grands prieurés

Avec la disparition de l’ordre du Temple en 1312 et la dévolution de leurs biens aux Hospitaliers il devient nécessaire de généraliser une autre entité territoriale, les prieurés. Les langues territorialement étendues ou disposant d’un nombre important de commanderies pour être correctement gérées, sont divisées en prieurés En juillet 1317, le grand maître Foulques de Villaret étant contesté, c’est le pape Jean XXII qui décide le démembrement de la langue de France, devenue trop importante, en trois prieurés en créant, en plus du grand prieuré de France, deux autres prieurés, celui d’Aquitaine et celui de Champagne avec en plus le grand prieuré de Bourgogne et ce qui deviendra la baillie de Manosque. Le 20 octobre 1320, le pape Jean XXII rachète au grand maître des Hospitaliers tout ce qui avait appartenu aux Templiers à Cahors et le donne aux Chartreux.

 

Les commanderies

Vêtements

Chevalier_de_Rhodes,_en_habit_religieux_(XVe_siecle)_et_en_armure_(XIVe_siecle),_d'apres_des_pierres_tombales.jpg

Il y aurait une différence entre vêtement et habit : l’habit est le signe d’appartenance à l’Ordre, le vêtement est tout ce qui habille le frère.

Étant avant tout un ordre hospitalier et charitable, les frères s’efforçaient d’être au service de leurs « seigneurs les malades » et se disent « serfs des serviteurs de Dieu », et à ce titre leurs habits et vêtements transparaissent de cette servitude ou plutôt humilité. La règle, les « usances » et les statuts rappellent toujours au fil des siècles le devoir de tous les frères de s’habiller sans luxe. Cependant, leurs vêtements devaient être « commodes et confortables, adaptés aux missions, en particulier militaires » Concernant l’habit commun de toutes les classes, il est noir ou du moins sombre, « couleur de l’humilité, celle des moines bénédictins et des chanoines augustins »

La croix faite de deux bandes de tissu croisées (d’où le nom de « croisé » pour ceux qui les portaient et de « croisade »), emblème (et non symbole) du pèlerinage à Jérusalem et de tout ce qui touche de près ou de loin à ceux qui exercent un pouvoir ou office religieux, a été utilisée par tous les ordres religieux-militaires, dont les Hospitaliers.

Dernier article de la règle de L’Hospital : « … Les frères […] devront porter sur leur poitrine la croix sur leur chapes et sur leurs manteaux (cappis et mantellis) en l’honneur de Dieu et de la sainte Croix afin que Dieu nous protège par cet étendard (vexillum) et la foi, les œuvres et l’obéissance et qu’il nous défende corps et âmes, nous et nos bienfaiteurs de la puissance du diable en ce monde et dans l’autre ».

Quant à la forme de la croix, dont il importait peu à l’origine, devient au fil du temps la croix à huit pointes, certainement imitée des armes de la ville d’Amalfi (à moins que cela fut l’inverse), qui deviendra croix de saint Jean puis croix de Malte, « de règle à Rhodes aux xive et xve siècle, [elle] n’apparaît que timidement au xiiie siècle ». La toute première apparition de cette forme daterait de la première moitié du xiiie siècle.

 

Jupon d’armes (ou surcot)

Désireux de se voir différencier de leurs autres frères, les chevaliers de l’Ordre ont fait requis du pape pour une reconnaissance de leur « qualité nobiliaire », comme c’est le cas pour les Templiers (chevalier en blanc, sergents et prêtres en noir). Répondant partiellement à leur requête, le pape Alexandre IV décida le 11 août 1259 « que les chevaliers continueraient à porter comme les autres l’habit noir, mais ajoutait qu’au combat ils pourraient revêtir un jupon d’armes et d’autres pièces militaires de couleur rouge et sur lesquels serait la croix blanche « comme cela est sur votre étendard (vexillum) » ».

Cependant cette distinction ne rentra certainement jamais dans les faits, les Hospitaliers étaient regardants quant aux prérogatives d’une classe sur une autre et de plus tous les chevaliers n’étaient pas encore obligatoirement nobles, puisque les statuts du 4 août 1278 de Nicolas Lorgne précisent sans ambiguïté aucune :

article 3 : « que tous les frères de l’Ospital doivent porter manteus noirs [avec] la crois blanche ».

article 5 : « tous les frères de l’Ospital d’armes> (fratres armorum) doient porter en fait d’armes le jupell vermeille avec la creis blanche ».

« L’habit rouge distinguait l’activité militaire et non pas un état social ».

Dans le même temps où Raymond du Puy, le supérieur de l’Ordre, écrit la règle de l’Ordre et la transmet à Rome, il propose l’adoption d’une bannière « de gueules à la croix latine d’argent » (rouge à croix blanche). Ce serait en 1130 que le pape Innocent II l’approuve. Elle flotte dès lors sur toutes les possessions de l’Ordre. Ce serait l’ancêtre de tout ce qui deviendra les pavillons nationaux.

Roger de Moulins (1177-1187), huitième supérieur de l’ordre, fait accepter par le chapitre général de l’Ordre de 1181, le fait de recouvrir d’un drap rouge à croix blanche le cercueil des membres de l’Ordre

Sillographie

180px-Seal_of_Hospitallers.jpg

La sigillographie de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem a été étudié par S. Pauli dans un livre Codice diplomatico del sacro militare ordine Gerosolimitano paru à Lucques en 1733 et 1737 pour le deuxième volume. Il a consacré neuf planches à la reproduction de 93 sceaux, à peine un quart de ceux-ci subsistait en 1881 quand Delaville Le Roulx repris son étude du fait du délaissement dans lequel les archives étaient. Malheureusement ses reproductions sont de piètre qualité pour servir à une étude sérieuse.

Les types en plomb des sceaux magistraux sont tous identiques à quelques détails près. Ils sont de forme ronde avec, à l’avers, la figure du grand maître, de profil, tourné à droite, les mains jointes, agenouillé devant une croix à double traverse, au revers, un personnage couché, au-dessus de lui, un édifice à coupole centrale et deux latérales avec une lampe suspendue, une croix à la tête et une autre à ses pieds. La légende de l’avers comporte le nom du grand maître et celle du revers HOSPITALIS HIERVSALEM.

Le type de l’avers à peu évolué ; au bas du sceau l’habitude est prise, dès le commencement du xive siècle, de placer une figure illustrant le crâne d’Adam sur lequel, la tradition voulait que la croix du Calvaire était plantée. Seul le grand maître et cardinal Pierre d’Aubusson s’en affranchit en plaçant la croix sur une sorte de prie-Dieu avec le chapeau cardinalice et ses armoiries. Le type du revers a donné lieu à beaucoup de conjectures. Le personnage allongé est soit un malade soit le Christ au tombeau. Ce ne peut être un malade, réservé au sceau du frère hospitalier où il figure accompagné d’un frère qui le nourrit. Ce n’est pas non plus le Christ mais celui d’un « cors d’ome mort d’avant » placé devant un tabernacle sous les dômes du Saint-Sépulcre. Une autre évolution du revers est le nimbe qui apparait petit à petit. On comprend l’inutilité de ce nimbe si le mort est pestiféré. Il est facile de penser que les graveurs aient cru au Christ au tombeau ou quelque saint. Il est alors naturel de penser que l’oreiller a évolué vers un nimbe. Ce nimbe commence sous Guillaume de Villaret et est bien caractérisé sous Hélion de Villeneuve pour se perpétuer ensuite dans tous les sceaux ultérieurs.

 

Numismatique

Pinto_30_Tari_131246.jpg

L’Ordre commence d’émettre sa propre monnaie vers 1310 en même temps qu’il acquiert la souveraineté avec son installation sur l’île de Rhodes. C’est le moment où l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem s’enrichit fortement. Ces pièces sont frappées aux portraits des grands maîtres de l’Ordre sur le verso tandis que sur le recto se trouve une croix qui ne sera la croix à quatre branches bifides typique de la croix de Malte qu’à partir de 1520.

Le système monétaire maltais trimétallique est constitué de pièces en cuivre, en argent et en or selon un acte interne datant de 1530. Au xviiie siècle, ce système est remis en question par une forte émission de pièces en argent. La monnaie maltaise était constituée de scudi (écus), de tari (tares) et de grani (grains) avec pour valeur : 1 scudo = 12 tari = 240 grani.

 

Le rayonnement de l’Ordre

Une puissance militaire

L’Ordre est à l’origine un ordre hospitalier mais rapidement il devient un ordre militaire. Les Hospitaliers participèrent à de nombreuses batailles entre la Deuxième croisade en 1148 et la conquête française de Malte en 1798. Ils combattirent, sur 6 siècles et demi, notamment lors des batailles suivantes :

Bataille de Montgisard (1177)

Bataille de Hattin (1187)

Siège de Jérusalem (1187)

Siège de Saint-Jean-d’Acre (1291)

Conquête de Rhodes (de 1306 à 1310)

Prise de Tripoli (1551)

Grand Siège de Malte (1565)

Bataille de Lépante (1571)

Débarquement français à Malte (1798)

 

Une puissance maritime

260px-Galley-knightshospitaller

Arrivés dans l’île de Chypre et installés à Limassol, les Hospitaliers se rendent compte que la ville est ouverte à tous vents aux saccages des pirates arabes. Le chapitre ayant refusé l’installation en Italie pour rester au plus près de la Terre sainte à reconquérir, il devient évident qu’il faille armer une flotte capable de défendre l’île mais aussi d’attaquer sur mer. En Terre sainte, l’Ordre armait quelques bâtiments qui permettaient aux membres de l’Ordre de se déplacer et de convoyer des pèlerins. Un certain nombre de ceux-ci se retrouvent à Chypre ayant ramené les réfugiés et les frères de Palestine et d’autres amené d’Europe les participants au chapitre général.

« Bientôt on vit sortir des différents ports de l’île plusieurs petits bâtiments de différentes grandeurs, qui revenaient souvent avec des prises considérables, faites sur les corsaires infidèles » écrit l’historien de l’Ordre Giacomo Bosio (1594-1602). Établis sur une île, ils n’ont pas d’autre moyen pour continuer le combat que d’aller sur mer et le combat naval permettait de se payer sur l’ennemi. Si des pirates infidèles sillonnaient les mers pour enlever des pèlerins, le prétexte était parfait pour justifier une guerre de course. Ces deux nouvelles activités de l’Ordre, la marine et la course, vont donner les moyens d’une nouvelle puissance aux Hospitaliers.

Le pape Clément V autorise en 1306 le nouveau grand maître Foulques de Villaret (1305–1319) à armer une flotte sans l’autorisation de Henri II roi de Chypre. L’Ordre dispose alors de deux galères, une fuste, un galion et deux dromons. Dans cette région de la Méditerranée orientale, les côtes très découpées, peu accessibles par terre, et la présence de nombreuses îles procurent de nombreux repaires aux pirates favorisant tous les trafics commerciaux mais aussi humains. À cette période, l’île de Rhodes est un refuge sûr pour tous ces trafics.

Installé à Malte, l’Ordre développe sa puissance maritime et maintient la paix en Méditerranée en combattant les Ottomans et les Barbaresques avec, pourtant, une flotte nettement inférieure, en unité navale, aux flottes musulmanes. Servir sur les galères de l’Ordre devient un passage obligé pour tous les aspirants chevaliers, souvent reçus dans l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem dès leur plus jeune âge. Les familles nobles, majoritairement françaises, payaient à prix d’or le passage de leurs fils à Malte pour que ceux-ci deviennent pages du grand maître ou d’autres dignitaires de l’Ordre. Après une période de noviciat de douze mois, les novices devenaient chevaliers en prononçant leurs vœux. Ils devaient alors faire leurs caravanes. Ces caravanes, au nombre de trois, (quatre au xviie siècle) duraient généralement six mois chacune et formaient entre vingt et trente chevaliers par galère

Rapidement, la flotte de l’Ordre devient une sorte d’académie navale avant l’heure, de grande réputation, attirant des nobles de nationalités étrangères à l’Ordre comme des Russes ou des Suédois qui s’engageaient comme volontaires pour une durée de deux ou trois ans. C’est ainsi que de grandes personnalités navales ont été formées dans l’incubateur maritime de l’Ordre. Quand il fallut recréer une marine française pour affirmer la puissance maritime de la France, le cardinal de Richelieu choisit pour modèle la tradition navale de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem

 

Une puissance coloniale

Déjà au xvie siècle, un Hospitalier, Nicolas Durand de Villegagnon commande la flotte de Gaspard II de Coligny qui colonisera la côte du Brésil sous le nom de France antarctique. Il donne son nom à l’ilha Serigipe dans la baie de Rio de Janeiro.

Au xviie siècle, lors de la colonisation française des Amériques ou des Antilles, parmi les colonisateurs ou les administrateurs figuraient des Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem comme Aymar de Chaste, Isaac de Razilly en Acadie, Charles Jacques Huault de Montmagny au Québec ou Philippe de Longvilliers de Poincy aux Antilles. Ils participaient à la colonisation en tant que représentants du roi de France mais non comme membre de l’Ordre. Mais de 1651 jusqu’en 1665, les Hospitaliers interviennent en leur nom comme colonisateur-administrateur aux Antilles

Déjà en 1635, Razilly propose sans succès au grand maître Antoine de Paule d’établir un prieuré et des commanderies en Acadie. Poincy qui avait servi sous les ordres de Razilly comme commandant de fort en Acadie partageait les vues de son supérieur. Poincy est nommé gouverneur de l’île Saint-Christophe pour le compte de la compagnie des îles d’Amérique avant d’être nommé lieutenant général pour les Caraïbes par Louis XIII en février 1639. Poincy va investir à titre personnel dans le développement de l’île. Il charge en 1640 François Levasseur de prendre possession de l’île de la Tortue. Son action est considérée comme trop indépendante de ses commanditaires. L’ordre des Hospitaliers lui reproche aussi d’utiliser les produits qu’il tire de sa commanderie française pour entretenir un train de vie non compatible avec celui d’un membre de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il est finalement remplacé dans ses fonctions par Noël Patrocle de Thoisy le 25 février 1645. Le 25 novembre 1645, Poincy s’oppose au débarquement de Thoisy à Saint-Christophe. Après de multiples péripéties Poincy se fait livrer prisonnier Thoisy et le renvoie en France en 1647. Malgré l’appui des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem à la cour du Roi, Poincy doit payer 90 000 livres en dédommagement à Thoisy.

Resté à Saint-Christophe, Philippe de Longvilliers de Poincy établit en 1648 la première colonie européenne sur Saint-Barthélemy et envoie un renfort de 300 hommes sur Saint-Martin pour conforter la petite colonie française en parallèle au traité de Concordia qui a fixé la frontière entre les établissements français et néerlandais, traité toujours en vigueur aujourd’hui. Il fonde en 1650 une colonie sur Sainte-Croix.

En 1651, la compagnie des îles d’Amérique fait faillite et Poincy réussi à convaincre le grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem Jean-Paul de Lascaris-Castellar d’acheter Saint-Christophe, Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Sainte-Croix pour 120 000 écus. C’est Jacques de Souvré qui négocie l’accord qui sera confirmé en 1653 par le roi de France Louis XIV qui reste souverain des îles. Les Hospitaliers ont compétences temporelle et spirituelle sur leurs îles à la condition de ne nommer que des chevaliers des langues du royaume de France et fournir au roi 1 000 écus d’or chaque année anniversaire.

Philippe de Longvilliers de Poincy est confirmé dans sa charge de gouverneur mais l’Ordre nomme Charles Jacques Huault de Montmagny, ancien gouverneur de la Nouvelle-France, « général-proconsul » avec siège à Saint-Christophe avec mission de transférer au couvent général de l’Ordre les profits des colonies. Le précédent de Noël Patrocle de Thoisy, engage Montmagny à la prudence et quand il apprend que Poincy refuse de le reconnaître comme général-proconsul, il rentre en France. L’Ordre le renvoie en 1653 avec le titre de « lieutenant-gouverneur » et devant le refus réitéré de Poincy, Montmagny se retire à Cayonne attendant la mort de Poincy. Mais Montmagny meurt en 1657, trois ans avant Poincy.

L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem nomme Charles de Sales, nouveau « lieutenant-gouverneur » de 1660 à 1664, qui se fait facilement accepter par les populations. Mais la situation est de plus en plus difficile : le traité signé par Poincy peu avant sa mort avec les Anglais et les Caraïbes dure peu ; les revenus que les Hospitaliers tirent de leurs colonies sont de peu de rendement. En 1660, l’Ordre doit toujours de l’argent à la France pour l’achat des îles. Colbert très intéressé par le développement des colonies fait pression sur les Hospitaliers pour récupérer leurs îles. L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, alors que Claude de Roux de Saint-Laurent est « lieutenant-gouverneur » en 1665, cède ses colonies antillaises à la toute nouvelle compagnie française des Indes occidentales mettant ainsi fin à 14 ans de gestion coloniale.

 

L’Ordre et la culture

Le rayonnement de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem fait de Malte, du xvie au xviiie siècles, un lieu de rencontre et de raffinement où se croisèrent de nombreux artistes tel Le Caravage ou encore Mattia Preti.

De plus, l’Ordre accumule de très nombreux trésors baroques au xviiie siècle : on y trouve en particulier des tapisseries exécutées par les Gobelins entre 1708 et 1710.

La grande bibliothèque de Malte construite entre 1786 et 1796 selon les plans de Stefano Ittar, est inaugurée après le départ des chevaliers en 1812 par les Anglais. Elle recélait en 1798, 80 000 livres et toutes les archives de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem qui y sont encore.

 

L’Ordre et la médecine

Du xvie au xviiie siècle, les Hospitaliers vont développer de manière très importante les techniques de médecine et de chirurgie comme des éponges imbibées d’opium que les malades suçaient jusqu’à s’évanouir. Mais tout commence réellement avec l’Hospital de Jérusalem dès le xiie siècle (les statuts de Roger de Moulins du 14 mars 1182 officialisent pour la première fois dans le personnel soignant de l’Ordre, des médecins et des chirurgiens), puis avec celui de Rhodes. En 1523 les Hospitaliers innovent dans la médecine d’urgence en créant le premier navire hôpital avec la caraque Santa Maria ; ils inventent les infirmeries de campagne sous des tentes afin de pouvoir soigner les militaires blessés durant la guerre contre le corsaire ottoman Dragut en 1550.

Parallèlement, entre 1530 et 1532, le grand maître Philippe de Villiers de L’Isle-Adam crée une « Commission de santé » composée de deux chevaliers et de trois notables et recrée un grand hôpital la Sacra Infermeria (la Sacrée Infirmerie) et une apothicairerie à Malte

En 1595, une école de médecine est créée puis en 1676, c’est l’école d’anatomie et de chirurgie, puis l’école de pharmacie de Malte en 1671 et enfin en 1687, la bibliothèque médicale. Mais c’est en 1771 qu’est créée la célèbre université de médecine qui ajoutera au rayonnement des Hospitaliers dans toute la Méditerranéenne mais aussi dans tout le monde occidental ; en 1794, c’est la création de la chaire de dissection

On peut également noter la création de l’école de mathématiques et des sciences nautiques au sein de l’université de Malte en 1782.

 

Référencement

Sources

Gilles d’Aubigny et Bernard Capo, Les Hospitaliers de Malte, neuf siècles au service des autres, Ordre de Malte-France, 1999

Les Hospitaliers de Malte (scénario : G. d’Aubigny) (Œuvres hospitalières françaises de l’ordre de Malte – 1999)

Alain Blondy, L’Ordre de Malte au xviiie siècle : Des dernières splendeurs à la ruine, Paris, Bouchene, 2002 

Alain Blondy et Xavier Labat Saint Vincent, Malte et Marseille au xviiie siècle, Fondation de Malte, 2013, 618 p.

Alain Blondy, « L’affaire du Capitaine de nuit (1770), préhistoire du sentiment national maltais », Malta Historica New Series, vol. 13, no 1,‎ 2000, p. 1-22

Anne Brogini, Les Hospitaliers et la mer, xive et xviiie siècles, Lemme edit, 2015, Chamalières

Antoine Calvet, Les Légendes de l’hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, Presses de l’université Paris-Sorbonne, Ceroc no 11, 2000

Joseph Delaville Le Roulx, Les statuts de l’ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem In : Bibliothèque de l’école des chartes, 1887, tome 48, pp. 341-356.

Joseph Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l’ordre des hospitaliers de S.-Jean de Jérusalem (1100-1310), Perrin, 1894-1906

Alain Demurger, Les Hospitaliers, de Jérusalem à Rhodes, 1050-1317, Tallandier, 2013, 574 p.

Alain Demurger, Chevaliers du Christ, les ordres religieux-militaires au Moyen Âge, Le Seuil, 2002

Claire-Éliane Engel, Histoire de l’ordre de Malte, Nagel, 1968

Bertrand Galimard Flavigny, Histoire de l’ordre de Malte, Paris, Perrin, 2006

Bertrand Galimard Flavigny, Les Chevaliers de Malte. Des hommes de fer et de foi, Découvertes Gallimard, 1998

Eugène Mannier, Ordre de Malte : les commanderies du grand prieuré de France, Paris, Auguste Aubry & Dumoulin, 1872, 808p  Olivier Matthey-Doret, Du moine hospitalier du XIes. au Citoyen engagé au XXIes., Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon, commission héraldique et numismatique

Joseph Muscat et Andrew Cuschieri, Naval Activities of the Knights of St John, 1530-1798, Midsea Books, Malta, 2002

André Plaisse, La Grande Croisière du bailly de Chambray contre les Turcs, revue Marins et Océans III, « Économica », 1992

Robert Pichette, La tradition navale de l’ordre de Malte en Nouvelle-France 

Jonathan Riley-Smith, Atlas des croisades, Autrement, collection Atlas/Mémoires, 2005

Robert Serrou, L’Ordre de Malte, Éditions Guy Victor, 1963

Desmond Seward, Les chevaliers de Dieu. Les ordres religieux militaires du Moyen äge à nos jours, Perrin, 2008, Paris

Nicolas Vatin, L’Ordre de Saint-Jean-de Jérusalem, l’Empire ottoman et la Méditerranée orientale entre les deux sièges de Rhodes (1480–1522), coll. « Turcica » no 7, Paris, 1994

Abbé de Vertot, de l’académie des Belles Lettres, Histoire des chevaliers hospitaliers de S. Jean de Jerusalem, appellez depuis les chevaliers de Rhodes, et aujourd’hui les chevaliers de Malte, A Paris, chez Rollin, Quillau, Desaint, 1726, avec approbation et privilège du Roy. (4 volumes).

APÔTRES, CHRISTIANISME, CHRISTIANISME (30-600), CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), Non classé, THOMAS (saint ; 1er siècle)

Saint Thomas, l’apôtre des Indes

Saint Thomas, Apôtre des Indes

ob_bac79d_saint-thomas-apotre

Thomas appelé Didyme (le Jumeau) fait partie du petit groupe de ces disciples que Jésus a choisis, dès les premiers jours de sa vie publique, pour en faire ses apôtres. Il est « l’un des Douze » comme le précise S. Jean (Jn 21). Le même Jean nous rapporte plusieurs interventions de Thomas, qui nous révèlent son caractère. Lorsque Jésus s’apprête à partir pour Béthanie au moment de la mort de Lazare, il y a danger et les disciples le lui rappellent: « Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider. » Thomas dit alors aux autres disciples: « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui. »
 

A la dernière Cène, quand Jésus dit à ses disciples : « Je vais vous préparer une place, et quand je serai allé et vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et vous prendrai près de moi, afin que là où je suis, vous aussi vous soyez« , Tomas fit celui qui ne comprenait pas : « Seigneur, nous ne savons pas où vous allez, comment saurions-nous le chemin ? » Il s’attira cette merveilleuse réponse du Maître : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, personne ne va à mon Père, si ce n’est par moi. » (Jn, 14, 6.)

Après sa résurrection, le Sauveur était apparu à plusieurs de ses disciples en l’absence de Thomas. Quand à son retour, on lui raconta cette apparition, Thomas fut si étonné d’une telle merveille, qu’il en douta et dit vivement: « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt à la place des clous et ma main dans son côté, je ne croirai point. » (Jn 20, 25.) Voilà le second caractère de Thomas, esprit trop raisonneur. Mais son premier mouvement d’hésitation, en chose si grave, ne fut pas un crime et le bon Sauveur répondit à son défi: « Mets ici ton doigt, et regarde mes mains; approche aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois plus incrédule, mais croyant. » (Jn, 20, 27.) Que fit alors Thomas? Nous le savons; un cri du coeur s’échappa de ses lèvres: « Mon Seigneur et mon Dieu!« 

 

L’Incrédulité de saint Thomas, Rembrandt, 1634.

ob_d23fb6_l-incredulite-de-saint-thomas-rembr

Dieu permit l’hésitation de cet Apôtre pour donner aux esprits difficiles une preuve de plus en faveur de la résurrection de Jésus-Christ.

Parmi les douze articles du Symbole, Saint Augustin attribue à saint Thomas celui qui concerna la Résurrection.

Quand les Apôtres se partagèrent le monde, les pays des Parthes et des Perses et les Indes furent le vaste lot de son apostolat. La tradition prétend qu’il rencontra les mages, les premiers adorateurs de Jésus parmi les Gentils, qu’il les instruisit, leur donna le Baptême et les associa à son ministère. Partout, sur son passage, l’Apôtre établissait des chrétientés, ordonnait des prêtres, consacrait des évêques.

Évangélisateur des Indes, c’est pour avoir construit un palais pour un roi que Thomas est représenté avec une équerre d’architecte. Il est parfois également représenté avec la lance qui fut l’instrument de sa mise à mort.

Son tombeau ravagé par les musulmans, restauré par les Portugais, gardait encore quand on l’a ouvert au XXe siècle, des restes de ses os et le fer de la lance qui l’avait frappé, ainsi que des monnaies du règne de Néron.

Les chrétiens de l’Inde attribuent à S. Thomas leur évangélisation et se donnent eux-mêmes le nom de « chrétiens de saint Thomas », et prétendent en garder la tombe.

 

 Saint Thomas, dans Le Petit Livre des Saints, Éditions du Chêne, tome 1, 2011, p. 177

CHRISTIANISME, CHRISTIANISME (30-600), CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), EGLISE CATHOLIQUE, PAUL (saint ; Apôtre), SAINTETE, SAINTS

Saint Paul apôtre d’après la Légende dorée

SAINT PAUL, APÔTRE.

S018_poster

Paul signifie bouche de trompette, ou bouche de ceux, ou élu admirable, ou miracle d’élection. Paul vient encore de pausa, qui veut dire repos en hébreu, et en latin modique. Par quoi l’on connaît les six prérogatives particulières à saint Paul. La Ire est une langue fructueuse, car il prêcha l’Evangile depuis l’Illyrie jusqu’à Jérusalem, de là le nom de bouche de trompette. La 2e est un amour de mère, qui lui fait dire : « Qui est faible, sans que je  m’affaiblisse avec lui? (II, Cor., XI) » C’est pour cela que son nom veut dire bouche de ceux, ou bouche de cœur  ainsi qu’il le dit lui-mème (II, Cor., VI). « O Corinthiens, ma bouche s’ouvre, et mon cœur  s’étend par l’affection que je vous porte. » La 3e est une conversion miraculeuse, c’est pour cela qu’il est appelé élu admirable, parce qu’il fut élu et converti merveilleusement. La 4° est le travail des mains,, et voilà pourquoi il est nommé miracle (195) d’élection : ce fut un grand miracle en lui que, de préférer gagner ce qui lui était nécessaire pour vivre et prêcher sans cesse. La 5efut une contemplation délicieuse, parce qu’il fut élevé jusqu’au troisième ciel; de là le nom de repos du Seigneur; car dans la contemplation, repos d’esprit est requis. La 6e est son humilité, de là le nom de modique. Il y a trois opinions au sujet du nom de Paul. Origène veut qu’il ait toujours eu deux noms et qu’il ait été indifféremment appelé Saul et. Paul ; Raban veut qu’avant sa conversion il eut le nom de Saut, du roi orgueilleux Saül, mais qu’après il fut nommé Paul, qui veut dire petit, en esprit et en humilité : et il donne lui-même l’interprétation de son nom quand il dit : «Je suis le plus petit des apôtres. » Bède enfin veut qu’il ait été appelé Paul, de Sergius Paulus, proconsul, converti par lui à la foi. Le martyre de saint Paul fut écrit par saint Lin, pape.

Paul, apôtre, après sa conversion, souffrit beaucoup de persécutions énumérées en ces termes par saint Hilaire : « Paul est fouetté de verges à Philippes; il est mis en prison ; il est attaché par les pieds à un poteau ; il est lapidé à Lystra; il est poursuivi d’Icone et de Thessalonique par les méchants; à Ephése, il est livré aux bêtes ; à Damas, on le descend du haut d’un mur dans une corbeille ; à Jérusalem, il est arrêté, battu, enchaîné, on lui tend. des embûches; à Césarée, il est emprisonné et incriminé: Il est en péril sur mer, dans son voyage en Italie; arrivé à Rome, il est jugé et meurt tué sous Néron. » Il reçut l’apostolat en faveur des gentils ; il redressa un perclus à Lystra; il ressuscita un jeune homme qui, tombé d’une fenêtre, avait rendu le dernier soupir, et fit grand nombre d’autres miracles. Dans l’île de Malte, une vipère lui saisit la main, mais l’ayant secouée dans le feu, il n’en reçut aucune atteinte. On rapporte que (196) tous les descendants de celui qui donna l’hospitalité à saint Paul ne ressentent aucun mal des bêtes venimeuses; et quand ils viennent au monde, le père met des serpents dans leur berceau pour s’assurer s’ils sont vraiment sa lignée. On trouve encore quelquefois que saint Paul est tantôt inférieur à saint Pierre, tantôt plus grand, tantôt égal ; mais en réalité, il lui est inférieur en dignité, supérieur dans la prédication et égal, en sainteté. Haymon rapporte que saint Paul se livrait au travail des mains depuis le chant des poussins jusqu’à la cinquième heure ; ensuite il vaquait à la prédication, de telle sorte que le plus souvent, il prolongeait son discours jusqu’à la nuit: le reste du temps lui suffisait pour ses repas, son sommeil et son oraison. Quand il vint à Rome, Néron, qui n’était point encore confirmé empereur, apprit qu’il s’était élevé une dispute entre Paul et les Juifs au sujet de la loi judaïque et de la foi dés chrétiens : il ne s’en mit pas beaucoup en peine, de sorte que saint Paul allait et prêchait librement où il voulait. Saint Jérôme, en son livre des Hommes illustres, dit que, « 25 ans après la Passion du Seigneur, c’est-à-dire la 2e du règne de Néron, saint Paul fut envoyé à Rome chargé de chaînes, et que pendant deux ans il demeura libre sous une garde; qu’il disputait contre des Juifs, et que relâché ensuite par Néron, il prêcha l’Evangile dans l’Occident. L’an 14 de Héron, il fut décapité la même année et le même jour’ que saint Pierre fut crucifié. » Sa sagesse, et sa religion étaient partout en renom et on le regardait généralement comme un homme admirable. Il se fit beaucoup d’amis dans, la maison de l’empereur, et il (197) les convertit à la foi de J.-C. Quelques-uns de ses écrits furent lus devant le César ; tout le monde en fit grand éloge; le Sénat lui-même avait beaucoup d’estime pour sa personne. Une fois que saint Paul prêchait, vers le soir, sur une terrasse, un jeune homme nommé Patrocle, échanson favori de Néron, monta à une fenêtre pour entendre plus commodément le saint apôtre, à cause de la foule, et s’y étant légèrement endormi, il tomba et se tua. Néron à cette nouvelle eut beaucoup de chagrin de sa mort et aussitôt il pourvut à son remplacement. Mais saint Paul, qui en fut instruit par révélation, dit aux assistants d’aller et de lui rapporter le cadavre de Patrocle, L’ami du César. On le lui apporta et saint Paul le ressuscita, ensuite il l’envoya à César avec ses compagnons. Comme Néron se lamentait sur la perte de son favori, voilà qu’on lui annonce que Patrocle vivant était à la porte. Néron informé que celui qu’il avait cru mort tout à l’heure était en vie, fut extraordinairement effrayé et refusa de le laisser entrer auprès de lui; mais enfin à la persuasion de ses amis, il permit ; qu’on l’introduisît. Néron lui dit: « Patrocle; tu vis? » Et Patrocle répondit: « César; je vis. » Et Néron dit « Oui t’a fait vivre? » Patrocle reprit : « C’est Jésus-Christ, le roi de tous les siècles. » Héron se mit en Colère et dit : « Alors celui-ci régnera sur les siècles et détruira donc les royaumes du monde ? » Patrocle lui répliqua: « Oui, César. » Néron lui donna un soufflet eu disant: « Donc tu es au service de ce roi? » « Oui, répondit Patrocle, je suis à son service, parce qu’il m’a ressuscité d’entre les morts. » Alors cinq des (198) officiers de l’empereur qui l’accompagnaient constamment lui dirent : « Empereur, pourquoi frapper ce jeune homme plein de prudence et qui répond la vérité ? Et nous aussi nous sommes au service de ce roi invincible. » Néron, à ces mots, les fit enfermer en prison, afin de tourmenter cruellement ceux qu’il avait aimés jusqu’alors extraordinairement. Il fit en même temps rechercher tous les chrétiens et il les fit punir tous sans forme de procès : Paul fut conduit, chargé de chaînes, avec les autres, par devant Néron qui lui dit: « O homme, le serviteur du grand roi, mais cependant mon prisonnier, pourquoi  m’enlèves-tu mes soldats et les prends-tu pour toi? » « Ce n’est pas seulement, répondit saint Paul, dans le coin de la terre où tu vis que j’ai levé des soldats, mais j’en ai enrôlé de l’univers entier: notre Roi leur accordera des récompenses qui, loin de leur manquer jamais, les mettront à l’abri. du besoin. Toi, si tu veux lui être soumis, tu seras sauvé. Sa puissance est si grande qu’il viendra juger tous les hommes et qu’il dissoudra par le feu la figure de ce monde. » Quand Néron, enflammé de colère, eut entendu dire à saint Paul que le feu devait dissoudre la figure du monde, il ordonna qu’on fît brûler tous les soldats de J.-C. et de couper la tête à saint Paul, comme coupable de lèse-majesté. Or, la foule de chrétiens qui furent tués était si grande que le peuple romain se porta avec violence au palais et se disposait à exciter une sédition contre Néron, en, criant tout haut : « Arrête, César, suspends le carnage et l’exécution de tes ordres. Ceux que tu fais périr sont nos concitoyens; ce sont (199) les soutiens de l’empire romain. » Néron eut peur et modifia son édit en ce sens que personne ne mettrait la main sur les chrétiens qu’autant que l’empereur’ mieux informé les eût jugés. C’est pourquoi Paul fut ramené et présenté de nouveau à Néron. Il ne l’eut pas plutôt vu qu’il s’écria avec violence : « Emmenez ce malfaiteur, décapitez cet imposteur ; ne laissez pas vivre ce criminel ; défaites-vous de cet homme qui égare les intelligences ; ôtez de dessus la terre ce séducteur des esprits. » Saint Paul lui dit : « Néron, je souffrirai l’espace d’un instant, mais je vivrai éternellement en Notre-Seigneur J.-C. » Néron dit : «Tranchez-lui la tête afin qu’il apprenne que je suis plus puissant que son roi, moi qui l’ai vaincu; et nous verrons s’il pourra toujours vivre. » Saint Paul reprit: « Afin que tu saches qu’après la mort de mon corps, je vis éternellement, quand ma tête aura été coupée,: je t’apparaîtrai vivant, et tu pourras connaître alors que J.-C. est le Dieu de la vie et non de la mort. » Ayant parlé ainsi, il fut mené au lieu du supplice. Dans le trajet, trois soldats qui le conduisaient lui dirent : « Dis-nous, Paul, quel est celui que tu appelles votre roi, que vous aimez au point de préférer mourir pour lui plutôt que de vivre; et quelle récompense vous recevrez de tout cela? » Alors saint Paul, leur parla du royaume de Dieu et des peines de l’enfer de manière qu’il les convertit à la foi. Ils le prièrent d’aller en liberté où il voudrait, mais il leur dit : « A Dieu ne plaise, mes frères, que je prenne la fuite ; je ne suis pas un transfuge, mais un véritable soldat de J.-C. : car je sais que cette vie qui passe me conduira à (200) une vie éternelle; tout à l’heure, quand j’aurai été décapité, des hommes fidèles enlèveront mon corps. Quant à vous, remarquez bien la place, et venez-y demain matin : vous trouverez auprès de mon sépulcre deux hommes en prières, ce sera Tite et Luc ; quand vous leur aurez dit pour quel motif je vous ai adressés à eux, ils vous baptiseront et vous feront participants et héritiers du royaume du ciel. » Il parlait encore quand Néron envoya deux soldats pour voir s’il n’était pas, encore exécuté; et comme saint Paul voulait les convertir, ils dirent: « Lorsque tu seras mort et ressuscité, alors nous croirons ce que tu dis; pour le moment viens vite et reçois ce que tu as mérité. » Amené au lieu du supplice, à la porte d’Ostie, il rencontra une, matrone nommée Plantille ou Lémobie, d’après saint Denys (peut-être elle avait deux noms). Cette dame se mit à pleurer et à se recommander aux prières de saint Paul qui lui dit : « Va, Plantille, fille du salut éternel, porte-moi le voile dont tu te couvres la tête, je  m’en banderai les yeux et ensuite je te le remettrai. » Et comme elle le lui donnait, les bourreaux se moquaient d’elle en disant: « Qu’as-tu besoin de donner à cet imposteur et à ce magicien un voile si précieux que tu perdras ? » Paul étant donc venu au lieu de l’exécution, se tourna vers l’Orient et pria très longtemps dans sa langue maternelle, les mains étendues vers le ciel et en versant des larmes, il rendît grâces. Ensuite, ayant dit adieu aux frères, il se banda les yeux avec le voile de Plantille; puis ayant fléchi les deux genoux en terre, il présenta le cou et fut ainsi décollé. Au moment où sa tête fut détachée du corps, (201) il prononça distinctement en hébreu: « Jésus-Christ » ; nom qui avait été d’une grande douceur pour lui dans sa vie et qu’il avait répété si souvent. On dit en effet que, dans ses Epitres, il répéta Christ, ou Jésus, ou l’un et l’autre ensemble. cinq cents fois. Du lait jaillit du corps mutilé jusque sur les habits d’un soldat * ; ensuite le sang coula : une lumière immense brilla dans l’air et une odeur des plus suaves émana de son corps.

cache_53779189

Saint Denys dans son épître à Timothée s’exprime ainsi sur la mort de saint Paul : « A cette heure pleine de tristesse, mon frère chéri, quand le bourreau dit à saint Paul : « Prépare ton cou », alors le bienheureux apôtre leva les. yeux au ciel, se munit le front et la poitrine du signe de la croix et dit : « Mon Seigneur J.-C., je remets mon esprit entre vos mains.» : et alors sans tristesse et sans contrainte, il présenta le cou et reçut la couronne. » Au moment où le bourreau frappait et tranchait la tête de Paul, ce bienheureux, en recevant le coup, détacha le voile, et reçut son propre sang dans ce voile, le lia, le plia et le rendit à cette femme. Et quand le bourreau fut revenu, Lémobie lui dit : « Où as-tu laissé mon maître Paul? » Le soldat répondit : « Il est étendu là-bas avec son compagnon, dans la vallée du Pugilat, hors de la ville ; et sa figure est couverte de ton voile. » Or, Lémobie répondit : « Voici que Pierre et Paul viennent d’entrer à l’instant, revêtus d’habits éclatants, portant sur la tête des couronnes brillantes et rayonnantes de

 

* Ce fait est rapporté par Grégoire de Tours.

202

lumière. » Alors elle leur montra le voile tout ensanglanté : ce qui donna lieu à, plusieurs de croire au Seigneur et de se faire chrétiens (saint Denys). Héron, ayant appris ce qui était arrivé, eut une violente peur et s’entretint de tout cela avec les philosophes et avec ses favoris. 0r, pendant la conversation saint Paul vint les portes fermées; et, debout devant César, il lui dit : «César, voici Paul, le soldat du roi éternel et invincible ; crois au moins maintenant que je né suis pas mort, mais que je vis et toi, misérable, tu mourras d’une mort éternelle, parce que tu tues injustement les saints de Dieu. » Ayant parlé ainsi, il disparut. Alors Néron devint comme fou tant il avait été effrayé; il ne savait ce qu’il faisait. Par le conseil de ses amis, il délivra Patrocle et Barnabé avec les autres chrétiens et leur permit d’aller librement où ils voudraient. Quant aux soldats qui avaient conduit Paul au supplice, savoir Longin, chef des soldats, et Acceste, ils vinrent le matin au tombeau de saint Paul et ils y virent deux hommes, Tite et Luc en prières, et Paul debout au milieu d’eux. Tite et Luc, en voyant les soldats, furent fort effrayés et prirent la fuite ; alors Paul disparut. Mais Longin et Acceste leur crièrent : « Non, ce n’est pas vous que nous poursuivons, ainsi que vous le paraissez croire, mais nous voulons recevoir le baptême de vos mains, comme nous l’a dit Paul que nous venons de voir prier avec vous. » A ces mots, Tite et Luc revinrent et les baptisèrent avec grande joie. Or, la tête de Paul fut jetée dans une vallée, et comme il y en avait beaucoup qui avaient été tués et qu’on avait jetés au même endroit, on ne put la retrouver. Mais (203) on lit dans la même épître de saint Denys, qu’un jour où l’on curait une fosse, on jeta la tête de saint Paul avec les autres immondices. Un berger la prit avec sa houlette et l’attacha sur la bergerie. Pendant trois nuits consécutives, son maître et lui virent une lumière ineffable sur cette tête; on en fit part à l’évêque, et on dit : « Vraiment, c’est la tête de saint Paul. » L’évêque vint avec toute l’assemblée des fidèles; ils prirent cette tête, l’emportèrent et ils la mirent sur une table d’or, ensuite ils essayaient de la réunir au corps. Le patriarche leur dit : «Nous savons que beaucoup de fidèles ont été tués et que leurs têtes furent dispersées ; c’est pourquoi je n’oserais mettre celle-ci sur le corps de saint Paul ; mais plaçons-la aux pieds du corps et demandons au Dieu tout puissant, que si c’est sa tête, le corps se tourne et se joigne à la tête. » Du consentement général, on plaça cette même tête aux pieds du corps de saint Paul, et comme tout le monde était en prière, on fut saisi de voir le corps se tourner et se joindre exactement à la tête. Alors on bénit Dieu et on connut que c’était bien là véritablement le chef de saint Paul (saint Denys). »

Saint Grégoire de Tours, qui vécut du temps de Justin le jeune, rapporte * qu’un homme au désespoir préparait un lacet pour se pendre, sans pourtant cesser d’invoquer le nom de saint Paul, en disant: « Venez à mon secours, saint Paul. » Alors lui apparut une ombre dégoûtante qui l’encourageait en disant : « Allons, bon homme, fais ce que tu as à faire, ne

Mirac., lib. I, c. XXIX ; — Vincent de B., Hist., l, X, c. XXI.

204

perds pas de temps. » Mais il disait toujours, en apprêtant son lacet : « Bienheureux Paul, venez à mon secours. » Quand le lacet fut achevé, une autre ombre lui apparut; elle avait une forme humaine, et elle dit à l’ombre qui encourageait cet homme: « Fuis, misérable, car il a appelé saint Paul et le voilà qui vient. » Alors l’ombre dégoûtante s’évanouit et le malheureux rentrant en lui-même jeta son lacet et fit une pénitence convenable. » Il se fait grand nombre de miracles avec les chaînes de saint Paul, et quand beaucoup de personnes en demandent un peu de limaille, un prêtre en détache avec une lime quelques parcelles si vite que cela est fait à l’instant. Cependant il arrive que d’autres personnes, qui en demandent, n’en peuvent obtenir, car c’est inutilement que l’on passe la lime; elle n’en peut rien détacher. — Dans la même épître citée plus haut, saint Denys pleure la mort de saint Paul; son maître, avec des expressions touchantes : « Qui donnera de l’eau à mes yeux, et à mes paupières une fontaine de larmes afin de pleurer, le jour et la nuit, la lumière des Eglises qui vient’ de s’éteindre? Qui est-ce qui ne pleurera. et ne gémira pas? Quel est celui qui ne prendra pas des habits de deuil et ne restera pas muet d’effroi? Voici- en effet que Pierre, le fondement des Eglises, la gloire des saints apôtres, s’est retiré de nous et nous a laissés orphelins; Paul aussi, cet ami des gentils, le consolateur des pauvres, nous l’ait défaut, et il a disparu pour. toujours celui qui fut le père des pères, le docteur des docteurs, le pasteur des pasteurs. Cet abîme de sagesse, cette trompette retentissante, ce prédicateur infatigable de la vérité, en (205) un mot, c’est de Paul le plus illustre des apôtres que je parlé. Cet ange de la terre, cet homme du ciel, cette image de la divinité, cet esprit divin nous a délaissés tous, nous dis-je, misérables et indignes, qu milieu de ce monde qui ne mérite que mépris et qui est rempli de malice. Il est avec Dieu son maître et son ami hélas! mon frère Timothée, le chéri de mon cœur , où est ton père, ton maître et ton ami ? Il ne t’adressera donc plus de salut? Voilà que tu es devenu orphelin, et que tu es resté set-il; il ne t’écrira plus, de sa très sainte main, ces douces paroles: «Très cher fils; viens, mon frère Timothée. » Que s’est-il passé ici de triste, d’affreux, de pernicieux pour que nous soyons devenus orphelins? Tu ne recevras plus de ses lettres où tu pouvais lire ces paroles : « Paul, petit serviteur de J.-C. » Il n’écrira plus désormais de toi aux cités « Recevez mon fils chéri: » Ferme; mon frère, les livres des prophètes; mets-y un sceau, parce que nous n’avons plus personne pour nous en expliquer les paraboles, les comparaisons et le texte. Le prophète David pleurait son fils en s’écriant : «Malheur à moi, mon fils; malheur à moi! » Et moi je  m’écrie: Malheur à moi, mon maître, oui, malheur à moi ! Depuis lors a cessé tout à fait cette affluence de tes disciples qui venaient à Rome et qui, demandaient à nous voir. Personne ne dira plus : Allons trouver, nos docteurs, et interrogeons-les sur la direction à imprimer aux Eglises qui nous sont confiées, et ils nous expliqueront les paroles de Notre-Seigneur J.-C. et celles des prophètes. Malheur, malheur à ces enfants, mon. frère, parce qu’ils sont privés de leurs pères spirituels, parce (206) que le troupeau est abandonné! Malheur à nous aussi, frère, parce que nous sommes privés de nos maîtres spirituels qui possédaient l’intelligence. et la science de l’ancienne et de la nouvelle loi fondues dans leurs épîtres ! Où sont les courses de Paul et les vestiges de ses saints pieds ? où est cette bouche éloquente, cette langue qui donnait des avis si prudents ; cet esprit toujours en paix avec son Dieu ? Qui est-ce qui ne pleurera pas et ne fera. pas retentir l’air de cris ? Car ceux qui ont mérité de recevoir de Dieu gloire et Honneur sont traînés à la mort comme des malfaiteurs. Malheur à moi qui ai vu à cette heure ce corps saint tout couvert d’un sang innocent ! Ah ! quel malheur pour moi ! mon père, mon maître et mon docteur, vous ne méritiez pas de mourir ainsi. Et maintenant donc, où irai-je vous chercher, vous la gloire des chrétiens, l’honneur des fidèles ? quia fait taire votre voix, vous qui faisiez entendre dans les églises des paroles qui avaient la douceur de la flûte, et la sonorité d’un instrument à dix cordes ? Voilà que vous êtes auprès du Seigneur votre Dieu que vous avez désiré de posséder et après lequel vous avez soupiré de tout votre cœur . Jérusalem et Rome, vous vous êtes associées et unies pour faire le mal, Jérusalem a crucifié Notre-Seigneur J.-C., et Rome a tué ses apôtres. Cependant Jérusalem a obéi à celui qu’elle avait crucifié, comme Rome; a établi une solennité pour glorifier celui qu’elle a tué. Et maintenant, mon frère Timothée, ceux que vous; aimiez et que vous regrettiez de tout cœur , je parlé du roi Saul, et de Jonathas, ils n’ont été séparés ni dans la vie, ni dans la mort, et

moi je ne fus séparé de mon seigneur et maître que quand des hommes aussi méchants qu’injustes nous ont séparés. Or, l’heure de cette séparation n’aura qu’un temps :son urne connaît ses amis, sans que ceux-ci lui parlent, et bien qu’ils soient loin d’elle ; mais au jour de la résurrection, ce serait un bien grand dommage d’en être séparé. » Saint Jean Chrysostome, dans son livre de l’Eloge de saint Paul, ne tarit pas quand il parle de ce glorieux apôtre. Voici ses paroles : « Celui-là ne s’est pas trompé qui a appelé l’âme de saint Paul un champ magnifique de vertus et un paradis spirituel. Où trouver une langue digue de le louer, lui dont l’âme possède à elle seule tous les biens qui se peuvent rencontrer dans tous les hommes, et qui réunit non seulement chacune des vertus humaines, mais, ce qui vaut mieux encore, les vertus angéliques ? Loin de nous arrêter, cette considération nous encouragea parler. C’est faire le plus grand éloge d’un héros que d’avouer que sa vertu et sa grandeur sont au-dessus de tout ce qu’on en peut dire. Il est glorieux pour un vainqueur d’être ainsi vaincu. Par quoi donc pouvons-nous mieux commencer ce discours qu’en disant qu’il a possédé tous les biens ? »

On loue Abel d’un sacrifice qu’il a offert à Dieu mais si nous montrons toutes les victimes de Paul, il l’emportera de toute la hauteur qui sépare le ciel de la terre; puisque, chaque jour il s’immolait lui-même par un double sacrifice, celui de la mortification du coeur et celui du corps. Ce n’étaient ni des brebis, ni des boeufs qu’il offrait, c’était lui-même qui s’immolait doublement. Ce n’est pas encore assez au gré (208) de ses désirs; il voulut offrir l’univers en holocauste, la terre, la mer, les Grecs, les barbares, tous les pays éclairés par le soleil,, qu’il parcourt avec la rapidité du vol, où il trouve des hommes, ou, pour mieux dire, des démons, qu’il élève à la dignité des anges. Oit rencontrer une hostie comparable à celle que Paul a immolée avec le glaive de l’Esprit-Saint, et qu’il a offerte sur un autel placé au-dessus du ciel ? Abel a péri sous les coups d’un frère, Paul a été tué par ceux qu’il souhaitait arracher, à d’innombrables maux. Voulez-vous que je vous compte tous les genres de morts de Paul, autant vaut compter les jours qu’il a vécu? Noé se sauva dans l’arche lui et ses enfants : saint Paul construisit une arche pour sauver d’un déluge bien autrement affreux, non pas en assemblant des pièces de bois ; mais en composant ses épîtres, il a délivré le monde en danger au milieu des flots. Or, cette arche n’est pas portée sur des vagues qui battent un seul rivage, elle va sur tout le globe. Ses tablettes ne sont enduites ni de poix ni de bitume, elles sont imprégnées du parfum du. Saint-Esprit : Il les écrit et par elles, de ceux qui étaient, pour ainsi dire, plus insensés que les êtres sans raison, il en fait les imitateurs des anges. Il l’emporte encore sur l’arche qui reçut le corbeau et ne rendit que le corbeau, qui avait renfermé le loup sans lui faire perdre son naturel farouche : tandis que Paul prend les vautours et les milans pour en faire des colombes, pour inoculer la mansuétude de l’esprit dans des coeurs féroces. On admire Abraham qui, par l’ordre de Dieu, abandonna sa patrie et ses parents ; mais comment l’égaler à Paul. Il n’a pas seulement (209) quitté son pays, ses parents, c’est le monde lui-même; c’est plus encore; c’est le ciel, le ciel es cieux; il méprise tout cela afin de servir J.-C., ne se réservant à la place, qu’une seule chose, la charité de Jésus. « Ni les choses présentes, dit-il, ni celles qui sont à venir, ni tout ce qu’il y a de plus haut ou de plus profond, nulle créature enfin ne me pourra jamais séparer de l’amour de Dieu qui est fondé en J.-C. N.-S. » Abraham s’expose au danger pour délivrer de ses ennemis le fils de son frère, mais Paul, afin d’arracher l’univers à la puissance des démons, a affronté des périls sans nombre et a mérité aux autres une pleine sécurité par la mort qu’il souffrait tous les jours. Abraham encore a voulu immoler son fils. Paul s’est immolé lui-même des milliers de fois. Il s’en trouve qui admirent la patience d’Isaac laissant combler le puits creusé par ses mains; mais ce n’étaient pas des puits que Paul laissait couvrir de pierres, c’était son corps à lui, et ceux qui l’écrasaient, il cherchait à les élever jusqu’au ciel. Et plus cette fontaine était comblée, plus haut elle jaillissait, plus elle débordait, au point de donner naissance à plusieurs fleuves. L’écriture parle avec admiration de la longanimité et de la patience de Jacob; eh bien ! trouvez une âme à la trempe de diamant qui atteigne à la patience de Paul. Ce n’est pas pendant. sept ans, mais toute sa vie qu’il s’enchaîne à l’esclavage pour l’épouse de J.-C. Ce n’est pas seulement la chaleur du jour ni le froid des nuits. Ce sont mille épreuves qui l’assaillent. Tantôt battu de verges, tantôt accablé et broyé sous une grêle de pierres, toujours il se relève pour arracher les brebis de la gueule des (210) démons. Joseph est illustre par sa pureté; mais j’aurais à craindre de tomber ici dans le ridicule en voulant louer saint Paul, lui qui se crucifiait lui-même, voyait toute la beauté du corps humain et tout ce qui paraît brillant du même oeil que nous regardons de la fumée et de la cendre, semblable à un mort qui reste immobile à côté d’un cadavre. Tout le monde est effrayé de la conduite de Job. C’était en effet un merveilleux athlète. Mais Paul n’eut pas à soutenir des combats de quelques mois, son agonie dure des années. Sans être réduit à racler ses plaies avec des morceaux de vase, il sort éclatant de la gueule du lion qui, dans la personne de Néron, s’est jeté sur lui coup sur coup : et après des combats et des épreuves innombrables, il avait l’éclat de la pierre la mieux polie. Ce n’était pas de trois ou quatre amis, mais de tous les infidèles, de ses frères même, qu’il eut à endurer les opprobres ; il fut conspué et maudit de tous: Il exerçait cependant largement l’hospitalité; il était plein de sollicitude à l’égard des pauvres; mais l’intérêt qu’il portait aux infirmes, il l’étendait aux âmes souffrantes. La maison de Job était ouverte à tout venant; l’âme de Paul renfermait le monde. Job possédait d’immenses troupeaux de boeufs et de brebis, il était libéral envers les indigents : Paul ne possède rien que son corps et il se partage en faveur des pauvres. « Ces mains, dit-il; ont pourvu à  m’es besoins propres, comme aux besoins de ceux, qui étaient avec moi. » Job rongé par les vers souffrait d’atroces douleurs; Irais comptez les coups reçus par Paul, calculez à quelles angoisses l’ont réduit la faim; les chaînes et (211) les périls qu’il a subis de la part de ses familiers, comme des étrangers, de l’univers entier, en un mot voyez la sollicitude qui le dévore pour toutes les Églises, le feu qui le brûle quand il sait quelqu’un scandalisé, et vous comprendrez que son âme était plus dure que la pierre, plus forte. que le fer et que le diamant.

Ce que Job souffrait dans ses membres, Paul le souffrit en son âme. Les chutes de chacun de ses frères lui causaient des chagrins plus vifs que toutes les douleurs; aussi coulait-il de ses yeux, le jour comme la nuit, des fontaines de larmes. C’étaient les étreintes d’une femme en travail: «Vies petits enfants, s’écriait-il, je sens de nouveau pour vous les douleurs de l’enfantement. » Moïse, pour le salut des Juifs, s’offrit à être effacé du livre de vie : Moïse donc s’offrit à mourir avec les autres, mais Paul voulait mourir pour les autres, non pas avec ceux qui devaient périr, mais pour obtenir le salut d’autrui, il engageait son salut éternel. Moïse résistait à Pharaon ; Paul luttait tous les jours avec le démon; le premier combattait pour une nation, le second pour l’univers, non pas jusqu’à la sueur de son front, mais jusqu’à donner son sang. Jean se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage, Paul au milieu du tourbillon du monde comme le précurseur au milieu du désert, n’avait pas même de sauterelles ni de miel. Il se contentait de mets moins recherchés encore. Sa nourriture était le feu de la prédication. Toutefois devant. Néron, Jean fit preuve d’un grand courage, mais ce ne fut pas un, ni deux, ni trois, mais des tyrans sans (212) nombre, aussi haut placés et plus cruels encore que Paul eut à reprendre.

Il me reste à comparer Paul avec les anges; sa part n’est pas moins brillante, puisqu’il n’eut souci que d’obéir à Dieu. Quand David s’écriait transporté d’admiration : « Bénissez le Seigneur, vous tous qui êtes ses anges, qui êtes puissants et remplis de force pour faire ce qu’il vous: dit, pour obéir à sa voix et à ses ordres. Mon Dieu, dit-il ailleurs, vous rendez vos anges légers comme le vent et vos ministres actifs comme des flammes ardentes. » Mais nous pouvons trouver ces qualités dans Paul. Semblable à la flamme et au vent il a parcouru l’univers, et, dans sa course, il l’a purifié. Toutefois il n’était pas encore participant de la béatitude céleste; et c’est là le prodige qu’il ait tant fait n’étant encore revêtu que d’une chair mortelle. Quel sujet de condamnation pour nous de n’avoir point à coeur d’imiter la moindre des qualités qui se trouvent réunies dans un seul homme! Sans avoir reçu ni une autre nature ni une autre âme que nous, sans avoir habité un autre monde, mais placé sur la même terre et dans les mêmes régions, élevé sous l’empire des mêmes lois et des mêmes usages, il a surpassé tous les hommes de son siècle et ceux du siècle à venir. Ce que je trouve d’admirable en lui, c’est que non seulement dans l’ardeur de son zèle, il ne sentait pas les peines qu’il essuyait pour 1a vertu, mais qu’il embrassa ce noble parti sans attendre aucune récompense. L’attrait d’une rétribution ne nous engage point à entrer dans la lice où saint Paul courait avec empressement, sans qu’aucun prix vînt animer son courage et (213) son amour ; et il acquérait chaque jour plus de force, i1 montrait une ardeur toujours nouvelle au milieu des périls. Menacé de la mort, il invitait les peuples à partager la joie dont il était pénétré : « Réjouissez-vous, leur disait-il, et félicitez-moi. » Il courait au-devant des affronts et des outrages que lui attirait la prédication, beaucoup plus que nous ne cherchons la gloire et les honneurs ; il désirait la mort beaucoup plus que nous n’aimons la vie ; il chérissait beaucoup plus la pauvreté que nous n’ambitionnons les richesses ; il embrassait les travaux et les peines avec beaucoup plus d’ardeur que nous ne désirons les voluptés et le repos après les fatigues; il s’affligeait plus volontiers que les autres ne se réjouissent; il priait pour ses ennemis avec plus de zèle que les autres ne s’emportent contre eux en imprécations. La seule chose devant laquelle il reculait avec; horreur, c’était d’offenser Dieu ; mais ce qu’il désirait surtout, c’était de lui plaire. Aucun des biens présents, je dis même aucun des biens futurs, ne lui semblait désirable ; car ne me parlez pas de villes, de nations, d’armées, de provinces, de richesses, de puissante ; tout cela n’était à ses yeux que des toiles d’araignée; mais considérez le bonheur qui nous est promis dans le ciel, et alors vous verrez tout l’excès de son amour pour Jésus. La dignité des anges et des archanges, toute la splendeur céleste n’étaient rien pour lui en comparaison de la douceur de cet amour ; l’amour de Jésus était pour lui plus que tout le reste. Avec cet amour, il se regardait comme le plus heureux de tous les êtres ; il n’aurait pas voulu, sans cet amour, habiter au milieu des Thrônes et des Dominations, (214) il aurait mieux aimé, avec la charité de Jésus, être le dernier de la nature, se voir condamné aux plus grandes peines, que, sans elle, en être le premier et obtenir les plus magnifiques récompenses. Être privé de cette charité était pour lui le seul supplice, 1e seul tourment, le seul enfer, le comble de tous les maux ; posséder cette même charité était pour lui la seule jouissance ; c’était la vie, le monde, les anges, les choses présentes et futures, c’était le royaume, c’étaient les promesses, c’était le comble de tous lesbiens; tous les objets visibles, il les méprisait comme une herbe desséchée. Les tyrans, les peuples furieux; ne lui paraissaient que des insectes importuns ; la mort, les supplices, tous les tourments imaginables, ne lui semblaient que des jeux d’enfants, à moins qu’il ne fallût les souffrir pour l’amour de J.-C., car alors il les embrassait avec joie, et il se glorifiait de ses chaînes plus que Néron du diadème qui décorait son front. Sa prison, c’était pour lui le ciel même ; les coups de fouet et les blessures lui semblaient préférables a la couronne de l’athlète vainqueur. Il ne chérissait pas moins la récompense que le travail qu’il regardait comme une récompense; aussi l’appelait-il, une grâce; puisque ce qui cause en nous de la tristesse lui procurait: une satisfaction abondante. Il gémissait sous le poids d’une peine continuelle, et il disait : « Qui est scandalisé, sans que je brille ? » A moins qu’on ne dise que cette peine était assaisonnée d’un certain plaisir. Ainsi, blessée du coup qui a tué son fils, une mère éprouve quelque consolation à se trouver seule avec sa douleur, tandis que son coeur est plus oppressé lorsqu’elle ne peut donner un libre (215) cours à ses larmes. De même saint Paul recevait un soulagement de pleurer nuit et jour; car jamais personne ne déplora ses propres maux aussi vivement que cet apôtre déplorait les maux d’autrui. Quelle était, croyez-vous, sa douleur en voyant que c’en était fait des Juifs, lui qui demandait d’être déchu de la gloire céleste, pourvu qu’ils fussent sauvés ? A quoi donc pourrait-on le comparer ? à quelle nature de fer ? à quelle nature de diamant ? de quoi dirons-nous qu’était composée son âme? de diamant ou d’or? elle était plus ferme que le plus dur diamant, plus précieuse que l’or et que les pierreries. du plus grand prix. A quoi donc pourra-t-on comparer cette âme ? à rien de ce qui existe. Il y aurait peut-être une comparaison possible, si, par une heureuse alliance, on donnait à l’or la force du diamant ou au diamant l’éclat de l’or. Mais pourquoi le comparer à l’or et au diamant? mettez le inonde entier dans la balance, et vous verrez que l’âme de Paul l’emportera. Le monde et tout ce qu’il y a dans le monde ne valent pas Paul. Mais si le monde ne le vaut pas, qu’est-ce qui le vaudra? peut-être le ciel. Mais le ciel lui-même n’est rien en comparaison de Paul ; car s’il a préféré lui-même l’amour de Dieu au ciel et à tout ce qu’il renferme, comment le Seigneur, dont la bonté surpasse autant celle de Paul que la bonté même surpasse la malice, ne le préférerait-il pas à tous les cieux ? Dieu, oui, Dieu nous aime bien plus que nous ne l’aimons, et son amour surpasse le nôtre plus qu’il n’est possible de l’exprimer. Il l’a ravi dans le paradis, jusqu’au troisième ciel: Et cette faveur lui était due, puisqu’il marchait sur la terre comme s’il (216) eût conversé avec les anges, puisque, enchaîné à un corps mortel, il imitait leur pureté ; puisque, sujet à mille besoins et à mille faiblesses, il s’efforçait de ne passe montrer inférieur aux puissances célestes. Il a parcouru toute la terre comme s’il eût eu des ailes; il était au-dessus des travaux et des périls, comme si déjà il eût pris possession du ciel; il était éveillé et attentif comme s’il n’eût point eu de corps ; et méprisait les choses de la terre comme s’il eût habité au milieu des puissances incorporelles. Des nations diverses ont été souvent confiées au soin des anges; mais aucun d’eux n’a dirigé la nation remise à sa garde comme Paul a dirigé toute la terre. Comme nu père qui voyant son enfant égaré par la frénésie serait d’autant plus touché de son état, et verserait d’autant plus de larmes que, dans les violences de ses transports, il lui épargnerait moins les outrages et les coups ; ainsi le grand apôtre prodiguait à ceux qui le maltraitaient tous les soins d’une piété ardente. Souvent il gémissait sur le sort de ceux qui l’avaient battu de verges cinq fois, qui étaient altérés de son sang, il s’affligeait et priait pour eux en disant : « Il est vrai, mes frères, que je sens dans mon cœur  une grande affection pour le salut d’Israël et que je le demande à Dieu par mes prières. » En voyant leur réprobation, il était pénétré d’une douleur excessive. Et comme le fer jeté dans le feu devient feu tout entier,, de même Paul, enflammé du feu de la charité, était devenu tout charité. Comme s’il eût été le père commun de toute la terre, il imita, ou plutôt il surpassa tous les pères, quels qu’ils fussent, pour les soins temporels et spirituels: Car c’était chacun (217) des hommes qu’il souhaitait présenter à Dieu, comme si lui seul eût engendré le monde entier; de telle sorte qu’il avait hâte d’en introduire tous les habitants dans le royaume de Dieu, se donnant corps et âme pour eux qu’il chérissait. Cet homme ignoble, cet artisan qui préparait des peaux acquit un tel courage qu’en trente ans à peine, il soumit au joug de la vérité les Romains et les Perses, les Parthes avec les Mèdes, les Indiens et les Scythes, les Ethiopiens et les Sarmates, les Sarrasins, enfin toutes les races humaines, et semblable à du feu jeté dans la paille et le foin, il dévorait toutes les œuvres  des démons. Au son de sa voix, tout disparaissait comme dans le plus violent incendie, tout cédait, et culte des idoles, et menaces des tyrans, et embûches des faux frères. Comme au premier rayon du soleil les ténèbres fuient, les adultères et les voleurs disparaissent, les homicides se cachent dans les antres, le grand jour brille, tout est éclairé de l’éclat de sa présence, de même et mieux encore, partout où Paul sème la bonne nouvelle, l’erreur était chassée, la vérité. renaissait, les adultères et autres abominations disparaissaient, ainsi que la paillé jetée au feu. Brillante comme la flamme, la vérité s’élevait resplendissante jusqu’à la hauteur des cieux, soulevée, pour ainsi dire, par ceux qui semblaient l’étouffer ; les périls et les violences ne savent en arrêter la marche. Telle est l’erreur qui, si elle ne rencontre pas d’obstacles, s’use ou disparaît insensiblement, telle au contraire est la vérité, qui, sous les attaques de nombreux adversaires, renaît et s’étend. Or, puisque Dieu nous a tellement ennoblis que par nos efforts nous pouvons (218) parvenir à devenir semblables à lui, afin de nous ôter le prétexte que pourrait suggérer notre faiblesse, nous avons en commun avec lui le corps, l’âme, les aliments, le même créateur, et de plus son Dieu c’est notre Dieu. Voulez-vous connaître les dons que le Seigneur lui a départis ? Ses vêtements étaient la terreur des démons. Un prodige plus merveilleux encore, c’est que quand, il bravait les périls, on ne pouvait le taxer de témérité; ni lui reprocher de la timidité lorsqu’ils surgissaient. C’était pour avoir le temps d’instruire qu’il aimait la vie présente, tandis qu’elle ne restait qu’un sujet de mépris dès lors que par la sagesse qui l’éclairait, il entrevoyait combien le monde est vil. Enfin voyez-vous Paul s’échapper au péril? gardez-vous de l’en admirer mains que quand il a le plaisir de s’y exposer. Cette conduite annonce autant de fermeté d’une part, que de sagesse de l’autre. L’entendez-vous parler de lui avec quelque satisfaction? vous pouvez l’admirer autant que lorsque vous le voyez se mépriser. Ici c’est de la grandeur d’âme, là de l’humilité. C’était un plus grand mérite à lui de parler de soi que de taire ses louanges; car s’il ne les avait dites, il eût été plus coupable que ceux qui se vantent à tout propos; en effet s’il n’eût pas été glorifié, il eût entraîné dans la ruine ceux qui lui avaient été confiés, tandis qu’en s’humiliant, il les élevait. Paul a mérité plus en se  glorifiant qu’un autre qui aurait caché ce qui le distingue : celui-ci, par l’humilité qui lui fait cacher ses mérites, gagne moins que celui-là en les manifestant. C’est un grand défaut de se vanter, c’est le fait d’un extravagant de vouloir accaparer les louanges dès lors (219) qu’il n’y a aucune nécessité. Il est évident que Dieu n’est pas là et que c’est folie ; quand bien même on l’aurait gagnée à la sueur de son front, on perd sa récompense. S’élever au-dessus des autres dans ses propos, se vanter avec ostentation n’appartient qu’à un arrogant ; mais rapporter ce qui est d’essentielle nécessité, c’est le propre d’un homme qui aime le bien, qui cherche à se rendre utile. Telle fut la conduite de Paul, qui, pris pour un fourbe, se crut obligé de donner des preuves manifestes de sa dignité; toutefois, il s’abstient de dévoiler bien des choses et de celles qui étaient de nature à l’honorer le plus. «J’en viendrai maintenant, dit-il, aux visions et aux révélations du Seigneur », et il ajoute : « Mais je me retiens. » Pas un prophète, pas un apôtre n’eut aussi souvent que Paul des entretiens avec Dieu, et c’est ce qui le fait s’humilier davantage. Il parut redouter les coups afin de vous apprendre qu’il y avait en lui deux éléments sa volonté ne l’élevait pas seulement au-dessus du commun des hommes; mais elle en faisait un ange. Redouter les coups n’est pas un crime, c’est de commettre une indignité par la peur qu’ils inspirent. Dès lors qu’en les craignant,, il sort victorieux de la lutte, il est bien autrement admirable que celui que la peur n’atteint pas ; comme ce n’est as une faute de se plaindre mais de dire ou de faire par faiblesse ce qui déplaît à Dieu. Nous voyons par là ce que fut Paul; avec les infirmités de la nature, il s’éleva au-dessus de la nature, et s’il redouta la mort, il ne refusa pas de la subir. Être l’esclave des infirmités : c’est un crime, mais ce n’est pas d’être revêtu d’une nature qui y est (220) sujette ; de telle sorte que c’est un titre de gloire pour lui d’avoir, par force de volonté, surmonté la faiblesse de la nature ; ainsi il se laissa enlever Paul surnommé Marc. Ce fut ce qui l’anima dans tout le cours de sa prédication, car ce ministère ne s’exerce pas avec mollesse et irrésolution, mais bien avec une force et un courage constamment égaux qui s’engage dans cette fonction sublime doit être disposé à s’offrir mille fois à la mort et aux dangers. S’il n’est pas animé par cette pensée, son exemple perdra un bien grand nombre de fidèles ; mieux vaudrait qu’il s’abstînt et qu’il s’occupât uniquement de soi-même. Un pilote, un gladiateur, un homme qui combat les bêtes féroces, personne enfin n’est obligé d’avoir le coeur disposé au danger et à la mort, comme celui qui s’est chargé d’annoncer la parole de Dieu; car celui-ci a à courir de bien plus grands périls, et il doit combattre des adversaires plus violents et d’une toute autre condition ; c’est avoir: le ciel pour récompense ou l’enfer pour son supplice.’ Si entre quelqu’un d’eux, il surgit une contestation, ne regardez pas cela comme un crime, il n’y a faute que quand la querelle est sans prétexte et sans juste motif. Il faut y voir l’action de la Providence qui veut, réveiller de l’engourdissement et de l’inertie les âmes endormies et découragées. Comme l’épée a son tranchant, l’âme aussi a reçu le tranchant de la colère dont elle doit user au besoin. La douceur est bonne en tout temps; cependant il faut l’employer selon les circonstances, autrement elle devient un défaut. Aussi Paul l’a mise en pratique et dans sa colère il valait mieux que ceux dont le langage (221) ne respirait pas la modestie. Le merveilleux en lui était que, chargé, de chaînes, couvert de coups et de blessures, il fut plus brillant que ceux qui sont ornés de l’éclat de là pourpre et du diadème. Alors qu’il était traîné chargé de chaînes à travers des mers immenses, sa joie était aussi vive que si on l’eût mené prendre possession d’un grand royaume. A peine est-il entré dans Rome qu’il cherche à en sortir pour parcourir l’Espagne. Il ne prend pas même un jour de repos; le feu est moins actif que son zèle à évangéliser; les périls, il les brave, les moqueries, il ne sait en rougir.

Ce qui met le comble à mon admiration, c’est qu’avec une pareille audace, quand il était constamment armé pour le combat, lorsqu’il ne respirait qu’une ardeur toute guerrière, il restait calme et prêt à tout. Il vient de sévir, ou plutôt sa colère vient d’éclater quand on lui commande d’aller à Tharse ; et il y va. On lui dit qu’il faut descendre par la muraille dans une corbeille, il se laisse faire. Et pourquoi? pour évangéliser encore et traîner à sa suite vers J. C. une multitude de croyants. Il ne redoutait qu’un malheur, c’était de quitter la terre et de ne pas avoir sauvé le plus grand nombre. Quand des soldats voient leur général couvert de blessures, ruisselant de sang, sans que toutefois il cesse de tenir tête a l’ennemi, mais que toujours il brandit sa lance, jonche le sol des cadavres qui sont tombés sous ses coups, et qu’il ne compte pour rien sa propre douleur, un pareil. sang-froid les électrise. Il en advint ainsi à Paul. Quand on le voyait chargé de chaînes et prêchant néanmoins dans sa prison, quand on le voyait blessé et convertissant ceux (222) qui le frappaient, il y avait certes de quoi puiser une grande confiance. Il veut le faire entendre alors qu’il dit que plusieurs de ses frères en Notre-Seigneur, se rassurant par cet heureux succès de ses liens, ont conçu une hardiesse nouvelle pour annoncer la parole de Dieu sans aucune crainte. Il en concevait lui-même une joie plus ferme, et son courage contre ses adversaires s’en augmentait d’autant. Comme du feu tombant sur une grande sorte de matières se nourrit et s’étend, de même le langage de Paul attire tous ceux qui l’écoutent. Ses adversaires deviennent la pâture de ce feu, puisque, par eux, la flamme de l’Evangile augmentait de plus en plus (saint Jean Chrysostome).

voyages_paul_04

La Légende dorée de Jacques de Vorogine,  nouvellement traduite en français avec introduction, notes et recherches sur les sources par l’Abbé J.-M. Roze, chanoine honoraire de la Cathédrale d’Amiens. Paris, Edouard Rouveyre éditeur, 1902.

© Numérisation Abbaye Saint Benoît de Port-Valais en la fête de la chaire de Saint Pierre 22 février 2004

File_-Saint_Paul_Writing_His_Epistles__by_Valentin_de_Boulogne

CHRISTIANISME, CHRISTIANISME (30-600), PAPAUTE, PIERRE (saint ; apôtre), SAINTETE, SAINTS

Saint Pierre apôtre dans la Légende dorée

SAINT PIERRE, APÔTRE **

200px-Petrus_San_Giovanni_in_Laterano_2006-09-07

Pierre eut trois noms : il s’appela 1° Simon Barjona. Simon veut dire obéissant, ou se livrant à la tristesse. Barjona, fils de colombe, en syrien bar veut dire fils, et en hébreu; Jona signifie (173) colombe. En effet, il fut obéissant; quand J.-C. l’appela, il obéit, au premier mot d’ordre du Seigneur: il se livra à la tristesse. quand il renia J.-C. « Il sortit dehors et pleura amèrement. » Il fut fils de colombe parce qu’il servit Dieu avec simplicité d’intention. 2° Il fut appelé Céphas, qui signifie chef ou pierre, ou blâmant de bouche: chef, en raison qu’il eut 1a primauté dans la prélature; pierre, en raison de la fermeté dont il fit preuve dans sa passion; blâmant de bouche, en raison de la constance de sa prédication. 3° Il fut appelé Pierre, qui veut dire connaissant, déchaussant, déliant: parce qu’il connut la divinité de J.-C. quand il dit: « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; il se dépouilla de toute affection pour les siens, comme de toute oeuvre morte et terrestre, lorsqu’il dit: « Voilà que nous avons tout quitté pour vous suivre » ; il nous délia des chaînes du péché par les clefs qu’il reçut du Seigneur. Il eut aussi trois surnoms : 1° on l’appela Simon Johanna, qui veut dire beauté du Seigneur; 2° Simon, fils de Jean, qui veut dire à qui il a été donné ; 3° Simon Barjouay qui veut dire fils de colombe. Par ces différents surnoms on doit: entendre qu’il posséda la beauté de moeurs, les dons des vertus, l’abondance des larmes, car la colombe gémit au lieu de chanter. Quant au nom de Pierre, ce fut J.-C. qui permit qu’on le lui donnât puisqu’il dit (Jean, I) : « Vous vous appellerez Céphas, qui veut dire Pierre. » 2° Ce fut encore J.-C. qui le lui donna après le lui avoir promis, selon qu’il est dit dans saint Marc (III) : « Et il donna. à Simon le nom de Pierre. » 3° Ce fut J.-C. qui le lui confirma, puisqu’il dit dans saint Mathieu (XVI) « Et moi je vous dis que vous êtes Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église.» Son martyre fut écrit par saint Marcel, par saint Lin, pape, par Hégésippe et par le pape Léon.

** La plupart des faits qui: ont rapport à saint Pierre et que signalent les livres saints sont consignés ici. Le reste est tiré d’un livre connu sous le nom d’Itinéraire de saint Clément, regardé comme apocryphe, mais cité par un grand nombre d’auteurs des premiers siècles.

 

Saint Pierre, fut celui de tous les apôtres qui eut la plus grande ferveur : car il voulut connaître celui qui trahissait le Seigneur, en sorte que s’il l’eût connu, dit saint Augustin, il l’eût déchiré avec les dents : et c’est pour cela que le Seigneur ne voulait pas révéler le nom de ce traître. Saint Chrysostome dit aussi que (174) si J.-C. avait prononcé son nom, Pierre aussitôt se serait levé et l’aurait massacré sur l’heure. 11 marcha sur la mer pour aller au-devant du Seigneur ; il fut choisi pour être le témoin de la Transfiguration de son maure et pour assister à la résurrection de la fille de Jaïre; il trouva, dans la bouche du poisson, la pièce d’argent de quatre dragmes pour le tribut ; il reçut du Seigneur les clefs du royaume des cieux; il eut la commission de faire paître les brebis ; au jour de la Pentecôte, par sa prédication, il convertit trois mille hommes ; il prédit la mort d’Ananie et de Saphire : il guérit Enée de sa paralysie; il baptisa Corneille; il ressuscita Tabithe; il rendit la santé aux infirmes par l’ombre de son corps ; mis en prison par Hérode, il fut délivré par un ange. Pour sa nourriture et son vêtement, il nous témoigne lui-même quels ils furent, au livre de saint Clément : « Je ne me nourris, dit-il, que de pain avec des olives et rarement avec des légumes ; quant à mon vêtement, vous le voyez, c’est une tunique et un manteau, et avec cela je ne demande rien autre chose. » On rapporte aussi qu’il portait toujours dans son sein un suaire pour essuyer les larmes qu’il versait fréquemment ; car quand la douce allocution du Seigneur et la présence de Dieu lui venaient à la mémoire, il ne pouvait retenir ses pleurs, tant était grande la tendresse de son amour. Mais quand il se rappelait la faute qu’il commit en reniant J.-C., il répandait des torrents de larmes : il en contracta tellement l’habitude de pleurer, que sa figure paraissait toute brûlée, selon I’expression de saint Clément. Le même saint rapporte qu’en entendant le chant du coq, (175) saint Pierre avait coutume de se lever pour faire oraison et de pleurer abondamment. Saint Clément dit encore, comme on le trouve dans l’Histoire ecclésiastique*, que lorsqu’on menait au martyre la femme de saint Pierre, celui-ci tressaillit d’une extraordinaire joie, et l’appelant par son propre nom, il lui cria : « O ma femme, souvenez-vous du Seigneur. » Une fois, saint Pierre avait envoyé deux de ses disciples prêcher; après avoir cheminé pendant vingt jours, l’un d’eux mourut, et l’autre revint trouver saint Pierre, et lui raconter l’accident qui était arrivé (on dit que ce fut saint Martial, ou selon quelques autres, saint Materné. On lit ailleurs que le premier fut saint Front, et que son compagnon, celui qui était mort, c’est-à-dire le second, fut le prêtre Georges). Alors saint Pierre lui donna soli bâton avec ordre d’aller retrouver son compagnon et de poser ce bâton sur le cadavre. Quand il l’eut fait, ce mort de quarante jours se leva tout vivant **.

En ce temps-la, il se trouvait à Jérusalem un magicien, nommé Simon, qui se disait être la première vérité; il avançait que ceux qui croyaient en lui devenaient immortels ; enfin il prétendait que rien ne lui était impossible. On lit aussi, dans le livre de saint Clément; que Simon avait dit: « Je serai adoré comme un Dieu ; on me rendra publiquement les honneurs divins; et tout ce que j’aurai voulu faire, je le pourrai. Un jour que ma mère Rachel  m’ordonnait d’aller dans les

* Eusèbe, lib. III, c. XXX ; — Clément d’Alexand., l. VII. Ses paroles à sa femme qu’on menait au martyre.

** Harigarus, c. VI ; — Orton de Friocesque, Chronique, III., XV; – Pierre de Cluny, Contre les Petrobrusiens.

176

champs pour faire la moisson, je vis une faux parterre à laquelle je commandai de faucher d’elle-même : et elle faucha dix fois plus que les autres moissonneurs. » Il ajouta, d’après saint Jérôme: « Je suis la parole de Dieu; je suis beau, je suis le paraclet, je suis tout-puissant, je suis le. tout de Dieu. » Il faisait aussi mouvoir des serpents d’airain ; rire des statues de bronze ou de pierre, et chanter des chiens: Simon donc, comme le dit saint Lin, voulant discuter avec saint Pierre et montrer qu’il. était Dieu, saint Pierre vint le jour indiqué, au lieu de la conférence, et dit aux assistants : « La paix soit avec vous, mes frères, qui aimez la vérité. » Simon lui dit : « Nous n’avons pas besoin de la paix, nous : car si la paix et la concorde existent ici, nous ne pourrons parvenir à trouver la vérité : ce sont les larrons qui ont la paix entre eux ; n’invoque donc pas la paix, mais la lutte : entre deux champions il y aura paix, quand l’un aura été supérieur à l’autre. » Et Pierre répondit : « Qu’as-tu à craindre d’entendre parler de paix ? C’est du péché que naît la guerre, et là où n’existe pas le péché, règne la paix. On trouve la vérité dans les discussions et la justice dans les oeuvres. » Et Simon reprit : « Ce que tu avances n’a pas de valeur, mais je te montrerai la puissance de ma divinité afin que tu  m’adores aussitôt. Je suis la première vertu et je puis voler parles airs, créer de nouveaux arbres, changer les pierres en pain, rester dans le feu sans en être endommagé et tout ce que je veux, je le puis faire. » Saint Pierre donc discutait contre lui et découvrait tous ses maléfices. Alors Simon, voyant qu’il ne pouvait résister au saint apôtre, jeta (177) dans la mer tous ses livres de magie, de crainte d’être dénoncé comme magicien ; et alla à Rome afin de s’y faire passer pour Dieu. Aussitôt que saint Pierre eut découvert cela, il le suivit et partit pour Rome.

La quatrième année de l’empire de Claude, saint Pierre arriva à Rome, où il resta vingt-cinq ans. Et il ordonna évêques Lin et Clet, pour être ses coadjuteurs, l’un, comme le rapporte Jean Beleth *, dans l’intérieur de la ville, l’autre dans la partie qui était hors des murs. En se livrant avec grand zèle à la prédication, il convertissait beaucoup de monde à la foi, et guérissait la plupart des infirmes. Et comme dans ses discours il louait et recommandait toujours de préférence la chasteté, il convertit les quatre concubines d’Agrippa qui se refusèrent à retourner davantage au près de ce gouverneur. Alors celui-ci entra en fureur et il cherchait l’occasion de nuire à l’Apôtre. Ensuite le Seigneur apparut à saint Pierre et lui dit: « Simon et Néron forment des projets contre ta personne; mais ne crains rien, car je suis avec toi pour te délivrer, et je te donnerai la consolation d’avoir auprès de toi mon serviteur Paul qui demain entrera dans Rome. Or, saint Pierre, sachant, comme le dit saint Lin, que dans peu de temps il devait quitter sa tente, dans l’assemblée des frères, il prit la main de saint Clément, l’ordonna évêque et le força à siéger en sa place dans sa chaire. Après cela Paul arriva à Rome, ainsi que le Seigneur l’avait prédit, et commença à prêcher J.-C. avec saint Pierre. Or, Néron avait un tel attachement

* Cap. CXXXVIII.

178

pour Simon qu’il le pensait certainement être le gardien de sa vie, son salut, et celui de toute la ville. Un jour donc, devant Néron (c’est ce qu’en dit saint Léon, pape), sa figure changeait subitement, et il paraissait tantôt plus vieux et tantôt plus jeune. Néron, qui Noyait cela, le regardait comme étant vraiment le fils de Dieu. C’est pourquoi Simon le magicien dit à Néron, toujours d’après saint Léon : « Afin que tu saches, illustre empereur, que je suis le fils de Dieu, fais-moi décapiter et trois jours après je ressusciterai. » Néron ordonna donc au bourreau qu’il eût à décapiter Simon. Or, le bourreau, en croyant couper la tête à Simon, coupa celle d’un bélier: grâce à la magie,Simon échappa sain et entier, et ramassant les membres du bélier il les cacha ; puis il se cacha pendant trois jours : or, le sang du bélier resta coagulé dans la même place. Et le troisième jour Simon se montra à Néron et lui dit

« Fais essuyer mon sang qui a été répandu ; car me voici ressuscité trois jours après que j’ai été décollé, comme je l’avais promis. » En 1e voyant Néron fut stupéfait et le regarda comme le vrai fils de Dieu. Un jour encore qu’il était dans une chambre avec Néron, le démon qui avait pris sa forme parlait au peuple dehors : enfin les Romains l’avaient en si grande vénération qu’ils lui élevèrent une statue sur laquelle ils mirent cette inscription : Simoni Deo sancto *, A Simon le Dieu saint.

Saint Pierre et saint Paul, au témoignage de saint Léon, allèrent chez Néron et dévoilèrent tous les

* Voyez Eusèbe, lib. II, c. XIII, et Tillemont, t. II, p. 482.

179

maléfices de Simon, et saint Pierre ajouta due, de même, qu’il y a en J.-C. deux substances, savoir : celle de Dieu et celle de l’homme, de même en ce magicien, se trouvaient deux substances, celle de l’homme et celle du diable.

Or, Simon dit, d’après le récit de Marcel et de saint Léon * : « Je ne souffrirai pas plus longtemps cet ennemi ; je commanderai à mes anges de me venger de cet homme. » Pierre lui répondit, : « Tes anges, je ne les crains point, mais ce sont eux qui me craignent. » Néron ajouta : « Tu ne crains pas Simon qui prouve sa divinité par ses oeuvres? » Pierre lui répondit : « Si la divinité existe en lui, qu’il nie dise en ce moment ce que je pense ou ce que je fais : je vais d’avance te dire tout bas à l’oreille quelle est ma pensée pour qu’il n’ait pas l’audace de mentir. » « Approche-toi, reprit Néron, et dis-moi ce que tu penses. » Or, Pierre s’approchas et dit à Néron tout bas : « Ordonne qu’on  m’apporte un pain d’orge et qu’on me le donne en cachette. » Or, quand on le lui eut apporté, Pierre le bénit et le mit dans sa manche, et dit ensuite : « Que Simon, qui s’est fait Dieu, dise ce que. j’ai pensé, ce que j’ai dit, ou .ce qui s’est fait. » Simon, répondit : « Que Pierre dise plutôt ce que je pensé moi-même. » Et Pierre dit : « Ce que pense Simon, je prouverai que je le sais, pourvu que je fasse ce à quoi il a pensé. » Alors Simon en colère s’écria : « Qu’il vienne de grands chiens et qu’ils te dévorent. » Tout à coup apparurent de très grands chiens qui se jetèrent sur

* Sigebert de Gemblours, Trithème, Conrad Gessner.

180

saint Pierre : mais celui-ci leur présenta le pain bénit, et à l’instant, il les mit en fuite. Alors saint Pierre dit à Néron : « Tu le vois, je t’ai montré que je savais ce que Simon méditait contre moi, et ce ne fut point par des paroles, mais par des actes : Car celui qui avait promis qu’il viendrait des anges contre moi, a fait venir des chiens, afin de faire voir que les anges de Dieu, ne sont autres que des chiens. » Simon dit alors : « Écoutez, Pierre et Paul ; si je ne puis vous rien faire ici, nous irons où il faut que je vous juge; mais pour le moment, je veux bien vous épargner. »

Alors, selon que le rapportent Hégésippe et saint Lin, Simon, enflé d’orgueil, osa se vanter de pouvoir ressusciter des morts; et il arriva qu’un jeune homme mourut. On appela donc Pierre et Simon et de l’avis de Simon on convint unanimement que celui-là serait tué. qui ne pourrait ressusciter le mort. Or, pendant que Simon faisait ses enchantements sur le cadavre, il sembla aux assistants que la tête du défunt s’agitait. Alors tous se mirent à crier en voulant lapider saint Pierre. Le saint apôtre put à peine obtenir le silence qu’il réclama : « Si le mort est vivant, dit-il, qu’il se lève, qu’il se promène, qu’il parle : s’il en est autrement, sachez que l’action d’agiter là tête du cadavre est de la fantasmagorie. Qu’on éloigne Simon du lit afin que les ruses du diable soient pleinement mises à nu. » On éloigné donc Simon du lit, et l’enfant resta immobile. Alors saint Pierre, se tenant éloigné, fit une prière, puis élevant la voix : « Jeune homme, s’écria-t-il, au nom de Jésus de Nazareth qui a été crucifié, lève-toi et marche. » Et à l’instant il se leva en (181) vie et marcha. Comme le peuple voulait lapider Simon saint Pierre dit : « Il est bien assez puni de se reconnaître vaincu dans ses artifices; or, notre maître nous a enseigné à rendre le bien pour le mal. » Alors Simon dit : « Sachez, vous, Pierre et Paul, que vous n’obtiendrez rien de ce que vous désirez ; car je ne daignerai pas vous faire gagner la couronne du martyre. » Saint Pierre reprit : « Qu’il nous arrive ce que nous désirons : mais à toi il ne peut arriver rien de bon, car chacune de tes paroles est un mensonge. » Saint Marcel dit qu’alors Simon alla à la maison de son disciple Marcel, et qu’il y lia à la porte un chien énorme en disant : « Je verrai à présent si Pierre, qui vient d’ordinaire chez toi, pourra entrer. » Peu d’instants après saint Pierre arriva, et eu faisant le signe de la croix, il délia le chien. Or, ce chien se mit à caresser tout le monde, et ne poursuivait que Simon : il le saisit, le renversa par terre, et il voulait l’étrangler, quand saint Pierre accourut et cria au chien de ne point lui faire de mal; or, cette bête, sans toucher son corps, lui arracha tellement ses habits qu’elle le laissa nu sur la terre. Alors le peuple et surtout les enfants coururent après le chien en poursuivant Simon jusqu’à ce qu’ils l’eussent chassé bien loin de la ville, comme ils eussent fait d’un loup. Simon ne pouvant supporter la honte de cet affront resta un an sans reparaître. Marcel, en voyant ces miracles, s’attacha désormais à saint Pierre. Dans la suite, Simon revint et rentra de nouveau dans les bonnes grâces de Néron. Simon donc, d’après saint Léon, convoqua le peuple, et déclara qu’il avait été outrageusement traité par les Galiléens, et pour ce (182)  motif, il dit vouloir quitter cette ville qu’il avait coutume de protéger; qu’il fixerait un jour où il monterait au ciel, car il ne daignait plus rester davantage sur la terre. Au jour fixé, il monta donc sur une tour élevée, ou bien, d’après saint Lin, il monta au Capitole et, couvert de laurier, il se jeta en l’air et se mit à voler. Or, saint Paul dit à saint Pierre : « C’est à moi de prier et à vous de commander. » Néron dit alors: « Cet homme est sincère, et vous n’êtes que des séducteurs. »Or, saint Pierre dit à saint Paul : « Paul, levez la tête et voyez. » Et quand Paul eut levé la tête et qu’il eut vu Simon dans les airs, il dit à Pierre : « Pierre, que tardez-vous? achevez ce que vous avez commencé déjà le Seigneur nous appelle. » Alors saint Pierre dit « Je vous adjure, Anges de Satan, qui le soutenez dans les airs, par N.-S. J.-C., ne le portez plus davantage, mais laissez-le tomber. » A l’instant il fut lâché, tomba, se brisa la cervelle, et expira *. Néron, à cette nouvelle, fut très fâché d’avoir perdu, quant à lui, un pareil homme et il dit aux apôtres : « Vous vous êtes rendus suspects envers moi ; aussi vous punirai-je d’une manière exemplaire. » Il les remit donc entre les mains d’un personnage très illustre, appelé Paulin, qui les fit enfermer dans la prison Mamertine sous la garde de Processus et de Martinien, soldats que saint Pierre convertit à la foi : ils ouvrirent la prison et laissèrent aller les apôtres en liberté. C’est pour cela que,

* Ce fait de la chute et de la mort de Simon le magicien est constaté par les Constitutions apostoliques d’Arnobe, par saint Cyrille de Jérusalem, saint Ambroise, saint Augustin, Isidore de Peluse, Théodorat, Maxime de Turin, etc.

après le martyre des apôtres, Paulin manda Processus et Martinien, et quand il eut découvert qu’ils étaient chrétiens, on leur trancha la tête par ordre de Néron. Or, les frères pressaient Pierre de s’en aller, et il ne le fit qu’après avoir été vaincu par leurs instances. Saint Léon et saint Lin assurent qu’arrivé à la porte où est aujourd’hui Sainte-Marie ad passus *, Pierre vit J.-C. venant à sa rencontre, et il lui dit : « Seigneur, où allez-vous? » J.-C. répondit : « Je viens à Rome pour y être crucifié encore une fois. » « Vous seriez crucifié encore une fois, répartit saint Pierre. » « Oui, lui répondit le Seigneur. » Alors Pierre lui dit : « Seigneur, je retournerai donc, pour être crucifié avec vous. » Et après ces paroles, le Seigneur monta au ciel à la vue de Pierre qui pleurait. Quand il comprit que c’était de son martyre à lui-même que le Sauveur avait voulu parler, il revint, et raconta aux frères ce qui venait d’arriver. Alors il fut pris par les officiers de Néron et mené au préfet Agrippa. Saint Lin dit que sa figure devint comme un soleil. Agrippa lui dit : « Es-tu donc celui qui se glorifie dans les assemblées ou ne se trouvent que la populace et de pauvres femmes que tu éloignes du lit de leurs maris? » L’apôtre le reprit en disant qu’il ne se glorifiait que dans la croix du Seigneur. Alors Pierre, en qualité d’étranger, fut condamné à

*  Origène sur saint Jean, saint Ambroise, sermon 68, saint Grégoire le Grand, sur le Psaume ci.

Cette église existe encore sur la voie Appienne et est connue sous le nom Domine quo vadis.

Hetychius, De excidio Hierosol.; saint Athanase, De fuga sua ; Innocent III, Pierre de Blois.

184

être crucifié, mais Paul, en sa qualité de citoyen romain, fut condamné à avoir la tête tranchée.

220px-Caravaggio_-_Martirio_di_San_Pietro

A l’occasion de cette sentence, Denys en son épître à Timothée parle ainsi de la mort de saint Paul : « O mon frère Timothée, si,tu avais assisté aux derniers moments de ces martyrs, tu aurais défailli de tristesse et de douleur.0ui est-ce qui n’aurait pas pleuré quand fut rendue la sentence qui condamnait Pierre à être crucifié et Paul à être décapité ? Tu aurais alors vu la foule des gentils et des Juifs les frapper et leur cracher au visage. » Or, arrivé l’instant où ils devaient consommer leur affreux martyre, on les sépara l’un de l’autre et on lia ces colonnes du monde, non sans que les frères fissent entendre des gémissements et des sanglots. Alors Paul dit à Pierre: « La paix soit avec vous, fondement des églises, pasteur des brebis et des agneaux de J.-C. » Pierre dit à Paul : « Allez en paix, prédicateur des bonnes moeurs, médiateur et guide du salut des justes. » Or, quand on les eut éloignés l’un de l’autre, je suivis mon maître; car on ne les tua point dans le même quartier (saint Denys). Quand saint Pierre fut arrivé à la croix, saint Léon et Marcel rapportent qu’il dit : « Puisque mon maître est descendu du ciel en terre, il fut élevé debout sur la croix; pour moi qu’il daigne appeler de la terre au ciel, ma croix doit montrer ma tête sur la terre et diriger mes pieds vers le ciel. Donc, parce que je ne suis pas digne d’être sur la croix de la même manière que mon Seigneur, retournez ma croix et crucifiez-moi la tête en bas. » Alors on retourna la croix et on l’attacha les pieds en haut et les mains en bas. Mais, en (185) ce moment, le peuple rempli de fureur voulait tuer Néron et le gouverneur, ensuite délivrer l’apôtre qui les priait de ne point empêcher qu’on le martyrisât. Mais le Seigneur, ainsi que le disent Hégésippe et Lin, leur ouvrit les yeux, et comme ils pleuraient, ils virent des anges avec des couronnes composées de fleurs de roses et de lys, et Pierre au milieu d’eux sur la croix recevant un livre que lui présentait J.-C., et dans lequel il lisait les paroles qu’il proférait. Alors saint, Pierre, au témoignage du même Hégésippe, se mit à dire sur la croix : « C’est vous, Seigneur, que j’ai souhaité d’imiter; mais je n’ai pas eu la présomption d’être crucifié droit : c’est vous qui êtes toujours droit, élevé et haut ; nous sommes les enfants du premier homme qui a enfoncé sa tête dans la terre, et dont la chute indique la manière avec laquelle l’homme vient au monde ; nous naissons en effet de telle sorte que nous paraissons être répandus sur la terre. Notre condition a été renversée, et ce que le monde croit être à droite est certainement à gauche. Vous, Seigneur, vous me tenez lieu de tout; tout ce que vous êtes, vous l’êtes,pour moi, et il n’y a rien autre que vous seul. Je vous rends grâce de toute mon âme par laquelle je vis, par laquelle j’ai l’intelligence et par laquelle je parle. » On connaît par là deux autres motifs pour lesquels il ne voulut pas être crucifié droit. Et saint Pierre voyant que les fidèles avaient été témoins de sa gloire, rendit grâces à Dieu, lui recommanda les chrétiens et rendit l’esprit. Alors Marcel et Apulée qui étaient frères, disciples de saint Pierre, le descendirent de la croix et l’ensevelirent en l’embaumant avec divers (186) aromates: Isidore dans son livre de la Naissance et de la Mort des Saints s’exprime ainsi : « Pierre après avoir fondé l’église d’Antioche, vint à Rome, sous l’empereur Claude, pour confondre Simon ; il prêcha l’Evangile pendant vingt-cinq ans en cette ville dont il occupa le siège pontifical ; et la trente-sixième année après la Passion du Seigneur,- il fut crucifié par Néron, la tête en bas, ainsi qu’il l’avait voulu. Or, ce jour-là même, saint Pierre et saint Paul apparurent à Denys, selon qu’il le rapporte en ces termes dans la lettre citée plus haut: « Ecoute le miracle, Timothée, mon frère, vois le prodige, arrivé au jour de leur supplice: car j’étais présent au moment de leur séparation. Après leur mort, je les ai vus, se tenant par la main l’un et l’autre, entrer par les portes de la ville, revêtus d’habits de lumière, ornés clé couronnes de clarté et de splendeur. »

Néron ne demeura pas impuni pour ce crime et bien d’autres encore qu’il commit; car il se tua de sa propre main. Nous allons rapporter ici en peu de mots quelques-uns de ses forfaits. On lit dans une histoire apocryphe, toutefois, que Sénèque, son précepteur, espérait recevoir de lui une récompense digne de son labeur ; et Néron lui donna à choisir la branche de l’arbre sur laquelle il préférait être pendu, en lui disant que c’était là la récompense qu’il en devait recevoir. Or, comme Sénèque lui demandait à quel titre il avait mérité ce genre de supplice, Néron fit vibrer plusieurs fois la pointe d’une épée au-dessus de Sénèque qui baissait la tête pour échapper aux coups dont il était menacé ; car il ne voyait point sans effroi le moment où il allait recevoir la mort. Et (187) Néron lui dit : « Maître, pourquoi baisses-tu la tête sous l’épée dont je te menace ? » Sénèque lui répondit: « Je suis nomme, et voilà pourquoi je redouté la mort, d’autant que je meurs malgré moi. » Néron lui dit: « Je te crains encore comme je le faisais alors que j’étais enfant : c’est pourquoi tant que tu vivras je ne pourrai vivre tranquille. » Et Sénèque lui dit « S’il est nécessaire que je meure, accordez-moi au moins de choisir le genre de mort que j’aurais voulu. » « Choisis vite, répondit Néron, et ne tarde pas à mourir. » Alors Sénèque fit préparer un bain où il se fit ouvrir les veines de chaque bras et il finit ainsi sa vie épuisé de sang. Son nom de Sénèque fut pour lui comme un présage, se necans, qui se tue soi-même : car ce fut lui qui en quelque sorte se donna la mort, bien qu’il y eût été forcé. On lit que ce même Sénèque eut deux frères : le premier fut Julien Gallio, orateur illustre qui se tua de sa propre main; le second fut Méla, père du poète Lucain ; lequel Lucain mourut après avoir eu les veines ouvertes par l’ordre de Néron, d’après ce qu’on lit. On voit, dans la même histoire apocryphe, que Néron, poussé par un transport infâme; fit tuer sa mère et la fit partager en deux pour voir comment il était entretenu dans son sein. Les médecins lui adressaient des remontrances par rapport au meurtre de sa mère et lui disaient : «Les lois s’opposent et l’équité défend qu’un fils tue sa mère : elle l’a enfanté avec douleur et elle t’a élevé avec tant de labeur et de sollicitude. » Néron leur dit : « Faites-moi concevoir un enfant et accoucher ensuite, afin que je puisse savoir quelle a été la douleur de ma mère. » Il avait (188) encore conçu cette volonté d’accoucher parce que, en passant dans la ville, il avait entendu les cris d’une femme en couches. Les médecins lui répondirent « Cela n’est pas possible ; c’est contre les lois de la nature; il n’y a pas moyen de faire ce qui n’est pas d’accord avec la raison. » Néron leur dit donc: « Si vous ne me faites pas concevoir et enfanter, je vous ferai mourir tous d’une manière cruelle. » Alors les médecins, dans des potions qu’ils lui administrèrent, lui firent avaler une grenouille sans qu’il s’en aperçût, et, par artifice, ils la firent croître dans son ventre : bientôt son ventre, qui ne pouvait souffrir cet état contre nature, se gonfla, de sorte que Héron se croyait gros d’un enfant ; et les médecins lui faisaient observer un régime qu’ils savaient être propre à nourrir la grenouille, sous prétexte qu’il devait en user ainsi en raison de la conception. Enfin tourmenté par une douleur intolérable, il dit aux médecins : « Hâtez le moment des couches, car c’est à peine si la langueur où me met l’accouchement futur me donne le pouvoir de respirer. » Alors ils lui firent prendre une potion pour le faire vomir et il rendit une grenouille affreuse à voir, imprégnée d’humeurs et couverte de sang. Et Néron, regardant son fruit, en eut horreur lui-même et admira une pareille monstruosité : mais les médecins lui dirent qu’il n’avait produit un foetus aussi difforme que parce qu’il n’avait pas voulu attendre le temps nécessaire. Et il dit : « Ai-je été comme cela en sortant des flancs de ma mère ? » « Oui, lui répondirent-ils. » Il recommanda donc de nourrir son foetus et qu’on l’enfermât dans une pièce (189) voûtée pour l’y soigner. Mais ces choses-là ne se lisent pas dans les chroniques; car elles sont apocryphes. Ensuite s’étant émerveillé de la grandeur de l’incendie de Troie, il fit brûler Rome pendant sept jours et sept nuits, spectacle qu’il regardait d’une tour fort élevée, et tout joyeux de la beauté de cette flamme, il chantait avec emphase les vers de l’Iliade. On voit encore dans les chroniques qu’il pêchait avec des filets d’or, qu’il s’adonnait à l’étude de la musique, de manière à l’emporter sur les harpistes et les comédiens : il se maria avec un homme, et cet homme le prit pour femme, ainsi que le dit Orose *. Mais les Romains, ne pouvant plus supporter davantage sa folie, se soulevèrent contre lui et le chassèrent hors de la ville. Lorsqu’il vit qu’il nie pouvait échapper, il affila un bâton avec les dents et il se perça par le milieu du corps : et c’est ainsi qu’il termina sa vie. On lit cependant ailleurs qu’il fut dévoré par les loups. A leur retour, les Romains trouvèrent la grenouille cachée sous la voûte ; ils la poussèrent hors de la ville et la brûlèrent : et cette partie de la ville oit avait été cachée la grenouille reçut, au dire de quelques personnes, le none de Latran (Lateus rana) (raine latente) **.

Du temps du pape saint Corneille, des chrétiens

* Hist., lib. III, cap. VII.

** Sulpice Sévère, Hist., liv. II, n° 40, Dialogue II; — Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. XX, chap. IX, rapportent des traditions étranges sur cet odieux personnage. Consultez une dissertation du chanoine d’Amiens de L’Estocq, sur l’auteur du livre intitulé : De morte persecutorum.

190

grecs volèrent les corps des apôtres et les emportèrent; mais les démons, qui habitaient dans les idoles, forcés par une vertu divine, criaient : «Romains, au secours, on emporte vos dieux. » Les fidèles comprirent qu’il s’agissait des apôtres, et les gentils de leurs, dieux. Alors fidèles et infidèles, tout le monde se réunit pour poursuivre les Grecs. Ceux-ci effrayés jetèrent les corps des apôtres dans un puits auprès des catacombes ; mais dans la suite les fidèles les en ôtèrent. Saint Grégoire raconte dans son Registre (liv. IV, ép. XXX,) qu’alors il se fit un si affreux tonnerre et des éclairs en telle quantité que tout le monde prit la fuite de frayeur, et qu’on les laissa dans les catacombes. Mais comme on ne savait pas distinguer les ossements de saint Pierre de ceux de saint Paul, les fidèles, après avoir eu recours aux prières et aux jeûnes, reçurent cette réponse du ciel : « Les os les plus grands sont ceux du prédicateur, les plus petits ceux du pêcheur. » Ils séparèrent ainsi les os les uns des autres et les placèrent dans les églises qui avaient été élevées à chacun d’eux. D’autres cependant disent que saint Silvestre, pape, voulant consacrer les églises, pesa avec un grand respect les os grands et petits dans une balance et qu’il en mit la moitié dans une église et la moitié dans l’autre. Saint Grégoire rapporte dans son Dialogue *, qu’il y avait, dans l’église où le corps de saint Pierre repose, un saint homme d’une grande humilité, nommé Agontus : et il se trouvait, dans cette même église, une jeune fille paralytique qui y habitait; mais réduite à ramper sur

* Liv. III, c. XXIV et XXV.

191

les mains, elle était obligée de se traîner, les reins et les pieds par terre: et depuis longtemps elle demandait la santé à saint Pierre; il lui apparut dans une vision et lui dit : « Va trouver Agontius, le custode, et il te guérira lui-même. » Cette jeune fille se mit donc à se traîner çà et là de tous côtés dans l’église, et à chercher qui était cet Agontius : mais celui-ci se trouva tout à coup au-devant d’elle : « Notre pasteur et nourricier, lui dit-elle, le bienheureux Pierre, apôtre,  m’a envoyé vers vous, pour que vous me délivriez de mon infirmité. » Il lui répondit : « Si tu as été envoyée par lui, lève-toi. » Et lui prenant la main, il la fit lever et elle fut guérie sans qu’il lui restât la moindre trace de sa maladie. Au même livre, saint Grégoire dit encore que Galla, jeune personne des plus nobles de Rome, fille du consul et patrice Symmaque, se trouva veuve après un an de mariage. Son âge, et sa fortune demandaient qu’elle convolât à de secondes noces ; mais elle préféra s’unir à Dieu par une alliance spirituelle, dont les commencements se passent dans la tristesse mais par laquelle on parvient an ciel, plutôt chie de se soumettre à des noces charnelles qui commencent toujours par la joie pour finir dans la tristesse. Or, comme elle était d’une constitution toute de feu, les médecins prétendirent que si elle n’avait plus de commerce avec un homme, cette ardeur intense lui ferait pousser de la barbe contre l’ordinaire de la nature. Ce qui arriva en effet peu de temps après. Mais Galla ne tint aucun compte de cette difformité extérieure, puisqu’elle aimait la beauté intérieure : et elle n’appréhenda point , malgré cette laideur, de n’être point (192) aimée de l’époux céleste. Elle quitta donc ses habits du monde, et se consacra dans le monastère élevé auprès de l’église de saint Pierre, où elle servit Dieu avec simplicité et passa de longues années dans l’exercice, de la prière et de l’aumône. Elle fut enfin attaquée d’un cancer au sein. Comme deux flambeaux étaient toujours allumés devant son lit, parce que, amie de la: lumière, elle avait en horreur les ténèbres spirituelles comme les corporelles, elle vit le bienheureux Pierre,. apôtre, au milieu de ces deux flambeaux, debout devant son lit. Son amour lui fit concevoir de l’audace et elle dit : « Qu’y a-t-il, mon maître ? Est-ce que mes péchés me sont remis? » Saint Pierre inclina la tête avec la plus grande bonté, et lui répondit : « Oui, ils sont remis, viens. » Et elle dit : « Que sueur Benoîte vienne avec moi, je vous en prie. » Et il dit : « Non, mais qu’une telle vienne avec toi. » Ce qu’elle fit connaître à l’abbesse qui mourut avec elle trois jours après. — Saint Grégoire raconte encore dans le même ouvrage, qu’un prêtre d’une grande sainteté réduit à l’extrémité, se mit à crier avec grande liesse : « Bien, mes seigneurs viennent ; bien, mes seigneurs viennent; comment avez-vous daigné venir vers un si chétif serviteur? Je viens; je viens, je vous remercie, je vous remercie. » Et comme ceux qui étaient là lui demandaient à qui il parlait de la sorte, il répondit avec admiration : « Est-ce que vous ne voyez pas que les saints apôtres Pierre et Paul sont venus ici ensemble ? » Et comme il répétait une seconde fois les paroles rapportées plus haut, sa sainte âme fut délivrée de son corps. — Il y a doute, chez quelques auteurs, (193) si ce fut le même jour que saint Pierre et saint Paul souffrirent. Quelques-uns ont avancé que ce fut le même jour, mais un an après. Or, saint Jérôme et presque tous les saints qui traitent cette question s’accordent à dire que ce fut le même jour et la même année, comme cela reste évident d’après la lettre de saint Denys, et le récit de saint Léon (d’autres disent saint Maxime), dans un sermon où il s’exprime comme il suit : « Ce n’est pas sans raison qu’en un même jour et dans le même lieu, ils reçurent leur sentence du même tyran. Ils souffrirent le même jour afin d’aller ensemble à J.-C. ; ce fut au même endroit, afin que Rome les possédât tous les deux; sous le même persécuteur, afin qu’une égale cruauté les atteignît ensemble.

Ce jour fut choisi pour célébrer leur mérite; le lieu pour qu’ils y fussent entourés de gloire ; le même persécuteur fait ressortir leur courage. » Bien  qu’ils aient souffert le même jour et à la même heure, ce ne fut pourtant pas au même endroit, mais dans des quartiers différents : et ce que dit saint Léon qu’ils souffrirent au même endroit, doit s’entendre qu’ils souffrirent tous les deux à Rome. C’est à ce sujet qu’un poète composa ces vers:

Ense coronatur Paulus, cruce Petrus, eodem

Sub duce, luce, loco, dux Nero, Roma locus *.

* Traduction de Jean Batallier:

Pol fut couronné d’une épée;

Pierre eut la croix renversée.

Néron fut duc, si comme l’on nomme

Le lieu fut la cité de Romme.

194

Un autre dit encore :

Ense sacrat Paulum, par lux, dux, urbs, cruce Petrum* .

Quoiqu’ils aient souffert le même jour, cependant saint Grégoire ordonna qu’aujourd’hui on célébrerait, quant à l’office, la solennité de saint Pierre, et que le lendemain, on ferait la fête de la Commémoration de saint Paul ; en voici les motifs : en ce jour fut dédiée l’église de saint Pierre; il est plus grand en dignité; il est le premier qui fut converti; enfin il eut la primauté à Rome.

* Paul est sacré par le glaive, Pierre par la croix : à tous deux, la même gloire, le même bourreau, et Rome pour théâtre.

 
VITAL                 CHAIRE DE SAINT PIERRE, APOTRE

chaire

306

Il y a trois sortes de chaires: savoir, la royale (II, Rois, XXIII) : « David s’assit dans la chaire, etc. ; la sacerdotale (I, Rois, 1) : « Héli était assis sur son siège, etc. » ; la magistrale (saint Matth., XXIII) : « Ils sont assis sur la chaire de Moïse, etc. » Or, saint Pierre s’assit sur la chaire royale, parce qu’il fut le premier de tous les rois : sur la sacerdotale, parce qu’il fut le pasteur de tous les clercs; sur la magistrale, parce qu’il fut le docteur de tous les chrétiens.

L’Eglise fait la fête de la chaire de saint Pierre parce que l’on rapporte que saint Pierre fut élevé à Antioche sur le siège cathédrale. On peut attribuer l’institution de cette solennité à quatre motifs. Le premier c’est que saint Pierre, prêchant à Antioche, Théophile, gouverneur de la ville, lui dit : « Pierre, pour quelle raison bouleverses-tu mon peuple ? » Or, comme Pierre lui prêchait la foi de J.-C., le gouverneur le fit enchaîner avec ordre de le laisser sans boire ni manger. Mais comme Pierre allait presque défaillir, il reprit un peu de force, et, levant les yeux au ciel, il dit : « Jésus-Christ, secours des malheureux, venez à mon aide; je vais succomber dans ces tribulations. » Le Seigneur lui répondit : « Pierre, tu crois que je t’abandonne ; tu fais injure à ma bonté, si tu ne crains pas de parler ainsi contre moi. Celui qui subviendra à ta misère est proche. » Or, saint Paul, apprenant que saint Pierre était en prison, vint trouver Théophile et s’annonça

 

* Le plus ancien martyrologe, connu sous le nom de Libère,

à lui comme un ouvrier très habile en toutes sortes de travaux et d’art ; il dit qu’il savait sculpter le bois et, les tables, peindre les tentes et que son industrie s’exerçait sur beaucoup d’autres objets encore. Alors Théophile le pria instamment de se fixer à sa cour. Quelques jours se passèrent, et Paul entra en cachette dans la prison de, saint Pierre. En le voyant presque mort et tout défait, il se mit à pleurer très amèrement, et pendant qu’il fondait en larmes et au milieu de ses embrassements il s’écria : « O Pierre, mon frère, ma gloire, ma joie, la moitié de mon âme, me voici, j’entre, reprenez des forces.» Alors Pierre, ouvrant les veux et le reconnaissant, se mit à pleurer, mais il ne put lui parler, et Paul, s’approchant, parvint à peine à lui ouvrir la bouche; et en lui faisant avaler quelque nourriture il le ranima un peu. La nourriture ayant rendu de la force à saint Pierre, celui-ci se jeta dans les bras de saint Paul, l’embrassa et ils pleurèrent beaucoup tous les deux. Paul étant sorti avec précaution vint dire à Théophile : « O bon Théophile, vous jouissez d’une grande gloire ; votre courtoisie est celle d’un ami honorable. Un petit mal déshonore grand bien rappelez-vous la manière dont vous avez traité un adorateur de Dieu, qui s’appelle Pierre; comme s’il avait grande importance. Il- est couvert de haillons, défiguré, il est consumé de maigreur, tout est vil chez lui : ses discours seuls le font valoir : et vous tenez pour bien séant de le mettre en prison? Si plutôt il jouissait de son ancienne liberté, il pourrait vous rendre de meilleurs services, car selon qu’on le dit de cet homme, il guérit les infirmes, il ressuscite (308) les morts. » Théophile lui dit : « Ce sont des fables. que tu me dis là, Paul; car s’il pouvait ressusciter des morts, il se délivrerait lui-même de sa prison. » Paul? répondit: « De même que son Christ est ressuscité d’entre les morts; d’après ce qu’on dit, lui quine voulut pas descendre de la croix, on dit encore qu’à son exemple, Pierre ne se délivre pas et ne craint nullement de souffrir pour le Christ. » Théophile répondit : « Alors dis-lui qu’il ressuscite mon fils qui est mort depuis quatorze ans déjà et je le rendrai libre et sauf: » Paule entra, donc dans la prison de saint Pierre et lui dit comment il avait promis la. résurrection du fils du prince. Pierre lui dit  : « C’est énorme, Paul, ce que tu as promis; mais avec la puissance de Dieu elle est très facile. » Or, Pierre ayant été tiré du cachot, fit ouvrir le tombeau, pria pour le mort qui ressuscita à l’instant * : (Il ne parait cependant pas vraisemblable. en tout point que, ou bien saint Paul aurait avancé qu’il savait travailler de toute sorte de métiers par lui-même, ou que la sentence de ce jeune homme aurait . été tenue-en suspens pendant quatorze ans.) Alors Théophile et le peuple entier d’Antioche et d’autres encore en grand nombre crurent au Seigneur et bâtirent une, grande église; au milieu de laquelle ils placèrent une chaire élevée pour saint Pierre afin qu’il plat être vus et écouté de tous. Il y siégea sept ans, puis il vint à Rome où il siégea vingt-cinq ans sur la chaire romaine. L’Eglise célèbre la mémoire de ce premier honneur, parce que, à dater de cette époque, les prélats

* Guillaume Durand, liv. VII, c. VIII.

de l’Eglise commencèrent à être; exaltés en puissance, en nom et en lieu. Alors fut accomplie cette parole du Psaume CVI : « Qu’on l’exalte dans l’assemblée du peuple. » Il faut observer qu’il y a trois églises où saint Pierre fut exalté : dans l’église militante, dans l’église méchante et dans l’église triomphante. De là trois fêtes que l’Eglise célèbre en son nom. Il a été exalté dans l’église militante, en la présidant, et en la dirigeant avec, honneur par son esprit, sa foi et ses mœurs. C’est l’objet de la fête de ce jour qui est appelée Chaire, parce qu’il reçut le pontificat de l’Eglise d’Antioche, et qu’il la gouverna glorieusement l’espace de sept ans. Secondement il fut exalté dans l’église des méchants, en la détruisant et en la convertissant à la foi. Et c’est l’objet de la seconde fête qui est celle de saint Pierre aux liens: Ce fut en effet en cette occasion qu’il détruisit l’église des méchants, et qu’il en convertit beaucoup à la foi. Troisièmement, il fut exalté dans l’Eglise triomphante, en entrant dans le ciel avec bonheur, et c’est l’objet de la troisième fête de saint Pierre qui est celle de son martyre, parce qu’alors il, entra en l’Eglise triomphante.

On peut remarquer qu’il y a plusieurs autres raisons pour lesquelles l’Eglise célèbre trois fêtes en l’honneur de saint Pierre; pour son privilège, pour sa charge, pour ses bienfaits, pour la dette dont nous lui sommes redevables et pour l’exemple. 1° Pour son privilège. Il en est trois que saint Pierre reçut à l’exclusion des autres apôtres, et c’est pour ces trois privilèges que l’église l’honore trois fois chaque année. Il fut le plus digne en autorité, parce qu’il a été le prince des apôtres (310) et qu’il a reçu les clefs du royaume des cieux : il fut plus fervent dans son amour; en effet il aima J.-C. d’un amour plus grand que les autres, comme cela est manifeste d’après différents passages de l’Évangile. Sa puissance fut plus efficace, car on lit dans les Actes des Apôtres que sous l’ombre de Pierre étaient, guéris les infirmes. 2° Pour sa charge, car il remplit lés fonctions de la prélature: sur l’Église universelle; et de même que Pierre fut le prince et le prélat de toute l’Église répandue dans les trois parties du monde, qui sont l’Asie, l’Afrique et l’Europe, de même l’Église célèbre sa fête trois fois par an. 3° Pour ses bienfaits, car. saint Pierre, qui a reçu le pouvoir de lier et d’absoudre, nous délivre de trois sortes de péchés, qui sont les péchés de pensée, de parole et d’action, ou bien des péchés que nous avons commis contre Dieu, contre: le prochain et contre nous-mêmes. Ou ce bienfait peut être le triple, bienfait que le pécheur obtient en l’Église: par la puissance des clefs : le premier, c’est la déclaration de l’absolution de la faute; le second, c’est la commutation de la peine éternelle en une peine temporelle; le troisième, c’est la rémission d’une partie de la peine temporelle. Et c’est pour ce triple bienfait. que saint Pierre doit être honoré par trois fois. 4° Pour la dette dont nous lui sommes redevables, car il nous soutient et nous a soutenus de trois manières, par sa. parole; par son exemple, et par des secours temporels, ou bien tsar le suffrage de ses prières ; c’est pour cela que nous sommes obligés à l’honorer par trois fois. 5° Pour l’exemple; afin, qu’aucun pécheur ne désespère, quand bien même il eût renié Dieu trois fois, (311) comme saint Pierre, si toutefois, il veut le confesser comme lui de coeur, de bouche et d’action.

Le second motif pour lequel cette fête a été instituée est pris de l’itinéraire de saint Clément. Lorsque saint Pierre, qui prêchait la parole de Dieu, était près d’Antioche, tous les habitants de cette ville allèrent nu-pieds au-devant de lui, revêtus de cilices, la tête couverte de cendres; en faisant pénitence de ce qu’ils avaient partagé les sentiments de Simon le magicien contre lui. Mais Pierre, envoyant leur repentir, rendit grâces à Dieu : alors ils lui présentèrent tous ceux qui étaient tourmentés par les souffrances, et les possédés dû démon. Pierre les ayant fait placer devant lui et ayant invoqué sur’ eux le nom du Seigneur, une immense lumière apparut en ce lieu, et tous furent, incontinent guéris. Alors ils accoururent embrasser les traces des pieds de saint Pierre. Dans l’intervalle de sept jours, plus de dix mille hommes reçurent le baptême, en sorte que Théophile, gouverneur de la ville, fit consacrer sa maison comme basilique, et y fit placer une chaire élevée afin que saint Pierre fût vu et entendu de tous. Et ceci ne détruit pas ce qui a été avancé plus haut.: Il peut en effet se faire que saint Pierre, par le moyen de saint Paul, ait été reçu magnifiquement par Théophile et par tout le peuple; mais . qu’après le départ de saint Pierre, Simon le magicien ait perverti le peuple, l’ait excité contré saint Pierre, et que, dans la suite, il ait fait pénitence et reçu une seconde fois l’apôtre avec de grands honneurs. Cette fête de la mise en chaire de saint Pierre est ordinairement appelée la fête du banquet de saint Pierre et (312) c’est le troisième motif de son institution. Maître Jean Beleth dit * que c’était une ancienne coutume des gentils; de faire chaque. année, au mois de février, à jour fixe, des offrandes de viandes sur les tombeaux de leurs parents : ces viandes étaient, consommées la nuit par les démons; mais les païens pensaient qu’elles étaient saccagées par les âmes errantes autour des tombeaux, auxquelles ils donnaient le nom d’ombres. Les anciens en effet avaient l’habitude de dire, ainsi que le rapporte le même auteur,  que dans les corps humains ce sont des âmes, dans les enfers ce sont des mânes : mais ils donnaient aux âmes le nom d’esprits quand elles montaient au ciel et celui d’ombres quand la sépulture était récente ou quand elles erraient autour des tombeaux. Or, cette coutume touchant ces banquets fut abolie difficilement chez les chrétiens : les saints Pères, frappés de cet abus et décidés à l’abolir, tout à fait, établirent la fête de l’intronisation de saint Pierre, aussi bien de celle  qui eut lieu à Rome que de celle qui se fit à Antioche; ils la placèrent à pareil, jour que se tenaient ces banquets, en sorte que quelques-uns lui donnent encore le nom de fête du banquet de saint Pierre **.

Le quatrième motif de l’institution de cette fête se tire de la révérence que l’on doit à la couronne cléricale : car d’après une tradition, c’est là l’origine de la tonsure. En effet quand saint Pierre prêcha à Antioche,

* Chapitre: LXXXIII.

** Saint Augustin, au livre VI de ses Confessions, parle de cet usage qui subsistait encore en 570, dans les Gaules, d’après un concile de Tours.

on lui rasa le haut de la tête, en haine du nom chrétien : et ce qui avait été pour saint Pierre un signe de mépris par rapport à J.-C. devint dans la suite une marque d’honneur pour tout le clergé. Mais il faut faire attention à trois particularités par rapport à la couronne des clercs : la tête rasée, les cheveux coupés à la tête, et le cercle qui la forme. La tête est rasée dans sa partie supérieure pour trois raisons. Saint Denys; dans sa Hiérarchie ecclésiastique, en assigne deux que voici : « Couper les cheveux, signifie une vie paré et sans forme : car trois choses résultent des cheveux coupés ou de la tête rasée, qui sont : conservation de propreté, changement de forme, et dénudation. Il y a conservation de propreté puisque les cheveux font amasser des ordures dans la tête ; changement de forme, puisque les cheveux sont pour l’ornement de da tête ; la tonsure signifie donc une vie pure et sans forme. Or, cela veut dire que les clercs doivent avoir la pureté de cœur  à l’intérieur, et une manière d’être sans forme, c’est-à-dire sans recherche, à l’extérieur. La dénudation indique qu’entre eux et Dieu, il ne doit se trouver rien, mais qu’ils doivent être unis immédiatement à Dieu et contempler la gloire du Seigneur sans avoir de voile qui leur couvre le visage. On coupe les cheveux de la tête pour donner à comprendre par là que les clercs doivent retrancher de leur esprit toutes pensées superflues, avoir toujours l’ouïe prête et disposée à la parole de Dieu, et se détacher absolument des choses temporelles, excepté dans ce qui est de nécessité. La tonsure a la figure d’un cercle pour bien des raisons : 1° parce que cette (314) figure n’a ni commencement ni fin; ce qui indique que les clercs sont les ministres d’un Dieu qui n’a aussi ni commencement ni fin; 2° parce que cette figure, qui n’a aucun angle, signifie qu’ils ne doivent point avoir d’ordures en leur vie; car, ainsi que dit saint Bernard, ou il y a angle, il y a ordures ; et ils doivent conserver la vérité dans, la doctrine; car, selon saint Jérôme, la vérité n’aime pas les angles; 3° parce que cette figure est la plus belle de toutes ; ce qui a porte Dieu. à faire les créatures célestes avec cette figure, pour signifier que les clercs doivent avoir la beauté de l’intérieur dans le cœur  et celle de l’extérieur dans la manière de vivre ; 4° parce que cette figure est de toutes la plus simple : d’après saint Augustin, aucune figure n’est obtenue avec une seule ligne, il n’y a que le cercle seulement qui n’en renferme qu’une; on voit par là que les clercs doivent posséder la simplicité des colombes, selon cette parole de l’Evangile : « Soyez simples comme des colombes. »

 La Légende dorée de Jacques de Vorogine,  nouvellement traduite en français avec introduction, notes et recherches sur les sources par l’Abbé J.-M. Roze, chanoine honoraire de la Cathédrale d’Amiens. Paris, Edouard Rouveyre éditeur, 1902.

© Numérisation Abbaye Saint Benoît de Port-Valais en la fête de la chaire de Saint Pierre 22 février 2004

CHRISTIANISME, DIMANCHE DE LA TRINITE, EVANGILE SELON SAINT JEAN, PERES DE L'EGLISE, TRINITE

La Trinité expliquée par les Pères de l’Eglise

Dimanche de la Sainte Trinité et les Pères de l’Eglise

220px-Otechestvo_ikona_Novgorod

Jean 16, 12 – 15

12J’ai encore beaucoup de choses à vous dire; mais vous ne pouvez les porter à présent. 13Quand le Consolateur, l’Esprit de vérité, sera venu, il vous guidera dans toute la vérité. Car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, et il vous annoncera les choses à venir. 14Celui-ci me glorifiera, parce qu’il recevra de ce qui est à moi, et il vous l’annoncera. 15Tout ce que le Père a, est à moi. C’est pourquoi j’ai dit qu’il recevra ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera. 

 

Théophylactus

Notre-Seigneur développe les paroles qu’il vient de leur dire: «Il vous est utile que je m’en aille», ou ajoutant: «J’ai encore beaucoup de choses à vous dire», mais vous ne pouvez pas les porter maintenant».

 

Saint Augustin

Tous les hérétiques se sont efforcés d’étayer sur ces paroles de l’Évangile leurs audacieuses inventions que la raison repousse avec horreur, comme si ces inventions étaient justement les vérités que les disciples ne pouvaient porter, et que l’Esprit saint leur eut enseigné ce que l’esprit immonde rougit d’enseigner et de prêcher en public. Mais on ne peut établir de comparaison entre les infamies qu’aucune pudeur humaine ne peut supporter, et les vérités salutaires que la faiblesse de l’esprit humain n’est pas capable de comprendre. Les unes ne se trouvent que dans les corps livrés à l’impureté, les autres sont au-dessus de toute nature corporelle et sensible. Mais qui de nous se croira capable de comprendre les vérités que les disciples ne pouvaient porter alors? Il ne faut donc point s’attendre à ce que je les explique. On me dira peut-être, il en est beaucoup maintenant qui pourraient comprendre ce que saint Pierre n’était pas alors même qu’il en est beaucoup qui sont aujourd’hui capables de recevoir la couronne du martyre, surtout depuis qu’ils ont reçu l’Esprit saint qui, alors n’avait pas encore été envoyé. J’accorde qu’il en soit beaucoup qui, depuis la venue du l’Esprit saint, puissent porter les vérités dont les disciples étaient incapables avant de l’avoir reçu. Est-ce une raison pour que nous sachions ce qu’il n’a pas voulu dire? Et puisqu’il a cru devoir les taire, qui de nous entreprendra de les dire? Savons-nous pour cela les vérités qu’il n’a pas cru devoir révéler? Il est également de la dernière absurdité de dire que les disciples étaient alors incapables de porter les hautes vérités que renferment leurs Epîtres écrites beaucoup plus tard, et dont on ne voit pas que le Seigneur leur ait parlé. Ces hommes qui appartiennent à des sectes perverses et corrompues, comme les Manichéens, les Sabelliens, les Ariens, ne peuvent supporter les vérités de la foi catholique qui se trouvent dans les saintes Écritures et condamnent leurs erreurs, de, même que nous ne pouvons supporter leurs mensonges sacrilèges. Qu’est-ce, en effet, que de ne pouvoir supporter quelque chose? C’est ne pouvoir l’envisager avec un esprit égal et tranquille. Mais quel est le fidèle, quel est même le catéchumène qui, avant d’avoir reçu avec le baptême le Saint-Esprit, ne lise pas ou n’entende pas d’un esprit égal, bien qu’il ne les comprenne pas, les vérités qui n’ont été écrites qu’après l’ascension du Sauveur? On me dira encore: Est-ce que les hommes verses dans la spiritualité n’ont pas dans leur doctrine des vérités qu’ils taisent aux hommes charnels, et qu’ils font connaître à ceux qui se conduisent selon l’esprit ?

 

Saint Augustin

Il n’y a aucune nécessité de taire aux fidèles qui ne font que commencer les secrets de la doctrine chrétienne, pour les exposer en particulier aux âmes plus avancées. Les hommes spirituels ne doivent pas garder devant les chrétiens même charnels, un secret absolu sur les vérités spirituelles, parce qu’elles font partie de la foi catholique qui doit être annoncée à tous les hommes. Cependant, dans l’exposé qu’ils en font, ils doivent prendre garde qu’en voulant faire entrer ces vérités dans l’esprit de ceux qui n’en sont pas capables, ils leur inspirent le dégoût pour la parole de vérité plutôt que de leur en donner l’intelligence. (Même imité après le commencement ). Ne soupçonnons donc pas dans ces paroles du Seigneur, je ne sais quelles vérités secrètes qui pourraient être dites par celui qui enseigne, mais que ne pourrait supporter son disciple; mais comprenons que pour les choses mêmes qui, dans la doctrine chrétienne, font partie de l’enseignement commun des fidèles, si Jésus-Christ voulait nous les expliquer comme il les développe à ses anges, quels sont ceux qui pourraient supporter cette révélation, fussent-ils des plus avancés dans la spiritualité, ce que n’étaient pas encore les Apôtres? Certainement tout ce qu’on peut savoir de la créature est au-dessous du Créateur, et cependant qui garde le silence sur le Créateur? Dans quel endroit du monde n’est-il pas connu de tous les hommes? Et cependant alors que tous parlent de lui, quel est celui qui le comprend comme il doit être compris? Et quel est celui qui, pendant cette vie, peut connaître toute la vérité? Est-ce que l’Apôtre ne dit pas: «Nous ne connaissons maintenant qu’imparfaitement ?» (1Co 13 ) Disons donc que comme l’Esprit Saint nous conduit à cette plénitude de vérité dont parle le même Apôtre, en ajoutant: «Mais alors nous le verrons face à face»; ce n’est pas seulement ce qui doit se faire en cette vie; mais la révélation pleine et entière qui doit avoir lieu dans la vie future que Notre-Seigneur nous promet par ces paroles: «Lorsque l’Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité», ou: «Il vous fera parvenir à toute vérité». Ces paroles nous font comprendre que la plénitude de la vérité nous est réservée pour l’autre vie, et que dans celle-ci l’Esprit saint enseigne aux fidèles les choses spirituelles d’une manière proportionnée à leurs dispositions, tout en excitant dans leur cœur  un désir de plus en plus vif pour ces mêmes vérités.

 

Didyme

Ou bien Notre-Seigneur veut dire que ses disciples ne savaient pas encore tout ce qu’ils auraient à souffrir dans la suite pour son nom; il ne leur en faisait connaître qu’une partie, réservant pour plus tard la connaissance des épreuves plus grandes qu’ils ne pouvaient porter alors, avant que leur chef leur en eut donné l’exemple par l’enseig nement de sa croix. Ils étaient encore asservis aux figures, à l’ombre et aux images de la loi, et ils ne pouvaient regarder la vérité dont la loi n’était que l’ombre. Mais lorsque l’Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité; et par sa doctrine et par son enseignement, vous fera passer de la mort de la lettre à l’esprit de vie dans lequel seul se trouve la vérité de tontes les Écritures.

 

Saint Jean Chrysostome

Ces paroles: «Vous ne pouvez porter maintenant ces vérités», (mais vous le pourrez plus tard) et ces autres: «L’Esprit saint vous conduira à toute vérité», pouvaient donner aux Apôtres la pensée que l’Esprit saint était plus grand que lui, il se hâte donc d’ajouter: «Car il ne parlera pas de lui-même», etc.

 

Saint Augustin

Ces paroles sont semblables à celles que le Sauveur dit de lui-même: «Je ne puis faire rien de moi-même, mais je juge suivant ce que j’entends», toutefois il parlait ainsi en tant qu’homme. – Or, comme l’Esprit saint n’est pas devenu créature par son union à un être créé, comment entendre en lui ces paroles de Notre-Seigneur? Nous devons les entendre dans ce sens que l’Esprit saint n’existe point par lui-même, car le Fils est né du Père, et l’Esprit saint procède du Père; or quelle différence entre procéder et naître, c’est ce qui demanderait de longues discussions et ce qu’il serait téméraire de définir. Entendre pour l’Esprit-Saint, c’est savoir, et savoir, c’est être. Puisque donc l’Esprit saint n’existe pas de lui-même, mais par celui de qui il procède, il reçoit la science et la propriété d’entendre de celui duquel il reçoit l’être. L’Esprit saint entend donc, toujours parce qu’il sait toujours; c’est donc de celui qui lui a donné l’être qu’il a entendu, qu’il entend et qu’il entendra.

 

Didyme

Notre-Seigneur dit donc: «Il ne parlera pas de lui-même», c’est-à-dire sans la volonté de mon Père et la mienne; parce qu’il tire son existence de mon Père et de moi, et c’est de mon Père et de moi qu’il a reçu d’être, et de parler. Pour moi, je dis la vérité, c’est-à-dire je lui inspire ce que je dis, car il est l’Esprit de vérité. Lorsqu’il s’agit de la Trinité, il ne faut point entendre ces expressions dire et parler dans leur signification ordinaire, mais dans le s ens qui seul peut convenir aux natures incorporelles, et surtout à la Trinité qui inspire sa volonté dans le cœur des fidèles et de ceux qui sont dignes d’entendre sa voix. Pour le Père parler, et pour le Fils entendre, est le signe d’une entière égalité de nature, et d’une parfaite unité de volonté. Quant à l’Esprit-Saint, qui est l’Esprit de vérité, l’Esprit de sagesse, lorsque le Fils parle, on ne peut dire qu’il entend ce qu’il ne sait pas, puisqu’il est lui-même ce qui sort du Fils, la vérité qui procède de la vérité, le consolateur qui émane du consolateur, le Dieu esprit de vérité qui procède de Dieu. Et afin que personne ne lui attribuât une volonté différente de celle du Père et du Fils, Notre-Seigneur ajoute: «Ce qu’il entendra, il le dira».

 

Saint Augustin

On ne peut conclure delà que l’Esprit saint soit inférieur au Père et au Fils, car ces paroles doivent s’entendre de lui en tant qu’il procède du Père.

 

Saint Augustin

Il ne faut pas s’étonner que le verbe «il entendra» soit au futur, le Saint-Esprit entend de toute éternité parce qu’il sait de toute éternité. Or quand il s’agit d’un être éternel sans commencement comme sans fin, quel que soit le temps qu’on emploie, il n’est pas contraire à la vérité. Quoique cette nature immuable ne soit pas susceptible de passé et de futur, mais seulement du présent, cependant on ne parle point contre la vérité en disant: «Il a été, il est, et il sera», il a été, car il n’a jamais cessé d’être; il sera, parce que son existence n’aura jamais de fin; il est, parce qu’il existe toujours.

 

Didyme

C’est encore par l’Esprit de vérité que la science certaine de l’avenir est accordée à de saints personnages, c’est sous l’inspiration de cet Esprit dont ils étaient remplis que les prophètes prédisaient, et voyaient comme présents des événements qui ne devaient arriver que bien longtemps après: «Et il vous annoncera les choses à venir».

 

Bède le Vénérable

Il est certain qu’un grand nombre de saints personnages remplis de la grâce de l’Esprit saint ont connu et annoncé les événements à venir. Mais comme il en est un grand nombre aussi en qui brille l’éclat des plus pures vertus, et à qui la science des choses à venir n’est point donnée, on peut entendre ces paroles: «Il vous annoncera les choses à venir» dans ce sens qu’il vous remettra en mémoire les joies de la céleste patrie. L’Esprit saint fait connaître encore aux apôtres les épreuves qu’ils devaient endurer pour le nom de Jésus-Christ, et les biens qui devaient être la récompense de ces mêmes épreuves.

 

Saint Jean Chrysostome

C’est ainsi que Notre-Seigneur élève l’esprit et les pensées de ses disciples, car rien n’excite à un plus haut degré la curiosité et les désirs de la nature humaine, comme la connaissance do l’avenir. Il les délivre donc de cette sollicitude en leur révélant les épreuves qui les attendent, afin qu’ils n’y tombent point sans y être préparés. Il leur explique ensuite quelle est cette vérité dont il a dit: «L’Esprit saint vous enseignera toute vérité», en ajoutant: «Il me glorifiera», etc.

 

Saint Augustin

C’est-à-dire qu’en répandant la charité dans les meurs des fidèles, et en les rendant des hommes spirituels, l’Esprit saint leur a fait connaître que le Fils était égal au Père, lui qu’ils ne connaissaient auparavant que selon la chair, et que dans leurs pensées tout humaines, ils ne considéraient que comme un homme. Ou bien encore: «Il me glorifiera», parce que la charité remplissant les apôtres de confiance, et bannissant la crainte de leurs coeurs, ils ont annoncé Jésus-Christ aux hommes, et répandu la connaissance de son nom dans tout l’univers, car le Sauveur attribue ici à l’Esprit Saint ce que les apôtres devaient faire sous son inspiration.

 

Saint Jean Chrysostome

Et comme il leur avait dit précédemment: «Vous n’avez qu’un seul maître, qui est le Christ»; ( Mt 23) pour les disposer à recevoir les leçons de l’Esprit saint, il ajoute: «Il recevra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera». – Didyme. Il faut entendre ce mot recevoir dans un sens qui puisse convenir à la nature divine; car de même que le Fils en donnant, ne perd point ce qu’il donne, et n’éprouve aucun dommage de ce qu’il accorde aux autres; ainsi l’Esprit saint ne reçoit point ce qu’il n’avait pas auparavant, car s’il a reçu ce qu’il n’avait pas, en communiquant lui-même cette même grâce à un autre, il s’est appauvri de ce qu’il donnait. Comprenons donc que l’Esprit saint a reçu du Fils ce qui était propre à sa nature, qu’il n’y a point ici une personne qui donne et une personne qui reçoit, mais une seule et même nature, car le Fils lui-même reçoit du Père les propriétés qui font sa nature; en effet, le Fils n’est rien en dehors de ce qui lui est donné par son Père, de même qu’on ne peut concevoir la nature de l’Esprit saint en dehors de ce qui lui est donné par le Fils.

 

Saint Augustin

Il ne faut point toutefois penser, comme l’ont fait quelques hérétiques, que l’Esprit saint soit moindre que le Fils, parce que le Fils reçoit du Père, et que le Saint-Esprit reçoit du Fils en suivant certains degrés qui établiraient une différence entre leurs natures, aussi le Sauveur se hâte de résoudre cette difficulté et d’expliquer ces paroles en ajoutant: «Tout ce qu’a mon Père est à moi. – Didyme. C’est-à-dire, quoique l’Esprit de vérité procède du Père, cependant, comme tout ce qui est à mon Père est à moi, l’Esprit du Père est le mien, et il recevra de ce qui est à moi. Gardez-vous, en entendant ces paroles de soupçonner ici une chose ou une propriété quelconque qui serait possédée par le Père et par le fils; tout ce que le Père a dans sa nature, c’est-à-dire dans son éternité, dans son immutabilité, dans sa bonté, le Fils l’a également. Rejetons donc bien loin tous ces filets des raisonneurs et des sophistes qui viennent nous dire: «Donc le Père est le Fils»; s’il avait dit: Tout ce qu’a Dieu est à moi, leur impiété pourrait y trouver matière à ces inventions sacrilèges, mais comme il a dit: «Tout ce qu’a mon Père est à moi», en proclamant le nom de son Père, il déclare lui-même qu’il est Fils, et il se garde bien, lui qui est le Fils, d’usurper la paternité, bien que par la grâce de l’adoption, il soit lui-même le Père d’un grand nombre de saints.

 

Saint Hilaire

Notre-Soigneur n’a donc point laissé dans l’incertitude si le Saint-Esprit venait du Père ou du Fils; il a reçu du Fils d’être envoyé, et il procède du Père. Mais je demande si c’est une même chose pour l’Esprit saint de recevoir du Fils et de procéder du Père? On devra certainement reconnaître que c’est une seule et même chose de recevoir du Fils et de recevoir du Père; car lorsque Notre-Seigneur dit: «Tout ce qu’a mon Père est à moi», et qu’il dit eu même temps que l’Esprit saint recevra de ce qui est à lui, il enseigne par-la même qu’il doit recevoir également du Père. Il dit cependant qu’il recevra de ce qui est à lui, parce que tout ce qui est à son Père est à lui. Cette unité ne peut donc admettre de différence, peu importe de qui on reçoit, puisque ce qui est donné par le Père est considéré comme donné par le Fils.

 

CHRISTIANISME, CHRISTIANISME (30-600), CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), CONCILE DE NICEE, HERESIES CHRETIENNES, HISTOIRE DU CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600)

Les hérésies des premiers siècles de l’ère chrétienne

Hérésies des trois premiers siècles

hqdefault (3).jpg

  1. Utilité des hérésies. Elles fournissent à l’église l’occasion de définir plus clairement certains points du dogme et affermissent la foi dans les armes, car à mesure que la doctrine religieuse et attaquée, les fidèles l’étudiaient avec plus de soin.

De même que les persécutions affermies à la fois dans la divinité du christianisme, la réfutation des hérésies mit en pleine lumière la vérité et la grandeur de sa doctrine.

 

  1. Les judaïsants étaient des juifs convertis qui n’admettaient pas l’abrogation de la loi mosaïque. Leur hérésie amena l’église naissante à s’affirmer catholique, c’est-à-dire universelle, ouverte à tous.

Crypto-judaïsants-dans-l’Europe-des-XVIe-et-XVIIe-siècles.jpg

  1. Les gnostiques(du grec gnôsis, sciences) prétendaient posséder une science extraordinairede la nature et des attributs de Dieu.

Ils inventaient des systèmes variés, selon l’origine de leurs docteurs, pour les substituer aux enseignements de la foi sur la création de toute chose par Dieu, sur le péché originel causes initiales de tout mal dans le monde, sur l’Incarnation et la Rédemption par lesquelles Dieu a « tout restauré dans le Christ ».

ob_52a16f_ange01.jpg

Le gnosticisme date des temps apostoliques ; il atteignit son apogée aux IIème et IIIème siècles, puis disparut vers la fin du IVème.

Par leurs erreurs, les gnostiques provoquèrent le développement de la morale catholique, également éloigné du rigorisme des uns et du relâchement des autres.

 

  1. Les manichéens, disciples du Persan Mani ou Manès, distinguèrent de principes éternels, la bon, auteur du bien : Dieu ; d’autres mauvais, auteur du mal : Satan. Les manichéens se sont maintenus jusqu’au Moyen Âge.

Manicheans

  1. Montanistes. Vers le milieu du IIème siècle un illuminé, le Phrygien Montan, fonda une secte de faux mystiques. Il se proclamait le Saint-Esprit incarné, pratiquait l’extase et tendait à substituer l’inspiration prophétique est individuel à la hiérarchie.
  2. Tertullien.jpg

Les montanistes prêchaient une morale rigoriste qui séduisit Tertullien. Elle imposait des jeûnes stricts et proscrivait les secondes noces.

 

  1. Erreur sur la Trinité. Le dogme catholique de la Trinité des personnes et de l’unité de nature en Dieu provoqua de vives controverses.

Vers la fin du IIème siècle, des élitistes regardaient Jésus-Christ comme fils adoptif de Dieu et niaient sa divinité.

Par réaction, d’autres hérétiques supprimaient toute distinction personnelle entre le Père et le Fils.

Pour combattre ces derniers, on n’en vint à distinguer le Fils du Père, au point de le déclarer inférieur et subordonné au père. On tomba ainsi dans une nouvelle erreur qui, en se développant, aboutit à l’arianisme.

 

Source : Histoire de l’Église, éd. Clovis

 

 Christianisme nicéen et christianisme arien

ob_aa4df1_arius-puespoek.jpg

Les débuts du christianisme furent agités par de vives discussions dogmatiques, surtout dans les champs christologique*  et trinitaire** (comment comprendre les paroles du Christ qui se dit fils de Dieu et fils d’une femme, et qui annonce la venue de l’Esprit divin ? Est-il avant tout Dieu, avant tout homme, homme et Dieu à part égale ? Quels sont les rapports qui existent entre lui, le Père et l’Esprit ?)

Les réflexions, les débats, les recherches ont parfois débouché sur ce que l’on appelle des hérésies (du grec hairésis, « choix, opinion, inclination »). Mais il faut savoir que ces dernières n’ont commencé être considérées comme telles qu’après de longs débats, souvent pacifiques ; que certains évêques, dont nul n’aurait contesté la légitimité ont professé telle ou telle d’entre elles ; et que ces courants, dont certains auraient pu devenir majoritaires, n’ont finalement été rejetés comme hérétiques qu’à l’occasion de conciles, à la majorité des votants.

Ce fut le cas de l’interprétation professée vers 320 à Alexandrie par le prêtre Arius, selon laquelle des trois personnes de la Trinité divine, seul le père est éternel, inengendré, tout-puissant, et possède la transcendance absolue. Le Christ, sa première créature, ne participe pas de la même identité ni de la même éternité divine, il n’a qu’une divinité déléguée. Cette doctrine fut condamnée en 325 par le concile de Nicée qui fixa, presque une fois pour toutes, l’acte de foi du chrétien (dit symbole de Nicée) : « Jésus-Christ, fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, vrai Dieu du vrai Dieu, engendré et non créé, consubstantiel au Père. » Les débats ne furent pas clos pour autant, notamment sur la validité du concept de consubstantialité. Certains empereurs, comme Constance II et Valens, tendirent à une forme nuancée de l’arianisme, que condamna définitivement le concile convoqué en 381 à Constantinople par l’empereur Théodose. Mais entre-temps, la doctrine avait été transmise aux barbares Goths par Ulfila, l’un des leurs, initiée lors d’un séjour dans l’Empire romain d’Orient et qui, revenu chez les siens avec le titre d’évêque vers 350 leur avaient prêché l’Évangile traduit en langue gothique.

Nicaea_icon.jpg

Sans doute cette traduction et la pratique de la liturgie célébrée dans leur langue explique-t-elle le succès de l’arianisme chez les Goths, qui en firent un marqueur de leur identité et qu’ils transmirent, au rythme de leur migration vers l’ouest (jusqu’en Aquitaine pour les Wisigoths, en Italie pour les Ostrogoths), aux autres peuples barbares avec lesquels ils entrèrent en relations diplomatiques ou matrimoniales : Vandales, Suèves, Burgondes et même Francs.

Ce sont sans doute des émissaires goths, probablement ostrogoths, qui instillèrent l’arianisme à la cour de Clovis Ier, et obtinrent la conversion de Lantechilde, l’une des sœurs du roi franc. Toutefois, Grégoire de Tours raconte que celle-ci se convertit à la vraie foi sitôt après le baptême de son frère et qu’elle fut à cette occasion ointe du saint chrême. Il n’était pas nécessaire en effet qu’elle fut baptisée de nouveau puisque, comme tout arien, elle avait déjà subi le rituel de la purification. En revanche, il était essentiel que par l’onction, elle exprima son adhésion au Credo nycéen et au principe de l’égalité du Père, du Fils et de l’Esprit.

 

*relatif à la nature du Christ

**relatif aux liens existants entre les trois personnes de la Trinité

 

Source : Religions & Histoire N° 41

 

La vie des premiers chrétiens

 

TEXTES sur la vie des premiers Chrétiens

«+Après+la+Pentecôte,+Luc+change+de+récit+et+passe+à+une+description+de+la+vie+intérieure+de+l’Église+de+Jérusalem.+«+Ils+étaient+assidus+à+l’enseignement+des+apôtres,+à+la+communion+fraternelle,+au+partage+.jpg

Les Actes des Apôtres continuent l’Évangile de Luc. Ils racontent la naissance de l’Église chrétienne.
Les Epîtres sont des lettres écrites par Paul et d’autres auteurs (peut être les apôtres eux mêmes) à des églises ou à des hommes afin d’éclairer ou de conforter leur foi.

« Paul, appelé par la volonté de Dieu à être apôtre de Jésus-Christ, (…) à l’église de Dieu qui est à Corinthe. »

« Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu, notre Père, et du Seigneur Jésus Christ !(…) »

« Je vous exhorte, frères, à n’avoir point de divisions parmi nous. »

Paul, Première Epître aux Corinthiens, 1.1/3/10, d’après la Bible de Jérusalem. Le Cerf, 1973.

« Applique toi à rester irréprochable. Que ton ambition soit de pouvoir te présenter à Dieu homme digne d’approbation. »

« C’est pourquoi fuis les passions de la jeunesse, détourne toi des désirs et des convoitises auxquels sacrifient les autres jeunes. Que ton but soit de mener une vie intègre, remplie de foi, d’amour et de paix. Recherche l’harmonie et la concorde avec tous ceux qui invoquent le Seigneur d’un c ur pur. »

Paul, Deuxième Epître à Timothée, 2.15/22

La vie en commun

« Tous ceux qui croyaient étaient ensemble et avaient toutes choses en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leur biens, et ils en partageaient le prix entre tous, selon les besoins de chacun. Chaque jour, tous ensemble, ils allaient assidûment au Temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse. »

Actes des Apôtres, 2.44-46

Le retour du Christ

« Le Fils de l’Homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges (…)

« Il s’assiéra sur son glorieux trône. Toutes les nations seront rassemblées devant lui. Il séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs. Il mettra les brebis à sa droite (…) »

« [et] leur dira : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume (…) ». »

Évangile selon Matthieu, 16.27/25.31-33/34

Le sens du baptême (en grec, plongeon)

« Nous tous qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, c’est en sa mort que nous avons été baptisés. Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions aussi d’une vie nouvelle. »

Paul, Epître aux Romains, 6.1-3

Paul à Athènes

« [Paul] discutait donc à la synagogue avec les Juifs et ceux qui adoraient Dieu et sur l’agora, chaque jour, avec les passants. (…) »

« [Il dit :] « Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas dans les sanctuaires faits à la main. (…) »

« Voici donc que, fermant les yeux sur les temps de l’ignorance, Dieu annonce maintenant aux hommes d’avoir tous et partout à se repentir, parce qu’il a fixé un jour où il va juger le monde avec justice par un homme qu’il a établi et accrédité auprès de tous en le ressuscitant d’entre les morts. » En entendant parler de résurrection des morts, les uns se moquaient, les autres dirent : « Nous t’entendrons là dessus une autre fois ! » (…)  »

« Mais quelques hommes se joignirent à lui et embrassèrent la fol. »

Actes des Apôtres, 17.17/24/30-32/34

L’hostilité des païens

« Un certain Démétrius, qui était orfèvre et fabriquait des temples d’Artémis en argent, procurait ainsi à ses artisans beaucoup de travail. Il les réunit (…) et leur dit :  » Mes amis, vous savez que nous devons notre bien être à ce travail. Or, vous le voyez et vous l’entendez dire, non seulement à Éphèse mais dans presque toute l’Asie, ce Paul a, par sa persuasion, perverti une foule considérable en affirmant que ce ne sont pas des dieux ceux qui sont fabriqués de main d’homme. Cela risque non seulement de déconsidérer notre profession, mais aussi de faire compter pour rien le temple de la grande déesse Artémis, et enfin de dépouiller de sa grandeur cette Déesse vénérée par toute l’Asie et le monde entier.  »  »

Actes des Apôtres, 19.24-27

Hérésies

Cette correspondance entre l’apôtre Paul et les Corinthiens semble dater de la première moitié du IIe siècle après J.-C. et fut incorporée dans les « Actes de Paul « , (chapitre X, 2), rédigés vers 150 après J.-C. (texte apocryphe, car il donnait une trop grande place aux femmes qui pouvaient enseigner et baptiser).

cité in BOVON François, GEOLTRAIN Pierre (dir.), « Ecrits apocryphes chrétiens « , vol. I, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1997, pp. 1162-1163 (trad. Willy Rordorf)

« Lettre des Corinthiens
« Etienne et les presbytres [prêtres] qui sont avec lui, Daphnos, Euboulos, Théophile et Xénon, à Paul le frère, salut dans le Seigneur ! Deux hommes sont arrivés à Corinthe, un certain Simon et Cléobios, qui bouleversent la foi de certains par des discours pernicieux ; ces discours, toi, juge-les. Car, de toi, nous n’avons jamais entendu de discours semblables, ni des autres apôtres ; mais ce que nous avons reçu aussi bien de toi et de ceux-là, nous le gardons. Le Seigneur a eu pitié de nous , puisque tu es en vie pour que nous t’entendions encore : ou bien, viens en personne car nous croyons, comme cela a été révélé à Théonoé, que le Seigneur t’a préservé de la main de l’impie , ou bien réponds-nous par écrit ! Voici en effet ce qu’ils disent ou enseignent : « Il ne faut pas, disent-ils, recourir aux prophètes » ; « Dieu n’est pas le Tout-Puissant » ; « il n’existe pas de résurrection de la chair » ; « le modelage des humains n’est pas l’oeuvre de Dieu » ; « il ne faut pas croire que le Seigneur est venu dans la chair, ni qu’il a été engendré de Marie » ; « le monde n’est pas l’ouvrage de Dieu, mais des anges ». C’est pourquoi, frère, fais toute diligence pour venir ici jusqu’à nous afin que l’Eglise des Corinthiens demeure exempte de scandale et que la folie de ces gens soit manifestée.
Porte-toi bien dans le Seigneur ! »

L’Hérésie qui apparaît ici est de type dualiste, opposant le dieu de l’Ancien Testament (texte rejeté) qui a crée un monde terrestre imparfait avec un Tout-Puissant céleste et maître d’un monde parfait. Dans cette hérésie, Jésus est purement divin et ne s’est pas incarné réellement.

Saint Cyprien de Carthage, évêque catholique au IIIe siècle, martyr en 258 après J.-C, tonne contre les hérétiques.

« 2. (…) Or, comment peut-on dire qu’on croit en Jésus-Christ quand on n’accomplit pas ses commandements ? Peut-on recevoir la récompense de la foi quand on n’a pas foi aux préceptes ? Non ; on ne peut qu’errer, tourbillonner sous le souffle de l’erreur, comme la poussière que le vent emporte, et on doit désespérer d’arriver au salut [entrer au paradis] puisqu’on n’en suit pas le chemin.

  1. Evitez donc tous les pièges, mes frères bien-aimés [ses fidèles], non-seulement ceux qui se montrent aux yeux ; mais encore ceux, qui cachent dans les ténèbres leur astuce et leur malice. Quoi de plus astucieux, quoi de plus subtil que notre ennemi [le Diable] ? Jésus, en s’incarnant [devenant homme], triomphe de ses artifices et de sa puissance ; alors, en effet, la lumière se montre aux nations pour les sauver ; les sourds entendent la voix de la grâce ; les aveugles ouvrent les yeux pour voir le Dieu véritable ; les infirmes reviennent pour toujours à la santé ; les boiteux courent à l’Eglise ; les muets, sentant leur langue se délier, font entendre l’accent de la prière. Mais l’ennemi ne s’avoue pas vaincu. Voyant les idoles abandonnées et ses temples désertés par la foule devenue croyante, il imagine un nouveau piège afin de tromper les imprudents par l’apparence même du nom chrétien. Il invente les hérésies et les schismes pour troubler la foi, corrompre la vérité, scinder l’unité. Il séduit ceux qu’il ne peut retenir dans la voie des anciennes erreurs, et il les trompe en leur montrant de nouveaux chemins. Il ravit les fidèles à l’Eglise, et tout en les persuadant qu’ils évitent la nuit du siècle [le monde terrestre actuel] et qu’ils approchent de la lumière, il les plonge, sans qu’ils s’en aperçoivent, dans de nouvelles ténèbres. Ainsi, déserteurs de l’Évangile et de la loi de Jésus-Christ, ils s’obstinent à se dire chrétiens ; ils marchent dans les ténèbres, et ils croient jouir de la lumière. L’ennemi les flatte, il les trompe, cet ennemi qui, selon l’apôtre, se transfigure [se cache sous une autre apparence] en ange de lumière, qui transforme ses ministres [prêtres] eux-mêmes en prédicateurs de la vérité, donnant la nuit au lieu du jour, la mort au lieu du salut, le désespoir à la place de l’espérance, la perfidie sous le voile de la foi, l’antéchrist [faux messie] sous le nom adorable du Christ. C’est ainsi qu’au moyen d’une vraisemblance menteuse, ils privent les âmes de la vérité. »

Saint Cyprien, « De l’unité de l’église catholique », (extrait des chapitres 2-3)

Portrait de l’évêque idéal

« Si quelqu’un aspire à l’épiscopat, c’est une belle tâche qu’il désire. L’épiscopat doit être inattaquable, n’avoir été marié qu’une fois, être sobre, modéré, digne, hospitalier, capable d’enseigner, ni buveur, ni batailleur, mais indulgent, ennemi de la polémiques, détaché de l’argent, sachant bien gouverner sa maison et tenir ses enfants dans la soumission en toute dignité, car si quelqu’un ne sait pas gouverner sa maison, comment pourra t il prendre soin de l’Église de Dieu ? »

Paul, Première Epître à Timothée, 3.1-5
cité par Meslin-Palanque, Le Christianisme antique , A. Colin, 1970

Une réunion dominicale

« On lit, autant que le temps le permet, les mémoires des apôtres et les écrits des prophètes. Puis le lecteur s’arrête et le président prend la parole pour nous exhorter à imiter les beaux exemples qui viennent d’être cités. Ensuite tous se lèvent et l’on fait des prières. Enfin, (…) la prière terminée, on apporte du pain et de l’eau. Le président prie et rend grâces aussi longtemps qu’il peut ; le peuple répond par l’acclamation Amen. On distribue à chacun sa part des éléments eucharisties et l’on envoie la leur aux absents par le ministères des diacres. »

Justin (environ 100-165 ap. J.-C.), Première apologie, 67

Le dimanche des chrétiens (idem ci-dessus)

« Au jour qu’on appelle le jour du soleil, tous, qu’ils demeurent en ville ou à la campagne, se réunissent en un même lieu. On lit les Mémoires des Apôtres ou les ouvrages des prophètes, pendant tout le temps disponible. Puis quand le lecteur a fini, le président prend la parole pour nous adresser des avertissements et nous exhorter à imiter ces beaux enseignements.(…) Ensuite nous prions et, lorsque la prière est terminée, on apporte du pain et du vin mêlé d’eau ; le président prononce à haute voix les prières et les actions de grâces (…) et le peuple répond en proclamant Amen ; puis on fait à chacun la distribution et le partage de la nourriture eucharistique, et l’on envoie une part aux absents. (…) C’est le jour du soleil que nous nous réunissons, parce que ce jour est le premier, celui où Dieu créa le monde en transformant les ténèbres et la matière, et celui où Jésus Christ, notre Sauveur, est ressuscité des morts. »

Justin (milieu du IIe siècle ap. J.-C.), Première apologie, 67.
traduction d’A. Wartelle, Etudes augustiniennes, 1987

 

CHRISTIANISME, CHRISTIANISME (30-600), CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), EMPIRE ROMAIN, HISTOIRE DE L'EGLISE, HISTOIRE DU CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), PERSECUTIONS CONTRE LES CHRETIENS

Les débuts du christianisme dans le monde romain

 

Christianisme dans le monde romain

400px-Aquileia,_storia_di_giona,_pavimento_della_basilica,_1a_metà_del_IV_secolo

Les questions posées par la christianisation de l’Empire romain

 

L’évolution des religions du IIIè au VIIIè  siècle :

du polythéisme au christianisme

La progression du christianisme dans l’Empire est sujette à de nouveaux débats. En effet, les sources à la disposition des historiens rendent ardue la quantification du développement du christianisme.

 

Pendant longtemps a prévalu l’idée qu’au début du ive siècle, les provinces d’Orient sont majoritairement acquises au christianisme. En Occident, les provinces méditerranéennes sont plus touchées par la nouvelle religion que les autres. Mais partout dans cette partie de l’Empire romain, les campagnes restent profondément polythéistes. Dans cette optique, la conversion de Constantin n’aurait été qu’un couronnement, et non un tournant de l’histoire de l’Empire. Aujourd’hui l’ampleur de la christianisation de l’Empire est remise en question. Robin Lane Fox pense que le paganisme est toujours très bien implanté au début du ive siècle et que le christianisme est encore un phénomène très minoritaire. Selon lui les chrétiens ne représentent en 312, que 4 à 5 % de la population totale de l’Empire. Le débat est d’autant plus délicat que, derrière les chiffres, il y a un enjeu idéologique fort.

Certains points semblent néanmoins établis. L’inégalité de la christianisation selon les régions et le retard de la Gaule en particulier sont admis par tous. À un moindre degré, la situation est la même en Espagne et en Italie, mais avec en plus de fortes différences régionales. On pense qu’à Rome, la ville la plus christianisée d’Italie, peut-être un peu moins de 10 % des habitants sont chrétiens en 312. L’étude des papyrus égyptiens permet le chiffre de 20 % de chrétiens en 312 en Égypte. En Asie Mineure, une proportion d’1/3 de chrétiens est envisageable, 10 à 20 % en Afrique. En 312, les chrétiens ne sont donc qu’une minorité dans l’Empire.

La question du développement du christianisme a longtemps été posée en termes d’affrontement avec la culture antique. Le Bas Empire est, dans cette perspective, vu comme une période de triomphe de la foi nouvelle face aux religions traditionnelles ou aux cultes à mystères. Aujourd’hui, l’examen des sources pousse à modifier ce point de vue. Le christianisme s’est nourri de la culture antique et s’en est servi pour se développer : il n’a donc pas détruit la culture antique. G. Stroumsa explique le passage du paganisme au christianisme dans l’Empire romain par un processus d’intériorisation du culte. Une partie significative des habitants de l’empire ne se reconnaît plus dans les religions ritualistes et cherche une croyance qui soit plus personnelle. L’essor des  religions monothéistes grâce à la généralisation du codex sert d’accélérateur à un nouveau souci de soi présent dans l’ascèse et la lecture, au passage de la religion civique aux religions communautaires et privées. Cette thèse ne fait pas l’unanimité parmi les historiens.

Le christianisme, en devenant la religion de l’Empire romain  au ive siècle, sert à justifier un ordre politique autoritaire qui s’exerce au nom de Dieu. Il permet aussi, aux yeux des empereurs d’assurer la cohésion de l’Empire. Il devient un élément essentiel de la civilisation de l’Antiquité tardive. La conséquence en est l’exclusion de toutes les autres convictions religieuses. Les non-chrétiens sont désormais désolidarisés de l’idéal romain.

Pour l’Église d’Occident, romanité et christianisme sont tellement indissociables que les évêques trouvent normal de défendre l’Empire face aux barbares.

La grande persécution

ob_f002d9_persecutions-des-chretiens

Au début du ive siècle, avec la Tétrarchie, la lutte contre la religion des chrétiens, en expansion mais encore très minoritaire, donne lieu à une dernière persécution généralisée. En 303, Dioclétien et ses collègues lancent plusieurs édits contre les chrétiens donnant naissance à la grande persécution, après la quarantaine d’années de tranquillité relative qui suivirent le règne de Gallien (260-268). Les gouverneurs et les magistrats municipaux doivent saisir et faire brûler le mobilier et les livres de culte. Au début de l’année 304, un édit ordonne à tous les citoyens de faire un sacrifice général pour l’Empire, sous peine de mort ou de condamnation aux travaux forcés dans les mines. La persécution est très inégalement appliquée sur l’Empire, assez vite abandonnée en Occident après 305, plus longue et sévère en Orient. En 311 juste avant sa mort, Galère décrète l’arrêt de la persécution, et, selon le polémiste chrétien Lactance, demande aux chrétiens de prier pour son salut et celui de l’Empire. Cet appel est dans le droit fil de la tradition religieuse romaine, et admet l’utilité civique des chrétiens.

Une des conséquences de la grande persécution pour le monde chrétien est le schisme donatiste à partir de 307. Les donatistes refusent la validité des sacrements délivrés par les évêques qui avaient failli lors des persécutions de Dioclétien, position condamnée en 313 au concile de Rome. Le schisme se poursuit en Afrique romaine jusqu’à la fin du siècle.

educational-infographic-fiche-exposes-lempire-romain-et-les-chretiens.jpg

Cette dernière persécution marque plus que les autres la tradition chrétienne orientale : l’hagiographie positionne lors de la persécution de Dioclétien et ses successeurs le martyre de saints d’existence légendaire. Une autre trace de l’impact significatif sur la mémoire chrétienne est le choix de l’ère copte ou « ère des Martyrs » qui débute à la date d’avènement de Dioclétien.

 

Les empereurs chrétiens

200px-Constantin

Constantin, au départ adepte de Sol invictus (le Soleil Invaincu), se convertit au christianisme, pour certains dès 312 à la suite d’une vision précédant la bataille du pont Milvius (Eusèbe de Césarée), pour d’autres en 326 par remords après l’exécution de son fils et son épouse (Zosisme). Il concilie le christianisme et une divinité d’où émaneraient tous les dieux, La Divinité, identifiée à partir du milieu du iiie siècle au Soleil. Dans la période 312-325, les monnaies représentent le Dieu Soleil, compagnon de l’empereur, ou confondent son image avec la sienne. Peu de monnaies montrent des symboles chrétiens (chrismelabarum) à la fin ce laps de temps. La part de conviction personnelle et de calcul politique dans l’adhésion de Constantin au christianisme reste indécise. En 313, l’édit de Milan proclame la liberté de culte individuel et prévoit de rendre aux chrétiens les biens confisqués pendant la grande persécution de Dioclétien, ce qui vaut à l’empereur le soutien des chrétiens opprimés en orient. L’adoption du christianisme pose le problème des relations entre l’Église et le pouvoir : c’est la naissance du césaropapisme. Sollicité par les évêques africains sur la querelle donastique, Constantin organise en 313 (ou 314) le premier concile pour que les évêques décident entre eux. Il convoque et préside le concile de Nicée en 325 qui reconnaît le Christ comme Dieu et homme à l’unanimité, et excommunie l’évêque Arius. Constantin le fait exiler, puis le rappelle quelques années plus tard. Les ariens adoptent des positions très favorables au pouvoir impérial, lui reconnaissant le droit de trancher les questions religieuses d’autorité. Constantin finit par se rapprocher de cette forme de christianisme et se fait baptiser sur son lit de mort par un prêtre arien. Cette conversion à l’arianisme est contestée par l’Église catholique et par certains historiens. Son fils et successeur Constance II est un arien convaincu. Il n’hésite pas à persécuter les chrétiens nicéens plus que les païens. Malgré ses interventions dans de nombreux conciles, il échoue à faire adopter un credo qui satisfasse les ariens et les chrétiens orthodoxes. À l’exception de Valens, ses successeurs, soucieux de paix civile, observent une stricte neutralité religieuse entre les ariens et les nicéens. La défaite d’Andrinople face aux Wisigoths ariens permet aux catholiques orthodoxes de passer à l’offensive. Ambroise de Milan, voulant défendre le credo de Nicée contre les ariens qualifie l’hérésie de double trahison, envers l’Église et envers l’Empire.

images

Gratien finit par s’orienter vers une condamnation de l’arianisme sous l’influence conjuguée de son collègue Théodose et d’Ambroise. L’empereur de la pars orientalis a, en 380, dans l’édit de Thessalonique, fait du Christianisme une religion d’État. Comme son collègue, il promulgue des lois anti-hérétiques. Il convoque un concile à Aquilée, en 381, dirigé par Ambroise. Deux évêques ariens sont excommuniés. À ce moment, l’Église catholique est devenue assez forte pour résister à la cour impériale. Après la mort de Gratien, le parti arien est de nouveau très influent à la cour. À son instigation, est promulguée une loi, le 23 janvier 386, qui prévoit la peine de mort pour toute personne qui s’opposerait à la liberté des consciences et des cultes. Ambroise refuse de concéder une basilique extra muros aux ariens fort du soutien du peuple et des hautes sphères de Milan. La cour impériale est obligée de céder. Grâce à des hommes comme Ambroise, l’Église peut ainsi s’émanciper de la tutelle impériale, surtout en Occident et même revendiquer la primauté du pouvoir spirituel sur le temporel en rappelant à l’empereur ses devoirs de chrétien. Cependant, les chrétiens ont aussi besoin de la force publique pour faire prévaloir leur point de vue. Ainsi porphyre de Gaza obtient de l’impératrice Eudoxie  , qu’elle fasse fermer par son époux Arcadius les temples polythéistes de Gaza.

Les païens, les hérétiques et les Juifs deviennent des citoyens de seconde zone, grevés d’incapacités juridiques et administratives. Dans une loi, Théodose précise : « Nous leur enlevons la faculté même de vivre selon le droit romain. ». Cependant, le Judaïsme est la seule religion non-chrétienne à demeurer licite en 380. Sur le vieux fond de judéophobie gréco-romain se greffe un antijudaïsme  proprement chrétien, accusant les Juifs d’être déicides et d’avoir rejeté le message évangélique. Cela n’empêche pas Théodose de vouloir imposer à l’évêque de Callinicum en Mésopotamie de reconstruire à ses frais, la synagogue que ses fidèles ont détruite, à la grande indignation d’Ambroise de Milan

Christianisation et romanité

8ea5fef30f8309e41609430af36b7c97

Après la conversion de Constantin, le christianisme progresse rapidement dans l’Empire romain mais toujours de manière inégale suivant les provinces. Il s’agit aussi dans bien des cas d’une christianisation superficielle où se mêlent un grand nombre de pratiques païennes. L’évangélisation des campagnes d’Occident ne progresse que très lentement. En Gaule, l’action de missionnaires déterminés joue un rôle non négligeable dans l’adoption de la religion du Christ. Saint Martin reste la figure de proue de l’évangélisation de la Gaule. En Occident, le latin remplace le grec comme langue liturgique à la même époque, signe de la perte de l’usage du grec dans cette partie de l’Empire. L’Égypte n’est considérée comme chrétienne qu’à la fin du ve siècle.

L’organisation de l’Église

9B

L’Église s’organise en suivant le modèle administratif de l’Empire. Le diocèse où officie l’évêque, correspond à la cité, sauf en Afrique et en Égypte. Celui-ci est désigné par les membres de la communauté et les évêques voisins. L’aristocratie christianisée occupe souvent les fonctions d’évêque. Du fait de la défaillance des élites municipales, fuyant des responsabilités trop lourdes et trop coûteuses, ils deviennent les premiers personnages de la cité aux ve et vie siècles. En Orient, ils deviennent ainsi des partenaires du pouvoir impérial. Ils reprennent pour l’Église une part de l’évergétisme décurional pour l’aide aux pauvres et aux malades. En cas de besoin, ils s’érigent en défenseur de leur cité menacée face aux barbares. À Rome, ils prennent le pas sur les préfets urbains. En Égypte, par contre, les évêques sont le plus souvent choisis parmi les moines. Certains cumulent le rôle d’évêque et de supérieur du monastère comme Abraham d’Hermonthis, vers l’an 600. De nombreux papes chrétiens coptes viennent du monastère de saint Macaire situé à Wadi El-Natroun. Aujourd’hui, la hiérarchie de l’Église copte se recrute toujours parmi les moines.

À partir du ive siècle, un personnage nouveau se détache de l’évêque, le prêtre. Il obtient peu à peu le droit de baptiser, de prêcher et d’enseigner. Alors que les cités d’Occident se vident de leur population à cause des difficultés de ravitaillement et de l’insécurité, une nouvelle cellule religieuse rurale se développe au vie siècle, la paroisse dans laquelle il officie. La paroisse finit par forcer le maillage administratif de base du Moyen Âge.

Au-dessus des évêques se trouve l’évêque métropolitain qui siège dans le chef-lieu de la province et dont l’autorité s’entend à l’ensemble de celle-ci. À partir du concile de Constantinople de 381, apparaissent des primats qui regroupent sous leur autorité plusieurs provinces ; en Occident, Rome et Carthage ; en Orient Constantinople, Alexandrie et Antioche. Au cours du ive siècle, le siège de Rome commence à établir sa primauté sur l’ensemble de l’Empire. En 370, Valentinien Ier déclare irrévocable les décisions du pape à Rome. Le pape Damase (366-384) est le premier prélat à qualifier son diocèse de siège apostolique car il a été créé par l’apôtre Pierre, considéré comme le chef des apôtres. L’autorité pontificale n’est véritablement devenue souveraine qu’à partir de Léon le Grand vers 450, ce qui n’empêchera pas les empereurs d’Orient d’user de force pour imposer à plusieurs papes leurs vues théologiques. Mais cela ne doit pas faire oublier que durant l’Antiquité tardive, l’Église n’est pas un ensemble homogène. Chaque cité a ses rites, ses saints, sa langue liturgique, reflet de la diversité de l’Empire.

Les empereurs donnent aux membres du clergé de nombreux privilèges. Ils sont dispensés des prestations fiscales imposées aux citoyens. Les évêques se voient reconnus des pouvoirs de juridiction civile. Les personnes poursuivies par le pouvoir bénéficient du droit d’asile, ce qui permet de les soustraire à la justice impériale. Enfin les clercs échappent progressivement aux juridictions ordinaires et se trouvent ainsi placés au-dessus du droit commun. Constantin donne à l’Église une personnalité juridique qui lui permet de recevoir des dons et des legs. Ceci lui permet d’accroître sa puissance matérielle. Au ve siècle, elle possède d’immenses domaines dont certains dépendent des institutions charitables de l’Église. Le développement de ses institutions lui permet d’occuper un vide laissé par les systèmes de redistributions païens, en s’intéressant aux pauvres en tant que tels et non en tant que citoyens ou que clients En Orient comme en Occident, l’Église se retrouve cependant confrontée à un paradoxe ; elle est riche, mais prône la pauvreté comme idéal.

Le monachisme

 

Durant l’Antiquité tardive, le monachisme, né au iiie siècle connaît un premier essor. Les premiers moines apparaissent en Égypte, au sud d’Alexandrie. Le retrait radical du monde que prônent les premiers ermitesAntoine et Pacôme, est une véritable rupture politique et sociale avec l’idéal gréco-romain de la cité. Ceci n’empêche pas l’érémitisme puis le cénobitisme de se développer dans les déserts d’Orient. Pourtant il semble que le vrai fondateur du mode de vie cénobitique soit Pacôme. Au début du ive siècle, il établit une première communauté à Tabennèse, une île sur le Nil à mi-chemin entre Le Caire et Alexandrie. Il fonde huit autres monastères  dans la région au cours de sa vie, totalisant 3 000 moines.

Les clercs occidentaux qui se rendent en Orient propagent à leur retour l’idéal monachiste. Les premiers établissements religieux apparaissent à l’Ouest de l’Empire à partir de la fin du ive siècle : l’abbaye Saint-Martin à MarmoutierHonorat à Lérins et de multiples fondations à partir du vie siècle. À partir des premières expériences s’élaborent de nombreuses règles monastiques. Parmi celles-ci, la règle de saint Benoît est destinée à un grand avenir en Occident.

Avec le soutien de Justinien Ier, le monachisme prend une grande importance en Orient. Refuge moral, son pouvoir d’attraction est tel qu’il détourne de l’impôt et des fonctions publiques une partie des forces de l’Empire, et devient un véritable contre-pouvoir qui se manifestera lors de la crise de l’iconoclasme. En Occident, le monachisme recevra une impulsion décisive sous la dynastie carolingienne. Dans toutes les contrées anciennement romaines, les monastères joueront un rôle précieux de conservateurs de la culture antique.

Mentalités et pratiques religieuses

SUCCESSION-APOSTOLIQUE.png

C’est pendant l’Antiquité tardive qu’est fixée l’organisation du calendrier chrétien. Constantin choisit de fêter la naissance du Christ, Noël, le 25 décembre, jour de la célébration du dieu Sol invictus, le Soleil Invaincu. On peut y voir là une tentative de syncrétisme religieux. Pâques reste une fête mobile à l’instar de Pessah. Sa date de célébration est différente d’une communauté chrétienne à l’autre. Pendant le jeûne de Carême qui la précède, les catéchumènes, des adultes, se préparent au baptême célébré durant la nuit de Pâques. Constantin interdit aussi un grand nombre d’activités le dimanche, jour consacré au culte chrétien. Le calendrier chrétien avec ses fêtes chrétiennes, le découpage du temps en semaine supplante définitivement le calendrier romain à la fin du ve siècle. Par contre, pendant toute l’Antiquité tardive, le décompte des années se fait à partir d’un critère antique : la fondation de Rome (753 av. J.-C.), les premiers Jeux olympiques (753 av. J.-C.)  ou même l’ère de Dioclétien. Au vie siècle, Denys le Petit élabore un décompte chrétien à partir de l’année de naissance du Christ. Ce nouveau comput n’entre en action qu’au viiie siècle.

Sur le plan des mentalités, le christianisme introduit un grand changement dans la vision du monde divin. Les Romains avaient toujours accepté sans grande résistance les divinités non romaines. Le christianisme, religion monothéiste, s’affirme comme étant la seule vraie foi qui professe le seul vrai Dieu. Les autres divinités et religions sont ramenées au rang d’idoles ou d’erreurs. Cette position a comme corollaire la montée de l’intolérance religieuse chrétienne au ive siècle, qui serait due aux discours apocalyptiques de certaines communautés chrétiennes et à leurs attentes eschatologiques, ainsi qu’au pouvoir politique impérial. L’Église multiplie les adjectifs pour se définir : katholicos, c’est-à-dire universelle, orthodoxos, c’est-à-dire professant la seule vraie foi. De ce fait, l’Église chrétienne est amenée à combattre non seulement les païens, mais aussi les chrétiens professant une foi contraire aux affirmations des conciles, qui sont considérés à partir du ve siècle comme des hérétiques.

Les historiens se posent la question des changements moraux induits par le christianisme. La morale chrétienne de l’Antiquité tardive se concentre avant tout sur la sexualité et la charité et ne remet pas en cause la hiérarchie familiale en place, insistant au contraire sur le nécessaire respect de l’autorité du pater familias. Le discours religieux est donc en général conservateur. Grégoire de Nysse est le seul auteur chrétien à avoir condamné l’esclavage, mais non en raison du triste sort des esclaves. Il est en fait préoccupé par le salut des propriétaires d’esclaves, coupables, selon lui, du péché d’orgueil. Augustin dénonce la torture en raison de son inefficacité et de son inhumanité.

Les débats théologiques

220px-THE_FIRST_COUNCIL_OF_NICEA

Les premiers siècles du christianisme sont ceux pendant lesquels s’élabore la doctrine chrétienne. Cette élaboration ne va pas sans divisions et conflits, de sorte qu’on peut parler de « christianismes » dans l’Empire romain et dans ses états-successeurs. Outre les conflits de primauté, les querelles dogmatiques sont nombreuses. Le donatisme africain, l’arianisme, le priscillianisme, le pélégianisme, le nestorianisme, le monophysisme sont autant de doctrines possibles, finalement condamnées comme « hérésies » par les premiers conciles œcuméniques. Mais parfois de justesse : contre l’arianisme, deux conciles sont réunis. En 325 à l’issue du premier concile de Nicée, le Symbole de Nicée, que les latins appellent credo est rédigé. C’est l’invention solennelle de l’orthodoxie46. Plus tard, en 451, le concile de Constantinople   définit Dieu comme un être unique, en trois personnes éternelles : le Père, le Fils et le Saint Esprit : c’est le dogme de la « Trinité ». Jésus-Christ est défini comme : « fils unique de Dieu, engendré du Père, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré, non créé, de la même substance (homoousios) que le Père » Les ariens pensent, eux, que le Père est antérieur au Fils et au Saint Esprit et qu’il est donc leur créateur. L’arianisme a de nombreux partisans en Orient comme en Occident. Les missionnaires ariens convertissent les Goths et les Vandales, tandis les peuples romanisés et les grecs sont majoritairement nicéens. Clovis, roi des Francs, est, à la fin du ve siècle, le premier roi barbare à embrasser l’orthodoxie nicéenne et à bénéficier ainsi du soutien de l’Église romaine.

Au ve siècle les disputes théologiques portent sur la nature du Christ, humaine et/ou divine. Le nestorianisme, défendu par le patriarche de Constantinople Nestorius, privilégie la nature humaine du Christ. Il est condamné par le concile d’Éphèse de 431 réuni à l’instigation du patriarche d’Alexandrie Cyrille. À Antioche, on insiste sur le fait que Jésus est certes Dieu parfait mais aussi homme parfait. Il est rappelé que son incarnation, qui maintient la dualité des natures, est la condition du salut du genre humain et que c’est parce que le Verbe de Dieu (le Christ) s’est fait homme, que l’on peut dire que Marie est mère de Dieu. Les monophysites, suivant les idées du moine Eutychès, nient la nature humaine du Christ. Eutychès prêche que dans l’union en Jésus-Christ, la nature divine absorbe en quelque sorte la nature humaine. Dioscore d’Alexandrie neveu et successeur de Cyrille le soutient. Les monophysites sont condamnés par le concile de Chalcédoine de 451 réuni à l’initiative du pape Léon le Grand. Celui-ci reprend la thèse défendue par le concile de Nicée d’une double nature du Christ, à la fois tout à fait homme et tout à fait Dieu. Dans le canon du concile, le Christ est reconnu « en deux natures sans confusion, sans mutation, sans division et sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union ». Le pape retrouve la première place dans le débat religieux. Mais le monophysisme est très bien implanté en Égypte, en Syrie et dans une partie de l’Asie Mineure. Il résiste pendant deux siècles en se repliant sur les langues locales, le copte en Égypte et le Syriaque en Syrie.  Justinien échoue lui aussi à mettre fin aux divisions religieuses de l’Orient malgré la réunion du concile des « trois chapitres ». Le rôle des hérésies, n’est pas à minorer. Les querelles religieuses se poursuivent en Orient jusqu’au viie siècle. Le monophysisme des Égyptiens suscite une prise de conscience nationale. La conquête musulmane est acceptée favorablement tant le pays détestait l’emprise impériale, qui superposait un patriarche et des évêques byzantins à la hiérarchie copte.

Paganisme, superstition et syncrétisme dans un Empire chrétien

697_86794_vignette_sarco-reli-cesaire

Pendant tout le ive siècle, les cultes polythéistes traditionnels continuent à être pratiqués, de même que les cultes à mystère d’origine orientale comme ceux de Mithra, de Cybèle, d’Isis et de Sérapis malgré des restrictions progressives. Les textes chrétiens qui les dénoncent violemment, les dédicaces, les ex-voto, les attestations de travaux dans les temples en sont autant de témoignages7. Chenouté, , mort vers 466 et abbé du monastère Blanc en Haute-Égypte, rapporte dans ses œuvres sa lutte contre les païens, qu’il appelle « les Grecs ». L’historien païen Zosime nous apprend lui aussi que la nouvelle religion n’était pas encore répandue dans tout l’Empire romain, le paganisme s’étant maintenu assez longtemps dans les villages après son extinction dans les villes.

religion.jpg

Constantin n’intervient guère que pour interdire les rites qui relèvent de la superstitio, c’est-à-dire des rites religieux privés, comme les sacrifices nocturnes, les rites d’haruspice privés et autres pratiques identifiées à la sorcellerie et la magie. Il manifeste en général la plus grande tolérance vis-à-vis de toutes les formes de paganisme7. En 356, Constance II interdit tous les sacrifices, de nuit comme de jour, fait fermer des temples isolés et menace de la peine de mort tous ceux qui pratiquent la magie et la divination. L’empereur Julien, acquis au paganisme, promulgue en 361 un édit de tolérance permettant de pratiquer le culte de son choix. Il exige que les chrétiens qui s’étaient emparés des trésors des cultes païens les restituent. Ses successeurs sont tous chrétiens. En 379, Gratien abandonne la charge de Grand Pontife. À partir de 382, à l’instigation d’Ambroise, évêque de Milan, l’autel de la Victoire, son symbole au Sénat, est arraché de la Curie, tandis que les Vestales et tous les sacerdoces perdent leurs immunités. Le 24 février 391, une loi de Théodose interdit à toute personne d’entrer dans un temple, d’adorer les statues des dieux et de célébrer des sacrifices, « sous peine de mort ». En 392, Théodose interdit les Jeux olympiques liés à Zeus et à Héra, mais aussi à cause de la nudité du corps des compétiteurs, le culte du corps et la nudité étant dénigrés par le christianisme. Peu à peu, les temples abandonnés tombent en ruines. En 435, un décret renouvelant l’interdiction des sacrifices dans les temples païens ajoute : « si l’un de ceux-ci subsiste encore ». Le renouvellement du décret prouve que les sacrifices n’ont certainement pas disparu. Ramsay MacMullen pense que les païens restent malgré tout très nombreux. En Égypte, en Anatolie, les paysans s’accrochent à leurs anciennes croyances. Certaines communautés chrétiennes font parfois preuve de fanatisme destructeur vis-à-vis du paganisme. Elles sont désavouées par les grands esprits de leur époque, comme saint Augustin. L’exemple le plus frappant est celui de la philosophe néoplatonicienne Hypatie, mise en pièces dans une église, puis brûlée par une foule de fanatiques menée par le patriarche Cyrille, en 415, à Alexandrie. Des temples sont détruits comme le Sérapéum d’Alexandrie dès 391, le temple de Caelestis, la grande déesse carthaginoise héritière de Tanit en 399. Pourtant l’État ne fait pas œuvre de destruction systématique des temples païens et de leurs objets d’art. Au contraire, des décrets officiels témoignent de la volonté de l’État de conserver ce patrimoine artistique. Plusieurs édits du règne de Justinien enlèvent aux païens le droit d’exercer des fonctions civiles ou militaires et d’enseigner, ce qui a comme conséquence la fermeture de l’école philosophique d’Athènes. Un édit de 529 aggrave encore leur situation en leur imposant la conversion au christianisme.

Par ailleurs, le christianisme lui-même se trouve imprégné des anciens rites païens. Certaines fêtes traditionnelles romaines sont toujours fêtées à la fin du ve siècle, comme la fête des Lupercales consacrée à la fécondité et aux amoureux. Pour l’éradiquer, le pape Gélase Ier décide en 495 de célébrer la fête de Saint Valentin, le 14 février, un jour avant la fête des Lupercales pour célébrer les amoureux. Il s’agit donc bien d’une tentative de christianisation d’un rite païen. Les Africains continuent de célébrer des banquets aux jours anniversaires des morts directement sur les tombes. Au vie siècle, Césaire d’Arles dénonce dans ses sermons à ses fidèles les pratiques païennes qui subsistent dans le peuple. Le port d’amulettes, les cultes aux arbres et aux sources n’ont pas disparu de la Gaule méridionale. Les plaintes des clercs sont nombreuses jusqu’à la fin de l’Antiquité tardive. En Orient, les attendus du concile in Trullo (Constantinople, 691-692) flétrissent des coutumes qui subsistent : célébrations d’anciennes fêtes païennes, chants en l’honneur de Dionysos lors des vendanges, bûchers allumés à la nouvelle lune, etc.

Pour les populations christianisées, l’inefficacité de la médecine antique favorisait les croyances dans les miracles produits par les saints. Les pèlerinages se multiplient dans tout l’Empire romain. Au vie siècle, le tombeau de Martin de Tours draine des foules considérables. Cette foi en une guérison miraculeuse favorise l’adhésion des campagnes au christianisme. Les évêques y voient un moyen d’assurer le rayonnement de leur diocèse. Les guérisons miraculeuses sont utilisées comme un argument pour convaincre les foules de la véracité de la foi nicéenne. Les miracles censés avoir été accomplis par les saints après leur mort sont donc soigneusement répertoriés et diffusés comme un instrument de propagande. Autour du culte des saints, toute une série de croyances proches des superstitions anciennes se développe. Les gens cherchent à se faire enterrer près des saints car ils pensent que leur sainteté se diffuse à travers la terre sous laquelle ils reposent.  Le culte des saints donne naissance aux pèlerinages porteurs de prospérité pour les villes d’accueil.

201310_monde_catholiques

CHRISTIANISME, COMMENT LES CHRETIENS SONT DEVENUS CATHOLIQUES, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MARIE-CHRISTINE BASLEZ

Comment les chrétiens sont devenus catholiques

Comment les chrétiens sont devenus catholiques : Ier siècle-Vè siècle

Marie-François Baslez

Paris, Tallandier, 2019. 308 pages.

chretiens-devenus-catholiques-crg.jpg

 

Présentation de l’éditeur

L’histoire de la fondation et de l’installation du christianisme dans l’ensemble du monde romain en quelques siècles à peine, la conversion de plusieurs dizaines de millions de personnes font aujourd’hui l’objet d’une très grande curiosité dans le public. C’est depuis ses tout premiers siècles d’existence que le christianisme a connu la division et que sont apparues des divergences sur la manière de suivre les préceptes évangéliques et d’organiser les communautés chrétiennes. Dès la reconnaissance de la nouvelle religion par l’empereur Constantin au début du IVe siècle, il fallut proclamer que celle-ci était « catholique », c’est-à-dire, en grec, universelle, tant les pratiques et les croyances étaient diverses. C’était l’aboutissement de très longs débats spirituels, intellectuels mais aussi politiques, sous-tendus par la division du monde méditerranéen entre Orient et Occident, bientôt entre deux empires (puis deux aires culturelles) le plus souvent opposés.

 

Quatrième de couverture

On imagine volontiers que l’Église, depuis ses origines, est une, catholique (universelle), apostolique (organisée par les apôtres de Jésus) et romaine (sous l’autorité de l’évêque de Rome), que les Églises orientales sont restées indépendantes pour des raisons intellectuelles ou historiques, que le culte a toujours été rendu de la même manière et le dogme fixé de toute éternité. Essaimage, dissidences et persécutions n’auraient-ils donc changé en rien le devenir des communautés chrétiennes durant leurs quatre ou cinq premiers siècles d’existence ? La construction de l’identité catholique aurait-elle été aussi linéaire qu’on le croit encore souvent ?  

Au contraire, la réalité est que la marche vers l’universalisme se déroule sous le signe de tensions continuelles. Au commencement, il n’y a pas de doctrine, mais seulement un message, l’évangile. Il n’y a pas non plus d’organisation, sinon locale. Les communautés développent une conscience collective, l’enseignement et la discipline se construisent au fil des siècles sous l’effet de contraintes extérieures, notamment politiques, tout autant que des évolutions de la pensée antique dans un perpétuel bouillonnement d’idées.  

Appuyé sur une connaissance intime des sources chrétiennes et non chrétiennes et nourri des recherches les plus récentes, ce livre riche et suggestif décrit un long processus de construction qui se clôt avec la transformation du christianisme en religion impériale à partir du règne de Constantin, le concile de Nicée (325) et finalement celui de Chalcédoine (451). Il renouvelle profondément l’histoire concrète des quinze ou vingt premières générations de chrétiens.

 

Biographie de l’auteur

Professeur émérite à l’université de Paris IV-Sorbonne, historienne de la Grèce antique et spécialiste du christianisme ancien, Marie-Françoise Baslez est l’auteur d’une biographie de Saint Paul, devenue un grand classique (1991, nouv. éd. 2008) et d’ouvrages pionniers sur le christianisme des premiers siècles.

 

ACTES DES APÔTRES, ACTES DES APOTRES, CHRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, LIVRES DES ACTES DES APÔTRES, NOUVEAU TESTAMENT

Les Actes des Apôtres

Les Actes des Apôtres, « Le début des premiers chrétiens »

09h23xhfa6ne9gcvq6tvtsigduk_0_1

 

Le livre des Actes des Apôtre est la continuation de l’Evangile de Luc dont il forme, en quelque sorte, le deuxième tome. Les Actes présentent les débuts du mouvement chrétien et sa diffusion dans le bassin méditerranéen jusqu’à Rome.

 

Le livre est structuré autour :

  • d’étapes importantes (Jérusalem, Antioche, les voyages de Paul en Asie mineure et enfin Rome),
  • et de personnages-clé : Étienne, Pierre et Paul.

Les Actes s’intéressent particulièrement à l’activité missionnaire de ces personnages. Il les montre à l’œuvre (notamment à travers de nombreux récits de miracles) et nous les faire entendre (à travers de multiples discours).

 Sens du texte des Actes des Apôtres
Le livre met l’accent sur le contraste entre une jeune Église en pleine croissance et la multitude des forces qui tendent à s’y opposer. L’adversité est partout et prend les visages les plus divers.

Les chrétiens ne sont pas encore aux prises avec l’empire romain. L’administration impériale y est présentée sous un jour plutôt favorable, en quelque sorte garante de la liberté d’expression des Apôtres. L’opposition vient principalement du monde juif mais aussi du sein même de la jeune Eglise, notamment dans le groupe des « judéo-chrétiens » restés attachés aux prescriptions du judaïsme.

Théologiquement, le livre constitue une véritable « histoire du salut ». Cette histoire commence par Jérusalem et englobe tout le monde païen. L’Esprit Saint est le véritable héros des Actes. C’est lui qui prend toujours l’initiative et force les disciples de Jésus à aller là où il veut.

 

Histoire de la rédaction du texte des Actes des Apôtres
Qui est l’auteur des Actes ?

Selon les spécialistes, Luc, l’auteur, doit être un chrétien de la troisième génération. Sa théologie est élaborée après quelques décennies de christianisme. Il connaît l’évangile de Marc ainsi que la prise de Jérusalem en 70. Enfin, le « Paul » des Actes est très différent de l’apôtre tel qu’il se révèle dans ses lettres, ce qui rend difficile l’hypothèse d’un auteur proche de Paul.

Une rédaction peu de temps après celle de l’Évangile (qui en constitue le premier tome), vers 80-90, est donc probable.

 

Pour aller plus loin dans le texte des Actes des Apôtres

Plan du livre des Actes des Apôtres :

1 – L’attente et la venue de l’Esprit Saint

  • Le prologue (1,1-3)
    • Les derniers entretiens avec Jésus et l’Ascension (1,4-11)
    • L’attente des disciples (1,12-14)
    • La reconstitution du groupe des Douze avec l’élection de Matthias (1,15-26)
    • La descente de l’Esprit au jour de la Pentecôte (2,1-13)

2 – Ministère apostolique à Jérusalem

  • Les débuts de la communauté (2,14 – 5,42)
    • Les premiers conflits (6,1 – 8,3)

3 – De Jérusalem à Antioche

  • Les premières incursions hors de Jérusalem (8,4 – 8,40)
    • L’entrée de Saul (Paul) dans l’Eglise (9,1 – 9,30)
    • La mission de Pierre (9,31 – 11,18)
    • La fondation de l’Eglise d’Antioche (mission de Saul et Barnabé) (11,19-11,26)
    • Le deuxième voyage de Paul à Jérusalem (11,27 – 13,3)

4 – Les trois missions de Paul

  • La première mission (13,4-14,28)
    • Le troisième voyage de Paul à Jérusalem : le conflit sur la circoncision (15,1-35)
    • La deuxième mission (15,36-18,22)
    • La troisième mission (18,23-21,16)

5 – Paul prisonnier

  • Le passage au Temple (21,17-26)
    • L’émeute contre Paul et son arrestation (21,27-36)
    • Le discours de Paul aux Juifs de Jérusalem (21,37-22,21)
    • Paul protégé comme citoyen romain (22,22-29)
    • La comparution devant le Sanhédrin (22,30-23,10)
    • L’apparition de Jésus (23,11)
    • Paul transféré à Césarée pour échapper à un complot (23,12-35)
    • La comparution devant Félix (24,1-23)
    • La comparution devant Félix et Drusilla (24,24-26)
    • La nomination de Porcius Festus (24,27)
    • L’appel à la juridiction impériale (25,1-12)
    • La comparution devant Agrippa (25,13-32)

6 – Le voyage à Rome

  • De Césarée à Bons-Ports (27,1-8)
    • Le récit de naufrage (27,9-44)
    • Le séjour à Malte (28,1-10)
    • Le voyage vers Rome (28,11-15)
    • Paul à Rome (28,16-31)
  • Capture-d’écran-2010-06-13-à-21.50.04

 

CHRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, NOUVEAU TESTAMENT, PAUL (saint ; Apôtre)

Saint Paul, l’apôtre des nations

DANS LES PAS DE SAINT PAUL, L’APÔTRE DES NATIONS

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Saint Paul, aventurier de Dieu .

06_30_saint_paul_2

  1. LA PISTE DU DÉSERT.

C’était un jour d’été, aux abords de midi. Sur la piste sablonneuse qui menait à Damas, une petite caravane se hâtait : quelques gardes, deux ou trois secrétaires, accompagnant un jeune homme de peu de mine, à qui, cependant, tous marquaient beaucoup de respect. A leur costume, à leur langage, on reconnaissait des Israélites, et le petit homme roux appartenait à la classe des « Docteurs de la Loi », qui enseignaient la religion. Tous semblaient pressés d’arriver à la capitale syrienne. De temps en temps, le petit homme parlait à ses compagnons de voyage, et l’on sentait, à l’entendre, qu’il était possédé d’une étrange fureur.

Cette scène se passait en l’année 36 de notre ère. Trois ans plus tôt, à Jérusalem, sur le Golgotha, un homme était mort, crucifié entre deux bandits. On l’appelait Jésus de Nazareth. Pendant plus de trente mois, il avait parlé à des foules, enseignant une doctrine d’amour, de miséricorde, guérissant les malades, faisant de grands miracles, et parmi ceux qui l’avaient accompagné, beaucoup avaient proclamé qu’il était le Messie, le Dieu fait homme, et que ce serait lui le Sauveur d’Israël. Or, c’était cela que ne voulaient pas admettre les Princes du Peuple Juif et les prêtres : qu’un homme sorti de rien, fils d’un charpentier de Nazareth, fût vraiment le Porte-Parole du salut, non, non, cela ne leur paraissait pas possible. Et puis, que deviendraient-ils, eux, si ce Jésus et sa bande triomphaient ? Et c’était pourquoi un complot avait été monté ; des pièges avaient été tendus au soi-disant Messie ; un traître même avait été payé pour qu’il le fît arrêter. Condamné par les prêtres, on avait bien vu que ce Jésus n’était pas le Messie ! Il était mort sur la croix comme un malfaiteur, et les siens n’avaient même pas levé un doigt pour le sauver.

Et, cependant, un bruit étrange s’était répandu dans tout Jérusalem. Les disciples de Jésus avaient proclamé que, trois jours après sa mort, il était ressuscité ! Le tombeau où l’on avait placé son corps avait été trouvé vide. Quarante jours de suite, certains l’avaient vu paraître, et non pas un seul, mais des dizaines, des centaines peut-être ; l’un de ses anciens disciples l’avait même touché ! Du coup, relevant la tête, ses partisans se répandaient sur les places, triomphants. Si Jésus était ressuscité, alors tout ce qu’il avait dit était vrai ; il était réellement le Christ, le Dieu fait homme. Les Princes du Peuple et les prêtres avaient commis un crime abominable, en le condamnant à mort. Il fallait répéter son message au monde. Et, ainsi, des noyaux de fidèles de Jésus se constituaient dans la Palestine et même au dehors.

A Damas, par exemple. Et il va de soi que tout le clan des ennemis de Jésus considérait avec fureur les progrès de ses partisans. Il fallait détruire cette secte ! Ayant appris que, dans la capitale de la Syrie, ils commençaient à former une petite communauté, le Grand Conseil avait décidé d’y envoyer un représentant pour les écraser. Le petit homme qui avançait sur la piste du désert, était précisément ce délégué du Grand Conseil.

Il touchait presque au but. Bientôt l’oasis apparaîtrait, grise de ses platanes et verte de ses palmiers. L’air était lourd, opaque, comme il est au désert vers l’aplomb de midi. Tout à coup, une lumière fulgurante tomba du ciel, droit sur le voyageur : elle dépassait en éclat celle du soleil. Le petit homme roula à terre. Une voix retentit à ses oreilles.

— Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?

Écroulé sur le sol, il murmura :

— Qui es-tu donc, Seigneur ?

— Je suis Jésus de Nazareth, celui, que tu persécutes.

— Seigneur, que veux-tu que je fasse ?

— Relève-toi, va à Damas. Là tu seras averti de ce que tu devras faire. Mais sache-le : je t’ai choisi pour mon serviteur et mon témoin.

1200px-La_conversion_de_Saint_Paul_Giordano_Nancy_3018.jpg

La voix mystérieuse s’était tue ; la lumière avait disparu. Mais Saül demeurait à terre. Ses compagnons étaient stupéfaits ; ils l’avaient vu rouler, faire des gestes, se débattre. Mais eux, ils n’avaient pas entendu la voix. Ils sautèrent de leur monture, se précipitèrent au secours de Saül, le relevèrent croyant à quelque coup de soleil. Debout, le petit homme étendit les bras, fit quelques gestes maladroits comme s’il tâtonnait dans les ténèbres. Saül était devenu aveugle. En silence, sans rien expliquer de ce qui venait de se produire, il se laissa conduire vers la porte de Damas ; il entra dans la ville. Il savait bien, lui, que ce qu’avait dit la voix de Jésus allait se produire. Quoi ? Il l’ignorait encore. Mais, jusqu’au fond de son âme, où tout avait en un clin d’œil changé, il savait que, désormais et jusqu’à sa mort, il appartenait à Celui qui l’avait assez aimé pour le frapper au cœur.

  1. LE PETIT JUIF DE TARSE

Presque à la pointe de l’angle que dessinent la Syrie et l’Asie Mineure, Tarse était, il y a deux mille ans, une ville riche, centre de caravanes et port florissant. La plus grande partie des habitants étaient des Grecs. Mais il s’y mêlait d’autres peuples, de toutes sortes d’origine, comme on voit encore aujourd’hui dans les grands ports. Parmi eux les Juifs étaient nombreux.

Saül, que nous avons vu s’écrouler sur la piste de Damas, appartenait à une famille juive de Tarse ; son père avait un atelier, où il fabriquait, avec la laine des moutons noirs d’Asie Mineure, des étoffes très solides, qui servaient à faire des tentes et des manteaux pour les bergers des plateaux. C’était à Tarse, ville grecque, qu’il avait grandi, mais sa famille était très fidèle aux commandements de la Loi sainte, c’était dans la Bible que Saül avait appris à lire, mais, bien entendu, il parlait grec avec les autres garçons de la rue. Il faut bien observer cela, cette double éducation qu’il reçut dans son enfance : quand plus tard, nous le verrons porter l’Évangile à travers toute la Grèce ‚nous nous en souviendrons.

Et puis un autre fait, très important aussi, doit être souligné : son père était « citoyen romain ». Depuis que, au siècle précédent, Rome avait englobé dans son empire tous les bords de la Méditerranée orientale, elle accordait ce titre de « citoyen » à certains étrangers qui lui avaient rendu des services. Être citoyen romain, c’était avoir les mêmes droits que les vainqueurs.

A quatorze ou quinze ans, Saül était donc un jeune garçon juif, qui avait étudié dans la langue de son peuple, mais qui connaissait aussi le monde des Grecs et des Romains. Son père, pour compléter sa formation, l’envoya à Jérusalem, auprès de quelque savant « Docteur de la Loi ». Ils étaient nombreux dans la Ville Sainte, ces hommes graves qui passaient leur vie à analyser, commenter, expliquer le texte saint, source inépuisable de toute sagesse. On les appelait « les Rabbis », c’est-à-dire les Maîtres. Auprès de Rabbi Gamaliel, Saül acheva de devenir un jeune homme sérieux, passionné pour tout ce qui regarde les choses religieuses. Extrêmement pieux, il appartint même à la secte des Pharisiens, ceux qui pratiquaient la religion la plus sévère, jeûnaient plus que les autres, et, par leurs vêtements austères, montraient à tous qu’ils se considéraient comme des hommes de Dieu.

Or, on s’en souvient, l’Évangile le rapporte : le clan des Pharisiens avait été parmi les pires adversaires de Jésus. Bien souvent, d’ailleurs, le Christ les avait accusés publiquement d’être, au fond de leur âme, bien différents de ce que semblaient montrer leurs attitudes : hypocrites, violents et pleins d’orgueil. Élève des Rabbis, Saül, naturellement, détestait les fidèles de Jésus. Il les considérait comme des fous dangereux, des menteurs qui avaient inventé l’histoire de la résurrection de leur Maître, des agitateurs qui se déclaraient partisans d’un homme que les autorités avaient condamné à mort. Il était encore étudiant qu’il participait déjà à des attaques contre les disciples du Christ et il croyait sincèrement bien faire en agissant ainsi.

Une fois même, il avait assisté à une affaire terrible où un de ces amis de Jésus avait perdu la vie. Celui-là se nommait Étienne. Dans la communauté des disciples, il occupait une place importante : il était « diacre », c’est-à-dire un auxiliaire des Apôtres pour l’administration. C’était un garçon plein de foi et de courage. L’Église le vénère comme le premier de tous les martyrs. Accusé de répandre une doctrine contraire à la religion d’Israël, Étienne, superbement, avait répondu en criant sa foi dans Jésus, vrai Messie, Sauveur du Monde, et en ajoutant que c’étaient eux, ses ennemis, qui, en refusant de reconnaître Jésus comme Messie, désobéissaient à Dieu et trahissaient la Loi.

Condamné à mort, le diacre Étienne avait été conduit dans un sinistre terrain vague où se faisaient les exécutions capitales. Son supplice avait été celui de la lapidation : sur le martyr, agenouillé à terre, des fanatiques avaient jeté de vrais quartiers de rocs, aussi pesants qu’un homme pouvait les soulever. Lui, cependant que les projectiles meurtriers s’abattaient sur lui, avait murmuré des mots sublimes : « Je vois les Cieux ouverts et le Christ debout à la droite du Père. » Puis, avant de mourir, il avait formulé cette prière : « Seigneur, pardonnez-leur ce péché ! » A vingt pas de l’héroïque victime, Saül s’était tenu tout le temps du supplice ; il s’était offert pour garder les vêtements des bourreaux… Qu’avait-il pensé en voyant le courage, la foi tranquille, la charité de cet homme, qui, au nom du Christ, pardonnait à ceux qui le tuaient ? Bouleversé, la gorge sèche, il avait continué à remâcher sa haine, ne pensant pas qu’un jour, lui aussi, il verserait son sang pour le Christ.

Tel était donc Saül au moment où, avec sa petite escorte de gardes, il s’était mis en route pour Damas. La mission dont il avait été chargé, d’aller dans la capitale syrienne détruire la petite communauté naissante de fidèles du Christ ; c’était lui-même qui en avait réclamé la charge.

— J’irai ! je les arrêterai tous ! Je les ramènerai enchaînés à Jérusalem !

Telles avaient été ses promesses. Il ignorait encore qu’on n’échappe pas à Dieu et que les plus puissants de la terre sont bien faibles devant sa Puissance. Sur la piste du désert, le Christ attendait…

III. ANANIAS GUÉRIT SAUL

Pendant que se passait l’événement étrange que nous avons dit, à Damas, un autre homme eut aussi une vision. Il se nommait Ananias. C’était précisément un des membres de cette communauté de fidèles du Christ que Saül avait juré de détruire. Très sage, très pieux, il avait une réputation de sainteté bien établie. Comme il se reposait dans un demi-sommeil, il s’entendit appeler par une voix qu’il reconnut aussitôt pour celle du Maître.

— Ananias !

— Me voici, Seigneur.

— Pars sur-le-champ. Tu iras dans la rue Droite et tu demanderas, dans la maison de Jude, un homme natif de Tarse qui se nomme Saül. Tu le trouveras en prière. Lui aussi, il a eu une vision, il t’attend. Pour l’instant, il est aveugle, mais tu poseras les mains sur ses yeux et il recouvrera la lumière…

Stupéfait de recevoir un ordre pareil, Ananias osa répondre :

— Mais, Seigneur, j’ai entendu dire que cet homme avait fait énormément de mal à tes fidèles de Jérusalem. Et s’il est ici, c’est qu’il a reçu mission du Grand Conseil de venir arrêter tous ceux qui invoquent Ton Nom !

La voix avait repris, sur un ton qui n’admettait pas de réplique :

— Va ! obéis ! car cet homme est l’instrument que je me suis choisi.

Dans la rue Droite, en effet, qui était la rue principale de Damas, il y avait bien un boutiquier du nom de Jude. C’était là que les compagnons de Saül avaient amené l’aveugle. On eut dit qu’en même temps que la vue, il avait perdu la parole. Accroupi dans un coin de la cour, ses yeux sans vie fixés dans le vide, il demeurait prostré, comme un homme qui a reçu un coup. Ses lèvres semblaient murmurer des prières ; il refusait de boire et de manger.

Lorsque Ananias entra dans la maison et que sa voix se fit entendre, l’aveugle Saül tressaillit et, en vacillant, se dressa.

— Saül, mon frère, dit Ananias, c’est le Seigneur qui m’envoie vers toi, le même qui t’est apparu sur la route, alors que tu marchais contre nous la haine au cœur. Je suis ici afin que tu recouvres la vue et que l’Esprit-Saint emplisse ton être.

En parlant, il posait la paume des mains sur les paupières de l’aveugle. Aussitôt des sortes d’écailles s’en détachèrent. Le miracle promis s’était accompli : Saül, le vaincu du Christ, avait recouvré la vue en son nom.

Mais ce n’était pas seulement la lumière de la terre que l’envoyé du Grand Conseil possédait de nouveau. C’était aussi une autre lumière, celle qui illumine les âmes et qu’on nomme la foi. Le miracle accompli, il allait tenir la promesse qu’au plus profond de son âme, il avait faite : il entrerait dans la communauté des disciples de Jésus.

Le signe de cette entrée était le baptême : comme Jésus lui-même est descendu dans l’eau pure du Jourdain, afin d’apprendre aux hommes que par là est effacé le péché qui pèse sur leur tête, tout homme qui veut appartenir au Christ doit observer le rite et être baptisé ; ainsi Saül entra-t-il lui aussi dans l’eau sainte, afin que ses lourds péchés fussent effacés.

Cependant, — la chose est facile à comprendre, — dans la communauté de Damas, on était dans le Messie Jésus. Enfin, on le crut, on l’admit parmi l’assemblée des fidèles !

Mais lui, il ne cessait de méditer la bouleversante aventure. « Je t’ai choisi pour que tu sois mon serviteur et mon témoin. » Qu’attendait-il donc de lui, le Seigneur, pour l’avoir arraché à ses erreurs ? Il se souvint que Jésus lui-même, avant de commencer sa grande action publique, s’était retiré quarante jours dans une montagne sauvage pour réfléchir et pour prier. Quittant donc Damas, le miraculé s’enfonça dans la solitude des pierres et du sable, couchant dans quelque creux de rocher, se nourrissant de figues sèches, de sauterelles. Il resta ainsi longtemps, deux années peut-être, sans cesse méditant sur ce qu’il aurait à faire pour obéir à Dieu. Quand il revint à la ville, il était comme un autre homme. Désormais, il parlerait au nom du Christ, répandrait son message. Comme Jésus le lui avait dit, il serait son témoin.

 

Saint Paul, L’apôtre des nations

 

  1. LE CHRIST EST VENU POUR TOUS

Être le témoin du Christ est chose difficile et dangereuse. Saül allait en faire bientôt l’expérience. Quand il revint à Damas, il y trouva la situation très mauvaise pour les fidèles. Les juifs avaient obtenu des autorités arabes, de qui dépendait la ville, qu’elles missent fin à leur propagande. Et quand le gouverneur apprit que Saül recommençait à parler du Christ dans les rues, il décida de le faire arrêter. Mais Saül l’apprit et il s’enfuit.

Son évasion de Damas fut extrêmement pittoresque. La grande ville était tout entière ceinturée de hauts murs, percés de portes fortifiées, gardées avec soin. Comment déjouer cette surveillance ? Heureusement, parmi les amis de Saül, il y en avait un dont la maison, construite sur le rempart, avait un balcon au-dessus du vide. On fit asseoir Saül, qui était de petite taille, dans un de ces larges paniers dont on se servait au marché pour apporter les poissons ou les légumes. Le panier fut attaché à une corde et glissa le long de la muraille avec son précieux paquet ! Saül trouvait cela peu glorieux, mais il était libre.

Après cette fuite mouvementée, l’évadé se demanda où il irait. Il pensa à Jérusalem ; c’était évidemment dangereux, car il risquait fort, dans la Ville Sainte, de tomber sur un de ses anciens amis Pharisiens qui le considérerait comme un traître et le ferait arrêter. Mais Saül, s’il voulait vraiment se consacrer au service du Christ, devait prendre contact avec les Apôtres, ceux que Jésus lui-même avait chargés d’évangéliser le monde en son nom.

A Jérusalem, il fut tout d’abord fort mal reçu, aussi mal qu’il l’avait été dans la communauté de Damas. Parmi les fidèles du Christ, on avait gardé le souvenir du jeune fanatique qui avait joué un rôle dans le martyre d’Étienne. Les Apôtres commencèrent par s’arranger pour ne pas le voir. Cette histoire d’apparition, d’aveuglement et de vue retrouvée semblait incroyable.

Heureusement, parmi la petite troupe d’amis qui entouraient les Apôtres, se trouvait un homme de grande sagesse : Barnabé. Au cours d’un voyage, il était passé par Damas, et il y avait entendu raconter ce qui concernait Saül. Il put donc assurer que tout était vrai de l’étonnante histoire, et que l’ancien persécuteur avait courageusement donné témoignage au Christ dans la ville syrienne. Ainsi Saül fut-il admis dans la communauté des fidèles et vit-il les Apôtres. Ce fut alors que se posa une grave question. Le Seigneur, avant de remonter auprès du Père, a dit à ses disciples : « Allez et évangélisez tous les Peuples ! » Mais, pour les Apôtres, il était très difficile d’obéir à cet ordre. C’étaient des petites gens de Palestine, des ouvriers, des pêcheurs. Ils n’étaient jamais sortis de leur pays et, pour la plupart, ne devaient pas parler le grec, la langue usuelle d’alors. Comment feraient-ils pour s’en aller dans de lointains pays enseigner la doctrine du Maître ? Aussi certains d’entre eux se disaient-ils : « Commençons par prêcher l’Évangile parmi nos frères de race. Faisons-leur comprendre que Jésus est le Messie… »

Saül, lui, n’était pas de cet avis. L’ordre du Maître était formel, il avait dit : « Évangélisez tous les Peuples ! » Lui, Juif de Tarse et fils de citoyen romain, il connaissait bien mieux le monde ; il parlait grec couramment et sans doute latin aussi. Il avait voyagé. Qu’on essayât d’apprendre l’Évangile au peuple d’Israël, sans doute, mais il fallait aussi porter la Parole au reste des hommes. Saül se sentait inquiet ; que devait-il faire ? Alors, Jésus, une seconde fois, lui apparut :

— Pars d’ici, lui ordonna-t-il, va au loin ! car c’est vers les païens que je vais t’envoyer.

Il partit donc. Quelque temps il retourna dans sa ville natale de Tarse, attendant avec confiance que le Seigneur lui fît comprendre ce qu’il avait à faire. Un jour qu’il méditait dans la campagne, il vit venir à lui un homme qui lui fit de grands gestes d’amitié. C’était Barnabé qui avait été chargé par les Apôtres d’aller porter l’Évangile dans une autre grande ville de Syrie nommée Antioche : il avait besoin d’un aide, il venait chercher Saül.

Antioche était alors une des capitales du monde : la troisième ville de l’Empire romain, après Rome et Alexandrie d’Égypte. Installée sur le fleuve Oronte, pas très loin de la mer, c’était un centre commerçant d’une richesse extrême. Sa population, qui comptait plus d’un million d’âmes, était formée de tous les peuples, et l’on y parlait toutes sortes de langues. Quel beau champ d’action pouvait trouver là Saül ! A Antioche, il y avait déjà une petite communauté de fidèles de Jésus. On en parlait tellement que c’était là que, pour la première fois, on avait donné à ceux qui croyaient en le Christ, le nom de Chrétiens. Saül et Barnabé furent admirablement reçus parmi leurs frères, mais, bien vite, la question qui tourmentait Saül se posa. Fallait-il rester entre soi, entre anciens Juifs convertis, ou bien ne devait-on point aller parler du Christ à tous ces gens de toutes races qui s’entassaient dans la grande ville ? Eux aussi, les païens, n’avaient-ils pas droit à la Vérité et à la Lumière ?

Et alors, une troisième fois, le Christ intervint pour diriger son « instrument ». Saül et Barnabé revenaient de Jérusalem, où la communauté d’Antioche les avait envoyés porter des secours à leurs frères chrétiens, alors persécutés et très malheureux. Dans la Ville Sainte, ils avaient compris, mieux encore, que l’avenir du Christianisme n’était pas là, dans cette cité petite, dominée par le clan des Prêtres juifs, mais que c’était le monde entier qui devait recevoir la Parole. Ils répétèrent cela à leurs amis. Soudain l’Esprit-Saint se fit entendre :

— Mettez à part Saül et Barnabé pour la Mission à laquelle je les destine !

C’en était fait, Saül savait que tout ce qu’il pensait était voulu par le Christ. La parole de Dieu s’adresse à tous les hommes. Et lui, il serait le porteur de cette Parole à toutes les nations.

  1. L’APÔTRE DES NATIONS

C’est sous ce titre, « l’Apôtre des Nations » qu’il devait être connu dans l’histoire et que l’Église le vénère. De nos jours, on donne le nom de « Missionnaires » aux prêtres courageux qui, dans les pays les plus sauvages, de l’Afrique ou de l’Asie, vont enseigner le Christianisme aux païens. Saül fut le premier des Missionnaires, le plus héroïque, le plus infatigable. Le Christianisme lui a dû de se lancer à la conquête du Monde…

Regardez-le, le petit homme, au moment où il va partir pour ses grandes expéditions. Il a quarante ans, il est dans la pleine force de l’âge ; mais, en fait, il est souvent malade ; il sent comme « une écharde dans sa chair ». Court de taille, le dos courbé, chauve et le nez fort, il ne paie pas de mine ; mais, quand il vous regarde, une puissance singulière semble jaillir de ses yeux, pour combattre et pour convaincre. Quand il parle, ses mots sont brûlants, magnifiques et terribles, et l’on ne résiste guère à son rayonnement.

Vingt ans durant ! Voilà ce que va durer sa tâche de porte-parole du Christ ! Jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort ! Par les routes, par les mers, il s’en ira, sans que ni les obstacles de la nature ni ceux des hommes ne l’arrêtent. Ce qu’a été son existence de Missionnaire, il l’a raconté dans une lettre :

« Les fatigues, les prisons, les coups, les périls mortels, j’ai connu tout cela plus que quiconque. Cinq fois les Juifs m’ont infligé la flagellation : Quarante coups moins un. Trois fois, j’ai été roué de coups. Une fois, on m’a accablé de pierres. J’ai fait naufrage trois fois ; j’ai même passé un jour et une nuit sur la mer en furie, menacé par l’abîme. Voyages sans nombre : dangers pour franchir les fleuves, dangers de la mer. Et dangers du côté des traîtres, oui, tout cela je l’ai connu ! Et travailler jusqu’à l’épuisement, et veiller bien des jours de suite, et manquer de nourriture et de boisson, et n’avoir pas de vêtements pour les grands froids. Tel fut mon destin de témoin du Christ !

Bien peu d’hommes, on le voit, auraient été capables de mener, vingt ans de suite, une telle existence. Quarante mille kilomètres de terre et autant de mer ! deux fois le tour de la terre ! Et, à cette époque, les moyens de communication n’étaient pas ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Pauvre missionnaire, Saül dut être bien souvent obligé d’aller à pied, par longues étapes, dans la chaleur ou le grand froid. Sur mer, les bateaux étaient petits, inconfortables, peu sûrs, en cas de mauvais temps. Et si l’on songe encore que, dans tous les lieux où il arrivait, l’Apôtre était sans cesse menacé d’être arrêté, jeté en prison, flagellé, et peut-être pis encore, on admire le courage qu’il lui fallut déployer pour demeurer fidèle à sa mission.

Et encore, ces qualités magnifiques n’étaient pas les seules qu’eût cet homme extraordinaire. Son intelligence comprenait tous les problèmes et, immédiatement, leur donnait une solution. Non seulement, par son audace, il allait fonder. des communautés chrétiennes dans un grand nombre de villes. Mais, excellent administrateur, il continuerait, après son départ, à les diriger de loin comme un véritable chef. Ah, Jésus ne s’était pas trompé, quand, en choisissant Saül, il avait fait de lui son « instrument » !

 

  1. COMMENT SAUL DEVINT PAUL

Sur le môle de Séleucie de l’Oronte, le port d’Antioche, à l’automne de l’année 46, les voyageurs qui embarquaient sur le courrier de Chypre, regardaient un petit groupe d’hommes vêtus à la juive qui, avec de grands gestes, souhaitaient bonne mer à trois partants. L’un était malingre, court de jambes, mais sa face rayonnait d’ardeur et d’intelligence ; le second était grand et beau, plus réservé ; le troisième, un très jeune homme encore était visiblement aux ordres des deux premiers. Pouvaient-ils soupçonner, ces commerçants syriens qui s’en allaient à Chypre acheter du cuivre et des parfums, que ces trois voyageurs modestes partaient à la conquête du monde ?

Les trois ‚voyageurs étaient Saül, Barnabé et le neveu de ce dernier, le jeune Marc, celui-là même qui, plus tard, écrirait le second évangile. Ils partaient pour Chypre, parce que Barnabé en était originaire. L’île était gouvernée par les Romains qui y exploitaient les mines de cuivre, — c’était Chypre, cupros, qui avait donné son nom au métal.

Le gouverneur romain se nommait Sergius Paulus : sa famille appartenait à la noblesse de Rome. C’était un homme de grande intelligence, préoccupé des questions religieuses. En apprenant l’arrivée sur son domaine de ces personnages bizarres, qui annonçaient une doctrine nouvelle, il voulut les entendre, et ce que les trois chrétiens lui dirent l’intéressa au plus haut point.

Or, dans l’entourage du gouverneur romain, il y avait un prétendu magicien, astrologue et faiseur de tours : « Elymas le Sage ». Inquiet de voir les nouveaux venus prendre de l’influence, il essaya de les faire chasser. Alors Saül l’interpella en public, devant le Proconsul romain.

— Homme plein de ruses et de scélératesses, fils du Diable, ennemi de la vérité, est-ce que tu vas cesser de te mettre en travers du chemin de Dieu ? Maintenant la main du Tout-Puissant va s’abattre sur toi. Tu vas être aveugle et, pour un temps, tu seras privé de la vue du soleil !

Au même moment, d’épaisses ténèbres s’abattirent sur le prétendu « sage ». Il se mit à tourner sur lui-même de tous côtés, cherchant une main pour le guider. Ce miracle impressionna le gouverneur. Il vit que son fameux Elymas n’était qu’un charlatan, mais que Saül parlait réellement au nom du Dieu Tout-Puissant. Aussi lui marqua-t-il la plus grande sympathie, accueillant les messagers du Christ chez lui, les écoutant lui parler de leur Maître et de son message. Pour eux, c’était là une belle réussite : un Romain de haute naissance entendait leur enseignement. Tant et si bien que Saül résolut d’abandonner son nom israélite pour celui de Paulus, dont en français on a fait Paul. Pour aller parler dans les divers pays de l’Empire, ce changement de nom était très commode. Et il marquait aussi la gratitude de l’Apôtre des païens pour le premier païen qui lui avait donné son amitié.

VII. AVENTURES EN ASIE

Quittant l’île aimable où il avait fondé les premières églises, Paul, — nous l’appellerons désormais ainsi, — se lança à la conquête des plateaux d’Asie Mineure. C’était une entreprise pleine de difficultés ; les passes des montagnes étaient infestées de brigands ; les populations de l’intérieur parlaient des langues incompréhensibles et elles passaient pour peu commodes. Mais Paul n’était pas homme à se laisser arrêter par les obstacles.

Carte_saint_Paul_voyages_monochrome.jpg

Les trois voyages qu’il fit en Asie Mineure furent de véritables aventures. Dans beaucoup d’endroits, il y avait des colonies juives, qui, bientôt renseignées par des messages venus de Jérusalem, traitèrent Paul comme un adversaire, et cherchèrent par tous les moyens à l’empêcher de parler. Une fois, il avait enseigné le nouveau message avec tant de flamme que, le samedi suivant, il y avait foule pour l’entendre. Alors, les Juifs, furieux, organisèrent un tel vacarme que toute discussion devint impossible. Pis encore : ils dénoncèrent Paul et Barnabé comme de dangereux agitateurs publics, afin que les autorités romaines les missent en prison. Heureusement, prévenus à temps, les deux missionnaires purent s’éclipser de justesse.

Pourtant tout n’était pas aussi dramatique dans leur voyage. Une fois même, il leur arriva une aventure extrêmement comique. Cela se passait à Lystres, capitale de la Lycaonie. Paul vit, parmi ceux qui l’écoutaient parler du Christ un homme boiteux de naissance. Se souvenant alors que Jésus a promis à ceux qui parleraient en son nom de faire par leurs mains des miracles, il s’approcha de l’infirme et lui cria : « Au nom de Jésus le Christ, je te l’ordonne : lève-toi ! » D’un bond, l’homme se dressa et se mit à marcher. Le bruit de ce miracle se répandit dans toute la ville. Qui pouvaient bien être ces deux personnages bizarres qui possédaient la force surnaturelle de guérir les infirmes ? Nul doute : c’étaient des dieux ! Le plus grand, avec sa belle barbe et son air grave, c’était certainement Zeus, le père de tous les dieux ; et le petit maigre, c’était Hermès. Et voilà toute la cité en fièvre pour faire une grande fête aux deux dieux ! Le prêtre païen arrive avec des couronnes, traînant derrière lui deux taureaux blancs qu’il se propose d’offrir en sacrifice à nos deux immortels. C’est tout juste si on ne les juche pas sur l’autel pour les adorer ! Et comme cette foule parle le dialecte lycaonien, auquel Paul et Barnabé ne comprennent goutte, il leur faut pas mal de temps pour discerner la méprise, s’expliquer, et persuader ces braves gens qu’ils ne sont pas des dieux !

L’aventure eut son bon et son mauvais côté. Une communauté de chrétiens naquit à Lystres, extrêmement fervente : c’est parmi ces convertis que Paul distingua le jeune Timothée qui, plus tard, sera le compagnon de ses dernières années. Mais les Juifs organisèrent un véritable guet-apens contre les missionnaires, traînèrent Paul en dehors des murs et là le rouèrent de coups si affreusement que ses amis le retrouvèrent blessé et perdant son sang.

La dernière aventure de ces grands voyages missionnaires en Asie fut aussi une des plus étranges. Paul était arrivé pas bien loin de l’endroit où jadis se dressait la célèbre ville de Troie que, dix siècles plus tôt, les guerriers grecs avaient prise, — grâce à la ruse du cheval de bois inventé par Ulysse, — et dont les malheurs ont servi de sujet à l’un des plus célèbres poèmes de l’Antiquité : l’Iliade. Il était tout près de l’Europe, séparé par le simple bras de mer de l’Hellespont, que nous nommons les Dardanelles. Il se demandait ce qu’il devait faire : retourner en Asie ? ou bien se lancer à la conquête de ce monde inconnu qu’était l’Europe ? Barnabé l’avait quitté, et il continuait seul, de son côté, le bon travail d’évangélisation en Asie. Pour remplacer ses compagnons, Paul avait désormais toute une petite troupe de fidèles : Silas, le jeune Timothée et surtout un médecin grec, intelligent et artiste, du nom de Luc, celui-là même à qui nous devons le troisième évangile. Tous étaient prêts à le suivre, mais aucun ne pouvait le conseiller.

Or, une nuit, alors que Paul méditait sur sa conduite future, il eut une vision. Un homme était devant lui, portant un costume qu’il reconnut : c’était celui des Grecs de Macédoine, c’est-à-dire de la province qui était juste en face de lui. Et cet homme, avec de grands gestes d’appel, lui criait :

— Viens à notre secours ! arrive vite en Macédoine ! L’ordre était clair. L’Europe aussi devait recevoir l’Évangile, et c’était lui, Paul, qui avait à le lui apporter.

 

VIII. A LA CONQUÊTE DE L’EUROPE

Ce fut donc par la Macédoine que le grand Apôtre entra en Europe. La première ville où il enseigna le Christ fut Philippes. A la façon des philosophes grecs, il s’installa sur les bords de la rivière et se mit à parler à tous les passants, répondant à toutes leurs questions. Des femmes, converties par lui, lui offrirent une hospitalité généreuse. Et Paul commençait peut-être à se dire que conquérir l’Europe à l’Évangile était beaucoup moins difficile qu’il ne croyait, quand un incident, mi-burlesque, mi-dramatique, mit soudain fin à cette confiance.

Un jour que les Apôtres s’en allaient à leur endroit habituel pour parler, une femme se mit à pousser des cris. Était-ce une folle ? Pas tellement, car ce qu’elle criait était fort juste : « Ces hommes sont vraiment envoyés par le Ciel : ce qu’ils enseignent est le salut ! » Mais il est facile de comprendre que Paul ne tenait pas tellement à ce qu’on le signalât ainsi à l’attention des autorités, surtout par la voix d’une détraquée. Il devina, d’un coup, que dans cette jeune esclave se cachait un redoutable démon, qui la faisait crier ainsi pour les faire connaître et les perdre. S’arrêtant donc, il cria :

— Démon, sors aussitôt de cette femme ! Je te le commande au nom de Jésus-Christ !

A l’instant même, la femme redevint tout à fait normale : le démon l’avait quitté. Mais qui fut très mécontent ? Le patron de cette jeune esclave. Tant qu’elle était à demi-folle, il lui faisait raconter aux badauds la bonne aventure, expliquer leurs songes. Et cela lui rapportait beaucoup. Furieux, il alla dénoncer Paul et les siens. Et voilà nos missionnaires jetés en prison non sans avoir été sérieusement rossés. Mais au milieu de la nuit, la ville entière est secouée par un tremblement de terre d’une violence extrême. Les portes du cachot s’effondrent : Paul est libre ! Lui et ses compagnons partirent de Philippes avec toutes sortes d’égards, et les excuses des autorités !

Il n’en fut point partout de façon aussi agréable. Bien au contraire ! En combien de lieux, les mêmes ennuis qui avaient obligé l’apôtre à quitter précipitamment les villes d’Asie Mineure, se reproduisirent en Grèce… Les Juifs, — il y en avait partout, — dès que les chrétiens commençaient à parler, organisaient des manifestations, les dénonçaient aux magistrats et les contraignaient ainsi à reprendre au plus vite leur route. A Thessalonique, le port de la Macédoine, un certain Jason, qui bravement avait pris le parti des chrétiens, faillit payer fort cher son dévouement à la bonne cause. Mais, malgré ces résistances et ces difficultés, Paul continuait son œuvre ; partout où il passait des communautés naissaient, de fidèles du Christ, décidés à vivre selon ses commandements et à répandre ensuite son message dans toute la contrée.

Après bien des mois dans la Grèce du Nord, Paul arriva à Athènes. Ce n’était plus alors la capitale prestigieuse du temps où elle imposait la gloire, de ses artistes et de ses penseurs, mais une ville de luxe, peuplée d’oisifs, de gens qui ne croyaient à rien. Bien mauvais terrain pour essayer d’y semer l’Évangile ! Paul essaya quand même, mais sans succès. Lorsqu’il voulut raconter à ses auditeurs la Résurrection du Christ, ces Athéniens éclatèrent de rire : « Ça va ! on t’écoutera là-dessus une autre fois ! » Tant il est vrai que ce ne sont pas les riches de l’argent et de la culture qui comprennent le mieux le message du Dieu d’humilité, mais les pauvres, les petits…

Paul s’en rendit compte en arrivant à Corinthe. Le grand port, installé sur l’isthme, comptait une énorme population de dockers, marins, artisans, de toutes races et de toutes langues. Ce n’était sans doute pas toujours des gens bien élevés, bien habillés, mais il y avait parmi eux beaucoup de cœurs généreux. Paul entreprit de fonder une communauté chrétienne. Il y réussit admirablement. Très vite, de nombreux hommes et femmes de ce petit peuple, demandèrent à recevoir le baptême, et cette église de Corinthe devint même une des plus vivantes de toute la chrétienté. Les chefs en étaient deux excellents chrétiens arrivés de Rome, Aquilas et Priscille, qui avaient donné à l’apôtre l’hospitalité la plus généreuse. Au total, donc, un beau succès !

pele-en-Grece-2.jpg

  1. LES CÉLÈBRES LETTRES DE S. PAUL

L’éternel voyageur du Christ allait repartir une fois de plus : à peine avait-il bien planté une église dans un endroit qu’il sentait le besoin d’entreprendre de nouveau ce même labeur difficile, de persuader, de convertir, défricher, telle était sa vraie mission. Mais cela ne veut pas dire qu’une fois éloigné de ces communautés chrétiennes qu’il avait fait naître, il les oubliât et s’en désintéressât. Durant ses voyages, pendant ses haltes en un point ou un autre, il trouvait le temps de penser à ses amis lointains, et il leur écrivait des lettres, longues, détaillées, à la fois pleines d’affectueuses paroles et de sages conseils : ce sont les célèbres « épîtres » dont, aux messes du dimanche, on entend lire un fragment.

Probably_Valentin_de_Boulogne_-_Saint_Paul_Writing_His_Epistles_-_Google_Art_Project.jpg

Représentons-nous Paul composant une de ses lettres. Il ne les écrit pas de sa main, bien qu’il sache parfaitement écrire, mais probablement parce que sa vue est devenue, très vite, mauvaise. Il les dicte à un secrétaire. La scène se passe dans un atelier de tisseur de tentes, car, tout au long de sa vie de missionnaire, Paul a tenu à gagner son pain afin de n’être à charge à personne. C’est le soir : les métiers à tisser ont cessé de battre et, sur la trame de l’étoffe, la navette ne tire plus le fil luisant. La flamme d’une lampe à huile dessine un rond de lumière jaune, dans lequel le secrétaire maintient la feuille de papier. Debout, tantôt se promenant de long en large, tantôt s’appuyant au métier, parfois bondissant quand le feu de sa pensée l’emporte, l’apôtre dicte, très tard dans la nuit. C’est ainsi que sont rédigés ces textes qui ont tant contribué à mieux faire comprendre le message du Christ et sa doctrine.

Car, évidemment, ce qu’il enseigne, lui, le témoin du Christ, ce n’est rien d’autre que ce que Jésus lui-même a appris au monde. Mais Paul était un homme d’une intelligence merveilleuse, qui avait réfléchi profondément sur les moindres paroles du Maître et qui, les ayant comprises mieux que personne, les expliquait comme on n’avait jamais fait avant lui. Et comme, en outre, son style était admirable, ces lettres familières, adressées à des groupes d’amis, sont en même temps parmi les plus grands chefs-d’œuvre de toute la littérature du monde. On aura une petite idée de la beauté de ces textes en lisant ces quelques lignes écrites à ses amis de Corinthe :

« Frères, voici un mystère que je vous révèle : tous, nous ne mourrons pas : tous nous ressusciterons. Oui, en un clin d’œil ! au son de la dernière trompette du Jugement dernier : et tous les morts ressusciteront, et tous nous serons transformés. Alors, quand notre corps mortel aura revêtu l’immortalité, nous pourrons nous tourner vers la Mort, et lui crier, comme il est dit dans la Sainte Écriture : — Mort, où es donc ta victoire ? où est l’aiguillon dont tu nous a percés ? »

  1. LE TUMULTE D’ÉPHÈSE

Nous avons quitté Paul à Corinthe. Nous le retrouvons, deux ans plus tard, à Éphèse, autre grand marché, si important par son trafic qu’on l’appelait « la porte de l’Asie » : c’était là que les caravanes venues du lointain des terres, déchargeaient leurs marchandises qui étaient embarquées sur les navires de Méditerranée. Comme à Corinthe, tout un peuple de travailleurs et de petites gens s’y tassait à qui l’apôtre pourrait prêcher l’Évangile.

Il devait y rester longtemps, environ deux ans. Son ami Aquilas s’y était installé, comme tisseur de tentes, et Paul travaillait dans son atelier, du petit matin jusque vers onze heures (il devait travailler fort, car il rapporte lui-même que ses mains étaient devenues calleuses). Au milieu du jour, il allait dans un bâtiment d’école qu’il avait loué pour les heures où le professeur, n’y enseignait pas et où alors, lui, Paul, groupait tous ceux qui voulaient l’entendre. Après quoi, le reste du jour, il allait rendre visite aux infirmes, aux malades. Ainsi, une communauté grandissait : selon la douce coutume des premiers chrétiens, le soir, tous les baptisés se réunissaient en un dîner fraternel, où l’on célébrait, selon le rite enseigné par Jésus, l’Eucharistie par le pain et le vin.

Le Seigneur bénissait visiblement cet apostolat et Éphèse devenait une seconde Corinthe, un centre vivant de Christianisme. Dieu montrait la puissance de son apôtre par de nombreux miracles : il suffisait de poser un linge qui avait touché le saint sur un infirme ou un malade pour que, aussitôt, il fût guéri. Les prodiges furent même si éclatants que des espèces de charlatans juifs imaginèrent de les imiter et se mirent à proclamer qu’eux aussi ils avaient la puissance miraculeuse de l’Apôtre. Mais, un jour, il leur arriva une aventure cocasse : ils essayaient de chasser un démon qui était dans un homme :

— Va-t’en, nous te l’ordonnons par ce Jésus que prêche Paul !

Mais le démon, par la bouche du possédé, leur répondit :

— Je sais bien qui est Jésus et je connais bien Paul, mais vous, qui êtes-vous ?

Et se précipitant sur eux, il attrapa deux des charlatans et les traita si gentiment qu’ils durent s’enfuir nus et les côtes fort endolories.

Le succès de Paul à Éphèse était donc éclatant. Mais, comme toujours, il devait provoquer une réaction violente. La ville étant consacrée à la déesse païenne Artémis. Son temple était célèbre : une des merveilles du monde. Tout autour, dans des centaines de boutiques, on vendait aux visiteurs de petits objets en argent qui reproduisaient la statue de la déesse ou le temple en réduction. Un des marchands de ces objets se mit à crier comme un forcené :

— Les chrétiens nous ruinent ! Ils veulent ruiner Éphèse ! Ils disent que notre déesse n’existe pas, que ce n’est qu’une idole ! Qu’adviendra-t-il si leur doctrine se répand ? Personne ne viendra plus à Éphèse ! Personne n’achètera plus nos statuettes d’argent, nos petits temples ! Éphésiens, soulevez-vous et arrêtez ces malfaiteurs !

Et voilà qu’éclate une véritable émeute anti-chrétienne. Dans le théâtre, noir de monde, deux auxiliaires de Paul sont entraînés, et la foule veut leur faire un mauvais parti. Paul essaie de se lancer dans la bagarre : on le retient de peur qu’il ne lui arrive malheur. Des heures durant la ville entière fut en ébullition, et le Maire, en personne vint annoncer au peuple que l’affaire serait examinée par les magistrats municipaux, qui jugeraient si les chrétiens étaient ou non coupables. Une fois de plus se vérifiait l’annonce faite par le Christ : son message était bien un « signe de contradiction ».

 

  1. LA ROUTE DU SACRIFICE

Les mois de nouveau ont passé. Paul a repris le bâton d’infatigable marcheur du Christ. Il a revu encore plusieurs de ses églises en Asie et en Europe ; il est même retourné voir ses chers enfants de Corinthe. La mère de toutes les communautés, celle de Jérusalem, étant de plus en plus livrée au dénuement, à la persécution, il a organisé une vaste collecte pour elle parmi les églises de la chrétienté. Maintenant le voici sur un navire qui fait voile vers la Palestine, où il remettra aux Apôtres le résultat de la quête fraternelle.

Mais il sent en lui, le courageux missionnaire, un pressentiment tragique. Il devine qu’à Jérusalem une épreuve nouvelle l’attend, plus grave que celles qu’il a connues. Peut-être la mort. Mais il ne renoncera pas à faire route vers la Terre Sainte : au contraire ! il sait bien que son témoignage ne sera complet que lorsqu’il aura donné sa vie pour le Christ, qu’il sera mort martyr…

Quand il fait halte à Milet, ses amis d’Éphèse envoient une délégation pour le saluer, et il leur parle :

— Je sais que des tribulations et des souffrances m’attendent, mais je ne fais aucun cas de ma vie pourvu que je puisse remplir la mission que m’a confiée le Maître. Et vous, mes amis, je vous confie au Seigneur : qu’il vous donne votre part d’héritage dans son royaume, avec ses Saints !

Plus loin, à l’escale de Tyr, tout le petit noyau de chrétiens le supplie de rester avec eux, mais il refuse : l’Esprit-Saint l’appelle ; il ne désobéira pas… Et quand le navire s’éloigne, tous les chrétiens, assemblés sur le rivage, s’agenouillent, cependant que, debout à l’arrière, l’Apôtre les bénit…

Et voici que le voyage touche à sa fin. Paul a gagné Césarée. Il voit venir à lui un personnage bizarre, vêtu de peaux de bêtes, la barbe et la chevelure hirsutes, il se nomme Agabus, et il est prophète, comme l’étaient jadis Isaïe, Jérémie ou Jean-Baptiste. Dès qu’il est en présence de l’Apôtre, Agabus s’empare de sa ceinture, s’en lie les mains et les pieds en criant :

— Voilà comment sera lié, à Jérusalem, par les Juifs, celui à qui appartient cette ceinture ! Et il sera livré au pouvoir des païens !

En entendant Ces paroles prophétiques, les chrétiens, en pleurant, supplient l’Apôtre de renoncer à son projet :

— Pourquoi pleurer ainsi, reprend Paul, et me briser le cœur ? Je suis prêt, quant à moi, non seulement à être lié, mais à être tué pour le Christ… Et devant le calme courage de cet homme de foi sublime, les fidèles ne peuvent que murmurer :

— Que la volonté du Seigneur s’accomplisse !

 

Saint Paul prisonnier et martyr

XII. CAPTIF A JÉRUSALEM

Chaque année, la Pentecôte attirait à Jérusalem des foules, venues de toutes les populations juives dispersées dans le monde entier. A la Pentecôte de l’année 58, Paul était dans la Ville Sainte depuis quelques semaines ; il avait revu les chefs de l’Église, leur avait rapporté tout ce qu’il avait fait, en tant de lieux, pour le Christ et sa foi. Mais un jour qu’il était sur l’esplanade du Temple, des Juifs d’Asie le reconnurent et se mirent à hurler :

— Le voici l’homme qui, partout, soulève le peuple contre notre sainte doctrine ! Le voilà le rebelle ! Il souille le Temple ! A mort ! à mort !

Immédiatement, c’est une ruée contre Paul. Sans l’intervention des légionnaires romains, il serait massacré. Le tribun Claudius Lysias, voyant, du haut de la forteresse, l’agitation de la foule, dégringola avec des renforts : en apercevant les chlamydes des troupes, les glaives et les cuirasses, les plus excités se sentirent calmés. Un ordre sec. Paul est arrêté, enlevé, porté de bras en bras par les soldats, tant la foule est pressée et menaçante.

Dans le calme de la forteresse, le tribun interroge Paul. Qui est-il ? pourquoi tout ce bruit ? L’Apôtre a beau tâcher d’expliquer ; c’est bien difficile, pour un soldat romain, de comprendre quoi que ce soit à ces discussions de Juifs ! Que Paul parle à ses compatriotes et tâche de les calmer ! Mais à peine l’apôtre a-t-il prononcé vingt phrases que le tumulte de nouveau éclate. Exaspéré le tribun fait ramener Paul dans la forteresse et ordonne qu’on lui donne le fouet, pour avoir troublé l’ordre public. Mais alors Paul se redresse de toute sa petite taille et fixant sur l’officier un regard de feu :

— Est-ce qu’il t’est permis de faire fouetter un citoyen romain ?

— Tu es citoyen romain ? répondit le militaire se sentant interloqué.

— Oui.

— Beau titre ! Moi, j’ai dû l’acheter très cher.

— Moi, je l’ai de naissance.

Du coup, Lysias traita son captif avec égards. Il le garda en prison, en attendant que ses supérieurs lui disent ce qu’il devait faire, mais sans le maltraiter. La situation est néanmoins inquiétante. Autour de la forteresse, la foule hurle et réclame sa mort. Que le tribun prenne peur et qu’il l’abandonne à la furie, il sera massacré. Plus grave encore, un neveu de l’Apôtre qui habitait Jérusalem, apprit qu’un complot se préparait pour assassiner Paul un jour où il serait conduit de la prison à la forteresse de Lysias. Mais ce dernier, averti, prit la décision de faire partir au plus vite son prisonnier.

Solidement protégé par une escorte, Paul fut conduit à Césarée, le port luxueux où résidait le plus haut fonctionnaire romain, le Procurateur. Celui-ci l’interrogea longuement, avec sympathie, lui posant des questions sur le Christ et sa doctrine. Et Paul, courageux comme toujours, lui parla avec la plus grande franchise, lui reprochant ouvertement les péchés nombreux et publics qu’il avait commis dans sa vie. Seulement, le Procurateur ne se décidait pas à juger l’Apôtre, à le condamner ou à le libérer. Il savait bien que Paul n’avait rien fait qui méritât un châtiment ; mais, en le relâchant, le Romain redoutait de provoquer de nouveau des bagarres. Et le temps passait.

Alors Paul décida d’employer un grand moyen. Tous les citoyens romains avaient le droit absolu, quand ils étaient arrêtés, de faire appel à l’Empereur. En ce cas, ils devaient immédiatement être traduits devant des tribunaux spéciaux, nommés pour examiner de tels cas. C’était « l’appel à César ». Un jour donc, Paul demanda à être conduit devant le Procurateur, et lui dit :

— J’en appelle à César !

— Tu en as appelé à César, tu seras conduit à César.

XIII. UN VOYAGE FORT MOUVEMENTÉ

A l’automne de 59 donc Paul embarqua sur un petit navire qui cabotait sur les côtes d’Asie ; en compagnie de ses fidèles amis, Luc, Timothée et aussi Aristarque, un chrétien de Thessalonique, sous la protection d’un brave homme de centurion romain nommé Julius. Naviguer l’hiver sur un de ces petits bateaux n’avait rien de rassurant ou de confortable. Et de fait, le voyage de Palestine en Italie fut mouvementé.

Pendant plusieurs semaines, d’abord, le caboteur mouilla de port en port, cherchant des vents favorables, ce qui eut l’avantage de permettre à l’Apôtre de revoir plusieurs communautés chrétiennes. Puis, tout à coup, le vent gonflant les voiles, le rafiot fut entraîné à toute vitesse sur les côtes de Crète où il chercha refuge dans une médiocre rade de l’île. Le capitaine jugeant cet abri insuffisant, eut l’idée de reprendre la mer pour gagner le port de Phoenix, mieux protégé. Paul lui conseilla de n’en rien faire ; il avait tant voyagé sur mer qu’il connaissait les moindres signes avant-coureurs des tempêtes ; le capitaine persista dans sa résolution.

A peine le bateau fut-il sorti de la petite rade que l’ouragan emporta la frêle coque comme un bouchon : le cauchemar dura quatorze jours et quatorze nuits. Le jour il y avait tant de nuages qu’on ne voyait même pas le soleil, et les nuits n’avaient ni étoiles ni lune. Personne ne songeait même plus à manger. On jeta par-dessus bord tout ce qu’on put ; les cordages, le mobilier, les ancres ; on attacha tant bien que mal la coque avec des câbles pour qu’elle ne s’ouvrît pas. L’équipage y compris le capitaine, avait perdu la tête. Seul, Paul, calme, apaisait les terreurs. Non ! ils ne périraient pas tous ! le navire arriverait à une île et personne même ne serait tué.

Et il en fut ainsi ! Après une si affreuse épreuve, le navire arriva à l’île de Malte. Là un autre épisode montra que Paul était vraiment un homme de Dieu. Jetés à la côte par la tempête, les naufragés firent un grand feu pour se sécher. Soudain, d’une brassée de bois qu’il jetait dans les flammes, jaillit une vipère, qui planta ses crocs dans la main de l’apôtre. Toute l’assistance regarda avec épouvante cet homme si visiblement maudit du ciel que la Justice divine allait le faire mourir par le poison au moment même où il venait d’échapper au naufrage. Toujours imperturbable, l’Apôtre secoua la main au-dessus des flammes et la bête y tomba sans que lui-même eut aucun mal.

Au printemps de l’année 6O, ayant quitté Malte sur un navire de plus gros tonnage, qui s’appelait le Castor et Pollux, Paul arriva en vue de la rade de Naples. Le Vésuve fumait dans la brise légère ; la baie la plus belle du monde sentait bon l’oranger et étincelait de marbres. Par la voie Appienne, le centurion emmena en hâte son prisonnier et sa petite troupe vers Rome où il avait hâte de le remettre aux autorités. Et le soir de la troisième étape, dans un endroit nommé « le Forum d’Appias », l’Apôtre fut tout surpris d’être accueilli par un groupe de fidèles. L’Église de Rome, ayant appris que le célèbre missionnaire arrivait, lui avait envoyé une délégation pour lui faire fête.

XIV. LE PRISONNIER DU CHRIST A ROME

les-chaines-de-la-prison-de-saint-paul-apotre-la-basilique-papale-de-saint-paul-hors-les-murs-rome-italie-erigee-au-cours-de-la-4eme-annonce-de-siecle-la-basilique-kx5rwg

Rome, la capitale de l’Empire, était alors au plus haut de son prestige. C’était une ville de plus d’un million d’âmes, où affluaient hommes et marchandises du monde entier. Ses monuments étaient d’un luxe extraordinaire ; installé dans son richissime palais du Palatin, l’Empereur gouvernait un monde plus grand que l’Europe. Dans cette cité géante, depuis déjà bien des années, le bon grain de l’Évangile avait été semé. Le Prince des Apôtres, le vieux Simon que Jésus lui-même avait désigné comme son représentant à la tête de tous les fidèles, et auquel il avait donné le surnom de Pierre parce qu’il serait « la pierre sur laquelle serait bâtie l’Église », était arrivé à Rome dix ans avant, et autour de lui s’était constituée une petite communauté. Les Romains, à cette époque-là, ne persécutaient pas les chrétiens, ils les considéraient comme une des innombrables sectes qui pullulaient dans la religion païenne. Ainsi la petite Église de Rome avait-elle pu s’installer et prospérer.

L’arrivée de Paul lui donna un nouvel élan, tandis que Pierre répandait l’Évangile dans les milieux juifs de la capitale, Paul, lui, chercherait à atteindre les milieux romains. Comme il était citoyen, il fut traité avec égards : au lieu de le jeter dans un cachot, on l’autorisa à vivre dans une maison amie, simplement surveillé nuit et jour par un garde, et il put recevoir qui il voulait.

Très vite, cette maison-prison devint un centre où des gens de toutes sortes affluèrent, même de grands seigneurs, des personnages qui appartenaient à l’entourage de l’empereur. C’est ainsi que fut converti au Christianisme un homme de haute naissance, Linus, qui, plus tard, devait être le premier successeur de S. Pierre à la tête de l’Église, le second pape, Lin.

De toutes les parties de la Chrétienté, des amis accouraient pour entourer l’Apôtre prisonnier. Le cher Timothée, le fidèle secrétaire, était là ; Marc, qui avait, on s’en souvient, quitté Paul parce qu’il trouvait trop rudes ses grandes expéditions missionnaires, était revenu se mettre à son service ; il y avait aussi Aristarque, Tychique et beaucoup d’autres. Un jour, dans sa chambre de prisonnier, Paul vit arriver un messager tout fatigué : il arrivait de très loin, de la communauté de Philippes, qu’il avait fondée en Macédoine ; les chrétiens de cette minuscule Église avaient appris la captivité de l’apôtre, ils avaient aussitôt fait une collecte… Tout ému, Paul écrivit alors pour ses vrais amis Philippiens une de ses plus belles épîtres.

Après deux ans de cette captivité si étonnante, le tribunal romain rendit sa décision. Il n’y avait rien à reprocher à l’Apôtre, et c’était à tort que les Juifs l’accusaient de troubler l’ordre. Paul fut relâché. Il en profita pour repartir aussitôt : cet homme était vraiment infatigable. Peut-être alla-t-il en Espagne : on n’en est pas sûr, mais c’est possible. En tout cas, il retourna en Asie Mineure et en Grèce, revit ses chères « filles », les communautés chrétiennes qu’il avait fondées. Il en fonda encore d’autres, notamment en Crête.

Ce fut à Troie, en Asie Mineure, qu’il fut de nouveau arrêté. Dans la communauté d’Éphèse, il y avait des traîtres, des chrétiens apostats, c’est-à-dire qui étaient retournés aux superstitions païennes ; pendant son passage dans cette ville, Paul les avait démasqués et traités comme ils le méritaient. Deux d’entre eux l’avaient dénoncé aux autorités romaines comme chrétien.

Car, entre temps, la persécution contre les chrétiens venait de commencer dans tout l’Empire. Néron, le fou couronné, inaugurait ses horreurs. Un incendie terrible, en juillet 64, ayant ravagé onze des quatorze quartiers de la ville, le sinistre despote avait détourné la colère du peuple en accusant les chrétiens de l’avoir allumé. Arrêtées, jetées en prison sans jugement, des centaines d’innocentes victimes avaient été livrées aux plus horribles tortures.

Ramené à Rome, Paul n’y connut plus les égards et le confort relatif de sa première captivité. Jeté dans un affreux cachot, au deuxième étage sous terre, dans l’obscurité et le froid humide, au milieu des rats et des insectes immondes, il dut demeurer là des semaines, enchaîné. Quelques-uns de ses amis essayaient bien de lui porter secours, quelques courageux, car beaucoup d’autres se cachaient, terrorisés par la persécution. Il savait quel sort l’attendait, et il en était heureux. N’avait-il pas écrit lui-même que son plus grand désir était « d’achever dans sa chair ce qui manquait à la Passion du Christ » ? Et à son fidèle Timothée, il arrivait à faire passer une lettre émouvante où il lui disait :

— Je sais que le jour de mon départ est proche. Mon sang va être répandu comme le vin d’une coupe. Que m’importe ? J’ai combattu le bon combat, maintenant ma course s’achève. Il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne que me donnera, au jour suprême, le Seigneur, le juge juste… Et peu après, en effet, cette suprême couronne, il la reçut.

 

  1. SUR LA ROUTE D’OSTIE

Et maintenant évoquons, avec vénération, la dernière scène de cette vie exemplaire. Sur la vieille route de Rome au port d’Ostie, par une fraîche matinée d’automne, un cortège militaire emmène le petit Juif de Tarse vers le lieu où il va mourir. C’est maintenant un homme âgé, courbé, ridé, totalement chauve, mais son regard n’a rien perdu de sa lumière ni sa voix de son autorité. Les gros brodequins des légionnaires martèlent les dalles en cadence ; le vent siffle doucement dans les branches des grands pins.

Un groupe d’amis fait escorte au condamné ; Luc, qui vient d’écrire son Évangile, Lin, le futur Pape, Marc, Timothée, Pudent, Eubule. Il y a aussi des curieux affreux et même des Juifs féroces qui viennent se moquer de leur grand adversaire. Mais Paul, calme, marche fermement, en priant. Parfois des mots tombent de ses lèvres pour réconforter ses frères, pour les encourager à suivre son exemple et à mourir, eux aussi, pour le Christ.

H05-A5.png

Citoyen romain, Paul avait encore un ultime privilège, celui de ne pas mourir de la mort des esclaves, sur la croix, comme était mort Jésus, comme venait de mourir Pierre, qui n’était qu’un humble pêcheur. Lui, il serait décapité par le glaive. Quand il fut arrivé au lieu prévu pour le supplice, il s’agenouilla, continua à prier le Divin Maître. Un sous-officier romain leva la lourde lame et de la tête tranchée jaillit un jet de sang.

Aujourd’hui, pas très loin de l’endroit où le grand Apôtre donna sa vie pour le Christ, une basilique se dresse : Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle garde le souvenir de l’homme extraordinaire qui sema l’Évangile en tant de pays de la terre, du second fondateur de l’Église, de l’écrivain admirable des épîtres, de l’Apôtre, du Martyr. Et nous, qui connaissons maintenant son histoire, ne conserverons-nous pas aussi avec émotion la mémoire du petit Juif de Tarse, jeté à terre sur la piste de sable, et qui devint un des plus grands saints de tous les siècles, parce que Jésus l’avait assez aimé pour le frapper au cœur ?

193883_1