DAVID LE BRETON (1954-...), ELOGE DE LA MARCHE

Eloge de la marche

Eloge de la marche 

…La marche est une méthode tranquille de réenchantement de la durée et de l’espace.
Elle est un dessaisissement provisoire par l’atteinte d’un gisement intérieur
qui tient seulement dans le frisson de l’instant.
Elle implique un état d’esprit, une humilité heureuse devant le monde,
une indifférence à la technique et aux moyens modernes de déplacement
ou, du moins, un sens de la relativité des choses…

…Et toujours le sac pèse sur les épaules, même quand, au fil du temps,
l’expérience contraint à se débarrasser du superflu…
Au terme d’une journée de marche, quand les épaules n’en peuvent plus de la charge,
le marcheur croit porter un sac de pierres.
La somme de bagages à emporter avec soi alimente longtemps le souci du voyageur.
L’évaluation des objets nécessaires exige une savante alchimie, bien différente pour chacun.
S’il est prudent de pas trop s’alourdir, il ne faut pas davantage trop lésiner,
au risque à un moment ou à un autre de se trouver dépourvu de l’essentiel.
Le confort du voyage en est la conséquence pour le meilleur ou pour le pire.
Nourriture, affaires de toilette, vêtements de rechange, couchages, livres,
carnet de notes, cartes, etc.. nourrissent de savants calculs…

…Le voyageur à pied est en quête de noms, celui du village à venir, du lieu-dit,
jalons de sens qui humanisent le parcours et font sortir
le monde du chaos où il se complaisait.
« Je te demande comment s’appelle cette descente ? « 
Le petit berger est effaré et manifestement ne sait que dire.
Il baisse les yeux, rougit jusqu’aux oreilles et se frotte le genou.
Enfin, dans un souffle, il se décide à répondre :
« Elle n’a pas de nom »
Il faut en effet parfois réduire son ambition,
chaque fragment du monde n’est pas nommé,
il règne encore des haies inconnues ou des champs anonymes,
des plaines ou des vallées que nul n’a songé à baptiser.
Et puis la destinée de tout homme est seulement de connaître
une poignée de noms parmi leur nombre infini,
il faut donc s’adresser à la bonne personne,
celle qui sait précisément celui que l’on cherche.
Comment s’appellent ce hameau, le ruisseau là-bas, la rivière, le bois,
et les habitants de ce village ?
Il s’agit de se repérer devant l’énigme des lieux,
se retrouver dans les taches de couleur et les lignes de la carte
ou des paysages, calculer au regard de l’échelle le chemin déjà parcouru,
celui qui reste à accomplir, évaluer les efforts à fournir…

David Le Breton « Eloge de la Marche »

David Le Breton

Strasbourg, 26 juin 2020. David Le Breton, anthropologue et sociologue. marche dans les rue de Strasbourg.

David Le Breton est professeur à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe.

Anthropologue et sociologue français, il est spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain qu’il a notamment étudiées en analysant les conduites à risque.

Il a aussi écrit sur des thèmes plus personnels : le silence (Du silence – Métailié) ou sur la marche (Éloge de la marche).

En 2007, il publie un polar Mort sur la route chez Métailié qui reçoit le prix Michel Lebrun à la 25ème heure (Salon du livre du Mans).

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