ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LIVRE DU PROPHETE EZECHIEL, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 122

Dimanche 4 juillet 2021 : 14ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 4 juillet 2021 : 14ème dimanche du Temps Ordinaire

jesus-au-temple-contre-les pharisiens

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Ezékiel 2, 2 – 5

En ces jours-là,
2 l’esprit vint en moi,
et me fit tenir debout.
J’écoutai celui qui me parlait.
3 Il me dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël,
vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi.
Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères
se sont soulevés contre moi.
4 Les fils ont le visage dur,
et le cœur  obstiné ;
c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras :
« Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu… »
5 Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas
– c’est une engeance de rebelles ! –
ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

DIEU EST AUSSI A BABYLONE
Rassurez-vous, les paroles que Dieu a adressées à Ezékiel ne se sont pas limitées à ce que nous venons d’entendre !
Ce texte n’est qu’une toute petite partie du long récit de la vocation d’Ezékiel, dans les premiers chapitres de son livre. A ne s’en tenir qu’aux quelques versets proposés pour ce dimanche, l’appel de Dieu semblerait un peu court et sévère ; aurait-il suffi à galvaniser Ezékiel pour des années ? Mais c’est oublier dans quel climat ont résonné ces paroles. Quand Dieu envoie en mission, il donne toujours la force nécessaire : pour Ezékiel, ce fut une vision grandiose, inoubliable dont le souvenir désormais soutiendrait tous ses efforts.
Nous sommes à Babylone, au tout début de l’Exil, avec la première vague des déportés chassés de Jérusalem par Nabucodonosor en 597. Très loin, là-bas, sur la colline de Sion, le Temple est encore debout et Dieu y réside toujours puisqu’il l’a promis. Mais alors que reste-t-il aux exilés ? Désormais loin de Dieu, il ne leur reste que leurs yeux pour pleurer apparemment, en attendant des jours meilleurs.
Mais voilà que Dieu s’adresse à Ezékiel, ici, bien loin de la mère-patrie et du Temple : c’est la première très Bonne Nouvelle de ce livre : Dieu n’est pas assigné à résidence à Jérusalem, il est également présent à Babylone, au bord du fleuve Kebar, là où est déporté son peuple. Ezékiel voit les cieux s’ouvrir et le voilà plongé dans un univers de beauté indicible : plus tard il tentera bien de raconter sa vision, mais pour tous ceux qui n’y ont pas assisté, c’est proprement inimaginable : dans un univers de flammes, de feu, de pierres précieuses, de torches vivantes à visages d’hommes, d’animaux ailés, se déplaçait en tournoyant le chariot qui portait le trône de Dieu. Indicible, inracontable, peut-être, mais le feu qui émane du trône de Dieu vient d’embraser l’âme d’Ezékiel, il est armé pour sa mission.
Laquelle promet d’être difficile : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. » On a peut-être un peu trop l’habitude de croire que le peuple en Exil à Babylone ne faisait qu’un autour de ses prêtres et de ses prophètes, dans la fidélité à la Loi et l’espérance du retour. En fait, si l’on en croit ce texte, les choses étaient moins simples. Il est probable que, là-bas, au contact de l’idolâtrie ambiante, les tentations d’abandonner la foi juive ont été très fortes. D’autant plus qu’en pareil cas, si l’on veut survivre loin du pays, il faut bien s’adapter. Certains pensent probablement que l’intransigeance n’est pas le bon plan.
Par ailleurs, à l’époque, une question se posait : si nous sommes le peuple vaincu, n’est-ce pas une preuve que notre Dieu est moins puissant que les autres ? Et, du coup, certains étaient tentés de changer de religion.

DES REBELLES QUI ONT BIEN BESOIN DE DIEU
On devine à travers ces lignes que le prophète aura fort à faire, le mot « rebelles » revient plusieurs fois sous sa plume : « C’est une engeance de rebelles… Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi, et les fils ont le visage dur, et le cœur  obstiné. » On pourrait diagnostiquer une « rébellion congénitale » en quelque sorte ! Thème connu bien avant Ezékiel : déjà Moïse s’en plaignait : ce n’est pas un hasard s’il avait transformé le nom de l’étape de Rephidim dans le Sinaï en Massa et Meriba (épreuve et querelle) en souvenir des récriminations continuelles du peuple pendant l’Exode.
Des siècles plus tard, à l’orée de l’Exil, justement, méditant cette rude expérience de Moïse, le livre du Deutéronome lui faisait dire : « Souviens-toi. N’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où vous êtes sortis d’Egypte, jusqu’à ce que vous arriviez en ce lieu, vous avez été rebelles au le SEIGNEUR… Et le SEIGNEUR m’a dit : Je vois que ce peuple est un peuple à la nuque raide ! » (Dt 9,713).
Dans le texte d’aujourd’hui, le reproche est particulièrement cinglant : car le peuple est comparé à Pharaon lui-même, le modèle de l’endurcissement du cœur ! (Au verset 4, quand le prophète dit : « les fils ont le cœur  obstiné », il emploie exactement le même mot hébreu que celui qui avait caractérisé le roi d’Egypte dans le livre de l’Exode : « le Pharaon s’obstina » (Ex 7,13). C’est donc la suprême injure. Voilà Ezékiel bien prévenu ; et ce peuple est si rebelle que le prophète, à n’en pas douter, aura fort à faire pour se faire entendre et justifier son autorité ; c’est pourquoi il précise bien qu’il ne parle pas de lui-même : « L’esprit vint en moi, il me fit tenir debout », et cette parole n’est pas la sienne ; c’est Dieu lui-même qui parle : « Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu… »
Au verset suivant, Dieu invitera son porte-parole à garder courage : « Et toi, fils d’homme, ne les crains pas, ne crains pas leurs paroles. Ils sont pour toi épines et ronces, tu es assis sur des scorpions. Ne crains pas leurs paroles ; devant eux ne t’effraie pas – c’est une engeance de rebelles ! Tu leur diras mes paroles, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas – c’est une engeance de rebelles ! » (Ez 2,6).
Mais, précisément, à travers la gravité même des reproches adressés par Dieu à son peuple, on peut lire la deuxième très Bonne Nouvelle du texte de ce dimanche : ce peuple est dur et indocile, soit ; eh bien, même cela n’arrête pas la fidélité de Dieu à son Alliance : quelle que soit leur attitude, d’écoute ou de refus « ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. » Traduisez, ils sauront que Dieu continue de leur parler, de les appeler.

PSAUME – 122 (123), 1-2. 3-4

1 Vers toi j’ai les yeux levés,
vers toi qui es au ciel.
2 Comme les yeux de l’esclave
vers la main de son maître.

Comme les yeux de la servante
vers la main de sa maîtresse,
nos yeux, levés vers le SEIGNEUR notre Dieu,
attendent sa pitié.

3 Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous :
notre âme est rassasiée de mépris.
4 C’en est trop, nous sommes rassasiés
du rire des satisfaits,
du mépris des orgueilleux.

LA PRIERE DES HUMILIES
La première ligne de ce psaume dans la Bible précise qu’il s’agit d’un « cantique des montées » : c’est-à-dire l’un des quinze psaumes (de 119/120 à 133/134) composés tout exprès pour être chantés pendant la marche des trois pèlerinages annuels à Jérusalem. Mais parmi les quinze, celui-ci a une tonalité très particulière que seule l’histoire peut éclairer.
Si l’on en croit les livres d’Esdras et de Néhémie, après l’Exil à Babylone, les rescapés revenaient au pays, pleins d’ardeur : à peine arrivés, avant même d’avoir pu reconstruire le Temple, ils rétablirent le culte dans des installations de fortune. Ils avaient pour eux la protection de Cyrus, le nouveau maître du monde, celui qui avait conquis Babylone et renvoyé les exilés chez eux, en 538, avec l’ordre de reconstruire leurs villes et leurs temples. Mais la peur les tenaillait quand même (Esd 3,3), car en leur absence, d’autres s’étaient installés à Jérusalem ; d’autres qui ne voyaient pas d’un très bon oeil le retour des exilés. Ces derniers commencèrent quand même à poser les fondations du nouveau Temple ; Zorobabel avait pris la direction des opérations. Mais ils avaient à peine commencé que les oppositions s’affirmèrent : le conflit s’envenima tellement qu’il parvint aux oreilles de l’administration perse et les travaux furent arrêtés. On a plusieurs versions des faits, différentes évidemment, selon la source : pour les uns, Zorobabel, le meneur des nouveaux venus, les exilés de retour, fut trop exigeant sur les garanties de fidélité des gens du pays qui voulaient participer également aux travaux. Pour les autres, ce sont des gens du pays, qui dénoncèrent les travaux de Zorobabel à l’administration perse comme un acte d’insoumission et de révolte larvée. Les travaux ne reprirent qu’en 520 à l’appel des prophètes Aggée et Zacharie.
C’est dans ce climat de soupçon qu’est née la prière de notre psaume : ceux qui sont revenus avec Zorobabel, pleins d’espoir, n’en finissent pas de déchanter. On lit ici leur humiliation. Ceux que l’on trouve en place, font figure de gens installés, en regard de la pauvreté des rapatriés : qui d’autre que Dieu pourrait faire valoir leurs droits ? « Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous : notre âme est rassasiée de mépris. C’en est trop, nous sommes rassasiés du mépris des orgueilleux. » Une fois de plus, apparemment, ce n’est pas la foi qui paie !
Bien longtemps après, les pèlerins qui « montent » au Temple de Jérusalem en pèlerinage, pour les trois grandes fêtes annuelles, se remémorent cette période difficile ; et on évoque les souffrances de ceux à qui on doit sa reconstruction, envers et contre tout. On n’a pas de mal à épouser leurs sentiments, car l’humiliation n’est pas terminée et l’humilité reste de mise. Le Temple est reconstruit, certes, mais Israël n’a pas recouvré sa totale indépendance (sauf la courte période hasmonéenne, 142-63 av. JC., plus tardive) ; et jusqu’à la venue du Messie, on suppliera inlassablement « Pitié pour nous, SEIGNEUR, pitié pour nous. »
L’appel au secours « Vers toi j’ai les yeux levés, vers toi qui es au ciel » reprend la formule du premier psaume des montées, l’image des yeux levés « Je lève les yeux vers les montagnes, d’où le secours me viendra-t-il ? » (Ps 119/120,1). C’est l’une des expressions habituelles de l’adoration et de la confiance* ; elle revient quatre fois dans le psaume d’aujourd’hui.
LA MAIN DU SEIGNEUR
Autre image de confiance, la référence à la main de Dieu : c’est elle qui a depuis toujours protégé, guidé, comblé Israël. C’est ainsi qu’on évoque le passage de la Mer : « Israël vit avec quelle main puissante le SEIGNEUR avait agi contre l’Egypte » (Ex 14,31). « Le SEIGNEUR votre Dieu a mis à sec devant vous les eaux du Jourdain jusqu’à ce que vous ayez passé, comme le SEIGNEUR votre Dieu l’avait fait en asséchant devant nous la Mer des Roseaux jusqu’à ce que nous ayons passé. Ainsi, tous les peuples de la terre sauront combien est forte la main du SEIGNEUR. » (Jos 4,23-24).
Cette main du Seigneur tient toute la terre : « Le gouvernement de la terre est dans la main du Seigneur » (Si 10,4), mais elle tient plus encore son peuple élu : « C’est moi, le SEIGNEUR ton Dieu, qui saisis ta main droite, et qui te dis : ‘Ne crains pas, moi, je viens à ton aide.’ » (Is 41,13) ; « Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je te saisis par la main, je te façonne… » (Is 42,6). « Comme l’argile est dans la main du potier, ainsi êtes-vous dans ma main, maison d’Israël ! » (Jr 18,6). En fait, en hébreu, on le voit bien ici, le mot main signifie également « pouvoir », « puissance ».
Pour terminer je laisse la parole encore une fois à Isaïe : « Non, le bras du SEIGNEUR n’est pas trop court pour sauver, ni son oreille, trop dure pour entendre. Mais ce sont vos crimes qui font la séparation entre vous et votre Dieu : vos péchés vous cachent son visage et l’empêchent de vous entendre. Car vos mains sont souillées par le sang, vos doigts, par le crime ; vos lèvres ont proféré le mensonge, votre langue murmure la perfidie. » (Is 59,1). On comprend bien ici pourquoi le psaume implore trois fois « Pitié », mais sans oublier que « la main du SEIGNEUR n’est pas trop courte pour sauver ».
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Complément : le thème du regard, synonyme de » confiance dans la Bible
En voici quelques expressions extraites d’autres psaumes : « J’ai les yeux tournés vers le SEIGNEUR, il tirera mes pieds du filet. » (Ps 24/25,15) ; « J’ai devant les yeux ton amour » (Ps 25/26,3) ; « Mes yeux se sont usés d’attendre mon Dieu » (Ps 68/69,4) ; « L’œil usé d’attendre tes promesses, j’ai dit : Quand vas-tu me consoler ? » (Ps 118/119,82) ; « Mes yeux se sont usés à guetter le salut et les promesses de ta justice. » (Ps 118/119,123) ; « Je regarde vers toi, SEIGNEUR, mon Maître ; tu es mon refuge : épargne ma vie ! Garde-moi du filet qui m’est tendu, des embûches qu’ont dressées les malfaisants. » (Ps 140/141,8-9) ; « Les yeux sur toi, tous, ils espèrent : tu leur donnes la nourriture en temps voulu ; tu ouvres ta main : tu rassasies avec bonté tout ce qui vit. » (Ps 144/145,15-16). Tous ces versets nous montrent à quel point le thème du regard est présent dans la Bible.

DEUXIEME LECTURE – deuxième lettre de Paul apôtre aux Corinthiens 12, 7 – 10

Frères,
7 les révélations que j’ai reçues
sont tellement extraordinaires
que, pour m’empêcher de me surestimer,
j’ai reçu dans ma chair une écharde,
un envoyé de Satan qui est là pour me gifler,
pour empêcher que je me surestime.
8 Par trois fois,
j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi.
9 Mais il m’a déclaré :
« Ma grâce te suffit,
car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »
C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses,
afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure.
10 C’est pourquoi j’accepte de grand cœur  pour le Christ
les faiblesses, les insultes, les contraintes,
les persécutions et les situations angoissantes.
Car, lorsque je suis faible,
c’est alors que je suis fort.

 

LES SOUFFRANCES DE L’APOTRE PAUL
Comme Ezékiel (voir première lecture, Ez 2), Paul a bénéficié de visions et révélations exceptionnelles ; l’un comme l’autre y ont puisé la force de poursuivre leur mission. Pas question de devenir orgueilleux pour autant, leurs auditeurs se chargeant de les ramener sans cesse à l’humilité. « Nul n’est prophète en son pays » est un dicton connu et vécu en Israël bien avant la venue de Jésus-Christ. Mais Paul avait apparemment une autre raison, meilleure encore, de rester humble : si l’on en croit ce texte, il portait en lui-même un rappel permanent de sa petitesse : « Pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. »

Nous ne saurons jamais ce qu’était concrètement « l’écharde dans la chair » qui faisait tant souffrir Paul : toutes les hypothèses ont été proposées, mais lui ne le précise jamais. On peut néanmoins en énumérer quelques-unes : lui-même, pour commencer, reconnaît avoir été malade : « Vous le savez : c’est par suite d’une maladie que je vous ai annoncé l’Évangile pour la première fois ; et l’épreuve qu’était pour vous ce corps malade, vous ne l’avez pas repoussée avec dégoût, mais vous m’avez accueilli comme un ange de Dieu, comme le Christ Jésus lui-même. » (Ga 4,13-15).
Une autre source de souffrance fut incontestablement pour lui le rejet de la bonne nouvelle par ses frères de race ; il en parle longuement dans la lettre aux Romains (chapitres 9 à 11) : « C’est la vérité que je dis dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience m’en rend témoignage dans l’Esprit Saint : j’ai dans le cœur une grande tristesse, une douleur incessante. Moi-même, pour les Juifs, mes frères de race, je souhaiterais être anathème, séparé du Christ. » (Rm 9, 1-3).
On peut aussi imaginer une autre source de souffrance secrète, intarissable : la culpabilité, le remords d’avoir été, dans un premier temps, le persécuteur des Chrétiens de la première heure. Impossible, peut-être pour lui, de faire table rase de ce passé honteux. Cette persécution qu’il a pratiquée (cf les Actes des Apôtres : Ac 7,58 ; 9,1 ; 22,4), il l’endure lui-même à son tour et tout ce qu’il subit désormais, dans la fierté de souffrir pour le Christ, réveille en même temps sa honte. Une seule issue, reconnaître humblement sa faiblesse et se mettre tel quel à la disposition du Christ pour l’œuvre  d’évangélisation. A ce prix, il expérimente combien la force du Christ est puissante dans ceux qui s’y abandonnent : « J’accepte de grand cœur  pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. »
D’autre part, il est mieux placé que quiconque pour savoir que la persécution est à peu près inévitable pour les Apôtres ; là encore, il peut parler d’expérience : dès sa conversion et ses premières prédications à Damas, il a été attaqué physiquement et il a fallu pour le sauver lui faire quitter la ville en le descendant dans une corbeille le long de la muraille (Ac 9,20-25). Un peu plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens que nous lisons aujourd’hui, il récapitule tout ce qu’il a dû subir à cause de sa prédication : « Cinq fois, j’ai reçu des Juifs les trente-neuf coups de fouet ; trois fois, j’ai subi la bastonnade ; une fois, j’ai été lapidé ; trois fois, j’ai fait naufrage et je suis resté vingt-quatre heures perdu en pleine mer. Souvent à pied sur les routes, avec les dangers des fleuves, les dangers des bandits, les dangers venant de mes frères de race, les dangers venant des païens, les dangers de la ville, les dangers du désert, les dangers de la mer, les dangers des faux frères. J’ai connu la fatigue et la peine, souvent le manque de sommeil la faim et la soif, souvent le manque de nourriture, le froid et le manque de vêtements, sans compter tout le reste : ma préoccupation quotidienne, le souci de toutes les Églises. » (2 Co 11,24-28). Vu le ton, on a l’impression qu’il s’en vanterait presque : et c’est vrai puisque les épreuves sont le lieu même où se manifeste aux yeux de tous la vraie source de sa force, non pas en lui-même, mais dans le soutien permanent de la présence du Christ en lui.
ACCUEILLIR LA FORCE DE DIEU
Ce contraste que l’on pourrait appeler « faiblesse et force » des Apôtres ne peut que tourner à la gloire de Dieu, puisque dans l’extrême faiblesse des apôtres et grâce à elle, la force de résurrection du Christ est manifestée. Ainsi, paradoxalement, Paul se glorifie de sa faiblesse : « S’il faut se vanter, je me vanterai de ce qui fait ma faiblesse. » (2 Co 11,30). Il y revient souvent dans cette lettre (cf 2 Co 4,8-11, lecture du 9ème dimanche), et dès le début par exemple : « La détresse que nous avons connue dans la province d’Asie* nous a accablés à l’extrême, au-delà de nos forces, au point que nous ne savions même plus si nous allions rester en vie. Mais, si nous nous sommes trouvés sous le coup d’un arrêt de mort, c’était pour que notre confiance ne soit plus en nous-mêmes, mais en Dieu qui ressuscite les morts. » (2 Co 1,8-9). Puis au chapitre 6 : « En tout, nous nous recommandons nous-mêmes comme des ministres de Dieu : par beaucoup d’endurance, dans les détresses, les difficultés, les angoisses, les coups, la prison, les émeutes, les fatigues, le manque de sommeil et de nourriture…dans la gloire et le mépris, dans la mauvaise et la bonne réputation. On nous traite d’imposteurs, et nous disons la vérité ; on nous prend pour des inconnus, et nous sommes très connus ; on nous croit mourants, et nous sommes bien vivants ; on nous punit, et nous ne sommes pas mis à mort ; on nous croit tristes, et nous sommes toujours joyeux ; pauvres, et nous faisons tant de riches ; démunis de tout, et nous possédons tout. » (2 Co 6, 4… 10). Notre texte de ce dimanche est dans cette ligne : extraordinaire bonne nouvelle, une fois encore ! Notre faiblesse n’est pas une entrave à l’évangélisation ! C’est peut-être même le contraire…

Lorsque Paul a prié, par trois fois, comme son maître à Gethsémani, pour que cette souffrance s’éloigne de lui : « Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi », le Seigneur lui a simplement répondu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. »

EVANGILE – selon Saint Marc 6, 1 – 6

En ce temps-là,
1 Jésus se rendit dans son lieu d’origine,
et ses disciples le suivirent.
2 Le jour du sabbat,
il se mit à enseigner dans la synagogue.
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient :
« D’où cela lui vient-il ?
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée,
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?
3 N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie,
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ?
Ses sœurs  ne sont-elles pas ici chez nous ? »
Et ils étaient profondément choqués à son sujet.
4 Jésus leur disait :
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays,
sa parenté et sa maison. »
5 Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ;
il guérit seulement quelques malades
en leur imposant les mains.
6 Et il s’étonna de leur manque de foi.
Alors Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

 

JESUS A LA SYNAGOGUE DE NAZARETH
D’après l’évangile de Marc, Jésus a quitté son village de Nazareth au début de sa vie publique pour rejoindre Jean-Baptiste au bord du Jourdain et se faire baptiser (1,9). Puis il a commencé sa prédication en parcourant une partie de la Galilée ; il est même allé de l’autre côté de la mer de Tibériade, dans les villes de la Décapole (chap. 5). Quand il s’installe quelque part, Capharnaüm semble être sa ville d’élection ; il n’est plus question de Nazareth pendant les cinq premiers chapitres de Marc ; quant à son entourage, il s’est choisi des amis, qu’il appelle ses disciples (3,13). Comment réagit sa famille ? Marc note seulement au chapitre 3 l’opposition de quelques-uns qui le croyaient devenu fou.

Les autres sont visiblement partagés : nombreux sont ceux qui ont été séduits par Jésus, par son enseignement et ses miracles ; les Pharisiens et leurs scribes, quant à eux, ont déjà à plusieurs reprises manifesté leur hostilité ; certains ont même déjà décidé de se débarrasser de lui (3,6) : son crime, guérir des malades, n’importe quand, et même le jour du sabbat !
Et voici, avec l’évangile de ce dimanche, que Jésus revient pour la première fois dans son village de Nazareth. Sa réputation l’a-t-elle précédé ? Probablement, puisqu’on s’inquiète déjà de lui à Jérusalem (3,22), et que, dès le début du texte, Marc nous rapporte la question de ses auditeurs : « D’où cela lui vient-il … ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? »
Voici donc l’enfant du pays de retour à la synagogue de Nazareth un matin de shabbat. Marc note seulement la présence de ses disciples : « Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. » Puis il ne parle plus d’eux ; eux vont assister à la scène, sans intervenir, apparemment, mais cela leur servira de leçon pour l’avenir qui les attend eux-mêmes. Car si, jusqu’à présent, Jésus avait déjà rencontré des oppositions, ici, c’est bien pire, il essuie un véritable échec : au point de ne même plus pouvoir accomplir un seul miracle (v. 5) ; son propre village le refuse : toute l’attention du récit se concentre en effet sur la réaction des anciens voisins de Jésus ; dubitatifs au début, ils deviennent peu à peu franchement hostiles.
Tout commence par des questions bien humaines : « Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?… N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses soeurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Un mot, d’abord, sur ses frères : ce sont en réalité des parents, peut-être ses cousins : deux (Jacques le Petit et José) seront plus tard présentés par Marc comme fils d’une autre Marie, (cf 15,40-47). D’ailleurs, si Jésus avait eu des frères de sang, il n’aurait pas confié sa mère à Jean.
Je reviens à la phrase : « Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?… N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie… ? » Traduisez : son enseignement et ce qu’on sait de son action dans la région en font un personnage hors du commun ; or, nous savons bien, nous d’où il sort ; il est comme nous, rien de plus ; d’où lui viendraient ses pouvoirs ? Si c’était un prophète, on l’aurait su, déjà ; il y a incompatibilité entre la grandeur de Dieu et la modestie de ses origines humaines.
C’est bien le drame d’une partie des contemporains du Christ, semble dire Marc : enfermés dans leurs idées sur Dieu, ils n’ont pu le reconnaître quand il est venu.
Marc revient très souvent sur cette question que pose la personnalité de Jésus : à Capharnaüm, déjà, les gens « se demandaient les uns aux autres : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. » (1,27).*
DE LA SURPRISE A L’HOSTILITE
A Nazareth (6,2), comme à Capharnaüm (1,22), les assistants ont d’abord été « frappés d’étonnement » ; mais à Nazareth, les choses ont mal tourné, l’étonnement a viré au scandale : ici, Marc a certainement choisi volontairement le mot grec (skandalon) qui évoquait la pierre d’achoppement dont parlait Isaïe ; imaginez un chef de chantier qui se trouve devant une pierre de forme imprévue : soit il l’intègre à sa construction dont elle devient une pierre maîtresse ; soit il la méprise, et la laisse traîner sur le chantier, au risque de buter dessus. Cette image illustrait pour Isaïe le contraste entre celui qui croit et celui qui refuse de croire. Pour celui qui croit, le Seigneur est son rocher, comme disent certains psaumes, sa sécurité ; mais ceux qui refusent de croire se privent eux-mêmes de cette sécurité et le choix des croyants devient pour eux incompréhensible et proprement scandaleux.

Saint Pierre, dans sa première lettre, reprend la même image en parlant du Christ : « Il y a ceci dans l’Écriture : ‘Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaitre la honte.’ Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit : ‘La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche.’ Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole… » (1 P 2,6-8).
Chez Matthieu et Luc, le même thème est repris sous une autre forme : « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute », dit Jésus lui-même. (Mt 11,6 ; Lc 7,23). Pour le dire autrement, heureux sont ceux qui ont eu le bonheur de s’ouvrir au mystère de Jésus et de reconnaître en lui le Messie ; pour eux, le Christ est désormais le centre de leur vie ; au contraire, malheureux sont ceux qui, comme à Nazareth, se sont fermés à sa parole et à son action.
Curieusement, les plus proches ne sont pas les mieux préparés à faire le bon choix : Jésus, comme Ezékiel (première lecture), comme Jérémie, comme tant d’autres avant lui, constate que nul n’est prophète en son pays : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. »
Manifestement, Jésus ne s’attendait pas à cette réaction scandalisée, puisque Marc affirme : « Il s’étonna de leur manque de foi ». On peut déjà être surpris nous-mêmes que Jésus s’étonne : cela veut dire que, pour lui, tout n’était pas écrit d’avance ; d’autre part cet étonnement est mêlé de tristesse : un peu plus haut, devant une opposition semblable venant des Pharisiens, Marc a noté que Jésus était « navré de l’endurcissement de leurs cœurs  » (Mc 3,5). Au niveau de Jésus, cet épisode peu glorieux de Nazareth fait déjà pressentir la croix ; pour l’avenir, il préfigure le sort des prophètes de tous les temps, affrontés à une incroyance quasi structurelle. On veut bien l’écouter mais on reste de marbre.
Et cette indifférence des participants barre la route aux miracles : dans les chapitres précédents, Marc a noté à plusieurs reprises que miracle et foi vont de pair ; que ce soit lors de la tempête apaisée (4,35-41), de la libération du démoniaque de Gérasa (5,1-20), ou de la guérison de la fille de Jaïre et de l’hémorroïsse (5,20-43). Ici, Marc retourne la proposition : là où il n’y a pas de foi, il ne peut pas y avoir de miracle.
Et pourtant, l’épisode se clôt néanmoins sur une petite lueur d’optimisme : même à Nazareth, dans ce climat d’hostilité, Jésus a pu quand même opérer quelques guérisons ; cela veut dire en clair que malgré toutes nos mauvaises volontés, tout espoir n’est jamais perdu !
————————
*Note
Quelques jours plus tard, après la guérison du paralytique, les scribes s’interrogeaient : « Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? » (2,7) ; sur le lac, après qu’il eut apaisé la tempête, les apôtres se demandaient aussi : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » (4,41).

Complément
Ezékiel traduit cette expérience du prédicateur déçu dans une phrase magnifique. Dieu lui-même lui a dit : « Ils disent : “Venez écouter quelle parole vient du Seigneur !” Et ils vont vers toi comme se rassemble le peuple ; ils s’asseyent devant toi, eux, mon peuple ; ils écoutent tes paroles sans les mettre en pratique ; car leur bouche est pleine des passions qu’ils veulent assouvir, et leur cœur s’attache au profit. Te voilà pour eux comme un chant passionné, à la sonorité agréable, avec une belle musique. Ils écoutent tes paroles, mais personne ne les met en pratique. » (Ez 33,31-32).

ANCIEN TESTAMENT, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, EVANGILE SELON SAINT MARC, LIVRE DU PROPHETE EZECHIEL, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 91

Dimanche 13 juin 2021 : 11ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 13 juin 2021 : 11ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Ezechiel 17,22-24

22  Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu :
A la cime du grand cèdre,
je prendrai une tige ;
au sommet de sa ramure,
j’en cueillerai une toute jeune,
et je la planterai moi-même
sur une montagne très élevée.
23  Sur la haute montagne d’Israël je la planterai.
Elle portera des rameaux, et produira du fruit,
elle deviendra un cèdre magnifique.
En dessous d’elle habiteront tous les passereaux,
et toutes sortes d’oiseaux
à l’ombre de ses branches ils habiteront.
24  Alors tous les arbres des champs sauront
que Je suis le SEIGNEUR :
je renverse l’arbre élevé
et relève l’arbre renversé,
je fais sécher l’arbre vert
et reverdir l’arbre sec.
Je suis le SEIGNEUR, j’ai parlé,
et je le ferai.

UNE PARABOLE D’ESPERANCE
Pour comprendre la parabole d’Ezéchiel, il faut se rappeler le contexte historique dans lequel parle le prophète : en 597, Nabuchodonosor, roi de Babylone, s’est emparé de Jérusalem ; il a déporté le roi et une partie des habitants (parmi eux, Ezéchiel). Dix ans plus tard, en 587, nouvelle vague, cette fois, Jérusalem est complètement détruite et pillée, une nouvelle partie de ses habitants déportés à leur tour à Babylone.
Le peuple juif semble avoir tout perdu : sa terre, signe concret de la bénédiction de Dieu, son roi, médiateur entre Dieu et le peuple, son Temple, lieu de la Présence divine. D’où la question qui, désormais, taraude tous les cœurs  : Dieu aurait-il abandonné son peuple ? C’est, au sens propre du terme, la « question de confiance ».
Le miracle de la foi, justement, c’est qu’au sein même de l’épreuve, elle se purifie et s’approfondit : c’est exactement ce qui s’est passé pour Israël. L’exil à Babylone a été l’occasion d’un sursaut extraordinaire de la foi juive ; Ezéchiel est l’un des artisans de ce sursaut : avant la catastrophe, il avait alerté le peuple sur les conséquences désastreuses et inévitables de sa conduite. Il avait multiplié les menaces, dans l’espoir d’obtenir une conversion. Désormais, la catastrophe étant survenue, il se consacre à relever l’espoir défaillant. A ce peuple humilié, en exil, il apporte une parole d’espérance. Cette parabole du cèdre que nous lisons aujourd’hui en est une.
Pourquoi un cèdre, d’abord ? Parce que le cèdre était le symbole de la dynastie royale. Ezéchiel prend l’image du cèdre pour parler du roi, comme La Fontaine prenait celle du lion. Le roi en exil est comme un cèdre renversé (à noter que l’on emploie en français l’expression « renverser un roi »), il est comme un arbre desséché… Mais Dieu va prélever une tige tendre du vieil arbre et le replanter lui-même.
« Sur la haute montagne d’Israël, je la planterai » : la « haute montagne d’Israël », c’est évidemment Jérusalem ; topographiquement, ce n’est pas la plus haute montagne du pays, mais c’est d’une autre élévation qu’il est question ! Cette phrase annonce donc deux choses : le retour au pays et la restauration du royaume de Jérusalem.
Et la petite bouture deviendra un cèdre magnifique. Tellement vaste que tous les passereaux du monde viendront y faire leur nid, toutes sortes d’oiseaux habiteront à l’ombre de ses branches. « Tous les arbres des champs sauront que je suis le SEIGNEUR ». « Tous les arbres des champs », c’est-à-dire le monde entier, même les païens, ceux qui n’ont rien à voir avec le cèdre de la royauté. Quant à l’expression « ils sauront que Je suis le SEIGNEUR », nous l’avons déjà rencontrée ; elle signifie « Je suis le SEIGNEUR, il n’y en a pas d’autre ». Thème très fréquent chez les prophètes, dans le cadre de leur lutte contre l’idolâtrie. La suite du texte va dans le même sens : quand un prophète insiste sur la puissance de Dieu, c’est toujours pour marquer le contraste avec les idoles qui, elles, sont incapables du moindre geste, de la moindre action.
RIEN N’EST IMPOSSIBLE A DIEU
« Je suis le SEIGNEUR, je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert, et reverdir l’arbre sec. » Il ne s’agit pas du tout de présenter Dieu comme jouant pour son plaisir avec la création, au gré de quelque caprice… ce qui serait, tout compte fait, très inquiétant ; au contraire, c’est une manière de nous rassurer, du style « rien n’est impossible à Dieu ». Vous, les croyants, ne vous laissez pas impressionner par qui que ce soit, ou quoi que ce soit, faites confiance, tout est dans la main de Dieu.
« Je suis le SEIGNEUR, j’ai parlé et je le ferai » : cela veut dire au moins deux choses : d’abord, bien sûr, dans le même sens que tout ce que je viens de dire, la puissance de Dieu, l’efficacité de sa Parole. Le poème de la Création, au premier chapitre de la Genèse, qui a été écrit sensiblement à la même époque, répète comme un refrain : « Dieu dit… et il en fut ainsi ».
Ensuite, il y a certainement là, pour le peuple juif, un rappel de ce que l’on pourrait appeler la grande promesse, ou la grande espérance ; ce qu’Ezéchiel dit là, c’est quelque chose comme « c’est vrai, apparemment, tout est perdu ; mais n’oubliez jamais que Dieu est fidèle à ses promesses ; donc, quelles que soient les apparences, la promesse faite au roi David est toujours valable. » Je l’ai dit et je le ferai, cela revient à dire « J’ai promis, donc je tiendrai ».
Cette promesse faite à David, par le prophète Natan, quatre cents ans plus tôt, annonçait un roi idéal né de sa descendance. On la trouve au deuxième livre de Samuel : « Quand tes jours seront accomplis et que tu reposeras auprès de tes pères, je te susciterai dans ta descendance un successeur qui naîtra de toi, et je rendrai stable sa royauté… Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils… Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi, ton trône sera stable pour toujours. » (2 S 7,12… 17).
Cette promesse répercutée de siècle en siècle par les prophètes a nourri l’espérance d’Israël aux heures les plus sombres. La parabole du cèdre, chez Ezéchiel, en est la reprise imagée. Au moment où le peuple dépositaire de la promesse expérimente cruellement son impuissance, l’insistance du prophète sur l’œuvre de Dieu et de Dieu seul, est la meilleure source de confiance.

PSAUME – 91 (92),2-3, 13-14, 15-16

2  Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
3  d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits,

13  Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
14  planté dans les parvis du SEIGNEUR,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

15  Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
16  pour annoncer : « Le SEIGNEUR est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

LE PIEGE DU SOUPCON
« Pas de ruse en Dieu, mon rocher » : le peuple d’Israël sait bien qu’il lui est arrivé d’accuser Dieu de ruse ; dans le désert du Sinaï, par exemple, un jour de grande soif, quand la déshydratation menaçait bêtes et gens, on avait accusé Moïse et Dieu : ils nous ont fait sortir d’Egypte, en nous faisant miroiter la liberté, mais en réalité, c’était pour nous perdre ici. C’est le fameux épisode de Massa et Meriba (Ex 17,1-7) ; or, malgré ces murmures, ces bruits de révolte, Dieu avait été plus grand que son peuple en colère ; il avait fait couler l’eau d’un rocher. Désormais, on appelait Dieu « notre rocher », manière de rappeler la fidélité de Dieu plus forte que tous les soupçons de son peuple.
Dans ce rocher, Israël a puisé l’eau de sa survie… Mais surtout, au long des siècles, la source de sa foi, de sa confiance… C’est la même chose de dire à la fin du psaume « Dieu est mon rocher » ou au début du psaume « J’annonce dès le matin, ton amour, ta fidélité, au long des nuits ». Le rappel du rocher, c’est le rappel de l’expérience du désert, et de la fidélité de Dieu plus forte que toutes les révoltes… Et la formule « ton amour et ta fidélité », c’est également le rappel de l’expérience du désert : c’est l’expression employée par Dieu lui-même pour se faire connaître à son peuple : « Le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité… » (Ex 34, 6).
Bien souvent, cette expression a été reprise dans la Bible, et en particulier dans les Psaumes, comme un rappel de l’Alliance entre Dieu et son peuple : « Dieu d’amour et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour… »
L’épisode de Massa et Meriba dont je parlais il y a un instant, (ou plutôt cette séquence), épreuve du désert, soupçon du peuple, intervention de Dieu, s’est répété bien des fois, quand on a eu soif, mais aussi quand l’eau n’était pas bonne ou quand on eu faim (rappelons-nous la manne et les cailles et les eaux amères de Mara). Cela s’est répété si souvent qu’on a fini par comprendre que c’était presque inévitable, si on n’y prenait pas garde… Parce que l’homme est tenté d’accuser Dieu de ruse chaque fois que quelque chose ne va pas selon ses désirs. Et alors, pour bien retenir cette leçon capitale, on a écrit le récit du Jardin d’Eden : un serpent, particulièrement rusé, fait croire à l’homme et à la femme que c’est Dieu qui ruse avec eux. Il insinue : Dieu vous interdit les meilleurs fruits sous prétexte de vous garder du danger, il prétend que ces fruits sont vénéneux, alors que c’est tout le contraire. Et l’homme et la femme tombent dans le piège. Et c’est toujours la même histoire depuis que le monde est monde.
Comment se prémunir une fois pour toutes contre ce danger ? Ce psaume nous dit le moyen de nous protéger : il suffit de se planter dans le Temple comme un cèdre et de chanter pour Dieu « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». On devrait traduire « il est bon pour nous de rendre grâce au SEIGNEUR, il est bon pour nous de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». Car, en fait, le peuple d’Israël ne nous a pas attendus pour comprendre que notre chant pour Dieu, c’est à nous qu’il fait du bien ! Saint Augustin dira : « Tout ce que l’homme fait pour Dieu profite à l’homme et non à Dieu ». Chanter pour Dieu, résolument, ouvrir les yeux sur son amour et sa fidélité, dès le matin et au long des nuits, c’est se protéger des ruses du serpent.
ANNONCER LA FIDELITE DE DIEU
Pour le dire, le psalmiste emploie l’expression : « Qu’il est bon… » ; c’est le même mot « bon » (tôv en hébreu) qui est employé pour dire « bon à manger ». Encore faut-il y avoir goûté pour pouvoir en parler !
Le psaume dit un peu plus loin (dans un verset qui n’est pas lu ce dimanche) « l’homme borné ne le sait pas… l’insensé ne peut pas le comprendre »… Mais le croyant, lui le sait : oui il est bon pour nous de chanter l’amour de Dieu et sa fidélité. Parce que c’est la vérité et que seule cette confiance invincible dans l’amour de Dieu, dans son dessein bienveillant, peut illuminer notre vie en toutes circonstances… alors que la méfiance, le soupçon fausse complètement notre regard. Soupçonner Dieu de ruse, c’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber, un piège mortel.
Celui qui se protège ainsi est, dit notre psaume, comme un arbre qui « garde sa sève et sa verdeur » : en Terre Sainte, c’est une image très suggestive. Si les cèdres du Liban, les palmiers des oasis font rêver, c’est parce qu’ici, le problème de l’eau est crucial ; l’eau est vitale et par endroits, tellement rare. On attend avec impatience la moindre pluie de printemps qui fait reverdir les paysages désertiques tout près de Jérusalem. Pour le croyant, l’eau vivifiante, c’est la présence de son Dieu. Si bien que, quand Jésus, plus tard, parlera d’eau vive, il ne fera que reprendre une image déjà bien connue.
Il est bon pour nous de prendre conscience et de chanter que Dieu est Amour… mais il est bon aussi pour les autres que nous le leur disions… C’est ce que veut dire la répétition du mot « annoncer » au début et à la fin du psaume. On a ici une « inclusion » : au début « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut, d’annoncer dès le matin ton amour » et à la fin « Le juste est comme un cèdre du Liban… vieillissant, il fructifie encore pour annoncer « le SEIGNEUR est droit ! » Ici, le mot « annoncer » signifie « annoncer aux autres, aux non-croyants »… Le peuple d’Israël n’oublie pas sa mission d’être témoin de l’amour de Dieu pour tous les hommes.
Dernière remarque : ce psaume porte une inscription tout au début (qu’on appelle la « suscription1 ») : elle précise que c’est un psaume pour le jour du sabbat, le jour par excellence où l’on chante l’amour et la fidélité de Dieu. C’est le jour ou jamais de le faire, bien sûr. Nous, Chrétiens, pourrions bien en faire le psaume du dimanche ; car notre dimanche chrétien ne fait pas autre chose : chanter l’amour et la fidélité de Dieu qui se sont manifestés de manière totale et définitive en Jésus-Christ.
—————-
Note
1 – La suscription : dans certains psaumes, le premier verset ne fait pas partie de la prière ; il est une indication pour sa mise en œuvre ou bien une présentation du thème et de l’esprit dans lequel il doit être chanté. On rencontre souvent, par exemple, la formule « De David ». Cela ne signifie pas que David est l’auteur incontesté du psaume en question, mais qu’il aurait pu partager la prière ou les sentiments qui y sont exprimés. On peut traduire « A la manière de David ».

DEUXIEME LECTURE – lettre de Paul aux Corinthiens 5, 6-10

Frères,
6  nous gardons toujours confiance,
tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur
tant que nous demeurons dans ce corps ;
7  en effet, nous cheminons dans la foi,
non dans la claire vision.
8  Oui, nous avons confiance,
et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps
pour demeurer près du Seigneur.
9  Mais, de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors,
notre ambition, c’est de plaire au Seig0000000neur.
10  Car il nous faudra tous apparaître à découvert
devant le tribunal du Christ,
pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait,
soit en bien soit en mal,
pendant qu’il était dans son corps.

LA MORT COMME UNE NAISSANCE
Qui sait ce que pense le bébé qui va naître ; est-il conscient, seulement ? Et s’il l’est, appréhende-t-il ce passage ? Il paraît qu’une fois né, la lumière du jour l’aveugle, lui qui était dans l’obscurité ; jusqu’ici, il entendait quelques voix, désormais, il verra face à face ceux qui l’ont aimé, ceux qui lui ont parlé, ceux qui lui ont donné son nom avant même qu’il le sache.
Eh bien, pour Paul, la mort est une naissance. Jusque-là, nous sommes comme l’enfant qui va naître ; nous aussi, nous sommes dans l’obscurité. Mais quand nous naîtrons à la vraie vie, nous serons en pleine lumière : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. » (1 Co 13,12)
Tout comme le temps de la gestation n’a de sens qu’en fonction de la naissance qui se prépare, notre vie terrestre n’a de sens qu’en fonction de la vie définitive auprès du Seigneur. En attendant, heureusement, dans cette obscurité, il y a un rayon de lumière, c’est la foi. C’est elle qui nous aide à cheminer, qui nous aide à préparer la naissance qui approche : « Nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision ». C’est la foi qui nous révèle le sens de notre vie actuelle, le sens de notre mort. C’est dans la foi que nous savons que notre mort est une naissance. Paul la compare ici à un passage de frontière entre l’exil et la mère-patrie. Pour l’instant, nous dit-il, nous sommes « en exil loin du Seigneur ». Car notre vraie patrie, c’est Lui.
C’est dans la foi, aussi, que nous savons que notre vie a un sens, c’est-à-dire à la fois une direction et une signification. La direction, on la connaît : pour le bébé, c’est le jour de l’accouchement, de la naissance… pour nous, le jour de notre mort biologique ; la signification, on risque peut-être plus de l’oublier ; alors Paul  y insiste ; car sur ce point, notre situation est très différente de celle du bébé qui va naître : lui ne peut rien faire pour activer les choses ; tout se déroule en-dehors de lui ; tandis que nous, nous avons un rôle capital à jouer : notre vie terrestre est vraiment le temps d’une gestation ; tout ce que nous faisons aujourd’hui prépare demain.
Paul s’en explique dans la lettre aux Philippiens : « Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage. Mais si, en vivant en ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire. » (Ph 1,21-23).
On voit bien ici que Paul a dépassé la crainte de la mort, au contraire il la désire.
LE BUT DU VOYAGE
Pour autant, notre vie terrestre n’est pas ignorée, méprisée ; elle est orientée ; elle n’est pas dépréciée, car c’est son but, au contraire, qui lui donne tout son prix. Un peu comme quand on est en voyage, il est essentiel de ne jamais perdre de vue le but du voyage ; et c’est le but qu’on s’est fixé qui justifie tout le reste, la route choisie, les étapes, et même les difficultés du chemin… Or, quel est le but du voyage du Chrétien ? Demeurer auprès du Seigneur, de façon totale et définitive et faire entrer dans cette demeure, dans cette mère-patrie tous les exilés que nous avons rencontrés sur notre route.
Or l’efficacité de nos efforts n’est pas toujours évidente ! Sur ce point aussi nous sommes dans l’obscurité… Peut-être ici, pour comprendre ce texte, faut-il essayer d’imaginer ce que peuvent être les sentiments d’un apôtre qui consacre toutes ses forces à sa mission et qui n’en voit guère les fruits. Combien ont eu l’impression de travailler en pure perte, de prêcher dans le désert, comme on dit ? C’est à eux que Paul s’adresse. Et c’est pour cela qu’il insiste tellement sur la confiance : «  Nous gardons toujours confiance… Oui, nous avons confiance… ». S’il doit le répéter, c’est que cela ne va peut-être pas de soi tous les jours pour tout le monde !
Nous ne verrons que plus tard la récolte, pour l’instant, il ne faut pas se lasser de semer. Quel genre de graines ? On s’en doute, évidemment. Paul emploie l’expression : « Notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » ; il suffit d’avoir un peu lu l’Ancien Testament pour savoir ce qui plaît au Seigneur. A commencer par le prophète Michée : « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6,8).
Jérémie dit exactement la même chose, il dit, ce qui plaît au Seigneur, c’est le droit, la solidarité, la justice ; « Ainsi parle le SEIGNEUR : que le sage ne se vante pas de sa sagesse ! Que le fort ne se vante pas de sa force, que le riche ne se vante pas de sa richesse. Mais celui qui se vante, qu’il se vante plutôt de ceci : avoir assez d’intelligence pour me connaître, moi, le SEIGNEUR, qui exerce sur la terre la fidélité, le droit et la justice. Oui, en cela je me plais – oracle du SEIGNEUR ». (Jr 9,22-23).
Isaïe a même poussé l’audace jusqu’à dire qu’un païen comme le roi Cyrus pouvait plaire au Seigneur parce qu’il travaillait dans le bon sens si j’ose dire, quand il avait contribué à la reconstruction de la ville de Jérusalem et du Temple après l’Exil à Babylone.
Peut-être aurons-nous des surprises en passant la frontière ? Comme les hommes de la parabole rapportée par Saint Matthieu ; à certains, le Seigneur dira : « Venez, les bénis de mon Père… Car j’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire… » Alors ils demanderont : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?…  Eux aussi, comme dirait Paul, cheminaient sans voir. Et dans la lettre aux Ephésiens, il nous le promet : « Vous savez bien que chacun sera rétribué par le Seigneur selon le bien qu’il a fait. » (Ep 6,8).

EVANGILE – selon Saint Marc 4, 26-34

En ce temps-là,
parlant à la foule,
26  Jésus disait :
« Il en est du règne de Dieu
comme d’un homme
qui jette en terre la semence :
27  nuit et jour,
qu’il dorme ou qu’il se lève,
la semence germe et grandit,
il ne sait comment.
28  D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe,
puis l’épi, enfin du blé plein l’épi.
29  Et dès que le blé est mûr,
il y met la faucille,
puisque le temps de la moisson est arrivé. »
30  Il disait encore :
« A quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ?
Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ?
31  Il est comme une graine de moutarde :
quand on la sème en terre,
elle est la plus petite de toutes les semences.
32  Mais quand on l’a semée,
elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ;
et elle étend de longues branches,
si bien que les oiseaux du ciel
peuvent faire leur nid à son ombre. »
33  Par de nombreuses paraboles semblables,
Jésus leur annonçait la Parole,
dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre.
34  Il ne leur disait rien sans parabole,
mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.

LA PAQUE JUIVE
On imagine bien dans quelle ambiance Jésus a célébré ce dernier repas : dans tout Jérusalem, on préparait la Pâque ; d’innombrables agneaux étaient égorgés au Temple pour être ensuite partagés en famille ; dans les maisons, c’était le premier jour de la fête des pains sans levain (on disait des « azymes »), les femmes débarrassaient méticuleusement la maison de toute trace du levain de l’année écoulée pour accueillir le levain nouveau, huit jours plus tard.
Depuis des siècles, ces deux rites commémoraient la libération d’Egypte, au temps de Moïse : ce jour-là, Dieu était « passé » parmi son peuple pour en faire un peuple libre ; puis, au Sinaï, il avait fait Alliance avec ce peuple et le peuple s’était engagé dans cette Alliance, « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous y obéirons »

UN ROYAUME PAS COMME LES AUTRES
Jésus ne disait rien à la foule sans employer de paraboles, nous dit Marc ; c’était certainement la seule manière d’avoir un petit espoir d’être compris ! Car la leçon était quand même rude à faire passer ! Jésus lui-même annonce d’entrée de jeu qu’il va parler du Royaume de Dieu, mais tout le monde a déjà des idées là-dessus ; et les idées des hommes ne coïncident pas du tout avec les siennes, apparemment ! Alors il lui faut déployer toute une pédagogie dans la ligne de la conversion que l’Ancien Testament avait déjà entreprise.
Au début, le peuple d’Israël, comme tous les peuples, ne pouvait envisager le Règne de Dieu qu’en termes de Souveraineté.
Les psaumes, par exemple, chantent la souveraineté de Dieu sur le monde : « Le SEIGNEUR a établi son trône dans les cieux et sa royauté domine tout. » (Ps 102/103, 19)… « Le Seigneur, le Très-Haut est terrible ; il est le grand roi sur toute la terre. » (Ps 46/47, 3)… « Le SEIGNEUR est roi, il est vêtu de majesté. » (Ps 92/93, 1)… « Le SEIGNEUR est roi, que la terre exulte, que tous les rivages se réjouissent. » (Ps 96/97, 1).
Dans cette optique, dire « A toi le règne, la puissance et la gloire » revient à dire « c’est toi le plus fort ! » Si les textes du livre de l’Exode nous présentent toujours les rencontres de Moïse avec Dieu dans l’orage, les éclairs, le feu et le tremblement de la montagne, c’est que sans toutes ces preuves de grandeur et de puissance, le peuple n’aurait jamais pu prendre ce Dieu au sérieux !
Même le grand prophète Elie, au début de sa carrière, ne peut pas imaginer Dieu autrement que dans des manifestations grandioses : et c’est le feu du ciel qu’il implore pour impressionner les prophètes des idoles. On se souvient de cette grande démonstration qui devait faire taire à tout jamais les incrédules : « A l’heure de l’offrande, le prophète Elie s’approcha et dit : SEIGNEUR, Dieu d’Abraham et d’Israël, fais que l’on sache aujourd’hui que c’est toi qui es Dieu en Israël… Réponds-moi, réponds-moi : que ce peuple sache que c’est toi, SEIGNEUR, qui es Dieu…  Et le feu du SEIGNEUR tomba et dévora l’holocauste, le bois, les pierres, la poussière, et il absorba même l’eau qui était dans le fossé. A cette vue, tout le peuple se jeta face contre terre et dit : C’est le SEIGNEUR qui est Dieu ; c’est le SEIGNEUR qui est Dieu ! » (1 R 18,36-39).
Ce jour-là, Dieu n’a pas désavoué son prophète, mais, quelque temps après… On se souvient comment, plus tard, Dieu a révélé au prophète Elie que sa puissance n’est pas ce que l’homme croit spontanément. C’est le fameux épisode d’Elie à l’Horeb : « Le SEIGNEUR dit à Elie : Sors et tiens-toi sur la montagne devant le SEIGNEUR ; voici, le SEIGNEUR va passer. Il y eut devant le SEIGNEUR un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le SEIGNEUR n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le SEIGNEUR n’était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le SEIGNEUR n’était pas dans le feu. Et après le feu, le bruissement d’un souffle ténu (une brise légère)*. Alors, en l’entendant, Elie se voila le visage avec son manteau. » (1 R 19,11-13). Cette fois, Elie avait tout compris : Dieu n’est pas dans les démonstrations de puissance que nous aimons tant, il est dans la brise légère.
Ce paradoxe, si on y réfléchit, parcourt toute la Bible, dès l’Ancien Testament : à commencer par le choix surprenant d’un tout petit peuple pour porter au monde la plu !s grande des nouvelles. Et que dire du choix d’un homme bègue (Moïse) comme porte-parole et d’un couple stérile (Abraham et Sara) pour porter l’espoir d’une descendance nombreuse comme les étoiles. Dieu a choisi un petit berger de Bethléem pour vaincre le géant Goliath ; et des siècles plus tard, c’est aussi de Bethléem, petit village insignifiant que sortira le Fils de Dieu lui-même ; lequel va vivre caché pendant trente ans dans uns bourgade perdue dont on se demandait « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? »
Ce qui sort de Nazareth, justement, c’est le Verbe, comme dit Saint Jean, la Parole : comme une semence, elle est jetée à tous les vents, aux risques de la mauvaise terre et des piétinements ; et Dieu sait si le Verbe a été piétiné ; au risque même de se faire traiter de possédé du démon (Béelzéboul : Mc 3,22) ; mais il court le risque quand même, simplement parce que c’est la seule chose à faire. A travers même les échecs apparents du Christ, la déchéance et la mort sur la Croix, s’est levé sur le monde le triomphe de l’amour.
CONFIANCE, LA MOISSON VIENDRA
Telle est la leçon de ces paraboles, une magnifique leçon de confiance : Dieu agit, le royaume est une semence qui germe irrésistiblement, il est peut-être encore invisible, mais la moisson viendra. Jésus nous dit quelque chose comme : « Vous savez la puissance de vie qui se cache même dans une toute petite graine. Contentez-vous de semer : c’est votre travail de jardiniers. Dieu vous fait confiance pour cultiver son jardin. A votre tour, faites-lui confiance : la semence poussera toute seule, car c’est Dieu qui agit… C’est votre meilleure garantie. »
Jésus l’avait bien dit en parlant de lui-même : « En vérité, en vérité je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si, au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. » (Jn 12, 24).C’est là que se manifeste la vraie puissance de Dieu : la parole semée dans la pauvreté et l’humilité devient peu à peu un arbre immense dont les bras sont assez grands pour accueillir l’humanité tout entière. Voilà le dessein bienveillant de Dieu : « Réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. »
« La graine de moutarde, quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères, et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

ANCIEN TESTAMENT, CANTIQUE DE DANIEL, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, EVANGILE SELON SAINT JEAN, FÊTE DE LA TRINITE, FÊTES LITURGIQUES, LIVRE DE L 'EXODE, NOUVEAU TESTAMENT, TRINITE

Fête de la Trinité : dimanche 7 juin 2020 : lectures et commentaires

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Fête de la Sainte Trinité : Dimanche 7 juin 2020

 

Commentaires du dimanche 7 juin

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de l’exode 34, 4-6.8-9

En ces jours-là,
4 Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï
comme le SEIGNEUR le lui avait ordonné.
Il emportait les deux tables de pierre.
5 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée
et vint se placer là, auprès de Moïse.
Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR.
6 Il passa devant Moïse et proclama :
« LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR,
Dieu tendre et miséricordieux,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité. »
8 Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna.
9 Il dit :
« S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux,
daigne marcher au milieu de nous.
Oui, c’est un peuple à la nuque raide ;
mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés,
et tu feras de nous ton héritage. »

Le texte que nous venons d’entendre est l’un des plus précieux de toute notre histoire ! Dieu lui-même parle de lui-même ! « Il proclama lui-même son nom », dit le texte. Et la réaction spontanée de Moïse qui se prosterne jusqu’à terre prouve qu’il a entendu là des paroles extraordinaires.
Et que dit Dieu ? Il s’appelle « Le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Ce nom « SEIGNEUR », c’est le fameux mot hébreu, en quatre lettres, YHVH, que nous ne savons pas prononcer, parce que, depuis des siècles, bien avant la naissance de Jésus, le peuple d’Israël s’interdisait de le dire, par respect. Ce nom-là, Dieu l’avait déjà proclamé devant Moïse dans le buisson ardent (Ex 3). En même temps qu’il lui révélait ce qui fut pour toujours, je crois, le socle de la foi d’Israël : « Oui, vraiment, disait Dieu, j’ai vu la souffrance de mon peuple en Egypte, je l’ai entendu crier sous les coups, je connais ses souffrances… Alors je suis descendu pour le délivrer… alors je t’envoie. » C’était déjà une découverte inouïe : Dieu voit, Dieu entend, Dieu connaît la souffrance des hommes. Il intervient en suscitant des énergies capables de combattre toutes les formes de malheur. Cela veut dire que nous ne sommes pas seuls dans les épreuves de nos vies, Dieu est à nos côtés, il nous aide à les affronter, à survivre. Dans la mémoire du peuple juif, ce fameux nom « SEIGNEUR » rappelle tout cela, cette douce pitié de Dieu, si j’ose dire.
Et ce n’étaient pas seulement des paroles en l’air, puisque, effectivement, Dieu était intervenu, il avait suscité en Moïse l’énergie nécessaire pour libérer son peuple. Chaque année, aujourd’hui encore, lors de la fête de la Pâque, le peuple juif se souvient que Dieu est « passé » au milieu de lui pour le libérer.
Avec le texte d’aujourd’hui, nous franchissons une nouvelle étape : Dieu éprouve pour nous non seulement de la pitié devant nos malheurs, mais de l’amour ! Il est « tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Une chose est d’éprouver de la pitié pour quelqu’un au point de l’aider à se relever, autre chose est de l’aimer vraiment.
Et ce n’est certainement pas un hasard si le texte d’aujourd’hui emploie le mot « passer » : Dieu « passe » devant Moïse pour révéler son nom de tendresse comme il est « passé » au milieu de son peuple dans la nuit de la Mer Rouge (Ex 12, 12) : c’est le même mot ; quand Dieu passe, c’est toujours pour libérer son peuple. Et ce deuxième « passage » de Dieu, cette deuxième libération, est encore plus important que le premier. Le pire de nos esclavages est bien celui de nos fausses idées sur Dieu.
Or, vous avez entendu cette phrase du texte : « Il proclama lui-même son nom » ; cette phrase est notre garantie. Le Dieu d’amour auquel nous croyons, nous ne l’avons pas inventé, nous n’avons pas pris nos désirs pour des réalités. Vous connaissez la phrase de Voltaire « Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu ». Eh bien non ! Nous n’avons pas inventé Dieu, c’est lui qui s’est révélé à nous et cela depuis Moïse ! Et à l’instant où elle a retenti dans l’humanité, cette révélation était vraiment l’inattendu. On ne s’y attendait tellement pas qu’il fallait bien que Dieu nous le dise lui-même.
La réponse de Moïse prouve qu’il a parfaitement compris ce que signifie l’expression « lent à la colère » et il en déduit : « Tu pardonneras nos fautes et nos péchés ». Et il sait que, sur ce point, Dieu aura fort à faire ! Car il a essuyé plus d’une fois les mécontentements de son peuple. Au point qu’un jour, il leur a dit : « Depuis le jour où vous êtes sortis d’Egypte, jusqu’à votre arrivée ici (c’est-à-dire aux portes de la Terre Promise), vous n’avez pas cessé d’être en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9, 7). Ici, il dit : « Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. » Traduisez : nous sommes un peuple à la nuque raide, mais puisque tu es le Dieu tendre et miséricordieux, tu nous pardonneras toujours et nous, malgré tout, nous ferons notre petit possible pour répondre à ton amour.
Je reviens sur cette expression « nuque raide » : dans une civilisation essentiellement agricole, ce qui était le cas en Israël au temps bibliques, le spectacle de deux animaux attelés par un joug était habituel : nous savons ce qu’est le joug : c’est une pièce de bois, très lourde, très solide, qui attache deux animaux pour labourer. Le joug pèse sur leurs nuques et les deux animaux en viennent inévitablement à marcher du même pas.
Les auteurs bibliques ont le sens des images : ils ont appliqué cette image du joug à l’Alliance entre Dieu et Israël. Prendre le joug était donc synonyme de s’attacher à Dieu pour marcher à son pas. Mais voilà, le peuple d’Israël se raidit sans cesse sous ce joug de l’Alliance conclue avec Dieu au Sinaï. Au lieu de le considérer comme une faveur, il y voit un fardeau. Il se plaint des difficultés de la vie au désert, et finit même par trouver bien fade la manne quotidienne. Au point que Moïse a connu des jours de découragement. Au lieu de se laisser entraîner par la force de Dieu, l’attelage de l’Alliance, en effet, est perpétuellement freiné par les réticences de ce peuple à la nuque raide.
Dernière remarque : cette phrase « Le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité » est encore valable, évidemment. Et le mot « vérité » résonne dans toute l’histoire d’Israël comme le pilier le plus sûr de son espérance. C’est l’un des grands thèmes du Deutéronome, par exemple : « Le SEIGNEUR ton Dieu est un Dieu miséricordieux : il ne te délaissera pas, il ne te détruira pas, il n’oubliera pas l’Alliance jurée à tes pères. » (Dt 4, 31).
J’en déduis une chose que, nous Chrétiens, ne devons jamais oublier : Israël est encore et toujours le peuple élu ; comme dit Saint Paul : « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Ro 11, 29)… « Si nous lui sommes infidèles, Lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2 Tim 2,13).

 

CANTIQUE DE DANIEL 3, 52-56

52 Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères :
A toi, louange et gloire éternellement !
Béni soit le Nom très saint de ta gloire :
A toi, louange et gloire éternellement !
53 Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire :
A toi, louange et gloire éternellement !
54 Béni sois-tu sur le trône de ton rège :
A toi, louange et gloire éternellement !
55 Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes :
A toi, louange et gloire éternellement !
Toi qui sièges au-dessus des Keroubim1 :
A toi, louange et gloire éternellement !
56 Béni sois-tu au firmament, dans le ciel :
A toi, louange et gloire éternellement !

Pour présenter le livre de Daniel auquel a été emprunté ce cantique, je commence par prendre une comparaison :
Dans les années 1980, au temps de la domination soviétique sur la Tchécoslovaquie, une jeune actrice tchèque a composé et joué de nombreuses fois dans son pays une pièce sur Jeanne d’Arc qu’elle avait intitulée « La nuit de Jeanne ». A vrai dire, l’histoire de Jeanne d’Arc chassant les Anglais hors de France cinq siècles plus tôt (au quinzième siècle) n’était pas le premier souci des Tchèques. Si donc le scénario tombait entre les mains de la police, ce n’était pas trop compromettant. Mais pour qui savait lire entre les lignes, le message était clair : ce que la jeune fille de dix-neuf ans a su faire en France avec l’aide de Dieu, nous le pouvons aussi. La surface du texte parlait des Français, des Anglais et de Jeanne au quinzième siècle, mais entre les lignes on savait fort bien qu’il s’agissait des Tchèques et des armées soviétiques au vingtième.
Le livre de Daniel (écrit sous la domination grecque au deuxième siècle) est de cet ordre-là, un écrit de résistance composé pendant la terrible persécution du tyran grec Antiochus Epiphane au deuxième siècle : (pour encourager ses contemporains à tenir bon jusqu’au martyre,) son auteur est comme notre jeune actrice ; il raconte l’histoire d’un certain Daniel qui aurait vécu, lui aussi, plusieurs siècles plus tôt et dont la foi indomptable avait surmonté toutes les épreuves et les persécutions. La surface du livre parle de Babylone et du roi persécuteur Nabuchodonosor au sixième siècle, mais entre les lignes, tout le monde comprend qu’il s’agit du tyran grec Antiochus Epiphane au deuxième.
L’un des épisodes rapportés par le livre de Daniel, donc, est le supplice infligé à trois jeunes gens qui ont refusé d’adorer une statue en or érigée par Nabuchodonosor : ils sont précipités dans une fournaise (pour être brûlés vifs). L’auteur force volontairement le trait, évidemment, et le supplice est ce qu’on fait de plus épouvantable ; la foi des trois jeunes gens et le miracle de leur survie n’en ressortent que mieux.
« Nabuchodonosor ordonna de chauffer la fournaise sept fois plus qu’on avait coutume de la chauffer. Puis il ordonna à des hommes vigoureux de son armée de ligoter les trois jeunes gens (Shadrak, Méshak et Abed-Négo) pour les jeter dans la fournaise de feu ardent. Alors ces trois hommes furent ligotés avec leurs pantalons, leurs tuniques, leurs bonnets et leurs manteaux, et ils furent jetés au milieu de la fournaise de feu ardent ».
Premier miracle, les voilà donc dans la fournaise surchauffée et ce n’est pas eux qu’elle brûle, mais leurs bourreaux. « Comme la parole du roi était rigoureuse et que la fournaise avait été extraordinairement surchauffée, ces hommes mêmes qui avaient hissé les trois jeunes gens, la flamme du feu les tua ».
Deuxième miracle, tout ligotés qu’ils étaient, ils marchent au milieu des flammes en chantant la gloire de Dieu. Mais surtout, le grand miracle, c’est qu’ils font un véritable examen de conscience au nom de tout leur peuple et donnent un bel exemple d’humilité ; notre auteur suggère évidemment à ses lecteurs de s’y associer : « Béni et loué sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères et que ton nom soit glorifié à jamais !… Car tu es juste en tout ce que tu as fait…Tu as exécuté de justes sentences en tout ce que tu nous as infligé… Car nous avons péché et agi en impies jusqu’à nous séparer de toi, et nous avons failli en toutes choses ; nous n’avons pas observé tes commandements… Ne romps pas ton Alliance, et ne nous retire pas ta miséricorde, à cause d’Abraham, ton ami, d’Isaac ton serviteur et d’Israël que tu as consacré, eux à qui tu parlas en disant que tu multiplierais leur descendance comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est au bord de la mer… Agis envers nous selon ton indulgence et selon l’abondance de ta miséricorde ! Qu’ils soient confondus, tous ceux qui projettent du mal contre tes serviteurs !… Qu’ils sachent que tu es l’unique Seigneur Dieu, glorieux sur toute la terre ! » (Dn 3, 26… 45).
Vous connaissez la suite : plus on attise le feu, plus il y a de victimes parmi les bourreaux pendant que les trois martyrs se promènent au milieu d’une rosée rafraîchissante: alors, du milieu des flammes, s’élève le plus beau chant que l’humanité ait inventé et ce sont ses premiers versets que nous chantons pour la fête de la Trinité.
« Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères » : c’est le rappel de l’Alliance conclue par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob (surnommé Israël) : le rappel des promesses de Dieu, mais aussi le rappel de l’Alliance vécue au quotidien pendant des siècles : la longue quête d’Abraham, Isaac et Jacob vers le pays et la descendance promise… la longue marche de l’Exode avec Moïse, le long apprentissage de ce peuple choisi pour témoigner au milieu du monde… Malheureusement, au long de cette marche, on a souvent trébuché et l’expression « Dieu de nos pères » est plus encore le rappel des multiples pardons de Dieu, surmontant inlassablement les infidélités de son peuple.
« Béni soit le Nom très saint de ta gloire » : le Nom de Dieu c’est Dieu lui-même, mais on a tellement de respect qu’on dit « le Nom » pour ne pas dire « Dieu » ; « Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire » : ce verset est historiquement situé ! Il ne correspond pas au contexte supposé de l’Exil à Babylone : le temple avait alors été dévasté par les troupes de Nabuchodonosor, et là-bas, on n’aurait pas pu chanter cela ! En revanche, à Jérusalem, sous le roi grec Antiochus Epiphane, qui remplace le culte du vrai Dieu par son propre culte, il est très important de continuer à proclamer, fût-ce au péril de sa vie, que Dieu seul est Dieu et que le Temple est sacré, car là réside la gloire de Dieu.
Et d’ailleurs, les expressions « Le trône de ton règne » et « Toi qui sièges au-dessus des Keroubim » sont des allusions très concrètes à l’aménagement intérieur du Temple : dans (la partie la plus retirée du Temple), le « Saint des Saints », il y avait l’arche d’Alliance qui était un coffret de bois ; et sur ce coffret deux statues de chérubins (les « keroubim »). C’étaient deux animaux ailés (avec une tête d’homme et un corps et des pattes de lion) : leurs ailes déployées représentaient le trône de Dieu. Au-dessus des keroubim, invisible, mais certaine, demeurait la présence de Dieu.
Rappel des temps de certitude, où l’on savait d’évidence que Dieu était en permanence au milieu de son Temple, ce qui voulait dire au milieu de son peuple. L’auteur du livre de Daniel déploie volontairement ce chant de victoire ; en bon prophète qu’il est, il sait de toute la force de sa foi que les puissances du mal peuvent bien se déchaîner, elles ne l’emporteront pas. Dans la tourmente que traversent tant de peuples aujourd’hui, ce message nous est tout autant nécessaire.
———————
Note
1 – Les « keroubim » (chérubins) : c’étaient deux animaux ailés à tête d’homme, qui étaient sculptés en bois d’olivier et disposés au-dessus de l’Arche d’Alliance.
La phrase « Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi » nous vient du cantique des trois jeunes martyrs du livre de Daniel.

 

DEUXIEME LECTURE –

deuxième lettre de Paul aux Corinthiens 13, 11-13

11 Frères, soyez dans la joie,
cherchez la perfection,
encouragez-vous,
soyez d’accord entre vous,
vivez en paix,
et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous.
12 Saluez-vous les uns les autres
par un baiser de paix.
Tous les fidèles vous saluent.
13 Que la grâce du Seigneur Jésus Christ,
l’amour de Dieu
et la communion du Saint-Esprit
soient avec vous tous.

Vous avez reconnu cette dernière phrase : « La grâce de Jésus notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint soient toujours avec vous ». C’est la première phrase du célébrant à la messe. Ce qui veut dire que Saint Paul termine sa deuxième lettre aux Corinthiens par là où nous commençons nos liturgies. Et ce n’est pas un hasard si c’est le président de la célébration qui la dit, et personne d’autre. Car cette phrase, à elle seule, annonce tout le projet de Dieu, et le président de la célébration, ici, parle au nom de Dieu. Ce que Dieu propose à l’humanité, en quelques mots, c’est d’entrer dans son intimité, dans le foyer d’amour de la Trinité.
La « grâce », « l’amour », la « communion », c’est la même chose ; le Père, le Fils, l’Esprit Saint, c’est la Trinité ; « La grâce de Jésus notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint », c’est bien le foyer d’amour que constitue la Trinité.
Je vous disais que c’est une proposition de Dieu : c’est le sens du subjonctif « soient avec vous ». La liturgie emploie souvent des subjonctifs : « Que Dieu vous pardonne », « Que Dieu vous bénisse », « Que Dieu vous protège et vous garde », « Le Seigneur soit avec vous » : on n’envisage évidemment pas une minute que Dieu pourrait ne pas nous pardonner, ne pas nous bénir, ne pas nous protéger et nous garder, ne pas être avec nous…
Le sens de ce subjonctif n’est pas « pourvu que » : « Pourvu qu’Il veuille bien vous bénir, vous pardonner… » En Dieu, le pardon, le don, la bénédiction ne sont pas des gestes ponctuels qu’il doit décider, c’est son être même.
Et pourtant un subjonctif, en français, signifie toujours un souhait. Seulement, ce souhait, c’est nous qu’il concerne. Ce subjonctif dit notre liberté : nous sommes toujours libres de ne pas entrer dans la bénédiction et le pardon de Dieu. On dit souvent « l’homme propose, Dieu dispose »… En réalité, c’est tout le contraire. Dieu nous propose en permanence son dessein bienveillant, son Alliance, mais nous, nous restons libres de ne pas entrer dans ce projet.
Encore un mot sur cette expression trinitaire de Paul : les expressions qui parlent aussi clairement des trois personnes divines sont complètement absentes dans l’Ancien Testament et très rares dans le Nouveau. Une fois de plus on voit les progrès de la Révélation qui atteint son sommet avec Jésus-Christ.
C’est cette révélation du mystère d’amour qui est en Dieu qui inspire les recommandations de Paul. Frères, soyez dans la joie… » : quand l’Ancien Testament parle de joie, il s’agit toujours du sentiment très fort que suscite toute expérience de libération ; on pourrait presque remplacer le mot « joie » par « exultation de la libération » ; Isaïe, par exemple, annonçant la fin d’une guerre, proclame « Ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit à la moisson… car le joug qui pesait sur lui (le peuple), le bâton sur son épaule, le fouet du chef de corvée, tu les as brisés … » (Is 9, 2).
Plus tard, c’est le retour d’exil que le prophète annonce comme une grande joie : « Ils reviendront, ceux que le Seigneur a rachetés, ils arriveront à Sion avec des cris de joie. Sur leurs visages une joie sans limite ! Allégresse et joie viendront à leur rencontre, tristesse et plainte s’enfuiront. » (Is 35, 10).
Et ces expériences de libération ne sont qu’une pâle image de la libération définitive promise à l’humanité. « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du coeur. Au contraire, c’est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer. » (Is 65,17-18).
Signe d’une vie qui s’épanouit, la joie était considérée dans l’Ancien Testament comme la caractéristique du temps du salut et de la paix qui s’instaurera à la fin des temps. Quand Jésus parle de joie à ses apôtres, c’est à ce niveau-là qu’il se place et il en donne la raison : « Prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jn 16,33). C’est ce qui lui permet de dire : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15,11) et encore : « Vous êtes maintenant dans l’affliction, mais je vous verrai à nouveau, votre coeur alors se réjouira, et cette joie, nul ne vous la ravira. » (Jn 16,22).
La deuxième recommandation de Paul, c’est : « Soyez d’accord entre vous » ; et on est frappés de son insistance sur la paix : « Vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. » On a là un écho de la prière de Jésus pour ses apôtres dans l’évangile de Jean « Qu’ils soient UN pour que le monde croie » ; Paul le dit à sa manière dans la lettre aux Romains : « Que le Dieu de la persévérance et de la consolation vous donne d’être bien d’accord entre vous, comme le veut Jésus-Christ, afin que d’un même coeur et d’une seule voix, vous rendiez gloire à Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ. » (Rm 15,5).
Ailleurs, dans la lettre aux Ephésiens, il dit : « Je vous y exhorte donc dans le Seigneur… accordez votre vie à l’appel que vous avez reçu. Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous et demeure en tous » (Eph 4,1… 6).
Cet accord se manifeste liturgiquement dans le baiser de paix ; car la formule « Exprimez votre amitié en échangeant le baiser de paix » que l’on retrouve plusieurs fois dans des lettres de Paul vise ce geste liturgique qui existait déjà de son temps ; vers 150, Saint Justin racontait : « Quand les prières sont terminées, nous nous donnons un baiser les uns aux autres. » Nous avons heureusement retrouvé ce geste très symbolique depuis le concile Vatican II.
Et voilà ce que disait un Evêque de Rome, Saint Hippolyte, vers 215 : « Que l’évêque salue l’assemblée en disant : Que la paix du Christ soit avec vous tous. Et que tout le peuple réponde : Et avec ton esprit. Que le diacre dise à tous : Saluez-vous dans un saint baiser et que les clercs embrassent l’évêque, les laïcs hommes (embrassent) les laïcs hommes et les femmes (embrassent) les femmes ».

 

EVANGILE – selon Saint Jean 3, 16-18

16 Dieu a tellement aimé le monde
qu’il a donné son Fils unique,
afin que quiconque croit en lui ne se perde pas,
mais obtienne la vie éternelle.
17 Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde,
non pas pour juger le monde,
mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
18 Celui qui croit en lui échappe au Jugement ;
celui qui ne croit pas est déjà jugé,
du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

« Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique » ; c’est le grand passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament qui est dit là. Dieu aime le monde, c’est-à-dire l’humanité : on le savait déjà dans l’Ancien Testament ; c’était même la grande découverte du peuple d’Israël. La grande nouveauté du Nouveau Testament, c’est le don du Fils pour le salut de tous les hommes.
« Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » Si je comprends bien, il suffit de croire en lui pour être sauvé. Voilà la grande nouvelle de l’évangile, et de celui de Jean en particulier ; voici ce qu’il dit dans le Prologue : « Mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » (Jn 1,12). Et encore un peu plus loin au chapitre 3, Jean rapporte cette parole de Jésus : « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle » (Jn 3,36 // 6,47 )
Et quand il dit « vie éternelle », Jésus évoque autre chose que la vie biologique, bien sûr, il parle de cette autre dimension de la vie qu’est la vie de l’Esprit en nous, celle qui nous a été insufflée au jour de notre Baptême. (Jn 5,24 ; 11,26) ; pour lui, c’est cela le salut. Etre sauvé, au sens biblique, c’est vivre en paix avec soi et avec les autres, c’est vivre en frères des hommes et en fils de Dieu. Pour cela, il suffit, nous dit Jésus, de nous tourner vers lui. Pour pouvoir être en permanence inspiré par son Esprit qui nous souffle des comportements de frères et de fils.
Pour parler à la manière de la Bible, on dira : « Il suffit de lever les yeux vers Jésus pour être sauvé. » C’est une nouvelle extraordinaire, si on veut bien la prendre au sérieux ! Il nous suffit de nous tourner vers lui, et d’accepter de le laisser transformer nos cœurs de pierre en cœurs de chair.
Pourquoi ? Parce que sur le visage du crucifié, qui donne sa vie librement, l’humanité découvre enfin le vrai visage du Dieu de tendresse et de pardon, à l’opposé du Dieu dominateur et vengeur que nous imaginons parfois malgré nous. « Qui m’a vu a vu le Père » dit Jésus à ses disciples dans le même évangile de Jean (Jn 14,9).
La seule chose qui nous est demandée, c’est de croire en Dieu qui sauve pour être sauvés, de croire en Dieu qui libère pour être libérés. Il nous suffit de lever vers Jésus un regard de foi pour être sauvés. C’est ce regard de foi, et lui seul, qui permet à Jésus de nous sauver. Et là, on ne peut pas ne pas penser à toutes les fois dans les évangiles où Jésus relève quelqu’un en lui disant « Ta foi t’a sauvé ».1
Cette annonce de Jésus, dans son entretien avec Nicodème, Jean la médite au pied de la Croix. C’est là que lui revient en mémoire une prophétie de Zacharie qui annonçait le salut et la conversion de Jérusalem à la suite de la mort d’un homme aimé comme un « fils unique » : Dieu dit « Je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils lèveront les yeux vers moi, celui qu’ils ont transpercé… Ils pleureront sur lui comme sur un fils unique… Ce jour-là une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure. » (Za 12,10).
Je pense que, pour Saint Jean, cette prophétie de Zacharie est une lumière très importante ; quand il médite sur le mystère du salut accompli par Jésus-Christ, c’est à elle qu’il se réfère. On la retrouve dans l’Apocalypse : « Voici, il vient au milieu des nuées, et tout oeil le verra, et ceux mêmes qui l’ont percé ; toutes les tribus de la terre seront en deuil à cause de lui. » (Ap 1,7).
Et, du coup, nous comprenons mieux l’expression « fils unique » : « Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique ». Déjà, au tout début de l’évangile, Jean en avait parlé : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père ». (Jn 1,14). Il est l’unique parce qu’il est la plénitude de la grâce et de la vérité ; il est l’unique, aussi, au sens de Zacharie, parce qu’il est l’unique source de vie éternelle ; il suffit de lever les yeux vers lui pour être sauvé ; il est l’unique, enfin, parce que c’est lui qui prend la tête de l’humanité nouvelle. Là encore je retrouve Paul : le projet de Dieu c’est que l’humanité tout entière soit réunie en Jésus et vive de sa vie qui est l’entrée dans la communion d’amour de la Trinité. C’est cela qu’il appelle le salut, ou la vie éternelle ; c’est-à-dire la vraie vie ; non pas une vie après la vie, mais une autre dimension de la vie, dès ici-bas. Ailleurs Saint Jean le dit bien : « La vie éternelle, c’est connaître Dieu et son envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17,3) ; et connaître Dieu, c’est savoir qu’Il est miséricorde.
Et c’est cela le sens de l’expression « échapper au jugement », c’est-à-dire à la séparation : il nous suffit de croire à la miséricorde de Dieu pour y entrer. Je prends un exemple : si j’ai blessé quelqu’un, et que je crois qu’il peut me pardonner, je vais me précipiter dans ses bras et nous pourrons nous réconcilier ; mais si je ne crois pas qu’il puisse me pardonner, je vais rester avec le poids de mon remords ; comme dit le psaume 51/50 : « ma faute est devant moi sans relâche » ; c’est devant moi qu’elle est sans relâche ; mais il nous suffit de sortir de nous-mêmes et de croire au pardon de Dieu pour être pardonnés.
Il nous suffit donc de croire pour être sauvés mais nous ne serons pas sauvés malgré nous ; nous restons libres de ne pas croire, mais alors nous nous condamnons nous-mêmes : « Celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. » Mais « Celui qui croit en lui échappe au jugement » ; c’est bien ce qu’a fait le bon larron : sa vie n’avait rien d’exemplaire mais il a levé les yeux sur celui que les hommes ont transpercé ; et en réponse, il a entendu la phrase que nous rêvons tous d’entendre « Aujourd’hui même tu seras avec moi dans le Paradis ».
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Note
1 – Le mot « croire », Chouraqui le traduit par « adhérer » : il ne s’agit donc pas d’une opinion ; croire, chez Jean, a un sens très fort ; adhérer à Jésus, c’est être greffé sur lui, inséparable de lui. Ce n’est pas un hasard si c’est le même Jean qui évoque l’image de la vigne et des sarments. Saint Paul, lui, emploie l’image de la tête et des membres.
Complément
– Une fois de plus, Paul est très proche de Jean : « Si, de ta bouche, tu confesses que Jésus est Seigneur et si, dans ton coeur, tu crois que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » (Romains 10,9).

CAREME, DEUXIEME LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, DIMANCHE DE LAETARE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE JOSUE, PSAUME 33

Quatrième dimanche de Carême : textes et commentaires

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, du dimanche 31 mars 2019

4e dimanche de Carême

Ière lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Livre de Josue 5, 10-12

 

Après le passage du Jourdain,
10      les fils d’Israël campèrent à Guilgal
et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois,
vers le soir, dans la plaine de Jéricho.
11      Le lendemain de la Pâque, en ce jour même,
ils mangèrent les produits de cette terre :
des pains sans levain et des épis grillés.
12      A partir de ce jour, la manne cessa de tomber,
puisqu’ils mangeaient des produits de la terre.
Il n’y avait plus de manne pour les fils d’Israël,
qui mangèrent cette année-là
ce qu’ils récoltèrent sur la terre de Canaan.

 

Tout le monde sait que Moïse n’est pas entré en Terre Promise ; il est mort au mont Nebo (c’est-à-dire au niveau de la Mer Morte du côté que nous appellerions aujourd’hui la rive Jordanienne) : mais, ne le plaignons pas, il est entré ainsi tout de suite dans la véritable Terre Promise ; ce n’est donc pas lui qui a fait entrer le peuple d’Israël sur sa terre, c’est son serviteur et successeur, Josué.

         Et tout le livre de Josué est le récit de cette entrée du peuple en Terre Promise, depuis la traversée du Jourdain. S’il a fallu le traverser, c’est parce que les tribus d’Israël sont entrées dans le pays par l’Est. Ceci dit, la Bible ne fait jamais de l’histoire pour de l’histoire ; ce qui l’intéresse, ce sont les leçons de l’histoire ; on ne sait pas qui a écrit le livre de Josué, mais l’objectif est assez clair : si l’auteur du livre rappelle l’œuvre  de Dieu en faveur d’Israël, c’est pour exhorter le peuple à la fidélité.

  Dans le texte d’aujourd’hui, c’est plus vrai que jamais ; sous ces quelques lignes un peu rapides, c’est un véritable sermon qui se cache ! Un sermon qui tient en deux points : ce qu’il ne faudra jamais oublier, c’est premièrement, Dieu nous a libérés d’Egypte ; deuxièmement, si Dieu nous a libérés d’Egypte, c’était pour nous donner cette terre comme il l’avait promis à nos pères. La grande leçon c’est que nous recevons tout de Dieu ; et quand nous l’oublions, nous nous mettons nous-mêmes dans des situations sans issue.

         C’est pour cela que le texte fait des parallèles incessants entre la sortie d’Egypte, la vie au désert et l’entrée en Canaan. Par exemple, au chapitre 3 du livre de Josué, la traversée du Jourdain est racontée très solennellement comme la répétition du miracle de la Mer Rouge. Ici, dans notre texte de ce dimanche, l’auteur insiste sur la Pâque : il dit « ils célébrèrent la Pâque, le quatorzième jour du mois, vers le soir » : la célébration de la Pâque avait marqué la sortie d’Egypte et le miracle de la Mer Rouge ; cette fois-ci, la nouvelle Pâque suit l’entrée en Terre promise et le miracle du Jourdain.

         Ces parallèles sont évidemment intentionnels. Le message de l’auteur, c’est que d’un bout à l’autre de cette incroyable aventure, c’est le même Dieu qui agissait pour libérer son peuple, en vue de la Terre Promise. La méditation du livre de Josué suit de très près ici celle du Deutéronome. D’ailleurs, « JOSUE », ce n’est pas son nom, c’est un surnom donné par Moïse : au début, il s’appelait simplement « Hoshéa » (ou « Osée » si vous préférez) qui signifie « Il sauve »… Son nouveau nom, « JOSUE » (« Yeoshoua ») contient le nom de Dieu ; il signifie donc plus explicitement que c’est Dieu et Dieu seul qui sauve ! Effectivement, Josué a bien compris que ce n’est pas lui-même, pauvre homme qui, seul, peut sauver, libérer son peuple !

        Dans le même esprit, le Psaume 114/115 reprend à sa manière le parallèle entre les deux traversées miraculeuses de la mer Rouge et du Jourdain : « La mer voit et s’enfuit, le Jourdain retourne en arrière ; qu’as-tu, mer, à t’enfuir ? Jourdain, à retourner en arrière ? Tremble, terre, devant la face du Maître, devant la face du Dieu de Jacob. » Désormais la célébration annuelle de la Pâque sera le mémorial, non seulement de la nuit de l’Exode, mais aussi de l’arrivée en Terre Promise : ces deux événements n’en font qu’un seul ; c’est toujours la même œuvre de Dieu pour libérer son peuple !

         La deuxième partie du texte d’aujourd’hui est un peu surprenante, tellement le texte est laconique ; apparemment, il n’est question que de nourriture, mais là encore, il s’agit de beaucoup plus que cela : « Le lendemain de la Pâque, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. A partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu’ils mangeaient les produits de la terre. Il n’y avait plus de manne pour les fils d’Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu’ils récoltèrent sur la terre de Canaan. » Ce changement de nourriture est significatif, il fait penser à un sevrage : une page de l’histoire est tournée, une nouvelle vie commence ; on dit quelque chose d’analogue pour les enfants petits : ils passent progressivement (sur le plan de l’alimentation) de ce que l’on appelle le premier âge, à un deuxième puis un troisième et un quatrième âges…

         Ici, on a un phénomène analogue : la période du désert est terminée, avec son cortège de difficultés, de récriminations, de solutions-miracle aussi ! Désormais, Israël est arrivé sur la Terre donnée par Dieu : il ne sera plus nomade, il va devenir sédentaire, il sera un peuple d’agriculteurs ; il mangera les produits du sol. Peuple adulte, il est devenu responsable de sa propre subsistance.

         Autre leçon : à partir du moment où le peuple a les moyens de subvenir lui-même à ses besoins, Dieu ne se substitue pas à lui : il a trop de respect pour notre liberté. Mais on n’oubliera jamais la manne et on retiendra la leçon : à nous de prendre exemple sur la sollicitude de Dieu pour ceux qui ne peuvent pas (pour une raison ou une autre) subvenir à leurs propres besoins ; le Targum du Livre du Deutéronome (c’est-à-dire la traduction en araméen qui était lue dans les synagogues à partir du sixième siècle avant notre ère, parce que de nombreux Juifs ne comprenaient plus l’hébreu1) (à propos de Dt 34, 6) le dit très bien : « Dieu nous a enseigné à nourrir les pauvres pour avoir fait descendre le pain du ciel pour les fils d’Israël » ; sous-entendu à nous d’en faire autant.

         Pour finir, ne l’oublions pas : en hébreu, Josué et Jésus, c’est le même nom ; les premiers Chrétiens ont évidemment fait le rapprochement ! Du coup, la traversée du Jourdain, entrée en Terre Promise, la terre de liberté, faisait mieux comprendre le Baptême dans le Jourdain : il signe notre entrée dans la véritable terre de liberté !

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Note

1 – Après le retour de l’Exil à Babylone, Cyrus, nouveau maître du Moyen Orient a imposé sa langue, l’araméen, comme langue commune pour tout son empire. On a désormais pris l’habitude dans les synagogues en Israël de traduire le texte biblique hébreu en araméen. C’est cette traduction, agrémentée parfois de commentaires, que l’on appelle le « Targum ».

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PSAUME – 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7

 

2         Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
3         Je me glorifierai dans le SEIGNEUR :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !
4         Magnifiez avec moi le SEIGNEUR,
exaltons tous ensemble son Nom.
5         Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ;
de toutes mes frayeurs, il me délivre.
6         Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
7         Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

 

Une fois de plus, vous avez remarqué le parallélisme : chaque verset est construit en deux lignes qui se répondent ; l’idéal serait de le chanter à deux chœurs  alternés, ligne par ligne.

         Il est important de noter aussi que ce psaume 33/34 est alphabétique : non seulement il comporte vingt-deux versets, vingt-deux étant le nombre de lettres de l’alphabet hébreu, mais en plus, il est ce qu’on appelle en poésie un acrostiche : dans la Bible en hébreu, l’alphabet est écrit verticalement dans la marge en face du psaume, une lettre devant chaque verset, dans l’ordre…  et chaque verset commence par la lettre qui lui correspond dans la marge ; ce procédé, assez fréquent dans les psaumes, indique toujours qu’on se trouve en présence d’un psaume d’action de grâces pour l’Alliance ; ceci ne nous étonne pas en réponse à la première lecture de ce même dimanche ! Vous avez en mémoire les petites phrases du livre de Josué qui, sous couvert de nous raconter une histoire, étaient en fait une invitation à l’action de grâce pour toute l’oeuvre de Dieu en faveur d’Israël.

   D’ailleurs, le vocabulaire de l’action de grâce est omniprésent dans ce psaume, dès les premiers versets retenus aujourd’hui ! Il suffit de lire cette foison de mots : « bénir, louange, glorifier, fête, magnifier, exalter, resplendir » ! « Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le SEIGNEUR… Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom… Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. »

          Au passage, vous avez entendu une autre particularité du vocabulaire biblique : « Qui regarde vers lui resplendira » ; l’expression « regarder vers », on trouve aussi parfois « lever les yeux vers » est l’expression de l’adoration rendue à celui qu’on reconnaît comme Dieu.

         C’est toute l’expérience d’Israël qui parle ici, témoin de l’œuvre  de Dieu : un Dieu qui  « répond, délivre, entend, sauve… » ; « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre… Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses. »

         Cette attention de Dieu pour celui qui souffre, nous l’avons lue dans le passage très fort du chapitre 3 de l’Exode, dans le récit du buisson ardent : « Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple… son cri est parvenu jusqu’à moi… je connais ses souffrances… ». C’était notre première lecture du troisième dimanche de Carême, dimanche dernier.

         Dans sa propre histoire, Israël est lui-même ce pauvre qui a fait l’expérience de la miséricorde de Dieu : quand il chante le psaume 33/34 (« Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses »), il parle d’abord de lui. Mais ce psaume l’invite aussi à élargir les horizons, car il dit bien « Un pauvre crie », c’est-à-dire n’importe quel pauvre, n’importe où sur la planète.

         Du coup, Israël découvre sa vocation : elle est double

         Premièrement, il doit être le peuple qui enseigne à tous les humbles du monde la confiance ! La foi apparaît alors comme un dialogue entre Dieu et l’homme : l’homme crie sa détresse vers Dieu … Dieu l’entend … Dieu le libère, le sauve, vient à son secours … et l’homme reprend la parole, cette fois pour rendre grâce : si on y réfléchit, la prière comprend toujours ce double mouvement de demande, et de louange… d’abord la demande et la réponse de Dieu : « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre… » Puis l’action de grâce : « Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom. »

         Le deuxième aspect de la vocation d’Israël, (et la nôtre, désormais) c’est de seconder l’œuvre  de Dieu, d’être son instrument ; de même que Moïse ou Josué ont été les instruments de Dieu libérant son peuple et l’introduisant dans la Terre promise, Israël est invité à être lui-même l’oreille ouverte aux pauvres et l’instrument de la sollicitude de Dieu pour eux.

         Ceci nous permet peut-être de mieux entendre cette fameuse béatitude de la pauvreté : exprimée chez Luc par la phrase : « Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous. » (Lc 6, 20) et ici : « que les pauvres m’entendent et soient en fête ! » (Ce qui prouve une fois de plus que Jésus était profondément inséré dans les manières de parler et le vocabulaire de ses pères en Israël).

         J’y entends au moins deux choses : premièrement, « réjouissez-vous, Dieu n’est pas sourd, il va intervenir » ; deuxièmement, « il a choisi des instruments sur cette terre pour venir à votre secours. »  La vocation d’Israël au long des siècles sera de faire retentir ce cri, je devrais dire cette polyphonie mêlée de souffrance, de louange et d’espoir. Et aussi de tout faire pour soulager les innombrables formes de pauvreté.

         Il n’y a qu’une sorte de pauvreté dont il ne faudra jamais se débarrasser, celle du cœur  : le réalisme de ceux qui acceptent de se reconnaître tout-petits, et qui osent appeler Dieu à leur secours. Comme dit Saint Matthieu « Heureux les pauvres de cœur , le Royaume des cieux est à eux ».

         Il reste que la sollicitude de Dieu n’est pas une baguette magique qui ferait disparaître tout désagrément, toute souffrance de nos vies… Au désert, derrière Moïse, ou en Canaan derrière Josué, le peuple n’a pas été miraculeusement épargné de tout souci ! Mais la présence de Dieu l’accompagnait en toutes circonstances pour lui faire franchir les obstacles ; dans sa leçon sur la prière, l’évangile de Luc nous dit exactement la même chose : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe, on ouvrira. Quel père, parmi vous, si son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou encore, s’il demande un œuf , lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc, vous qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui le prient. » (Luc 11, 9-13).

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DEUXIEME LECTURE – DEUXIÈME LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX CORINTHIENS  5, 17-21  

 

Frères,

17      si quelqu’un est en Jésus-Christ,

il est une créature nouvelle.

Le monde ancien s’en est allé,

un monde nouveau est déjà né.

18      Tout cela vient de Dieu :

il nous a réconciliés avec lui par le Christ,

et il nous a donné le ministère

de la réconciliation.

19      Car c’est bien Dieu

qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ;

il n’a pas tenu compte des fautes,

et il a déposé en nous la parole de la réconciliation.

20      Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ,

et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel.

nous le demandons au nom du Christ,

laissez-vous réconcilier avec Dieu.

21      Celui qui n’a pas connu le péché,

Dieu l’a pour nous identifié au péché,

afin qu’en lui,

nous devenions justes de la justice même de Dieu.

 

La difficulté de ce texte, c’est qu’on peut le comprendre de deux manières. Tout se joue peut-être sur la phrase qui est au centre : Dieu « effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés ». Cela peut vouloir dire deux choses : soit, première hypothèse, depuis le début du monde, Dieu fait le compte des péchés des hommes. Mais, dans sa grande miséricorde, il a quand même accepté d’effacer ce compte à cause du sacrifice de Jésus-Christ. C’est ce qu’on appelle « la substitution ». Jésus aurait porté à notre place le poids de ce compte trop lourd. Soit, deuxième hypothèse, Dieu n’a jamais fait le moindre compte des péchés des hommes et le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Comme disait déjà le psaume 102/103 bien avant la venue du Christ, « Dieu met loin de nous nos péchés ».

Or tout le travail de la révélation biblique consiste justement à nous faire passer de la première hypothèse à la deuxième. Nous allons donc nous poser trois questions : premièrement Dieu tient-il des comptes avec nous ? Deuxièmement, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Troisièmement, si Dieu ne fait pas de comptes avec nous, si on ne peut pas parler de « substitution » à propos de la mort du Christ, alors comment comprendre ce texte de Paul ?

Tout d’abord, Dieu fait-il des comptes avec nous ? Un Dieu comptable, c’est une idée qui nous vient assez spontanément à l’esprit : probablement parce que nous sommes un peu comptables nous-mêmes à l’égard des autres ? Cette idée était incontestablement celle du peuple élu au début de l’histoire de l’Alliance ; rien d’étonnant : pour que l’homme découvre Dieu tel qu’il est vraiment, il faut que Dieu se révèle à lui. Et nous voyons, dimanche après dimanche, le travail de la Révélation biblique.

Commençons par Abraham : Dieu n’a jamais parlé de péché avec lui ; il lui a parlé d’Alliance, de Promesse, de bénédiction, de descendance : on ne trouve le mot « mérite » nulle part. La Bible note « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et cela lui fut compté comme justice » (Gn 15, 6). La foi, la confiance, c’est la seule chose qui compte. Nos comportements suivront. Dieu n’en fait pas des comptes : ce qui ne veut pas dire que nous pouvons désormais faire n’importe quoi ; nous gardons notre entière responsabilité dans la construction du royaume. Ou encore, rappelons-nous les révélations successives de Dieu à Moïse, en particulier, le « SEIGNEUR miséricordieux et bienveillant, lent à la colère et plein d’amour » ; et puis David qui a découvert (à l’occasion de son péché justement) que le pardon de Dieu précède même nos repentirs. Ou encore cette magnifique phrase où Isaïe nous dit que Dieu nous surprendra toujours parce que ses pensées ne sont pas nos pensées, précisément parce qu’il n’est que pardon pour les pécheurs. (Is 55, 6-8)

Impossible de tout citer, mais l’Ancien Testament, déjà, avait compris que Dieu est tendresse et pardon et n’oublions pas que le peuple d’Israël a appelé Dieu « Père » bien avant nous. La fable de Jonas par exemple a été écrite justement pour qu’on n’oublie pas que Dieu s’intéresse au sort de ces païens de Ninivites, les ennemis héréditaires de son peuple.

Deuxième question, peut-on parler de « substitution » pour la mort du Christ ? Evidemment, si Dieu ne tient pas des comptes, si donc nous n’avons pas de dette à payer, nous n’avons pas besoin que Jésus se substitue à nous ; d’autre part, quand les textes du Nouveau Testament parlent de Jésus, ils parlent de solidarité, mais pas de substitution ; et d’ailleurs, si quelqu’un pouvait agir à notre place, où serait notre liberté ? Jésus n’agit pas à notre place ; il ne se substitue pas à nous ; il n’est pas non plus notre représentant ; Jésus est notre frère aîné, le « premier-né » comme dit Paul, notre pionnier, il ouvre la voie, il marche à notre tête ; il se mêle aux pécheurs en demandant le Baptême de Jean ; sur la Croix il acceptera de mourir du fait de la haine des hommes : il se rapproche ainsi de nous pour que nous puissions nous rapprocher de lui.

Troisième question : mais alors, comment comprendre notre texte de Paul d’aujourd’hui ? Première conviction, Dieu n’a jamais fait le moindre compte des péchés des hommes ; deuxième conviction, le Christ est venu dans le monde pour nous le prouver. Comme il l’a dit à Pilate « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité ». C’est-à-dire pour nous montrer que Dieu est depuis toujours Amour et Pardon. Quand Paul dit « il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés », c’est dans nos têtes qu’il efface nos fausses idées sur un Dieu comptable.

La question rebondit : pourquoi Jésus est-il mort ? Le Christ est venu pour témoigner de ce Dieu d’amour auprès de ses contemporains ; il a essuyé le refus de cette révélation ; et il a accepté de mourir d’avoir eu trop d’audace, d’avoir été trop gênant pour les autorités en place qui savaient mieux que lui qui était Dieu. Il est mort de cet orgueil des hommes qui s’est mué en haine sans merci.

Au sein même de ce déchaînement d’orgueil, il a subi l’humiliation ; au sein de la haine, il n’a eu que des paroles de pardon. Voilà le vrai visage de Dieu enfin exposé au regard des hommes. « Qui m’a vu a vu le Père » (dit-il à Philippe, Jn 14, 9).

            On comprend mieux alors la phrase : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu. » Sur le visage du Christ en croix, nous contemplons jusqu’où va l’horreur du péché des hommes ; mais aussi jusqu’où vont la douceur et le pardon de Dieu. Et de cette contemplation peut jaillir notre conversion. « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » disait déjà Zacharie (Za 12,10), repris par Saint Jean (Jn 19, 37). Alors nos cœurs de pierre pourront enfin devenir des cœurs de chair, comme disait Ezéchiel, c’est-à-dire, pleins de douceur et de pardon comme lui. A nous maintenant de devenir à notre tour les ambassadeurs de son message.          

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EVANGILE selon saint Luc 15 , 1-3 . 11-32

 

1           Les publicains et les pécheurs
venaient tous à Jésus pour l’écouter.
2           Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs
et il mange avec eux ! »

3           Alors Jésus leur dit cette parabole :
11         « Un homme avait deux fils.
12         Le plus jeune dit à son père :
Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.
Et le père leur partagea ses biens.
13         Peu de jours après,
le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait,
et partit pour un pays lointain,
où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
14         Il avait tout dépensé,
quand une grande famine survint dans ce pays,
et il commença à se trouver dans le besoin.
15         Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays,
qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
16         Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.
17         Alors, il rentra en lui-même et se dit :
Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance,
et moi, ici je meurs de faim !
18         Je me lèverai, j’irai vers mon père,
et je lui dirai :
Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
19         Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.
Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.
20         Il se leva et s’en alla vers son père.
Comme il était encore loin,
son père l’aperçut et fut saisi de compassion ;
il courut se jeter à son cou
et le couvrit de baisers.
21         Le fils lui dit :
Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils...
22         Mais le père dit à ses serviteurs :
Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller,
mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
23         allez chercher le veau gras, tuez-le,
mangeons et festoyons,
24         car mon fils que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé.
Et ils commencèrent à festoyer.
25         Or le fils aîné était aux champs.
Quand il revint et fut près de la maison,
il entendit la musique et les danses.
26         Appelant un des serviteurs,
il s’informa de ce qui se passait.
27         Celui-ci répondit :
Ton frère est arrivé,
et ton père a tué le veau gras,
parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.
28         Alors le fils aîné se mit en colère,
et il refusait d’entrer.
Son père sortit le supplier.
29         Mais il répliqua à son père :
Il y a tant d’années que je suis à ton service
sans avoir jamais transgressé tes ordres,
et jamais tu ne m’as donné un chevreau
pour festoyer avec mes amis.
30         Mais, quand ton fils que voilà est revenu
après avoir dévoré ton bien avec des prostituées,
tu as fait tuer pour lui le veau gras !
31     Le père répondit :
Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
et tout ce qui est à moi est à toi.
32         Il fallait festoyer et se réjouir ;
car ton frère que voilà était mort,      `
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé. »

La clé de ce passage est peut-être bien dans les premières lignes : d’une part des gens qui se pressent pour écouter Jésus : ce sont ceux qui de notoriété publique sont des pécheurs (Luc dit « Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter ») ; de l’autre des gens honnêtes, qui, à chaque instant et dans les moindres détails de leur vie quotidienne, essaient de faire ce qui plaît à Dieu : des Pharisiens et des scribes ; il faut savoir que les Pharisiens étaient réellement des gens très bien : très pieux et fidèles à la Loi de Moïse ; ceux-là ne peuvent qu’être choqués : si Jésus avait un peu de discernement, il verrait à qui il a affaire ! Or, dit toujours Saint Luc « cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » Plus grave encore, les Pharisiens étaient très conscients de la sainteté de Dieu et il y avait à leurs yeux incompatibilité totale entre Dieu et les pécheurs ; donc si Jésus était de Dieu, il ne pourrait pas côtoyer des pécheurs.

         Alors Jésus raconte cette parabole pour les faire aller plus loin, pour leur faire découvrir un visage de Dieu qu’ils ne connaissent pas encore, le vrai visage de leur Père : car nous avons l’habitude de parler de la parabole de l’enfant prodigue… Mais, en fait, le personnage principal dans cette histoire, c’est le père, le Père avec un P majuscule, bien sûr. Ce Père a deux fils et ce qui est frappant dans cette histoire, c’est que ces deux fils ont au moins un point commun : leur manière de considérer leur relation avec leur père. Ils se sont conduits de manière très différente, c’est vrai, mais, finalement, leurs manières d’envisager leur relation avec leur père se ressemblent !… Il est vrai que le fils cadet a gravement offensé son père, l’autre non en apparence, mais ce n’est pas si sûr… car l’un et l’autre, en définitive, font des calculs. Celui qui a péché dit « je ne mérite plus » ; celui qui est resté fidèle dit « je mériterais bien quand même quelque chose ». L’un et l’autre envisagent leur attitude filiale en termes de comptabilité.

         Le Père, lui, est à cent lieues des calculs : il ne veut pas entendre parler de mérites, ni dans un sens, ni dans l’autre ! Il aime ses fils, c’est tout. Il n’y a rien à comptabiliser. Le cadet disait « donne-moi ma part, ce qui me revient… » Le Père va beaucoup plus loin, il dit à chacun « tout ce qui est à moi est à toi ». Il ne laisse même pas le temps au fautif d’exprimer un quelconque repentir, il ne demande aucune explication ; il se précipite pour faire la fête « car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ».

         Elle est bien là la leçon de cette parabole : avec Dieu, il n’est pas question de calcul, de mérites, d’arithmétique : or c’est une logique que nous abandonnons très difficilement ; toute la Bible, dès l’Ancien Testament est l’histoire de cette lente, patiente pédagogie de Dieu pour se faire connaître à nous tel qu’il est et non pas tel que nous l’imaginons. Avec lui il n’est question que d’amour gratuit… Il n’est question que de faire la fête chaque fois que nous nous rapprochons de sa maison.

         Deux remarques pour terminer : d’abord un lien avec la première lecture qui est tirée du livre de Josué : elle nous rappelle que le peuple d’Israël a été nourri par la manne pendant sa traversée du désert ; mais ici il n’y a pas de manne pour le fils qui refuse de vivre avec son père ; il s’en est coupé lui-même. Deuxième remarque ; dans la parabole de la brebis perdue, dans ce même chapitre 15 de Luc, le berger va aller chercher lui-même et rattraper sa brebis perdue, mais le père ne va pas faire revenir son fils de force, il respecte trop sa liberté.