DIALOGUE INTERRELIGIEUX, EGLISE CATHOLIQUE, FRANÇOIS (pape), ISLAM, RELATIONS ENTRE L'EGLISE CATHOLIQUE ET L'ISLAM, RELATIONS ENTRE L'ISLAM ET L'EGLISE CATHOLIQUE, VOYAGES PONTIFICAUX

Document signé par le Pape François et le Grand Imam d’Al-Hazar

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VOYAGE APOSTOLIQUE DU PAPE FRANÇOIS
AUX ÉMIRATS ARABES UNIS

(3-5 FÉVRIER 2019)

 

DOCUMENT SUR LA FRATERNITÉ HUMAINE POUR LA PAIX MONDIALE ET LA COEXISTENCE COMMUNE

 

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AVANT-PROPOS

La foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. De la foi en Dieu, qui a créé l’univers, les créatures et tous les êtres humains – égaux par Sa Miséricorde –, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, en sauvegardant la création et tout l’univers et en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres.

Partant de cette valeur transcendante, en diverses rencontres dans une atmosphère de fraternité et d’amitié, nous avons partagé les joies, les tristesses et les problèmes du monde contemporain, au niveau du progrès scientifique et technique, des conquêtes thérapeutiques, de l’époque digitale, des mass media, des communications ; au niveau de la pauvreté, des guerres et des malheurs de nombreux frères et sœurs en diverses parties du monde, à cause de la course aux armements, des injustices sociales, de la corruption, des inégalités, de la dégradation morale, du terrorisme, de la discrimination, de l’extrémisme et de tant d’autres motifs.

De ces échanges fraternels et sincères, que nous avons eus, et de la rencontre pleine d’espérance en un avenir lumineux pour tous les êtres humains, est née l’idée de ce « Document sur la Fraternité humaine ». Un document raisonnéavec sincéritéet sérieux pour être une déclaration commune de bonne et loyale volonté, destinée à inviter toutes les personnes qui portent dans le cœur la foi en Dieu et la foi dans la fraternité humaine, à s’unir et à travailler ensemble, afin que ce Document devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

 

DOCUMENT

Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.

Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.

Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.

Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.

Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.

Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.

Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.

Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.

Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif
– avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.

Nous – croyants en Dieu, dans la rencontre finale avec Lui et dans Son Jugement –, partant de notre responsabilité religieuse et morale, et par ce Document, nous demandons à nous-mêmes et aux Leaders du monde, aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent, et de mettre fin aux guerres, aux conflits, à la dégradation environnementale et au déclin culturel et moral que le monde vit actuellement.

Nous nous adressons aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde, afin qu’ils retrouvent les valeurs de la paix, de la justice, du bien, de la beauté, de la fraternité humaine et de la coexistence commune, pour confirmer l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous et chercher à les répandre partout.

Cette Déclaration, partant d’une réflexion profonde sur notre réalité contemporaine, appréciant ses réussites et partageant ses souffrances, ses malheurs et ses calamités, croit fermement que parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants.

Nous, reconnaissant aussi les pas positifs que notre civilisation moderne a accomplis dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés, nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentimentgénéral de frustration, de solitude et de désespoir, conduisant beaucoup à tomber dans le tourbillon de l’extrémisme athée et agnostique, ou bien dans l’intégrisme religieux, dans l’extrémisme et dans le fondamentalisme aveugle, poussant ainsi d’autres personnes à céder à des formes de dépendance et d’autodestruction individuelle et collective.

L’histoire affirme que l’extrémisme religieux et national, ainsi que l’intolérance, ont produit dans le monde, aussi bien en Occident qu’en Orient, ce que l’on pourrait appeler les signaux d’une « troisième guerre mondiale par morceaux », signaux qui, en diverses parties du monde et en diverses conditions tragiques, ont commencé à montrer leur visage cruel ; situations dont on ne connaît pas avec précision combien de victimes, de veuves et d’orphelins elles ont générés. En outre, il y a d’autres régions qui se préparent à devenir le théâtre de nouveaux conflits, où naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles.

Nous affirmons aussi que les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles – dont bénéficie seulement une minorité de riches, au détriment de la majorité des peuples de la terre – ont provoqué, et continuent à le faire, d’énormes quantité de malades, de personnes dans le besoin et de morts, causant des crises létales dont sont victimes divers pays, malgré les richesses naturelles et les ressources des jeunes générations qui les caractérisent. A l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable.

Il apparaît clairement à ce propos combien la famille est essentielle, en tant que noyau fondamental de la société et de l’humanité, pour donner le jour à des enfants, les élever, les éduquer, leur fournir une solide morale et la protection familiale. Attaquer l’institution familiale, en la méprisant ou en doutant de l’importance de son rôle, représente l’un des maux les plus dangereux de notre époque.

Nous témoignons aussi de l’importance du réveil du sens religieux et de la nécessité de le raviver dans les cœurs des nouvelles générations, par l’éducation saine et l’adhésion aux valeurs morales et aux justes enseignements religieux, pour faire face aux tendances individualistes, égoïstes, conflictuelles, au radicalisme et à l’extrémisme aveugle sous toutes ses formes et ses manifestations.

Le premier et le plus important objectif des religions est celui de croire en Dieu, de l’honorer et d’appeler tous les hommes à croire que cet univers dépend d’un Dieu qui le gouverne, qu’il est le Créateur qui nous a modelés avec Sa Sagesse divine et nous a accordé le don de la vie pour le préserver. Un don que personne n’a le droit d’enlever, de menacer ou de manipuler à son gré; au contraire, tous doivent préserver ce don de la vie depuis son commencement jusqu’à sa mort naturelle. C’est pourquoi nous condamnons toutes les pratiques qui menacent la vie comme les génocides, les actes terroristes, les déplacements forcés, le trafic d’organes humains, l’avortement et l’euthanasie et les politiques qui soutiennent tout cela.

De même nous déclarons – fermement – que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles. C’est pourquoi nous demandons à tous de cesser d’instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l’extrémisme et au fanatisme aveugle et de cesser d’utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression. Nous le demandons par notre foi commune en Dieu, qui n’a pas créé les hommes pour être tués ou pour s’affronter entre eux et ni non plus pour être torturés ou humiliés dans leurs vies et dans leurs existences. En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens.

Ce Document, en accord avec les précédents Documents Internationaux qui ont souligné l’importance du rôle des religions dans la construction de la paix mondiale, certifie ce qui suit :

–  La forte conviction que les vrais enseignements des religions invitent à demeurer ancrés dans les valeurs de la paix ; à soutenir les valeurs de la connaissance réciproque, de la fraternité humaine et de la coexistence commune ; à rétablir la sagesse, la justice et la charité et à réveiller le sens de la religiosité chez les jeunes, pour défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste, du danger des politiques de l’avidité du profit effréné et de l’indifférence, basée sur la loi de la force et non sur la force de la loi.

–  La liberté est un droit de toute personne : chacune jouit de la liberté de croyance, de pensée, d’expression et d’action. Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. Cette Sagesse divine est l’origine dont découle le droit à la liberté de croyance et à la liberté d’être différents. C’est pourquoi on condamne le fait de contraindre les gens à adhérer à une certaine religion ou à une certaine culture, comme aussi le fait d’imposer un style de civilisation que les autres n’acceptent pas.

–  La justice basée sur la miséricorde est le chemin à parcourir pour atteindre une vie décente à laquelle a droit tout être humain.

–  Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.

–  Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles.

–  La protection des lieux de culte – temples, églises et mosquées – est un devoir garanti par les religions, par les valeurs humaines, par les lois et par les conventions internationales. Toute tentative d’attaquer les lieux de culte ou de les menacer par des attentats, des explosions ou des démolitions est une déviation des enseignements des religions, ainsi qu’une claire violation du droit international.

–  Le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations.

–  Le concept de citoyenneté se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant.

–  La relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituéeni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure.

–  C’est une nécessité indispensable de reconnaître le droit de la femme à l’instruction, au travail, à l’exercice de ses droits politiques. En outre, on doit travailler à la libérer des pressions historiques et sociales contraires aux principes de sa foi et de sa dignité. Il est aussi nécessaire de la protéger de l’exploitation sexuelle et du fait de la traiter comme une marchandise ou un moyen de plaisir ou de profit économique. Pour cela, on doit cesser toutes les pratiques inhumaines et les coutumes courantes qui humilient la dignité de la femme et travailler à modifier les lois qui empêchent les femmes de jouir pleinement de leurs droits.

–  La défense des droits fondamentaux des enfants à grandir dans un milieu familial, à l’alimentation, à l’éducation et à l’assistance est un devoir de la famille et de la société. Ces droits doivent être garantis et préservés, afin qu’ils ne manquent pas ni ne soient refusés à aucun enfant, en aucun endroit du monde. Il faut condamner toute pratique qui viole la dignité des enfants et leurs droits. Il est aussi important de veiller aux dangers auxquels ils sont exposés – spécialement dans le domaine digital – et de considérer comme un crime le trafic de leur innocence et toute violation de leur enfance.

  • La protection des droits des personnes âgées, des faibles, des handicapés et des opprimés est une exigence religieuse et sociale qui doit être garantie et protégée par des législations rigoureuses et l’application des conventions internationales à cet égard.

A cette fin, l’Eglise catholique et Al-Azhar, par leur coopération commune, déclarent et promettent de porter ce Document aux Autorités, aux Leaders influents, aux hommes de religion du monde entier, aux organisations régionales et internationales compétentes, aux organisations de la société civile, aux institutions religieuses et aux Leaders de la pensée ; et de s’engager à la diffusion des principes de cette Déclaration à tous les niveaux régionaux et internationaux, en préconisant de les traduire en politiques, en décisions, en textes législatifs, en programmes d’étude et matériaux de communication.

Al-Azhar et l’Eglise Catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers.

En conclusion nous souhaitons que :

cette Déclaration soit une invitation à la réconciliation et à la fraternité entre tous les croyants, ainsi qu’entre les croyants et les non croyants, et entre toutes les personnes de bonne volonté ;

soit un appel à toute conscience vivante qui rejette la violence aberrante et l’extrémisme aveugle ; appel à qui aime les valeurs de tolérance et de fraternité, promues et encouragées par les religions ;

soit un témoignage de la grandeur de la foi en Dieu qui unit les cœurs divisés et élève l’esprit humain ;

soit un symbole de l’accolade entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, et entre tous ceux qui croient que Dieu nous a créés pour nous connaître, pour coopérer entre nous et pour vivre comme des frères qui s’aiment.

Ceci est ce que nous espérons et cherchons à réaliser, dans le but d’atteindre une paix universelle dont puissent jouir tous les hommes en cette vie.

Abou Dabi, le 4 février 2019

 

Sa Sainteté
Pape François                                               Grand Imam d’Al-Azhar
Ahmad Al-Tayyeb

         

© Copyright – Libreria Editrice Vaticana

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CHRISTIANISME, DIALOGUE INTERRELIGIEUX, EGLISE CATHOLIQUE, FRANÇOIS D'ASSISE, ISLAM, JOHN TOLAN, LE SAINT CHEZ LE SULTAN, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Quand saint François d’Assise rencontrait le Sultan d’Egypte

Quand saint François rencontre le Sultan

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  Le Saint chez le Sultan. La rencontre de François d’Assise et de l’Islam. Huit siècles d’interprétation

John Tolan

Paris, Le Seuil, 2007. 512 pages.

Présentation de l’éditeur

En 1219, dans le cadre de la cinquième croisade, François d’Assise rend visite au sultan Malik al-Kâmil. Cette rencontre du christianisme et de l’islam n’a cessé depuis huit siècles de nourrir interprétations et représentations. Des discours hagiographiques à Benoît XVI en passant par Voltaire, des fresques de la basilique d’Assise aux gravures de Gustave Doré, l’événement a suscité une abondance de points de vue : geste de martyr ? mission de prédication aux infidèles ? acte d’audace naïf ? volonté de négocier une issue pacifique et, partant, modèle de dialogue pour l’Église d’aujourd’hui ? Autant de questions qui sont ici replacées dans leur contexte et soumises au crible du regard de l’historien.
L’auteur

Médiéviste, professeur à l’université de Nantes, John Tolan est l’auteur, notamment, du très remarqué Les Sarrasins (Aubier, 2003).

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Quand François rencontrait le sultan égyptien

La rencontre entre saint François et le sultan.

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Le voyage du pape François en Égypte, du 28 au 29 avril 2017, et notamment sa visite auprès de l’imam d’Al-Azhar, évoquera un lointain précédent : la rencontre de saint François d’Assise avec le sultan Malik al-Kamil, en 1219. Si historiquement, tous les détails du récit ne sont pas avérés, ils sont toujours discutés près de huit siècles plus tard.

En 1219, la guerre fait rage entre les croisés et l’islam. Deux siècles plus tôt, le tombeau du Christ a été réduit en poussière par les troupes du sultan. Dans la plaine égyptienne de Damiette, dans le delta du Nil, les deux armées se font face.

Le sultan al-Kamil a publié un décret promettant une forte récompense en or à quiconque apporterait la tête d’un chrétien. De leur côté, les croisés, commandés par Pélage, essaient de prendre le port de Damiette avec l’intention de conquérir l’Égypte.

Deux tentatives préalables pour prêcher l’Évangile

C’est dans ces circonstances que saint François décide, avec son compagnon le frère Illuminé, d’aller prêcher l’Évangile chez les musulmans. À deux reprises déjà, le Poverello a essayé de se rendre en Terre sainte pour faire connaître le Christ, sans succès.

Le seul récit détaillé sur cet épisode dont disposent les historiens est signé de saint Bonaventure. Il est postérieur de plus d’un siècle à l’événement, et surtout, il se veut surtout une épopée à la gloire du saint fondateur de l’ordre franciscain.

Capturé par les Sarrasins en tentant de franchir leurs lignes, raconte ainsi saint Bonaventure, François demande à voir le sultan, ce qu’il obtient.

Considérée comme un échec

Le neveu de Saladin le reçoit avec beaucoup de courtoisie, note le chroniqueur, mais cette visite est alors considérée comme un échec, car le saint n’a pas réussi à convaincre le sultan du bien-fondé de la religion chrétienne. Ni même obtenu la palme du martyre.

Pendant sept siècles, l’épisode resta donc relativement passé sous silence par les hagiographes de saint François. Même si les fioretti de saint François rapportent qu’à la fin, le sultan lui aurait glissé : « Frère François, je me convertirai très volontiers à la foi du Christ, mais je crains de le faire maintenant ; car si les gens d’ici l’apprenaient ils me tueraient avec toi et tous tes compagnons ».

Un détail oublié

Franciscain, le père Gwenolé Jeusset est intervenu à Assise, le 19 septembre 2016, lors du rassemblement des religions et des cultures pour la paix. Rappelant cet épisode ancien, cet ancien responsable de la Commission franciscaine pour les relations avec les musulmans et membre de la Commission islam du Vatican, a cependant ajouté un détail quasiment oublié jusqu’au XXe siècle

Il s’agit de la méditation que saint François lui-même a tiré de son expérience. « Les frères qui s’en vont parmi les musulmans et autres non-chrétiens, écrit le saint d’Assise, peuvent envisager leur rôle spirituel de deux manières : ou bien, ne faire ni procès ni disputes, être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu, et confesser simplement qu’ils sont chrétiens ». Ou bien, poursuit-il, s’ils voient que telle est la volonté de Dieu, annoncer la Parole de Dieu afin que les non-chrétiens croient au Dieu tout puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, Créateur de toutes choses, et en son Fils Rédempteur et Sauveur, se fassent baptiser et deviennent chrétiens ».

Le sourire de saint François

De son coté, Albert Jacquard, dans Le souci des pauvres (éd. Flammarion, 1996) écrit que « le sultan n’oublia pas le sourire de François, sa douceur dans l’expression d’une foi sans limite. Peut-être ce souvenir fut-il décisif lorsqu’il décida, dix années plus tard, alors qu’aucune force ne l’y contraignait, de rendre Jérusalem aux chrétiens ».

Ainsi, « ce que les armées venues d’Europe n’avaient pu obtenir, poursuit Albert Jacquard, (…) sans doute le regard clair de François avait-il poursuivi son lent travail dans la conscience de cet homme ouvert à la pensée des autres ».

 

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https://fr.aleteia.org/2017/04/27/quand-francois-rencontrait-le-sultan-egyptien/

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A la demande du bureau de la vie consacrée du diocèse d’Oran, Pascal Aude a proposé le 9 mars dernier une relecture de notre rapport personnel à « l’islam » à la lumière de ce que François d’Assise avait pu vivre en son temps. Voici l’essentiel de son intervention

François et l’islam, une rencontre pour nous, aujourd’hui ?
J’ai choisi trois événements : l’envoi de frères au Maroc, la rencontre du sultan d’Égypte, la rédaction de la première Règle des frères. Après avoir exposé brièvement l’histoire, j’en tire quelques éléments qui dépassent le cadre franciscain et qui peuvent nourrir le sens de notre présence à tous dans ce pays.

L’envoi de frères au Maroc
Premier élément à verser au dossier des relations de François avec l’islam et les musulmans : François lui-même désire aller au Maroc et il entreprend deux voyages.

Socle historique : la « Vie du bienheureux François » de Celano § 56 et la Legenda maior de saint Bonaventure 9,6
D’après les notes de l’édition du Centenaire des Écrits franciscains : « Après l’échec du voyage maritime (LM 9 5), François a choisi la voie de terre jusqu’aux colonnes d’Hercule. » Et : « Selon toute vraisemblance, François effectue ce voyage [au Maroc] en 1213 (en pleine croisade contre les Albigeois) en suivant au départ l’itinéraire du pèlerinage qui conduit à Saint-Jacques-de-Compostelle. » Une maladie le contraint à retourner en Italie. Mais il ne renonce pas à ce que l’Évangile atteigne le Miramolin (Amir al Mu’minîn). Il y envoie donc des frères selon Jourdain de Giano, un frère chroniqueur : « Parmi les frères qui passèrent en Espagne, cinq reçurent la couronne du martyre. Ces cinq frères furent-ils envoyés de ce même chapitre ou du précédent, comme frère Élie et ses compagnons outre-mer ? Nous avons un doute. Quand on rapporta le martyre, la vie et la Légende desdits frères au bienheureux François, il entendit qu’on y faisait son éloge et vit que les frères tiraient gloire de la passion des autres ; comme il avait le plus grand mépris pour lui-même et qu’il dédaignait les louanges et la gloire, il repoussa la Légende et interdit de la lire en disant :“Que chacun soit glorifié par sa propre passion et non par celle des autres !” Et ainsi tout ce premier envoi n’aboutit-il à rien, sans doute parce que le temps d’envoyer des frères n’était pas encore venu, puisqu’il y a un temps pour chaque chose sous le ciel. »
Deux points d’analyse

* Le désir du martyre
Les raisons données par Celano sont le désir du martyre et la volonté de prêcher l’Évangile du Christ. Celles avancées par Bonaventure sont identiques. Mais il y a ici deux façons de désirer le martyre :

– celle de François reste en lien avec les circonstances. Il ne s’obstine pas face à l’adversité. La maladie l’empêche de poursuivre. Il s’en retourne en Italie.
– Bérard et ses compagnons risquent leur vie pour l’annonce de l’Évangile, prêchent avec audace et ténacité, mais ils n’entendent pas les avertissements et poussent à bout la patience des musulmans. Ils obtiennent finalement ce qu’ils cherchent, mais en insultant et méprisant la foi de l’autre. Leur martyre ressemble à un suicide par la main d’autrui.
* Que faire de la légende des saints ?
François nous avertit : « Les saints ont agi et nous, en récitant et en prêchant leurs œuvres, nous voulons en recevoir honneur et gloire. »Cette admonition peut avoir un écho aujourd’hui : Qu’allons-nous faire de la béatification de nos dix-neuf martyrs ? Si cette histoire ne nous dit pas ce qu’il faut faire, elle nous préserve de l’attitude d’auto-glorification, si jamais nous étions tentés par elle.

Postérité : la présence franciscaine au Maroc, Antoine de Padoue (1195-1231) et Ramon Lull (1232-1315)
Suite à cet envoi de frères, la présence au Maroc de franciscains et de franciscaines dure jusqu’à aujourd’hui. Les archevêques de Rabat sont en général franciscains. Bérard et ses compagnons en sont les patrons.
Par ailleurs, c’est en entendant le récit du martyre de ces frères que Fernando Martins de Bulhoens décide de rentrer chez les frères en prenant le nom d’Antoine de Lisbonne. Il deviendra saint Antoine de Padoue.
Enfin, cet épisode inspirera Ramon Lull dans ses recherches intellectuelles et dans ses comportements vis-à-vis de l’islam : il fondera à Palma de Majorque le Collège de Miramar pour l’apprentissage de l’arabe, la traduction d’ouvrages et l’étude de l’islam en vue de la mission parmi les musulmans. Il ira lui-même deux fois en Afrique du Nord qui s’appelait à l’époque la Berbérie, en particulier à Bougie (Béjaia) et à Tunis où son zèle, un peu sur le modèle de Bérard et compagnie, le conduira à être battu. C’est au retour de Tunis, à Majorque, qu’il succombera à ses blessures.

La rencontre du sultan d’Égypte
Socle historique : Vie du Bienheureux François, de Thomas de Celano 57 et Legenda Maior de saint Bonaventure 9, 7-9
« En la treizième année de sa conversion, nous raconte Thomas de Celano, [François] se dirigea en effet vers la Syrie, alors que chaque jour des combats forts et rudes survenaient entre les chrétiens et les païens ; prenant avec lui un compagnon, il ne craignit pas de se présenter aux regards du sultan des Sarrasins.
Mais qui pourrait raconter avec quelle constance d’âme il se tenait devant lui, avec quelle vaillance de l’esprit il parlait, avec quelle éloquence et confiance il répondait à ceux qui insultaient la loi chrétienne ? Car avant d’accéder au sultan, il fut fait prisonnier par ses affidés, soumis à des outrages, roué de coups ; il n’est pas terrifié, les menaces de supplices ne lui donnent pas de crainte, la mort brandie contre lui ne l’épouvante pas. Il avait beau recevoir les reproches d’un grand nombre de personnes à l’esprit hostile et à l’âme contraire, il fut cependant reçu en très grand honneur par le sultan. Ce dernier l’honorait du mieux qu’il pouvait et, lui offrant de nombreux présents, s’efforçait d’infléchir son esprit vers les richesses du monde. Mais ayant vu qu’il méprisait très énergiquement tout comme de l’ordure, il fut rempli de la plus grande admiration et le considérait comme un homme différent de tous ; il fut fortement ébranlé par ses paroles et avait grand plaisir à l’écouter. En tout cela, le Seigneur n’accomplit pas son désir, lui réservant le privilège d’une grâce exceptionnelle. »
Thomas nous rappelle que c’est le désir du martyre et de l’annonce de l’Évangile qui a poussé François à prendre la route de l’Orient et à rencontrer celui que ses contemporains décrivaient comme « la bête cruelle », le « diable ». L’islam, c’était Babylone, la cité du mal, et les musulmans des « fils du diable ».
Deux points d’attention
* La surprise de la courtoisie
François ne rencontre pas le diable mais un homme courtois, raffiné. Les descriptions qu’en font les chefs de troupe francs fait prisonniers après la bataille de Damiette décrivent un homme à l’esprit chevaleresque, qui les a traités avec dignité et honneur, avec «l’autorité d’un père », dira Olivier de Cologne, secrétaire du légat du pape.
* François rencontre un croyant et une communauté de foi
L’accueil réservé à la prédication de François par le sultan tient sans doute compte de l’appréciation coranique : « Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent : “Nous sommes chrétiens.” C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil. »

Il semblerait que dans l’entourage de Malik al-Kamil se trouvait Fakr ed-Dine al-Farabi, un vieux soufi, et sans doute bien d’autres sages parmi ses conseillers. Le spectacle d’une communauté interrompant le cours de ses affaires pour prier le Dieu unique cinq fois par jour a dû impressionner François.
La postérité :
* Les frères gardiens des Lieux saints de Terre Sainte
Même s’il a fallu attendre 1342 pour que les frères franciscains soient déclarés « Gardiens des Lieux Saints » par le pape Clément VI, ils avaient obtenu un laisser-passer de la part du sultan et se sont vus protégés par les autorités musulmanes à l’issue de la cinquième Croisade et par la suite.

* « Si vous ne saluez que vos amis… »
Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser que la tentative du père Paolo dall’Oglio de rejoindre le quartier général d’al-Baghdadi à Raqqa, où il est fait prisonnier le 28 juillet 2013, s’inspire de celle de François d’Assise. Il semblerait qu’il cherchait à obtenir la libération d’otages. Il aurait été tué par la suite, d’après le témoignage d’un chef de l’État islamique capturé. Mais il n’y a pas de preuve.

La rédaction du chapitre XVI de la première Règle de saint François
Socle historique
La rédaction de la Règle, dite « non bullée », est dans la continuité du processus d’écriture propre à la Fraternité naissante : la vie façonne, corrige, épanouit peu à peu l’intuition, et la Curie romaine, les frères lettrés, ajoutent leur grain de sel à ce qui était au tout début une page programmatique générale et centrée sur « Notre règle de vie, c’est de vivre l’Évangile » !

Il est donc difficile de savoir exactement si ce fameux chapitre XVI fut écrit avant ou après le voyage en Terre Sainte. Toujours est-il qu’il témoigne d’une façon de faire unique à l’époque et qui reste, me semble-t-il, d’actualité. Elle est datée de 1221. Gwénolé Jeusset pense qu’au moins certaines parties de ce chapitre ont été écrites après cette expérience extraordinaire de rencontre courtoise en pleine croisade.
Deux points d’attention
* « Humbles et soumis à tous »
C’est ainsi que François voulait ses frères (et sœurs), non pas dans une attitude d’écrasement de soi qui serait indigne ; ni dans un mépris de soi qui cacherait au fond un mépris de l’autre ; ni dans une soumission qui serait démission, renoncement à ses convictions profondes. Mais il les voulait supportant les tribulations de tous les désaccords et de toutes les incompréhensions, admirant le singulier, l’inouï de nos expressions de foi respectives, ici et maintenant, et se tenant librement sur le chemin de la relation à l’autre, aussi escarpé soit-il, dans ce dénivelé qui fait que son visage me surplombe toujours et m’inviter à l’aimer. Une attitude que François d’Assise a contemplée longuement chez son Maître et Ami.

* Annoncer par la présence et la parole
C’est en effet l’incarnation qui sert de modèle à une démarche qui sinon pourrait paraître naïve, désincarnée, justement angélique. Elle s’inspire de l’attitude de Jésus dont la vie entière est proclamation de la Bonne Nouvelle. François insiste beaucoup sur la prédication par les actes plus que par les paroles. Quand le terrain n’est pas favorable, il compte sur cette présence pour annoncer.
Mais il faut aussi entendre la deuxième partie, et l’invitation à dire la Parole, à proclamer, quand le temps est favorable. Discerner semble alors le maître mot : quand puis-je dire, et quand faut-il me taire ? Quand est-ce que ma parole est accueillie, quand est-ce qu’elle heurte et insulte ? Ou reste inaudible ? C’est un discernement inspiré de la communication non-violente, attentive aux émotions de l’autre, et de soi, et pas seulement à la rationalité de la communication.

La postérité : notre communauté de Tiaret
Extraits du projet rédigé par des frères français et catalan en vue de la fondation en Algérie :
« Introduction
L’origine du projet est double. D’un côté, le désir du frère catalan Jaume de vivre une vie de proximité avec les musulmans, dans un témoignage simple de l’Évangile.

De l’autre, des frères français en recherche de fondation pour participer à l’aventure de l’Église algérienne et soutenir la construction d’une conscience capucine en Europe du Sud. On trouve aussi en arrière-fond, les histoires communes France/Algérie et Espagne/Maghreb ainsi que la vision franciscaine d’« un autre visage de l’islam ». Tout cela se rejoint dans l’inspiration franciscaine du témoignage évangélique par la vie (1 Règ. 16) dans un milieu non chrétien.
Objectifs
Partager la vie du peuple algérien, contribuer à la construction de la société algérienne.

Vivre une vie communautaire avec pour socle la prière contemplative et une vie liturgique simple.
Partager la vie de l’Église en Algérie, dans sa présence gratuite, dans son attitude de dialogue avec les musulmans. »
Bien sûr ce projet a évolué avec les frères qui s’y sont concrètement investis et face à la réalité algérienne, justement dans cette attitude et cette volonté d’humble soumission.

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Conclusion : l’esprit d’Assise
Il me semble qu’il y ait un événement décisif pour l’Église de notre temps, relié à ce dont j’ai parlé : la rencontre d’Assise du 27 octobre 1986 qui a rassemblé des chefs de nombreuses confessions et dénominations religieuses. Ce qu’on a appelé par après « l’esprit d’Assise » vient de loin.
Le fait d’être réunis à Assise pour prier, jeûner et cheminer en silence – et cela pour la paix toujours fragile et toujours menacée, peut-être aujourd’hui plus que jamais – a été comme un signe clair de l’unité profonde de ceux qui cherchent dans la religion des valeurs spirituelles et transcendantes en réponse aux grandes interrogations du cœur humain, malgré les divisions concrètes… Les hommes peuvent souvent ne pas être conscients de leur unité radicale d’origine, de destin et d’insertion dans le plan même de Dieu et, lorsqu’ils professent des religions différentes et incompatibles entre elles, ils peuvent même ressentir leurs divisions comme insurmontables, mais, malgré cela, ils sont inclus dans le grand et unique dessein de Dieu, en Jésus-Christ, qui « s’est uni d’une certaine manière à tous les hommes », même si ceux-ci n’en sont pas conscients (Jean-Paul II, Discours de présentation des vœux aux cardinaux et membres de la Curie romaine,le 22 décembre 1986)
Serait-il possible d’envisager, en Algérie, un tel rassemblement ? De faire sortir de l’ombre les différents mouvements et autres confessions religieuses ? Je formule ce rêve en guise de conclusion.

Frère Pascal AUDE, capucin, Tiaret
https://eglise-catholique-algerie.org/actualites-et-news/temoignages-et-dialogue/4283-francois-et-l-islam-une-rencontre-pour-nous-aujourd-hui.html

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François d’Assise et la rencontre avec le Sultan

Une expérience du passé qui nous ouvre sur le monde d’aujourd’hui!

Nous vivons de plus en plus dans une société où les différentes cultures se côtoient, s’entremêlent et s’entrechoquent même. Dans les grandes villes du pays il est plus facile de faire ce constat. Les habitants des zones urbaines vivent à côté des personnes d’origines ethniques diverses tandis que dans les milieux ruraux, cela est plutôt rare mais les gens savent par les médias ou par des connaissances que les personnes venant d’autres pays se font davantage présents.

C’est pourquoi Les Franciscains trouvent important d’entamer une réflexion active sur notre ouverture vers les autres cultures et les autres religions afin de diminuer les tensions, les intolérances et l’incompréhension. Plusieurs frères travaillent concrètement dans des organismes ou des projets de dialogues inter religieux s’inspirant en cela de l’expérience de François d’Assise avec le Sultan. Il est en effet inspirant de constater que même au Moyen-Âge, au temps de François d’Assise, des chrétiens ont voulu établir des relations harmonieuses avec d’autres religions, en particulier avec l’Islam, au lieu d’encourager la guerre et la violence.

Même si François d’Assise était allé rencontrer le Sultan dans l’idée de le voir convertir vers la religion chrétienne, il y a dans sa démarche une volonté de réconciliation et de paix. Et encore plus réconfortant, c’est que nous pouvons appliquer à notre temps les leçons de cette rencontre profonde, pleine d’humanité et de tendresse.

Les Franciscains souhaitent contribuer à l’éveil des jeunes sur l’existence d’autres cultures, d’autres religions que l’on se doit de respecter.

François d’Assise et le Sultan : La rencontre

Nous vous présentons l’histoire de cette rencontre entre François d’Assise et le Sultan tel que rapporté par Saint Bonaventure qui a écrit sur la vie de François et approuvé en 1266 par l’Ordre des Frères Mineurs (ofm). Nous nous sommes permis d’apporter quelques changements au texte original afin de le rendre plus accessible.

Nous sommes en 1219

« S’exposant avec courage aux dangers de tous les instants, François voulait se rendre chez le sultan de Babylone en personne. La guerre sévissait alors, implacable entre chrétiens et sarrazins, et les deux armées ayant pris position face à face dans la plaine, on ne pouvait sans risquer sa vie passer de l’une à l’autre.

Mais dans l’espoir d’obtenir sans tarder ce qu’il désirait, François résolut de s’y rendre. Après avoir prié, il obtint la force du Seigneur et, plein de confiance, chanta ce verset du Prophète: « Si j’ai à marcher au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai aucun mal, car tu es avec moi ».

S’étant adjoint pour compagnon frère Illuminé, homme d’intelligence et de courage, il s’était mis en route traversant la mer et se retrouvant dans le pays du sultan. Quelques pas plus loin , ils tombaient dans les avant-postes des sarrazins, et ceux-ci, plus rapides, se précipitèrent sur eux. Ils les accablèrent d’injures, les chargeant de chaînes et les rouant de coups. À la fin, après les avoir maltraités et meurtris de toutes manières, ils les amenèrent, conformément aux décrets de la divine Providence, en présence du sultan: c’était ce qu’avait désiré François.

Le prince leur demanda qui les envoyait, pourquoi et à quel titre, et comment ils avaient fait pour venir; avec sa belle assurance, François répondit qu’il avait été envoyé d’au delà des mers non par un homme mais par le Dieu très-haut pour lui indiquer, à lui et à son peuple, la voie du salut et leur annoncer l’Évangile qui est la vérité. Puis il prêcha au sultan Dieu Trinité et Jésus sauveur du monde, avec une telle vigueur de pensée, une telle force d’âme et une telle ferveur d’esprit qu’en lui vraiment se réalisait de façon éclatante ce verset de l’Évangile: « Je mettrai dans votre bouche une sagesse à laquelle tous vos ennemis ne pourront ni résister ni contredire ».

Témoin en effet de cette ardeur et de ce courage, le sultan l’écoutait avec plaisir et le pressait de prolonger son séjour auprès de lui. Il offrit à François de nombreux et riches cadeaux que l’homme de Dieu méprisa comme de la boue: ce n’était pas des richesses du monde qu’il était avide, mais du salut des âmes.

Le sultan n’en conçut que plus de dévotion encore pour lui, à constater chez le saint un si parfait mépris des biens d’ici-bas.
François quitta le pays du sultan escorté par ses soldats ».

QUE RESTE T-IL DE CETTE RENCONTRE ?

« Il semble, souligne Albert Jacquard (Le Souci des Pauvres, éd. Flammarion, 1996) que le sultan n’oublia pas le sourire de François, sa douceur dans l’expression d’une foi sans limite. Peut-être ce souvenir fut-il décisif lorsqu’il décida, dix années plus tard, alors qu’aucune force ne l’y contraignait, de rendre Jérusalem aux chrétiens. Ce que les armées venues d’Europe n’avaient pu obtenir, l’intelligence et la tolérance de Malik al-Kamil permettraient à l’islam de l’offrir. Sans doute le regard clair de François avait-il poursuivi son lent travail dans la conscience de cet homme ouvert à la pensée des autres ».

En réalité, cette distinction que l’on fait aujourd’hui entre les différentes religions cache la véritable opposition: celle du « Nord » contre le « Sud », et surtout des riches contre les pauvres. Car les musulmans eux aussi souhaitent bâtir un monde meilleur avec des valeurs humaines et spirituelles.

C’est pourquoi afin de continuer le travail de François d’Assise qui désirait ardemment tisser des liens avec les musulmans pour bâtir la paix, les Franciscains du Québec ont tenté des rapprochements avec les gens d’autres religions (amérindiens, bouddhistes, sikhs, hindous, juifs, musulmans et des chrétiens de plusieurs dénominations). Ensemble, ils cherchent des moyens pour faire face aux difficultés de notre temps: pauvreté, solitude, violence, drogue, etc.

À Montréal, les Franciscains ont organisé durant dix ans des prières qui rassemblaient des délégués de huit religions. Ces rassemblements ont suscité des initiatives diverses: prières interreligieuses organisées par des associations, des écoles, des prêtres ou pasteurs chrétiens; un groupe de femmes musulmanes et chrétiennes; un Conseil interreligieux.

Ailleurs, au Liban, aux Philippines et en Indonésie, des Franciscains et des musulmans s’unissent chaque année pour organiser et vivre un pèlerinage orienté vers la paix ou pour une cause sociale.

Dans une école primaire située à Tyr, au Liban, des moyens ont été mis en œuvre par les Franciscains pour respecter les différences mais aussi pour éviter de marginaliser un groupe au détriment de l’autre ou d’encourager la compétition entre les religions. Chaque classe, chaque équipe sportive, chaque groupe social compte des jeunes de chaque religion. Dans un match de football, par exemple, on ne verra pas une équipe formée exclusivement de musulmans jouer contre une équipe de chrétiens.

Comme on le constate il est possible de faire naître des initiatives entre des personnes de différentes religions et de vivre cette fraternité universelle dont François a tant rêvée. (1)

(1) Vous pouvez obtenir des documents de réflexions sur la question du dialogue interreligieux au bureau des Franciscains (voir les coordonnées plus loin sur le site).

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POUR ALLER PLUS LOIN :

Bibliographie Franciscaine

Voici une liste de lecture suggérée pour un premier contact avec le monde de Saint François d’Assise et les frères Franciscains.

Sur Saint François d’Assise :

BOFF, Leonardo, François d’Assise, Éditions du Cerf, Paris, 1986, 217 p.

CARETTO, Carlo, Moi, François d’Assise, Éditions Centurion, Coll. Foi vivante 278, Paris, 1991, 185 p.

DESBONNETS, T., VORREUX, D., Saint François d’Assise. Documents. Écrits et Premières biographies,
Éditions Franciscaines, 2e édition, Paris, 1968, 1504 p.

DESBONNETS, Théophile, De l’intuition à l’institution. Les Franciscains, Éditions Franciscaines,
Paris, 1983, 187 p.

GREEN, Julien, Frère François., Éditions du Seuil, Paris, 1991, 376 p.

LECLERC, Éloi, François d’Assise. Le retour à l’Évangile. Éd. Desclée de Brouwer, Paris, 1981

MANSELLI, Raoul, Saint François d’Assise, Éditions Franciscaines, Paris, 1981, 328 p.

TIMMERMANS, Félix, La harpe de saint François, Éditions Mame, St-Amand, 1992, 255 p.

Sur les Franciscains :

ESSER, Kajetan, Origines et objectifs primitifs de l’Ordre des Frères Mineurs, Éditions Franciscaines,
Paris, 1983, 256 p.

FLOOD, David, Frère François et le mouvement franciscain. Les Éditions Ouvrières, Coll. « Peuple de Dieu », Paris, 1983, 180 p.

HUBAUT, Michel, La voie franciscaine. La joie de vivre l’Évangile, Éd. Desclée de Brouwer, Paris, 1983, 191 p.

FLOOD, D., Van DIJK, W., MATURA, T., La naissance d’un charisme. Une lecture de la première Règle de saint François, Présence de saint François, no. 24, Éditions franciscaines, 1973, 189 p.

MATURA, Thaddée, François d’Assise. « Auteur spirituel ». Le message de ses écrits, Éditions du Cerf, Paris, 1996, 295 p.

Prières franciscaines

DELARGE Jean-Pierre, Prier avec saint François d’Assise, Éditions Fides, Paris, 1981, 160 p.

MATURA, Thaddée, Prier 15 jours avec François d’Assise, Éditions Nouvelle cité, Paris 1994, 125 p.

https://www.franciscain.org/saint-francois-dassise/bibliographie-franciscaine

 

François Voyages 2019 Voyages apostoliques en dehors de l’Italie

AR  – EN  – ES  – FR  – IT  – PT ]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHJRISTIANISME, DIALOGUE INTERRELIGIEUX, FRANÇOIS (pape), FRANÇOIS D'ASSISE, ISLAM, JOHN TOLAN, LE SAINT CHEZ LE SULTAN, LIVRES - RECENSION

Saint François rencontre le sultan

Quand saint François rencontre le Sultan

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  Le Saint chez le Sultan. La rencontre de François d’Assise et de l’Islam. Huit siècles d’interprétation

John Tolan

Paris, Le Seuil, 2007. 512 pages.

 

Présentation de l’éditeur

En 1219, dans le cadre de la cinquième croisade, François d’Assise rend visite au sultan Malik al-Kâmil. Cette rencontre du christianisme et de l’islam n’a cessé depuis huit siècles de nourrir interprétations et représentations. Des discours hagiographiques à Benoît XVI en passant par Voltaire, des fresques de la basilique d’Assise aux gravures de Gustave Doré, l’événement a suscité une abondance de points de vue : geste de martyr ? mission de prédication aux infidèles ? acte d’audace naïf ? volonté de négocier une issue pacifique et, partant, modèle de dialogue pour l’Église d’aujourd’hui ? Autant de questions qui sont ici replacées dans leur contexte et soumises au crible du regard de l’historien.

L’auteur

Médiéviste, professeur à l’université de Nantes, John Tolan est l’auteur, notamment, du très remarqué Les Sarrasins (Aubier, 2003).

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Quand François rencontrait le sultan égyptien

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La rencontre entre saint François et le sultan.

Le voyage du pape François en Égypte, du 28 au 29 avril 2017, et notamment sa visite auprès de l’imam d’Al-Azhar, évoquera un lointain précédent : la rencontre de saint François d’Assise avec le sultan Malik al-Kamil, en 1219. Si historiquement, tous les détails du récit ne sont pas avérés, ils sont toujours discutés près de huit siècles plus tard.

En 1219, la guerre fait rage entre les croisés et l’islam. Deux siècles plus tôt, le tombeau du Christ a été réduit en poussière par les troupes du sultan. Dans la plaine égyptienne de Damiette, dans le delta du Nil, les deux armées se font face.

Le sultan al-Kamil a publié un décret promettant une forte récompense en or à quiconque apporterait la tête d’un chrétien. De leur côté, les croisés, commandés par Pélage, essaient de prendre le port de Damiette avec l’intention de conquérir l’Égypte.

Deux tentatives préalables pour prêcher l’Évangile

C’est dans ces circonstances que saint François décide, avec son compagnon le frère Illuminé, d’aller prêcher l’Évangile chez les musulmans. À deux reprises déjà, le Poverello a essayé de se rendre en Terre sainte pour faire connaître le Christ, sans succès.

Le seul récit détaillé sur cet épisode dont disposent les historiens est signé de saint Bonaventure. Il est postérieur de plus d’un siècle à l’événement, et surtout, il se veut surtout une épopée à la gloire du saint fondateur de l’ordre franciscain.

Capturé par les Sarrasins en tentant de franchir leurs lignes, raconte ainsi saint Bonaventure, François demande à voir le sultan, ce qu’il obtient.

Considérée comme un échec

Le neveu de Saladin le reçoit avec beaucoup de courtoisie, note le chroniqueur, mais cette visite est alors considérée comme un échec, car le saint n’a pas réussi à convaincre le sultan du bien-fondé de la religion chrétienne. Ni même obtenu la palme du martyre.

Pendant sept siècles, l’épisode resta donc relativement passé sous silence par les hagiographes de saint François. Même si les fioretti de saint François rapportent qu’à la fin, le sultan lui aurait glissé : « Frère François, je me convertirai très volontiers à la foi du Christ, mais je crains de le faire maintenant ; car si les gens d’ici l’apprenaient ils me tueraient avec toi et tous tes compagnons ».

Un détail oublié

Franciscain, le père Gwenolé Jeusset est intervenu à Assise, le 19 septembre 2016, lors du rassemblement des religions et des cultures pour la paix. Rappelant cet épisode ancien, cet ancien responsable de la Commission franciscaine pour les relations avec les musulmans et membre de la Commission islam du Vatican, a cependant ajouté un détail quasiment oublié jusqu’au XXe siècle

Il s’agit de la méditation que saint François lui-même a tiré de son expérience. « Les frères qui s’en vont parmi les musulmans et autres non-chrétiens, écrit le saint d’Assise, peuvent envisager leur rôle spirituel de deux manières : ou bien, ne faire ni procès ni disputes, être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu, et confesser simplement qu’ils sont chrétiens ». Ou bien, poursuit-il, s’ils voient que telle est la volonté de Dieu, annoncer la Parole de Dieu afin que les non-chrétiens croient au Dieu tout puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, Créateur de toutes choses, et en son Fils Rédempteur et Sauveur, se fassent baptiser et deviennent chrétiens ».

Le sourire de saint François

De son coté, Albert Jacquard, dans Le souci des pauvres (éd. Flammarion, 1996) écrit que « le sultan n’oublia pas le sourire de François, sa douceur dans l’expression d’une foi sans limite. Peut-être ce souvenir fut-il décisif lorsqu’il décida, dix années plus tard, alors qu’aucune force ne l’y contraignait, de rendre Jérusalem aux chrétiens ».

Ainsi, « ce que les armées venues d’Europe n’avaient pu obtenir, poursuit Albert Jacquard, (…) sans doute le regard clair de François avait-il poursuivi son lent travail dans la conscience de cet homme ouvert à la pensée des autres ».

https://fr.aleteia.org/2017/04/27/quand-francois-rencontrait-le-sultan-egyptien/

 

DIALOGUE INTERRELIGIEUX, EGLISE CATHOLIQUE, ISLAM, JOACHIM VELIOCAS, L'EGLISE FACE A L'ISLAM, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, Non classé

L’Eglise face à l’islam

L’Eglise face à l’islam : Entre naïveté et lucidité

Joachim Véliocas ; Préface du père Henri Boulad

Paris, Les Editions de Paris, 2018. 237 pages

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Présentation de l’éditeur

Joachim Véliocas, spécialiste de l’islam, dresse le bilan de cinquante ans de relations islamo-chrétiennes, en remontant aux racines des malentendus : chapelles devenues mosquées, mosquées inaugurées en présence d’évêques, instituts catholiques à la dérive, les fidèles ont de quoi s’inquiéter. L’auteur sait aussi relever les positions courageuses d’évêques et de cardinaux au service de la vérité.

Quatrième de couverture

Quand le pape François peut dire : « Il n’existe pas de terrorisme islamique » et Mgr Podvin, porte-parole des évêques de France, affirmer : « II ne faut pas diaboliser l’islam », les fidèles ont de quoi s’inquiéter. Citons aussi Mgr Dagens : « Il faut faire très attention à ne pas diaboliser tous les djihadistes », ou encore le frère dominicain Adrien Candiard qui assène : « Le salafisme promu par l’Arabie Saoudite n’est pas violent. » Au déni de réalité et à la bienveillance commandées par la sauvegarde du dialogue, s’ajoute un relativisme mal placé : « Certains musulmans peuvent être excessifs, voire fanatiques », concède Mgr Vingt-Trois, « comme des catholiques peuvent l’être», complète-t-il aussitôt. Dans le même esprit, le pape François déclare : « Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique », mettant sur le même plan l’islamisme radical et la violence conjugale…

 

Les auteurs

Spécialiste de l’islam Joachim Véliocas y a consacré plusieurs ouvrages, en 2006 et 2015 : L’islamisation de la           France et Ces maires qui courtisent l’islamisme, et en 2016 : Mosquées radicales : ce qu’on y dit, ce qu’on y lit.

Né à Alexandrie en 1931, le Père Henri Boulad, qui a assuré la préface, a été successivement provincial des jésuites du Proche-Orient, professeur de théologie au Caire, et directeur de Caritas Egypte. Il a publié de nombreux ouvrages dans une quinzaine de langues.

 

Les chrétiens font-ils preuve d’angélisme face à l’islam ?

Avec Mgr Bernard Panafieu

Dans l’émission « Face aux chrétien »  de Radio-Notre-Dame (1er novembre 2001), Mgr Bernard Panafieu est archevêque de Marseille, président du Comité des relations intereligieuses, et plus particulièrement du Secrétariat des relations avec l’islam répondait aux questions des journaliste :

 

L’islam a été montré du doigt, après les attentats du 11 septembre. Quelle est votre propre conviction ?

Mgr Bernard Panafieu : Ma réaction, je l’ai manifestée à Marseille, dès le vendredi 14 septembre, lors d’un rassemblement de « Marseille Espérance », une association créée dans le souci de manifester que les religions peuvent être facteurs de paix et de réconciliation. Ce jour-là, nous avons fortement souligné qu’il ne fallait pas faire d’amalgame entre l’islam et les courants islamistes qui peuvent exister ici ou là, et qui, à mon sens, sont une perversion de la religion. Tout fanatisme, quel qu’il soit, est une perversion de la conception que l’homme peut se faire de Dieu. Aujourd’hui, il faut que les hommes et les femmes des différentes religions qui existent en France, et la diversité religieuse est un fait qu’il nous faut constater, trouvent les chemins de la rencontre. Et, comme l’ont dit les évêques en 1998 à Lourdes, si possible du dialogue.

 

L’Eglise considère-t-elle que l’islam doit être reconnu en France ?

En 1998 justement, nous avons manifesté notre désir et notre souci de reconnaître l’existence de l’islam comme  religion en France. Une religion qui doit trouver sa place dans notre société laïque et sécularisée, ce qui n’est pas toujours simple. Il faudra du temps.

Depuis le 11 septembre, les musulmans ne doivent-ils pas se remettre en cause ?

Nous avons réfléchi avec nos amis musulmans. Un certain nombre d’entre eux sentent bien qu’il y a une interprétation fondamentaliste du Coran qui n’est pas acceptable. Ceux-ci seraient prêts à faire ce que nous-mêmes avons fait par rapport à la Bible. C’est-à-dire promouvoir une lecture réfléchie et intégrée dans la société. Le Coran aujourd’hui est une parole sacrée pour les musulmans. Il faut que les musulmans entrent dans un chemin de réflexion, mais ce n’est pas vraiment à moi de le leur dire. C’est à eux de prendre leurs responsabilités dans ce domaine.

Les chrétiens ne font-ils pas preuve d’angélisme à l’égard des musulmans en prônant un tel dialogue ?

Nous avons conscience des difficultés des rapports entre l’islam et le christianisme. Nous n’acceptons pas des formules telles que « Nous avons le même Dieu », ou « Nous sommes la religion du Livre ».

Nous croyons en un Dieu qui s’est incarné dans l’histoire, et cela change radicalement et notre vision de Dieu et notre vision de l’homme. Ce Dieu, il chemine avec les hommes. Telle est notre conviction profonde.

Nous ne sommes pas la  religion du Livre. Pour nous, la Parole, ce n’est pas un livre, c’est une personne, c’est le Christ, comme le rappelle saint Jean dans son prologue, c’est la Parole qui se fait chair, c’est le Christ qui se fait homme. Il existe une différence radicale, à la racine même des deux religions, et qui  rend le dialogue difficile. Mais il y a des possibilités entre des hommes et des femmes de bonne volonté de cheminer ensemble. 

Pourquoi en est arrivé là ?

Au delà de l’évènement tragique, insupportable, il nous faudra bien poser un certain nombre de questions. Des hommes politiques, comme des responsables religieux, les posent déjà d’ailleurs : d’où vient ce fanatisme ? comment se fait-il que, dans des pays particulièrement pauvres, se manifestent de  telles réactions de violence et d’agressivité à l’égard de l’Occident, et notamment des Etats-Unis ? N’est-ce pas parce que nous représentons une sorte de paradis inaccessible ? Les populations du Tiers-monde viennent à la recherche d’une société paradisiaque, mais ils découvrent une société matérialiste. Je crois qu’il y a là une question fondamentale.