ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX GALATES, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIER LIVRE DES ROIS, PSAUME 15

Dimanche 26 juin 2022 : 13ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 26 juin 2022 : 13ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – PREMIER LIVRE DES ROIS   19,16b.19-21

En ces jours-là, Le SEIGNEUR avait dit au prophète Elie :
16 « Tu consacreras Elisée, fils de Shafath,
comme prophète pour te succéder. »

19 Elie s’en alla.
Il trouva Elisée, fils de Shafath, en train de labourer.
Il avait à labourer douze arpents,
et il en était au douzième.
Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau.
20 Alors Elisée quitta ses bœufs , courut derrière Elie,
et lui dit :
« Laisse-moi embrasser mon père et ma mère,
puis je te suivrai. »
Elie répondit :
« Va-t’en, retourne là-bas !
Je n’ai rien fait. »
21  Alors Elisée s’en retourna ;
mais il prit la paire de bœufs  pour les immoler,
les fit cuire avec le bois de l’attelage,
et les donna à manger aux gens.
Puis il se leva, partit à la suite d’Elie
et se mit à son service.

LA VOCATION DU PROPHETE ELISEE
Elisée et Elie, son prédécesseur, sont deux très grands prophètes de l’Ancien Testament : leur prédication nous est rapportée par les deux livres des Rois ; quelques mots d’abord sur ces livres des Rois pour nous replonger dans le contexte : ils font partie de ce que nous appelons les « livres historiques » et cette classification risque de nous tromper un peu ; en apparence, effectivement, ce sont des livres d’histoire : sur cinq siècles, du dixième au sixième siècles avant J.C., ils décrivent deux histoires parallèles, deux dynasties, celle du Nord et celle du Sud, puisque, dès la mort de Salomon, en 933, le territoire a été divisé en deux royaumes distincts ; le royaume du Nord garde le nom d’Israël, le royaume du Sud s’appellera Juda.
Mais, en réalité, les livres des Rois ne sont pas des manuels d’histoire comme on en écrirait aujourd’hui, avec un souci de rigueur et d’objectivité : visiblement, les auteurs ont sélectionné leurs matériaux avec des intentions bien précises pour que nous retenions la leçon, ce que nous appelons la « morale de l’histoire ». Leur but est toujours d’ordre théologique ; la grande leçon sous-jacente à tout cet ensemble est simple : seule, la fidélité à l’Alliance proposée par Dieu peut assurer le bonheur du peuple élu. Et, si ces livres y insistent tant, c’est que ce rappel n’est pas superflu ! Précisément, sur toute la période de la royauté dans les deux royaumes d’Israël et de Juda, les auteurs n’ont que trop d’occasions de rapporter les infidélités du peuple mal guidé par ses rois, l’idolâtrie permanente, mais aussi les malheurs incessants : guerres, rivalités, injustices criantes. Et ceci explique cela : respecter les commandements de Dieu, c’est semer la paix et la justice. A l’inverse, oublier Dieu, c’est oublier sa Loi, rechercher le pouvoir et l’argent, mentir, voler, tuer… Et, inexorablement, semer l’injustice et la haine, donc la violence… Et, malheureusement, pendant toute cette période, l’exemple vient de haut.
Les deux prophètes Elie et Elisée, qui se succèdent au neuvième siècle, se font donc les champions de la fidélité au Dieu unique et ils consacrent leur vie et toutes leurs énergies (et Dieu sait qu’ils n’en manquent pas !) à ramener le peuple au seul vrai Dieu. Ce dimanche, nous lisons le récit de la vocation d’Elisée : « Le SEIGNEUR avait dit au prophète Elie : Tu consacreras Elisée, fils de Shafath, comme prophète pour te succéder ». L’intention du texte est claire : il s’agit d’affirmer que c’est Dieu lui-même qui a choisi Elisée, et Elie ne fait que lui transmettre l’appel de Dieu. Il s’agit de bien montrer que, par choix de Dieu, Elisée est le digne successeur d’Elie, son fils spirituel.
Elisée était en train de labourer : première remarque, c’est au sein de sa vie quotidienne que l’appel retentit. Jusqu’ici, il était agriculteur ; quand on fait la liste des personnages bibliques, on constate qu’ils sont recrutés dans des milieux et des métiers très divers. Et que l’appel de Dieu retentit quand on ne s’y attend pas, au milieu des occupations quotidiennes. Moïse, David et Amos gardaient leurs moutons, Gédéon battait le blé, Samuel dormait en pleine nuit, Saül rentrait des champs derrière ses bœufs ; même chose pour les appelés du Nouveau Testament : Matthieu était à sa table de douane, et les premiers disciples étaient à la pêche.
Le texte continue : «Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième » : toujours, dans la Bible, ce chiffre douze est signe de plénitude, d’accomplissement parfait ; Elisée en est au douzième arpent : il a donc fini sa tâche ; son ancienne mission, son ancienne vie est terminée ; une nouvelle vie commence.
TOUT QUITTER POUR REPONDRE A L’APPEL
« Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau » : il faut croire que ce geste était très parlant puisqu’Elisée a tout de suite compris ce qu’Elie voulait dire ; en jetant son manteau sur les épaules d’Elisée, Elie l’invitait à participer à sa mission. Alors Elisée quitte ses bœufs  et court derrière Elie pour lui dire en substance : ‘Laisse-moi seulement le temps de faire mes adieux chez moi et je te suivrai’. Il a donc très bien compris l’appel mais il prend le temps d’accomplir ce qu’il considère comme son devoir : embrasser son père et sa mère, manger une dernière fois avec eux.
Elie répond : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait ». Cette phrase d’Elie nous surprend peut-être et certains y voient un geste d’humeur. Mais, en fait Elie n’a pas repris son manteau : on sait bien que les dons de Dieu sont sans repentance. Elie rappelle seulement à Elisée qu’il est libre ; en même temps il veut lui faire comprendre que cette vocation, s’il l’accepte, implique un choix radical, une rupture : il lui faut se tourner résolument vers l’avenir, tout quitter.
Là encore, le texte est étonnant de sobriété : quelques mots seulement, des gestes qui parlent, et visiblement les deux interlocuteurs se sont parfaitement compris ! C’est en toute liberté qu’Elisée retourne faire ses adieux ; et son geste est très significatif : il tue les deux bœufs  de son attelage, brûle l’attelage lui-même pour faire cuire les bœufs  et fait un repas d’adieu pour toute la maison. Geste définitif : désormais, plus rien ne le retient, il ne possède plus rien, il est totalement libre pour se mettre au service d’Elie pour la mission que Dieu voudra. C’est bien une rupture définitive, radicale, avec son ancienne vie. La mission à laquelle il est appelé exige cette radicalité ; mais sans violence pour sa famille et ses proches ; il prend le temps de leur dire adieu.
Plus tard, quand Elie sera enlevé au ciel, Elisée ramassera son manteau. Il sera alors « habillé » en quelque sorte de la mission d’Elie : saint Paul a repris exactement cette symbolique du vêtement pour parler du Baptême et nous faire comprendre que nous participons à notre tour à la mission du Christ : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ».

 

PSAUME – 15 (16),1-2a.5,7-8.9-10.2b.11

1 Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge.
2a J’ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

7 Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit, mon cœur  m’avertit.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon cœur  exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

2b Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
11 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices !

LE BONHEUR DU LEVITE AU SERVICE DE DIEU
L’expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » est une allusion au statut très particulier des lévites : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob,  (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de territoire : leur part c’était la Maison de Dieu, le service de Dieu… Leur vie tout entière était consacrée au culte et ils n’avaient donc aucune source de revenus ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier de l’Eglise » de l’époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice.
Et d’ailleurs, un autre verset de ce psaume que nous ne lisons pas ce dimanche fait également allusion au statut un peu spécial des lévites : « La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage » ; c’est l’origine du fameux « negro spiritual » : « Tu es, Seigneur, le lot de mon cœur , Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage » qui n’est autre que ce psaume 15/16.
Autres allusions aux lévites, les phrases « Même la nuit mon coeur m’avertit », ou encore « Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche » car ils gardaient le Temple de Jérusalem jour et nuit, à tour de rôle.
On voit bien comment ce statut spécial, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une métaphore du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations. Mais si on le redit avec tant d’insistance, c’est parce que ce n’est pas si simple ! Etre conscient du privilège de l’élection d’Israël est une chose : en vivre au jour le jour toutes les exigences en est une autre. Le peuple choisi par Dieu a dû faire des choix et résister à de multiples tentations pour rester fidèle à l’Alliance. Si Elie et Elisée se sont tant battus, c’est bien parce que la fidélité au Dieu d’Israël n’allait pas de soi. Rappelez-vous la guerre implacable d’Elie contre le culte des Baals.
Peut-être, pour comprendre la gravité du problème, faut-il nous remettre dans la mentalité de l’époque : pour nous, aujourd’hui, c’est une évidence que Dieu est Unique ; mais que ce soit au temps de Moïse, ou même au temps d’Elie et Elisée, personne, même en Israël, n’envisage un Dieu Unique : on ne peut pas encore parler de « monothéisme ». Au contraire, on s’imagine que chaque territoire est gouverné par des dieux qui protègent ses habitants. Dans cette optique, lorsqu’on émigre, il est normal de changer de religion. Par exemple, lorsque le peuple a pris pied sur la terre de Canaan, il a été tenté de servir les dieux que révéraient les Cananéens, les Baals. Ceux-ci n’étaient-ils pas les maîtres des lieux ?
Plus tard, lorsque les fils d’Israël ont été déportés à Babylone, ils ont été tentés de prier les dieux des Mésopotamiens. La victoire de ces derniers n’était-elle pas la preuve de leur supériorité ?
D’autre part, sur le plan politique, on pratique des alliances avec les rois voisins ; ces alliances prennent la forme de mariages, bien souvent, avec des princesses étrangères ; dans leur corbeille de noces, elles apportent leurs statues, leurs pratiques et dans leur suite, il peut y avoir des prêtres et des prophètes des Baals ; c’est l’histoire d’Achab, roi d’Israël, épousant Jézabel, fille du roi de Sidon.
LE COMBAT DE LA FIDELITE
Depuis l’Alliance du Sinaï, pendant l’Exode, tout culte de cet ordre est interdit au peuple conduit par Moïse. Car le Dieu d’Israël n’est pas attaché à un territoire mais à un peuple qu’il accompagne à chaque instant de son histoire et en chacun de ses déplacements, y compris en Canaan et plus tard jusqu’à Babylone. Ce Dieu d’Israël est très exigeant : il promet à son peuple liberté et bonheur, mais en contrepartie, il donne une loi qui interdit tout autre culte, toute image de divinité, toute statue.
Dans une première étape de la révélation, les prophètes ne partent pas en guerre contre les dieux des pays voisins, mais ils mènent une lutte acharnée pour qu’Israël reste fidèle à son Dieu à lui. Le psaume 15/16 traduit ce combat parfois terrible de la fidélité à la vraie foi qui a été le lot d’Israël depuis le début. Il résonne comme une résolution : « J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort… Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ; il est à ma droite, je suis inébranlable. » Sous-entendu : nous n’irons pas chercher du secours ailleurs. Nos prières n’iront qu’à lui : « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge. »
En contrepartie, on se rappelle les promesses de Dieu, ses bénédictions ; car on sait bien que les exigences de Dieu sont celles de l’amour. Si Dieu a donné cette loi contraignante, c’est parce qu’elle est le chemin du bonheur et de la vraie liberté. Cela, on ne l’a jamais oublié : « Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille… Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. »
Je reprends la phrase : « Tu m’apprends le chemin de la vie ». Cela veut dire que le peuple élu est assuré de survivre à toutes les vicissitudes de son histoire, parce que Dieu le lui a promis, tout simplement. C’est le sens des derniers versets : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption… Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
C’est le peuple qui parle comme toujours dans les psaumes. Il n’est pas question, ici, de résurrection individuelle : quand ce psaume a été composé, elle était absolument inconcevable. On sait que la foi en la résurrection est née très tardivement en Israël, seulement vers 165 av. J.C. Le premier sens de ces versets concerne donc l’ensemble du peuple que Dieu ne laissera jamais s’éteindre. Bien sûr, aujourd’hui, après des siècles encore de Révélation et surtout depuis la Résurrection de Jésus-Christ, nous pouvons redire ces derniers versets dans le sens d’une affirmation pleine d’allégresse et d’espérance pour chacun de nous : « Tu ne peux m’abandonner à la mort… Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
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Complément
Le véritable « monothéisme » est donc une conquête tardive de la Révélation. On découvrira alors que le Dieu d’Israël est aussi celui des autres peuples : c’est le sens du livre de Jonas, par exemple ; mais au début, c’était inconcevable. En attendant, en ce qui concerne Israël, on parle de « monolâtrie » ou « d’hénothéisme » (« enos » en grec signifie « un »).

 

DEUXIEME LECTURE –

LETTRE DE SAINT PAUL APOTRE AUX GALATES   5,1.13-18

Frères,
1 c’est pour que nous soyons libres
que le Christ nous a libérés.
Alors tenez bon,
ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage.
13 Vous, frères, vous avez été appelés à la liberté.
Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte
pour votre égoïsme ;
au contraire, mettez-vous, par amour,
au service les uns des autres.
14 Car toute la Loi est accomplie
dans l’unique parole que voici :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
15Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres,
prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.
16 Je vous le dis :
marchez sous la conduite de l’Esprit Saint,
et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair.
17 Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit,
et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez.
18 Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit,
vous n’êtes pas soumis à la Loi.

LE CHRIST FAIT DE NOUS DES HOMMES LIBRES
Pour comprendre la première et la dernière phrase du texte d’aujourd’hui : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés »… « Si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi », il faut connaître le contexte.
Lorsque Paul écrit cette lettre aux Galates, la communauté chrétienne est en pleine querelle. Je m’explique : certains membres sont d’origine juive, d’autres sont d’anciens païens convertis. Toute la question est de savoir si des païens, des non-juifs peuvent devenir chrétiens : ne devrait-on pas leur imposer d’abord la circoncision et toutes les pratiques juives ?
Ceci par souci de fidélité au plan de Dieu : il a choisi le peuple juif pour être son ambassadeur dans le monde et Jésus lui-même et tous ses apôtres étaient juifs. Donc, il faut peut-être ne baptiser que des Juifs ? On sait que cette querelle a traversé toutes les premières communautés chrétiennes. Elle a été tranchée à ce qui ressembla à un premier Concile vers l’an 50.
Mais, visiblement, lorsque Paul écrit aux Galates, la querelle n’est pas calmée. Paul entreprend donc de répondre : pour lui, lorsque des païens veulent recevoir le Baptême, leur imposer au préalable d’adhérer au Judaïsme, ce serait faire d’eux les esclaves d’une loi désormais dépassée. La loi juive fut une pédagogie de Dieu pour préparer son peuple à accueillir le Messie. Depuis la venue du Christ, on est entrés dans une deuxième étape de l’histoire humaine : tout homme, juif ou non juif, peut être baptisé et devenir membre du Corps du Christ.
Ce premier développement de la réponse de Paul, nous ne l’avons pas lu aujourd’hui : ce que nous avons lu, c’est la deuxième partie du développement de Paul. Il y aborde un deuxième aspect de la question. Il y rappelle que la liberté apportée par le Christ, ce n’est pas seulement une affaire de pratiques rituelles, c’est plus encore une affaire de comportement. Un homme libre peut parfaitement se conduire comme un esclave : esclave de soi-même et de son égoïsme par exemple.
Si nous avions un papier et un crayon, nous pourrions, comme souvent chez Paul, écrire son texte en deux colonnes : d’un côté, la colonne de la liberté, de l’autre côté, la colonne de l’esclavage ; du côté « esclavage », on écrirait « satisfaire votre égoïsme »… Du côté « liberté », il y a « mettez-vous par amour au service les uns des autres »…
LA VERITABLE LIBERTE N’EST PEUT-ETRE PAS CE QUE L’ON CROIT
On est un peu surpris quand même que l’égoïsme soit du côté de l’esclavage et que le service des autres soit du côté de la liberté …!  Parfois, nous sommes tentés de penser l’inverse ; quand quelqu’un nous demande un service, il nous arrive de nous dire qu’il nous prend pour son esclave… et, à l’inverse, nous avons bien l’impression d’être enfin libres quand nous pouvons ne penser qu’à nous ! Mais si j’en crois Paul, la vraie liberté n’est pas ce qu’on croit ! Car le service, pour Paul, héritier de l’Ancien Testament, est un choix d’homme libre, un choix résolu comme le choix du Serviteur d’Isaïe, comme celui du Christ. Les quatre évangélistes ont noté l’insistance de Jésus sur ce point : « Le Père m’aime parce que je donne ma vie… Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même » (Jn 10,17-18)… « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir… (Mc 10,45).
Saint Paul sait bien que ce n’est pas si simple puisqu’il parle de notre liberté tantôt comme d’une réalité, « le Christ nous a libérés… (donc c’est fait, c’est acquis)… tantôt comme d’un idéal, une vocation, un appel : POUR que nous soyons vraiment libres… » (ce n’est donc pas complètement réalisé)… ou bien encore « vous avez été appelés à la liberté… » Et il ajoute « ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage ».
Paul n’hésite pas à utiliser des images fortes pour fustiger l’égoïsme : « Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, vous allez vous détruire les uns les autres ». Pourquoi ? Parce que nous sommes faits pour aimer et que nous ne nous construisons nous-mêmes que dans l’amour. Paul nous représente nos vies concrètes comme un lieu d’affrontement permanent entre deux manières de vivre ; il nous dit : « Ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage ». Ce « Tenez bon ! » est valable pour toute notre vie : il n’y a pas parmi nous ceux qui, une fois pour toutes, sont passés du côté de la liberté et ceux qui se conduisent encore comme des esclaves ; chacun de nous doit sans cesse refaire ce passage ; un passage qui n’est jamais acquis une fois pour toutes ; avant que l’esprit de service soit devenu pour nous comme une seconde nature, il faut bien de longues années d’apprentissage ! Comprenons bien les expressions de Paul : la vie égoïste, c’est ce que Paul appelle « vivre selon la chair » (selon notre pente naturelle, si vous préférez) et la vie de service, c’est ce qu’il appelle « vivre selon l’esprit » (sous-entendu l’Esprit de Dieu, l’Esprit d’amour). Et cela, depuis la résurrection du Christ et la Pentecôte, nous en sommes devenus capables.
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Compléments
Esclavage et liberté
Saint Paul est Juif, et donc habité par l’idéal de liberté qui est celui de toute la Bible ; la grande expérience de l’Exode, méditée depuis des siècles par le peuple juif, est celle de la libération d’Egypte. Dieu a libéré son peuple de l’esclavage en Egypte pour lui faire découvrir la grandeur de la liberté et du service librement consenti. Et toute la période de l’Exode dans le désert est interprétée comme un temps d’apprentissage nécessaire pour passer de l’esclavage en Egypte, sous la botte des Pharaons, à la libre décision de servir le Dieu de l’Alliance. Et puis, après des siècles de méditation, on a compris que la meilleure manière de servir Dieu, c’est de servir les hommes, et donc que l’homme accompli dans sa plénitude serait celui qui se met librement au service de ses frères. C’est le sens des textes qu’on appelle les chants du Serviteur chez Isaïe.
Mais, dans cette lettre aux Chrétiens de Galatie, Paul écrit à une communauté du monde grec dans lequel l’esclavage existe encore : c’est-à-dire que le serviteur est réellement un objet pour son maître, il est sa propriété, il lui appartient comme aujourd’hui notre poste de radio, notre voiture, notre maison ou n’importe quelle machine nous appartient ; si la télévision vous ennuie, vous n’avez qu’à l’éteindre ou changer de chaîne ! Au temps de Paul, si mon esclave ne me convient plus, j’en dispose comme je veux, je le vends à quelqu’un d’autre… Saint Paul s’appuie donc sur cette expérience de l’esclavage qui est très parlante pour son temps et tout le texte que nous venons de lire est bâti sur l’opposition entre : être libre ou être esclave. Pour lui, le Christ est l’exemple même de l’homme libre et le chrétien, à la suite du Christ, est un homme libre, ou plus exactement un homme libéré par le Christ, « affranchi » par le Christ.
Le Christ, homme libre
Les quatre évangélistes, tout au long de la Passion, s’ingénient à nous montrer que le Christ condamné, maltraité, enchaîné est pleinement libre alors que ses bourreaux sont le jouet de leur aveuglement, donc finalement esclaves, d’une certaine manière.
Chrétiens d’origine juive face à des Chrétiens d’origine païenne
« Vous n’êtes plus sujets de la Loi » : on perçoit ici le contexte d’affrontements récurrents dans les communautés chrétiennes du premier siècle, certains Chrétiens d’origine juive voulant imposer l’ensemble des pratiques juives aux Chrétiens d’origine païenne.

 

EVANGILE – SAINT LUC  9, 51-62

51 Comme s’accomplissait le temps
où il allait être enlevé au ciel,
Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem.
52 Il envoya, en avant de lui, des messagers ;
ceux-ci se mirent en route
et entrèrent dans un village de Samaritains
pour préparer sa venue.
53 Mais on refusa de le recevoir,
parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem.
54 Voyant cela,
les disciples Jacques et Jean dirent :
« Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? »
55 Mais Jésus, se retournant, les réprimanda.
56Puis ils partirent pour un autre village.
57 En cours de route, un homme dit à Jésus :
« Je te suivrai partout où tu iras. »
58Jésus lui déclara :
« Les renards ont des terriers,
les oiseaux du ciel ont des nids ;
mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »
59 Il dit à un autre :
« Suis-moi. »
L’homme répondit :
« Seigneur, permets-moi d’aller d’abord
enterrer mon père. »
60 Mais Jésus répliqua :
« Laisse les morts enterrer leurs morts.
Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
61 Un autre encore lui dit :
« Je te suivrai, Seigneur ;
mais laisse-moi d’abord faire mes adieux
aux gens de ma maison. »
Jésus lui répondit :
62 « Quiconque met la main à la charrue,
puis regarde en arrière,
n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

JESUS EN MARCHE VERS SA PASSION
« Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » ; notre traduction dit « le visage déterminé », en fait, si l’on suit le texte grec, il faut traduire : « il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem ». Or Luc n’a pas choisi ces mots par hasard car cette expression « il durcit sa face » est un rappel du troisième chant du Serviteur (Is 50,7) : face à la persécution, le Serviteur dont parle Isaïe dit « Je ne me suis pas dérobé… j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu ». « Dur comme pierre » veut dire la détermination parce qu’il sait que Dieu ne l’abandonnera pas. « Dieu ne peut m’abandonner à la mort, dit le psaume 15/16 (psaume de ce dimanche), ni laisser son ami voir la corruption ». A un moment ou à un autre, Jésus a eu à prendre la décision de ne pas se dérober, comme dit Isaïe. On peut donc lire ce récit de Luc comme la présentation du véritable serviteur de Dieu.
Son attitude en Samarie, par exemple, est révélatrice : un village refuse de les accueillir pour la simple raison qu’ils ont annoncé leur intention de se rendre à Jérusalem ; (on connaît l’hostilité qui règne depuis des siècles entre les Samaritains et les habitants de Jérusalem). Et les disciples, alors, ont le réflexe de vouloir infliger un châtiment sévère à ce village : ils se souviennent du prophète Elie appelant le feu du ciel sur d’autres hérétiques, les prophètes de Baal. Ils ont devant eux plus grand qu’Elie ; et donc le feu du ciel leur paraît tout indiqué. Mais justement, parce qu’il est plus grand qu’Elie, parce qu’il est l’amour même, Jésus ne peut envisager des solutions de violence et de pouvoir. Voilà ce qu’est le serviteur de Dieu.
LA FIDELITE A NOTRE BAPTEME EXIGE CERTAINS RENONCEMENTS
Suivent les trois rencontres qui nous valent trois phrases particulièrement exigeantes de Jésus : exigeantes pour lui d’abord ; ces trois phrases dévoilent le combat qu’il mène lui-même. Première rencontre : « Un homme lui dit : je te suivrai partout où tu iras. » Il lui répond : Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ». Là on est devant une énorme contradiction : le Fils de l’homme, c’est dans le livre de Daniel un personnage glorieux qui vient sur les nuées du ciel et à qui Dieu donne la royauté universelle ; Jésus s’attribue ce titre qui dit déjà sa victoire ; et en même temps il mène cette vie humble, pauvre, voire rejetée comme ici par les habitants de ce village de Samarie ; aujourd’hui on le traiterait de « Sans domicile fixe » ! On retrouve ici un écho des Tentations au désert : l’Ecriture annonce déjà sa victoire mais sa vie terrestre se déroule sous le signe de la pauvreté et de l’humilité.
Deuxième rencontre : celle qui nous vaut l’une des phrases les plus surprenantes ! Il dit à quelqu’un « Suis-moi » et l’homme répond « Permets-moi d’abord d’aller enterrer mon père ». Et Jésus reprend : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le Règne de Dieu ». Pour lui, habituellement respectueux de la loi juive, cette phrase est scandaleuse ; le respect des parents et en particulier l’ensevelissement est très important dans la loi juive. Peut-être Jésus trahit-il ici les choix terribles qu’il a dû faire pour son propre compte ; annoncer le royaume de Dieu a exigé de lui une détermination sans faille. Or, sur les trois hommes dont on nous parle, celui-ci est le seul qui ne se propose pas lui-même : c’est Jésus qui l’appelle. S’il l’appelle, c’est par amour et il l’appelle à aimer ; tout amour exige des renoncements terribles ; Jésus le sait d’expérience. En même temps, sa phrase est libératrice, en quelque sorte, elle nous déculpabilise : lorsque deux devoirs nous paraissent contradictoires, le critère de choix devra être l’accomplissement de la mission. Lorsque celle-ci l’exige, il ne faut pas se sentir coupables de devoir manquer à d’autres obligations.
Enfin, troisième rencontre : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Cette dernière phrase nous fait penser à l’histoire d’Elisée : lui aussi voulait bien suivre le prophète Elie, mais auparavant, il voulait faire ses adieux à sa famille. Elie l’avait laissé faire, mais il lui avait fait comprendre qu’ensuite il lui faudrait savoir rompre les amarres, s’engager sans retour. Le cas ici est un peu semblable : un auditeur bien intentionné, voudrait bien suivre Jésus, mais il demande un délai. Et Jésus lui dit cette phrase un peu terrible « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu »… On trouve dans la littérature antique des maximes de ce genre : par exemple, l’auteur romain Pline dit que pour tracer correctement un sillon, il ne faut pas se détourner. Jésus radicalise ce proverbe ; là encore il nous fait une confidence, il avoue les renoncements sans retour que sa mission a exigés à tout instant : n’oublions pas que ceci se passe au moment où il vient de prendre résolument la route de Jérusalem, c’est-à-dire de la Passion et de la Croix : du confort de la maison familiale de Nazareth à la montée à Jérusalem, Jésus a vécu dans sa chair de multiples arrachements.
—————
Complément
Jésus « réprimande » ses disciples, tentés par le pouvoir ou la violence. Y a-t-il là pour lui-même une tentation à combattre ?

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, LIVRE DE BEN SIRAC LE SAGE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 91

Dimanche 27 février 2022 : 8ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 27 février 2022 :

8ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Ben Sira le Sage 27, 4-7

4 Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ;
de même, les petits côtés d’un homme
apparaissent dans ses propos.
5 Le four éprouve les vases du potier ;
on juge l’homme en le faisant parler.
6 C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ;
ainsi la parole fait connaître les sentiments.
7 Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé,
c’est alors qu’on pourra le juger.

BEN SIRA, MAITRE DE SAGESSE ET DONC DE RELIGION
Voilà un livre de la Bible qui porte trois noms ! Ben Sira le Sage, Siracide, l’Ecclésiastique ! Cela nous dit déjà pas mal de choses sur lui ! Siracide ou Ben Sira, ce sont deux noms très proches, liés tous les deux à son nom de famille. « Ben » veut dire « fils de » : l’auteur est donc fils de Sira. Il signe à la fin du livre sous le nom de « Jésus, fils de Sira », ce qui est une indication supplémentaire car Jésus est un prénom typiquement juif ; notre auteur est effectivement un Juif de Jérusalem qui écrit en hébreu ; « le Sage », enfin, nous dit qu’il s’agit non pas d’un livre d’histoire, ni d’un livre prophétique, mais de ce qu’on appelle un livre de Sagesse. Quant à son troisième nom, l’Ecclésiastique, il vient de ce que l’Eglise des premiers siècles faisait lire ce livre aux nouveaux baptisés pour compléter leur instruction morale.
Ce livre a d’abord été écrit par Ben Sira à Jérusalem, en hébreu, vers 180 av. J.C. puis traduit en grec cinquante ans plus tard (donc vers 130) par son petit-fils à Alexandrie (en Egypte). On ne sait pas pour quelle raison, l’original hébreu a été perdu très vite et a cessé de circuler en Israël. Il n’a été retrouvé qu’à la fin du 19ème siècle ! C’est pour cette raison que, dans la Bible, il a une place à part, il fait partie des livres qu’on appelle « deutérocanoniques ».
Je m’explique : quand, à la fin du premier siècle de notre ère, les docteurs juifs fixèrent définitivement la liste officielle des écrits juifs qui devaient être considérés comme faisant partie de la Bible, on ne prit évidemment pas en considération TOUS les livres qui circulaient en Israël ! Pour certains livres, le doute n’était pas possible : ils étaient considérés unanimement et depuis trop longtemps comme Parole de Dieu ; le livre de la Genèse par exemple ou celui de l’Exode. Mais pour certains livres récents, la question se posait. Le Siracide fait partie de ces livres discutés. Il a finalement été refusé pour une raison bien simple : n’étaient admis à figurer dans la liste officielle (ce qu’on appelle le « canon ») des livres de la Bible que des livres écrits en hébreu sur la terre d’Israël. Or, à l’époque de la fixation de cette liste, à la fin du premier siècle de notre ère, le livre de Ben Sira était connu, certes, on le citait volontiers, mais, puisque l’original hébreu était perdu, rien ne prouvait qu’il avait été écrit en Israël. En revanche, la traduction en grec circulait à Alexandrie.
Très logiquement, il n’a pas été accepté pour les communautés juives d’Israël. En revanche, dans les communautés juives résidant à l’étranger, à commencer par Alexandrie, il était déjà reconnu comme faisant partie de la Bible, par conséquent, il a continué à y avoir sa place. Quant à l’Eglise chrétienne, elle en a hérité par les communautés de langue grecque. Voilà donc un livre qui a eu un parcours plutôt mouvementé.
L’auteur, Ben Sira a probablement ouvert une école de sagesse à Jérusalem : c’est ce que la fin du livre laisse entendre ; on aurait alors ici une trace des cours que suivait un jeune étudiant juif, apprenti philosophe, à Jérusalem vers 180 av. J.C. !

AU SERVICE DE LA TRANSMISSION DE LA FOI
A cette époque-là, Jérusalem est sous domination grecque, mais c’est une occupation relativement libérale et pacifique. (La persécution commencera un peu plus tard, sous Antiochus Epiphane, vers 165.) Il n’empêche que si le pouvoir en place est libéral et respecte les coutumes et la religion juives, le contact entre ces deux civilisations, grecque et juive, met en péril la pureté de la foi juive.
Le libéralisme ambiant n’a pas que des avantages : on risque de tout mélanger. Notre époque moderne en donne un peu une idée : nous aussi vivons dans une ambiance de tolérance qui nous conduit à une sorte d’indifférentisme religieux : comme le disait René Rémond, tout se passe comme si il y avait un libre service des idées et des valeurs et nous faisons chacun le choix qui nous convient dans ce super-marché. Un des objectifs de Ben Sira est donc de transmettre la foi dans son intégrité et en particulier l’amour de la LOI : à ses yeux, c’est dans la LOI d’Israël que réside la véritable Sagesse. Israël doit garder son identité et sa foi, l’enseignement des Pères dans la foi et la pureté des mœurs : voilà aux yeux du Siracide les conditions de la survie du peuple élu.
Sur le plan du style, en dehors d’un long panorama historique, pour forger la mémoire de ses élèves, son livre se présente le plus souvent comme un recueil de maximes ou de proverbes, souvent très beaux, pas toujours très compréhensibles pour nous parce qu’ils reflètent des images, des expressions, des tournures d’une autre culture que la nôtre. Nous sommes parfois dépaysés. Dans le passage d’aujourd’hui, c’est un peu ce qui nous arrive : en quelques lignes, Ben Sira emploie trois images qui étaient habituelles à l’époque et leur rapprochement n’étonnait personne ; pour nous, c’est moins évident ! Mais ce sont des images familières dans l’Ancien et le Nouveau Testaments : l’image du tri entre l’or véritable et ce qui n’est que scories, déchets… l’image du potier, tellement célèbre qu’elle est appliquée à Dieu lui-même, créant le monde… l’image de l’arbre que nous rencontrons d’innombrables fois, y compris dans le psaume de ce dimanche.
Dans les trois cas, Ben Sira médite sur l’homme qui parle : quand la poussière d’or traverse le tamis, les scories sont impitoyablement rendues visibles ; quand le vase passe par la chaleur du four, on voit tout de suite si le potier a bien travaillé ; quand le fruit se forme, on voit tout de suite si l’arbre est en bonne santé. De même, nous dit Ben Sira, le véritable fond de notre cœur  se traduit dans nos paroles : un cœur bon dira des paroles de bonté ; ou, pour reprendre l’image du tamis et de la poussière d’or, il nous suggère qu’un cœur d’or dira des paroles d’or. Voilà donc un critère infaillible de jugement pour soi-même et pour les autres : écoutons-nous un peu parler, nos paroles sont le miroir de notre cœur.
Deux cents ans plus tard, Jésus dispensera le même enseignement à ses apôtres ; c’est saint Luc qui nous le rapporte dans l’évangile de ce même dimanche : « L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur  qui est bon… car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur . »

PSAUME – 91 (92), 2-3. 13-14. 15-16

2 Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
3 d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits.

13 Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
14 planté dans les parvis du SEIGNEUR,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

15 Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
16 pour annoncer : « Le SEIGNEUR est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

EN SOUVENIR DU ROCHER DE MASSA ET MERIBA
« Pas de ruse en Dieu, mon rocher » : le peuple d’Israël sait bien qu’il lui est arrivé d’accuser Dieu de ruse ; dans le désert du Sinaï, par exemple, un jour de grande soif, quand la déshydratation menaçait bêtes et gens, on avait accusé Moïse et Dieu : ils nous ont fait sortir d’Egypte, en nous faisant miroiter la liberté, mais en réalité, c’était pour nous perdre ici. C’est le fameux épisode de Massa et Meriba (Ex 17,1-7) ; or, malgré ces murmures, ces bruits de révolte, Dieu avait été plus grand que son peuple en colère ; il avait fait couler l’eau d’un rocher. Désormais, on appelait Dieu « notre rocher », manière de rappeler la fidélité de Dieu plus forte que tous les soupçons de son peuple.
Dans ce rocher, Israël a puisé l’eau de sa survie… Mais surtout, au long des siècles, la source de sa foi, de sa confiance… C’est la même chose de dire à la fin du psaume « Dieu est mon rocher » ou au début du psaume « J’annonce dès le matin, ton amour, ta fidélité, au long des nuits ». Le rappel du rocher, c’est le rappel de l’expérience du désert, et de la fidélité de Dieu plus forte que toutes les révoltes… Et la formule « ton amour et ta fidélité », c’est également le rappel de l’expérience du désert : c’est l’expression employée par Dieu lui-même pour se faire connaître à son peuple : « Le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité… » (Ex 34,6). Bien souvent, cette expression (ou une autre, équivalente), a été reprise dans la Bible, et en particulier dans les Psaumes, comme un rappel de l’Alliance entre Dieu et son peuple : « Dieu d’amour et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour… »
Cet épisode de Massa et Meriba (ou plutôt cette séquence), épreuve du désert, soupçon du peuple, intervention de Dieu, s’est répété bien des fois, quand on a eu soif, mais aussi quand l’eau n’était pas bonne ou quand on a eu faim (rappelons-nous la manne et les cailles et les eaux amères de Mara). Cela s’est répété si souvent qu’on a fini par comprendre que c’était presque inévitable, si on n’y prenait pas garde… Parce que l’homme est tenté d’accuser Dieu de ruse chaque fois que quelque chose ne va pas selon ses désirs. Et alors, pour bien retenir cette leçon capitale, on a écrit le récit du Jardin d’Eden : un serpent, particulièrement rusé, fait croire à l’homme et à la femme que c’est Dieu qui ruse avec eux. Il insinue : Dieu vous interdit les meilleurs fruits sous prétexte de vous garder du danger, il prétend que ces fruits sont vénéneux, alors que c’est tout le contraire. Et l’homme et la femme tombent dans le piège. Et c’est toujours la même histoire depuis que le monde est monde.
Comment se prémunir une fois pour toutes contre ce danger ? Ce psaume nous dit le moyen de nous protéger : il suffit de se planter dans le Temple comme un cèdre et de chanter pour Dieu « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». Sous-entendu « il est bon pour nous de rendre grâce au SEIGNEUR, il est bon pour nous de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ».

TOUT CE QUE L’HOMME FAIT POUR DIEU PROFITE A L’HOMME ET NON A DIEU
Car, en fait, le peuple d’Israël ne nous a pas attendus pour comprendre que notre chant pour Dieu, c’est à nous qu’il fait du bien ! Saint Augustin dira : « Tout ce que l’homme fait pour Dieu profite à l’homme et non à Dieu ». Chanter pour Dieu, résolument, ouvrir les yeux sur son amour et sa fidélité, dès le matin et au long des nuits, c’est se protéger des ruses du serpent.
Pour le dire, le psalmiste emploie l’expression : « Qu’il est bon… » ; c’est le même mot « bon » (tôv en hébreu) qui est employé pour dire « bon à manger » ; encore faut-il y avoir goûté pour pouvoir en parler ! Le psaume dit un peu plus loin (dans un verset qui n’est pas lu ce dimanche) « l’homme borné ne le sait pas… l’insensé ne peut pas le comprendre »… Mais le croyant, lui le sait : oui il est bon pour nous de chanter l’amour de Dieu et sa fidélité. Parce que c’est la vérité et que seule cette confiance invincible dans l’amour de Dieu, dans son dessein bienveillant, peut illuminer notre vie en toutes circonstances… alors que la méfiance, le soupçon fausse complètement notre regard. Soupçonner Dieu de ruse, c’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber, un piège mortel.
Celui qui se protège ainsi est, dit notre psaume, comme un arbre qui « garde sa sève et sa verdeur » : en Terre Sainte, c’est une image très suggestive. Si les cèdres du Liban, les palmiers des oasis font rêver, c’est parce qu’ici, le problème de l’eau est crucial ; l’eau est vitale et par endroits, tellement rare. On attend avec impatience la moindre pluie de printemps qui fait reverdir les paysages désertiques tout près de Jérusalem. Pour le croyant, l’eau vivifiante, c’est la présence de son Dieu. Si bien que, quand Jésus, plus tard, parlera d’eau vive, il ne fera que reprendre une image déjà bien connue.
Il est bon pour nous de prendre conscience et de chanter que Dieu est Amour… mais il est bon aussi pour les autres que nous le leur disions… C’est ce que veut dire la répétition du mot « annoncer » au début et à la fin du psaume. On a ici une « inclusion » : au début « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut, d’annoncer dès le matin ton amour » et à la fin « Le juste est comme un cèdre du Liban… vieillissant, il fructifie encore pour annoncer « le SEIGNEUR est droit ! » Ici, le mot « annoncer » signifie « annoncer aux autres, aux non-croyants »… Le peuple d’Israël n’oublie jamais sa mission d’être témoin de l’amour de Dieu pour tous les hommes.
Dernière remarque : ce psaume porte une inscription tout au début : elle précise que c’est un psaume pour le jour du sabbat, le jour par excellence où l’on chante l’amour et la fidélité de Dieu. C’est le jour ou jamais de le faire, bien sûr. Nous, Chrétiens, pourrions bien en faire le psaume du dimanche ; car notre dimanche chrétien ne fait pas autre chose : chanter l’amour et la fidélité de Dieu qui se sont manifestés de manière totale et définitive en Jésus-Christ.

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15,54-58

Frères,
au dernier jour,
54 quand cet être périssable
aura revêtu ce qui est impérissable,
quand cet être mortel
aura revêtu l’immortalité,
alors se réalisera la parole de l’Ecriture :
la mort a été engloutie dans la victoire.
55 O mort, où est ta victoire ?
O mort, où est-il ton aiguillon ?
56 L’aiguillon de la mort,
c’est le péché ;
ce qui donne force au péché,
c’est la Loi.
57 Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire
par notre Seigneur Jésus Christ.
58 Ainsi, mes frères bien-aimés,
soyez fermes, soyez inébranlables,
prenez une part toujours plus active à l’œuvre  du Seigneur,
car vous savez que, dans le Seigneur,
la peine que vous vous donnez
n’est pas perdue.

L’ACCOMPLISSEMENT DU SALUT PAR LA RESURRECTION DU CHRIST
Depuis plusieurs semaines, nous lisons le chapitre 15 de la première lettre de Paul aux Corinthiens qui est une longue réflexion sur la Résurrection ; et Paul conclut sa méditation par un cri de triomphe : « Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par Jésus Christ, notre Seigneur. » De quelle victoire s’agit-il ? De la Résurrection justement ; car, alors, comme dit Paul, « ce qui est périssable en nous deviendra impérissable, ce qui est mortel revêtira l’immortalité » ; l’immortalité, l’incorruptibilité, ce sont les prérogatives de Dieu ; eh bien, nous serons enfin à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme il l’a prévu depuis toujours. C’est donc la victoire de ce fameux projet de Dieu, que toute la Bible annonce.
On peut en effet lire la Bible comme une véritable trajectoire du salut : le projet de Dieu à l’origine, les multiples échecs de l’humanité et les reprises inlassables de Dieu pour sauver son projet. C’est bien cela qu’on appelle le salut : Dieu sauve son entreprise pour nous, pour notre bonheur. Reprenons rapidement les différentes étapes de cette trajectoire.
Pour commencer, le projet de Dieu à l’origine, nous le connaissons bien par le résumé qu’en donne la lettre aux Ephésiens : « Il (Dieu) nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement : réunir l’univers entier sous un seul chef (tête), le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre » (Ep 1,9-10 ; traduction TOB). Voilà bien la grande affaire de toute l’histoire humaine : en créant l’humanité, Dieu a le projet d’une humanité heureuse, unie, comblée de l’Esprit de Dieu, admise à partager la vie de la Trinité.
Ce projet subsiste toujours quoi qu’il arrive : comme le dit le psaume 32/33, « Le plan du SEIGNEUR subsiste toujours, et les desseins de son cœur  d’âge en âge… Des cieux, le SEIGNEUR regarde et voit tous les hommes. Du lieu où il siège, il observe tous les habitants de la terre, lui qui leur modèle un même cœur  (lui qui modèle l’unité de leurs cœurs ), lui qui est attentif à toutes leurs œuvres . » (Ps 32/33,11.13). Ou encore Isaïe : « Mon projet tiendra ; tout mon désir, je l’accomplirai. »  (Is 46,10) ; et Jérémie : « Moi, je connais les pensées que je forme à votre sujet – oracle du SEIGNEUR – pensées de paix et non de malheur, pour vous donner un avenir et une espérance. » (Jr 29,11).
Cela veut dire que l’Histoire de l’Humanité a un « SENS », c’est-à-dire à la fois une « signification » et une « direction ». Nous savons où nous allons : les années ne se succèdent pas toutes pareilles, parce que Dieu a un projet, un plan. Les croyants sont tournés vers l’à-venir : nous attendons la réalisation de ce projet. C’est d’ailleurs ce que nous disons tous les jours dans le Notre Père : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », cela veut dire « Que ton projet se réalise ».
Mais, deuxième point, il faut bien admettre que l’humanité est en perdition par rapport à ce projet : il s’agit d’une entreprise de très longue haleine à laquelle, pour leur malheur, les hommes ne coopèrent pas volontiers. Et Dieu respecte la liberté de l’homme : face à ce projet, l’humanité est créée libre ; on pourrait dire « Dieu propose, l’homme dispose ».

DIEU SAUVERA SON PROJET DE BONHEUR POUR L’HUMANITE
Pourquoi est-ce si difficile ? Parce que l’humanité n’est pas prête à entendre cette proposition de Dieu ni à en vivre ; car ce mystère nous dépasse, il est impensable pour nous. Ce n’est pas étonnant puisqu’il s’agit du « mystère de la volonté de Dieu » comme dit Paul. Puisque l’humanité est libre, elle a le choix entre deux solutions : accepter le projet et s’appliquer à le faire avancer ; ou bien refuser le projet et chercher ailleurs son bonheur. Adam est le type même de celui qui refuse et qui prend une autre direction, pour son malheur.
C’est tout le sujet de la lettre aux Romains : Paul décrit la longue dégringolade de l’humanité, la spirale de toutes ses fausses routes, ce qu’il appelle nos égarements. Alors Dieu patiente, mais il sauvera son projet : c’est bien ce qu’on appelle le salut.
Face à ces échecs répétés de l’humanité tout au long de l’histoire, Dieu ne se laisse pas décourager par la mauvaise volonté de l’homme et il intervient sans cesse par ses envoyés pour sauver son projet et notre bonheur. Car rien ne pourra éteindre le feu de l’amour que Dieu nous porte. Pour reprendre l’image du Cantique des Cantiques : « Les grandes eaux ne pourront éteindre l’Amour ni les Fleuves l’emporter. » (Ct 8,6-7a). Elle est bien là la source de notre espérance !
« O mort, où est ta victoire ? O mort, où est-il ton aiguillon ? » s’écrie Paul. Désormais nous savons que la mort biologique ne nous sépare pas de Dieu et de nos frères puisque nous ressusciterons. Seule la mort spirituelle, conséquence du péché, pourrait nous séparer de Dieu. Or le péché lui aussi est vaincu par Jésus-Christ : désormais, greffés sur lui, nous devenons capables de vivre comme lui.
Voilà donc le combat que Dieu mène aux côtés des hommes de bonne volonté : partout où des hommes se conduisent en frères les uns des autres, on peut dire que la victoire est déjà gagnée ; mais toute haine fratricide entre les hommes est une défaite. Et malheureusement, nous en voyons trop souvent le spectacle. Ce qui nous conduit parfois à considérer que la partie est perdue. Mais Paul ose affirmer ici que la victoire est déjà acquise : contrairement aux apparences, la Mort et le Péché sont les grands vaincus. Le péché qui nous séparait de Dieu est irrémédiablement condamné à disparaître.
Le projet de Dieu est sauvé : par toute sa vie donnée à Dieu et aux hommes, Jésus a cassé l’engrenage des haines, des soupçons, des jalousies ; par le pardon accordé à tous, il nous délivre de nos culpabilités ; si nous le voulons bien, la porte est ouverte à l’Esprit Saint. Désormais les hommes peuvent vivre l’amour et la fraternité pour lesquels ils ont été créés ; cela vaut bien le cri de triomphe de Paul : « Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. » Il ne nous reste plus qu’à nous engager aux côtés de Dieu dans ce combat : « Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’oeuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue. »

EVANGILE – selon Saint Luc, 6, 39-45

En ce temps-là,
39 Jésus disait à ses disciples en parabole :
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ?
Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ?
40 Le disciple n’est pas au-dessus du maître ;
mais une fois bien formé,
chacun sera comme son maître.
41 Qu’as-tu à regarder la paille dans l’oeil de ton frère ?
Alors que la poutre qui est dans ton oeil à toi,
tu ne la remarques pas ?
42 Comment peux-tu dire à ton frère :
‘Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton oeil’,
alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ?
Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton oeil ;
alors tu verras clair
pour enlever la paille qui est dans l’oeil de ton frère.
43 Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ;
jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.
44 Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit :
on ne cueille pas des figues sur des épines ;
on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces.
45 L’homme bon tire le bien
du trésor de son cœur  qui est bon ;
et l’homme mauvais tire le mal
de son cœur  qui est mauvais :
car ce que dit la bouche,
c’est ce qui déborde du cœur . »

LA PAILLE ET LA POUTRE
Luc a rassemblé ici plusieurs consignes de Jésus qui ressemblent à des mises en garde concernant les relations à l’intérieur de la communauté chrétienne. Chose étonnante, on retrouve ces mêmes recommandations dans les évangiles de Matthieu et de Jean, mais elles sont éparses et prononcées dans des contextes tout différents. Si Luc les a rassemblées ici, c’est qu’il voyait un lien entre elles ; c’est donc ce lien que nous allons chercher. Cela nous amène à distinguer deux parties dans ce texte : première partie, une réflexion sur le regard ; deuxième partie, la métaphore de l’arbre et des fruits.
La première partie développe le thème du regard. Il commence par un constat : un aveugle ne peut pas guider un autre aveugle, on le sait bien. Sous-entendu, méfiez-vous : quand vous vous posez en guides, rappelez-vous que vous êtes des aveugles de naissance. La petite histoire de la paille et de la poutre va tout-à-fait dans le même sens : avec une poutre dans l’œil , on est bel et bien aveugles ; pas question de prétendre soigner la cécité des autres. Entre ces deux remarques, Luc a intercalé une phrase à première vue un peu énigmatique : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître. » Cette formation dont parle Jésus, c’est en quelque sorte la guérison des aveugles que nous sommes. C’est bien le même Luc qui a noté que les disciples d’Emmaüs n’ont commencé à y voir clair que quand « Jésus ouvrit leur intelligence à la compréhension des Ecritures » (Lc 24,45).
Comme Jésus est venu dans le monde pour ouvrir les yeux des aveugles, à leur tour, ses disciples, guéris par lui de leur cécité, ont pour mission de porter au monde la lumière de la révélation. Ce que le prophète Isaïe disait du serviteur de Dieu, dans ce qu’on appelle les chants du serviteur, est vrai de Jésus-Christ, mais aussi de ses disciples : « J’ai fait de toi… la lumière des nations, tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. » (Is 42,6-7). Magnifique mission à laquelle les disciples ne pourront faire face que s’ils se remettent en permanence sous la lumière du maître, et se laissent guérir par lui de leur aveuglement.
Luc passe ensuite sans transition à la métaphore de l’arbre et des fruits, ce qui donne à penser qu’on est toujours dans le même registre : le vrai disciple, celui qui se laisse éclairer par Jésus-Christ, porte de bons fruits ; celui qui ne se laisse pas éclairer par Jésus-Christ reste dans son aveuglement et porte de mauvais fruits. De quels fruits s’agit-il ? Evidemment, puisque ce petit passage fait suite à tout un développement de Jésus sur l’amour mutuel, on comprend que les fruits désignent notre comportement ; le mot d’ordre général étant « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ».

ON RECONNAIT L’ARBRE A SES FRUITS
Les contemporains de Jésus comprenaient très bien ce langage, ils savaient que le Père attend de nous des fruits de justice et de miséricorde, des fruits en actes, ou en paroles : « Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur », nous dit Luc. Comme avant lui, Ben Sira disait déjà : « C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ; ainsi la parole fait connaître les sentiments. Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé, c’est alors qu’on pourra le juger. » (C’était le texte de notre première lecture).
En quelques phrases, finalement, Luc vient de déployer tout le mystère chrétien : formé par Jésus-Christ, le Chrétien est transformé dans tout son être : son regard, son comportement, son discours. On retrouve à plusieurs reprises le même enseignement dans le Nouveau Testament ; par exemple, dans la lettre aux Philippiens : « Vous brillez comme les astres dans l’univers, en tenant ferme la parole de vie. » (Phi 2,15-16). Ou encore dans la lettre aux Ephésiens : « Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité. » (Ep 5,8-9).
La première étape de la formation, le B.A.BA en quelque sorte, consiste à apprendre à regarder les autres comme Dieu les regarde : un regard qui ne juge pas, ne condamne pas, qui ne se réjouit pas de trouver une paille dans l’oeil de l’autre ! D’ailleurs la paille dans l’Ancien Testament, c’est l’image de quelque chose de minuscule. Souvenons-nous du psaume 1 : la paille est balayée par le vent, elle ne compte pas… Précisément, ne comptons pas les défauts des autres : Dieu, lui, ne les compte pas. « Le disciple bien formé sera comme son maître », nous dit Jésus ; cette phrase vient à la suite de tout le discours sur la miséricorde de Dieu, et sur notre vocation à lui ressembler. Tel Père, tels fils… Le programme est ambitieux : aimez vos ennemis, soyez miséricordieux, ne jugez pas, ne condamnez pas… et toujours, en filigrane, il y a cette affirmation « votre Père est miséricordieux » et vous, vous êtes appelés à être son image dans le monde. Comment témoigner d’un Dieu d’amour dans le monde ? Si nous ne sommes pas à son image ?
Une dernière leçon de ce texte : « Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur », nous dit Jésus. Alors, un bon moyen de découvrir le coeur de Dieu et de parfaire notre formation, pour devenir de plus en plus à son image, c’est de nous plonger dans sa Parole !

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIER LIVRE DE SAMUEL, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 102

Dimanche 20 février 2022 : 7ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 20 février 2022 :

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7ème dimanche du Temps Ordinaire

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – premier livre de Samuel 26,2.7-9.12-13.22-23

En ces jours-là,
2 Saül se mit en route,
il descendit vers le désert de Zif
avec trois mille hommes, l’élite d’Israël,
pour y traquer David.

7 David et Abishaï arrivèrent de nuit, près de la troupe.
Or, Saül était couché, endormi, au milieu du camp,
sa lance plantée en terre près de sa tête ;
Abner et ses hommes étaient couchés autour de lui.
8 Alors Abishaï dit à David :
« Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains.
Laisse-moi donc le clouer à terre
avec sa propre lance, d’un seul coup,
et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. »
9 Mais David dit à Abishaï :
« Ne le tue pas !
Qui pourrait demeurer impuni
après avoir porté la main
sur celui qui a reçu l’onction du SEIGNEUR ? »

12 David prit la lance et la gourde d’eau
qui étaient près de la tête de Saül, et ils s’en allèrent.
Personne ne vit rien,
personne ne le sut,
personne ne s’éveilla :
ils dormaient tous,
car le SEIGNEUR avait fait tomber sur eux un sommeil mystérieux.
13 David passa sur l’autre versant  de la montagne
et s’arrêta sur le sommet, au loin, à bonne distance.

22 Il appela Saül et lui cria :
« Voici la lance du roi.
Qu’un jeune garçon traverse et vienne la prendre !
23 Le SEIGNEUR rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité.
Aujourd’hui, le SEIGNEUR t’avait livré entre mes mains,
mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du SEIGNEUR. »

SAUL, PREMIER MESSIE D’ISRAEL
Pour commencer, il faut se rappeler le contexte : Saül fut le premier roi du peuple d’Israël, vers 1040 av. J.C. Il était beau, il était dans la fleur de l’âge ; les textes disent que « Aucun fils d’Israël n’était plus beau que lui, et il dépassait tout le monde de plus d’une tête » (1 S 9,2) ; il était fermier, originaire d’une famille simple, dans la petite tribu de Benjamin. C’est Dieu qui l’avait choisi et qui avait chargé le prophète Samuel de le consacrer comme roi ; vous vous souvenez que Samuel avait renâclé parce qu’il se méfiait de la monarchie en général ; mais il avait bien fallu obéir à Dieu et Saül est donc devenu roi d’Israël ; en rigueur de termes, consacré par l’onction d’huile, il portait le titre de « messie ». Enfin, le peuple était comme tous les autres, il avait un roi.
Mais après un bon début, Saül donna malheureusement raison aux pires craintes de Samuel : son bon plaisir et l’amour du pouvoir et de la guerre l’emportèrent sur la fidélité à l’Alliance. Ce fut si grave que, sans attendre la fin du règne de Saül, Samuel, sur l’ordre de Dieu, envisagea la succession ; il choisit déjà le futur roi : ce fut David, le petit berger de Bethléem, le huitième fils de Jessé ; écuyer du roi Saül, il fut formé à la cour ; il devint peu à peu un remarquable chef de guerre dont les succès se racontaient partout. Un jour, par malheur, Saül a entendu la chanson qui courait dans les chaumières : « Saül a tué ses milliers, et David ses dizaines de milliers. » (1 S 18,7). Et donc, ce qui devait arriver arriva : Saül, d’abord enthousiaste  conçut bientôt d’affreux soupçons et une jalousie féroce pour ce petit prétentieux qui ne pensait certainement qu’à le détrôner.
Une jalousie telle qu’il en devint fou. David dut s’enfuir à plusieurs reprises pour lui échapper ; mais contrairement aux soupçons de Saül, les récits notent à loisir que jamais David ne manqua de loyauté à son roi : le choix que Dieu avait fait de Saül, en son temps, était trop précieux à ses yeux.
Dans l’épisode qui nous est raconté aujourd’hui, c’est Saül qui a pris l’initiative : les trois mille hommes dont on nous parle ont été réunis par le roi dans le seul but d’assouvir sa haine contre David : « Saül se mit en route, il descendit vers le désert de Zif avec trois mille hommes, l’élite d’Israël, pour y traquer David. » Les intentions de Saül sont très claires : il mène personnellement les opérations de nettoyage, il liquidera David dès qu’il le pourra.
DAVID, LE MAGNANIME
Mais le hasard renverse la situation au profit de David : pendant la nuit, il s’introduit dans le camp de Saül et trouve tout le monde endormi ; l’occasion est trop belle, il faut le reconnaître ; sûrement, Dieu est avec lui ; et Abishaï, son garde du corps fait du zèle : il est tout prêt à en finir avec Saül.
Tout le monde comprendrait, d’ailleurs, que David se soit laissé aller à une vengeance que le hasard lui offrait si facilement. En tout cas, il est clair que cela se passe à une époque où les mœurs  ne sont pas tendres ! Puisqu’on croit facilement que c’est Dieu lui-même qui vous donne de superbes occasions de se venger ; le compagnon de David est tout ce qu’il y a de plus sincère quand il lui dit : « Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Laisse-moi donc le clouer à terre avec sa propre lance, d’un seul coup, et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. » Pour Abishaï, clairement, ce n’est pas le hasard, c’est la Providence qui les a amenés là ! C’est là que David surprend tout le monde, y compris Saül qui n’en croira pas ses yeux quand il aura la preuve que David l’a épargné.
On peut se poser deux questions : premièrement, pour quelle raison David a-t-il épargné celui qui lui voulait du mal… ? Deuxièmement, pourquoi la Bible raconte-t-elle cet épisode ?
Premièrement, pour quelle raison David a-t-il épargné Saül ? La seule raison qu’il invoque, ce n’est pas que nous sommes tous frères, ou qu’il faut aimer nos ennemis, comme Jésus le dira plus tard, et que ce n’est pas beau de se venger ; sa raison c’est le respect du choix de Dieu : « Je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du SEIGNEUR. »
Deuxièmement, pourquoi la Bible raconte-t-elle cet épisode ? Il y a certainement plusieurs messages dans ce texte : d’abord, visiblement, l’auteur veut dessiner un certain portrait de David : respectueux des choix de Dieu, magnanime, refusant de se venger, et qui a déjà compris que ce n’est jamais la Providence qui livre les ennemis à notre merci. Ensuite, deuxième message, il n’est pas mauvais de faire savoir que le roi régnant est intouchable ! N’oublions pas que ce récit a été écrit à la cour de Salomon, qui a tout avantage à ce que l’on retienne la leçon !
Enfin, ce texte reflète une étape de l’histoire biblique, un jalon dans la pédagogie de Dieu : avant d’apprendre à aimer tous les hommes, il faut commencer de se trouver quelques bonnes raisons d’en aimer quelques-uns ; David épargne un ennemi pourtant très dangereux pour lui parce que celui-ci a été en son temps l’élu de Dieu ; l’ultime étape, ce sera quand nous aurons compris que chaque homme, partout sur toute la terre, a reçu l’onction du Seigneur.

 

PSAUME – 102  (103), 1-2, 3-4, 8. 10. 12-13

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

3 Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
4 il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
10 il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

12 Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
13 comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint !

DIEU NOUS COURONNE D’AMOUR ET DE TENDRESSE
Nous avons rencontré plusieurs fois ce psaume au cours des trois années liturgiques ; nous avons donc déjà eu l’occasion d’admirer le parallélisme des versets, cette sorte de balancement des lignes qui se répondent : l’idéal serait de le dire à deux voix, ligne à ligne ; il a probablement été chanté par deux chœurs  alternés. Premier chœur  : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme »… Deuxième chœur  : « Bénis son nom très saint, tout mon être ! »… Premier chœur  : « Il n’agit pas envers nous selon nos fautes »… Deuxième chœur  : « Il ne nous rend pas selon nos offenses. » Et ainsi de suite.
Autre caractéristique de ce psaume, cette tonalité très joyeuse de l’action de grâce : si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez que la phrase « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme » est répétée en inclusion dans le premier et le dernier versets. Parmi tous les bienfaits de Dieu, les versets qui ont été retenus pour ce dimanche insistent sur son pardon : « Car il pardonne toutes tes offenses… Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses. Aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés. » Voilà aussi l’une des grandes découvertes de la Bible : Dieu n’est qu’amour et pardon. C’est en cela qu’il est si différent de nous, si surprenant même, pour nous.
Il faudrait sans cesse avoir à l’esprit cette phrase d’Isaïe : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu ; et vos chemins ne sont pas mes chemins. » Nous connaissons bien cette parole, mais il ne faut pas oublier dans quel contexte elle est dite (Is 55,6-8) : « Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver ; invoquez-le, tant qu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme perfide, ses pensées ! Qu’il revienne vers le SEIGNEUR, qui lui montrera sa miséricorde, vers notre Dieu qui est riche en pardon. CAR mes pensées ne sont pas vos pensées… » Cette conjonction CAR donne le sens du passage ; c’est précisément sa miséricorde inépuisable qui fait la différence entre Dieu et nous. Au passage, il faut noter que ce texte date d’à peu près cinq cents ans avant Jésus-Christ.
Mais bien avant même cette expression particulièrement forte chez Isaïe, on avait compris depuis bien longtemps que le pardon de Dieu est sans conditions et qu’il précède toutes nos prières ou nos repentirs. Le pardon de Dieu n’est pas un acte ponctuel, un événement, c’est son être même. Il reste que nous seuls pouvons faire la démarche libre d’aller recevoir ce pardon de Dieu, et renouer l’Alliance ; il ne nous forcera jamais la main. Donc, quand nous allons demander pardon, nous faisons la démarche indispensable pour entrer dans le pardon de Dieu, mais ce pardon était déjà acquis.
LE PARDON LIBERATEUR
Cette découverte remonte très haut dans l’histoire biblique : le prophète Natan l’avait clairement dit au roi David, qui venait de se débarrasser du mari de sa maîtresse, Bethsabée ; David n’avait pas eu encore le temps d’exprimer le moindre repentir que le prophète lui avait déjà annoncé le pardon de Dieu. Après lui avoir rappelé tous les bienfaits dont Dieu l’avait comblé, il avait ajouté : « Et si ce n’est pas assez, j’ajouterai encore autant. » (2 S 12,8). Ce qui est très exactement le sens du mot « pardon ».
Etymologiquement, le mot « par-don » (il faut séparer les deux syllabes), c’est le don parfait, le don par-delà l’offense, par-delà l’ingratitude ; c’est l’alliance toujours offerte malgré l’infidélité. Pardonner à celui qui nous a fait du mal, c’est continuer malgré cela à lui proposer une alliance, une relation d’amour ou d’amitié. C’est accepter de revoir telle ou telle personne, de lui tendre la main, de l’accueillir quand même à sa table ou dans sa maison ; c’est risquer un sourire ; quand c’est plus grave, ce sera refuser de haïr, refuser de se venger.
Pour autant, cela ne veut pas dire oublier. On entend souvent dire « je ne peux pas pardonner, je n’oublierai jamais » ; en réalité, il s’agit de deux choses complètement différentes. Le pardon n’est pas un coup d’éponge, il n’est ni oubli, ni effacement : ce qui est fait est fait, rien ne l’effacera, en bien comme en mal, d’ailleurs. Et il y a bien des offenses qu’on ne pourra jamais oublier, parce que l’irréparable a été commis. C’est d’ailleurs ce qui fait la grandeur et la gravité de nos vies d’hommes : si un coup d’éponge pouvait tout effacer, à quoi bon agir bien, on peut faire n’importe quoi. Le pardon n’efface donc pas le passé, mais il ouvre l’avenir. Il détache les chaînes de la culpabilité, il apporte la libération intérieure, on peut repartir.
Quand David a fait tuer le mari de Bethsabée, rien n’a pu réparer le mal commis. Mais David, pardonné, a pu relever la tête et tâcher de ne plus faire le mal. Quand les parents d’une jeune fille assassinée pardonnent à l’assassin, (nous en avons eu des exemples parfois à la télévision), cela ne veut pas dire qu’ils ont oublié l’acte commis ; mais c’est dans leur douleur même, peut-être, qu’ils puisent la miséricorde nécessaire pour pardonner ; le pardon est alors non pas un coup d’éponge, mais un acte profondément libérateur. Celui qui est pardonné n’est pas un innocent, il ne sera plus jamais un innocent, mais il peut relever la tête.
Sans aller jusqu’au meurtre, nos vies quotidiennes sont jalonnées d’actes plus ou moins graves qui ont semé l’injustice ou la peine. Quand nous pardonnons et quand nous sommes pardonnés, nous cessons d’être tournés vers le passé, nous relevons la tête vers l’avenir. Dans notre relation à Dieu, c’est la même chose : aucun de nous n’est un innocent, nous sommes tous des pécheurs pardonnés.

 

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15,45-49

Frères,
l’Ecriture dit :
45 le premier homme, Adam, devint un être vivant ;
le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel
qui donne la vie.
46 Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel,
mais le physique ;
ensuite seulement vient le spirituel.
47 Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ;
le deuxième homme, lui, vient du ciel.
48 Comme Adam est fait d’argile,
ainsi les hommes sont faits d’argile ;
comme le Christ est du ciel,
ainsi les hommes seront du ciel.
49 Et de même que nous nous aurons été à l’image
de celui qui est fait d’argile,
de même nous serons à l’image
de celui qui vient du ciel.

D’ADAM A JESUS-CHRIST
Ce texte s’inscrit dans la longue méditation de Paul sur la résurrection, celle du Christ et la nôtre ; il s’adresse à des Chrétiens d’origine grecque qui voudraient bien posséder une bonne fois une réponse claire, nette et précise sur la résurrection de la chair, le quand et le comment. Paul a commencé par dire : d’abord, la résurrection est un article de foi ; et si vous ne croyez pas à la résurrection des morts, c’est que vous ne croyez pas à la résurrection du Christ. C’était notre lecture de dimanche dernier.
Dans notre texte d’aujourd’hui, il est confronté à la question : « Comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? » Or Paul ne sait pas dire comment seront les ressuscités ; la seule chose qu’il peut dire avec certitude, c’est que notre corps ressuscité sera tout différent de notre corps terrestre ; rappelons-nous qu’après sa résurrection, il arrivait que Jésus se fasse reconnaître par ses disciples, mais on sait aussi que certains ne l’ont pas reconnu spontanément : Marie-Madeleine, par exemple, a commencé par le prendre pour le jardinier ; et les apôtres, au bord du lac, se sont posé des questions. Ce qui prouve qu’il était bien le même et en même temps tout autre.
Ce qui amène Paul à faire une distinction entre un corps animal et un corps spirituel. Cette expression « corps spirituel » devait évidemment surprendre des auditeurs habitués à la distinction classique chez les Grecs entre le corps et l’âme ; mais Paul est juif et la pensée juive n’oppose jamais le corps et l’âme. En revanche, sa formation juive l’a entraîné à opposer deux sortes de comportements, celui de l’homme terrestre et celui de l’homme spirituel qu’inaugurera le Messie. Dans tous les hommes, Dieu a insufflé un souffle de vie qui fait d’eux des êtres capables d’une vie spirituelle, mais ce sont encore des hommes terrestres ; tandis que dans le Messie, habite l’Esprit même de Dieu qui dicte toute sa conduite, une conduite à l’image de Dieu.
C’est là que Paul fait référence à la Genèse dans laquelle il lit la vocation de l’humanité ; mais n’oublions pas qu’il ne la lit pas de manière historique ; pour lui, Adam est un type d’homme ou plutôt un type de comportement ; cette lecture est peut-être pour nous inhabituelle ; mais il faut nous entraîner à lire les textes de création dans la Genèse, non pas comme le reportage des événements, mais comme des récits de vocation. En créant l’humanité, (Adam est un nom collectif) Dieu l’appelle à un devenir inouï. Adam, le terreux, est appelé à devenir le temple de l’Esprit de Dieu.
Attention, dans la Bible, la Création n’est pas considérée comme un événement du passé : d’abord, la Bible parle beaucoup plus du Dieu Créateur qu’elle ne parle de la Création : elle parle de notre relation à Dieu ; nous sommes créés par lui, nous dépendons de lui, nous sommes suspendus à son souffle.
TOUS HABITES PAR L’ESPRIT DE DIEU
Ensuite, il ne s’agit pas du passé, mais de l’avenir. L’acte Créateur nous est présenté comme un projet non encore achevé : dans les deux récits de création, l’homme a un rôle à jouer « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la » dans le premier récit (Gn 1,28). « Le SEIGNEUR Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Eden pour qu’il le travaille et le garde » dans le deuxième récit (Gn 2,15). Et ce rôle nous incombe à tous, puisque Adam est le nom collectif qui englobe toute l’humanité. Et notre vocation, dit encore la Genèse, c’est d’être l’image de Dieu, c’est-à-dire habités par l’Esprit même de Dieu. « Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance… Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » (Gn 1,26…27).
Mais, dans la Bible, Adam est aussi le type de l’homme qui, justement, ne répond pas à sa vocation ; il s’est laissé inspirer par le serpent, qui lui distille, comme un venin, la méfiance vis-à-vis de Dieu. C’est cela que Paul appelle un comportement terrestre, comme le serpent qui rampe à ras de terre. Jésus-Christ, le nouvel Adam, bien au contraire, ne se laisse souffler ses comportements que par l’Esprit de Dieu. En cela il accomplit cette vocation de tout homme, c’est-à-dire d’Adam ; c’est le sens de la phrase de Paul : « Frères, l’Ecriture dit : le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. »
Le message de Paul, c’est : le comportement d’Adam mène à la mort, le comportement du Christ mène à la vie. Or nous sommes tous, sans cesse, tiraillés entre ces deux comportements, entre ciel et terre. Nous pouvons tous faire nôtre cette phrase de Paul : « Malheureux homme que je suis !…Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7,24.19). Et notre histoire individuelle, comme notre histoire collective, comme celle de toute l’humanité est ce long chemin pour nous laisser de plus en plus habiter par l’Esprit de Dieu.
« Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel. » Comme dit Saint Jean : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jn 3,2).
Cette perfection de l’image de Dieu en Jésus-Christ, les apôtres l’ont vue sur le visage du Christ lors de la Transfiguration !

 

EVANGILE – selon Saint Luc, 6, 27-38

En ce temps-là,
Jésus déclarait à ses disciples :
27 « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez :
aimez vos ennemis,
faites du bien à ceux qui vous haïssent.
28 Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient.
29 A celui qui te frappe sur une joue,
présente l’autre joue.
A celui qui te prend ton manteau,
ne refuse pas ta tunique.
30 Donne à quiconque te demande,
et à qui prend ton bien, ne le réclame pas.
31 Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous,
faites-le aussi pour eux.
32 Si vous aimez ceux qui vous aiment,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.
33 Si vous faites du bien à ceux qui vous en font,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs en font autant.
34 Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs prêtent aux pécheurs
pour qu’on leur rende l’équivalent.
35 Au contraire, aimez vos ennemis,
faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour.
Alors votre récompense sera grande,
et vous serez les fils du Très-Haut,
car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.
36 Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.
37 Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ;
ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés.
Pardonnez, et vous serez pardonnés.
38 Donnez, et l’on vous donnera :
c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante,
qui sera versée dans le pan de votre vêtement ;
car la mesure dont vous vous servez pour les autres
servira de mesure aussi pour vous. »

SOYEZ MISERICORDIEUX COMME VOTRE PERE EST MISERICORDIEUX
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » : « (alors) vous serez les fils du Dieu très-haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. » On a envie de dire ‘quel programme !’ Et pourtant c’est cela notre vocation ; si on relit l’ensemble de la Bible, elle apparaît bien comme le récit de la conversion de l’homme qui apprend peu à peu à dominer sa violence. Cela ne va pas sans mal, mais Dieu est patient, puisque pour lui, comme dit Saint Pierre, « Un seul jour est comme mille ans  et mille ans sont comme un seul jour. » (2 Pi 3,8). Dieu éduque son peuple lentement, patiemment, comme le dit le Deutéronome : « Comme un homme éduque son fils, ainsi le SEIGNEUR ton Dieu fait ton éducation. » (Dt 8,5). Cette lente extirpation de la violence du cœur  de l’homme est exprimée de manière imagée dès le livre de la Genèse : la violence y est présentée comme une forme d’animalité ; je reprends le récit du jardin d’Eden : Dieu avait invité Adam à nommer les animaux ; ce qui symbolise sa suprématie sur l’ensemble des créatures. Et Dieu avait bien conçu Adam comme le roi de la création : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre. » (Gn 1,26). Et Adam lui-même s’était reconnu différent, supérieur : « L’homme donna leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs. Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde. » (Gn 2,20). L’homme n’a pas trouvé son égale.
Or deux chapitres plus loin, voici l’histoire de Caïn et Abel. Au moment où Caïn est pris d’une folle envie de meurtre, Dieu lui dit : « Le péché est accroupi (comme une bête) à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer ». Et à partir de ce premier meurtre, le texte biblique montre la prolifération de la vengeance. (Gn 4,1-26). Cela revient à dire que, dès les premiers chapitres de la Bible, la violence est reconnue, elle existe, mais elle est démasquée, comparée à un animal : l’homme ne mérite plus le nom d’homme quand il est violent. Les textes bibliques vont donc entreprendre la difficile conversion du cœur  de l’homme.
Dans cette entreprise, on peut distinguer des étapes ; arrêtons-nous sur la première : « Œil  pour œil , dent pour dent » (Ex 21,24). En réponse à l’effroyable record de Lamek (Gn 4,23), l’arrière petit-fils de Caïn, qui se vantait de tuer hommes et enfants pour venger de simples égratignures, la loi oppose une première limitation : une seule dent pour une dent, et non pas toute la mâchoire, une seule vie pour une vie, et non pas tout un village en représailles. La loi du talion représentait donc déjà un progrès certain, même s’il nous paraît encore maigre.
LA LENTE CONVERSION DU COEUR DE L’HOMME
La pédagogie des prophètes va sans cesse attaquer ce problème de la violence ; mais elle se heurte à une difficulté psychologique très grande : l’homme qui accepte de ne pas se venger croit perdre son honneur. Les textes bibliques vont donc faire découvrir à l’homme que son véritable honneur est ailleurs ; il consiste justement à ressembler à Dieu qui est « bon, lui, pour les ingrats et les méchants ».
Le discours de Jésus, que nous lisons ce dimanche, est la dernière étape de cette éducation : de la loi du talion, nous sommes passés à l’appel à la douceur et au désintéressement, à la gratuité parfaite ; il insiste : par deux fois, au début et à la fin, il dit « aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent »… « aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour ».
Du coup, la finale nous surprend un peu ; jusqu’ici, si ce n’était pas facile, au moins c’était logique : Dieu est miséricordieux et nous invite à l’imiter ; et voilà que les dernières lignes semblent changer de ton : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera… c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. » Serions-nous revenus au donnant-donnant ?
Evidemment non, puisque c’est Jésus qui parle ; tout simplement, il nous indique un chemin très rassurant : pour ne plus craindre d’être jugés, contentons-nous de ne pas juger, de ne pas condamner les autres. Jugez les actes, mais jamais les personnes, instaurez le règne de la bienveillance. Alors les relations fraternelles ne seront jamais coupées.
Quant à la phrase « Votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut », elle dit la merveille que découvrent ceux qui obéissent à l’idéal chrétien de douceur et de pardon, c’est-à-dire la transformation profonde qui s’introduit en eux : parce qu’ils ont ouvert la porte à l’Esprit de Dieu, celui-ci les habite et les inspire de plus en plus ; et, peu à peu, ils voient s’accomplir en eux la promesse formulée par le prophète Ezéchiel (Ez 36,26) : « Je vous donnerai un cœur  nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le cœur  de pierre, je vous donnerai un cœur d de chair. »

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Dimanche 13 février 2022 : 6ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 13 février 2022 :

6ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 17, 5 – 8

5 Ainsi parle le SEIGNEUR.
Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel,
qui s’appuie sur un être de chair,
tandis que son cœur  se détourne du SEIGNEUR.
6 Il sera comme un buisson sur une terre désolée,
il ne verra pas venir le bonheur.
Il aura pour demeure les lieux arides du désert,
une terre salée et inhabitable.
7 Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR,
dont le SEIGNEUR est la confiance.
8 Il sera comme un arbre, planté près des eaux,
qui pousse, vers le courant, ses racines.
il ne craint pas quand vient la chaleur :
son feuillage reste vert ;
L’année de la sécheresse,
il est sans inquiétude :
il ne manque pas de porter du fruit.

LES MISE EN GARDE DE JEREMIE
Le début du texte est fait pour nous impressionner ! Tout d’abord, l’introduction est très solennelle : « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Quand un prophète emploie l’expression « Parole du SEIGNEUR » ou un équivalent, c’est toujours pour nous alerter ; quelque chose comme ‘Attention, ce que j’ai à vous dire est très grave, et c’est le SEIGNEUR lui-même (le Dieu de l’Alliance du Sinaï) qui vous parle.’
Et ici, la suite est à première vue terrible : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ». Cela pose au moins deux questions : premièrement, Dieu pourrait-il nous maudire ? Deuxièmement, mettre sa confiance dans un mortel (c’est-à-dire dans un homme) en quoi est-ce mal ? Je reprends ces deux questions l’une après l’autre.
Première question : Dieu pourrait-il nous maudire ? Souhaiter notre malheur ? Certainement pas, lui qui cherche inlassablement à nous sauver. L’expression « maudit soit » chez les prophètes est une mise en garde, du genre ‘Attention, vous filez un mauvais coton, vous avez pris un chemin dangereux, une pente glissante ; cela ne peut que mal finir’. L’expression symétrique « Béni soit » est au contraire un encouragement du genre ‘Continuez, vous êtes sur la bonne voie’.
Deuxième question : Jérémie dit : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ». Alors devrions-nous nous méfier les uns des autres ? Certainement pas non plus, puisque le projet de Dieu est que l’humanité soit tellement unie qu’elle ne fasse plus qu’un… donc toute méfiance entre les hommes est contraire au projet de Dieu. En fait, le mot « foi » est un mot très fort qui signifie « s’appuyer sur » comme on s’appuie sur un rocher ; il faut relire la phrase de Jérémie en entier : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair TANDIS QUE son cœur  se détourne du SEIGNEUR » ; ce qui est grave, c’est de se détourner du Seigneur. Bien sûr, nous pouvons, nous devons nous appuyer les uns sur les autres, mais que cela ne nous détourne pas du Seigneur.
Jérémie vise probablement ici deux erreurs funestes des rois, des chefs religieux et du peuple tout entier : premièrement, l’idolâtrie ; deuxièmement, les alliances. Commençons par l’idolâtrie : plusieurs rois ont réintroduit en Israël d’autres cultes que celui du vrai Dieu. On invoque d’autres dieux, on les prie, on leur offre des sacrifices ; un peu plus loin, Jérémie le dit expressément : « Mon peuple m’a oublié, aux vaines idoles ils brûlent de l’encens. » (Jr 18,15).
Quant aux alliances, Jérémie a eu tout loisir de méditer sur la politique des rois de son temps : au lieu de compter sur la protection de Dieu, ils ont accumulé les manœuvres  diplomatiques, s’alliant tour à tour avec chacune des puissances du Moyen-Orient ; mais ils n’ont récolté que des guerres et du malheur ; et quand on demande la protection d’un roi de la terre, on devient inévitablement son vassal, on perd donc automatiquement sa liberté. Ce sera exactement le destin du roi Sédécias, peu de temps après ; Jérémie le raconte plus loin dans son livre : Sédécias a compté sur ses manœuvres  diplomatiques, il a compté sur sa force militaire… et il n’a récolté qu’échec, massacre, humiliations, pour lui et pour son peuple (Jr 39,1-10).
A QUI IRIONS-NOUS, SEIGNEUR ?
On est là en face de l’une des grandes exigences de l’Alliance : parce qu’Israël était investi d’une mission de témoignage au milieu des nations, il lui était demandé de ne jamais rechercher une autre Alliance que celle de son Dieu. A vues humaines, cela pouvait paraître fou. Mais quand on a l’immense honneur d’être le peuple élu de Dieu, on ne peut plus raisonner à vues humaines. (Entre nous soit dit, cette remarque est désormais valable également pour nous, Eglise du Christ.)
Au moment où Jérémie écrit notre texte d’aujourd’hui, il est encore temps de mettre en garde, et donc il tire la sonnette d’alarme ; il insiste : la seule source d’eau vive pour l’homme, c’est le Seigneur ; s’en éloigner, c’est se priver d’eau, c’est connaître la sécheresse. Quelques versets plus loin, Jérémie reprend exactement la même expression : « Ils ont abandonné le SEIGNEUR, la source d’eau vive. » (Jr 17,13). Et déjà au chapitre 2 : « Oui, mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! » (Jr 2,13). Pour se faire comprendre, il emploie l’image de l’eau, très suggestive dans un pays qui connaît la sécheresse. Pour lui, c’est une évidence, s’éloigner de Dieu, c’est se priver d’eau, c’est connaître la sécheresse.
Ceux-là ont fait le mauvais choix, l’avenir montrera qu’ils se sont trompés ; on dira leur malheur, c’est le sens du verbe « maudire » (male-dicere). « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur  se détourne du SEIGNEUR. Il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée et inhabitable… » Mais ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur, ceux-là ont fait le bon choix ; on ne peut que les féliciter ; et l’avenir montrera qu’ils ont eu raison, on dira du bien de leur conduite, on dira leur bonheur : c’est exactement le sens du mot « bénir » (bene-dicere en latin). « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR, dont le SEIGNEUR est la confiance. »
Une fois de plus, nous remarquons les profondes affinités entre Jésus et Jérémie : dans l’évangile des Béatitudes, par exemple, que nous lisons également ce dimanche, mais aussi dans le thème de l’eau vive : il suffit de se rappeler la phrase que Jésus a prononcée à l’occasion de la fête des Tentes à Jérusalem : « Au jour solennel où se terminait la fête, Jésus, debout, s’écria : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! Comme dit l’Ecriture : de son cœur  couleront des fleuves d’eau vive. » (Jn 7,37-38).
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Complément
On aura remarqué l’importance de la sécheresse dans ce texte : Jérémie parle d’expérience. Il suffit de se remettre en mémoire la route de Jérusalem à Jéricho : un désert complètement aride la plus grande partie de l’année et pourtant capable de reverdir et refleurir avec les pluies de printemps. Comme tout bon prédicateur, il puise ses exemples et ses images dans l’existence quotidienne de ses auditeurs. Ces mêmes images se retrouvent d’ailleurs dans d’autres textes orientaux : rien d’étonnant puisqu’ils ont des climats similaires ! Par exemple, en Egypte, voici à quoi on compare le sage : « Il est comme un arbre qui croît dans un jardin. Il fleurit et double son produit ; il se tient devant la face de son maître, son fruit est doux, son ombre agréable ». Soyons francs, pour évoquer l’ombre de façon aussi positive, il faut avoir expérimenté l’ardeur du soleil torride ! Dans des pays humides, de telles images sont nettement moins suggestives.

PSAUME – 1, 1-2, 3, 4.6

1 Heureux est l’homme
qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
2 mais se plaît dans la loi du SEIGNEUR
et murmure sa loi jour et nuit !

3 Il est comme un arbre
planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira.
4 Tel n’est pas le sort des méchants.

Mais ils sont comme la paille
balayée par le vent :
6 Le SEIGNEUR connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

LE CHEMIN DU BONHEUR
Voici le premier de tous les psaumes : il nous donne la clé de tous les autres, puisque c’est lui qui a été choisi pour nous introduire dans la prière d’Israël. Il est très court, comme il se doit pour une introduction, mais chaque détail compte. Le premier mot de ce psaume et donc du psautier tout entier est « Heureux » ! … ce qui est déjà tout un programme. Le psalmiste a compris que Dieu veut notre bonheur ; c’est la chose la plus importante qu’il a voulu dire pour commencer ! Pour comprendre le sens du mot « heureux » dans la Bible, il faut penser aux « félicitations » que nous nous adressons les uns aux autres dans les grandes occasions : quand nous recevons un faire-part joyeux, de naissance ou de mariage, nous offrons aux heureux parents ou aux fiancés ce que nous appelons des « félicitations » : étymologiquement « féliciter » quelqu’un, c’est le reconnaître « felix », c’est-à-dire « heureux » et s’en réjouir avec lui. C’est d’abord un constat (heureux êtes-vous) : parfois même cela nous plonge dans la contemplation parce que le spectacle d’un bonheur évident, rayonnant, nous émeut toujours. En même temps, c’est un souhait très vif et même un encouragement, une invitation à faire chaque jour grandir ce bonheur encore tout neuf. Quelque chose comme ‘vous êtes bien partis, continuez à être heureux ; le monde a besoin du témoignage de votre amour et de votre bonheur’.
Le mot biblique « heureux » dit tout cela : il a ces deux aspects de constat et aussi d’encouragement. C’est pour cela que, bien souvent, avec André Chouraqui, on traduit « heureux » par « en marche ». Cela nous invite à nous représenter l’histoire de l’humanité comme une longue marche : une marche au cours de laquelle les hommes sont à chaque instant invités à choisir leur chemin. On aura remarqué l’insistance de ces quelques versets sur le mot « chemin » : « Heureux l’homme qui ne suit pas le chemin des pécheurs… Le SEIGNEUR connaît le chemin des justes, mais le chemin des méchants se perdra. »
C’est ce que l’on appelle le « thème des deux voies » : sous-entendu il y a deux routes, deux voies, la bonne et la mauvaise ; à nous de choisir. Le thème des deux voies s’appuie sur une comparaison : notre vie est comparée à un croisement ; tout se passe comme si nous débouchions sur la grand-route. Nous savons où nous voulons aller : mais nous ne savons pas de quel côté il faut tourner ; faut-il tourner à droite ? Ou à gauche ? Si, par chance, nous choisissons la bonne direction, chacun de nos pas nous rapprochera du but ; à l’inverse, si nous nous trompons de direction, chacun de nos pas, désormais, nous éloignera du but, simplement parce que nous aurons choisi le mauvais chemin.
CHOISIS LA VIE
La Révélation biblique n’a qu’un seul objet, indiquer à l’humanité le chemin du bonheur que Dieu veut pour elle. C’est pourquoi elle est parsemée de multiples poteaux indicateurs ; le livre du Deutéronome, par exemple, a beaucoup développé ce thème* : « Vois, je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur… Choisis donc la vie » (Dt 30,15.19).
Dans cette optique, les mots « heureux, malheureux » ou « béni, maudit » sont comme des feux de signalisation : quand Jérémie dit ce que nous avons entendu dans la première lecture : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel » (Jr 17,5), ou quand Isaïe vitupère « Malheureux ! Ils rédigent des décrets malfaisants » (Is 10,1), ils ne prononcent ni jugement ni condamnation définitifs sur des personnes, ils préviennent du danger comme on crie quand on voit quelqu’un au bord du précipice. A l’inverse, des expressions comme « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR » (Jr 17,7, dans la première lecture de ce dimanche), ou « Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants » (Ps 1) sonnent comme des encouragements : ‘Vous êtes sur la bonne voie’.
Ce thème des deux voies dit une autre chose très importante, à savoir que nous sommes libres ; mais si nous voulons être heureux, il y a des voies sans issue, donc à éviter. Le désir inscrit au coeur de tous les hommes, le but de toutes leurs actions, c’est la recherche du bonheur ; mais bien souvent, ils se trompent de direction. La loi donnée par Dieu n’a pas d’autre but que de guider notre liberté vers le bon chemin. D’où ce grand amour de la Loi que nous avons rencontré si souvent en Israël : le peuple de l’Alliance sait que la Loi est un don de Dieu ; cadeau de celui qui ne veut que notre bonheur et qui nous en indique le chemin. « Heureux est l’homme qui se plaît dans la loi du SEIGNEUR et murmure sa loi jour et nuit ! »
Mais attention, quand le psaume parle des justes et des méchants, il s’agit de comportements, et non pas d’individus ; une chose très importante, à ne jamais oublier lorsque l’on rencontre ce thème des deux voies : il n’y a pas d’un côté des hommes entièrement, parfaitement justes… et de l’autre des hommes qui sont tout entiers méchants !… Et d’ailleurs, nous-mêmes, dans quelle catégorie nous rangerions-nous ? Oserions-nous prétendre appartenir à la catégorie des justes ? Non bien sûr, mais pas davantage il ne serait équitable de ranger qui que ce soit d’entre nous dans la catégorie des méchants. De toute évidence, nous appartenons tour à tour à ces deux catégories : certaines facettes de nos vies sont sur la bonne voie, d’autres non. Celles-ci, il faut le savoir, ne mènent nulle part. En revanche, et c’est une merveilleuse nouvelle pour nous, aujourd’hui, tous nos efforts pour écouter la Parole sont autant de pas sur le chemin du vrai bonheur : « Heureux est l’homme qui se plaît dans la loi du SEIGNEUR ! »
————————
Note
*« Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité, dans un pays ruisselant de lait et de miel, comme te l’a dit le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères. » (Dt 6,3). C’est le thème de la principale prière juive, le « Shema Israël ».

Complément
A elle seule, la construction littéraire de ce psaume met en évidence l’importance du bon choix ; exceptionnellement, elle n’est absolument pas symétrique ; on oppose bien deux comportements, celui des justes, et celui des pécheurs. Mais ceux qui ont choisi la bonne direction, et qu’on appelle « les justes », se voient consacrer la plus grande partie du psaume. En revanche, il n’est presque pas question des autres, ceux qui ont fait le mauvais choix, et qu’on appelle « les méchants ». Cette inégalité de traitement est parlante : seul vaut qu’on en parle le sort des heureux ; les autres (c’est-à-dire la face obscure de chacun de nous) ne sont que « paille balayée par le vent ».

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15, 12.16-20

Frères,
12 nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts ;
alors, comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer
qu’il n’y a pas de résurrection des morts ?

16 Car si les morts ne ressuscitent pas,
le Christ non plus n’est pas ressuscité.
17 Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur,
vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés ;
18 et donc, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus.
19 Si nous avons mis notre espoir dans le Christ
pour cette vie seulement,
nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes.
20 Mais non ! Le Christ est ressuscité d’entre les morts,
lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.

A LA SUITE DU CHRIST, NOUS RESSUSCITERONS
Pour entrer dans ce texte de Saint Paul, commençons par nous remémorer la dernière célébration de funérailles à laquelle nous avons assisté. Le Rituel prévoit trois rites très importants : il y a d’abord le Cierge Pascal qui brûle tout au long de la célébration pour nous rappeler que le Christ ressuscité est vivant parmi nous ; un autre rite se déroule vers la fin de la célébration, au moment du dernier adieu : le prêtre puis les fidèles aspergent le corps du défunt avec l’eau qui rappelle son Baptême. Mais, avant cela, il y a eu un autre rite : le prêtre a encensé le corps ; c’est le geste le plus audacieux ! Dans l’empire romain, c’est devant les statues des dieux que l’on brûlait de l’encens ; et c’est au moment où ce corps sans vie semble réduit à néant que nous l’encensons. Pourquoi ? Parce que tout Chrétien, depuis son baptême, est le temple de l’Esprit Saint, comme dit Saint Paul dans cette même lettre aux Corinthiens que nous venons de lire. Soyons francs, s’il a besoin de le rappeler, c’est parce qu’on pourrait parfois l’oublier, nous tout autant que les Corinthiens de son temps.
Dans le texte d’aujourd’hui, il lutte contre un autre oubli des Corinthiens : la Résurrection des corps. Ils sont bien convaincus de la Résurrection du Christ, mais ils ont du mal à en tirer la conséquence qui pour Paul est évidente : si Christ est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons.
Il argumente en deux temps : d’abord, il réaffirme le fait de la Résurrection du Christ, ensuite il en tire les conséquences ; je commence par le premier point : Paul rappelle que la Résurrection du Christ est le socle de la foi chrétienne : « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur ». Un peu plus haut, il a même dit « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu » (1 Co 15,14). Effectivement, si nous ne croyons plus à la Résurrection du Christ, tout l’édifice de notre foi s’effondre comme un château de cartes. C’est peut-être ce qui se passe pour un certain nombre de catholiques français : un sondage récent, paru dans la revue « Le Monde des Religions » révèle que sur les Français qui se reconnaissent catholiques, à peine plus d’un sur deux croit à la Résurrection du Christ, et parmi eux, une infime minorité croit à notre propre résurrection. Il nous faut donc lire et relire la lettre aux Corinthiens !
Car, si le Christ n’était pas ressuscité, alors il n’aurait été qu’un pauvre malheureux condamné et exécuté comme tant d’autres. Il serait mort pour rien. Il ne serait pas le Sauveur qu’on attendait, et toutes ses promesses n’auraient été que des vœux pieux.
Dans un deuxième temps, Paul tire les conséquences de la Résurrection du Christ. J’essaie de résumer son raisonnement : parce qu’il est ressuscité, (beaucoup l’ont vu vivant, et peuvent en témoigner), parce qu’il est ressuscité, alors oui, il est le sauveur du monde, l’envoyé de Dieu ; alors oui, tout ce qu’il a dit et promis est vrai. Désormais, nous sommes, à notre tour, des temples de l’Esprit. C’est-à-dire que l’Esprit vit en nous, l’Esprit d’amour de Dieu lui-même nous anime (si nous le voulons, bien sûr). Or l’Esprit d’amour, c’est le contraire du péché, justement, puisque le péché, c’est notre manque d’amour pour Dieu et pour les autres. Voilà pourquoi Paul peut dire que nous sommes délivrés du péché.
Alors, parce que nous sommes, comme le Christ, habités par l’Esprit de Dieu, nous ressusciterons comme lui. Ce qui fut le temple de l’Esprit peut être transformé, cela ne peut pas être détruit pour toujours. La mort biologique peut bien détruire notre corps, mais Jésus le relèvera ; vous vous rappelez sa phrase : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2,19). Sur le moment, on a cru qu’il parlait du temple de Jérusalem, mais Saint Jean dit qu’ils ont compris plus tard qu’il parlait de sa propre résurrection.
DIEU N’EST PAS LE DIEU DES MORTS, MAIS DES VIVANTS.
Paul ajoute : « Le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. » Ceci est la traduction française, mais, dans le texte grec, pour dire que le Christ est le premier, Paul emploie un mot qui veut dire « prémices » au sens de commencement d’une longue série. Dans l’Ancien Testament, on appelait « prémices » les prélèvements que l’on faisait sur les premiers produits du sol au début de la récolte. Dire que Jésus est ressuscité comme « prémices de ceux qui sont morts », c’est dire qu’il est le frère aîné de la multitude humaine, Paul l’appelle ailleurs le « premier-né » : « Il est la tête du corps… c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. » (Col 1,18). Le mot « prémices » dit la solidarité entre le Christ et le reste de l’humanité : les prémices sont un prélèvement sur la récolte, mais ils font bien partie de la récolte.
En définitive, il faut, comme toujours, revenir au dessein bienveillant de Dieu, qui est de réunir l’humanité tout entière en Jésus-Christ : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef (une seule tête), le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. » (Ep 1,9-10 ; traduction TOB). Dieu n’a évidemment pas prévu de réunir des morts mais des vivants. Jésus a pris très nettement parti là-dessus dans sa discussion avec les Sadducéens : « Et au sujet de la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu ce qui vous a été dit par Dieu : ‘Moi, je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob’ ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » (Mt 22, 31-32).
Nous découvrons là une facette du mystère de l’Incarnation à laquelle nous ne pensons pas toujours : Dieu prend notre humanité, notre corps très au sérieux. Le Verbe s’est fait chair ; il est devenu en tous points semblable aux hommes, tellement semblable que son destin est le nôtre : s’il est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons.
La résurrection du Christ n’est donc pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle : elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort ; le premier-né est entré dans la vie qui ne finit pas. La mort n’est plus un mur, elle est une porte… nous nous y engouffrons derrière lui.
Ce qui veut dire que la foi chrétienne est radicalement incompatible avec toute idée de réincarnation ! Notre dignité va jusque-là : même si notre corps est parfois bien pauvre et défait, Dieu ne le traite jamais comme une dépouille qu’on peut jeter et remplacer ; notre personne est un tout ; il nous arrive de nous mépriser nous-mêmes, mais, aux yeux de Dieu, si j’ose dire, chacun d’entre nous est unique et irremplaçable. C’est notre être tout entier qui est appelé à vivre pour toujours auprès de lui.

EVANGILE – selon Saint Luc, 6, 17.20-26

En ce temps-là,
17 Jésus descendit de la montagne avec les Douze
et s’arrêta sur un terrain plat.
Il y avait là un grand nombre de ses disciples,
et une grande multitude de gens
venus de toute la Judée, de Jérusalem,
et du littoral de Tyr et de Sidon.
20 Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara :
« Heureux, vous les pauvres,
car le royaume de Dieu est à vous !
21 Heureux, vous qui avez faim maintenant,
car vous serez rassasiés !
Heureux, vous qui pleurez maintenant :
car vous rirez !
22 Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent
et vous excluent,
quand ils insultent
et rejettent votre nom comme méprisable,
à cause du Fils de l’homme.
23 Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie,
car alors votre récompense est grande dans le ciel ;
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
24 Mais quel malheur pour vous, les riches,
car vous avez votre consolation !
25 Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant,
car vous aurez faim !
Quel malheur pour vous qui riez maintenant,
Car vous serez dans le deuil et vous pleurerez !
26 Quel malheur pour vous
lorsque tous les hommes disent du bien de vous !
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

LES DEUX VOIES
La première lecture, tirée du livre de Jérémie, nous avait mis en garde : ne mettez pas votre confiance en vous-mêmes et en vos richesses de toutes sortes… ne vous appuyez que sur Dieu seul. L’évangile des Béatitudes va encore plus loin : Heureux, les pauvres ; mettez votre confiance en Dieu : Il vous comblera de ses richesses… SES richesses…! « Heureux », cela veut dire « bientôt on vous enviera » ! Il faut dire premièrement que ce n’étaient pas les gens socialement influents, importants, qui formaient le gros des foules qui suivaient Jésus ! On lui a assez reproché de frayer avec n’importe qui ! Deuxièmement, le mot « pauvres » dans l’Ancien Testament n’a aucun rapport avec le compte en banque : les « pauvres » au sens biblique (les « anawim ») ce sont ceux qui n’ont pas le coeur fier ou le regard hautain, comme dit le psaume ; on les appelle « les dos courbés » : ce sont les petits, les humbles du pays, dans le langage prophétique. Ils ne sont pas repus, satisfaits, contents d’eux, il leur manque quelque chose. Alors Dieu pourra les combler.
On retrouve là le langage des prophètes : tantôt sévère, menaçant… tantôt encourageant ; sévère, menaçant quand le peuple fait fausse route, se trompe de valeurs ; encourageant quand le peuple traverse des périodes de détresse et de désespoir. Ici Jésus, regardant ses disciples et, au-delà d’eux la foule, éduque leur regard : il reprend ces deux langages prophétiques ; et on retrouve là le même discours que dans la première lecture de ce dimanche, le texte de Jérémie : vous qui mettez votre confiance dans les richesses matérielles, dans votre position sociale, vous qui êtes bien vus, « bientôt, on ne vous enviera pas ! » Vous n’êtes pas sur la bonne route. Si vous étiez sur la bonne voie, vous ne seriez pas si riches, pas si bien vus.
Un vrai prophète s’expose à déplaire, Jésus en sait quelque chose ; un vrai prophète n’a ni le temps ni la préoccupation d’amasser de l’argent, ou de soigner sa publicité… On peut tout à fait appliquer à Jésus-Christ ces quatre Béatitudes : lui, le pauvre qui n’avait pas une pierre pour reposer sa tête et qui est mort dans le dénuement et l’abandon ; lui qui a pleuré le deuil de son ami Lazare ; et qui a connu l’angoisse du Jardin des Oliviers ; lui qui a pleuré sur le malheur de Jérusalem ; lui qui a eu faim et soif, au désert et jusque sur la croix ; lui qui a été méprisé, calomnié, persécuté, et pour finir, supprimé au nom des bons principes et de la vraie religion (ce qui est quand même un comble si on y réfléchit !)
LE REGARD DE L’HOMME ET LE REGARD DE DIEU
En proclamant « heureux » ceux qui vivent ces Béatitudes, à commencer par lui-même, Jésus rend grâce en quelque sorte : car il sait de quel regard d’amour son Père l’enveloppe ; et il sait que la victoire est déjà acquise : la promesse de la Résurrection se profile déjà derrière ces Béatitudes. Il nous révèle ce regard de Dieu, cette miséricorde de Dieu : étymologiquement, le mot « miséricorde » signifie des entrailles qui vibrent ; ce texte vient nous dire : il y a le regard de l’homme, il y a le regard de Dieu ; l’admiration de l’homme se trompe souvent d’objet : son admiration va vers les riches, les repus, les gâtés de la vie. Le regard de Dieu est tout autre : « un pauvre a crié, Dieu l’entend » dit le psaume ; ou encore « d’un cœur  brisé et broyé, Dieu n’a point de mépris » (Ps 50/51).
Les pauvres, les persécutés, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent, Dieu se penche sur eux avec prédilection : non pas en vertu d’un mérite de leur part, mais en raison de leur situation même. Et Jésus ouvre ici nos yeux sur une autre dimension du bonheur : le véritable bonheur, c’est ce regard de Dieu sur nous. Et alors, sûrs de ce regard de Dieu, les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim, trouveront la force de prendre leur destin en main ; comme le traduit André Chouraqui, le mot « heureux » veut aussi dire « en marche ». Par exemple, le peuple guidé par Moïse a trouvé la force de sa longue marche au désert dans la certitude de la présence constante de Dieu à ses côtés. Encore une fois, cette opposition entre béatitudes et malédictions ne divise pas l’humanité en deux populations distinctes : ceux qui méritent ces paroles de réconfort et ceux qui n’encourent que réprobation. Nous faisons partie tour à tour de l’un ou l’autre groupe, et c’est à chacun de nous que le Christ dit « en marche…! »
Je disais plus haut que ces Béatitudes sont d’abord applicables à Jésus-Christ, elles le sont ensuite aux disciples. Luc nous dit : « Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés. » ; traduisez ‘Vous qui me suivez, voilà ce que vous récolterez : la faim, la soif, la pauvreté ; vous pleurerez de découragement dans l’entreprise d’évangélisation, vous serez persécutés, assassinés les uns après les autres, mais vous avez fait le bon choix’.
« Vous serez rassasiés, consolés, soyez heureux et sautez de joie » : c’était déjà dans l’Ancien Testament, la manière de parler du bonheur qu’apporterait le Messie ; les disciples connaissaient bien ces expressions ; ils comprennent du coup très bien ce que Jésus leur annonce ici : ‘Vous qui êtes sortis de la foule pour me suivre, vous n’êtes pas partis pour récolter les honneurs ni la richesse, mais vous avez fait le bon choix, puisque vous avez su reconnaître en moi le Messie’.

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Dimanche 6 janvier 2022 : 5ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 6 janvier 2022 :

5ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre d’Isaïe 6, 1…8

1 L’année de la mort du roi Ozias,
je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ;
les pans de son manteau remplissaient le Temple.
2 Des séraphins se tenaient au-dessus de lui.
3 Ils se criaient l’un à l’autre :
« Saint ! Saint ! Saint, le SEIGNEUR de l’univers !
Toute la terre est remplie de sa gloire. »
4 Les pivots des portes se mirent à trembler
à la voix de celui qui criait,
et le Temple se remplissait de fumée.
5 Je dis alors :
« Malheur à moi ! Je suis perdu,
car je suis un homme aux lèvres impures,
j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ;
et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l’univers ! »
6 L’un des séraphins vola vers moi,
tenant un charbon brûlant
qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel.
7 Il l’approcha de ma bouche et dit :
« Ceci a touché tes lèvres,
et maintenant ta faute est enlevée,
ton péché est pardonné. »
8 J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait :
« Qui enverrai-je ?
Qui sera notre messager ? »
Et j’ai répondu :
« Me voici :
envoie-moi ! »

SAINT ! SAINT ! SAINT, LE SEIGNEUR DE L’UNIVERS !
La semaine dernière, nous lisions le récit de la vocation de Jérémie, aujourd’hui, celle d’Isaïe ; deux très grands prophètes à nos yeux. Et pourtant, l’un comme l’autre avouent leur petitesse : Jérémie se sent incapable de parler, mais puisque Dieu a pris l’initiative de le choisir, c’est Dieu aussi qui l’inspirera et lui donnera la force nécessaire. Isaïe, lui, est saisi par un sentiment d’indignité ; mais là encore, puisque c’est Dieu qui l’a choisi, c’est Dieu aussi qui le purifiera.
Jérémie était prêtre et nous ne savons pas où il a reçu l’appel de Dieu ; curieusement, c’est Isaïe qui n’était pas prêtre, qui situe sa vocation au Temple de Jérusalem : « L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ». Quand Isaïe nous dit « je vis », cela veut dire qu’il s’agit non pas d’un récit, mais d’une vision ; ne cherchons donc pas dans son évocation un déroulement logique d’événements. Les livres prophétiques sont émaillés de visions fantastiques : à nous de décoder ce langage extrêmement suggestif, même s’il surprend notre mentalité contemporaine.
Isaïe nous dit qu’en ce qui le concerne, cela s’est passé « l’année de la mort du roi Ozias » : c’est une indication précieuse. Il est rare que nous puissions évoquer des dates avec autant de précision ; cette fois, nous le pouvons car on sait que le roi Ozias a régné à Jérusalem de 781 à 740 av J.C. Depuis la mort du roi Salomon (en 933, c’est-à-dire depuis près de deux cents ans), le royaume de David et de Salomon est divisé : il y a deux royaumes, deux rois, deux capitales : au Sud, Ozias est roi de Jérusalem, au Nord, Menahem est roi de Samarie. On sait également que Ozias était lépreux et qu’il est mort de cette maladie à Jérusalem en 740. C’est donc cette année-là qu’Isaïe a reçu sa vocation de prophète : ensuite, il a prêché pendant environ quarante ans (là on est moins précis) et il est resté dans la mémoire collective d’Israël comme un très grand prophète et en particulier le prophète de la sainteté de Dieu.1
« Saint ! Saint ! Saint, le SEIGNEUR de l’univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire » : vous avez reconnu le Sanctus de nos messes. Il date donc au moins du prophète Isaïe. (Peut-être cette acclamation faisait-elle déjà partie de la liturgie au Temple de Jérusalem, mais on n’en a pas la preuve ; on a seulement retrouvé des expressions équivalentes plus anciennes en Egypte).
Dire que Dieu est « Saint », au sens biblique, c’est dire qu’il est Tout Autre que l’homme. Dieu n’est pas à l’image de l’homme ; bien au contraire, la Bible affirme l’inverse : c’est l’homme qui est « à l’image de Dieu » ; ce n’est pas la même chose !
TOUTE LA TERRE EST REMPLIE DE SA GLOIRE
Cela veut dire que nous devrions rester très modestes et très prudents chaque fois que nous parlons de Dieu ! Parce que Dieu est le Tout Autre, il nous est radicalement, irrémédiablement impossible de l’imaginer tel qu’il est, nos mots humains ne peuvent jamais rendre compte de lui. 2
La première partie de la vision d’Isaïe dit bien cette prise de conscience fondamentale ; et ce qu’il nous décrit ressemble étrangement à d’autres évocations des grandes manifestations de Dieu dans la  Bible : Dieu est assis sur un trône très élevé, une fumée se répand et remplit tout l’espace, une voix tonne… elle tonne si fort que les lieux tremblent… Isaïe ne peut pas s’empêcher de penser à ce qui s’était passé pour Moïse sur la montagne du Sinaï, au moment où Dieu avait fait alliance avec son peuple et donné les tables de la Loi ; c’est le livre de l’Exode qui raconte : « La montagne du Sinaï était toute fumante, car le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; la fumée montait, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne tremblait violemment. La sonnerie du cor était de plus en plus puissante. Moïse parlait et la voix de Dieu lui répondait. » (Ex 19,18-19).
L’homme Isaïe mesure alors sa petitesse et il ressent comme une sorte de crainte : « Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l’univers ! »  Cette « crainte », comme découverte de notre petitesse, du fossé infranchissable qui nous sépare de Dieu si Dieu lui-même ne le comble pas, est une première étape indispensable dans notre relation à Dieu. Mais Dieu n’en reste pas là. D’ordinaire, dans la Bible, il y a toujours cette parole de la part de Dieu : « ne crains pas »… Ici, la parole n’est pas dite mais elle est remplacée par un geste très suggestif : un des séraphins, un de ceux qui, justement, proclament la sainteté de Dieu, va accomplir le geste qui purifie l’homme, qui comble le fossé, qui permet à l’homme d’entrer en relation avec Dieu : « L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche… » Manière de dire que c’est Dieu qui prend l’initiative de se faire proche de l’homme ; ce fossé qui nous sépare de Dieu, c’est Dieu lui-même qui le comble.
Quand Isaïe parlera de Dieu, plus tard, il lui arrivera souvent de l’appeler « Le Saint d’Israël » : cette expression dit bien que Dieu est le Saint, le Tout-Autre, mais aussi qu’il s’est fait proche de son peuple, puisque celui-ci peut aller jusqu’à revendiquer une relation d’appartenance (Dieu est « Le Saint d’Israël »).

La merveille, c’est que ce qui est vrai pour le peuple d’Israël l’est désormais pour notre Eglise et pour chacun d’entre nous.

——————–
Notes
1 – Le livre qui porte le nom d’Isaïe comporte soixante-six chapitres : ce n’est pas l’œuvre d’un seul homme, mais un ensemble de trois recueils.
Les chapitres 1 à 39 sont majoritairement l’œuvre du prophète qui nous relate ici sa vocation (à l’intérieur de ces 39 chapitres, certaines pages sont probablement postérieures) ; les chapitres 40 à 55 sont l’œuvre d’un prophète qui prêchait pendant l’Exil à Babylone (au sixième siècle avant notre ère) ; les chapitres 56 à 66 rapportent la prédication d’un troisième prophète, contemporain de la période du retour de l’Exil.
2 – La sainteté n’est pas une notion morale, ni même un attribut de Dieu, elle est sa nature même ; car l’adjectif  « divin » n’existe pas en hébreu, il est remplacé par le mot « Saint » qui signifie Tout-Autre (sous-entendu Tout-Autre que l’homme), celui que nous ne pouvons jamais atteindre par nous-mêmes, celui qui nous dépasse infiniment, à tel point que nous n’avons aucune prise sur lui. Ce que le prophète Osée traduisait : « Moi, je suis Dieu et non pas homme : au milieu de vous je suis le Dieu saint. » (Os 11,9). Pour cette raison, dans la Bible, aucun humain n’est jamais considéré comme saint, tout au plus peut-on être « sanctifié » par Dieu et, de ce fait, refléter son image, ce qui est de tout temps notre vocation ultime.
Et, bien évidemment, nous ne pouvons pas imaginer quelqu’un qui est Tout-Autre que nous-mêmes. D’où la réaction d’effroi du prophète Isaïe : « Je suis un homme aux lèvres impures et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l’univers ».

 

PSAUME – 137 (138),1-5.7c-8

1 De tout mon cœur , Seigneur, je te rends grâce,
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
2 vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
3 Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

4 Tous les rois de la terre te rendent grâce
quand ils entendent les paroles de ta bouche.
5 Ils chantent les chemins du SEIGNEUR :
« Qu’elle est grande, la gloire du SEIGNEUR ! »

7c Ta droite me rend vainqueur.
8 Le SEIGNEUR fait tout pour moi !
SEIGNEUR, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre  de tes mains.

DE TOUT MON COEUR, SEIGNEUR, JE TE RENDS GRACE
Il se dégage de ce psaume une impression très particulière, très douce, de joie profonde et de sérénité. Dès le premier verset, tout est dit. Par exemple, l’expression « rendre grâce » est répétée : « De tout mon cœur , Seigneur, je te rends grâce »… « Je rends grâce à ton nom ». Le croyant est celui qui vit dans la grâce de Dieu et qui le reconnaît tout simplement, le cœur noyé de reconnaissance.
J’ait dit « le croyant », mais ce croyant n’est pas un individu particulier, c’est le peuple d’Israël, comme toujours dans les psaumes, qui parle ici et qui rend grâce pour l’Alliance que Dieu lui a proposée. Cela s’entend à la répétition du nom « SEIGNEUR » que l’on entend à plusieurs reprises dans ces quelques versets. C’est le fameux NOM de Dieu, ce que nous appelons le « tétragramme » puisqu’il s’agit de quatre consonnes, ce Nom révélé par Dieu à Moïse au Sinaï au moment de l’épisode du buisson ardent (Ex 3). Dieu s’est encore révélé à Moïse au cours de l’Exode dans le Sinaï, sous le nom de « amour et vérité » : nous l’entendons également ici : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité ». Nous retrouvons cette même expression « amour et vérité » à plusieurs reprises dans d’autres psaumes et dans l’ensemble de la Bible ; c’est la précieuse découverte d’Israël, grâce au souffle de Dieu, bien sûr. On peut la lire au chapitre 34 de l’Exode : « (je suis) le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ». (Ex 34,6). Et ce n’est pas un hasard si cette révélation de la tendresse de Dieu est intervenue après l’épisode du veau d’or, c’est-à-dire une infidélité caractérisée du peuple. Car c’est précisément à l’occasion de ses infidélités répétées que le peuple d’Israël a fait l’expérience de l’inépuisable miséricorde de Dieu.
C’est cette fidélité de Dieu que l’on chante inlassablement au Temple de Jérusalem : « Vers ton temple sacré je me prosterne » …  le décor ici est le même que dans le récit de la vocation d’Isaïe que nous avons lu en première lecture… et le psaume continue : « Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité ». Dans le récit de la vocation d’Isaïe, l’accent était mis sur la Sainteté de Dieu, le fossé qui nous sépare de Dieu, et que nous ne pouvons combler par nos propres forces ni par aucune action, si méritoire soit-elle… C’est Dieu lui-même qui en permanence comble ce fossé et nous invite à entrer dans son intimité. Dans ce psaume, nous découvrons en quoi consiste la Sainteté de Dieu : Dieu est Amour et vérité : voilà sa sainteté… et il est vrai qu’en cela un fossé nous sépare de Lui.
A la fin du psaume, nous retrouvons une autre expression de cette prise de conscience de l’amour de Dieu : « éternel est ton amour », vous avez reconnu le refrain du psaume 135 (136) qui est, lui aussi, un rappel de la libération de l’Exode. L’allusion à la « droite » (traduisez la main) de Dieu (dans le verset « Ta droite me rend vainqueur ») est encore un autre rappel de l’Exode : car, selon l’expression consacrée, Dieu nous a libérés « à main forte et à bras étendu » (Dt 4,34).
TOUS LES ROIS DE LA TERRE TE RENDRONT GRACE
Cette Alliance du Sinaï a fait d’Israël le bénéficiaire de la Révélation, le confident de Dieu ; et c’est ce qui vient d’être exprimé de plusieurs manières. Mais Israël a découvert également que ce n’est pas le tout d’être le confident de Dieu. Désormais, il doit en être le prophète : c’est-à-dire qu’il a la charge, la responsabilité de proclamer l’amour et la vérité de Dieu à l’ensemble de l’humanité.
C’est le sens du verset : « Tous les rois de la terre te rendent grâce »1. A dire vrai, c’est pour le moins une anticipation ! Tous les rois de la terre ne sont pas encore convertis, ni au temps de David, ni même à la fin de l’Ancien Testament, et pas encore non plus aujourd’hui… loin de là ! Mais cette anticipation, on y tient : elle est un rappel du double aspect de la vocation d’Israël dont je viens de parler. Pour que les rois de la terre s’inclinent devant Dieu, il faudra qu’ils aient entendu la Bonne Nouvelle. Le psaume dit bien : « Tous les rois de la terre te rendent grâce quand ils entendent les paroles de ta bouche ». Quand Israël aura rempli sa mission de témoin de Dieu, alors on pourra chanter vraiment : « De tout mon coeur je te rends grâce // tous les rois de la terre te rendent grâce ».
Dernière remarque à propos d’une phrase apparemment toute simple : « Je te chante en présence des anges ». Il est intéressant de noter que, dans la Bible en hébreu, la formule était : « Je te chante devant les dieux ». C’était une sorte de profession de foi, manière d’affirmer qu’Israël ne tombe pas dans l’idolâtrie : Dieu seul est Dieu, les dieux des autres peuples ne sont que néant. Mais s’il est utile de l’affirmer, c’est que le danger n’est pas totalement écarté. Cela sonne donc plutôt comme une résolution.
En revanche, quand la Bible hébraïque a été traduite en grec, les traducteurs, considérant probablement qu’il n’y avait plus de danger d’idolâtrie ont remplacé le mot « dieux » par « anges ». D’où notre verset : « Je te change en présence des anges ». (Or notre psautier liturgique s’inspire du grec).
Enfin, le psaume se termine par une prière : « N ’arrête pas l’oeuvre de tes mains », ce qui veut dire « continue malgré nos infidélités répétées » ; il faut lire ensemble les deux phrases « SEIGNEUR, éternel est ton amour : n’arrête pas l’œuvre  de tes mains. » C’est parce que l’amour de Dieu est éternel que nous savons qu’il n’arrêtera pas « l’œuvre  de ses mains ».
Et c’est bien pour cela que nous ne cessons de rendre grâce : « Le SEIGNEUR fait tout pour moi », chante le psaume. Nous savons que nous sommes enveloppés en permanence de sa présence et de sa sollicitude. Comme dit saint Paul : « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment » (Rm 8,28), c’est-à-dire « qui lui font confiance ».

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Note
1 – « Tous les rois de la terre te rendent grâce » : cette traduction par un indicatif présent est un choix. La forme du verbe en hébreu (qu’on appelle un inaccompli) pourrait tout aussi valablement être traduite par un futur (« Tous les rois de la terre te rendront grâce ») ou un subjonctif (« Que tous les rois de la terre te rendent grâce »). Cela change évidemment quelque peu le sens.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens  15,1-11

1 Frères,
je vous rappelle la Bonne Nouvelle
que je vous ai annoncée ;
cet Evangile, vous l’avez reçu ;
c’est en lui que vous tenez bon,
2 c’est par lui que vous serez sauvés
si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ;
autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants.
3 Avant tout, je vous ai transmis ceci,
que j’ai moi-même reçu :
le Christ est mort pour nos péchés
conformément aux Ecritures,
4 et il fut mis au tombeau ;
il est ressuscité le troisième jour
conformément aux Ecritures,
5 il est apparu à Pierre, puis aux Douze ;
6 ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois
– la plupart sont encore vivants,
et quelques-uns sont endormis dans la mort -,
7 ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres.
8 Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis.
9 Car moi, je suis le plus petit des Apôtres,
je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre,
puisque j’ai persécuté l’Eglise de Dieu.
10 Mais ce que je suis,
je le suis par la grâce de Dieu,
et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile.
Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ;
à vrai dire, ce n’est pas moi,
c’est la grâce de Dieu avec moi.
11 Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres,
voilà ce que nous proclamons,
voilà ce que vous croyez.

LES DEUX PILIERS DE NOTRE FOI : CHRIST EST MORT – CHRIST EST RESSUSCITE
« Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu… » nous dit Paul. Si nous sommes ici, à lire les lettres de Saint Paul, c’est parce que depuis deux mille ans, génération après génération, l’Evangile se transmet : notre foi, nous la devons à ceux qui nous ont précédés. On peut comparer cette transmission de l’Evangile à une course de relais : sur le même parcours, régulièrement, les coureurs sont remplacés par de nouvelles équipes, de nouveaux concurrents, auxquels ils transmettent un objet (qu’on appelle le « relais », le « témoin ») ; entendons-nous bien, la foi n’est pas un objet, mais gardons l’idée d’une course ; pour l’Evangile, le relais se transmet depuis deux mille ans sans défaillance.
Paul ne fait pas partie de l’équipe qui a pris le départ la première : en dehors de l’apparition sur le chemin de Damas, il n’a pas connu le Christ, il n’a pas été témoin des événements de la vie de Jésus de Nazareth. Mais il peut citer ses sources : ce sont les Apôtres de la première génération, si l’on peut dire (et pour lui, plus précisément, Ananie, Barnabé et la communauté chrétienne d’Antioche de Syrie) ; grâce à eux, lui, Paul, a reçu le témoin et il le transmet à son tour. Ce qu’il transmet c’est l’Evangile, la Bonne Nouvelle qui tient en deux phrases, mieux en deux mots ! Deux phrases, les voici : « le Christ est mort pour nos péchés, il est ressuscité le troisième jour » ; deux mots : mort / ressuscité ; ce sont les deux piliers de notre foi.
Pour appuyer son propos, Paul affirme que tout cela est conforme aux Ecritures (c’est-à-dire, à l’heure où il écrit, à l’Ancien Testament) : « Le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Ecritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures ». En réalité, on ne trouve nulle part dans les Ecritures des affirmations concernant explicitement la mort et la résurrection du Messie : la formule « conformément aux Ecritures » ne signifie pas que tout était écrit d’avance ; la formule « selon les Ecritures » signifie que tout ce qui est arrivé est conforme au dessein bienveillant de Dieu ; on pourrait remplacer ici le mot « Ecritures » par le mot « projet de Dieu » ou « promesse de Dieu » : conformément à la promesse de Dieu, le Christ est mort pour nos péchés, c’est-à-dire nos péchés sont effacés… Conformément à la promesse de Dieu, le Christ est ressuscité, c’est-à-dire la mort est vaincue. L’Ancien Testament résonnait de ces promesses : promesses de pardon des péchés, promesses de salut, promesses de vie.
Par exemple, l’expression « le troisième jour », à elle seule, dans l’Ancien Testament, évoquait une promesse de salut, de libération ; dire « il y aura un troisième jour » revenait à dire « Dieu interviendra ».
LE TROISIEME JOUR, CONFORMEMENT AUX ECRITURES
Le troisième jour, au mont Moryyah, Dieu avait suggéré à Abraham la solution pour sauver Isaac (Gn 22,4) ; le troisième jour, Joseph, en Egypte, avait rendu la liberté à ses frères  (Gn 42,18) ; le troisième jour, le Seigneur s’était manifesté à son peuple rassemblé au pied du Mont Sinaï (Ex 19,11.16) ; le troisième jour, Jonas enfin converti avait retrouvé la terre ferme et sa mission (Jon 2,1) ; c’est bien ainsi qu’on interprétait la parole d’Osée : « Il nous guérira après deux jours ; au troisième jour nous serons ressuscités et nous vivrons devant lui. » (Os 6,2).
Le troisième jour n’est donc pas une donnée chronologique mais l’expression d’une espérance : celle du triomphe de la vie au bénéfice de tous. Proclamer « Le Christ est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures » est donc bien l’affirmation d’un salut pour tous. Un salut qui est le triomphe de la vie ; un salut actuel pour tous les temps et pour tous les hommes puisque le Christ est vivant pour toujours.
Cette Bonne Nouvelle, nous dit Paul, il faut absolument y rester attachés : « Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Evangile, vous l’avez reçu, c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé. » « Vous serez sauvés », c’est-à-dire vous pourrez participer à ce triomphe de Jésus-Christ sur la mort et le péché : grâce à lui, ou greffés sur lui, vous ferez partie de cette humanité nouvelle désormais animée par l’Esprit Saint.
Ce salut, Paul l’a expérimenté lui-même, lui le persécuteur pardonné, converti et transformé en colonne de l’Eglise… lui qui n’oubliera jamais qu’il a été un persécuteur des Chrétiens : « Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Eglise de Dieu. » Plus qu’aucun autre il est bien placé pour en parler ! Il suffit de croire au pardon pour être pardonné… Voilà la merveille de l’amour de Dieu pour l’humanité, un amour sans conditions, un amour sans cesse offert. C’est cela qu’en théologie, on appelle la « grâce ». Une grâce qu’il nous suffit d’accepter. Paul, comme Isaïe, comme Pierre, a grande conscience de son péché ; mais il laisse la grâce de Dieu agir en lui : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et la grâce, venant en moi, n’a pas été stérile : je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi. » D’un persécuteur Dieu a fait un apôtre, le plus ardent qui soit, tout comme, de Jérémie, le jeune homme timide, il avait fait un prophète intrépide, comme d’Isaïe aux lèvres impures, il a fait la « bouche de Dieu », comme de Pierre, le renégat, il a fait le fondement de son Eglise.
Un salut qu’il suffit d’accepter : c’est vraiment une Bonne Nouvelle ! Il ne reste plus qu’à la crier sur les toits !

 

EVANGILE – selon Saint Luc 5, 1-11

En ce temps-là,
1 la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu,
tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
2 Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ;
les pêcheurs en étaient descendus
et lavaient leurs filets.
3 Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon,
et lui demanda de s’écarter un peu du rivage.
Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
4 Quand il eut fini de parler,
il dit à Simon :
« Avance au large,
et jetez vos filets pour la pêche. »
5 Simon lui répondit :
« Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ;
mais, sur ta parole,
je vais jeter les filets. »
6 Et l’ayant fait,
ils capturèrent une telle quantité de poissons
que leurs filets allaient se déchirer.
7 Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque
de venir les aider.
Ceux-ci vinrent,
et ils remplirent les deux barques,
à tel point qu’elles enfonçaient.
8 A cette vue,
Simon-Pierre tomba aux pieds de Jésus, en disant :
« Eloigne-toi de moi, Seigneur,
car je suis un homme pécheur. »
9 En effet, un grand effroi l’avait saisi,
lui et tous ceux qui étaient avec lui,
devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
10 et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon.
Jésus dit à Simon :
« Sois sans crainte,
désormais ce sont des hommes que tu prendras. »
11 Alors ils ramenèrent les barques au rivage
et, laissant tout, ils le suivirent.

AVANCE AU LARGE, ET JETEZ VOS FILETS
On n’a pas beaucoup l’habitude de comparer l’Apôtre Pierre au prophète Isaïe, et pourtant le rapprochement des textes de la liturgie de ce cinquième dimanche nous y invite, en nous faisant lire les récits de leurs vocations. Le décor n’est pas le même : pour Isaïe, cela se passait au cours d’une vision qui se déroulait dans le temple de Jérusalem ; Pierre, lui, est sur le lac de Tibériade (appelé aussi lac de Génésareth). L’un et l’autre sont subitement mis en présence de Dieu lui-même : Isaïe au cours de sa vision, Pierre parce qu’il assiste à un miracle. Les précisions apportées par Luc ne laissent aucun doute là-dessus : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre », c’est le constat de l’homme de métier. Puis, le succès inespéré de l’entreprise pourtant vouée à l’échec à vues humaines : si la pêche ne donne rien la nuit, elle a encore moins de chances d’être fructueuse le jour, tous les pêcheurs le disent ; mais sur la simple parole de Jésus, le miracle se produit : « Ils prirent une telle quantité de poissons que leurs filets se déchiraient. »
Et tous les deux, Pierre et Isaïe, ont la même réaction devant cette irruption de Dieu dans leur vie ; tous les deux ont une même conscience de la sainteté de Dieu et de l’abîme qui nous sépare de lui. Et leurs expressions à tous les deux se ressemblent beaucoup : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur », dit Pierre ; et Isaïe disait « Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le SEIGNEUR de l’univers ! »
Mais, apparemment, ce n’est pas notre péché, notre indignité qui arrête Dieu ! Il lui suffit que nous en prenions conscience, que nous soyons en vérité devant lui. Car le jour où nous prenons conscience de notre pauvreté, Dieu peut nous combler. Tous les deux, Pierre et Isaïe, sont donc en proie à une espèce de crainte devant la manifestation évidente de Dieu. Alors, toujours dans sa vision, Isaïe voit s’accomplir le geste qui le purifie et le rassure ; Pierre, lui, entend la parole de réconfort de Jésus : « Sois sans crainte ». Enfin, tous les deux reçoivent une vocation, au service du même projet de Dieu, bien sûr, qui est le salut des hommes. Isaïe sera un messager, un prophète. Pierre sera un pêcheur d’hommes, un « sauveteur ».
« Ce sont des hommes que tu prendras » : en grec, le sens du mot employé ici est « prendre vivant » ; quand il s’agit de poissons, c’est le mot qu’on emploie pour la pêche au filet : capturer des poissons, les arracher à la mer, c’est les tuer parce que la mer est leur milieu naturel… Mais quand il s’agit des hommes que l’on arrache à la mer, il signifie sauver : prendre vivants des hommes, les arracher à la mer, c’est les empêcher de se noyer, c’est les sauver.
SUR TA PAROLE, NOUS JETTERONS LES FILETS
Sur cette phrase de Jésus, « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras », Pierre ne répond pas ; la simplicité du texte est impressionnante : « Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent. »  Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot « suivre » : les disciples ne se contenteront pas de suivre le maître pour l’écouter ; ils seront associés à sa tâche, ils deviendront ses collaborateurs. Même si l’entreprise paraît vouée à l’échec à vues humaines, il faudra continuer à lancer les filets. Nous sommes placés là devant le mystère extraordinaire de notre collaboration à l’œuvre  de Dieu : nous ne pouvons rien faire sans Dieu, mais Dieu ne veut rien faire sans nous. Comme disait Paul dans la deuxième lecture, c’est la grâce de Dieu qui fait tout : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile : je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi. »
La seule collaboration qui nous est demandée, si on y réfléchit, c’est la confiance et la disponibilité. Tout a commencé parce que Pierre a fait confiance : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ton ordre, je vais jeter les filets. » A ce maître qu’il vient d’entendre parler à la foule longuement, il fait confiance, assez pour l’écouter, assez pour se risquer à une nouvelle tentative de pêche ; après le miracle, il ne dit plus « Maître », il dit « Seigneur », le nom réservé à Dieu ; et c’est aux pieds du Seigneur qu’il se prosterne ; et alors il est prêt à entendre l’appel : pour se risquer à cette nouvelle sorte de pêche que lui propose Jésus, il faut le reconnaître comme le Seigneur.
Grâce à la générosité d’Isaïe qui a accepté de devenir messager, grâce à la générosité de Pierre et de ses compagnons qui ont tout laissé pour suivre Jésus, grâce à la générosité de Paul qui, après le chemin de Damas, a consacré le reste de sa vie à témoigner du Christ ressuscité, à notre tour, nous sommes là ; la parole du Christ résonne encore à nos oreilles : « Avance au large, et jetez les filets »… A notre tour de répondre : « Sur ta parole, nous jetterons les filets ».
Moralité : faisons confiance et acceptons de jeter nos filets. Pour que la pêche soit miraculeuse, il suffit de croire en Lui.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 70

Dimanche 30 janvier 2022 : 4ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 30 janvier 2022 :

4ème dimanche du Temps Ordinaire

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« Jesus preaches in the synagogue. Woodcut after a drawing by Julius Schnorr von Carolsfeld (German painter, 1794 – 1872) from my archive, published in 1877. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre de Jérémie 1,4-5.17-19

Au temps de Josias,
4 La parole du SEIGNEUR me fut adressée :
5 « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère,
je te connaissais ;
avant que tu viennes au jour,
je t’ai consacré ;
je fais de toi un prophète pour les nations. »

17 « Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi,
tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai.
Ne tremble pas devant eux,
sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux.
18 Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée,
une colonne de fer,
un rempart de bronze,
pour faire face à tout le pays,
aux rois de Juda et à ses princes,
à ses prêtres et à tout le peuple du pays.
19 Ils te combattront,
mais ils ne pourront rien contre toi,
car je suis avec toi pour te délivrer.
Oracle du SEIGNEUR. »

LE CHOIX DE DIEU
Jérémie fut un très grand prophète à Jérusalem, on le sait ; ici, il nous dit sa vocation, son expérience spirituelle. Mais il faut d’abord se rappeler le contexte historique dans lequel il est intervenu. C’était une période extrêmement difficile de l’histoire du peuple juif. On ne sait ni la date de la naissance ni celle de la mort de Jérémie, mais lui-même dit très précisément les dates de sa prédication qui s’étend de 627 à 587 av. JC. ; c’est-à-dire une durée de quarante ans, ce qui est considérable ! Pendant ce temps-là, la situation politique a connu de grands bouleversements !
Les grandes puissances de l’époque, dans cette région tout au moins, sont l’empire assyrien, l’Egypte et bientôt Babylone. Le royaume de Jérusalem n’est qu’un tout petit pays coincé entre ces grandes puissances qui se disputent la domination sur tout le Moyen-Orient. Tantôt en paix, tantôt en guerre, mais toujours sous domination étrangère, le roi de Jérusalem ne sait pas bien quelle politique d’alliance adopter avec quelle puissance étrangère pour reconquérir son indépendance. En fait, il sera tour à tour vassal de ces trois puissances.
C’est dans ce contexte que Jérémie a entendu l’appel de Dieu : « La parole du SEIGNEUR me fut adressée : ‘Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré’ ». Jérémie a donc bien conscience de n’avoir rien décidé par lui-même, c’est Dieu qui l’a choisi ; le mot « consacrer » signifie « mettre à part » : de la part du Seigneur, cela équivaut à choisir, prédestiner. Et on sait que Jérémie a trouvé ce choix de Dieu bien exigeant ! En tout cas, depuis son premier instant, la vie tout entière de Jérémie a été orientée vers la mission confiée par Dieu. Entendons-nous bien : Dieu l’a « mis à part », comme il dit, mais c’est tout le contraire d’une mise à l’écart, d’un splendide isolement, d’une tour d’ivoire, comme on dirait aujourd’hui. Toute vocation, dans la Bible, est toujours une « mise à part » pour un service.
Un service qui, dans le cas présent, ressemble fort à un combat ! Car, à la lumière de sa vocation, Jérémie porte sur la monarchie et sur les autorités religieuses un jugement très sévère qu’on pourrait résumer en deux phrases : à la cour, le roi et les chefs politiques ne parlent que guerres, soulèvements, renversement d’alliances ; c’est-à-dire tout le contraire de la paix dont rêve le peuple. Quant au Temple, on ne se préoccupe que de belles liturgies, pendant que la justice sociale et la morale sont en pleine décadence ; on est donc en parfaite hypocrisie.
Au milieu de tout cela, le prophète doit être le porte-parole de Dieu ; il est là pour rappeler que la seule chose qui compte, la seule urgente, prioritaire, c’est l’Alliance avec Dieu, celle justement dont plus personne ne se préoccupe.  Evidemment, ses vigoureuses remises en cause ne peuvent que soulever l’opposition ou, au mieux, la dérision. Dieu l’a bien prévenu : « Ils te combattront ». Et de fait, Jérémie a rencontré beaucoup d’opposition dans l’accomplissement de son ministère.
LE COMBAT DE JEREMIE
Le plus curieux dans cette histoire, c’est que pour cette tâche ingrate et qui exigeait beaucoup de courage, Dieu a choisi un jeune homme timide et « qui ne sait pas parler » (Jérémie le disait lui-même dans des versets qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche). Or il lui faudra parler, justement, crier, tempêter, prêcher… à temps et à contre-temps, tenir tête à tout un peuple et à son roi. En plus, c’est un cœur  sensible, et il sera profondément bouleversé par le malheur de sa patrie ; mais l’heure n’est pas à la mollesse : et il lui faudra consacrer toute son énergie à rappeler (sans le moindre succès) l’urgence de la conversion. « Oiseau de mauvais augure », annonceur de catastrophes, il sera détesté, méprisé, ridiculisé jusque dans sa propre famille.
Et pourtant, rien ni personne ne le détournera de sa mission : car Dieu est avec lui dans toutes ses épreuves. Lui qui se sentait si misérable, c’est vraiment en Dieu seul qu’il a trouvé sa force. A travers les quelques lignes de ce texte pourtant bien court nous devinons l’expérience spirituelle du prophète. Nous entendons là comme un écho des Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur … » C’est bien parce qu’il se trouvait pauvre que Jérémie a laissé Dieu l’envahir de sa force. Car si on lit attentivement ce texte, c’est bien Dieu qui est le principal acteur dans sa vie, c’est Dieu qui a toutes les initiatives : « La parole du SEIGNEUR me fut adressée … Je te connaissais… Je fais de toi… Je t’ordonnerai… Je suis avec toi… »  Quant aux images, elles montrent bien quelle force intérieure il a fallu à Jérémie : « Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. »
Des siècles plus tard, Jésus, lui aussi a présenté sa vie comme un combat ; et la nôtre l’est aussi ; car l’annonce de la Parole de Dieu reste une tâche redoutable, tellement les pensées de Dieu sont loin de celles des hommes. Tellement les priorités de Dieu sont loin de celles des hommes. Et pourtant, les croyants savent que le bonheur de l’humanité ne peut naître que lorsque nos pensées et nos priorités se seront enfin transformées. Lorsque les valeurs de l’Alliance (comme disait Jérémie), celles de l’Evangile, (dirons-nous aujourd’hui) seront pleinement respectées.
Mais la force d’un Jérémie, celle de Jésus, la nôtre résident dans la certitude que Dieu nous accompagne sans cesse dans ce combat : nous avons entendu la phrase de Dieu à Jérémie : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi ». Plus tard, Jésus à son tour encouragera ses disciples en leur disant : « Confiance, j’ai vaincu le monde. »
——————
Compléments
1 – Saint Paul dit de la même manière dans la lettre aux Galates qu’il a conscience d’avoir été « mis à part » dès le sein maternel et appelé par la grâce de Dieu : « Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère ;  dans sa grâce, il m’a appelé ; et il a trouvé bon de révéler en moi son Fils, pour que je l’annonce parmi les nations païennes… » (Ga 1,15).
2 – Les auteurs du Nouveau Testament ont certainement plus d’une fois été tentés de faire le rapprochement entre Jésus de Nazareth et Jérémie. Quand ils nous rapportent les larmes de Jésus devant la mort d’un ami ou devant le destin tragique de Jérusalem ; quand ils racontent l’hostilité grandissante que Jésus a dû affronter ; quand ils rapportent certaines paroles de menace prononcées par lui, dans un style tout à fait comparable à celui des prophètes ; ou encore quand ils nous disent avec quelle résolution Jésus a quand même pris le chemin de Jérusalem au moment même où ses rares amis essayaient de l’en détourner à cause des risques trop évidents. Quant à Jésus lui-même, il pensait peut-être bien à Jérémie quand il a dit à la synagogue de Nazareth (Lc 4, évangile de ce dimanche) : « Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays ».
3 – Une remarque sur la traduction du verset 17 : « Tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai ». En français, l’expression « prononcer contre » est violente. L’original hébreu dit seulement : « tu leur diras ». De fait, on lit chez Jérémie des prédications sévères mais aussi combien de paroles douces et consolantes.

 

PSAUME – 70 (71), 1-2.3.5-6ab,15ab.17

1 En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge
garde-moi d’être humilié pour toujours
2 Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
Tends l’oreille vers moi et sauve-moi.

3 Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

5 SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
6ab Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

15 Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
17 Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

L’EXPERIENCE SPIRITUELLE D’ISRAEL
On pourrait croire que ce psaume parle du prophète Jérémie, dont nous avons un peu deviné l’expérience spirituelle dans la première lecture. Il pourrait signer sans hésiter, si j’ose dire ! Par exemple, lui qui était ébloui de son intimité avec Dieu, aurait parfaitement pu dire « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon appui dès ma jeunesse… tu m’as choisi dès le ventre de ma mère… ma forteresse et mon roc, c’est toi ! » Mais en réalité, le psaume 70/71 n’a pas été écrit pour Jérémie. Nous entendons bien quelqu’un parler à la première personne, mais, comme toujours dans les psaumes, ce JE est collectif. Le psaume est écrit à la première personne du singulier, mais il faut s’habituer à lire « Nous, peuple d’Israël, avec toute l’expérience spirituelle qui est la nôtre depuis Abraham, depuis Moïse… »
C’est l’expérience d’Israël qui est décrite sous forme de comparaisons, traduite en images, peinte comme le portrait d’un individu particulier. C’est ce que l’on appelle le phénomène du « Revêtement » que nous connaissons bien : par exemple, nous avons déjà rencontré plusieurs psaumes dans lesquels Israël est comparé à un lévite, tellement heureux d’avoir été choisi pour le service de Dieu et du Temple : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort… » (Ps 15/16).
Ici, dans notre psaume d’aujourd’hui, c’est bien Israël qui parle : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse. Toi, mon soutien dès avant ma naissance, tu m’as choisi dès le ventre de ma mère. » Un peu plus loin, le psaume continue : « Pour beaucoup, je fus comme un prodige ; tu as été mon secours et ma force. Je n’avais que ta louange à la bouche, tout le jour, ta splendeur. » On voit bien de quoi il s’agit, toute la longue expérience que le peuple élu a faite de la présence constante de Dieu à ses côtés, si j’ose dire.
Mais ces verbes au passé (par exemple « je fus comme un prodige ») nous surprennent un peu ; on a envie de demander : « c’est donc fini ? » Alors il faut aller lire le reste de ce psaume ; et effectivement, le ton change : très clairement, ce psaume est écrit dans un moment de détresse. (Là on voit bien le danger de lire seulement quelques versets hors de leur contexte).
Dans les versets que nous ne lisons pas aujourd’hui, Israël est représenté comme une vieille épouse qui supplie celui qui l’a aimée quand elle était belle et jeune de ne pas l’abandonner. « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne me rejette pas, ô mon Dieu. » (v.18).
Ce n’est pas l’image elle-même qui nous étonne : ce n’est pas la première fois que l’Alliance d’Israël est comparée à des fiançailles ou à un mariage. Mais ici, visiblement ce ne sont pas les joies du mariage qui sont évoquées ; à travers les lignes, on devine que l’épouse traverse une expérience douloureuse : celle de la vieillesse flétrie, abandonnée, en butte à l’arrogance des plus jeunes, dont c’est le tour aujourd’hui d’être belles, adulées, aimées : « Ne me rejette pas maintenant que j’ai vieilli ; alors que décline ma vigueur, ne m’abandonne pas. » (v.9).
L’ALLIANCE COMPAREE A DES NOCES
Mais, bien sûr, il ne s’agit que d’une comparaison, les noces sont une manière de parler de l’Alliance que Dieu a conclue avec Israël ; ce qui est décrit comme l’abandon de la vieille épouse par son époux, c’est la période de l’Exil à Babylone. Là, effectivement, on a parfois été tentés de croire que Dieu avait abandonné son peuple ; et pendant ce temps, les ennemis d’Israël se frottaient les mains, en pensant qu’Israël serait bientôt rayé de la carte : « Mes ennemis parlent contre moi, ils me surveillent et se concertent. Ils disent : Dieu l’abandonne ! … Il n’a plus de défenseur ! »
Tout ceci donne à l’ensemble du psaume un aspect un peu curieux, parce qu’il est un mélange constant de supplication et de louange : au sein même de la détresse, de la vieillesse, du délaissement apparent, l’épouse garde espoir et ne cesse de faire des projets : « Je dirai aux hommes de ce temps ta puissance, à tous ceux qui viendront tes exploits (18)… En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge : garde-moi d’être humilié pour toujours. Dans ta justice, défends-moi, libère-moi, tends l’oreille vers moi et sauve-moi. Sois le rocher qui m’accueille, toujours accessible ; tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c’est toi (1-3)… Toi qui m’as fait voir tant de maux et de détresses, tu me feras vivre à nouveau, à nouveau tu me tireras des abîmes de la terre, tu m’élèveras et me grandiras, tu reviendras me consoler. Et moi, je te rendrai grâce sur la harpe pour ta vérité, ô mon Dieu ! Je jouerai pour toi de ma cithare, Saint d’Israël ! Joie pour mes lèvres qui chantent pour toi, et dans mon âme que tu as rachetée ! » (20-23).
Dommage que la liturgie ne nous propose pas ce psaume plus souvent et en entier de préférence. Car il comporte de multiples résonances avec notre propre expérience. Dans la souffrance, la maladie, le deuil, nous connaissons bien ce mélange de sentiments ; le cri de la détresse, d’abord : « Mon Dieu, ne m’oublie pas, ne m’abandonne pas » ; et aussitôt, la peur d’offenser Dieu, alors nous ajoutons : « mais je sais bien que tu ne m’abandonnes jamais » ; ici le psaume dit : « tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c’est toi. » (3)
Mais pour continuer à espérer, le croyant a bien besoin de se rappeler tous les points d’appui de sa foi : « Mon Dieu, mon Rocher… SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse (5)… (en ce temps béni) je n’avais que ta louange à la bouche » (8)… sous-entendu je sais, j’affirme que ces jours bénis reviendront : « je revivrai les exploits du SEIGNEUR en rappelant que ta justice est la seule (16)… moi qui ne cesse d’espérer, j’ajoute encore à ta louange » (14).
C’est tout ce mélange d’expériences douloureuses, de souffrance, d’aveu des faiblesses passagères, mais aussi de foi retrouvée et d’espérance indéracinable qu’il faut entendre à travers les lignes que nous lisons ce dimanche : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse. »
—————–
Complément
On entend également dans ce psaume l’écho d’une autre expérience triste, celle de la flétrissure de l’amour : « Je n’avais que ta louange à la bouche » : l’épouse (traduisez Israël) reconnaît implicitement que sa tendresse (traduisez sa ferveur) l’a abandonnée ; les choses se sont gâtées… Alors il ne reste plus qu’à espérer l’indulgence de l’époux, traduisez encore : même si l’amour du peuple pour son Dieu s’est affaibli au long du temps, que Dieu lui, n’abandonne pas son épouse « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne m’abandonne pas, ô mon Dieu. » (18).

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens  12,31-13,13

Frères,
12, 31 recherchez avec ardeur les dons les plus grands.
Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
13, 1 J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges,
si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour,
je ne suis qu’un cuivre qui résonne,
une cymbale retentissante.
2 J’aurais beau être prophète,
avoir toute la science des mystères
et toute la connaissance de Dieu,
j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes,
s’il me manque l’amour,
je ne suis rien.
3 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés,
j’aurais beau me faire brûler vif,
s’il me manque l’amour,
cela ne me sert à rien.
4 L’amour prend patience ;
l’amour rend service ;
l’amour ne jalouse pas ;
il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;
5 il ne fait rien d’inconvenant ;
il ne cherche pas son intérêt ;
il ne s’emporte pas ;
il n’entretient pas de rancune ;
6 il ne se réjouit pas de ce qui est injuste,
mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
7 il supporte tout, il fait confiance en tout,
il espère tout, il endure tout.
8 L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées,
le don des langues cessera,
la connaissance actuelle sera dépassée.
9 En effet, notre connaissance est partielle,
nos prophéties sont partielles.
10 Quand viendra l’achèvement,
ce qui est partiel sera dépassé.
11 Quand j’étais petit enfant,
je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant,
je raisonnais  comme un enfant.
Maintenant que je suis un homme,
j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
12 Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ;
ce jour-là, nous verrons face à face.
Actuellement, ma connaissance est partielle ;
ce jour-là, je connaîtrai parfaitement,
comme j’ai été connu.
13 Ce qui demeure aujourd’hui,
c’est la foi, l’espérance et la charité ;
mais la plus grande des trois,
c’est la charité.

AIMEZ-VOUS COMME JE VOUS AI AIMES
Dans les passages de la lettre aux Corinthiens que nous avons lus ces deux derniers dimanches, Saint Paul énumérait les différents dons que l’Esprit Saint fait aux membres du Corps du Christ dans leur diversité. Mais, dit-il, le plus précieux des dons que nous fait l’Esprit-Saint c’est l’Amour. C’est lui qui donne valeur à tous les autres.
Ce n’est donc pas une leçon de morale que Paul nous dispense ici, mais la contemplation d’un mystère qui nous dépasse. Car, en fait, avant de parler de nous, ce texte de Paul parle d’abord de Dieu, il contemple le mystère de l’amour de Dieu ; à chaque fois que nous rencontrons le mot « Amour » dans ce texte, nous pourrions le remplacer par le mot « Dieu ».
« L’amour prend patience » ; oui, Dieu patiente avec son peuple, avec l’humanité, avec nous, lui pour qui « un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour », comme nous dit Pierre (2 P 3,8) ; oui, « l’amour rend service », il suffit de regarder Jésus laver les pieds de ses disciples (Jn 13) ; oui encore, le peuple d’Israël a eu maintes occasions d’expérimenter que « l’amour (c’est-à-dire Dieu) ne garde pas rancune » : lui qui a pardonné à son peuple sans se lasser tout au long de l’histoire biblique. Jusqu’au jour où sur le visage du Christ en croix, nous avons pu voir la preuve de l’amour infini de Dieu et nous avons entendu ce jour-là les paroles suprêmes du pardon : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Et il ne nous a laissé qu’une seule consigne « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Heureusement pour nous, nous ne sommes pas laissés à nos seules forces pour cela, puisqu’il nous a transmis son Esprit : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Ce qui veut dire que l’amour même de Dieu est répandu en nous. Voilà une bonne nouvelle, si nous voulons bien l’entendre. Alors ici, Paul fait l’inventaire du don qui nous est fait, le catalogue des possibilités infinies de dépassement qu’il nous offre : en quelque sorte, il nous dit : ‘Voilà ce que l’amour vous rend capables de faire’.
A LA DECOUVERTE DE NOTRE HERITAGE
Les quinze comportements que Saint Paul énumère dans son inventaire, loin d’être des utopies, sont les réalités étonnantes que l’expérience fait découvrir : réellement, on le sait bien, l’amour et l’amour seul permet à ceux qui aiment, à ceux qui s’aiment, d’atteindre des sommets de patience, d’oubli de soi, de douceur, de transparence, de confiance totale, et en définitive, de joie profonde. C’est l’amour de Dieu, c’est-à-dire donné par Dieu, qui, seul, peut faire de nos communautés les témoins que le monde attend. Inversement, on peut lire dans ce texte de Paul un bon catalogue de critères pour juger nos comportements individuels et collectifs. En un temps où les mots (et les gestes) d’amour sont multipliés et galvaudés, une telle grille de discernement n’est peut-être pas superflue.
Paul insiste, c’est l’amour et lui seul qui fera de nous des adultes : « Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui ce qui était propre à l’enfant. » On peut en déduire que toutes les autres qualités : la science, la générosité, et même la foi et le courage, le don des langues ou de prophétie, ne sont que des enfantillages au regard de la seule valeur qui compte, l’amour. Quand on pense à l’importance que les Corinthiens attachaient à l’intelligence, à la naissance, à la condition sociale, on mesure mieux l’audace des propos de Paul. Toutes ces soi-disant valeurs auxquelles nous tenons tant, nous aussi, ne sont que des balayures, comme Paul le dit ailleurs. Puisque les plus grandes vertus elles-mêmes ne sont rien si elles ne sont pas irriguées uniquement par l’amour de Dieu lui-même. Voilà qui remet les choses à leur place ; une fois de plus, on entend résonner les béatitudes : seuls les pauvres de cœur  savent accueillir en eux les richesses de Dieu. Peut-être n’osons-nous pas assez compter sur ces possibilités infinies d’amour qui sont à notre disposition, pourvu que nous les sollicitions. L’Esprit est très discret, il attend peut-être que nous lui demandions son aide.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 4, 21-30

En ce temps-là,
dans la synagogue de Nazareth,
après la lecture du livre d’Isaïe,
21 Jésus déclara :
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture,
que vous venez d’entendre. »
22 Tous lui rendaient témoignage
et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche.
Ils se disaient :
« N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Mais il leur dit :
« Sûrement vous allez me citer le dicton :
Médecin, guéris-toi toi-même, et me dire :
Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm :
fais donc de même ici dans ton lieu d’origine ! »
24 Puis il ajouta :
« Amen, je vous le dis,
aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
25 En vérité, je vous le dis :
Au temps du prophète Elie,
lorsque pendant trois ans et demi
le ciel retint la pluie,
et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre,
il y avait beaucoup de veuves en Israël ;
26 pourtant, Elie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles,
mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon,
chez une veuve étrangère.
27 Au temps du prophète Elisée,
il y avait beaucoup de lépreux en Israël ;
et aucun d’entre eux n’a été purifié,
mais bien Naaman, le Syrien. »
28 A ces mots, dans la synagogue,
tous devinrent furieux.
29 Ils se levèrent,
poussèrent Jésus hors de la ville,
et le menèrent jusqu’à un escarpement
de la colline où leur ville est construite,
pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

NUL N’EST PROPHETE EN SON PAYS
« Nul n’est prophète en son pays » : apparemment, ce dicton n’est pas d’aujourd’hui, puisque Jésus en cite un tout à fait équivalent : « Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays », au moment où il est justement dans son propre pays, Nazareth, où il a grandi.
Si on y réfléchit, tout est étrange dans ce texte : d’abord, pourquoi, alors qu’il vient d’arriver dans son village natal, après une tournée triomphale dans les villages de la région, pourquoi Jésus met-il le sujet sur Capharnaüm ? Si l’on peut parler de « tournée triomphale », c’est parce que dans le début de cet évangile que nous avons lu dimanche dernier, Luc disait : « Lorsque Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge. » Luc ne dit rien de plus précis jusqu’à présent, mais Jésus doit avoir eu vent d’une certaine jalousie dans le coeur de ses compatriotes de Nazareth ; d’après sa phrase « nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm », nous devinons qu’il y a déjà eu des miracles à Capharnaüm. Et les habitants de Nazareth attendent bien d’en voir autant.
Ensuite, deuxième étrangeté de ce passage, pourquoi ce retournement de situation ? Jésus vient de faire la lecture du texte d’Isaïe, il a tranquillement affirmé : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre », ce qui revient à affirmer « Je suis le Messie que vous attendez » et pour l’instant cela n’a soulevé aucun tollé. Luc nous dit simplement : « Tous lui rendaient témoignage ; et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Et il suffira de quelques paroles de Jésus pour les rendre furieux, au point qu’ils voudront se débarrasser de lui, une bonne fois pour toutes. On peut donc se demander ce que Jésus a dit de si extraordinaire et pourquoi il a jugé bon de le dire. En fait, il leur a asséné une leçon qui est dure à entendre ; elle tient en deux points : premièrement, si j’ai pu faire des miracles à Capharnaüm, c’est parce que ses habitants avaient une autre attitude. La fin de l’histoire prouve bien que Jésus n’a vu que trop juste : la violence de la réaction de ses compatriotes laisse entendre qu’ils n’étaient pas prêts à accueillir les dons de Dieu comme des dons.
IL EST VENU CHEZ LUI ET LES SIENS NE L’ONT PAS REÇU
Le deuxième point revient à dire « le salut n’est pas réservé aux fils d’Israël. Dieu s’intéresse aussi aux païens et ceux-ci sont parfois plus près du salut que ceux qui se disent croyants » : c’est ce qui se dégage des deux histoires d’Elie et Elisée. On trouve l’histoire d’Elie au premier Livre des Rois (1 R 17) : elle met en scène une veuve de la ville de Sarepta, en plein pays païen, la Phénicie ; Elie lui demande l’hospitalité, en période de sécheresse, et, malgré sa pauvreté, elle vient en aide au prophète étranger, dans lequel elle reconnaît un homme de Dieu. Cela a suffi pour qu’Elie accomplisse pour elle deux miracles ; d’abord il la sauve de la famine : on se souvient de la fameuse promesse d’Elie « jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre ». Quant au deuxième miracle, c’est la guérison de son fils unique. Cette païenne a su se montrer accueillante à ce prophète étranger au moment même où il était un paria et un exclu dans son propre pays. Bien lui en a pris !
L’histoire d’Elisée, elle, se trouve au Deuxième Livre des Rois (2 R 5) : Naaman est un général syrien ; par malheur il est atteint de la lèpre ; il a eu vent des talents de guérisseur du prophète Elisée et se rend chez lui en grande tenue, bardé de cadeaux et de recommandations. Mais Elisée le décevra un peu ; c’est seulement quand il aura accepté de se plier humblement aux ordres du prophète que Naaman sera guéri : « Va ! Lave-toi sept fois dans le Jourdain. » Il se soumet donc et il descend jusqu’au Jourdain : geste très simple qui lui paraît dérisoire, à lui, général, favori du roi de Damas… mais geste symbolique d’humilité et de soumission au prophète du Dieu d’Israël. On connaît la suite : il est guéri et bien sûr il se convertit au Dieu d’Israël.
Une païenne (la veuve de Sarepta), un général ennemi, païen, lépreux (Naaman) : aucun des deux ne peut prétendre avoir des droits sur le Dieu d’Israël… et ce sont ces pauvres qui ont été comblés ; Jésus n’ajoute pas, mais tout le monde comprend : « A bon entendeur salut ».
En quelques lignes, nous avons ici un raccourci de la vie de Jésus : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » dira Saint Jean ; Luc le dit ici à sa manière en opposant l’attitude de Nazareth, sa ville natale, et celle de Capharnaüm (où il était au départ un inconnu) ; et cette opposition en préfigure une autre : l’opposition entre l’attitude de refus des Juifs (pourtant les destinataires du message des prophètes) et l’accueil de la Bonne Nouvelle par des païens ; comme la veuve de Sarepta, comme le général syrien Naaman, ce sont les non-Juifs qui feront le meilleur accueil au Messie. Mais la victoire définitive du Christ est déjà annoncée, symbolisée par sa maîtrise sur les événements : « Lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. »
—————–
Complément
Jésus vient de faire à ses compatriotes une confidence : la confidence suprême, celle de sa mission. Sans doute a-t-il pensé que ceux qui l’avaient vu grandir, ses copains d’enfance, étaient les mieux placés pour accueillir son secret, pour lui faire confiance.
Quelle a dû être sa déception de se heurter à leur incompréhension, leur méfiance. C’est peut-être à la suite de cette expérience qu’il a désormais jalousement gardé son secret. Plus jamais il ne dira qu’il est le Messie. Ce n’est que bien plus tard qu’il acceptera la déclaration de Pierre à Césarée de Philippe.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE NEHEMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 18

Dimanche 23 janvier 2022 : 3ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 23 janvier 2022 : 3ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème  lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre de Néhémie 8,2-4a.5-6.8-10

En ces jours là,
2 le prêtre Esdras apporta le livre de la Loi en présence de l’assemblée,
composée des hommes, des femmes,
et de tous les enfants en âge de comprendre.
C’était le premier jour du septième mois.
3 Esdras, tourné vers la place de la porte des Eaux,
fit la lecture dans le livre,
depuis le lever du jour jusqu’à midi,
en présence des hommes, des femmes,
et de tous les enfants en âge de comprendre :
tout le peuple écoutait la lecture de la Loi.
4 Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois,
construite tout exprès.
5 Esdras ouvrit le livre ;
tout le peuple le voyait, car il dominait l’assemblée.
Quand il ouvrit le livre, tout le monde se mit debout.
6 Alors Esdras bénit le SEIGNEUR, le Dieu très grand,
et tout le peuple, levant les mains, répondit :
« Amen ! Amen ! »
Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant le SEIGNEUR,
le visage contre terre.
8 Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu,
puis les Lévites traduisaient, donnaient le sens,
et l’on pouvait comprendre.
9 Néhémie, le gouverneur,
Esdras, qui était prêtre et scribe,
et les Lévites qui donnaient les explications,
dirent à tout le peuple :
« Ce jour est consacré au SEIGNEUR votre Dieu !
Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas !” »
Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi.
10 Esdras leur dit encore :
« Allez, mangez des viandes savoureuses,
buvez des boissons aromatisées,
et envoyez une part à celui qui n’a rien de prêt.
Car ce jour est consacré à notre Dieu !
Ne vous affligez pas :
la joie du SEIGNEUR est votre rempart ! »

JOUR DE FETE A JERUSALEM
Nous qui n’aimons pas les liturgies qui durent plus d’une heure, nous serions servis ! Debout depuis le lever du jour jusqu’à midi ! Tous comme un seul homme, hommes, femmes et enfants ! Et tout ce temps à écouter des lectures en hébreu, une langue qu’on ne comprend plus. Heureusement, le lecteur s’interrompt régulièrement pour laisser la place au traducteur qui redonne le texte en araméen, la langue de tout le monde à l’époque, à Jérusalem. Et le peuple n’a même pas l’air de trouver le temps long : au contraire tous ces gens pleurent d’émotion et ils chantent, ils acclament inlassablement « AMEN » en levant les mains. Esdras, le prêtre, et Néhémie, le gouverneur, peuvent être contents : ils ont gagné la partie ! La partie, l’enjeu si l’on veut, c’est de redonner une âme à ce peuple. Car, une fois de plus, il traverse une période difficile.
Nous sommes à Jérusalem vers 450 av. J.C. L’Exil à Babylone est fini, le Temple de Jérusalem est enfin reconstruit, (même s’il est moins beau que celui de Salomon), la vie a repris. Vu de loin, on pourrait croire que tout est oublié. Et pourtant, le moral n’y est pas. Ce peuple semble avoir perdu cette espérance qui a toujours été sa caractéristique principale. La vérité, c’est qu’il y a des séquelles des drames du siècle précédent. On ne se remet pas si facilement d’une invasion, du saccage d’une ville… On en garde des cicatrices pendant plusieurs générations. Il y a les cicatrices de l’Exil lui-même et il y a les cicatrices du retour. Car, avec l’Exil à Babylone on avait tout perdu et le retour tant espéré n’a finalement pas été magique, nous l’avons vu souvent. Je n’y reviens pas.
Le miracle, c’est que cette période fut terrible, oui, mais très féconde : car la foi d’Israël a survécu à cette épreuve. Non seulement ce peuple a gardé sa foi intacte pendant l’Exil au milieu de tous les dangers d’idolâtrie, mais il est resté un peuple et sa ferveur a grandi ; et cela grâce aux prêtres et aux prophètes qui ont accompli un travail pastoral inlassable. Ce fut par exemple une période intense de relecture et de méditation des Ecritures. Un de leurs objectifs, bien sûr, pendant les cinquante ans de l’Exil, c’était de tourner tous les espoirs vers le retour au pays.
Du coup, la douche froide du retour n’en a été que plus dure. Car, du rêve à la réalité, il y a quelquefois un fossé… Le grand problème du retour, nous l’avons vu avec les textes d’Isaïe de la Fête de l’Epiphanie et du deuxième dimanche du temps ordinaire, c’est la difficulté de s’entendre : entre ceux qui reviennent au pays, pleins d’idéal et de projets et ceux qui se sont installés entre temps, ce n’est pas un fossé, c’est un abîme.
AUTOUR DE LA PAROLE DE DIEU
Ce sont des païens, pour une part, qui se sont installés à Jérusalem pendant la déportation de ses habitants. Et leurs préoccupations sont à cent lieues des multiples exigences de la loi juive.
On se souvient que la reconstruction du Temple s’est heurtée à leur hostilité, et les moins fervents de la communauté juive ont été bien souvent tentés par le relâchement ambiant. Ce qui inquiète les autorités, c’est ce relâchement religieux, justement ; et il ne cesse de s’aggraver à cause de très nombreux mariages entre Juifs et païens ; impossible de préserver la pureté et toutes les exigences de la foi dans ce cas. Alors Esdras, le prêtre, et Néhémie, le laïc, vont unir leurs efforts. Ils obtiennent tous les deux du maître du moment, le roi de Perse, Artaxerxès, une mission pour reconstruire les murailles de la ville et pleins pouvoirs pour reprendre en main ce peuple. Car on est sous domination perse, il ne faut pas l’oublier.
Esdras et Néhémie vont donc tout faire pour redresser la situation : il faut relever ce peuple, lui redonner le moral. Car la communauté juive a d’autant plus besoin d’être soudée qu’elle est désormais quotidiennement en contact avec le paganisme ou l’indifférence religieuse. Or, dans l’histoire d’Israël, l’unité du peuple s’est toujours faite au nom de l’Alliance avec Dieu ; les points forts de l’Alliance, ce sont toujours les mêmes : la Terre, la Ville Sainte, le Temple, et la Parole de Dieu. La Terre, nous y sommes ; la ville sainte, Jérusalem, Néhémie le gouverneur va en achever la reconstruction ; le Temple, lui, est déjà reconstruit ; reste la Parole : on va la proclamer au cours d’une gigantesque célébration en plein air.
Tous les éléments sont réunis et on a soigné la mise en scène : c’est très important. La date elle-même a été choisie avec soin : on a repris la coutume des temps anciens, une grande fête à l’occasion de ce qui était alors la date du Nouvel An, « le premier jour du septième mois ». Et on a construit pour l’occasion une tribune en bois qui domine le peuple : c’est de là que le prêtre et les traducteurs font la proclamation. Quant à l’homélie, bien sûr, elle invite à la fête. Mangez, buvez, c’est un grand jour puisque c’est le jour de votre rassemblement autour de la Parole de Dieu. Le temps n’est plus aux larmes, fussent-elles d’émotion.
Retenons la leçon : pour ressouder leur communauté, Esdras et Néhémie ne lui font pas la morale, ils lui proposent une fête autour de la parole de Dieu. Rien de tel pour revivifier le sens de la famille que de lui proposer régulièrement des réjouissances !

 

PSAUME – 18 (19),8.9.10.15

8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le cœur  ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes,
et vraiment équitables.

15 Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon cœur  ;
qu’ils parviennent devant toi,
SEIGNEUR, mon Rocher, mon défenseur !

LE PLUS COURT CHEMIN POUR ETRE HEUREUX…
Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce psaume ; et nous avons donc eu l’occasion de dire l’importance de la Loi pour Israël, dans un sens extrêmement positif, et de la crainte de Dieu, une attitude elle aussi éminemment positive et filiale. Et nous avions relu plusieurs passages de l’Ancien Testament dans lesquels la Loi est présentée comme un chemin : si un fils d’Israël veut être heureux, il veillera à ne s’en écarter ni à droite ni à gauche.
Aujourd’hui, pour éclairer ce psaume, je vous propose de relire le livre du Deutéronome. C’est un texte relativement tardif : à une période où le royaume de Juda s’éloignait dangereusement de la pratique de la Loi, justement, ce livre a sonné comme un cri d’alarme ; sur le thème « si vous ne voulez pas qu’il vous arrive la catastrophe qui s’est abattue sur le royaume du Nord, vous feriez bien de changer de conduite. » C’est donc un rappel de tous les commandements de Moïse, et de ses mises en garde ; on y trouve toute une méditation sur le rôle de la Loi : elle n’a pas d’autre but que d’éduquer le peuple, le garder dans le droit chemin, comme on dit. Et si Dieu tient tellement à ce que son peuple se maintienne dans le droit chemin, c’est parce que c’est le seul moyen de vivre heureux en société et de remplir sa vocation de peuple élu parmi les nations. Le roi de Jérusalem, Josias, entreprenant une réforme religieuse en profondeur, vers 620 av. J.C. s’est appuyé sur ce livre du Deutéronome.1
Premier paradoxe pour nous, peut-être, il ne fait de doute pour personne dans la Bible que la loi est un instrument de liberté. Nous, nous serions plutôt tentés de la voir comme un carcan ; l’image qui est donnée, c’est celle de l’aigle qui apprend à voler à ses petits. Voici ce que racontent les ornithologues qui ont observé les aigles dans le désert du Sinaï : quand les petits aiglons se lâchent, les parents restent dans les environs et planent au-dessus d’eux en traçant de larges cercles ; lorsque les petits aiglons sont fatigués, ils peuvent à tout moment se reposer (dans les deux sens du terme : se reposer et se re-poser) sur les ailes de leurs parents, pour s’élancer de nouveau ensuite, lorsqu’ils auront repris des forces. Le but de l’opération, évidemment, étant que les petits soient bientôt capables de se débrouiller tout seuls.
…C’EST LA LOI DE DIEU
L’auteur biblique a pris cette image pour dire que Dieu donne sa loi aux hommes pour leur apprendre à voler de leurs propres ailes. Pas l’ombre d’une domination là-dedans, au contraire ; d’ailleurs, en libérant son peuple de l’esclavage en Egypte, Dieu a prouvé une fois pour toutes que son seul objectif est de libérer son peuple. Voici la phrase du livre du Deutéronome : « (Le SEIGNEUR) trouve son peuple au pays du désert, chaos de hurlements sauvages : il l’entoure, il l’élève, il le garde comme la prunelle de son œil  Tel un aigle qui éveille sa nichée et plane au-dessus de ses petits, il déploie son envergure, il le prend, il le porte sur ses ailes. » (Dt 32,10-11).
Un Dieu qui veut l’homme libre ! C’est le message que l’on se transmet fidèlement d’une génération à l’autre : « Demain, quand ton fils te demandera : quels sont donc ces écrits, ces décrets et ces ordonnances que le SEIGNEUR notre Dieu vous a prescrits ? » alors tu diras à ton fils : « Nous étions esclaves de Pharaon, en Egypte, et le SEIGNEUR nous a fait sortir d’Egypte par la force de sa main… Le SEIGNEUR nous a commandé de mettre en pratique tous ces décrets, pour que nous craignions le SEIGNEUR notre Dieu : ainsi nous serons toujours heureux et il nous gardera en vie comme nous le sommes aujourd’hui. » (Dt 6,20…24).
Quand le roi Josias essaie de remettre son peuple sur le droit chemin, on voit bien l’intérêt qu’il éprouve à faire connaître ce livre qui répète sur tous les tons : le plus court chemin pour être un peuple libre et heureux, c’est la vie droite. Sous-entendu, si vos frères du Nord ont si mal fini, c’est parce qu’ils ont oublié cette vérité élémentaire. Or il en va non seulement du salut du royaume du Sud, ce qui est évidemment le premier souci de Josias, mais c’est le salut de l’humanité tout entière qui est en jeu, le salut de « toutes les familles de la terre » comme dit le livre de la Genèse. Comment le peuple élu pourra-t-il être témoin du Dieu libérateur s’il ne se comporte pas lui-même en peuple libre ? S’il retombe dans les éternelles tentations de l’humanité : l’idolâtrie, l’injustice sociale, les prises de pouvoir des uns ou des autres ?
Au long de l’histoire, les auteurs bibliques ont peu à peu pris conscience de cette responsabilité que Dieu a confiée à son peuple en lui proposant son Alliance : « Au SEIGNEUR notre Dieu sont les choses cachées, mais les choses révélées sont pour nous et nos fils à jamais, afin que nous mettions en pratique toutes les paroles de cette Loi. » (Dt 29,28). Cela inspire à Israël une grande fierté, mais pas le moindre orgueil ; d’ailleurs, s’il en était besoin, le Deutéronome se charge de rappeler le peuple à l’humilité : « Si le SEIGNEUR s’est attaché à vous, s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le plus petit de tous. » (Dt 7,7) ; et encore « Sache bien que ce n’est pas à cause de ta justice que le SEIGNEUR ton Dieu te donne à posséder ce bon pays, car tu es un peuple à la nuque raide. » (Dt 9,6). Notre psaume reprend cette leçon d’humilité : « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples » ; jolie manière de dire que Dieu seul est sage ; pour nous, pas besoin de nous croire malins, laissons-nous guider tout simplement.
Il n’est donc demandé qu’une pratique humble et quotidienne ; c’est à la portée de tout le monde, cela aussi, le roi Josias a dû être bien content de le répéter pour encourager ses sujets :
« Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : « Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? » Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : « Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? » Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. (Dt 30,11-14).
Et alors, cette pratique humble et quotidienne de la Loi peut transformer peu à peu un peuple tout entier ; comme dit encore le psaume : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard. » A pratiquer les commandements, on apprend peu à peu à vivre en fils de Dieu, on apprend peu à peu à vivre en frères des hommes : pour le dire autrement, on apprend à regarder Dieu comme un Père et les hommes comme des frères.
——————–
Note – A vrai dire, le livre du Deutéronome, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est postérieur à Josias. Mais les bases en étaient déjà posées dans un manuscrit trouvé par les ouvriers de Josias au cours de travaux de restauration du Temple de Jérusalem. Ce manuscrit amené là probablement par des rescapés du royaume du Nord (après la chute de Samarie en 721) était une prédication musclée pour une véritable conversion et un retour à la pratique des commandements.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens  12, 12-30

Frères,
prenons une comparaison :
12 le corps ne fait qu’un,
il a pourtant plusieurs membres ;
et tous les membres, malgré leur nombre,
ne forment qu’un seul corps.
Il en est ainsi pour le Christ.
13 C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous,
Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres,
nous avons été baptisés pour former un seul corps.
Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit.
14 Le corps humain se compose non pas d’un seul
mais de plusieurs membres.
15 Le pied aurait beau dire :
« Je ne suis pas la main,
donc je ne fais pas partie du corps »,
il fait cependant partie du corps.
16 L’oreille aurait beau dire :
« Je ne suis pas l’œil ,
donc je ne fais pas partie du corps »,
elle fait cependant partie du corps.
17 Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux,
comment pourrait-on entendre ?
S’il n’y avait que les oreilles,
comment pourrait-on sentir les odeurs ?
18 Mais, dans le corps,
Dieu a disposé les différents membres
comme il l’a voulu.
19 S’il n’y en avait en tout qu’un seul membre,
comment cela ferait-il un corps ?
20 En fait, il y a plusieurs membres
et un seul corps.
21  L’œil ne peut pas dire à la main :
« Je n’ai pas besoin de toi » ;
la tête ne peut pas dire aux pieds :
« Je n’ai pas besoin de vous ».
22 Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates
sont indispensables.
23 Et celles qui passent pour moins honorables,
ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur ;
celles qui sont moins décentes,
nous les traitons plus décemment ;
24 pour celles qui sont décentes, ce n’est pas nécessaire.
Mais en organisant le corps,
Dieu a accordé plus d’honneur
à ce qui en est dépourvu.
25 Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps,
mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres.
26 Si un seul membre souffre,
tous les membres partagent sa souffrance ;
si un membre est à l’honneur,
tous partagent sa joie.
27 Or, vous êtes corps du Christ
et, chacun pour votre part,
vous êtes membres de ce corps.
28 Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Eglise,
il y a premièrement des apôtres,
deuxièmement des prophètes,
troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner ;
ensuite, il y a les miracles,
puis les dons de guérison,
d’assistance, de gouvernement,
le don de parler diverses langues mystérieuses.
29 Tout le monde évidemment n’est pas apôtre,
tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ;
tout le monde n’a pas à faire des miracles,
30 à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter.

QUAND SAINT PAUL REPREND UNE FABLE D’ESOPE
Autrement dit « A chacun son métier ; mais attention à ne pas vous mépriser mutuellement, rappelez-vous que tout le monde a besoin de tout le monde ». Ce long développement de Paul prouve au moins une chose, c’est que la communauté de Corinthe connaissait exactement les mêmes problèmes que nous. Pour donner une leçon à ses fidèles, Paul a recours à un procédé qui marche mieux que tous les discours, il leur propose une comparaison. A vrai dire, il ne l’a pas complètement inventée, mais c’est encore mieux : il utilise une fable que tout le monde connaissait et il l’adapte à son objectif. Cette fable s’appelait « La fable des membres et de l’estomac ». Elle existait déjà chez Esope, 700 ans avant notre ère et elle était connue au temps de saint Paul, puisqu’on la trouve racontée dans « L’Histoire Romaine de Tite-Live » ; plus près de nous, d’ailleurs, La Fontaine l’a mise en vers. Comme toutes les fables, elle commence par « Il était une fois » : « Il était une fois » donc, un homme comme tous les autres… sauf que, chez lui, tous les membres parlaient et discutaient entre eux ! Et ils n’avaient pas tous bon caractère, apparemment. Et, probablement, certains devaient avoir l’impression d’être moins bien considérés ou un peu exploités.
Un jour, au cours d’une discussion, les pieds et les mains se sont révoltés contre l’estomac : parce que lui, l’estomac, il se contente de manger et de boire ce que les autres membres lui fournissent… Tout le plaisir est pour lui ! Ce n’est pas lui qui se fatigue à travailler, à cultiver la vigne, à faire les courses, à couper la viande, à mâcher et j’en oublie. Alors on a décidé tout simplement de faire la grève. Désormais plus personne ne bouge : l’estomac verra bien ce qui lui arrive ! Et s’il meurt de faim, rira bien qui rira le dernier… On n’avait oublié qu’une chose : si l’estomac meurt de faim, il ne sera pas le seul. Ce corps-là, comme tous les autres, faisait un tout, et tout le monde a besoin de tout le monde !
LA FABLE DES MEMBRES ET DE L’ESTOMAC
Saint Paul a donc repris dans le capital culturel de son temps un discours très facile à comprendre. Et, pour le cas où malgré tout, on ne comprendrait pas, il s’est donné la peine d’expliquer lui-même sa parabole du corps et des membres. Et pour lui, la morale de cette histoire, c’est : nos diversités sont notre chance, à condition d’en faire les instruments de l’unité.
Un des points marquants de ce développement de Saint Paul, c’est que, pas un instant, il ne parle en termes de hiérarchie ou de supériorité ! Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, toutes nos distinctions bien humaines, tout cela ne compte plus : désormais une seule chose compte, notre Baptême dans l’unique Esprit, notre participation à ce corps unique, le corps du Christ. Les vues humaines ne sont plus de mise : finies les considérations de supériorité ou d’infériorité. Les vues de Dieu sont tout autres : « Parmi vous il ne doit pas en être ainsi » disait Jésus à ses apôtres. Mais, avouons-le, ne plus penser en termes de supériorité, de hiérarchie, d’avancement, d’honneur, c’est bien difficile.
Paul, au contraire, insiste sur le respect dû à tous : simplement, parce que la plus haute dignité, la seule qui compte, c’est d’être un membre, quel qu’il soit, de l’unique corps du Christ. Le respect, au sens étymologique, c’est une affaire de regard : quelquefois les gens qui ne nous paraissent pas importants, nous ne les voyons même pas, notre regard ne s’attarde pas sur eux ! A l’inverse, il nous est arrivé à tous de mesurer notre peu d’importance aux yeux de quelqu’un d’autre : son regard glisse sur nous comme si nous n’existions pas ! Il semble bien, tout compte fait, que Saint Paul ici nous donne une formidable leçon de respect : respect des diversités, d’une part, et respect de la dignité de chacun quelle que soit sa fonction.
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Complément
C’est Isaïe qui a cette phrase superbe : « Comme ils sont beaux sur les montagnes, les pas du messager, celui qui annonce la paix, qui porte la bonne nouvelle, qui annonce le salut » (Is 52,7). Peut-être pourrions-nous nous en inspirer ? Il est vrai qu’il suffit d’un petit effort pour découvrir ce que chacun de nous apporte d’original dans la vie de nos familles, de nos entreprises ou de nos groupes de toutes sortes. Certains d’entre nous sont les têtes pensantes, les chercheurs, les inventeurs, les organisateurs… Il y a ceux qui « ont du nez » comme on dit… il y a les clairvoyants… ceux qui ont le don de la parole et ceux qui sont meilleurs à l’écrit… il y a… et la liste pourrait s’allonger indéfiniment. Ceux d’entre nous qui ont eu la chance de vivre des expériences de réunions réussies, de collaborations fructueuses ne peuvent plus s’en passer. Et si notre lecture du deuxième dimanche (le début du chapitre 12 de cette même première lettre aux Corinthiens) sonnait plutôt comme un plaidoyer pour la diversité, le développement d’aujourd’hui nous offre le deuxième volet.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 1,1-4 ; 4,14-21

1, 1 Beaucoup ont entrepris de composer un récit
des événements qui se sont accomplis parmi nous,
2 d’après ce que nous ont transmis
ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires
et serviteurs de la Parole.
3 C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi,
après avoir recueilli avec précision des informations
concernant tout ce qui s’est passé depuis le début,
d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi,
4 afin que tu te rendes bien compte
de la solidité des enseignements que tu as entendus.

En ce temps-là,
4, 14 lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit,
revint en Galilée,
sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans les synagogues,
et tout le monde faisait son éloge.
16 Il vint à Nazareth, où il avait été élevé.
Selon son habitude,
il entra dans la synagogue le jour du sabbat,
et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui remit le livre du prophète Isaïe.
Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi
parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction.
Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres,
annoncer aux captifs leur libération,
et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue,
remettre en liberté les opprimés,
19 annoncer une année favorable
accordée par le Seigneur.
20 Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit.
Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il se mit à leur dire :
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture,
que vous venez d’entendre. »

DANS LA SYNAGOGUE DE NAZARETH…
Nous savons très peu de choses sur la manière dont les évangiles ont été écrits, et en particulier leur date : mais de ce que nous venons de lire, nous pouvons déduire quelques précisions ; il y a eu certainement une prédication orale avant que les évangiles soient écrits puisque Luc dit à Théophile qu’il veut lui permettre de vérifier « la solidité des enseignements qu’il a entendus. » Luc reconnaît également ne pas avoir été un témoin oculaire des événements ; il n’a pu que s’informer auprès des témoins oculaires, ce qui suppose qu’ils sont encore vivants quand il écrit. On peut donc supposer que la prédication de la Résurrection du Christ a commencé dès la Pentecôte et que l’évangile de Luc a été mis par écrit plus tard, mais avant la mort des derniers témoins oculaires, ce qui donne une date limite vers 80 – 90 de notre ère.
Le récit que nous lisons aujourd’hui se situe après le baptême de Jésus et le récit de ses tentations au désert. Apparemment, tout va pour le mieux pour le nouveau prédicateur ; je vous rappelle la phrase de Luc :  «Lorsque Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge. » Tout s’annonçait bien ce matin-là : Jésus est un bon Juif comme les autres : il rentre de voyage, et comme tout bon Juif, le samedi matin venu, il va à l’office à la synagogue.
Rien d’étonnant non plus à ce qu’on lui confie une lecture, puisque tout fidèle a le droit de lire les Ecritures. La célébration à la synagogue se déroule donc tout à fait normalement… jusqu’au moment où Jésus lit la lecture du jour qui se trouvait être ce texte bien connu du prophète Isaïe et, dans le grand silence fervent qui suit la lecture, il affirme tranquillement une énormité : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture, que vous venez d’entendre. » Il y a certainement eu un temps de silence, le temps qu’on ait compris ce qu’il veut dire. Tous, dans la synagogue, s’attendaient bien à ce que Jésus fasse un commentaire, puisque c’était la coutume, mais pas celui-là !
JESUS DEVOILE SON IDENTITE
Nous avons du mal à imaginer l’audace que représente cette affirmation si tranquille de Jésus ; car, pour tous ses contemporains, ce texte vénérable du prophète Isaïe concernait le Messie. Seul le Roi-Messie, quand il viendrait, pourrait se permettre de dire : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction… » Car, dès le début de la monarchie, le rituel du sacre des rois a comporté un rite d’onction d’huile. Cette onction était le signe que Dieu lui-même inspirait le roi en permanence pour qu’il soit capable d’accomplir sa mission de sauver le peuple. On disait alors que le roi était « mashiah », un mot hébreu qui signifie tout simplement « frotté d’huile ». C’est ce mot « mashiah » qui se traduit « messie » en français, « christos » en grec. A l’époque de Jésus, il n’y avait plus de roi sur le trône de Jérusalem mais on attendait que Dieu envoie enfin le roi idéal qui apporterait à son peuple la liberté, la justice et la paix. En particulier, dans le pays d’Israël alors occupé par les Romains, on attendait celui qui nous délivrerait de l’occupation romaine.
Clairement, Jésus de Nazareth, le fils du charpentier, ne pouvait prétendre être ce Roi-Messie qu’on attendait. Soyons francs, Jésus n’a pas fini d’étonner ses contemporains : il est bien le Messie qu’on attendait, mais tellement différent de ce qu’on attendait ! Luc, pour aider ses lecteurs, a bien pris soin dès le début de son livre, de leur dire d’entrée de jeu qu’il s’est informé soigneusement de tout depuis les origines ; et, d’autre part, il a souligné en introduction à ce passage que Jésus était accompagné de la puissance de l’Esprit, ce qui était bien la caractéristique du Messie. Mais c’est Luc, le Chrétien, qui l’affirme ; les habitants de Nazareth, eux, ne savent pas que, réellement, l’Esprit du Seigneur repose sur Jésus.
Dernière remarque sur cet évangile : la citation d’Isaïe que Jésus reprend à son compte sonne comme un véritable discours-programme : « L’Esprit du Seigneur est sur moi…  Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. » Voilà l’œuvre  de l’Esprit à travers ceux qu’il a consacrés. Nous qui cherchons quelquefois des critères de discernement, nous voilà servis ; car ce qui est dit du Christ est valable pour tous les confirmés que nous sommes, à notre humble mesure, bien sûr.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT JEAN, LES NOCES DE CANA, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 95

Dimanche 16 janvier 2022 : 2ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 16 janvier 2022 :

2ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – LIVRE DU PROPHETE ISAIE  62,1-5

1 Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas,
et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse
que sa justice ne paraisse dans la clarté,
et son salut comme une torche qui brûle.
2 Et les nations verront ta justice ;
tous les rois verront ta gloire.
On te nommera d’un nom nouveau,
que la bouche du SEIGNEUR dictera.
3 Tu seras une couronne brillante dans la main du SEIGNEUR,
un diadème royal entre les doigts de ton Dieu.
4 On ne te dira plus « Délaissée ! »,
A ton pays, nul ne dira « Désolation ! »
Toi, tu seras appelée « Ma Préférence »,
cette terre se nommera « L’Epousée ».
Car le SEIGNEUR t’a préférée,
et cette terre deviendra « L’Epousée ».
5 Comme un jeune homme épouse une vierge,
ton Bâtisseur t’épousera.
Comme la jeune mariée fait la joie de son mari,
tu seras la joie de ton Dieu.

COMME LA JEUNE MARIEE FAIT LA JOIE DE SON MARI…
Le prophète Isaïe ne manquait pas d’audace ! A deux reprises, dans ces quelques versets, il a employé le mot « désir » (au sens de désir amoureux) pour traduire les sentiments de Dieu à l’égard de son peuple. Les mots « ma préférée » et « préférence » sont trop faibles ; il faudrait traduire : « On ne t’appellera plus ‘la délaissée’, on n’appellera plus ta contrée ‘terre déserte’, mais on te nommera ‘ma désirée’ (littéralement mon désir est en toi), on nommera ta contrée ‘mon épouse’, car le SEIGNEUR met en toi son désir et ta contrée aura un époux.
Ce que nous avons entendu ici est une véritable déclaration d’amour ! Un fiancé n’en dirait pas davantage à sa bien-aimée. Tu seras ma préférée, mon épouse… Tu seras belle comme une couronne, comme un diadème d’or entre mes mains… tu seras ma joie… Et pour cette déclaration, vous avez remarqué la beauté du vocabulaire, la poésie qui émane de ce texte. On y retrouve le parallélisme des phrases, si caractéristique des psaumes. « Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, / et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse… Tu seras une couronne brillante dans la main du SEIGNEUR, / un diadème royal entre les doigts de ton Dieu… Toi, tu seras appelée ‘Ma Préférence’, cette terre se nommera ‘L’Epousée’. Car le SEIGNEUR t’a préférée, / et cette terre deviendra ‘L’Epousée’ ».
Cinq siècles avant Jésus-Christ, déjà, le prophète Isaïe allait donc jusque-là ! Car on pourrait vraiment appeler ce texte le « poème d’amour de Dieu ». Et Isaïe n’est pas le premier à avoir cette audace.
Il est vrai qu’au tout début de la Révélation biblique, les premiers textes de l’Ancien Testament n’employaient pas du tout ce langage. Pourtant, si Dieu aime l’humanité d’un tel amour, c’était déjà vrai dès l’origine. Mais c’était l’humanité qui n’était pas prête à entendre. La Révélation de Dieu comme Epoux, tout comme celle de Dieu-Père n’a pu se faire qu’après des siècles d’histoire biblique.
Au début de l’Alliance entre Dieu et son peuple, cette notion aurait été trop ambiguë. Les autres peuples ne concevaient que trop facilement leurs dieux à l’image des hommes et de leurs histoires de famille ; dans une première étape de la Révélation, il fallait donc déjà découvrir le Dieu tout-Autre que l’homme et entrer dans son Alliance.
C’est le prophète Osée, au huitième siècle av. J.C., qui, le premier, a comparé le peuple d’Israël à une épouse ; et il traitait d’adultères les infidélités du peuple, c’est-à-dire ses retombées dans l’idolâtrie. A sa suite Jérémie, Ezéchiel, le deuxième Isaïe et le troisième Isaïe (celui que nous lisons aujourd’hui) ont développé ce thème des noces entre Dieu et son peuple ; et on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces : les noms tendres, la robe nuptiale, la couronne de mariée, la fidélité, mais aussi la jalousie, l’adultère, les retrouvailles.
…TU SERAS LA JOIE DE TON DIEU
En voici quelques extraits, par exemple chez Osée : « Tu m’appelleras mon époux… je ferai de toi mon épouse pour toujours… dans la justice et le droit, dans la fidélité et la tendresse. » (Os 2,18.21). Et chez le deuxième Isaïe « Ton époux c’est Celui qui t’a faite… Est-ce que l’on rejette la femme de sa jeunesse ?… dans mon éternelle fidélité, je te montre ma tendresse. » (Is 54, 5…8). Le texte le plus impressionnant sur ce sujet, c’est évidemment le Cantique des Cantiques : il se présente comme un long dialogue amoureux, composé de sept poèmes ; pour être franc, nulle part les deux amoureux ne sont identifiés ; mais les Juifs le comprennent comme une parabole de l’amour de Dieu pour l’humanité ; la preuve, c’est qu’ils le lisent tout spécialement pendant la célébration de la Pâque, qui est pour eux la grande fête de l’Alliance de Dieu avec son peuple, et, à travers son peuple, avec toute l’humanité.
Pour revenir au texte d’aujourd’hui, l’un des passe-temps préférés, apparemment, du bien-aimé est de donner des noms nouveaux à sa bien-aimée. Vous savez l’importance du Nom dans les relations humaines : quelqu’un ou quelque chose que je ne sais pas nommer n’existe pas pour moi… Savoir nommer quelqu’un, c’est déjà le connaître ; et quand notre relation avec une personne s’approfondit, il n’est pas rare que nous éprouvions le besoin de lui donner un surnom, parfois connu de nous seuls. Dans la vie des couples, ou des familles, les diminutifs et les surnoms tiennent une grande place. Quand nous choisissons le prénom d’un enfant, par exemple, c’est très révélateur : nous faisons porter sur lui beaucoup d’espoirs ; souvent même, si on y regarde bien, c’est tout un programme.
La Bible traduit cette expérience fondamentale de la vie humaine ; et le nom y a une très grande importance ; il dit le mystère de la personne, son être profond, sa vocation, sa mission : très souvent, on nous indique le sens du nom des personnages principaux. Par exemple, l’ange annonçant la naissance de Jésus précise aussitôt que ce nom veut dire : « Dieu sauve » ; c’est-à-dire que cet enfant qui porte ce nom-là sauvera l’humanité au nom de Dieu. Et parfois Dieu donne un nom nouveau à quelqu’un en même temps qu’il lui confie une mission nouvelle : Abram devient Abraham, Saraï devient Sara, Jacob devient Israël et Simon devient Pierre.
Ici donc, c’est Dieu qui donne des noms nouveaux à Jérusalem : la « délaissée » devient la « Préférée », le pays de « désolation » devient « L’épousée » ; effectivement, le peuple juif pouvait avoir l’impression d’être délaissé par Dieu. Ce chapitre 62 d’Isaïe a été écrit dans le contexte du retour d’Exil. On est rentré de l’Exil (à Babylone) en 538 mais le Temple n’a commencé à être reconstruit qu’en 521 : c’est dans ce délai que la morosité s’installe et l’impression de délaissement. Si Dieu s’occupait de nous, pense-t-on, les choses iraient mieux et plus vite (il nous arrive bien de dire exactement la même chose : « s’il y avait un Bon Dieu, ces choses-là n’arriveraient pas » …). C’est pour combattre cette désespérance qu’Isaïe, inspiré par Dieu, ose ce texte magnifique : non, Dieu n’a pas oublié son peuple et sa ville de prédilection ; et dans peu de temps cela se saura ! « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu. »

 

PSAUME – 95 (96), 1-2a, 2b-3. 7-8a, 9a-10

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
chantez au SEIGNEUR, terre entière,
2 chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
3 racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

7 Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples,
rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance,
8 rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom.

9 Adorez le SEIGNEUR, éblouissant de sainteté.
10 Allez dire aux nations : le SEIGNEUR est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

A LA GLOIRE DE DIEU
Il n’est question, ici, que de la gloire de Dieu, son salut, ses merveilles, sa puissance : « Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau… chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom ! De jour en jour, proclamez son salut… » Rien d’étonnant, ici : cette invitation à chanter la gloire de Dieu est une chose habituelle en Israël où l’on ne cesse de « faire mémoire », comme on dit, de l’œuvre de Dieu, au long des siècles, pour libérer son peuple de tout ce qui peut entraver son bonheur.
Oui, « de jour en jour, Israël proclame son salut »… de jour en jour Israël fait mémoire de l’œuvre  de Dieu, de ses merveilles, c’est-à-dire de son œuvre  incessante de libération… de jour en jour Israël témoigne que Dieu l’a  libéré de l’Egypte d’abord, puis de toutes les formes d’esclavage : et le plus terrible des esclavages, c’est de se tromper de Dieu, c’est de mettre sa confiance dans de fausses valeurs, des faux dieux qui ne peuvent que décevoir, des idoles…
Parce qu’Israël a cette chance immense, cet honneur inouï, ce bonheur de savoir et d’être chargé de dire que « L’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est UN » (comme le dit la profession de foi juive, le « Shema Israël »*) et que la foi en lui est le seul chemin de bonheur pour l’homme. Voilà le message qu’Israël lance au monde : « Allez dire aux nations : Le SEIGNEUR est roi !… »
Je reprends l’expression : « Allez dire aux nations ». Les « nations », en langage biblique, c’est l’ensemble des autres peuples, ceux que l’on appelle les goyîm, c’est-à-dire le reste de l’humanité, les « incirconcis » comme disait saint Paul. Arrêtons-nous d’abord sur ce mot « gôyîm ». Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires : dans certains textes, il est carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c’est parce qu’il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. A la première étape de la pédagogie biblique où il s’agit pour le peuple élu de s’attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage du Dieu unique, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l’idolâtrie. Et l’histoire d’Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! De plus, dans la mentalité de l’époque, où les divinités étaient censées faire la guerre aux côtés de leurs peuples, on n’aurait pas pu imaginer un Dieu qui prenne le parti de tous les belligérants à la fois !
Mais, dans ce psaume, au contraire, le mot « nations » n’est plus péjoratif : les « nations » ce sont tous ceux qui ne font pas partie du peuple d’Israël et auxquels la Bonne Nouvelle du salut de Dieu est également destinée, tout autant qu’au peuple élu. Bien sûr, si ce psaume peut parler d’une manière aussi positive, cela veut dire qu’il a été composé relativement tardivement, probablement après l’Exil à Babylone. Puisque l’auteur peut imaginer qu’un jour, les peuples autres qu’Israël bénéficieront eux aussi du salut de Dieu. Car c’est pendant la période de déportation de la population de Jérusalem à Babylone que les hommes de la Bible ont définitivement compris que Dieu est réellement unique, qu’il est le Dieu de tout l’univers et de toute l’humanité et que, par conséquent, son salut, son œuvre, ses merveilles ne sont pas réservés à Israël.
RACONTEZ A TOUS LES PEUPLES SES MERVEILLES
Mais, pour en arriver là, il a fallu tout un long et patient travail de la pédagogie de Dieu pour amener les membres du peuple élu à ouvrir leur cœur, à accepter que leur Dieu soit aussi le Dieu de tous les hommes, aussi occupé (si j’ose dire) à faire le bonheur des autres que le leur. Et le peuple élu a compris peu à peu qu’il est le frère aîné, pas le fils unique : sa vocation était justement d’ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l’humanité à la rencontre de son Dieu. Un jour viendra où tous les peuples sans exception reconnaîtront Dieu comme le seul Dieu. L’humanité tout entière mettra sa confiance en lui seul : le psaume tout entier a cette dimension universelle. Ce jour-là, enfin, s’accomplira la promesse faite à Abraham : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ».
Les versets que nous lisons aujourd’hui sont pleins de cet espoir que les « nations » vont entendre la Bonne Nouvelle : « Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples, rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance, rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom. »
Les derniers versets, (que nous ne chantons pas ce dimanche, malheureusement), sont comme une sorte d’anticipation de la fin des temps. Ce jour-là, c’est la Création tout entière qui chantera la gloire de Dieu : « Joie au ciel ! Exulte la terre ! Les masses de la mer mugissent, la campagne tout entière est en fête. Les arbres des forêts dansent de joie devant la face du SEIGNEUR ». Vous avez déjà vu des arbres danser ? Eh bien oui, ce jour-là ils danseront ! Et la mer mugira, et la campagne tout entière sera en fête ! C’est nous qui sommes aveugles de n’avoir pas encore reconnu notre Dieu !
Bien sûr, si on y réfléchit, c’est normal ! Les mers sont moins bêtes que les hommes ! Elles, elles savent qui les a faites, qui est leur créateur ! Elles mugissent pour Lui, elles l’acclament à leur manière. Les arbres des forêts sont moins bêtes que les hommes : ils savent reconnaître leur créateur : parmi des tas d’idoles, de faux dieux, pour eux, il n’y a pas d’erreur possible, les arbres ne s’y laissent pas prendre.
Mais revenons sur terre ! Je disais que ce psaume anticipe ! Tout cela est encore du domaine du rêve : pour l’instant, la Bonne Nouvelle n’a pas encore pénétré toutes les nations. En attendant, on est dans le présent ! Et le présent n’est pas si facile ; il faut tenir bon dans la foi et il faut témoigner de cette foi à la face des nations. Tenir bon dans la foi, c’est un choix à refaire sans cesse : l’une des strophes que nous ne lisons pas non plus ce dimanche en porte la trace : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » Si on affirme que les dieux des nations ne sont que néant, c’est qu’il faut encore et toujours s’en persuader, refuser de retomber dans l’idolâtrie. Combat jamais complètement gagné.
Tout bien réfléchi, ce psaume n’est-il pas terriblement d’actualité ?
——————–
Note
*Traduction du rabbinat

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens  12,4-11

Frères,
4 les dons de la grâce sont variés,
mais c’est le même Esprit.
5 Les services sont variés,
mais c’est le même Seigneur.
6 Les activités sont variées,
mais c’est le même Dieu
qui agit en tout et en tous.
7 A chacun est donnée la manifestation de l’Esprit
en vue du bien.
8 A celui-ci est donnée, par l’Esprit,
une parole de sagesse ;
à un autre, une parole de connaissance
selon le même Esprit ;
9 un autre reçoit, dans le même Esprit,
un don de foi ;
un autre encore, dans l’unique Esprit,
des dons de guérison ;
10 à un autre est donné d’opérer des miracles,
à un autre de prophétiser,
à un autre de discerner les inspirations ;
à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ;
à l’autre de les interpréter.
11 Mais celui qui agit en tout cela,
c’est l’unique et même Esprit :
il distribue ses dons, comme il le veut,
à chacun en particulier.

CHRETIENS DANS UN MONDE PAIEN
La lettre aux Corinthiens date de vingt siècles et elle n’a pas pris une ride ! Au contraire, elle est complètement d’actualité : comment faire pour rester Chrétiens dans un monde qui a des valeurs tout autres ? Comment trier, dans les idées qui circulent, celles qui sont compatibles avec la foi chrétienne ? Comment cohabiter avec des non-Chrétiens sans manquer à la charité ? Mais aussi sans y perdre notre âme, comme on dit ? Le monde tout autour parle de sexe et d’argent… Comment l’évangéliser ? C’étaient les questions des Chrétiens de Corinthe convertis de fraîche date dans un monde majoritairement païen ; ce sont les nôtres, aujourd’hui, Chrétiens de souche ou non, mais dans une société qui ne privilégie plus les valeurs chrétiennes.
Les réponses de Paul nous concernent donc presque toutes. Il parle des divisions dans la communauté, des problèmes de la vie conjugale, notamment quand les deux époux ne partagent pas la même foi, du cap à tenir au milieu de tous les marchands d’idées nouvelles : sur tous ces points, il remet les choses à leur place. Mais comme toujours, quand il parle de choses très concrètes, il rappelle d’abord le fondement des choses, qui est notre Baptême : comme disait Jean-Baptiste, par le Baptême, nous avons été plongés dans le feu de l’Esprit (Mt 3,11), et désormais c’est l’Esprit qui se réfracte à travers nous selon nos propres diversités. Paul ne dit pas autre chose : « Celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier. »
A Corinthe, comme dans tout le monde hellénistique, on adorait l’intelligence, on rêvait de découvrir la sagesse, on parlait partout de philosophie. A ces gens qui rêvaient de découvrir la sagesse par eux-mêmes et par la rigueur de leurs raisonnements, Paul répond : la vraie sagesse, la seule connaissance qui compte, n’est pas au bout de nos discours : elle est un don de Dieu. « A celui-ci est donnée, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance selon le même Esprit. » Il n’y a pas de quoi s’enorgueillir, tout est cadeau. Le mot « don » (ou le verbe « donner ») revient sept fois ! Dans la Bible, ce n’est pas nouveau ! Ici, Paul ne fait que reprendre en termes chrétiens ce que son peuple avait découvert depuis longtemps, à savoir que seul Dieu connaît et peut faire découvrir la vraie sagesse. La nouveauté du discours de Paul est ailleurs : elle consiste à parler de l’Esprit comme d’une Personne.
L’ESPRIT A L’ŒUVRE DANS LA COMMUNAUTE
Plus profondément, Paul se démarque totalement par rapport aux recherches philosophiques des uns et des autres : il ne propose pas une nouvelle école de philosophie, une de plus… Il annonce Quelqu’un. Car les dons qui sont ainsi distribués aux membres de la communauté chrétienne ne sont pas de l’ordre du pouvoir ni du savoir, ils sont une présence intérieure : le nom de l’Esprit est cité sept fois dans ce passage. Finalement, ce texte est adressé aux Corinthiens, mais il ne parle pas d’eux, il parle exclusivement de l’Esprit à l’œuvre  dans la communauté chrétienne ; et qui, patiemment, inlassablement, nous tourne vers notre Père (il nous souffle de dire « Abba » – Père) et il nous tourne vers nos frères.
Pour que les choses soient bien claires, Paul précise : « A chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien. » On sait que les Corinthiens étaient avides de phénomènes spirituels extraordinaires, mais Saint Paul leur rappelle l’unique objectif : c’est le bien de tous. Car l’objectif de l’Esprit, ce n’est rien d’autre puisqu’il est l’Amour personnifié. Et alors, dans ses mains, si j’ose dire, nous devenons des instruments d’une infinie variété par la grâce de celui qui est le Dieu Un : « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. »
Telle est la merveille de nos diversités : elles nous rendent capables, chacun à sa façon, de manifester l’Amour de Dieu. Une des leçons de ce texte de Saint Paul est certainement d’apprendre à nous réjouir de nos différences. Elles sont les multiples facettes de ce que l’Amour nous rend capables de faire selon l’originalité de chacun. Réjouissons-nous donc de la variété des races, des couleurs, des langues, des dons, des arts, des inventions… C’est ce qui fait la richesse de l’Eglise et du monde à condition de les vivre dans l’amour.
C’est comme un orchestre : une même inspiration… des expressions différentes et complémentaires, des instruments différents et voilà une symphonie… une symphonie à condition de jouer tous dans la même tonalité… c’est quand nous ne jouons pas tous dans le même ton qu’il y a une cacophonie ! La symphonie dont il est question ici c’est le chant d’amour que l’Eglise est chargée de chanter au monde : disons « l’hymne à l’Amour » comme on dit « l’hymne à la joie » de Beethoven. Notre complémentarité dans l’Eglise n’est pas une affaire de rôles, de fonctions, pour que l’Eglise vive avec un organigramme bien en place… C’est beaucoup plus grave et plus beau que cela : il s’agit de la mission confiée à l’Eglise de révéler l’Amour de Dieu : c’est notre seule raison d’être.

 

EVANGILE – selon Saint Jean 2,1-11

En ce temps-là,
1 il y eut un mariage à Cana de Galilée.
La mère de Jésus était là.
2 Jésus aussi avait été invité au mariage
avec ses disciples
3 Or, on manqua de vin ;
la mère de Jésus lui dit :
« Ils n’ont pas de vin. »
4 Jésus lui répond :
« Femme, que me veux-tu ?
Mon heure n’est pas encore venue. »
5 Sa mère dit à ceux qui servaient :
« Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
6 Or, il y avait là six jarres de pierre
pour les purifications rituelles des Juifs ;
chacune contenait deux à trois mesures
(c’est-à-dire environ cent litres).
7 Jésus dit à ceux qui servaient :
« Remplissez d’eau les jarres. »
Et ils les remplirent jusqu’au bord.
8 Il leur dit :
« Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. »
Ils lui en portèrent.
9 Et celui-ci goûta l’eau changée en vin.
Il ne savait pas d’où venait ce vin,
mais ceux qui servaient le savaient bien,
eux qui avaient puisé l’eau.
10 Alors le maître du repas appelle le marié
et lui dit :
« Tout le monde sert le bon vin en premier,
et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon.
Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
11 Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit.
C’était à Cana de Galilée.
Il manifesta sa gloire,
et ses disciples crurent en lui.

L’HEURE DE LA NOUVELLE CREATION A SONNE
Il faut nous habituer à la manière d’écrire de Jean l’évangéliste ! C’est entre les lignes que les choses importantes sont dites ! Pour lui, ce premier « signe » (comme il dit) de Jésus à Cana est très important : il évoque à lui tout seul le grand mystère du projet de Dieu sur l’humanité, mystère de Création, mystère d’Alliance, mystère de Noces. Ce que nous appelons le Prologue, chez Jean, c’est-à-dire le tout début de son premier chapitre, était une grande méditation sur ce mystère ; le texte qui nous rapporte le miracle de Cana est exactement la même méditation, mais sur le mode du récit, cette fois. Comme si ces deux textes, au début de l’évangile, devaient nous introduire à la compréhension de tout ce qui va suivre. Je vous propose donc de lire le récit des noces de Cana à la lumière du Prologue.
Qu’y a-t-il eu entre les deux ? Des événements qui composent ce que l’on appelle la « semaine inaugurale » de la vie publique de Jésus. Elle commence auprès de Jean-Baptiste au bord du Jourdain où des Pharisiens sont venus l’interroger sur sa mission ; et déjà Jean-Baptiste annonçait la venue de Jésus ; le lendemain, Jean-Baptiste a la joie de voir Jésus lui-même venir vers lui et il reconnaît en lui « le Fils de Dieu, celui qui baptise dans l’Esprit Saint » (Jn 1,33-34). Le lendemain encore, (et c’est Jean qui donne la précision comme s’il disait « il y eut un soir, il y eut un matin »), nouvelle rencontre au bord de l’eau : cette fois, ce sont deux disciples de Jean-Baptiste qui se détachent de son groupe pour suivre Jésus et celui-ci les invite à passer la soirée auprès de lui. Le jour suivant, Jésus part en Galilée accompagné déjà de quelques disciples. Et c’est en Galilée, trois jours plus tard, qu’a lieu le miracle de Cana : Jean commence son récit des noces de Cana en disant « le troisième jour1, il y eut un mariage à Cana en Galilée » ; on est, bien sûr, tentés de faire le compte de tous ces jours depuis le début : cela donne « le septième jour » ; l’évocation d’une semaine, d’un « septième jour », dans un évangile, ce n’est évidemment pas anodin. Le « septième jour » renvoie toujours à l’achèvement de la Création.
Comme le mot « commencement », d’ailleurs, que l’évangéliste emploie à la fin de son récit : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. » Dans le Prologue, Jean affirmait « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. » Nous voici dans le cadre des sept jours de la Création.
L’HEURE DES NOCES DE DIEU AVEC L’HUMANITE
L’épisode des noces de Cana, un septième jour, lui fait donc un lointain écho : car, en réalité, à Cana, Jésus ne se contente pas de multiplier le vin, il le crée ; comme au commencement de toutes choses, le Verbe était tourné vers Dieu pour créer le monde, une nouvelle étape s’inaugure à Cana : la création nouvelle a commencé.
Et il s’agit d’une noce ! On pourrait continuer le parallèle : au sixième jour, Dieu avait achevé son œuvre  par la création du couple humain à son image ; au septième jour de la nouvelle création, Jésus participe à un repas de noces. Manière de dire que le projet créateur de Dieu est en définitive un projet d’alliance, un projet de noce. (Nous comprenons mieux alors pourquoi nous avons lu en première lecture ce texte du troisième Isaïe dans lequel Dieu disait à son peuple : « Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu » ; Is 62) Les Pères de l’Eglise ne se sont pas privés de voir dans le miracle de Cana la réalisation de la promesse de Dieu : la fête des noces de Dieu avec l’humanité débute là.
C’est pour cela que le mot « Heure » chez Jean est si important : il s’agit de l’Heure où le projet de Dieu a été définitivement accompli en Jésus-Christ. C’est bien à cela que Jésus pense quand il dit à Marie : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Visiblement ses préoccupations sont au-delà du problème matériel du manque de vin : il ne perd pas de vue sa mission qui est d’accomplir les noces de Dieu avec l’humanité.
Mais la première phrase (« Femme, que me veux-tu ? ») reste surprenante et on a beaucoup épilogué ; en réalité, dans le texte grec, c’est « qu’y a-t-il pour toi et pour moi ? » autrement dit : « tu ne peux pas comprendre ». Jésus affronte là, seul, la grande question de sa mission : pour accomplir cette mission, concrètement, que doit-il faire ? Doit-il créer du vin ? Et ainsi manifester qu’il est le Fils de Dieu ?
On a peut-être ici, dans l’évangile de Jean, un écho du récit des Tentations dans les Evangiles synoptiques ; ce qui expliquerait, d’ailleurs, la sécheresse apparente de la phrase de Jésus à sa mère ; au désert, dans l’épisode des Tentations, la question qui s’est posée à Jésus était « qu’est-ce, au juste, être Fils de Dieu ? » et le Tentateur lui avait susurré « si tu es vraiment le Fils de Dieu, maintenant que tu as faim, ordonne que ces pierres deviennent du pain ». On remarquera une chose : quand il est seul au désert, Jésus refuse de faire les miracles que lui suggère le Tentateur, car il en serait le seul bénéficiaire. A Cana, au contraire, Jésus multiplie le vin de la fête pour la joie des convives. Ce qui revient à dire que le Fils de Dieu ne fait de miracles que pour le bonheur des hommes.
——————
Note
1 – Le « troisième jour » : à elle toute seule, cette précision est certainement un message ; là encore il ne s’agit pas d’une notation anecdotique pour remplir un journal de bord, mais d’une méditation théologique : la mémoire des disciples est à jamais marquée par un certain troisième jour, celui de la Résurrection. Elle nous renvoie donc à l’autre bout, si j’ose dire, de la vie publique de Jésus, à la Passion, la mort et la Résurrection du Christ. Manière pour Jean de nous dire : c’est là et là seulement, que l’Alliance de Dieu avec l’humanité sera définitivement scellée, ses noces célébrées. D’ailleurs la dernière phrase « Il manifesta sa gloire » est aussi une allusion à la Résurrection. Dans le Prologue, encore, Jean disait « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire… » C’est à Cana, justement, que les disciples ont vu la gloire de Jésus pour la première fois. En attendant la manifestation définitive de la gloire de Dieu sur le visage du Christ, mort et ressuscité.

Compléments
– Saint Jean précise que Cana est en Galilée ; ce qui élargit considérablement la perspective : car la Galilée, traditionnellement, c’est le pays des païens, un carrefour de peuples ; Isaïe l’appelait le « pays de l’ombre, la Galilée des nations » : Dieu donc épouse l’humanité tout entière et pas seulement quelques privilégiés.
– « Femme que me veux-tu ? »  Ne cherchons pas à minimiser l’indéniable vivacité de cette réaction du Fils envers sa mère. En hébreu, cette phrase marque généralement une divergence de vues, parfois même une hostilité (Jg 11,12 ; Mc 1,24 ; 2 S 16,10 ; 2 S 19,23) ; reconnaissons qu’il s’agit ici de cas extrêmes ; la réflexion de Jésus s’apparente peut-être davantage à celle de la veuve de Sarepta face à Elie au moment de la mort de son fils (1 R 17,18) : elle considère la présence du prophète comme une intervention inopportune. Mais la difficulté persiste : Jésus, le doux et humble de cœur , manquerait-il de respect envers sa mère ? En réalité, peut-être y a-t-il ici l’aveu implicite d’un véritable affrontement intérieur pour le Fils au sujet de sa mission. Lui qui ne s’autorisait pas à accomplir des miracles pour son seul bénéfice (changer des pierres en pain), devait-il ici transformer l’eau en vin ? Ici, on touche à la profondeur du mystère du Christ, mystère dont lui-même a progressivement  pris conscience : pleinement homme, il a dû grandir peu à peu comme chacun de nous dans la découverte de sa mission.
– Les cuves d’eau de Cana sont en pierre et Jean le précise intentionnellement : les poteries de terre cuite étaient employées pour l’eau potable, les cuves de pierre pour l’eau des ablutions rituelles. C’est cette eau-là, eau symbolique de l’Alliance, qui est devenue vin des noces.
– Les disciples ne découvriront le miracle qu’après coup ; mais les seuls qui sont réellement dans la confidence, et Saint Jean le souligne, ce sont les serviteurs (verset 9) : ils le savaient dans leur chair, si j’ose dire, parce que ce sont eux qui sont allés puiser l’eau, qui l’ont transportée, et tout cela dans une obéissance aveugle, sans comprendre peut-être à quoi allait servir cette eau. Mais, bien sûr, nous ne sommes pas surpris outre mesure que des pauvres soient les premiers au courant du projet de Dieu !

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE DANIEL, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 15

Dimanche 14 novembre 2021 du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 14 novembre 2021 :33ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Paume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de Daniel 12,1-3

1 « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges,
celui qui se tient auprès des fils de ton peuple.
Car ce sera un temps de détresse
comme il n’y en a jamais eu
depuis que les nations existent,
jusqu’à ce temps-ci.
Mais en ce temps-ci, ton peuple sera délivré,
tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre.
2 Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre
s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle,
les autres pour la honte et la déchéance éternelles.
3 Ceux qui ont l’intelligence resplendiront
comme la splendeur du firmament,
et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude
brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais. »

DANS LA TOURMENTE DE LA PERSECUTION
Il y a au moins deux affirmations très importantes du prophète Daniel dans ces quelques lignes : premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période effroyable ; deuxièmement, et c’est une très grande nouveauté, une proclamation de la foi en la Résurrection des morts. D’abord, premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période terrible… Quand Daniel dit : « Ce sera un temps de détresse, comme il n’y en a jamais eu », il parle au futur, mais ce n’est qu’une apparence : parce qu’on est en période d’occupation et de persécution, on ne peut pas faire circuler des livres d’opposition non déguisée ; alors on fait semblant de parler du passé ou du futur, jamais du présent. Mais les lecteurs ne s’y trompent pas. Ils savent bien, eux, que le livre de Daniel qu’ils ont entre les mains les concerne, eux, dans l’immédiat. Et c’est d’abord de cela qu’ils ont besoin.
Nous sommes au deuxième siècle avant J.C. Depuis les grandes conquêtes d’Alexandre le Grand, le pays est sous occupation grecque ; Alexandre et ses premiers successeurs se montraient libéraux à l’égard des populations des pays occupés, mais le temps a passé depuis Alexandre ; et son lointain successeur au pouvoir dans le pays des Juifs, à l’époque du livre de Daniel, c’est-à-dire vers 170 av. J.C., est un certain Antiochus Epiphane tristement célèbre dans la mémoire juive.
Antiochus se livre à une effroyable persécution anti-juive : il interdit toute pratique de la religion et exige qu’on lui rende à lui les honneurs qu’on rendait jusqu’ici à Dieu ; c’est lui, désormais, qui est le centre du Temple et de la vie religieuse ; pour les Juifs, le choix est clair : il faut se soumettre ou bien rester fidèle à sa foi, et, dans ce cas, affronter la torture et la mort. Et en férocité, Antiochus s’y connaît. Comme toujours dans ces cas-là, on verra les deux attitudes : certains plieront, l’épreuve est trop dure ; mais de nombreux Juifs ont choisi la fidélité et l’ont payé de leur vie. Pour rester fidèles à la foi de leurs pères, à l’Alliance de Dieu tout simplement.
C’est à ce moment-là que le prophète Daniel prend la parole. Son premier message est une parole de réconfort pour tous ceux qui sont affrontés à l’horrible cas de conscience : « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n’y en a jamais eu. Mais en ce temps-ci tes fils seront délivrés. »
Ce « temps de détresse, comme il n’y en a jamais eu », c’est ce qu’ils vivent en ce moment et qui dépasse en horreur tout ce qu’on avait déjà vécu.
Daniel leur dit en substance : Michel, le chef des Anges, veille sur vous… apparemment, sur terre, ce que vous voyez, mes amis, ce que vous vivez, c’est l’échec, la mort des meilleurs, l’horreur… la victoire de ceux qui sèment le mal et la terreur. Mais, en finale, vous êtes les grands vainqueurs ! Le combat se déroule à la fois sur terre et au ciel : vous, vous ne voyez que ce qui se passe sur la terre, mais au ciel, dites-vous bien, les armées célestes ont déjà gagné la victoire pour vous.
C’est une caractéristique du livre de Daniel de représenter l’histoire humaine et ici du peuple de l’Alliance, comme un gigantesque combat : un combat dont on connaît déjà le vainqueur.
NAISSANCE DE LA FOI EN LA RESURRECTION
Voilà donc le message de réconfort de Daniel pour les vivants. Mais il y a tous ceux qui sont morts dans cette tourmente : ils ont fait le sacrifice de leur vie pour ne pas trahir le Dieu vivant… Paradoxe !… Alors, pour Daniel, cela devient une évidence : Dieu ne peut pas abandonner éternellement ceux qui ont accepté de mourir pour lui. Ils sont morts, c’est vrai, mais ils ressusciteront. Et voilà une nouvelle conquête de la révélation : il revient à Daniel l’honneur d’avoir le premier percé cette lumière extraordinaire de la foi.
Après deux mille ans de Christianisme, le mot « Résurrection » fait partie de notre vocabulaire habituel. Mais il n’en avait jamais été question jusque-là. Comme toujours, il faut nous replacer dans la longue histoire de la pédagogie biblique et du développement progressif de la foi d’Israël. Pendant des siècles, la question de la résurrection individuelle ne s’est même pas posée : on s’intéressait au peuple et non à l’individu, au présent et à l’avenir du peuple, mais pas au lendemain de l’individu.
Pour croire à la résurrection individuelle, il faut combiner deux éléments : premièrement, s’intéresser au sort de l’individu pour lui-même (et pas seulement du peuple) ; deuxièmement, croire en un Dieu fidèle qui ne vous abandonne pas à la mort. Sur le premier point, l’intérêt pour le sort de l’individu n’est apparu que progressivement dans l’histoire d’Israël ; cela a été une conquête, un progrès très tardif. Vous savez bien que la notion de responsabilité individuelle date seulement de l’Exil (au sixième siècle avant J.C.). Sur le deuxième point, la foi dans la fidélité de Dieu ne pouvait venir que de l’expérience, et donc progressivement elle aussi. La certitude que Dieu s’intéresse à l’homme, et ne lui veut que du bien, et que donc il ne l’abandonne jamais, s’est développée au rythme des événements concrets de l’histoire du peuple élu. C’est l’expérience historique de l’Alliance qui a nourri la foi d’Israël.
Un jour, on a fini par comprendre que le Dieu qui veut l’homme libre de toute servitude ne peut le laisser dans les chaînes de la mort. Peu à peu cette évidence est apparue au grand jour : et elle a éclaté précisément le jour où des croyants ont été à ce point fidèles au Dieu vivant qu’ils ont sacrifié leur vie pour lui. Si bien que, paradoxalement, c’est leur mort qui a été pour leurs frères la source de la foi dans la vie éternelle. « Ceux qui ont l’intelligence resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais. »
Pour les martyrs, donc, c’est clair, ils ressusciteront pour la vie éternelle ; mais pour les autres ? L’une des phrases de Daniel résonne un peu comme une sorte de verdict sans appel : « Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. »
Pour l’instant, l’auteur du livre de Daniel n’envisage la résurrection que pour les justes ; mais il y aura d’autres étapes dans la découverte du projet de Dieu. On sait aujourd’hui que la résurrection est promise à toute chair ; car l’humanité n’est pas coupée en deux : les bons et les méchants ; personne n’est entièrement bon, personne n’est entièrement mauvais. C’est en chacun de nous que le tri s’opérera. Tout ce qui est de l’ordre de l’amour vient de Dieu et donc vivra éternellement.

 

PSAUME – 15 (16), 5.8, 9-10, 11

5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon cœur  exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

11 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices !

LE GRAND ENJEU
Dans les versets qui nous sont proposés aujourd’hui, tout a l’air si simple ! Dieu, c’est toi et toi seul, mon Dieu, je n’aime que Toi… le « mariage »  parfait …! (en quelque sorte). Et vous connaissez le negro spiritual qui s’en est inspiré : « Tu es, Seigneur, le lot de mon cœur , Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage. » En réalité, sous ces apparences bien simples, ce psaume traduit un combat terrible, celui de la fidélité à la vraie foi : exactement ce dont il était question dans la première lecture, quand Daniel exhortait ses frères à ne pas renier leur foi malgré la persécution du roi grec Antiochus Epiphane.
Ce combat de la fidélité a été le lot d’Israël depuis le début. Si Moïse, dès la période de l’Exode, s’est montré si ferme là-dessus, c’est parce que le danger de l’idolâtrie était bien réel : rappelez-vous l’épisode du veau d’or (Ex 32). Sous prétexte que Moïse tardait un peu trop à redescendre de la montagne, le peuple s’est empressé d’oublier toutes ses belles promesses ; on avait promis : « Tout ce que Dieu a dit, nous le ferons… » Et Dieu a bien dit de ne pas se fabriquer de statues, c’est trop dangereux… Pourquoi est-ce dangereux de tomber dans l’idolâtrie ? Parce qu’on finirait par croire vraiment qu’il existe d’autres dieux à qui l’on peut faire confiance. Oui, mais, c’est trop inconfortable, ce Dieu insaisissable, lointain ; on ne sait rien de lui, on n’a pas prise sur lui. Alors, puisque Moïse tardait, on a eu vite fait de convaincre Aaron et on a fabriqué une belle statue, un veau tout en or.
Et puis, de nouveau, quand on est entré en Canaan, le danger d’idolâtrie a été permanent : quand tout ne va pas comme on voudrait, quand survient la guerre, la famine, l’épidémie… ne croyez-vous pas que deux sûretés valent mieux qu’une ? Et puis, qui nous dit que notre Dieu à nous, celui qui nous a accompagnés dans le Sinaï, a du pouvoir ici, en Canaan ? Ne serait-ce pas plutôt Baal, le dieu des Cananéens, qui règne ici ?
Alors, quand on ne sait plus à quel saint se vouer, comme on dit aujourd’hui, on est bien tenté de prier tous les dieux possibles et imaginables. Et vous savez bien qu’on l’a fait : le roi Achaz, encore au huitième siècle, a sacrifié son fils aux idoles, parce qu’il avait peur de la guerre et que sa foi au Dieu d’Israël ne lui suffisait pas… et son petit-fils Manassé en a fait autant cinquante ans plus tard.
C’est pour cela que les prophètes ont mené une lutte acharnée contre l’idolâtrie tout au long de l’histoire biblique. Parce que Dieu nous veut libres et que l’idolâtrie est le pire des esclavages : la preuve, elle mène à des actes atroces qui n’ont plus rien d’humain (comme les sacrifices d’enfants). Ce psaume traduit donc sous forme de prière la prédication des prophètes : il résonne un peu comme une résolution, le oui des croyants à cette prédication, et en même temps la supplication adressée à Dieu de nous aider à tenir bon. Voici quelques versets que nous ne lisons pas ce dimanche : « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge. J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite. (Non) Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres ! » (v. 1-4).
« Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite » : cela veut bien dire que le danger est réel ; même les meilleurs succombent apparemment. « Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres » : il s’agit d’abord des sacrifices humains, bien sûr, mais pas seulement : en Israël tout geste, toute pratique religieuse doivent être adressés exclusivement au Dieu de l’Alliance et à lui seul, tout simplement parce qu’il est le seul Dieu vivant, celui qui est seul capable de mener son peuple sur le difficile chemin de la liberté.
Au long des siècles, on a mieux compris que Dieu est le Dieu unique, non pas seulement pour Israël, mais pour l’humanité tout entière. Et il est devenu évident que l’exigence d’exclusivité de Dieu à l’égard de son peuple est la contrepartie de l’Alliance, de l’élection d’Israël : Dieu a gratuitement choisi ce peuple et s’est révélé à lui comme le seul vrai Dieu ; si Israël répond dignement à cette vocation en s’attachant exclusivement à son Dieu, alors seulement il pourra remplir sa mission de témoin du Dieu unique devant les autres nations. Mais s’il se laisse aller à rendre un culte à d’autres dieux, quel témoignage pourra-t-il porter ? D’où cette grande exigence des prophètes.
A L’IMAGE DU LEVITE
Dans ce psaume, Israël illustre son statut très particulier de peuple choisi en se comparant à un lévite : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage. » Ces expressions « partage, lot, héritage … » sont des allusions à la situation particulière des lévites : au moment du partage de la Terre d’Israël entre les tribus des descendants de Jacob, les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de part du territoire : leur part c’était la Maison de Dieu (le Temple), le service de Dieu… Vous vous souvenez que leur vie tout entière était consacrée au service du culte ; leur subsistance était assurée par les dîmes (aujourd’hui, on dirait le denier de l’Eglise) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. A la réflexion, la position d’Israël comme peuple consacré à Dieu au milieu de l’humanité est analogue au statut très particulier des lévites en Israël. Cette fidélité (du lévite et tout autant du peuple d’Israël), cette consécration au service du Seigneur, est source de grande joie : « Mon Dieu j’ai fait de toi mon refuge, tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
Je m’arrête sur cette dernière phrase : « A ta droite, éternité de délices ! » Après la première lecture de ce dimanche (Dn 12) qui annonçait la Résurrection des corps, on pourrait croire qu’il s’agit de la même chose ici ; mais, en fait, l’éternité dont il est question ici n’est pas une affirmation de la résurrection individuelle ; n’oublions pas que le véritable sujet de tous les psaumes n’est jamais un individu particulier mais toujours le peuple d’Israël tout entier. Le peuple est assuré de survivre éternellement puisqu’il est l’élu du Dieu vivant. Et vous savez bien que quand on a composé ce psaume, bien longtemps avant le livre de Daniel, personne n’imaginait encore la possibilité d’une Résurrection individuelle.
De la même manière le verset « Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » n’est pas une proclamation de foi en la Résurrection individuelle, mais un plaidoyer pour la survie du peuple ; bien sûr, par la suite, quand, avec le prophète Daniel (première lecture), on a commencé à croire en la Résurrection des morts, on a relu ce verset dans ce sens. Plus tard encore, on a appliqué ce verset à Jésus : désormais, avec Jésus-Christ, nous pouvons dire en toute confiance : « Mon coeur exulte, mon âme est en fête… Tu ne peux m’abandonner à la mort… A ta droite, (j’attends une) éternité de délices ».

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 10,11-14.18

Dans l’Ancienne Alliance,
11 tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint
pour le service liturgique,
et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices,
qui ne peuvent jamais enlever les péchés.
12 Jésus Christ, au contraire,
après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice,
s’est assis pour toujours à la droite de Dieu.
13 Il attend désormais
que ses ennemis soient mis sous ses pieds. »
14 Par son unique offrande,
il a mené pour toujours à leur perfection
ceux qu’il sanctifie.
18 Or, quand le pardon est accordé,
on n’offre plus le sacrifice pour le péché.

CELUI QUI LIBERE L’HUMANITE DE LA FATALITE DU PECHE
L’un des grands objectifs de la lettre aux Hébreux, comme de tous les textes du Nouveau Testament, c’est de nous faire comprendre que Jésus est bien le Messie qu’on attendait ; or certains des lecteurs de cette lettre aux Hébreux attendaient visiblement un Messie qui serait un Prêtre. Donc, il s’agit de montrer comment Jésus est bien ce Messie-prêtre qu’on attendait ; par conséquent, le sacerdoce juif est dépassé : les prêtres de l’Ancienne Alliance ont accompli leur rôle ; désormais, on est dans un régime nouveau, celui de la « Nouvelle Alliance » et il n’y a plus qu’un seul prêtre, Jésus-Christ.
C’est pour cela que notre auteur développe longuement toutes les caractéristiques des prêtres de son époque et il les compare à Jésus-Christ. La comparaison, aujourd’hui, porte sur deux points : premièrement, la liturgie des prêtres de l’Ancien Testament était quotidienne et ils offraient indéfiniment les mêmes sacrifices ; Jésus, lui, a offert un sacrifice unique ; deuxièmement, le culte des prêtres juifs était inefficace, puisque leurs sacrifices n’ont jamais pu enlever les péchés. Tandis que par son unique sacrifice, par sa vie donnée, Jésus a enlevé une fois pour toutes le péché du monde.
Soyons francs, ce genre de raisonnement nous est assez étranger ; mais pour le milieu juif et chrétien de l’époque, toutes ces considérations étaient très importantes.
Je commence par  l’expression « enlever les péchés » parce que c’est peut-être celle qui nous étonne le plus dans ce texte : et pourtant l’auteur y tient certainement parce que le mot péché revient plusieurs fois dans ces quelques phrases. Evidemment, ni vous ni moi ni personne ne peut prétendre que plus aucun péché n’a été commis depuis la mort et la Résurrection du Christ. Mais dire que Jésus a enlevé le péché du monde, c’est dire que le péché n’est plus une fatalité parce que l’Esprit Saint nous a été donné.
C’est le sens de la phrase : « Il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie. » Entendons-nous bien : le mot « perfection », ici, n’a pas un sens moral ; il veut dire plutôt « accomplissement, achèvement ». Nous avons été menés par le Christ à notre accomplissement, cela veut dire que nous sommes redevenus grâce à lui des hommes et des femmes libres : libres de ne pas retomber dans la haine, la violence, la jalousie ; libres de vivre en fils et filles de Dieu et en frères et soeurs entre nous.
C’est pour cela que, à chaque Eucharistie, nous continuons à dire « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». C’est une véritable révolution en quelque sorte ! C’est bien celle qu’avaient annoncée les prophètes : Jérémie, par exemple, quand il parlait de la Nouvelle Alliance : « Voici venir des jours, oracle du SEIGNEUR, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une Alliance Nouvelle. Je déposerai mes directives au fond de leur cœur … » (Jr 31,31…33). Et Ezéchiel : « J’enlèverai de votre corps le cœur  de pierre et je vous donnerai un cœur  de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit et je vous ferai marcher selon mes lois. » (Ez 36,26-27).
Le bonheur immense des premiers Chrétiens, c’était bien cette certitude que Jésus avait accompli cette grande promesse de Dieu. Désormais, nous pouvons laisser l’Esprit Saint mener nos vies. Evidemment, cela suppose que nous restions sans cesse étroitement greffés sur Jésus-Christ, comme le rameau sur la vigne.
Autre formule étonnante dans ce texte : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. » En fait, elle s’adresse à une autre catégorie de lecteurs de la lettre aux Hébreux, ceux qui attendaient un Messie-roi.
ASSIS A LA DROITE DE DIEU
Je m’explique : l’expression « assis à la droite de Dieu » était depuis des siècles en Israël un titre royal : pourquoi ? Parce que, très concrètement, si vous vous placiez derrière le Temple de Jérusalem et le palais royal (à l’époque où tous les deux étaient encore debout), et que vous regardiez vers l’Est, le palais royal était réellement à droite du Temple, en contrebas : ce qui veut dire que le trône du roi était à droite de ce qu’on pourrait appeler le trône de Dieu. Littéralement, le jour de son sacre, lorsqu’il prenait possession de son trône, le nouveau roi s’asseyait à la droite de Dieu. Du coup on voit ce que veut dire : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. » C’est affirmer tout simplement que Jésus est bien le roi-Messie qu’on attendait.
La phrase suivante dit exactement la même chose : « Il attend désormais que  ses ennemis soient mis sous ses pieds. »  Là encore, il faut se replacer dans le contexte : sur les marches des trônes des rois à l’époque, on gravait ou on sculptait des silhouettes d’hommes enchaînés ; ils représentaient les ennemis du royaume ; en gravissant les marches de son trône, le roi écrasait ces silhouettes, il piétinait symboliquement ses ennemis. Ce n’était pas de la cruauté gratuite, mais un gage de sécurité pour ses sujets.
On ne voit évidemment plus le trône des rois de Jérusalem, mais les trônes de Tout-Ankh-Ammon au Musée du Caire portent exactement ces mêmes sculptures. En Israël, la seule trace qu’on en ait gardée est la phrase que le prophète disait de la part de Dieu à chaque nouveau roi, le jour de son sacre, et qui est citée dans le psaume 109/110 : « Siège à ma droite, que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. »
Pour l’auteur de la lettre aux Hébreux, c’est une manière imagée de nous dire que Jésus-Christ est bien le Messie, celui qu’on attendait, le roi éternel, descendant de David. Et si Jésus est bien le Messie, alors, désormais, l’ancien monde est révolu.
——————
Complément
– Reste une question : pourquoi parlons-nous du sacrifice de la Messe ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux, lui-même, nous dit : « Quand le pardon est accordé, on n’offre plus de sacrifice pour le péché. » En fait, nous avons gardé le mot « sacrifice » mais, avec Jésus-Christ, son sens a complètement changé : pour lui, « sacrifier » (sacrum facere, accomplir un acte sacré) ne signifie pas tuer un ou mille animaux, mais vivre dans l’amour et faire vivre ses frères. Le prophète Osée le disait déjà (au huitième siècle av. J.C.) de la part de Dieu : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6,6).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 13,24-32

En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
24 « En ces jours-là,
après une pareille détresse,
le soleil s’obscurcira
et la lune ne donnera plus sa clarté ;
25 les étoiles tomberont du ciel
et les puissances célestes seront ébranlées.
26 Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées
avec grande puissance et avec gloire.
27 Il enverra les anges
pour rassembler les élus des quatre coins du monde,
depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
28 Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier :
dès que ses branches deviennent tendres
et que sortent les feuilles,
vous savez que l’été est proche.
29 De même, vous aussi,
lorsque vous verrez arriver cela,
sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte.
30 Amen, je vous le dis :
cette génération ne passera pas
avant que tout cela n’arrive.
31 Le ciel et la terre passeront,
mes paroles ne passeront pas.
32 Quant à ce jour et à cette heure-là,
nul ne les connaît,
pas même les anges dans le ciel,
pas même le Fils,
mais seulement le Père. »

LE STYLE APOCALYPTIQUE
Jésus ne nous avait guère habitués à ce genre de discours ! Tout d’un coup son style se met à ressembler à toute une littérature très florissante à son époque, mais bien étrangère à nos mentalités actuelles. Il faut se rappeler que les derniers siècles avant l’ère chrétienne ont été le théâtre d’une grande effervescence intellectuelle, pas seulement en Israël, mais en Egypte, en Grèce, en Mésopotamie. La littérature de divination faisait fortune ; dans toutes les civilisations, dans toutes les religions, les questions sont partout et toujours les mêmes : qui aura le dernier mot ? L’humanité va-t-elle irrémédiablement à sa perte ? Ou alors le Bien triomphera-t-il ? Que sera la fin du monde ?
Peu à peu un style était né dans tout le Proche-Orient pour aborder ces sujets : partout on retrouve les mêmes images : des bouleversements cosmiques, éclipses de soleil ou de lune, des personnages célestes, anges ou démons ; ce qui est intéressant pour nous, c’est de voir comment des croyants, Juifs puis Chrétiens ont emprunté les formes de ce style de leur temps mais en y coulant leur propre message, la révélation divine. C’est pour cela que, dans la Bible, ce style littéraire est appelé « apocalyptique » parce qu’il apporte une « révélation » de la part de Dieu (littéralement le verbe grec « apocaluptô » veut dire « lever un coin du voile », « révéler »). Au sens de « lever le voile qui recouvre l’histoire des hommes ».
Cette sorte de langage nous est assez étrangère aujourd’hui, mais au temps de Jésus, c’était transparent pour tout le monde. C’était du langage codé : en surface, il est question du soleil, des étoiles, de la lune et tout cela va être bouleversé. Mais en réalité il s’agit de tout autre chose ! Il s’agit de la victoire de Dieu et de ses enfants dans le grand combat qu’ils livrent contre le mal depuis l’origine du monde. Elle est là la spécificité de la foi judéo-chrétienne. C’est donc un contresens d’employer le mot « Apocalypse » à propos d’événements terrifiants : dans le langage croyant, juif ou chrétien, c’est juste le contraire. La révélation du mystère de Dieu ne vise jamais à terrifier les hommes, mais au contraire à leur permettre d’aborder tous les bouleversements de l’histoire en soulevant le coin du voile pour garder l’espérance.
POUR ANNONCER LE SALUT
Chaque fois que les prophètes de l’Ancien Testament veulent annoncer le Grand jour de Dieu, sa victoire définitive contre toutes les forces du mal, on retrouve ce même langage, ces mêmes images. Par exemple, le prophète Joël : « La terre frémit, le ciel est ébranlé ; le soleil et la lune s’obscurcissent et les étoiles retirent leur clarté, tandis que le SEIGNEUR donne de la voix à la tête de son armée. Ses bataillons sont très nombreux : puissant est l’exécuteur de sa parole. Grand est le jour du SEIGNEUR, redoutable à l’extrême : qui peut le supporter ? » (Jl 2,10-11). Ou encore : « Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là, je répandrai mon Esprit. Je placerai des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu, des colonnes de fumée. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang à l’avènement du jour du SEIGNEUR, grandiose et redoutable. Alors, quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé. » (Jl 3, 1-5). Et au chapitre 4 : « Le soleil et la lune s’obscurcissent, les étoiles retirent leur clarté… Le SEIGNEUR rugit de Sion, de Jérusalem il donne de la voix : alors les cieux et la terre sont ébranlés mais le SEIGNEUR est un abri pour son peuple, un refuge pour les fils d’Israël. » (Jl 4,15-16).
Tous ces textes ont un point commun : ils ne sont pas faits pour inquiéter, au contraire, puisqu’ils annoncent la victoire du Dieu d’amour. Le chamboulement cosmique qu’ils décrivent complaisamment n’est qu’une image du renversement complet de la situation ; le message, c’est « Dieu aura le dernier mot ». Le mal sera définitivement détruit ; par exemple Isaïe emploie les mêmes images pour annoncer le jugement de Dieu : « Les étoiles du ciel et leurs constellations ne feront plus briller leur lumière. Dès son lever, le soleil sera obscur et la lune ne donnera plus sa clarté. Je punirai le monde pour sa méchanceté, les impies pour leurs crimes. » (Is 13,10) ; c’est le même Isaïe qui, quelques versets plus haut, annonçait le salut des fils de Dieu : « Tu diras ce jour-là : Voici mon Dieu sauveur, j’ai confiance et je ne tremble plus, car ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ! Il a été pour moi le salut. » (Is 12,1-2). Et vous avez entendu Joël : « Quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé… le SEIGNEUR est un abri pour son peuple ». Dans le style apocalyptique, tout-à-fait conventionnel, donc, l’annonce de la foi, c’est ‘Dieu est le maître de l’histoire et le jour vient où le mal disparaîtra’. Il ne faut pas parler de « fin du monde » mais de « transformation du monde », de « renouvellement du monde ».
Dans le Nouveau Testament, qui utilise, lui aussi parfois le style apocalyptique, par exemple dans l’évangile de Marc de ce dimanche, le message de la foi reste fondamentalement le même, avec cette précision toutefois : le dernier mot, la victoire définitive de Dieu contre le Mal, c’est pour tout de suite, en Jésus-Christ. Il n’est donc pas étonnant qu’à quelques jours de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus recoure à ce langage, à ces images : le combat entre le Christ et les forces du mal est à son paroxysme et dans ce texte, si nous savons lire entre les lignes, nous avons un message équivalent à la phrase de Jésus dans l’évangile de Jean : « Courage, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33).

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE AUX HEBREUX, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIER LIVRE DES ROIS, PSAUME 145

Dimanche 7 novembre 2021 : 32ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 7 novembre 2021 :

32ème dimanche du Temps Ordinaire

The Widow’s Offering (Luke 21, 1 - 4). Wood engraving, published in 1886.
The Widow’s Offering (Luke 21, 1 – 4). Wood engraving, published in 1886.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre du premier livre des Rois 17,10-16

En ces jours-là,
10 le prophète Elie partit pour Sarepta,
et il parvint à l’entrée de la ville.
Une veuve ramassait du bois ;
il l’appela et lui dit :
« Veux-tu me puiser, avec ta cruche,
un peu d’eau pour que je boive ? »
11 Elle alla en puiser.
Il lui dit encore :
« Apporte-moi aussi un morceau de pain. »
12 Elle répondit :
« Je le jure par la vie du SEIGNEUR ton Dieu :
je n’ai pas de pain.
J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine,
et un peu d’huile dans un vase.
Je ramasse deux morceaux de bois,
je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste.
Nous le mangerons, et puis nous mourrons. »
13 Elie lui dit alors :
« N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit.
Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ;
ensuite tu en feras pour toi et ton fils.
14 Car ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d’Israël :
Jarre de farine point ne s’épuisera,
vase d’huile point ne se videra,
jusqu’au jour où le SEIGNEUR
donnera la pluie pour arroser la terre. »
15 La femme alla faire ce qu’Elie lui avait demandé,
et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils
eurent à manger.
16 Et la jarre de farine ne s’épuisa pas,
et le vase d’huile ne se vida pas,
ainsi que le SEIGNEUR l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Elie.

LE PROPHETE ELIE, LE PASSIONNE DE DIEU
Pourquoi le prophète Elie est-il ici, loin de son pays ? Il est prophète du royaume du Nord, et cela se passe ailleurs, à Sarepta, une ville de la côte phénicienne, une région qui, à l’époque, fait partie du royaume de Sidon et pas du tout du royaume d’Israël. En clair, le grand prophète a quitté sa patrie qui est le lieu de sa mission pour se réfugier à l’étranger : il est en exil volontaire, pourrait-on dire. Que se passe-t-il donc dans sa patrie ?
Nous sommes au neuvième siècle av. J.C., puisqu’il s’agit du grand prophète Elie, et, plus précisément sous le règne du roi Achab et de la reine Jézabel (vers 870). Or Jézabel n’est pas une fille d’Israël, elle est la fille du roi de Sidon ; en l’épousant, Achab a pratiqué une politique d’alliance (ce que les rois font souvent) mais il a pris un risque ; car le mariage avec une étrangère (donc païenne) est le premier pas vers l’apostasie, on le sait bien. Voici le palais, la ville, bientôt le peuple, ouverts à l’idolâtrie. Car la jeune reine païenne a apporté avec elle ses coutumes, ses prières, ses statues, ses prêtres ; désormais quatre cents prêtres de ce culte idolâtre paradent au palais et prétendent que Baal est le vrai dieu de la fertilité, de la pluie, de la foudre et du vent. Quant au roi Achab, trop faible, il laisse faire, pire, il trahit sa propre religion et il a poussé l’apostasie jusqu’à construire un temple de Baal dans sa capitale, Samarie.
Pour le prophète Elie et les fidèles du Seigneur, c’est la honte ! Car le premier des commandements était : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ! » C’était le B.A. BA en quelque sorte de l’Alliance avec le Dieu de Moïse : Dieu seul est Dieu, toutes les idoles ne servent à rien.
Evidemment, si Elie jouait son rôle de prophète, il ne pouvait que s’opposer à la reine Jézabel, ce qui n’a pas manqué. Mais comment prouver que les idoles ne sont rien que des statues impuissantes ? C’est à ce moment-là qu’intervint en Israël une grande sécheresse ; Elie saisit l’occasion : vous prétendez que Baal est le dieu de la pluie ? Eh bien moi, Elie, je vais vous montrer que le Dieu d’Israël est l’Unique et que tout, pluie ou sécheresse, vient de lui et de personne d’autre. On va voir ce qu’on va voir.
Notre texte d’aujourd’hui se situe à ce moment-là ; prévenu par Dieu, Elie a déclaré solennellement : « Par la vie du SEIGNEUR, le Dieu d’Israël au service duquel je suis, il n’y aura ces années-ci ni rosée ni pluie sinon à ma parole », traduisez Dieu est le seul maître des éléments, vos Baals n’y peuvent rien. Puis il est parti se mettre à l’abri car Dieu lui a dit : « Va-t-en d’ici, dirige-toi vers l’orient et cache-toi dans le ravin de Kerith, qui est à l’est du Jourdain. Ainsi tu pourras boire au torrent, et j’ai ordonné aux corbeaux de te ravitailler là-bas. » (1 R 17, 3-4). La sécheresse persistant, le torrent cesse de couler et Dieu envoie Elie un peu plus loin, à Sarepta, près de Sidon : « La parole du SEIGNEUR lui fut adressée : Lève-toi, va à Sarepta qui appartient à Sidon, tu y habiteras ; j’ai ordonné là-bas à une femme, à une veuve, de te ravitailler. » Bien sûr, Elie obéit et le voilà à Sarepta.

OSER LA CONFIANCE
Voici donc le grand prophète, mendiant, (téléguidé par Dieu, c’est vrai, mais mendiant quand même) et réduit à demander à une inconnue : « Apporte-moi un morceau de pain » ; la femme, elle aussi, est une pauvre, le texte le dit assez : « Je le jure par la vie du SEIGNEUR ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous mangerons, et puis nous mourrons. » (Sous-entendu ce sera notre dernier repas, puisque ce sont mes dernières provisions).
Mais puisque Dieu a parlé, il faut oser la confiance ; c’est bien le rôle du prophète de le rappeler : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu dis. Mais d’abord cuis-moi un petit pain et apporte-le moi, ensuite tu feras du pain pour toi et ton fils. Car ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le SEIGNEUR donnera la pluie pour arroser la terre. » On sait la suite magnifique, sur le plan théologique autant que littéraire : « Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le SEIGNEUR l’avait annoncé par la bouche d’Elie. »
Mais pour cela, il a fallu que la veuve de Sarepta qui est une païenne joue sa vie (puisqu’elle donne la totalité du peu qui lui reste) sur la parole du Dieu d’Israël. L’intention de l’auteur du texte est claire : le peuple bénéficiaire de toutes les sollicitudes de Dieu ferait bien de prendre exemple sur certains païens ! Alors que le peuple élu crève de faim et de malheur, sur sa terre retombée dans l’idolâtrie, des païens peuvent bénéficier des largesses de Dieu, simplement parce qu’ils ont la foi. Et la femme de Sarepta a même entendu Dieu lui parler (lui ordonnant de ravitailler son prophète) : ce qui revient à dire : la Parole de Dieu, mes frères, résonne aussi en terre païenne, qu’on se le dise ! Plus tard, Jésus ne fera pas plaisir à ses compatriotes en leur rappelant cet épisode (Lc 4,25-26). Dans les textes tardifs de l’Ancien Testament (et le premier livre des Rois en fait partie), des païens sont souvent donnés en exemple : on avait bien compris que le salut de Dieu est promis à l’humanité tout entière et pas seulement à Israël.
La grande leçon de ce passage, enfin, c’est la sollicitude de Dieu pour ceux qui lui font confiance : le prophète qui fait assez confiance pour tenir tête à Achab et Jézabel… la veuve qui prend le risque de se dépouiller du peu qui lui reste… L’un et l’autre sont dans la main de Dieu. L’un et l’autre seront comblés au-delà de leur attente.

 

PSAUME – 145 (146), 6c-7, 8-9a, 9bc-10

Le SEIGNEUR garde à jamais sa fidélité,
7 il fait justice aux opprimés ;
aux affamés il donne le pain.
Le SEIGNEUR délie les enchaînés

8 Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
Le SEIGNEUR redresse les accablés,
le SEIGNEUR aime les justes.
9 Le SEIGNEUR protège l’étranger,

Il soutient la veuve et l’orphelin,
Il égare les pas du méchant.
10 D’âge en âge, le SEIGNEUR régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

QUAND ISRAEL RELIT SON HISTOIRE
« Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés… accablés… affamés… » Lorsque le peuple d’Israël chante ce psaume, c’est sa propre histoire qu’il raconte. Et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; « opprimés, accablés, affamés », il a connu toutes ces situations : l’oppression en Egypte, pour commencer, dont Dieu l’a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et, plus tard, l’oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Et ce psaume, d’ailleurs, a été écrit après le retour de l’Exil à Babylone, peut-être pour la dédicace du Temple restauré. Le Temple avait été détruit en 587 av.J.C. par les troupes du roi de Babylone, Nabuchodonosor. Mais Cyrus, roi de Perse, a vaincu Babylone à son tour (en 539 av.J.C.) et, dès 538, il a autorisé les Juifs, qui étaient esclaves à Babylone, à rentrer en Israël et à reconstruire leur Temple. La dédicace de ce Temple rebâti a été célébrée dans la joie et dans la ferveur. Le livre d’Esdras raconte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la Dédicace de cette Maison de Dieu » (Esd 6, 16).
Ce psaume est donc tout imprégné de la joie du retour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prouver sa fidélité à son Alliance : il a libéré son peuple, il a agi comme son plus proche parent, son vengeur, son « racheteur », comme dit la Bible. Quand Israël relit son histoire, il peut témoigner que Dieu l’a accompagné tout au long de sa lutte pour la liberté : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, Le SEIGNEUR redresse les accablés ».
Israël a connu la faim, aussi, dans le désert, pendant l’Exode, et Dieu a envoyé la manne et les cailles pour sa nourriture : « Aux affamés, il donne le pain ». Et, peu à peu, on a découvert ce Dieu qui, systématiquement, prend parti pour le redressement des accablés et pour le relèvement des petits de toute sorte.
Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide ; (« Dieu aime les justes »).
C’est donc un chant de reconnaissance qu’ils chantent ici : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles / Le SEIGNEUR redresse les accablés / Le SEIGNEUR aime les justes / Le SEIGNEUR protège l’étranger / il soutient la veuve et l’orphelin. Ton Dieu, ô Sion, pour toujours. »
Vous avez remarqué l’insistance sur le nom « SEIGNEUR » : ici, il traduit le fameux NOM de Dieu, le NOM révélé à Moïse au Buisson ardent : les quatre lettres « YHVH » qui disent la présence permanente, agissante, libérante, de Dieu à chaque instant de la vie de son peuple.
Je reprends la dernière ligne d’aujourd’hui, « Ton Dieu, ô Sion, pour toujours ». « Le SEIGNEUR est ton Dieu » : dans la Bible, l’expression « mon Dieu » (ou « ton Dieu ») est toujours un rappel de l’Alliance, de toute l’aventure étonnante de l’Alliance entre Dieu et son peuple choisi : Alliance à laquelle Dieu n’a jamais failli.
« Ton Dieu pour toujours » : tout d’abord, une fois de plus, je remarque que la prière d’Israël est tendue vers l’avenir ; elle n’évoque le passé que pour fortifier son attente, son espérance. Et d’ailleurs quand Dieu avait dit son nom à Moïse, il l’avait dit de deux manières : ce fameux nom, imprononçable en quatre lettres, YHVH que nous retrouvons souvent dans la Bible, et en particulier dans ce psaume, et que nous traduisons « le SEIGNEUR » ; mais aussi, et d’ailleurs il avait commencé par là, il avait donné une formule plus développée, « Ehiè asher ehiè » qui se traduit en français à la fois par un présent « Je suis qui je suis » et par un futur « Je serai qui je serai ». Manière de dire sa présence permanente et pour toujours auprès de son peuple.

UN MODELE A IMITER
Ensuite, l’insistance sur le futur, « pour toujours » vise également à fortifier l’engagement du peuple. Il est bien utile de se répéter ce psaume non seulement pour reconnaître la simple vérité de l’oeuvre de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : car, en définitive, cet inventaire est aussi un programme de vie : si Dieu a agi ainsi envers Israël, celui-ci se sent tenu d’en faire autant pour les autres ; tous les exclus du monde (et de nos sociétés) ne connaîtront l’amour que Dieu leur porte qu’à travers le comportement de ceux qui en sont les premiers témoins.
D’où l’insistance de la Loi de Moïse et des Prophètes sur ce point. Pour commencer, la Loi était prescrite pour éduquer le peuple à se conformer peu à peu à la miséricorde de Dieu : pour cette raison, elle comportait de nombreuses règles de protection des veuves, des orphelins, des étrangers. Parce que Dieu mène inlassablement son peuple, et à travers lui, l’humanité tout entière, sur un long chemin de libération, la Loi n’avait qu’un objectif : faire d’Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d’autrui.
Quant aux prophètes, c’est principalement sur l’attitude par rapport aux pauvres et aux affligés de toute sorte qu’ils jugeaient de la fidélité d’Israël à l’Alliance. Si on fait l’inventaire des paroles des prophètes, on est bien obligé d’admettre que leurs rappels à l’ordre portent majoritairement sur deux points (qui nous surprennent peut-être) : une lutte acharnée contre l’idolâtrie, d’une part, (nous l’avons vu avec Elie dans la première lecture) et les appels à la justice et au souci des autres, d’autre part. Jusqu’à oser dire de la part de Dieu : « C’est la miséricorde que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6, 6) ; ou encore : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8).
Pour terminer, vous connaissez la phrase du livre de Ben Sirac : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35, 18). Le peuple d’Israël en est certain, ce sont toutes les larmes de tous ceux qui souffrent qui coulent sur les joues de Dieu… Mais alors, si nous sommes assez près de Dieu, logiquement, elles devraient couler aussi sur nos joues à nous !… C’est probablement cela, être à son image ?

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 9, 24-28

24 Le Christ n’est pas entré
dans un sanctuaire fait de main d’homme,
figure du sanctuaire véritable ;
il est entré dans le ciel même,
afin de se tenir maintenant pour nous
devant la face de Dieu.
25 Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois,
comme le grand prêtre qui, tous les ans,
entrait dans le sanctuaire
en offrant un sang qui n’était pas le sien ;
26 car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion
depuis la fondation du monde.
Mais en fait, c’est une fois pour toutes,
à la fin des temps,
qu’il s’est manifesté
pour détruire le péché par son sacrifice.
27 Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois,
et puis d’être jugés,
28 ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois
pour enlever les péchés de la multitude ;
il apparaîtra une seconde fois,
non plus à cause du péché,
mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

LE LIEU DE LA RENCONTRE
L’auteur de la lettre aux Hébreux, nous l’avons vu depuis plusieurs semaines, s’adresse à des Chrétiens d’origine juive qui ont peut-être quelque nostalgie du culte ancien ; dans la pratique chrétienne, il n’y a plus de temple, plus de sacrifices sanglants ; est-ce bien cela ce que Dieu veut ? Alors notre auteur reprend une à une toutes les réalités, toutes les pratiques de la religion juive et il démontre que tout cela est périmé.
Ici, il s’agit surtout du Temple, appelé le « sanctuaire » ; l’auteur précise : il faut distinguer le vrai sanctuaire dans lequel Dieu réside, c’est-à-dire le ciel même, et le temple construit par les hommes qui n’en est évidemment qu’une pâle copie. Les Juifs étaient particulièrement fiers, et à bon droit, de leur magnifique Temple de Jérusalem. Pour autant, ils n’oubliaient jamais que toute construction humaine reste humaine par définition et donc, faible, imparfaite, périssable. De surcroît, personne non plus en Israël ne prétendait enfermer la présence de Dieu dans un temple, même immense. Le tout premier bâtisseur du temple de Jérusalem, le roi Salomon disait déjà : « Est-ce que vraiment Dieu pourrait habiter sur la terre ? Les cieux eux-mêmes et les cieux des cieux ne peuvent te contenir ! Combien moins cette Maison que j’ai bâtie ! » (1 R 8, 27).
On a donc toujours su, dès l’Ancien Testament, que la Présence de Dieu n’était pas limitée à la Tente de la Rencontre pendant l’Exode, ni, plus tard, au Temple de Jérusalem. Mais on recevait ce lieu de prière comme un cadeau : dans sa miséricorde, Dieu avait accepté de donner à son peuple un signe visible de sa Présence.
Désormais, pour les Chrétiens, le vrai Temple, le lieu où l’on rencontre Dieu n’est plus un bâtiment : l’Incarnation de Jésus-Christ a tout changé : désormais le lieu de rencontre entre Dieu et l’homme, c’est Jésus-Christ, le Dieu fait homme. Sous une autre forme, c’est ce que Saint Jean explique aux lecteurs de son évangile, dans l’épisode des vendeurs chassés du Temple : c’était peu de temps avant la fête juive de la Pâque, Jésus qui était monté à Jérusalem avec ses disciples, s’était permis de chasser de l’enceinte du Temple tous les changeurs de monnaie et les marchands de bestiaux pour les sacrifices. Et Jean, plus tard, avait compris : dans peu de temps tout ceci serait périmé. Un dialogue, ou plutôt une querelle avait commencé entre les Juifs et Jésus : les Juifs lui demandaient : « Quel signe nous montreras-tu pour agir de la sorte ? » (traduisez « au nom de qui peux-tu te permettre de faire la révolution ? ») Et Jésus avait répondu : « Détruisez ce Temple et, en trois jours, je le relèverai. » Plus tard, après la Résurrection, les disciples ont compris : « Le Temple dont il parlait, c’était son corps. » (Jn 2, 13-21).

DIEU PARMI LES HOMMES
Je reviens à notre texte : La lettre aux Hébreux dit la même chose : restons greffés sur Jésus-Christ, nourrissons-nous de son corps, ainsi nous sommes mis en présence de Dieu : lui, il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire véritable et il se « tient devant la face de Dieu » (ce sont les termes que l’on employait pour parler du sacerdoce). « Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. »
Quand y est-il entré ? Par sa mort bien sûr. Une fois de plus, nous voyons la place centrale de la croix dans le mystère chrétien, pour tous les auteurs du Nouveau Testament. Un peu plus loin (He 10), l’auteur de la lettre aux Hébreux précisera que cette mort du Christ n’est que le point d’orgue d’une vie tout entière offerte et que quand on parle de son sacrifice, il faut bien entendre « l’acte sacré que fut toute sa vie » et non pas seulement les dernières heures de la Passion.
Pour l’instant, le texte que nous avons sous les yeux parle seulement de la Passion du Christ et de son sacrifice, sans préciser davantage. Il oppose le sacrifice du Christ à celui qu’offrait le grand-prêtre d’Israël, chaque année au jour du Yom Kippour (littéralement « Jour du Pardon ») : ce jour-là, le grand prêtre entrait seul dans le Saint des Saints : en prononçant le Nom sacré (YHVH) et en répandant le sang d’un taureau (pour ses propres fautes) et celui d’un bouc (pour les fautes du peuple), il renouvelait solennellement l’Alliance avec Dieu. A la sortie du grand prêtre du Saint des Saints, le peuple massé à l’extérieur savait que ses péchés étaient pardonnés. Mais ce renouvellement de l’Alliance était précaire, et il fallait recommencer chaque année : « Le grand prêtre, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ».
Tandis que l’Alliance que Jésus-Christ a conclue avec le Père en notre nom est parfaite et définitive : sur le Visage du Christ en croix, les croyants ont découvert le vrai Visage de Dieu qui aime les siens jusqu’au bout ; désormais ils ne se méprennent plus sur Dieu, ils savent que Dieu est leur Père, comme il est le Père de Jésus ; ils peuvent enfin vivre de tout leur cœur l’Alliance que Dieu leur propose ; tout cela c’est la nouveauté, la Nouvelle Alliance apportée par le Christ.
Alors, nous ne craignons plus le jugement de Dieu : nous croyons et nous affirmons que « Jésus reviendra pour juger les vivants et les morts » (dans notre Credo), mais nous savons désormais que, en Dieu, jugement est synonyme de salut : « le Christ, après s’être offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude, apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent. »
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Complément
On peut bien dire de Jésus-Christ qu’il est « le grand prêtre du bonheur qui vient » ! (selon une autre expression de l’auteur de cette lettre -He 9, 11- lue pour la fête du Corps et du Sang du Christ – année B).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 12, 38-44

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules :
38 « Méfiez-vous des scribes,
qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
et qui aiment les salutations sur les places publiques,
39 les sièges d’honneur dans les synagogues
et les places d’honneur dans les dîners.
40 Ils dévorent les biens des veuves
et, pour l’apparence, ils font de longues prières :
ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
41 Jésus s’était assis dans le Temple
en face de la salle du trésor
et regardait comment la foule y mettait de l’argent.
Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
42 Une pauvre veuve s’avança
et mit deux petites pièces de monnaie.
43 Jésus appela ses disciples et leur déclara :
« Amen, je vous le dis :
cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
plus que tous les autres.
44 Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
mais elle, elle a pris sur son indigence :
elle a mis tout ce qu’elle possédait,
tout ce qu’elle avait pour vivre. »

MEFIEZ-VOUS DES APPARENCES
« Méfiez-vous … » Dans la bouche de Jésus, voici une parole inattendue ! Nous sommes dans les derniers chapitres de l’Evangile de Marc, avant la Passion et la Résurrection du Christ. Jésus donne ses derniers conseils à ses disciples. Quelques versets plus haut, il leur a dit : « Ayez foi en Dieu (11, 22)… Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu et cela vous sera accordé. » Un peu plus loin, il leur conseillera encore : « Prenez garde que personne ne vous égare … » (13, 5). Ici, c’est quelque chose comme « Ne donnez pas votre confiance à n’importe qui ! » Il s’agit de certains scribes. Nous sommes peut-être surpris de cette véhémence de Jésus, mais elle relève du style prophétique : combien de fois avons-nous vu les prophètes employer un langage très violent pour stigmatiser certaines attitudes ; pour autant, il ne s’agit pas pour Jésus de faire en bloc le procès de tous les scribes.
Les scribes jouissaient d’une grande considération au temps de Jésus, et elle était généralement justifiée. Qui étaient-ils ? Des laïcs qui avaient étudié la Loi de Moïse dans des écoles spécialisées, des diplômés de la Loi (comme on dirait aujourd’hui des « docteurs en théologie »). Ils avaient le droit de commenter l’Ecriture et de prêcher. Ils siégeaient au Sanhédrin, le tribunal permanent de Jérusalem qui se réunissait au Temple deux fois par semaine. Les meilleurs d’entre eux étaient nommés « docteurs de la Loi ». Le respect qu’on leur vouait était en réalité celui qu’on ressentait pour la Loi elle-même. Le livre de Ben Sirac (ou Siracide) consacre une page entière (Si 38,34 – 39,11) à l’éloge du scribe, « celui qui s’applique à réfléchir sur la loi du Très-Haut, qui étudie la sagesse de tous les anciens, et consacre ses loisirs aux prophéties… Il étudie le sens caché des Proverbes, il passe sa vie parmi les énigmes des paraboles. » (Si 39,1… 3). Mais cette reconnaissance populaire pouvait bien monter à la tête de certains : dans les synagogues, ils avaient des places réservées dans les premiers rangs, et les mauvaises langues faisaient remarquer que ces places, curieusement, tournaient le dos aux Tables de la Loi et étaient situées face au public !
Jésus manifeste une très grande liberté à leur égard : dans les versets précédents, il a rendu hommage à l’un d’entre eux : Marc nous raconte que « Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » (12, 34). Ici, en revanche, il semble les prendre à partie de façon plus générale ; en réalité, ce n’est qu’une réponse au harcèlement dont il a été l’objet de la part de certains d’entre eux, depuis le début de sa vie publique, et qui lui a fait prendre conscience de leur jalousie à son égard. En effet, Marc a montré amplement, tout au long de l’évangile, la méfiance grandissante des scribes contre Jésus.
Il faudrait relire (ou relier) tous ces épisodes : la guérison du paralytique de Capharnaüm (2,6-7) ; le repas chez Lévi (2,16) ; les accusations d’être un suppôt du démon, ce qui expliquerait son pouvoir : « Les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : « Il a Béelzéboul en lui et : C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. » (3,23). Ou encore la discussion sur le non-respect des traditions (7,5).
Leur jalousie s’est peu à peu muée en haine et a fait naître en eux l’idée de le faire mourir : après qu’il eut chassé les vendeurs du Temple « Les grands prêtres et les scribes l’apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr. Car ils le redoutaient, parce que la foule était frappée de son enseignement » (11,18 : en somme c’est une jalousie de professeurs). Après l’épisode des vendeurs, justement, ils lui demanderont de justifier ses audaces : « Alors que Jésus allait et venait dans le Temple, les grands prêtres, les scribes et les anciens s’approchent de lui. Ils lui disaient : En vertu de quelle autorité fais-tu cela ? Ou qui t’a donné autorité pour le faire ? » (11,27-28). D’ailleurs, au moment de la Passion, Pilate ne s’y trompera pas (Marc note « Pilate voyait bien que les grands prêtres l’avaient livré par jalousie » : 15,10).
Jésus est bien conscient de la haine dont il est l’objet, mais ce n’est pas cela qu’il leur reproche ; à ses yeux, il y a plus grave : « Ils dévorent les biens des veuves » ; par là, il reproche à certains de profiter de leur fonction ; on peut supposer que les scribes, donnant des consultations, les veuves leur demandaient probablement des conseils juridiques (qui n’étaient pas gratuits, apparemment !) « Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement : ils seront d’autant plus sévèrement condamnés. » Phrase sévère, mais bien dans le style prophétique : on sait bien que l’endurcissement du coeur vient tout doucement si l’on n’y prend pas garde ; ceux qui sont visés ici « affectent de prier longuement », mais cette prière feinte, affectée, n’est évidemment pas une vraie prière puisque, ensuite, ils volent les pauvres gens… leur prière ne les rapproche donc pas de Dieu ; (traduisez ils s’excluent eux-mêmes du salut).

L’AUDACE DE LA GENEROSITE
Et voici qu’une veuve se présente, justement pour faire son offrande. Elle est pauvre, de toute évidence, Marc le dit trois fois (v.42, 43 « pauvre veuve » ; v. 44 « indigence ») : c’était malheureusement le cas général, car elles n’avaient pas droit à l’héritage de leur mari et leur sort dépendait en grande partie de la charité publique. La preuve de leur pauvreté est dans l’insistance toute particulière de la Loi sur le soutien que l’on doit apporter à la veuve et à l’orphelin, ce qu’un scribe ne peut pas ignorer, lui, le spécialiste de la Loi. La veuve s’avance donc pour déposer deux piécettes ; et c’est elle que Jésus donne en exemple à ses disciples : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. » L’évangile n’en dit pas plus, mais la réflexion de Jésus à son sujet laisse entendre que sa confiance sera récompensée… Le rapprochement avec la première lecture de ce dimanche (la veuve de Sarepta) est suggestif : comme la veuve de Sarepta avait donné ses dernières provisions au prophète Elie, celle du Temple de Jérusalem donne ses derniers sous. Sa confiance en Dieu va jusque-là. Jusqu’à prendre le maximum de risques, le dépouillement complet.
Ces derniers conseils de Jésus à ses disciples prendront quelques jours après un relief tout particulier. A leur tour, ils devront choisir leur attitude dans l’Eglise naissante. Le modèle que leur Seigneur leur a assigné, ce n’est pas l’ostentation de certains scribes, leur recherche des honneurs… mais la générosité discrète de la veuve et l’audace de tout risquer.