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Dimanche 17 octobre 2021 : 29è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 17 octobre 2021 :

29ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre d’Isaïe 53, 10 – 11

10 Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR.
S’il remet sa vie en sacrifice de réparation,
il verra une descendance, il prolongera ses jours :
par lui, ce qui plaît au SEIGNEUR réussira.
11 Par suite de ses tourments,
il verra la lumière,
la connaissance le comblera.
Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes,
il se chargera de leurs fautes.

LES EXILES DANS LA TOURMENTE
Essayons d’abord de lire ce texte sans penser tout de suite à Jésus-Christ : le prophète Isaïe qui écrivait au sixième siècle av. J.C. parlait d’abord pour ses contemporains ; sinon qui l’écouterait ? Un prédicateur qui, aujourd’hui, nous parlerait pour l’an 3000 n’aurait guère d’auditeurs ! Il faut donc chercher ce qu’Isaïe voulait dire à ses contemporains, en quoi son message pouvait les stimuler.
La seule chose évidente dans les quelques lignes que nous lisons ici, c’est qu’on est dans un contexte de persécution : un « Serviteur » est « broyé par la souffrance ». Puisque ce passage est inséré dans le livre du deuxième Isaïe (c’est-à-dire les chapitres 40 à 55 d’Isaïe), on peut penser qu’il s’agit de l’Exil à Babylone. La souffrance est là pour ce peuple qui a tout perdu et qui peut aller jusqu’à se sentir abandonné de Dieu. Alors le prophète vient redonner des raisons de vivre et d’espérer, des raisons de tenir le coup, malgré tout. Il vient dire : votre souffrance n’est pas inutile, elle a un sens, vous pouvez lui donner un sens.
Il cite l’exemple d’un Serviteur, mais sans le désigner précisément ; qui est ce « Serviteur » ? Ce même titre revient avec insistance dans les quatre textes qu’on appelle justement « les chants du Serviteur » chez le deuxième Isaïe. Il s’agit probablement du peuple lui-même exilé, ou ce qu’il en reste : le petit noyau qui essaie coûte que coûte de rester un serviteur de Dieu.
Je commence par la phrase la plus difficile : « Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR. » L’horrible contresens à ne pas faire, ce serait de croire une seule seconde que Dieu puisse prendre un quelconque plaisir à la souffrance d’un homme ; comment concilier cette manière de voir avec tout ce que nous savons par ailleurs, à savoir que Dieu est Amour… Même nous, qui ne sommes pas très bons, nous ne nous réjouissons pas des souffrances des autres ! Donc, ne faisons pas dire à ce texte ce qu’il ne dit pas !… Nulle part, dans le texte hébreu, il n’est dit que Dieu s’est complu à broyer son Serviteur par la souffrance.
Le verbe « plaire » ici est un mot que l’on employait à propos des sacrifices pour dire qu’ils étaient agréés par Dieu et qu’il donnait son absolution au peuple tout entier. Pour le dire autrement, dans sa souffrance, le serviteur est invité à adopter une attitude que Dieu peut agréer comme une œuvre de réparation, d’absolution.
Ce qui revient à dire que le serviteur peut transformer sa souffrance en une œuvre de salut. D’abord pour lui-même : derrière l’expression « broyé par la souffrance », il y a l’image du « coeur brisé » d’Ezéchiel ou du psaume 50/51: un coeur de pierre qui devient coeur de chair… dans la souffrance, et spécialement celle infligée par les hommes, la persécution, on peut réagir par le durcissement (haine pour haine), ou par l’amour et le pardon. C’est donc au sein même de sa souffrance que le serviteur peut tracer un chemin de lumière : c’est le sens de la phrase « par suite de ses tourments, il verra la lumière ». De tout mal, Dieu peut nous aider à faire sortir un bien ! Voilà la merveille, la puissance de l’amour de Dieu.

TRACER UN CHEMIN DE LUMIERE
Mais ce serviteur souffrant peut également contribuer au salut des autres. C’est le deuxième message d’Isaïe : Cette souffrance que les hommes vous ont infligée, vous pouvez en faire un moyen de salut pour eux ; Dieu accepte, agrée votre attitude intérieure d’offrande comme un sacrifice et il pardonne à tous, y compris vos bourreaux. Il est vrai que vous n’êtes pas en train d’accomplir un sacrifice au Temple de Jérusalem selon les rites traditionnels, mais, dans sa miséricorde pour tous les hommes, Dieu accueille votre attitude intérieure d’offrande et de pardon comme un sacrifice de réparation. Etant entendu que c’est toujours Dieu qui répare, qui pardonne.
C’est bien ce qui est dit ici par Isaïe au sujet du Serviteur : broyé par la haine des hommes, le Juste a répondu par le silence et le pardon. Dieu a permis que ce pardon soit le salut des bourreaux…! Que ce pardon convertisse le coeur des bourreaux parce qu’ils se sont ouverts à l’absolution offerte par Dieu.
Alors Isaïe délivre le message le plus important de sa prophétie : « Par lui (par le serviteur), ce qui plaît au SEIGNEUR réussira » ; c’est la phrase centrale de ce texte ; cette volonté de Dieu, Isaïe le sait bien, comme déjà Moïse le savait avant lui, c’est de sauver l’humanité, de la libérer de toutes ses chaînes ; et la pire de nos chaînes, c’est la haine, la violence, la jalousie qui rongent notre coeur. Cette volonté de Dieu, c’est donc tout simplement que l’humanité redécouvre la paix ; or cela peut se réaliser grâce aux serviteurs de Dieu. C’est ce que dit Isaïe ; « Si le Serviteur fait de sa vie un sacrifice de réparation… par lui ce qui plaît au SEIGNEUR réussira ». A partir de ce pardon accordé par Dieu, tous les pécheurs, délivrés de leur culpabilité, peuvent entamer une nouvelle vie. Devant l’attitude du Serviteur, le cœur des bourreaux s’attendrira. « Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » Ce qu’Isaïe dit ici, c’est que le salut des bourreaux est dans les mains de leurs victimes. Car seul le pardon accordé par la victime peut attendrir le cœur de son bourreau et le convertir.
C’est bien le sens de la phrase de Jésus : « Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
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Complément
Quelques siècles plus tard, le prophète Zacharie s’inscrivait dans la même ligne : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé… Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure. » (Za 12, 10 ; 13, 1).

 

PSAUME – 32 (33), 4-5. 18-19. 20.22

4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous,
comme notre espoir est en toi !

UNE PAROLE QUI EST LUMIERE
Dommage, nous n’avons entendu que quelques versets de ce psaume magnifique qui commence par « jubilez, hommes justes ! » Il est tout plein de jubilation, effectivement. Il comporte vingt-deux versets, ce qui est déjà tout un programme, nous l’avons vu souvent. Parce que vingt-deux, c’est le nombre des lettres de l’alphabet hébreu, on dit donc que ce psaume est « alphabétisant ». Lorsqu’on rencontre un psaume alphabétisant, on sait d’avance qu’il est consacré à l’Alliance que Dieu a proposée à son peuple pour annoncer son projet au monde et pour le réaliser. Manière symbolique de dire la perfection du projet de Dieu, qui est le tout de notre vie, « de A à Z ».
L’Alliance, le projet de Dieu est donc au centre de ce psaume : le mot « Alliance » ne sera pas prononcé une seule fois, mais il est sous-entendu dans le choix de ce nombre de vingt-deux versets. Et d’ailleurs, curieusement, (et ce n’est sûrement pas un hasard), la strophe centrale de ce psaume (les versets 11 et 12) dit : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. » Et aussitôt après (verset 13), vient le rappel de l’élection d’Israël, c’est-à-dire de sa vocation particulière au service du projet de Dieu : « Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu, heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine. »

On ne s’étonne donc pas d’avoir entendu pour commencer tout à l’heure « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Sans cesse, dans la Bible, on médite sur cet événement extraordinaire : le Dieu inaccessible parle à l’homme. Il parle pour créer, il parle pour proposer son Alliance, il parle pour guider la marche de son peuple, et avec lui, de toute l’humanité au long des siècles. « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR », elle est en ligne droite depuis le début, elle poursuit toujours l’unique projet. La juxtaposition des deux lignes de ce verset est très intéressante : « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Contrairement aux apparences peut-être, il n’y a pas là deux affirmations distinctes, l’une concernant la Parole de Dieu, l’autre portant sur ses actes, sur ce qu’il fait. Chez l’homme, la parole et l’action ne sont pas toujours très cohérents ; nos beaux discours sont souvent sans lendemain. Mais en Dieu la parole est acte : le même mot hébreu « Davar » veut dire à la fois « parole » et « action, oeuvre, événement ». Ce que Dieu dit, Il le fait ! « Il dit et cela fut » répète le récit de la création au chapitre 1 de la Genèse. Ou encore rappelez-vous Isaïe au chapitre 55 : « La Parole qui sort de ma bouche ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée. » Il y a certainement là aussi, comme très souvent dans la Bible, une allusion (j’aurais envie de dire un coup de patte) aux idoles qui, elles sont muettes et inertes, impuissantes.

« Il est fidèle en tout ce qu’il fait » : il s’agit encore et toujours de ce projet de Dieu : et le psaume détaille toute cette oeuvre de Dieu : la Création non pas comme un acte du passé mais comme une présence de Dieu, une vigilance sur tous ceux qu’il a appelés à l’existence ; j’ai employé le mot « vigilance » parce que nous le trouverons tout à l’heure.

Pour guider la marche de son peuple, Dieu parle à travers sa Loi. On en a un écho dans ce verset : « Il aime le bon droit et la justice, la terre est remplie de son amour. » La Création tout entière a vocation à devenir le lieu de l’amour, du droit et de la justice. Rappelez-vous le mot du prophète Michée : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que de respecter le droit, d’aimer la fidélité et de t’appliquer à marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8). C’est la Loi qui éduque peu à peu ce peuple et promeut le droit et la justice tels que Dieu les entend. Dans tous les peuples du monde, la loi est faite pour garantir et développer les valeurs régnantes de la société ; la particularité en Israël c’est que la Loi a été donnée par Dieu et donc elle défend les valeurs de Dieu : l’amour, la liberté, le respect mutuel, la solidarité ; les commandements tendent tous à éduquer le peuple dans ce sens.

Les autres versets que nous entendons ce dimanche font partie de la fin du psaume, mais ils sont dans la suite logique de ceux que nous venons de voir : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour », car la crainte de Dieu comporte toujours une dimension d’obéissance à sa Loi : une obéissance dictée par la confiance ; comme un enfant écoute celui qui l’avertit du danger, s’il lui fait confiance toutefois. Au passage, vous avez remarqué, nous avons là une belle définition de la « crainte de Dieu » : « Craindre » Dieu c’est espérer en son amour. Encore une fois, vous voyez qu’on est bien loin de la peur.

LA VIGILANCE DE DIEU
« Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine. » On voit bien pourquoi ce verset a été choisi précisément pour ce dimanche, en réponse à la première lecture : le chant du Serviteur souffrant au chapitre 53 d’Isaïe. Dans la souffrance, le serviteur ne tient le coup que parce qu’il sait qu’il est l’objet de la vigilance de Dieu, Isaïe dit « de la prédilection de Dieu ». En hébreu, le texte de notre psaume dit « L’oeil de Dieu est sur ceux qui le craignent ». Belle manière de dire sa sollicitude. Quant à la citation des « jours de famine », elle est certainement une allusion au temps de l’Exode : pendant la marche dans le désert, Dieu a réellement sauvé le peuple qui mettait son espoir en lui, en lui envoyant la manne, chaque matin.

Il reste que l’expression « pour les délivrer de la mort » pose question : pour tous, croyants ou incroyants, la mort est inéluctable et, à l’époque où ce psaume a été écrit, personne n’a encore ressuscité ! Dieu n’a délivré personne de la mort physique ! Mais il s’agit du peuple : et, réellement, ce peuple peut témoigner que Dieu l’a délivré plusieurs fois de la mort : que ce soit en Egypte, ou à Babylone, ou ailleurs.

Le dernier verset est un beau résumé de l’Alliance, une expression de confiance extraordinaire : le peuple met tout son espoir dans celui qui l’accompagne de sa vigilance : « Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous, comme notre espoir est en toi. » Cette confiance ne devrait jamais nous quitter puisque, dans la foi, nous savons que : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. » Dans nos moments de découragement, nous devrions nous répéter cette phrase !

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 4, 14 – 16

Frères,
14 en Jésus, le Fils de Dieu,
nous avons le grand prêtre par excellence,
celui qui a traversé les cieux ;
tenons donc ferme l’affirmation de notre foi.
15 En effet, nous n’avons pas un grand prêtre
incapable de compatir à nos faiblesses,
mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses,
à notre ressemblance, excepté le péché.
16 Avançons-nous donc avec assurance
vers le Trône de la grâce,
pour obtenir miséricorde
et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

JESUS N’ETAIT PAS PRETRE A LA MANIERE JUIVE
Tout se passe comme si nous assistions à une discussion sur le thème de la religion : deux théories, ou plutôt deux groupes, sont en présence : d’une part des Juifs, fervents, très attachés au culte du Temple et à l’institution du sacerdoce à Jérusalem : hors de là pas de salut ; et, en face, des Chrétiens tout neufs qui ont trouvé en Jésus-Christ, mort et ressuscité, le salut que l’humanité attend. Le dialogue entre ces deux groupes est d’autant plus difficile qu’ils emploient exactement le même vocabulaire, mais en donnant aux mots des sens complètement différents, voire même opposés.
Pour les Juifs, le rôle des prêtres en général, et du grand prêtre en particulier, c’est de faire le pont entre le Dieu inaccessible et le peuple. Quand on dit « Dieu Saint », on pense Dieu séparé, inaccessible ; les hommes, eux, appartiennent au monde profane, ce que l’Ancien Testament appelle impur. (Encore un mot qui a changé de sens !) ; alors, pour transmettre à ce Dieu nos prières, ou même nos actions de grâce, il faut un médiateur, un intermédiaire, quelqu’un qui fasse le pont. (C’est de là que vient le mot « pontife », « pontifex »). Ce quelqu’un ne peut pas être un homme ordinaire, qui appartient au monde profane ; d’où tout le rituel de la consécration du grand prêtre ; le mot « consécration » signifiant justement séparation, mise à part. Pourtant, nous savons que déjà l’Ancien Testament avait découvert, et merveilleusement, le Dieu tout proche ; mais le chemin était à sens unique, si l’on peut dire : Dieu traversait l’abîme qui nous sépare de lui, mais pour l’homme, c’était impossible. D’où la nécessité du prêtre, mis à part pour cela.
Dans cette logique-là, il est évident que Jésus ne remplit aucune des conditions du sacerdoce : premièrement, il n’est pas de la tribu des prêtres (la tribu de Lévi), puisqu’il descend de David, qui est de la tribu de Juda ; ses disciples se vantent assez, d’ailleurs, de cette filiation davidique ; pire, pour être grand prêtre, il fallait, à l’intérieur de la tribu de Lévi, descendre de la famille d’Aaron, ce qui évidemment n’était pas non plus le cas. Il n’a donc pas non plus reçu la consécration de grand prêtre, et pour cause. Et encore plus grave, il est mort comme un maudit : la mort de Jésus n’est pas un acte du culte, bien au contraire : c’est l’exécution d’un condamné ; et pour ceux qui l’ont condamné, il n’était qu’un imposteur, un faux Messie ; d’ailleurs la preuve, c’est que Dieu ne lui épargne pas cette mort infâme ; il a donc menti en se prétendant fils de Dieu. C’est en le tuant, au contraire, qu’on a accompli un acte religieux, en supprimant un blasphémateur qui ne pouvait que dévoyer le peuple.
Pour les Chrétiens, au contraire, tout repose sur le mystère de l’Incarnation. Dieu s’est fait homme ; en Jésus-Christ, homme et Dieu ne font qu’un. Le voilà, celui qui, réellement, efficacement, fait le pont. En lui, Dieu est venu vers l’humanité, Dieu a traversé l’abîme qui nous sépare de lui. Notre texte dit « Il a traversé les cieux ». En lui aussi, et en même temps, par sa Résurrection, un homme a traversé les cieux : pour rester dans cette image, on pourrait dire que le chemin a été fait dans les deux sens. En lui, l’humanité tient fermement une fois pour toutes la main de Dieu. Et nous, puisque nous sommes son corps, nous avons par lui accès à Dieu. Donc, c’est lui notre médiateur une fois pour toutes. « Tenons ferme dans l’affirmation de notre foi » nous dit l’auteur, c’est-à-dire ne nous laissons plus intimider par une théorie d’un autre âge. Désormais, tout est changé. Ne regardons plus vers le passé ; il n’était qu’une étape dans le projet de Dieu. Désormais, « En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence. »

LE MYSTERE DE L’INCARNATION
Nous lisons ici que, au moment où cette lettre a été écrite, déjà la communauté chrétienne donnait à Jésus le titre de Fils de Dieu. Mais, du coup, ces Chrétiens avaient la même difficulté que nous. Ce Fils de Dieu pouvait-il en même temps être un homme comme nous ? Il est là, le mystère de l’Incarnation, et il faut bien accepter qu’il reste pour nous un mystère : les desseins de Dieu sont trop impénétrables pour nous. Chez nous tous, même si nous récitons fidèlement que Jésus est « vrai homme et vrai Dieu », l’idée que Dieu est irrémédiablement lointain demeure tenace.
C’est probablement pour répondre à ce genre de difficulté que l’auteur ajoute tout de suite après : « Le grand prêtre que nous avons n’est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché. » Cette épreuve du Christ, recouvre certainement les multiples tentations qui ont jalonné sa vie : celles que nous rapportent les évangiles synoptiques dans ce qu’on appelle les tentations au désert ; celle du pouvoir, du succès, du prestige ; celle de se faire servir au lieu de se faire serviteur (nous en aurons un écho dans l’évangile de ce même dimanche) ; celle que lui a occasionnée Pierre en le poussant à éviter la persécution et la mort qui l’attendaient à Jérusalem ; celle de Gethsémani… Celle, enfin, de se croire abandonné, au pire moment, c’est-à-dire sur la croix. Toutes ces tentations sont les nôtres, mais lui n’a jamais succombé ; pas une fois il ne s’est éloigné de la volonté de son père : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ». Il est donc bien à la fois notre frère, qui partage notre condition, nos épreuves, nos tentations, et Fils de Dieu vivant parfaitement selon la volonté du Père.
Il ne nous reste plus qu’à marcher à sa suite, nous qui sommes ses membres, comme dit Saint Paul dans la lettre aux Corinthiens. Ce qui est dit ici sous la forme : « Avançons-nous donc avec pleine assurance… » Désormais, l’institution israélite du sacerdoce n’a plus de raison d’être. Mais alors, tout de suite se pose la question : pourquoi y a-t-il encore des prêtres parmi nous ? Soyons francs, quand l’auteur de la lettre aux Hébreux écrivait, personne dans aucune communauté chrétienne ne portait le titre de prêtre ; et si ce titre est revenu en usage par la suite, c’est avec un sens tout différent. Le prêtre chrétien ne prétend pas « faire le pont » entre Dieu et les fidèles. Mais, par sa présence, il rappelle sans cesse à ses frères, que Jésus-Christ, le seul grand prêtre, le seul pontife, est au milieu d’eux.

 

EVANGILE – selon Saint Marc 10, 35-45

En ce temps-là,
35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée,
s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, ce que nous allons te demander,
nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
36 Il leur dit :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
37 Ils lui répondirent :
« Donne-nous de siéger,
l’un à ta droite et l’autre à ta gauche,
dans ta gloire. »
38 Jésus leur dit :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,
être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
39 Ils lui dirent :
« Nous le pouvons. »
Jésus leur dit :
« La coupe que je vais boire, vous la boirez ;
et vous serez baptisés
du baptême dans lequel je vais être plongé.
40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche,
ce n’est pas à moi de l’accorder,
il y a ceux pour qui cela est préparé. »
41 Les dix autres, qui avaient entendu,
se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
42 Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez :
ceux que l’on regarde comme chefs des nations
les commandent en maîtres ;
les grands leur font sentir leur pouvoir.
43 Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.
Celui qui veut devenir grand parmi vous
sera votre serviteur.
44 Celui qui veut être parmi vous le premier
sera l’esclave de tous :
45 car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

POUR LIBERER LA MULTITUDE
Commençons par ces derniers mots « rançon pour la multitude » : ils ont malheureusement complètement changé de sens depuis le temps du Christ, et nous risquons donc de les entendre de travers ; aujourd’hui, quand nous entendons le mot rançon, c’est dans le contexte d’une prise d’otage, il s’agit de payer la somme exigée par les ravisseurs, seul moyen d’obtenir la libération du prisonnier. Le mot « rançon » désigne le montant de la somme à verser. On dira, par exemple, que les preneurs d’otage exigent une « forte rançon ». Tandis qu’à l’époque du Christ, au contraire, le mot « rançon » signifiait la libération, c’est-à-dire la seule chose importante en définitive. Le mot grec qui a été traduit par rançon est dérivé d’un verbe qui signifie « délier, détacher, délivrer ».
C’est donc un contresens, par rapport au texte grec de l’évangile de Saint Marc, d’imaginer que Jésus doive payer quelque chose pour nous. Ce contresens défigure complètement l’image de Dieu : un fameux chant de Noël a cru bien faire en parlant d’apaiser le courroux de Dieu, mais celui qui l’a écrit n’avait certainement pas complètement lu l’Ancien Testament ! Les disciples de Jésus l’avaient lu, eux, et ils ne risquaient donc pas de faire le contresens. D’autant plus que toute la Bible raconte la longue entreprise de Dieu pour libérer son peuple, d’abord, et toute l’humanité ensuite, de tous ses esclavages de toute sorte. Dieu est le Dieu libérateur, c’est le premier article du Credo d’Israël.
D’autre part, nous savons bien que tous les prophètes ont lutté de toutes leurs forces contre l’horrible pratique des sacrifices humains, dont ils disaient que c’est une abomination. Donc, quand les disciples ont entendu Jésus leur dire « je dois donner ma vie en rançon pour la multitude », il ne leur est pas venu à l’idée une minute que Dieu pouvait exiger l’exécution de son Fils pour apaiser un quelconque courroux : ils savaient depuis longtemps que Dieu n’a pas de courroux contre l’humanité et qu’il ne veut pas de sacrifice humain.
En revanche, ils attendaient une libération : de l’occupant romain d’abord, c’est certain ; et le malentendu a duré longtemps pour quelques-uns d’entre eux, y compris Judas, probablement. Plus profondément, ils étaient des croyants et donc, ils attendaient aussi la libération définitive de l’humanité de tout le mal qui la ronge : le mal d’ordre physique, moral, spirituel. Et ils entendaient Jésus leur dire « je dois consacrer ma vie à cette oeuvre divine de libération de l’humanité ». Mais Jésus leur dit aussi que cette oeuvre de libération de l’humanité passe par la conversion du coeur de l’homme ; et cela va lui coûter la vie, il le sait. Il vient, pour la troisième fois de leur annoncer sa passion, sa mort et sa résurrection ; annonce qui ne fait que confirmer leurs craintes ; Marc note un peu plus haut qu’ils sont sur la route qui monte à Jérusalem et que Jésus marche en avant du groupe ; eux suivent sans empressement, parce qu’ils ont peur, et à juste titre, de ce qui les attend à Jérusalem.

SERVIR QUOI QU’IL EN COUTE
Du groupe, deux hommes se détachent, peut-être les plus courageux, ou les plus clairvoyants ? Jacques et Jean, les fils de Zébédée, ceux que Jésus a surnommés « les fils du tonnerre ». Alors, de cette troisième annonce qui confirme leurs pires craintes, ils préfèrent ne retenir que la fin et ils demandent à Jésus de les rassurer : nous qui allons affronter Jérusalem avec toi, dis-nous qu’ensuite, nous aurons part à ta gloire. Jésus répond : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? Recevoir le Baptême dans lequel je vais être plongé ? » Manière de dire, je ne peux pas éviter le chemin de souffrance et de mort sur lequel les hommes m’entraînent ; et vous, êtes-vous prêts à vous engager sur ce même chemin ?
La dernière phrase de Jésus est très curieuse, si on y réfléchit : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi » : mais, justement, le Fils de l’homme, d’après le prophète Daniel (Dn 7), était celui qui devait être sacré roi de toute l’humanité. Curieux portrait de roi qu’un roi à genoux devant l’humanité au lieu d’être assis sur son trône au-dessus des autres.
Clairement, ici, Jésus se présente non comme un roi triomphant mais comme le serviteur d’Isaïe dont nous lisions le portrait en première lecture : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie » ; Isaïe disait « Par lui s’accomplira la volonté du SEIGNEUR », c’est-à-dire le salut de l’humanité ; parce que la non-violence, le pardon, le service, l’humilité sont le seul moyen de changer le coeur de l’homme ; alors on comprend la phrase de Jésus : « Les chefs des nations païennes commandent en maîtres… Il ne doit pas en être ainsi parmi vous ». Vous, mes disciples, qui êtes le noyau et le ferment de l’humanité nouvelle, soyez à l’image du Fils de l’homme, faites-vous serviteurs.
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Compléments

– Le livre de l’Exode raconte qu’à une époque où on croyait encore qu’il fallait payer quelque chose à Dieu pour se « racheter » à ses yeux, Moïse avait répondu « si cela peut vous aider à apaiser votre conscience, donnez une pièce d’argent pour le service de la Tente de la Rencontre, et n’en parlons plus. » Cette pièce d’argent pesait environ sept grammes, (c’était le franc symbolique, en quelque sorte), et Moïse précisait bien que ce devait être la même chose pour tout le monde, riches ou pauvres, car toutes les vies ont la même valeur aux yeux de Dieu (Ex 30, 16).
– « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie » : le rapprochement avec la première lecture s’impose : la figure du Serviteur annoncée par Isaïe a été pour les premiers Chrétiens la seule manière de comprendre l’incompréhensible : le roi du monde humilié au lieu d’être couronné.
– On peut penser que, très certainement, cet épisode et la réponse de Jésus devaient trouver un écho dans la communauté pour laquelle Marc a rédigé son évangile : car, pour elle, la persécution était déjà une réalité. Et au long des siècles, cette phrase de Jésus se répercute encore : l’oeuvre de libération de l’humanité n’est pas terminée ; elle nécessitera encore d’autres témoins, d’autres martyrs.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE AUX HEBREUX, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 83

Dimanche 10 octobre 2021 : 28ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 10 octobre 2021 :

28ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse, 7, 7-11

7 J’ai prié,
et le discernement m’a été donné.
J’ai supplié,
et l’esprit de la Sagesse est venu en moi.
8 Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ;
à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse ;
9 je ne l’ai pas comparée
à la pierre la plus précieuse ;
tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable,
et, en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue.
10 Plus que la santé et la beauté, je l’ai aimée ;
je l’ai choisie de préférence à la lumière,
parce que sa clarté ne s’éteint pas.
11 Tous les biens me sont venus avec elle,
et, par ses mains, une richesse incalculable.

« J’AI SUPPLIE, ET L’ESPRIT DE LA SAGESSE EST VENU EN MOI »
Toute une partie de ce texte que nous venons d’entendre pourrait être signée par un philosophe grec non croyant. « J’ai préféré la Sagesse aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle (toujours la Sagesse) j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas comparée à la pierre la plus précieuse ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. »
Bien sûr, il n’y a pas besoin d’avoir la foi pour dire des choses pareilles. L’humanité n’a pas attendu la Bible et la religion du Dieu d’Israël pour découvrir que les richesses de l’intelligence et surtout du coeur valent mieux que tout l’or et les bijoux du monde.
Mais l’intérêt de ce texte est ailleurs.
Ce n’est pas une leçon de savoir-vivre qui nous est donnée ici, même s’il n’est pas interdit de nous la répéter. Car il y a tout un message à lire entre les lignes : je m’explique : le livre de la Sagesse met en scène le roi Salomon et c’est lui qui est censé nous parler ici. Pour comprendre ce que Salomon va nous dire, il faut se rappeler un épisode très célèbre de sa vie (1 R 3) : nous sommes au tout début de son règne ; après d’effroyables intrigues de cour et autres règlements de comptes, Salomon est enfin installé sur le trône, tous ses ennemis politiques éliminés. Bientôt il construira le Temple de Jérusalem, mais pour l’instant, c’est à Gabaon à douze kilomètres au Nord de Jérusalem qu’il organise la première grande cérémonie de son règne. Salomon a prévu de faire offrir en sacrifice à Gabaon mille animaux, ce qui prendra évidemment un certain temps ; et il faut croire qu’il a dormi sur place, puisque c’est pendant la nuit qu’il a fait un rêve qui est resté célèbre : Dieu lui apparaissait et lui disait « demande-moi tout ce que tu voudras ». Salomon avait répondu : « Je suis un tout jeune homme, je ne sais pas agir en chef… Je suis au milieu du peuple que tu as choisi, un peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut pas le compter… Donne-moi, je t’en prie, un coeur plein de jugement pour discerner entre le bien et le mal. Car, qui pourrait gouverner ton peuple qui est si grand ? »
Le récit biblique continue : « Cette demande plut au Seigneur. Dieu lui dit : Puisque tu as demandé cela et que tu n’as pas demandé pour toi une longue vie, que tu n’as pas demandé pour toi la richesse, que tu n’as pas demandé la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé le discernement pour gouverner avec droiture, voici, j’agis selon tes paroles : je te donne un coeur sage et perspicace, de telle sorte qu’il n’y a eu personne comme toi avant toi et qu’après toi, il n’y aura personne comme toi. Et même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne : et la richesse et la gloire, de telle sorte que durant toute ta vie, il n’y aura personne comme toi parmi les rois. » (1 R 3,4-13 ; 2 Ch 1,7-13)
TOUTE VERITABLE SAGESSE VIENT DE DIEU, ELLE EST UN DON DE DIEU.
Si le livre de la Sagesse, donc (dans notre lecture d’aujourd’hui), neuf cents ans plus tard, rappelle cette histoire, ce n’est pas pour donner un cours d’histoire sur Salomon, c’est qu’il a quelque chose de très important à dire à ses contemporains ; il y consacre plusieurs chapitres ; quand il cite Salomon disant « J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi », il y a certainement là une pointe contre les grands de ce monde : tous les politiques de tous les temps ont toujours un peu tendance à croire qu’ils ont la sagesse innée… et même qu’ils en ont le monopole ! Ce texte vient leur dire : dites-vous bien que même chez les rois, la sagesse n’est pas congénitale… Il faut la demander humblement dans la prière. Même le grand roi Salomon, réputé pour sa sagesse, savait bien qu’il la tenait de Dieu et il avait eu cette humilité de la demander.
On peut aller plus loin : plus qu’une pointe contre l’orgueil des politiques, il y a une véritable révélation ; ici, une fois de plus, on voit à quel point la Bible à la fois ressemble aux littératures voisines et en même temps s’en démarque absolument : et c’est dans cet écart que réside la Révélation ; dans les autres peuples, et en Egypte en particulier, selon une croyance bien établie, le roi était un être d’exception, doté par sa naissance d’une sagesse divine. (Evidemment, tous les rituels de cour faisaient tout pour étayer cette croyance !)
La Bible, au contraire, met en scène ici un roi fort célèbre, dont personne ne conteste la grandeur, les succès, la richesse et qui, de lui-même, reconnaît qu’il n’est qu’un homme tout simplement ; dans le chapitre suivant de ce même livre de la Sagesse, Salomon s’explique : « J’étais certes, un enfant bien né… mais pourtant, je savais que je n’obtiendrais pas la sagesse autrement que par un don de Dieu » (Sg 8,21). Et ce même roi Salomon précise : « Je suis moi aussi un homme mortel, égal à tous, descendant du premier qui fut modelé de la terre. Dans le ventre d’une mère j’ai été sculpté en chair… Moi aussi, dès ma naissance, j’ai aspiré l’air qui nous est commun, et je suis tombé sur la terre où l’on souffre pareillement : comme pour tous, mon premier cri fut des pleurs. J’ai été élevé dans les langes, au milieu des soucis. Aucun roi n’a débuté autrement dans l’existence. Pour tous, il n’y a qu’une façon d’entrer dans la vie comme d’en sortir. » (7,1-6). Et il continue « C’est pourquoi j’ai prié et l’intelligence m’a été donnée… » et la suite constitue notre texte d’aujourd’hui.
Donc première leçon de ce texte, les rois sont de simples mortels, ils ne diffèrent en rien des autres hommes. Dieu seul est Dieu, le roi n’est ni dieu, ni demi-dieu. Et deuxième leçon : toute Sagesse vient de Dieu, elle est un don de Dieu. Personne, sur la terre, ne peut prétendre posséder la Sagesse par lui-même. Le livre de la Sagesse va encore plus loin, et c’est déjà contenu implicitement dans ce que nous avons lu aujourd’hui : dans les versets qui suivent, il affirme que ce trésor de la Sagesse, accessible aux rois qui ne sont que des hommes comme les autres, peut tout aussi bien être donné à tous les simples mortels ; il suffit de le demander dans la prière. Comme dit encore la fin de ce même chapitre : « Au long des âges, elle passe dans les âmes saintes pour former des amis de Dieu et des prophètes. » (Sg 7,27).
Ce qui revient à dire que l’humanité tout entière a vocation à partager la sagesse de Salomon.
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Complément
A propos de la sagesse du roi Salomon : si tant de propos et même de livres sur la véritable sagesse lui sont attribués, c’est parce qu’il est un exemple de ce que l’homme peut être de meilleur ou de pire selon qu’il se laisse ou non guider par la sagesse de Dieu. Car sa vie peut se découper en trois étapes : après une première période peu glorieuse avant son accession au trône (sur lequel il n’est monté que grâce à des intrigues et à des meurtres de ses frères aînés), il a effectivement fait preuve dans une deuxième période d’une grande sagesse. Mais, l’âge venant, et ce fut la troisième phase, il se laissa dominer par le goût de la grandeur et du pouvoir et l’influence païenne de ses femmes.

 

PSAUME – 89 (90), 12-13, 14-15, 16-17

12 Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos coeurs pénètrent la sagesse.
13 Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14 Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
15 Rends-nous en joies tes jours de châtiment
et les années où nous connaissions le malheur.

16 Fais connaître ton oeuvre à tes serviteurs
et ta splendeur à leurs fils.
17 Que vienne sur nous la douceur du SEIGNEUR notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains ;
oui, consolide l’ouvrage de nos mains.

« APPRENDS-NOUS LA VRAIE MESURE DE NOS JOURS »
Nous sommes très probablement dans le cadre d’une cérémonie pénitentielle au Temple de Jérusalem, après l’Exil à Babylone : la prière « Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs » est une formule typique d’une liturgie pénitentielle. D’ailleurs la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », dit littéralement, en hébreu, « jusques à quand ? », sous-entendu « en ce moment, nous sommes malheureux, nous sommes punis pour nos fautes ; pardonne-nous et lève la punition ». Deuxième indice qui va dans le même sens : le verset « Rends-nous en joies tes jours de châtiment et les années où nous connaissions le malheur. » Ces jours de châtiment, ces années de malheur, ce sont dans le langage biblique les cinquante années de l’Exil à Babylone. Car celui-ci a toujours été lu comme un châtiment pour tous les manquements d’Israël à l’Alliance.
Ce psaume est donc une prière pour demander la conversion : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos coeurs pénètrent la sagesse ». La conversion, ce serait de vivre selon la sagesse de Dieu, de connaître enfin « la vraie mesure de nos jours » ; ce n’est pas un hasard si ce psaume nous est offert en écho à la première lecture de ce dimanche : laquelle est un passage du livre de la Sagesse et voici que le psaume vient nous donner une définition superbe de la sagesse : c’est tout simplement la vraie mesure de nos jours.
Ici, le psalmiste nous donne à méditer l’opposition entre Adam et Salomon : tous deux avaient été créés pour être rois ; le livre de la Genèse nous dit qu’Adam avait vocation à dominer la création ; quant à Salomon, il était destiné à gouverner le peuple de Dieu. Mais l’un s’est enflé d’orgueil, alors que Salomon n’a pas perdu de vue qu’il n’était qu’une créature. Les croyants savent que Dieu seul connaît le bien et le mal ; et l’orgueil d’Adam dans le jardin de la Genèse a été justement de prétendre acquérir par lui-même cette connaissance. « Vous serez comme des dieux, si vous mangez du fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux », avait promis le serpent.
Salomon, au contraire, savait que la sagesse n’est pas naturelle à l’homme, et il avait prié pour l’obtenir. Le livre de la Sagesse nous rapporte cette prière de Salomon : « Dieu des pères et Seigneur de miséricorde, toi qui, par ta parole, as fait les univers, toi qui, par ta Sagesse, as formé l’homme (sous-entendu Adam, l’humanité) afin qu’il domine sur les créatures appelées par toi à l’existence, pour qu’il gouverne le monde avec piété et justice et rende ses jugements avec droiture d’âme, donne-moi la Sagesse qui partage ton trône et ne m’exclus pas du nombre de tes enfants. Vois, je suis ton serviteur et le fils de ta servante, un homme faible et dont la vie est brève, bien démuni dans l’intelligence du droit et des lois. Du reste, quelqu’un fût-il parfait parmi les fils des hommes, sans la Sagesse qui vient de toi, il sera compté pour rien. » (Sg 9,1-6).
« FAIS CONNAITRE TON OEUVRE A TES SERVITEURS, ET TA SPLENDEUR A TES FILS ».
Voilà quelqu’un qui connaissait la vraie mesure de ses jours ! Quelqu’un qui avait su reconnaître l’oeuvre de Dieu, sa splendeur… « Fais connaître ton oeuvre à tes serviteurs, et ta splendeur à tes fils ». Et c’est le secret de son bonheur. La vraie sagesse, c’est d’être à notre place, toute petite devant Dieu ; face à lui, nous, nous ne sommes rien… rien qu’un peu de poussière dans sa main. Et c’est quand l’homme se reconnaît pour ce qu’il est, qu’il peut être heureux, qu’il peut être rassasié de l’amour de Dieu chaque matin, qu’il peut passer sa vie dans la joie et les chants. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » Car, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l’homme n’est jamais humiliante puisqu’on est dans la main de Dieu : c’est une petitesse confiante, filiale, sûre de l’amour du Père. Un autre verset de ce même psaume nous fait demander : « Que vienne sur nous la douceur du SEIGNEUR notre Dieu. »
Le psalmiste qui a composé cette prière au retour de l’Exil a dédié son psaume à Moïse. Si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez que le verset 1 précise : « Prière de Moïse, l’homme de Dieu ». Effectivement, on imagine bien que Moïse a eu de nombreuses occasions de méditer sur le manque de sagesse de ce peuple qu’il conduisait sur la route du Sinaï. Un jour, découragé, il a dit « Depuis le jour où vous êtes sortis d’Egypte, jusqu’à votre arrivée ici (c’est-à-dire aux portes de la Terre Promise), vous n’avez pas cessé d’être en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9,7). Et on sait bien que le récit de la faute d’Adam au Paradis terrestre s’est justement inspiré de l’expérience du désert et de la tentation toujours renaissante d’oublier la grandeur de Dieu et la vraie mesure de notre petitesse.
La dernière phrase du psaume est superbe « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains » : il s’agit peut-être de l’oeuvre entreprise avec tant de difficultés au retour de l’Exil, c’est-à-dire la reconstruction du Temple de Jérusalem, au milieu d’oppositions de toute sorte. Mais, plus généralement, elle dit bien l’oeuvre commune de Dieu et de l’homme : l’homme agit véritablement, il oeuvre dans la création, et c’est Dieu qui donne à l’oeuvre humaine sa solidité, son efficacité.
A l’inverse, la conséquence du péché d’Adam, c’était un labeur ingrat et pénible… Mais alors, nous pouvons nous poser une question : chaque fois que nos efforts pour faire avancer le Royaume nous paraissent trop pénibles, est-ce que ce ne serait pas tout simplement que nous avons oublié « la vraie mesure de nos jours », comme dit le psaume, c’est-à-dire que nous avons oublié de remettre notre petitesse dans la main de Dieu ?

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 4,12-13

Frères,
12 Elle est vivante, la parole de Dieu,
énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ;
elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit,
des jointures et des moelles ;
elle juge des intentions et des pensées du coeur.
Pas une créature n’échappe à ses yeux,
13 tout est nu devant elle, soumis à son regard ;
nous aurons à lui rendre des comptes.

CONFIANCE : ELLE EST VIVANTE, LA PAROLE DE DIEU
Nul n’est prophète en son pays : c’est bien connu. Pourquoi ? Parce qu’un prophète, inévitablement, dérange. Il est vrai que la Parole de Dieu dérange parfois, parce qu’elle nous invite à nous convertir. Vous connaissez l’histoire de Jérémie qui a passé sa vie à essayer d’ouvrir les yeux de ses contemporains, sans beaucoup de succès apparemment. Un jour il décida de mettre par écrit toutes les paroles que le Seigneur lui avait dites depuis bien des années, dans l’espoir que l’accumulation des mises en garde réveillerait la conscience du roi et du peuple (Jr 36). Il fit donc venir son secrétaire Baruch et lui dicta tous les oracles qu’il avait reçus de Dieu pour qu’il les écrive sur un rouleau. Après quoi, Baruch se rendit au Temple de Jérusalem, un jour de fête, au moment de la prière, et fit la lecture intégrale du rouleau des paroles de Jérémie à tous les fidèles.
Il lui fallut sûrement du courage, mais il était plein d’espoir ; Jérémie avait dit « Il se pourrait que les gens t’écoutent, que leur supplication jaillisse devant le SEIGNEUR et que chacun se convertisse de sa mauvaise conduite… » (Jr 36,7). Or le fils d’un des ministres du roi Yoyaqîm assistait à cette lecture ; le coeur tout remué, il se précipita au palais en plein conseil des ministres ; ceux-ci, impressionnés par ce qu’on leur rapportait, demandèrent à Baruch de venir leur faire la lecture de ce fameux rouleau au palais, en dehors de la présence du roi.
Puis, quand ils l’eurent entendu, ils eux aussi à leur tour le coeur tout remué ; mais ils avaient bien conscience que ce genre de vérités ne plairaient pas au roi ; alors ils conseillèrent à Baruch et à Jérémie de se cacher et ils se chargèrent eux-mêmes de faire la lecture au roi.
On était en hiver et le roi se chauffait près d’un feu. Malgré toutes les tentatives de ses ministres pour l’arrêter, le roi imperturbablement brûla les unes après les autres toutes les colonnes du rouleau de Baruch. Il venait de laisser passer la chance qui lui était offerte de se convertir ; alors que le peuple et les ministres, eux, étaient prêts à écouter, ils avaient « l’oreille ouverte » comme on dit. Or, en refusant d’écouter, le roi venait en même temps de faire son malheur et celui de son peuple. Car les paroles de Jérémie, contenues dans ce fameux rouleau de Baruch, n’avaient pas d’autre but que de faire prendre conscience au roi et au peuple qu’ils étaient en train d’accumuler des malheurs sur leur tête.
C’EST PAR SA PAROLE QUE DIEU FAIT GRANDIR PEU A PEU L’HUMANITE EN MARCHE VERS SA PLENITUDE
C’est dans ce sens-là que la lettre aux Hébreux compare la parole de Dieu à un glaive : c’est par sa Parole que Dieu a créé l’univers et l’humanité ; c’est aussi par sa Parole qu’il fait grandir peu à peu cette humanité en marche vers sa plénitude ; c’est par sa Parole qu’il l’appelle sans cesse vers plus de liberté, plus de responsabilité. La Parole créatrice était comme un glaive pour séparer la lumière des ténèbres (Gn 1,3) ; la Parole libératrice est comme un glaive pour trancher dans nos vies tout ce qui nous emprisonne. Le bistouri du chirurgien est bien obligé de trancher dans le vif pour nous guérir parfois, pour extraire la tumeur mortelle.
Dans le même sens le livre du Deutéronome disait : « Il ne s’agit pas d’une parole sans importance pour vous ; cette parole, c’est votre vie. » (Dt 32,47). Et encore : « La Parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur, pour que tu la mettes en pratique. Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes… Si tu n’écoutes pas, si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d’autres dieux et à les servir, je vous le déclare aujourd’hui : vous disparaîtrez totalement… Tu choisiras la vie, pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix, et en t’attachant à lui. » (Dt 30,14-20).
Tout au long de l’histoire d’Israël, la parole des prophètes a été ce bistouri engagé dans la lutte pour la vie : les tumeurs qui rongeaient Israël, comme elles rongent encore toute l’humanité, s’appelaient idolâtrie, injustice, recherche de l’argent ou du pouvoir ; quand le livre du Deutéronome nous commande d’aimer Dieu, cela veut dire « ne servez pas des idoles, vous feriez votre malheur », et tous les commandements vont dans le même sens : il s’agit toujours d’un combat pour la vie, une lutte continuelle pour libérer l’humanité de toutes ses fausses routes.
Il est frappant de remarquer que chaque fois que la parole de Dieu est présentée comme une parole tranchante, c’est toujours dans le but de sauver le peuple, de le libérer. Par exemple, chez le prophète Osée : « J’ai frappé (mon peuple) par les prophètes, je les ai massacrés par les paroles de ma bouche, et mon jugement jaillit comme la lumière. Car c’est l’amour qui me plaît, non le sacrifice, et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6,5-6). Et Isaïe, parlant du Messie   : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de crainte et de connaissance du SEIGNEUR et il lui inspirera la crainte du SEIGNEUR. Il ne jugera pas d’après ce que voient ses yeux, il ne se prononcera pas d’après ce qu’entendent ses oreilles. Il jugera les faibles avec justice, il se prononcera dans l’équité envers les pauvres du pays. De sa parole, comme d’un bâton, il frappera le pays, du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant (c’est-à-dire supprimera la méchanceté) » (Is 11,1-4).
Jésus, qui est cette Parole faite chair, accomplit cette prophétie en lui donnant tout son sens : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Et il reprend l’image de la Parole de Dieu qui sépare la lumière et les ténèbres : « La lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs oeuvres étaient mauvaises. En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et refuse de venir à la lumière de crainte que ses oeuvres ne soient démasquées. Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses oeuvres soient manifestées, elles qui avaient été accomplies en Dieu. » (Jn 3,17… 21).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 10,17-30

En ce temps-là,
17  Jésus se mettait en route
quand un homme accourut
et, tombant à ses genoux, lui demanda :
« Bon Maître, que dois-je faire
pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
18  Jésus lui dit :
« Pourquoi dire que je suis bon ?
Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
19  Tu connais les commandements :
Ne commets pas de meurtre,
ne commets pas d’adultère,
ne commets pas de vol,
ne porte pas de faux témoignage,
ne fais de tort à personne,
honore ton père et ta mère. »
20  L’homme répondit :
« Maître, tout cela, je l’ai observé
depuis ma jeunesse. »
21  Jésus posa son regard sur lui,
et il l’aima.
Il lui dit :
« Une seule chose te manque :
va, vends ce que tu as,
et donne-le aux pauvres ;
alors tu auras un trésor au ciel.
Puis viens, suis-moi. »
22  Mais lui, à ces mots, devint sombre
et s’en alla tout triste,
car il avait de grands biens.
23   Alors Jésus regarda autour de lui
et dit à ses disciples :
« Comme il sera difficile
à ceux qui possèdent des richesses
d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
24  Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles.
Jésus reprenant la parole leur dit :
« Mes enfants, comme il est difficile
d’entrer dans le royaume de Dieu !
25  Il est plus facile à un chameau
de passer par le trou d’une aiguille
qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
26  De plus en plus déconcertés,
les disciples se demandaient entre eux :
« Mais alors, qui peut être sauvé ? »
27  Jésus les regarde et dit :
« Pour les hommes, c’est impossible,
mais pas pour Dieu ;
car tout est possible à Dieu. »
28  Pierre se mit à dire à Jésus :
« Voici que nous avons tout quitté
pour te suivre. »
29  Jésus déclara :
« Amen, je vous le dis :
nul n’aura quitté,
à cause de moi et de l’Evangile,
une maison, des frères, des soeurs,
une mère, un père, des enfants
ou une terre,
30  sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple :
maisons, frères, soeurs, mères, enfants et terres,
avec des persécutions,
et, dans le monde à venir,
la vie éternelle. »

DE LA QUESTION « QUE FAUT-IL FAIRE ? »…
La question posée à Jésus est pleine de bonne volonté : « Que dois-je faire… pour avoir en héritage ?… » et  Jésus, dans un premier temps, répond sur le même registre : pour avoir droit à la vie éternelle, voici ce qu’il faut faire : observer les commandements : « Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. »
Et l’homme lui répond « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » Il attend sans doute le brevet de bonne conduite, qu’il mérite d’ailleurs, si réellement il pratique tous ces commandements depuis sa jeunesse, comme il dit. Mais Jésus n’est pas un maître de doctrine : il ne se contente pas de dire ce qu’il faut faire pour être en règle ; les commandements sont une étape, ils ne sont qu’une étape. Cet homme vient de croiser la chance de sa vie : Jésus l’aime et l’appelle à le suivre. En disant cela, Jésus lui révèle que la vie éternelle n’est pas une récompense pour demain, elle est la vie avec lui, tout de suite et pour toujours. Le projet de Dieu de tout réunir en Christ, cet homme est invité à y participer, l’un des premiers.
Mais cette proposition de Jésus met le doigt sur ce qui est la faille de l’existence de cet homme : pour suivre Jésus et s’intégrer au groupe de ses disciples, encore faudrait-il être libre : « Une seule chose te manque, va, vends tout ce que tu as » ; il vient de comprendre que ses richesses le tiennent, comme s’il était ficelé, qu’il est dépendant comme un drogué. Il s’en va tout triste, et sa tristesse résonne comme un aveu. Jésus ne peut que constater : « Il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu » ; lui qui n’a pas une pierre pour reposer sa tête doit admettre que les hommes préfèrent leurs comptes en banque à l’amour qu’il leur propose.
Pendant ce temps, Marc nous dit bien que les disciples sont déconcertés, stupéfaits : eux non plus ne sont pas sur la même longueur d’onde que Jésus ; traditionnellement, les richesses étaient considérées comme un cadeau de Dieu. Mais Jésus insiste : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Cette image nous surprend toujours ; mais Jésus n’est ni le premier ni le seul à l’avoir employée pour exprimer une quasi-impossibilité ; par exemple un dicton juif de la même époque que les évangiles (transcrit plus tard dans le Talmud de Babylone) parlait d’un éléphant passant par le trou d’une aiguille.
Cette image doit rester choquante, Jésus l’a voulue ainsi pour nous alerter : « il est vraiment très difficile pour ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu. » Peut-être parce que, trop souvent, ce sont nos richesses qui nous possèdent. Peut-être aussi parce qu’elles sont ce que nous n’avons pas partagé avec plus pauvre que nous ; et même si cette radicalité de l’évangile nous déplaît, nous ne pouvons pas la gommer… Peut-être enfin parce que nos richesses nous apprennent à nous suffire par nous-mêmes et ne nous enseignent pas à être dans la position de celui qui reçoit.
A L’ACCUEIL HUMBLE DU SALUT DE DIEU
Tout cela devient incompréhensible pour les disciples : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » La réponse de Jésus ne les a peut-être pas rassurés tout de suite ! « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. » Ici, le propos du Christ n’est pas de décourager quiconque ; il vise seulement une prise de conscience et il met les choses à leur place. A Dieu, tout est possible, Dieu a tous les moyens de nous sauver. Lui seul peut et veut nous libérer.
La tristesse du riche est de bon augure : il est en train de prendre conscience. Quand il cessera de vouloir « faire » pour « avoir » au sens de gagner son salut, il pourra enfin accueillir le salut que Dieu lui donnera. Jésus lui a répondu sur le registre où il s’était lui-même placé : le registre du « faire soi-même son salut ». Et sur ce registre-là, l’homme riche n’a pas pu suivre, mais, heureusement, ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Jésus nous propose un renversement de perspective : le salut ne se mérite pas : il se reçoit à genoux dans l’action de grâce. Mais pour cela il faut être libre, il faut savoir quitter tout ce qui nous entrave.
Les disciples, eux aussi, étaient dans la logique du mérite : « Nous qui avons tout quitté » (sous-entendu nous avons bien mérité quelque chose). En fait de récompense, il leur annonce seulement la persécution ; il les met en garde : « Ne vous attendez pas à être applaudis ». Mais surtout, il leur promet bien plus qu’ils n’auront jamais sacrifié : le centuple de tout. Il leur promet également la vie éternelle, mais comme un don, non pas comme une récompense.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE LA GENESE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 137

Dimanche 3 octobre 2021 : 27ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 3 octobre 2021 :

27ème dimanche du Temps Ordinaire

ce-que-dieu-a-uni-que-lhomme-ne-le-separe-pas

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de la Genèse 2, 18 – 24

18 Le SEIGNEUR dit :
« Il n’est pas bon que l’homme soit seul.
Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. »
19 Avec de la terre, le SEIGNEUR Dieu modela
toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel,
et il les amena vers l’homme
pour voir quels noms il leur donnerait.
C’étaient des êtres vivants,
et l’homme donna un nom à chacun.
20 L’homme donna donc leurs noms
à tous les animaux,
aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs.
Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde.
21 Alors le SEIGNEUR Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux,
et l’homme s’endormit.
Le SEIGNEUR Dieu prit une de ses côtes,
puis il referma la chair à sa place.
22 Avec la côte qu’il avait prise à l’homme,
il façonna une femme
et il l’amena vers l’homme.
23 L’homme dit alors :
« Cette fois-ci, voilà l’os de mes os
et la chair de ma chair !
On l’appellera : femme – Ishsha -,
elle qui fut tirée de l’homme – Ish. »
24 A cause de cela,
l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme,
et tous deux ne feront plus qu’un.

REFLEXION SUR LE PROJET DE DIEU
« Au commencement, lorsque le SEIGNEUR Dieu fit la terre et le ciel » : cette formule au passé risque de nous tromper ; et c’est peut-être la seule difficulté de ce texte, le piège dans lequel il ne faut pas tomber. Le piège serait de croire que nous sommes en face d’un film pris sur le vif.
Bien évidemment, cette façon de lire ne résiste pas à la réflexion ; d’abord, nous ne sommes pas assez naïfs pour croire qu’un journaliste assistait à l’oeuvre de Dieu au premier jour ; d’autre part, nous savons bien que la première condition pour une bonne lecture consiste à savoir distinguer les genres littéraires.
Nous sommes ici, dans les premiers chapitres de la Genèse, en face d’un écrit (qu’on appelle de « sagesse », c’est-à-dire) non pas d’histoire mais de réflexion : au dixième siècle avant Jésus-Christ, probablement, à la cour du roi Salomon, un théologien était assailli de questions : « Pourquoi la mort ? Pourquoi la souffrance ? Et pourquoi les difficultés des couples ? Et tous les pourquoi de notre vie, auxquels nous nous heurtons si souvent… Pour répondre, il a raconté une histoire comme Jésus racontait des paraboles. L’auteur n’est pas un scientifique, c’est un croyant : il ne prétend pas nous dire le quand et le comment de la Création ; il dit le sens, le projet de Dieu. En particulier, l’histoire ou la parabole qui nous occupe aujourd’hui cherche à bien situer la relation conjugale dans le plan de Dieu. Comme toute histoire, comme aussi les paraboles de Jésus, cette histoire de notre théologien du dixième siècle emploie des images : le jardin, le sommeil, la côte ; sous ces images se devine un message : un message qui concerne tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps ; il parle de l’homme et de la femme en général et non pas d’un hypothétique premier couple de l’humanité : en hébreu, l’auteur emploie l’expression « le Adam » qui veut dire « le terreux », le « poussiéreux » ; contrairement à ce que nous pourrions croire, ce n’est pas un prénom.
Le message de ce texte tient en quatre points :
Premièrement, la femme fait partie de la Création dès l’origine ; cela ne fait de doute pour aucun d’entre nous, aujourd’hui, mais à l’époque, c’était original. En Mésopotamie, par exemple, (la patrie d’Abraham), (où on réfléchit tout autant sur la Création et où on se forge aussi des explications à travers des récits tout aussi grandioses et poétiques), on prétendait que la femme n’a pas été créée dès le début, et que l’homme s’en passait très bien. La Bible, au contraire, affirme qu’elle a été créée dès l’origine du monde et surtout qu’elle est un cadeau de Dieu : sans elle l’homme ne peut pas être heureux et l’humanité ne serait pas complète.
Deuxième message : le projet de Dieu, c’est le bonheur de l’homme ; en Mésopotamie encore, il y a plusieurs dieux, tous rivaux entre eux, et quand ils se décident à créer l’humanité, c’est parce qu’ils ont besoin d’esclaves. Alors que, dans la Bible, il n’y a qu’un seul Dieu, et quand il crée l’homme et le place dans le Paradis, ce jardin merveilleux est pour l’homme. Et l’expression « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » signifie que Dieu recherche le bonheur de l’homme. (Ce n’est pas le bonheur pour l’homme d’être seul).
Troisième message : c’est une affirmation très importante et très novatrice de la Bible : la sexualité est une chose belle et bonne, puisqu’elle fait partie du projet de Dieu ; elle est une donnée très importante du bonheur de l’homme et de la femme : « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. »
L’IDEAL DU DIALOGUE
Quatrième message : l’idéal proposé au couple humain n’est pas la domination de l’un sur l’autre, mais l’égalité dans le dialogue : et qui dit « dialogue » dit à la fois distance et intimité ; sur ce point, l’hébreu est plus suggestif que le français ; dans notre langue, les mots « homme » et « femme » ne sont pas de la même famille ; alors que, en hébreu, homme se dit « ish » et femme « ishshah » : ce sont deux mots très proches, de la même famille et pour autant pas identiques ; le mot « ishshah » qui désigne la femme est tout simplement le mot féminin dérivé de celui qui désigne l’homme. On se rappelle le moment où l’homme avait nommé les animaux : il avait donné un nom à chacun, mais jamais ce mot-là, jamais un nom dérivé de son nom à lui, parce qu’il sentait bien justement la distance, et le pouvoir que Dieu lui conférait sur les animaux ; mais devant la femme, son cri est d’émotion, de reconnaissance au vrai sens du terme : il la reconnaît comme sienne ; il a désormais un alter ego, un vis-à-vis.
Et d’ailleurs quand Dieu dit son projet, la Bible dit « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, je vais lui faire une aide qui lui correspondra » on devrait traduire littéralement « comme son vis-à-vis ».
Mais si l’homme reconnaît que la femme est sa plus proche, il n’y est pourtant pour rien, il la reçoit de Dieu comme un cadeau : la délicatesse du texte est extraordinaire ici : « Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux, et l’homme s’endormit », lisons-nous. C’est Dieu qui agit, l’homme dort. On retrouve la même image de sommeil, dans un autre moment très important de l’histoire de l’humanité : lorsque Dieu fait alliance avec Abraham, la Bible emploie le même mot traduit ici par « sommeil mystérieux » et que la Bible grecque traduit par « extase » ; manière très humble de dire que l’action de Dieu est tellement grande, tellement solennelle, qu’elle échappe à l’homme ; il ne peut pas en être témoin.
Enfin, l’image du sommeil évoque aussi, bien sûr, la nuit : quand l’homme se réveillera, une aube nouvelle aura commencé pour l’humanité, puisque la femme est née !

PSAUME – 127 (128)

1 Heureux qui craint le SEIGNEUR
et marche selon ses voies !
2 Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! A toi, le bonheur !

3 Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

4 Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le SEIGNEUR.
5 De Sion, que le SEIGNEUR te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie,
6 et tu verras les fils de tes fils.
Paix sur Israël.

EN MARCHE VERS JERUSALEM
Dans la Bible, ce psaume porte en sous-titre l’inscription « Cantique des montées » : quinze psaumes, les numéros 119/120 à 133/134 dans la Bible portent cette même inscription ; ce qui veut dire qu’ils ont été composés pour être chantés non pas dans le Temple de Jérusalem, pendant l’une des innombrables cérémonies de la fête des Tentes qui durait huit jours à l’automne, mais au cours même du pèlerinage, dans la montée vers Jérusalem…Par exemple, chez Isaïe : « Il arrivera dans l’avenir… que des peuples nombreux se mettront en marche et diront : venez, montons à la montagne du Seigneur. » (Is 2, 3).
Ce psaume fait partie de ce que la Bible appelle les « Cantique des montées », c’est-à-dire ceux qui ont été composés pour accompagner la marche des pèlerins en route vers Jérusalem. Quand on connaît la route de Jéricho à Jérusalem, on comprend bien que le mot « montée » soit devenu synonyme de pèlerinage.
Pour ce qui est de notre psaume 127/128, vu son contenu, on peut penser qu’il était chanté à la fin du pèlerinage, sur les dernières marches du grand escalier du Temple. Voici la structure qu’on peut y déceler : il se présente comme un dialogue entre les prêtres et les pèlerins ; dans la première partie, les prêtres, à l’entrée du Temple, accueillent les pèlerins et leur font une dernière catéchèse : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR et marche selon ses voies ! Tu te nourriras du travail de tes mains : Heureux es-tu ! A toi le bonheur ! Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse, et tes fils autour de la table comme des plants d’olivier ». Puis, deuxième partie, la réponse : une chorale ou bien l’ensemble des pèlerins répond : « Oui, voilà comment sera béni l’homme qui craint le SEIGNEUR ».
Troisième partie, les prêtres reprennent la parole et prononcent la formule liturgique de bénédiction : « De Sion, que le SEIGNEUR te bénisse ! Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie, et tu verras les fils de tes fils ».
L’objet de la bénédiction peut nous sembler bien terre-à-terre ; mais pourtant l’insistance de toute la Bible sur le bonheur et la réussite devraient nous rassurer. Notre soif de bonheur bien humain, notre souhait de réussite familiale rejoignent le projet de Dieu sur nous… Dieu nous a créés pour le bonheur et pour rien d’autre. REJOUISSONS-NOUS !
Et le mot « HEUREUX » revient très souvent dans la Bible ; il revient si souvent, même, qu’on pourrait lui reprocher d’être bien loin de nos réalités concrètes ; ne risque-t-il pas de paraître ironique face à tant d’échecs humains et de malheurs dont nous voyons le spectacle tous les jours ?
En réalité, ce mot ne prétend pas être un constat un peu facile, comme si, automatiquement, les hommes droits et justes étaient assurés d’être heureux… Nous voyons tous les jours le contraire. En fait, le mot « Heureux » est un encouragement ; André CHOURAQUI, dont la traduction est toujours très proche du texte hébreu, traduit le mot « Heureux » par « En marche »… sous-entendu « vous êtes sur la bonne voie, courage ! »
C’est tout le sens des Béatitudes, aussi bien dans le discours de Jésus sur la Montagne, que dans toutes les Béatitudes qu’on rencontre dans l’Ancien Testament. Par exemple, « Heureux les affamés et assoiffés de justice… Heureux l’homme qui ne prend pas le parti des méchants… Heureux l’homme qui s’applique à la Sagesse… Heureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur… » Toutes ces affirmations sont en fait des encouragements : quelque chose comme : vous avez choisi la bonne route, avancez.
Notre psaume d’aujourd’hui dit exactement cela : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR et marche selon ses voies » : celui qui marche sur les voies de Dieu, il a, bien sûr, choisi le bon chemin ; pas étonnant qu’on lui dise « Heureux es-tu, tu as choisi la bonne route, continue, en marche ! » ; ce qui nous surprend plus, dans ce verset, c’est le mot « crainte ». Est-ce que « crainte » et « bonheur » peuvent aller ensemble ?
C’est le parallélisme entre les deux lignes de ce verset qui peut nous éclairer : « Heureux l’homme qui craint le SEIGNEUR et marche selon ses voies » : comme souvent, le mot « et » doit être remplacé par « c’est-à-dire » ; autrement dit, « craindre le SEIGNEUR », c’est « marcher selon ses voies ». Ce qui veut dire que la crainte de Dieu comporte une dimension d’obéissance à sa volonté ; mais, attention, ce n’est pas par peur des représailles ! Le croyant sait qu’avec le Dieu d’amour, il ne peut pas être question de représailles.
André CHOURAQUI, encore, traduit ce verset de la manière suivante : « En marche, toi qui es tout frémissant de Dieu ». C’est le frémissement de l’émotion et non pas de la peur.
EN MARCHE, TOI QUI ES TOUT FREMISSANT DE DIEU
L’homme biblique a mis longtemps à découvrir que Dieu est amour ; mais dès lors qu’il a découvert un Dieu d’amour, il n’a plus peur. Le peuple d’Israël a eu ce privilège de découvrir à la fois la grandeur du Dieu qui nous dépasse infiniment ET la proximité, la tendresse de ce même Dieu. Du coup, la « crainte de Dieu », au sens biblique, n’est plus la peur de l’homme primitif (parce qu’on ne peut pas avoir peur de Celui qui est la Bonté en personne, si j’ose dire) ; la « crainte de Dieu » est alors l’attitude du petit enfant qui voit en son père à la fois la force et la tendresse. Du coup, il lui fait confiance et n’a aucune réticence à le suivre sur ses chemins.
C’est encore un autre psaume qui compare la crainte de Dieu à la tendresse filiale : « Comme la tendresse du Père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour qui le craint. » (Ps 102/103, 13). La crainte du Seigneur comporte ces deux aspects : tendresse et soumission parce que les deux sont synonymes de confiance.
Enfin, au passage, je remarque une formule qui révolte peut-être ceux qui, parmi nous, connaissent des problèmes dans leur travail : « Tu te nourriras du travail de tes mains : Heureux es-tu ! A toi le bonheur ! » Il faut croire que les problèmes de chômage n’existaient pas quand ce psaume a été composé ! Cela nous prouve au moins que la Bible a toujours eu un regard très positif sur le travail ; Dieu a confié la création à l’homme ; rappelez-vous Adam placé dans le Jardin d’Eden, pour qu’il le cultive et le garde ; formule imagée qui signifiait la confiance que Dieu fait à l’homme en lui donnant la responsabilité de la Création.

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 2, 9-11

Frères,
9 Jésus, qui a été abaissé un peu au-dessous des anges,
nous le voyons couronné de gloire et d’honneur
à cause de sa Passion et de sa mort.
Si donc il a fait l’expérience de la mort,
c’est, par grâce de Dieu, au profit de tous.
10 Celui pour qui et par qui tout existe
voulait conduire une multitude de fils jusqu’à la gloire ;
c’est pourquoi il convenait qu’il mène à sa perfection,
par des souffrances,
celui qui est à l’origine de leur salut.
11 Car celui qui sanctifie
et ceux qui sont sanctifiés
doivent tous avoir même origine ;
pour cette raison,
Jésus n’a pas honte de les appeler ses frères.

LE MYSTERE DE L’INCARNATION
Ce texte est en quelque sorte un petit résumé du Credo chrétien : il dit trois choses : premièrement, Jésus est à la fois homme et Dieu ; deuxièmement, il est le sauveur, le Messie que nous attendions ; et troisièmement, c’est par sa mort sur la croix qu’il apporte le salut à l’humanité.
Je commence par le premier point :
nous disons facilement que Jésus est à la fois homme et Dieu, en oubliant peut-être que c’était proprement impensable, scandaleux même pour les hommes de son temps. Il a fallu tout un travail de réflexion pour l’admettre et beaucoup d’inspiration de l’Esprit Saint certainement !
C’est bien pourtant le sens de la dernière phrase que nous venons de lire : « Jésus qui sanctifie et les hommes qui sont sanctifiés sont de la même race ». Dire « Jésus sanctifie » revient à dire qu’il est Dieu. Car, pour un homme de l’Ancien Testament, Dieu seul est Saint, lui seul peut sanctifier ; les hommes, eux, sont sanctifiés par Dieu, ils ne peuvent évidemment pas se sanctifier eux-mêmes ni sanctifier les autres. Pour l’homme biblique, c’est une évidence qu’un abîme le sépare de Dieu.
Nous touchons là peut-être ce qui est la différence insurmontable entre les Juifs et les Chrétiens.
C’est tout le mystère de l’Incarnation : Dieu est tellement proche de l’homme qu’il s’est fait homme lui-même en Jésus. « Jésus qui sanctifie et les hommes qui sont sanctifiés sont de la même race ». Jésus est à la fois Dieu qui sanctifie, et homme, de la même race que nous : la même sève coule dans nos veines. L’abîme entre Dieu et l’humanité est définitivement comblé ; c’est cela qu’on appelle le salut.
Désormais, un enfant des hommes est entré dans la gloire de Dieu ; à lui s’applique le fameux psaume 8 qui dit la grandeur de l’homme tel que Dieu l’a conçu : cet être que Dieu a placé « un peu au-dessous des anges », mais qui sera un jour « couronné de gloire et d’honneur » parce qu’il est fait pour régner sur toute la création, quand « toutes choses seront mises sous ses pieds », pour reprendre des expressions du psaume 8.
Voici quelques versets du psaume 8 : « Ô SEIGNEUR, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par tout l’univers !… Quand je vois tes cieux, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme pour que tu en prennes souci ? Tu l’as abaissé un peu au-dessous des anges (traduction de la Septante) : tu le couronnes de gloire et d’honneur ; tu le fais régner sur les oeuvres de tes mains ; tu as mis sous ses pieds toutes choses. » Le croyant qui a composé ce psaume n’aurait pas su nommer Jésus de Nazareth, évidemment ; il relisait tout simplement le livre de la Genèse et s’émerveillait de la vocation de l’homme, appelé par Dieu à régner sur l’ensemble de la création. Vocation pas encore réalisée, loin s’en faut, et c’est pourquoi l’humanité attend son salut.
A l’époque du Christ, puisque l’humanité semblait définitivement incapable de réaliser cette vocation, on avait pris l’habitude d’appliquer ce psaume 8 au Messie ; c’est ce que fait l’auteur de la lettre aux Hébreux.
Et voilà le deuxième point : pour les Chrétiens, Jésus est bien le Messie, le sauveur que nous attendions. Car il est celui qui fait entrer l’humanité dans cette gloire et cet honneur qui sont sa vocation.
Reste le troisième point : comment est-il ce Messie ? ce sauveur attendu ? c’est par sa mort sur la croix que Jésus apporte le salut à l’humanité. Là encore, nous devinons à travers ces lignes les difficultés des premiers Chrétiens : comment comprendre le mystère de Jésus ? C’est pourtant l’une des très fortes insistances du Nouveau Testament dans son ensemble : non seulement, la croix du Christ est inséparable de sa gloire, mais plus encore le chemin de la gloire passe par la croix.
IL N’Y A PAS DE PLUS GRAND AMOUR…
Une fois de plus, nous sommes en plein dans le mystère du dessein de Dieu ; cette question résonne très souvent dans le Nouveau Testament : pourquoi fallait-il ? Pourquoi la croix ? Pourquoi la souffrance et la mort ? La réponse, les textes du Nouveau Testament la donnent chacun à leur manière, mais on peut l’exprimer de la manière suivante : l’humanité sera sauvée quand elle connaîtra pleinement son Dieu et pourra entrer en dialogue avec lui. Pour que l’humanité connaisse pleinement son Dieu, il faut qu’elle sache qu’il est amour. Et la plus grande preuve d’amour, c’est de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Alors oui, la révélation de Dieu passait par la croix.
Il restait encore une question à résoudre pour l’auteur de la lettre aux Hébreux : il s’adressait à d’anciens Juifs devenus Chrétiens ; pour eux, une question restait sans réponse : vous dites que Jésus de Nazareth est le Messie, mais comment peut-il être le Messie, lui qui n’était pas prêtre ? Car au temps du Christ, puisqu’il n’y avait plus de roi, certains attendaient un Messie qui serait prêtre. Or, une chose est sûre, Jésus était un laïc. Dans ce contexte, l’auteur de la lettre aux Hébreux a un objectif bien précis : démontrer que Jésus est prêtre à sa manière, et qu’il l’est même de la seule manière valable !
Jésus peut-il être considéré comme grand prêtre ? Il n’a jamais été ordonné prêtre, que l’on sache, il n’a jamais été « mené à sa perfection », comme on disait à l’époque. Evidemment, l’expression « mener à la perfection » nous surprend ; le Christ n’était-il donc pas parfait ? En réalité, c’est un terme technique de la consécration du grand prêtre, il veut dire « introniser comme grand prêtre ».
Vous dites que Jésus n’a pas été ordonné prêtre ? Si, répond l’auteur de la lettre aux Hébreux, c’est sa mort sur la croix qui a été son intronisation comme prêtre.
La « perfection » du Christ, c’est-à-dire son intronisation comme grand prêtre, ce n’est pas la souffrance de la passion et de la croix pour elle-même, c’est son amour universel qui lui fait partager la condition de tout homme jusqu’à la souffrance et la mort. La croix ne sépare pas le Christ des autres hommes, au contraire, elle traduit sa parfaite solidarité avec eux.
Nous pouvons bien rendre grâce, nous dit l’auteur : « Si donc il a fait l’expérience de la mort, c’est, par grâce de Dieu, pour le salut de tous ».

EVANGILE – selon Saint Marc 10, 2-16

En ce temps-là,
2 des pharisiens abordèrent Jésus
et pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient :
« Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
3 Jésus leur répondit :
« Que vous a prescrit Moïse ? »
4 Ils lui dirent :
« Moïse a permis de renvoyer sa femme
à condition d’établir un acte de répudiation. »
5 Jésus répliqua :
« C’est en raison de la dureté de vos coeurs
qu’il a formulé pour vous cette règle.
6 Mais, au commencement de la création,
Dieu les fit homme et femme.
7 A cause de cela,
l’homme quittera son père et sa mère,
8 il s’attachera à sa femme,
et tous deux deviendront une seule chair.
Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
9 Donc, ce que Dieu a uni,
que l’homme ne le sépare pas ! »
10 De retour à la maison,
les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
11 Il leur déclara :
« Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre
devient adultère envers elle.
12 Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre,
elle devient adultère. »
13 Des gens présentaient à Jésus des enfants
pour qu’il pose la main sur eux ;
mais les disciples les écartèrent vivement.
14 Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit :
« Laissez les enfants venir à moi,
ne les empêchez pas,
car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
15 Amen, je vous le dis :
celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu
à la manière d’un enfant,
n’y entrera pas. »
16 Il les embrassait
et les bénissait en leur imposant les mains.

« QUE DIT LA LOI ? » DEMANDENT LES HOMMES
Il faut croire que le divorce était déjà un sujet de conversation ! Il y avait ceux qu’on pourrait taxer de laxistes et puis il y avait les rigoristes. Les Pharisiens sont donc venus poser la question à Jésus : « Est-il permis à un homme de répudier sa femme ? » En quoi cette question peut-elle être malveillante ? Marc note que l’intention des Pharisiens est de mettre Jésus à l’épreuve.
On attendrait de Jésus une réponse par oui ou par non : c’est permis ou c’est défendu, ou encore c’est permis à certaines conditions. Mais, comme à son habitude, Jésus ne donne pas directement une réponse, il aide ses interlocuteurs à chercher eux-mêmes les éléments de réponse.
Pour commencer, il les renvoie à la loi de Moïse : « Que vous a prescrit Moïse ? » En fait Moïse n’a rien prescrit du tout sur ce chapitre ; les lois données au Sinaï ne parlent pas de divorce ; et pas une seule fois dans l’Ancien Testament, on ne trouve ce qu’on pourrait appeler un code du mariage définissant les conditions à respecter en cas de divorce. La seule chose qu’on peut trouver, et c’est cela que les Pharisiens ont en tête, c’est un passage du livre du Deutéronome qui reconnaît implicitement que le divorce existe puisqu’il interdit à un homme divorcé de reprendre ultérieurement son épouse.
La phrase précise sur laquelle les Pharisiens s’appuient, commence ainsi : « Lorsqu’un homme prend une femme et l’épouse, puis trouvant en elle quelque chose qui lui fait honte, cesse de la regarder avec faveur, et qu’il rédige pour elle un acte de répudiation et le lui remet en la renvoyant de chez lui… » (Dt 24, 1). Il n’y a ici ni prescription, ni permission, ni conditions du divorce, mais seulement le constat d’une situation existante.
Le divorce existait bel et bien et la coutume de l’acte de répudiation s’était établie. Peut-être est-il là le piège tendu par les Pharisiens ? On va voir si Jésus connaît vraiment bien la Loi.
« QUEL EST LE PROJET DE DIEU ? » DEMANDE JESUS
Mais Jésus est déjà parti bien plus loin : sa réponse, il la cherche sur un tout autre terrain ! Il se réfère au projet de Dieu : « Au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. » Et le mot « commencement » dans la Bible ne veut pas dire un début chronologique, il veut dire plutôt le projet originel, non pas ce qui commence mais ce qui commande la suite, ce dont tout découle. Cette phrase « Au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme » fait partie du premier récit de création (Gn 1, 27), un récit que tout le monde autour de lui connaissait par cœur. Jésus n’a cité qu’une petite partie d’un verset, mais tous ses interlocuteurs pouvaient compléter le verset entier : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; homme et femme il les créa. » La vraie destinée du couple, c’est d’être l’image de Dieu. Et, aussitôt, Jésus ajoute une deuxième référence prise, celle-ci, dans le deuxième récit de création « A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. » (Gn 2, 24). Bien sûr, si le couple humain est l’image de Dieu, il est indivisible, indissoluble. Jésus tire la conclusion logique : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas », c’est-à-dire « Ce que Dieu a conçu dans l’unité, que l’homme ne le sépare pas ».
On est là au coeur du mystère du projet de Dieu ; c’est autrement plus haut qu’une question de propriétaires, comme celle des Pharisiens : puis-je la répudier ? La femme est alors traitée comme un objet qu’on prend et qu’on peut tout aussi bien jeter. L’homme à l’image de Dieu est un homme libre qui quitte la sécurité du foyer paternel, pour venir se « greffer », s’attacher à sa femme pour fonder un nouveau foyer aussi solide que le précédent.
L’évangile de Matthieu rapporte que les disciples ont alors dit à Jésus « si c’est cela le mariage, ce n’est pas intéressant ! » Jésus les a emmenés au niveau du mystère et du projet de Dieu ; eux sont dans la réalité qui n’est pas toujours facile, sinon la question du divorce ne se poserait pas. Et c’est vrai que pour se hisser au niveau du mystère, il nous faut la grâce de Dieu. Ce n’est que par grâce de Dieu qu’on peut entrer dans le mystère de l’amour et de ses exigences. Livrés à nos seules forces, ce que Jésus appelle « l’endurcissement de notre coeur », nous ne pouvons pas répondre à l’intention du créateur. Et c’est de cela que la Loi a bien été obligée de tenir compte. Quand Jésus dit aux Pharisiens « c’est en raison de l’endurcissement de votre coeur que Moïse a formulé sa loi », il nous fait comprendre que la Loi était une étape de la pédagogie de Dieu ; quand nous serons dans le royaume, nous ne connaîtrons qu’une loi, celle de l’amour.
La finale de ce passage d’évangile est très rafraîchissante après nos douloureuses questions d’adultes. Jésus nous invite à accueillir le Royaume de Dieu « à la manière d’un enfant » : les très jeunes enfants accueillent toujours très simplement l’amour qu’on leur témoigne.
—————————-
Compléments
– N’oublions pas que le livre de la Genèse ici ne parle pas d’un homme particulier ou d’une femme particulière ; il parle de l’humanité en général dans laquelle hommes et femmes sont indissociables. L’expression que nous avons lue en première lecture disait la même chose : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul », ne veut pas dire « Il n’est pas bon pour un homme de rester célibataire », mais l’humanité n’est complète que dans sa dualité, hommes et femmes. Car c’est seulement dans cette relation de dialogue faite à la fois de distance et de profonde intimité que l’humanité réalise sa vocation d’être image de Dieu.
– Ce n’est pas un hasard si le Cantique des Cantiques, lorsqu’il veut révéler le mystère de l’intimité de Dieu prend pour exemple les élans, la tendresse et l’intimité d’un couple d’amoureux. Et, encore aujourd’hui, nos frères juifs lisent le Cantique des Cantiques au cours de la célébration de la Pâque qui est la célébration de l’Alliance entre Dieu et son peuple.
– Le Prophète Malachie avait déjà fait ce rapprochement entre la question du divorce et le texte de la Genèse sur l’intention du créateur : « Que personne ne soit traître envers la femme de sa jeunesse… Le SEIGNEUR n’a-t-il pas fait un être unique, chair animée d’un souffle de vie ? Et que cherche cet unique ? Une descendance accordée par Dieu… » (Ml 2, 15). Malachie fonde donc l’exigence de l’indissolubilité du mariage sur les nécessités de la fécondité et de la famille. Là encore, ce n’était qu’une étape dans la pédagogie biblique ; Jésus va encore beaucoup plus loin : la vraie destinée du couple, c’est d’être l’image de Dieu.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE DES NOMBRES, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 18

Dimanche 26 septembre 2021 : 26ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 26 septembre 2021 :

26ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre des nombres 11, 25-29

En ces jours-là,
25 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée
pour parler avec Moïse.
Il prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci,
et le mit sur les soixante-dix anciens.
Dès que l’esprit reposa sur eux, ils se mirent à prophétiser,
mais cela ne dura pas.
26 Or, deux hommes étaient restés dans le camp ;
l’un s’appelait Eldad, et l’autre Médad.
L’esprit reposa sur eux ;
Eux aussi avaient été choisis, mais ils ne s’étaient pas rendus à la Tente,
et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser.
27 Un jeune homme courut annoncer à Moïse :
« Eldad et Médad prophétisent dans le camp ! »
28 Josué, fils de Noun, auxiliaire de Moïse depuis sa jeunesse,
prit la parole :
« Moïse, mon maître, arrête-les ! »
29 Mais Moïse lui dit :
« Serais-tu jaloux pour moi ?
Ah ! Si le SEIGNEUR pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes !
Si le SEIGNEUR pouvait mettre son esprit sur eux ! »

LA CRISE DE DECOURAGEMENT DE MOISE
Nous sommes au chapitre 11 du livre des Nombres ; les dix premiers chapitres ont raconté l’organisation du peuple durant sa vie dans le désert du Sinaï ; ce chapitre 11 raconte deux choses : d’abord une crise énorme qui a secoué le peuple et puis la vague de découragement qui a bien failli submerger Moïse. La crise vient des difficultés de la vie au désert : on ne meurt pas de faim, puisque la manne tombe du ciel chaque matin ; mais on a vite fait d’oublier que cette manne est un cadeau du ciel, justement, et on trouve qu’elle manque d’originalité à la longue.
« Nous nous rappelons le poisson que nous mangions pour rien en Egypte, les concombres, les pastèques, les poireaux, les oignons, l’ail. Tandis que, maintenant, notre vie s’étiole ; plus rien de tout cela ! Nous ne voyons plus que la manne. » (Nb 11, 5-6)
C’est de là que vient le découragement de Moïse ; en entendant le peuple faire la fine bouche, il est tenté de tout laisser tomber. Comment pourrait-il entraîner un peuple aussi récalcitrant sur la route pleine d’embûches de la Terre Promise ? Il a bien l’impression d’être le seul à y croire. Et il en vient à désirer mourir :
« Moïse entendit le peuple qui pleurait, groupé par clans, chacun à l’entrée de sa tente. Le SEIGNEUR s’enflamma d’une vive colère et Moïse prit mal la chose… Pourquoi m’imposes-tu le fardeau de tout ce peuple ? Est-ce moi qui ai conçu tout ce peuple ? Moi qui l’ai mis au monde ?… Tu veux que je porte ce peuple sur mon coeur, comme une nourrice porte un petit enfant ?… Où trouverais-je de la viande pour donner à tout ce peuple ? …
« Je ne peux plus, à moi seul, porter tout ce peuple ; il est trop lourd pour moi… Fais-moi plutôt mourir… Que je n’aie plus à subir mon triste sort. » (Nb 11, 10-15).
La réponse du Seigneur est double : premièrement, il dit à Moïse, si la tâche est trop lourde, il ne faut pas rester tout seul ; et il lui propose de lui donner des collaborateurs, c’est notre texte d’aujourd’hui ; deuxièmement, il lui promet de la viande pour tout le peuple. Mais Moïse était vraiment découragé, au point de douter que Dieu soit capable de nourrir autant de monde ! Ce à quoi Dieu répond « Crois-tu que j’aie le bras trop court ? Tu vas voir maintenant si ma parole se réalise ou non pour toi. » (Nb 11, 23). Le passage que nous lisons aujourd’hui est donc le moment où Dieu donne des collaborateurs à Moïse. Cela se passe en deux temps : c’est Moïse qui doit les choisir, puis Dieu leur donne son esprit pour les envoyer en mission. Dieu avait dit : « Rassemble-moi soixante-dix des anciens d’Israël, tu les amèneras à la tente de la rencontre, je prélèverai un peu de l’esprit qui est sur toi pour le mettre en eux… ». Ceux qu’on appelle les « anciens » du peuple, ce sont des hommes, des chefs de famille, parmi les plus âgés. Moïse fait donc une liste de soixante-dix anciens, et les convoque à la Tente de la Rencontre, c’est-à-dire la Tente qui abritait l’Arche d’Alliance. Désormais il sera donc entouré d’une sorte de sénat.
L’HISTOIRE D’ELDAD ET MEDAD
Sur les soixante-dix hommes choisis par Moïse, soixante-huit seulement répondent à l’appel et sortent du camp, pour aller à la Tente de la rencontre ; deux d’entre eux, Eldad et Medad restent dans le camp. Le texte ne dit pas si c’est par mauvaise volonté, et si cette désobéissance signifie une réticence par rapport à Moïse. Et Dieu fait comme il avait dit : il « prélève une part de l’esprit qui reposait sur Moïse, pour le donner aux soixante-dix anciens » : évidemment, cette expression nous surprend ; c’est simplement une manière imagée de dire que, désormais, les Anciens sont en mission autour de Moïse et donc que l’esprit de Dieu les accompagne. Au passage, n’oublions pas que c’est Moïse qui les a lui-même choisis ; Dieu respecte son choix, il le respecte même tellement que les deux réfractaires restés au camp reçoivent eux aussi l’esprit pour être à même de remplir leur mission.
Le nouveau comportement d’Eldad et Medad n’est pas du goût de tout le monde ; quelqu’un se précipite pour avertir Moïse : « Eldad et Medad sont en train de prophétiser dans le camp ! » Et là, on assiste à deux réactions diamétralement opposées : Josué, le fidèle serviteur de Moïse, veut défendre les prérogatives de son maître. Il trouve tout-à-fait anormal que ceux qui ont désobéi et fait preuve d’indépendance prétendent se conduire comme s’ils avaient reçu l’esprit. Il crie « Moïse, mon maître, arrête-les ! » Il a un réflexe d’inquiétude : nous ne maîtrisons plus tout !
Moïse, au contraire, reste fidèle au choix qu’il avait fait : en choisissant de s’entourer de soixante-dix personnalités, il savait bien qu’il acceptait de ne plus tout maîtriser, il s’en réjouit au contraire, puisque l’esprit du Seigneur les accompagne. Sa réponse est extraordinaire : « Serais-tu jaloux pour moi ? Si seulement tout le peuple du SEIGNEUR devenait un peuple de prophètes sur qui le SEIGNEUR aurait mis son esprit ! » Quelques versets plus bas, le même livre des Nombres dira : « Moïse était un homme très humble, plus qu’aucun homme sur la terre. » (Nb 12, 3). Ici, nous en avons vraiment la preuve : puisqu’il se réjouit sincèrement de ne plus être seul à porter le poids de la charge du peuple, et de ne plus avoir le monopole de l’esprit.
Plus tard, relisant cette réponse de Moïse, on se dira qu’elle était prophétique : souhaiter que le peuple tout entier devienne prophète, c’est dire déjà le dernier mot du dessein de Dieu.1
Décidément, la Pentecôte se profilait déjà au Sinaï.
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Note
1 – Ce souhait de Moïse sera repris sous forme de prophétie par Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront… Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là je répandrai mon esprit » (Jl 3, 1).
Complément
A une époque où, apparemment, l’idée même de démocratie n’effleurait personne, Moïse en avait déjà formulé le souhait. Ce peuple se conduit jusqu’ici comme une bande d’enfants jamais contents ; eh bien, Moïse voudrait qu’ils acquièrent assez de sagesse et de discernement pour prendre résolument le chemin de leur libération avec les risques que cela comporte.

 

PSAUME – 18 (19),8.10.12-13.14

8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

10 La crainte qu’il inspire est pure
elle est là, pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables.

12 Aussi ton serviteur en est illuminé ;
à les garder, il trouve son profit.
13 Qui peut discerner ses erreurs ?
Purifie-moi de celles qui m’échappent.

14 Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil :
qu’il n’ait sur moi aucune emprise.
Alors je serai sans reproche,
pur d’un grand péché

UNE FETE EN L’HONNEUR DE LA LOI DE DIEU !
Pour comprendre ce psaume qui est une véritable litanie en l’honneur de la Loi, il faut savoir qu’en Israël et dans toutes les communautés juives du monde, on célèbre chaque année à l’automne, dans les derniers jours de septembre ou dans le courant du mois d’octobre, une grande fête en l’honneur de la Loi ; on l’appelle « Simhat Torah », ce qui veut dire « Joie de la Loi ». Imaginez un peu qu’en France, il y ait une fois par an une fête en l’honneur du code civil ! Et, à travers la Loi, c’est bien évidemment le législateur qu’on célèbre, ce législateur qui est Dieu lui-même.
En Mésopotamie, on dit le Code d’Hammourabi, en France le Code Napoléon ; mais en Israël, on dit la Loi de Dieu : vous avez remarqué cette espèce de litanie : « La Loi du SEIGNEUR », « la charte du SEIGNEUR », « les décisions du SEIGNEUR »…
Cette simple répétition nous indique de quoi, ou plutôt de QUI il est question ici : il n’est en réalité question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le SEIGNEUR. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l’a libéré… Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l’accompagner dans toute son existence… Celui, enfin, qui poursuit son oeuvre de libération en proposant sa Loi…
Il ne faut jamais oublier qu’avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d’Egypte ; ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c’est l’expression consacrée) son peuple des chaînes de l’esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l’homme d’être heureux. C’est cela l’Alliance Eternelle. L’Exode était route vers la Terre Promise ; l’obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l’humanité.
La Loi est comparée à un chemin dont il ne faut jamais s’écarter. Par exemple, au cours de la célébration de cette fête de la Loi, on lit un passage du livre de Josué qui emploie cette image : « Veille à agir selon toute la Loi que t’a prescrite Moïse mon serviteur. Ne t’en écarte ni à droite ni à gauche afin de réussir partout où tu iras. Ce livre de la Loi ne s’éloignera pas de ta bouche ; tu le murmureras jour et nuit afin de veiller à agir selon tout ce qui s’y trouve écrit. » (Josué 1, 7 – 8). S’il faut veiller (comme dit le livre de Josué, à éviter tout faux-pas), et à ne pas s’écarter de ce chemin, c’est parce qu’il est le seul chemin du bonheur.
LA RECETTE DU BONHEUR
La grande certitude qui émerge de la Bible, c’est que Dieu veut l’homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d’écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel. Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne ; et, d’ailleurs, vous savez bien que la racine du mot « Torah » en hébreu, signifie d’abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples » dit notre psaume. Les simples, ce sont ceux justement qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par lui. Ils veillent à ne s’écarter ni à droite ni à gauche de son chemin. Et dans un seul but, notre bonheur.
C’est dans le Livre du Deutéronome qu’on trouve les plus belles méditations à ce sujet ; par exemple :
« Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?… A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui… Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32… 40).
« Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6, 3).
Où donc est la fameuse « crainte de Dieu » là-dedans ? « La crainte qu’il inspire est pure » dit pourtant notre psaume ; pour comprendre ce dont il s’agit, je reprends le livre du Deutéronome : « Et maintenant, Israël, qu’est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur ». (Dt 10, 12 – 13). Voilà l’explication : la « crainte de Dieu », ce n’est pas de la peur, mais une attention vigilante à marcher dans le droit chemin de Dieu parce qu’il n’y a pas d’autre chemin pour notre bonheur. Voilà encore une découverte inouïe, inattendue de la Bible : si Dieu exige l’obéissance aux commandements, c’est parce qu’il y va de notre bonheur à nous ! Pas de son honneur à lui !
Il y a bien sûr, une autre attitude possible : face à ceux qui s’efforcent de rester dans le droit chemin, il y a ceux qu’on appelle les « orgueilleux », c’est-à-dire ceux qui s’éloignent des commandements, qui veulent mener leur vie à leur idée ; en langage biblique, on dira ceux qui veulent tracer leur chemin tout seuls. On retrouve là en filigrane un personnage bien connu, trop connu, celui que la Bible appelle « le adam », (nous disons Adam) c’est-à-dire celui qui prétend déterminer tout seul où est le bonheur et où est le malheur. L’homme de la Bible sait bien que c’est dans ce piège de l’orgueil qu’il ne faut pas tomber : d’où le dernier verset que nous lisons ce dimanche et qui est la véritable prière des humbles : « Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil : qu’il n’ait sur moi aucune emprise. »
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Compléments
– Le prophète Michée répond en écho : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6, 8). Il n’y a pas d’autre exigence, il n’y a pas non plus d’autre chemin pour être heureux.
– Dans le psaume 118/119 qui est, lui aussi, toute une litanie, mais très longue, celle-là, en l’honneur de la Loi, on retrouve cette même hantise de l’orgueil et des orgueilleux, « ces maudits orgueilleux qui s’éloignent de tes commandements » (v. 21) ; « Les orgueilleux se sont bien moqués de moi, mais je n’ai pas dévié de ta Loi. » (v. 51) ; « Des orgueilleux m’ont sali de leurs mensonges, moi, de tout coeur, j’observe tes préceptes. » (v. 78) ; « Contre moi, des orgueilleux ont créé des fosses, au mépris de ta Loi. » (v. 85) ; « Garantis le bonheur de ton serviteur, que les orgueilleux ne m’oppriment pas. » (v. 122). A remarquer : le mot orgueilleux est toujours opposé au vocabulaire de la Loi : « Loi, commandements, préceptes… ». Il y a pire encore : les orgueilleux ne se contentent pas de désobéir à la Loi, ils voudraient aussi entraîner au mal les « humbles », ceux qui s’efforcent de rester fidèles.
– Alors nous comprenons mieux aussi ce qu’est le péché: si nos manquements à la Loi de Dieu sont graves, c’est parce qu’ils compromettent notre bonheur et celui des autres : parce que notre bonheur est le seul souci de Dieu. C’est bien ce que dit encore notre psaume à propos de ceux qui observent les commandements : « Ton serviteur en est illuminé ; à les garder, il trouve son profit » (v. 12).

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 5, 1 – 6

1 Vous autres, maintenant, les riches !
Pleurez, lamentez-vous,
sur les malheurs qui vous attendent.
2 Vos richesses sont pourries,
vos vêtements sont mangés des mites,
3 votre or et votre argent sont rouillés.
Cette rouille sera un témoignage contre vous,
elle dévorera votre chair comme un feu.
Vous avez amassé des richesses,
alors que nous sommes dans les derniers jours !
4 Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers
qui ont moissonné vos champs,
le voici qui crie,
et les clameurs des moissonneurs
sont parvenues aux oreilles du Seigneur de l’univers.
5 Vous avez mené sur terre une vie de luxe et de délices
et vous vous êtes rassasiés
au jour du massacre.
6 Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué,
sans qu’il vous oppose de résistance.

LE DISCOURS DE LA BIBLE SUR LES RICHESSES
La sagesse populaire dit volontiers « l’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue… » Et, contrairement à ce que nous pensons, peut-être, Saint Jacques ne dit pas le contraire ! Il ne part pas en guerre contre les riches et leurs richesses, il part en guerre contre le non-usage ou le mauvais usage des richesses ; et il met les riches en face de leurs responsabilités, ce n’est pas la même chose. Ne faisons donc pas dire à Saint Jacques ce qu’il ne dit pas. En fait, il dit trois choses : la première, la plus importante, c’est une révélation sur Dieu : Dieu est un Dieu de Justice, il entend le cri des malheureux ; deuxièmement, il y a de mauvaises manières de devenir riche ; troisièmement, les richesses sont faites pour servir à tous : l’argent peut contribuer au bonheur de tous ; c’est cela que Dieu attend des riches.
Premièrement, ce n’est pas d’abord une leçon de morale, c’est une révélation sur Dieu : un Dieu de Justice, un Dieu qui défend les faibles et les pauvres : la Bible retentit toujours de la révélation de Dieu à Moïse dans le buisson ardent : « Le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi. » (Ex 3, 9). Comme il a entendu le cri des fils d’Israël réduits à l’esclavage par les Egyptiens, il entend sur toute la surface de la terre le cri de tous les opprimés et de tous les miséreux : « Les revendications des moissonneurs sont arrivées aux oreilles du Seigneur de l’univers. »
On entend en écho la phrase du livre de la Genèse: « La voix du sang de ton frère (Abel) crie du sol vers moi. » (Gn 4, 10).
C’est pour cela qu’il nous demandera des comptes sur la manière dont nous avons fait fortune et sur la manière dont nous avons employé nos richesses. Nous qui sommes faits à l’image de Dieu, nous sommes faits nous aussi pour entendre le cri des pauvres et des malheureux.
Deuxièmement, il y a de mauvaises manières de devenir riche. Jacques donne un exemple : « Des travailleurs ont moissonné vos terres et vous ne les avez pas payés » ; évidemment, de cette manière, on fait plus vite fortune ! L’Ancien Testament revient très souvent sur ce thème. Par exemple, le livre du Deutéronome : « Tu n’exploiteras pas un salarié malheureux et pauvre, que ce soit l’un de tes frères ou l’un des émigrés que tu as dans ton pays, dans tes villes. Le jour même, tu lui donneras son salaire ; le soleil ne se couchera pas sans que tu l’aies fait ; car c’est un malheureux et il l’attend impatiemment ; qu’il ne crie pas contre toi vers le SEIGNEUR : ce serait un péché pour toi. » (Dt 24,14-15). Une autre manière de s’enrichir injustement, c’est de tricher dans les opérations commerciales.
La Loi insistait sur ce point : « Ne commettez pas d’injustice dans ce qui est réglementé : dans les mesures de longueur, de poids et de capacité ; ayez des balances justes, des poids justes, (un épha juste et un hîn juste1), des mesures justes. »
C’est moi, le SEIGNEUR votre Dieu, qui vous ai fait sortir d’Egypte. » (Lv 19, 35-36)… « Tu n’auras pas dans ton sac deux poids différents, un grand et un petit ; tu n’auras pas dans ta maison deux boisseaux1 différents, un grand et un petit ; c’est un poids intact et juste, un boisseau intact et juste que tu auras, pour que tes jours se prolongent sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne. Car tout homme qui fait cela, tout homme qui commet l’injustice, est une abomination pour le SEIGNEUR ton Dieu. » (Dt 25, 13-16).
Et le prophète Jérémie compare les pratiques malhonnêtes à de la chasse : « Dans mon peuple, se trouvent des coupables aux aguets comme l’oiseleur accroupi, ils dressent des pièges, et ils attrapent… des hommes. Tel un panier plein d’oiseaux, leurs maisons sont pleines de rapines : c’est ainsi qu’ils deviennent grands et riches, gras et reluisants… Ils battent le record du mal, ils ne respectent plus le droit, le droit de l’orphelin ; et ils réussissent… Ils ne prennent pas en main la cause des pauvres. » (Jr 5, 26-28). Or, précisément, c’est cela que Dieu attendait d’eux, qu’ils prennent la cause des pauvres. Ce qui nous mène au troisième point.

NON PAS PROPRIETAIRES MAIS INTENDANTS
Troisièmement, les richesses sont faites pour servir à tous : l’argent doit contribuer au bonheur de tous ; c’est cela que Dieu attend des riches. La richesse nous donne des responsabilités envers les autres ; elle fait de nous des intendants ; Dieu nous fait assez confiance pour cela. Les richesses sont un moyen, elles ne sont pas un but. Là encore, on retrouve des accents prophétiques de l’Ancien Testament. Quand Jacques dit « cette rouille vous accusera » (v. 3), il reprend une image du livre de Ben Sirac : « Sois prêt à perdre de l’argent pour un frère ou un ami, plutôt que de le perdre en le laissant rouiller sous une pierre. » (Si 29,10).
Et quand il emploie l’expression « vos richesses sont pourries » (v. 2), il fait allusion à la manne du désert (Ex 16, 20) : chacun devait ramasser chaque jour tout ce dont il avait besoin pour sa famille et seulement ce dont il avait besoin ; toute la manne amassée en trop pourrissait et était infestée de vers avant le lendemain ; cela fait évidemment penser à la phrase de Jésus : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre où les mites et les vers font tout disparaître… mais amassez-vous des trésors dans le ciel où ni les mites ni les vers ne font de ravages ». (Mt 6,19-20). Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, la vie au désert avait été un temps d’apprentissage : inutile d’amasser pour soi.
Ce ne sont donc pas les richesses en elles-mêmes qui sont mauvaises, tout dépend de l’usage que nous en faisons. Il faut même accepter de regarder nos responsabilités en face. Dans le verset qui précède juste notre texte d’aujourd’hui, Jacques dit très fermement : « Qui donc sait faire le bien et ne le fait pas se charge d’un péché. » (Jc 4, 17).
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Note1 – Epha et Hîn sont des mesures de capacité : le premier pour des matières sèches, le second pour des liquides.
Un Epha = 45 litres, un Hîn = 7,5 litres. Le boisseau est le récipient en bois qui sert à mesurer.
Compléments- On entend ici des accents du prophète Amos : « Ecoutez ceci, vous qui vous acharnez sur le pauvre pour anéantir les humbles du pays, vous qui dites : quand donc la nouvelle lune sera-t-elle finie, que nous puissions vendre du grain, et le sabbat, que nous puissions ouvrir les sacs de blé, diminuant les mesures, augmentant le poids, faussant des balances (déjà menteuses), achetant des indigents pour de l’argent et un pauvre pour une paire de sandales ? » (Am 8,4-6 ; cf aussi Am 2,6-7).
– On peut se demander qui est visé par le verset 6 : « Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué, sans qu’il vous résiste. » Si la lettre de Jacques est adressée à des Chrétiens, ce que laissent penser les nombreuses apostrophes « mes frères » dans le cours du texte, ce verset ne vise pas la condamnation de Jésus par les Juifs, ses contemporains. Il s’agit plus probablement d’une critique du fonctionnement de la justice dans la ligne des reproches prophétiques ; au temps du roi Achaz, Isaïe invectivait : « Ils justifient le coupable pour un présent et refusent à l’innocent sa justification. » (Is 5, 23) Pour parler clair, la richesse donne le pouvoir de corrompre les juges, et on peut fort bien s’en servir pour faire condamner un innocent.

 

EVANGILE – selon Saint Marc 9, 38-43. 45. 47-48

En ce temps-là,
38 Jean, l’un des Douze, disait à Jésus :
« Maître, nous avons vu quelqu’un
expulser les démons en ton nom ;
nous l’en avons empêché,
car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »
39 Jésus répondit :
« Ne l’en empêchez pas,
car celui qui fait un miracle en mon nom
ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ;
40 celui qui n’est pas contre nous
est pour nous.
41 Et celui qui vous donnera un verre d’eau
au nom de votre appartenance au Christ,
amen, je vous le dis,
il ne restera pas sans récompense.
42 Celui qui est un scandale, une occasion de chute
pour un seul de ces petits qui croient en moi,
mieux vaudrait pour lui
qu’on lui attache au cou
une de ces meules que tournent les ânes,
et qu’on le jette à la mer.
43 Et si ta main est pour toi une occasion de chute,
coupe-la.
Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains,
là où le feu ne s’éteint pas.
45 Si ton pied est pour toi une occasion de chute,
coupe-le.
Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds.
47 Si ton oeil est pour toi une occasion de chute,
arrache-le.
Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux,
48 là où le ver ne meurt pas
et où le feu ne s’éteint pas. »

UNE MISSION A PARTAGER
Ce discours de Jésus à Capharnaüm s’achèvera quelques versets plus bas avec cette recommandation « Soyez en paix les uns avec les autres. » C’est peut-être ce qui commande tout l’ensemble de ces paroles de Jésus, à première vue un peu disparates. Ils sont là tous les douze, et Marc précise bien que c’est à eux que ce discours s’adresse.
La question posée par Jean, le « fils du tonnerre » comme Jésus les avait surnommés, lui et son frère, s’explique si …
On se rappelle le récit du choix des disciples : « Jésus monte dans la montagne et il appelle ceux qu’il voulait. Ils vinrent à lui et il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons. »
…Il établit les douze : Pierre – c’est le surnom qu’il a donné à Simon – , Jacques, le fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques – et il leur donna le surnom de Boanerguès, c’est-à-dire fils du tonnerre -, André, Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques, le fils d’Alphée, Thaddée et Simon le Zélote, et Judas Iscarioth, celui-là même qui le livra. » (Mc 3, 13-19).
Ce groupe est donc bien délimité et a conscience d’avoir reçu le pouvoir de chasser les démons en raison d’un lien très fort et particulier avec Jésus. Pas étonnant qu’ils réagissent aux prétentions de ceux qui, sans faire partie de ce petit groupe d’élite, osent chasser les démons en son nom.
Jean a exactement la réaction de Josué dans la première lecture, une réaction d’exclusion.
Josué, lui, était au service de Moïse depuis sa plus tendre enfance ; et quand Moïse s’était choisi un groupe de soixante-dix collaborateurs, deux d’entre eux, Eldad et Medad, avaient manqué à l’appel. Josué ne pouvait pas admettre que ces hommes choisis par Moïse mais qui n’avaient pas répondu à sa convocation puissent agir eux aussi sous l’impulsion de l’esprit. Et Moïse au contraire s’était réjoui et avait reproché à Josué cette forme de jalousie.
De la même manière, Jésus interdit aux Douze cet esprit d’exclusive ; quand Jean lui dit « Nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom sans faire partie de notre groupe, nous avons cherché à l’en empêcher », Jésus intervient très fermement : « Ne l’empêchez pas… »
On a très certainement là une preuve de l’extraordinaire paix intérieure qui l’habite : il ne prétend pas tout maîtriser ; il constate le bien qui est fait ; et il admet que quelqu’un puisse faire un miracle en son nom, bien que n’appartenant pas au groupe qu’il a lui-même choisi. En quelque sorte, sa mission lui échappe, il la partage avec des gens qu’il ne connaît même pas. Et il invite du coup ses disciples à ouvrir la porte : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous ». Manière de leur dire « il y a des gens qui sont des nôtres même s’ils ne sont pas sur vos listes ». On a peut-être là une illustration d’une autre phrase de Jésus « On reconnaît l’arbre à ses fruits » (Mt 7, 20)… « Supposez qu’un arbre soit bon, son fruit sera bon ; supposez-le malade, son fruit sera malade : c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre. » (Mt 12, 33). Et il en tire les conséquences : « Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. » (Mt 7, 19).
ON RECONNAIT L’ARBRE A SES FRUITS
Curieusement, cette comparaison ne se trouve pas dans l’évangile de Marc, mais notre texte d’aujourd’hui dit exactement la même chose ; et du coup nous comprenons le lien entre les divers propos de Jésus qui nous apparaissaient disparates tout à l’heure. Première partie : il y a de bons fruits à l’extérieur de la communauté ; c’est donc qu’il y a de bons arbres même à l’extérieur de la communauté ; « Celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ ne restera pas sans récompense. » A l’inverse, il y a de mauvais fruits à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté ; cela veut dire qu’il y a de mauvais arbres à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté ; et Jésus en tire la conclusion : tout comme il faut se résoudre à couper l’arbre malade, il faut résolument supprimer tout ce qui peut se révéler cause de danger pour la vie de la communauté.
« Si ta main t’entraîne au péché, coupe-la. Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le. Si ton oeil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer manchot, estropié, borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté tout entier dans la géhenne… » On se rappelle que la Géhenne est le ravin qui entoure Jérusalem au Sud et à l’Ouest ; lieu où l’on brûlait les détritus, il devait sa sinistre réputation au fait qu’il avait été également le lieu où l’on sacrifiait des enfants (au temps des rois Achaz et Manassé) ; cette pratique était totalement désapprouvée par les prophètes, si bien que la Géhenne était devenue le symbole de l’horreur absolue. Les prophètes localisaient dans la Géhenne le châtiment des impies au Jour du Jugement de Dieu.
Il est bien évident que Jésus ne conseille à personne de se mutiler : mais par ces phrases si violentes, il veut nous faire découvrir la gravité de ce qui est en jeu ici, à savoir la cohésion de la communauté. Du coup, Jésus entraîne ses disciples bien loin de ce qui, au début de ce même discours à Capharnaüm, était leur préoccupation majeure : à savoir lequel était le plus grand ! (9, 34). Ce qui leur permettra de vivre en paix les uns avec les autres, ce sera de partager la même passion pour le Royaume.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE DE LA SAGESSE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 53

Dimanche 19 septembre 2021 : 25ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 19 septembre 2021 : 25ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse 2,12… 20

Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes :
12 « Attirons le juste dans un piège,
car il nous contrarie,
il s’oppose à nos entreprises,
il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu
et nous accuse d’infidélités à notre éducation.
17 Voyons si ses paroles sont vraies,
regardons comment il en sortira.
18 Si le juste est fils de Dieu,
Dieu l’assistera, et l’arrachera aux mains de ses adversaires.
19 Soumettons-le à des outrages et à des tourments;
nous saurons ce que vaut sa douceur,
nous éprouverons sa patience.
20 Condamnons-le à une mort infâme,
puisque, dit-il, quelqu’un interviendra pour lui. »

RESTER FIDELES AU MILIEU DES PAIENS
Pour comprendre ce texte difficile, il faut le replacer dans son contexte. Le livre de la Sagesse est très particulier à tous points de vue : d’abord il est le dernier écrit de l’Ancien Testament, trente ou cinquante ans seulement avant la naissance du Christ ; ensuite il a été écrit en Egypte et non sur la terre d’Israël comme la plupart des autres livres bibliques ; enfin, il est écrit en grec et non pas en hébreu ou en araméen.
Depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, vers 330 av.J.C., toute une colonie juive s’était implantée en Egypte, à Alexandrie, sur le delta du Nil. Ils jouissaient d’une totale liberté religieuse, ils avaient des lieux de prière reconnus dans leurs villages (ou leurs quartiers, s’ils habitaient en ville), et pouvaient donc parfaitement continuer à pratiquer leur religion et la transmettre à leurs enfants ; comme toute la région parlait grec, ils se sont mis eux aussi à parler en grec, certainement dès la deuxième génération ; c’est là que, pour qu’ils puissent comprendre les Ecritures, la Bible a été traduite en grec pour donner ce que nous appelons la Bible des Septante.
Un certain nombre de Juifs d’Alexandrie sont donc restés très fidèles à la foi de leurs ancêtres ; mais c’était moins facile qu’on ne le pense : cette population avait une double appartenance, juive d’abord, mais aussi grecque puisqu’ils étaient immergés en milieu grec. Or les deux religions, juive et grecque, étaient totalement incompatibles. Pour un Juif plongé en milieu grec, l’intégration, comme on dit aujourd’hui, signifiait l’abandon de toutes ses pratiques. Il fallait donc choisir : ou décider de rester fidèle en tous points à la religion juive, au risque de s’isoler, ou s’intégrer à son nouveau pays au risque de s’éloigner de la communauté juive et d’abandonner l’une après l’autre toutes les pratiques juives. Il est bien évident qu’au sein même de la communauté juive, ces deux positions ont existé et ont engendré des conflits parfois très durs.
Ces conflits rendent la fidélité encore plus difficile ; parce qu’on sait bien que les querelles religieuses sont les plus terribles ! Or ceux qui gardent la foi sont un reproche vivant pour ceux qui l’abandonnent. Ils seront donc persécutés, non par les Grecs, très libéraux sur ce point, mais par leurs propres frères, qui n’ont pas trop bonne conscience et vont se venger sur eux. C’est classique : généralement, on n’aime pas les donneurs de leçons ! Quand on sait qu’on est en tort, on n’aime pas bien ceux qui nous le font remarquer.
Pour le voleur, l’homme honnête est un reproche vivant ; pour le violent, l’homme pacifique et doux est intolérable. Deux solutions : changer de conduite ou bien faire taire celui qui nous fait de l’ombre.

Le texte que nous lisons ce dimanche reflète exactement ce contexte : personne ne sait qui l’a écrit puisque le Livre de la Sagesse n’est pas signé. Mais visiblement, il s’agit d’un croyant qui assiste à l’érosion de la communauté juive, et qui veut encourager ses frères à rester fidèles. Il leur dit : il faut choisir : oui, la fidélité est difficile, d’abord parce que la loi juive est exigeante. Mais aussi parce que vous serez en butte à ceux qui ne feront pas comme vous et qui verront en vous des donneurs de leçons : « Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes : Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie… (il s’oppose à notre conduite, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu, et) nous accuse d’infidélités à notre éducation. »

TENIR BON DANS LA PERSECUTION
Que fait un croyant fidèle quand il est ainsi exposé à la persécution de ses plus proches ? Il essaie de tenir le coup en s’appuyant sur sa foi et se disant « Dieu ne m’abandonnera pas ». Alors l’auteur ajoute : il y aura pire. (cette confiance que vous manifestez en Dieu quand vous dites « il est notre Père, il ne nous abandonnera pas ») … cette confiance même vous sera reprochée comme de la prétention. C’est exactement la suite du texte ; les persécuteurs disent : « Voyons si ses paroles sont vraies, regardons où il aboutira. Si ce Juste est fils de Dieu, (comme il le prétend), Dieu l’assistera et le délivrera de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments ; nous saurons ce que vaut sa douceur, nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu’un veillera sur lui. »
Evidemment, on ne peut pas s’empêcher de penser que c’est exactement ce qui s’est passé pour Jésus-Christ. Sa conduite qui importunait… la haine grandissante de tous ceux qui voyaient en lui un donneur de leçons, un gêneur… les bonnes raisons de le supprimer : « il vaut mieux qu’un seul homme meure pour tout le peuple.. » dira Caïphe (Jn 11, 50). Mais le livre de la Sagesse ne parlait pas pour Jésus-Christ, il parlait pour ses contemporains dont il voulait encourager la fidélité, quel qu’en soit le prix. Il avait certainement en tête quelques exemples célèbres, à commencer par tous les prophètes. Ils ont tous eu à souffrir de leur franc parler.
L’exemple de Jérémie était particulièrement célèbre ; dans ce qu’on appelle ses « Confessions », il décrivait tout ce qu’il avait dû subir ; par exemple :
« Quel malheur, ma mère, que tu m’aies enfanté : moi qui suis, pour tout le pays, l’homme contesté et contredit… tous me maudissent. » (15, l0)…
…« A longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi… Je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes… J’entends les propos menaçants de la foule… Tous mes intimes guettent mes défaillances… » (20, 7-8).
Une fois même, il a entendu des menaces qui le concernaient sans qu’il le sache (« Détruisons l’arbre en pleine sève, supprimons-le du pays des vivants ; que son nom ne soit même plus mentionné ! ») mais il n’a pas compris tout de suite qu’il s’agissait de lui ; il raconte : « Quand le SEIGNEUR m’a mis au courant et que j’ai compris, alors j’ai découvert leurs manoeuvres . Moi, j’étais comme un agneau docile, mené à la boucherie ; j’ignorais que leurs sinistres propos me concernaient. » (11, 18-19).
L’auteur du livre de la Sagesse fait probablement allusion à cette terrible expérience de Jérémie, mais ses lecteurs savent aussi le plus important, à savoir que Dieu n’a jamais abandonné aucun de ses prophètes et qu’il n’abandonne donc jamais ceux qui vont jusqu’au bout de leur foi. Dans les versets suivants, il affirme : « Quand les méchants font leurs raisonnements, ils se trompent : (leur perversité les aveugle)… ils ne connaissent pas les secrets desseins de Dieu. » Il ajoute : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, aucun tourment ne les atteindra ». Sa conviction est telle qu’il va jusqu’à affirmer : même si vos ennemis réussissaient à vous tuer, eh bien, au-delà de la mort, Dieu ne nous abandonnera pas (chap. 3). Manière de dire : Tenez bon… (Le vrai bonheur est là.) La vraie Sagesse est dans la fidélité.

 

PSAUME – 53 (54), 3-4, 5, 6-8

3 Par ton nom, Dieu, sauve-moi,
par ta puissance rends-moi justice ;
4 Dieu, entends ma prière,
écoute les paroles de ma bouche.

5 Des étrangers se sont levés contre moi,
des puissants cherchent ma perte :
ils n’ont pas souci de Dieu.

6 Mais voici que Dieu vient à mon aide,
le Seigneur est mon appui entre tous.
8 De grand Coeur , je t’offrirai le sacrifice,
je rendrai grâce à ton nom, car il est bon !

LE DOUBLE CRI DU CROYANT PERSECUTE
Dans la Bible, ce psaume est précédé de deux indications : l’une dit comment il doit être chanté, accompagné avec des instruments à cordes ; l’autre est beaucoup plus intéressante, parce qu’elle fait allusion à un épisode particulier de l’histoire d’Israël : « Quand les Zifites vinrent dire à Saül : David n’est-il pas caché parmi nous ? » David est en mauvaise posture : le roi Saül qui l’a d’abord traité comme son fils, a peu à peu sombré dans une jalousie féroce : tout réussissait trop bien à ce jeune qui serait bientôt son rival, si on ne s’en méfiait pas ; les choses vont si mal que David s’enfuit de la cour de Saül ; mais chaque fois qu’il se réfugie quelque part, il se trouve quelqu’un pour le dénoncer. Dans l’épisode en question, David est caché dans les montagnes de Judée, près d’un village qui s’appelle Ziph et des habitants vont le dénoncer au roi Saül. David n’a aucun espoir d’en réchapper si Dieu ne s’en mêle pas.
On imagine très bien que sa prière a dû ressembler à ce psaume, c’est-à-dire le double cri du croyant persécuté : le premier cri, c’est le cri d’appel dans la détresse, (appel qui peut aller jusqu’au souhait de voir la mort des ennemis) ; le deuxième cri c’est le cri de la victoire parce que Dieu ne peut manquer de venir au secours de son fidèle.
En fait, quand un psaume donne une indication de ce genre, il ne prétend pas que ce texte tel quel est sorti de la bouche ou de la plume de David ; mais que le peuple d’Israël tout entier a connu des situations analogues à celle de David. A plusieurs reprises, au cours de son histoire, il a été menacé de la destruction totale. Au moment de l’Exil, par exemple, tout portait à croire que ce petit peuple serait bientôt rayé de la carte du monde : à vues humaines, cela ne faisait aucun doute. Et alors il a poussé ce double cri : l’appel au secours, d’abord : « Par ton Nom, Dieu, sauve-moi, par ta puissance, rends-moi justice » ; dire « Par ton NOM sauve-moi », c’est invoquer l’Alliance de Dieu : car c’est précisément là, dans l’Alliance, au Sinaï, que Dieu a révélé son NOM à son peuple. C’est vraiment l’argument le plus fort de sa prière : la fidélité de Dieu à son propre choix, à sa promesse. C’est Dieu qui a choisi ce petit peuple, qui a envoyé Moïse à sa tête pour le libérer et qui, ensuite, a proposé son Alliance ; tous seuls, on n’y aurait pas pensé.
David non plus, n’avait rien demandé ; c’est Dieu qui avait envoyé le prophète Samuel choisir David parmi tous les fils de Jessé et l’avait fait envoyer à la cour du roi Saül pour qu’il se prépare à être roi plus tard. Lui, David, n’aurait jamais eu tout seul une idée pareille. Raison de plus pour prendre Dieu au mot. C’est pour cela qu’il invoque la puissance de Dieu « Par ta puissance, Dieu, rends-moi justice » … manière de dire « c’est toi, le roi suprême, qui m’as choisi comme roi ».
Le deuxième accent de la prière, c’est déjà l’action de grâce, comme dans toute prière juive, parce que, à tout instant, on a la certitude d’être exaucé. Quand Jésus, dans sa prière, disait à son Père « je sais que tu m’exauces toujours » (Jn 11), il était bien l’héritier de la foi de son peuple. Du coup, le psalmiste, que ce soit David, ou que ce soit le peuple tout entier, prévoit déjà la cérémonie d’action de grâce : « De grand Coeur  je t’offrirai le sacrifice » (le mot traduit ici par « de grand cœur » signifie « magnifiquement, royalement »). Il parle au futur, et non pas au conditionnel, parce que sa délivrance est certaine.
Mais il y a aussi dans cette prière du croyant des accents de vengeance, des paroles de haine, il faut bien l’admettre : au moment même où celui qui prie reconnaît que son Dieu est avec lui, il le prie de le débarrasser des autres ! « Mais voici que Dieu vient à mon aide, le Seigneur est mon appui entre tous. » Et il ajoute « Que le mal retombe sur ceux qui me guettent ; par ta vérité, Seigneur, détruis-les. »

ON PEUT TOUT DIRE A DIEU
Nous rencontrons assez souvent des paroles de ce genre dans les psaumes ; on en trouve aussi jusque chez les prophètes, par exemple Jérémie ! Lui aussi a fait des prières de ce genre : à propos du livre de la Sagesse, nous avons évoqué des extraits de ses Confessions dans lesquels il se plaint d’être ridiculisé, menacé, persécuté ; mais il y a aussi parfois dans ses prières, tout grand prophète qu’il est, des accents nettement vengeurs : « SEIGNEUR tout-puissant, toi qui gouvernes avec justice, qui examines sentiments et pensées, je verrai ta revanche sur eux, car c’est à toi que je remets ma cause. » (Jr 11, 20)… «SEIGNEUR, venge-moi de mes persécuteurs. Que je ne sois pas victime de ta patience envers eux… » (Jr 15, 15)… « Qu’ils soient couverts de honte, mes persécuteurs et non pas moi ; qu’ils soient accablés, eux, et non pas moi ! Fais venir sur eux le jour du malheur, brise-les à coups redoublés ! » (Jr 17, 18).
Ce genre de violences verbales nous choque tellement que nous avons tendance à les censurer. Mais au nom de quoi pouvons-nous nous permettre de censurer les Ecritures ? D’où une première leçon : il n’y a pas que de pieux sentiments dans les psaumes, c’est-à-dire dans les prières qui nous sont proposées ; cela veut dire que nous n’avons pas à travestir nos sentiments devant Dieu. Montrons-nous tels que nous sommes, c’est lui qui nous convertira.
Cela veut dire aussi que nous savons que Dieu est engagé avec nous, à nos côtés, dans la lutte contre tout ce qui ravage l’homme. Que le Mal est son ennemi. « Que le mal retombe sur ceux qui me guettent », c’est exactement la prière de David poursuivi par Saül : plusieurs fois, David a été tenté de se venger et s’y est refusé ; mais c’est peut-être bien parce qu’il s’en remettait à Dieu du soin de régler ses comptes à ses ennemis, en particulier à Saül, que David a trouvé la force, bien des fois, de ne pas se venger.
Une prière de ce genre (« Que le mal retombe sur ceux qui me guettent ») reflète donc déjà un progrès de la conscience morale du peuple de Dieu : on a appris à ne pas se venger soi-même et à s’en remettre à Dieu. Lui qui est LA Justice, ne manquera pas de « faire justice ». C’est déjà une étape très importante dans la pédagogie biblique.
Il restera à découvrir que la vengeance dans la haine n’est pas la bonne façon de recouvrer sa dignité et que le pardon nous grandit bien davantage. Jésus, lui, et à sa suite, Etienne, pardonneront à leurs bourreaux et prieront pour eux.
« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » ; c’est la prière de celui qui est l’amour parfait, ce n’est pas encore la nôtre, spontanément.
Alors, quand nous rencontrons des phrases de ce genre dans les psaumes, nous sommes invités à nous faire une âme de frères : il y a à chaque instant à la surface de la terre des hommes et des femmes qui n’ont pas d’autre ressource que la haine et la soif de vengeance pour garder leur dignité ; disons cette prière avec eux pour qu’ils résistent à la tentation de se venger par eux-mêmes. Et nous puiserons peut-être là le courage de les secourir. Et puis, rien ne nous empêche d’ajouter, en leur nom, la prière du Christ en croix « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 3,16-4,3

Bien-aimés,
3, 16 la jalousie et les rivalités mènent au désordre
et à toutes sortes d’actions malfaisantes.
17 Au contraire, la sagesse qui vient d’en haut
est d’abord pure,
puis pacifique, bienveillante, conciliante,
pleine de miséricorde et féconde en bons fruits,
sans parti pris, sans hypocrisie.
18 C’est dans la paix qu’est semée la justice,
qui donne son fruit aux artisans de la paix.
4, 1 D’où viennent les guerres,
d’où viennent les conflits entre vous ?
N’est-ce pas justement de tous ces désirs
qui mènent leur combat en vous-mêmes ?
2 Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien,
alors vous tuez ;
vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins,
alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre.
3 Vous n’obtenez rien
parce que vous ne demandez pas ;
vous demandez, mais vous ne recevez rien ;
en effet, vos demandes sont mauvaises :
puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs.

LES DEUX VOIES
Nous rencontrons souvent dans la Bible le thème des « deux voies » : le voici sous la plume de Saint Jacques, cette fois. D’un côté, jalousie, rivalités, conflits et guerres ; de l’autre, paix, bienveillance, justice, miséricorde ; ce sont deux modes de vie qui s’opposent, deux « sagesses » au sens de « savoir-vivre ». Plus haut, Jacques a parlé d’une « sagesse terrestre, animale, démoniaque » (3, 15) ; ici, il parle de l’autre sagesse, celle qui vient de Dieu ; la première est la vie à la manière d’Adam, l’autre, celle vers laquelle nous devons tendre, celle de Jésus, le doux et humble de Coeur .
Voilà pourquoi ce texte multiplie les oppositions : elles se ramènent toutes à une seule, l’opposition entre les deux sagesses, les deux comportements.
Par exemple, « la jalousie et les rivalités » (v. 16) sont à comprendre par contraste avec ce qui est dit au verset suivant : « paix, tolérance, compréhension » ; et les « actions malfaisantes », par contraste là encore avec les « bienfaits » du verset 17.
Qui est visé au juste ici ? Jacques ne nous le dit pas, mais il n’avait probablement pas besoin de préciser davantage pour être compris.
D’après les thèmes abordés dans le reste de la lettre, on peut émettre quelques hypothèses: les jalousies et rivalités pouvaient être d’ordre matériel ou d’ordre spirituel ; pour les conflits d’ordre matériel, il suffit de se rappeler tout le développement précédent sur les discriminations sociales entre riches et pauvres (2, 1-5; cf 23ème dimanche) ; sans parler de la mise en garde adressée un peu plus loin aux riches (5, 1-6 ; cf 26ème dimanche).
Pour les conflits d’ordre spirituel, il est intéressant de noter au passage que le mot traduit ici par « jalousie » peut évoquer le fanatisme des idées. Il faut relire les versets qui précèdent juste notre lecture de ce dimanche : au début de ce chapitre 3, Jacques met en garde les fidèles contre ce qu’on pourrait appeler les « méfaits de la langue » : « La langue est un petit membre et se vante de grands effets… Avec elle, nous bénissons le Seigneur et Père ; avec elle aussi nous maudissons les hommes, qui sont à l’image de Dieu ; de la même bouche sortent bénédiction et malédiction. Mes frères, il ne doit pas en être ainsi. » (3, 5… 10). Un peu plus loin, il est encore plus clair : « Si vous avez le Coeur  plein d’aigre jalousie et d’esprit de rivalité, ne faites pas les avantageux et ne nuisez pas à la vérité par vos mensonges. » (3, 14). Le risque ne devait pas être seulement hypothétique puisqu’il l’a évoqué dès le premier chapitre : « Si quelqu’un se croit religieux sans tenir sa langue en bride… vaine est sa religion. » (1, 26).

UNE NOUVELLE MANIERE DE VIVRE
Pour Jacques, tous ces comportements de jalousie et de rivalité relèvent du paganisme ; la vraie religion, qu’elle soit juive ou chrétienne, nous introduit à une tout autre manière de vivre. Les mêmes réalités (qu’elles soient d’ordre matériel ou spirituel) peuvent être vécues d’une manière ou de l’autre. Il n’y a pas un bonheur païen et un bonheur chrétien, il y a deux manières de vivre le bonheur, la manière païenne et la manière chrétienne. Jusqu’ici, nous étions sous le règne de la convoitise, c’est-à-dire de l’égoïsme ; la religion juive et, à plus forte raison, le Christianisme, nous introduisent dans le royaume de l’amour fraternel. C’était tout le sens du commandement « Tu ne convoiteras pas » : non pas « tu ne désireras plus rien », mais premièrement, tu n’accapareras pas pour toi seul, deuxièmement, tu ne te laisseras pas accaparer. Si tu deviens esclave de ce que tu possèdes, tu perds ta liberté (puisque tu es obsédé par ton désir) et tu perds la charité parce que tu deviens envieux de ce que l’autre possède.
Pourtant, la Bible n’enseigne nulle part le mépris des biens de ce monde : depuis la première parole de Dieu à Abraham, au contraire, le peuple élu sait que Dieu ne veut que notre bonheur, dont le bien-être matériel fait partie. Et le désir du bonheur, matériel ou spirituel, est bon, puisqu’il fait partie de la création. Il nous faut seulement apprendre à nous remettre sans cesse dans la main de Dieu : un peu plus loin, Jacques dit ce que doit être notre état d’esprit : « Si le Seigneur le veut bien, nous vivrons et ferons ceci ou cela. » (4, 15).
« Si le Seigneur le veut bien », c’est la formule de Jacques, toute proche de celle de Jésus : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ». Mais, pour nous, le passage d’une sagesse à l’autre n’est jamais totalement achevé : nous sommes des êtres partagés ; Jacques dit qu’un véritable combat se déroule en nous-mêmes et que nos querelles n’en sont que le reflet : « D’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-mêmes ? »
Le secret est dans la prière, car Dieu seul peut donner la sagesse : c’est l’une des grandes insistances de toute la méditation biblique ; dès le début de sa lettre, Jacques conseillait à ses lecteurs de prier pour l’obtenir : « Si la sagesse fait défaut à l’un de vous, qu’il la demande au Dieu qui donne à tous avec simplicité et sans faire de reproche ; elle lui sera donnée. » (1, 5).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 9, 30 – 37

30 En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples,
et il ne voulait pas qu’on le sache,
31 car il enseignait ses disciples en leur disant:
« Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ;
ils le tueront
et, trois jours après sa mort, il ressuscitera »
32 Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles
et ils avaient peur de l’interroger.
33 Ils arrivèrent à Capharnaüm,
et, une fois à la maison, Jésus leur demanda :
« De quoi discutiez-vous en chemin ? »
34 Ils se taisaient,
car, en chemin, ils avaient discuté entre eux
pour savoir qui était le plus grand.
35 S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit :
« Si quelqu’un veut être le premier,
qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
36 Prenant alors un enfant,
il le plaça au milieu d’eux,
l’embrassa, et leur dit :
37 « Quiconque accueille en mon nom
un enfant comme celui-ci,
c’est moi qu’il accueille.
Et celui qui m’accueille
Ce n’est pas moi qu’il accueille,
mais Celui qui m’a envoyé. »

LES PENSEES DE DIEU NE SONT PAS NOS PENSEES
« Les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur d’interroger Jésus » nous dit Marc …
On les comprend ! Pourtant, ce n’est pas la première fois que Jésus annonce de tels événements ; puisqu’au chapitre précédent, dans le même évangile de Marc, après la fameuse profession de foi de Pierre à Césarée, Jésus a déjà dit exactement la même chose ; mais ce n’est toujours pas clair ! Pour les disciples, c’est même incroyable, choquant, contradictoire.
Pourquoi ? Parce que ses paroles sont totalement contraires à l’idée qu’ils se font de Dieu et totalement contraires à l’idée qu’ils se font du Fils de l’homme.
Et pour les trois privilégiés qui ont été témoins de la Transfiguration de Jésus (dans l’évangile de Marc, la Ttransfiguration est placée au début de ce même chapitre 9), c’est peut-être encore plus scandaleux, invraisemblable. Ils sont encore dans la lumière, dans l’éblouissement de la Transfiguration… Jésus a été déclaré le Fils bien-aimé, celui qu’il faut écouter… et voilà qu’il annonce pour lui-même les plus grandes humiliations ; il les présente comme certaines, inéluctables.
Même si tous n’ont pas été témoins de la Transfiguration,
Tous ont entendu la profession de foi de Pierre : « Tu es le Messie », c’est-à-dire celui que Dieu a choisi pour sauver son peuple, pour régner sur son peuple. Dans l’évangile de Marc, Jésus ne répond guère à Pierre, il ne fait pas de commentaire, mais il est clair qu’il lui donne raison, puisqu’il ordonne à ses disciples de garder le secret là-dessus pour l’instant. « Jésus leur demandait : Et vous, qui dites-vous que je suis ? Prenant la parole, Pierre lui répond : Tu es le Christ. Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne ».
Et tout de suite après, il dit ces choses étonnantes : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. » Nous sommes au paroxysme de la contradiction : lui qui vient d’être dit le Bien-aimé de Dieu, il est l’élu de Dieu, le Messie, le roi qu’on attend, le Fils de l’homme : tout cela lui promet un destin glorieux ; puisque dans les visions du prophète Daniel (Dn 7, 13-14), le Fils de l’homme est celui qui doit prendre la tête de toute l’humanité ; et pourtant Jésus dit qu’il doit affronter la souffrance et la haine des hommes, en un mot, la croix. Or dans la tête des disciples, comme dans celle de tous leurs contemporains d’ailleurs (et peut-être bien dans la nôtre), la gloire et la croix ne font pas bon ménage !
Autre contradiction, ou invraisemblance : dans un premier temps, il va être livré, tué, réduit à l’état d’objet passif de la haine des hommes. Celui qui doit prendre la tête de toute l’humanité sera traité comme le rebut ! Et puis, dans un deuxième temps, il ressuscitera, il triomphera ! Le dernier sera devenu le premier. Non seulement, la gloire et la croix sont inséparables, mais il semble bien que la gloire passe par la croix !
LE MONDE A L’ENVERS
C’est le monde à l’envers : pas étonnant que les disciples ne soient pas spontanément au diapason ! Car « nos vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a dit Jésus à Pierre (8, 33). Plus tard, seulement, les disciples comprendront « qu’il fallait » que le Christ aille jusque-là pour « glorifier » son Père, c’est-à-dire révéler son amour. Pour l’instant, ils n’ont pas du tout envie d’être derniers ! Au contraire, juste après ces paroles troublantes de Jésus, ils se sont mis à discuter entre eux pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand ! Ils sont dans une problématique de rivalité, celle dont Saint Jacques parlait dans la deuxième lecture. Chose curieuse, Jésus n’a pas l’air horrifié : il ne leur dit pas « c’est mal de vouloir être premier », il leur donne même le moyen d’y arriver. Décidément, on va d’étonnement en étonnement dans ce texte.
Le moyen, d’après lui, est bien simple et ce qui est intéressant, c’est qu’il est à la portée de tout le monde ! « Celui qui veut être le premier, qu’il se fasse le dernier et le serviteur de tous ». Dans le chapitre suivant du même évangile de Marc, on retrouvera à peu près le même déroulement : annonce de la Passion du Christ, rivalité entre les disciples pour la première place et réponse de Jésus : « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir … » On ne peut pas s’empêcher de faire le rapprochement avec le récit du lavement des pieds dans l’évangile de Jean.
Ici, Jésus prend un exemple qui effectivement est à la portée de tout le monde : il prend un enfant, le place au milieu d’eux et l’embrasse : ce geste, de la part de Jésus, est certainement très significatif ; à l’époque, l’enfant n’était pas « l’enfant-roi » comme on dit aujourd’hui ! En embrassant un enfant, Jésus embrasse la petitesse. C’est tout un programme. Puis il leur dit : « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même »… On croit entendre la fameuse parabole du Jugement Dernier dans l’évangile de Matthieu : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Jésus précise bien « si vous le faites en mon nom ». C’est là probablement le secret de la véritable grandeur aux yeux de Dieu : ce ne sont pas les actions en elles-mêmes qui sont grandes ! C’est de les faire au nom de Jésus-Christ.
Voilà encore une bonne nouvelle : parce que cela aussi est à la portée de tout le monde !
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Complément
« Celui qui accueille en mon nom… Et celui qui m’accueille, ne m’accueille pas moi, mais Celui qui m’a envoyé » : Parole ferme et rassurante à la fois : vous voulez sincèrement être mes disciples, accueillir le salut de Dieu dans vos vies, je vous en indique le chemin… (rassurant) – il n’y en a pas d’autre (ferme).

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 114

Dimanche 12 septembre 2021 : 34ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 12 septembre 2021 : 24ème dimanche du Temps Ordinaire

QUI-DITES-VOUS-QUE-JE-SUIS

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre d’ISAIE 50, 5-9a

5 Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe.
Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats.
7 Le SEIGNEUR mon Dieu vient à mon secours ;
c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.
8 I1 est proche, Celui qui me justifie.
Quelqu’un veut-il plaider contre moi ?
Comparaissons ensemble !
Quelqu’un veut-il m’attaquer en justice ?
Qu’il s’avance vers moi !
9 Voilà le SEIGNEUR mon Dieu, il prend ma défense ;
qui donc me condamnera ?

LE SERVITEUR DE DIEU DECRIT PAR ISAIE
Ce texte fait partie d’un ensemble qu’on appelle les « Chants du Serviteur » dans le livre d’Isaïe : quatre textes qui brossent le portrait d’un personnage étonnant appelé le « Serviteur de Dieu ». C’est un véritable témoin de Dieu, il mène une vie exemplaire, mais il est persécuté ; après sa mort, on reconnaît en lui le porte-parole de Dieu, et mystérieusement, c’est à travers lui que l’humanité tout entière est sauvée ; c’est donc lui qui fait aboutir le projet de salut de Dieu pour toute l’humanité. Bien sûr, après deux mille ans de christianisme, nous croyons tout de suite qu’il s’agit de Jésus-Christ !
Mais le prophète Isaïe, lui, ne pensait certainement pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l’Exil à Babylone. Il s’adressait aux exilés et donnait un sens à leur souffrance en rappelant à cette communauté sa mission de serviteur. Il fallait tenir à tout prix le cap de la fidélité pour collaborer au projet de salut de Dieu.
Le prophète invite la communauté à puiser ses forces dans la Parole de Dieu : « Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. » « L’écoute » (« l’oreille ouverte ») est un thème très présent dans la Bible : il est synonyme de confiance. On a pris l’habitude d’opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l’égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu’on sait dans la foi que sa volonté n’est que bonne… ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu… et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu’il nous a abandonnés ou pire qu’il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.
Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd’hui écouterez-vous la Parole de Dieu…? » (Ps 94/95) et dans leur bouche, le mot « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu’il arrive ». Et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (qui lui font confiance) ». De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il nous donne la force d’opposer un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la résurrection. Le mal reste un mal, mais du mal, Dieu fait naître du bien.
C’est cette confiance qui pousse le Serviteur à accepter la mission confiée. I1 s’agit bien d’une « mission confiée » ; ce n’est pas un jeu de mots : c’est l’expression d’une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c’est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu’il rencontrera inévitablement.
LA MISSION DU PROPHETE, UNE MISSION A RISQUES
En invitant ses frères à se ressourcer chaque jour dans la parole de Dieu, le prophète ne leur cache pas que leur mission de « Serviteur de Dieu » comporte des risques. Et la persécution est décrite ici de manière très réaliste : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe » Ce n’était probablement pas le fait des Babyloniens, mais de frères qui abandonnaient la religion des pères et persécutaient le petit noyau fidèle.
Pourquoi les prophètes, les vrais serviteurs sont-ils inévitablement persécutés ? Parce que la fidélité à la Parole de Dieu amène immanquablement le Serviteur à se singulariser, à déplaire ; s’il « écoute » réellement la Parole de Dieu, c’est-à-dire s’il la met en pratique, il devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l’appel à leur tour… d’autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Les vrais prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu meurent rarement dans leur lit.
Mais le Serviteur trouve sa force auprès de Celui qui lui permet de tout affronter car, en confiant une mission, le Seigneur donne la force nécessaire ; il « donne » le langage nécessaire : dans les versets précédents, le Serviteur l’a reconnu expressément : « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire » … C’est Dieu lui-même qui nourrit cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille », ce qui veut dire que l’écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable.
C’est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu. Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé… Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours. » Et là Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu ma face dure comme pierre* » : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », eh bien ici le Serviteur affirme « rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive, vous ne me verrez pas le visage défait » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure : parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… »
Tout cela, Jésus l’a vécu ; et dans l’évangile de ce dimanche, il nous invite à le suivre sur ce chemin, quoi qu’il arrive : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera. »
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Note
Luc a repris exactement cette formule à propose de Jésus, prenant résolument la route de Jérusalem (Lc 9,51). Une traduction littérale serait : « Jésus durcit sa face pour se rendre à Jérusalem ».

 

PSAUME – 114 (116), 1-2, 3ac-4, 5-6, 8ac-9

1 J’aime le SEIGNEUR :
il entend le cri de ma prière ;
2 Il incline vers moi son oreille :
toute ma vie, je l’invoquerai.

3 J’étais pris dans les filets de la mort,
retenu dans les liens de l’abîme,
j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ;
4 j’ai invoqué le nom du SEIGNEUR :
« SEIGNEUR, je t’en prie, délivre-moi ! »

5 Le SEIGNEUR est justice et pitié,
notre Dieu est tendresse.
6 Le SEIGNEUR défend les petits :
j’étais faible, il m’a sauvé.

8 Il a sauvé mon âme de la mort,
gardé mes yeux des larmes
et mes pieds du faux pas.
9 Je marcherai en présence du SEIGNEUR
sur la terre des vivants.

LA SOLLICITUDE DE DIEU POUR SON PEUPLE AU LONG DE L’HISTOIRE
Comme toujours dans les psaumes, celui qui dit « Je » n’est pas un individu isolé, c’est le peuple croyant tout entier qui parle ; un peuple qui a souffert, qui a prié, je devrais dire « crié » et qui a expérimenté, au sein même de la souffrance, que Dieu était son allié : « J’aime le SEIGNEUR : il entend le cri de ma prière ; il incline vers moi son oreille : toute ma vie, je l’invoquerai. » En Israël, on peut le dire d’expérience : c’est Dieu qui prend l’initiative, et cela depuis toujours, depuis l’origine. Avec Adam, avec Noé, avec Abraham, chaque fois c’est Dieu qui a appelé l’homme à l’existence et à l’Alliance pour le bonheur de l’homme et non pour son profit, à lui, Dieu.
Puis, quand le peuple a souffert en Egypte, le Seigneur est venu à son secours. Le livre de l’Exode a cette phrase magnifique : « Les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son Alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu vit les fils d’Israël ; Dieu se rendit compte. » (Ex 2,23-25). Et alors ce fut la formidable découverte du buisson ardent : « Le SEIGNEUR dit à Moïse : Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups des chefs de corvée. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens… Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Egyptiens font peser sur eux, va, maintenant ; je t’envoie vers Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël ». (Ex 3,7… 10).
Il y a certainement cette expérience historique derrière la phrase du psaume : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse. » Les filets de la mort dont il parle, c’est l’esclavage en Egypte : dix fois Pharaon a promis la liberté, mais toujours en définitive, il s’est comporté en ennemi ; seul Dieu a soutenu l’effort de libération de son peuple, et a couvert sa fuite.
Et chaque fois que le peuple a traversé des périodes sombres, car il y en a eu d’autres, Dieu est intervenu. Le psaume traduit : « Le SEIGNEUR défend les petits : j’étais faible, il m’a sauvé. » (v. 6). La très grande découverte d’Israël est dite ici : « Le SEIGNEUR est justice et pitié, notre Dieu est tendresse. »
Alors, en réponse, et seulement en réponse, le peuple rend grâce, il reconnaît l’oeuvre de Dieu : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » Quelle plus belle action de grâce ? « Je marcherai, je me tiendrai debout ». Le Serviteur d’Isaïe celui qui parle dans notre première lecture de ce dimanche, a pu dire ces strophes en toute vérité : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »
JESUS L’A CHANTE LE SOIR DU JEUDI-SAINT
Bien sûr, ce psaume prend tout son sens quand on sait qu’il fait partie des psaumes du Hallel, (les psaumes 112/113 à 117/118 qui étaient chantés à l’occasion de la fête juive de la Pâque, certains au début et les autres à la fin du repas) ; Jésus l’a donc chanté le soir du Jeudi-Saint ; Matthieu le dit : « Après avoir chanté les psaumes, (il s’agit des psaumes du jour, donc du Hallel, et en particulier de ce psaume-ci), ils sortirent pour aller au mont des Oliviers. » (Mt 26,30). Et ce qui est très frappant, c’est la parenté entre ce psaume que Jésus a chanté le Jeudi soir et celui qu’il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (le psaume 21/22). L’un et l’autre évoquent la douleur. Nous venons d’entendre le cri du psaume 21/22, auquel répond notre psaume d’aujourd’hui : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ; j’ai invoqué le nom du SEIGNEUR : SEIGNEUR, je t’en prie, délivre-moi ! »
L’un et l’autre se terminent par l’action de grâce, et presque dans les mêmes termes ; Psaume 21/22 : « Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses… Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob… Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte ». En écho, notre psaume d’aujourd’hui reprend la même résolution : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » La « terre des vivants », c’est la terre promise ; et le mot « repos » (« Retrouve ton repos, mon âme »,v. 7) a le même sens ; le psaume évoque donc toute l’histoire du salut d’Israël, depuis la sortie d’Egypte, jusqu’à l’entrée en possession de la terre.
Et le psaume continue : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens ! Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du SEIGNEUR. Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem ! »
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Note
1 – Dans la traduction grecque de la Bible, les versets qui suivent sont considérés comme faisant partie d’un nouveau psaume, numéroté 115 ; en revanche, dans la Bible en hébreu (le texte original), il s’agit toujours du même psaume numéroté 116.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 2,14-18

14 Mes frères,
Si quelqu’un prétend avoir la foi,
sans la mettre en oeuvre,
à quoi cela sert-il ?
Sa foi peut-elle le sauver ?
15 Supposons qu’un frère ou une soeur
n’ait pas de quoi s’habiller,
ni de quoi manger tous les jours ;
16 si l’un de vous leur dit :
« Allez en paix !
Mettez-vous au chaud,
et mangez à votre faim ! »
sans leur donner le nécessaire pour vivre,
à quoi cela sert-il ?
17 Ainsi donc, la foi,
si elle n’est pas mise en œuvre,
est bel et bien morte.
18 En revanche, on va dire :
« Toi, tu as la foi ;
moi, j’ai les oeuvres.
Montre-moi donc ta foi sans les oeuvres ;
moi, c’est par mes oeuvres que je te montrerai la foi. »

IL NE SUFFIT PAS DE DIRE : SEIGNEUR, SEIGNEUR !
On connaît bien la phrase de Jésus : « Il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21). On connaît moins celle de Saint Jacques, mais c’est bien la même chose : « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en oeuvre, à quoi cela sert-il ? » Si la phrase de Jacques nous paraît un peu polémique, c’est parce que le problème était à l’ordre du jour. « Si quelqu’un prétend avoir la foi, alors qu’il n’agit pas » ; la formule « Si quelqu’un » invite à penser qu’il y a effectivement des gens qui prétendent avoir la foi alors qu’ils ne bougent pas le petit doigt pour leurs frères.
Mais au fait, tous les prédicateurs de tous les temps ont eu à le rappeler : Loi et prophètes, en Israël, s’y sont employés. Où l’on voit, d’ailleurs, une fois de plus, que Jacques était très marqué par l’Ancien Testament. Le service des autres était un thème privilégié des prophètes ; par exemple Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. » (Is 58,6-7). C’est ce que Jacques appelle « mettre sa foi en pratique ». Alors que, pour nous, un « pratiquant », c’est plutôt quelqu’un qui va à la messe !
Il semble bien que ce soit la leçon à retenir de ce texte : il y a pratique et pratique, justement… et les auteurs du Nouveau Testament emploient ce mot dans des sens différents. Il y a la pratique du culte et la pratique du précepte de la charité; et tous sont d’accord pour dire que l’un ne remplace pas l’autre. Quand Jésus cite (par deux fois) la fameuse phrase du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, et non les holocaustes. » (Os 6,6 ; cité deux fois par Matthieu aux chapitres 9 et 12), il veut justement rappeler que toutes les belles pratiques du culte (les sacrifices) ne dispensent pas des gestes de charité.
C’est ce que Jacques dit ici à l’aide de sa petite parabole : « Supposons qu’un frère ou une soeur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim ! sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? » Traduisez : toutes les belles paroles du monde n’ont jamais servi à rien.
Cela, on le savait, me direz-vous ! Mais le problème, apparemment, c’est que si les belles paroles ne servent à rien pour les autres, Jacques semble dire qu’elles ne nous font pas du bien à nous non plus ! A l’en croire, notre foi meurt de n’être pas mise en pratique, c’est-à-dire au service des autres. Un peu plus bas, il dira : « Comme le corps qui ne respire plus est mort, la foi qui n’agit pas est morte » (2,26). Ce qui veut dire que les actes sont la respiration de la foi.
IL Y A PRATIQUE ET PRATIQUE
Une fois de plus, Saint Jean nous semble très proche : vous connaissez cette phrase de sa première lettre : « Si quelqu’un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu’il se ferme à toute compassion, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Mes petits enfants, n’aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité… Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu puisque Dieu est amour. » (1 Jn 3, 17-18).
Ou encore « Quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. (1 Jn 4, 7-8). Le mérite de cette dernière phrase est de nous faire comprendre que la foi n’est pas un bagage, mais un chemin, celui sur lequel, grâce à l’attention portée à nos frères, nous découvrons Dieu lui-même. Jésus, lui, prend une autre comparaison : il ne compare pas la foi à un chemin, mais à une construction : « Tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et les met en pratique, peut être comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… Et tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et ne les met pas en pratique, peut être comparé à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. » (Mt 7,24… 26).
Saint Paul n’est pas en reste : « Quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. » (1 Co 13,2). Paul et Jacques sont donc bien d’accord. Oui, mais alors, que deviennent toutes les affirmations de Paul sur la gratuité du salut ? Il insiste beaucoup pour dire que Dieu nous sauve gratuitement sans mérite de notre part : ce ne sont pas ce que l’on appelle nos « oeuvres » qui nous sauvent. (Par oeuvres il entend bien les oeuvres de charité, mais surtout la circoncision et les règles alimentaires juives).
En réalité, il n’y pas opposition sur le fond entre Paul et Jacques ; seulement, ce sont deux prédicateurs qui s’adressent à deux auditoires différents ; donc ils n’insistent pas sur les mêmes choses.
Les chrétiens de Paul n’en finissent pas de discuter pour savoir s’il faut ou non respecter toutes les pratiques juives (à commencer par la circoncision) en plus du baptême chrétien. A ceux-là, Paul affirme : Dieu nous sauve gratuitement, (c’est ce qu’il appelle « par la foi ») ; il nous suffit de croire en Lui et d’accueillir ce salut offert. Les oeuvres de charité suivront forcément si notre foi est réelle !
Oui, mais du coup, dans l’auditoire de Jacques, il y a des petits malins qui profitent des affirmations de Paul pour dire que puisqu’il suffit d’avoir la foi, et que nos oeuvres (nos gestes de charité) ne comptent pas, il n’y a pas besoin de s’occuper des autres !
A ceux-là, Jacques rappelle tout simplement la phrase de Jésus : « A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35).
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Complément
Jésus a répercuté cette prédication de multiples manières : par exemple, la parabole du Jugement dernier chez Saint Matthieu semble bien privilégier les gestes : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. » (Mt 25,31-46).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 8, 27 – 35

En ce temps-là,
27 Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples,
vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe.
Chemin faisant, il interrogeait ses disciples :
« Au dire des gens, qui suis-je ? »
28 Ils lui répondirent :
« Jean le Baptiste ;
pour d’autres, Elie ;
pour d’autres, un des prophètes. »
29 Et lui les interrogeait :
« Et vous, que dites-vous ?
Pour vous, qui suis-je ? »
Pierre, prenant la parole, lui dit :
« Tu es le Christ. »
30 Alors, il leur défendit vivement
de parler de lui à personne.
31 Il commença à leur enseigner
qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup,
qu’il soit rejeté
par les anciens, les grands prêtres et les scribes,
qu’il soit tué,
et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Jésus disait cette parole ouvertement.
Pierre, le prenant à part,
se mit à lui faire de vifs reproches.
33 Mais Jésus se retourna
et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »
34 Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix,
et qu’il me suive.
35 Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra ;
mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile
la sauvera. »

LE PREMIER RENIEMENT DE PIERRE
Pierre vient d’oser la déclaration la plus extraordinaire que l’on pouvait imaginer à l’époque : « Tu es le Messie. » Et on est surpris de la réaction de Jésus ; il ne refuse pas le titre, mais aussitôt il donne une stricte consigne de silence. Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce fameux « secret messianique » : il est trop tôt pour dire à tous que Jésus est le Messie, parce que ce titre est trop ambigu. Car Jésus est bien le Messie  qu’on attend, mais pas du tout comme on l’attend ! C’est ce qu’il va essayer de faire comprendre à ses disciples : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. »
Pour des oreilles juives, ce discours était complètement paradoxal : au moment même où Jésus revendiquait le titre de Messie (Fils de l’homme était un synonyme), il prévoyait l’échec, la souffrance, la mort. Quelques mots d’abord sur ce titre de « Fils de l’homme » : cette expression sort tout droit du livre de Daniel, au chapitre 7 : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées du ciel venait comme un Fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite. » (Dn 7,13-14). Quelques versets plus loin, Daniel précise que ce Fils d’homme n’est pas un individu solitaire, mais un peuple : « Les Saints du Très-Haut recevront la royauté, et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais… La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux, elles ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » (Dn 7,18.27). Quand Jésus s’applique à lui-même ce titre de Fils de l’homme, il se présente donc comme celui qui prend la tête du peuple de Dieu. Il est bien le Messie qui vient établir le règne de Dieu sur la terre.
Pas question de souffrance dans tout cela ! Quelle idée ! Pierre a raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois du pays l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance. Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
LES PENSEES DE DIEU NE SONT PAS CELLES DES HOMMES
Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. A la différence de Matthieu et Luc, Marc ne raconte pas le détail des tentations de Jésus au désert, mais nul doute qu’il nous en décrit une ici, une particulièrement grave et qui suscite une réaction très vive de Jésus, preuve qu’il doit livrer ici un véritable combat : « voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : Passe derrière moi, Satan ! »
Pourquoi Marc note-t-il ici que c’est à cause de la présence des disciples que Jésus a réagi de cette manière ? Sinon parce que la méprise de Pierre est d’autant plus grave qu’il risque d’entraîner les autres dans son erreur ? Le titre de Satan (« l’obstacle ») dit bien quel est l’enjeu : comme le Serviteur d’Isaïe (première lecture), Jésus est résolu à « écouter » son Père, à se laisser instruire, et à accomplir jusqu’au bout sa mission, quitte à subir les outrages, les crachats, les coups.
« Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats » disait le Serviteur décrit par Isaïe (Is 50,5-6 ; la première lecture de ce dimanche).
Car le plan de salut de Dieu ne s’accommode pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité », comme dit Paul (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié ; cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Et il invite à sa suite tous ses disciples de tous les temps.
Marc note que Jésus, alors, a appelé la foule et poursuivi son enseignement sur les exigences de l’évangélisation : « Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera. »

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 145

Dimanche 5 septembre 2021 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 5 septembre 2021 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire

GUERISON-SOURD

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre d’ISAIE 35,4-7a

4 Dites aux gens qui s’affolent :
« Soyez forts, ne craignez pas.
Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient,
la revanche de Dieu.
Il vient lui-même
et va vous sauver. »
5 Alors se dessilleront les yeux des aveugles
et s’ouvriront les oreilles des sourds.
6 Alors le boiteux bondira comme un cerf
et la bouche du muet criera de joie ;
car l’eau jaillira dans le désert,
des torrents dans le pays aride.
7 La terre brûlante se changera en lac ;
la région de la soif, en eaux jaillissantes.

LA VENGEANCE DE DIEU : IL VA NOUS SAUVER
A l’écoute de ce texte, deux mots nous ont surpris, peut-être, ou même choqués : la vengeance de Dieu et la revanche de Dieu : « Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu ». Disons-le tout de suite, ils n’ont pas du tout le même sens ici que dans notre langage courant du vingt-et-unième siècle !
Pour les comprendre, il faut les replacer dans leur contexte : je vous lis la phrase en entier : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu, c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver » ; ce qui veut dire que la revanche de Dieu, c’est de nous sauver. Pour bien faire, il faudrait écrire : « Voici la revanche de Dieu : (« deux points ») il vient lui-même et va vous sauver » ; on devrait même dire « voici la revanche de Dieu : (« deux points ») il vient lui-même pour vous sauver ».
Et tout le reste du texte, ce sont des promesses : promesses de guérison, de rétablissement pour les aveugles, les sourds, les muets, les boiteux… « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. »
Promesses, surtout, de retour au pays pour les exilés : les versets suivants que nous ne lisons pas ce dimanche viennent éclairer le contexte : « Ils reviendront, les captifs rachetés (c’est-à-dire « libérés ») par le SEIGNEUR, ils arriveront à Jérusalem dans une clameur de joie, un bonheur sans fin illuminera leur visage ; allégresse et joie les rejoindront, douleur et plainte s’enfuiront. » Effectivement, quand Isaïe prononce ces paroles, le peuple d’Israël est en exil à Babylone, après avoir vécu les atrocités du siège de Jérusalem par les armées de Nabucodonosor.
Cinquante années d’exil, de quoi perdre courage. Ce n’est pas par hasard qu’Isaïe leur dit « Dites aux gens qui s’affolent : Soyez forts, ne craignez pas ».
Cinquante ans pendant lesquels on a rêvé de ce retour, sans oser y croire. Et voilà que le prophète annonce le retour au pays, il dit « Dieu va vous sauver », c’est-à-dire « vous libérer ». Pour rentrer au pays, le chemin le plus direct entre Babylone et Jérusalem traverse le désert d’Arabie ; mais cette traversée du désert, Isaïe la décrit comme une marche triomphale dans un véritable Paradis : le désert se réjouira, le pays aride exultera et criera de joie, il « jubilera » dit même le texte hébreu dans les versets qui précèdent le passage que nous lisons aujourd’hui ; ici, il insiste : « L’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac ; la région de la soif, en eaux jaillissantes. » ! Il faut entendre la résonance de telles paroles dans un pays de sécheresse et de soif !
Et c’est cela la vengeance de Dieu ! Les assoiffés seront désaltérés ; mieux encore, les humiliés pourront relever la tête ! « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. »
C’est donc un sens extrêmement positif du mot « vengeance » ; pour l’homme de la Bible, il est bien clair que Dieu ne se venge pas de nous, il ne prend pas sa revanche contre nous, mais contre le mal qui nous atteint, qui nous abîme ; sa revanche c’est de nous rendre notre dignité. C’est cela la gloire de Dieu.
A LA DECOUVERTE DU VRAI VISAGE DE DIEU
Mais il faut bien dire qu’on n’a pas toujours pensé comme cela ! Le texte d’Isaïe est assez tardif dans l’histoire biblique ; il a fallu tout un long chemin de révélation pour en arriver là. Au début de son histoire, le peuple de la Bible était comme tous les autres : il imaginait un Dieu à l’image de l’homme, un Dieu qui se venge comme les humains. Puis, au fur et à mesure de la Révélation, grâce à la prédication des prophètes, on a commencé à découvrir Dieu tel qu’il est, et non pas tel qu’on l’imaginait ; alors le mot « vengeance » est resté mais son sens a complètement changé ; nous avons déjà vu plusieurs fois dans la Bible ce phénomène de retournement complet du sens d’un mot : c’est le cas pour le sacrifice, par exemple, et aussi pour la crainte de Dieu.
Il a fallu bien des étapes et bien des siècles pour qu’on découvre le vrai visage de Dieu, un Dieu tout autre que nous et tout autre que ce que nous imaginons spontanément : « Ses pensées ne sont pas nos pensées et nos chemins ne sont pas ses chemins » (comme dit Isaïe : Is 55,8)… un Dieu qui n’est qu’amour et miséricorde pour tous les hommes sans exception, même les méchants, un Dieu qui « ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez 18,23). On a peu à peu découvert que l’expression « voici la revanche de Dieu : il vient lui-même et va vous sauver » signifie ‘Dieu vous aime plus que tout être au monde, et, quelle que soit l’humiliation physique ou morale que vous ayez subie, il vient pour vous libérer, pour vous relever.’
Isaïe parlait de la libération des captifs de Babylone et de leur retour à Jérusalem ; mais l’humanité attend encore sa libération définitive de toute humiliation, de tout aveuglement, de toute surdité : ce sera l’oeuvre du Messie, les contemporains de Jésus le savaient bien. C’est pour cela que pour se présenter à la synagogue de Nazareth (Luc 4), Jésus a cité un autre passage tout à fait semblable d’Isaïe « Le SEIGNEUR m’a envoyé porter un joyeux message aux humiliés, guérir ceux qui ont le cœur  brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance et aux captifs la liberté, annoncer les bienfaits du SEIGNEUR et le jour de la vengeance de notre Dieu. » (Is 61,1-2). Et quand les disciples de Jean lui ont demandé « Es-tu celui qui doit venir ? » Jésus a simplement répondu : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres » (Luc 7,22)… La bonne nouvelle, c’est que Dieu nous relève et nous sauve.

 

PSAUME – 145 (146),6…10

7 Le SEIGNEUR garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés,
aux affamés il donne le pain,
le SEIGNEUR délie les enchaînés.

8 Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
le SEIGNEUR redresse les accablés,
le SEIGNEUR aime les justes.
9 Le SEIGNEUR protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin.
Il égare les pas du méchant
10 D’âge en âge, le SEIGNEUR régnera,
ton Dieu, ô Sion, pour toujours.

LE CHANT DE JOIE DU RETOUR AU PAYS
Ce psaume ressemble à un inventaire ! L’inventaire des bénéficiaires des largesses de Dieu : opprimés, affamés, enchaînés, aveugles, accablés, étrangers, veuves et orphelins. Bref tous ceux que les hommes ignorent ou méprisent. Tous ceux-là, Dieu leur vient en aide.
Quand le peuple d’Israël chante ce psaume qui est une véritable profession de foi, c’est sa propre histoire qu’il raconte et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; et si la liturgie du Temple de Jérusalem lui fait chanter ce psaume, justement, c’est pour qu’il n’oublie pas la sollicitude que Dieu lui a témoignée, tout au long de son histoire, malgré ses faiblesses et ses péchés. Car Israël a effectivement connu toutes ces situations : l’oppression en Egypte, dont Dieu l’a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et aussi l’oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Et ce psaume, d’ailleurs, a été écrit après le retour de l’Exil à Babylone, peut-être pour la dédicace du Temple restauré. Le Temple avait été détruit en 587 av. J.C. par les troupes du roi de Babylone, Nabuchodonosor. Cinquante ans plus tard (en 538 av. J.C.), quand Cyrus, roi de Perse, a vaincu Babylone à son tour, il a autorisé les Juifs, qui étaient esclaves à Babylone, à rentrer en Israël et à reconstruire leur Temple. Ce ne fut pas sans peine, comme on sait, mais le Temple fut finalement rebâti en 515 et on célébra sa Dédicace dans la joie et dans la ferveur. Le livre d’Esdras raconte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la Dédicace de cette Maison de Dieu » (Esd 6,16).
Ce psaume est donc tout imprégné de la joie du retour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prouver sa fidélité à son Alliance : Il a libéré son peuple, il a agi comme son plus proche parent, son vengeur, son « racheteur » (c’est-à-dire son « libérateur »), comme dit la Bible. Quand Israël relit son histoire, il peut témoigner que Dieu l’a accompagné tout au long de sa lutte pour la liberté « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, le SEIGNEUR délie les enchaînés ».
Israël a connu la faim, aussi, dans le désert, pendant l’Exode, et Dieu a envoyé la manne et les cailles pour sa nourriture : « Aux affamés, il donne le pain ». Et, peu à peu, on a découvert ce Dieu qui, systématiquement, prend parti pour la libération des enchaînés et pour la guérison des aveugles, pour le relèvement des petits de toute sorte.
Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide ; (« Dieu aime les justes »).
C’est donc un chant de reconnaissance qu’ils chantent ici.
« Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le SEIGNEUR délie les enchaînés / Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles / Le SEIGNEUR redresse les accablés / Le SEIGNEUR aime les justes / Le SEIGNEUR protège l’étranger / il soutient la veuve et l’orphelin. Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours. »
Vous avez remarqué l’insistance sur le nom « SEIGNEUR » : il traduit le fameux NOM de Dieu, le NOM révélé à Moïse au Buisson ardent : les quatre lettres « YHWH » qui disent la présence permanente, agissante, libérante de Dieu à chaque instant de la vie de son peuple.
Je reprends la dernière ligne d’aujourd’hui : « Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours ». « Le SEIGNEUR est ton Dieu », c’est la formule typique de l’Alliance : « Vous serez MON peuple et je serai VOTRE Dieu. » Chaque fois que l’on rencontre l’expression « mon Dieu », c’est un rappel de l’Alliance, de toute l’histoire, l’aventure de l’Alliance entre Dieu et son peuple choisi : Alliance à laquelle Dieu n’a jamais failli.
UN PROGRAMME DE VIE
« Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours » ; une fois de plus, je remarque que la prière d’Israël est tendue vers l’avenir ; elle n’évoque le passé que pour fortifier son attente, son espérance.
Et d’ailleurs quand Dieu avait dit son nom à Moïse, il l’avait dit de deux manières : ce fameux nom, imprononçable en quatre lettres, YHWH que nous retrouvons partout dans la Bible, et en particulier dans ce psaume, que nous traduisons « le SEIGNEUR » ; mais aussi, et d’ailleurs il avait commencé par là, il avait donné une formule plus développée, « Ehiè asher ehiè » qui se traduit en français à la fois par un présent « je suis qui je suis » et par un futur « Je serai qui je serai ». Manière de dire sa présence permanente et pour toujours auprès de son peuple.
Ici, l’insistance sur le futur, « pour toujours » vise aussi à fortifier l’engagement du peuple : il est bien utile de se répéter ce psaume non seulement pour reconnaître la simple vérité de l’oeuvre de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : car, en définitive, cet inventaire est aussi un programme de vie : si Dieu a agi ainsi envers Israël, celui-ci se sent tenu d’en faire autant pour les autres ; tous les exclus ne connaîtront l’amour que Dieu leur porte qu’à travers le comportement de ceux qui en sont les premiers témoins. Et d’ailleurs, pour être sûr que le peuple se conforme peu à peu à la miséricorde de Dieu, la Loi d’Israël comportait beaucoup de règles de protection des veuves, des orphelins, des étrangers.
La Loi n’avait qu’un objectif : faire d’Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d’autrui. Parce que Dieu mène inlassablement son peuple, et à travers lui, l’humanité tout entière, sur un long chemin de libération.
Quant aux prophètes, c’est principalement sur l’attitude par rapport aux pauvres et aux affligés de toute sorte qu’ils jugeaient de la fidélité d’Israël à l’Alliance. Si on fait l’inventaire des paroles des prophètes, on est obligé d’admettre que leurs rappels à l’ordre portent majoritairement sur deux points : une lutte acharnée contre l’idolâtrie, d’une part, et les appels à la justice et au souci des autres, d’autre part. Jusqu’à oser dire de la part de Dieu « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu et non les holocaustes. » (Os 6,6) ; ou encore : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Nous avions lu dans le livre du Siracide que « les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35,18)… cela veut dire que toutes les larmes de tous ceux qui souffrent coulent sur les joues de Dieu… Si nous sommes assez près de Dieu, logiquement, elles devraient couler aussi sur nos joues à nous !… C’est probablement cela, être à son image ?
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Note
1 – En hébreu, une telle formule « Je suis qui je suis » ou « je fais miséricorde à qui je fais miséricorde » (le pronom relatif reliant deux expressions semblables) est tout simplement un superlatif, donc une forme emphatique.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 2,1-5

1 Mes frères,
dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire,
n’ayez aucune partialité envers les personnes.
2 Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps
un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or,
et un pauvre au vêtement sale.
3 Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant
et vous lui dites :
« Assieds-toi ici, en bonne place » ;
et vous dites au pauvre :
« Toi, reste là debout »,
ou bien :
« Assieds-toi au bas de mon marchepied. »
4 Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous,
et juger selon de faux critères ?
5 Écoutez donc, mes frères bien-aimés !
Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi
ceux qui sont pauvres aux yeux du monde
pour en faire des riches dans la foi,
et des héritiers du Royaume
promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?

LE SEIGNEUR NE JUGE PAS SELON LES APPARENCES
La petite parabole sur le pauvre et le riche dans l’assemblée chrétienne paraît à première vue un peu caricaturale ; bien sûr, aucun de nous ne tomberait dans ce travers ! Encore que… Il suffirait peut-être de changer un tout petit peu le décor pour que nous nous retrouvions en pays connu ; les snobismes de toute sorte ont cours dans tous les cercles de la société. L’accueil des plus pauvres dans l’Eglise demeure difficile et il y a bien des formes de pauvreté. Ce que Jacques vise donc, ce sont les discriminations, quelles qu’elles soient : d’ordre racial, ethnique, social, financier ou autre.
Pas besoin d’avoir la foi pour cela, me direz-vous ; toute société de droit (c’en est même la définition, justement) recommande l’égalité de tous devant la justice. Israël connaît ce genre de préceptes : « Ne commettez pas d’injustice dans les jugements, n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand, mais juge avec justice ton compatriote. » (Lv 19,15). Mais ce qui est particulier à Israël, une fois de plus, c’est la source de sa Loi, qui n’est autre que Dieu lui-même. Dans le cas présent, c’est parce que Dieu lui-même est impartial, que les hommes sont invités à l’être. En voici quelques exemples : « Vous n’aurez pas de partialité dans le jugement : entendez donc le petit comme le grand, n’ayez peur de personne, car le jugement appartient à Dieu. » (Dt 1,17)… « C’est le SEIGNEUR votre Dieu qui est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand et redoutable, l’impartial, l’incorruptible. » (Dt 10,17)… « Lui seul ne favorise pas les princes et ne fait pas plus de cas du richard que du pauvre, car tous sont l’œuvre  de sa main. » (Jb 34,19)… Et les prophètes ne sont pas en reste, on s’en doute : Malachie, par exemple, fustige les responsables du peuple : « Vous ne suivez pas mes voies et vous faites preuve de partialité dans vos décisions. » (Ml 2,9). Et l’on aime à raconter l’histoire du choix de David par le prophète Samuel : Jessé avait huit fils, parmi lesquels, Samuel le savait, il y avait l’élu de Dieu. Et voici que l’aîné se présente : Samuel le trouve grand, bien fait, c’est sûrement lui. Eh non, justement. Voici la suite du texte : « Le SEIGNEUR dit à Samuel : Ne considère pas son apparence ni sa haute taille. Il ne s’agit pas ici de ce que voient les hommes : les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le SEIGNEUR voit le cœur . » (1 S 16,7). On se le redira souvent !
Le Nouveau Testament, bien sûr, n’a pas contredit cette donnée bien établie de la Révélation. Paul affirme « En Dieu, il n’y a pas de partialité. » (Rm 2,11), et Pierre en écho : « Vous invoquez comme Père celui qui, sans partialité, juge chacun selon son œuvre . » (1 Pi 1,17). Mais au fait, la deuxième partie du texte de ce dimanche n’est-elle pas en contradiction avec l’affirmation de l’impartialité de Dieu ? C’est Jacques qui parle : « Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? » Alors, Dieu aurait-il une préférence pour les pauvres ?
UN TRESOR DANS DES VASES D’ARGILE
Pour commencer, il ne faut pas oublier que, dans la Bible, choix ne signifie pas « préférence » mais choix pour une mission, toujours. Voilà une spécificité de la Révélation. Le peuple d’Israël le sait d’expérience, lui qui a été choisi, pour une mission bien particulière ; mais qui sait fort bien que Dieu aime tous les peuples et tous les hommes, infiniment. L’infini n’est pas mesurable, par hypothèse. Sans parler de préférence, donc, au sens habituel de ce mot, parlons de choix ; et il semble bien que Dieu confie aux pauvres une mission particulière. « Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. » (1 Co 1,26-28).
Et de fait, dans l’histoire d’Israël, la Bible semble prendre un malin plaisir à montrer que Dieu se plaît à choisir les plus petits. Abraham était un vieillard sans enfant, donc sans avenir, quand Dieu l’a choisi comme tête de son peuple ; Moïse était réduit à l’exil pour avoir tué un Egyptien ; David n’était ni le plus beau ni le plus grand, ni le plus vertueux, des fils de Jessé, semble-t-il ; et que dire de Salomon sur ce chapitre ? Jérémie était un jeune homme faible et craintif et Dieu en a fait un prophète intrépide et infatigable. Bethléem était le plus petit des clans de Juda ; et de Nazareth, on n’a jamais rien vu sortir de bon. Et pourtant, c’est avec tous ces pauvres-là que Dieu a révélé ses richesses au monde. C’est Paul qui nous en donne le secret : « Ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile, pour que cette incomparable puissance soit reconnue comme étant de Dieu et non de nous. » (2 Co 4,7).

EVANGILE – selon Saint Marc 7, 31 – 37

En ce temps-là,
31  Jésus quitta le territoire de Tyr ;
passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée
et alla en plein territoire de la Décapole.
32 des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler
et supplient Jésus de poser la main sur lui.
33 Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule,
lui mit les doigts dans les oreilles,
et, avec sa salive, lui toucha la langue.
34 Puis, les yeux levés au ciel,
il soupira et lui dit :
« Effata ! », c’est à dire : « Ouvre-toi ! »
35 Ses oreilles s’ouvrirent ;
sa langue se délia,
et il parlait correctement.
36 Alors Jésus leur ordonna
de n’en rien dire à personne ;
mais plus il leur donnait cet ordre,
plus ceux-ci le proclamaient.
37 Extrêmement frappés, ils disaient :
« Il a bien fait toutes choses :
il fait entendre les sourds et parler les muets. »

LA VENUE DU MESSIE CHEZ LES PAIENS
Après la discussion avec les Juifs sur les règles de pureté, Jésus était parti en territoire païen ; là, il a guéri la fille de la syro-phénicienne qui avait manifesté une foi que Jésus aurait bien voulu trouver auprès de ses compatriotes. Les épisodes suivants se déroulent également en territoire païen, en Décapole, plus précisément : c’était une confédération de dix villes grecques, pour la plupart situées à l’est du Jourdain, que Pompée avait soustraites à l’administration d’Hérode et rattachées à la province romaine de Syrie. C’étaient des villes de culture grecque et non juive. Marc ne précise pas de quelle ville il s’agit, la pointe de son propos n’est pas là. C’est ici que se déroule l’épisode de ce dimanche, la guérison d’un homme qui était doublement infirme : il était à la fois sourd et bègue. Nous verrons tout à l’heure que Marc a choisi soigneusement ce vocabulaire.
Pour l’instant, je reprends le texte : Jésus quitte donc la région de Tyr ; passant par Sidon, il prend la direction du lac de Galilée et se rend en plein territoire de la Décapole, (c’est-à-dire en milieu païen). On lui amène un sourd-bègue, et on le prie de poser la main sur lui. Alors, Jésus fait quelque chose qu’il n’avait jamais fait jusqu’ici, il emmène l’infirme à l’écart, loin de la foule et il fait sur lui les gestes que faisaient habituellement les guérisseurs : « Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, prenant de la salive, lui toucha la langue. » Il ne change donc pas les gestes, mais il va leur donner un sens nouveau : car, à partir de là, Jésus diffère des autres : « les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : Effata ! c’est-à-dire : Ouvre-toi ! » Le geste de lever les yeux au ciel est sans ambiguïté : Jésus ne guérit que grâce au pouvoir que lui donne son Père.
Quant au soupir, à en croire le vocabulaire, il s’agit plutôt d’un gémissement : le même mot est employé dans les Actes des Apôtres par Etienne dans son discours pour décrire la souffrance du peuple d’Israël esclave en Egypte ; Paul emploie ce mot également pour dire l’impatience de la création  captive en attente de sa délivrance : « La création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Rm 8,22) et il l’emploie encore quand il parle de l’Esprit Saint qui prie dans le cœur  des croyants (Rm 8, 26). En Jésus qui gémit, n’y a-t-il pas tout cela ? L’humanité attendant sa délivrance ? Et aussi l’Esprit qui intercède pour nous ? Parce que notre souffrance ne peut laisser Dieu indifférent.
IL FAIT ENTENDRE LES SOURDS ET PARLER LES MUETS
Et voilà notre infirme guéri : « Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. » Une fois de plus, Jésus donne une consigne stricte de silence : espère-t-il être obéi ? Peine perdue. « Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. » Sans le savoir, puisqu’ils sont des païens, ils citent les Ecritures : « Il a bien fait toutes choses » est une reprise du constat de la Genèse ; se retournant sur l’oeuvre qu’il avait faite en sept jours « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1,31) ; « il fait entendre les sourds et parler les muets » est un rappel des promesses d’Isaïe pour l’ère de bonheur qui s’ouvrira au moment de la venue du Messie : « Alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » (Is 35,5-6 ; texte de la première lecture de ce dimanche). Les promesses messianiques sont donc pour tous, Juifs et païens. Et, curieusement, ce sont les païens, apparemment, qui en déchiffrent le mieux les signes. Ils « proclamaient » nous dit Marc ; là encore, il ne choisit certainement pas le mot par hasard ; il a usé du même pour Jean-Baptiste (1,4 « proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés »), pour le lépreux (1,45 « une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle ») ; enfin, ce sera l’ordre donné par Jésus à ses apôtres après sa Résurrection (16,15 « Allez par le monde entier, proclamer l’évangile à toutes les créatures. »)
Cette attitude ouverte des païens contraste avec la difficulté des disciples : Marc accumule tout au long de son évangile des notations très négatives à leur propos, faisant ainsi ressortir la solitude de Jésus. A de multiples reprises, en effet, l’évangéliste rapporte des paroles de Jésus non équivoques sur leur difficulté à entrer dans son mystère : par exemple, après la parabole du semeur, « Vous ne comprenez pas cette parabole ! Alors comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? » (4,13) ; à la fin de l’épisode de la tempête apaisée : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n’avez pas encore la foi ? » (4,40-41) ; et surtout après la deuxième multiplication des pains : « Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur  endurci ? Vous avez des yeux : ne voyez-vous pas ? Vous avez des oreilles : n’entendez-vous pas ? » (8,18). Cette surdité et cet aveuglement subsisteront jusqu’après la Résurrection de Jésus : « Il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur  parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. » (16,14).
Alors nous comprenons mieux l’intérêt tout spécial que Marc porte au récit qui nous retient ici (la guérison du sourd-muet en Décapole) et, un peu plus loin, à la guérison d’un aveugle à Bethsaïde, en territoire juif cette fois (deux récits propres à Marc) ; quoi qu’il en soit de nos lenteurs à croire, le temps messianique est bel et bien arrivé pour tous les hommes. Comme l’avait encore dit Isaïe : « Les yeux de ceux qui voient ne seront plus fermés, les oreilles de ceux qui entendent seront attentives, les gens pressés réfléchiront pour comprendre et la langue de ceux qui bégaient parlera vite et distinctement. » (Is 32,3-4).
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Compléments
« Effata », c’est à dire « Ouvre-toi »
Lors de la célébration du baptême d’un adulte, le prêtre lit précisément ce passage de l’évangile de Marc, puis il touche les oreilles et les lèvres du baptisé en disant : « Effata », c’est-à-dire « Ouvrez-vous, afin de proclamer, pour la louange et la gloire de Dieu, la foi qui vous a été transmise. » On entend résonner ici la prière du psaume : « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange » (Ps 50/51,17), tout autant que la phrase de Paul : « Nul ne peut dire Jésus est Seigneur, si ce n’est par l’Esprit Saint. » (1 Co 12,3). Dieu seul peut nous inspirer pour parler de lui, mais c’est notre liberté qui choisit de proclamer sa louange.
L’homme sourd qui bégayait
Selon son habitude, Marc a soigneusement choisi son vocabulaire ; pour décrire le handicap de celui que Jésus va guérir, il ne le qualifie pas de « muet », mais il emploie un mot grec inhabituel que l’on ne rencontre ailleurs qu’une seule fois dans toute la Bible, chez Isaïe dans une phrase qui caractérisait le Messie : « La bouche du bègue criera de joie » (Is 35,6, texte grec).

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE DU DEUTERONOME, NOUVEAU TESTAMENT

dimanche 29 août 2021 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 29 août 2021 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Deutéronome 4, 1… 8

Moïse disait au peuple :
1 « Maintenant, Israël, écoute les commandements et les décrets
que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique.
Ainsi vous vivrez, et vous entrerez en possession
du pays que vous donne le SEIGNEUR,
le Dieu de vos pères.
2 Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne,
et vous n’y enlèverez rien,
mais vous garderez les ordres du SEIGNEUR votre Dieu
tels que je vous les prescris.
6 Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ;
ils seront votre sagesse et votre intelligence
aux yeux de tous les peuples.
Quand ceux-ci entendront parler de tous ces commandements,
ils s’écrieront :
Il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !
7 Quelle est en effet la grande nation
dont les dieux soient aussi proches
que le SEIGNEUR notre Dieu est proche de nous
chaque fois que nous l’invoquons ?
8 Et quelle est la grande nation
dont les commandements et les décrets
soient aussi justes
que toute cette Loi que je vous présente aujourd’hui ? »

Pour comprendre la pointe de ce discours, il faut se souvenir que le livre du Deutéronome est antidaté, c’est-à-dire qu’il a été écrit très longtemps après la mort de Moïse. Ces paroles sont attribuées à Moïse ; en réalité, elles disent ce que Moïse dirait s’il était encore de ce monde quand le livre du Deutéronome est écrit (entre le huitième et le sixième siècles). Si l’auteur insiste pour qu’on n’ajoute ni ne retranche rien à la Loi donnée au Sinaï, c’est parce que, depuis le temps, on a pris beaucoup de libertés. Alors, il rappelle l’essentiel, ce qu’on n’aurait jamais dû oublier.
A savoir que l’Alliance est à double sens, d’abord. Dieu s’est engagé envers ce petit peuple : il a promis une terre ; or, c’est chose faite, Dieu a bel et bien tenu sa promesse ; Moïse a bien dû dire des choses pareilles : « Maintenant, Israël, écoute les commandements et les décrets que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, et vous entrerez en possession du pays que vous donne le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères. » Mais il n’en a jamais vu la réalisation ; tandis que, des siècles plus tard, quand résonnent les paroles du Deutéronome, elles sonnent comme un reproche sanglant ; car si Dieu a tenu sa promesse, on ne peut pas en dire autant du peuple : à partir du moment où les Israélites sont entrés en Canaan (ce qui s’appellera plus tard le pays d’Israël), ils ont été tentés en permanence d’abandonner leur propre religion pour celle de leurs nouveaux voisins. Et ils ont bien souvent manqué aux commandements depuis l’observance du sabbat, jusqu’au respect des parents, en passant par tous les commandements sur la protection des pauvres et la justice sociale.
Or la terre promise avait été donnée (ou plutôt confiée) à ce peuple pour qu’il y vive saintement : et on sait que le mot « saint » dans la Bible signifie « Autre ». Nous aimons dire « Terre sainte », mais nous devrions dire « Terre Autre », une terre faite pour qu’on y vive autrement ; et c’est tout un programme ! Cela signifie au moins trois choses : premièrement, une terre donnée pour le bonheur, parce que le projet de Dieu sur l’humanité n’est que bonheur ; pendant l’Exode, quand des émissaires de Moïse ont exploré pour la première fois le pays de Canaan, ils sont revenus de leur expédition en disant : « Le pays que le SEIGNEUR nous donne, c’est un bon pays », traduisez « un pays pour être heureux ». Et l’on connaît la formule consacrée « un pays ruisselant de lait et de miel », ce qui symbolise à la fois la profusion (ruisselant) et la douceur (du lait et du miel). Un pays où ruissellent le lait et le miel, quand on est dans le désert… c’est le rêve ! Deuxièmement, la terre confiée par Dieu était appelée à devenir terre de justice et de paix ; par exemple, dès le début de son installation en Canaan, le peuple a appris de la bouche même de Dieu qu’il n’était pas seul au monde et qu’il fallait apprendre à cohabiter. Et la longue histoire d’Israël peut se lire comme une histoire de la conversion de la violence au moins au niveau de l’idéal individuel et collectif.
Troisièmement, et c’est la condition des deux autres, la terre est donnée pour qu’Israël puisse vivre selon la Torah. La Terre Sainte est l’espace où l’on peut apprendre à vivre selon la Loi de Dieu. On sait bien que quand on est mélangés avec des peuples idolâtres, la tentation est trop forte de les imiter ; cela a été un problème sans cesse renaissant.
Tout cela est sous-entendu dans la recommandation du texte de ce dimanche : « Maintenant, Israël, écoute les commandements et les décrets que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, et vous entrerez en possession du pays que vous donne le SEIGNEUR » ; si l’on sait que ce texte date probablement de l’Exil à Babylone, alors on peut traduire : « Ce pays, vous ne l’auriez jamais perdu si vous aviez vécu dans le respect de la Torah ; conclusion : quand vous y rentrerez, tâchez, cette fois, d’être fidèles aux commandements. »
La fidélité ne devait pas être facile, car l’auteur invente un argument nouveau pour la justifier, du genre : « notre Torah est la meilleure du monde, et les autres peuples nous l’envient » : « Vous garderez les commandements, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces commandements, ils s’écrieront : « il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation ! » Au passage, on reconnaît là une familiarité avec le livre des Proverbes qui considère que la pratique des commandements est le meilleur apprentissage de la Sagesse (voir le commentaire de Proverbes 9, 1-6 ; vingtième dimanche).
Autre argument, le meilleur qui puisse être invoqué : la douceur de la vie dans l’Alliance ; une fois de plus nous sommes remis en présence de cette expérience spirituelle unique au monde dont le peuple d’Israël a eu le privilège : « Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le SEIGNEUR notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? »
A notre tour, peuple de baptisés, nous pouvons redire en vérité : « Quelle est la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? »

 

PSAUME – 14 (15)

1 Qui entrera dans ta maison, SEIGNEUR ?
Qui habitera ta sainte montagne ?

2 Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son coeur.

3 Il met un frein à sa langue,
ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.

4 A ses yeux le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du SEIGNEUR.
S’il a juré à ses dépens,
il ne reprend pas sa parole.

5 Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

Nous avons eu l’occasion de noter, souvent, que les psaumes ont tous été composés dans le but d’accompagner une action liturgique, au cours des pèlerinages et des fêtes au Temple de Jérusalem. Le psautier pourrait être comparé aux livres de chants qui nous accueillent aux portes de nos églises, comportant des chants prévus pour toute sorte de célébrations ; ici le pèlerin arrive aux portes du Temple et pose la question : suis-je digne d’entrer ?
Bien sûr, il connaît d’avance la réponse : « Soyez saints parce que je suis Saint » disait le livre du Lévitique (19, 2). Ce psaume ne fait qu’en tirer les conséquences : à celui qui désire entrer dans le Temple (la « maison » de Dieu), il rappelle les exigences d’une conduite digne du Dieu saint. « Qui entrera dans ta maison, SEIGNEUR ? Qui habitera ta sainte montagne ? » La réponse est simple : « Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice et dit la vérité selon son coeur. » Les autres versets ne font que la détailler : être juste, être vrai, ne faire de tort à personne. Tout compte fait, cela ressemble à s’y méprendre au Décalogue : « Tu ne commettras pas de meurtre, Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de rapt, Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain, Tu n’auras pas de visée sur la maison de ton prochain… » (Ex 20). Et quand Ezéchiel dessine le portrait-robot de l’homme juste, il dit exactement la même chose : « Il accomplit le droit et la justice ; il ne mange pas sur les montagnes (les banquets en l’honneur des idoles) ; il ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d’Israël (de même c’est l’idolâtrie qui est visée ici) ; il ne déshonore pas la femme de son prochain… il n’exploite personne ; il rend le gage reçu pour dette ; il ne commet pas de rapines ; il donne son pain à l’affamé ; il couvre d’un vêtement celui qui est nu ; il ne prête pas à intérêt ; il ne prélève pas d’usure ; il détourne sa main de l’injustice ; il rend un jugement vrai entre les hommes ; il chemine selon mes lois ; il observe mes coutumes, agissant d’après la vérité : c’est un juste ; certainement, il vivra – oracle du SEIGNEUR Dieu. » (Ez 18, 5-9).
Le prophète   Michée, quant à lui, nous dit la question que lui posaient souvent ses ouailles (c’est exactement la même que celle des pèlerins notre psaume) : « Avec quoi me présenter devant le SEIGNEUR, m’incliner devant le Dieu de là-haut ? Me présenterai-je devant lui avec des holocaustes ? Avec des veaux d’un an ? Le SEIGNEUR voudra-t-il des milliers de béliers ? Des quantités de torrents d’huile ? Donnerai-je mon premier-né pour prix de ma révolte ? Et l’enfant de ma chair pour mon propre péché ? » Et voilà la réponse du prophète : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6, 6-8). Et Isaïe, son contemporain, n’est pas en reste. Lorsqu’on lui demande : « Qui d’entre nous pourra tenir ? », il répond : « Celui qui se conduit selon la justice, qui parle sans détour, qui refuse un profit obtenu par la violence, qui secoue les mains pour ne pas accepter un présent, qui se bouche les oreilles pour ne pas écouter les paroles homicides, qui ferme les yeux pour ne pas regarder ce qui est mal. Celui-là résidera sur les hauteurs, les rochers fortifiés seront son refuge, le pain lui sera fourni, l’eau lui sera assurée. » (Is 33, 15-16). Un peu plus tard, Zacharie aura encore besoin de le répéter : « Voici les préceptes que vous observerez : dites-vous la vérité l’un à l’autre ; dans vos tribunaux prononcez des jugements véridiques qui rétablissent la paix ; ne préméditez pas de faire du mal l’un à l’autre ; n’aimez pas le faux serment, car toutes ces choses, je les déteste – oracle du SEIGNEUR. » (Za 8, 16-17).
C’est à la fois très classique et malheureusement toujours à reprendre. En attendant que celui-là seul qui en est capable change nos coeurs de pierre en coeurs de chair, comme dit Ezéchiel.
Ceci nous amène à relire ce psaume en l’appliquant à Jésus-Christ : les évangiles le décrivent comme le « doux et humble de coeur » (Mt 11, 29), attentif aux exclus : les lépreux (Mc 1), la femme adultère (Jn 8), et combien de malades et de possédés, Juifs ou païens ; et complètement étranger aux idées de profit, lui qui n’avait pas (une pierre) où reposer sa tête.
Celui surtout qui nous invite à relire avec lui le verset 3 en lui donnant une tout autre dimension : « Il met un frein à sa langue, ne fait pas de tort à son frère et n’outrage pas son prochain. » Avec Jésus-Christ, désormais, nous savons que le cercle de nos « prochains » peut s’étendre à l’infini : c’est tout l’enjeu de la parabole du Bon Samaritain par exemple.
Au milieu de tous ces beaux sentiments, le verset 4 ne fait-il pas tache ? « A ses yeux le réprouvé est méprisable » : et n’est-ce pas contradictoire avec le verset précédent : « Il ne fait pas de tort à son frère et n’outrage pas son prochain. » ? Voici le verset en entier : « A ses yeux le réprouvé est méprisable mais il honore les fidèles du SEIGNEUR ». Le réprouvé, c’est-à-dire celui qui n’est pas fidèle au Seigneur, l’infidèle, l’idolâtre, mérite bien la réprobation, comme son nom l’indique mais il fait encore partie du prochain. Ce verset peut donc paraître sans pitié. En réalité, c’est une résolution de fidélité : le pèlerin, promet de rejeter toute forme d’idolâtrie ; manière de dire à Dieu : « je partage ta cause, ce qui prouve ma bonne foi ». Au fond, c’est une formulation de l’éternel problème du choix, ce que l’on appelle « le thème des deux voies » que nous rencontrons si souvent dans les psaumes et chez les prophètes. Au moment d’entrer dans le Temple, le pèlerin décide de prendre définitivement le bon chemin.
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Complément
– Le hasard des rapprochements liturgiques fait parfois bien les choses. Nous commençons ce dimanche la lecture de la lettre de Saint Jacques dont on pourrait presque croire qu’elle est un commentaire de ce psaume 14.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 1, 17-18. 21b-22. 27

Frères,
17 les dons les meilleurs, les présents merveilleux,
viennent d’en haut,
ils descendent tous d’auprès du Père de toutes les lumières,
lui qui n’est pas, comme les astres,
sujet au mouvement périodique
ni aux éclipses passagères.
18 Il a voulu nous donner la vie
par sa parole de vérité,
pour faire de nous les premiers appelés
de toutes ses créatures.
21 Accueillez donc humblement
la parole de Dieu semée en vous :
elle est capable de vous sauver.
22 Mettez la parole en application,
ne vous contentez pas de l’écouter ;
ce serait vous faire illusion.
27 Devant Dieu notre Père,
la manière pure et irréprochable
de pratiquer la religion,
c’est de venir en aide
aux orphelins et aux veuves dans leur malheur,
et de se garder propre au milieu du monde.

Quittant la Lettre aux Ephésiens qui nous a accompagnés pendant plusieurs semaines, nous entrons dans la Lettre de Jacques : nouvel auteur, nouveaux destinataires ; et donc nouveau style, nouveau langage. Finies les grandes envolées et la méditation émerveillée sur le mystère  du Christ. Finies ? Du moins apparemment. Car si le style de la lettre de Jacques semble moins enflammé, il résonne pourtant de la foi au Christ. Dès le premier verset, par exemple, il se présente : « Jacques, serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ… »
Dans notre texte de ce dimanche, tout se passe comme si le prédicateur s’adressait à des nouveaux baptisés, ceux qu’on appelait les « néophytes » (littéralement « nouvelles plantes »). Comme faisait Saint Cyrille de Jérusalem dans ses « Catéchèses » (appelées « Mystagogiques » parce qu’elles sont une « découverte à partir des mystères ») Jacques invite ses nouveaux baptisés à explorer avec lui ce qui sera désormais leur nouvelle vie. Désormais ils vivront dans le don de Dieu, dans la lumière de Dieu (v. 17-18), dans la parole de Dieu (v. 21) : ainsi renouvelés, ils se mettront au service des pauvres, à l’image du Christ (v. 22. 27).
Tout d’abord, le prédicateur les invite à contempler le don de Dieu : « Les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d’en haut, ils descendent tous d’auprès du Père » ; les Juifs déjà en étaient convaincus ; mais pour un Chrétien, le don par excellence, le « don le meilleur », le « présent merveilleux » c’est Jésus-Christ : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3, 16).
On pense généralement que les lecteurs de Jacques étaient des Chrétiens d’origine juive. Or on sait combien il était difficile pour les Juifs contemporains du Christ de reconnaître son origine divine ; est-ce pour cela que Jacques utilise, comme Jean l’expression « d’en-haut » (« les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d’en haut ») ? L’évangile de Jean nous rapporte que Jésus y a insisté à plusieurs reprises : « Vous êtes d’en-bas ; moi, je suis d’en-haut ; vous êtes de ce monde, moi je ne suis pas de ce monde. » (Jn 8, 23). Et dans les évangiles des dimanches précédents, nous avons entendu le discours de Jésus sur le pain de vie (toujours dans l’évangile de Jean) : « Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m’a envoyé. » (Jn 6, 38). « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel » (Jn 6, 51). Etre baptisé, c’est tout simplement accueillir ce don gratuit de Dieu qui nous fait partager la vie de son Fils. Don gratuit, assurément, Jacques le répète : « Dieu a voulu nous donner la vie » (v. 18).
Cette vie nouvelle, les baptisés l’accueillent comme une lumière au milieu des ténèbres de l’humanité. Dans les débuts de l’Eglise, on appelait les baptisés les illuminés, et lorsque la procession des nouveaux baptisés s’avançait dans la nuit pascale, on entendait résonner la prophétie d’Isaïe et on la voyait se réaliser : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi. » (Is 9, 1) ; on sait à quel point cette image de la lumière était parlante pour les premiers Chrétiens. Jean a retenu cette phrase de Jésus : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. » (Jn 8, 12). Alors l’expression de Jacques prend toute sa dimension : la foi consiste justement à reconnaître en Dieu le « Père de toutes les lumières ». Dans la célébration du Baptême de ne lever les yeux désormais que vers cette lumière-là ; la seule qui ne connaisse ni changements ni éclipses ! « Les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d’en haut, ils descendent tous d’auprès du Père de toutes les lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses passagères. »
Autre thème de cette méditation baptismale, la Parole : « Dieu a voulu nous donner la vie par sa parole de vérité » (v. 18). La Parole était au centre de la vie des Juifs, elle est encore au centre de la vie des baptisés, puisque, pour eux, le Christ est lui-même la Parole de Dieu donnée pour que le monde ait la vie. Comme dit Jean dans le prologue de son évangile : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu… Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme… A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » (Jn 1) Jacques, lui, joue sur le mot « néophyte », nouvelle plante ; il dit « La Parole de Dieu (a été) semée en vous ».1
Alors, comment pourrait-elle ne pas porter les fruits que Dieu en attend ? « Accueillez donc humblement la Parole de Dieu semée en vous : elle est capable de vous sauver. » Mais comme tous les prophètes de tous les temps, Jacques n’ignore pas que Dieu ne contraint jamais personne : ses dons sont sans conditions, mais nous restons libres de nos comportements, on ne le sait que trop. D’où l’exhortation finale : « Mettez la Parole en application, ne vous contentez pas de l’écouter ; ce serait vous faire illusion. Devant Dieu notre Père, la manière pure et irréprochable de pratiquer la religion, c’est de venir en aide aux orphelins et aux veuves dans leur malheur, et de se garder propre au milieu du monde. »
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Note
1 – Les Juifs du temps de Jésus utilisaient volontiers cette image inspirée de l’agriculture ; par exemple, une bénédiction juive du temps du Christ disait : « Béni es-tu, Seigneur notre Dieu, qui nous as donné la loi de vérité et qui as planté en nous la vie éternelle. » (citée par F. Manns dans « Une approche juive du Nouveau Testament » page 270)

 

EVANGILE – selon Saint Marc 7, 1-8. 14-15. 21-23

1 Les pharisiens et quelques scribes étaient venus de Jérusalem.
Ils se réunissent autour de Jésus
2 et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas
avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées.
3 – Les pharisiens, en effet, comme tous les Juifs,
se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger,
fidèles à la tradition des anciens ;
4 et au retour du marché
ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau,
et ils sont attachés encore par tradition
à beaucoup d’autres pratiques :
lavage de coupes, de cruches et de plats. –
5 Alors les pharisiens et les scribes demandent à Jésus :
« Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas
la tradition des anciens ?
Ils prennent leur repas sans s’être lavé les mains. »
6 Jésus leur répond :
« Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, hypocrites,
dans ce passage de l’Ecriture :
Ce peuple m’honore des lèvres,
mais son coeur est loin de moi.
7 Il est inutile, le culte qu’ils me rendent ;
les doctrines qu’ils enseignent
ne sont que des préceptes humains.
8 Vous laissez de côté le commandement de Dieu
pour vous attacher à la tradition des hommes . »
14 Puis Jésus appela de nouveau la foule :
« Ecoutez-moi tous, et comprenez bien.
15 Rien de ce qui est extérieur à l’homme
et qui pénètre en lui
ne peut le rendre impur.
Mais ce qui sort de l’homme,
voilà ce qui rend l’homme impur. »
21 Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule :
« C’est du dedans, du coeur de l’homme
que sortent les pensées perverses :
inconduite, vols, meurtres,
22 adultères, cupidités, méchancetés,
fraude, débauche, envie,
diffamation, orgueil et démesure.
23 Tout ce mal vient du dedans,
et rend l’homme impur. »

Tout a commencé parce que les disciples de Jésus ne se sont pas lavé les mains avant le repas : en bien des endroits du monde, cela ne poserait pas de problème ! La preuve, c’est que Marc est obligé d’expliquer à ses lecteurs qui ne sont pas d’origine juive, les usages tout à fait particuliers d’Israël : « Les pharisiens, en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, fidèles à la tradition des anciens ; et au retour du marché ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de cruches et de plats. » Le mot « tradition », répété (dans le texte grec) aux versets 3 et 5 ne doit pas être entendu de manière péjorative : la tradition, c’est la richesse reçue des pères. Tout le long labeur des anciens pour découvrir le comportement qui plaît à Dieu se transmet sous forme de préceptes qui régissent les plus petits détails de la vie quotidienne. Commençons donc par rendre justice aux pharisiens et aux scribes : quand on s’impose à soi-même toute une discipline très stricte par fidélité à sa religion, on ne peut pas comprendre ceux qui n’en font pas autant. Et, à leurs yeux, cette rigueur d’observance paraissait essentielle : il s’agissait de préserver l’identité juive ; le peuple élu concevait son élection comme une mise à part et donc tout contact avec des païens (ou des objets touchés par eux) rendait impur, c’est-à-dire inapte à célébrer et même à vivre dignement la vie quotidienne.
Tout naturellement, donc, les pharisiens et les scribes présents s’indignent : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leur repas sans s’être lavé les mains. » Ce qui est plus surprenant, c’est la réaction de Jésus : « Hypocrites ! » Cette sévérité laisse entendre qu’il y a un problème de fond. Comme souvent, face à un tel auditoire, Jésus cite l’Ecriture, qui est pour eux la référence suprême : « Isaïe a fait une bonne prophétie sur vous, dans ce passage de l’Ecriture : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi. Il est inutile, le culte qu’ils me rendent ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. » (Is 29, 13). Et Jésus commente la parole d’Isaïe : « Vous laissez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Quel est donc ce commandement de Dieu que les pharisiens et les scribes bafouent sans le savoir ? Jésus ne l’explique pas ici, mais ce qu’il leur reproche, visiblement, c’est d’avoir « le coeur loin de Dieu ». Qu’ont-ils fait de mal ? Ils ont méprisé les autres, tout simplement, et méprisé au nom de Dieu, voilà l’inexcusable. Nous retrouvons ici une remarque faite souvent au long des dimanches dans notre lecture de l’évangile de Marc : Jésus ne cesse de s’élever contre toute exclusion au nom de la religion ; c’est la toile de fond de ses controverses avec les autorités religieuses. C’est mal comprendre la Loi que de croire qu’il faudrait être séparé des autres hommes pour s’approcher de Dieu ! Au contraire, les prophètes avaient déployé toute leur énergie pour faire découvrir que le véritable culte qui plaît à Dieu commence par le respect des hommes. C’est un comble que la loi faite pour le bonheur de tous soit devenue une contrainte tâtillonne et un prétexte à mépris. Servir le Dieu Saint du Lévitique, le Dieu de pardon annoncé par Isaïe ne peut pas porter au mépris des autres.
Pour aller plus loin, Jésus entame une leçon sur la pureté : au sens biblique, la pureté, c’est l’aptitude à se rapprocher de Dieu ; or Dieu est amour et pardon, de nombreux prophètes l’ont dit et répété. La véritable pureté est donc une disposition du coeur, c’est la miséricorde ; l’impureté que Jésus reproche à ses adversaires, c’est « l’endurcissement du coeur » : « Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » Et, un peu plus tard, il complète l’enseignement pour ses disciples : « C’est du dedans, du coeur de l’homme que sortent les pensées perverses : inconduite, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »
Venons encore une fois au secours des pharisiens et des scribes : cette leçon-là ne pouvait pas être entendue pleinement tant que Dieu lui-même, en son Fils, n’était pas venu habiter chez les hommes ; prouvant par là que, contrairement à trop d’idées reçues, Dieu n’a pas peur du contact avec les êtres impurs que nous sommes. Comme pour en donner la preuve, aussitôt après cette controverse Jésus part en pays païen.
——————————
Complément
– Le mouvement religieux « Pharisien » est né vers 135 av.J.C. d’un désir de conversion ; son nom qui signifie « séparé » traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse ; deux problèmes qui étaient à l’ordre du jour en 135. Le Pharisianisme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable. Et Jésus ne l’attaque jamais. Il ne refuse pas non plus de leur parler (Nicodème, Jn 3 ; Simon, Lc 7). Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d’observance peut engendrer une trop bonne conscience et rendre méprisant pour ceux qui n’en font pas autant. Plus profondément, vouloir être « séparé » n’est pas sans ambiguïté ; quand on sait que le dessein de Dieu est un projet de rassemblement dans l’amour. Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l’on appelle le « Pharisaïsme » ; de cela tous les mouvements religieux de tous les temps sont capables.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT JEAN, LETTRE DE SAINT PAUL AUX EPHESIENS, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIER LIVRE DES ROIS, PSAUME 33

Dimanche 8 août 2021 : 19ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 8 août 2021 : 19ème dimanche du Temp Orinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – premier livre des Rois 19,4-8

En ces jours-là, le prophète Elie,
fuyant l’hostilité de la reine Jézabel,
4 marcha toute une journée dans le désert.
Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson,
et demanda la mort en disant :
« Maintenant, SEIGNEUR, c’en est trop !
Reprends ma vie :
Je ne vaux pas mieux que mes pères. »
5 Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit.
Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit :
« Lève-toi et mange ! »
6 Il regarda, et il y avait près de sa tête
une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau.
Il mangea, il but, et se rendormit.
7 Une seconde fois, l’Ange du SEIGNEUR le toucha et lui dit :
« Lève-toi et mange,
car il est long le chemin qui te reste. »
8 Elie se leva, mangea et but.
Puis, fortifié par cette nourriture,
il marcha quarante jours et quarante nuits
jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.

ELIE FACE AU ROI ACHAB ET A LA REINE JEZABEL
Nous avons déjà eu l’occasion de parler du prophète Elie (dix-neuvième dimanche ordinaire A). Je vous rappelle brièvement l’histoire du prophète Elie : nous sommes dans les années 875 à 850 av. J.C. environ.
Elie était originaire de Tishbé en Galaad (au nord de ce que nous appelons aujourd’hui la Jordanie), et il était surnommé Elie le Tishbite. Il faut retenir son vrai nom : Eliyyah, qui signifie « Mon Dieu, c’est Yah » (première syllabe du nom de Dieu), car il résume bien sa vie : laquelle fut un combat incessant contre l’idolâtrie.
Or le royaume du Nord où Elie exerçait sa mission de prophète traversait une grave crise religieuse : le roi Achab avait épousé une princesse païenne, Jézabel, fille du roi de Sidon. Là-bas, on adorait Baal. La nouvelle reine n’avait pas changé de religion en épousant Achab ; au contraire, elle avait introduit son idolâtrie dans le palais même du roi à Samarie : elle avait apporté avec elle des statues de ses divinités, et pire encore, d’innombrables prêtres et prophètes de Baal qui faisaient la loi au palais.
Le récit que nous lisons ce dimanche se situe dans un moment crucial des relations entre la reine païenne qui donne un très mauvais exemple à tout son peuple et Elie, le prophète du Dieu d’Israël. Je vous rappelle ce qui vient de se passer : on pourrait le résumer en deux grands épisodes : une longue période de sécheresse et le sacrifice du Carmel.
Acte 1, la sécheresse : c’est un fait historique qu’il y a eu au Moyen-Orient une très grande sécheresse au neuvième siècle. L’historien juif Flavius Josèphe (premier siècle ap. J.C.) en parle. Dans une civilisation exclusivement agricole, sécheresse veut dire famine et donc mort à très brève échéance : de nombreuses villes anciennes ont disparu de la carte uniquement à l’occasion d’une sécheresse durable. Prévenu par Dieu, Elie commence par déclarer solennellement « Par le SEIGNEUR qui est vivant, par le Dieu d’Israël dont je suis le serviteur, pendant plusieurs années il n’y aura pas de rosée ni de pluie, à moins que j’en donne l’ordre. » (1 R 17,1). Traduisez Dieu est le seul maître des éléments, vos Baals n’y peuvent rien. Puis il se met à l’abri car Dieu lui a dit : « Va-t’en d’ici, dirige-toi vers l’est, et cache-toi près du torrent de Kérith, qui se jette dans le Jourdain. Tu boiras au torrent, et j’ordonne aux corbeaux de t’apporter ta nourriture. » (1 R 17,3-4). La sécheresse persistant, le torrent cesse de couler et Dieu envoie Elie un peu plus loin, à Sarepta, près de Sidon. Là, Elie sera secouru par une veuve pauvre et aura l’occasion de lui prouver sa reconnaissance en accomplissant pour elle deux miracles. (1 R 17,7-24 ; nous en reparlerons dans quelques semaines ; cf le trente-deuxième dimanche).
LE SACRIFICE SUR LE MONT CARMEL
Acte 2, le sacrifice du Carmel : au bout de deux ans de sécheresse, Dieu annonce que la pluie va tomber et il envoie Elie prévenir Achab ; mais au lieu de se contenter de porter la bonne nouvelle, Elie cherche à exploiter la situation au profit de son Dieu ; il lance un défi aux innombrables prophètes de Baal : est-ce Baal ou le Dieu d’Israël qui est capable d’envoyer le feu du ciel ? Défi relevé, Elie d’un côté, le groupe des quatre cents prophètes de Baal de l’autre, chacun construit un autel gigantesque et prépare un sacrifice sur le mont Carmel. Mais les prophètes de Baal ont beau invoquer leurs dieux toute la journée, il ne se passe rien. Alors, à son tour, Elie se met à prier :
« SEIGNEUR, Dieu d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, on saura aujourd’hui que tu es Dieu en Israël » (1 R 18,36) ; et le feu du ciel embrase tout le bûcher en un instant. Le peuple est éberlué. Elie profite de la liesse générale pour faire massacrer tous les prophètes de Baal. (Entre nous soit dit, cela Dieu ne le lui avait pas demandé !) Comme on pouvait s’y attendre, la reine Jézabel entre en grande fureur et menace Elie de mort. Il n’a plus qu’à fuir.
DIEU ACCOMPAGNE SON PROPHETE DECOURAGE
Et nous voici au début de notre lecture de ce dimanche : « Le prophète Elie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel, marcha toute une journée dans le désert. » Il est seul ; au passage, il a laissé son serviteur à Béer-Shéva et s’est enfoncé dans la solitude du désert. Le voilà bien fatigué, pire même découragé et doutant de lui-même : « Je ne vaux pas mieux que mes pères » dit-il. Pourquoi ? Parce que, tout à coup, il prend conscience de son indignité : il a annoncé un Dieu terrible, en éliminant tous les opposants ; ne s’est-il pas trompé de combat ? Pire, il a exigé des preuves de la présence de son Dieu : ne ressemble-t-il pas à ses pères qui, tout au long de l’Exode, murmuraient contre Dieu et l’obligeaient à se manifester ?
Or, voilà qu’au sein même de sa fuite et de sa détresse, il va découvrir un Dieu de compassion ; l’ange du Seigneur lui apporte la nourriture nécessaire pour survivre dans sa longue marche en lui disant : « Lève-toi et mange, car il est long le chemin qui te reste. » Il y puisera la force de marcher quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne du Sinaï (on l’appelle aussi l’Horeb1).
Il ne va pas là-bas par hasard : car c’est là que, déjà, Dieu s’est manifesté à Moïse : dans le feu du buisson ardent, il a prononcé son nom et manifesté sa sollicitude pour son peuple (Ex 3) ; dans la puissance, le vent, l’orage, et le tremblement de terre, il lui a donné les tables de la Loi (Ex 19) ; dans une caverne, il l’a caché pour le protéger de son rayonnement (Ex 33,21-23). Les pas d’Elie le portent tout naturellement vers cette caverne de Moïse.
C’est là qu’il découvrira le vrai visage de son Dieu ; car le temps est venu d’accueillir une nouvelle étape de la Révélation. Dieu est tout-puissant, oui, mais sa toute-puissance est celle de l’amour. Il se révèle non dans l’ouragan, non dans le tremblement de terre, non dans le feu, mais « dans le murmure d’une brise légère ». (1 R 19,12). En attendant, Elie n’a pas trop de quarante jours et quarante nuits pour se préparer : dans la Bible, le nombre quarante évoque toujours une gestation. Dans cette longue marche qui est aussi le temps de sa conversion, il est nourri par « l’Ange du SEIGNEUR », manière pudique de parler de Dieu en personne.
Désormais, chaque fois que nous nous approchons de la table eucharistique, nous entendons le Seigneur lui-même nous inviter : « Lève-toi et mange, car il est long le chemin qui te reste. »
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Note
1 – Les gens du Nord l’appellent l’Horeb, ceux du Sud le nomment Sinaï, mais il s’agit toujours de la même montagne.

 

PSAUME – 33 (34),2-3,4-5,6-7,8-9

2 Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
3 Je me glorifierai dans le SEIGNEUR :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

4 Magnifiez avec moi le SEIGNEUR,
exaltons tous ensemble son Nom.
5 Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ;
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

6 Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
7 Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

8 L’ange du SEIGNEUR campe alentour
pour libérer ceux qui le craignent.
9 Goûtez et voyez ; le SEIGNEUR est bon !
Heureux qui trouve en lui son refuge !

UN PAUVRE CRIE ; LE SEIGNEUR ENTEND
Une fois de plus, on remarquera le parallélisme : chaque verset est construit en deux lignes qui se répondent ; l’idéal serait de le chanter à deux choeur  alternés, ligne par ligne. D’autre part, voilà encore un psaume alphabétique : non seulement il comporte vingt-deux versets, vingt-deux étant le nombre de lettres de l’alphabet hébreu, mais en plus, il est ce qu’on appelle en poésie un acrostiche : l’alphabet est écrit verticalement dans la marge en face du psaume, une lettre devant chaque verset, dans l’ordre… et chaque verset commence par la lettre qui lui correspond dans la marge ; ce procédé, assez fréquent dans les psaumes, indique toujours qu’on se trouve en présence d’un psaume d’action de grâces pour l’Alliance. D’ailleurs, le vocabulaire de l’action de grâce est omniprésent dans ce psaume, ne serait-ce que dans les premiers versets ! Il faut laisser résonner cette foison de mots : « Bénir, louange, glorifier, fête, magnifier, exalter, resplendir » ! « Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres. Je me glorifierai dans le SEIGNEUR… Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom… Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage. »
Autre particularité du vocabulaire biblique : « Qui regarde vers lui resplendira » ; l’expression « regarder vers », on trouve aussi parfois « lever les yeux vers » est l’expression de l’adoration rendue à celui qu’on reconnaît comme Dieu. C’est toute l’expérience d’Israël qui parle ici, témoin de l’oeuvre  de Dieu : un Dieu qui « répond, délivre, entend, sauve… » ; « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre… Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses. » Cette attention de Dieu pour celui qui souffre est inscrite dans l’épisode du buisson ardent : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte… j’ai entendu ses cris… Oui, je connais ses souffrances… » (Ex 3,7).
Le prophète Elie, lui aussi, a expérimenté cette sollicitude de Dieu : dans la première lecture, nous l’avons vu, fuyant la reine Jézabel, qui voulait sa mort. Il était découragé, dégoûté de la vie et peut-être surtout de lui-même, au point de dire : « Maintenant, SEIGNEUR, c’en est trop ! Reprends ma vie : Je ne vaux pas mieux que mes pères. » Et Dieu est venu à son secours pour lui redonner des forces pour la suite ; pendant qu’il dormait, « un ange le toucha et lui dit : « ‘Lève-toi et mange !’ Il regarda, et il y avait près de sa tête une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau. Il mangea, il but, et se rendormit. Une seconde fois, l’Ange du SEIGNEUR le toucha et lui dit : ‘Lève-toi et mange, car il est long, le chemin qui te reste.’ »
Dans toute son histoire, le peuple d’Israël tout entier est lui-même ce pauvre qui a fait l’expérience de la miséricorde de Dieu : quand il chante le psaume 33/34 « Un pauvre crie ; le SEIGNEUR entend : il le sauve de toutes ses angoisses », c’est le peuple d’Israël tout entier qui parle d’abord de lui. Mais ce psaume l’invite aussi à élargir les horizons, car il dit bien « Un pauvre crie », c’est-à-dire n’importe quel pauvre, n’importe où sur la planète.
A L’IMAGE DE DIEU, ENTENDRE LE CRI DES PAUVRES
Du coup, Israël découvre sa vocation : elle est double. Premièrement, il doit être le peuple qui enseigne à tous les humbles du monde la confiance ! La foi apparaît alors comme un dialogue entre Dieu et l’homme : l’homme crie sa détresse vers Dieu … Dieu l’entend… Dieu le libère, le sauve, vient à son secours… et l’homme reprend la parole, cette fois pour rendre grâce : si on y réfléchit, la prière comprend toujours ce double mouvement de demande, et de louange… d’abord l’appel au secours et l’intervention de Dieu : « Je cherche le SEIGNEUR, il me répond ; de toutes mes frayeurs, il me délivre… » Puis l’action de grâce : « Magnifiez avec moi le SEIGNEUR, exaltons tous ensemble son Nom. »
Le deuxième aspect de la vocation du peuple d’Israël, c’est de seconder l’oeuvre de Dieu : de même que Moïse ou Josué ont été les instruments de Dieu libérant son peuple et l’introduisant dans la Terre promise, Israël est invité à être lui-même l’oreille ouverte aux pauvres et l’instrument de la sollicitude de Dieu pour eux. La vocation d’Israël au long des siècles sera de faire retentir ce cri, il faudrait dire cette polyphonie mêlée de souffrance, de louange et d’espoir. Et aussi de tout faire pour soulager les innombrables formes de pauvreté.
Ceci nous permet peut-être de mieux entendre cette fameuse béatitude de la pauvreté exprimée chez Luc par la phrase : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. » (Lc 6,20) et ici : « que les pauvres m’entendent et soient en fête ! » (Ce qui prouve une fois de plus au passage que Jésus était profondément inséré dans les manières de parler et le vocabulaire de ses pères en Israël). Dans cette « Béatitude de la pauvreté », on peut entendre au moins deux choses : premièrement, ‘réjouissez-vous, Dieu n’est pas sourd, il va intervenir… et il a choisi des instruments sur cette terre pour venir à votre secours.’ Deuxièmement, « Heureux les pauvres de cœur » : ceux qui acceptent de se reconnaître tout-petits, et qui osent appeler Dieu à leur secours. Car Dieu seul peut nous donner la force nécessaire pour  soulager nos frères.
Comme dit Jésus dans l’évangile de Saint Matthieu « Heureux les pauvres de coeur, car le royaume des Cieux est à eux. » (Mt 5,3).

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de Saint Paul apôtre aux Ephésiens 4,30 – 5,2

Frères,
4, 30 n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu,
qui vous a marqués de son sceau
en vue du jour de votre délivrance.
31 Amertume, irritation, colère,
éclats de voix ou insultes,
tout cela doit être éliminé de votre vie,
ainsi que toute espèce de méchanceté.
32 Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse.
Pardonnez-vous les uns aux autres,
comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.
5, 1 Oui, cherchez à imiter Dieu,
puisque vous êtes ses enfants bien-aimés.
2 Vivez dans l’amour,
comme le Christ nous a aimés
et s’est livré lui-même pour nous
s’offrant en sacrifice à Dieu,
comme un parfum d’agréable odeur.

QUOI DE NEUF ? L’ESPRIT EST EN NOUS
Dans les versets précédents, Paul nous a invités à revêtir « l’homme nouveau », ce qui doit évidemment se traduire dans le concret de nos vies : ce sera l’objet de toute la fin de la lettre. Il commence par donner six exemples de comportement chrétien : ne dites pas de mensonge, dites la vérité (v. 25) ; maîtrisez votre colère (littéralement « que le soleil ne se couche pas sur votre colère », v. 26) ; ne volez pas mais gagnez par votre travail ce qui vous est nécessaire pour vivre et partager (v. 28) ; mettez vos lèvres au service du bien et non du mal ; soyez bons et aimables, ne vous laissez pas aller à la méchanceté. Le présent texte traite de toutes ces recommandations et plus particulièrement des deux dernières.
Mais au fait, qu’y a-t-il de neuf dans tout cela ? L’Ancien Testament avait déjà fait abondamment le lien entre l’attitude envers Dieu et l’attitude envers les frères. Le livre du Lévitique, déjà, commençait par dire « Soyez saints, car moi, le SEIGNEUR votre Dieu, je suis saint. » (Lv 19,2), pour en donner de multiples applications bien concrètes dans l’attitude envers le prochain. Et le Décalogue, lui-même, énumérait les commandements envers Dieu puis ceux envers le prochain.
Les prophètes n’avaient eu qu’à reprendre dans leur style à eux ces intuitions premières. Par exemple Zacharie : « Voici les paroles que vous mettrez en pratique : chacun dira la vérité à son prochain ; au tribunal vous rendrez des jugements de paix dans la vérité. Ne méditez pas en votre cœur du mal contre votre prochain, n’aimez pas le faux serment, car tout cela, je le hais – oracle du SEIGNEUR. » (Za 8,16-17). Et l’on se souvient des colères des prophètes qui leur ont inspiré des oracles terribles ; elles étaient toujours motivées par des conduites indignes du peuple saint.
Paul n’a donc rien inventé sur ce point. Mais ce qui est nouveau ici, et qui fait toute la différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament, c’est que désormais l’Esprit nous est donné, désormais l’heure de la Nouvelle Alliance a sonné. Reprenons ces deux points. Désormais l’Esprit nous est donné, il habite en nous : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs  par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). C’est bien ce qu’avaient promis les prophètes de l’Ancien Testament, à commencer par Ezéchiel : « Je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le coeur de pierre, je vous donnerai un coeur de chair. Je mettrai en vous mon esprit. » (Ez 36,26-27) et Joël : « Je répandrai mon esprit sur tout être de chair » (Jl 3,1).
Au tout début de cette lettre, Paul a pris acte de l’accomplissement de cette promesse : « Vous avez reçu la marque de l’Esprit Saint. Et l’Esprit promis par Dieu est une première avance sur notre héritage, en vue de la rédemption que nous obtiendrons, à la louange de sa gloire. » (1,13-14).
Ici, il réitère l’affirmation : « Le Saint Esprit de Dieu, (qui) vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre délivrance », mais il y ajoute une formule surprenante : « Ne l’attristez pas ». Faut-il en déduire que l’Esprit Saint nous est intime, qu’il est quelqu’un qui nous aime et qui puisse avoir de la peine devant notre conduite ? Or c’est bien ce que nous révèle l’Ecriture : déjà Isaïe évoquant le salut offert par le Seigneur au peuple d’Israël dit « Eux se sont rebellés, ils ont attristé son esprit saint. » (Is 63,10). On ose à peine croire une vérité pareille et pourtant que serait un amour qui resterait insensible ?
FILS DE DIEU ET FRERES DES HOMMES
Cet Esprit fait de nous des fils de Dieu, des frères des hommes, qui que nous soyons : « C’est dans un unique Esprit que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. » (1 Co 12,13). L’Esprit Saint fait de nous des fils de Dieu, d’abord : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs, et, par lequel nous crions ‘Abba, Père’ » (Rm 8, 15). Des frères, ensuite : « On sait bien à quelles actions mène la chair… Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. (Ga 5,19…22). Il n’y a donc pas de place dans la communauté chrétienne pour les excès que Paul décline ici, dans la lettre aux Ephésiens (amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes). Tout cela est destructeur de l’unité et fait offense à celui qui la construit : l’Esprit Saint.
Deuxième point, l’heure de la Nouvelle Alliance a sonné : c’est ce que Paul appelle ici « le jour de notre délivrance ». Qui dit « délivrance » dit esclavage : aux yeux de Paul, toutes les conduites mauvaises qu’il réprouve sont des formes d’esclavage. Voici donc une belle définition du salut : être sauvé, c’est être rempli de l’Esprit de Dieu qui fait de nous des fils et des frères. Pour autant, on ne peut pas dire que tous les hommes, ni même tous les baptisés aient une conduite conforme aux recommandations de Paul, loin s’en faut. C’est bien pour cela qu’il parle encore de la délivrance au futur : l’Esprit nous a été donné « en vue de notre délivrance. » Elle est amorcée déjà mais non encore totalement accomplie, car nous restons libres. Dans la lettre aux Thessaloniciens, Paul emploie une image qui est très suggestive et que nous pouvons reprendre ici, c’est l’image d’un feu ; il dit « N’éteignez pas l’Esprit. » (1 Th 5,19). Je reprends l’image : l’Esprit couve en nous comme un feu, à nous de le laisser se répandre ; ainsi seulement nous serons fidèles à la Parole du Christ qui disait : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12,49).

 

EVANGILE – selon Saint Jean 6,41-51

En ces jours-là,
41 les Juifs récriminaient contre Jésus
parce qu’il avait déclaré :
« Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. »
42 Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ?
Nous connaissons bien son père et sa mère.
Alors comment peut-il dire maintenant :
Je suis descendu du ciel ? »
43 Jésus reprit la parole :
« Ne récriminez pas entre vous.
44 Personne ne peut venir à moi,
si le Père qui m’a envoyé ne l’attire,
et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
45 Il est écrit dans les prophètes :
Ils seront tous instruits par Dieu lui-même.
Quiconque a entendu le Père
Et reçu son enseignement vient à moi.
46 Certes, personne n’a jamais vu le Père,
sinon celui qui vient de Dieu :
celui-là seul a vu le Père.
47 Amen, amen, je vous le dis :
il a la vie éternelle celui qui croit.
48 Moi, je suis le pain de la vie.
49 Au désert, vos pères ont mangé la manne,
et ils sont morts ;
50 mais le pain qui descend du ciel est tel
que celui qui en mange
ne mourra pas.
51 Moi, je suis le pain vivant,
qui est descendu du ciel :
si quelqu’un mange de ce pain,
il vivra éternellement.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair,
donnée pour la vie monde. »

LA PAROLE DE DIEU, SEULE NOURRITURE VIVIFIANTE
Ce texte fait partie du discours de Jésus sur le pain de vie, dans la synagogue de Capharnaüm. Jésus vient d’annoncer : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » (Jn 6,35). Ce qui, lu à travers les lignes, est une prétention formidable. Car le peuple élu sait bien qu’il y a deux sortes de nourriture, les matérielles, les spirituelles. Il sait également que  l’unique nourriture spirituelle valable, véritablement vivifiante, c’est la Parole de Dieu. Le pain, nourriture matérielle, fait vivre le corps et entretient la vie biologique. La parole de Dieu, nourriture spirituelle, entretient la vie spirituelle. Un jour la vie biologique cesse, mais la vie spirituelle est éternelle, elle ne cesse jamais.
Jésus et ses interlocuteurs sont tous habitués à ce genre de distinctions. Mais là où son public ne peut pas le suivre c’est quand il prétend être lui-même cette nourriture vivifiante. Il a même ajouté « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel » ; ce qui est très exactement la définition de la Parole de Dieu dans l’Ancien Testament : « L’homme ne vit pas seulement de pain, disait le livre du Deutéronome, mais de tout ce qui vient de la bouche du SEIGNEUR. » (Dt 8, 3). On devine les questions qui se posent : Comment Jésus peut-il se prendre pour la Parole de Dieu ? Comment ose-t-il prétendre être celui qui apporte la vie éternelle ? Nous connaissons ses parents, Joseph et Marie de Nazareth. Il est un homme comme tout le monde, ni plus ni moins : il ne descend pas du ciel mais de parents bien humains. Se prendrait-il pour Dieu lui-même ? C’est bien la question qui est au coeur du mystère chrétien : Jésus vrai homme peut-il être vrai Dieu ?
Cette réaction des auditeurs de Jésus, cette difficulté à le suivre semble être de bon sens. Mais Jésus l’interprète autrement : il y voit un grave refus de croire. Il leur dit : « Ne récriminez pas entre vous. » Pour des oreilles juives, l’emploi du mot « récriminer » est un reproche sévère : c’est un rappel de ce que l’on pourrait appeler le péché originel d’Israël, les fameux murmures du désert. Les quarante ans de l’Exode dans le Sinaï ont été parsemés de crises de confiance : dès qu’on rencontrait une nouvelle difficulté, la faim, la soif, les serpents venimeux ou les attaques des tribus ennemies, on soupçonnait Moïse et Dieu lui-même de vouloir la mort du peuple. C’est ce qui avait inspiré la phrase célèbre de Moïse : « Depuis le jour où vous êtes sortis du pays d’Egypte jusqu’à ce que vous arriviez en ce lieu, vous avez été rebelles au SEIGNEUR. » (Dt 9,7). Donc, cette remarque de Jésus « Cessez de récriminer » veut dire ‘faites-moi confiance. Acceptez de vous laisser déposséder de votre bon sens bien humain. Laissez-vous attirer par le Père.’
Puis Jésus reprend patiemment, point par point, cette Révélation que ses interlocuteurs ont tant de mal à accepter. Oui, il est la Parole de Dieu ; oui, il est celui qui donne la vie éternelle ; oui il est le Fils de Dieu.  On croit entendre le Prologue de l’évangile de Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » ; Jésus dit exactement la même chose quand il cite les prophètes : « Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. »
ACCEPTER D’ENTRER DANS LE MYSTERE
Après la multiplication des pains, les Galiléens l’appelaient le Grand Prophète, mais ils étaient encore bien en-deçà de la réalité ! Il n’est pas un Prophète, fût-il le plus grand, il est la Parole même de Dieu. Il est « le pain vivant descendu du ciel », c’est-à-dire la Parole incarnée, il est celui qui comble la faim spirituelle de l’homme, il est celui qui donne la vraie vie. Il dit le lien unique qui existe entre lui et son Père dans des formules de réciprocité : dans un sens, Jésus est le seul à pouvoir parler valablement du Père (c’est le verset 46 : « Personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. ») Dans l’autre sens, seul le Père peut nous mener à Jésus (c’est le verset 44 : « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire »). Dans l’oeuvre du salut, c’est Dieu qui a l’initiative ; mais il ne nous contraint pas, il sollicite notre réponse libre. Mais pour ceux qui voudront bien se laisser attirer, Jésus complète la Révélation : dans ces quelques versets, il répète trois fois « Je suis », ce qui est, là encore, pour une oreille juive, l’affirmation de sa divinité. Seul Dieu peut dire « Je suis », c’est même le Nom qu’il a révélé à Moïse (Ex 3).
Jésus est conscient de la difficulté pour ses interlocuteurs comme pour nous, de se hisser à ce niveau. C’est pour cela qu’il reprend la formule « Amen, Amen, je vous le dis » qui sonne dans sa bouche comme l’expression habituelle « Oracle du SEIGNEUR » chez les prophètes de l’Ancien Testament. Manière de dire : ces paroles sont difficiles précisément parce qu’elles sont des Paroles de Dieu donc inaccessibles à notre pauvre petite raison humaine.
Puis il reprend encore une fois cette distinction qu’ils connaissent bien entre nourriture matérielle et nourriture spirituelle et il reparle de la manne. La manne n’était qu’une nourriture matérielle : « Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. » (versets 49-50). On entend là le Prologue de Jean : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous. » (Jn 1,14).

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT JEAN, LETTRE DE SAINT PAUL AUX EPHESIENS, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 77

Dimanche 1er août 2021 : 18ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 1er août 2021 :

18ème dimanche du Temps Ordinaire

4060

 Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre du livre de l’exode 16,2-4.12-15

2 En ces jours-là, dans le désert, toute la communauté des fils d’Israël
récriminait contre Moïse et son frère Aaron.
3 Les fils d’Israël leur dirent :
« Ah ! Il aurait mieux valu mourir
de la main du SEIGNEUR, au pays d’Egypte,
quand nous étions assis près des marmites de viande,
quand nous mangions du pain à satiété !
Vous nous avez fait sortir dans ce désert
pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! »
4 Le SEIGNEUR dit à Moïse :
« Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous.
Le peuple sortira
pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne,
et ainsi je vais le mettre à l’épreuve :
je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi.

12 J’ai entendu les récriminations des fils d’Israël.
Tu leur diras :
Au coucher du soleil, vous mangerez de la viande
et, le lendemain matin, vous aurez du pain à satiété.
Alors vous saurez
que moi, le SEIGNEUR, je suis votre Dieu. »
13 Le soir même, surgit un vol de cailles qui recouvrirent le camp ;
et, le lendemain matin,
il y avait une couche de rosée autour du camp.
14 Lorsque la couche de rosée s’évapora,
il y avait, à la surface du désert, une fine croûte,
quelque chose de fin comme du givre, sur le sol.
15 Quand ils virent cela,
les fils d’Israël se dirent l’un à l’autre :
« Mann hou ? » ce qui veut dire : « Qu’est-ce que c’est ? »
car ils ne savaient pas ce que c’était.
Moïse leur dit :
« C’est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger. »

RECRIMINATIONS ET MURMURES
Tout compte fait, même s’ils étaient esclaves en Egypte, les Hébreux n’étaient pas si mal nourris, probablement ! Un contremaître avisé prend un minimum de soin de sa main-d’œuvre . Dans le désert, c’est autre chose… On est libres, oui, peut-être, c’est Moïse qui le dit. Mais, en attendant, dans le désert, on meurt de faim. Si on avait voulu faire crever ce peuple de faim, on ne s’y serait pas pris autrement… Et, après tout, c’était peut-être cela le but de la manœuvre … On devine bien ce genre de conversations qui revenait tous les soirs dans chaque tente. Pour faire du mauvais esprit, on en faisait ; c’est ce que notre texte appelle les « récriminations » (d’autres traduisent les « murmures ») du peuple. Les plus courageux sont carrément allés le dire aux chefs : « Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! » Ce qui est évidemment un grave procès d’intention : on ne se contente plus de poser la question « pourquoi as-tu pris le risque de nous amener en plein désert ? », ou de faire un reproche sur la mauvaise organisation « tu t’es si mal débrouillé que nous allons tous mourir ici » ; on va jusqu’à soupçonner les intentions du chef : « au fond, ce que tu voulais, c’était notre mort.
Et à travers Moïse, c’est Dieu lui-même qui est visé : dans les versets manquants (les versets 5-11 et 16-36 ont été coupés dans la lecture liturgique), Moïse le dit clairement : « Ce n’est pas contre nous que vous récriminez, mais bien contre le SEIGNEUR. » (v. 8) ; ce qui prouve au passage que Moïse a toujours été clair sur ce point ; toutes ses entreprises sont guidées par Dieu : l’œuvre  de la « sortie » d’Egypte, de la libération est bien l’œuvre  de Dieu. Et d’ailleurs, le texte est rédigé de manière à ce que l’on comprenne bien que c’est Dieu qui agit sans cesse : il a entendu les murmures du peuple, il envoie la nourriture, (le pain puis la viande), il met le peuple à l’épreuve. Reprenons ces trois points : les murmures, le don de la nourriture, la mise à l’épreuve.
Ces murmures sont le contraire de la foi, de la confiance : ils sont le soupçon né de l’angoisse ; dans le cas présent, après un long séjour dans la région très fertile du delta du Nil, les fugitifs doivent affronter l’insécurité et la pauvreté du désert ; on ne s’en est pas aperçus tout de suite : après la sortie d’Egypte (Ex 14), ce fut d’abord l’enthousiasme ; le chapitre 15 de l’Exode rapporte le chant de victoire et d’action de grâce qu’on entonna de l’autre côté de la mer : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR. Il est pour moi le salut. » (Ex 15,2). Mais dès la première déception au bord d’un point d’eau qui se révéla saumâtre, le ton changea et les premiers murmures se firent entendre ; ceci dès la fin du même chapitre 15 ! La juxtaposition des deux textes est éloquente : elle dit les oscillations de nos cœurs , de l’action de grâce au soupçon.
Dieu aurait-il changé parce que les circonstances extérieures ont changé ?
LA REPONSE DE DIEU
En réponse à ces murmures, Dieu qui n’a pas changé, lui, envoie la nourriture, le pain et les cailles. Il semble bien que l’épisode des cailles ne se soit pas renouvelé ; en revanche plusieurs textes affirment que la manne est désormais tombée chaque matin ; Dieu avait promis « du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous », et, désormais, chaque nuit (sauf celle du shabbat), pendant quarante ans, « lorsque, pendant la nuit, la rosée descendait sur le camp, la manne descendait sur elle (Nb 11,9).
Et le livre de Josué précise que ce cadeau du ciel cessa au moment de l’entrée en Terre Promise : « Le lendemain de la Pâque, en ce jour même, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. À partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu’ils mangeaient des produits de la terre. Il n’y avait plus de manne pour les fils d’Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu’ils récoltèrent sur la terre de Canaan. » (Jos 5,11-12).
Curieusement, en même temps qu’il promet la nourriture, Dieu parle de mise à l’épreuve : « Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne, et ainsi je vais le mettre à l’épreuve : je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi. » La mise à l’épreuve est double ici, semble-t-il ; d’abord parce que tout don de Dieu est mise à l’épreuve de notre reconnaissance. Dieu est si discret, généralement, que nous oublions que tout est cadeau ; la question posée est celle-ci : « Saurez-vous surmonter la tentation du murmure, du soupçon, saurez-vous me faire confiance, reconnaître mes dons et ma présence ? »
Eh bien, justement, les murmures n’ont pas cessé pour autant ! Plus tard, il est même venu un moment où on a trouvé la manne bien monotone : « Nous nous rappelons encore le poisson que nous mangions pour rien en Egypte, et les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et l’ail ! Maintenant notre gorge est desséchée ; nous ne voyons jamais rien que de la manne ! » (Nb 11,5-6).
Ensuite, deuxième épreuve, deuxième question ‘Saurez-vous m’obéir et respecter mes commandements, celui du shabbat et celui du partage ?’ Car Dieu avait tout prévu : chacun pouvait ramasser chaque jour exactement la quantité qui lui était nécessaire ; ce qui veut dire qu’on apprenait à en laisser pour les autres ! Et il était impossible de faire des provisions ; des petits malins ont bien essayé, mais le surplus pourrissait tout de suite ; en revanche, le sixième jour (veille du shabbat), il en tombait double ration et chacun pouvait en garder pour le lendemain ; car, pour que chacun puisse respecter le repos du shabbat, la manne tombait seulement six jours sur sept. Là encore, la première fois, on eut des tentations : soit d’en prendre plus que le nécessaire, soit d’espérer en trouver le matin du shabbat : s’il en était tombé pendant la nuit du shabbat, ce serait trop bête de s’en priver. Mais on a vite compris : Dieu avait décidé d’éduquer son peuple.
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Complément : le livre de la Sagesse donne un très beau commentaire de l’épisode de la manne :
« Tu donnais à ton peuple une nourriture d’ange ; tu envoyais du ciel un pain tout préparé, obtenu sans effort, un pain aux multiples saveurs qui comblait tous les goûts, substance qui révélait ta douceur envers tes enfants… Ainsi les fils que tu aimais, Seigneur, devaient l’apprendre : l’homme n’est pas nourri par le fruit des semences ; ta parole maintient celui qui croit en toi. Car ce que le feu ne pouvait détruire fondait à la chaleur d’un simple rayon de soleil. On saurait ainsi qu’il faut devancer le soleil pour te rendre grâce et venir à ta rencontre au lever du jour. » (Sg 16,20… 28).

 

PSAUME – 77 (78),3-4,23-24,25.52.54

3 Nous avons entendu et nous savons
ce que nos pères nous ont raconté ;
4 nous redirons à l’âge qui vient
les titres de gloire du SEIGNEUR.

23 Il commande aux nuées là-haut,
il ouvre les écluses du ciel :
24 pour les nourrir, il fait pleuvoir la manne,
il leur donne le froment du ciel.

25 Chacun se nourrit du pain des Forts,
il les pourvoit de vivres à satiété.
52 Tel un berger, il conduit son peuple,
54 il les fait entrer dans son domaine sacré.

FIDELITE DE DIEU ET INGRATITUDE DES HOMMES
Le psaume 77/78 est beaucoup plus long que ce que nous venons d’entendre, et les versets que nous lisons aujourd’hui ne nous en donnent qu’un aspect : ici, tout semble merveilleux ; le peuple d’Israël n’est que reconnaissance pour les bontés de Dieu ; et si ce psaume a été choisi pour ce dimanche, c’est en particulier parce qu’il rend grâce pour le don de la manne pendant l’Exode : « Pour les nourrir, il fait pleuvoir la manne, il leur donne le froment du ciel. Chacun se nourrit du pain des Forts, il les pourvoit de vivres à satiété. »
Mais le reste du psaume dit la véritable histoire d’Israël, une histoire qui s’écrit entre deux acteurs, au long des siècles, dans la succession des générations. Le Dieu fidèle face à un peuple qui se reconnaît inconstant.
Inconstant parce qu’oublieux : Israël est très conscient de l’importance du souvenir ; « Nous avons entendu ce que nos pères nous ont raconté, nous (le) redirons à l’âge qui vient ». Pour que la foi se transmette, hier comme aujourd’hui, il faut trois conditions : premièrement, quelqu’un a vécu un événement de salut, une expérience de salut, et peut dire « Dieu m’a sauvé » ; deuxièmement, il partage son expérience, il témoigne ; troisièmement, sa communauté se souvient, garde ce témoignage. On pourrait dire que la foi est une expérience de salut partagée en communauté. Cela suppose donc une vie de communauté… (et c’est là peut-être que le bât nous blesse ?)
Le peuple juif sait depuis toujours que la foi n’est pas un bagage intellectuel, mais une expérience commune : l’expérience des dons et des pardons de Dieu. Ce psaume exprime tout cela : il rappelle en soixante-douze versets son expérience de salut ; la grande expérience qui a fondé la foi d’Israël c’est celle de la libération d’Egypte, c’est pour cela que ce psaume est émaillé d’allusions à l’Exode dans le Sinaï. Et les pères ont raconté cette expérience à leurs fils qui l’ont à leur tour racontée à leurs fils et ainsi de suite. Evidemment, si une génération néglige son devoir de transmission, la chaîne est rompue. Encore faut-il que les fils veuillent bien écouter et adhérer : notre traduction « nous avons entendu » est trop faible, la langue française ne rend pas la force de l’expression biblique ; « écouter », « entendre », dans la Bible, c’est adhérer de tout son cœur  à la Parole de Dieu.
Les pères ont bien été obligés aussi d’avouer à leurs fils qu’ils avaient souvent récriminé contre Dieu ; malgré toutes ses actions répétées de salut à l’égard de son peuple, Dieu n’avait bien souvent rencontré que de l’ingratitude. Après chaque intervention de Dieu, on commence, bien sûr, par chanter, danser, s’extasier ; et puis les jours passent et on oublie ; et si une nouvelle difficulté survient, on trouve que ce Dieu est bien absent ou inactif. Et à ce moment-là, on est tenté d’aller chercher du secours auprès d’autres dieux, comme par exemple le veau d’or.
C’est de cela que parle le psaume quand il accuse le peuple d’infidélités, d’inconstance : l’un des versets que nous ne lisons pas ce dimanche dit : « De leur bouche, ils le trompaient, de leur langue ils lui mentaient, leur cœur  n’était pas constant envers lui, ils n’étaient pas fidèles à son Alliance. » Ce qui est visé, ici, c’est l’idolâtrie qui a été la cible de tous les prophètes.
SEULE LA FOI EN DIEU NOUS REND LIBRES
Pourquoi ? On peut être sûr que si les prophètes s’attaquent si violemment à l’idolâtrie, c’est parce que celle-ci fait le malheur de l’humanité. Parce que tant que l’humanité n’aura pas découvert Dieu, non pas tel que nous l’imaginons, je devrais dire tel que nous le caricaturons, mais tel qu’Il est, elle ne pourra pas progresser dans sa marche vers le bonheur.
Toute idole nous fait reculer sur le chemin de la liberté ; c’est même cela la définition d’une idole : ce qui nous empêche d’être libres ; quand Marx disait « La religion est l’opium du peuple », il disait crûment quel pouvoir, je devrais dire quelle dictature, quelle manipulation, une religion quelle qu’elle soit, peut exercer sur l’humanité. La superstition, le fétichisme, la sorcellerie nous empêchent d’être libres et d’apprendre à exercer librement nos responsabilités, parce qu’ils nous font vivre dans un régime de peur. Tout culte d’idole, qu’elle soit de bois ou de plâtre (on voit encore au vingt-et-unième siècle des processions de ce genre), nous détourne du Dieu vivant et vrai : or seule la vérité peut faire de nous des hommes libres ; le culte excessif d’une personne ou d’une idéologie, fait aussi de nous des esclaves : il suffit de penser à tous les intégrismes, les fanatismes qui nous défigurent. L’argent aussi peut fort bien devenir une idole…
Dans d’autres versets qui ne font pas non plus partie de la liturgie de ce dimanche, le psaume a une image très parlante, celle d’un arc faussé : le cœur d’Israël devrait être comme un arc tendu vers son Dieu, mais il est faussé ; comme un adolescent oublie parfois toute l’affection dont il a été l’objet, les sourires que ses parents lui ont prodigués, la patience, les veilles, les soins de toute sorte, les fatigues… et de la meilleure foi du monde, il peut dire « moi, mes parents ne m’ont jamais aimé »…
Mais c’est au sein de cette ingratitude même qu’Israël a fait la plus belle expérience, celle du pardon de Dieu.

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de Saint Paul apôtre aux Ephésiens 4,17.20-24

Frères,
17 je vous le dis, j’en témoigne dans le Seigneur :
vous ne devez plus vous conduire comme les païens
qui se laissent guider par le néant de leurs pensées.
20 Mais vous, ce n’est pas ainsi que l’on vous a appris
à connaître le Christ
21 si du moins l’annonce et l’enseignement que vous avez reçus à son sujet
s’accordent à la vérité qui est en Jésus.
22 Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois,
c’est-à-dire de l’homme ancien
corrompu par les convoitises qui l’entraînent dans l’erreur.
23 Laissez-vous renouveler
par la transformation spirituelle de votre pensée.
24 Revêtez-vous de l’homme nouveau,
créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté
conformes à la vérité.

LAISSEZ-VOUS RENOUVELER
Paul a consacré les trois premiers chapitres de la lettre aux Ephésiens à méditer le mystère du grand projet de Dieu ; viennent ensuite, logiquement, trois chapitres de recommandations : cela commence par « Je vous exhorte donc à vous conduire d’une manière digne de votre vocation. » (4,1). Sous-entendu l’appel à l’unité : puisque le projet de Dieu est le rassemblement de toute la famille humaine autour du Christ, il nous appartient maintenant de choisir librement de marcher sur ce chemin de l’unité. Celle-ci se fera autour de la vérité : le mot revient deux fois dans ces quelques lignes ; et, dans les premiers versets de ce chapitre, Paul a rappelé cette unique vérité : « Il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous et en tous. » (4,4-6).
Mais encore une fois, nous sommes libres et il nous faut choisir : choisir entre l’erreur et la vérité ; choisir entre le comportement de l’homme ancien et celui de l’homme nouveau. C’est à une véritable transformation intérieure que Paul nous invite : « Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois, c’est-à-dire de l’homme ancien… Laissez-vous renouveler… Revêtez-vous de l’homme nouveau ».
Dans cette opposition entre homme ancien et homme nouveau, nous reconnaissons le thème des « deux voies » très familier aux hommes de l’Ancien Testament, et plusieurs fois développé par Paul. Deux chemins (voies) s’ouvrent devant nous : la vie païenne et la vie chrétienne, l’erreur et la vérité, le néant de la pensée et l’intelligence, les ténèbres et la lumière ; bref, le choix est clair : ou la vie ancienne sans le Christ, ou la vie nouvelle avec le Christ. Cette opposition structure tout notre passage : « Vous ne devez plus vous conduire comme les païens qui se laissent guider par le néant de leurs pensées. »
LES DEUX VOIES
On peut s’étonner d’un tel radicalisme. Mais il ne faut pas oublier que ce genre de discours n’oppose pas des individus, et encore moins une catégorie d’hommes à une autre, mais des comportements. Et nous sommes habitués à la véhémence de Paul qui reproduit celle des prophètes (celle de Jésus aussi, parfois) : une véhémence qui sonne toujours comme un cri d’alarme. Car les deux voies portent bien leur nom : lorsqu’on a pris un chemin, qu’il soit dans la bonne ou la mauvaise direction, chaque pas entraîne le suivant ; si le chemin est le bon, nous nous rapprochons immanquablement du but, dans le cas contraire, nous nous en éloignons inexorablement.
A propos de la conduite de ceux qui ignorent le Christ, Paul dit encore : « Ils ont l’intelligence remplie de ténèbres, ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l’ignorance qui est en eux, à cause de l’endurcissement de leur cœur ; ayant perdu le sens moral, ils se sont livrés à la débauche au point de s’adonner sans retenue à toute sorte d’impureté. » (Ep 4,18-19 ; ce sont les versets supprimés de notre lecture de ce dimanche).
Et à l’en croire, l’un engendre l’autre : parce que ceux que Paul appelle les païens endurcissent leurs cœurs , ils persistent dans l’ignorance ; alors ils deviennent de plus en plus étrangers à la vie de Dieu, c’est-à-dire à la vie dans le véritable amour ; inévitablement, leur soif de bonheur mal dirigée les pousse à la débauche. Mais si l’on regarde bien, la racine de cet enchaînement n’est autre que l’ignorance, et donc rien n’est irrémédiablement perdu : on entend résonner ici la phrase lumineuse du Christ : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34). A tout jamais, cette lumière de l’annonce du pardon brille dans les ténèbres et les ténèbres ne pourront pas l’arrêter, comme dit Jean (Jn 1,5).
DEVENIR DES ENFANTS DE LUMIERE
Les disciples sont ceux qui se laissent attirer par la lumière du Christ, ils empruntent l’autre voie, ils essaient d’avancer dans la vie chrétienne. Ils ne sont plus dans l’ignorance car ils apprennent peu à peu à connaître le mystère du Christ : leur intelligence est transformée, renouvelée. Elle n’est plus « remplie de ténèbres », elle baigne dans la lumière. Un peu plus loin, Paul répète : « Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité. » (5,8-9).
Mais c’est un choix à refaire chaque jour : « Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois, c’est-à-dire de l’homme ancien, corrompu par les convoitises qui l’entraînent dans l’erreur. Laissez-vous renouveler par la transformation spirituelle de votre pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité. » Cette opposition entre homme ancien et homme nouveau est chère à Paul : L’homme ancien c’est Adam et tous ceux qui se comportent comme lui ; l’homme nouveau, c’est le Christ ; curieusement, c’est au cœur  de l’humiliation de la Passion qu’on l’a enfin compris : « Pilate leur dit : « Ecce homo, voici l’homme ! » (Jn 19,5). Plus curieusement encore, c’est un païen (Pilate) qui le premier l’a reconnu. Décidément, rien n’est perdu.

 

EVANGILE – selon Saint Jean 6, 24 – 35

En ce temps-là,
24 quand la foule vit que Jésus n’était pas là,
ni ses disciples,
les gens montèrent dans les barques
et se dirigèrent vers Capharnaüm
à la recherche de Jésus.
25 L’ayant trouvé sur l’autre rive,
ils lui dirent :
« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »
26 Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
vous me cherchez,
non parce que vous avez vu des signes,
mais parce que vous avez mangé de ces pains
et que vous avez été rassasiés.
27 Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd,
mais pour la nourriture qui demeure
jusque dans la vie éternelle,
celle que vous donnera le Fils de l’homme,
lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. »
28 Ils lui dirent alors :
« Que devons-nous faire pour travailler aux oeuvres de Dieu ? »
Jésus leur répondit :
29 « L’œuvre  de Dieu,
c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »
30 Ils lui dirent alors :
« Quel signe vas-tu accomplir
pour que nous puissions le voir, et te croire ?
Quelle œuvre  vas-tu faire ?
31 Au désert, nos pères ont mangé la manne ;
comme dit l’Ecriture :
Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »
32 Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
ce n’est pas Moïse
qui vous a donné le pain venu du ciel ;
c’est mon Père
qui vous donne le vrai pain venu du ciel.
33 Car le pain de Dieu,
c’est celui qui descend du ciel
et qui donne la vie au monde. »
34 Ils lui dirent alors :
« Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »
35 Jésus leur répondit :
« Moi, je suis le pain de la vie.
Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ;
celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

NOURRITURE MATERIELLE ET NOURRITURE SPIRITUELLE
Nous poursuivons notre lecture du chapitre 6 de l’évangile de Jean : il y a eu d’abord la multiplication des pains ; le récit se terminait par un départ apparemment brusqué de Jésus parce que, nous dit Jean « il savait qu’ils étaient sur le point de venir le prendre de force et faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira, tout seul, dans la montagne. » Ses disciples, eux, s’étaient rendus en barque du côté de Capharnaüm ; Jésus les y avait rejoints en marchant sur les eaux (6,16-21). C’est dans la synagogue de Capharnaüm que Jésus prononce son grand discours sur le pain de vie qui débute avec le passage de ce dimanche.
Il commence de manière très solennelle : alors que les gens lui demandent tout simplement comment il est arrivé là (« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »), Jésus ne répond pas directement à la question ; il déclare : « Amen, amen, je vous le dis » ; cette formule dans le Nouveau Testament a exactement la même fonction que la formule très habituelle des prophètes « Oracle du Seigneur » ou « Ainsi parle le Seigneur » ; manière de dire « Attention, ce que j’ai à vous dire est grave, difficile à entendre, mais c’est pourtant bien la vérité. »
Nous voilà prévenus ; effectivement, le discours sur le pain de vie est certainement l’une des choses les plus difficiles à comprendre ; la preuve en est que, par trois fois, les auditeurs vont l’interrompre par des objections ; mais, Jésus, patiemment, pas à pas, va les mener au bout de la Révélation. Car ce qui fait la difficulté de ce discours, (et sa splendeur aussi) c’est qu’il articule tous les éléments de la Révélation du mystère du Christ : vrai homme et pourtant Fils de Dieu, venu dans le monde pour lui annoncer la vérité, et donnant sa vie pour sceller ce témoignage. Dans le discours sur le pain de vie, on entend à tout instant résonner la longue méditation de Jean dans le Prologue : Il est le Verbe, Il est venu dans le monde, à ceux qui croient en lui il apporte la vie.
Mais Jésus va pas à pas, avons-nous dit : il suffit de le suivre. Après les avoir alertés sur la difficulté de ce qu’il va leur dire « Amen, Amen, je vous le dis », il reparle de la multiplication des pains qui vient d’avoir lieu, mais c’est pour leur dire qu’ils n’ont pas tout compris : « Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. » Autrement dit : vous en êtes restés à l’immédiat ; vous avez passé un bon moment, vous avez apprécié le repas, vous avez peut-être même pensé que les choses étaient bien organisées, mais vous n’avez pas compris l’essentiel : je vous ai apporté une nourriture terrestre, mais c’était le signe d’autre chose de beaucoup plus important ; là où vous n’avez vu que le bon moment du repas que je vous distribuais, vous auriez dû reconnaître le Père agissant à travers moi. Il m’a envoyé vous apporter la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle.
Cette distinction entre nourriture matérielle et nourriture spirituelle était un thème favori de la religion juive ; on connaissait par cœur  la phrase du livre du Deutéronome : « L’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu » (sous-entendu sa Parole ; Dt 8,3) ; et celle du livre de la Sagesse : « L’homme n’est pas nourri par le fruit des semences ; ta parole maintient celui qui croit en toi. » (Sg 16, 26).
D’ailleurs, les auditeurs de Jésus ont très bien compris cette distinction qu’il leur propose « Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle… » Ils ont tellement bien compris qu’ils demandent aussitôt « Que faut-il faire pour travailler aux œuvres  de Dieu ? » D’après Jésus, travailler aux œuvres  de Dieu, c’est bien simple, il suffit de croire en lui : « L’œuvre  de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »
IL EST VENU CHEZ LUI, ET LES SIENS NE L’ONT PAS REÇU
C’est tout simple ? C’est vite dit. Si nous reprenons les termes de notre lecture, Jésus se présente comme le Fils de l’homme, celui que le Père a marqué de son empreinte et il se présente également comme l’envoyé de Dieu : c’étaient à son époque deux titres par lesquels on désignait le Messie. Et pourquoi croirait-on en lui ? Quelles sont ses références ?
Moïse, lui, avait accompli le miracle de la manne ; et, toujours à l’époque de Jésus, on parlait de la manne à venir, celle qui serait la nourriture des temps futurs, ceux du Messie, on disait les « temps messianiques ». Et donc, avec leur bon sens, les auditeurs de Jésus insistent : « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre  vas-tu faire ? »
Dans sa manière de raconter cet épisode, Saint Jean insiste bien sur ce qui semble être le problème de fond des contemporains de Jésus : il était le Messie, mais peu l’ont reconnu ; dès le premier chapitre de son évangile, le prologue, Jean résume la situation : « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. »
Cette incompréhension n’arrête pas Jésus : il est bien conscient de la difficulté de ses interlocuteurs puisqu’il reprend la formule : « Amen, Amen, je vous le dis » ; mais il poursuit son œuvre  de révélation ; notre texte d’aujourd’hui se termine par l’annonce de l’Eucharistie : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif. » Encore un thème qui revient très souvent dans l’évangile de Jean : il suffit de croire pour avoir la vie, la vraie.