ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, GEORGES BERNANOS (1888-1948), JEANNE D'ARC, JEANNE D'ARC (1412-1431), JEANNE RELAPSE ET SAINTE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRES

Jeanne d’Arc et Georges Bernanos

Jeanne relapte et sainte

Georges Bernanos

Paris, Plon, 1934.

 

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Quatrième de couverture

Loin de toutes les récupérations, dans cette contemplation de la figure de Jeanne, Bernanos réunit trois traits qui lui sont chers : l’enfance, l’héroïsme et l’angoisse. Ces étapes de la brève existence de la Pucelle ont inspiré au grand romancier son oeuvre peut-être la plus passionnée et la plus pure, la plus concise et la plus mystérieuse. En Jeanne d’Arc se retrouvent incarnés tous les thèmes de sa pensée, tout son doute et toute sa certitude.

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La prière de Bernanos

Demain, comme chaque deuxième dimanche de mai, nous célébrerons Jeanne d’Arc. On fleurira ses statues un peu partout en France, des prises d’armes ou des festivités civiles auront lieu dans la plupart des grandes villes et ceux d’entre nous qui habitent Paris ou qui s’y trouveront pour l’occasion auront à cœur de défiler comme chaque année devant la sainte à cheval, casquée et vêtue d’or, de la place des Pyramides.

L’an dernier, la fête de Jeanne d’Arc aurait du prendre un relief particulier. Elle coïncidait en effet avec le six centième anniversaire de la naissance de Jeanne et avec le cent cinquantième anniversaire de son mentor moderne, M. Maurice Barrès. Mais la République ne l’entendait pas de cette oreille. Elle ne s’est mise en frais ni pour l’un, ni pour l’autre. Nos deux lorrains n’ont eu droit à aucune commémoration officielle. Il est vrai que nous étions en pleine frénésie présidentielle et que le culte de la Pucelle n’a jamais fait bon ménage avec la démocratie. Les deux candidats qui cherchèrent, bien timidement d’ailleurs, à récupérer l’image de Jeanne, n’en tirèrent aucun avantage et c’est tant mieux.

Cette année, il serait bien venu de placer l’hommage à Jeanne sous le patronage de Georges Bernanos. Ses textes johanniques sont moins connus que ceux de Barrès, de Péguy ou de Claudel mais ils sont d’une grande beauté. Qui peut lire Jeanne relapse et sainte sans être pris par la force du texte, sa puissance poétique et par sa profonde vérité ? Le petit document que nous publions ci-dessous est une prière des jours sombres. Il vient du Brésil. Bernanos, après avoir connu l’amertume de l’exil, puis le drame de la défaite de la France, commence à recouvrer l’espoir. Il pensait être venu en Amérique du Sud pour y cuver sa honte. Mais, comme il le dit dans sa Lettre aux Anglais, « je n’y ai pas cuvé ma honte, j’y ai retrouvé ma fierté, et c’est le peuple du Brésil qui me l’a rendue« .

En réalité, cette prière à Jeanne d’Arc, rédigée en mai 1941 et qui sera diffusée en juin sur les ondes de la BBC, ne contient que de premières traces d’espoir. Le temps de la sérénité, celui de la patrie retrouvée seront encore long à venir. « Je ne crois pas, nous dit Bernanos, à la prochaine restauration de l’Honneur… Le grain que nous aurons semé devra pourrir d’abord sous la terre avant de germer dans de nouveaux cœurs, pour un nouveau printemps. Je ne connaîtrai pas ce printemps. » De fait, lorsqu’il reviendra d’exil en juin 1945, il ne retrouvera pas dans la France de la Libération le visage du pays qu’il aimait.

On a voulu nous faire croire, à nous aussi, que ce visage aimé de la France ne réapparaitrait plus. Ne nous a-t-on pas dit et répété, des décennies durant, que les nations n’avaient plus d’avenir, la France encore moins qu’une autre ? Et que l’amour du pays, l’attachement à ses traditions, à ses paysages, à son histoire ne seraient bientôt plus que des sentiments d’un autre âge, à l’heure de l’Europe et du « village global » ? Combien de fois a-t-on cherché à rabaisser la France, à la ravaler au rang de nation de second ordre, sans autre perspective que d’être diluée, aspirée, dissoute dans le grand magma européen ?

Ce n’est pourtant pas le sens que prend l’histoire. En Europe, le mythe fédéraliste ne fait plus rêver personne. D’Athènes à Rome, de Lisbonne à Madrid, c’est contre lui qu’on se révolte et ce sont les vieux drapeaux nationaux que la jeunesse exhibe avec fierté dans les rues et les places de la colère. A l’échelle du monde, le jeu des empires hérité de Yalta a laissé place à un autre système, multipolarisé, où nouveaux Etats et vieilles nations réussissent à cohabiter. L’hégémonie culturelle des Etats Unis est contestée, rejetée, battue en brèche, y compris sur le continent américain. En Asie, en Afrique du Nord, dans le monde arabe, les régimes corrompus mis en place du temps de la décolonisation ou de la guerre froide sont balayés par le printemps des peuples. On assiste partout au retour des nations.

Et la France ? Son tour viendra. A la différence de la nation vaincue de 1940, elle n’a plus d’ennemi, elle est libre. L’effort de tout un peuple pendant six décennies lui a redonné les moyens de la puissance. Il lui reste à reprendre confiance en elle, à se débarrasser de ses fantômes et à retrouver le goût des projets. Elle devra également faire le ménage et se libérer des mauvaises élites qui ne lui apportent plus rien parce qu’elles servent en réalité d’autres intérêts que les siens. C’est là que la prière de Bernanos nous touche par son actualité. Lorsqu’il évoque les traitres, les lâches, les imbéciles et les capitulards, c’est aux mauvaises élites de l’époque que son discours s’adresse, aux gouvernants qui ont trainé son pays dans la boue. Comment ne pas faire le lien avec ceux qui nous dirigent aujourd’hui ? C’est de ceux-là qu’à notre tour nous demanderons demain à Jeanne de nous protéger. 

 

La Revue Critique. (mai 2013)

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Prière à Jeanne d’Arc

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Vois la grande pitié qui est au pays de France,
Va et délivre-le, Jeanne !

 Jeanne, les chrétiens vous nomment Sainte et vous honorent comme telle, mais tout soldat français, croyant ou incroyant, a le droit de vous appeler Jeanne, car c’est sous ce nom-là que vous ont connue les gens de guerre.

Jeanne, nous savons bien que les honneurs ne vous ont jamais tourné la tête en ce monde, ils ne vous l’auront certainement pas tournée dans l’autre. Vous n’avez pas renié vos amis, votre place est toujours parmi les hommes d’armes. Nous parlerons aujourd’hui dans leur langage, le seul – avec celui de vos Saintes – que vous ayez compris et aimé.

Jeanne, nous vous apportons ce qui reste de l’Honneur français, afin que, posant sur lui les mains, vous lui rendiez la vie, comme vous avez jadis ressuscité le cadavre d’un petit enfant. Nous vous apportons aussi la Honte, car nous ne refusons pas notre part de honte. Ni dans l’Honneur, ni dans la Honte, nous ne nous séparons de la Nation.

Jeanne, l’ennemi est à Orléans, mais il est aussi dans la Ville du Sacre. Il tient Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Rouen, Notre-Dame d’Amiens, Notre-Dame de Chartres. il fait boire ses chevaux dans la Seine, la Loire et la Meuse. Il est aussi dans votre petit village natal. C’est lui qui cueillera cet automne les mirabelles de Domrémy.

Jeanne, entre lui et nous ce compte est ouvert, et nous le réglerons tôt ou tard. Ce que nous implorons ce soir de Votre Grâce, c’est qu’elle ne nous laisse pas frapper dans le dos, qu’elle nous protège des Traîtres, des Lâches et des Imbéciles. Nous en appelons solennellement à vous devant Dieu, contre les Misérables qui, pour retarder l’heure du châtiment, offrent en hommage à l’ennemi, le nom et les morts de Verdun, mettent nos étendards en gage, et empruntent à la petite semaine sur l’Honneur de la Patrie !

Georges Bernanos.

Mai 1941. Message diffusé par la BBC.

 

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En brûlant… Georges Bernanos, Notre Église est l’église des saints.

Jeanne d’Arc, relapse et sainte

Ainsi tout cède autour de la merveilleuse jeune fille à l’agonie. De semaine en semaine, de jour en jour, d’heure en heure, l’interrogatoire dont on a voulu faire un miraculeux duel d’éloquence où Jeanne a toujours le dernier mot — quel nouveau mensonge ! — l’a peu à peu arrachée hors d’elle-même, déracinée. Ah ! vous vîtes lentement son regard se remplir d’ombre, et lorsque vous parûtes au seuil, son premier geste de recul vers le mur, la naïve défense de son petit front baissé ! Ils étaient huit, ce mercredi 23 mai, huit hommes entre elle et le jour, la fenêtre étroite avec un coin du ciel bleu, du ciel naïf de mai. Huit hommes, huit clercs paisibles devant celle qui poussa tant de fois son cheval contre les longues piques de quinze pieds, au milieu des cris et des jurons, entendant ronfler les cordes d’arbalète, et les flèches sonner sur sa cuirasse. Maître Pierre Maurice, chanoine de l’église de Rouen, et qui se dit lui-même insigne (insigne docteur en théologie sacrée), lit la teneur de la cédule : « Item tu as dit… Item tu as dit… Item tu as dit… Quant à cet article, les clercs disent… » Douze fois, Jeanne évite son regard, et quand il rencontre le sien par mégarde, le chanoine baisse aussitôt les yeux, toussote. Pense-t-elle à la petite église lorraine, à sa paroisse ? N’est-ce point son propre curé qui la chassera de son banc tout à l’heure, avant de chanter la grand-messe, fermera sur elle la porte de l’église, de la même vieille main qui si souvent la communia ? « Quant à ces articles, les clercs disent que tu es schismatique, pensant mal sur l’unité et l’autorité de l’Église, apostate, et jusqu’à ce jour pernicieusement errante en la foi ». Mais ce sont là des mots entendus trop souvent, devenus si familiers, si monotones, qu’ils ne lui donnent plus guère que de l’ennui. Ils l’ennuient. Elle regarde par la fenêtre à la dérobée, compte les poutres du plafond, soupire, ainsi qu’une écolière distraite… Mon Dieu ! à qui sont maintenant ses jolis chevaux : d’abord les sept trottiers à la crinière en tresse, à la queue nouée ; puis les cinq coureurs gorgés d’avoine, tout luisants, les douze belles bêtes ? Écuyers, pages, sergents, chapelains, c’est vrai qu’elle avait un train de seigneur… Quand cette cavalerie roulait derrière elle avec un bruit de tonnerre, comme son cœur sautait vite !

Elle ne craignait ni les coups, ni la mort, ni aucun être vivant : elle eût entraîné ses Français n’importe où, elle aurait chargé contre cent hommes ! Parfois, sur son passage, un moine mendiant pieds nus, la chevelure sordide, haussait les épaules ou crachait dans la poussière ; de vieilles dames, à l’étape, pinçaient les lèvres, en voyant sa jaque fine tombant au-dessus du genou « Item, tu t’es revêtue d’habits somptueux, d’étoffes précieuses, de fourrures. Tu as usé de longs tabards et de robes fendues. Et c’est chose notoire que lorsque tu fus prise, tu portais sous ta chemise de mailles une huque de drap d’or ». Qu’importe à ces prêcheurs, ces faux prêcheurs ? Sauraient-ils seulement reconnaître un surcot d’armes d’un haubert, ou un chaperon festonné d’un simple bonnet à cocarde ? Elle a aimé les chevaux, les défilés, les parades, les nuits de bivouac pleines d’étoiles, les marches d’approche dans les chemins creux entre deux murs de gazon, le débouché sur le plateau, le claquement de cent bannières, les bêtes qui s’ébrouent, et la ville à prendre, là-bas, toute bleue… Elle a aimé ce qu’aiment les soldats, à la manière des soldats, qui ne s’attachent à rien, prêts chaque jour à tout quitter, qui viennent manger leur pain de chaque jour dans la main de Dieu. Que vient-on lui reprocher maintenant d’avoir jeté l’argent par les fenêtres ! Le roi remplissait ses coffres, y puisait qui voulait. Dieu fit ainsi les gens de guerre. Lequel d’entre eux est jamais devenu riche et ladre ? Il suffit bien qu’ils vivent et meurent comme ces petits enfants qui leur ressemblent.

* * *

Maître Pierre Maurice a fini sa lecture, pose le rouleau sur la table, s’essuie le front. Les autres s’approchent. Il y a là, dans l’étroite petite chambre, les évêques de Thérouanne et de Noyon, les maîtres Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux, Jean Beaupère, Nicolas Midi, Guillaume Érart, André Marguerie, Nicolas de Venderès, archidiacres ou chanoines de l’église de Rouen. Pour la première fois peut-être Jeanne échange avec eux, avec eux ses juges, un regard d’impuissance désespérée, un regard d’adieu. Ils ne sont déjà plus du monde, ils s’éloignent d’elle, s’effacent avec une vitesse horrible. — « Ne nous laissez pas seuls, Jeanne ! hurlent les vieux hommes épouvantés, ne vous séparez pas de nous ! Avouez ! Avouez ! Justifiez-nous ! N’emportez pas notre salut ! » Ils lui ouvrent leurs bras, la supplient, appellent tendrement son âme… Et à cinq siècles de distance, tout à coup, nous entendons s’élever ce murmure étrange, solennel, puissant et doux, avec un flux et un reflux, prière ou menace, cette espèce de chant mystérieux d’une qualité de tristesse inouïe, surhumaine, ce chant de mort :

« Jeanne, amie très chère, il est temps maintenant, pour la fin de votre procès, de bien peser ce qui a été dit. Bien que par Mgr de Beauvais et par Mgr le vicaire de l’Inquisition, quatre fois déjà vous ayez été admonestée très diligemment pour l’honneur et révérence de Dieu, le repos des consciences, l’apaisement du scandale causé, le salut de votre corps ; bien qu’on vous ait déclaré les dommages que vous encourrez, tant en votre âme qu’en votre corps, si vous ne vous corrigez, vous et vos dicts, et ne les amendez, en soumettant vos faits et dicts à l’Église, et en acceptant son jugement, cependant jusqu’à ce jour, vous n’avez voulu y entendre.

« Or, bien que plusieurs parmi vos juges auraient pu se contenter des faits recueillis à votre charge, ces mêmes juges, dans leur zèle pour le salut de votre âme et de votre corps, ordonnèrent que vous seriez à cette fin admonestée de nouveau, qu’on vous avertirait des erreurs, scandales, et autres défauts par vous commis, vous priant, exhortant, avertissant, par les entrailles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a voulu souffrir si cruelle mort pour racheter l’humain lignage, que vous corrigiez vos dicts, et les soumettiez au jugement de l’Église, comme tout loyal chrétien est tenu de le faire. Ne permettez pas que vous soyez séparée de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vous a créée pour avoir une part de sa gloire ; ne veuillez élire la voie d’éternelle damnation, avec les ennemis de Dieu qui, chaque jour, cherchent à inquiéter les hommes, en prenant parfois la figure du Christ, de l’ange et des saintes, disant et affirmant qu’ils sont tels, ainsi qu’il est contenu plus à plein dans les Vies des Pères et dans les Écritures.

« En conséquence si de telles apparitions vous sont advenues, ne les veuillez croire ; bien plus, repoussez de telles crédulités et imaginations ; acquiescez aux dits et opinions de l’Université de Paris et des autres docteurs, qui entendent bien la loi de Dieu et l’Écriture Sainte. Or, il leur est apparu qu’il ne faut donner crédit à de telles apparitions, si la sainte Écriture n’en donne signe suffisant ou miracle. Vous n’avez eu ni l’un, ni l’autre. Vous avez cru légèrement à ces apparitions, au lieu de recourir à Dieu par oraison dévote, afin qu’il vous rendît certaine ; vous n’avez pas eu recours à quelque prélat ou personne ecclésiastique et instruite, qui aurait pu vous en assurer. Cependant vous auriez dû le faire, attendu votre état, et la simplicité de vos connaissances.

« Premièrement, Jeanne, vous devez considérer ceci : en la seigneurie de votre roi, quand vous y étiez, si quelque chevalier ou autre, né dans son domaine ou obéissance, s’était levé, disant : « Je n’obéirai point au roi, et ne me soumettrai à aucun de ses officiers », n’auriez-vous pas dit qu’il fallait le condamner ? Que diriez-vous donc de vous-même, qui fûtes engendrée à la foi du Christ, si vous n’obéissez pas aux officiers du Christ, c’est assavoir aux prélats d’Église ! Quel jugement donnerez-vous de vous-même ! Désistez-vous, je vous prie, de vos dires, si vous aimez Dieu, votre Créateur, votre précieux époux et votre salut ; et obéissez à l’Église, en vous soumettant à son jugement. Sachez que si vous ne le faites et persévérez en cette erreur, votre âme sera condamnée au supplice éternel, et perpétuellement tourmentée ; et pour ce qui est du corps, je ne fais grand doute qu’il ne vienne à perdition.

« Que le respect humain et une inutile vergogne, qui peut-être vous dominent, ne vous retiennent plus, en raison de ce que vous avez été dans de grands honneurs que vous estimez perdre en agissant comme je vous le dis. Car il faut préférer l’honneur de Dieu, le salut de votre âme et de votre corps ; vous perdez tout si vous ne faites ce que je vous dis ; car vous vous séparez ainsi de l’Église et de la Foi que vous avez promise au saint sacrement de baptême, vous retranchez l’autorité de Notre-Seigneur de celle de l’Église, qui est cependant régie, gouvernée par son esprit et autorité. Car il a dit aux prélats de l’Église : « Qui vous ouit, m’ouit, et qui vous méprise, me méprise ».

« Donc, considérant attentivement ces choses, au nom de Mgr de Beauvais et Mgr le vicaire de l’Inquisition, de vos juges, je vous admoneste, je vous prie, je vous exhorte que par cette piété que vos portez à la Passion de votre Créateur, par cette dilection que vous devez avoir pour le salut de votre âme et de votre corps, vous corrigiez et amendiez les erreurs susdites, que vous retourniez à la voie de la Vérité en obéissant à l’Église, et en vous soumettant à son jugement et à sa détermination. En ce faisant, vous sauverez votre âme et vous rachèterez, comme je l’espère, votre corps de la mort. Mais si vous ne le faites, et si vous vous obstinez, sachez que votre âme sera engloutie dans le gouffre de la damnation ; quant à la destruction de votre corps, je la crains. Ce dont Jésus-Christ daigne vous préserver ! »

* * *

L’immense murmure du monde invisible s’apaise par degrés, puis monte de nouveau, retombe encore, se prolonge… Nulle force humaine ne saurait désormais rétablir l’équilibre qu’un prêtre obscur vient de rompre, peut-être à son insu. La puissante houle, accourue des extrémités de la vie à l’appel d’un nom sacré, berce un moment dans son creux la petite martyre, puis la laisse étendue, les dents serrées, les yeux clos, déjà morte. Ainsi la vîtes-vous, jadis, vieux sire de Gamaches, roulant à terre du haut des murs de la redoute, le fer d’une flèche à travers la poitrine, entraînant dix ennemis dans sa chute retentissante, pêle-mêle, lorsque vous vous jetâtes en avant, vieux sanglier, tenant votre hache à deux mains… Mais cette fois, où Dieu l’a mise, la pauvrette, nul ne viendra la reprendre : les paroles qu’elle vient d’écouter en silence, sa chère petite tête penchée vers la terre, humblement, l’ont retranchée de tout ce qui vit, de la Sainte Église universelle, de l’univers pardonné. Ils l’ont atteinte au vif de l’âme, au principe de son être, dans sa tendre, sa pure espérance, ou plutôt c’est l’amour, son innocent amour, le doux nom même de Jésus qui vient de lui éclater dans le cœur. Évêques de Thérouanne et de Noyon, maîtres Beaupère, Midi, Érart et Maurice, licencié Venderès, licencié Marguerie, elle est à vous, emportez ce corps gisant. La voilà entre vos mains prisonnière, plus faible qu’un petit enfant, avec ses folles pensées, son vain honneur, le rêve brisé de sa jeunesse, cette Jeanne qui se vantait d’entrer par la brèche dans les bonnes villes forcées : « Quant à cet article, les clercs disent que tu es traîtresse, rusée, désirant cruellement l’effusion du sang humain, séditieuse ». La voilà donc heureusement rendue à son tour, elle qui prit tant d’autres à rançon ! Morte ou vive, la voilà cette fois hors de péril, au giron des hommes de paix.

Qui saurait le secret de cette minute étrange aurait la clef de tout le reste, mais le secret est bien gardé. Il semble seulement qu’un fil soit rompu qui reliait les uns aux autres les principaux acteurs du drame, et ils gesticulent entre ciel et terre un moment, comme des pantins disloqués. C’est désormais à elle-même que la petite martyre fait face, et elle ne s’en doute pas. Ses juges ne s’en doutent pas davantage. Comme ces insectes qui au cœur de leur proie vivante déposent un ver, ils ont fait rentrer le doute dans cette âme d’enfant, et l’ignoble fruit venu à terme, ils ne reconnaissent plus leur victime, la cherchent, implorent d’elle ce que par leur faute elle n’est plus capable de donner, une parole pure, intacte, qui leur apporterait la certitude ou le pardon. Littéralement, ils lui ont volé son âme. Deux jours encore, avec une impatience grandissante, ils secoueront vainement ce cadavre, puis las de cette lutte ridicule, ils jetteront au feu le jouet brisé. Qu’on brûle bien les os ! Qu’on sème au vent la cendre ! — À quoi bon ? L’enfant inconnue a emporté son secret. La nuit qu’ils ont appelée sur elle les recouvre à leur tour.

Il faut regarder cette agonie en face, ou mieux il y faut entrer. Qu’elle est profonde, qu’elle est froide ! Tout le feu du bûcher ne l’échauffera pas. Mais les curieux s’arrêtent au seuil, jettent en hâte les drapeaux, les couronnes, la palme, le laurier — des roses, des roses, des roses — et ils reçoivent en plein visage l’haleine glacée du fleuve où fut roulée sa cendre. Alors ils s’en vont. Allez-vous-en ! À quoi bon prolonger cinq cents ans, ou plus, un procès de réhabilitation qui ne tend qu’à expliquer, excuser, justifier les vivants ? Un seul importe : désormais Jeanne est sainte, et nous la prions comme telle. Si l’on mesure à l’aune de l’expérience humaine une telle aventure, elle apparaît invraisemblable. La chance de la pauvre fille était si petite, l’affaire si obscure et les intérêts en jeu si puissants ! Mais Dieu sait venger ses saints.

* * *

Car l’heure des saints vient toujours. Notre Église est l’église des saints. Qui s’approche d’elle avec méfiance ne croit voir que des portes closes, des barrières et des guichets, une espèce de gendarmerie spirituelle. Mais notre Église est l’église des saints. Pour être un saint, quel évêque ne donnerait son anneau, sa mitre, sa crosse, quel cardinal sa pourpre, quel pontife sa robe blanche, ses camériers, ses suisses et tout son temporel ? Qui ne voudrait avoir la force de courir cette admirable aventure ? Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure. Qui l’a une fois compris est entré au cœur de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine. Notre Église est l’église des saints. Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu’ils fussent des vieillards pleins d’expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l’enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d’église ? Hé ! Que font ici les gens d’église ! Pourquoi veut-on qu’ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s’assure que le royaume du ciel s’emporte comme un siège à l’Académie, en ménageant tout le monde ? Dieu n’a pas fait l’Église pour la prospérité des saints, mais pour qu’elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d’honneur et de poésie. Qu’une autre église montre ses saints ! La nôtre est l’Église des saints. À qui donneriez-vous à garder ce troupeau d’anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel. Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée, Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire — Thérèse de l’Enfant Jésus. Souhaiterait-on qu’ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? assaillis d’épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d’un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n’ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l’héroïsme et de l’honneur. Mais qui ne rougirait de s’arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? Notre Église est l’église des saints. Tout ce grand appareil de sagesse, de force, de souple discipline, de magnificence et de majesté n’est rien de lui-même, si la charité ne l’anime. Mais la médiocrité n’y cherche qu’une assurance solide contre les risques du divin. Qu’importe ! Le moindre petit garçon de nos catéchismes sait que la bénédiction de tous les hommes d’Église ensemble n’apportera jamais la paix qu’aux âmes déjà prêtes à la recevoir, aux âmes de bonne volonté. Aucun rite ne dispense d’aimer. Notre Église est l’église des saints. Nulle part ailleurs on ne voudrait imaginer seulement telle aventure, et si humaine, d’une petite héroïne qui passe un jour tranquillement du bûcher de l’inquisiteur en Paradis, au nez de cent cinquante théologiens. « Si nous sommes arrivés à ce point, écrivaient au pape les juges de Jeanne, que les devineresses vaticinant faussement au nom de Dieu, comme certaine femelle prise dans les limites du diocèse de Beauvais, soient mieux accueillies par la légèreté populaire que les pasteurs et les docteurs, c’en est fait, la religion va périr, la foi s’écroule, l’Église est foulée aux pieds, l’iniquité de Satan dominera le monde !… » Et voilà qu’un peu moins de cinq cents ans plus tard l’effigie de la devineresse est exposée à Saint-Pierre de Rome — il est vrai peinte en guerrière, sans tabart ni robe fendue ! — et à cent pieds au-dessous d’elle, Jeanne aura pu voir un minuscule homme blanc, prosterné, qui était le pape lui-même. Notre Église est l’église des saints. Du Pontife au gentil clergeon qui boit le vin des burettes, chacun sait qu’on ne trouve au calendrier qu’un très petit nombre d’abbés oratoires et de prélats diplomates. Seul peut en douter tel ou tel bonhomme bien-pensant, à gros ventre et à chaîne d’or, qui trouve que les saints courent trop vite et souhaiterait d’entrer au paradis à petit pas, comme au banc d’œuvre, avec le curé son compère. Notre Église est l’église des saints. Nous respectons les services d’intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cœur est avec les gens de l’avant, notre cœur est avec ceux qui se font tuer. Nul d’entre nous portant sa charge — patrie, métier, famille, — avec nos pauvres visages creusés par l’angoisse, nos mains dures, l’énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l’honneur de nos maisons, nul d’entre nous n’aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d’autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d’arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l’interminable jour, jusqu’à l’heure attendue, l’heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d’autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l’héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d’oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n’aient dû reprendre, est-il rien qu’ils ne puissent donner ?

Georges Bernanos, in Jeanne relapse et sainte

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Georges Bernanos (1888-1948)

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Après des études de droit et de lettres, Georges Bernanos milite chez « Les Camelots du roi » ligue d’extrême-droite et collabore à divers journaux monarchistes, avant d’en diriger un à Rouen. 

Décoré après la Première Guerre mondiale, il se marie et devient inspecteur des assurances à La Nationale. Durant ses tournées, il rédige « Sous le soleil de Satan » dont le succès est éclatant, et lui permet, au seuil de la quarantaine, de se consacrer entièrement à la littérature.

Il obtient le Prix Femina en 1929 pour « La Joie » puis connaît sa plus grande fécondité littéraire lors de son séjour à Majorque entre 1934 et 1937.

Bernanos s’installe aux Baléares en 1934, en partie pour des raisons financières. Il y écrit « Le Journal d’un curé de campagne« . Publié en 1936, il est couronné par le Grand prix du roman de l’Académie française.

Surpris par la guerre d’Espagne, il revient en France puis s’embarque pour le Paraguay et le Brésil, où il achève en 1940 « Monsieur Ouine ».

Lorsque la guerre éclate en Europe, il multiplie les articles dans la presse brésilienne et devient l’un des plus grands animateurs spirituels de la Résistance française.

En juin 1945, il vient poursuivre ce combat dans la France libérée, et écrit pour la presse de la Libération. Il passe ses dernières années en Tunisie où il compose l’un de ses chefs-d’œuvre « Dialogues des Carmélites », qui depuis sont joués sur toutes les scènes du monde. 

 

 

 

ECRIVAIN CHRETIEN

HANS URS VON BALTHASAR (1905-1988)

HANS URS VON BALTHASAR

Théologien catholique suisse de langue allemande. Le cardinal Jean Daniélou a dit de lui qu’il était « l’homme le plus cultivé qui existe aujourd’hui (1) ».
Né à Lucerne en 1905, enfant aîné d’une famille de trois, Balthasar fut élevé dans un milieu croyant. Très tôt, il se montra exceptionnellement doué: dès l’âge de quatre ans, il se mit à apprendre le français. Lorsqu’il commença ses études, deux ans plus tard, on remarqua vite sa mémoire phénoménale, sa curiosité hors du commun et, selon le mot prophétique de sa mère, sa passion « pour tout ce qui est beau (2) ». Sa vie et son oeuvre furent profondément marquées par la musique: son enfance, il la passa assis au piano; à l’âge de cinq ans, il fut bouleversé par la Messe en mi bémol majeur de Schubert, puis, à l’âge de neuf ans, par la Pathétique de Tchaïkovsky. Un peu plus tard, il découvrit Mozart, qui le foudroya de son génie, et qui fut sans doute une inspiration pour sa théologie.
En 1923, alors à Vienne pour ses études, Balthasar fit la rencontre du médecin Rudolf Allers. Ce médecin érudit, traducteur de saint Anselme et de saint Thomas, communiqua son amour de la théologie au jeune Balthasar, en plus de partager avec lui sa passion pour la musique, entre autres pour Mahler. Balthasar se rendit ensuite à Berlin, pour suivre les cours du germaniste Helmut von Glesenapp et ceux du théologien Romano Guardini, qui influença sa pensée de manière décisive. En effet, Guardini le confirma dans son antikantisme, en plus de lui faire comprendre l’apport spécifique et nécessaire de la pensée éclairée par la foi à la recherche philosophique. En 1928, à l’Université de Zürich, Balthasar déposa sa thèse de doctorat en littérature allemande, intituléeL’histoire du problème eschatologique dans la littérature moderne allemande. Un an plus tard, il entra dans la Compagnie de Jésus. De 1933 à 1936, il étudia à Lyon, où il fit la connaissance du père Henri de Lubac, qui lui fit connaître les Pères de l’Église et les grandes oeuvres de la littérature catholique contemporaine: Claudel, Bernanos et Péguy. Dès lors, en plus de se faire un ami et de trouver un maître en la personne du père de Lubac, Balthasar se plongea dans l’étude des Pères, surtout Origène, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur et Irénée de Lyon. En 1936, il fut ordonné prêtre à Munich et fit paraître sa traduction du Commentaire des Psaumes de saint Augustin. L’année suivante, toujours à Munich, il publia une version augmentée de sa thèse (2400 pages de plus), avec un nouveau titre: L’apocalypse de l’âme allemande. En 1940, à cause de la guerre, il quitta l’Allemagne pour revenir en Suisse, où il devint aumônier d’étudiants. La même année, il rencontra la chirurgienne mystique Adrienne von Speyr, avec qui il se lia d’amitié et, deux ans plus tard, il publia Présence et pensée, oeuvre fondamentale sur Grégoire de Nysse. En 1944, Balthasar et Speyr fondèrent l’Institut Saint-Jean. Ils désiraient par là introduire l’esprit johannique dans la spiritualité ignacienne institutionnelle. En 1945, ce fut la publication de Le coeur du monde, livre important dans le cheminement intellectuel et spirituel de Balthasar, où le théologien affirme son parti pris absolu pour le Christ. En 1950, il publia un ouvrage majeur surThérèse de Lisieux, intitulé Histoire d’une mission, et quitta la Compagnie de Jésus pour collaborer plus étroitement avec Adrienne von Speyr, dont il dira que la mission spirituelle est indissociable de sa théologie.
De 1961 à 1987, Balthasar publia sa fameuse trilogie théologique : La gloire et la croix, La dramatique divine, et la Théologique. Il s’agit de l’oeuvre théologique la plus originale du vingtième siècle. De 1969 à 1988, il fut membre de la Commission théologique internationale. Le père Balthasar, pourtant absent du Concile Vatican II, fut élu cardinal en 1988. Il s’éteignit le 26 juin de la même année, deux jours avant de recevoir la pourpre cardinalice.
En plus d’apporter une contribution fondamentale à la théologie, notamment à la christologie et à la patristique, Balthasar fut un traducteur éminent: il rendit en langue allemande des oeuvres de Paul Claudel, Charles Péguy, Henri de Lubac et Louis Bouyer. Grand admirateur de Goethe, Hans Urs von Balthasar fut possiblement l’homme du vingtième siècle qui lui ressembla le plus.(Patrick Dionne)
Notes
1. Jean Daniélou, Et qui est mon prochain? Mémoires, Paris, Stock, 1974, p. 93.
2. Gabrielle von Balthasar, citée par Elio Guerriero, dans Hans Urs von Balthasar, préface de Jean Guitton, Paris, Desclée, 1993, p. 23.
Biographie
Hans Urs von Balthasar concevait ainsi la tâche du théologien : « […] le théologien n’a pas à rendre compréhensible la Révélation divine d’une manière abstraite, en soi, mais pour les hommes de son temps, et […] il a donc à l’expliquer en vue d’être compris d’eux ». (Le chrétien et l’angoisse, Paris, DDB, 1954, p. 15)
Oeuvres
Oeuvres traduites en français (ou rédigées directement en français)
A. Livres
Présence et pensée. Essai sur la philosophie religieuse de Grégoire de Nysse.Paris, Beauchesne, 1942. Réédité en 1988 chez le même éditeur. Ouvrage écrit directement en français.
Liturgie cosmique. Maxime le Confesseur (Komische Liturgie). Paris, Aubier, Montaigne, 1947.
Laïcat et plein apostolat (Der Laie und der Ordenstand). Liège, La Pensée Catholique; Paris, Office Général du Livre, 1949.
Phénoménologie de la Vérité. La Vérité du monde (Wahrheit der Welt). Paris, Beauchesne, 1952. « Bibliothèque des archives de philosophie » # 1.
Le coeur du monde (Das Herz der Welt). Bruges, DDB, 1953.
Le chrétien et l’angoisse (Der Christ und die Angst). Paris, DDB, 1954.
La théologie de l’histoire (Theologie der Geschichte). Préface d’Albert Béguin. Paris, Plon, 1955. Éd. revue, 1960.
Le chrétien Bernanos (Bernanos). Traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac. Paris, Seuil, 1956.
Élisabeth de la Trinité et sa mission spirituelle (Elisabeth von Dijon und ihre geistliche Sendung). Paris, Seuil, 1959.
Parole et mystère chez Origène. Paris, Cerf, 1957. Ouvrage écrit directement en français. Comprend deux article publiés dans Recherches de science religieuse (1936).
Dieu et l’homme d’aujourd’hui (Die Gottesfrage des heutigen Menschen). Paris, DDB, 1958. Rééditions en 1961 et 1966 chez Aubier-Montaigne.
La prière contemplative (Das betrachtende Gebet). Paris, DDB, 1959. Réédité en 1981 chez Fayard.
La gloire et la croix. Aspects esthétiques de la Révélation (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. I. Apparition. Paris, Aubier, 1965. Réédité en 1990 chez DDB.
L’amour seul est digne de foi (Glaubhaft ist nur Liebe). Paris, Aubier-Montaigne, 1966.
Qui est chrétien? (Wer ist ein Christ?). Mulhouse, Salvator, 1967. Réédité en 1968.
La gloire et la croix. Aspects esthétiques de la Révélation (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik. Fächer der Stile, Bd. II). Vol. II. Styles en deux tomes:
1. D’Irénée à Dante. Paris, Aubier, 1968.
2. De Jean de la Croix à Péguy. Paris, Aubier, 1972. Réédité en 1986 chez DDB.
Cordula ou l’épreuve décisive (Cordula oder der Ernstfall). Paris, Beauchesne, 1968.
La foi du Christ. Cinq approches christologiques. Paris, Aubier-Montaigne, 1968.
De l’Intégration. Aspects d’une théologie de l’histoire (Das Ganze im Fragment. Aspekte der Geschichtstheologie). Paris, DDB, 1969. Réédité en 1983.
Retour au centre (Einfaltungen). Traduit de l’allemand par Robert Givord. Paris, DDB, 1971.
Romano Guardini. Une réforme aux sources (Romano Guardini. Reform der Ursprung). Paris, Fayard, 1971.
Pâques le Mystère (Theologie der drei Tage). Paris, Cerf, 1972. Réédité en 1981et en 1996.
Thérèse de Lisieux. Histoire d’une mission (Schwestern im Geist. Thérèse von Lisieux und Elisabeth von Dijon). Apostolat des Éditions, 1973. (Ne contient que la partie sur Thérèse de Lisieux à partir de la deuxième édition).
Points de repères pour le discernement des esprits (Klarstellungen). Paris, Fayard, 1973.
Dans l’engagement de Dieu (In Gottes Einsatz leben). Traduit de l’allemand par Robert Givord. Sherbrooke, Paulines; Paris, Apostolat des Éditions, 1973. Réédité sous le titre L’engagement de Dieu, Paris, coédition Desclée/Proost, 1990.
La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. III, 1.Théologie. L’Ancienne Alliance. Paris, Aubier, 1974.
La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. III, 2.Théologie. La Nouvelle Alliance. Paris, Aubier, 1975. Réédité en 1986 chez DDB.
Catholique (Katholisch). Traduction de Georges Chantraine, complétée par l’auteur. Avertissement du P. Henri de Lubac. Paris, Fayard, 1976.
Le complexe antiromain. Essai sur les structures ecclésiales (Der antirömische Affekt). Montréal, Paulines; Paris, Apostolat des Éditions, 1976.
Triple couronne (Der dreifache Kranz). Méditations sur le Rosaire – Le salut du monde dans la prière mariale. Namur, Culture et vérité, 1978. Réédité en 1992.
Aux croyants incertains (Kleine Fibel für verunsicherte Laien). Paris, Lethielleux, 1980.
Nouveaux points de repères (recueil d’articles). Paris, Fayard, 1980.
La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. IV, 1. Le domaine de la Métaphysique. Les fondations. Paris, Aubier-Montaigne, 1981.
La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. IV, 2. Les constructions. Paris, Aubier-Montaigne, 1982.
La gloire et la croix (Herrlichkeit. Eine theologische Aesthetik). Vol. IV, 3. Les héritages. Paris, Aubier-Montaigne, 1983.
Le cardinal de Lubac. L’homme et son oeuvre (Henri de Lubac. Sein organisches Lebenswerk). Namur, Culture et vérité, 1983.
La Vérité est symphonique. Aspects du pluralisme chrétien (Die Wahrheit ist symphonisch. Aspekte des christlichen pluralismus). Paris, Éd. S.O.S., 1984.
La dramatique divine I. Prolégomènes (Theodramatik I. Prolegomena). Paris, Lethielleux, 1984.
La dramatique divine II. Les personnes du drame (Theodramatik II). 1.L’homme en Dieu. Paris, Lethielleux, 1986.
Espérer pour tous (Was dürfen wir hoffen?). Paris, DDB, 1987.
L’enfer. Une question (Kleiner Diskurs über die Hölle). Paris, DDB, 1988.
La dramatique divine II. Les personnes du drame (Theodramatik II). 2. Les personnes dans le Christ. Paris, Lethielleux; Namur, Culture et vérité, 1988.
Lumière de la Parole. Commentaire des lectures dominicales. Année A (Licht des Wortes. Skizzen zu allen Sonntagslesungen). Namur, Culture et vérité, 1989.
Si vous ne devenez comme cet enfant (Wenn ihr nicht werdet wie dieses kind).Paris, DDB, 1989.
La dramatique divine III. L’action (Theodramatik III. Die Handlung). Namur, Culture et vérité, 1990.
Lumière de la Parole. Commentaire des lectures dominicales. Année B (Licht des Wortes. Skizzen zu allen Sonntagslesungen). Namur, Culture et vérité, 1990.
Simplicité chrétienne. Paris, Desclée, 1992.
Credo. Méditations sur le Symbole des Apôtres (Credo). Traduit de l’allemand par Joseph Doré. Paris, Nouvelle Cité, 1992.
La dramatique divine IV. Le dénouement. Namur, Culture et vérité, 1993.
Marie, première Église (recueil d’études rédigées par Balthasar et par le cardinal Joseph Ratzinger). 3e édition. Paris, Médiaspaul, 1998. Lire le compte rendu d’A. Cabes dans le Bulletin de Littérature Ecclésiastique.
À propos de mon oeuvre. Traversée (Hans Urs von Balthasar. Zu seinem Werk). Traduit de l’allemand par Joseph Doré et Chantal Flamant. Bruxelles, Lessius, 2002. Lire le compte rendu de Pierre Jay dans la revue Esprit & Vie.
Le soulier de satin de Paul Claudel. Genève, Ad Solem, 2002. Postface à la traduction allemande de la pièce de Claudel.
Grains de blé. Aphorismes. Traduit par F. Georges-Catroux. Orbey, Arfuyen, 2003.
B. Articles
« Rencontrer Dieu dans le monde d’aujourd’hui », Concilium, 6, juin 1965, pp. 27-39.
« L’Évangile comme norme et critique de toute spiritualité dans l’Église »,Concilium, 9, novembre 1965, pp. 11-24.
« Vérité et vie », Concilium, 21, janvier 1967, pp. 77-83.
« Relation immédiate avec Dieu », Concilium, 29, novembre 1967, pp. 37-48.
« La joie et la croix », Concilium, 39, novembre 1968, pp. 77-87.
« Le Royaume de Dieu ou l’Église? », Communio, tome XI, 3, mai-juin 1986, pp. 4-12.
Documentation
Communio, « Hans Urs von Balthasar – Théologie et culture », tome XXX, 2, mars-avril 2005. Des contributions de Xavier Tilliette, Jean-Louis Chrétien, Jean-Marie Lustiger et al.
Guerriero, Elio. Hans Urs von Balthasar. Préface de Jean Guitton. Paris, Desclée, 1993.
Holzer, Vincent. Le Dieu Trinité dans l’histoire. Le différend théologique Balthasar-Rahner. Préface de Bernard Sesboüé. Paris, Cerf, 1995, 476 p. « Cogitatio Fidei » # 190.
Planchon, Félicien. Le langage théologique du Mal et du Salut dans la trilogie de Hans Urs von Balthasar. Une base pour la réflexion sur le langage théologique.Mém. dactyl., 2 vol., 453-viii p. Faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain, 2003.
Saint-Pierre, Mario. Beauté, bonté, vérité chez Hans Urs von Balthasar. Saint-Nicolas, Les Presses de l’Université Laval, 1998.
Souletie, Jean-Louis. « « Raison esthétique » et herméneutique christologique chez Balthasar », Nouvelle revue théologique,
HANS-URS VON BALTHASAR L’HOMME LE PLUS CULTIVÉ DE SON TEMPS
Cet homme peut-être le plus cultivé de son temps, selon l’éminent cardinal jésuite Henri de Lubac, a écrit ou traduit en allemand une centaine de volumes. C’est sans compter les soixante autres volumes que lui a dictés sa dirigée, médecin et grande mystique, Adrienne von Speyr*. Homme plutôt discret, surtout face au monde des communications, il n’a accordé que deux véritables entrevues télévisées* qui étaient destinées au public francophone du Canada. L’interviewer, absolument remarquable, impeccable, était l’abbé Marcel Brisebois* de Radio Canada. Elles figurent dans la longue série des 750 «Rencontres»* qui ont enchanté un auditoire attentif. Nous pouvons donc tous nous réjouir de ce privilège exceptionnel d’avoir pu rencontrer ce géant du XXe siècle. Ce grand théologien suisse, Hans-Urs von Balthasar, était vraiment un esprit universel. Il était en effet, entre autres, fasciné par la philosophie, la littérature, l’art et la musique. La mystique aussi lui était vraiment familière. Son œuvre, qui s’étend, disait le cardinal Ratzinger, des présocratiques à Freud, Nietzsche, Brecht, est immense et elle passionne toujours des milliers de lecteurs assidus. L’un d’eux, que nous connaissons bien au Québec, en est devenu l’un des plus éminents spécialistes. C’est nul autre que Marc Ouellet, sulpicien, ami intime des papes Jean-Paul II* et Benoît XVI, aujourd’hui cardinal archevêque de Québec, donc primat de l’Église canadienne. Monsieur Marc Ouellet, alors recteur du Grand séminaire d’Edmonton, a écrit le 25 mars1997 un avant-propos remarquable à cet important livre de Balthasar, Le Cœur du Monde. L’édition originale de ce livre date de 1957. Cet ouvrage qu’il faut lire a été republié par Desclée De Brouwer, 237p. Pour mieux apprécier la pensée de Balthasar, selon le cardinal Marc Ouellet, il faut lire Le Cœur du Monde et il faut aussi le prier. En effet, ce livre se termine par l’une des plus immenses prières que nous puissions imaginer. Cette prière poétique et théologique à la fois couvre les dix-sept dernières pages. C’est une splendeur, parfois un peu obscure, qui s’inspire de La Montée du Carmel de saint Jean de la Croix. C’est vraiment une prière très profonde dont une partie est particulièrement déchirante. En effet, durant trois pages, Balthasar cesse de s’adresser à Dieu pour s’adresser à l’Église et même à l’humanité entière. Il ne ménage alors ni ses reproches, ni son amour indéfectible pour l’humanité comme l’ont fait les Prophètes les plus audacieux. D’ailleurs, le cardinal Ouellet, invité par Benoît XVI à prendre exceptionnellement la parole lors des JMJ de Cologne en 2005, a alors mentionné cet ouvrage. Il a même ajouté qu’il devait beaucoup au contenu de ce livre. Le cardinal Henri de Lubac disait pour sa part au sujet de ce livre: « En vérité, c’est un livre étonnant; ceux qui d’ordinaire n’aiment pas les «livres spirituels», pourront aimer celui-là – et peut-être les conduira-t-il aux livres spirituels, de l’époque contemporaine et l’Occident l’un des meilleurs connaisseurs de l’ensemble d patrimoine culturel.
Sa culture était en effet prodigieuse. Je me souviens d’avoir osé examiner chez lui, en 1980, une partie des innombrables partitions musicales toutes reliées de cuir. J’y ai constaté que le Père Balthasar y avait souvent laissé sa marque. Il y avait plusieurs annotations de sa main. J’ai aperçu d’autre part de nombreux livres en langue française dont plusieurs qu’il avait traduits en allemand. J’avais l’impression que cet homme avait tout entendu, tout écouté, tout lu. Or malgré toutes ses immenses connaissances, Balthasar était d’une grande simplicité. Je dirais même d’une humilité doucement souriante que je n’oublierai jamais. On peut tous le constater en regardant ses deux Rencontres sur le site http://www.dieu-parmi-nous.com. Les connaissances du Père Balthasar étaient universelles. S’il a traduit en allemand des ouvrages français comme ceux de Bernanos*, Bloy*, Claudel*, il a fait de même avec des auteurs grecs, Irénée*, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur. Il a aussi traduit des auteurs latins, Augustin*, Bernard de Clairvaux*, et même des auteurs espagnols comme Ignace de Loyola* et Calderon. Il a même traduit ses collègues comme Henri de Lubac et Louis Bouyer. Balthasar s’est d’autre part sérieusement intéressé à la psychologie, à la psychiatrie, la littérature russe et même aux grandes cultures religieuses de l’Extrême-Orient*. Mais il s’est surtout intéressé aux domaines spirituels et même mystiques. Il faut bien signaler ici que l’événement décisif de son existence fut, tout compte fait, la retraite de 1919 qu’il fit à 14 ans. C’est alors que directement et de manière imprévisible comme le dit si bien le jésuite Joseph Doré*, lui fut intimé l’appel de Dieu*. C’était l’appel à devenir prêtre et à suivre le Christ* dans la famille de saint Ignace de Loyola*. À la fin de la deuxième entrevue qu’il a accordée à l’abbé Marcel Brisebois pour la série Rencontres que je réalisais à la télévision de Radio-Canada, il est amené à parler du moment où il a dû se résoudre à quitter les jésuites. Il est devenu prêtre séculier pour fonder l’Institut Saint Jean de concert avec Adrienne von Speyr. Or on voit alors surgir tout l’attachement que cet homme vieillissant éprouvait encore en 1980 pour son Père saint Ignace de Loyola et la compagnie de Jésus. Il tente tant bien que mal de retenir ses sanglots. C’est sans doute l’un des moments les plus émouvants de cette série de 750 Rencontres. On constate devant ces images touchantes combien l’appartenance à un ordre religieux ou une communauté peut être profond pour un homme qui y est entré jeune, y a reçu sa longue formation entouré d’autres recrues qui deviennent des frères et des amis qui partagent ensemble le même idéal et la même filiation. La plupart des membres de ces ordres religieux éprouvent en effet un immense sens d’appartenance qui peut être vraiment admirable. Car ils s’épaulent les uns les autres par groupe selon leurs affinités et peuvent ainsi parvenir à des états de services qui autrement auraient été impossibles de mener à de tels sommets. Les 6 et 7 octobre 2005, l’Université du Latran organisait en collaboration avec la revue Communio un colloque international intitulé Seul l’amour est crédible à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Balthasar. On s’est proposé de «clarifier l’interprétation de sa pensée de façon plus cohérente avec l’íntégralité de son œuvre». Je tiens à signaler que parmi les intervenants, il y avait le cardinal Marc Ouellet, notre archevêque de Québec, Angelo Scola*, nduira-t-il aux patriarche de Venise, co-fondateur de Communion & Libération, et Mgr Peter Henrici, évêque auxiliaire de Coire, diocèse auquel était rattaché Balthasar en tant que prêtre séculier. On y a lu un texte de Benoît XVI dans lequel le pape déclarait ce qui suit: « Hans-Urs von Balthasar a été un théologien qui a mis sa recherche au service de l’Église, car il était convaincu que la théologie pouvait être seulement marquée par l’ecclésialité», c’est-à-dire que la théologie se doit d’être sans cesse au service de l’Église. Celle-ci reçoit la recherche théologique comme étant un précieux service qui lui est rendu à la gloire de Dieu. » Quand on a connu ne serait-ce que quelques heures ce très grand personnage si humble et si aimable, quand on l’a lu et apprécié, on ne peut que l’aimer et le considérer comme toujours bien vivant, et je dirais même un des grands saints de notre époque. «L’Homme le plus cultivé de son temps; le plus grand théologien de la fin du XXe siècle» a-t-on souvent dit de Hans Urs von Balthasar*. Il était en fait un grand théologien et surtout un mystique. Sa spiritualité et sa sainteté le menaient toujours «au service de la conversion et de la sainteté* des croyants». C’est pourquoi il a entrepris toutes sortes de choses et fondé des institutions. Marqué par des personnalités religieuses les plus importantes de son temps, il a influencé nombre de gens comme Albert Béguin qu’il rencontre et baptise à Bâle, en Suisse, où il habitait. Béguin succèdera au grand essayiste catholique Emmanuel Mounier* à la direction de la très importante revue Esprit. Balthasar fut le principal interlocuteur du très grand théologien protestant Karl Barth*. Il a justement publié en 1950 un ouvrage magistral sur cet éminent théologien réformé, ce qui a permis au pape Jean XXIII* de dire un jour qu’il croyait que le plus grand théologien du XXe siècle était Karl Barth! Ce n’est pas peu dire pour un pape de l’Église catholique. Aumônier des étudiants à Bâle, cela n’empêche pas Balthasar d’entamer un long et profond dialogue avec l’extraordinaire Adrienne von Speyr* (1902-1967) qui lui dictera soixante volumes en allemand. Cette œuvre immense, Balthasar la considérait comme supérieure à ce qu’il avait écrit lui-même. Il me semble qu’en osant dire cela, il faisait acte d’humilité! De toute façon, l’œuvre d’Adrienne von Speyr est en grande partie traduite de nos jours en français et parue chez Lethielleux, puis chez Culture et vérité. Au centre de la pensée d’Adrienne von Speyr et de sa prière : les Trois Jours Saints. Dans la Passion et la Résurrection du Seigneur, s’ouvre pour elle la communion trinitaire à laquelle tous les hommes sont conviés. Le Père Balthasar était donc le guide spirituel et le confesseur de cette ex-protestante, mère de deux enfants, médecin, mystique et même stigmatisée, qu’il a convertie en 1940 par une simple parole, soit la troisième demande du Notre Père: «Que te volonté soit faite.» C’est que Madame Speyr, récemment devenue veuve, achoppait sur cette parole au point de ne plus pouvoir réciter le Notre Père. C’est ce qu’explique le Père Balthasar dans la biographie considérable qu’il a consacrée à sa fille spirituelle, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, parue aux Éditions Paulines en 1978, 400p. Il aura veillé sur elle et son cheminement spirituel durant plus de vingt-cinq ans, jusqu’à sa mort Ils se connaissaient à peine en 1940. Elle lui confie sa difficulté d’accepter, suite à la mort de son mari Emil, que la Volonté de Dieu soit faite. « Je lui montrai qu’en disant Que ta volonté soit faite, nous n’offrions pas à Dieu notre œuvre propre, mais lui présentions notre disposition à être assumés par son œuvre et à être transportés là où il voudrait. Ce fut comme si j’avais appuyé au hasard sur un bouton électrique qui aurait allumé d’un seul coup toutes les lumières d’une salle, ou libéré les flots longtemps retenus par une digue. Subitement, Adrienne se sentit délivrée de tout ce qui entravait sa prière. De l’enseignement religieux que je commençai à lui donner, rie ne lui échappait, comme si de longue date elle n’avait attendu que de le recevoir pour y adhérer de toute son âme». Il faut ici ajouter un mot du grand œuvre magistral de Balthasar, soit son œuvre théologique. Adrienne von Speyr saura évidemment profiter de la lecture qu’elle en fait jusqu’à sa mort. Je vous rappelle tout d’abord qu’il a publié près de 100 ouvrages de toutes dimensions, environ 400 articles, plus de 80 traductions et au moins 130 préfaces. Il n’y a pas un secteur de la théologie qui lui a échappé. Quinze de ses volumes forment un ensemble exceptionnel (La Gloire et la croix) que l’on a qualifié d’opus magnum tant Balthasar y fait preuve d’une culture vraiment immense. C’est en somme un approfondissement exceptionnel de la révélation de Dieu à l’homme, car la pensée de Balthasar y est toute centrée sur le Christ. Le Christ est au cœur de ses réflexions les plus urgentes. Son rôle de théologien est magistral. Dans un texte intitulé Verbum Caro, Balthasar écrit : « Nous entendons le titre de théologien dans son sens plénier : comme celui d’un docteur de l’Église, dont la charge et la mission consistent à expliquer la Révélation dans sa plénitude et dans intégralité, par conséquent à considérer la dogmatique comme le point central de son activité ». J’aime bien le résumé très simple de la pensée de Balthasar qu’en a fait Joseph Doré* dans l’importante revue Communio fondée justement par Balthasar: «Dieu s’est porté à la fois à la rencontre et à la connaissance des hommes sous la figure singulière d’un homme, Jésus le crucifié, sur le visage duquel rayonne, pour qui sait la voir, la gloire même du Dieu vivant.» Or, nous savons tous que la révélation essentielle sur Dieu, c’est que « Dieu est Amour » (Jean 1;4,8). Pour en saisir simplement ou sans trop d’effort l’immense beauté, il vaut mieux tenter de lire attentivement L’amour seul est digne de foi, collection «Foi vivante», no 32, Paris, Auben 1967. recensée d’Adrieivres spi-35. Montaigne, 1966, 203 pages. On pourra aussi se référer à l’excellent ouvrage qu’a consacré à Balthasar une remarquable religieuse québécoise, Pierrette Petit, des Sœurs de Sainte Anne*: Hans-Urs von Balthasar, un grand théologien spirituel, Montréal, Éditions du Méridien, 1985, 207p. On y trouve d’ailleurs à fin une bonne bibliographie de Balthasar et aussi le texte des deux seules entrevues télévisées qu’a accordées Balthasar (1981) et qui font partie de la série Rencontres de Radio-Canada. Sœur Pierrette Petit a étudié à l’Université Laval, à l’Université d’Ottawa et à l’Université pontificale Grégorienne de Rome. Elle a fondé et dirige toujours le «Centre Christus» à Montréal, où se donnent des conférences et des sessions très intéressantes. Retenons que Balthasar a appris de Marie l’humilité et l’obéissance comme l’a rappelé le cardinal Ratzinger lors de ses funérailles, le 1er juillet 1988. «Par elle il s’est laissé dire, et nous l’a dit à son tour, que le christianisme n’est spiritualisation qu’à la condition d’œuvrer sans cesse à l’incarnation de l’Esprit. (…) De Marie il a avant tout appris que la source de toute fécondité 5 dans l’Église est la contemplation, sans laquelle l’action tourne à l’agitation. Il a appris que la Parole de Dieu s’entend dans le silence et la méditation et que là seulement elle atteint sa grande fécondité». Cette fécondation ne vient pas sans ce qui a marqué toute la vie de Balthasar: l’émerveillement. Cette capacité de s’émerveiller de tout a fait de lui cet homme peut-être le plus cultivé de son époque. Ouvert sur le monde, il était toujours prêt à dialoguer. Or il n’a jamais dérogé de l’insistance qu’il mettait sur les valeurs de l’intériorité et de la gratuite, de l’ascèse et de la contemplation, comme le signale Joseph Doré. C’est pourquoi il faut bien lire, si on le peut, La prière contemplative, paru en 1958 et publié en français chez Fayard en 1972, 300 p. On y comprendra mieux combien sa lutte contre tout ce qui lui paraissait risquer d’horizontaliser la foi et de séculariser l’Église a été convaincante. En somme, Hans-Urs von Balthasar était consacré à défendre la déité de Dieu telle que nous pouvons la saisir, bien que voilée, en la figure du Crucifié. «Peu d’hommes, selon Joseph Doré, ont comme lui fait valoir qu’à «l’évidence» il ne saurait y avoir de foi chrétienne en dehors de là!». Son émerveillement devant la personne du Christ s’étendait à tout. Pourtant, Balthasar était la plupart du temps un homme solitaire et silencieux. Il n’a en effet jamais été professeur. Aucun évêque suisse n’a même cru bon Aucun évêque suisse n’a même de le prendre comme expert au Concile. C’est son œuvre nourri d’émerveillement qui l’a rendu célèbre.

HANS URS VON BALTHASAR

ECRIVAIN CHRETIEN, THEOLOGIEN

MAURICE ZUNDEL (1897-1975)

MAURICE ZUNDEL (1897-1975)

Maurice Zundel, né le 21 janvier 1897 à Neuchâtel et mort le 10 août 1975 à Ouchy (Lausanne) est un prêtre et théologien catholique suisse. On a dit de lui qu’il se situe « au croisement des théologies protestante et catholique, de la philosophie existentielle et du personnalisme. »
Sa vie
Ordonné prêtre dans le diocèse de Lausanne-Genève en 1919, il passe quelques années à Rome pour y obtenir en 1927 un doctorat en théologie à l’Université pontificale Saint-Thomas-d’Aquin, Angelicum. Il s’initie aux recherches de la science, de la littérature et des arts.
Il mène ensuite une vie itinérante de conférencier qui le conduit de Suisse en France, en Palestine, en Égypte et au Liban. C’est à Paris, en 1926, qu’il fait la connaissance de l’abbé Jean-Baptiste Montini qui deviendra le pape Paul VI. Paul VI invitera Maurice Zundel à prêcher la retraite de carême au Vatican en 1972.
Écrivain, poète et conférencier, Maurice Zundel a publié une trentaine de livres. Il meurt à Ouchy (Lausanne), en 1975. Son corps repose en la Basilique Notre-Dame de l’Assomption de Neuchâtel.
Son œuvre
La pensée de Zundel est à la fois mystique, éthique.
Le mysticisme de Zundel est orienté sur la libération des déterminismes biologiques par l’intervention de l’Esprit dans l’art, la science, et surtout la religion. Pour lui, le don ou sacrifice de soi est un acte joyeux de communion et non un renoncement triste. Il affirme que l’homme ne devient une personne libre qu’en se libérant radicalement de son statut d’individu biologique. Reprenant à son compte la formule de Rimbaud « on ne naît pas libre, on le devient », il lui donne un sens philosophique et mystique porté sur l’altérité, selon lequel la liberté s’obtient par la totale désappropriation de soi sur le modèle trinitaire. C’est alors que « je est un autre » par la rencontre du « tu ». La libération est donc le passage de l’homme réel à l’homme possible, de l’individu à la personne. La personne est « l’homme possible » ou libre ; l’individu, c’est l’homme réel asservi aux déterminismes cosmiques.
La mystique de Zundel prend appui sur la méditation trinitaire du don infini de chacune des trois personnes divines en direction des deux autres. La doctrine trinitaire est ainsi la méditation d’une circulation infinie d’Amour entre les trois personnes. Enfin elle met en avant la conception d’un Dieu d’Amour, selon laquelle Dieu n’est pas un Dieu vengeur mais un Père tendre qui aime et pardonne. Ce n’est pas un pharaon ou un souverain, c’est un homme-dieu qui aime et qui souffre dans la personne du Christ.
Du point de vue éthique, Zundel fonde une « morale de la libération » rompant avec les morales de l’obligation ou du devoir. La morale de la libération n’est pas une morale de tabous ou d’interdits. Elle consiste en un dépassement de soi par le don infini de soi. Pour Zundel en effet, l’homme ne se trouve qu’en se perdant joyeusement, qu’en se désappropriant totalement de soi.
Publications
Bibliographie indicative
Aux éditions Anne Sigier :
Hymne à la joie, 1992.
Je est un autre, 1986.
Je parlerai à ton cœur (retraite aux franciscaines du Liban), 1990.
Morale et mystique, 1986. Silence, Parole de vie (retraite aux franciscaines du Liban), 1990.
Ta Parole comme une source – 85 sermons inédits (1953-1975), 1987.
Vie, mort, résurrection (retraites données en 961-1972), 1995.
Pèlerin de l’espérance, 1997.
Aux éditions du Cerf :
Croyez-vous en l’homme ?, Coll. Foi vivante, 1992.
Notre Dame de la Sagesse, Coll. Foi vivante, 1995.
La Pierre vivante, 1992.Fidélité de Dieu et grandeur de l’homme. Retraite à Timadeuc, 2009
Aux éditions Desclée :
Ouvertures sur le vrai, 1989.
Recherche de la personne, 1990.
Ton visage, ma lumière -90 sermons de Maurice Zundel (1960-1975), 1989.
Dialogue avec la vérité, 1991.
Aux éditions Saint Augustin :
Avec Dieu dans le quotidien, 1988.
Emerveillement et pauvreté (retraite aux oblates bénédictines de La Rochette), 1990.
L’Evangile intérieur, 1991. La liberté de la foi, 1992.
Quel homme et quel Dieu ? (Retraite au Vatican), 1986.
Chez Mame / Le Moustier :
Poème de la Sainte Liturgie, coll. goûtez et voyez, 1991. Sous le pseudonyme de Frère Benoît
.
Bibliographie
Michel Fromaget, Mort et émerveillement dans la pensée de Maurice Zundel, Lethielleux éd., 2011
Bernard de Boissière et France-Marie Chauvelot, Maurice Zundel, préface de Sylvie Germain, Paris, Presses de la Renaissance, 2009
Gustave Martelet, Maurice Zundel, un christianisme libérateur, Actes du colloque de Paris, mars 1997, éd. Anne Sigier, 2004
François Darbois, Oraison sur la vie, Anne Sigier, Quebec, 1997, 170p.
Marc Donzé. La pensée théologique de Maurice Zundel, pauvreté et libération, Paris, Cerf, 1980
Marc Donzé. L’humble présence. Maurice Zundel, inédits recueillis et commentés par Marc Donzé. éditions du Jubilé, 2008
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ECRIVAIN CHRETIEN

LEON BLOY (1846)-1917) ET SON OEUVRE

Léon Bloy

Œuvres principales
Le Désespéré
La Femme pauvre
Exégèse des lieux communs
Journal
Léon Bloy, né le 11 juillet 1846 à Notre-Dame-de-Sanilhac et mort le 3 novembre 1917 à Bourg-la-Reine, est un romancier et essayiste français.
Connu pour son roman Le Désespéré, largement inspiré de sa relation avec Anne-Marie Roulé, il est aussi un polémiste célèbre.

Biographie
Né à Notre-Dame-de-Sanilhac, il est le deuxième des sept garçons de Jean-Baptiste Bloy, fonctionnaire aux Ponts et Chaussées et franc-maçon, et d’Anne-Marie Carreau, une ardente catholique.
Ses études au lycée de Périgueux sont médiocres : retiré de l’établissement en classe de quatrième, il continue sa formation sous la direction de son père, qui l’oriente vers l’architecture. Bloy commence à rédiger un journal intime, s’essaie à la littérature en composant une tragédie, Lucrèce, et s’éloigne de la religion. En 1864, son père lui trouve un emploi à Paris, il entre comme commis au bureau de l’architecte principal de la Compagnie ferroviaire d’Orléans. Médiocre employé, Bloy rêve de devenir peintre et s’inscrit à l’École des beaux-arts. Il écrit ses premiers articles, sans toutefois parvenir à les faire publier, et fréquente les milieux du socialisme révolutionnaire et de l’anticléricalisme.

Rencontre avec Barbey d’Aurevilly
En décembre 1868, il fait la connaissance de Jules Barbey d’Aurevilly, qui habite en face de chez lui, rue Rousselet. C’est l’occasion pour lui d’une profonde conversion intellectuelle, qui le ramène à la religion catholique, et le rapproche des courants traditionalistes. C’est Barbey qui le familiarise avec la pensée du philosophe Antoine Blanc de Saint-Bonnet, « une des majestés intellectuelles de ce siècle », dira Bloy plus tard. Par la suite, Ernest Hello eut également une très forte influence sur lui ; il semble même que ce soit lui qui l’ait incité à écrire.
En 1870, il est incorporé dans le régiment des « Mobiles de la Dordogne », prend part aux opérations de l’Armée de la Loire et se fait remarquer par sa bravoure. Démobilisé, il rentre à Périgueux en avril 1871. Sa participation à la guerre lui inspirera, en 1893, Sueurs de sang.
Il retourne à Paris en 1873 où, sur la recommandation de Barbey d’Aurevilly, il entre à L’Univers, le grand quotidien catholique dirigé par Louis Veuillot. Très vite, en raison de son intransigeance religieuse et de sa violence, il se brouille avec Veuillot, et quitte le journal dès juin 1874. Il est alors engagé comme copiste à la direction de l’enregistrement, tout en étant le secrétaire bénévole de Barbey d’Aurevilly.
En 1875, il tente sans succès de faire publier son premier texte, la Méduse Astruc, en hommage à son protecteur, puis, sans plus de réussite, la Chevalière de la mort, étude poético-mystique sur Marie-Antoinette. Il se lie avec Paul Bourget et Jean Richepin, qu’il s’échinera à convertir sans succès, et obtient un emploi stable à la Compagnie des chemins de fer du Nord.

De la passion à l’aventure mystique : Anne-Marie Roulé
Sa vie bascule à nouveau en 1877. Il perd ses parents, effectue une retraite à la Grande Trappe de Soligny (première d’une série de vaines tentatives de vie monastique), et rencontre Anne-Marie Roulé, prostituée occasionnelle, qu’il recueille, et convertit, en 1878. Rapidement, la passion que vivent Bloy et la jeune femme se meut en une aventure mystique, accompagnée de visions, de pressentiments apocalyptiques et d’une misère absolue puisque Bloy a démissionné de son poste à la Compagnie des chemins de fer du Nord.
C’est dans ce contexte passablement exalté que Bloy rencontre l’abbé Tardif de Moidrey, qui l’initie à l’exégèse symbolique durant un séjour à La Salette, avant de mourir brusquement. L’écrivain dira plus tard de ce prêtre qu’il tenait de lui « le meilleur » de ce qu’il possédait intellectuellement, c’est-à-dire l’idée d’un « symbolisme universel », que Bloy allait appliquer à l’histoire, aux évènements contemporains et à sa propre vie. Dès cette époque, il écrit Le Symbolisme de l’Apparition (posthume, 1925). Bloy sera associé à certaines influences qui s’exprimeront dans les mouvements les plus extrêmes du traditionalisme catholique, fortement imprégnés d’une eschatologie étroitement liée aux apparitions entourant l’affaire de la Salette, influences que l’on retrouvera, entre autres, dans Le Salut par les Juifs, signées par une ambivalence constante entre le Christ et l’Antéchrist.
Début 1882, Anne-Marie commence à donner des signes de folie ; elle est finalement internée en juin à l’hôpital Sainte-Anne de Paris. Bloy est atteint au plus profond de lui-même : « Je suis entré dans la vie littéraire (…) à la suite d’une catastrophe indicible qui m’avait précipité d’une existence purement contemplative », écrira-t-il plus tard.
De fait, c’est en février 1884 qu’il publie son premier ouvrage, Le Révélateur du Globe. L’ouvrage est consacré à Christophe Colomb, et Barbey d’Aurevilly signe sa préface. Suit, en mai, un recueil d’articles : Propos d’un entrepreneur de démolitions. Aucun des deux livres n’a le moindre succès. Parallèlement, Bloy se lie avec Huysmans puis avec Villiers de l’Isle-Adam, se brouille avec l’équipe de la revue Le Chat noir, à laquelle il collaborait depuis 1882, et entreprend la publication d’un pamphlet hebdomadaire, Le Pal, qui aura cinq numéros. En 1886, il s’installe pour six années à Vaugirard.

Le Désespéré

C’est à cette époque également qu’il entame la rédaction d’un premier roman largement autobiographique, le Désespéré. Le drame vécu par les deux principaux protagonistes, Caïn Marchenoir et Véronique Cheminot, est de fait la transposition de celui que vit Bloy avec Anne-Marie, une relation où la sensualité est peu à peu effacée par le mysticisme. L’œuvre est achevée en 1886 mais, l’éditeur craignant d’éventuels procès, sa publication n’a lieu qu’en janvier 1887, et sans grand écho.
Bloy commence néanmoins un nouveau roman, la Désespérée, première ébauche de la Femme Pauvre. Mais il doit s’interrompre et se consacrer, pour vivre, à une série d’articles pour les revues Gil Blas (décembre 1888-février 1889) et La Plume.
La mort de Barbey d’Aurevilly en avril 1889 puis celle de Villiers de l’Isle-Adam en août l’affectent profondément, tandis que son amitié avec Huysmans se fissure. Elle ne survivra pas à la publication de Là-Bas (1891), où Bloy se trouve caricaturé. Les circonstances de la mort de Barbey d’Aurevilly lui vaudront de violentes attaques, en mai 1891, du journal La France sous la plume du « Sâr » Joséphin Peladan et un procès de ce dernier à son encontre et à celle de Léon Deschamps rédacteur en chef de la revue La Plume. La quasi-totalité de la presse d’alors salue la condamnation du Sâr en octobre 1891.

Fin 1889, chez François Coppée, il rencontre Johanne Charlotte Molbech, fille du poète danois Christian Frederik Molbech, née en 1859. La jeune femme se convertit au catholicisme en mars de l’année suivante, et Bloy l’épouse en mai. Toutefois, Johanne garde son nom de jeune fille francisé (Jeanne Charlotte Molbech). Le couple part pour le Danemark au début de 1891. Bloy se fait alors conférencier. Sa fille Véronique naît en avril à Copenhague (suivront André en 1894, Pierre en 1895 et Madeleine en 1897). En septembre 1891, la famille Bloy est de retour à Paris.

Le Salut par les Juifs
Bloy se fâche alors avec la plupart de ses anciens amis, et commence à tenir son journal intime. En 1892, il publie Le Salut par les Juifs, écrit en réponse à La France juive de l’antisémite Édouard Drumont. Il y soutient des théories personnelles telles que : « L’histoire des Juifs barre l’histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais, et tout ce qu’on peut faire, c’est de les franchir en bondissant avec plus ou moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir. » En commentant cet ouvrage dans Le Figaro du 20 septembre 1892, Remy de Gourmont écrit que Bloy « nous fait lire cette conclusion : Israël est la croix même sur laquelle Jésus est éternellement cloué ; il est donc le peuple porte-salut, le peuple sacré dans la lumière et sacré dans l’abjection, tel que l’ignominieux et resplendissant gibet du Calvaire. ». Bloy, tout en saluant le rôle particulier des juifs, et reprenant à sa manière le thème du peuple élu, n’hésite pas à écrire en leur faveur des textes comme « quelques-unes des plus nobles âmes que j’ai rencontrées étaient des âmes juives. La sainteté est inhérente à ce peuple exceptionnel, unique et impérissable ».
Sa situation matérielle demeure précaire, et il doit déménager en banlieue, à Antony, d’abord Place du Carrousel, puis avenue Aristide Briand ; il y résidera un peu plus d’un an et l’année d’après son départ il écrit : « Antony n’a plus de mystère, après quatorze mois de séjour, et je quitte ce village de brigands, avec des rugissements de bonheur »4. Il reprend alors sa collaboration avec le Gil Blas de Jules Guérin, d’abord pour une série de tableaux, anecdotes et récits militaires inspirés par son expérience de la guerre de 1870, puis pour une série de contes cruels. Les premiers formeront Sueur de Sang (1893) ; les seconds deviendront les Histoires désobligeantes (1894).
L’année 1895 est particulièrement douloureuse pour Bloy. Chassé de la rédaction de Gil Blas à la suite d’une énième polémique et ainsi réduit à la misère, il perd ses deux fils André et Pierre, tandis que sa femme tombe malade. Il reprend alors la rédaction de La Femme pauvre. Le roman est finalement publié en 1897 : comme le Désespéré, c’est une transposition autobiographique, et un échec commercial.
En 1898, il édite la première partie de son Journal, sous le titre du Mendiant ingrat, mais c’est encore un échec. Bloy quitte à nouveau la France pour le Danemark, où il réside de 1899 à 1900.

« Cochons-sur-Marne »
À son retour, il s’installe dans l’est parisien, à Lagny-sur-Marne, qu’il rebaptise « Cochons-sur-Marne ». Dès lors, sa vie se confond avec son œuvre, ponctuée par de nouveaux déménagements : à Montmartre en 1904, où il fait la connaissance du peintre Georges Rouault, se lie avec le couple Jacques Maritain et Raïssa Maritain (qu’il conduit à la foi et dont il devient le parrain de baptême) et le compositeur Georges Auric, puis à Bourg-la-Reine où il s’installe 3, place Condorcet le 15 mai 19115. Bloy continue la publication de son Journal : Mon Journal (1904) ; Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne (1905) ; l’Invendable (1909) ; le Vieux de la Montagne (1911) ; le Pèlerin de l’Absolu (1914).
Il édite en recueil les articles qu’il a écrits depuis 1888, sous le titre Belluaires et Porchers (1905).

Il compose des essais qui sont à mi-chemin entre la méditation et le pamphlet, tels que le Fils de Louis XVI (1900), Je m’accuse (1900) où la critique de Zola se mêle à des réflexions sur l’affaire Dreyfus et la politique française, la première série de l’Exégèse des Lieux Communs (1902), inventaire où sont analysées une à une les expressions toutes faites par lesquelles s’exprime la bêtise bourgeoise, ou les Dernières Colonnes de l’Église (1903), étude consacrée aux écrivains catholiques « installés » comme Coppée, Bourget ou Huysmans.
Il poursuit dans cette veine avec L’Épopée byzantine (1906), Celle qui pleure (1908), sur l’apparition de la Vierge aux deux bergers de La Salette, le Sang du Pauvre (1909), l’Âme de Napoléon (1912), et la deuxième série de l’Exégèse des Lieux Communs (1912).
Profondément marqué par l’éclatement de la Première Guerre mondiale, il écrit encore Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915), Au seuil de l’Apocalypse (1916), Les Méditations d’un solitaire en 1916 et Dans les Ténèbres (posthume, 1918).
Le 10 janvier 1916, il déménage dans la maison libérée par la famille de Charles Péguy, mort au champ d’honneur en 1914. Quelques mois avant sa mort il invite le poète Théophile Briant, qui lui rend visite à Bourg-la-Reine, à l’occasion d’une permission en août 1917 et auquel il offre un superbe exemplaire du Salut par les juifs. Le 3 novembre 1917, il meurt d’une crise cardiaque, à Bourg-la-Reine, entouré des siens et de ses amis. Sa tombe est inaugurée le 3 mai 1925

Réception[modifier | modifier le code]
De son œuvre, on retient surtout la violence polémique, qui explique en grande partie son insuccès, mais qui donne à son style un éclat, une force et une drôlerie uniques. Pour autant, l’inspiration de Bloy est avant tout religieuse, marquée par la recherche d’un absolu caché au-delà des apparences historiques. Tout, selon Bloy, est symbole : reprenant le mot de saint Paul, il ne cesse d’affirmer que « nous voyons toutes choses dans un miroir », et que c’est précisément la mission de l’écrivain que d’interroger ce « grand miroir aux énigmes ». Certains voient en Bloy un anarchiste de droite ou « le modèle des pamphlétaires de droite », « récupération » dénoncée par Michèle Touret.
Opposé à l’antisémitisme, c’est également un adversaire de l’argent et de la bourgeoisie. Patriote, il est opposé à la colonisation, particulièrement dans le cas de l’Indochine, qu’il connaît par son frère.
Jehan Rictus avouera avoir entamé la rédaction de son journal intime à la suite de la lecture du Mendiant ingrat, journal également présent dans la bibliothèque du Docteur Faustroll. C’est également un ami d’Alfred Jarry, qui lui a consacré un chapitre du Faustroll.

Il eut enfin un ascendant reconnu sur des écrivains majeurs du XXe siècle tels que Louis-Ferdinand Céline ou Georges Bernanos.
Le Pape François, lors de sa première messe papale à la chapelle Sixtine, le 14 mars 2013, a cité Léon Bloy : « Celui qui ne prie pas Dieu prie le diable. »
Le 13 novembre 2013, le juge des référés de Bobigny, sur une plainte de la LICRA, ordonne la censure partielle de l’ouvrage de Léon Bloy, Le Salut par les Juifs, décision qui suscite une polémique. Ainsi, selon Le Nouvel Observateur, « l’arrêt du juge de Bobigny, injuste pour la mémoire d’un écrivain, place une partie de notre patrimoine littéraire sous la menace d’un anachronisme judiciaire. ». Le Figaro littéraire rappelle pour sa part que Léon Bloy qualifiait l’antisémitisme de « crime » et que cet ouvrage fut salué par Franz Kafka (« un livre contre l’antisémitisme »), Emmanuel Lévinas, Octave Mirbeau, Paul Claudel, Georges Bernanos, Jorge Luis Borges et plus récemment par l’universitaire israélienne Rachèle Goëtin.

Le style sulpicien
Il introduit ce qualificatif en 1897.
« Raphaël… a tenu à faire planer ses trois personnages lumineux, obéissant à une peinture de tradition d’extase … L’ancêtre fameux de notre bondieuserie sulpicienne … n’a pas compris qu’il était absolument indispensable que les Pieds de Jésus touchassent le sol pour que sa transfiguration fût terrestre… »
— Léon Bloy, La Femme pauvre, I, XIII.

Œuvres

Romans
Le Désespéré (1887), réédition en 2010 par Garnier-Flammarion avec une introduction, une notice, des notes et un dossier de Pierre Glaudes
La Femme pauvre (1897), nouvelle édition 1999, Le Carrousel

Contes
Sueur de sang (1893)
Histoires désobligeantes (1894)

Essais
La Méduse-Astruc, 1875, 17 p., réédition Mercure de France, octobre 1902
Le Révélateur du globe, préface de Barbey d’Aurevilly, Paris, A.Sauton,
Propos d’un entrepreneur de démolitions (1884)
Un Brelan d’excommuniés, éd. Savine (1889)
Christophe Colomb devant les taureaux (1890)
Le Salut par les Juifs, Paris A. Demay (1892)
Léon Bloy devant les cochons (1894)
La Chevalière de la mort (1896)
Je m’accuse (1899)
Le Fils de Louis XVI, Mercure de France (1900)
Exégèse des lieux communs (1902) réédition : coll. « Idées », Paris, Gallimard, (1968); Rivages Poche (2005) T
Belluaires et porchers (1905), réédition Sulliver (1997)
L’Épopée byzantine et Gustave Schlumberger, (1906), éd. de la Nouvelle revue
La Résurrection de Villiers de L’Isle-Adam (1906)
Pages choisies (par l’auteur), avec un portrait par Léon Bonhomme Mercure de France, 1906
Vie de Mélanie écrite par elle-même (1912)
Le Sang du pauvre, Paris, Juvent (1909)
Les dernière colonnes de l’Église (1903)
Le Salut par les Juifs, édition nouvelle revue et modifiée par l’auteur Joseph Victorion et Cie, 1906, rééd. Édition Kontre Kulture 2013.
Celle qui pleure, Mercure de France (1908)
Sur la tombe de Huysmans, (1913), coll. des « Curiosités littéraires » [lire en ligne]
L’Âme de Napoléon (1912)
Exégèse des lieux communs, nouvelle série, (1913)
Nous ne sommes pas en état de guerre – 1914-1915, (1915) Paris, Maison du Livre ; Frontispice de Auguste Leroux ;
Jeanne d’Arc et l’Allemagne (1915)
Méditations d’un solitaire en 1916 (1917)
Constantinople et Byzance, Crès éditeur (1917)
Dans les ténèbres (1918) (posthume)
Le Symbolisme de l’apparition, Le mercier, (1925) (posthume)
Les Funérailles du naturalisme, (2001) (posthume), éd. Moderne Aux Belles lettres

périodique
Le Pal : 4 numéros, ainsi qu’un cinquième jamais publié, l’éditeur s’étant résigné devant l’échec financier ; réédité par Obsidiane en 2002, préfacé par Patrick Kéchichian.

Journal
Version remaniée par l’auteur à la publication :
Le Mendiant ingrat
Mon Journal
Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne (Lire en ligne : Volume I Volume II)
L’Invendable
Ces quatre premiers tomes ont été réédités par Robert Laffont, coll. « Bouquins », Journal I 1892-1907,
Le Vieux de la Montagne
Le Pèlerin de l’Absolu
Au seuil de l’Apocalypse
La Porte des Humbles
Ces quatre tomes ont été réédités par Robert Laffont, « Bouquins », Journal II 1907-1917,
Version non remaniée :
Journal inédit I (1892-1895), Éditions l’Âge d’Homme, 1989,
Journal inédit II (1896-1902), Éditions l’Âge d’Homme, 2000,
Journal inédit III (1903-1907), Éditions l’Âge d’Homme, 2006,
Journal inédit IV (1908-1911), Éditions l’Âge d’Homme, 2013

Correspondance
Lettres de jeunesse (1870-1893) Edouard-Champion, 1920
Lettres à sa fiancée, avec un portrait par Madame Léon Bloy Librairie Stock, 1922
Lettres à l’abbé Cornuau et au frère Dacien Le Divan, 1926
Lettres à Frédéric Brou et à Jean de La Laurencie, préface de Jacques Debout Bloud et Gay, 1927
Lettres à Pierre Termier (1906-1917), suivies de lettres à Jeanne Termier (Madame Jean Boussac) et à son mari Librairie Stock, 1927
Lettres à ses filleuls, Jacques Maritain et Pierre Van der Meer de Walcheren Librairie Stock, 1928
Lettres à Georges Knoff Les Editions du Balancier, 1929
Lettres à René Martineau Editions de la Madeleine, 1933
Lettres à Philippe Raoux, introduction et notes de Pierre Humbert Desclée de Brouwer, 1937
Lettres à Véronique, introduction de Jacques Maritain Desclée de Brouwer
Correspondance avec Henri de Groux, préface de Maurice Vaussard » Grasset, 1947
Lettres aux Montchal Typographie François Bernouard, 1947-1948
Lettres intimes (à sa femme et à ses filles), introduction de Léopold Levaux Marcel Astruc, 1952
Lettres à son ami André Dupont (1904-1916) Marcel Astruc, 1952
Correspondance avec Josef Florian, 1900-1914 L’Age d’Homme, 1990
Lettres à Paul Jury, éd. M. BRIX, 2010
Léon Bloy, lettres à ses filles – Madeleine Bloy, souvenirs d’enfance, editions Delatour France, 2013
La plupart des œuvres de Bloy sont aujourd’hui rééditées.

Bibliographie
François Angelier, Bloy ou la fureur du Juste, Paris, Points, 2015, 193 p.
M. Arveiller, P. Glaudes (dir.), Cahier Bloy, Editions de l’Herne, Cahiers de l’Herne, n° 55, Paris, 1998, 494 p.
Maurice Bardèche, Léon Bloy, Paris, La Table Ronde, 1989, 411 p.
Roland Barthes, « Léon Bloy », in Tableau de la littérature française, t. III : De Mme de Staël à Rimbaud, Paris, Gallimard, 1974. Rééd. : « Le Bruissement de la langue », Paris, Seuil, 1984, p. 221-224.
Albert Béguin, Léon Bloy l’impatient, Fribourg, LUF, 1944, 279 p.
Albert Béguin, Léon Bloy, textes choisis, Fribourg, LUF, 1943, 309 p.
Joseph Bollery, Léon Bloy, Paris, Albin Michel, 1947-1954, 3 vol.
Georges Cattaui, Léon Bloy, Paris/Bruxelles, Éditions universitaires, 1954, 125 p.
Stanislas Fumet, Mission de Léon Bloy, Paris-Bruges, Desclée de Brouwer, « Les îles », 1935, 383 p.
Pierre Glaudes éd., Léon Bloy au tournant du siècle (coll. « Cribles »), Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1992, 350 p.
Pierre Glaudes, L’Œuvre romanesque de Léon Bloy, thèse d’État, Université de Toulouse-Le Mirail, 1986, 887 p. Publié à Toulouse, P.U.M., 2006.
Louis Lefrançois, « L’Excessive impatience : commentaires sur « L’Archiconfrérie de la Bonne Mort » » de Léon Bloy », in Littérature et anarchie, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1998, pp. 291–335
Peter Joseph Hubert Pijls, La Satire littéraire dans l’œuvre de Léon Bloy, Leiden, Université Pers Leiden, 1959, 231 p.
Lydie Parisse, Mystique et littérature. L’autre de Léon Bloy, Caen, Lettres modernes Minard, « Archives », 2006, 148 p.
Jacques Petit, Léon Bloy, Paris, Desclée de Brouwer, 1966, 144 p.
Sœur Marie Saint-Louis de Gonzague, p.m., Léon Bloy face à la critique, Nashua (N.H.), Présentation de Marie, 1959, 582 p.
Bernard Sarrazin, La Bible en éclats : l’imaginaire scripturaire de Léon Bloy, Paris, Desclée, « Théorème », 1977, 265 p.
Xavier Soleil, « Une lecture du Journal de Léon Bloy » in Mes Partis pris, troisième série, 2011, 200 p.
Jacques Vier, Léon Bloy ou le pont sur l’abîme, Paris, Téqui, « L’Auteur et son message », 1986, 307 p.
Les Dossier H : Léon Bloy, conçu et dirigé par Michel Aubry, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, 294 p.
Cahier de l’Herne, n° 55 : « Léon Bloy », dirigé par Michel Arveiller et Pierre Glaudes, Paris, Éditions de l’Herne, 1988, 492 p.
J.J.M. van der Ven, Christelijk pathos – Een inleiding tot Léon Bloy, Het Spectrum, 1946
Robert Lemm, Vloekgezant, Léon Bloy contra Friedrich Nietzsche, 2002
Léon Bloy, études, souvenirs et témoignages de Stanislas Fumet, Marcel Moré, Théophile Briant, Joseph Bollery, René Martineau, Henri Agel, Pierre Arrou, Paul Jury, Robert Morel, André Dez, Jean Roussel, Henri Lemaitre, Françoise d’Eaubonne, R. Lacroix-à-l’Henri. Lettres inédites. De la collection « résurrection ». Didier éd., Toulouse, Paris, 1944
Il existe une série Léon Bloy (dirigée par Pierre Glaudes) dans la Revue des lettres modernes, publiée par les Lettres modernes, Minard (8 vol. parus).

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