ECRIVAIN FRANÇAIS, GEORGES DE BREBEUF (1617-1661), LE COMBAT SPIRITUEL, MEDITATIONS, PRIERE, PRIERES

Le combat spirituel

De quelle manière le péché anéantit l’homme

et de la résistance que la Grâce trouve en lui
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Georges de Brébeuf  compte de nos combats spirituels
(Fragment)

 » Vien vien, me dites-vous, appaiser ma colere,
Change en respect tous tes mépris,
J’ai toûjours de l’amour, et je suis toûjours Pere
Ne veux-tu plus estre mon fils ?

Si tu n’aimes un Pere, au moins redoute un Juge,
Prens toy-mesme pitié de toy ;
Contre moy quel moyen de trouver un refuge,
Si tu n’en cherches pas en moy ? « 

Mon coeur stupide et froid à des soins si propices
Ne vous montre que ses dédains,
Le mépris de vos loix fait toutes mes délices,
Et ma perte tous mes desseins.

Du remords inspiré l’officience atteinte
Fait sur moy peu d’impression,
Je n’écoûte pour vous, ny l’amour ny la crainte,
Ny pour moy la compassion.

Ainsi honteusement je voy couler mon âge
Dans les soins de la vanité,
Et je perds des moments dont le prudent usage
Me devoit une Eternité.

Au lieu de m’assurer une gloire immortelle,
Qui ne peut jamais se ternir,
Je m’assure des maux dont la rigueur cruelle
Ne peut ny changer ny finir.

Parlez-moy donc si haut qu’enfin je vous entende,
Réveillez un coeur hébété,
Ou tonnez, s’il le faut, afin que j’apprehende
Le couroux d’un Dieu rebuté.

Que je vous puisse aimer comme un Dieu tout aimable,
Qui m’a comblé de ses bien-faits,
Et vous craindre en tout temps comme un Dieu redoutable
Qui peut me perdre pour jamais.

Que mon esprit soûmis ne goûte point d’amorce
Qu’à se ranger sous vostre Loy,
Que je me donne à vous, et qu’ainsi je vous force
A vous donner enfin à moy.

C’est de mes voeux enfin le seul que j’entretienne,
Luy seul va faire tous mes soins,
Et quelque autre succez qui me flatte ou m’avienne,
Je ne puis me passer à moins.

Pardonnez-moy, Seigneur, cette ardeur vehemente ;
C’est un feu que vous m’inspirez,
C’est vous qui dans mon cœur  avez mis cette attente,
Et c’est vous qui la remplirez. »

 

Georges de Brébeuf (1617-1661)

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Georges de Brébeuf, né dans la Manche en 1617 et mort à Venoix (aujourd’hui quartier de Caen) en 1661, est un poète français, neveu de Jean de Brébeuf.

Vers 1641, il devint le précepteur du jeune marquis et futur maréchal Bernardin Gigault de Bellefonds (1630-1694).

Événement littéraire, sa traduction de la Pharsale de Lucain fut saluée par Corneille. Boileau, en revanche, la ridiculisa dans son Art poétique avant de lui reconnaître certaines qualités dans ses épigrammes : « Malgré son fatras obscur, souvent Brébeuf étincelle » (extrait d’un dictionnaire de 1876, qui en outre le dit né à Torigni-sur-Vire).

ECRIVAIN FRANÇAIS, JUIN, LITURGIES INTIMES, MEDITATIONS, PAUL VERLAINE, PAUL VERLAINE (1844-1896), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERE, PRIERES

Juin, poème de Paul Verlaine

 
 

 Juin

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Mois de Jésus, mois rouge et or, mois de l’Amour,
Juin, pendant quel le cœur en fleur et Tàme en flamme
Se sont épanouis dans la splendeur du jour
Parmi des chants et des parfums d’épithalame,

Mois du Saint-Sacrement et mois du Sacré-Cœur,
Mois splendide du Sang réel, et de la Chair vraie,
Pendant que l’herbe mûre offre à l’été vainqueur
Un champ clos où le blé triomphe de l’ivraie,

Et pendant quel, nous misérables, nous pécheurs,
Remémorés de la Présence non pareille.
Nous sentons ravigorés en retours vengeurs
Contre Satan, pour des triomphes que surveille

Du ciel là-haut, et sur terre, de l’ostensoir,
L’adoré, l’adorable Amour sanglant et chaste,
Et du sein douloureux où gîte notre espoir
Le Cœur, le Cœur brûlant que le désir dévaste,

Le désir de sauver les nôtres, ô Bonté
Essentielle, de leur gagner la victoire
Éternelle. Et l’encens de l’immuable été
Monte mystiquement en des douceurs de gloire.

Paul Verlaine (1844-1896)
Recueil liturgies intimes (1892).
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ANCIEN TESTAMENT, ECRIVAIN FRANÇAIS, JULES VERNE (1828-1905), PARAPHRASE DU PSAUME 129, PRIERE, PRIERES, PSAUME 129

Paraphrase du Psaume 129 par Jules Verne

Paraphrase du psaume 129

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Oh ! mon Dieu, c’est vers vous du profond de l’abyme
Que je m’écrie, et que je pleurs !

 Ecoutez ; c’est la voix de la triste victime,
Vous, le Seigneur des Seigneurs !

 Rendez-moi. s’il vous plaît, votre oreille attentive,
Entendez-moi dans tous les lieux,

 La prière jamais ne fut intempestive

En montant au Seigneur des Cieux.

 Ah ! si vous mesurez votre sainte justice

A la grandeur de nos péchés,
Qui peut briser ses liens ?
Si vous n’êtes propice

Par qui seront-ils détachés ?

 Qui pourrait subsister devant votre présence ?

Seigneur !
Seigneur ! écoutez-moi !
Si j’ai dans vos bontés placé mon espérance,

C’est à cause de votre loi.

Avec bien grands désirs je l’attends ; je confie

En vos paroles tout mon cœur ;
Vos promesses, mon Dieu, nous rendront à la vie !

O mon âme, attends le Seigneur !

Et que, depuis le soir jusqu’au jour qui commence,

Israël inclinant ses pleurs
Lève ses tristes mains, porte son espérance

Vers Dieu qui calme les douleurs ;

Car le Seigneur est grand, et sa miséricorde

Descendra pour nous racheter,
Et la grâce abondante qu’à nos cœurs il accorde,

Vers le ciel viendra nous hâter ;

Il soulage Israël de la profonde peine

Qui lui faisait verser ses pleurs.

Israël chantera, délivré de sa chaîne,

Un hymne au Seigneur des Seigneurs.

Jules Verne

Jules Verne (1828-1905)

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Jules Verne est un écrivain français, dont une grande partie de l’œuvre est consacrée à des romans d’aventures et de science-fiction (appelés à l’époque de Jules Verne, romans d’anticipation).

Après un baccalauréat littéraire, Jules Verne suit des études de droit à Paris. Il se consacre ensuite au théâtre, grâce au soutien des Dumas, père et fils, et devient secrétaire du théâtre lyrique jusqu’en 1854 où il fait représenter des pièces écrites en collaboration avec Michel Carré.

Devant de nouvelles responsabilités familiales, il occupe le poste d’agent de change. Jules Verne rencontre alors Pierre-Jules Hetzel, un éditeur, et lui propose un manuscrit Voyage en l’air qui deviendra Cinq semaines en ballon, marquant le début d’une longue collaboration.

Ses romans sont regroupés, à partir de 1866, dans une collection illustrée qui porte le titre général de Voyages extraordinaires dans les mondes connus et inconnus. Le Tour du monde en 80 jours est publié en feuilleton en 1872 et devient son plus grand succès.

Si la série des Voyages extraordinaires mêle science-fiction et roman d’aventures, Jules Verne s’essayera à d’autres genres : le roman social avec P’tit Bonhomme, le roman policier avec Les frères Kip ou Un drame en Livonie, ou encore le roman parodique avec Claudius Bombarnac.

Outre ses romans, on lui doit de nombreuses pièces de théâtre, des nouvelles, des récits autobiographiques, des poésies, des chansons et des études scientifiques, artistiques et littéraires. Son œuvre a connu de multiples adaptations cinématographiques et télévisuelles depuis l’origine du cinéma ainsi qu’en bande dessinée, au théâtre, en musique ou en jeu vidéo.

Les œuvres de Jules Verne sont traduites dans de nombreuses langues : il est au deuxième rang des auteurs les plus traduits en langue étrangère, et en 2011, il est l’auteur de langue française le plus traduit dans le monde). L’année 2005 fut déclarée « Année Jules Verne », à l’occasion du centenaire de la mort de l’auteur.

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Verne

ECRIVAIN FRANÇAIS, LA CONSCIENCE, LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, VICTOR HUGO

La conscience – Victor Hugo

La conscience

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Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit :  » Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

Victor Hugo (1802-1885)


ECRIVAIN FRANÇAIS, JEAN DE LA FONTAINE (1621-1695), LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, RIEN DE TROP

Rien de trop – Jean de La Fontaine

Rien de trop par Jean de La Fontaine

 

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Je ne vois point de créature
Se comporter modérément.
Il est certain tempérament
Que le maître de la nature
Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? Nullement.
Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère.
Le blé, riche présent de la blonde Cérès
Trop touffu bien souvent épuise les guérets :
En superfluités s’épandant d’ordinaire,
Et poussant trop abondamment,
Il ôte à son fruit l’aliment.
L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire.
Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons
De retrancher l’excès des prodigues moissons.
Tout au travers ils se jetèrent,
Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
Tant que le Ciel permit aux loups
D’en croquer quelques-uns : ils croquèrent tous ;
S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
Puis le Ciel permit aux humains
De punir ces derniers : les humains abusèrent

A leur tour des ordres divins.
De tous les animaux l’homme a le plus de pente
A se porter dedans l’excès.
Il faudrait faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.

 

Jean de La Fontaine (1621-1695)

ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE FRANÇAISE, MEDITATIONS, POEME, POEMES, SOLITUDE

Solitude de Alphonse de Lamartine

Solitude

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Heureux qui, s’écartant des sentiers d’ici-bas,
à l’ombre du désert allant cacher ses pas,
D’un monde dédaigné secouant la poussière,
Efface, encor vivant, ses traces sur la terre,
Et, dans la solitude enfin enseveli,
Se nourrit d’espérance et s’abreuve d’oubli !
Tel que ces esprits purs qui planent dans l’espace,
Tranquille spectateur de cette ombre qui passe,
Des caprices du sort à jamais défendu,
Il suit de l’œil ce char dont il est descendu !…
Il voit les passions, sur une onde incertaine,
De leur souffle orageux enfler la voile humaine.
Mais ces vents inconstants ne troublent plus sa paix ;
Il se repose en Dieu, qui ne change jamais ;
Il aime à contempler ses plus hardis ouvrages,
Ces monts, vainqueurs des vents, de la foudre et des âges,
Où dans leur masse auguste et leur solidité,
Ce Dieu grava sa force et son éternité.
A cette heure où, frappé d’un rayon de l’aurore,
Leur sommet enflammé que l’Orient colore,
Comme un phare céleste allumé dans la nuit,
Jaillit étincelant de l’ombre qui s’enfuit,
Il s’élance, il franchit ces riantes collines
Que le mont jette au loin sur ses larges racines,
Et, porté par degrés jusqu’à ses sombres flancs,
Sous ses pins immortels il s’enfonce à pas lents.
Là, des torrents séchés le lit seul est sa route ;
Tantôt les rocs minés sur lui pendent en voûte,
Et tantôt, sur leurs bords tout à coup suspendu,
Il recule étonné : son regard éperdu
Jouit avec horreur de cet effroi sublime,
Et sous ses pieds, longtemps, voit tournoyer l’abîme.
II monte, et l’horizon grandit à chaque instant ;
Il monte, et devant lui l’immensité s’étend
Comme sous le regard d’une nouvelle aurore ;
Un monde à chaque pas pour ses yeux semble éclore,
Jusqu’au sommet suprême où son œil enchanté
S’empare de l’espace, et plane en liberté.
Ainsi, lorsque notre âme, à sa source envolée,
Quitte enfin pour toujours la terrestre vallée,
Chaque coup de son aile, en l’élevant aux cieux,
élargit l’horizon qui s’étend sous ses yeux :
Des mondes sous son vol le mystère s’abaisse ;
En découvrant toujours, elle monte sans cesse,
Jusqu’aux saintes hauteurs d’où l’œil du séraphin
Sur l’espace infini plonge un regard sans fin.

Salut, brillants sommets ! champs de neige et de glace !
Vous qui d’aucun mortel n’avez gardé la trace,
Vous que le regard même aborde avec effroi,
Et qui n’avez souffert que les aigles et moi !
Œuvres du premier jour, augustes pyramides
Que Dieu même affermit sur vos bases solides,
Confins de l’univers, qui, depuis ce grand jour,
N’avez jamais changé de forme et de contour !
Le nuage, en grondant, parcourt en vain vos cimes,
Le fleuve en vain grossi sillonne vos abîmes,
La foudre frappe en vain votre front endurci :
Votre front solennel, un moment obscurci,
Sur nous, comme la nuit, versant son ombre obscure,
Et laissant pendre au loin sa noire chevelure,
Semble, toujours vainqueur du choc qui l’ébranla,
Au Dieu qui l’a fondé dire encor : « Me voilà ! »
Et moi, me voici seul sur ces confins du monde !
Loin d’ici, sous mes pieds la foudre vole et gronde ;
Les nuages battus par les ailes des vents
Entrechoquant comme eux leurs tourbillons mouvants,
Tels qu’un autre Océan soulevé par l’orage,
Se déroulent sans fin dans des lits sans rivage,
Et devant ces sommets abaissant leur orgueil,
Brisent incessamment sur cet immense écueil.
Mais, tandis qu’à ses pieds ce noir chaos bouillonne,
D’éternelles splendeurs le soleil le couronne :
Depuis l’heure où son char s’élance dans les airs,
Jusqu’à l’heure où son disque incline vers les mers,
Cet astre, en décrivant son oblique carrière,
D’aucune ombre jamais n’y souille sa lumière,
Et déjà la nuit sombre a descendu des cieux
Qu’à ces sommets encore il dit de longs adieux.

Là, tandis que je nage en des torrents de joie,
Ainsi que mon regard, mon âme se déploie,
Et croit, en respirant cet air de liberté,
Recouvrer sa splendeur et sa sérénité.
Oui, dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie,
Le mépris des mortels, leur haine, ou leur envie,
N’accompagnent plus l’homme et ne surnagent pas
Comme un vil plomb, d’eux-mêmes, ils retombent en bas.
Ainsi, plus l’onde est pure, et moins l’homme y surnage,
A peine de ce monde il emporte une image :
Mais ton image, ô Dieu, dans ces grands traits épars,
En s’élevant vers toi grandit à nos regards !
Comme au prêtre habitant l’ombre du sanctuaire,
Chaque pas te révèle à l’âme solitaire
Le silence et la nuit, et l’ombre des forêts,
Lui murmurent tout bas de sublimes secrets ;
Et l’esprit, abîmé dans ces rares spectacles,
Par la voix des déserts écoute tes oracles.
J’ai vu de l’Océan les flots épouvantés,
Pareils aux fiers coursiers dans la plaine emportés,
Déroulant à ta voix leur humide crinière,
Franchir en bondissant leur bruyante barrière,
Puis soudain, refoulés sous ton frein tout-puissant,
Dans l’abîme étonné rentrer en mugissant.
J’ai vu le fleuve, épris des gazons du rivage,
Se glisser flots à flots, de bocage en bocage,
Et dans son lit voilé d’ombrage et de fraîcheur,
Bercer en murmurant la barque du pêcheur ;
J’ai vu le trait brisé de la foudre qui gronde
Comme un serpent de feu se dérouler sur l’onde ;
Le zéphyr embaumé des doux parfums du miel,
Balayer doucement l’azur voilé du ciel ;
La colombe, essuyant son aile encore humide,
Sur les bords de son nid poser un pied timide,
Puis d’un vol cadencé fendant le flot des airs
S’abattre en soupirant sur la rive des mers.
J’ai vu ces monts voisins des cieux où tu reposes,
Cette neige où l’aurore aime à semer ses roses,
Ces trésors des hivers, d’où par mille détours
Dans nos champs desséchés multipliant leur cours,
Cent rochers de cristal, que tu fonds à mesure,
Viennent désaltérer la mourante verdure ;
Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus,
Et ces torrents grondant dans les granits fendus,
Et ces pics où le temps a perdu sa victoire…
Et toute la nature est un hymne à ta gloire.

Cette méditation de mes meilleurs jours est un cri d’admiration longtemps contenu qui m’échappa en apercevant le bassin du lac Léman et l’amphithéâtre des Alpes, en y plongeant pour la centième fois mon regard du sommet du mont Jura.

J’étais seul ; je voyageais à pied dans ces montagnes. Je m’arrêtai dans un chalet, et j’y passai trois jours dans une famille de bergers : j’aurais voulu y passer trois ans. Plus je montais, plus je voyais Dieu. La nature est, surtout pour moi, un temple dont le sanctuaire a besoin de silence et de solitude. L’homme offusque l’homme ; il se place entre notre œil et Dieu. Je comprends les solitaires. Ce sont des âmes qui ont l’oreille plus fine que les autres, qui entendent Dieu à travers ses œuvres, et qui ne veulent pas être interrompues dans leur entretien.

Aussi voyez ! tous les poètes se font une solitude dans leur âme, pour écouter Dieu.

Alphonse de Lamartine

ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), ECRIVAIN FRANÇAIS, L'ISOLEMENT, LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

L’isolement, un poème de Lamartine

L’isolement

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Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;

Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;

Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes

Où l’étoile du soir se lève dans l’azur

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,

Le crépuscule encor jette un dernier rayon,

Et le char vaporeux de la reine des ombres

Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,

Un son religieux se répand dans les airs,

Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente

N’éprouve devant eux ni charme ni transports,

Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :

Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,

Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,

Je parcours tous les points de l’immense étendue,

Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,

Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,

D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;

En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,

Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,

Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;

Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,

Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,

Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;

Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,

Et ce bien idéal que toute âme désire,

Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,

Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !

Sur la terre d’exil pourquoi restè-je encore ?

Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

Alphonse de Lamartine (1790-1869)

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Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine est un poète, romancier, dramaturge et prosateur en même temps qu’un homme politique français. Il est l’orateur d’exception qui proclame et dirige la Deuxième République et l’une des plus grandes figures du romantisme en France.

Alphonse de Lamartine naît dans une famille de petite noblesse attachée au roi et à la religion catholique à Mâcon : il passe son enfance en Bourgogne du sud, en particulier à Milly. Après un temps en collège à Lyon, il poursuit son éducation à Belley, où il rencontre Aymond de Virieu, avec lequel il fait plus tard un voyage en Italie, celui que Lamartine évoque dans le sensible roman de « Graziella« .

En octobre 1816, il rencontre Julie Charles à Aix-les-Bains et vit avec elle un amour tragique puisque Julie meurt en décembre 1817. Il écrit alors les poèmes des Méditations poétique  (parmi lesquels le célèbre poème Le Lac) dont le recueil est publié en 1820 et obtient un grand succès.

Alphonse épouse Marianne-Elisa Birch, une jeune Anglaise, en 1820, et occupe des fonctions de secrétaire d’ambassade en Italie avant de démissionner en 1830. Il publie alors d’autres poèmes comme, en 1823, les Nouvelles Méditations poétiques et La Mort de Socrate, ou, en juin 1830, les Harmonies poétiques et religieuses après avoir été élu à l’Académie française en 1829 au fauteuil 7.

En 1830, il entre en politique et se rallie à la Monarchie de juillet mais échoue à la députation. Il voyage alors en Orient visite la Grèce, le Liban et les lieux saints du christianisme. En 1833, il est élu député et le restera jusqu’en 1851 : il évolue du royalisme au républicanisme et prononce des discours remarqués et joue un rôle important au moment de la Révolution de 1848 mais se retire de la politique après sa lourde défaite lors de l’élection présidentielle qui porte au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

Lourdement endetté, il doit vendre Milly en 1860 et écrire des œuvres alimentaires comme de nombreuses compilations historiques (peu solides aux yeux des historiens d’aujourd’hui) ou son Cours familier de littérature (1856-1869) à côté de textes plus réussis mais mineurs comme « Le Tailleur de pierre de Saint-Point (1851). Son dernier grand poème La Vigne et la Maison est écrit en 1857.

Il repose dans le caveau familial à Saint-Point (Saône et Loire).

ECRIVAIN FRANÇAIS, EPIDEMIES, François-René de Chateubriand (1768-1848), LITTERATURE FRANÇAISE, MALADIES, MEMOIRES, MEMOIRES D'OUTRE-TOMBE, PESTE

Contagion…. Peste… Choléra …. par François-René de Chateaubriand

Contagion… Peste… Choléra … par François-René de Chateaubriand dans ses Mémoires

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Nicolas Poussin, La Peste à Ashdod (1630, Musée du Louvre)

JOURNAL DU 12 JUILLET AU 1er SEPTEMBRE 1831.

« Paris, 12 avril 1832.

« Madame,

« Tout vieillit vite en France ; chaque jour ouvre de nouvelles chances à la politique et commence une série d’événements. Nous en sommes maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J’ai envoyé à M. le préfet de la Seine la somme de 12 000 fr. que la fille proscrite de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés : quel digne usage de sa noble indigence ! Je m’efforcerai, madame, d’être le fidèle interprète de vos sentiments. Je n’ai reçu de ma vie une mission dont je me sentisse plus honoré.

« Je suis avec le plus profond respect, etc. »

Avant de parler de l’affaire des 12 000 fr. pour les cholériques, mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parler du choléra. Dans mon voyage en Orient je n’avais point rencontré la peste, elle est venue me trouver à domicile ; la fortune après laquelle j’avais couru m’attendait assise à ma porte.

À l’époque de la peste d’Athènes, l’an 431 avant notre ère, vingt-deux grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent qu’on avait empoisonné leurs puits ; imagination populaire renouvelée dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de l’Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile, Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est remarquable qu’à propos de la peste d’Athènes, Thucydide ne dit pas un mot d’Hippocrate, de même qu’il ne nomme pas Socrate à propos d’Alcibiade. Cette peste donc attaquait d’abord la tête, descendait dans l’estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes ; si elle sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long serpent, on guérissait. Hippocrate l’appela le mal divin, et Thucydide le feu sacré ; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère céleste.

Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au ve siècle, sous le règne de Justinien : le christianisme avait déjà modifié l’imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité, de même qu’il avait changé la poésie ; les malades croyaient voir errer autour d’eux des spectres et entendre des voix menaçantes.

La peste noire du xive siècle, connue sous le nom de la mort noire, prit naissance à la Chine : on s’imaginait qu’elle courait sous la forme d’une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les quatre cinquièmes des habitants de l’Europe.

En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont Manzoni[37] a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de Boccace.

En 1660 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629 et 1660 se reproduisirent les mêmes symptômes de délire de la peste de Constantinople.

« Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la Syrie la plus terrible calamité[38]. »

Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette, fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner l’air ; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de tonnerre.

Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s’ouvrir et un cadavre tomber ; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des chiens sans maître l’attendaient en bas pour le dévorer. Dans un quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de vieilles hardes mêlées de boue ; d’autres corps restaient debout appuyés contre les murailles, dans l’attitude où ils étaient expirés.

Tout avait fui, même les médecins ; l’évêque, M. de Belsunce, écrivait : « On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de plus habiles ou de moins peureux. J’ai eu bien de la peine à faire tirer cent cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison. »

Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres : l’apôtre monte sur l’un des tombereaux, s’assied sur un tas de cadavres et ordonne aux forçats de marcher : la mort et la vertu s’en allaient au cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur l’esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses rayons, ne présentaient plus qu’un lac empesté. Sur cette surface de chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.

Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de son clergé, se transporta à l’église des Accoules : monté sur une esplanade d’où l’on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et le monde : quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel ?

C’est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces calamités, on plaça sur la façade de l’hôtel de ville l’inscription suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu’on lit sur un sépulcre :

Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum æmula.

« Paris, rue d’Enfer, mai 1832.

Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s’est propagé dans un espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois mille cinq cents de l’orient à l’occident ; il a désolé quatorze cents villes, moissonné quarante millions d’individus. On a une carte de la marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l’Inde à Paris : c’est aller aussi vite que Bonaparte : celui-ci employa à peu près le même nombre d’années à passer de Cadix à Moscou, et il n’a fait périr que deux ou trois millions d’hommes.

Qu’est-ce que le choléra ? Est-ce un vent mortel ? Sont-ce des insectes que nous avalons et qui nous dévorent ? Qu’est-ce que cette grande mort noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange, nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char ? Si ce fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu’il se fût élargi dans la poésie des mœurs et des croyances populaires, il eût laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l’imprudent voyageur de s’éloigner ; un cordon de troupes cernant la ville et ne laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d’une foule gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d’une agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le glas funèbre, les moines, un crucifix à la main, appelant dans les carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le jugement de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de l’enfer.

Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant, avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte Geneviève ; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées, écoliers de l’Université, desservants des hospices, soldats sans armes ou les piques renversées ; le Miserere chanté par les prêtres se mêlant aux cantiques des jeunes filles et des enfants ; tous, à certains signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de nouvelles plaintes.

Rien de tout cela : le choléra nous est arrivé dans un siècle de philanthropie, d’incrédulité, de journaux, d’administration matérielle[39]. Ce fléau sans imagination n’a rencontré ni vieux cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques ; comme la terreur en 1793, il s’est promené d’un air moqueur, à la clarté du jour, dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les remèdes qu’on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu’il avait faites, où il en était, l’espoir qu’on avait de le voir encore finir, les précautions qu’on devait prendre pour se mettre à l’abri, ce qu’il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient pleines. J’ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur verre : « À ta santé, Morbus ! » Morbus, par reconnaissance, accourait, et ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au choléra, qu’ils appelaient le Nicolas Morbus et le scélérat Morbus. Le choléra avait pourtant sa terreur : un brillant soleil, l’indifférence de la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout, donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte d’épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres ; un vent du nord, sec et froid, vous desséchait ; l’air avait une certaine saveur métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des fourgons du dépôt d’artillerie faisaient le service des cadavres. Dans la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d’un côté, les corbillards allaient et venaient de porte en porte ; ils ne pouvaient suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres : « Corbillard, ici ! » Le cocher répondait qu’il était chargé et ne pouvait servir tout le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez moi le jour de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté par une succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut, dans cette procession, le cercueil d’une jeune fille sur lequel était déposée une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.

Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d’ouvriers en chantant la Parisienne, on vit souvent jusqu’à onze heures du soir défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées d’une banne et précédées d’un corbeau, ayant en tête un officier de l’état civil, vêtu d’un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces tabellions manquèrent ; on fut obligé d’en appeler de Saint-Germain, de La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des fiacres servaient au même usage : il n’était pas rare de voir un cabriolet orné d’un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés étaient présentés aux églises ; un prêtre jetait de l’eau bénite sur ces fidèles de l’éternité réunis.

À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été empoisonnés ; à Paris, on accusa les marchands d’empoisonner le vin, les liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L’autorité a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables.

Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris ? on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s’attache souvent à un point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce point infesté ; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu’elle avait oublié. Une nuit, je me sentis attaqué : je fus saisi d’un frisson avec des crampes dans les jambes ; je ne voulus pas sonner, de peur d’effrayer madame de Chateaubriand. Je me levai ; je chargeai mon lit de tout ce que je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures, une sueur abondante me tira d’affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut dans cet état de malaise que je fus forcé d’écrire ma brochure sur les 12 000 francs de madame la duchesse de Berry.

ÉCHANTILLONS.

« Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras graisser tes maucassines ? il nous sera facile de te procurer de la graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire leur histoire, il n’en manque pas dans la boue de Paris, son élément.

« Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la pierre qu’il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc. »

Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces mots :

« Mets-toi aux genoux d’un prêtre, fais acte de contrition, car on veut ta vieille tête pour finir tes trahisons. »

Au surplus, le choléra dure encore : la réponse que j’adresserais à un adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu’il serait couché sur le seuil de sa porte. S’il était au contraire destiné à vivre, où sa réplique me parviendrait-elle ? peut-être dans ce lieu de repos, dont aujourd’hui personne ne peut s’effrayer, surtout nous autres hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier et dernier horizon de notre vie. Trêve : laissons passer les cercueils.

Paris, rue d’Enfer, 10 juin 1832.

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Notes

↑ Après avoir ravagé l’Asie, puis la Russie, la Pologne, la Bohême, la Galicie, l’Autriche, le choléra, passant par-dessus l’Europe occidentale, s’était abattu sur l’Angleterre. Le 12 février, il s’était déclaré à Londres, d’où il ne devait disparaître que dans les premiers jours de mai. Le 15 mars, il était signalé à Calais. Le 26 mars, il atteignait à Paris, dans la rue Mazarine, sa première victime. L’épidémie ne devait prendre fin que le 30 septembre. Sa durée totale avait été de cent quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre des morts atteints du choléra s’éleva à 18 406. La population de Paris n’était alors que de 645 698 âmes ; le nombre des décès fut donc de plus de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de 18 406 s’appliquant aux seuls décès administrativement constatés, le chiffre réel a dû être plus élevé ; car, au sein de la confusion générale, au milieu du désespoir de tant de familles, toutes les déclarations n’ont pas dû être faites, et il y a eu sans nul doute beaucoup d’omissions involontaires. — Voir, dans l’Époque sans nom, de M. A. Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le chapitre sur le Choléra-morbus.

Mémoires d’Outre-tombe

François-René de Chateaubriand

Paris, Garnier, Garnier, 1910 

(Tome 5, p. 415-509).

Livre XV. Livre premier. Quatrième partie : les dernières années (1830-1941)

François-René de Chateaubriand (1758-1848)

ACQUISITION D'UN TABLEAU DE CHATEAUBRIAND PAR GIRODET
Tableau inédit de Girodet, un modello ayant précédé la réalisation du célèbre portrait de Chateaubriand sur fond de paysage romain, dont l’original se trouve au musée de Saint-Malo et une copie au Château de Versailles.   Le Portrait de François-René de Chateaubriand (1768-1848) (Huile sur toile – 40 x 32 cm, 1809) est désormais une des pièces majeures des collections du Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups – Maison de Chateaubriand à Châtenay-Malabry.

François-Auguste-René, vicomte de Chateaubriand, est un écrivain romantique et homme politique français.

Destiné à la carrière de marin (d’ailleurs, son père était armateur), il y renonce et, en 1789, assiste aux premiers bouleversements de la Révolution française. En 1791, Chateaubriand part pour l’Amérique, continent qui lui inspire de nombreuses descriptions dans les « Mémoires d’Outre-Tombe » (1848). Fin mars 1792, il se marie, avec Céleste Buisson de la Vigne. En 1800, il rentre en France et publie l’année suivante « Atala ». 1802 est l’année de publication du « Génie du christianisme » qui marque son ralliement provisoire à Bonaparte, œuvre qui est aussi un plaidoyer en faveur de la religion et qui comporte « Atala » et « René ».
Bonaparte le choisit en 1803 pour accompagner le cardinal Fesch à Rome comme premier secrétaire d’ambassade, puis en 1803, il est chargé d’affaires dans la République du Valais. Après sa démission, il voyage en Orient. Il y compose « Les Martyrs » (1809). Ce voyage lui inspire « L’Itinéraire de Paris à Jérusalem » (1811). Dès 1811, Chateaubriand commence les « Mémoires d’Outre-Tombe » dont la rédaction
prend trente ans. La même année, il est élu à l’Académie française.

Ministre de l’Intérieur de Louis XVIII sous la Restauration, Chateaubriand devient Pair de France après l’exil définitif de Napoléon. En 1816, la publication de sa « Monarchie selon la Charte » cause sa révocation. De 1822 à 1824, il est ministre des Affaires étrangères, et est invité à démissionner pour avoir critiqué la politique du gouvernement. Après la mort de Louis XVIII, Charles X arrive au pouvoir et Chateaubriand devient ambassadeur à Rome en 1828.

Au cours de la « Monarchie de Juillet », Chateaubriand est écarté du pouvoir à cause de son désaccord au passage au trône de Louis-Philippe. Il abandonne alors définitivement la politique.
Il se voue, alors, entièrement à l’écriture de ses « Mémoires« . Il en donne la première lecture publique chez Juliette Récamier, son amie, en 1834. Cette œuvre qu’il achève en 1841 est publiée à titre posthume. Son dernier ouvrage publié est une biographie de Dominique-Armand-Jean Le Boutillier de Rancé (1626-1700) « La Vie de Rancé » (1844).

Ce fut en outre un journaliste. Il fut l’auteur d’articles retentissants, dans « Le Moniteur » et « Le Conservateur« .

Chateaubriand est considéré comme l’un des précurseurs du romantisme français et l’un des grands noms de la littérature française.

Mémoires d’Outre-tombe de François-René de Chateaubriand

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Achevés pour l’essentiel en 1841, les Mémoires d’outre-tombe entrecroisent superbement le récit d’une existence qui va bientôt finir – celle du jeune chevalier breton d’Ancien Régime, devenu voyageur, diplomate et ministre –, et le récit de l’Histoire marquée par le séisme de la Révolution qui éloigna le monde ancien pour toujours.
« Cette voix, dira Julien Gracq, cette voix, qui clame à travers les deux mille pages des Mémoires que le Grand Pan est mort, et dont l’Empire romain finissant n’a pas connu le timbre unique – l’écho ample de palais vide et de planète démeublée –, c’est celle des grandes mises au tombeau de l’Histoire. »
Timbre unique que cette anthologie entend préserver au plus près, en demeurant fidèle à la structure même des Mémoires, à la diversité de leurs registres, à la variation de leurs écritures et à l’orchestration de leurs époques : « Mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau : mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces Mémoires, s’ils sont d’une tête brune ou chenue. »

ECRIVAIN CHRETIEN, ECRIVAIN FRANÇAIS, GEORGES BERNANOS, GEORGES BERNANOS (1888-1948), NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOËL AURA-T-IL LIEU ?

Noël aura-t-il lieu ? Georges Bernanos (1947)

Georges Bernanos, « Noël aura-t-il lieu ? », 25 décembre 1947

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Dans le désenchantement qui a suivi les espoirs nés de la fin de la guerre et de la Libération, il écrit ceci

On imagine très bien les hommes s’interrogeant entre eux un matin du 26 décembre : « Mais, dites donc, n’était-ce pas hier Noël ? – Noël ? Voyons, voyons, nous étions hier le 24, consultez le calendrier… – Alors, c’est aujourd’hui Noël ?… – Pas du tout, nous sommes aujourd’hui le 26, fête de saint Étienne. Étienne, c’est justement le nom de mon oncle. – Sacrebleu ! il y a maldonne, on devrait téléphoner aux savants de l’Observatoire. Après tout, ils sont payés pour mesurer le temps, il faudra bien qu’ils nous rendent compte d’un jour de moins… »

Mais les savants de tous les observatoires du monde multiplieraient en vain leurs calculs, personne ne retrouverait jamais les vingt-quatre heures mystérieusement perdues. Comme la guerre de Troie du pauvre Giraudoux, Noël n’aurait pas eu lieu ! Car on est en droit de se demander s’il y aura encore longtemps des nuits de Noël, avec leurs anges et leurs bergers, pour ce monde féroce, si éloigné de l’enfance, si étranger à l’esprit d’enfance, au génie de l’enfance, avec son réalisme borné, son mépris du risque, sa haine de l’effort qui inspire la plupart de ses rêveries mécaniques – haine de l’effort qui s’accorde beaucoup moins paradoxalement qu’on ne pense à son délire d’activité, à son agitation convulsive. Que viendra faire dans un monde tel que celui-ci un jour consacré depuis deux millénaires à l’enfance éternelle qui, à chaque génération, fait déborder à travers nos cloaques son flot irrésistible d’enthousiasme et de pureté ?

Noël est la fête de l’enfance. Car l’enfance est le vrai nom de la jeunesse, ce que nous appelons l’esprit d’enfance est l’esprit même de la jeunesse, et ce génie qui de siècle en siècle féconde et renouvelle l’histoire est proprement le génie de l’enfance. (…)

Chers jeunes lecteurs auxquels ces lignes, écrites à propos de Noël, paraîtront sans doute bien austères, méfiez-vous ! Il ne s’agit pas ici d’une simple controverse scolaire entre les Anciens et les Modernes… Lorsque l’esprit de jeunesse s’affaiblit dans le monde, c’est l’esprit de vieillesse qui l’emporte…

Georges Bernanos, Essais et Écrits de combat (La Pléiade, Tome II

ECRIVAIN FRANÇAIS, LA CREATION, LITTERATURE FRANÇAISE, MARGUERITE YOURCENAR (1903-1987), POEME, POEMES

La création de Marguerite Yourcenar

La création

Creation-1

 Et Dieu s’ promena, et regarda bien attentivement
Son Soleil, et sa Lune, et les p’tits astres de son firmament.
Il regarda la terre qu’il avait modelée dans sa paume,
Et les plantes et les bêtes qui remplissaient son beau royaume.
Et Dieu s’assit, et se prit la tête dans les mains,
Et dit : « J’suis encore seul ; j ‘vais m’ fabriquer un homme demain. »
Et Dieu ramassa un peu d’argile au bord d’la rivière,
Et travailla, agenouillé dans la poussière.
Et Dieu, Dieu qui lança les étoiles au fond des cieux,
Dieu façonna et refaçonna l’homme de son mieux.
Comme une mère penchée sur son p’tit enfant bien-aimé,
Dieu peina, et s’ donna du mal, jusqu’à c’ que l’homme fût formé.
Et quand il l’eut pétri, et pétri, et repétri,
Dans cette boue faite à son image Dieu souffla l’esprit.
Et l’homme devint une âme vivante,
Et l’homme devint une âme vivante…

Marguerite Yourcenar

yourcenar

Marguerite Yourcenar (1903-1987)

Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour est une femme de lettres française naturalisée américaine en 1947.
Marguerite Yourcenar est la fille de Michel de Crayencour, dont Yourcenar est l’anagramme, et de Fernande de Cartier de Marchienne. Elle nait à Bruxelles, sa mère meurt dix jours après sa naissance. Elle est élevée en France, dans le département du Nord, par sa grand-mère, qu’elle déteste, et par son père avec lequel elle va faire de nombreux voyages. Père et fille passent les hivers à Lille et les étés au château de Mont-Noir, propriété familiale à Saint-Jans-Cappel.

En 1929, elle publie son premier roman, « Alexis ou le traité du vain combat« . Elle rencontre Grace Frick, en 1938, avec qui elle part aux Etats-Unis où elle enseigne le français et l’histoire de l’art. Après avoir pris la nationalité américaine en 1948, elle fait l’acquisition avec son amie d’une propriété sur la côte du Maine appelée «Petite Plaisance», dans l’île des Monts-Déserts (Mount-Desert Island).

Son roman « Mémoires d’Hadrien« , en 1951, connaît un succès mondial et lui vaut le statut définitif d’écrivain. En 1968, son roman « L’œuvre au Noir » paraît.
Élue à titre de membre étranger à l’Académie belge de Langue et de Littérature françaises en 1971, elle entame une enquête sur ses ancêtres, qui formera la trame de son œuvre  en trois volets intitulée « Le labyrinthe du monde« , et dont le premier volume: « Souvenirs Pieux » sort en 1974.

Elle fut la première femme élue membre de l’Académie française. Élue au fauteuil de Roger Caillois le 6 mars 1980, elle fut reçue sous la coupole le 22 janvier 1981 par Jean d’Ormesson.

Ses cendres sont déposées au cimetière Brookside à Somesville, un des villages de la municipalité de Mount Desert (Etats-Unis).

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