ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE DANIEL, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 15

Dimanche 14 novembre 2021 du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 14 novembre 2021 :33ème dimanche du Temps Ordinaire

images (6)

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Paume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de Daniel 12,1-3

1 « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges,
celui qui se tient auprès des fils de ton peuple.
Car ce sera un temps de détresse
comme il n’y en a jamais eu
depuis que les nations existent,
jusqu’à ce temps-ci.
Mais en ce temps-ci, ton peuple sera délivré,
tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre.
2 Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre
s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle,
les autres pour la honte et la déchéance éternelles.
3 Ceux qui ont l’intelligence resplendiront
comme la splendeur du firmament,
et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude
brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais. »

DANS LA TOURMENTE DE LA PERSECUTION
Il y a au moins deux affirmations très importantes du prophète Daniel dans ces quelques lignes : premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période effroyable ; deuxièmement, et c’est une très grande nouveauté, une proclamation de la foi en la Résurrection des morts. D’abord, premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période terrible… Quand Daniel dit : « Ce sera un temps de détresse, comme il n’y en a jamais eu », il parle au futur, mais ce n’est qu’une apparence : parce qu’on est en période d’occupation et de persécution, on ne peut pas faire circuler des livres d’opposition non déguisée ; alors on fait semblant de parler du passé ou du futur, jamais du présent. Mais les lecteurs ne s’y trompent pas. Ils savent bien, eux, que le livre de Daniel qu’ils ont entre les mains les concerne, eux, dans l’immédiat. Et c’est d’abord de cela qu’ils ont besoin.
Nous sommes au deuxième siècle avant J.C. Depuis les grandes conquêtes d’Alexandre le Grand, le pays est sous occupation grecque ; Alexandre et ses premiers successeurs se montraient libéraux à l’égard des populations des pays occupés, mais le temps a passé depuis Alexandre ; et son lointain successeur au pouvoir dans le pays des Juifs, à l’époque du livre de Daniel, c’est-à-dire vers 170 av. J.C., est un certain Antiochus Epiphane tristement célèbre dans la mémoire juive.
Antiochus se livre à une effroyable persécution anti-juive : il interdit toute pratique de la religion et exige qu’on lui rende à lui les honneurs qu’on rendait jusqu’ici à Dieu ; c’est lui, désormais, qui est le centre du Temple et de la vie religieuse ; pour les Juifs, le choix est clair : il faut se soumettre ou bien rester fidèle à sa foi, et, dans ce cas, affronter la torture et la mort. Et en férocité, Antiochus s’y connaît. Comme toujours dans ces cas-là, on verra les deux attitudes : certains plieront, l’épreuve est trop dure ; mais de nombreux Juifs ont choisi la fidélité et l’ont payé de leur vie. Pour rester fidèles à la foi de leurs pères, à l’Alliance de Dieu tout simplement.
C’est à ce moment-là que le prophète Daniel prend la parole. Son premier message est une parole de réconfort pour tous ceux qui sont affrontés à l’horrible cas de conscience : « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n’y en a jamais eu. Mais en ce temps-ci tes fils seront délivrés. »
Ce « temps de détresse, comme il n’y en a jamais eu », c’est ce qu’ils vivent en ce moment et qui dépasse en horreur tout ce qu’on avait déjà vécu.
Daniel leur dit en substance : Michel, le chef des Anges, veille sur vous… apparemment, sur terre, ce que vous voyez, mes amis, ce que vous vivez, c’est l’échec, la mort des meilleurs, l’horreur… la victoire de ceux qui sèment le mal et la terreur. Mais, en finale, vous êtes les grands vainqueurs ! Le combat se déroule à la fois sur terre et au ciel : vous, vous ne voyez que ce qui se passe sur la terre, mais au ciel, dites-vous bien, les armées célestes ont déjà gagné la victoire pour vous.
C’est une caractéristique du livre de Daniel de représenter l’histoire humaine et ici du peuple de l’Alliance, comme un gigantesque combat : un combat dont on connaît déjà le vainqueur.
NAISSANCE DE LA FOI EN LA RESURRECTION
Voilà donc le message de réconfort de Daniel pour les vivants. Mais il y a tous ceux qui sont morts dans cette tourmente : ils ont fait le sacrifice de leur vie pour ne pas trahir le Dieu vivant… Paradoxe !… Alors, pour Daniel, cela devient une évidence : Dieu ne peut pas abandonner éternellement ceux qui ont accepté de mourir pour lui. Ils sont morts, c’est vrai, mais ils ressusciteront. Et voilà une nouvelle conquête de la révélation : il revient à Daniel l’honneur d’avoir le premier percé cette lumière extraordinaire de la foi.
Après deux mille ans de Christianisme, le mot « Résurrection » fait partie de notre vocabulaire habituel. Mais il n’en avait jamais été question jusque-là. Comme toujours, il faut nous replacer dans la longue histoire de la pédagogie biblique et du développement progressif de la foi d’Israël. Pendant des siècles, la question de la résurrection individuelle ne s’est même pas posée : on s’intéressait au peuple et non à l’individu, au présent et à l’avenir du peuple, mais pas au lendemain de l’individu.
Pour croire à la résurrection individuelle, il faut combiner deux éléments : premièrement, s’intéresser au sort de l’individu pour lui-même (et pas seulement du peuple) ; deuxièmement, croire en un Dieu fidèle qui ne vous abandonne pas à la mort. Sur le premier point, l’intérêt pour le sort de l’individu n’est apparu que progressivement dans l’histoire d’Israël ; cela a été une conquête, un progrès très tardif. Vous savez bien que la notion de responsabilité individuelle date seulement de l’Exil (au sixième siècle avant J.C.). Sur le deuxième point, la foi dans la fidélité de Dieu ne pouvait venir que de l’expérience, et donc progressivement elle aussi. La certitude que Dieu s’intéresse à l’homme, et ne lui veut que du bien, et que donc il ne l’abandonne jamais, s’est développée au rythme des événements concrets de l’histoire du peuple élu. C’est l’expérience historique de l’Alliance qui a nourri la foi d’Israël.
Un jour, on a fini par comprendre que le Dieu qui veut l’homme libre de toute servitude ne peut le laisser dans les chaînes de la mort. Peu à peu cette évidence est apparue au grand jour : et elle a éclaté précisément le jour où des croyants ont été à ce point fidèles au Dieu vivant qu’ils ont sacrifié leur vie pour lui. Si bien que, paradoxalement, c’est leur mort qui a été pour leurs frères la source de la foi dans la vie éternelle. « Ceux qui ont l’intelligence resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais. »
Pour les martyrs, donc, c’est clair, ils ressusciteront pour la vie éternelle ; mais pour les autres ? L’une des phrases de Daniel résonne un peu comme une sorte de verdict sans appel : « Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. »
Pour l’instant, l’auteur du livre de Daniel n’envisage la résurrection que pour les justes ; mais il y aura d’autres étapes dans la découverte du projet de Dieu. On sait aujourd’hui que la résurrection est promise à toute chair ; car l’humanité n’est pas coupée en deux : les bons et les méchants ; personne n’est entièrement bon, personne n’est entièrement mauvais. C’est en chacun de nous que le tri s’opérera. Tout ce qui est de l’ordre de l’amour vient de Dieu et donc vivra éternellement.

 

PSAUME – 15 (16), 5.8, 9-10, 11

5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.

9 Mon cœur  exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

11 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices !

LE GRAND ENJEU
Dans les versets qui nous sont proposés aujourd’hui, tout a l’air si simple ! Dieu, c’est toi et toi seul, mon Dieu, je n’aime que Toi… le « mariage »  parfait …! (en quelque sorte). Et vous connaissez le negro spiritual qui s’en est inspiré : « Tu es, Seigneur, le lot de mon cœur , Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage. » En réalité, sous ces apparences bien simples, ce psaume traduit un combat terrible, celui de la fidélité à la vraie foi : exactement ce dont il était question dans la première lecture, quand Daniel exhortait ses frères à ne pas renier leur foi malgré la persécution du roi grec Antiochus Epiphane.
Ce combat de la fidélité a été le lot d’Israël depuis le début. Si Moïse, dès la période de l’Exode, s’est montré si ferme là-dessus, c’est parce que le danger de l’idolâtrie était bien réel : rappelez-vous l’épisode du veau d’or (Ex 32). Sous prétexte que Moïse tardait un peu trop à redescendre de la montagne, le peuple s’est empressé d’oublier toutes ses belles promesses ; on avait promis : « Tout ce que Dieu a dit, nous le ferons… » Et Dieu a bien dit de ne pas se fabriquer de statues, c’est trop dangereux… Pourquoi est-ce dangereux de tomber dans l’idolâtrie ? Parce qu’on finirait par croire vraiment qu’il existe d’autres dieux à qui l’on peut faire confiance. Oui, mais, c’est trop inconfortable, ce Dieu insaisissable, lointain ; on ne sait rien de lui, on n’a pas prise sur lui. Alors, puisque Moïse tardait, on a eu vite fait de convaincre Aaron et on a fabriqué une belle statue, un veau tout en or.
Et puis, de nouveau, quand on est entré en Canaan, le danger d’idolâtrie a été permanent : quand tout ne va pas comme on voudrait, quand survient la guerre, la famine, l’épidémie… ne croyez-vous pas que deux sûretés valent mieux qu’une ? Et puis, qui nous dit que notre Dieu à nous, celui qui nous a accompagnés dans le Sinaï, a du pouvoir ici, en Canaan ? Ne serait-ce pas plutôt Baal, le dieu des Cananéens, qui règne ici ?
Alors, quand on ne sait plus à quel saint se vouer, comme on dit aujourd’hui, on est bien tenté de prier tous les dieux possibles et imaginables. Et vous savez bien qu’on l’a fait : le roi Achaz, encore au huitième siècle, a sacrifié son fils aux idoles, parce qu’il avait peur de la guerre et que sa foi au Dieu d’Israël ne lui suffisait pas… et son petit-fils Manassé en a fait autant cinquante ans plus tard.
C’est pour cela que les prophètes ont mené une lutte acharnée contre l’idolâtrie tout au long de l’histoire biblique. Parce que Dieu nous veut libres et que l’idolâtrie est le pire des esclavages : la preuve, elle mène à des actes atroces qui n’ont plus rien d’humain (comme les sacrifices d’enfants). Ce psaume traduit donc sous forme de prière la prédication des prophètes : il résonne un peu comme une résolution, le oui des croyants à cette prédication, et en même temps la supplication adressée à Dieu de nous aider à tenir bon. Voici quelques versets que nous ne lisons pas ce dimanche : « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge. J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite. (Non) Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres ! » (v. 1-4).
« Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite » : cela veut bien dire que le danger est réel ; même les meilleurs succombent apparemment. « Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres » : il s’agit d’abord des sacrifices humains, bien sûr, mais pas seulement : en Israël tout geste, toute pratique religieuse doivent être adressés exclusivement au Dieu de l’Alliance et à lui seul, tout simplement parce qu’il est le seul Dieu vivant, celui qui est seul capable de mener son peuple sur le difficile chemin de la liberté.
Au long des siècles, on a mieux compris que Dieu est le Dieu unique, non pas seulement pour Israël, mais pour l’humanité tout entière. Et il est devenu évident que l’exigence d’exclusivité de Dieu à l’égard de son peuple est la contrepartie de l’Alliance, de l’élection d’Israël : Dieu a gratuitement choisi ce peuple et s’est révélé à lui comme le seul vrai Dieu ; si Israël répond dignement à cette vocation en s’attachant exclusivement à son Dieu, alors seulement il pourra remplir sa mission de témoin du Dieu unique devant les autres nations. Mais s’il se laisse aller à rendre un culte à d’autres dieux, quel témoignage pourra-t-il porter ? D’où cette grande exigence des prophètes.
A L’IMAGE DU LEVITE
Dans ce psaume, Israël illustre son statut très particulier de peuple choisi en se comparant à un lévite : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage. » Ces expressions « partage, lot, héritage … » sont des allusions à la situation particulière des lévites : au moment du partage de la Terre d’Israël entre les tribus des descendants de Jacob, les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de part du territoire : leur part c’était la Maison de Dieu (le Temple), le service de Dieu… Vous vous souvenez que leur vie tout entière était consacrée au service du culte ; leur subsistance était assurée par les dîmes (aujourd’hui, on dirait le denier de l’Eglise) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. A la réflexion, la position d’Israël comme peuple consacré à Dieu au milieu de l’humanité est analogue au statut très particulier des lévites en Israël. Cette fidélité (du lévite et tout autant du peuple d’Israël), cette consécration au service du Seigneur, est source de grande joie : « Mon Dieu j’ai fait de toi mon refuge, tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
Je m’arrête sur cette dernière phrase : « A ta droite, éternité de délices ! » Après la première lecture de ce dimanche (Dn 12) qui annonçait la Résurrection des corps, on pourrait croire qu’il s’agit de la même chose ici ; mais, en fait, l’éternité dont il est question ici n’est pas une affirmation de la résurrection individuelle ; n’oublions pas que le véritable sujet de tous les psaumes n’est jamais un individu particulier mais toujours le peuple d’Israël tout entier. Le peuple est assuré de survivre éternellement puisqu’il est l’élu du Dieu vivant. Et vous savez bien que quand on a composé ce psaume, bien longtemps avant le livre de Daniel, personne n’imaginait encore la possibilité d’une Résurrection individuelle.
De la même manière le verset « Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » n’est pas une proclamation de foi en la Résurrection individuelle, mais un plaidoyer pour la survie du peuple ; bien sûr, par la suite, quand, avec le prophète Daniel (première lecture), on a commencé à croire en la Résurrection des morts, on a relu ce verset dans ce sens. Plus tard encore, on a appliqué ce verset à Jésus : désormais, avec Jésus-Christ, nous pouvons dire en toute confiance : « Mon coeur exulte, mon âme est en fête… Tu ne peux m’abandonner à la mort… A ta droite, (j’attends une) éternité de délices ».

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 10,11-14.18

Dans l’Ancienne Alliance,
11 tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint
pour le service liturgique,
et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices,
qui ne peuvent jamais enlever les péchés.
12 Jésus Christ, au contraire,
après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice,
s’est assis pour toujours à la droite de Dieu.
13 Il attend désormais
que ses ennemis soient mis sous ses pieds. »
14 Par son unique offrande,
il a mené pour toujours à leur perfection
ceux qu’il sanctifie.
18 Or, quand le pardon est accordé,
on n’offre plus le sacrifice pour le péché.

CELUI QUI LIBERE L’HUMANITE DE LA FATALITE DU PECHE
L’un des grands objectifs de la lettre aux Hébreux, comme de tous les textes du Nouveau Testament, c’est de nous faire comprendre que Jésus est bien le Messie qu’on attendait ; or certains des lecteurs de cette lettre aux Hébreux attendaient visiblement un Messie qui serait un Prêtre. Donc, il s’agit de montrer comment Jésus est bien ce Messie-prêtre qu’on attendait ; par conséquent, le sacerdoce juif est dépassé : les prêtres de l’Ancienne Alliance ont accompli leur rôle ; désormais, on est dans un régime nouveau, celui de la « Nouvelle Alliance » et il n’y a plus qu’un seul prêtre, Jésus-Christ.
C’est pour cela que notre auteur développe longuement toutes les caractéristiques des prêtres de son époque et il les compare à Jésus-Christ. La comparaison, aujourd’hui, porte sur deux points : premièrement, la liturgie des prêtres de l’Ancien Testament était quotidienne et ils offraient indéfiniment les mêmes sacrifices ; Jésus, lui, a offert un sacrifice unique ; deuxièmement, le culte des prêtres juifs était inefficace, puisque leurs sacrifices n’ont jamais pu enlever les péchés. Tandis que par son unique sacrifice, par sa vie donnée, Jésus a enlevé une fois pour toutes le péché du monde.
Soyons francs, ce genre de raisonnement nous est assez étranger ; mais pour le milieu juif et chrétien de l’époque, toutes ces considérations étaient très importantes.
Je commence par  l’expression « enlever les péchés » parce que c’est peut-être celle qui nous étonne le plus dans ce texte : et pourtant l’auteur y tient certainement parce que le mot péché revient plusieurs fois dans ces quelques phrases. Evidemment, ni vous ni moi ni personne ne peut prétendre que plus aucun péché n’a été commis depuis la mort et la Résurrection du Christ. Mais dire que Jésus a enlevé le péché du monde, c’est dire que le péché n’est plus une fatalité parce que l’Esprit Saint nous a été donné.
C’est le sens de la phrase : « Il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie. » Entendons-nous bien : le mot « perfection », ici, n’a pas un sens moral ; il veut dire plutôt « accomplissement, achèvement ». Nous avons été menés par le Christ à notre accomplissement, cela veut dire que nous sommes redevenus grâce à lui des hommes et des femmes libres : libres de ne pas retomber dans la haine, la violence, la jalousie ; libres de vivre en fils et filles de Dieu et en frères et soeurs entre nous.
C’est pour cela que, à chaque Eucharistie, nous continuons à dire « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». C’est une véritable révolution en quelque sorte ! C’est bien celle qu’avaient annoncée les prophètes : Jérémie, par exemple, quand il parlait de la Nouvelle Alliance : « Voici venir des jours, oracle du SEIGNEUR, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une Alliance Nouvelle. Je déposerai mes directives au fond de leur cœur … » (Jr 31,31…33). Et Ezéchiel : « J’enlèverai de votre corps le cœur  de pierre et je vous donnerai un cœur  de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit et je vous ferai marcher selon mes lois. » (Ez 36,26-27).
Le bonheur immense des premiers Chrétiens, c’était bien cette certitude que Jésus avait accompli cette grande promesse de Dieu. Désormais, nous pouvons laisser l’Esprit Saint mener nos vies. Evidemment, cela suppose que nous restions sans cesse étroitement greffés sur Jésus-Christ, comme le rameau sur la vigne.
Autre formule étonnante dans ce texte : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. » En fait, elle s’adresse à une autre catégorie de lecteurs de la lettre aux Hébreux, ceux qui attendaient un Messie-roi.
ASSIS A LA DROITE DE DIEU
Je m’explique : l’expression « assis à la droite de Dieu » était depuis des siècles en Israël un titre royal : pourquoi ? Parce que, très concrètement, si vous vous placiez derrière le Temple de Jérusalem et le palais royal (à l’époque où tous les deux étaient encore debout), et que vous regardiez vers l’Est, le palais royal était réellement à droite du Temple, en contrebas : ce qui veut dire que le trône du roi était à droite de ce qu’on pourrait appeler le trône de Dieu. Littéralement, le jour de son sacre, lorsqu’il prenait possession de son trône, le nouveau roi s’asseyait à la droite de Dieu. Du coup on voit ce que veut dire : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. » C’est affirmer tout simplement que Jésus est bien le roi-Messie qu’on attendait.
La phrase suivante dit exactement la même chose : « Il attend désormais que  ses ennemis soient mis sous ses pieds. »  Là encore, il faut se replacer dans le contexte : sur les marches des trônes des rois à l’époque, on gravait ou on sculptait des silhouettes d’hommes enchaînés ; ils représentaient les ennemis du royaume ; en gravissant les marches de son trône, le roi écrasait ces silhouettes, il piétinait symboliquement ses ennemis. Ce n’était pas de la cruauté gratuite, mais un gage de sécurité pour ses sujets.
On ne voit évidemment plus le trône des rois de Jérusalem, mais les trônes de Tout-Ankh-Ammon au Musée du Caire portent exactement ces mêmes sculptures. En Israël, la seule trace qu’on en ait gardée est la phrase que le prophète disait de la part de Dieu à chaque nouveau roi, le jour de son sacre, et qui est citée dans le psaume 109/110 : « Siège à ma droite, que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. »
Pour l’auteur de la lettre aux Hébreux, c’est une manière imagée de nous dire que Jésus-Christ est bien le Messie, celui qu’on attendait, le roi éternel, descendant de David. Et si Jésus est bien le Messie, alors, désormais, l’ancien monde est révolu.
——————
Complément
– Reste une question : pourquoi parlons-nous du sacrifice de la Messe ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux, lui-même, nous dit : « Quand le pardon est accordé, on n’offre plus de sacrifice pour le péché. » En fait, nous avons gardé le mot « sacrifice » mais, avec Jésus-Christ, son sens a complètement changé : pour lui, « sacrifier » (sacrum facere, accomplir un acte sacré) ne signifie pas tuer un ou mille animaux, mais vivre dans l’amour et faire vivre ses frères. Le prophète Osée le disait déjà (au huitième siècle av. J.C.) de la part de Dieu : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6,6).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 13,24-32

En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
24 « En ces jours-là,
après une pareille détresse,
le soleil s’obscurcira
et la lune ne donnera plus sa clarté ;
25 les étoiles tomberont du ciel
et les puissances célestes seront ébranlées.
26 Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées
avec grande puissance et avec gloire.
27 Il enverra les anges
pour rassembler les élus des quatre coins du monde,
depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
28 Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier :
dès que ses branches deviennent tendres
et que sortent les feuilles,
vous savez que l’été est proche.
29 De même, vous aussi,
lorsque vous verrez arriver cela,
sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte.
30 Amen, je vous le dis :
cette génération ne passera pas
avant que tout cela n’arrive.
31 Le ciel et la terre passeront,
mes paroles ne passeront pas.
32 Quant à ce jour et à cette heure-là,
nul ne les connaît,
pas même les anges dans le ciel,
pas même le Fils,
mais seulement le Père. »

LE STYLE APOCALYPTIQUE
Jésus ne nous avait guère habitués à ce genre de discours ! Tout d’un coup son style se met à ressembler à toute une littérature très florissante à son époque, mais bien étrangère à nos mentalités actuelles. Il faut se rappeler que les derniers siècles avant l’ère chrétienne ont été le théâtre d’une grande effervescence intellectuelle, pas seulement en Israël, mais en Egypte, en Grèce, en Mésopotamie. La littérature de divination faisait fortune ; dans toutes les civilisations, dans toutes les religions, les questions sont partout et toujours les mêmes : qui aura le dernier mot ? L’humanité va-t-elle irrémédiablement à sa perte ? Ou alors le Bien triomphera-t-il ? Que sera la fin du monde ?
Peu à peu un style était né dans tout le Proche-Orient pour aborder ces sujets : partout on retrouve les mêmes images : des bouleversements cosmiques, éclipses de soleil ou de lune, des personnages célestes, anges ou démons ; ce qui est intéressant pour nous, c’est de voir comment des croyants, Juifs puis Chrétiens ont emprunté les formes de ce style de leur temps mais en y coulant leur propre message, la révélation divine. C’est pour cela que, dans la Bible, ce style littéraire est appelé « apocalyptique » parce qu’il apporte une « révélation » de la part de Dieu (littéralement le verbe grec « apocaluptô » veut dire « lever un coin du voile », « révéler »). Au sens de « lever le voile qui recouvre l’histoire des hommes ».
Cette sorte de langage nous est assez étrangère aujourd’hui, mais au temps de Jésus, c’était transparent pour tout le monde. C’était du langage codé : en surface, il est question du soleil, des étoiles, de la lune et tout cela va être bouleversé. Mais en réalité il s’agit de tout autre chose ! Il s’agit de la victoire de Dieu et de ses enfants dans le grand combat qu’ils livrent contre le mal depuis l’origine du monde. Elle est là la spécificité de la foi judéo-chrétienne. C’est donc un contresens d’employer le mot « Apocalypse » à propos d’événements terrifiants : dans le langage croyant, juif ou chrétien, c’est juste le contraire. La révélation du mystère de Dieu ne vise jamais à terrifier les hommes, mais au contraire à leur permettre d’aborder tous les bouleversements de l’histoire en soulevant le coin du voile pour garder l’espérance.
POUR ANNONCER LE SALUT
Chaque fois que les prophètes de l’Ancien Testament veulent annoncer le Grand jour de Dieu, sa victoire définitive contre toutes les forces du mal, on retrouve ce même langage, ces mêmes images. Par exemple, le prophète Joël : « La terre frémit, le ciel est ébranlé ; le soleil et la lune s’obscurcissent et les étoiles retirent leur clarté, tandis que le SEIGNEUR donne de la voix à la tête de son armée. Ses bataillons sont très nombreux : puissant est l’exécuteur de sa parole. Grand est le jour du SEIGNEUR, redoutable à l’extrême : qui peut le supporter ? » (Jl 2,10-11). Ou encore : « Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là, je répandrai mon Esprit. Je placerai des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu, des colonnes de fumée. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang à l’avènement du jour du SEIGNEUR, grandiose et redoutable. Alors, quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé. » (Jl 3, 1-5). Et au chapitre 4 : « Le soleil et la lune s’obscurcissent, les étoiles retirent leur clarté… Le SEIGNEUR rugit de Sion, de Jérusalem il donne de la voix : alors les cieux et la terre sont ébranlés mais le SEIGNEUR est un abri pour son peuple, un refuge pour les fils d’Israël. » (Jl 4,15-16).
Tous ces textes ont un point commun : ils ne sont pas faits pour inquiéter, au contraire, puisqu’ils annoncent la victoire du Dieu d’amour. Le chamboulement cosmique qu’ils décrivent complaisamment n’est qu’une image du renversement complet de la situation ; le message, c’est « Dieu aura le dernier mot ». Le mal sera définitivement détruit ; par exemple Isaïe emploie les mêmes images pour annoncer le jugement de Dieu : « Les étoiles du ciel et leurs constellations ne feront plus briller leur lumière. Dès son lever, le soleil sera obscur et la lune ne donnera plus sa clarté. Je punirai le monde pour sa méchanceté, les impies pour leurs crimes. » (Is 13,10) ; c’est le même Isaïe qui, quelques versets plus haut, annonçait le salut des fils de Dieu : « Tu diras ce jour-là : Voici mon Dieu sauveur, j’ai confiance et je ne tremble plus, car ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ! Il a été pour moi le salut. » (Is 12,1-2). Et vous avez entendu Joël : « Quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé… le SEIGNEUR est un abri pour son peuple ». Dans le style apocalyptique, tout-à-fait conventionnel, donc, l’annonce de la foi, c’est ‘Dieu est le maître de l’histoire et le jour vient où le mal disparaîtra’. Il ne faut pas parler de « fin du monde » mais de « transformation du monde », de « renouvellement du monde ».
Dans le Nouveau Testament, qui utilise, lui aussi parfois le style apocalyptique, par exemple dans l’évangile de Marc de ce dimanche, le message de la foi reste fondamentalement le même, avec cette précision toutefois : le dernier mot, la victoire définitive de Dieu contre le Mal, c’est pour tout de suite, en Jésus-Christ. Il n’est donc pas étonnant qu’à quelques jours de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus recoure à ce langage, à ces images : le combat entre le Christ et les forces du mal est à son paroxysme et dans ce texte, si nous savons lire entre les lignes, nous avons un message équivalent à la phrase de Jésus dans l’évangile de Jean : « Courage, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33).

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DU DEUTERONOME, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 17

Dimanche 31 octobre 2021 : 31ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 31 octobre 2021 :

31ème dimanche du Temps Ordinaire

mqdefault (1)

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre du Deutéronome 6, 2 – 6

Moïse disait au peuple :
2 « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu.
Tous les jours de ta vie,
toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils,
tu observeras tous ses décrets et ses commandements,
que je te prescris aujourd’hui,
et tu auras longue vie.
3 Israël, tu écouteras,
tu veilleras à mettre en pratique
ce qui t’apportera bonheur et fécondité,
dans un pays ruisselant de lait et de miel,
comme te l’a dit le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères.
4 Ecoute, Israël :
le SEIGNEUR notre Dieu est l’Unique.
5 Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur,
de toute ton âme et de toute ta force.
6 Ces paroles que je te donne aujourd’hui
resteront dans ton cœur. »

Voici l’un des grands textes de l’Ancien Testament ! Il joue un rôle très important encore actuellement dans la religion et la prière d’Israël.

            Le livre du Deutéronome lui-même figure parmi les premiers livres de nos Bibles actuelles, mais en réalité, c’est un livre tardif ; il est le résultat de toute la réflexion de plusieurs siècles après la sortie d’Egypte. Pour entrer vraiment dans ce texte, il faut connaître, (autant que faire se peut) son histoire : avec Moïse et la sortie d’Egypte, nous étions vers 1250 av. J.C. L’installation sur la Terre Promise se situe vers 1200 ; à partir de là, les douze tribus se répartissent les lieux et vont conquérir leur territoire, chacune pour elle ; mais elles gardent le lien de leur foi commune dans le Dieu qui les a libérées d’Egypte.

On se doute que Moïse n’a rien mis par écrit de son vivant : on possède seulement les deux tables de la Loi en pierre ; mais on se répète ses enseignements, on se les transmet de père en fils, pendant des générations.

            Les siècles passant, on éprouvera le besoin de mettre les éléments les plus importants par écrit. Selon les lieux, ces documents qui prennent peu à peu naissance ont chacun leurs caractéristiques propres. Ce qui est écrit à la cour du roi Salomon au dixième siècle a d’autres accents que ce qui prend naissance, deux cents ans plus tard, au huitième siècle dans le royaume du Nord, là où retentissent des voix aussi exigeantes que celles des prophètes Amos ou Osée. C’est là, dans l’entourage des prophètes qu’est né très probablement le noyau de ce qui est aujourd’hui le livre du Deutéronome.

Plus tard, au moment de la dévastation du royaume du Nord par les Assyriens (au huitième siècle), des lévites du Nord se réfugient à Jérusalem, emportant avec eux ce qu’ils ont de plus précieux, les rouleaux qui contiennent les enseignements de Moïse tels que les prophètes les leur ont transmis. Ils y ajouteront bientôt les leçons qu’ils ont tirées de la tragédie qui s’est abattue sur le Nord : si seulement leurs frères du Sud pouvaient écouter, eux, les enseignements de Moïse et des prophètes, ils ne feraient pas leur propre malheur, comme les autres.

            Plus tard encore, ces documents connaîtront de nouveau bien des aventures : cachés dans le Temple de Jérusalem, sous le règne d’un roi sacrilège, ils seront retrouvés presque par hasard, en 622, sous le règne de Josias, le pieux. Lequel s’appuiera sur les enseignements de ce document pour lancer une grande réforme religieuse. Et puis, quand la catastrophe se sera abattue sur le royaume du Sud (Jérusalem est prise par Nabuchodonosor en 587), il sera temps d’en tirer aussi des leçons pour le retour de l’Exil : la Terre promise par Dieu se mérite. D’où l’insistance sur le mot « écouter » dans ce livre, dont les accents sont ceux d’une prédication, voire d’une sonnette d’alarme.

Ainsi est né, probablement, au fil des siècles et de l’histoire mouvementée du peuple élu, ce livre du Deutéronome que nous avons sous les yeux ; (dont le nom, en grec, veut dire « Deuxième loi », puisque c’est, en quelque sorte une deuxième expression des enseignements de Moïse).

            Mais nous en savons assez maintenant pour comprendre le texte d’aujourd’hui. Il s’agit donc d’une relecture de l’Exode et des enseignements de Moïse, bien après la mort de celui-ci, au moment où il faut rappeler de toute urgence au royaume du Sud les exigences de l’Alliance et la conversion en profondeur qui s’impose : « lsraël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité… comme te l’a dit le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères. Ecoute lsraël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique. »

Tout le destin d’Israël est là, peut-être, dans la juxtaposition de ces deux mots (« Ecoute » et « Israël ») : Israël, le peuple élu, mais qui tient son nom d’un combat mémorable, si vous vous souvenez ! Car c’est après la nuit de son combat avec l’ange (au gué du Yabbok, un affluent du Jourdain en Jordanie actuelle) que Jacob a reçu de son adversaire ce nouveau nom « Israël », qui signifie précisément « celui qui a bagarré contre Dieu » ! « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté ». (Gn 32,29). C’est à ce peuple, toujours tenté de se dresser contre Dieu, de bagarrer avec Dieu (« peuple à la nuque raide », disait Moïse) que l’auteur du livre du Deutéronome rappelle qu’il faut au contraire « écouter » Dieu… C’est lui, justement, qui est sans cesse remis devant cette nécessité de se soumettre et d’écouter, s’il veut conquérir son bonheur et sa liberté.

            Cette phrase « Ecoute Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est l’Unique » est devenue la prière quotidienne des Juifs. C’est le fameux « SHEMA ISRAEL »1 qu’on récite matin et soir, dès l’âge de trois ou quatre ans. La suite du texte insiste pour qu’on n’oublie jamais cette profession de foi : voici les quelques versets qui suivent, et qui sont tellement beaux : « Les paroles que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur  : tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route… Quand tu seras couché et quand tu seras debout… Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux… Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l’entrée de ta ville. » Belle manière de dire que c’est à tout instant, au cœur  de chacune de ses occupations que le croyant doit resté attaché de tout son être à ces commandements qui lui ont été donnés pour son bonheur.

            Ce signe à la main et sur le front et sur les portes des maisons et des villes, vous savez qu’il est respecté à la lettre ; vous connaissez ce qu’on appelle les « phylactères » (en araméen, tefilines) : ces petits cubes de cuir noir, que le fidèle attache avec des lanières, sur le front et sur le bras (à la hauteur du cœur), pour la prière quotidienne ; dans ces petits cubes, justement, sont renfermés des rouleaux de papier où est inscrit, entre autres, le texte du « Shema Israël »2. (« Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux »). De la même façon, le Deutéronome dit : « Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l’entrée de ta ville. » Alors on accroche au chambranle de la porte d’entrée de la maison un petit étui (mezouza) qui contient justement le Shema Israël ; même chose, il y a une mezouza accrochée à la porte de la ville (sur le mur d’enceinte de la vieille ville de Jérusalem par exemple). Ainsi, aujourd’hui encore, la fidélité du peuple élu s’inscrit dans sa pratique quotidienne. Israël n’a jamais oublié l’appel du Deutéronome.

            Au passage, on aura repéré l’importance de la transmission familiale de la foi : « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu, tous les jours de ta vie, toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils… » L’expression « le Dieu de tes pères » que l’on rencontre ici, comme dans de nombreux textes de l’Ancien Testament,  évoque aussi cette transmission depuis des siècles. Il y a là certainement l’un des secrets de la survie de la foi juive à travers l’histoire.

——–

Note

1 – Cette prière est devenue aussi importante pour les Juifs que le Notre Père l’est pour les Chrétiens. Si importante que l’initiale du premier mot « Ecoute » et la finale du dernier « Unique » sont des majuscules dans nos Bibles.

2 – Voici les références des textes reproduits dans les phylactères : Ex 13, 1-10 ; Ex 13, 11-16 ; Dt 6, 4-9 ; Dt 11, 13-21.

 

PSAUME – 17 (18), 2-3, 4, 47.51ab

2 Je t’aime, SEIGNEUR, ma force :
3 SEIGNEUR, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

4 Louange à Dieu !
Quand je fais appel au SEIGNEUR,
je suis sauvé de tous mes ennemis.

47 Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire !
51 Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

LE SEIGNEUR SE MONTRE FIDELE A SON MESSIE

« Le SEIGNEUR se montre fidèle à son messie » : ici le mot « messie » veut dire « roi » tout simplement. Le psalmiste fait parler le roi David.  Et le Seigneur l’a secouru. Je vous rappelle son histoire. Cela se passe un peu avant l’an mille avant J.C. A l’époque le roi légitime d’Israël, choisi par Dieu et consacré par l’onction d’huile du prophète Samuel, ce n’était pas David (pas encore), mais Saül, le premier roi d’Israël.

Mais celui-ci ne remplissait plus sa mission ; son règne, bien commencé, se terminait mal. Au lieu d’écouter le prophète, il avait sciemment transgressé ses ordres, et le prophète Samuel l’avait désavoué. C’est alors qu’il avait choisi David encore très jeune pour qu’il soit formé à la cour et qu’il succède plus tard à Saül. Saül est donc resté le roi en titre jusqu’à sa mort, mais il a dû supporter de voir grandir à la cour David, son rival de plus en plus populaire et à qui tout réussissait. Si bien qu’une haine farouche remplit peu à peu le cœur  de Saül et qu’il essaya, à plusieurs reprises, mais vainement, de se débarrasser de David. Une fois entre autres, Saül poursuivait David et c’est dans une caverne que David a trouvé refuge. D’où l’expression : « Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite… » Choisi, à sa grande surprise, pour être le futur roi, David savait qu’il pouvait compter sur la protection de Dieu : « Quand je fais appel au SEIGNEUR, je suis sauvé de tous mes ennemis. » Ou encore : « Dieu, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire ! »

Le deuxième livre de Samuel dit que David a chanté ce psaume pour remercier Dieu de l’avoir délivré de tous ses ennemis, à commencer par Saül ; et si vous avez la curiosité de consulter ce deuxième livre de Samuel au chapitre 22, vous y retrouverez le texte de ce psaume 17/18 presque à l’identique. Cela ne prouve pas que, historiquement, David a dit textuellement ces paroles-là, mais que le rédacteur final du livre de Samuel a pensé que ce psaume s’appliquait particulièrement bien à David.

Mais, bien sûr, le vrai sujet du psaume, comme toujours, n’est pas un personnage particulier, pas même le roi David : c’est le peuple tout entier. Et quand il veut rendre grâce à Dieu pour son soutien et sa sollicitude au long des siècles, il se compare au roi David poursuivi par Saül.

LE ROCHER D’ISRAËL

Le peuple d’Israël tout entier, lui aussi, peut dire ces versets en toute vérité : « SEIGNEUR, mon roc… Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite… Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime. Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! … » Tout d’abord, bien avant David, on avait expérimenté qu’une caverne dans un rocher peut être un lieu d’asile ; le livre des Juges en donne des exemples ; dire que Dieu est notre Rocher, c’est donc d’abord dire qu’il est notre secours, notre appui le plus sûr. Par exemple, on trouve dans le Deutéronome le fameux cantique de Moïse au Rocher d’Israël : « C’est le nom du SEIGNEUR que j’invoque ; à notre Dieu, reportez la grandeur. Il est le Rocher : son œuvre est parfaite ; tous ses chemins ne sont que justice. Dieu de vérité, non pas de perfidie, il est juste, il est droit. » (Dt 32,3-4). A une époque où on pense que chaque peuple a son dieu protecteur, on admet bien que les autres peuples puissent avoir leur rocher, mais il ne vaut quand même pas celui d’Israël ; on trouve dans le même cantique cette phrase superbe : « Le Rocher de nos ennemis n’est pas comme notre Rocher » (Dt 32,31).

LE ROCHER DE MASSA ET MERIBA

Moïse, quand il parle de rocher, lui donne certainement encore un autre sens ; on a là évidemment un écho de la libération d’Egypte (« Le SEIGNEUR m’a libéré car il m’aime ») et aussi de l’Exode, la longue marche au Sinaï ; tout au long de ce périple éprouvant, dans la chaleur, la faim, la soif, parmi les scorpions et les serpents brûlants, la présence de Dieu, sa sollicitude ont été le secours du peuple ; une sollicitude qui est allée jusqu’à faire couler l’eau du Rocher : c’est le célèbre passage de Massa et Meriba ; là où on a eu tellement soif qu’on a eu peur d’en mourir et qu’on a accusé Moïse de vouloir la mort du peuple… L’histoire de cette révolte hante la mémoire d’Israël car elle est typique des doutes qui assaillent le croyant ; mais ici, ce n’est pas la révolte qui est évoquée, c’est la bonté de Dieu qui répond à la révolte par un don plus grand encore :

« Là, le peuple souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le SEIGNEUR : « Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! » Et Dieu répondit « Tu frapperas le Rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira » (Ex 17,3-6).

Quand le peuple d’Israël chante ce psaume, il rappelle donc cette présence fidèle depuis toujours à ses côtés de Celui dont le Nom même est « Je suis avec vous » ; mais ce rappel est aussi la source de son espérance ; car tout comme David, ce peuple attend la réalisation des promesses du Dieu fidèle, la venue du Messie qui libèrera définitivement l’humanité. « Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire. Il donne à son roi de grandes victoires, il se montre fidèle à son Messie. »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 7, 23 – 28

Frères, dans l’ancienne Alliance,
23 un grand nombre de prêtres se sont succédés
parce que la mort les empêchait de rester en fonction.
24 Jésus, lui, parce qu’il demeure pour l’éternité,
possède un sacerdoce qui ne passe pas.
25 C’est pourquoi il est capable de sauver d’une manière définitive
ceux qui par lui s’avancent vers Dieu,
car il est toujours vivant
pour intercéder en leur faveur.
26 C’est bien le grand prêtre qu’il nous fallait :
saint, innocent, immaculé ;
séparé maintenant des pécheurs,
il est désormais plus haut que les cieux.
27 Il n’a pas besoin, comme les autres grands prêtres,
d’offrir chaque jour des sacrifices,
d’abord pour ses péchés personnels,
puis pour ceux du peuple ;
cela, il l’a fait une fois pour toutes
en s’offrant lui-même.
28 La loi de Moïse établit comme grands prêtres
des hommes remplis de faiblesse ;
mais la parole du serment divin, qui vient après la Loi,
établit comme grand prêtre le Fils
conduit pour l’éternité à sa perfection.

DE L’ANCIENNE A LA NOUVELLE ALLIANCE

            La lettre aux Hébreux nous déroutera toujours : écrite probablement par un Juif devenu chrétien, et adressée à d’autres Juifs devenus chrétiens, elle revêt un style très habituel pour les Juifs, mais parfois surprenant pour nous. En particulier, elle multiplie les antithèses qui, en définitive, reviennent toutes à une seule, à savoir la différence entre la Première Alliance et la Nouvelle Alliance. Dans le texte de ce dimanche, cette comparaison n’est pas écrite en toutes lettres, mais elle affleure sous toutes les lignes : dans le passé, lors de la Première Alliance, « un grand nombre de prêtres se sont succédé, parce que la mort les empêchait de durer toujours » (v. 23) ; les grands prêtres étaient « des hommes remplis de faiblesse » (v. 28) ; parce qu’ils étaient pécheurs, ils avaient « besoin d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour leurs péchés personnels, puis pour ceux du peuple » (v. 27).

            Les autres versets nous disent l’autre volet de l’antithèse : les prêtres de la Première Alliance étaient mortels, Jésus, lui, « demeure pour l’éternité » ; leur sacerdoce était temporaire, le sien « ne passe pas ». Ils étaient « séparés », certes, des autres hommes, par le rituel de leur consécration, mais ils étaient pécheurs ; lui, est « saint, innocent, immaculé », et donc, en cela, il est « séparé des pécheurs » ; ils étaient remplis de faiblesse, lui est rempli de puissance : il est « capable de sauver » (v. 25) ; ils étaient désignés par la loi de Moïse, lui est désigné par Dieu lui-même comme son Fils (v. 28).

            De la Première Alliance, inachevée, imparfaite, Jésus fait passer les croyants à la Nouvelle Alliance, parfaite, achevée : le mot « accomplissement » ne figure pas dans ces quelques lignes, mais le thème est partout présent ; il suffit de remarquer l’abondance des expressions « pour l’éternité », « une fois pour toutes », « d’une manière définitive ». C’est bien ce qu’avait annoncé Jérémie : « Des jours viennent – oracle du SEIGNEUR – où je conclurai avec la communauté d’Israël, et la communauté de Juda, une Alliance nouvelle. Elle sera différente de l’Alliance que j’ai conclue avec leurs pères… » (Jr 31,31-32).

            Au passage, l’auteur a évoqué les thèmes majeurs de la foi chrétienne : la Résurrection et l’Eucharistie : « Jésus, lui, demeure éternellement… il vit pour toujours » (v. 24-25), c’est la Résurrection ; quant à l’Eucharistie, elle est évoquée par la référence au sacrifice de Jésus « s’offrant lui-même une fois pour toutes » (v. 27) ; on entend résonner ici les paroles du Christ au soir de son repas pascal : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. » (Lc 22,20).

            Plus loin, l’auteur s’étendra longuement sur le sacrifice du Christ (10,1-10 ; cf trente-troisième Dimanche Ordinaire B) ; rappelons seulement qu’aux yeux des Chrétiens, c’est la vie tout entière de Jésus (et non sa mort seule), donnée librement pour manifester jusqu’au bout l’amour du Père, qui constitue un « sacrifice » (agir sacré). Lorsque Jésus, au cours du repas pascal, a prononcé la phrase « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous », les disciples ne risquaient pas d’imaginer un sacrifice humain, ils savaient que « répandre son sang » voulait dire accepter de donner sa vie.

JESUS-CHRIST, UNIQUE PRETRE POUR L’ETERNITE

Le dernier verset pose une question : « Quand Dieu s’engage par serment, il désigne son Fils qu’il a pour toujours mené à sa perfection » ; je ne reviens pas sur le mot « perfection » : on sait qu’il désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; mais de quel « serment » s’agit-il ? C’est une allusion au psaume 109/110 ; celui-ci avait certainement une grande importance à la fois pour les Juifs et pour les Chrétiens car il est cité à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament ; notre lettre aux Hébreux y revient souvent y compris dans ce chapitre 7.

Donc pour pouvoir comprendre notre texte d’aujourd’hui, il faut avoir ce psaume présent à l’esprit ; voici quelques versets de ce psaume : « Oracle du SEIGNEUR (Dieu) à mon seigneur (le Messie) : Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force : Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté : Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré. Le SEIGNEUR l’a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melchisédech. »

            D’un bout à l’autre, il est question du futur Messie, le roi promis à la descendance de David (c’est à lui qu’est décerné le titre de seigneur). Le jour où il montera sur le trône, il siègera à la droite de Dieu, puisque le palais est au sud du temple (donc à droite si on est tourné vers l’est) ; et il entendra tous les souhaits de réussite que l’on prononcera sur lui, par exemple : « Domine jusqu’au coeur de l’ennemi. » D’ailleurs, sur les marches du trône, sont sculptées des têtes, celles des ennemis supposés : « je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ». Jusque-là, rien de très nouveau, c’est le décalque d’une cérémonie de sacre ; la grande nouveauté tient dans le verset suivant : « Le SEIGNEUR l’a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melchisédech. » Voilà donc un Messie, roi, descendant de David (donc de la tribu de Juda) qui porte en même temps le titre de prêtre ; chose impossible si l’on respecte la loi de Moïse (puisque les prêtres devaient obligatoirement être de la tribu de Lévi). On voit bien en quoi ce psaume éclairait la méditation des premiers Chrétiens issus du Judaïsme : pour eux, Jésus était ce Messie qui rassemblait sur sa personne les titres de roi et de prêtre ; c’est le sens de la phrase : « Quand Dieu s’engage par serment, il désigne son Fils ». Quant à nous, au matin de la Résurrection, nous pouvons bien lui dire cet autre verset du psaume 109/110 : « Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté. »

——–

Complément
– Deuxième question posée par ce verset 28, « Dieu l’a pour toujours mené à la perfection » : notre auteur y tient puisqu’il y revient à trois reprises dans sa lettre : « Dieu a mené (le Christ) à l’accomplissement par des souffrances » (2, 10) ; « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance, et conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel. » (5, 8-9). Et ici : « Dieu l’a pour toujours mené à la perfection ».

            Jésus avait-il besoin d’être mené à sa perfection, au sens habituel du terme ? Certainement pas, puisqu’il vient d’être reconnu « saint, sans tache, sans aucune faute » (ici, v. 26). Mais le mot « perfection » employé ici en grec désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; l’auteur poursuit son projet : prouver à des lecteurs d’origine juive que Jésus est vraiment le grand prêtre unique et définitif ; mais il n’a pas été « consacré » (on dirait aujourd’hui « ordonné »), lui dit-on ; si, répond l’auteur : sur la croix, sa passion est le moment de sa consécration sacerdotale ; c’est là qu’il est devenu le médiateur entre Dieu et les hommes : d’où l’insistance sur la souffrance pour situer la Passion, et sur l’obéissance du Christ, totalement accordé à la volonté du Père, totalement consacré à sa mission, remis totalement à la disposition du projet de Dieu. Dans le même sens, Luc rapporte la phrase de Jésus, prêtre, intercesseur, sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34) ; Matthieu, lui, note que le linceul dont Joseph d’Arimatie l’enveloppa après sa mort était en lin, comme la tunique des grands prêtres (Mt 27,59). Ici, l’auteur en tire la conséquence : désormais, « Jésus est en mesure de sauver d’une manière définitive ceux qui s’avancent vers Dieu grâce à lui, car il vit pour toujours afin d’intercéder en leur faveur. »  Alors, ne craignons plus comme le dit l’auteur un peu plus haut (4,16) : « Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce… »

 

EVANGILE – selon Saint Marc 12, 28b-34

En ce temps-là,
28 un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander :
« Quel est le premier de tous les commandements ? »
29 Jésus lui fit cette réponse :
« Voici le premier :
Ecoute, Israël :
le SEIGNEUR notre Dieu
est l’unique SEIGNEUR.
30 Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.
31 Et voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
32 Le scribe reprit :
« Fort bien, Maître, tu as dit vrai :
Dieu est l’Unique
et il n’y en a pas d’autre que lui.
33 L’aimer de tout son coeur,
de toute son intelligence, de toute sa force,
et aimer son prochain comme soi-même,
vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
34 Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit :
« Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. »
Et personne n’osait plus l’interroger.

QUEL EST LE PREMIER DE TOUS LES COMMANDEMENTS ?

            Le scribe qui s’avance n’est pas malveillant, au contraire : sa question était classique, un sujet de conversation courant, apparemment : si l’on comptait bien tous les détails de la loi juive, on dénombrait six cent-treize commandements : des problèmes de choix de priorité se posaient inévitablement. D’où la question : « Quel est le premier de tous les commandements ? »  Comme toujours, Jésus répond en se référant à I’Ecriture elle-même ; et comme tout bon scribe, il sait rapprocher les textes entre eux. Ici, il en cite deux, extrêmement connus :  « Voici le premier : Ecoute, Israël : le SEIGNEUR notre Dieu est l’unique SEIGNEUR. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur , de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là »  Le premier n’est autre que le fameux « Shema Israël », le Credo juif en quelque sorte (Dt 6, notre première lecture) ; le second est un passage du livre du Lévitique, bien connu des autorités religieuses (Lv 19,18).

            Ces deux commandements sont des commandements d’aimer et Jésus ne leur ajoute rien pour l’instant. Le « Shema Israël » prescrivait d’aimer Dieu, et lui seul : c’était un thème très habituel dans l’Ancien Testament, aimer Dieu au sens de « s’attacher » à lui, à l’exclusion de tout autre dieu, c’est-à-dire en clair refuser toute idolâtrie. Cet amour dû à Dieu n’est d’ailleurs qu’une réponse à l’amour de Dieu, au choix qu’il a fait de ce peuple : « Si le SEIGNEUR s’est attaché à vous et s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le moindre de tous les peuples. Mais si le SEIGNEUR, d’une main forte, vous a fait sortir et vous a rachetés de la maison de servitude, de la main du Pharaon, roi d’Egypte, c’est que le SEIGNEUR vous aime et tient le serment fait à vos pères. » (Dt 7,7-8)… « A toi il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, il n’y en a pas d’autre que lui. » (Dt 4,35).

Mais l’amour peut-il se commander ? L’élan, non, mais la fidélité, oui et c’est de cela qu’il est question ici : faire de l’amour une loi, c’est relativiser toute autre loi : désormais, la loi, quelle qu’elle soit, est au service de l’amour de Dieu, elle ne peut le remplacer ; or les palabres interminables sur l’ordre de priorité des commandements peuvent détourner du principal, l’amour lui-même.

          Quant au deuxiè­me com­man­de­ment ci­té par Jé­sus, « Tu ai­me­ras ton pro­chain com­me toi-mê­me », il fi­gu­re au li­vre du Lé­vi­ti­que, dans ce que l’on ap­pel­le la « Loi de sain­te­té » qui  com­men­ce par ces mots : « Soyez saints, car je suis saint, moi le SEIGNEUR vo­tre Dieu » (Lv 19,2). Or, cu­rieu­se­ment, ce cha­pi­tre ap­pa­rem­ment cen­tré sur la sain­te­té de Dieu égre­nait jus­te­ment tou­te une sé­rie de com­man­de­ments d’amour du pro­chain ; ce qui veut di­re en clair que, bien avant Jé­sus-Christ, dans l’idéal d’Israël, les deux amours de Dieu et du pro­chain ne fai­saient qu’un. Les ta­bles de la Loi tra­dui­saient bien la mê­me exi­gen­ce puis­que les com­man­de­ments concer­nant la re­la­tion à Dieu pré­cé­daient tout jus­te les com­man­de­ments concer­nant le pro­chain.

C’EST LA MIS­E­RI­COR­DE QUE JE VEUX, NON LES SA­CRI­FI­CES

            Les pro­phè­tes avaient énor­mé­ment dé­ve­lop­pé les exi­gen­ces concer­nant l’amour du pro­chain (et les scri­bes du temps de Jé­sus, à la dif­fé­ren­ce des Sad­du­céens, li­saient cou­ram­ment les tex­tes pro­phé­ti­ques). Pour n’en ci­ter qu’un, fort cé­lè­bre du temps de Jé­sus, re­te­nons cet­te phra­se du pro­phè­te Osée : « C’est la mis­é­ri­cor­de que je veux, non les sa­cri­fi­ces, la connais­san­ce de Dieu, non les ho­lo­caus­tes. » (Osée 6,6). No­tre scri­be est vi­si­ble­ment dans cet­te li­gne de pen­sée ; Marc no­te « Le scri­be re­prit : Fort bien, Maî­tre, tu as rai­son de di­re que Dieu est l’Unique et qu’il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son coeur, de tou­te son in­tel­li­gen­ce, de tou­te sa for­ce, et ai­mer son pro­chain com­me soi-mê­me, vaut mieux que tou­tes les of­fran­des et tous les sa­cri­fi­ces. »

            Jé­sus conclut par une for­mu­le d’encouragement, com­me une « béa­ti­tu­de » : « Tu n’es pas loin du Royau­me de Dieu » (sous-en­ten­du « heu­reux es-tu »). Au pas­sa­ge, il est in­té­res­sant de no­ter que la pré­di­ca­tion ha­bi­tuel­le de Jé­sus n’est pas un en­sei­gne­ment du ty­pe « il faut, tu dois… » mais une ré­vé­la­tion sur la pro­fon­deur de ce que nous vi­vons : par­ce que tu as com­pris que le plus im­por­tant est d’aimer, heu­reux es-tu, tu es tout près du royau­me. Ain­si Jé­sus clôt-il cet­te sé­rie de contro­ver­ses par une no­te po­si­ti­ve, ce qui est pro­pre à Marc : « Tu n’es pas loin du Royau­me. »

            Res­tent deux ques­tions : la pre­miè­re étant, au vu de cet é­ton­nant ac­cord en­tre Jé­sus et le scri­be, pour­quoi n’a-t-on pas évi­té la Pas­sion ? La ré­pon­se de Marc est la sui­van­te : les contem­po­rains de Jé­sus n’ont pas bu­té sur son en­sei­gne­ment, mais sur sa per­son­ne. « Par quel­le au­to­ri­té » agis­sait-il ? Quel était son mys­tè­re ? On re­tro­u­ve là le pro­blè­me po­sé à la sy­na­go­gue de Na­za­reth (6,1-6 ; cf qua­tor­ziè­me di­man­che) : pour qui se prend-il le fils du char­pen­tier ?

            Quant à la deuxiè­me ques­tion, el­le est la sui­van­te : en définitive, quel est l’apport ori­gi­nal de Jé­sus ? Tout n’était-il pas dé­jà dans la Loi ? Oui, tout était en ger­me dans la Loi d’Israël, mais Jé­sus vient an­non­cer et ac­com­plir la der­niè­re éta­pe de la Ré­vé­la­tion : pre­miè­re­ment, il vient élar­gir à l’infini la no­tion de pro­chain ; Marc nous mon­tre à plu­sieurs re­pri­ses Jé­sus lut­tant contre tou­te ex­clu­sion ; deuxiè­me­ment, Jé­sus vient sur ter­re pour vi­vre en lui ces deux amours in­sé­pa­ra­bles, ce­lui de Dieu, ce­lui des au­tres sans ex­cep­tion ; en­fin, il vient nous en ren­dre ca­pa­bles en nous don­nant son Es­prit : « A ce­ci tous vous re­con­naî­tront pour mes dis­ci­ples : à l’amour que vous au­rez les uns pour les au­tres. » (Jn 13,35).

            Jé­sus vient de don­ner au scri­be la plus bel­le dé­fi­ni­tion du Royau­me : c’est là où l’amour est roi, l’amour de Dieu nour­ris­sant l’amour des au­tres.

——–

Compléments

– Les dis­ci­ples de Jé­sus sont tous Juifs, com­me lui-mê­me, d’ailleurs, et com­me bon nom­bre des pre­miers Chré­tiens. On ne doit donc pas s’étonner de dé­cou­vrir une ré­el­le com­mu­nion de pen­sée en­tre Jé­sus et cer­tains re­pré­sen­tants du Ju­daïs­me : c’est le cas ici. Le scri­be qui s’avance n’est pas mal­veillant, au contrai­re : dans les ver­sets pré­cé­dents, il a ap­pré­cié les pri­ses de po­si­tion de Jé­sus.

– Dans le cha­pi­tre 11, et le dé­but du cha­pi­tre 12, Marc vient de rap­por­ter tou­te une sé­rie de contro­ver­ses avec les au­to­ri­tés re­li­gieu­ses : tout d’abord, le ré­cit des vendeurs chas­sés du Tem­ple (11,15-17) ; l’apprenant, les grands prê­tres et scri­bes se sont de­man­dé com­ment on pour­rait le fai­re pé­rir (v. 18) ; quand ils le ren­con­trent à nou­veau dans le Tem­ple, les grands prê­tres, scri­bes et an­ciens lui de­man­dent en ver­tu de quel­le au­to­ri­té il se per­met des cho­ses pa­reilles (v. 28) ; Jé­sus ne ré­pond pas di­rec­te­ment, mais en­chaî­ne aus­si­tôt sur la pa­ra­bo­le des vi­gne­rons ho­mi­ci­des (12,1-12) ; ses ad­ver­sai­res com­pren­nent très bien qu’ils sont vi­sés et rê­vent en­co­re une fois de l’arrêter ; seu­le la peur de la fou­le les re­tient. Il fau­drait ar­ri­ver à le pren­dre au piè­ge : c’est le but avoué des deux ques­tions sui­van­tes : faut-il payer l’impôt à Cé­sar  ? (C’est la ques­tion des Pha­ri­siens et des Hé­ro­diens ; 12,13-17) ; com­ment se pas­se­ra la ré­sur­rec­tion des morts pour la fem­me aux sept ma­ris ? (C’est la ques­tion des Sad­du­céens ; 12,18-27). Dans cet­te at­mos­phè­re em­poi­son­née, voi­ci tout d’un coup une ques­tion de bon­ne foi : « Le scri­be les avait en­ten­dus dis­cu­ter et voyait que Jé­sus leur avait bien ré­pon­du. » (12,28). Et l’on as­sis­te pour une fois à un vé­ri­ta­ble dia­lo­gue, cha­cun re­con­nais­sant la jus­tes­se des vues de l’autre. Mais il est trop clair que ce scri­be fait fi­gu­re de cas iso­lé.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 32

Dimanche 17 octobre 2021 : 29è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 17 octobre 2021 :

29ème dimanche du Temps Ordinaire

C68PdChW0AAnzYg

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre d’Isaïe 53, 10 – 11

10 Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR.
S’il remet sa vie en sacrifice de réparation,
il verra une descendance, il prolongera ses jours :
par lui, ce qui plaît au SEIGNEUR réussira.
11 Par suite de ses tourments,
il verra la lumière,
la connaissance le comblera.
Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes,
il se chargera de leurs fautes.

LES EXILES DANS LA TOURMENTE
Essayons d’abord de lire ce texte sans penser tout de suite à Jésus-Christ : le prophète Isaïe qui écrivait au sixième siècle av. J.C. parlait d’abord pour ses contemporains ; sinon qui l’écouterait ? Un prédicateur qui, aujourd’hui, nous parlerait pour l’an 3000 n’aurait guère d’auditeurs ! Il faut donc chercher ce qu’Isaïe voulait dire à ses contemporains, en quoi son message pouvait les stimuler.
La seule chose évidente dans les quelques lignes que nous lisons ici, c’est qu’on est dans un contexte de persécution : un « Serviteur » est « broyé par la souffrance ». Puisque ce passage est inséré dans le livre du deuxième Isaïe (c’est-à-dire les chapitres 40 à 55 d’Isaïe), on peut penser qu’il s’agit de l’Exil à Babylone. La souffrance est là pour ce peuple qui a tout perdu et qui peut aller jusqu’à se sentir abandonné de Dieu. Alors le prophète vient redonner des raisons de vivre et d’espérer, des raisons de tenir le coup, malgré tout. Il vient dire : votre souffrance n’est pas inutile, elle a un sens, vous pouvez lui donner un sens.
Il cite l’exemple d’un Serviteur, mais sans le désigner précisément ; qui est ce « Serviteur » ? Ce même titre revient avec insistance dans les quatre textes qu’on appelle justement « les chants du Serviteur » chez le deuxième Isaïe. Il s’agit probablement du peuple lui-même exilé, ou ce qu’il en reste : le petit noyau qui essaie coûte que coûte de rester un serviteur de Dieu.
Je commence par la phrase la plus difficile : « Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR. » L’horrible contresens à ne pas faire, ce serait de croire une seule seconde que Dieu puisse prendre un quelconque plaisir à la souffrance d’un homme ; comment concilier cette manière de voir avec tout ce que nous savons par ailleurs, à savoir que Dieu est Amour… Même nous, qui ne sommes pas très bons, nous ne nous réjouissons pas des souffrances des autres ! Donc, ne faisons pas dire à ce texte ce qu’il ne dit pas !… Nulle part, dans le texte hébreu, il n’est dit que Dieu s’est complu à broyer son Serviteur par la souffrance.
Le verbe « plaire » ici est un mot que l’on employait à propos des sacrifices pour dire qu’ils étaient agréés par Dieu et qu’il donnait son absolution au peuple tout entier. Pour le dire autrement, dans sa souffrance, le serviteur est invité à adopter une attitude que Dieu peut agréer comme une œuvre de réparation, d’absolution.
Ce qui revient à dire que le serviteur peut transformer sa souffrance en une œuvre de salut. D’abord pour lui-même : derrière l’expression « broyé par la souffrance », il y a l’image du « coeur brisé » d’Ezéchiel ou du psaume 50/51: un coeur de pierre qui devient coeur de chair… dans la souffrance, et spécialement celle infligée par les hommes, la persécution, on peut réagir par le durcissement (haine pour haine), ou par l’amour et le pardon. C’est donc au sein même de sa souffrance que le serviteur peut tracer un chemin de lumière : c’est le sens de la phrase « par suite de ses tourments, il verra la lumière ». De tout mal, Dieu peut nous aider à faire sortir un bien ! Voilà la merveille, la puissance de l’amour de Dieu.

TRACER UN CHEMIN DE LUMIERE
Mais ce serviteur souffrant peut également contribuer au salut des autres. C’est le deuxième message d’Isaïe : Cette souffrance que les hommes vous ont infligée, vous pouvez en faire un moyen de salut pour eux ; Dieu accepte, agrée votre attitude intérieure d’offrande comme un sacrifice et il pardonne à tous, y compris vos bourreaux. Il est vrai que vous n’êtes pas en train d’accomplir un sacrifice au Temple de Jérusalem selon les rites traditionnels, mais, dans sa miséricorde pour tous les hommes, Dieu accueille votre attitude intérieure d’offrande et de pardon comme un sacrifice de réparation. Etant entendu que c’est toujours Dieu qui répare, qui pardonne.
C’est bien ce qui est dit ici par Isaïe au sujet du Serviteur : broyé par la haine des hommes, le Juste a répondu par le silence et le pardon. Dieu a permis que ce pardon soit le salut des bourreaux…! Que ce pardon convertisse le coeur des bourreaux parce qu’ils se sont ouverts à l’absolution offerte par Dieu.
Alors Isaïe délivre le message le plus important de sa prophétie : « Par lui (par le serviteur), ce qui plaît au SEIGNEUR réussira » ; c’est la phrase centrale de ce texte ; cette volonté de Dieu, Isaïe le sait bien, comme déjà Moïse le savait avant lui, c’est de sauver l’humanité, de la libérer de toutes ses chaînes ; et la pire de nos chaînes, c’est la haine, la violence, la jalousie qui rongent notre coeur. Cette volonté de Dieu, c’est donc tout simplement que l’humanité redécouvre la paix ; or cela peut se réaliser grâce aux serviteurs de Dieu. C’est ce que dit Isaïe ; « Si le Serviteur fait de sa vie un sacrifice de réparation… par lui ce qui plaît au SEIGNEUR réussira ». A partir de ce pardon accordé par Dieu, tous les pécheurs, délivrés de leur culpabilité, peuvent entamer une nouvelle vie. Devant l’attitude du Serviteur, le cœur des bourreaux s’attendrira. « Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » Ce qu’Isaïe dit ici, c’est que le salut des bourreaux est dans les mains de leurs victimes. Car seul le pardon accordé par la victime peut attendrir le cœur de son bourreau et le convertir.
C’est bien le sens de la phrase de Jésus : « Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
——————————-

Complément
Quelques siècles plus tard, le prophète Zacharie s’inscrivait dans la même ligne : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé… Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure. » (Za 12, 10 ; 13, 1).

 

PSAUME – 32 (33), 4-5. 18-19. 20.22

4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous,
comme notre espoir est en toi !

UNE PAROLE QUI EST LUMIERE
Dommage, nous n’avons entendu que quelques versets de ce psaume magnifique qui commence par « jubilez, hommes justes ! » Il est tout plein de jubilation, effectivement. Il comporte vingt-deux versets, ce qui est déjà tout un programme, nous l’avons vu souvent. Parce que vingt-deux, c’est le nombre des lettres de l’alphabet hébreu, on dit donc que ce psaume est « alphabétisant ». Lorsqu’on rencontre un psaume alphabétisant, on sait d’avance qu’il est consacré à l’Alliance que Dieu a proposée à son peuple pour annoncer son projet au monde et pour le réaliser. Manière symbolique de dire la perfection du projet de Dieu, qui est le tout de notre vie, « de A à Z ».
L’Alliance, le projet de Dieu est donc au centre de ce psaume : le mot « Alliance » ne sera pas prononcé une seule fois, mais il est sous-entendu dans le choix de ce nombre de vingt-deux versets. Et d’ailleurs, curieusement, (et ce n’est sûrement pas un hasard), la strophe centrale de ce psaume (les versets 11 et 12) dit : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. » Et aussitôt après (verset 13), vient le rappel de l’élection d’Israël, c’est-à-dire de sa vocation particulière au service du projet de Dieu : « Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu, heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine. »

On ne s’étonne donc pas d’avoir entendu pour commencer tout à l’heure « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Sans cesse, dans la Bible, on médite sur cet événement extraordinaire : le Dieu inaccessible parle à l’homme. Il parle pour créer, il parle pour proposer son Alliance, il parle pour guider la marche de son peuple, et avec lui, de toute l’humanité au long des siècles. « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR », elle est en ligne droite depuis le début, elle poursuit toujours l’unique projet. La juxtaposition des deux lignes de ce verset est très intéressante : « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Contrairement aux apparences peut-être, il n’y a pas là deux affirmations distinctes, l’une concernant la Parole de Dieu, l’autre portant sur ses actes, sur ce qu’il fait. Chez l’homme, la parole et l’action ne sont pas toujours très cohérents ; nos beaux discours sont souvent sans lendemain. Mais en Dieu la parole est acte : le même mot hébreu « Davar » veut dire à la fois « parole » et « action, oeuvre, événement ». Ce que Dieu dit, Il le fait ! « Il dit et cela fut » répète le récit de la création au chapitre 1 de la Genèse. Ou encore rappelez-vous Isaïe au chapitre 55 : « La Parole qui sort de ma bouche ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée. » Il y a certainement là aussi, comme très souvent dans la Bible, une allusion (j’aurais envie de dire un coup de patte) aux idoles qui, elles sont muettes et inertes, impuissantes.

« Il est fidèle en tout ce qu’il fait » : il s’agit encore et toujours de ce projet de Dieu : et le psaume détaille toute cette oeuvre de Dieu : la Création non pas comme un acte du passé mais comme une présence de Dieu, une vigilance sur tous ceux qu’il a appelés à l’existence ; j’ai employé le mot « vigilance » parce que nous le trouverons tout à l’heure.

Pour guider la marche de son peuple, Dieu parle à travers sa Loi. On en a un écho dans ce verset : « Il aime le bon droit et la justice, la terre est remplie de son amour. » La Création tout entière a vocation à devenir le lieu de l’amour, du droit et de la justice. Rappelez-vous le mot du prophète Michée : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que de respecter le droit, d’aimer la fidélité et de t’appliquer à marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8). C’est la Loi qui éduque peu à peu ce peuple et promeut le droit et la justice tels que Dieu les entend. Dans tous les peuples du monde, la loi est faite pour garantir et développer les valeurs régnantes de la société ; la particularité en Israël c’est que la Loi a été donnée par Dieu et donc elle défend les valeurs de Dieu : l’amour, la liberté, le respect mutuel, la solidarité ; les commandements tendent tous à éduquer le peuple dans ce sens.

Les autres versets que nous entendons ce dimanche font partie de la fin du psaume, mais ils sont dans la suite logique de ceux que nous venons de voir : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour », car la crainte de Dieu comporte toujours une dimension d’obéissance à sa Loi : une obéissance dictée par la confiance ; comme un enfant écoute celui qui l’avertit du danger, s’il lui fait confiance toutefois. Au passage, vous avez remarqué, nous avons là une belle définition de la « crainte de Dieu » : « Craindre » Dieu c’est espérer en son amour. Encore une fois, vous voyez qu’on est bien loin de la peur.

LA VIGILANCE DE DIEU
« Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine. » On voit bien pourquoi ce verset a été choisi précisément pour ce dimanche, en réponse à la première lecture : le chant du Serviteur souffrant au chapitre 53 d’Isaïe. Dans la souffrance, le serviteur ne tient le coup que parce qu’il sait qu’il est l’objet de la vigilance de Dieu, Isaïe dit « de la prédilection de Dieu ». En hébreu, le texte de notre psaume dit « L’oeil de Dieu est sur ceux qui le craignent ». Belle manière de dire sa sollicitude. Quant à la citation des « jours de famine », elle est certainement une allusion au temps de l’Exode : pendant la marche dans le désert, Dieu a réellement sauvé le peuple qui mettait son espoir en lui, en lui envoyant la manne, chaque matin.

Il reste que l’expression « pour les délivrer de la mort » pose question : pour tous, croyants ou incroyants, la mort est inéluctable et, à l’époque où ce psaume a été écrit, personne n’a encore ressuscité ! Dieu n’a délivré personne de la mort physique ! Mais il s’agit du peuple : et, réellement, ce peuple peut témoigner que Dieu l’a délivré plusieurs fois de la mort : que ce soit en Egypte, ou à Babylone, ou ailleurs.

Le dernier verset est un beau résumé de l’Alliance, une expression de confiance extraordinaire : le peuple met tout son espoir dans celui qui l’accompagne de sa vigilance : « Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous, comme notre espoir est en toi. » Cette confiance ne devrait jamais nous quitter puisque, dans la foi, nous savons que : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. » Dans nos moments de découragement, nous devrions nous répéter cette phrase !

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 4, 14 – 16

Frères,
14 en Jésus, le Fils de Dieu,
nous avons le grand prêtre par excellence,
celui qui a traversé les cieux ;
tenons donc ferme l’affirmation de notre foi.
15 En effet, nous n’avons pas un grand prêtre
incapable de compatir à nos faiblesses,
mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses,
à notre ressemblance, excepté le péché.
16 Avançons-nous donc avec assurance
vers le Trône de la grâce,
pour obtenir miséricorde
et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

JESUS N’ETAIT PAS PRETRE A LA MANIERE JUIVE
Tout se passe comme si nous assistions à une discussion sur le thème de la religion : deux théories, ou plutôt deux groupes, sont en présence : d’une part des Juifs, fervents, très attachés au culte du Temple et à l’institution du sacerdoce à Jérusalem : hors de là pas de salut ; et, en face, des Chrétiens tout neufs qui ont trouvé en Jésus-Christ, mort et ressuscité, le salut que l’humanité attend. Le dialogue entre ces deux groupes est d’autant plus difficile qu’ils emploient exactement le même vocabulaire, mais en donnant aux mots des sens complètement différents, voire même opposés.
Pour les Juifs, le rôle des prêtres en général, et du grand prêtre en particulier, c’est de faire le pont entre le Dieu inaccessible et le peuple. Quand on dit « Dieu Saint », on pense Dieu séparé, inaccessible ; les hommes, eux, appartiennent au monde profane, ce que l’Ancien Testament appelle impur. (Encore un mot qui a changé de sens !) ; alors, pour transmettre à ce Dieu nos prières, ou même nos actions de grâce, il faut un médiateur, un intermédiaire, quelqu’un qui fasse le pont. (C’est de là que vient le mot « pontife », « pontifex »). Ce quelqu’un ne peut pas être un homme ordinaire, qui appartient au monde profane ; d’où tout le rituel de la consécration du grand prêtre ; le mot « consécration » signifiant justement séparation, mise à part. Pourtant, nous savons que déjà l’Ancien Testament avait découvert, et merveilleusement, le Dieu tout proche ; mais le chemin était à sens unique, si l’on peut dire : Dieu traversait l’abîme qui nous sépare de lui, mais pour l’homme, c’était impossible. D’où la nécessité du prêtre, mis à part pour cela.
Dans cette logique-là, il est évident que Jésus ne remplit aucune des conditions du sacerdoce : premièrement, il n’est pas de la tribu des prêtres (la tribu de Lévi), puisqu’il descend de David, qui est de la tribu de Juda ; ses disciples se vantent assez, d’ailleurs, de cette filiation davidique ; pire, pour être grand prêtre, il fallait, à l’intérieur de la tribu de Lévi, descendre de la famille d’Aaron, ce qui évidemment n’était pas non plus le cas. Il n’a donc pas non plus reçu la consécration de grand prêtre, et pour cause. Et encore plus grave, il est mort comme un maudit : la mort de Jésus n’est pas un acte du culte, bien au contraire : c’est l’exécution d’un condamné ; et pour ceux qui l’ont condamné, il n’était qu’un imposteur, un faux Messie ; d’ailleurs la preuve, c’est que Dieu ne lui épargne pas cette mort infâme ; il a donc menti en se prétendant fils de Dieu. C’est en le tuant, au contraire, qu’on a accompli un acte religieux, en supprimant un blasphémateur qui ne pouvait que dévoyer le peuple.
Pour les Chrétiens, au contraire, tout repose sur le mystère de l’Incarnation. Dieu s’est fait homme ; en Jésus-Christ, homme et Dieu ne font qu’un. Le voilà, celui qui, réellement, efficacement, fait le pont. En lui, Dieu est venu vers l’humanité, Dieu a traversé l’abîme qui nous sépare de lui. Notre texte dit « Il a traversé les cieux ». En lui aussi, et en même temps, par sa Résurrection, un homme a traversé les cieux : pour rester dans cette image, on pourrait dire que le chemin a été fait dans les deux sens. En lui, l’humanité tient fermement une fois pour toutes la main de Dieu. Et nous, puisque nous sommes son corps, nous avons par lui accès à Dieu. Donc, c’est lui notre médiateur une fois pour toutes. « Tenons ferme dans l’affirmation de notre foi » nous dit l’auteur, c’est-à-dire ne nous laissons plus intimider par une théorie d’un autre âge. Désormais, tout est changé. Ne regardons plus vers le passé ; il n’était qu’une étape dans le projet de Dieu. Désormais, « En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence. »

LE MYSTERE DE L’INCARNATION
Nous lisons ici que, au moment où cette lettre a été écrite, déjà la communauté chrétienne donnait à Jésus le titre de Fils de Dieu. Mais, du coup, ces Chrétiens avaient la même difficulté que nous. Ce Fils de Dieu pouvait-il en même temps être un homme comme nous ? Il est là, le mystère de l’Incarnation, et il faut bien accepter qu’il reste pour nous un mystère : les desseins de Dieu sont trop impénétrables pour nous. Chez nous tous, même si nous récitons fidèlement que Jésus est « vrai homme et vrai Dieu », l’idée que Dieu est irrémédiablement lointain demeure tenace.
C’est probablement pour répondre à ce genre de difficulté que l’auteur ajoute tout de suite après : « Le grand prêtre que nous avons n’est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché. » Cette épreuve du Christ, recouvre certainement les multiples tentations qui ont jalonné sa vie : celles que nous rapportent les évangiles synoptiques dans ce qu’on appelle les tentations au désert ; celle du pouvoir, du succès, du prestige ; celle de se faire servir au lieu de se faire serviteur (nous en aurons un écho dans l’évangile de ce même dimanche) ; celle que lui a occasionnée Pierre en le poussant à éviter la persécution et la mort qui l’attendaient à Jérusalem ; celle de Gethsémani… Celle, enfin, de se croire abandonné, au pire moment, c’est-à-dire sur la croix. Toutes ces tentations sont les nôtres, mais lui n’a jamais succombé ; pas une fois il ne s’est éloigné de la volonté de son père : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ». Il est donc bien à la fois notre frère, qui partage notre condition, nos épreuves, nos tentations, et Fils de Dieu vivant parfaitement selon la volonté du Père.
Il ne nous reste plus qu’à marcher à sa suite, nous qui sommes ses membres, comme dit Saint Paul dans la lettre aux Corinthiens. Ce qui est dit ici sous la forme : « Avançons-nous donc avec pleine assurance… » Désormais, l’institution israélite du sacerdoce n’a plus de raison d’être. Mais alors, tout de suite se pose la question : pourquoi y a-t-il encore des prêtres parmi nous ? Soyons francs, quand l’auteur de la lettre aux Hébreux écrivait, personne dans aucune communauté chrétienne ne portait le titre de prêtre ; et si ce titre est revenu en usage par la suite, c’est avec un sens tout différent. Le prêtre chrétien ne prétend pas « faire le pont » entre Dieu et les fidèles. Mais, par sa présence, il rappelle sans cesse à ses frères, que Jésus-Christ, le seul grand prêtre, le seul pontife, est au milieu d’eux.

 

EVANGILE – selon Saint Marc 10, 35-45

En ce temps-là,
35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée,
s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, ce que nous allons te demander,
nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
36 Il leur dit :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
37 Ils lui répondirent :
« Donne-nous de siéger,
l’un à ta droite et l’autre à ta gauche,
dans ta gloire. »
38 Jésus leur dit :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,
être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
39 Ils lui dirent :
« Nous le pouvons. »
Jésus leur dit :
« La coupe que je vais boire, vous la boirez ;
et vous serez baptisés
du baptême dans lequel je vais être plongé.
40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche,
ce n’est pas à moi de l’accorder,
il y a ceux pour qui cela est préparé. »
41 Les dix autres, qui avaient entendu,
se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
42 Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez :
ceux que l’on regarde comme chefs des nations
les commandent en maîtres ;
les grands leur font sentir leur pouvoir.
43 Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.
Celui qui veut devenir grand parmi vous
sera votre serviteur.
44 Celui qui veut être parmi vous le premier
sera l’esclave de tous :
45 car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

POUR LIBERER LA MULTITUDE
Commençons par ces derniers mots « rançon pour la multitude » : ils ont malheureusement complètement changé de sens depuis le temps du Christ, et nous risquons donc de les entendre de travers ; aujourd’hui, quand nous entendons le mot rançon, c’est dans le contexte d’une prise d’otage, il s’agit de payer la somme exigée par les ravisseurs, seul moyen d’obtenir la libération du prisonnier. Le mot « rançon » désigne le montant de la somme à verser. On dira, par exemple, que les preneurs d’otage exigent une « forte rançon ». Tandis qu’à l’époque du Christ, au contraire, le mot « rançon » signifiait la libération, c’est-à-dire la seule chose importante en définitive. Le mot grec qui a été traduit par rançon est dérivé d’un verbe qui signifie « délier, détacher, délivrer ».
C’est donc un contresens, par rapport au texte grec de l’évangile de Saint Marc, d’imaginer que Jésus doive payer quelque chose pour nous. Ce contresens défigure complètement l’image de Dieu : un fameux chant de Noël a cru bien faire en parlant d’apaiser le courroux de Dieu, mais celui qui l’a écrit n’avait certainement pas complètement lu l’Ancien Testament ! Les disciples de Jésus l’avaient lu, eux, et ils ne risquaient donc pas de faire le contresens. D’autant plus que toute la Bible raconte la longue entreprise de Dieu pour libérer son peuple, d’abord, et toute l’humanité ensuite, de tous ses esclavages de toute sorte. Dieu est le Dieu libérateur, c’est le premier article du Credo d’Israël.
D’autre part, nous savons bien que tous les prophètes ont lutté de toutes leurs forces contre l’horrible pratique des sacrifices humains, dont ils disaient que c’est une abomination. Donc, quand les disciples ont entendu Jésus leur dire « je dois donner ma vie en rançon pour la multitude », il ne leur est pas venu à l’idée une minute que Dieu pouvait exiger l’exécution de son Fils pour apaiser un quelconque courroux : ils savaient depuis longtemps que Dieu n’a pas de courroux contre l’humanité et qu’il ne veut pas de sacrifice humain.
En revanche, ils attendaient une libération : de l’occupant romain d’abord, c’est certain ; et le malentendu a duré longtemps pour quelques-uns d’entre eux, y compris Judas, probablement. Plus profondément, ils étaient des croyants et donc, ils attendaient aussi la libération définitive de l’humanité de tout le mal qui la ronge : le mal d’ordre physique, moral, spirituel. Et ils entendaient Jésus leur dire « je dois consacrer ma vie à cette oeuvre divine de libération de l’humanité ». Mais Jésus leur dit aussi que cette oeuvre de libération de l’humanité passe par la conversion du coeur de l’homme ; et cela va lui coûter la vie, il le sait. Il vient, pour la troisième fois de leur annoncer sa passion, sa mort et sa résurrection ; annonce qui ne fait que confirmer leurs craintes ; Marc note un peu plus haut qu’ils sont sur la route qui monte à Jérusalem et que Jésus marche en avant du groupe ; eux suivent sans empressement, parce qu’ils ont peur, et à juste titre, de ce qui les attend à Jérusalem.

SERVIR QUOI QU’IL EN COUTE
Du groupe, deux hommes se détachent, peut-être les plus courageux, ou les plus clairvoyants ? Jacques et Jean, les fils de Zébédée, ceux que Jésus a surnommés « les fils du tonnerre ». Alors, de cette troisième annonce qui confirme leurs pires craintes, ils préfèrent ne retenir que la fin et ils demandent à Jésus de les rassurer : nous qui allons affronter Jérusalem avec toi, dis-nous qu’ensuite, nous aurons part à ta gloire. Jésus répond : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? Recevoir le Baptême dans lequel je vais être plongé ? » Manière de dire, je ne peux pas éviter le chemin de souffrance et de mort sur lequel les hommes m’entraînent ; et vous, êtes-vous prêts à vous engager sur ce même chemin ?
La dernière phrase de Jésus est très curieuse, si on y réfléchit : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi » : mais, justement, le Fils de l’homme, d’après le prophète Daniel (Dn 7), était celui qui devait être sacré roi de toute l’humanité. Curieux portrait de roi qu’un roi à genoux devant l’humanité au lieu d’être assis sur son trône au-dessus des autres.
Clairement, ici, Jésus se présente non comme un roi triomphant mais comme le serviteur d’Isaïe dont nous lisions le portrait en première lecture : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie » ; Isaïe disait « Par lui s’accomplira la volonté du SEIGNEUR », c’est-à-dire le salut de l’humanité ; parce que la non-violence, le pardon, le service, l’humilité sont le seul moyen de changer le coeur de l’homme ; alors on comprend la phrase de Jésus : « Les chefs des nations païennes commandent en maîtres… Il ne doit pas en être ainsi parmi vous ». Vous, mes disciples, qui êtes le noyau et le ferment de l’humanité nouvelle, soyez à l’image du Fils de l’homme, faites-vous serviteurs.
—————————–

Compléments

– Le livre de l’Exode raconte qu’à une époque où on croyait encore qu’il fallait payer quelque chose à Dieu pour se « racheter » à ses yeux, Moïse avait répondu « si cela peut vous aider à apaiser votre conscience, donnez une pièce d’argent pour le service de la Tente de la Rencontre, et n’en parlons plus. » Cette pièce d’argent pesait environ sept grammes, (c’était le franc symbolique, en quelque sorte), et Moïse précisait bien que ce devait être la même chose pour tout le monde, riches ou pauvres, car toutes les vies ont la même valeur aux yeux de Dieu (Ex 30, 16).
– « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie » : le rapprochement avec la première lecture s’impose : la figure du Serviteur annoncée par Isaïe a été pour les premiers Chrétiens la seule manière de comprendre l’incompréhensible : le roi du monde humilié au lieu d’être couronné.
– On peut penser que, très certainement, cet épisode et la réponse de Jésus devaient trouver un écho dans la communauté pour laquelle Marc a rédigé son évangile : car, pour elle, la persécution était déjà une réalité. Et au long des siècles, cette phrase de Jésus se répercute encore : l’oeuvre de libération de l’humanité n’est pas terminée ; elle nécessitera encore d’autres témoins, d’autres martyrs.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 114

Dimanche 12 septembre 2021 : 34ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 12 septembre 2021 : 24ème dimanche du Temps Ordinaire

QUI-DITES-VOUS-QUE-JE-SUIS

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre d’ISAIE 50, 5-9a

5 Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe.
Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats.
7 Le SEIGNEUR mon Dieu vient à mon secours ;
c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.
8 I1 est proche, Celui qui me justifie.
Quelqu’un veut-il plaider contre moi ?
Comparaissons ensemble !
Quelqu’un veut-il m’attaquer en justice ?
Qu’il s’avance vers moi !
9 Voilà le SEIGNEUR mon Dieu, il prend ma défense ;
qui donc me condamnera ?

LE SERVITEUR DE DIEU DECRIT PAR ISAIE
Ce texte fait partie d’un ensemble qu’on appelle les « Chants du Serviteur » dans le livre d’Isaïe : quatre textes qui brossent le portrait d’un personnage étonnant appelé le « Serviteur de Dieu ». C’est un véritable témoin de Dieu, il mène une vie exemplaire, mais il est persécuté ; après sa mort, on reconnaît en lui le porte-parole de Dieu, et mystérieusement, c’est à travers lui que l’humanité tout entière est sauvée ; c’est donc lui qui fait aboutir le projet de salut de Dieu pour toute l’humanité. Bien sûr, après deux mille ans de christianisme, nous croyons tout de suite qu’il s’agit de Jésus-Christ !
Mais le prophète Isaïe, lui, ne pensait certainement pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l’Exil à Babylone. Il s’adressait aux exilés et donnait un sens à leur souffrance en rappelant à cette communauté sa mission de serviteur. Il fallait tenir à tout prix le cap de la fidélité pour collaborer au projet de salut de Dieu.
Le prophète invite la communauté à puiser ses forces dans la Parole de Dieu : « Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. » « L’écoute » (« l’oreille ouverte ») est un thème très présent dans la Bible : il est synonyme de confiance. On a pris l’habitude d’opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l’égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu’on sait dans la foi que sa volonté n’est que bonne… ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu… et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu’il nous a abandonnés ou pire qu’il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.
Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd’hui écouterez-vous la Parole de Dieu…? » (Ps 94/95) et dans leur bouche, le mot « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu’il arrive ». Et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (qui lui font confiance) ». De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il nous donne la force d’opposer un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la résurrection. Le mal reste un mal, mais du mal, Dieu fait naître du bien.
C’est cette confiance qui pousse le Serviteur à accepter la mission confiée. I1 s’agit bien d’une « mission confiée » ; ce n’est pas un jeu de mots : c’est l’expression d’une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c’est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu’il rencontrera inévitablement.
LA MISSION DU PROPHETE, UNE MISSION A RISQUES
En invitant ses frères à se ressourcer chaque jour dans la parole de Dieu, le prophète ne leur cache pas que leur mission de « Serviteur de Dieu » comporte des risques. Et la persécution est décrite ici de manière très réaliste : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe » Ce n’était probablement pas le fait des Babyloniens, mais de frères qui abandonnaient la religion des pères et persécutaient le petit noyau fidèle.
Pourquoi les prophètes, les vrais serviteurs sont-ils inévitablement persécutés ? Parce que la fidélité à la Parole de Dieu amène immanquablement le Serviteur à se singulariser, à déplaire ; s’il « écoute » réellement la Parole de Dieu, c’est-à-dire s’il la met en pratique, il devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l’appel à leur tour… d’autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Les vrais prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu meurent rarement dans leur lit.
Mais le Serviteur trouve sa force auprès de Celui qui lui permet de tout affronter car, en confiant une mission, le Seigneur donne la force nécessaire ; il « donne » le langage nécessaire : dans les versets précédents, le Serviteur l’a reconnu expressément : « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire » … C’est Dieu lui-même qui nourrit cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille », ce qui veut dire que l’écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable.
C’est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu. Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé… Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours. » Et là Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu ma face dure comme pierre* » : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », eh bien ici le Serviteur affirme « rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive, vous ne me verrez pas le visage défait » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure : parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… »
Tout cela, Jésus l’a vécu ; et dans l’évangile de ce dimanche, il nous invite à le suivre sur ce chemin, quoi qu’il arrive : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera. »
—————–
Note
Luc a repris exactement cette formule à propose de Jésus, prenant résolument la route de Jérusalem (Lc 9,51). Une traduction littérale serait : « Jésus durcit sa face pour se rendre à Jérusalem ».

 

PSAUME – 114 (116), 1-2, 3ac-4, 5-6, 8ac-9

1 J’aime le SEIGNEUR :
il entend le cri de ma prière ;
2 Il incline vers moi son oreille :
toute ma vie, je l’invoquerai.

3 J’étais pris dans les filets de la mort,
retenu dans les liens de l’abîme,
j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ;
4 j’ai invoqué le nom du SEIGNEUR :
« SEIGNEUR, je t’en prie, délivre-moi ! »

5 Le SEIGNEUR est justice et pitié,
notre Dieu est tendresse.
6 Le SEIGNEUR défend les petits :
j’étais faible, il m’a sauvé.

8 Il a sauvé mon âme de la mort,
gardé mes yeux des larmes
et mes pieds du faux pas.
9 Je marcherai en présence du SEIGNEUR
sur la terre des vivants.

LA SOLLICITUDE DE DIEU POUR SON PEUPLE AU LONG DE L’HISTOIRE
Comme toujours dans les psaumes, celui qui dit « Je » n’est pas un individu isolé, c’est le peuple croyant tout entier qui parle ; un peuple qui a souffert, qui a prié, je devrais dire « crié » et qui a expérimenté, au sein même de la souffrance, que Dieu était son allié : « J’aime le SEIGNEUR : il entend le cri de ma prière ; il incline vers moi son oreille : toute ma vie, je l’invoquerai. » En Israël, on peut le dire d’expérience : c’est Dieu qui prend l’initiative, et cela depuis toujours, depuis l’origine. Avec Adam, avec Noé, avec Abraham, chaque fois c’est Dieu qui a appelé l’homme à l’existence et à l’Alliance pour le bonheur de l’homme et non pour son profit, à lui, Dieu.
Puis, quand le peuple a souffert en Egypte, le Seigneur est venu à son secours. Le livre de l’Exode a cette phrase magnifique : « Les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son Alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu vit les fils d’Israël ; Dieu se rendit compte. » (Ex 2,23-25). Et alors ce fut la formidable découverte du buisson ardent : « Le SEIGNEUR dit à Moïse : Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups des chefs de corvée. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens… Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Egyptiens font peser sur eux, va, maintenant ; je t’envoie vers Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël ». (Ex 3,7… 10).
Il y a certainement cette expérience historique derrière la phrase du psaume : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse. » Les filets de la mort dont il parle, c’est l’esclavage en Egypte : dix fois Pharaon a promis la liberté, mais toujours en définitive, il s’est comporté en ennemi ; seul Dieu a soutenu l’effort de libération de son peuple, et a couvert sa fuite.
Et chaque fois que le peuple a traversé des périodes sombres, car il y en a eu d’autres, Dieu est intervenu. Le psaume traduit : « Le SEIGNEUR défend les petits : j’étais faible, il m’a sauvé. » (v. 6). La très grande découverte d’Israël est dite ici : « Le SEIGNEUR est justice et pitié, notre Dieu est tendresse. »
Alors, en réponse, et seulement en réponse, le peuple rend grâce, il reconnaît l’oeuvre de Dieu : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » Quelle plus belle action de grâce ? « Je marcherai, je me tiendrai debout ». Le Serviteur d’Isaïe celui qui parle dans notre première lecture de ce dimanche, a pu dire ces strophes en toute vérité : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »
JESUS L’A CHANTE LE SOIR DU JEUDI-SAINT
Bien sûr, ce psaume prend tout son sens quand on sait qu’il fait partie des psaumes du Hallel, (les psaumes 112/113 à 117/118 qui étaient chantés à l’occasion de la fête juive de la Pâque, certains au début et les autres à la fin du repas) ; Jésus l’a donc chanté le soir du Jeudi-Saint ; Matthieu le dit : « Après avoir chanté les psaumes, (il s’agit des psaumes du jour, donc du Hallel, et en particulier de ce psaume-ci), ils sortirent pour aller au mont des Oliviers. » (Mt 26,30). Et ce qui est très frappant, c’est la parenté entre ce psaume que Jésus a chanté le Jeudi soir et celui qu’il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (le psaume 21/22). L’un et l’autre évoquent la douleur. Nous venons d’entendre le cri du psaume 21/22, auquel répond notre psaume d’aujourd’hui : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ; j’ai invoqué le nom du SEIGNEUR : SEIGNEUR, je t’en prie, délivre-moi ! »
L’un et l’autre se terminent par l’action de grâce, et presque dans les mêmes termes ; Psaume 21/22 : « Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses… Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob… Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte ». En écho, notre psaume d’aujourd’hui reprend la même résolution : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » La « terre des vivants », c’est la terre promise ; et le mot « repos » (« Retrouve ton repos, mon âme »,v. 7) a le même sens ; le psaume évoque donc toute l’histoire du salut d’Israël, depuis la sortie d’Egypte, jusqu’à l’entrée en possession de la terre.
Et le psaume continue : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens ! Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du SEIGNEUR. Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem ! »
———————-
Note
1 – Dans la traduction grecque de la Bible, les versets qui suivent sont considérés comme faisant partie d’un nouveau psaume, numéroté 115 ; en revanche, dans la Bible en hébreu (le texte original), il s’agit toujours du même psaume numéroté 116.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 2,14-18

14 Mes frères,
Si quelqu’un prétend avoir la foi,
sans la mettre en oeuvre,
à quoi cela sert-il ?
Sa foi peut-elle le sauver ?
15 Supposons qu’un frère ou une soeur
n’ait pas de quoi s’habiller,
ni de quoi manger tous les jours ;
16 si l’un de vous leur dit :
« Allez en paix !
Mettez-vous au chaud,
et mangez à votre faim ! »
sans leur donner le nécessaire pour vivre,
à quoi cela sert-il ?
17 Ainsi donc, la foi,
si elle n’est pas mise en œuvre,
est bel et bien morte.
18 En revanche, on va dire :
« Toi, tu as la foi ;
moi, j’ai les oeuvres.
Montre-moi donc ta foi sans les oeuvres ;
moi, c’est par mes oeuvres que je te montrerai la foi. »

IL NE SUFFIT PAS DE DIRE : SEIGNEUR, SEIGNEUR !
On connaît bien la phrase de Jésus : « Il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21). On connaît moins celle de Saint Jacques, mais c’est bien la même chose : « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en oeuvre, à quoi cela sert-il ? » Si la phrase de Jacques nous paraît un peu polémique, c’est parce que le problème était à l’ordre du jour. « Si quelqu’un prétend avoir la foi, alors qu’il n’agit pas » ; la formule « Si quelqu’un » invite à penser qu’il y a effectivement des gens qui prétendent avoir la foi alors qu’ils ne bougent pas le petit doigt pour leurs frères.
Mais au fait, tous les prédicateurs de tous les temps ont eu à le rappeler : Loi et prophètes, en Israël, s’y sont employés. Où l’on voit, d’ailleurs, une fois de plus, que Jacques était très marqué par l’Ancien Testament. Le service des autres était un thème privilégié des prophètes ; par exemple Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. » (Is 58,6-7). C’est ce que Jacques appelle « mettre sa foi en pratique ». Alors que, pour nous, un « pratiquant », c’est plutôt quelqu’un qui va à la messe !
Il semble bien que ce soit la leçon à retenir de ce texte : il y a pratique et pratique, justement… et les auteurs du Nouveau Testament emploient ce mot dans des sens différents. Il y a la pratique du culte et la pratique du précepte de la charité; et tous sont d’accord pour dire que l’un ne remplace pas l’autre. Quand Jésus cite (par deux fois) la fameuse phrase du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, et non les holocaustes. » (Os 6,6 ; cité deux fois par Matthieu aux chapitres 9 et 12), il veut justement rappeler que toutes les belles pratiques du culte (les sacrifices) ne dispensent pas des gestes de charité.
C’est ce que Jacques dit ici à l’aide de sa petite parabole : « Supposons qu’un frère ou une soeur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim ! sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? » Traduisez : toutes les belles paroles du monde n’ont jamais servi à rien.
Cela, on le savait, me direz-vous ! Mais le problème, apparemment, c’est que si les belles paroles ne servent à rien pour les autres, Jacques semble dire qu’elles ne nous font pas du bien à nous non plus ! A l’en croire, notre foi meurt de n’être pas mise en pratique, c’est-à-dire au service des autres. Un peu plus bas, il dira : « Comme le corps qui ne respire plus est mort, la foi qui n’agit pas est morte » (2,26). Ce qui veut dire que les actes sont la respiration de la foi.
IL Y A PRATIQUE ET PRATIQUE
Une fois de plus, Saint Jean nous semble très proche : vous connaissez cette phrase de sa première lettre : « Si quelqu’un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu’il se ferme à toute compassion, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Mes petits enfants, n’aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité… Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu puisque Dieu est amour. » (1 Jn 3, 17-18).
Ou encore « Quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. (1 Jn 4, 7-8). Le mérite de cette dernière phrase est de nous faire comprendre que la foi n’est pas un bagage, mais un chemin, celui sur lequel, grâce à l’attention portée à nos frères, nous découvrons Dieu lui-même. Jésus, lui, prend une autre comparaison : il ne compare pas la foi à un chemin, mais à une construction : « Tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et les met en pratique, peut être comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… Et tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et ne les met pas en pratique, peut être comparé à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. » (Mt 7,24… 26).
Saint Paul n’est pas en reste : « Quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. » (1 Co 13,2). Paul et Jacques sont donc bien d’accord. Oui, mais alors, que deviennent toutes les affirmations de Paul sur la gratuité du salut ? Il insiste beaucoup pour dire que Dieu nous sauve gratuitement sans mérite de notre part : ce ne sont pas ce que l’on appelle nos « oeuvres » qui nous sauvent. (Par oeuvres il entend bien les oeuvres de charité, mais surtout la circoncision et les règles alimentaires juives).
En réalité, il n’y pas opposition sur le fond entre Paul et Jacques ; seulement, ce sont deux prédicateurs qui s’adressent à deux auditoires différents ; donc ils n’insistent pas sur les mêmes choses.
Les chrétiens de Paul n’en finissent pas de discuter pour savoir s’il faut ou non respecter toutes les pratiques juives (à commencer par la circoncision) en plus du baptême chrétien. A ceux-là, Paul affirme : Dieu nous sauve gratuitement, (c’est ce qu’il appelle « par la foi ») ; il nous suffit de croire en Lui et d’accueillir ce salut offert. Les oeuvres de charité suivront forcément si notre foi est réelle !
Oui, mais du coup, dans l’auditoire de Jacques, il y a des petits malins qui profitent des affirmations de Paul pour dire que puisqu’il suffit d’avoir la foi, et que nos oeuvres (nos gestes de charité) ne comptent pas, il n’y a pas besoin de s’occuper des autres !
A ceux-là, Jacques rappelle tout simplement la phrase de Jésus : « A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35).
——————–
Complément
Jésus a répercuté cette prédication de multiples manières : par exemple, la parabole du Jugement dernier chez Saint Matthieu semble bien privilégier les gestes : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. » (Mt 25,31-46).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 8, 27 – 35

En ce temps-là,
27 Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples,
vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe.
Chemin faisant, il interrogeait ses disciples :
« Au dire des gens, qui suis-je ? »
28 Ils lui répondirent :
« Jean le Baptiste ;
pour d’autres, Elie ;
pour d’autres, un des prophètes. »
29 Et lui les interrogeait :
« Et vous, que dites-vous ?
Pour vous, qui suis-je ? »
Pierre, prenant la parole, lui dit :
« Tu es le Christ. »
30 Alors, il leur défendit vivement
de parler de lui à personne.
31 Il commença à leur enseigner
qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup,
qu’il soit rejeté
par les anciens, les grands prêtres et les scribes,
qu’il soit tué,
et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Jésus disait cette parole ouvertement.
Pierre, le prenant à part,
se mit à lui faire de vifs reproches.
33 Mais Jésus se retourna
et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »
34 Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix,
et qu’il me suive.
35 Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra ;
mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile
la sauvera. »

LE PREMIER RENIEMENT DE PIERRE
Pierre vient d’oser la déclaration la plus extraordinaire que l’on pouvait imaginer à l’époque : « Tu es le Messie. » Et on est surpris de la réaction de Jésus ; il ne refuse pas le titre, mais aussitôt il donne une stricte consigne de silence. Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce fameux « secret messianique » : il est trop tôt pour dire à tous que Jésus est le Messie, parce que ce titre est trop ambigu. Car Jésus est bien le Messie  qu’on attend, mais pas du tout comme on l’attend ! C’est ce qu’il va essayer de faire comprendre à ses disciples : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. »
Pour des oreilles juives, ce discours était complètement paradoxal : au moment même où Jésus revendiquait le titre de Messie (Fils de l’homme était un synonyme), il prévoyait l’échec, la souffrance, la mort. Quelques mots d’abord sur ce titre de « Fils de l’homme » : cette expression sort tout droit du livre de Daniel, au chapitre 7 : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées du ciel venait comme un Fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite. » (Dn 7,13-14). Quelques versets plus loin, Daniel précise que ce Fils d’homme n’est pas un individu solitaire, mais un peuple : « Les Saints du Très-Haut recevront la royauté, et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais… La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux, elles ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » (Dn 7,18.27). Quand Jésus s’applique à lui-même ce titre de Fils de l’homme, il se présente donc comme celui qui prend la tête du peuple de Dieu. Il est bien le Messie qui vient établir le règne de Dieu sur la terre.
Pas question de souffrance dans tout cela ! Quelle idée ! Pierre a raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois du pays l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance. Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
LES PENSEES DE DIEU NE SONT PAS CELLES DES HOMMES
Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. A la différence de Matthieu et Luc, Marc ne raconte pas le détail des tentations de Jésus au désert, mais nul doute qu’il nous en décrit une ici, une particulièrement grave et qui suscite une réaction très vive de Jésus, preuve qu’il doit livrer ici un véritable combat : « voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : Passe derrière moi, Satan ! »
Pourquoi Marc note-t-il ici que c’est à cause de la présence des disciples que Jésus a réagi de cette manière ? Sinon parce que la méprise de Pierre est d’autant plus grave qu’il risque d’entraîner les autres dans son erreur ? Le titre de Satan (« l’obstacle ») dit bien quel est l’enjeu : comme le Serviteur d’Isaïe (première lecture), Jésus est résolu à « écouter » son Père, à se laisser instruire, et à accomplir jusqu’au bout sa mission, quitte à subir les outrages, les crachats, les coups.
« Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats » disait le Serviteur décrit par Isaïe (Is 50,5-6 ; la première lecture de ce dimanche).
Car le plan de salut de Dieu ne s’accommode pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité », comme dit Paul (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié ; cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Et il invite à sa suite tous ses disciples de tous les temps.
Marc note que Jésus, alors, a appelé la foule et poursuivi son enseignement sur les exigences de l’évangélisation : « Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera. »

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 145

Dimanche 5 septembre 2021 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 5 septembre 2021 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire

GUERISON-SOURD

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre d’ISAIE 35,4-7a

4 Dites aux gens qui s’affolent :
« Soyez forts, ne craignez pas.
Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient,
la revanche de Dieu.
Il vient lui-même
et va vous sauver. »
5 Alors se dessilleront les yeux des aveugles
et s’ouvriront les oreilles des sourds.
6 Alors le boiteux bondira comme un cerf
et la bouche du muet criera de joie ;
car l’eau jaillira dans le désert,
des torrents dans le pays aride.
7 La terre brûlante se changera en lac ;
la région de la soif, en eaux jaillissantes.

LA VENGEANCE DE DIEU : IL VA NOUS SAUVER
A l’écoute de ce texte, deux mots nous ont surpris, peut-être, ou même choqués : la vengeance de Dieu et la revanche de Dieu : « Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu ». Disons-le tout de suite, ils n’ont pas du tout le même sens ici que dans notre langage courant du vingt-et-unième siècle !
Pour les comprendre, il faut les replacer dans leur contexte : je vous lis la phrase en entier : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu, c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver » ; ce qui veut dire que la revanche de Dieu, c’est de nous sauver. Pour bien faire, il faudrait écrire : « Voici la revanche de Dieu : (« deux points ») il vient lui-même et va vous sauver » ; on devrait même dire « voici la revanche de Dieu : (« deux points ») il vient lui-même pour vous sauver ».
Et tout le reste du texte, ce sont des promesses : promesses de guérison, de rétablissement pour les aveugles, les sourds, les muets, les boiteux… « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. »
Promesses, surtout, de retour au pays pour les exilés : les versets suivants que nous ne lisons pas ce dimanche viennent éclairer le contexte : « Ils reviendront, les captifs rachetés (c’est-à-dire « libérés ») par le SEIGNEUR, ils arriveront à Jérusalem dans une clameur de joie, un bonheur sans fin illuminera leur visage ; allégresse et joie les rejoindront, douleur et plainte s’enfuiront. » Effectivement, quand Isaïe prononce ces paroles, le peuple d’Israël est en exil à Babylone, après avoir vécu les atrocités du siège de Jérusalem par les armées de Nabucodonosor.
Cinquante années d’exil, de quoi perdre courage. Ce n’est pas par hasard qu’Isaïe leur dit « Dites aux gens qui s’affolent : Soyez forts, ne craignez pas ».
Cinquante ans pendant lesquels on a rêvé de ce retour, sans oser y croire. Et voilà que le prophète annonce le retour au pays, il dit « Dieu va vous sauver », c’est-à-dire « vous libérer ». Pour rentrer au pays, le chemin le plus direct entre Babylone et Jérusalem traverse le désert d’Arabie ; mais cette traversée du désert, Isaïe la décrit comme une marche triomphale dans un véritable Paradis : le désert se réjouira, le pays aride exultera et criera de joie, il « jubilera » dit même le texte hébreu dans les versets qui précèdent le passage que nous lisons aujourd’hui ; ici, il insiste : « L’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac ; la région de la soif, en eaux jaillissantes. » ! Il faut entendre la résonance de telles paroles dans un pays de sécheresse et de soif !
Et c’est cela la vengeance de Dieu ! Les assoiffés seront désaltérés ; mieux encore, les humiliés pourront relever la tête ! « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. »
C’est donc un sens extrêmement positif du mot « vengeance » ; pour l’homme de la Bible, il est bien clair que Dieu ne se venge pas de nous, il ne prend pas sa revanche contre nous, mais contre le mal qui nous atteint, qui nous abîme ; sa revanche c’est de nous rendre notre dignité. C’est cela la gloire de Dieu.
A LA DECOUVERTE DU VRAI VISAGE DE DIEU
Mais il faut bien dire qu’on n’a pas toujours pensé comme cela ! Le texte d’Isaïe est assez tardif dans l’histoire biblique ; il a fallu tout un long chemin de révélation pour en arriver là. Au début de son histoire, le peuple de la Bible était comme tous les autres : il imaginait un Dieu à l’image de l’homme, un Dieu qui se venge comme les humains. Puis, au fur et à mesure de la Révélation, grâce à la prédication des prophètes, on a commencé à découvrir Dieu tel qu’il est, et non pas tel qu’on l’imaginait ; alors le mot « vengeance » est resté mais son sens a complètement changé ; nous avons déjà vu plusieurs fois dans la Bible ce phénomène de retournement complet du sens d’un mot : c’est le cas pour le sacrifice, par exemple, et aussi pour la crainte de Dieu.
Il a fallu bien des étapes et bien des siècles pour qu’on découvre le vrai visage de Dieu, un Dieu tout autre que nous et tout autre que ce que nous imaginons spontanément : « Ses pensées ne sont pas nos pensées et nos chemins ne sont pas ses chemins » (comme dit Isaïe : Is 55,8)… un Dieu qui n’est qu’amour et miséricorde pour tous les hommes sans exception, même les méchants, un Dieu qui « ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez 18,23). On a peu à peu découvert que l’expression « voici la revanche de Dieu : il vient lui-même et va vous sauver » signifie ‘Dieu vous aime plus que tout être au monde, et, quelle que soit l’humiliation physique ou morale que vous ayez subie, il vient pour vous libérer, pour vous relever.’
Isaïe parlait de la libération des captifs de Babylone et de leur retour à Jérusalem ; mais l’humanité attend encore sa libération définitive de toute humiliation, de tout aveuglement, de toute surdité : ce sera l’oeuvre du Messie, les contemporains de Jésus le savaient bien. C’est pour cela que pour se présenter à la synagogue de Nazareth (Luc 4), Jésus a cité un autre passage tout à fait semblable d’Isaïe « Le SEIGNEUR m’a envoyé porter un joyeux message aux humiliés, guérir ceux qui ont le cœur  brisé, annoncer aux prisonniers la délivrance et aux captifs la liberté, annoncer les bienfaits du SEIGNEUR et le jour de la vengeance de notre Dieu. » (Is 61,1-2). Et quand les disciples de Jean lui ont demandé « Es-tu celui qui doit venir ? » Jésus a simplement répondu : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres » (Luc 7,22)… La bonne nouvelle, c’est que Dieu nous relève et nous sauve.

 

PSAUME – 145 (146),6…10

7 Le SEIGNEUR garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés,
aux affamés il donne le pain,
le SEIGNEUR délie les enchaînés.

8 Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
le SEIGNEUR redresse les accablés,
le SEIGNEUR aime les justes.
9 Le SEIGNEUR protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin.
Il égare les pas du méchant
10 D’âge en âge, le SEIGNEUR régnera,
ton Dieu, ô Sion, pour toujours.

LE CHANT DE JOIE DU RETOUR AU PAYS
Ce psaume ressemble à un inventaire ! L’inventaire des bénéficiaires des largesses de Dieu : opprimés, affamés, enchaînés, aveugles, accablés, étrangers, veuves et orphelins. Bref tous ceux que les hommes ignorent ou méprisent. Tous ceux-là, Dieu leur vient en aide.
Quand le peuple d’Israël chante ce psaume qui est une véritable profession de foi, c’est sa propre histoire qu’il raconte et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; et si la liturgie du Temple de Jérusalem lui fait chanter ce psaume, justement, c’est pour qu’il n’oublie pas la sollicitude que Dieu lui a témoignée, tout au long de son histoire, malgré ses faiblesses et ses péchés. Car Israël a effectivement connu toutes ces situations : l’oppression en Egypte, dont Dieu l’a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et aussi l’oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Et ce psaume, d’ailleurs, a été écrit après le retour de l’Exil à Babylone, peut-être pour la dédicace du Temple restauré. Le Temple avait été détruit en 587 av. J.C. par les troupes du roi de Babylone, Nabuchodonosor. Cinquante ans plus tard (en 538 av. J.C.), quand Cyrus, roi de Perse, a vaincu Babylone à son tour, il a autorisé les Juifs, qui étaient esclaves à Babylone, à rentrer en Israël et à reconstruire leur Temple. Ce ne fut pas sans peine, comme on sait, mais le Temple fut finalement rebâti en 515 et on célébra sa Dédicace dans la joie et dans la ferveur. Le livre d’Esdras raconte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la Dédicace de cette Maison de Dieu » (Esd 6,16).
Ce psaume est donc tout imprégné de la joie du retour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prouver sa fidélité à son Alliance : Il a libéré son peuple, il a agi comme son plus proche parent, son vengeur, son « racheteur » (c’est-à-dire son « libérateur »), comme dit la Bible. Quand Israël relit son histoire, il peut témoigner que Dieu l’a accompagné tout au long de sa lutte pour la liberté « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, le SEIGNEUR délie les enchaînés ».
Israël a connu la faim, aussi, dans le désert, pendant l’Exode, et Dieu a envoyé la manne et les cailles pour sa nourriture : « Aux affamés, il donne le pain ». Et, peu à peu, on a découvert ce Dieu qui, systématiquement, prend parti pour la libération des enchaînés et pour la guérison des aveugles, pour le relèvement des petits de toute sorte.
Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide ; (« Dieu aime les justes »).
C’est donc un chant de reconnaissance qu’ils chantent ici.
« Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le SEIGNEUR délie les enchaînés / Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles / Le SEIGNEUR redresse les accablés / Le SEIGNEUR aime les justes / Le SEIGNEUR protège l’étranger / il soutient la veuve et l’orphelin. Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours. »
Vous avez remarqué l’insistance sur le nom « SEIGNEUR » : il traduit le fameux NOM de Dieu, le NOM révélé à Moïse au Buisson ardent : les quatre lettres « YHWH » qui disent la présence permanente, agissante, libérante de Dieu à chaque instant de la vie de son peuple.
Je reprends la dernière ligne d’aujourd’hui : « Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours ». « Le SEIGNEUR est ton Dieu », c’est la formule typique de l’Alliance : « Vous serez MON peuple et je serai VOTRE Dieu. » Chaque fois que l’on rencontre l’expression « mon Dieu », c’est un rappel de l’Alliance, de toute l’histoire, l’aventure de l’Alliance entre Dieu et son peuple choisi : Alliance à laquelle Dieu n’a jamais failli.
UN PROGRAMME DE VIE
« Le SEIGNEUR est ton Dieu pour toujours » ; une fois de plus, je remarque que la prière d’Israël est tendue vers l’avenir ; elle n’évoque le passé que pour fortifier son attente, son espérance.
Et d’ailleurs quand Dieu avait dit son nom à Moïse, il l’avait dit de deux manières : ce fameux nom, imprononçable en quatre lettres, YHWH que nous retrouvons partout dans la Bible, et en particulier dans ce psaume, que nous traduisons « le SEIGNEUR » ; mais aussi, et d’ailleurs il avait commencé par là, il avait donné une formule plus développée, « Ehiè asher ehiè » qui se traduit en français à la fois par un présent « je suis qui je suis » et par un futur « Je serai qui je serai ». Manière de dire sa présence permanente et pour toujours auprès de son peuple.
Ici, l’insistance sur le futur, « pour toujours » vise aussi à fortifier l’engagement du peuple : il est bien utile de se répéter ce psaume non seulement pour reconnaître la simple vérité de l’oeuvre de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : car, en définitive, cet inventaire est aussi un programme de vie : si Dieu a agi ainsi envers Israël, celui-ci se sent tenu d’en faire autant pour les autres ; tous les exclus ne connaîtront l’amour que Dieu leur porte qu’à travers le comportement de ceux qui en sont les premiers témoins. Et d’ailleurs, pour être sûr que le peuple se conforme peu à peu à la miséricorde de Dieu, la Loi d’Israël comportait beaucoup de règles de protection des veuves, des orphelins, des étrangers.
La Loi n’avait qu’un objectif : faire d’Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d’autrui. Parce que Dieu mène inlassablement son peuple, et à travers lui, l’humanité tout entière, sur un long chemin de libération.
Quant aux prophètes, c’est principalement sur l’attitude par rapport aux pauvres et aux affligés de toute sorte qu’ils jugeaient de la fidélité d’Israël à l’Alliance. Si on fait l’inventaire des paroles des prophètes, on est obligé d’admettre que leurs rappels à l’ordre portent majoritairement sur deux points : une lutte acharnée contre l’idolâtrie, d’une part, et les appels à la justice et au souci des autres, d’autre part. Jusqu’à oser dire de la part de Dieu « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu et non les holocaustes. » (Os 6,6) ; ou encore : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Nous avions lu dans le livre du Siracide que « les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35,18)… cela veut dire que toutes les larmes de tous ceux qui souffrent coulent sur les joues de Dieu… Si nous sommes assez près de Dieu, logiquement, elles devraient couler aussi sur nos joues à nous !… C’est probablement cela, être à son image ?
———————-
Note
1 – En hébreu, une telle formule « Je suis qui je suis » ou « je fais miséricorde à qui je fais miséricorde » (le pronom relatif reliant deux expressions semblables) est tout simplement un superlatif, donc une forme emphatique.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 2,1-5

1 Mes frères,
dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire,
n’ayez aucune partialité envers les personnes.
2 Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps
un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or,
et un pauvre au vêtement sale.
3 Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant
et vous lui dites :
« Assieds-toi ici, en bonne place » ;
et vous dites au pauvre :
« Toi, reste là debout »,
ou bien :
« Assieds-toi au bas de mon marchepied. »
4 Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous,
et juger selon de faux critères ?
5 Écoutez donc, mes frères bien-aimés !
Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi
ceux qui sont pauvres aux yeux du monde
pour en faire des riches dans la foi,
et des héritiers du Royaume
promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?

LE SEIGNEUR NE JUGE PAS SELON LES APPARENCES
La petite parabole sur le pauvre et le riche dans l’assemblée chrétienne paraît à première vue un peu caricaturale ; bien sûr, aucun de nous ne tomberait dans ce travers ! Encore que… Il suffirait peut-être de changer un tout petit peu le décor pour que nous nous retrouvions en pays connu ; les snobismes de toute sorte ont cours dans tous les cercles de la société. L’accueil des plus pauvres dans l’Eglise demeure difficile et il y a bien des formes de pauvreté. Ce que Jacques vise donc, ce sont les discriminations, quelles qu’elles soient : d’ordre racial, ethnique, social, financier ou autre.
Pas besoin d’avoir la foi pour cela, me direz-vous ; toute société de droit (c’en est même la définition, justement) recommande l’égalité de tous devant la justice. Israël connaît ce genre de préceptes : « Ne commettez pas d’injustice dans les jugements, n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand, mais juge avec justice ton compatriote. » (Lv 19,15). Mais ce qui est particulier à Israël, une fois de plus, c’est la source de sa Loi, qui n’est autre que Dieu lui-même. Dans le cas présent, c’est parce que Dieu lui-même est impartial, que les hommes sont invités à l’être. En voici quelques exemples : « Vous n’aurez pas de partialité dans le jugement : entendez donc le petit comme le grand, n’ayez peur de personne, car le jugement appartient à Dieu. » (Dt 1,17)… « C’est le SEIGNEUR votre Dieu qui est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand et redoutable, l’impartial, l’incorruptible. » (Dt 10,17)… « Lui seul ne favorise pas les princes et ne fait pas plus de cas du richard que du pauvre, car tous sont l’œuvre  de sa main. » (Jb 34,19)… Et les prophètes ne sont pas en reste, on s’en doute : Malachie, par exemple, fustige les responsables du peuple : « Vous ne suivez pas mes voies et vous faites preuve de partialité dans vos décisions. » (Ml 2,9). Et l’on aime à raconter l’histoire du choix de David par le prophète Samuel : Jessé avait huit fils, parmi lesquels, Samuel le savait, il y avait l’élu de Dieu. Et voici que l’aîné se présente : Samuel le trouve grand, bien fait, c’est sûrement lui. Eh non, justement. Voici la suite du texte : « Le SEIGNEUR dit à Samuel : Ne considère pas son apparence ni sa haute taille. Il ne s’agit pas ici de ce que voient les hommes : les hommes voient ce qui leur saute aux yeux, mais le SEIGNEUR voit le cœur . » (1 S 16,7). On se le redira souvent !
Le Nouveau Testament, bien sûr, n’a pas contredit cette donnée bien établie de la Révélation. Paul affirme « En Dieu, il n’y a pas de partialité. » (Rm 2,11), et Pierre en écho : « Vous invoquez comme Père celui qui, sans partialité, juge chacun selon son œuvre . » (1 Pi 1,17). Mais au fait, la deuxième partie du texte de ce dimanche n’est-elle pas en contradiction avec l’affirmation de l’impartialité de Dieu ? C’est Jacques qui parle : « Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? » Alors, Dieu aurait-il une préférence pour les pauvres ?
UN TRESOR DANS DES VASES D’ARGILE
Pour commencer, il ne faut pas oublier que, dans la Bible, choix ne signifie pas « préférence » mais choix pour une mission, toujours. Voilà une spécificité de la Révélation. Le peuple d’Israël le sait d’expérience, lui qui a été choisi, pour une mission bien particulière ; mais qui sait fort bien que Dieu aime tous les peuples et tous les hommes, infiniment. L’infini n’est pas mesurable, par hypothèse. Sans parler de préférence, donc, au sens habituel de ce mot, parlons de choix ; et il semble bien que Dieu confie aux pauvres une mission particulière. « Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. » (1 Co 1,26-28).
Et de fait, dans l’histoire d’Israël, la Bible semble prendre un malin plaisir à montrer que Dieu se plaît à choisir les plus petits. Abraham était un vieillard sans enfant, donc sans avenir, quand Dieu l’a choisi comme tête de son peuple ; Moïse était réduit à l’exil pour avoir tué un Egyptien ; David n’était ni le plus beau ni le plus grand, ni le plus vertueux, des fils de Jessé, semble-t-il ; et que dire de Salomon sur ce chapitre ? Jérémie était un jeune homme faible et craintif et Dieu en a fait un prophète intrépide et infatigable. Bethléem était le plus petit des clans de Juda ; et de Nazareth, on n’a jamais rien vu sortir de bon. Et pourtant, c’est avec tous ces pauvres-là que Dieu a révélé ses richesses au monde. C’est Paul qui nous en donne le secret : « Ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile, pour que cette incomparable puissance soit reconnue comme étant de Dieu et non de nous. » (2 Co 4,7).

EVANGILE – selon Saint Marc 7, 31 – 37

En ce temps-là,
31  Jésus quitta le territoire de Tyr ;
passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée
et alla en plein territoire de la Décapole.
32 des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler
et supplient Jésus de poser la main sur lui.
33 Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule,
lui mit les doigts dans les oreilles,
et, avec sa salive, lui toucha la langue.
34 Puis, les yeux levés au ciel,
il soupira et lui dit :
« Effata ! », c’est à dire : « Ouvre-toi ! »
35 Ses oreilles s’ouvrirent ;
sa langue se délia,
et il parlait correctement.
36 Alors Jésus leur ordonna
de n’en rien dire à personne ;
mais plus il leur donnait cet ordre,
plus ceux-ci le proclamaient.
37 Extrêmement frappés, ils disaient :
« Il a bien fait toutes choses :
il fait entendre les sourds et parler les muets. »

LA VENUE DU MESSIE CHEZ LES PAIENS
Après la discussion avec les Juifs sur les règles de pureté, Jésus était parti en territoire païen ; là, il a guéri la fille de la syro-phénicienne qui avait manifesté une foi que Jésus aurait bien voulu trouver auprès de ses compatriotes. Les épisodes suivants se déroulent également en territoire païen, en Décapole, plus précisément : c’était une confédération de dix villes grecques, pour la plupart situées à l’est du Jourdain, que Pompée avait soustraites à l’administration d’Hérode et rattachées à la province romaine de Syrie. C’étaient des villes de culture grecque et non juive. Marc ne précise pas de quelle ville il s’agit, la pointe de son propos n’est pas là. C’est ici que se déroule l’épisode de ce dimanche, la guérison d’un homme qui était doublement infirme : il était à la fois sourd et bègue. Nous verrons tout à l’heure que Marc a choisi soigneusement ce vocabulaire.
Pour l’instant, je reprends le texte : Jésus quitte donc la région de Tyr ; passant par Sidon, il prend la direction du lac de Galilée et se rend en plein territoire de la Décapole, (c’est-à-dire en milieu païen). On lui amène un sourd-bègue, et on le prie de poser la main sur lui. Alors, Jésus fait quelque chose qu’il n’avait jamais fait jusqu’ici, il emmène l’infirme à l’écart, loin de la foule et il fait sur lui les gestes que faisaient habituellement les guérisseurs : « Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, prenant de la salive, lui toucha la langue. » Il ne change donc pas les gestes, mais il va leur donner un sens nouveau : car, à partir de là, Jésus diffère des autres : « les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : Effata ! c’est-à-dire : Ouvre-toi ! » Le geste de lever les yeux au ciel est sans ambiguïté : Jésus ne guérit que grâce au pouvoir que lui donne son Père.
Quant au soupir, à en croire le vocabulaire, il s’agit plutôt d’un gémissement : le même mot est employé dans les Actes des Apôtres par Etienne dans son discours pour décrire la souffrance du peuple d’Israël esclave en Egypte ; Paul emploie ce mot également pour dire l’impatience de la création  captive en attente de sa délivrance : « La création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Rm 8,22) et il l’emploie encore quand il parle de l’Esprit Saint qui prie dans le cœur  des croyants (Rm 8, 26). En Jésus qui gémit, n’y a-t-il pas tout cela ? L’humanité attendant sa délivrance ? Et aussi l’Esprit qui intercède pour nous ? Parce que notre souffrance ne peut laisser Dieu indifférent.
IL FAIT ENTENDRE LES SOURDS ET PARLER LES MUETS
Et voilà notre infirme guéri : « Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. » Une fois de plus, Jésus donne une consigne stricte de silence : espère-t-il être obéi ? Peine perdue. « Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. » Sans le savoir, puisqu’ils sont des païens, ils citent les Ecritures : « Il a bien fait toutes choses » est une reprise du constat de la Genèse ; se retournant sur l’oeuvre qu’il avait faite en sept jours « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1,31) ; « il fait entendre les sourds et parler les muets » est un rappel des promesses d’Isaïe pour l’ère de bonheur qui s’ouvrira au moment de la venue du Messie : « Alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » (Is 35,5-6 ; texte de la première lecture de ce dimanche). Les promesses messianiques sont donc pour tous, Juifs et païens. Et, curieusement, ce sont les païens, apparemment, qui en déchiffrent le mieux les signes. Ils « proclamaient » nous dit Marc ; là encore, il ne choisit certainement pas le mot par hasard ; il a usé du même pour Jean-Baptiste (1,4 « proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés »), pour le lépreux (1,45 « une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle ») ; enfin, ce sera l’ordre donné par Jésus à ses apôtres après sa Résurrection (16,15 « Allez par le monde entier, proclamer l’évangile à toutes les créatures. »)
Cette attitude ouverte des païens contraste avec la difficulté des disciples : Marc accumule tout au long de son évangile des notations très négatives à leur propos, faisant ainsi ressortir la solitude de Jésus. A de multiples reprises, en effet, l’évangéliste rapporte des paroles de Jésus non équivoques sur leur difficulté à entrer dans son mystère : par exemple, après la parabole du semeur, « Vous ne comprenez pas cette parabole ! Alors comment comprendrez-vous toutes les paraboles ? » (4,13) ; à la fin de l’épisode de la tempête apaisée : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n’avez pas encore la foi ? » (4,40-41) ; et surtout après la deuxième multiplication des pains : « Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur  endurci ? Vous avez des yeux : ne voyez-vous pas ? Vous avez des oreilles : n’entendez-vous pas ? » (8,18). Cette surdité et cet aveuglement subsisteront jusqu’après la Résurrection de Jésus : « Il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur  parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. » (16,14).
Alors nous comprenons mieux l’intérêt tout spécial que Marc porte au récit qui nous retient ici (la guérison du sourd-muet en Décapole) et, un peu plus loin, à la guérison d’un aveugle à Bethsaïde, en territoire juif cette fois (deux récits propres à Marc) ; quoi qu’il en soit de nos lenteurs à croire, le temps messianique est bel et bien arrivé pour tous les hommes. Comme l’avait encore dit Isaïe : « Les yeux de ceux qui voient ne seront plus fermés, les oreilles de ceux qui entendent seront attentives, les gens pressés réfléchiront pour comprendre et la langue de ceux qui bégaient parlera vite et distinctement. » (Is 32,3-4).
———————-
Compléments
« Effata », c’est à dire « Ouvre-toi »
Lors de la célébration du baptême d’un adulte, le prêtre lit précisément ce passage de l’évangile de Marc, puis il touche les oreilles et les lèvres du baptisé en disant : « Effata », c’est-à-dire « Ouvrez-vous, afin de proclamer, pour la louange et la gloire de Dieu, la foi qui vous a été transmise. » On entend résonner ici la prière du psaume : « Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange » (Ps 50/51,17), tout autant que la phrase de Paul : « Nul ne peut dire Jésus est Seigneur, si ce n’est par l’Esprit Saint. » (1 Co 12,3). Dieu seul peut nous inspirer pour parler de lui, mais c’est notre liberté qui choisit de proclamer sa louange.
L’homme sourd qui bégayait
Selon son habitude, Marc a soigneusement choisi son vocabulaire ; pour décrire le handicap de celui que Jésus va guérir, il ne le qualifie pas de « muet », mais il emploie un mot grec inhabituel que l’on ne rencontre ailleurs qu’une seule fois dans toute la Bible, chez Isaïe dans une phrase qui caractérisait le Messie : « La bouche du bègue criera de joie » (Is 35,6, texte grec).

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE DE MARC, FETE DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE L'EXODE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 115

Dimanche 6 juin 2021 : Fête du Corps et du Sang du Christ : lectures et commentaires

Dimanche 6 juin 2021 : Fête du Corps et du Sang du Christ

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Exode 24,3-8

En ces jours-là,
3 Moïse vint rapporter au peuple
toutes les paroles du SEIGNEUR et toutes ses ordonnances.
Tout le peuple répondit d’une seule voix :
« Toutes ces paroles que le SEIGNEUR a dites,
nous les mettrons en pratique. »
4 Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR.
Il se leva de bon matin et il bâtit un autel au pied de la montagne,
et il dressa douze pierres pour les douze tribus d’Israël.
5 Puis il chargea quelques jeunes garçons parmi les fils d’Israël
d’offrir des holocaustes,
et d’immoler au SEIGNEUR des taureaux
en sacrifice de paix.
6 Moïse prit la moitié du sang et la mit dans des coupes ;
puis il aspergea l’autel avec le reste du sang.
7 Il prit le livre de l’Alliance et en fit la lecture au peuple.
Celui-ci répondit :
« Tout ce que le SEIGNEUR a dit,
nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. »
8 Moïse prit le sang, en aspergea le peuple, et dit :
« Voici le sang de l’Alliance
que, sur la base de toutes ces paroles,
le SEIGNEUR a conclue avec vous. »

 

L’ALLIANCE CONCLUE AU SINAI
Il y en a des choses surprenantes dans ce texte ! Ces usages bien loin des nôtres, d’abord, et puis l’insistance sur le sang, avec une expression que nous connaissons très bien, évidemment, « le sang de l’Alliance ».

Mais, si les usages qui sont rapportés ici nous surprennent, n’oublions pas que Moïse a vécu vers 1250 av. J.C. Ces coutumes sont donc vieilles de trois mille ans et même plus, car Moïse ne les a pas inventées ; elles étaient courantes dans beaucoup d’autres peuples à cette époque. Elles subsistent d’ailleurs encore aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, dans certains peuples dont l’histoire a évolué moins vite. Le texte biblique nous décrit ici le cérémonial habituellement utilisé pour un contrat d’Alliance entre deux peuples jusque-là ennemis. Mais, cette fois, les contractants sont Dieu lui-même… et un tout petit peuple.
Et, surtout, ce qui est intéressant, c’est de voir comment Moïse a repris un rite habituel mais en lui donnant un sens tout-à-fait neuf ! Si on y regarde bien, les deux réalités, le rite ancien, d’une part, le nouveau sens donné par Moïse, d’autre part, sont imbriquées dans ce texte de manière extrêmement serrée : ce qui vient de la tradition ancienne, ce sont les usages des pierres dressées, de l’immolation des animaux, de l’aspersion du sang sur un autel qui représente la divinité et également de l’aspersion de sang sur le peuple. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la notion même d’Alliance proposée par Dieu, c’est le don de la Loi par Dieu, et enfin, l’engagement du peuple d’obéir à cette loi.
Il suffit de relire le texte dans l’ordre pour voir à quel point tous ces éléments sont imbriqués :
« En descendant du Sinaï, Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles du SEIGNEUR et tous ses commandements. Le peuple répondit d’une seule voix : Toutes ces paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique.  Moïse écrivit toutes les paroles du SEIGNEUR… »
Le récit commence donc par le plus important, la parole de Dieu. Quand les descendants de Moïse, des siècles plus tard, relisent ce passage, ils comprennent tout de suite le message : ce n’est pas le sacrifice en lui-même qui compte ; le plus important c’est l’Alliance, la fidélité à la Parole de Dieu.

Puis le récit décrit les rites du sacrifice lui-même : l’autel au pied de la montagne, les douze pierres qui représentent les douze tribus d’Israël, c’est-à-dire l’ensemble du peuple. Le mot « peuple » revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans le texte ; car c’est bien avec un peuple et non avec un individu ou même des individus que l’Alliance est conclue ! Les douze pierres dressées signifient que le peuple entier est concerné et que son unité se fera autour de cette Alliance. Là encore, il y a un message pour les futurs lecteurs : il a peut-être été bien utile, parfois, de rappeler aux douze tribus ce qui les unissait et depuis si longtemps, puisque cela remonte au tout début de la sortie d’Egypte.
Quelques jeunes gens sacrifient les taureaux : soit dit en passant, cette fonction n’est donc pas encore réservée aux prêtres. Puis c’est le rite du sang : tout d’abord, Moïse asperge l’autel qui représente Dieu, et aussitôt il reprend le livre de l’Alliance et il lit au peuple les paroles de Dieu et le peuple s’engage à obéir.
« Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. »

LE SACRIFICE, GESTE D’ALLIANCE
Enfin, Moïse asperge le peuple : ce rite du sang signifie que l’Alliance devient « vitale » pour les contractants ; manière de dire que désormais, le nouveau lien ainsi créé entre Dieu et le peuple l’est « à la vie à la mort ». Et aussitôt, Moïse rappelle que ceci n’a de sens que référé à l’Alliance que Dieu vient de sceller avec son peuple : « Voici le sang de l’Alliance que, sur la base de toutes ces paroles, le SEIGNEUR a conclue avec vous. » Ce qui est premier, donc, ce n’est pas le sacrifice pour le sacrifice, c’est l’Alliance, formulée dans cette Parole de Dieu.

Pour le dire autrement, le sacrifice n’est jamais un but en soi : il ne vaut que par l’engagement d’amour et de fidélité qu’il instaure et couronne entre Dieu et son peuple.
Avec Moïse, une étape essentielle est donc franchie : le sacrifice n’est plus un rite magique, il est tissé de la parole d’un engagement réciproque, il devient mystère de foi.
Mais la confiance ne naît pas toute seule : l’amour filial ne peut naître qu’en réponse à un amour paternel ;
Moïse précise bien que c’est Dieu qui a pris l’initiative : il dit « L’Alliance que le SEIGNEUR a conclue avec vous » ; ce n’est pas Israël qui a essayé d’atteindre ce Dieu dont il n’avait même pas idée, c’est Dieu lui-même qui est venu le chercher, lui proposer l’Alliance et se révéler peu à peu comme le Dieu qui libère et qui fait vivre. Une des grandes particularités de la foi du peuple juif est d’avoir compris que toute l’initiative vient de Dieu ; tout ce que fait l’homme, prière, sacrifice, offrande ne vient qu’en réponse à l’amour de Dieu qui est premier.
Alors le peuple peut s’engager sur la voie de l’obéissance (« Tout ce que Dieu a dit, nous y obéirons ») parce qu’il a fait l’expérience très concrète de l’œuvre  de Dieu en sa faveur. Le don de la loi se situe par hypothèse après la sortie d’Egypte, donc après la libération de l’esclavage. Le peuple est devenu un peuple libre grâce à l’initiative de Dieu ; il peut donc désormais croire que l’obéissance qui lui est demandée maintenant s’inscrit en droite ligne de cette œuvre  de libération. C’est ce que Saint-Paul appelle « l’obéissance de la foi », c’est-à-dire la confiance tout simplement.
———————-
Complément
« Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. » (verset 7). Ne nous y trompons pas, ce n’est pas à Dieu que notre obéissance profite. Si Dieu nous donne des commandements, c’est parce que nous ne pouvons pas trouver notre bonheur hors d’un certain mode de vie. Quand nous désobéissons aux commandements, c’est à nous que nous faisons du mal, c’est notre propre malheur que nous construisons. Notre faute à l’égard de Dieu, c’est de ne pas lui faire confiance pour diriger notre vie. Quand l’enfant se brûle au feu que nous lui avions interdit d’approcher, c’est lui qui est brûlé. A notre égard, sa seule faute est de n’avoir pas écouté, par orgueil ou manque de confiance en nous.

 

PSAUME – 115 (116),12-13.15-16ac.17-18

12 Comment rendrai-je au SEIGNEUR
tout le bien qu’il m’a fait ?
13 J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du SEIGNEUR.

15 Il en coûte au SEIGNEUR
de voir mourir les siens !
16 Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

17 Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du SEIGNEUR.
18 Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR,
oui, devant tout son peuple.

EN SOUVENIR DE LA LIBERATION D’EGYPTE
Nous retrouvons dans ce psaume tous les éléments importants de la première lecture de cette fête du Corps et du Sang du Christ : en tout premier, l’œuvre  libératrice de Dieu, puis la reconnaissance par les croyants de cette initiative de Dieu, et enfin l’engagement d’obéissance. « Moi dont tu brisas les chaînes », voilà l’œuvre  de Dieu ; et on sait bien à quelles chaînes le psalmiste pense : il s’agit d’abord de la libération d’Egypte ; chaque année, spécialement au moment de la Pâque, les descendants de ceux qui furent esclaves en Egypte revivent les grandes étapes de leur libération : la vocation de Moïse, ses multiples tentatives pour obtenir de Pharaon la permission de partir, sans avoir toute l’armée à leurs trousses, l’obstination du roi… et les interventions répétées de Dieu pour encourager Moïse à persévérer malgré tout dans son entreprise. Pour finir, le peuple a pu s’enfuir et survivre miraculeusement alors que l’endurcissement du Pharaon a causé sa perte.
Quand on chante ce psaume, des siècles plus tard, au Temple de Jérusalem, cette étape de la sortie d’Egypte est franchie depuis longtemps, mais elle n’est qu’une étape justement ; on sait bien qu’il ne suffit pas d’avoir quitté l’Egypte pour être vraiment un peuple libre ; que d’esclavages individuels ou collectifs sévissent encore à la surface de la terre ! Esclavage de la pauvreté, voire de la misère sous tant de formes ; esclavage de la maladie et de la déchéance physique ; esclavage de l’idéologie, du racisme, de la domination sous toutes ses formes… L’Egypte de la Bible a pris au long des siècles et prend encore aujourd’hui quantité de visages sous toutes les latitudes : mais on sait aussi que, inlassablement, Dieu soutient nos efforts pour briser nos chaînes.
Car l’histoire humaine qui nous donne, hélas, mille exemples d’esclavages, nous montre aussi (et c’est magnifique) la soif de liberté qui est inscrite au plus profond du cœur  de l’homme, et qui résiste à toutes les tentatives pour l’étouffer. Cette soif de liberté, les croyants savent bien qui l’a insufflée dans l’homme ; ils l’appellent l’Esprit. Notre psaume sait « qu’il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens ! » et qu’il lui en coûte tellement qu’Il est à l’origine de tous les combats pour la vie et pour la liberté de tout homme, quel qu’il soit.

LE LIBRE CHOIX DU SERVICE
A ce Dieu qui a fait ses preuves, si l’on peut dire, on peut faire confiance. Ce n’est pas lui qui nous enchaînera, il est bien trop jaloux de notre liberté ! Et, alors, librement, on se met à sa suite, on l’écoute : « Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ? » ; le mot « serviteur » ici, peut s’entendre plutôt comme disciple. Dans la Bible, il ne s’agit pas de « servir » Dieu dans le sens où il aurait besoin de serviteurs…
Cela est valable pour les idoles, les dieux que l’homme s’est inventés : curieusement, quand nous imaginons des dieux, nous croyons qu’ils ont besoin de notre encens, de nos louanges, de nos compliments, de nos services.
Au contraire, le Dieu d’Israël, le Dieu libérateur n’a nul besoin d’esclaves à ses pieds, il nous demande seulement d’être ses disciples parce que lui seul peut nous faire avancer sur le difficile chemin de la liberté. Et l’expérience d’Israël, comme la nôtre, montre que dès qu’on cesse de se laisser mener par ce Dieu-là et par sa parole, on retombe très vite dans quantité de pièges, de déviations, de fausses pistes.
C’est pour cela que le psaume affirme si fort : « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » : résolution affirmée deux fois en quelques versets ; c’est une véritable résolution, effectivement, celle de ne pas invoquer d’autres dieux, donc de tourner le dos définitivement à l’idolâtrie. « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR », cela revient à dire « je m’engage à ne pas en invoquer d’autre ! » Et on sait que les prophètes ont dû lutter pendant de nombreux siècles contre l’idolâtrie.
Il faut dire que la fidélité à cette résolution exigeait une grande confiance en Dieu, mais aussi bien souvent un immense courage face au polythéisme des peuples voisins. Pendant la domination grecque sur la Palestine, par exemple, et ceci se passe très tardivement dans la Bible, peu avant la venue du Christ, les Juifs ont dû affronter l’effroyable persécution d’Antiochus IV Epiphane : rester fidèle à la promesse contenue dans cette phrase « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » revenait à signer son propre arrêt de mort.
Cette résolution « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » est associée à des rites : « J’élèverai la coupe du salut »… « Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce. » Nous retrouvons ici, comme dans le livre de l’Exode que nous lisons en première lecture, la transformation radicale apportée par Moïse : désormais, les gestes du culte ne sont plus des rites magiques, ils sont l’expression de l’Alliance, reconnaissance de l’œuvre  de Dieu pour l’homme. La coupe s’appelle désormais « coupe du salut » ; le sacrifice, désormais, est toujours sacrifice d’action de grâce parce que l’attitude croyante n’est que reconnaissance.
Enfin, ce psaume 115/116 fait partie d’un petit ensemble qu’on appelle les psaumes du Hallel, qui sont une sorte de grand Alleluia, et qui étaient chantés lors des trois grandes fêtes annuelles, la Pâque, la Pentecôte et la fête des Tentes.
Lors de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus lui-même a donc chanté ces psaumes du Hallel et en particulier notre psaume d’aujourd’hui, le soir du Jeudi Saint, alors qu’avec ses disciples, il venait d’élever une dernière fois la coupe du salut, alors qu’il allait offrir sa propre vie en sacrifice d’action de grâce : du coup, pour nous, ce psaume devient encore plus parlant ; nous savons que c’est Jésus-Christ qui délivre définitivement l’humanité de ses chaînes. A sa suite, et même avec lui, nous pouvons chanter : « Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu’il m’a fait ? ».

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 9,11-15

Frères,
11 le Christ est venu, grand prêtre des biens à venir.
Par la tente plus grande et plus parfaite,
celle qui n’est pas œuvre de mains humaines
et n’appartient pas à cette création,
12 il est entré une fois pour toutes
dans le sanctuaire,
en répandant, non pas le sang de boucs et de jeunes taureaux,
mais son propre sang.
De cette manière, il a obtenu une libération définitive.
13 S’il est vrai qu’une simple aspersion
avec le sang de boucs et de taureaux, et de la cendre de génisse,
sanctifie ceux qui sont souillés,
leur rendant la pureté de la chair,
14 le sang du Christ fait bien davantage,
car le Christ, poussé par l’Esprit éternel,
s’est offert lui-même à Dieu
comme une victime sans défaut ;
son sang purifiera donc notre conscience
des actes qui mènent à la mort
pour que nous puissions rendre un culte au Dieu vivant.
15 Voilà pourquoi il est le médiateur d’une Alliance nouvelle,
d’un testament nouveau :
puisque sa mort a permis le rachat des transgressions
commises sous le premier Testament,
ceux qui sont appelés
peuvent recevoir l’héritage éternel jadis promis.

DE L’ANCIEN AU NOUVEAU TESTAMENT
La lettre aux Hébreux s’adresse à des Chrétiens qui connaissent parfaitement bien la religion juive et l’Ancien Testament ; c’est d’ailleurs ce qui la rend un peu difficile pour nous parce qu’elle parle abondamment de tous les rites juifs que nous ne connaissons pas toujours très bien ! Ici, par exemple, il est question de prêtre, de temple, de sacrifice, de victime, de sang versé : tous ces mots appartiennent à l’Ancien Testament : nous les connaissons, nous les utilisons, nous aussi, en Christianisme, mais nous serions parfois bien en peine de dire quelles réalités ils recouvrent, pour les Juifs, d’une part, pour les Chrétiens, de l’autre, et s’il s’agit bien de la même chose !
L’objectif clairement avoué de la lettre aux Hébreux est de nous dire : les mots sont ceux de l’Ancien Testament mais la réalité qu’ils recouvrent est totalement nouvelle : parce que, avant Jésus-Christ, on était dans le régime de la première Alliance, alors que, désormais, nous sommes dans le régime de la Nouvelle Alliance.
Nous avons déjà eu souvent l’occasion de déchiffrer au long de l’histoire biblique un changement radical d’orientation, de compréhension, une conversion du sens de certains mots (la crainte de Dieu par exemple) ou de certains gestes : rappelons-nous l’évolution des sacrifices. Tout récemment, nous avons vu comment a évolué la foi au Dieu unique jusqu’à ce qu’on puisse enfin entendre la Révélation du Dieu-Trinité.
En lisant la lettre aux Hébreux, il est plus que jamais indispensable de se rappeler que Dieu a déployé auprès de son peuple une pédagogie très lente, très patiente ; au départ, quand Dieu a choisi les Hébreux pour en faire son peuple, ils avaient une religion semblable à celle de leurs voisins, inspirée par une certaine idée de Dieu : au fur et à mesure que Dieu se révélait à eux tel qu’il est et non tel qu’on se l’imaginait, inévitablement, l’attitude de l’homme changeait ; les gestes religieux étaient épurés, convertis, transformés.
Avec la venue du Christ, sa vie terrestre, sa Passion, sa mort et sa Résurrection, tout ce qui a précédé est considéré par les Chrétiens comme une étape nécessaire, mais révolue ; et donc, c’est volontairement que l’auteur de la lettre aux Hébreux accumule les références aux usages de l’Ancien Testament pour annoncer haut et fort qu’ils sont caducs.
Mais, pour comprendre le nouveau sens des mots, il faut refaire le chemin qu’ont fait les hommes de l’Ancien Testament, comprendre quelle logique animait tout le culte juif avant Jésus-Christ. Au départ, tout reposait sur l’idée d’un Dieu lointain, tout-puissant, qui tenait entre ses mains le sort de l’humanité. Tout-Autre que l’homme, il demeurait dans des horizons inaccessibles : aucun homme ne pouvait l’atteindre, ni même l’apercevoir : pour l’atteindre, il aurait presque fallu n’être plus un homme ; or il fallait bien l’atteindre pour qu’il entende les prières des hommes et qu’il répande sur eux tous les bienfaits dont lui seul avait le secret.

UN SACERDOCE NOUVEAU
De là est née l’institution du sacerdoce : certains hommes étaient mis à part, séparés des autres, pour être réservés (on disait « consacrés ») au rôle d’intermédiaires entre Dieu et le reste du peuple. Pour accéder au domaine de Dieu, le domaine du « sacré », il leur fallait quitter définitivement le domaine des autres hommes, qu’on appelait le domaine profane. Concrètement, c’était la tribu des lévites qui avait été mise à part, de façon définitive, et, à l’intérieur de cette tribu, une famille précise était consacrée de manière particulière. Pris dans cette famille, le prêtre devait encore être consacré par des rites précis (bains rituels, onction, aspersion, sacrifices de consécration) ; il portait des vêtements spéciaux et il devait observer des règles de pureté très sévères pour être en permanence maintenu dans la sphère du sacré. Il y avait donc tout un système de séparations successives entre les hommes du sacré et le peuple.
Le prêtre ne pouvait pas non plus entrer en contact avec Dieu n’importe où, n’importe comment : d’où l’institution du Temple, et l’organisation extrêmement précise du culte. Le Temple étant le lieu du sacré, il ne pouvait être question d’y laisser pénétrer des profanes ; ce qui explique la série d’enceintes successives à l’intérieur du Temple de Jérusalem, qui reproduisait le même système de séparations que dans la société : seuls les prêtres pouvaient entrer dans le domaine de Dieu, et seul le grand prêtre pouvait accéder jusqu’au Saint des Saints, là où réside la Présence de Dieu. Toutes ces précautions prises, que faire pour être sûr d’entrer en contact avec Dieu, pour offrir à ce Maître de la Vie un présent digne de lui ? On n’a rien trouvé de mieux que de lui offrir un être vivant, dont le sang répandu est le symbole de la vie qui circulait en lui. Le Dieu d’Israël a fait savoir dès le début qu’il ne voulait à aucun prix de sacrifice humain, mais il n’a pas refusé tout de suite les sacrifices d’animaux : une pédagogie ne peut se faire que par étapes.
Jésus est venu faire franchir à l’humanité le pas décisif : parce que Dieu est tout proche de l’homme, tout l’ancien système de séparation des prêtres devient caduc ; Jésus n’est pas de la tribu de Lévi, ce n’est plus nécessaire ; plus besoin de temple non plus, puisque le lieu de rencontre entre Dieu et l’homme c’est le Dieu fait homme ; plus besoin de sacrifices sanglants : le Dieu de la Vie nous demande de consacrer notre vie à servir nos frères, ce que Jésus a fait et nous donne désormais la force de faire.

 

EVANGILE – selon Saint Marc 14,12-16.22-26

12 Le premier jour de la fête des pains sans levain,
où l’on immolait l’agneau pascal,
les disciples de Jésus lui disent :
« Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs
pour que tu manges la Pâque ? »
13 Il envoie deux de ses disciples en leur disant :
« Allez à la ville ;
un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre.
Suivez-le,
14 et là où il entrera, dites au propriétaire :
Le Maître te fait dire : Où est la salle
où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?
15 Il vous indiquera, à l’étage,
une grande pièce aménagée et prête pour un repas.
Faites-y pour nous les préparatifs. »
16 Les disciples partirent, allèrent à la ville ;
ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit,
et ils préparèrent la Pâque.
22 Pendant le repas,
Jésus, ayant pris du pain,
et prononcé la bénédiction, le rompit,
le leur donna,  et dit :
« Prenez, ceci est mon Corps. »
23 Puis, ayant pris une coupe,
et ayant rendu grâce, il la leur donna,
et ils en burent tous.
24 Et il leur dit :
« Ceci est mon Sang,
le sang de l’Alliance,
versé pour la multitude.
25 Amen, je vous le dis :
je ne boirai plus du fruit de la vigne,
jusqu’au jour où je le boirai, nouveau,
dans le royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les Psaumes,
ils partirent pour le mont des Oliviers.

LA PAQUE JUIVE
On imagine bien dans quelle ambiance Jésus a célébré ce dernier repas : dans tout Jérusalem, on préparait la Pâque ; d’innombrables agneaux étaient égorgés au Temple pour être ensuite partagés en famille ; dans les maisons, c’était le premier jour de la fête des pains sans levain (on disait des « azymes »), les femmes débarrassaient méticuleusement la maison de toute trace du levain de l’année écoulée pour accueillir le levain nouveau, huit jours plus tard.
Depuis des siècles, ces deux rites commémoraient la libération d’Egypte, au temps de Moïse : ce jour-là, Dieu était « passé » parmi son peuple pour en faire un peuple libre ; puis, au Sinaï, il avait fait Alliance avec ce peuple et le peuple s’était engagé dans cette Alliance, « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous y obéirons » (nous l’avons entendu dans la première lecture) parce qu’il faisait confiance à la Parole du Dieu libérateur ; et le psaume 115/116 répétait en écho « Je suis, SEIGNEUR, ton serviteur, moi dont tu brisas les chaînes ».
Désormais, pour toutes les générations suivantes, célébrer la Pâque, c’était entrer à son tour dans cette Alliance, vivre d’une manière nouvelle, débarrassée des vieux ferments, libérée de toute chaîne. Car faire mémoire, ce n’est pas seulement égrener des souvenirs, c’est vivre aujourd’hui de l’œuvre  inlassable de Dieu qui fait de nous des hommes libres.
Il est clair, dans cet évangile, que Jésus a choisi d’inscrire ses derniers instants dans cette perspective-là, perspective d’Alliance, perspective de vie libérée : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude. » Ce soir-là, il ne fait aucun doute pour personne qu’il parle de sa mort et de son sang qui va être répandu ; mais voilà qu’il donne à sa mort le sens d’un Sacrifice d’Alliance avec Dieu, dans la ligne de celui de Moïse au Sinaï. Le problème, c’est qu’il ne pouvait être question pour aucun Juif, même pas pour les disciples, d’envisager le moins du monde la Passion du Christ comme un sacrifice : Jésus n’est pas prêtre, il n’est pas de la tribu de Lévi, et surtout son exécution s’est déroulée hors du Temple, hors même des murs de Jérusalem ; or seul un prêtre pouvait offrir des sacrifices à Dieu et ce ne pouvait être que dans le Temple de Jérusalem. Enfin, et c’est beaucoup plus grave, il n’était pas possible en Israël d’envisager la mort d’un homme comme un sacrifice susceptible de plaire à Dieu : il y avait des siècles qu’on savait cela. Ceux qui ont exécuté Jésus n’ont jamais eu l’intention d’accomplir un sacrifice : ils ont cru se débarrasser purement et simplement d’un mauvais Juif qui, à leurs yeux, troublait la vie et la religion du peuple d’Israël.

UN SACRIFICE NOUVEAU POUR UNE ALLIANCE NOUVELLE
Pourtant, c’est clair, Jésus, lui, donne à sa mort le sens d’un sacrifice, le sacrifice de l’Alliance nouvelle : mais en donnant désormais un tout autre sens au mot « sacrifice ». Là, il est dans la droite ligne du prophète Osée qui avait bien dit : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes » (Os 6,6). A bien comprendre Osée, le vrai sens du mot « sacrifier » (sacrum facere, en latin, faire sacré) c’est tout simplement connaître Dieu et lui ressembler en faisant oeuvre de miséricorde ; les deux vont ensemble, c’est clair. Jésus est venu nous montrer jusqu’où va cette miséricorde de Dieu : elle va jusqu’à pardonner à ceux qui tuent le maître de la Vie. Désormais, ceux qui veulent bien regarder vers le Crucifié, et y reconnaître le vrai visage de Dieu, sont frères du Christ : ils connaissent, tel qu’il est vraiment, le Dieu de tendresse et de pitié, et, à leur tour, ils peuvent vivre,  dans la tendresse et la pitié. Finalement, c’est cela, être des hommes libres. Parce que nos pires chaînes sont celles que nous dressons entre nous.
Voilà la vie nouvelle à laquelle nous sommes invités et qui est symbolisée par le pain sans levain, le pain azyme : c’est la raison pour laquelle notre Eglise est restée fermement attachée à la tradition des pains azymes pour fabriquer les hosties ; quand Jésus a dit  « Ceci est mon Corps », il avait entre les mains un morceau de pain sans levain, une « matsah » : il annonçait ainsi une nouvelle manière d’être homme, pure, c’est-à-dire libre. Il nous invitait, comme dit la lettre aux Ephésiens, à « nous revêtir de l’homme nouveau, créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité. » (Ep 4,24).
Dans ce sens-là, Jésus peut bien être comparé à l’agneau pascal : non pas qu’il serait une victime égorgée pour plaire à Dieu, mais parce que le sang de l’agneau pascal signait l’Alliance entre le Dieu libérateur et son peuple ; le nouvel agneau pascal, parce qu’il dévoile enfin aux yeux des hommes le Vrai Visage de Dieu libère les hommes de toutes leurs fausses images de Dieu et alors l’Alliance est possible. C’est parce qu’il est en lui-même l’incarnation de l’Alliance qu’il peut vivre tous ces événements en homme libre « Ma vie, on ne me la prend pas, c’est moi qui la donne. »
L’acceptation libre, volontaire de sa mort, est bien le summum de la liberté ; il en a la force parce que, pas un instant, il ne doute de son Père. C’est sur ce chemin-là qu’il nous entraîne.
Désormais, pour participer aux « biens à venir » (deuxième lecture), nous accomplissons ce que Jésus nous a dit de faire « en mémoire de lui ». Ces « biens à venir », c’est l’humanité enfin rassemblée dans l’amour autour de lui au point de ne faire qu’un seul Corps ; pour être en union avec Dieu, il nous suffit désormais d’être en communion avec Jésus-Christ.
———————–
Compléments
Voici l’une des prières qui est dite pendant le repas pascal juif : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, qui fais sortir le pain de la terre. Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, qui nous as sanctifiés par tes ordonnances, et nous ordonnas de manger le pain azyme. »
Saint Paul : « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait lever toute la pâte ? Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle, puisque vous êtes sans levain. Car le Christ, notre Pâque, a été immolé. Célébrons donc la fête, non pas avec du vieux levain, ni avec du levain de méchanceté et de perversité, mais avec des pains sans levain : dans la pureté et dans la vérité. » (1 Co 5,6-8).

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DE LA PASSION, DIMANCHE DES RAMEAUX, EVANGILE DE MARC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX PHILIPPIENS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 21

Dimanche 28 mars 2021 : Dimanche des Rameaux : lectures et commentaires

Dimanche 28 mars 2021 : Dimanche des Rameaux

050420_catholiques

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 50, 4-7

4 Le SEIGNEUR mon Dieu m’a donné le langage des disciples
pour que je puisse, d’une parole,
soutenir celui qui est épuisé.
Chaque matin, il éveille,
il éveille mon oreille
pour qu’en disciple, j’écoute.
5 Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille,
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe.
Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats.
7 Le SEIGNEUR mon Dieu vient à mon secours ;
c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.

ISRAEL, SERVITEUR DE DIEU
Depuis des années, nous avons lu et relu ces textes étonnants qui font partie du livre d’Isaïe et qu’on appelle les « Chants du Serviteur » ; ils nous intéressent tout particulièrement, nous Chrétiens, pour deux raisons : d’abord par le message qu’Isaïe lui-même voulait donner par là à ses contemporains ; ensuite, parce que les premiers Chrétiens les ont appliqués à Jésus-Christ.
Je commence par le message du prophète Isaïe à ses contemporains :
Une chose est sûre, Isaïe ne pensait évidemment pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l’Exil à Babylone. Parce que son peuple est en Exil, dans des conditions très dures et qu’il pourrait bien se laisser aller au découragement, Isaïe lui rappelle qu’il est toujours le serviteur de Dieu. Et que Dieu compte sur lui, son serviteur (son peuple) pour faire aboutir son projet de salut pour l’humanité. Car le peuple d’Israël est bien ce Serviteur de Dieu nourri chaque matin par la Parole, mais aussi persécuté en raison de sa foi justement et résistant malgré tout à toutes les épreuves.
Dans ce texte, Isaïe nous décrit bien la relation extraordinaire qui unit le Serviteur (Israël) à son Dieu. Sa principale caractéristique, c’est l’écoute de la Parole de Dieu, « l’oreille ouverte » comme dit Isaïe ;
« Ecouter » la Parole, « se laisser instruire » par elle, cela veut dire vivre dans la confiance. « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire »… « La Parole me réveille chaque matin »… « J’écoute comme celui qui se laisse instruire »… « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille ».
« Ecouter », c’est un mot qui a un sens bien particulier dans la Bible : cela veut dire faire confiance ; les auteurs bibliques ont l’habitude d’opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l’égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu’on sait d’expérience que sa volonté n’est que bonne… ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu… et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu’il nous a abandonnés ou pire qu’il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.
Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd’hui écouterez-vous la Parole de Dieu…? » Et, dans leur bouche, la recommandation « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu’il arrive » ; et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (c’est-à-dire qui lui font confiance). » (Rm 8,28). De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il oppose un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la Résurrection.
C’est bien l’histoire d’une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c’est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu’il rencontrera inévitablement. Ici la mission est celle de témoin : « Pour que je puisse soutenir celui qui est épuisé », dit le Serviteur. En confiant cette mission, le Seigneur donne la force nécessaire : Il « donne » le langage nécessaire : « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire »… Et, mieux, il nourrit lui-même cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille », ce qui veut dire que l’écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable. C’est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu.
TENIR BON DANS L’EPREUVE
Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé… » La fidélité à la mission confiée implique inévitablement la persécution : les vrais prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu sont rarement appréciés de leur vivant. Concrètement, Isaïe dit à ses contemporains : tenez bon, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, au contraire, vous êtes en mission pour lui. Alors ne vous étonnez pas d’être maltraités.
Pourquoi ? Parce que le Serviteur qui « écoute » réellement la Parole de Dieu, c’est-à-dire qui la met en pratique, devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l’appel à leur tour… d’autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Et chaque matin, le Serviteur doit se ressourcer auprès de Celui qui lui permet de tout affronter : « Il éveille mon oreille chaque matin… Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… » Et là, Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu mon visage dur comme pierre »1 : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », et bien ici le Serviteur affirme « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure : parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages. »
Je disais en commençant que le prophète Isaïe parlait pour son peuple persécuté, humilié, dans son Exil à Babylone ; mais, bien sûr, quand on relit la Passion du Christ, cela saute aux yeux : le Christ répond exactement à ce portrait du serviteur de Dieu. Ecoute de la Parole, confiance inaltérable et donc certitude de la victoire, au sein même de la persécution, tout cela caractérisait Jésus au moment précis où les acclamations de la foule des Rameaux signaient et précipitaient sa perte.
—————
Note
1 – Luc a repris exactement cette expression en parlant de Jésus : il dit « Jésus durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » (Luc 9,51 ; notre traduction liturgique dit « Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem »)

 

PSAUME – 21 (22), 2, 8-9, 17-20, 22b-24

2 Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
8 Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
9 « Il comptait sur le SEIGNEUR : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

17 Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure ;
ils me percent les mains et les pieds,
18 je peux compter tous mes os.

19 Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
20 Mais toi, SEIGNEUR, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

22 Mais tu m’as répondu !
23 Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
24 Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR.

DU CRI DE DETRESSE A L’ACTION DE GRACE
Ce psaume 21/22 nous réserve quelques surprises : il commence par cette fameuse phrase « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » qui a fait couler beaucoup d’encre et même de notes de musique ! L’ennui, c’est que nous la sortons de son contexte, et que du coup, nous sommes souvent tentés de la comprendre de travers : pour la comprendre, il faut relire ce psaume en entier. Il est assez long, trente-deux versets dont nous lisons rarement la fin : or que dit-elle ? C’est une action de grâce : « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Celui qui criait « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » dans le premier verset, rend grâce quelques versets plus bas pour le salut accordé. Non seulement, il n’est pas mort, mais il remercie Dieu justement de ne pas l’avoir abandonné.
Ensuite, à première vue, on croirait vraiment que le psaume 21/22 a été écrit pour Jésus-Christ : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Il s’agit bien du supplice d’un crucifié ; et cela sous les yeux cruels et peut-être même voyeurs des bourreaux et de la foule : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure »… « Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits, et tirent au sort mon vêtement ».
Mais, en réalité, ce psaume n’a pas été écrit pour Jésus-Christ : il a été composé au retour de l’Exil à Babylone : ce retour est comparé à la résurrection d’un condamné à mort ; car l’Exil était bien la condamnation à mort de ce peuple ; encore un peu, et il aurait été rayé de la carte !
Et donc, dans ce psaume 21/22, Israël est comparé à un condamné qui a bien failli mourir sur la croix (n’oublions pas que la croix était un supplice très courant, depuis la période de la domination perse, c’est pour cela qu’on prend l’exemple d’une crucifixion) : le condamné a subi les outrages, l’humiliation, les clous, l’abandon aux mains des bourreaux… et puis, miraculeusement, il en a réchappé, il n’est pas mort. Traduisez : Israël est rentré d’Exil. Et, désormais, il se laisse aller à sa joie et il la dit à tous, il la crie encore plus fort qu’il n’a crié sa détresse. Le récit de la crucifixion n’est donc pas au centre du psaume, il est là pour mettre en valeur l’action de grâce de celui (Israël) qui vient d’échapper à l’horreur.
Du sein de sa détresse, Israël n’a jamais cessé d’appeler au secours et il n’a pas douté un seul instant que Dieu l’écoutait. Son grand cri que nous connaissons bien : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n’est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. Bien au contraire ! C’est la prière de quelqu’un qui souffre, qui ose crier sa souffrance. Au passage, nous voilà éclairés sur notre propre prière quand nous sommes dans la souffrance quelle qu’elle soit : nous avons le droit de crier, la Bible nous y invite.
Ce psaume est donc en fait le chant du retour de l’Exil : Israël rend grâce. Il se souvient de la douleur passée, de l’angoisse, du silence apparent de Dieu ; il se sentait abandonné aux mains de ses ennemis … Mais il continuait à prier, la prière à elle toute seule prouve bien qu’on n’a pas complètement perdu espoir, sinon on ne prierait même plus ! Israël continuait à se rappeler l’Alliance, et tous les bienfaits de Dieu.
LE PSAUME 21 COMME UN EX-VOTO
Au fond, ce psaume est l’équivalent de nos ex-voto : au milieu d’un grand danger, on a prié et on a fait un vœu ; du genre « si j’en réchappe, j’offrirai un ex-voto à tel ou tel saint » ; (le mot « ex-voto » veut dire justement « à la suite d’un vœu  ») ; une fois délivré, on tient sa promesse.
Dans certaines églises du Midi de la France, ou d’Europe centrale, par exemple, les murs sont couverts de tableaux qui représentent les circonstances du danger auquel on a échappé ; ce peut être un incendie, un accident, un naufrage… on voit aussi parfois une jeune femme en train de mourir en couches avec déjà toute une ribambelle d’enfants autour de son lit ; la représentation de ce qui a failli arriver est toujours dramatique ; et on voit les parents et les proches éplorés qui assistent impuissants ; ce sont eux qui ont promis de faire exécuter ce tableau si celui qui était en danger en réchappait. En général, le tableau est divisé en trois parties ; le danger encouru… les proches en prière, et, en haut de la toile, dans un coin du ciel, le saint ou la sainte qui nous a secourus, ou bien la Vierge. Et c’est l’ex-voto tout entier lui-même qui est l’action de grâce dont on a le cœur plein quand enfin tout se termine bien.
Notre psaume 21/22 ressemble exactement à cela : il décrit bien l’horreur de l’Exil, la détresse du peuple d’Israël et de Jérusalem assiégée par Nabuchodonosor, le sentiment d’impuissance devant l’épreuve ; et ici l’épreuve, c’est la haine des hommes ; il dit la prière de supplication : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » qu’on peut traduire « Pourquoi, en vue de quoi, m’as-tu abandonné à la haine de mes ennemis ? » Et Dieu sait si le peuple d’Israël a affronté de nombreuses fois la haine des hommes. Mais ce psaume dit encore plus, tout comme nos ex-voto, l’action de grâce de celui qui reconnaît devoir à Dieu seul son salut. « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères… Je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR ! » Et les derniers versets du psaume ne sont qu’un cri de reconnaissance ; malheureusement, nous ne les chanterons pas pendant la messe de ce dimanche des Rameaux … (peut-être parce que nous sommes censés les connaître par cœur ?) : « Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ; ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent. A vous toujours, la vie et la joie ! La terre se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui… Moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le SEIGNEUR aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Philippiens 2, 6-11

6 Le Christ Jésus,
ayant la condition de Dieu,
ne retint pas jalousement
le rang qui l’égalait à Dieu.
7 Mais il s’est anéanti,
prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.
8 Reconnu homme à son aspect,
il s’est abaissé,
devenant obéissant jusqu’à la mort
et la mort de la croix.
9 C’est pourquoi Dieu l’a exalté.
Il l’a doté du Nom
qui est au-dessus de tout nom,
10 afin qu’au nom de Jésus
tout genou fléchisse
au ciel, sur terre et aux enfers,
11 Et que toute langue proclame :
« Jésus-Christ est Seigneur »
à la gloire de Dieu le Père.

JESUS, SERVITEUR DE DIEU
Pendant l’Exil à Babylone, au sixième siècle avant Jésus-Christ, le prophète Isaïe, de la part de Dieu bien sûr, avait assigné une mission et un titre à ses contemporains ; le titre était celui de Serviteur de Dieu. Il s’agissait, au cœur même des épreuves de l’Exil, de rester fidèles à la foi de leurs pères et d’en témoigner au milieu des païens de Babylone, fut-ce au prix des humiliations et de la persécution. Dieu seul pouvait leur donner la force d’accomplir cette mission.
Lorsque les premiers Chrétiens ont été affrontés au scandale de la croix, ils ont médité le mystère du destin de Jésus, et n’ont pas trouvé de meilleure explication que celle-là : « Jésus s’est anéanti, prenant la condition de serviteur ». Lui aussi a bravé l’opposition, les humiliations, la persécution. Lui aussi a cherché sa force auprès de son Père parce qu’il n’a jamais cessé de lui faire confiance.
Mais il était Dieu, me direz-vous. Pourquoi n’a-t-il pas recherché la gloire et les honneurs qui reviennent à Dieu ? Mais, justement, parce qu’il est Dieu, il veut sauver les hommes. Il agit donc en homme et seulement en homme pour montrer le chemin aux hommes. Paul dit : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. » C’est justement parce qu’il est de condition divine, qu’il ne revendique rien. Il sait, lui, ce qu’est l’amour gratuit… il sait bien que ce n’est pas bon de revendiquer, il ne juge pas bon de « revendiquer » le droit d’être traité à l’égal de Dieu… Et pourtant c’est bien cela que Dieu veut nous donner ! Donner comme un cadeau. Et c’est effectivement cela qui lui a été donné en définitive.1
J’ai bien dit comme un cadeau et non pas comme une récompense. Car il me semble que l’un des pièges de ce texte est la tentation que nous avons de le lire en termes de récompense ; comme si le schéma était : Jésus s’est admirablement comporté et donc il a reçu une récompense admirable ! Si j’ose parler de tentation, c’est que toute présentation du plan de Dieu en termes de calcul, de récompense, de mérite, ce que j’appelle des termes arithmétiques est contraire à la « grâce » de Dieu… La grâce, comme son nom l’indique, est gratuite ! Et, curieusement, nous avons beaucoup de mal à raisonner en termes de gratuité ; nous sommes toujours tentés de parler de mérites ; mais si Dieu attendait que nous ayons des mérites, c’est là que nous pourrions être inquiets… La merveille de l’amour de Dieu c’est qu’il n’attend pas nos mérites pour nous combler ; c’est en tout cas ce que les hommes de la Bible ont découvert grâce à la Révélation. On s’expose à des contresens si on oublie que tout est don gratuit de Dieu.
LE PROJET DE DIEU EST GRATUIT
Pour Paul, c’est une évidence que le don de Dieu est gratuit. Essayons de résumer la pensée de Paul : le projet de Dieu (son « dessein bienveillant ») c’est de nous faire entrer dans son intimité, son bonheur, son amour parfait. Ce projet est absolument gratuit, ce qui évidemment n’a rien d’étonnant, puisque c’est un projet d’amour. Ce don de Dieu, cette entrée dans sa vie divine, il nous suffit de l’accueillir avec émerveillement, tout simplement ; pas question de le mériter, c’est « cadeau » si j’ose dire. Avec Dieu, tout est cadeau. Mais nous nous excluons nous-mêmes de ce don gratuit si nous adoptons une attitude de revendication ; si nous nous conduisons à l’image de la femme du jardin d’Eden : elle prend le fruit défendu, elle s’en empare, comme un enfant « chipe » sur un étalage*… Jésus-Christ, au contraire, n’a été que accueil (ce que Saint Paul appelle « obéissance »), et parce qu’il n’a été que accueil du don de Dieu et non revendication, il a été comblé. Et il nous montre le chemin, nous n’avons qu’à suivre, c’est-à-dire l’imiter.
Il reçoit le Nom qui est au-dessus de tout nom : c’est bien le Nom de Dieu justement ! Dire de Jésus qu’il est Seigneur, c’est dire qu’il est Dieu : dans l’Ancien Testament, le titre de « Seigneur » était réservé à Dieu. La génuflexion aussi, d’ailleurs : « afin qu’au Nom de Jésus, tout genou fléchisse »… C’est une allusion à une phrase du prophète Isaïe: « Devant moi tout genou fléchira et toute langue prêtera serment, dit Dieu » (Is 45,23).
Jésus a vécu sa vie d’homme dans l’humilité et la confiance, même quand le pire est arrivé, c’est-à-dire la haine des hommes et la mort. J’ai dit « confiance » ; Paul, lui, parle « d’obéissance ». « Obéir », « ob-audire » en latin, c’est littéralement « mettre son oreille (audire) « devant » (ob) la parole : c’est l’attitude du dialogue parfait, sans ombre ; c’est la totale confiance ; si on met son oreille devant la parole, c’est parce qu’on sait que cette parole n’est qu’amour, on peut l’écouter sans crainte.
L’hymne se termine par « toute langue proclame Jésus-Christ est Seigneur pour la gloire de Dieu le Père » : la gloire, c’est la manifestation, la révélation de l’amour infini, de l’amour personnifié ; autrement dit, en voyant le Christ porter l’amour à son paroxysme, et accepter de mourir pour nous révéler jusqu’où va l’amour de Dieu, nous pouvons dire comme le centurion « Oui, vraiment, celui-là est le Fils de Dieu »… puisque Dieu, c’est l’amour.
————–
Note
* C’est bien la même question dans l’épisode des Tentations (dans les évangiles de Matthieu et de Luc) : le diviseur (c’est le sens du mot diable/diabolos en grec) ne lui propose que des choses qui font partie du plan de Dieu ! Mais lui refuse de s’en emparer. Il compte sur son Père pour les lui donner. Le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, tu peux tout te permettre, ton Père ne peut rien te refuser : transforme les pierres en pains quand tu as faim… jette-toi en bas de la montagne, il te protègera… adore-moi, je te ferai régner sur le monde entier… » Mais Jésus attend tout de Dieu seul.
Complément
Nous connaissons bien ce texte : on l’appelle souvent « l’Hymne de l’Epître aux Philippiens » : parce qu’on a l’impression que Paul ne l’a pas écrite lui-même, mais qu’il a cité une hymne que l’on chantait habituellement dans la liturgie.

 

EVANGILE – Extraits de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ selon Saint Marc : Mc 15, 1…39

15, 1 : Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême.
Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate.
2 Celui-ci l’interrogea :
« Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui le dis. »
3 Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations.
4 Pilate lui demanda à nouveau : « Tu ne réponds rien?
Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. »
5 Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné.
16 Les soldats l’emmenèrent à I’intérieur du palais,
c’est-à-dire dans le Prétoire.
Alors ils rassemblent toute la garde,
17 ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée.
18 Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant :
« Salut, roi des Juifs. »
19 Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui,
et s’agenouillaient pour lui rendre hommage.
20 Quand ils se furent bien moqués de lui,
ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements.
Puis, de là, ils l’emmenèrent pour le crucifier,
21 et ils réquisitionnent, pour porter sa croix,
un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs.
22 Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit Lieu-du-Crâne (ou Calvaire).
23 Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas.
24 Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun.
25 C’était la troisième heure (c’est-à-dire neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia.
26 L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots :
« Le roi des Juifs».
39 Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, s’écria :
« Vraiment, cet homme était Fils de Dieu!»

LA SOLITUDE DE JESUS ET SON SILENCE
Tout d’abord, on notera deux particularités de la Passion chez Marc : la solitude de Jésus et son silence.
La solitude de Jésus : dans la Passion selon Saint Marc, Jésus est particulièrement seul ; après le reniement de Pierre, Marc ne note plus aucune présence amicale à ses côtés ; les femmes sont citées, mais seulement après sa mort.
Quant à son silence, il est impressionnant : quelques mots seulement au procès, et ensuite, note Marc, « Jésus ne répondit plus rien ». Et Pilate lui-même s’en étonne : « Pilate l’interrogeait de nouveau : Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. Mais Jésus ne répondit plus rien, de sorte que Pilate était étonné. » (Mc 15,4-5)
Puis, sur la croix une seule parole : « Eloï, Eloï, lama sabactani ? » Interprétés par un soldat romain, ces mots sonnent comme un cri de désespoir ; mais un Juif ne s’y serait pas trompé : ce sont les premiers d’un chant de victoire ; puisque, nous l’avons vu en étudiant le psaume 21/22, celui-ci n’est aucunement un cri de désespoir, ni même de doute !
Devant cette solitude et ce silence de Jésus, on se demande forcément « quel est son secret ? ». Il passe en peu de temps de la popularité à la déchéance, de l’entrée royale dans la ville à l’exclusion et l’exécution hors de la ville, de la reconnaissance comme envoyé de Dieu (« Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ») à la condamnation pour blasphème et à l’exécution au nom de la Loi, ce qui signifiait aux yeux de tous qu’il était maudit de Dieu. Reconnu comme le Messie, c’est-à-dire le roi d’Israël, le libérateur, le sauveur par ses disciples et toute une foule enthousiaste, il est liquidé rapidement après un procès monté de toutes pièces.
Il s’est laissé faire dans le triomphe, il se laisse faire plus encore dans la persécution. Ce faisant, il garde encore le secret qu’il a gardé toute sa vie ; c’est seulement après sa Résurrection que ses disciples pourront enfin comprendre.
Il semble bien que cette sobriété du récit de Marc vise à faire ressortir deux aspects du mystère de Jésus : Messie-Roi et Messie-Prêtre.
LE MESSIE-ROI QU’ON ATTENDAIT
Messie-Roi : que ce soit sous forme de question, de dérision, d’affirmation, la royauté du Christ est bien au centre du récit. La première question que Pilate pose à cet homme qu’on lui amène, ligoté, c’est « Es-tu le roi des Juifs ? » Il n’obtient qu’une réponse sibylline « C’est toi qui le dis » (15,2). Dans la suite, Pilate donne deux fois ce titre à Jésus « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » (v. 9) et « Que ferai-je donc de celui que vous appelez le roi des Juifs ? » (v. 12). Et, curieusement, personne ne dira le contraire ! Suit la parodie des soldats, le manteau, la couronne et les acclamations « Salut, roi des Juifs ! » (15,18). Et puis, cet écriteau en haut de la croix, mal intentionné peut-être, mais qui annonce quand même à tous les passants « celui-ci est le roi des Juifs » (15,26). Même les grands prêtres et les scribes en se moquant lui donnent ce titre : « Il en a sauvé d’autres, et il n’est pas capable de se sauver lui-même ! Le Messie, le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix. » (15,32).
LE MESSIE-PRETRE QU’ON ATTENDAIT
Deuxième aspect du mystère de Jésus mis en lumière par le récit de Marc, il est le Messie-Prêtre : il y avait des grands prêtres en exercice et ce sont eux qui ont joué le premier rôle dans la condamnation et la mort de Jésus. Ce sont eux qui amènent Jésus chez Pilate et qui veillent au bon déroulement des opérations : « Dès le matin, les grands prêtres tinrent conseil avec les Anciens, les scribes et le Sanhédrin tout entier. Ils lièrent Jésus, l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. »
Un peu plus tard, ce sont eux qui excitent la foule pour qu’elle réclame la libération de Barabbas : « Les chefs des prêtres soulevèrent la foule pour qu’il leur libérât plutôt Barabbas. » (Mc 15,11). Pilate lui-même n’est pas dupe, puisque Marc précise : « Pilate voyait bien que les grands prêtres l’avaient livré par jalousie. » (Mc 15,10). Une jalousie justifiée, si l’on veut bien admettre que, de bonne foi, ils se sont inquiétés du succès de Jésus, qui, à leurs yeux, entraînait le peuple vers de fausses espérances.
Mais le vrai prêtre, le Messie-prêtre qu’on attendait, c’est lui. Car Marc est le seul avec Jean à parler de pourpre pour le vêtement remis à Jésus pour se moquer de lui. Or la pourpre était la couleur des vêtements des rois et des grands prêtres. Suprême dérision : ceux qui portaient cette pourpre passeront à côté de la vérité. C’est d’un païen que vient la première profession de foi : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »

ANCIEN TESTAMENT, CAREME, EVANGILE DE MARC, LIVRE DE LA GENESE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PIERRE, PSAUME 24

Dimanche 21 février 2021 : 1er dimanche du Temps de Carême : lectures et commentaires

  1. Dimanche 21 février 2021 :

  2. 1er dimanche du Temps de Carême  

    d94deda075d749f4c09bb970b3d3c128

    Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

    1ère lecture

    Psaume

    2ème lecture

    Evangile

     

    PREMIERE LECTURE – livre de la Genèse  9, 8-15

    8          Dieu dit à Noé et à ses fils :
    9          « Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous,
    avec votre descendance après vous,
    10        et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous :
    les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre,
    tout ce qui est sorti de l’arche.
    11        Oui, j’établis mon alliance avec vous :
    aucun être de chair ne sera plus détruit par les eaux du déluge,
    il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre. »
    12        Dieu dit encore :
    « Voici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous,
    et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous,
    pour les générations à jamais :
    13        je mets mon arc au milieu des nuages,
    pour qu’il soit le signe de l’alliance entre moi et la terre.
    14        Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre,
    et que l’arc apparaîtra au milieu des nuages,
    15        je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous
    et tous les êtres vivants :
    les eaux ne se changeront plus en déluge,
    pour détruire tout être de chair. »

    L’ARC EN CIEL, SYMBOLE DE L’ALLIANCE
    Dans la Bible, le récit du Déluge et de l’Arche de Noé occupe quatre chapitres. Or notre lecture d’aujourd’hui n’en a retenu que quelques lignes qui sont les dernières parce que ce sont les plus importantes. C’est l’Alliance que Dieu propose à Noé et, à travers lui, à toute l’humanité.
    Dans ces quelques lignes, il y a cinq fois le mot « Alliance » : « J’établis mon Alliance avec vous » dit Dieu ; une promesse qui ne figure nulle part ailleurs que dans la Bible : un véritable pacte entre Dieu et les hommes, un projet bienveillant de Dieu sur l’humanité : voilà une idée que l’homme n’a jamais trouvée tout seul : il a fallu la Révélation biblique.
    Et cette Alliance perpétuelle entre Dieu et les hommes est symbolisée par l’image extraordinaire de l’arc en ciel. Evidemment l’arc-en-ciel existait depuis bien longtemps quand l’auteur de la Genèse a écrit son texte : mais quelle magnifique inspiration ! Cet arc-en-ciel qui semble unir ciel et terre, qui coïncide avec le retour de la lumière après la tristesse de la pluie, c’est un beau symbole pour l’Alliance entre Dieu et l’humanité ; sans compter le jeu de mots qui est valable en hébreu comme en français : dans les deux langues, c’est le même mot qui désigne l’arc en ciel et l’arc de tir qui servait alors pour la guerre : l’image qui nous est suggérée, c’est Dieu qui laisse son arme posée au mur.
    Le message de l’auteur biblique, ici, c’est : chaque fois que vous voyez un arc-en-ciel, souvenez-vous que Dieu est l’ami des hommes. J’ai bien dit « l’auteur biblique ». Il parle d’Alliance entre Dieu et les hommes, il parle d’arc-en-ciel. Mais c’est l’Esprit-Saint qui l’inspire. Ailleurs on ne parle pas encore de la même manière. Car la Bible n’est pas le seul livre à parler du Déluge, mais elle est le seul à en parler de cette manière.
    Je m’explique : la Bible n’est pas la première à avoir raconté une histoire de déluge : le récit du livre de la Genèse a été écrit entre 1000 et 500 av. J. C. Or, bien avant, vers 1600 av. J.C., en Mésopotamie circulaient deux légendes (celles d’Atra-Hasis et de Gilgamesh), qui racontent également un déluge : les récits du déluge, celui de la Bibl et ceux de Babylone, se ressemblent beaucoup ; si bien qu’il paraît évident que l’auteur biblique connaissait les récits babyloniens. L’histoire est à peu près la même : un héros (qui s’appelle Atra-Hasis ou bien Outnapishtim en Babylonie, Noé dans la Bible) est averti par la divinité d’un déluge imminent. Il construit un bateau et y fait monter toute sa famille et des spécimens de tous les animaux ; les écluses du ciel s’ouvrent et le déluge engloutit la terre ; lorsque la pluie cesse, le bateau s’arrête et le capitaine lâche des oiseaux qui partent en reconnaissance pour voir où en est l’asséchement de la terre. Quand la terre est redevenue habitable, le héros quitte l’arche avec sa famille et offre un sacrifice.
    L’EXPLICATION DU DELUGE A BABYLONE ET DANS LA BIBLE
    Il y a donc d’énormes ressemblances entre le récit biblique et ses ancêtres babyloniens ; mais il y a aussi des différences, et ce sont elles qui nous intéressent. C’est là que l’on peut déchiffrer la Révélation.
    En ce qui concerne la cause du déluge, pour commencer, partout à cette époque, on est persuadé que Dieu est la cause première de tous les événements ; donc, dans les récits babyloniens et biblique, il ne fait aucun doute que le déluge a été commandé par la divinité ; mais ce n’est pas pour les mêmes raisons : à Babylone, on raconte que les dieux sont fatigués par les hommes qu’ils avaient créés pour leur bon plaisir et leur service, et qui, en fin de compte, troublent leur tranquillité ; dans la Bible, le message est tout différent : les hommes ne sont pas les jouets des caprices de Dieu ; c’est leur conduite mauvaise qui a contrecarré le projet initial ; voilà ce que dit la Bible : « Le SEIGNEUR vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur  n’était porté qu’à concevoir le mal et le SEIGNEUR se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. Il s’en affligea et dit : J’effacerai sur la surface du sol l’homme que j’ai créé… Mais Noé trouva grâce aux yeux du SEIGNEUR ».
    Ce qui veut dire que, pour l’auteur biblique, premièrement, les hommes sont responsables de leur destin ; deuxièmement, Dieu n’engloutit pas les innocents avec les coupables.
    Autre différence, à la fin du voyage, le déluge une fois terminé, dans l’épopée de Gilgamesh, le héros babylonien est emmené au ciel et devient lui-même une divinité : il échappe définitivement au sort de l’humanité. La Bible entrevoit tout autre chose : Noé reste un homme avec lequel Dieu renouvelle son projet de la Création. L’auteur emploie les mêmes mots pour Noé et pour Adam : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre… » (Gn 9, 2 et Gn 1, 28). Et Dieu plante définitivement son arc dans les nuages pour faire Alliance avec l’humanité.

     

    PSAUME – 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9

    SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies,
    fais-moi connaître ta route.
    Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
    car tu es le Dieu qui me sauve.

    Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse,
    ton amour qui est de toujours.
    Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse,
    dans ton amour, ne m’oublie pas.

    Il est droit, il est bon, le SEIGNEUR,
    lui qui montre aux pécheurs le chemin.
    Sa justice dirige les humbles,
    il enseigne aux humbles son chemin.

    TU ES LE DIEU QUI ME SAUVE
    Le psaume 24/25 est l’un de ceux qui nous sont proposés le plus souvent par la liturgie: ce qui veut dire qu’il doit être pour nous le modèle de la prière par excellence. Effectivement, on y trouve rassemblés les thèmes majeurs de la prière et de la foi d’Israël. Dans les quelques versets d’aujourd’hui, j’en retiens au moins trois :
    Dieu nous sauve, Dieu nous enseigne, Dieu nous aime. Et c’est parce qu’il nous aime qu’il nous sauve et nous enseigne.
    Premier thème : le Dieu qui sauve ; c’est le premier article du credo d’Israël, et le verbe « sauver » dans la foi juive, est synonyme de « libérer ». Dieu a libéré son peuple de l’esclavage en Egypte, d’abord ; il l’a libéré de l’Exil à Babylone, ensuite : deux expériences de salut, de libération, accompagnées l’une et l’autre d’un formidable déplacement géographique ; le don de la terre Promise, la première fois, puis le retour à Jérusalem, après l’Exil à Babylone.
    Mais il y a d’autres esclavages, et donc d’autres libérations, dont voici la plus importante : Dieu en se révélant progressivement à son peuple, l’a, par le fait même, libéré des idoles ; or le pire esclavage au monde est celui de l’idolâtrie. Parce que, même en prison ou en esclavage, on peut encore arriver à garder sa liberté intérieure ; mais quand on est sous la coupe d’une idole, il n’y a plus de liberté intérieure.
    Ne serait-ce pas même la définition d’une idole : ce qui occupe nos pensées au point de prendre la première place dans notre vie, et en définitive, de penser à notre place !
    Ce Dieu libérateur invite ceux qui croient en lui à être à leur tour des libérateurs ; en ce début de Carême, il n’est pas inutile de nous rappeler le fameux texte d’Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras : devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. Alors ta lumière poindra comme l’aurore… ta justice marchera devant toi et la gloire du SEIGNEUR sera ton arrière-garde. » (Is 58,6-8).

    IL ENSEIGNE AUX HUMBLES SON CHEMIN
    Deuxième thème de la foi d’Israël : la Loi est un cadeau de Dieu ; c’est la conséquence de la découverte que Dieu nous libère ; la Loi est donnée à Israël pour lui enseigner à vivre en peuple libre et à devenir à son tour libérateur. « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies… Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi… Le SEIGNEUR enseigne aux humbles son chemin… Il montre aux pécheurs le chemin, sa justice dirige les humbles ».
    Après avoir dicté la Loi à Moïse, Dieu lui a dit, comme une confidence : « Si seulement leur cœur  était décidé à me craindre et à observer tous les jours tous mes commandements, pour leur bonheur et celui de leurs fils, à jamais ! » (Dt 5,29) et Moïse a dit au peuple : « Vous veillerez à agir comme vous l’a ordonné le SEIGNEUR votre Dieu sans vous écarter ni à droite ni à gauche. Vous marcherez toujours sur le chemin que le SEIGNEUR votre Dieu vous a prescrit afin que vous restiez en vie, que vous soyez heureux et que vous prolongiez vos jours dans le pays dont vous allez prendre possession » (Dt 5,32-33).
    On notera au passage l’image du chemin : « SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route… Le Seigneur montre aux pécheurs le chemin, il enseigne aux humbles son chemin. » Et le verbe « diriger » évoque bien lui aussi l’image d’un chemin : « Dirige-moi par ta vérité… Sa justice dirige les humbles ».
    L’image du chemin est typique des psaumes pénitentiels : parce que le péché, au fond, c’est une fausse route. Celui qui parle ici et qui demande à Dieu de lui indiquer le bon chemin (« SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route… ») est un pécheur qui sait d’expérience qu’il a bien du mal par lui-même à rester sur le droit chemin. En français aussi, soit dit en passant, on emploie l’image du chemin pour désigner notre conduite morale, puisqu’on parle du « droit chemin ». Et, en hébreu, le mot « conversion » signifie « demi-tour ». Dans la Bible, le pécheur qui se convertit fait un véritable demi-tour ; il tourne le dos aux idoles, quelles qu’elles soient, qui le faisaient esclave et il se tourne vers Dieu qui le veut libre. Au fond, le véritable examen de conscience, ce pourrait être celui qui nous fait découvrir ce qui nous empêche d’être libres pour aimer Dieu et nos frères.

    RAPPELLE-TOI, SEIGNEUR, TA TENDRESSE DE TOUJOURS
    Troisième thème de la foi d’Israël : Dieu est Amour, il n’est que Don et Pardon. « Rappelle-toi, SEIGNEUR, ta tendresse, ton amour qui est de toujours » ; on reconnaît là un écho de la définition que Dieu a donnée de lui-même à Moïse dans le Sinaï : « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté… » (Ex 34,6). Ce qui veut dire, une fois encore, qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour accueillir cette révélation. L’amour de Dieu est de toujours, l’Ancien Testament le sait très bien : après l’expérience de la libération d’Egypte, après la découverte de ce Dieu qui propose son Alliance à son peuple, on a pu réfléchir en termes neufs sur l’acte créateur de Dieu ; et, du coup, la conception du peuple d’Israël sur la création s’est mise à différer considérablement de celle des autres peuples. Désormais, on a compris que l’acte créateur de Dieu est un acte d’amour ; si Dieu a créé l’humanité, ce n’est pas pour satisfaire ses caprices ou son désir d’avoir des esclaves, comme on croyait en Mésopotamie, c’est par amour.
    Un amour qui s’étend à l’humanité de tous les pays et de toutes les époques : c’est ce qu’exprime le récit du Déluge, qui est notre première lecture de ce premier dimanche de Carêm. En Israël, quand on pense à l’Alliance proposée par Dieu à son peuple élu, on n’oublie jamais qu’elle s’inscrit dans un cadre plus large qui est l’Alliance de Dieu avec toute l’humanité.
    Enfin, puisqu’il est Amour, Dieu n’attend rien en retour : l’amour est toujours gratuit, ou alors ce n’est pas de l’amour ! Il suffit de se laisser combler. Décidément ce psaume 24/25 est tout indiqué pour entrer en Carême !

     

    DEUXIEME LECTURE – Première lettre de Pierre 3, 18-22

    Bien-aimés,
    18        le Christ, lui aussi,
    a souffert pour les péchés,
    une seule fois,
    lui, le juste, pour les injustes,
    afin de vous introduire devant Dieu ;
    il a été mis à mort dans la chair,
    mais vivifié dans l’Esprit.
    19        C’est en lui qu’il est parti proclamer son message
    aux esprits qui étaient en captivité.
    20        Ceux-ci, jadis, avaient refusé d’obéir,
    au temps où se prolongeait la patience de Dieu,
    quand Noé construisit l’arche,
    dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes,
    furent sauvées à travers l’eau.
    21        C’était une figure du baptême
    qui vous sauve maintenant :
    le baptême ne purifie pas de souillures extérieures,
    mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite,
    et il sauve par la résurrection de Jésus Christ,
    22        lui qui est à la droite de Dieu,
    après s’en être allé au ciel,
    lui à qui sont soumis les anges,
    ainsi que les Souverainetés et les Puissances.

    LE CHRIST A ACCEPTE DE SOUFFRIR
    On sait peu de choses sur les circonstances de la rédaction de cette lettre, adressée par saint Pierre à des Chrétiens d’Asie Mineure, ce que nous appelons aujourd’hui la Turquie ; on suppose qu’il s’agit d’une période de persécution, puisque Pierre dit « le Christ a souffert lui aussi. »
    Ce qui explique les encouragements prodigués à plusieurs reprises par l’apôtre ; par exemple : « Au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous… Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte (sous-entendu devant les tribunaux). » (1 P 3,14-15). Et c’est là que commence notre texte d’aujourd’hui par les mots « Car le Christ est mort pour les péchés, une fois pour toutes… »  Traduisez : votre espérance s’appuie sur la mort et la résurrection du Christ, c’est cet événement pascal qui doit vous donner toutes les audaces.
    En évoquant la souffrance du Christ, Pierre applique à Jésus l’image du Serviteur souffrant d’Isaïe (Is 53) : « Lui, le juste, il a souffert pour les injustes… » Pierre n’a pas besoin d’en dire plus : car, un peu plus haut, dans cette même lettre, il a longuement développé ce thème : « Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple afin que vous suiviez ses traces. Lui qui n’a pas commis de péché et dans la bouche duquel il ne s’est pas trouvé de tromperie ; lui qui, insulté, ne rendait pas l’insulte, dans sa souffrance ne menaçait pas, mais s’en remettait au juste Juge ; lui qui, dans son propre corps a porté nos péchés sur le bois, afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice ; lui dont les meurtrissures vous ont guéris. Car vous étiez égarés comme des brebis, mais maintenant vous vous êtes tournés vers le berger et le gardien de vos âmes. » (1 P 2,21-24).
    Ses lecteurs, visiblement familiers de l’Ancien Testament, comprennent très bien l’allusion. Celui que le prophète Isaïe appelle le « Serviteur » est un envoyé de Dieu : il est persécuté, mais la vision de ses souffrances convertit le cœur de son peuple. Alors ce Serviteur éliminé injustement est reconnu juste et connaît un véritable triomphe : « Il est haut placé, élevé, exalté à l’extrême » disait Isaïe (53,1). Là encore, Pierre fait l’application à Jésus-Christ : « Dans sa chair, il a été mis à mort, dans l’esprit (c’est-à-dire par l’Esprit), il a été rendu à la vie… (il est ressuscité), il est monté au ciel, au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles, à la droite de Dieu. »
    Et tout ceci, c’était pour nous, « afin de nous introduire devant Dieu » comme dit Pierre. Et l’expression « pour nous » est à entendre au sens le plus large possible : c’est-à-dire que, tous, qui que nous soyons, pouvons bénéficier de cette œuvre  du Christ : « Il est mort pour les injustes ». Même ceux qui, au temps de Noé, n’avaient pas été dignes de monter dans l’Arche, même ceux-là ont entendu désormais le message du salut : « Il est allé proclamer son message à ceux qui étaient prisonniers de la mort. Ceux-ci, jadis, s’étaient révoltés au temps où se prolongeait la patience de Dieu, quand Noé construisit l’arche. »

    SON EXEMPLE PEUT TRANSFORMER NOS COEURS
    Donc, s’il fallait résumer le début de ce passage, on pourrait dire : le Christ est mort pour tous une fois pour toutes. Reste à savoir comment nous entrons dans ce salut offert : en acceptant de nous attacher au Christ, de nous greffer sur lui pour qu’il nous transforme à son image. Concrètement, Pierre nous dit que cette transformation s’opère « par le Baptême».  Reprenant l’exemple de Noé, il dit : « Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre de personnes, huit en tout, furent sauvées à travers l’eau. C’était une image du Baptême qui vous sauve maintenant… » Il veut dire ici que les baptisés sont comme Noé sortant à l’air libre après le Déluge ; Noé, parce qu’il était un homme au cœur  droit, a pu entendre et accepter la proposition d’Alliance de Dieu : « Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous… » (Gn 9,9 : notre première lecture). A notre tour, sortant des eaux du Baptême, nous pouvons entrer dans la Nouvelle Alliance : il nous suffit d’être prêts à nous « engager envers Dieu avec une conscience droite ». « Etre baptisé, ce n’est pas être purifié de souillures extérieures, mais s’engager envers Dieu avec une conscience droite, et participer ainsi à la résurrection de Jésus Christ. »
    On retrouve ici en filigrane un autre thème cher à Pierre, celui de la pierre d’achoppement : pour celui qui croit, Jésus-Christ est un rocher sur lequel il s’appuie ; pour celui qui refuse de croire, Jésus-Christ est la pierre d’achoppement, le rocher qui fait tomber. L’eau joue le même rôle : cause de mort pour ceux qui refusent de croire, cause de vie pour les baptisés. L’eau a noyé les contemporains de Noé… elle a noyé les Egyptiens (au temps de Moïse) ; la même eau a porté le bateau de Noé et a protégé le peuple en se retirant devant lui et en faisant des remparts de part et d’autre de son passage. La même eau peut faire de nous des frères de Jésus-Christ, par le Baptême : il nous suffit de croire, avec une « conscience droite ».
    Désormais, nous sommes comme Noé : il a été sauvé, mis à part, en quelque sorte, pour être le signe et le témoin de la volonté de Dieu de faire Alliance avec l’humanité tout entière ; à notre tour, baptisés, nous sommes signes et témoins de l’Alliance universelle. Pierre insiste sur cette universalité de la proposition d’Alliance de Dieu : c’est pour cela qu’il note le chiffre « huit » : « Quand Noé construisit l’arche… un petit nombre de personnes, huit en tout, furent sauvées à travers l’eau. » Huit, dès l’Ancien Testament, était le chiffre de la Création nouvelle, puisque la première Création (Gn 1) se déroulait en sept jours. Ces huit personnes (Noé, sa femme, et les trois couples de ses enfants) étaient ceux par qui Dieu reprenait son projet de création. Ce n’était encore qu’une image : la véritable re-création commence avec la résurrection r du Christ, et la nouvelle humanité naît dans les eaux du Baptême: c’est pour cela que de nombreux baptistères chrétiens des premiers siècles ou des clochers d’églises sont octogonaux.

     

    EVANGILE– selon saint Marc 1,12-15

    En ce temps-là,
    Jésus venait d’être baptisé
    12          Aussitôt l’Esprit le pousse au désert
    13        et, dans le désert,
    il resta quarante jours,
    tenté par Satan.
    Il vivait parmi les bêtes sauvages,
    et les anges le servaient.
    14        Après l’arrestation de Jean,
    Jésus partit pour la Galilée
    proclamer l’Evangile de Dieu ;
    15        il disait : « Les temps sont accomplis :
    le règne de Dieu est tout proche.
    Convertissez-vous
    et croyez à l’Evangile. »

    LES TENTATIONS DE JESUS
    Chaque année, le premier dimanche de Carême, nous lisons le récit des Tentations chez l’un des trois évangélistes synoptiques ; cette année, nous les lisons dans Saint Marc, c’est-à-dire dans la version la plus discrète possible : « Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt, l’Esprit le pousse au désert. Et dans le désert il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages et les anges le servaient. »
    Marc ne nous précise pas quelles tentations Jésus a dû affronter, mais la suite de son évangile nous permet de les deviner : ce sont toutes les fois où il a dû dire non ; parce que les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, et que, homme lui-même, il était entouré d’hommes, il a dû faire sans cesse le choix de la fidélité à son Père.
    L’épisode qui nous vient tout de suite à l’esprit, c’est ce qui s’est passé près de Césarée de Philippe : « En chemin, Jésus interrogeait ses disciples : Qui suis-je, au dire des hommes ? Ils lui dirent Jean le Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres, l’un des prophètes. Et lui leur demandait : Et vous, qui dites-vous que je suis ? Prenant la parole, Pierre lui répond : Tu es le Christ. Alors il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. » (Mc 8,27-30).
    Cette sévérité même est certainement déjà signe d’un combat intérieur. Et tout de suite après, Marc enchaîne « Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’Homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. » (Ce qui, évidemment, cadrait mal avec le titre glorieux qui venait de lui être décerné par Pierre). Et vous connaissez la suite : « Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit : Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. » Il y a là, dans la bouche de Jésus l’aveu de ce qui fut la plus forte peut-être des tentations : celle d’échapper aux conséquences tragiques de l’annonce de l’évangile.
    Tentation terriblement subtile : car elle s’accommode parfaitement bien d’un beau discours ; c’est au moment même où Pierre vient de faire la plus belle déclaration, le plus bel examen de théologie (!), qu’il est pour le Christ occasion de tentation.
    Jusqu’à la dernière minute, à Gethsémani, il aura la tentation de reculer devant la souffrance : « Mon âme est triste à en mourir… Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14,34-36) Il est bien clair ici que sa volonté doit faire effort pour s’accorder à celle de son Père.
    Jésus a eu certainement, on vient de le voir, la tentation de ne pas souffrir ; il a connu aussi celle de réussir ; là encore, son entourage l’y poussait ; le succès pouvait bien devenir un piège : « Tout le monde te cherche » (Mc 1,37), lui disaient ses disciples à Capharnaüm ; je vous rappelle le contexte ; le matin du sabbat à la synagogue, d’abord, où il avait délivré un possédé, puis la journée au calme chez Simon et André, où il avait guéri la belle-mère de Pierre ; le soir tous les alentours étaient là, qui avec son malade, qui avec son possédé ; et il avait guéri de nombreux malades ; la nuit suivante, avant l’aube, il était sorti à l’écart pour prier ; déception à la maison quand le jour s’était levé : s’il était parti ?
    « Tout le monde te cherche »… Il avait dû s’arracher : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Evangile : car c’est pour cela que je suis sorti. » (Mc 1,38). Pour cela et pas pour autre chose… Elle est là, la tentation : se laisser détourner de sa mission.

    LE CHOIX DE LA FIDELITE
    Cela a commencé très tôt, certainement, quand il a fallu affronter les moqueries de quelques proches ; toute vocation au service des autres impose des arrachements ; sa propre famille a parfois été un obstacle à sa mission : « Les gens de sa parenté vinrent pour s’emparer de lui. Car ils disaient il a perdu la tête » (Mc 3,21).
    Cette souffrance de l’incompréhension traduit une autre sorte de tentation, celle de convaincre par des actes spectaculaires : « Les Pharisiens vinrent et se mirent à discuter avec Jésus ; pour lui tendre un piège, ils lui demandent un signe qui vienne du ciel. Poussant un profond soupir, Jésus dit : Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe ? En vérité, je vous le déclare, il ne sera pas donné de signe à cette génération… Et les quittant, il remonta dans la barque et il partit sur l’autre rive. » (Mc 8,11-12). Très certainement, quand Jésus décide brusquement de fausser compagnie à ses interlocuteurs du moment, que ce soient ses amis ou ses adversaires, c’est qu’il a un choix à faire.
    Ce choix est celui de la fidélité à sa mission : qu’il soit le Messie, tout le monde y pense depuis le début ; mais le problème c’est qu’une fois encore, les pensées de Dieu ne sont pas les nôtres ; par exemple, on attendait, on espérait un Messie politiquement puissant, qui chasserait l’occupant romain et restaurerait la liberté politique d’Israël ; Jésus a dû sans cesse prêcher la seule grandeur de l’amour ; c’est pour cela qu’à plusieurs reprises, il impose le secret à ceux qui ont entrevu son mystère (que ce soit à la Transfiguration ou ailleurs) : il ne veut pas laisser son entourage s’engager sur une fausse piste.
    On ne s’étonne pas non plus qu’il ait vécu paisiblement au désert pendant quarante jours (chiffre symbolique) au milieu des bêtes sauvages : car c’est bien ainsi que le prophète Isaïe avait défini l’harmonie qui règnera dans la création nouvelle : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. » (Is 11). Marc nous dit ici : Jésus est l’homme véritablement libre par rapport à toutes les tentations, le premier-né de l’humanité nouvelle.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE DE MARC, EVANGILE SELON SAINT MARC, LIVRE DES LEVITES, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 101, PSAUME 31

Dimanche 14 février 2021 : 6ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 14 février 2021 :

6ème dimanche du Temps Ordinaire

d127ac3f9f7750abbe6befde45794ac1

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre des Lévites 13,1-2.45-46

1 Le SEIGNEUR parla à Moïse et à son frère Aaron et leur dit :
2 « Quand un homme aura sur la peau
une tumeur, une inflammation ou une pustule,
qui soit une tache de lèpre,
on l’amènera au prêtre Aaron
ou à l’un des prêtres ses fils.
45 Le lépreux atteint d’une tache
portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre,
il se couvrira le haut du visage jusqu’aux lèvres,
et il criera : Impur ! Impur !
46 Tant qu’il gardera cette tâche, il sera vraiment impur.
C’est pourquoi il habitera à l’écart,
Son habitation sera hors du camp. »

LE LEVITIQUE, UN LIVRE A DECOUVRIR
Le livre du Lévitique n’est pas des plus faciles : il représente vingt-sept chapitres de réglementation souvent très minutieuse ; il n’y est question que du sacerdoce, et des règles à observer dans le culte aussi bien que dans la vie quotidienne pour rester dans l’Alliance avec Dieu. On est visiblement en présence d’un courant théologique particulier, très clérical : dans lequel les prêtres (les lévites, ce que l’on appelle le milieu sacerdotal) sont les intermédiaires privilégiés entre Dieu et le peuple.
Rien à voir avec le livre du Deutéronome que nous lisions pour le quatrième dimanche, qui relève visiblement d’un autre courant théologique, dans lequel ce sont les prophètes qui sont les porte-parole de Dieu.
Il faut savoir qu’après l’Exil, alors qu’il n’y avait plus ni roi ni prophète en Israël, ce sont les prêtres qui ont assumé la responsabilité de la survie spirituelle et même politique du peuple de l’Alliance. Car pour eux, et c’est ce qui fait la beauté profonde de ce livre, si on veut bien dépasser la première impression et lire entre les lignes, l’Alliance proposée par Dieu à Israël est un honneur et une nécessité vitale : le Dieu Saint (c’est-à-dire le Tout-Autre) propose une véritable communion d’amour à ce petit peuple ; il est donc de la plus haute importance pour les fils d’Israël de rester dignes de la rencontre avec le Dieu Saint.
Nous lisons rarement le Livre du Lévitique, mais, pour ce dimanche, il nous est proposé pour introduire l’évangile qui rapporte un cas de guérison de la lèpre par Jésus. Nous ne pouvons pas comprendre l’importance de ce miracle si nous ne connaissons pas le contexte dans lequel Jésus a agi : car les prescriptions de la loi du Lévitique concernant les lépreux étaient encore en vigueur de son temps.
Ces prescriptions nous paraissent rudes : quand on a le malheur d’être malade, c’est évidemment une souffrance supplémentaire d’être un exclu. Or c’était très strict ; dès que quelqu’un présentait des signes d’une maladie de peau évolutive du type de la lèpre, il devait aussitôt se présenter au prêtre qui procédait à un examen en règle et qui décidait s’il fallait déclarer cette personne impure ; la déclaration d’impureté était une véritable mise à l’écart de toute vie religieuse, et donc à l’époque, de toute vie sociale. Car, être impur, c’était être inapte au culte et se voir privé de tout contact avec les autres membres du peuple saint qui doivent tout faire pour préserver leur pureté. Ainsi exclu de la communauté des vivants, le lépreux lui-même portait son propre deuil (vêtements déchirés, cheveux en désordre : versets 45-46).
Job en était un bon exemple : atteint d’une maladie du genre de la lèpre, il en avait tiré lui-même les conséquences et s’était installé sur la décharge publique (Jb 2,8) : il ne faisait en cela qu’observer cette législation du livre du Lévitique.
Quand le malade pouvait se considérer comme guéri, il se présentait de nouveau devant le prêtre, lequel procédait à un deuxième examen très approfondi et déclarait la guérison et donc le retour à l’état de pureté et à la vie normale. Cette réintégration du malade guéri s’accompagnait de nombreux rites dits de purification : aspersions, bains, sacrifices.
LE PRINCIPE DE PRECAUTION
Pourquoi la lèpre prenait-elle une telle importance dans la vie sociale ? Probablement parce que c’est une maladie éminemment contagieuse, que personne ne savait encore soigner. La sagesse imposait donc la prudence pour préserver le reste de la population. On a là encore une preuve de la hiérarchie des priorités qui avait cours en Israël : le bien-être de l’individu doit céder le pas devant l’intérêt collectif.
A noter que, à l’époque actuelle, pour préserver une population d’un risque de contamination bactérienne, on n’hésitera pas à prescrire une mise en quarantaine des personnes déjà atteintes. Certains écoliers sont prudemment interdits d’école lorsqu’il y a soupçon de méningite, par exemple. S’il s’agit d’animaux (peste aviaire, vache folle ou autre), on procèdera à des abattages systématiques. Notre vingt-et-unième siècle gère ainsi ce qu’il pense être un indispensable principe de précaution. Conscient pourtant que la personne mise en quarantaine subit une réelle exclusion, le pouvoir politique n’hésite pas à édicter de telles mesures, au nom de l’intérêt commun.
Par ailleurs, spontanément on pensait que la maladie est toujours la conséquence d’un péché. Car Dieu est juste, nul n’en doute, et, à l’époque, on avait une conception pour ainsi dire arithmétique de la justice : les hommes bons sont récompensés à proportion de leurs mérites et les méchants sont punis selon une juste évaluation de leurs péchés. Cette loi que l’on appelle parfois la « logique de rétribution » ne souffrait, pensait-on, aucune exception. Au point que, devant une personne malade, on déduisait automatiquement qu’elle avait péché. Il y avait donc, là encore, une autre contagion à éviter. C’est pour cela, d’ailleurs, que le lépreux devait s’adresser au prêtre (et non au médecin !) pour déclarer la maladie aussi bien que la guérison.
Il faut croire qu’au temps de Jésus les choses n’avaient guère changé puisque les lépreux engendraient encore la même répulsion et les mêmes mesures d’exclusion. Il a fallu un long travail de la Révélation pour découvrir que le Dieu miséricordieux est attiré par la misère (c’est le sens même du mot « miséricordieux »), et que nul n’est exclu, ce que Jésus est venu prouver par ses paroles et par ses actes.
————————-
Complément
La lèpre fut longtemps considérée comme une maladie irrémédiablement incurable à tel point que les cas de guérison apparaissaient comme des miracles. A cet égard, l’exemple du général syrien, Naaman, est révélateur. Quand il s’était découvert lépreux, il était allé au palais de Damas, demander à son roi d’intervenir en sa faveur auprès du roi d’Israël ; car le bruit courait qu’il y avait là-bas un prophète guérisseur (il s’agit d’Elisée). Ce qui nous intéresse aujourd’hui dans l’histoire de Naaman, c’est la réaction du roi d’Israël qui prouve à quel point la lèpre passait alors pour un fléau sans recours. Quand il reçut la lettre du roi de Damas lui disant « Je t’envoie mon serviteur, le général Naaman, pour que tu le guérisses de sa lèpre », le roi d’Israël fut pris de panique. Le livre des Rois raconte : « Après avoir lu la lettre, le roi déchira ses vêtements et dit : Suis-je Dieu, capable de faire mourir et de faire vivre, pour que celui-là m’envoie quelqu’un pour le délivrer de sa lèpre ? Sachez donc et voyez : il me cherche querelle ! » (2 R 5,7). Traduisez : bien sûr, je n’ai aucun espoir de sauver Naaman et le roi de Damas m’en voudra et je vais vers une catastrophe ; il est en train de se forger un prétexte pour pouvoir m’attaquer.

PSAUME – 31 (32),1-2, 5ab, 5c.11

1 Heureux l’homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
2 Heureux l’homme dont le SEIGNEUR ne retient pas l’offense,
dont l’esprit est sans fraude.

5 Je t’ai fait connaître ma faute,
je n’ai pas caché mes torts.
J’ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR
en confessant mes péchés.

Toi, tu as enlevé l’offense de ma faute.
11 Que le SEIGNEUR soit votre joie !
Exultez, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !

LA JOIE DES PECHEURS PARDONNES
« Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » Un pécheur pardonné rend grâce : rien d’étonnant, c’est l’expérience millénaire des croyants. A commencer par David, qui est resté dans les mémoires comme le type même du pécheur à la fois repentant et heureux du pardon accordé par Dieu1.
Et on peut lire dans l’Ancien Testament des récits de célébrations pénitentielles qui étaient de véritables fêtes du pardon. Celle qui fut célébrée à la demande du roi Ezéchias est particulièrement bien décrite : « Le roi Ezéchias réunit les chefs de la ville et il monta à la Maison du SEIGNEUR (le temple). On amena sept taureaux, sept béliers, sept agneaux et sept boucs pour un sacrifice pour le péché à l’intention de la maison royale, du sanctuaire (le Temple avait été profané) et de Juda (le peuple), puis il dit aux prêtres, fils d’Aaron, de les offrir sur l’autel du SEIGNEUR… Ezéchias ordonna d’offrir le sacrifice sur l’autel et, au moment où commençait le sacrifice, commencèrent aussi le chant pour le Seigneur et le jeu des trompettes, avec l’accompagnement des instruments de David, le roi d’Israël. Toute l’assemblée resta prosternée, le chant se prolongea et les trompettes jouèrent, tout cela jusqu’à la fin du sacrifice. Comme on finissait de l’offrir, le roi et tous les assistants avec lui s’inclinèrent et se prosternèrent. Ensuite le roi Ezéchias et les chefs dirent aux lévites de louer le Seigneur (en chantant des psaumes)… et ils le louèrent à cœur  joie, puis ils s’agenouillèrent et se prosternèrent. » (2 Ch 29,20… 30).
Mais la grande particularité de ce psaume 31/32 est son insistance sur l’importance de l’aveu ; c’est l’objet d’une strophe entière : « Je t’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts. J’ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR en confessant mes péchés. » Le livre des Proverbes avait déjà parlé de l’aveu comme condition de l’accueil du pardon de Dieu : « Qui cache ses fautes ne réussira pas ; qui les avoue et y renonce obtiendra miséricorde. » (Pr 28,13). Non pas que Dieu conditionne son pardon ! Comme on dit que « Dieu est Amour », on peut dire que « Dieu est Pardon » ; car le pardon n’est rien d’autre que l’acte même d’aimer le pécheur. Ou alors on ne pourrait pas dire que Dieu est « miséricordieux », ce qui est pourtant l’une des définitions qu’il a données de lui-même depuis fort longtemps.
L’IMPORTANCE DE L’AVEU
Mais l’aveu reste nécessaire (pour nous) car il est l’indispensable opération-vérité ; c’est le sens du verset 2 : « Heureux l’homme… dont l’esprit est sans fraude. »
L’aveu n’a évidemment pas le pouvoir d’enlever la faute, mais il ouvre notre cœur  au pardon de Dieu. Isaïe le dit magnifiquement : « Recherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver, appelez-le puisqu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme malfaisant ses pensées. Qu’il retourne vers le SEIGNEUR qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui pardonne abondamment. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées – oracle du SEIGNEUR. » (Is 55,6-8). Ce que la première lettre de Saint Jean retraduit à son tour : « Si nous disons : Nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité. » (1 Jn 1,8-9).
Comment ne pas être rempli de reconnaissance ? Au double sens du terme : « confesser » ses fautes (les reconnaître), c’est du même mouvement « confesser » (reconnaître, déborder de reconnaissance pour) l’amour miséricordieux, pardonnant, de Dieu. Le psaume décrit très bien cette expérience comme celle d’une véritable libération intérieure : le verset 3, que la liturgie de ce dimanche n’a pas retenu, disait la souffrance morale (et peut-être physique ?) de celui qui se refusait encore à l’aveu : « Je me taisais (refus de l’aveu) et mes forces s’épuisaient à gémir tout le jour ; ta main, le jour et la nuit, pesait sur moi ; ma vigueur se desséchait comme l’herbe en été. » Mais après l’aveu, le croyant s’écrie : « Et toi, tu as enlevé l’offense de ma faute. Tu es un refuge pour moi, mon abri dans la détresse, de chants de délivrance tu m’as entouré. »
Alors il est armé pour devenir un témoin du pardon de Dieu ; il commence par tirer les leçons de son expérience et les offre à son entourage : « L’amour du SEIGNEUR entourera ceux qui comptent sur lui. Que le SEIGNEUR soit votre joie, hommes justes ! Hommes droits, chantez votre allégresse ! » Saint Paul qui a fait, lui aussi, l’expérience personnelle forte du pardon de Dieu, cite ce psaume dans la lettre aux Romains (Rm 4, 6-8) et en tire deux leçons : premièrement, Dieu pardonne non à cause de nos œuvres, mais gratuitement (l’aveu n’étant pas considéré comme une « œuvre  ») ; deuxièmement ce pardon de Dieu est offert à tout homme (circoncis ou non) : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » « Heureux l’homme » veut bien dire « tout homme ». Et la lettre à Timothée dit bien comment cette allégresse du pécheur pardonné devient un témoignage de salut pour tous (et donc une invitation à y entrer) : « S’il m’a été fait miséricorde, dit Paul, c’est afin qu’en moi, le premier, Christ Jésus démontrât toute sa générosité, comme exemple pour ceux qui allaient croire en lui, en vue d’une vie éternelle. » (1 Tm 1,16).
——————
Note
1 – Le nom de David est rappelé en tête de ce psaume, comme souvent, pour nous inviter à nous couler dans l’attitude spirituelle de celui qui fut le type même du pécheur reconnaissant pour le pardon reçu.
——————-
Complément
Par la suite, le roi Manassé a également organisé une grande célébration pénitentielle au Temple de Jérusalem (2 Ch 33,16).

NB : Le nouveau Lectionnaire Dominical indique pour ce dimanche le psaume 31 (32), alors que le calendrier liturgique officiel indique le psaume 101 (102). Voici donc le commentaire du psaume 101.

PSAUME – 101 (102), 2-3. 4-5. 6.13. 20-21

2 SEIGNEUR, entends ma prière :
que mon cri parvienne jusqu’à toi !
3 Ne me cache pas ton visage
le jour où je suis en détresse !

4 Mes jours s’en vont en fumée,
mes os comme un brasier sont en feu ;
5 mon cœur  se dessèche comme l’herbe fauchée,
j’oublie de manger mon pain.

6 A force de crier ma plainte,
ma peau colle à mes os.
13 Mais toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ;
d’âge en âge on fera mémoire de toi.

20 « Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s’est penché ;
du ciel, il regarde la terre
21 pour entendre la plainte des captifs
et libérer ceux qui devaient mourir. »

Nous n’entendons ce dimanche que quelques versets du psaume 101/102, il est beaucoup plus long que cela, puisqu’il comporte vingt-neuf versets, mais cet extrait est bien représentatif de l’ensemble : le psaume tout entier répète d’un bout à l’autre les deux mêmes choses avec autant de force : un appel au secours et la certitude que cet appel est entendu. Tout compte fait, ce sont deux aspects bien caractéristiques de la foi juive en toutes circonstances. Car, dans la Bible, le croyant ne doute jamais que son Dieu l’accompagne à tout instant et entend sa prière.
Qui est ce plaignant dans le psaume 101 ? Le tout premier verset, ce qu’on appelle la « suscription », précise : « Prière du malheureux qui défaille et se répand en plaintes devant le SEIGNEUR ». Cela ne dit pas vraiment qui est ce malheureux : nous verrons tout à l’heure qu’il s’agit en fait du peuple tout entier, une fois de plus.
Mais commençons par écouter sa plainte, elle est d’un réalisme poignant : car celui qui parle sait admirablement trouver les mots pour décrire sa souffrance : « Mes jours s’en vont en fumée, mes os comme un brasier sont en feu ; mon cœur  se dessèche comme l’herbe fauchée, j’oublie de manger mon pain. A force de crier ma plainte, ma peau colle à mes os. » On croit entendre ici Job le lépreux : « Mes os collent à ma peau et à ma chair » (Jb 19,20) et on sait quelle répulsion inspirait cette maladie : « Tous mes intimes m’ont en horreur, même ceux que j’aime se sont tournés contre moi. » Si bien que dès qu’une marque suspecte, qui pouvait ressembler à de la lèpre, apparaissait, on devait trembler devant les autres : « Tu m’as creusé des rides qui témoignent contre moi, ma maigreur m’accuse et me charge. » (Jb 16,8). Et le malade sait bien qu’on parle dans son dos, on suppute sur l’évolution de la maladie, on se dit « tu as vu, il dépérit à vue d’œil , ses os qu’on ne voyait pas deviennent saillants. » (Jb 33,21).
Voici quelques autres versets du psaume 101/102 : « Je ressemble au choucas du désert, je suis comme le hibou des ruines. Je reste éveillé et me voici, comme l’oiseau solitaire sur un toit… Comme pain je mange de la cendre, et je mêle des larmes à ma boisson… Mes jours s’en vont comme l’ombre, et je me dessèche comme l’herbe. »
Celui qui s’exprime dans ce psaume est donc en pleine détresse ; mais qui est ce plaignant ? Le découpage des versets d’aujourd’hui ne permet pas de répondre ; en revanche, si on lit le psaume en entier, c’est on ne peut plus clair ; il s’agit du peuple d’Israël lui-même, appelé ici tout simplement « Sion ». Car, en réalité, l’évocation d’une maladie terrible n’est ici qu’une métaphore, une comparaison pour évoquer le grand drame vécu par le peuple d’Israël tout entier. Qu’il s’agisse du peuple, c’est une évidence lorsqu’on lit les versets 14 et 15 : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d’en avoir pitié : oui, le moment est venu ! Tes serviteurs tiennent à ses pierres, et sa poussière leur fait pitié. » Quant à savoir de quel malheur il s’agit, on le comprend à l’évocation de la poussière et des ruines : ce psaume est écrit à un moment où Jérusalem est détruite et l’on demande au Seigneur de la relever. Cela explique des versets comme ceux-ci : « Tous les jours mes ennemis m’outragent… Par ton indignation et ton courroux tu m’as soulevé et rejeté. » (versets 9 et 11).
Et d’ailleurs la comparaison avec l’herbe fanée, qui revient deux fois dans ce psaume, nous mettait déjà sur la voie ; Isaïe l’avait employée au moment de l’exil à Babylone ; il disait : « le peuple, c’est de l’herbe » (Is 40) ; en écho, notre psaume se plaint : « Mon cœur  se dessèche comme l’herbe fauchée ».
Le malheureux qui s’exprime dans ce psaume, c’est donc le peuple d’Israël, exilé et prisonnier à Babylone, qui ne rêve que de rentrer au pays et de reconstruire Jérusalem.
Mais en même temps, puisqu’on ne perd jamais la foi, on anticipe sur la reconstruction de la Ville Sainte : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR, et tous les rois de la terre, sa gloire : quand le SEIGNEUR rebâtira Sion… » (versets 16-17). Car cela ne fait pas de doute : depuis la Révélation du buisson ardent, ce peuple sait, de toute certitude, sans aucune hésitation possible, que Dieu entend nos prières : il est silencieux, peut-être, mais il n’est pas sourd. Et dans les moments les plus difficiles, le rôle des prophètes, justement, est de raviver l’espérance. On supplie : « SEIGNEUR, entends ma prière : que mon cri parvienne jusqu’à toi ! Ne me cache pas ton visage le jour où je suis en détresse ! » Mais on sait déjà que Dieu entend notre prière et on affirme : « Toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ; d’âge en âge on fera mémoire de toi. » C’est pour cela que, déjà, on peut anticiper sur le relèvement de Jérusalem : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d’en avoir pitié… Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s’est penché ; du ciel, il regarde la terre pour entendre la plainte des captifs et libérer ceux qui devaient mourir. »
Le plus beau peut-être c’est que l’on se réjouit d’avance que le salut accordé au peuple élu soit une occasion de faire découvrir aux autres la grandeur de Dieu : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR… quand le SEIGNEUR rebâtira Sion… On publiera le nom du SEIGNEUR dans Sion et sa louange dans Jérusalem, quand se réuniront peuples et royaumes pour servir le SEIGNEUR. »

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 10, 31 – 11, 1

Frères,
10, 31 tout ce que vous faites :
manger, boire, ou toute autre action,
faites-le pour la gloire de Dieu.
32 Ne soyez un obstacle pour personne,
ni pour les Juifs, ni pour les païens,
ni pour l’Eglise de Dieu.
33 Ainsi, moi-même,
en toute circonstance, je tâche de m’adapter à tout le monde,
sans chercher mon intérêt personnel,
mais celui de la multitude des hommes,
pour qu’ils soient sauvés.
11, 1 Imitez-moi,
comme moi aussi j’imite le Christ.

NOTRE VIE QUOTIDIENNE N’EST PAS ORDINAIRE
Il y a au moins deux leçons dans ce texte : une affirmation théologique, d’abord, qui devrait nous faire voir notre vie quotidienne sous un autre jour ; et ensuite une leçon de comportement.
L’affirmation théologique est la suivante : parce que Dieu n’a pas dédaigné de se faire homme, aucun des aspects de votre vie n’est méprisable ; Dieu vous a ressemblé en tout, vous pouvez lui ressembler en tout. Car agir « pour sa gloire », cela veut dire que chacun de nos gestes, même les plus ordinaires, peut être un point de ressemblance avec Dieu. Nous ne pourrons plus jamais dire que l’un quelconque de nos gestes « manger, boire, ou n’importe quoi d’autre » serait comme on dit « bassement ordinaire » ! Plus rien n’est méprisable ou indigne ; chacune de nos actions peut être digne de Dieu. Depuis que le Verbe s’est fait chair, comme dit Saint Jean, nous savons que toute notre vie dans la chair peut être révélation de Dieu ; quand on parle du «mystère de l’Incarnation », on devrait dire la « merveille de l’Incarnation». Voilà donc la grande nouvelle : nos gestes les plus ordinaires peuvent être religieux, vécus avec Dieu ; seulement, si l’on en croit Paul, ces mêmes gestes peuvent aussi devenir des obstacles pour les autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Eglise de Dieu. »
Il s’agit ici, encore une fois, du problème posé à la conscience des nouveaux Chrétiens par la coutume païenne de sacrifier des viandes aux idoles : de telles viandes se retrouvaient ensuite (au moins en partie) sur le marché : un chrétien pouvait-il en manger ? (Les chapitres 6 à 11 de cette première lettre aux Corinthiens traitent de ce problème du comportement chrétien).
La question s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste qui est celui de la liberté : sur ce sujet, le grand principe de Paul, c’est : « Tout est permis, mais tout ne convient pas. » (6,12 ; 10,23). « Tout est permis », c’est une manière de dire que celui qui croit en Jésus-Christ ne vit pas sous un régime d’obligations et d’interdits ; pour Paul lui-même, élevé dans le plus grand respect et même l’amour de la loi juive, c’est une découverte capitale. Tous les commandements compliqués, précis, minutieux, concernant la circoncision, les ablutions, le sabbat, tout cela est aboli : Dieu ne demande rien, n’exige rien de tout cela. Plus personne ne peut nous imposer des obligations au nom de Dieu, sauf une, celle d’aimer. Quand il était Juif, Paul croyait être agréable à Dieu en observant fidèlement les six cent-treize commandements énumérés par les docteurs de la Loi ; une fois devenu Chrétien, il découvre que nous ne sommes plus « sous la Loi », comme il dit, mais « sous la grâce » (Rm 6,14).
TOUT EST PERMIS, MAIS TOUT NE CONVIENT PAS
« Tout est permis, mais tout ne convient pas » : tout est permis, donc, mais à certaines conditions. La liberté n’est pas la licence de faire n’importe quoi ! Premièrement, il ne s’agit pas de s’affranchir de la loi juive pour retomber dans un autre régime d’obligations ; dans la lettre aux Galates, il insiste : « C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5,1). Deuxièmement, il reste un commandement, un seul, mais qui doit guider toute notre vie, le commandement d’aimer. Saint Augustin a résumé la doctrine de Paul en une maxime qui devrait nous accompagner toujours : « Aime et fais ce que tu veux ». Cela veut dire que nous sommes libres de prendre des initiatives, libres d’inventer le comportement qui nous paraît le meilleur dans chaque circonstance de notre vie, mais qu’une seule préoccupation doit nous guider dans nos choix, le souci des autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Eglise de Dieu. » On pourrait traduire « Ne risquez pas de choquer ». Dans les versets qui précèdent tout juste ceux d’aujourd’hui, Paul a dit : « Tout est permis, mais tout n’édifie pas. » (10,23) : au sens de « tout est permis, mais tout ne construit pas (sous-entendu la communauté) ; il y a des comportements qui sèment la zizanie, et donc détruisent.
On se rappelle que dans cette même lettre aux Corinthiens, Paul parle de l’utilisation des dons de chacun en donnant un seul critère « Que tout se fasse pour l’édification (au sens de construction) commune. » (1 Co 14, 26). A nous donc de choisir en chaque circonstance le comportement qui convient pour construire notre société.
Suit un conseil un peu surprenant : « Imitez-moi » ; ce n’est pas de l’orgueil de la part de l’apôtre, évidemment, mais le conseil avisé de celui qui a déjà affronté les difficultés ; lui qui est Juif mais de culture grecque, et qui a fait le chemin du Judaïsme au Christianisme sait bien que l’évangélisation passe par le respect de chacun dans sa différence : « Je tâche de m’adapter à tout le monde ; sans chercher mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu’ils soient sauvés. Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ. » Or, que fait le Christ ? Il accueille tous les hommes, même les exclus, comme le lépreux (dans l’évangile de ce dimanche).
Accueillir sans mépris, s’adapter sans se renier, voilà deux beaux mots d’ordre pour notre comportement quotidien ; encore nous faut-il apprendre à discerner au jour le jour en quoi consiste concrètement cette liberté : l’Esprit-Saint nous a été donné pour cela.

EVANGILE– selon saint Marc 1, 40-45

En ce temps-là,
40 Un lépreux vint auprès de Jésus ;
il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit :
« Si tu le veux, tu peux me purifier. »
41 Saisi de compassion,
Jésus étendit la main,
le toucha et lui dit :
« Je le veux, sois purifié. »
42 A l’instant même,
la lèpre le quitta
et il fut purifié.
43 Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt
en lui disant :
44 « Attention, ne dis rien à personne,
mais va te montrer au prêtre,
et donne pour ta purification
ce que Moïse a prescrit dans la Loi :
cela sera pour les gens un témoignage. »
45 Une fois parti,
cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle,
de sorte que Jésus ne pouvait plus
entrer ouvertement dans une ville,
mais restait à l’écart,
dans des endroits déserts.
De partout cependant on venait à lui.

LA GUERISON DU LEPREUX
C’est le premier voyage missionnaire de Jésus : jusqu’ici, il était à Capharnaüm, que les évangélistes présentent comme sa ville d’élection en quelque sorte, au début de sa vie publique ; Jésus y avait accompli de nombreux miracles et il avait dû s’arracher en disant : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’évangile. » Et Marc ajoute : « Il alla par toute la Galilée ; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons. » Nous sommes donc quelque part en Galilée, hors de Capharnaüm, quand un lépreux s’approche de lui.
Il y a en fait dans ce récit deux histoires au lieu d’une : la première, celle qui saute aux yeux, à première lecture, est le récit du miracle ; le lépreux est guéri, il retrouve sa peau saine, et, du même coup, sa place dans la société. Mais en même temps que ce récit de miracle débute ici une tout autre histoire, bien plus longue, bien plus grave, celle du combat incessant que Jésus a dû mener pour révéler le vrai visage de Dieu. Car, en prenant le risque de toucher le lépreux, Jésus a posé un geste audacieux, scandaleux même.
C’est certainement là-dessus que Marc veut attirer notre attention car les mots « purifier » et « purification » reviennent quatre fois dans ces quelques lignes : c’est dire que c’était un souci du temps ; la pureté, on le sait, était la condition pour entrer en relation avec le Dieu Saint.
Tous les membres du peuple élu étaient donc très vigilants sur ce sujet. Et le livre du Lévitique (dont nous lisons un extrait en première lecture de ce dimanche) comporte de nombreux chapitres concernant toutes les règles de pureté ; Marc lui-même le rappelle plus loin, dans la suite de son évangile : « Les Pharisiens, comme tous les juifs, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains, par attachement à la tradition des anciens ; en revenant du marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a beaucoup d’autres pratiques traditionnelles auxquelles ils sont attachés : lavage rituel des coupes, des cruches et des plats. » (Mc 7,3-4).
Cette recherche de pureté entraînait logiquement l’exclusion de tous ceux que l’on considérait comme impurs ; et malheureusement, à la même époque, on croyait spontanément que le corps est le miroir de l’âme et la maladie, la preuve du péché ; et donc, tout naturellement, on cherchait, par souci de pureté, à éviter tout contact avec les malades : c’est ce que nous avons entendu dans la première lecture « le lépreux, homme impur, habitera à l’écart, sa demeure sera hors du camp. » (Lv 13). Ce qui veut dire que quand Jésus et ce lépreux passent à proximité l’un de l’autre, ils doivent à tout prix s’éviter ; ce qui veut dire aussi, et qui est terrifiant, si on y réfléchit, que, du temps de Jésus, on pouvait être un exclu au nom même de Dieu.
Le lépreux n’aurait donc jamais dû oser approcher Jésus et Jésus n’aurait jamais dû toucher le lépreux : l’un et l’autre ont transgressé l’exclusion traditionnelle, et c’est de cette double audace que le miracle a pu naître.
Le lépreux a probablement eu vent de la réputation grandissante de Jésus puisque Marc a affirmé un peu plus haut que « sa renommée s’était répandue partout, dans toute la région de Galilée. » Il s’adresse à Jésus comme s’il était le Messie : « Il tombe à ses genoux et le supplie : Si tu le veux, tu peux me purifier. » D’une part, on ne tombe à genoux que devant Dieu ; et d’autre part, à l’époque de Jésus, on attendait avec ferveur la venue du Messie et on savait qu’il inaugurerait l’ère de bonheur universel ; dans les « cieux nouveaux et la terre nouvelle » promis par Isaïe, il n’y aurait plus larmes ni cris (Is 65,19), ni voiles de deuil (Is 61,2). C’est bien cela que le lépreux demande à Jésus, la guérison promise pour les temps messianiques. Et Jésus répond exactement à cette attente : (littéralement) « Je veux, sois purifié. »
Jésus s’affirme donc ici d’entrée de jeu comme celui qu’on attendait ; plus tard, il dira aux disciples de Jean-Baptiste : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Mt 11,4-5). Pauvre, ce lépreux l’est vraiment : et de par sa maladie, et de par son attitude empreinte d’humilité : « Si tu veux, tu peux me guérir ». Il suffit de cet élan de foi pour que Jésus puisse agir.
LE COMBAT DE JESUS CONTRE TOUTE EXCLUSION
Mais ce miracle de Jésus est aussi le premier épisode de son long combat contre toutes les exclusions : car cette Bonne Nouvelle qu’il annonce et que le lépreux va s’empresser de colporter, c’est que désormais personne ne peut être déclaré impur et exclu au nom de Dieu. La description du monde nouveau dans lequel « les lépreux sont purifiés » est vraiment une « Bonne Nouvelle » pour les pauvres : non seulement les malades et autres lépreux sont guéris, mais ils sont « purifiés » au sens de « amis de Dieu ».
Ce qui veut dire que si l’on veut ressembler à Dieu, être comme le Dieu qui « entend la plainte des captifs et libère ceux qui doivent mourir » (Ps 101/102), il ne faut exclure personne, mais bien au contraire, se faire proche de tous. Ressembler au Dieu saint, ce n’est pas éviter le contact avec les autres, quels qu’ils soient, c’est développer nos capacités d’amour. C’est très exactement l’attitude de Jésus ici, vis-à-vis du lépreux (Mc 1,40).
Et Paul (dans la deuxième lecture de ce dimanche) nous invite tout simplement à imiter le Christ : « Prenez-moi pour modèle, mon modèle à moi, c’est le Christ. » (1 Co 11, 1).
Il reste que, pour aller jusqu’au bout du commandement d’amour (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »), Jésus a transgressé la lettre de la Loi : il vient de poser un geste d’une extraordinaire liberté, mais tout le monde n’est pas prêt à comprendre ; d’où la consigne de silence qu’il impose au lépreux purifié : « Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. » Dès le début de sa vie publique, le combat qui va le mener à la mort est ébauché.
La Passion est déjà évoquée dans ces lignes : Jésus rabaissé plus bas qu’un lépreux, souillé de sang et de crachats, exclu plus qu’aucun autre, exécuté en dehors de la Ville Sainte, sera le Bien-Aimé du Père, l’image même de Dieu : le « Pur » par excellence.
—————-
Complément
Jésus était ce que nous appelons aujourd’hui un « pratiquant », puisque nous l’avons vu à la synagogue de Capharnaüm pour la célébration du sabbat. Cela ne l’empêche pas de désobéir à la Loi qui interdisait d’approcher le lépreux.

DAVID-MARC D'HAMONVILLE, EVANGILE DE MARC, LIVRE, LIVRES - RECENSION, MARC, L'HISTOIRE D'UN CHOC

Marc, l’histoire d’un choc par David-Marc d’Hamonville

Marc – L’histoire d’un choc 

David-Marc d’Hamonville

Paris, Le Cerf, 2019. 398 pages.

71I7qTfyFIL

C’est du silence monastique que l’abbé d’En Calcat tire cette traduction et ce commentaire d’un plus court des évangiles qui porte sur le secret divin. À lire et à relire comme une lectio divina.

Pourquoi une nouvelle traduction de l’évangile de Marc ?
Pourquoi un nouveau commentaire de l’évangile de Marc ?
Le pari de David-Marc d’Hamonville est de donner à entendre l’oralité parfois brutale, haletante, précipitée, du plus court des témoignages sur Jésus.
Car l’évangile de Marc est à l’image du choc qu’est la Révélation, un choc qui laissa d’abord ses témoins sidérés, dépassés par l’événement, incapables de le transmettre sinon par la stupeur qu’il inspire.
Verset par verset, à travers une lectio divina aussi libre qu’attentive aux détails, cherchant à mieux cerner le visage du Christ qui surgit, l’auteur laisse résonner les questions que pose cette énigme.
Une brillante introduction pour redécouvrir, avec Marc et les premiers disciples, l’inouï de la venue fracassante de Dieu dans le monde.

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

Les études exégétiques sur l’évangile de Marc sont nombreuses, mais peu décident de suivre pas à pas la narration dans tout son déroulé en offrant une traduction personnelle, commentée de façon libre. David-Marc d’Hamonville, père abbé de l’abbaye bénédictine d’En Calcat, propose une lecture qui naît de la stupeur devant le chemin singulier que prend Jésus de Nazareth, de son baptême jusqu’à la croix. Le style est alerte et le livre se lit aisément. L’auteur commente le vocabulaire utilisé par Marc pour faire comprendre au lecteur la dynamique du récit et « l’irruption de l’événement » Jésus. L’auteur s’appuie aussi, à plusieurs reprises, sur une analyse synoptique pour faire ressortir l’originalité de l’évangile de Marc. Les références au grec sont nombreuses et expliquées simplement, de façon à ce que le lecteur puisse entrer dans la narration et comprendre les citations vétérotestamentaires et les nombreuses allusions au Premier Testament. Il appuie, par ailleurs, son analyse de digressions qui paraissent, au premier abord, étrangères au texte, mais qui rendent attentif aux nombreux détails de la narration. Même si certains choix exégétiques peuvent être contestés, un des intérêts essentiels de cette lecture de tout l’évangile réside dans l’analyse des répétitions, des apparentes incohérences et des différentes constructions narratives du texte. Cette lecture s’attache à comprendre la cohérence du parcours de Jésus, à suivre pas à pas le chemin d’incompréhension des disciples et à saisir la stupeur et la crainte des femmes au tombeau, finale abrupte et néanmoins significative « signature de l’évangile ».

https://www.revue-etudes.com/article/marc-l-histoire-d-un-choc-de-david-marc-d-hamonville-22662

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

Les commentaires scientifiques en français de l’évangile de Marc ne font pas défaut, pas plus que les commentaires homilétiques ou spirituels. Le frère David-Marc d’Hamonville, hellénisant, traducteur du livre des Proverbes dans La Bible d’Alexandrie, père abbé de l’abbaye d’En-Calcat, propose avec brio un commentaire alliant les deux voies de recherche ! Sa passion pour la langue grecque offre au lecteur une traduction nouvelle, très proche de la littéralité de Marc, véritable ouverture à toutes les particularités de la présentation du Christ par le second évangile.

Sensible au rythme du texte, marqué par des expressions comme « et aussitôt », les répétitions signifiantes- véritables ostinatos parfois – l’auteur souligne la valeur théologique de la hâte, de la précipitation, des rencontres et dialogues qui ponctuent l’évangile ; il sensibilise aux liens internes qui tissent la trame continue de l’œuvre de Marc en dépit du style saccadé de la narration, pour former une œuvre originale marquée par le choc de la rencontre avec le Christ, que ce soit celle des disciples, de sa famille, des autorités religieuses et civiles ou encore des lecteurs de l’évangile, anciens ou actuels ! D’où le sous-titre du commentaire : l’histoire d’un choc.

Ce thème du choc est repéré tout au long de l’évangile, résonnant environ 25 fois, dans les registres aussi divers que la joie, la stupeur, la sidération, etc., à commencer par celui de Marc sidéré par l’apparition de Pierre, le prisonnier délivré miraculeusement selon Ac 12,1-17 et inspirateur du second évangile. Ainsi le mystère du Christ à peine entrevu se trouve voilé, la méditation et l’acceptation de l’événement de la Croix et de la Résurrection constituant la clé de la révélation.

L’ampleur du commentaire (400 pages) dit déjà la richesse rassemblée par l’auteur dont cette brève présentation ne peut que donner une esquisse. Le mieux est de laisser la parole à l’auteur lui-même pour goûter son approche attentive aux détails autant qu’aux lignes de fond : « ce qui différencie la lectio [divina] de l’étude, c’est la liberté qui est instituée dès le départ : il n’y a pas de plan de voyage, pas de programme, aucune digression n’est prohibée, aucun détour n’est considéré comme une errance, aucun retard n’est sanctionné ; cela prendra tout le temps qu’il faut. Toute la personne est convoquée : pas seulement la tête, mais le corps, la mémoire (…) Lire est une expérience transformante ». L’auteur attire volontiers l’attention sur des points souvent négligés dans d’autres commentaires et sur des passages difficiles ; cette démarche exigeante et persévérante conférant au travail de D.-M. d’Hamonville son originalité et sa nouveauté. Par exemple la lecture renouvelée de Mc 11,20-25 discerne comment Jésus envisage de libérer le culte juif authentique du marchandage de la prière pour recevoir la gratuité du pardon offert par Dieu, symbolisé par la montagne (du Temple) qui doit être jetée dans la mer !

Une lecture renouvelée de l’évangile, motivante et enrichissante par sa symbolique, sa manière de relier écriture et théologie, de proposer une intériorisation du message à chaque péricope. Les plus innovantes sont celles sur la vraie famille du Christ, la prière, la parabole des vignerons, les commandements d’amour, la figure du Père véritable, ou encore le rôle essentiel des femmes apôtres en miroir de celui des disciples, trois femmes éveillées témoins du tombeau vide en contrepoint des trois disciples endormis dans le jardin de Gethsémané, en écho aux premiers disciples dont l’appel ouvre l’évangile. Une véritable lectio divina, nourrie de la tradition liturgique et n’hésitant pas à questionner la tradition de l’Église ! Des trouvailles de langage complètent le plaisir de la lecture ainsi que des formules fortes, comme celle achevant le parcours si contrasté de la saga de Jésus, de ses disciples, des foules et des contradicteurs, avec ses élans de foi et ses reniements: ce n’est pas la presse à scandale qui révèle le reniement de Pierre,(…) c’est le Vatican lui-même (…) l’Évangile est le contraire absolu d’un récit de propagande (…) la fuite de Marc le secrétaire nous a préparés à entendre le reniement de Pierre le patron.

L’auteur, lisant et relisant son évangile grec savoure longuement les mots avant de nous livrer sa réflexion, savamment méditée et spirituellement priée, apportant souvent des éclairages inédits sur des versets ou des mots souvent négligés par d’autres commentateurs. A propos de la « rançon » par exemple (Mc 10,44) apparaît la dimension cachée de la Passion, le meurtre auquel le Christ est exposé est aussi, de sa part, le don de sa vie. Le repérage de telles antithèses tout au long de l’évangile marquent la progression théologique voulue par Marc et les battements spirituels propres à son évangile, œuvre englobante en sorte qu’ « aucun geste, aucune péripétie, aucune sentence de Jésus, aucune parole, si pleine de sens qu’elle paraisse, n’a vocation à se détacher de l’ensemble. »

Un dernier mot à propos de la couverture du livre, aquarelle de l’auteur illustrant une barque vide sur les flots et sous le vent, clin d’œil à la situation paradoxale de tout disciple, balloté entre foi et doute, de l’Église proche et lointaine du Christ, animée par l’Esprit qu’elle est invitée à accueillir. La table des matières permet de se repérer dans le commentaire, offrant la liste des 126 péricopes étudiées et méditées, dans un langage toujours accessible, les citations en grec apportant leur précieux bénéfice sans gêner pour autant un lecteur non initié.

Un compte rendu de Daniel Bach, pour LibreSens

  ^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 Le cri de saint Marc

David-Marc d’Hamonville présente une nouvelle traduction de l’évangile de Marc qu’il commente ensuite verset par verset. Pourquoi une telle initiative ? À croire ce moine, père abbé de l’abbaye d’En-Calcat, sans doute pour réveiller l’attention d’un lecteur, trop longtemps bercé par une musique ancienne. Il est vrai que les mots trop entendus s’usent. Marc raconte le choc d’une rencontre. Et c’est justement de ce choc que l’auteur veut nous entretenir. Avec des mots à lui qui évoquent « la suffocation baptismale » de celui dont on a retenu la tête sous l’eau et qui cherche à grands coups de respiration à retrouver son souffle.

Détails

« Pour parler, écrit-il, il faut arrêter de crier. Cela prend du temps. Marc aura longtemps crié. Parce que le choc avait été incroyablement fort. En ce temps-là, il n’y avait pas de service d’écoute post-traumatique… » Cette brutalité du choc est rendue par une oralité presque littérale du texte grec. Le lecteur jugera de son efficacité. Quant au commentaire, libre et très riche, il s’accroche souvent à des détails que l’œil habitué ne voit plus.

https://livre-religion.blogs.la-croix.com/bible-le-cri-de-saint-marc/2020/06/15/