BENOÎT XVI (pape ; 1927-2022), BENOIT XVI, DISCOURS, DISCOURS DU PAPE BENOÎT XVI AU COLLEGE DES BERNARDINS (12 septembre 2008), EGLISE CATHOLIQUE, FRANCE, PAPAUTE, VOYAGES PONTIFICAUX

Discours du Pape Benoît XVI au Collège des Bernardins (12 septembre 2008)

 VOYAGE APOSTOLIQUE EN FRANCE À L’OCCASION DU 150e ANNIVERSAIRE DES APPARITIONS DE LOURDES (12 – 15 SEPTEMBRE 2008) AU MONDE DE LA CULTURE

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DISCOURS DU PAPE BENOÎT XVI Collège des Bernardins, Paris
Vendredi 12 septembre 2008

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Monsieur le Cardinal, Madame le Ministre de la Culture, Monsieur le Maire, Monsieur le Chancelier de l’Institut, Chers amis,

Merci, Monsieur le Cardinal, pour vos aimables paroles. Nous nous trouvons dans un lieu historique, lieu édifié par les fils de saint Bernard de Clairvaux et que votre grand prédécesseur, le regretté Cardinal Jean-Marie Lustiger, a voulu comme un centre de dialogue de la Sagesse chrétienne avec les courants culturels, intellectuels et artistiques de votre société. Je salue particulièrement Madame le Ministre de la Culture qui représente le gouvernement, ainsi que Monsieur Giscard d’Estaing et Monsieur Chirac. J’adresse également mes salutations aux ministres présents, aux représentants de l’UNESCO, à Monsieur le Maire de Paris et à toutes les autres autorités. Je ne veux pas oublier mes collègues de l’Institut de France qui savent ma considération et je désire remercier le Prince de Broglie de ses paroles cordiales. Nous nous reverrons demain matin. Je remercie les délégués de la communauté musulmane française d’avoir accepté de participer à cette rencontre ; je leur adresse mes vœux les meilleurs en ce temps du ramadan. Mes salutations chaleureuses vont maintenant tout naturellement vers l’ensemble du monde multiforme de la culture que vous représentez si dignement, chers invités.

J’aimerais vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne. J’ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous trouvons était emblématique. Il est lié à la culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s’initier profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. Ce lieu, évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? Pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. De quoi s’agissait-il alors ? En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quels étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?

Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. On dit que leur être était tendu vers l’« eschatologie ». Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du terme – comme s’ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur propre mort – mais au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Quaerere Deum : comme ils étaient chrétiens, il ne s’agissait pas d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue. Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole, ou, comme le disait Dom Jean Leclercq : eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre (cf. L’amour des lettres et le désir de Dieu, p.14). Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. Ces deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole. Saint Benoît appelle le monastère une dominici servitii schola, une école du service du Seigneur. L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l’eruditio, sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir au milieu des paroles, la Parole.

Pour avoir une vision d’ensemble de cette culture de la parole liée à la recherche de Dieu, nous devons faire un pas supplémentaire. La Parole qui ouvre le chemin de la recherche de Dieu et qui est elle-même ce chemin, est une Parole qui donne naissance à une communauté. Elle remue certes jusqu’au fond d’elle-même chaque personne en particulier (cf. Ac 2, 37). Grégoire le Grand décrit cela comme une douleur forte et inattendue qui secoue notre âme somnolente et nous réveille pour nous rendre attentifs à la réalité essentielle, à Dieu (cf. Leclercq, ibid., p. 35). Mais elle nous rend aussi attentifs les uns aux autres. La Parole ne conduit pas uniquement sur la voie d’une mystique individuelle, mais elle nous introduit dans la communauté de tous ceux qui cheminent dans la foi. C’est pourquoi il faut non seulement réfléchir sur la Parole, mais également la lire de façon juste. Tout comme à l’école rabbinique, chez les moines, la lecture accomplie par l’un d’eux est également un acte corporel. « Le plus souvent, quand legere et lectio sont employés sans spécification, ils désignent une activité qui, comme le chant et l’écriture, occupe tout le corps et tout l’esprit », dit à ce propos Dom Leclercq (ibid., p. 21).

Il y a encore un autre pas à faire. La Parole de Dieu elle-même nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En particulier, dans le Livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquelles nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers Lui. Les Psaumes contiennent en plusieurs endroits des instructions sur la façon dont ils doivent être chantés et accompagnés par des instruments musicaux. Pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la seule labialisation ne suffit pas, la musique est nécessaire. Deux chants de la liturgie chrétienne dérivent de textes bibliques qui les placent sur les lèvres des Anges : le Gloria qui est chanté une première fois par les Anges à la naissance de Jésus, et le Sanctus qui, selon Isaïe 6, est l’acclamation des Séraphins qui se tiennent dans la proximité immédiate de Dieu. Sous ce jour, la Liturgie chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole sa plus haute fonction. À ce sujet, écoutons encore une fois Jean Leclercq : « Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés montrent les symboles christologiques des divers tons du chant » (cf. ibid.,  p. 229).

Pour saint Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la parole du Psaume : Coram angelis psallam Tibi, Domine – en présence des anges, je veux te chanter, Seigneur (cf. 138, 1). Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la cour céleste, et donc d’être soumis à la mesure suprême : prier et chanter pour s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos, de la musique des sphères. À partir de là, on peut comprendre la sévérité d’une méditation de saint Bernard de Clairvaux qui utilise une expression de la tradition platonicienne, transmise par saint Augustin, pour juger le mauvais chant des moines qui, à ses yeux, n’était en rien un incident secondaire. Il qualifie la cacophonie d’un chant mal exécuté comme une chute dans la regio dissimilitudinis, dans la ‘région de la dissimilitude’. Saint Augustin avait tiré cette expression de la philosophie platonicienne pour caractériser l’état de son âme avant sa conversion (cf. Confessions, VII, 10.16) : l’homme qui est créé à l’image de Dieu tombe, en conséquence de son abandon de Dieu, dans la ‘région de la dissimilitude’, dans un éloignement de Dieu où il ne Le reflète plus et où il devient ainsi non seulement dissemblable à Dieu, mais aussi à sa véritable nature d’homme. Saint Bernard se montre ici évidemment sévère en recourant à cette expression, qui indique la chute de l’homme loin de lui-même, pour qualifier les chants mal exécutés par les moines, mais il montre à quel point il prend la chose au sérieux. Il indique ici que la culture du chant est une culture de l’être et que les moines, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés, est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une « créativité » personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du cœur » les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité.

Enfin, pour s’efforcer de saisir cette culture monastique occidentale de la parole, qui s’est développée à partir de la quête intérieure de Dieu, il faut au moins faire une brève allusion à la particularité du Livre ou des Livres par lesquels cette Parole est parvenue jusqu’aux moines. Vue sous un aspect purement historique ou littéraire, la Bible n’est pas simplement un livre, mais un recueil de textes littéraires dont la rédaction s’étend sur plus d’un millénaire et dont les différents livres ne sont pas facilement repérables comme constituant un corpus unifié. Au contraire, des tensions visibles existent entre eux. C’est déjà le cas dans la Bible d’Israël, que nous, chrétiens, appelons l’Ancien Testament. Ça l’est plus encore quand nous, chrétiens, lions le Nouveau Testament et ses écrits à la Bible d’Israël en l’interprétant comme chemin vers le Christ. Avec raison, dans le Nouveau Testament, la Bible n’est pas de façon habituelle appelée « l’Écriture » mais « les Écritures » qui, cependant, seront ensuite considérées dans leur ensemble comme l’unique Parole de Dieu qui nous est adressée. Ce pluriel souligne déjà clairement que la Parole de Dieu nous parvient seulement à travers la parole humaine, à travers des paroles humaines, c’est-à-dire que Dieu nous parle seulement dans l’humanité des hommes, à travers leurs paroles et leur histoire. Cela signifie, ensuite, que l’aspect divin de la Parole et des paroles n’est pas immédiatement perceptible. Pour le dire de façon moderne : l’unité des livres bibliques et le caractère divin de leurs paroles ne sont pas saisissables d’un point de vue purement historique. L’élément historique se présente dans le multiple et l’humain. Ce qui explique la formulation d’un distique médiéval qui, à première vue, apparaît déconcertant : Littera gesta docet – quid credas allegoria…(cf. Augustin de Dacie, Rotulus pugillaris, I). La lettre enseigne les faits ; l’allégorie ce qu’il faut croire, c’est-à-dire l’interprétation christologique et pneumatique.

Nous pouvons exprimer tout cela d’une manière plus simple : l’Écriture a besoin de l’interprétation, et elle a besoin de la communauté où elle s’est formée et où elle est vécue. En elle seulement, elle a son unité et, en elle, se révèle le sens qui unifie le tout. Dit sous une autre forme : il existe des dimensions du sens de la Parole et des paroles qui se découvrent uniquement dans la communion vécue de cette Parole qui crée l’histoire. À travers la perception croissante de la pluralité de ses sens, la Parole n’est pas dévalorisée, mais elle apparaît, au contraire, dans toute sa grandeur et sa dignité. C’est pourquoi le « Catéchisme de l’Église catholique » peut affirmer avec raison que le christianisme n’est pas au sens classique seulement une religion du livre (cf. n. 108). Le christianisme perçoit dans les paroles la Parole, le Logos lui-même, qui déploie son mystère à travers cette multiplicité et la réalité d’une histoire humaine. Cette structure particulière de la Bible est un défi toujours nouveau posé à chaque génération. Selon sa nature, elle exclut tout ce qu’on appelle aujourd’hui « fondamentalisme ». La Parole de Dieu, en effet, n’est jamais simplement présente dans la seule littéralité du texte. Pour l’atteindre, il faut un dépassement et un processus de compréhension qui se laisse guider par le mouvement intérieur de l’ensemble des textes et, à partir de là, doit devenir également un processus vital. Ce n’est que dans l’unité dynamique de leur ensemble que les nombreux livres ne forment qu’un Livre. La Parole de Dieu et Son action dans le monde se révèlent seulement dans la parole et dans l’histoire humaines.

Le caractère crucial de ce thème est éclairé par les écrits de saint Paul. Il a exprimé de manière radicale ce que signifie le dépassement de la lettre et sa compréhension holistique, dans la phrase : « La lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » (2 Co 3, 6). Et encore : « Là où est l’Esprit…, là est la liberté » (2 Co 3, 17). Toutefois, la grandeur et l’ampleur de cette perception de la Parole biblique ne peut se comprendre que si l’on écoute saint Paul jusqu’au bout, en apprenant que cet Esprit libérateur a un nom et que, de ce fait, la liberté a une mesure intérieure : « Le Seigneur, c’est l’Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté » (2 Co 3, 17). L’Esprit qui rend libre ne se laisse pas réduire à l’idée ou à la vision personnelle de celui qui interprète. L’Esprit est Christ, et le Christ est le Seigneur qui nous montre le chemin. Avec cette parole sur l’Esprit et sur la liberté, un vaste horizon s’ouvre, mais en même temps, une limite claire est mise à l’arbitraire et à la subjectivité, limite qui oblige fortement l’individu tout comme la communauté et noue un lien supérieur à celui de la lettre du texte : le lien de l’intelligence et de l’amour. Cette tension entre le lien et la liberté, qui va bien au-delà du problème littéraire de l’interprétation de l’Écriture, a déterminé aussi la pensée et l’œuvre du monachisme et a profondément modelé la culture occidentale. Cette tension se présente à nouveau à notre génération comme un défi face aux deux pôles que sont, d’un côté, l’arbitraire subjectif, et de l’autre, le fanatisme fondamentaliste. Si la culture européenne d’aujourd’hui comprenait désormais la liberté comme l’absence totale de liens, cela serait fatal et favoriserait inévitablement le fanatisme et l’arbitraire. L’absence de liens et l’arbitraire ne sont pas la liberté, mais sa destruction.

En considérant « l’école du service du Seigneur » – comme Benoît appelait le monachisme -, nous avons jusque là porté notre attention prioritairement sur son orientation vers la parole, vers l’« ora ». Et, de fait, c’est à partir de là que se détermine l’ensemble de la vie monastique. Mais notre réflexion resterait incomplète, si nous ne fixions pas aussi notre regard, au moins brièvement, sur la deuxième composante du monachisme, désignée par le terme « labora ». Dans le monde grec, le travail physique était considéré comme l’œuvre des esclaves. Le sage, l’homme vraiment libre, se consacrait uniquement aux choses de l’esprit ; il abandonnait le travail physique, considéré comme une réalité inférieure, à ces hommes qui n’étaient pas supposés atteindre cette existence supérieure, celle de l’esprit. La tradition juive était très différente : tous les grands rabbins exerçaient parallèlement un métier artisanal. Paul, comme rabbi puis comme héraut de l’Évangile aux Gentils, était un fabricant de tentes et il gagnait sa vie par le travail de ses mains. Il n’était pas une exception, mais il se situait dans la tradition commune du rabbinisme. Le monachisme chrétien a accueilli cette tradition : le travail manuel en est un élément constitutif. Dans sa Regula, saint Benoît ne parle pas au sens strict de l’école, même si l’enseignement et l’apprentissage – comme nous l’avons vu – étaient acquis dans les faits ; en revanche, il parle explicitement, dans un chapitre de sa Règle, du travail (cf. chap. 48). Augustin avait fait de même en consacrant au travail des moines un livre particulier. Les chrétiens, s’inscrivant dans la tradition pratiquée depuis longtemps par le judaïsme, devaient, en outre, se sentir interpelés par la parole de Jésus dans l’Évangile de Jean, où il défendait son action le jour du shabbat : « Mon Père (…) est toujours à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre » (5, 17). Le monde gréco-romain ne connaissait aucun Dieu Créateur. La divinité suprême selon leur vision ne pouvait pas, pour ainsi dire, se salir les mains par la création de la matière. « L’ordonnancement » du monde était le fait du démiurge, une divinité subordonnée. Le Dieu de la Bible est bien différent : Lui, l’Un, le Dieu vivant et vrai, est également le Créateur. Dieu travaille, il continue d’œuvrer dans et sur l’histoire des hommes. Et dans le Christ, il entre comme Personne dans l’enfantement laborieux de l’histoire. « Mon Père est toujours à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre ». Dieu Lui-même est le Créateur du monde, et la création n’est pas encore achevée. Dieu travaille, ergázetai ! C’est ainsi que le travail des hommes devait apparaître comme une expression particulière de leur ressemblance avec Dieu qui rend l’homme participant à l’œuvre créatrice de Dieu dans le monde. Sans cette culture du travail qui, avec la culture de la parole, constitue le monachisme, le développement de l’Europe, son ethos et sa conception du monde sont impensables. L’originalité de cet ethos devrait cependant faire comprendre que le travail et la détermination de l’histoire par l’homme sont une collaboration avec le Créateur, qui ont en Lui leur mesure. Là où cette mesure vient à manquer et là où l’homme s’élève lui-même au rang de créateur déiforme, la transformation du monde peut facilement aboutir à sa destruction.

Nous sommes partis de l’observation que, dans l’effondrement de l’ordre ancien et des antiques certitudes, l’attitude de fond des moines était le quaerere Deum – se mettre à la recherche de Dieu. C’est là, pourrions-nous dire, l’attitude vraiment philosophique : regarder au-delà des réalités pénultièmes et se mettre à la recherche des réalités ultimes qui sont vraies. Celui qui devenait moine, s’engageait sur un chemin élevé et long, il était néanmoins déjà en possession de la direction : la Parole de la Bible dans laquelle il écoutait Dieu parler. Dès lors, il devait s’efforcer de Le comprendre pour pouvoir aller à Lui. Ainsi, le cheminement des moines, tout en restant impossible à évaluer dans sa progression, s’effectuait au cœur de la Parole reçue. La quête des moines comprend déjà en soi, dans une certaine mesure, sa résolution. Pour que cette recherche soit possible, il est nécessaire qu’il existe dans un premier temps un mouvement intérieur qui suscite non seulement la volonté de chercher, mais qui rende aussi crédible le fait que dans cette Parole se trouve un chemin de vie, un chemin de vie sur lequel Dieu va à la rencontre de l’homme pour lui permettre de venir à Sa rencontre. En d’autres termes, l’annonce de la Parole est nécessaire. Elle s’adresse à l’homme et forge en lui une conviction qui peut devenir vie. Afin que s’ouvre un chemin au cœur de la parole biblique en tant que Parole de Dieu, cette même Parole doit d’abord être annoncée ouvertement. L’expression classique de la nécessité pour la foi chrétienne de se rendre communicable aux autres se résume dans une phrase de la Première Lettre de Pierre, que la théologie médiévale regardait comme le fondement biblique du travail des théologiens : « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte (logos) de l’espérance qui est en vous » (3, 15). (Le Logos, la raison de l’espérance doit devenir apologie, doit devenir réponse). De fait, les chrétiens de l’Église naissante ne considéraient pas leur annonce missionnaire comme une propagande qui devait servir à augmenter l’importance de leur groupe, mais comme une nécessité intrinsèque qui dérivait de la nature de leur foi. Le Dieu en qui ils croyaient était le Dieu de tous, le Dieu Un et Vrai qui s’était fait connaître au cours de l’histoire d’Israël et, finalement, à travers son Fils, apportant ainsi la réponse qui concernait tous les hommes et, qu’au plus profond d’eux-mêmes, tous attendent. L’universalité de Dieu et l’universalité de la raison ouverte à Lui constituaient pour eux la motivation et, à la fois, le devoir de l’annonce. Pour eux, la foi ne dépendait pas des habitudes culturelles, qui sont diverses selon les peuples, mais relevait du domaine de la vérité qui concerne, de manière égale, tous les hommes.

Le schéma fondamental de l’annonce chrétienne ad extra – aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche – se dessine dans le discours de saint Paul à l’Aréopage. N’oublions pas qu’à cette époque, l’Aréopage n’était pas une sorte d’académie où les esprits les plus savants se rencontraient pour discuter sur les sujets les plus élevés, mais un tribunal qui était compétent en matière de religion et qui devait s’opposer à l’intrusion de religions étrangères. C’est précisément ce dont on accuse Paul : « On dirait un prêcheur de divinités étrangères » (Ac 17, 18). Ce à quoi Paul réplique : « J’ai trouvé chez vous un autel portant cette inscription : « Au dieu inconnu ». Or, ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l’annoncer » (cf. 17, 23). Paul n’annonce pas des dieux inconnus. Il annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l’Inconnu-Connu. C’est Celui qu’ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est cependant l’Inconnu et l’Inconnaissable. Au plus profond, la pensée et le sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu’à l’origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l’irrationalité, mais la Raison créatrice, non pas le hasard aveugle, mais la liberté. Toutefois, bien que tous les hommes le sachent d’une certaine façon – comme Paul le souligne dans la Lettre aux Romains (1, 21) – cette connaissance demeure ambigüe : un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à Lui. La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne ne réside pas dans une pensée, mais dans un fait : Dieu s’est révélé. Ce n’est pas un fait nu mais un fait qui, lui-même, est Logos – présence de la Raison éternelle dans notre chair. Verbum caro factum est (Jn 1, 14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous. C’est un fait rationnel. Cependant, l’humilité de la raison sera toujours nécessaire pour pouvoir l’accueillir. Il faut l’humilité de l’homme pour répondre à l’humilité de Dieu.

Sous de nombreux aspects, la situation actuelle est différente de celle que Paul a rencontrée à Athènes, mais, tout en étant différente, elle est aussi, en de nombreux points, très analogue. Nos villes ne sont plus remplies d’autels et d’images représentant de multiples divinités. Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du Dieu inconnu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Quaerere Deum – chercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable.

Merci beaucoup.

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Yolande d’Aragon, la reine oubliée

Yolande d’Aragon : la reine qui a gagné la Guerre de Cent Ans

Gérard de Senneville

Paris, Perrin, 2008. 384 pages.

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Résumé

Une des premières femmes politiques, figure emblématique de la guerre de Cent Ans.

Dans la fresque de la guerre de Cent Ans, deux figures féminines tiennent le premier plan : Jeanne d’Arc et Isabeau de Bavière, ou la lumière de la libération de la France contre les années honteuses de l’invasion et du traité de Troyes.
On oublie ainsi un personnage capital, à la fois ennemie implacable d’Isabeau pendant vingt-deux ans et soutien indispensable à l’aventure de Jeanne d’Arc : Yolande d’Aragon.
La fille de Jean d’Aragon fut une ravaudeuse de royaumes. En Anjou, en Provence, en Sicile et dans le royaume croupion qu’est devenue la France, elle agit en femme d’Etat, maniant l’argent, les promesses et la hache, mettant son habileté diplomatique au service de la paix contre la guerre, de la France rétablie contre une marqueterie de fiefs rivaux.

Gérard de Senneville, dont les biographies de Maxime Du Camp et de Théophile Gautier ont été remarquées, reconstitue avec talent l’action et la grandeur de cette princesse qui mérite autant que son gendre, Charles VII, le surnom de  » victorieuse « .

Critique

Cet ouvrage est une excellente biographie de la mère du roi René, Yolande d’Aragon. La Reine Yolande est pourtant restée dans l’ombre car elle fut éclipsée par la figure de Jeanne d’Arc dans l’historiographie française. En effet celle que l’on qualifia comme « le seul homme du Royaume » pour son rôle très actif pendant la Guerre de Cent Ans en soutenant, en dépit des circonstances, le futur Charles VII, réussit à tenir tête à la reine de France Isabeau de Bavière, à réconcilier les Armagnacs (fidèle au dauphin Charles réfugié à Bourges) et les Bourguignons (alliés du roi d’Angleterre) tout en s’occupant de ses terres d’Anjou et de Provence.

Il n’existe aucun portrait de cette reine exceptionnelle hormis un vitrail dans la cathédrale du Mans. Si le roi René bénéficie d’une aura bien supérieure à ses qualités d’homme d’Etat, tant en Anjou qu’en Provence, il n’en n’est pas de même pour Yolande d’Aragon : en effet aucune statue en Anjou ni en Provence ne rappelle la mémoire de celle qui par son intelligence politique et son courage à toute épreuve réussit à unir les Français pour mettre fin à la Guerre de Cent Ans au profit du roi Charles VII sans pour autant délaisser ses terres angevines et provençales.

Il est donc juste de rendre hommage à la Reine Yolande d’Aragon

©Claude Tricoire

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Yolande d’Aragon (morte en 1442)

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Yolande d’Aragon,
vitrail du bras nord du transept de la cathédrale Saint-Julien du Man

Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou, née en 1381 à Saragosse et morte le 14 novembre 1442 près de Saumur, fille de Jean Ier, roi d’Aragon et de Yolande de Bar, fut duchesse d’Anjou, comtesse du Maine et de Provence, reine de Naples et Jérusalem titulaire et dame de Guise.

Famille

Yolande d’Aragon naît en 1381 à Saragosse. Elle est promise à l’héritier d’Anjou, Louis (qui avait accédé au trône de Naples sous le nom de Louis II de Naples un an plus tôt, à la suite de la conquête de Naples) en 1390 pour résoudre les revendications contestées sur le royaume de Sicile et Naples entre les maisons d’Anjou et d’Aragon, et se maria avec lui le 2 décembre 1400 en la cathédrale Saint-Trophime d’Arles :

Ils eurent six enfants :

Louis III (1403 † 1434) – duc d’Anjou, comte de Provence, roi titulaire de Naples

Marie (1404 † 1463) – épouse de Charles VII, roi de France avec qui elle eut quatorze enfants, dont l’aîné devint Louis XI de France

? (1406), une fille, morte en enfance

René (1409 † 1480) duc de Bar, duc de Lorraine, duc d’Anjou, comte de Provence, roi titulaire de Sicile, de Naples, de Jérusalem et d’Aragon; épouse Isabelle Ire, duchesse de Lorraine

Yolande (1412 † 1440), épouse de François Ier, duc de Bretagne

Charles (1414 † 1472), comte du Maine (ne fut jamais duc d’Anjou, mais son fils le fut)

 

Prétentions au trône d’Aragon

Yolande d’Aragon joua un rôle important dans la politique de l’« Empire » angevin, de la France et de l’Aragon, pendant la première moitié du xve siècle. Fille survivante du roi Jean Ier d’Aragon roi, qui n’avait pas de fils, elle réclama le trône d’Aragon après la mort de sa sœur aînée Jeanne, comtesse de Foix.

Pourtant, les lois de succession d’Aragon et de Barcelone n’étant pas claires, elles furent comprises en faveur des héritiers mâles : ainsi l’oncle de Yolande (frère cadet de Jean Ier), Martin Ier d’Aragon, hérita du trône d’Aragon. Martin mourut sans descendance en 1410, et après deux ans d’interrègne, les États d’Aragon élurent Ferdinand d’Antequera comme nouveau roi d’Aragon. Ferdinand était le second fils d’Éléonore d’Aragon, reine de Castille, sœur de Jean et de Martin.

Le candidat angevin était le fils aîné de Yolande, Louis III d’Anjou, duc de Calabre, dont la revendication reposait dans le Pacte de Caspe. Yolande et ses fils se considéraient comme héritiers prioritaires et commencèrent à utiliser le titre de « rois d’Aragon ». À cause de cet héritage, Yolande fut appelée « reine de quatre royaumes », ces royaumes étant probablement la Sicile, Jérusalem, Chypre et Aragon (une autre interprétation sépare Naples de la Sicile et exclut donc Chypre).

De toute façon, la réalité était que Yolande d’Aragon et sa famille ne possédèrent des territoires dans ces royaumes qu’à de très courts intervalles. Jérusalem n’a d’ailleurs jamais été en leur possession. Leur véritable royaume se réduisait aux fiefs d’Anjou en France : ils possédèrent sans conteste la Provence et l’Anjou, le Maine, la Touraine et le Valois.

René d’Anjou, fils aîné de Yolande d’Aragon, fut choisi comme héritier par le cardinal-duc de Bar et devint par mariage duc de Lorraine.

 La France et la maison d’Anjou

Issue d’un fils du roi de France Jean le Bon, la seconde maison d’Anjou-Provence constitue donc un rameau de la dynastie royale des Valois.

Dans la seconde période de la guerre de Cent Ans, Yolande d’Aragon prit parti pour la dynastie de Valois représentée par le roi de France, Charles VI, défendue par le parti des Armagnacs, durant la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.

La reine Isabeau de Bavière, épouse du roi Charles VI, influencée par le duc de Bourgogne Jean sans Peur, combattit l’accession au trône du royaume de France de son dernier fils, le futur dauphin Charles de Ponthieu.

On dit que Yolande d’Aragon fut celle qui protégea l’adolescent de toutes sortes de machinations et tentatives d’empoisonnement et qu’elle joua le rôle de mère. Elle le fiança en 1413 à sa fille Marie d’Anjou . Pour éviter les menaces que faisaient peser les Bourguignons à Paris, elle emmena les jeunes fiancés âgés de dix ans, au début de 1414, dans ses duchés d’Anjou et de Provence.

Yolande_Aragon_Vierge_Enfant

Yolande d’Aragon et deux de ses enfants en prière devant la Vierge à l’Enfant. Enluminure anonyme dans le Juratoire et livre des fondations de la chapelle royale du gué de Maulny dans le Maine, ms. 691, fo 16, Bibliothèque municipale, Le Mans.

Le 18 décembre 1415, le dauphin Louis de Guyenne, frère aîné de Charles de Ponthieu meurt. Il est suivi dans la mort le 4 avril 1417 par Jean duc de Touraine, son deuxième frère, devenu dauphin à son tour : ces deux frères aînés avaient été placés sous la protection de Jean sans Peur, ce dernier multipliant les intrigues pour accéder au pouvoir au conseil de régence, du fait de la carence du roi Charles VI, atteint de démence et de la jeunesse des dauphins.

Le 4 avril 1417, Charles de Ponthieu devient le nouveau dauphin de France. Le 29 avril 1417, Louis II d’Anjou meurt de maladie, laissant Yolande, alors âgée de 36 ans, responsable de la maison d’Anjou. Elle tient également le sort de la maison royale des Valois dans ses mains. Son futur gendre, le dauphin Charles est très vulnérable face aux desseins du roi d’Angleterre Henri V et de Jean sans Peur. Le dauphin Charles de Ponthieu ne peut compter que sur le support de la maison d’Anjou et du parti des Armagnacs .

Après l’assassinat de Jean sans Peur à Montereau en 1419, son fils Philippe le Bon devient duc de Bourgogne. Philippe le Bon et Henri V d’Angleterre imposent le traité de Troyes (21 mai 1420) au roi Charles VI. Le traité désigne le roi Henri d’Angleterre comme régent de France et héritier de la couronne de France: Le dauphin Charles de Ponthieu est donc déshérité par le biais de ce traité inique, mais il refuse de le ratifier et se déclare seul et unique héritier du trône de France.

Le 22 avril 1422, Marie d’Anjou, fille aînée de Yolande d’Aragon, se marie en la cathédrale de Bourges avec le dauphin Charles de Ponthieu.

Henri V et Charles VI meurent tous deux en 1422 (respectivement le 31 août et le 21 octobre). Charles, alors âgé de 19 ans, devient légitimement roi de France, sous le nom de Charles VII. Ce titre est contesté par les Anglais et leurs alliés bourguignons qui soutiennent la prétention au trône de France du jeune fils de feu Henri V, le roi Henri VI d’Angleterre âgé de neuf mois.

Bien que princes du sang, les ducs d’Anjou n’apportent pas nécessairement un soutien inconditionnel au roi Charles VII. D’une part, le duc Louis III d’Anjou se consacre à sa guerre italienne afin d’acquérir le titre de roi de Naples et de Sicile ; en conséquence, il confie le gouvernement du duché d’Anjou à sa mère Yolande d’Aragon, duchesse douairière, par un acte daté du 1er juillet 1423. D’autre part, en dépit d’une tradition présentant la belle-mère du roi de France comme « l’ange gardien » de son beau-fils et de Jeanne d’Arc, Philippe Contamine nuance la question en notant que la reine de Sicile « défendait prioritairement (…) ses intérêts et les intérêts de [l]a maison [d’Anjou] — des intérêts complexes et pas toujours convergents ; dans une large mesure, en raison des circonstances, ces intérêts, non sans nuance, recouvraient ceux de Charles VII. ».

 Conseillère du roi de France

Yolande joua un rôle important dans cette lutte, entourant le jeune roi de conseillers et domestiques de la maison d’Anjou. Elle manœuvra pour que le duc de Bretagne rompe son alliance avec l’Angleterre et fit nommer Arthur de Richemont, futur Arthur III de Bretagne, membre de la famille ducale bretonne, connétable de France en 1425. Le duc de Bourgogne Philippe le Bon avait mis comme condition formelle à l’admission de son beau-frère, le comte de Richemont, au connétablat de France, l’élimination de tous les conseillers du roi Charles VII ayant participé de près ou de loin à l’assassinat de Jean sans Peur sur le pont de Montereau en 1419. Avec l’aide du connétable de Richemont, Yolande applique donc le renvoi de plusieurs proches conseillers de Charles VII. Cette éviction ne provenait donc pas directement de la volonté de Yolande d’Aragon, mais des nécessités liées à la raison d’État. Les historiens rapportent que le roi s’en sépara à grand regret et qu’il conserva toute sa confiance et toute son amitié à ceux qui l’avaient bien servi, détruisant ainsi la légende de l’éviction de conseillers incapables répandue par les chroniqueurs bourguignons, auxquels succédèrent comme favoris, Pierre II de Giac (ex-bourguignon, rallié à Charles VII), et Le Camus de Beaulieu (tous deux mourront en 1427, à l’instigation du connétable de Richemont).

Dans le cadre géopolitique d’une diplomatie de stabilisation de la frontière commune entre les duchés d’Anjou et de Bretagne, Yolande d’Aragon cherche à marier son fils, le duc Louis III d’Anjou, à Isabelle, fille du duc Jean V de Bretagne. Parallèlement, la reine de Sicile tente d’imposer le principe de cette alliance à son gendre Charles VI.

Un contrat, rédigé à Angers le 3 juillet 1417, vise à entériner l’alliance entre les maisons de Bretagne et d’Anjou grâce à un projet d’union entre le duc Louis III d’Anjou, fils de Yolande d’Aragon, et Isabelle de Bretagne, fille du duc Jean V. Toutefois, les rapports diplomatiques se tendent lorsque l’engagement est finalement rompu par Louis III d’Anjou, désireux d’épouser Marguerite de Savoie pour affermir sa position dans le cadre de ses ambitions vis-à-vis du royaume de Naples. Conséquemment, Jean V de Bretagne marie sa fille Isabelle à Guy XIV de Laval en 1430, d’où une grave tension entre les deux duchés voisins.

Yolande d’Aragon se présente comme le « lieutenant général » de son fils Louis III retenu en Italie mais le duc d’Anjou — essentiellement préoccupé par sa couronne napolitaine — n’approuve pas systématiquement les démarches politiques de sa mère. Or la politique de Yolande d’Aragon finit par coïncider avec celle du grand chambellan Georges Ier de La Trémoille sur la question relative à la réconciliation entre le royaume de France et le duché de Bretagne. Déjà associé à une précédente tractation matrimoniale entre les lignées angevine et bretonne en 1425, Jean de Craon permet au grand chambellan d’organiser une rencontre avec le duc Jean V au château de Champtocé du 22 au 24 février 1431.

Lors de la rencontre au château de Champtocé le 24 février 1431, le comte Guy XIV de Laval — futur gendre du duc Jean V — se voit remettre une certaine somme par son suzerain breton afin d’amener des gens d’armes et de trait à Charles VII. Jean V de Bretagne paye également Xaintrailles — allié du grand chambellan — pour qu’il accompagne le comte de Laval auprès du roi en vue de poursuivre la guerre. Le médiéviste Philippe Contamine observe que « par des moyens obliques, il s’agissait donc de ramener le duc de Bretagne dans la guerre française. Or, nous savons que telle avait été l’idée de Jeanne d’Arc, l’année précédente. ».

En mai 1431, dans l’île de Béhuard près d’Angers, le duc de Bretagne et Yolande d’Aragon assistent au serment prêté par leurs fils respectifs, le comte François de Montfort et Charles d’Anjou, de se comporter en « frères d’armes. » Célébré en août 1431, le mariage entre Yolande († 1440), fille de Yolande d’Aragon, et François de Montfort, fils du duc Jean V de Bretagne, renforce les liens entre les deux lignages. Cette union est approuvée par Charles VII mais le souverain refuse toujours de voir Arthur de Richemont revenir aux affaires, bien qu’il consente à un compromis visant à aplanir les différends entre le grand chambellan et le connétable.

Le 3 juin 1433, l’arrestation et l’enlèvement du grand chambellan Georges de La Trémoille permet au « parti angevin » de retrouver son influence par le biais du jeune Charles IV du Maine, fils de Yolande d’Aragon et nouvel homme fort à la cour de Charles VII.

Le chroniqueur contemporain Jean Jouvenel des Ursins décrivit Yolande comme « la plus belle femme du royaume ». Charles de Bourdigné, chroniqueur de la maison d’Anjou, dit d’elle « Elle était considérée comme la plus sage et la plus belle princesse de la chrétienté ». Plus tard, le roi Louis XI affirma que sa grand-mère avait « un cœur d’homme dans un corps de femme ».

Yolande finit par se retirer à Angers puis à Saumur où elle meurt le 14 novembre 1442. Elle est inhumée dans le chœur de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers où elle rejoint son époux Louis II d’Anjou.

Yolande_d'Aragon_Vibert_1843

Une fameuse rose pourpre lui a été dédiée par Vibert en 1843, baptisée ‘Yolande d’Aragon’.

Chronologie

1381 : le 11 août, Yolande naît à Saragosse, Aragon

1400 : en décembre, Yolande épouse Louis II d’Anjou à Arles

1410 : mort du roi Martin Ier d’Aragon

1412 : le fils de Yolande, Louis, conteste le trône d’Aragon, mais son parent Ferdinand Ier de Trastamare devient roi

1413 : Louis II d’Anjou rejoint la faction orléaniste contre les Bourguignons

1413 : fiançailles entre Marie d’Anjou et futur Charles VII

1414 : en février, Yolande emmène ces futurs époux en Anjou, sans laisser sa fille dans la capitale dangereuse, notamment menacée par les Bourguignons

1417 : Yolande devient veuve le 29 avril. Elle rejette la demande de la reine Isabeau de renvoyer Charles (devenu dauphin après la mort de ses frères) à la cour. On rapporte qu’elle répondit Nous n’avons pas nourri et chéri celui-là pour que vous le fassiez mourir comme ses frères, devenir fou comme son père ou devenir anglais comme vous. Je le garde près de moi. Venez le prendre si vous l’osez.

1417 : le 29 juin, Yolande obtient une audience de Charles VI et le pousse à signer le décret faisant de son fils le lieutenant-général du royaume. Isabeau ne peut ainsi plus prétendre à être régente. Yolande se retire en Provence.

1423 : Yolande revient de Provence. Elle met en route le premier traité avec la Bretagne.

1424-1427 : Yolande préside les États-généraux. Elle signe un traité avec le duc de Bretagne et engage le frère du duc, Arthur de Richemont à supporter la cause des Valois.

1427 : le régent anglais, le duc de Bedford, veut prendre le duché d’Anjou. Yolande riposte par une série de rencontres et d’accords de mariage entre plusieurs familles nobles, ce qui sape les initiatives anglaises et bourguignonnes et soutient la couronne. Des désaccords entre la Trémoïlle, un conseiller de Charles VII et le connétable Richemont conduisent au bannissement de Richemont.

1429 : Yolande est chargée d’une des enquêtes sur Jeanne d’Arc que soutient la duchesse. Yolande arrange le financement de l’armée de Jeanne qui part au secours d’Orléans.

1431 : Yolande réside à Saumur où Charles VII tient son assemblée. La plus jeune fille de Yolande épouse le prince héréditaire de Bretagne. Son fils hérite du duché de Lorraine mais est fait prisonnier à la bataille de Bulgnéville le 30 juin 1431.

1433 : Richemont qui était de retour à la cour depuis 1432 fait tomber La Trémoïlle. Le plus jeune fils de Yolande, Charles, comte du Maine, assume la position de conseiller en chef du roi Charles.

1434 : le fils de Yolande, Louis III d’Anjou, meurt et René devient duc d’Anjou et héritier en Sicile. La reine Jeanne de Sicile avait fait Louis III corégent et héritier.

1437 : René est libéré en échange d’une importante rançon. Il part pour l’Italie en 1438 et engage une guerre contre Alphonse d’Aragon pour le royaume de Naples. Il est forcé d’abandonner Naples durant l’été 1442.

1442 : le 14 novembre, Yolande meurt à Saumur en l’hôtel du seigneur de Tucé. Dans son testament, elle s’excuse [à ses serviteurs] de ne rien laisser, « ni or, ni objets précieux, ni vaisselle, ni meubles », après avoir dépensé tous ses biens, en faveur de ses enfants et surtout de son gendre Charles VII.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Yolande_d%27Aragon_(morte_en_1442)

CONFERENCE DES EVÊQUES DE FRANCE (Lourdes, novembre 2022), CONFERENCE DES EVEQUES DE FRANCE, EGLISE CATHOLIQUE, EVÊQUE, EVEQUES DE FRANCE, FRANCE

Conférence des Evêques de France (Lourdes, novembre 2022)

Discours de clôture de la 90ème Assemblée plénière des évêques de France, le 8 novembre 2022

Publié le 08 novembre 2022

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Frères et sœurs, vous tous catholiques de France, laïcs, diacres, prêtres, personnes consacrées, et vous qui, pour une raison ou pour une autre, vous intéressez aux travaux de notre assemblée, chers

Frères évêques,

« La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus » : cette phrase qui ouvre l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium, « La joie de l’Évangile », du pape François, nous a habités, nous évêques, alors que nous nous réunissions. Nous avions, jeudi dernier, le cœur lourd, remplis de sentiments mêlés ; nous étions douloureux de vous savoir, frères et sœurs, meurtris, en colère, bouleversés, doutant de nous et de notre volonté réelle de sortir de la culture qui a permis les abus et les a couverts. Nous savions la déception des personnes victimes qui avaient décidé l’an passé de nous faire confiance. Or, la joie de l’Évangile, c’est elle que nous voulons servir, c’est elle que nous voulons partager à tous, c’est pour la rendre accessible à tous que nous avons engagé notre vie. Nous sommes humiliés de constater que des actes de certains de nos frères, prêtres et évêques, et la manière dont ces actes ont été traités entre notre structure ecclésiale en France et jusqu’au Saint-Siège provoquent de la tristesse, de l’incompréhension, du dégoût, et empêchent beaucoup de vous de goûter la joie pure et rajeunissante de l’Évangile du Christ. Nous sommes conscients que ces fautes personnelles de tel ou tel nous renvoient tous à nos insuffisances, à nos médiocrités, à nos manquements à la charité, à la justice, à la bonté, à la vérité, manquements qui entachent notre ministère et vous privent parfois, – et une fois, c’est trop-, de connaître le Christ Jésus d’un cœur sans partage. Nous voudrions tant que vous puissiez vivre paisiblement l’expérience des premiers disciples de Jésus, telle que nous la rapporte l’évangile selon saint Jean : « Venez et vous verrez ». « Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. » (Jn 1,39). Nous voudrions tant que beaucoup d’autres puissent la goûter.

Là est la source de la vie pour tous, dans la proximité du Seigneur Jésus, le Fils bien-aimé qui demeure dans le Père et nous ouvre accès à sa filiation. Ce jour-là, auprès du fleuve Jourdain, il n’y avait pas de palais ni de belle maison, tout juste une cabane en roseaux, et là demeurait Jésus et là il a accueilli ceux qui allaient devenir ses disciples et là était la pleine présence de Dieu, son hospitalité la plus forte. 

Nous avons pu, jeudi dernier le 3 novembre, après avoir passé un long moment à reprendre le déroulement des faits qui avaient conduit à la tourmente que nous vivons, prendre une heure, sous la conduite de Mgr Vincent Jordy, que je remercie au nom de tous, pour partir au bord du Jourdain, rencontrer Jésus comme pour la première fois, le suivre comme « l’Agneau de Dieu » et pour demeurer avec lui.

De la même façon, au long de ces jours ici à Lourdes, auprès de la grotte de Massabielle, nous éprouvons l’intercession de Marie, la Mère de Dieu, et de sainte Bernadette, et la prière de toutes celles et tous ceux qui viennent ici prier ou qui confient leurs intentions. Permettez-moi de vous le dire : alors que nous nous étions retrouvés agités, inquiets, peut-être même méfiants les uns à l’égard des autres, nous avons vécu en ces cinq jours un processus d’apaisement, de resserrement de nos liens, de détermination renouvelée.

Nous sommes conscients cependant que la confiance native que le peuple de Dieu mettait dans les pasteurs qui lui sont donnés est ébranlée

Nous sommes conscients cependant que la confiance native que le peuple de Dieu mettait dans les pasteurs qui lui sont donnés est ébranlée et qu’elle est, chez certains, chez beaucoup peut-être, brisée. Comment, après avoir découvert ce qu’avait pu faire Mgr Santier ; comment, après avoir entendu ce que le cardinal Ricard lui-même a avoué publiquement hier, pourriez-vous recevoir le cœur en paix la grâce du Christ des mains de quelque prêtre ou évêque que ce soit ? Une telle question secoue toute l’Église, car ce n’est pas le moindre aspect du mystère du Christ que le fait qu’il ne se soit pas contenté de réunir des disciples pour partager avec eux des heures de contemplation et d’échanges mais qu’il en ait mis à part quelques-uns pour aller vers tous en son nom. Le Père de Lubac, grand théologien du siècle dernier, a pu écrire en 1938, dans son premier grand ouvrage Catholicisme : « «Mystère de l’Église, plus profond encore s’il est possible, plus “difficile à croire” que le Mystère du Christ, comme celui-ci déjà était plus difficile à croire que le Mystère de Dieu »[1]. Plus difficile à croire, je le comprends ainsi, parce que le divin, la divine charité, est dans la réalité de l’Eglise, tellement enveloppé d’humain, et d’un humain qui n’est pas que la nature humaine mais ce que nous, les humains, l’avons fait devenir, avec ses abîmes parfois si vertigineux et inquiétants et ses nœuds parfois si meurtriers.

Nous ne nous sommes pas rassurés à bon compte, pendant ces quelques jours, avec des considérations théologiques. Nous avons travaillé, en nous entraidant, et cela sur plusieurs axes.

D’abord nous avons travaillé pour tirer au clair ce qui s’était passé. Le huis-clos, qui n’a pas été bien compris, nous a permis d’aller aussi loin que possible dans la vérité de nos échanges. J’ai exposé hier pendant la conférence de presse, que nous avons ajoutée pour faire connaître la déclaration de Mgr Ricard, l’essentiel de ce travail.

Je voudrais uniquement et simplement dire ici à vous tous quatre choses :

Premièrement, que Mgr Blanchet, à peine nommé évêque de Créteil, ayant accepté dans la foi cette mission, a découvert alors et progressivement la situation exacte de son prédécesseur. Il s’est trouvé pris dans une situation créée par le silence maintenu des mois avant son arrivée et même sa nomination. Il a dû seul, avec force et délicatesse, trouver la manière de tenir Mgr Santier le plus à l’écart possible, sans pour autant paraître le rejeter ou le mépriser aux yeux d’un diocèse qui voulait le remercier encore, alors même qu’il ne pouvait expliquer à quiconque ce dont il retournait. De même, Mgr Le Boulc’h n’a pas su tout de suite dans quelles conditions Mgr Santier revenait à son diocèse d’origine, et lui aussi a dû, à mesure qu’il le découvrait, chercher les meilleures ou les moins mauvaises manières de l’accueillir, puisqu’aussi bien il fallait que Mgr Santier puisse vivre quelque part.

Deuxièmement, le travail fait avec un canoniste, un juriste et un official du Dicastère pour la doctrine de la foi venus nous rejoindre nous a permis de reconnaître qu’il y a eu des insuffisances, des erreurs et des dysfonctionnements dans la manière de réagir aux faits commis par Mgr Santier au fil des procédures. Je les ai énumérés hier. L’essentiel se résume en trois points : le traitement en circuit fermé, entre évêques ; une naïveté entretenue ; un manque de considération pour le peuple de Dieu. Nous avons donc élaboré progressivement pendant ces quelques jours des décisions à prendre. Nous avons abouti ce matin. Nous avons décidé de constituer un comité de suivi auquel tout archevêque ou évêque ayant à traiter du cas d’un autre évêque pour des abus ou agressions sexuelles se référera afin d’être accompagné dans toutes les étapes de la procédure. Nous allons agir aussi auprès des dicastères romains concernés pour préciser les procédures, établir des critères plus précis quant à la publication des faits et des sanctions, mieux définir ce qui est attendu de celui qui est chargé de l’enquête quant au « votum », c’est-à-dire aux recommandations, qu’il doit formuler. Le Saint-Siège a besoin que chacun joue pleinement son rôle et sache lui faire valoir les données propres à une situation ou à un pays. Nous voulons intégrer nous-mêmes davantage que la foi des fidèles est heurtée lorsqu’un prêtre ayant abusé sexuellement d’une personne continue de célébrer l’Eucharistie. Cela a des conséquences précises quant à la manière de nommer un prêtre ayant été condamné et qui a accompli sa peine. Ces décisions nouvelles enrichissent le dispositif mis en place depuis l’an dernier. Nous avons, aussi dans cette ligne-là, voté les statuts du Tribunal pénal interdiocésain qui devrait par conséquent, dès réception du visa du Tribunal de la Signature apostolique, être mis en place début décembre. Nous avons pu réfléchir à la mise en place concrète d’un celebret national, c’est-à-dire d’une carte remise à chaque prêtre permettant d’attester de sa qualité et de sa capacité à célébrer les sacrements. Nous nous sommes préparés aux visites que nous aurons à faire à Rome pour rencontrer le Dicastère pour la doctrine de la foi et la Commission de protection des mineurs.

Troisièmement, nous avons été bouleversés par la déclaration du cardinal Ricard. Il a été notre Président pendant deux mandats et une autorité dans notre Assemblée. Nous pensons à la personne qu’il a atteinte dans sa jeunesse, à celles et ceux qui furent ses paroissiens à Marseille, ses diocésains à Grenoble, à Montpellier, à Bordeaux ; nous pensons aux diocésains de Digne. Son aveu rendu public est un acte de grande importance. Par-delà le traitement que la justice, tant celle de l’État que celle de l’Église, peuvent donner à un tel comportement, Mgr Ricard se comporte comme un pécheur repentant qui assume ses actes, quelle que soit leur ancienneté, parce qu’il réalise au fil de son histoire, de mieux en mieux, que le mal fait du mal et qu’il faut rompre cet enchaînement. En parlant publiquement, il s’adresse à tout le peuple de Dieu, il se remet au jugement de chacun. Il inscrit sa déclaration dans le travail de vérité que l’Église a entrepris depuis quelques années et dans lequel l’Église en France tient sa part. Il compte sur nous, baptisés. Il n’en appelle pas à notre indulgence mais à notre fraternité. De plusieurs côtés, on en a appelé ces dernières semaines à la maturité du peuple de Dieu. Beaucoup ont fait valoir combien il était humiliant pour celui-ci d’entendre que les autorités ecclésiales lui avaient caché les fautes d’un pasteur pour le ménager. On fait valoir à raison que le peuple de Dieu est capable de supporter, si douloureux que ce soit, la découverte des fautes de ses pasteurs, et qu’il lui est beaucoup plus violent d’être maintenu un temps dans l’ignorance par un mensonge.

Quatrièmement : c’est pourquoi j’ai dit hier, lundi, le nombre des évêques ayant été mis en cause d’une manière ou d’une autre devant la justice de notre pays ou la justice canonique. Le nombre mentionné dans la presse recouvre des cas très différents et des faits qui ne sont pas du même ordre. Je pensais l’avoir indiqué suffisamment et je regrette de ne pas avoir été assez précis. Trois évêques, ces dernières années, ont été mis en cause pour non dénonciation d’un prêtre accusé. L’un de ces évêques est mort, un autre a été condamné et le troisième a été relaxé. Je les ai mentionnés pour que l’information soit complète, mais tout cela est connu de tous. Huit autres évêques ont été mis en cause pour des faits qu’ils auraient commis eux-mêmes. Parmi eux, cinq ont été mentionnés dans la presse et ont fait l’objet d’actions judiciaires, parfois arrêtées, parfois encore en cours. Pour l’un d’entre eux, je le signale, l’affaire a été conclue par un non-lieu. Enfin, trois autres sont en cours d’instruction. Ces huit évêques sont actuellement retirés de la responsabilité épiscopale et sont soumis à des restrictions de ministère de natures variées. Car la justice canonique juge de faits que la justice de notre pays ne connaît pas, et comme cette dernière, elle connaît la gradation des peines et la prescription, des éléments indispensables à un État de droit, même si la justice canonique pourrait progresser encore dans la prise en compte des personnes victimes et de leurs droits. La maturité du peuple de Dieu est soumise à rude épreuve, nous en sommes conscients. Il nous faut tous admettre que ni l’ordination ni les honneurs ne préservent de commettre ou d’avoir commis des fautes dont certaines peuvent être graves même aux yeux de la justice de l’État et que tout être humain peut être habité par des forces troubles qu’il ne parvient pas toujours à maîtriser. Nous, évêques, recevons ce nombre avec douleur. Ce que nous découvrons de quelques-uns de nos frères nous appelle à nous examiner, cela nous a été rappelé, sur notre rapport au pouvoir, aux biens, à notre ministère, à chacune des personnes avec qui nous agissons. Voilà qui nous conduit à une autre réflexion et un autre pan de notre travail.

Nous professons dans le « Je crois en Dieu » : « Je crois à l’Église une, sainte, catholique et apostolique ». Cette formule liturgique peut choquer aujourd’hui. Certains ont écrit ne plus pouvoir la prononcer. Nous les comprenons. Mais l’Église n’est pas sainte parce qu’elle serait faite de saints uniquement ; en tout cas pas parce qu’elle le serait en sa hiérarchie. Elle est sainte parce que, par elle, le Seigneur Jésus enfante à la sainteté les pécheurs que nous sommes. La sainteté n’est pas la perfection morale, nous l’oublions trop souvent. Elle n’est pas non plus un heureux équilibre des vertus naturelles et surnaturelles, traversé par un élan spirituel. Le saint est celui qui apprend à reconnaître ses abîmes intérieurs et qui choisit de s’en écarter par amour pour le Christ, le Fils bien-aimé venu jusqu’à nous. L’Église sainte n’est pas la réunion des « gens bien » ; elle est la communion que tâchent de vivre des pécheurs pardonnés, non pas amnistiés, non pas dispensés d’assumer leurs actes, mais pardonnés et rendus forts par le pardon. Elle est le lieu de cristallisation de notre élan spirituel, non pas d’abord une organisation religieuse qui nous permettrait de vivre à la surface de notre âme, plutôt la communauté qui nous contraint à aller puiser en nous ce que nous voulons vivre en vérité, faisant alors la douloureuse et salvifique expérience que nous n’y parvenons pas tout seuls, ni jamais adéquatement, que nous avons besoin d’être rachetés par le sang de l’Agneau sans tache, par le cri de son agonie et le silence du tombeau, avant que puisse éclore la joie discrète d’abord et pure toujours de la résurrection. La communion de l’Église ne résulte pas d’une harmonieuse organisation, elle résulte de l’engagement de chacun de ses membres, tous ayant reçu « l’onction du Saint », du Saint-Esprit, dans le combat spirituel, pour grandir dans la liberté avec les armes du Christ, et le repentir, la reconnaissance libre de ses fautes et la demande de pardon, l’assomption des conséquences des actes commis, est une de ces armes. La sainteté de l’Église n’est pas l’absence de péché de ses membres mais la capacité de tout le Corps d’accompagner chaque membre dans ce combat de lumière et de paix.

Dans cette lumière-là, sans doute, il nous faut comprendre la synodalité et son articulation à la collégialité. Dans le langage chrétien antique, le mot « hiérarchie » ne désigne pas d’abord le commandement, l’autorité qui ordonne et qui se fait obéir, mais la source, archè, où l’on peut puiser de quoi vivre et porter du fruit. Le ministère apostolique n’est pas d’abord une manière d’organiser un peuple qui serait confus, il a pour mission, ce ministère, de rapprocher de chacun la source pour qu’il puisse y trouver ce dont il a besoin. La source est la présence du Christ ressuscité, au cœur de la liberté de chacune et de chacun, dans la double Parole de l’Ancien et du Nouveau Testaments et dans les sacrements de Jésus. Le ministère est tout entier au service du peuple des baptisés et confirmés, des pécheurs pardonnés, rachetés, appelés à avancer vers la sainteté en devenant les uns pour les autres et pour tous les humains des porteurs de la bonté de Dieu. Le ministère apostolique s’exerce dans la collégialité, car aucun pasteur ne peut seul garantir qu’il relie en vérité à la source. Il ne le peut qu’en étant inséré dans le collège qui a le successeur de Pierre à sa tête. Quant à la synodalité, elle n’est pas d’abord un jeu de répartition des pouvoirs, même s’il faut organiser ceux-ci et veiller à en renouveler la distribution régulièrement. La synodalité est avant tout une recherche commune de la volonté de Dieu, une entraide fraternelle pour avancer sur les chemins de Dieu en s’aidant à sortir de l’esclavage du péché pour grandir dans la liberté des enfants de Dieu. Elle se nourrit donc de la maturité du peuple de Dieu que nous avons évoquée, et elle la fait grandir. C’est en nous portant les uns les autres, selon la différence des états de vie et des dons, dans le chemin de la sainteté, c’est-à-dire de la liberté à l’égard du péché, que nous servons la vie de l’Église que nous formons et dans laquelle nous avons la grâce d’être. Ces quelques jours étaient trop peu nombreux pour que nous puissions lire et analyser le document qui vient d’être publié pour préparer la phase continentale du processus synodal de l’Église. Chacun fera ce qu’il peut dans son diocèse. Mais nous constatons que, de par le monde, dans l’Église entière, les mêmes attentes, les mêmes aspirations, les mêmes douleurs s’expriment, mais aussi la même espérance de vivre la pleine vérité du mystère de l’Église où le Seigneur partage sa sainteté aux pécheurs qu’il appelle à lui.

Nous avons goûté cela, frères et sœurs, vous toutes et tous qui m’écoutez ce matin, nous l’avons goûté, nous évêques, lors du temps passé, hier lundi 7 novembre 2022, avec les pilotes et un membre des neuf groupes de travail dont nous avions décidé la création en novembre 2021. Ils nous ont fait travailler par groupes de dix évêques sur le thème qui leur a été confié. Les voies qu’ils nous ont ouvertes, les transformations de fonctionnement ou de gouvernance, qu’ils dessinent nous seront proposées en mars prochain et nous aurons à exercer notre discernement dans la lumière de l’Esprit-Saint. L’enjeu, pour nous, n’est pas seulement de trouver des procédures plus sûres (on parle souvent de « process ») mais de rendre nos organisations ecclésiales, nos manières de réagir et d’agir face à des cas douloureux, nos modes de vie et de soutien mutuel, plus riches de la vérité de la synodalité et de la collégialité, vécues dans la sainteté de l’Église. Je crois pouvoir dire que nous avons admiré la maturité chrétienne de celles et de ceux qui sont venus à nous, comme des frères et des sœurs qui ne cherchaient ni à nous faire la leçon, ni à grapiller une part de notre autorité mais à nous aider à mieux exercer le ministère apostolique qui nous a été confié par le Seigneur ressuscité. De tout cœur, je remercie au nom de tous les évêques les membres de ces groupes de travail, une bonne centaine de personnes : leur engagement, leur générosité en temps et en réflexion, nous remplissent d’action de grâce.

Nous avons goûté aussi ce mystère lorsque nous avons travaillé à la transformation de notre Conférence. Deux groupes de travail spécifiques avaient élaboré quatre scénarios, chacun caractérisé par une perspective différente : la communion des provinces, la flexibilité maximale, le service minimum, l’hôpital de campagne. Le but poursuivi est moins la recherche d’une diminution des effectifs qu’une meilleure définition du rôle des instances (Assemblée plénière, Conseil permanent, Présidence, conseils et commission) et une meilleure articulation entre elles pour que notre système central soit plus souple, un peu moins coûteux, mieux adapté aux besoins de l’évangélisation aujourd’hui. Les échanges que nous avons pu avoir autour de ces scénarios nous relancent dans la conscience de notre collégialité et de notre responsabilité à chacun de la rendre vivante, la vie de chacun de nos diocèses fortifiant celle de tous les autres. Je salue ici de la part des évêques l’équipe de Nexus qui nous accompagne dans ce labeur avec délicatesse, fermeté et persévérance, cette dernière étant bien utile car les transformations concrètes suscitent toujours des résistances, raisonnables ou non. Il en va de même chez les évêques.

Je voudrais ici remercier au nom des évêques de France, toutes celles et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, travaillent dans la Maison de l’avenue de Breteuil. Ils représentés ici à Lourdes par les directeurs nationaux qui sont associés à notre travail sur l’avenir de notre Conférence comme d’ailleurs, à celui mené à la suite de novembre dernier, et ils sont représentés encore par toute l’équipe qui soutient le Secrétariat général et l’équipe communication. Les réflexions que les évêques mènent sur la transformation de la Conférence des évêques peuvent inquiéter toutes ces personnes.

Tout en portant cette inquiétude, nos collaboratrices et collaborateurs apprennent avec nous de tristes nouvelles. Il en va ainsi tous les ans depuis au moins 2016. Je voudrais redire ce que je leur ai dit plus fois : votre fidélité nous impressionne, elle nous oblige. Que, au milieu de mille inquiétudes, en subissant avec nous les flux de révélation des abus commis par quelques-uns, vous consentiez à venir et revenir travailler avec nous, nous encourage vivement. Nous savons ce qui s’y joue dans tout cela de votre foi dans le Christ et de votre engagement spirituel à chacun.

Les séquences de notre Assemblée consacrées au plan triennal ressources et aux finances nous ont à la fois fait sentir la pression de la réalité : il nous faut anticiper raisonnablement une baisse de nos ressources et tenir compte de l’augmentation actuelle des charges du fait, notamment, de l’inflation, et simultanément ces séquences nous ont fait réaliser que la générosité des fidèles nous permettait d’avancer sur le chemin de transformation sans angoisse, avec une grave sérénité.

Une séquence de ces quelques jours a été consacrée à la transformation pastorale de nos diocèses et une autre à la mise en application du Motu Proprio Traditionis Custodes. Les deux sujets sont différents, bien sûr, mais ils convergent cependant. Il s’agit toujours de notre responsabilité de rapprocher de chacun et de chacune la source qu’est le Christ Jésus. Nous devons trouver les moyens de le faire avec moins de prêtres, des communautés moins nombreuses et surtout insérées dans un tissu social sécularisé et déchristianisé, souvent marqué par l’indifférence religieuse, parfois par la forte présence d’autres religions, notamment l’islam. En parcourant nos diocèses, nous avons souvent l’occasion d’admirer la foi et la persévérance de nombreux fidèles. Nous sentons leur souffrance devant l’évolution de leurs enfants ou petits-enfants et l’inquiétude des jeunes parents devant l’avenir de leurs enfants. Nous éprouvons douloureusement combien les fidélités les mieux ancrées peuvent être ébranlées. Le témoignage de notre Eglise dans notre pays ne peut plus être celui d’une Église co-extensive à la société, organisant celle-ci, en déterminant sa culture profonde. Le témoignage est désormais celui d’une communion de pécheurs pardonnés, émerveillés de pouvoir être en chemin vers la sainteté, où chacune et chacun est accueilli et accompagné par tous, où les vérités de la foi ne sont pas une idéologie sociale et politique mais nous tournent vers le Dieu vivant, le Dieu de nos âmes, le Dieu brûlant qui nous appelle à une conversion constante, qui nous arrache à toute autosatisfaction pharisaïque et nous ouvre le chemin des fils prodigues, qui attend que les frères s’accueillent mutuellement et apprennent toujours davantage à s’aimer. Les immenses trésors de la Tradition ne sont pas des pièces de musée ; la Tradition dont nous sommes les gardiens est celle où le Seigneur Jésus, le Messie d’Israël, se donne et est reçu, si bien reçu qu’il peut être partagé.

Alors que notre pays s’apprête à un nouveau grand débat sur la fin de vie, il nous a paru nécessaire de puiser dans notre tradition et dans la réflexion théologique de quoi vous aider, frères et sœurs, chères auditrices et chers auditeurs, à regarder la mort avec des yeux de chrétiens. Nous avons écrit une lettre pastorale dont nous espérons qu’elle sera, peu à peu, lue et travaillée par beaucoup. Car nous avons tous à mourir et nous vivons dans un monde qui vit la mort comme un échec et qui s’effraie de ses approches, les remettant entre les mains des soignants. Il appartient à notre grandeur d’hommes et de femmes, créés à l’image de Dieu, a fortiori de baptisés morts au péché dans le Christ et ressuscités pour vivre en lui, de nous préparer sérieusement au jour de notre mort. Nous le disons à chaque fois que nous prions le « Je vous salue Marie ». A notre société nous voulons dire qu’il est possible de nous entraider, non pas à mourir mais à vivre jusqu’au bout. Nous vous appelons à prier avec instance aussi pour que notre pays continue à indiquer aux sociétés occidentales qu’il y a d’autres voies que la prétendue « douce mort » et le suicide assisté. Dans une société qui vieillit, il faut consacrer des moyens aux soins palliatifs et à l’accompagnement à domicile, il faut que des hommes et des femmes s’y engagent, il convient que chacun de nous se prépare aussi à accompagner tel ou tel de ses proches jusqu’au bout. Sans juger personne, sans mépriser ni condamner, nous avons, nous catholiques, avec nos frères et sœurs chrétiens mais aussi avec beaucoup d’autres, à éclairer nos concitoyens sur les choix qui se dessinent et à orienter nos vies, parfois à contre-courant, pour témoigner d’autres chemins de vie, plus dignes de l’être humain, plus humbles et plus forts, des chemins que nous aurons peut-être, à Dieu ne plaise, à porter ou à parcourir un peu seuls.

Les sanctuaires de Lourdes nous réservent toujours le meilleur accueil. Je remercie ici Mgr Jean-Marc Micas, le recteur, le P. Michel Daubanes à qui nous souhaitons une belle mission dans ce sanctuaire national, les chapelains, les cérémoniaires, les sacristains, celles et ceux qui veillent sur nous à l’accueil Notre-Dame, les hommes et les femmes qui ont veillé à notre sécurité et à notre tranquillité, toutes celles et tous ceux qui contribuent à rendre ces Assemblées paisibles et efficaces. Nous éprouvons toujours ici, auprès de la grotte de Massabielle, combien le Seigneur nous accueille en lui et nous donne de venir et de voir. Nous étions heureux, dimanche soir, de nous joindre à la procession eucharistique. Auprès de Jésus et auprès de Marie, nous avons retrouvé « l’enfant qui pleure ». Nous ouvrons toujours mieux les yeux sur le fait que l’Église, qui devrait être purement et simplement un lieu de paix et de joie, c’est-à-dire de dilatation intérieure et d’espérance en la beauté de l’humanité que Dieu attire à lui, peut être aussi un lieu de douleurs, un lieu d’empêchement, un lieu de tristesse, d’humiliation et d’atteinte à la dignité de l’humanité. Notre génération a reçu la croix de vivre ce temps. A nous, évêques, avec les prêtres et les diacres, de vous aider, frères et sœurs à traverser ces temps en accédant à la joie du Seigneur. A nous tous d’agir, synodalement et collégialement, chacune et chacun pour sa part, pour servir l’œuvre du Christ qui veut se présenter son Église, « sainte, sans tache, sans aucune faute ». Nous espérons tous, frères et sœurs, vous avec nous, nous avec vous, qu’un jour, « l’enfant qui pleure », caché dans une église ou au fond du cœur de trop de personnes, pourra goûter la consolation du Seigneur. Nous voulons agir pour qu’il puisse entendre la parole qui lui est adressée : « Venez et vous verrez ». Des moments de joie intense nous sont donnés, dans nos rassemblements diocésains, dans la messe dominicale, dans tel service vécu dans la lumière du Seigneur.  Sans doute découvrons-nous mieux que l’Église doit être aussi pénitente, mais nous savons que la vraie pénitence conduit à la joie la plus intense.

Notre monde s’inquiète pour son avenir. La COP 27 qui est réunie en Égypte le fait entendre avec force. Les co-présidents du Conseil des Églises chrétiennes de France ont adressé, au début de ce mois, une lettre au Président de la République remise aussi à la Première Ministre. Cette lettre invite à agir avec énergie au cours de la COP, elle salue l’ambition écologique annoncée par le gouvernement, elle constate aussi que le compte n’y est pas, que les décisions envisagées ne suffiront pas pour éviter les drames qui s’annoncent, notamment pour les pays les plus pauvres. La sobriété ne doit pas être une attitude conjoncturelle liée à la guerre en Ukraine et à ses conséquences pour l’approvisionnement en énergie. Elle est une attitude à acquérir et à enraciner spirituellement. Notre humanité se transforme, elle se comprend autrement au sein de l’univers, elle met en cause les repères anthropologiques les plus ancrés. Des jeunes, on dit souvent que nombreux sont parmi eux ceux qui ne savent comment s’orienter, qui hésitent à entrer de plain-pied dans le monde tel qu’il est. Nous les assurons de notre prière. Nous leur adressons un vibrant appel à se rendre à Lisbonne pour les JMJ. Leur rassemblement contribuera à la sanctification de l’Église, leur réponse joyeuse à l’appel du Seigneur, leur communion autour du successeur de Pierre, seront des dons de Dieu pour l’Église et aussi pour toute leur génération. Nous constatons souvent la beauté de la jeunesse catholique.

En concluant cette Assemblée plénière, nous tournons notre attention vers nos concitoyens dont le retour de l’inflation affaiblit gravement les ressources et qui s’inquiètent. Les mois à venir risquent d’être rudes pour beaucoup. Nous implorons Dieu pour l’Ukraine et aussi pour le peuple russe. Nous prions pour les familles endeuillées, pour les morts, les blessés, les familles séparées, pour les vies empêchées par cette guerre. Nous en appelons à la paix dans la vérité et la justice. Nous pensons aussi à l’Arménie, qui vit un drame comparable ; au Liban, à la Syrie, au Burkina-Faso, au Nigéria, au Mali et aux pays d’Afrique menacés par des mouvements islamistes et par l’insuffisance des récoltes. Nous avons une pensée fraternelle pour le peuple iranien et pour le peuple afghan. Pendant que nous étions ici à Lourdes, le pape François effectuait au Bahreïn un voyage sans doute historique. Nous demandons à Dieu que ce voyage puisse porter des fruits nombreux.

Nous osons le dire, nous osons le demander : que la joie de l’Évangile rejoigne chacune et chacun de vous, qu’elle emplisse votre cœur et votre vie à chacun, que tous nous puissions vivre des moments de grâce en demeurant près de Jésus, l’Agneau de Dieu, le Fils bien-aimé du Père. Nous, évêques, avons travaillé et travaillons pour que cela soit possible. Nous vous remercions pour votre prière et vos encouragements, pour votre exigence aussi.

Frères et sœurs, vous tous qui m’écoutez et vous intéressez pour une raison ou pour une autre à la vie de l’Église en France, les évêques tous rassemblés ont voulu vous adresser une lettre, « bouleversés et résolus ». Acceptez de la lire et d’y entendre parler notre cœur et notre responsabilité. Nous nous doutons que le chemin pour guérir les bouleversements, les colères, les inquiétudes sera long. Nous osons croire qu’il vaut la peine et nous vous assurons que nous y sommes engagés.

Merci de votre attention.

[1] Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme dans l’édition des Œuvres complètes du cardinal Henri de Lubac, t. VII (désormais OC VII), éd. par Michel Sales avec la coll. de M.-B. Mesnet, 2003 (la citation se trouve pp. 48-49) ; cette édition reproduit la 7e éd. (1983).

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 « Bouleversés et résolus », message des évêques de France du 8 novembre 2022

Publié le 08 novembre 2022

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Chers frères et sœurs,

Réunis en Assemblée plénière à Lourdes, nous avons entendu la stupéfaction, la colère, la tristesse, le découragement suscités par ce que nous apprenons au sujet de Mgr Michel Santier, ancien évêque de Luçon puis de Créteil, et maintenant au sujet de Mgr Jean-Pierre Ricard, ancien archevêque de Montpellier puis de Bordeaux.

Nous sommes conscients que ces révélations affectent douloureusement les personnes victimes, en particulier celles qui avaient choisi de nous faire confiance. Nous constatons l’ébranlement de nombreux fidèles, de prêtres, de diacres, de personnes consacrées. Ces sentiments sont également les nôtres. Membres d’un même corps ecclésial, nous sommes nous aussi blessés, atteints en profondeur.

Dans le cas de Michel Santier, nous avons vivement conscience des responsabilités qui nous reviennent et nous avons travaillé pendant notre Assemblée à identifier les dysfonctionnements et les erreurs qui ont mené à une situation choquante pour tous.

Certains ont pu se demander si le droit de l’Eglise n’organisait pas une forme d’impunité ou de traitement particulier des évêques. Ils pensent, à juste titre, que la responsabilité épiscopale renforce chez ceux qui l’exercent le devoir de droiture et la légitime exigence des fidèles comme de l’institution ecclésiale. Nous le redisons avec force : il n’y a pas, et il ne peut pas y avoir, d’impunité des évêques.

En raison même de la nature de leur charge apostolique, les évêques dépendent directement du Saint-Siège. Les procédures qui les concernent sont plus complexes et prennent davantage de temps. Nous nous engageons à travailler avec le Saint-Siège aux clarifications et aux simplifications qui s’imposent. Nous avons décidé de mettre en place un Conseil de suivi qui nous permettra de ne pas affronter seuls et entre nous ces situations.

Certains s’interrogent : dans les circonstances présentes, quel crédit donner aux engagements pris il y a un an pour tirer les conséquences du rapport de la CIASE ? Nous pouvons en donner l’assurance : une transformation des pratiques est bel et bien en cours, avec l’aide de nombreux fidèles laïcs particulièrement qualifiés, dont des personnes victimes. Des décisions sont déjà prises et mises en œuvre. Diocèses et mouvements d’Eglise s’impliquent de manière plus construite dans la protection des mineurs. Les groupes de travail décidés il y a un an rendront leurs conclusions en mars 2023. Nous venons de faire un point d’étape avec eux au cours de cette Assemblée. Ce travail de fond commence à porter du fruit. Nous continuerons sur cette lancée.

Une autre question habitait nos cœurs au début de l’Assemblée plénière : y a-t-il, y aura-t-il d’autres affaires de ce genre ? La condition humaine étant ce qu’elle est, nul n’est à l’abri de fautes graves et dramatiques. Mais nous pouvons et nous voulons renforcer dans l’Eglise les processus qui les limitent au maximum et les traitent adéquatement quand elles surviennent.

Dans ce contexte, le communiqué du Cardinal Jean-Pierre Ricard nous a tous bouleversés. Son initiative de révéler lui-même un fait grave de son passé est importante. Nous avons mentionné l’ensemble des situations que nous connaissons. Elles concernent des évêques qui ne sont plus en fonction. Elles ont toutes fait l’objet d’un traitement judiciaire.

Frères et sœurs, humblement mais de tout cœur, nous continuons le travail entrepris pour que l’Eglise soit une maison plus sûre. Les personnes victimes demeurent plus que jamais au cœur de notre attention. Vos attentes et vos exigences sont légitimes et vraiment entendues. Nous les accueillons comme venant du Seigneur lui-même. C’est tous ensemble, nous en avons conscience, que nous pouvons contribuer à une fidélité renouvelée à l’Evangile. Telle est notre détermination résolue. Telle est notre humble prière.

A Lourdes, le 8 novembre 2022

BUCHEVWALD (camp de concentration), CAMPS DE CONCENTRATION, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE DE FRANCE, LES CHEMINS DE L'AUBE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, RESISTANCE FRANÇAISE, RESISTANTS FRANÇAIS, SYVAIN VERGARA (1930-1993), TEMOIGNAGE

Les chemins de l’aube par Sylvain Vergara

Les chemins de l’aube

Sylvain Vergara

Editions Ampelos, 2022. 112 pages

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En 1985, Elie Wiesel écrivait à Sylvain Vergara : « J’ai lu votre manuscrit, je le trouve bouleversant, vibrant de vérité – il faut le publier. » 37 ans plus tard (et 30 ans après la mort de Sylvain Vergara), ce texte est retrouvé et enfin publié. Seul un extrait en avait paru en 1964 dans la revue Esprit. Arrêté en octobre 1943 comme résistant, Sylvain Vergara, âgé de 18 ans, est emprisonné à Fresnes, torturé puis déporté Nacht und Nebel en février 1944. Il est l’un des plus jeunes internés non-juifs de Buchenwald dont il devait être libéré le 11 avril 1945. Marqué à vie par cette épreuve, il n’a rien écrit d’autre que ce témoignage, rédigé au tout début des années 1960 alors qu’il désespérait de faire entendre sa voix. Ce texte évoquera probablement à bien des lecteurs La Nuit de Wiesel ou Si c’est un homme de Primo Levi. Nous avons choisi de le publier « brut », tel qu’il a été écrit, pour que chacun puisse ainsi découvrir librement une « voix » qui mérite de devenir un classique de cette « littérature du témoignage » malheureusement toujours actuelle.

 

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Le livre oublié de Buchenwald

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Portrait de Sylvain Vergara, résistant déporté en Allemagne en 1943. Auteur de l’ouvrage « Les chemins de l’aube ». Bruxelles, le 27 août 2022

Durant des dizaines d’années, Sylvain Vergara, un Français rescapé du camp de concentration allemand, a vainement cherché à publier son témoignage. Après une longue aventure, son texte, d’une grande qualité littéraire, sort de l’ombre grâce à une petite maison d’édition.

« C’était un silence façonné d’opacité et de brouillard, semblable, peut-être, à celui qui cherche une prière et ne sachant plus prier ne trouve que des voyelles inertes. (…) [Il] entourait les pendus que le vent berçait mollement comme une folle heureuse berce ses enfants. » Ces mots nous viennent d’un rescapé du camp de concentration de Buchenwald. Il les avait couchés il y a soixante ans, dans un magnifique texte, le seul qu’il ait écrit, mais il a fallu tout ce temps pour qu’on les découvre enfin. Sylvain Vergara, c’est son nom, y fait briller le rai froid des miradors et résonner la course résignée des détenus jusqu’à la « place d’appel » et la potence, au moment fatal où les haut-parleurs crient leur matricule. Un témoignage posthume d’une grande force, mais aussi un texte dont le destin était pour lui, hélas, une histoire de survie.

Sylvain Vergara arrive à Buchenwald à 19 ans, le 16 mars 1944, catégorie « NN » (« Nacht und Nebel », « nuit et brouillard »), celle réservée aux opposants politiques destinés à être éliminés. Il vient de passer quatre semaines à Neue Bremm, un camp de torture géré par la Gestapo, et quatre mois derrière les barreaux de la prison de Fresnes, près de Paris, où il avait été emmené après son arrestation, le 25 octobre 1943. Après une première « classique » à l’Institut protestant de Glay, un internat du Doubs, il vivait chez ses parents, dans le presbytère parisien de l’Oratoire du Louvre, où son père était pasteur. Sa vie a basculé quand les Allemands l’ont arrêté.

A Buchenwald, c’est l’un des plus jeunes déportés politiques. Un jour, son numéro, le 29 909, cousu sur sa veste, est appelé dans les haut-parleurs. Il se trouve alors à l’infirmerie et comme il délire sous le coup de la fièvre, le kapo le croit assez proche de la mort pour le laisser tranquille. « Neun und zwanzig neun hundert neun », répétera toute sa vie le déporté…

Son poids ne dépasse pas 40 kilos, le 11 avril 1945, quand il quitte ce camp où sont mortes des dizaines de milliers de personnes, fusillées, pendues, brûlées, suicidées. Le 7 mai, il retrouve Paris et ses parents : sa mère, Marcelle, qui fut elle aussi détenue un temps à Fresnes, et son père, Paul, qui chaque dimanche appelait ses paroissiens à déjouer les rafles. Le couple avait monté un réseau de résistance au sein de l’œuvre sociale du temple de l’Oratoire, La Clairière. Le sauvetage d’au moins soixante-trois enfants juifs leur vaudra la médaille des Justes à titre posthume.

 « Syndromes post-traumatiques »

Un jour d’après-guerre, lors d’une dispute, Sylvain lance pourtant à son père : « Tu n’y étais pas. Tu ne peux pas comprendre ! » Naguère turbulent et joyeux, pianiste autodidacte, amoureux de Nerval et des Romantiques, il revient de cet enfer paumé, brisé. « Il faut que tu trouves un travail », gronde son père après un an d’errance. Le jeune homme postule pour un job de « fort des Halles », ces porteurs de carcasses des boucheries du ventre de Paris, raconte sa fille cadette, Anne Vergara, 65 ans. Retoqué : pas assez costaud. Il loupe ensuite un entretien pour une place de majordome. Sylvain le bien nommé n’aime plus que les forêts, les animaux, la nature. Il suit des cours du soir d’horticulture pour travailler à l’INRA, et entraîne Yvonne, une jeune juive néerlandaise recueillie par ses parents après la rafle du Vel d’Hiv, cultiver des glaïeuls et des vers à soie dans un vieux mas cévenol.

Entre déménagements et nouveaux boulots – depuis Buchenwald, Sylvain Vergara n’est plus très doué pour les relations humaines –, un projet de livre mature secrètement. Les six enfants nés après son mariage avec Yvonne, en 1954, s’inquiètent de le voir agité et anxieux, capable de passer en deux secondes du rire au désespoir ou de vous lancer un verre d’eau à la figure pour un mot malvenu. Le soir de Noël, il s’isole sur son lit : « Son meilleur ami avait été pendu le 24 décembre à Buchenwald, explique Anne Vergara. Les syndromes post-traumatiques des anciens déportés n’étaient pas pris en chargeMa mère essayait de nous protéger de ses souvenirs : elle a brûlé les croquis de pendus, dessinés au charbon de bois, que mon père avait rapportés de là-bas. »

Le texte prend forme. Sylvain s’est choisi un double, « Emmanuel », et ordonne son récit autour de silhouettes qui s’émacient autour de lui : une ronde de masques mortuaires aux yeux « agrandis » tels des « billes froides et teintées » ne laissant sourdre aucune angoisse, tant « ils l’avaient dépassée ». Dans les camps, on parle peu, on économise ses mots « pour ne pas fatiguer sa pensée », on évite de ressusciter les souvenirs heureux. Le jeune prisonnier s’interroge sur le « lent abaissement du moi » et sur cette foi qui, en un tel lieu, peut vous perdre. Un jour, un miroir est installé dans les blocks : les détenus décharnés iront y « contempler leur propre déchéance », se disent les nazis. En guise de pied de nez, « Emmanuel » s’adresse « un vrai sourire, chaud comme un soleil d’été ».

Les enfants Vergara revoient encore leur père raturant son texte allongé sur son lit, tandis que leur mère déchiffre ses « pattes de mouche » et tape sur sa petite machine un manuscrit en deux exemplaires, avec du papier carbone. Il tente de raconter cette « démence » qu’on ne peut « pas comprendre », parle pour ceux qui ne sont pas revenus comme son beau-frère Jacques Bruston, résistant gaulliste de la première heure, déporté et exécuté à Mauthausen. « Sans doute voulait-il expulser une partie de ses tourments et cauchemars », ajoute Eric, le benjamin des enfants. Achevé à la fin des années 1950, le récit est baptisé Les Chemins de l’aube et n’attend plus que d’être publié.

 « Textes apparemment sans gloire »

Mais les éditeurs en ont déjà fini avec les témoignages des camps. L’historienne Annette Wieviorka a détaillé dans ses travaux l’effondrement éditorial de tels récits dès la seconde moitié des années 1940, jusqu’aux années 1974-1975. « Deux ans après la guerre, des auteurs rescapés soulignent déjà dans leurs préfaces qu’ils ont eu le plus grand mal à trouver un éditeur ou s’excusent que le genre de livres qu’ils proposent ne soit guère vendeur », explique l’historien Laurent Joly, qui, en 2016, a analysé avec sa collègue Françoise Passera, de l’université de Caen, les témoignages en tout genre sur la France des années noires. « Dès la fin des années 1940, l’édition préfère les récits d’aventure – un témoignage héroïque d’aviateur ou de marin – à ceux d’anciens rescapés et à la littérature du martyrologe. »

Les mois passent. Personne ne téléphone. Sylvain Vergara a tenté de décrire l’indicible, accroché son récit à la littérature, banni les bons sentiments, mais tout le monde s’en fiche. Cette indifférence le crucifie – c’est comme si on ne le croyait pas. « Il nous demandait de mettre “déporté” sur le carnet scolaire, à côté de “profession du père” », témoigne Inès, une autre de ses filles. Sous ses cheveux en bataille, ses yeux retrouvent un peu de leur éclat bleu quand, en 1964, la revue Esprit choisit, pour célébrer les 20 ans de la Résistance, de clore un numéro spécial avec quelques « textes apparemment sans gloire » et publie les dernières pages de son manuscrit sous le titre : « Dernier jour de Buchenwald ». Vergara croit cette fois son livre lancé. Mais non.

« Je me souviens de lui dans son fauteuil club en cuir, de ses sanglots et de ses larmes qui coulaient », raconte encore Inès Vergara. Il doit rejoindre une clinique spécialisée dans les dépressions. L’ami d’une amie, Charles Salzmann, intime et ancien conseiller de François Mitterrand, lui fait rencontrer en 1985 Elie Wiesel, futur Prix Nobel de la paix. Sylvain lui confie une copie de son récit. « Il faut publier » ce texte « bouleversant », écrit Wiesel de l’université de Boston, où il enseigne. Ce rescapé de la Shoah est lui-même l’auteur d’un livre sur sa déportation à Auschwitz et Buchenwald, La Nuit, un best-seller.

Pour Vergara, l’espoir se lève enfin. Plusieurs lettres suivent, pendant quatre ans : « J’attends toujours la parution de votre livre, insiste Wiesel. Je vais tout faire pour qu’il soit lu. » Rien, toujours rien. En 1989, une très ancienne paroissienne de son père, décidée à sauver le texte de l’oubli, en fait publier quelques dizaines à compte d’auteur, sous une couverture pâle. « De toute façon, ça finira au pilon », soupire Sylvain, qui brûle lui-même, deux ans plus tard, ce qu’il croit être les derniers exemplaires, avant de mourir à Nîmes, un jour de l’hiver 1993.

Quand, fin 2021, Denis Faure, animateur des Cahiers du Centre de généalogie protestante, arrive chez les enfants Vergara, c’est d’abord pour parler du grand-père, le pasteur, le Juste, et de son réseau, La Clairière, qui servait en 1943 d’« adresse » et de lieu de réunion à Daniel Cordier et au secrétariat du Conseil national de la Résistance. Denis Faure finit d’explorer l’arbre généalogique familial lorsque Anne Vergara lui lance : « Au fait… Mon père a écrit un récit de déportation. Je vous en offre un. » Le manuscrit original a disparu, comme les deux doubles tapés à la machine, mais quelques exemplaires imprimés ont échappé à l’autodafé.

 Epopée héroïque

  1. Faure et son épouse sont saisis par « l’assemblage de scènes qui font comme de petites nouvelles et dessinent une série d’amitiés ». Au fil des pages défilent ainsi l’Espagnol « Santamaria », dont la mort persuade le jeune déporté que, pour survivre, il faut « abolir ses souvenirs », surtout les bons, ou« Léon » (Léon Cardin, un médecin belge rescapé), qui fait brûler le pain du gamin pour guérir sa dysenterie avec ce charbon de bois. En décembre 2021, le texte est transmis à Eric Peyrard, le fondateur d’une petite maison d’édition, Ampelos, spécialisée dans les figures et l’histoire protestantes. Sans hésiter, il fait saisir Les Chemins de l’aube pour le publier dès que possible. Et c’est ainsi que paraissent, ce jeudi 1er septembre, malheureusement sans introduction ni notes, les 112 pages signées Sylvain Vergara.

Poussée par Denis Faure, sa fille Anne a entre-temps réclamé son dossier militaire. Elle l’a reçu en mars, au moment du décès de sa mère. Dans la chemise brune envoyée par le ministère des anciens combattants figuraient la carte de déporté politique de Sylvain Vergara (1945), mais aussi les témoignages joints dans les années 1950 à sa demande de carte de « déporté résistant » (on les estime à 42 000, dont 23 000 seulement ont survécu). Sylvain Vergara, gaulliste convaincu, tenait beaucoup à ce statut, qu’il avait fini par obtenir en 1971.

« N’ayant pu trouver [Paul] Vergara, la Gestapo emmène son fils en otage », écrit, le 29 novembre 1945, le bras droit de Jean Moulin, Daniel Cordier, dans une attestation. De fait, la famille a toujours pensé qu’il était tombé au nom du réseau de La Clairière. Mais dans le dossier brun, des lettres un peu plus tardives d’anciens professeurs ou d’étudiants de l’Institut protestant de Glay attestent de l’appartenance du jeune Sylvain à un tout autre réseau de résistance, celui monté par les responsables de cet internat du Doubs.

« Pour nous, c’est une découverte, dit Anne Vergara. Les Allemands ont sans doute compris à Fresnes que mon père était membre de ce groupe du Doubs, et c’est pour cette raison qu’il a été envoyé à Buchenwald. Avec mes frères et sœurs, il nous revient maintenant qu’il évoquait des souvenirs de sabotage de trains avec des cheminots alors qu’il était lycéen… » Cette épopée-là, héroïque, aurait peut-être plu aux éditeurs. Mais, pour Sylvain Vergara, seul comptait son récit sur Buchenwald, ce livre qu’il s’était résigné à avoir écrit pour rien quand il s’est éteint.

Archives de la famille Vergara. Bruxelles, le 27 août 2022
Archives de la famille Vergara. Bruxelles, le 27 août 2022

Source Le Monde

 https://infojmoderne.com/2022/09/03/le-livre-oublie-de-buchenwald/

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Notre-Dame de Paris

Notre-Dame de Paris, au cœur de l’histoire

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Notre-Dame est depuis 850 ans témoin des grandes heures de l’histoire de France. La Croix revient sur cinq moments, cinq dates de l’histoire de la cathédrale où elle n’a pas été seulement un lieu spirituel, mais aussi un lieu temporel et politique.

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Le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David (1808, musée du Louvre).MUSÉE DU LOUVRE, PARIS

Du sacre de Napoléon au Te Deum de la Libération, Notre-Dame de Paris a accueilli de nombreux événements marquants dans l’histoire de France. Au Moyen Âge, à la Renaissance, sous la Révolution, au XIXe siècle et à la Libération… La Croix fait le récit de cinq de ces moments clés.

Au Moyen Âge, une cathédrale politique (1/5)

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Vue générale de Paris sous Philippe-Auguste, gravure du XIXe siècle.

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Philippe Auguste, roi de France (1165-1223)

Au XIIIe siècle, Notre-Dame – dont la construction a débuté en 1165 – n’est pas encore achevée, mais le roi Philippe Auguste entend bien lui donner un rôle majeur dans la grande entreprise de son règne : la restauration du royaume de France.

► Après la Saint-Barthélemy, une cathédrale catholique (2/5)

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Mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois le 18 août 1572. Lithographie de Régnier, 1832. B.N.F.

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Portrait du roi de France Henri IV, par Louis Hersent (1777-1860). Musée du château de Versailles (photo recadrée). / NPL/OPALE

Après avoir été le théâtre de la réconciliation manquée entre les catholiques et les protestants pour le mariage d’Henri de Navarre et Marguerite de Valois, le 18 août 1572, Notre-Dame devient un symbole de la royauté catholique à la fin du XVIe siècle sous le règne d’Henri IV, puis de son fils, Louis XIII.

► Sous la Révolution, une cathédrale républicaine (3/5)

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La fête de la raison à Notre-Dame de Paris le 10 novembre 1793, par Charles-Louis Müller.

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Jacques-René Hébert, l’un des leaders de la Commune, 1889. / HERITAGE/COLL.CHRISTOPHEL

D’abord objet de fascination pour les révolutionnaires de 1789, Notre-Dame est victime de l’entreprise de déchristianisation menée par la Commune pendant la Terreur. Vandalisée, elle retrouve de sa superbe avec l’arrivée au pouvoir de Napoléon qui tente de rétablir la paix religieuse dans le pays.

► Notre-Dame de Paris : avec Victor Hugo et Viollet-le-Duc, une cathédrale culturelle (4/5)

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Notre-Dame de Paris, par Arthur Ranson, couverture de Look and Learn, 1979.

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Victor Hugo jeune, lithographie couleur d’après une peinture à l’huile de Paul Gavarni, 1829. / Bridgeman Images

Au début du XIXe siècle, la cathédrale est délaissée et se trouve dans un état de délabrement avancé. Publié en 1831, le roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris joue un rôle essentiel dans sa réappropriation et elle bénéficie d’un grand plan de restauration confié une dizaine d’années plus tard à l’architecte Eugène Viollet-le-Duc.

► À la Libération, la cathédrale de la nation (5/5)

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La joie des Parisiens à la Libération devant Notre-Dame en août 1944.

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Charles de Gaulle à son arrivée à Notre-Dame pour le Te Deumle 26 août 1944. / JEAN-MARIE MARCEL / ADOC-PHOTOS

En 1944, le général de Gaulle est à Paris pour célébrer la Libération de la capitale. Il sait le passage par Notre-Dame obligé, mais il s’en méfie : le général tient à affirmer une conception laïque de la République et veut éviter de se compromettre avec certains religieux.

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Moyen-Age-cathedrale-politique-1-5-2022-08-22-1201229703

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Saint-Barthelemy-cathedrale-catholique-2-5-2022-08-23-1201229824

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Revolution-cathedrale-republicaine-3-5-2022-08-24-1201229963

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Victor-Hugo-Viollet-Le-Duc-cathedrale-culturelle-4-5-2022-08-25-1201230126

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Liberation-cathedrale-nation-5-5-2022-08-26-1201230291

CATHOLIQUES, EGLISE CATHOLIQUE, FRANCE, GUERRES DE RELIGION (France ; 1562-1598), HENRI IV (roi de France ; 1553-1610), HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, LE MASSACRE DE LA SAINT-BARTHELEMY VU PAR MARGUERITE DE VALOIS, MARGUERITE DE VALOIS (1553-1615), MASSACRE DE LA SAINT BARTHELEMY (24 août 1572), PROTESTANTISME, SAINT BARTHELEMY (24 août 1572)

Le massacre de la Saint-Barthélémy vu par Marguerite de Valois

Le Massacre de la Saint-Barthélémy selon Marguerite de Valois

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Le récit de Marguerite de Valois, témoin oculaire du massacre de la Saint-Barthélemy, est l’un des plus célèbres témoignages de cet événement, et le seul écrit, laissé par un membre de la famille royale française de l’époque. Son récit apparaît dans ses mémoires sous la forme de la Lettre V, décrivant la nuit précédant le massacre et les événements dont elle fut témoin pendant celui-ci.

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Marguerite de Valois (alias la reine Margot, 1553-1615) était la fille de Catherine de Médicis (1519-1589) et du roi Henri II de France (r. de 1547 à 1559). Elle était fiancée à Henri de Navarre (futur Henri IV de France, 1553-1610) dans un mariage arrangé destiné à encourager la réconciliation entre les catholiques et les protestants (huguenots) en France, engagés dans un conflit armé depuis 1562. Le mariage, arrangé par la catholique Catherine de Médicis et la mère d’Henri, la reine protestante de Navarre, Jeanne d’Albret (1528-1572), était envisagé comme une grande affaire célébrant la tolérance religieuse par l’union de la mariée catholique et du marié protestant.

 ON ESTIME QU’ENVIRON 5 000 PROTESTANTS FURENT ASSASSINÉS À PARIS DANS LES JOURS QUI SUIVIRENT LES PREMIÈRES TUERIES, ET QUE LEUR NOMBRE POURRAIT ATTEINDRE 25 000 À 30 000 AU TOTAL.

Le mariage fixé au 18 août 1572, attira de grandes foules de protestants dans la ville de Paris, majoritairement catholique, y compris les principaux dirigeants protestants. Parmi ceux-ci figuraient Henri de Navarre, l’époux, Henri Ier de Bourbon, prince de Condé (1552-1588), et Gaspard II de Coligny, amiral de France (1519-1572). Quelques jours après le mariage, le 22 août, un attentat fut perpétré contre Coligny, qui fut blessé, et les dirigeants protestants exigèrent une réponse appropriée du roi catholique Charles IX (r. de 1560 à 1574), du conseil municipal et de Catherine de Médicis. Ils reçurent l’assurance que l’assassin serait attrapé et puni alors que, dans le même temps, le roi, la reine mère et le conseil se mettaient d’accord sur un plan visant à assassiner tous les dirigeants protestants, car ils craignaient un soulèvement majeur pour venger Coligny.

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Le complot fut officialisé dans la nuit du 23 août 1572 (date parfois donnée comme le début du massacre) et mis à exécution le lendemain, en commençant par le meurtre de Coligny et des autres chefs, puis en s’étendant à tous les protestants. On estime qu’environ 5 000 protestants furent assassinés à Paris dans les jours qui suivirent les premières tueries, et que ce chiffre pourrait atteindre 25 000 à 30 000 au total car la nouvelle du massacre parisien s’était répandue et que d’autres villes avaient suivi le pas. Il existe un certain nombre de récits de témoins oculaires de l’événement dans différents quartiers de Paris, mais seul celui de Marguerite, un membre de la famille royale, détaille ce qui se passa dans le palais pendant le massacre. La réconciliation espérée ne se concrétiserait jamais, et les guerres de religion françaises se poursuivraient jusqu’en 1598.

Contexte

Les tensions entre protestants et catholiques s’étaient accrues depuis 1534, lorsque François Ier (r. de 1515 à 1547) revint sur sa politique de tolérance à l’égard des protestants à la suite de l’événement connu sous le nom d’affaire des Placards, lorsque des messages anticatholiques furent affichés dans tout Paris et dans d’autres villes. Le fils de François Ier, Henri II, poursuivit les persécutions de son père contre les protestants jusqu’à ce qu’il ne soit mortellement blessé lors d’un tournoi de joute et meure en 1559. Son fils François II (r. de 1559 à 1560), âgé de 15 ans, lui succéda. Bien qu’assez âgé pour gouverner seul, il était contrôlé par sa mère, Catherine de Médicis.

Catherine invita deux puissants nobles catholiques de la famille de Guise, François, duc de Guise (1519-1563), et son frère Charles, cardinal de Lorraine (1524-1574), à conseiller le roi, et ils l’isolèrent rapidement de ses anciens conseillers, qui comprenaient Louis de Bourbon, prince de Condé (1530-1569, père d’Henri Ier de Bourbon) et l’amiral Coligny. En réponse, ces hommes s’associèrent à ce qui fut connu sous le nom de Conjuration d’Amboise, un complot visant à enlever François II pour neutraliser l’influence des frères de Guise, en 1560. Le complot fut découvert, la plupart des conspirateurs furent emprisonnés ou exécutés (Condé fut emprisonné, Coligny fut épargné), et les Guise utilisèrent l’événement dans leur propagande anti-protestante.

François II mourut en 1560 et son frère Charles IX lui succéda. En 1562, François, duc de Guise, déclencha les guerres de religion françaises (1562-1598) en massacrant les membres d’une congrégation protestante lors du massacre de Vassy, et Louis de Bourbon (qui avait été libéré de prison) répondit en prenant la ville d’Orléans pour les protestants. Les trois premières guerres de religion françaises tuèrent Condé et François, duc de Guise, ainsi que des milliers d’autres personnes, et en 1572, le ressentiment couvait dans les deux camps.

Mariage et massacre

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Catherine de Médicis proposa le mariage arrangé à Jeanne d’Albret dans le but d’apaiser ces tensions en unissant une catholique et un protestant dans le mariage. Jeanne d’Albret mourut de causes naturelles en juin 1572, et la rumeur se répandit parmi les protestants qu’elle avait été empoisonnée par Catherine, ce qui ne fit qu’accroître les tensions. L’extravagance du mariage royal ne fit qu’aggraver la situation, car les récoltes avaient été mauvaises cette année-là et les impôts élevés, de sorte que les gens du peuple étaient déjà pleins de ressentiment, sans compter les désaccords religieux et les conspirations d’intrigues politiques et de meurtres.

 LES ROTURIERS, SUIVANT L’EXEMPLE DES SOLDATS ROYAUX, COMMENCÈRENT À MASSACRER TOUS LES PROTESTANTS OU SYMPATHISANTS PROTESTANTS DE LA VILLE.

Dans une atmosphère déjà si tendue, l’amiral Coligny fut blessé lors d’une tentative d’assassinat le 22 août. Craignant des représailles, le conseil municipal, Catherine et Charles IX se mirent d’accord sur le plan d’exécution de tous les autres chefs protestants la nuit du 23. Ce plan fut mis à exécution le lendemain matin avec l’assassinat de Coligny, puis des autres protestants notables. Les roturiers, suivant l’exemple des soldats royaux, commencèrent alors à massacrer tous les protestants ou sympathisants protestants de la ville. De nombreux catholiques, horrifiés par ce massacre, cachèrent des protestants dans leurs caves ou leurs greniers.

Un certain nombre de protestants – dont Henri de Navarre et Henri Ier de Bourbon – promirent de se convertir au catholicisme pour se sauver (puis ne tinrent pas leur promesse une fois en sécurité hors de la ville). D’autres encore réussirent à se déguiser en catholiques (en portant un livre de prières catholique ou par d’autres moyens similaires) ou se cachèrent du mieux qu’ils purent. Il était impossible de s’échapper de la ville, car Charles IX avait ordonné que les portes soient fermées et verrouillées la nuit précédente et que des chaînes soient tendues dans les rues pour empêcher tout mouvement à grande échelle.

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Le texte

Le récit suivant commence par la nuit du 23 et se poursuit le 24 et après. Les noms figurant dans la dernière phrase du premier paragraphe sont tous des chefs protestants tués lors du massacre. Le M. de Guise mentionné par Marguerite est Henri Ier, duc de Guise (1550-1588), fils de François, duc de Guise. La sœur de Marguerite, qu’elle appelle Lorraine, est Claude de France, duchesse de Lorraine (1547-1575), qui était revenue à Paris pour le mariage.

Le texte est tiré des Mémoires de Marguerite de Valois, pp. 39-43, Lettre V

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Le roy Charles, qui estoit tres-prudent, et qui avoit esté toujours très-obéissant à la Royne ma mere, et prince tres-catholique, voyant aussi de quoy il y alloit, prist soudain resolution de se joindre à la Royne sa mere, et se conformer à sa volonté, et guarentir sa personne des huguenots par les catholiques; non sans toutefois extreme regret de ne pouvoir sauver Teligny, La Noue, et monsieur de La Rochefoucault.

Et lors allant trouver la Royne sa mere, envoya querir monsieur de Guise et tous les autres princes et cappitaines catholiques, où fust pris resolution de faire, la nuict mesme, le massacre de la saint Barthelemy.

Et mettant soudain la main à l’œuvre, toutes les chaisnes tendues, le tocsin sonnant, chacun courut sus en son quartier, selon l’ordre donné, tant à l’admirai qu’à tous les huguenots. Monsieur de Guise donna au logis de l’admiral, à la chambre duquel Besme, gentilhomme allemand, estant monté, apres l’avoir dague le jetta par les fenestres à son maistre monsieur de Guise. Il est permis de douter qu’une pareille résolution ait été prise et exécutée d’une manière aussi instantanée.

Pour moy, l’on ne me disoit rien de tout cecy. Je voyois tout le monde en action; les huguenots desesperez de cette blesseure messieurs de Guise craingnans qu’on n’en voulust faire justice, se.suschetans tous à l’oreille.

Les huguenots me tenoient suspecte parce que j’estois catholique, et les catholiques parce que j’avois espousé le roy de Navarre, qui estoit huguenot.

De sorte que personne ne m’en disoit rien, jusques au soir qu’estant au coucher de la Royne ma mêre-, assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste, la Royne ma mere parlant à quelques-uns m’apperceut, et me dit que je m’en allasse coucher. Comme je lui faisois la révérence, ma sœur me prend par.le bras, et m’arreste en se prenant fort à pleurer, et me dict « Mon Dieu, ma sœur, n’y allez pas. » Ce qui m’effraya extremement. La Royne ma mere s’en apperceut, et appella ma sœur, et s’en courrouça fort à elle, luy detïendant de me rien dire. Ma sœur luy dit qu’il n’y avoit point d’apparence de m’envoyer :sacrifier comme, cela, et que sans doubte s’ils descouvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moy. La Royne ma mere respond, que s’il plaisoit à Dieu, jen’aurois point de mal, mais quoy que ce fust, il falloit que j’allasse, de peur de leur faire soupçonner quelque chose qui empeschast l’effect.

Je voyois bien qu’ils se contestoient et n’entendois pas leurs paroles.

Elle me commanda encore rudement que je m’en allasse coucher. Ma soeur fondant en larmes me dit bon soir, sans m’oser dire aultre chose, et moyje m’en vois toute transie, esperdue, sans me pouvoir imaginer ce que j’avois à craindre.

Soudain que je fus en mon cabinet, je me mets à prier Dieu qu’il luy plust me prendre en sa protection, et.qu’il me gardast,.sans savoir de. quoy ni de qui. Sur cela le Roy mon mary qui s’estoit mis au lict, me mande que je m’en allasse coucher; ce que je feis, et trouvay son lict entourré de trente ou quarante huguenots que je ne cognoissois point encore, car il y. avoit fort peu de jours que j’estois mariée. Toute la nuict ils ne firent que parler de l’accident qui estoit advenu à monsieur l’admirai, se resolvants, des qu’il seroit jour, de demander justice au Roy de monsieur de Guise, et que si on ne la leur faisoit, qu’ils se la feroient eux-mesmes.

Moy j’avois tousjours dans le cœur les larmes de ma soeur, et ne pouvois dormir pour l’apprehension en quoy elle m’avoit mise sans sçavoir de quoy. La nuict se passa de cette façon sans fermer l’œil. Au poinct du jour, le Roy mon marydict qu’il vouloit aller jouer à la paulme attendant que le roy Charles seroit esveillé, se resolvant soudain de luy demander justice. Il sort de ma chambre, et tous ses gentilshommes aussy.

Moy volant qu’il estoit jour, estimant que le danger que ma sœur m’avoit dict fust passé, vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu’elle fermast la porte pour pouvoir dormir à mon aise. Une heure apres, comme j’estois plus endormie, voicy un homme frappant des pieds et des mains à la porte, criant « Navarre! Navarre! Ma nourrice pensant que ce fust le Roy mon mary, court vistement à la porte et lui ouvre. Ce fust un gentilhomme nommé monsieur de Lëran qui avoit un coup d’espée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et estoit encores poursuivy de quatre archers, qui entrèrent tous apres luy en ma chambre. Luy se voulant guarantir se jetta sur mon lict. Moy sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy apres moy, me tenant tousjours au travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme, et ne sçavois s’il venoit là pour m’oSënser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous croyons tous deux, et estions aussi effrayez l’un que l’aultre. Enfin Dieu voulust que monsieur de Nancay cappitaine des gardes y vinst, qui me trouvant en cet estat-là, encores qu’il y eust de la compassion, ne se peust tenir de rire; et se courrouçant fort aux archers de cette indiscrétion il les Est sortir, et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je feis coucher et penser dans mon cabinet jusques à tant qu’il fust du tout guary. Et changeant de chemise, parce qu’il m’avoit toute couverte de sang, monsieur de Nancay me conta ‘ce qui se passoit, et m’asseura que le Roy mon mary estoit dans la chambre du Roy, et qu’il n’auroit point de mal. Me faisant jetter un manteau de nuict sur moy, il m’emmena dans la chambre de ma soeur madame de Lorraine’, où j’arrivay plus morte que vive, où entrant dans l’antichambre, de laquelle les portes estoient toutes ouvertes, un gentihomme nommé Bourse, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fust percé d’un coup de hallebarde à trois pas de moy. Je tombay de l’aultre costé presque esvanouie entre les bras de monsieur de Nançay, et pensois que ce coup nous eust percez tous deux. Et estant quelque peu remise, j’entray en la petite chambre où coucholt ma sœur. Comme j’estois ]à, monsieur de Miossans, premier gentil-homme du Roy mon mary et Armagnac, son premier vallet de chambre, m’y vindrent trouver pour me prier de leur sauver la vie. Je m’allay jetter à genoux devant le Roy et la Royne ma mere pour les leur demander; ce qu’enfin ils m’accordèrent.

Cinq ou six jours après, ceux qui avoient commencé cette partie, cognoissans qu’ils avaient failli à leur peincipal dessein n’en voulant point tant aux huguenots qu’aux princes du sang, portoient impatiemment que le Roy mon mary et le prince de Condé fussent demeurez. Et congnoissant qu’estant mon mary, que nul ne voudroit attenter contre luy, ils ourdissent une autre trame. Ils vont persuader à la Royne ma mere qu’il me falloit desmarier. En cette resolution estant allée un jour de feste son lever, que nous debvions faire noz Pasques, elle me prend à serment de luy dire vérité, et me demande si le Roy mon mary estoit homme, me disant que si cela n’estoit, elle auroit moyen de me desmarier. Je la suppliay de croyre que je ne me cognoissois pas en ce qu’elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité comme cette Romaine, à qui son mary se courrouçant de ce qu’elle ne l’avoit adverty qu’il avoit l’haleine mauvaise, luy respondit qu’elle croyoit que tous les hommes l’eussent semblable, ne s’estant jamais approchée d’aultre homme que de luy); mais quoy que ce fust, puis qu’elle m’y avoit mise, j’y voulois demeurer; me doutant bien que ce qu’on vouloit m’en séparer estoit pour luy faire un mauvais tour.

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(Mémoires et lettres de Marguerite de Valois (Nouv. éd.) / publiée par M. Guessard)

Conclusion

Henri de Navarre et Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, s’échappèrent tous deux de Paris, ils se dirigèrent vers le sud et dirigèrent ensuite les forces protestantes contre Henri Ier, duc de Guise, et Henri III de France (r. de 1574 à 1589, successeur de Charles IX). Le mariage d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois échoua de manière spectaculaire dans sa tentative à atteindre la paix et la réconciliation espérées. Le massacre de la Saint-Barthélemy commença moins d’une semaine après le mariage, le massacre de Paris encouragea la même chose ailleurs, et la quatrième des guerres de religion françaises débuta avec une France divisée entre une population majoritairement catholique du nord et les protestants du sud.

Le mariage d’Henri et de Marguerite ne fut pas non plus heureux car elle ne put lui donner d’héritier, tous deux furent infidèles, et en 1585, Marguerite abandonna son mari et rejoignit Henri Ier, duc de Guise, et sa Ligue catholique contre lui. Elle l’avait déjà quitté pendant de courtes périodes avant cela, et sa mère, dégoûtée, l’avait déshéritée et ne lui adressa plus jamais la parole. Une annulation du mariage fut accordée à la demande des deux parties, en 1599.

Henri de Navarre, comprenant que Paris n’accepterait jamais un roi protestant, se convertit au catholicisme et succéda à Henri III après la mort de ce dernier pour devenir Henri IV de France qui mit fin aux guerres de religion françaises, officiellement du moins, par l’édit de Nantes en 1598. Il fut assassiné par un zélote catholique en 1610, et Marguerite mourut de maladie en 1615. Bien que les guerres de religion, qui avaient ravagé le pays depuis 1562, aient été terminées, les divisions causées par l’intolérance et la haine religieuses se poursuivirent, et il était manifestement naïf de penser qu’un mariage aurait pu réconcilier de quelque manière que ce soit les factions en guerre. Trois ans après la mort de Marguerite, les différences religieuses allaient alimenter la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui allait coûter 8 millions de vies supplémentaires en plus de celles déjà perdues.

DEBARQUEMENT EN PROVENCE (15 août 1944), FRANCE, GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, LE DEBARQUEMENT DEPROVENCE : 15 AOÛT 1944

Le débarquement de Provence : 15 août 1944

15 août 1944

Le débarquement de Provence

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Le 15 août 1944, à 8h, les Alliés débarquent en Provence, sur dix-huit plages entre Toulon et Cannes. C’est le troisième débarquement après ceux de Sicile et de Normandie. Mais celui-ci comprend une majorité de Français à la différence des deux précédents, presque exclusivement constitués de Britanniques, Canadiens et Américains.  Sur un total de 350 000 hommes qui vont débarquer ce jour et les suivants, on compte en effet un puissant corps d’armée français de 260 000 hommes, y compris de nombreux soldats originaires des colonies.

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Le débarquement proprement dit se déroule plutôt bien, car une bonne partie des troupes allemandes ont été rappelées vers le front de Normandie, ouvert deux mois plus tôt. Toutefois, la prise de Marseille et de Toulon va se heurter à une forte résistance de l’occupant…

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Les troupes françaises remontant vers Toulon

Un soutien bienvenu à Overlord et à la libération de la France

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Alexander Patch

Baptisé Anvil (« Enclume ») puis Dragoon (« Dragon »), le débarquement de Provence a été évoqué une première fois à la conférence de Casablanca, les 14-24 janvier 1943, par les chefs alliés Roosevelt et Churchill, en même temps que l’opération Overlord.

Le Premier ministre britannique avait plaidé avec force pour un débarquement dans les Balkans afin de contrer au plus vite la progression des Soviétiques et arriver avant eux à Berlin. Mais le président américain avait imposé son choix de deux débarquements simultanés en France, en Normandie et en Provence…

En choisissant de rebaptiser l’opération Dragoon, le Premier ministre a voulu signifier qu’on l’a contraint, en anglais dragooned ! 

Finalement, le débarquement de Provence a été décalé de plus de deux mois car les Alliés ne disposaient pas d’assez de bateaux de transport pour les mener de front. À défaut de briser la résistance allemande, il va permettre de soutenir Overlord et d’approvisionner par la vallée du Rhône les troupes en marche vers l’Allemagne.

Sa direction est confiée au général Alexander Patch, qui commande la VIIe Armée américaine.

Et pour la première fois interviennent en masse les Français. Ceux-ci avaient été représentés par un commando de 177 hommes le 6 juin 1944, avant que ne débarque la 2e DB du général Leclerc le 1er août suivant.

Cette fois, c’est une véritable armée qui débarque sur les côtes françaises sous les ordres du général Jean de Lattre de Tassigny.

Les Français à l’honneur

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Jean De Lattre de Tassigny (1889-1952)

Chef de guerre valeureux et charismatique, mais distant, aux manières de grand aristocrate, de Lattre s’est attiré le surnom de « roi Jean ».

Ayant rompu avec le régime de Vichy après l’occupation de la « zone libre », il a été emprisonné, s’est évadé et a rejoint enfin la France Libre et le général de Gaulle à l’automne 1943. C’est ainsi qu’il prend le commandement en Algérie de l’armée B, qui deviendra en septembre 1944 la 1ère Armée française.

Forte au total de 260 000 hommes, elle est constituée de volontaires de la France Libre et surtout d’anciens soldats de Vichy. Il s’agit de soldats qui appartiennent à l’ancienne Armée d’Afrique constituée par le général Weygand du temps où il était gouverneur général d’Algérie. Cette armée comprend en particulier des conscrits d’Afrique du Nord, soit 134 000 d’Algérie, 73 000 du Maroc et 26 000 de Tunisie. Dans ces effectifs, « pieds-noirs » et musulmans sont à peu près à part égale. L’armée de De Lattre compte  aussi vingt à trente mille ressortissants d’Afrique noire. Les uns et les autres n’ont encore jamais posé le pied en métropole pour la plupart.

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Joseph de Monsabert (1887-1981)

Au sein de l’armée B, les troupes du général Joseph de Goislard de Monsabert, dont en particulier la 3e division d’infanterie algérienne (DIA), occupent une place à part.

Elle sont constituées de goumiers algériens et de tabors marocains, des troupes d’élite réputées pour leur endurance (et leur férocité) qui se sont déjà illustrées dans les combats d’Italie et notamment à la bataille du Mont-Cassin (note).

Monsabert est un chef de guerre d’un abord simple, au tempérament opposé à celui de De Lattre, ce qui n’empêche pas les deux hommes de s’entendre à merveille. Surnommé le « gentilhomme gascon », il se signale toutefois par une piété à toute épreuve, sans rien à voir avec les anciens mousquetaires…

Sous le commandement de De Lattre, l’armée B, qui réconcilie la France collaborationniste « de Vichy » et la France résistante « de Londres », va donc débarquer par vagues successives sur les côtes de Provence, aux côtés des Anglo-Saxons.

Pendant que ces derniers s’engouffreront dans la vallée du Rhône, c’est elle qui va conduire l’assaut contre Toulon et Marseille. Le contrôle de ces ports en eau profonde est essentiel pour l’approvisionnement des armées alliées dans la suite des opérations. Un tiers du tonnage américain transitera ainsi par Marseille ! 

Une progression plus rapide que prévu

Comme tout le littoral européen, la côte provençale avait été dotée par les Allemands de solides fortifications : blockaus (casemates) et mines. Pas moins de 600 000 mines sur la seule côte du Var, où aura lieu le débarquement.

Mais ces obstacles ont été au préalable repérés par les Alliés grâce à des campagnes de prises de vues aériennes (Antoine de Saint-Exupéry y participa activement). D’autre part, dès le 27 mai 1944, l’aviation alliée a bombardé tous les sites stratégiques de la côte, comme la gare Saint-Charles de Marseille. Enfin, avantage non négligeable, les troupes de la Wehrmacht présentes sur place se réduisent à la XIXe armée, qui comprend une bonne moitié de non-Allemands peu motivés.

Comme en Normandie, les Alliés ont soigneusement préparé le débarquement. 

Le soir du 14 août, la BBC émet à l’intention de la Résistance intérieure les phrases codées qui indiquent l’imminence de l’opération : « Nancy a le torticolis »« Gaby va se coucher dans l’herbe »« Le chasseur est affamé ». Les résistants sapent sans attendre les voies de communication pour empêcher tout repli de l’occupant.

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  • Général Robert T. Frederick (1907-1970)

À minuit, les commandos français d’Afrique du colonel Bouvet et la 1st Special Service Force américaine du colonel Walker entrent en scène : après avoir sécurisé le cap Nègre, elles affrontent les défenses allemandes à Hyères.

Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, neuf mille parachutistes anglo-saxons sous les ordres du général américain Robert T. Frederick, sont largués dans l’arrière-pays, notamment dans la plaine du Muy, entre les massifs des Maures et de l’Estérel. Ils s’assurent le contrôle des routes et marchent sans attendre vers Cannes.

À l’aube enfin arrivent les premiers navires, avec une solide couverture aérienne qui permettra qu’aucun ne soit coulé. Ces navires sont partis pour certains dès le 4 août, d’Afrique du Nord ou d’Italie du Sud.

La première vague d’assaut compte trois divisions américaines renforcées par une unité française. Elle débarque sur la côte des Maures, hors de portée des batteries de Toulon, entre les îles d’Hyères, le cap Nègre et Le Troyas, des lieux paradisiaques aujourd’hui voués au tourisme.

En deux jours, 2200 bâtiments dont 850 navires de guerre amènent à terre 115 000 hommes. L’assaut aura été si rapide que les Allemands ont eu à peine le temps de réagir et l’on ne comptera que quelques dizaines de victimes parmi les Alliés.

Dès le 19 août 1944, les Allemands reçoivent de leur hiérarchie l’ordre de se replier, à l’exception des garnisons de Toulon et Marseille qui ont ordre de résister coûte que coûte.

Toulon et Marseille libérées

Les Américains du général Patch se dirigent à marches forcées vers la vallée du Rhône sans rencontrer de véritable résistance, atteignant Lyon dès le 3 septembre 1944. Ils font enfin leur jonction avec l’armée de Patton, venue de Normandie, le 12 septembre 1944, à la hauteur de Dijon.

Pour les Français, le plus dur reste à faire : libérer les ports de Toulon et surtout Marseille, indispensables au ravitaillement des troupes et à la poursuite des opérations.

  • À Toulon résistent dix-huit mille soldats de la Wehrmachtsous les ordres du contre-amiral Heinrich Ruhfuss. Ils vont tenir jusqu’à la dernière limite, notamment dans les forts qui ceinturent la ville, et ne se rendront que le 26 août 1944, en laissant une ville en ruines et en déplorant un millier de tués. 

Au terme de l’assaut, les Français sous les ordres du général Edgard de Larminat déplorent quant à eux 2 500 morts ou blessés sur un effectif total de 52 000 hommes.

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Le général de Monsabert quitte Notre-Dame de la Garde après un Te Deum célébré pour la libération de la ville (29 août 1944)

  • À Marseille, la population se soulève dès le 19 août 1944 et des milliers d’habitants marchent sur la Préfecture. Dès le 23 août, la 3e division d’infanterie algérienne, la 1ère division blindée du général Sudre et les 2e et 3e groupements de tabors marocains pénètrent aussi dans Marseille. Mais le général allemand Hans Schaeffer, qui tient la ville avec les 20 000 hommes de la 244e division, n’accepte pas pour autant de se rendre.

Il faudra en définitive que les tirailleurs ou goumiers algériens de Monsabert s’emparent à revers de la colline de Notre-Dame de la Garde, qui surplombe la cité, pour que les Allemands cessent toute résistance. Ce succès coûte la vie à 1 500 soldats français et 2 500 soldats de la Wehrmacht, ainsi qu’à une centaine de FFI (Forces françaises de l’intérieur). Le général Schaeffer capitule enfin le 28 août 1944 (c’est trois jours après la libération de Paris par les hommes du général Leclerc).

Les Français peuvent ainsi se féliciter d’avoir atteint leurs objectifs 13 jours après le débarquement alors que le commandement allié avait planifié 40 jours ! Dès le lendemain, le 29 août, le général de Monsabert, fervent catholique, fait célébrer un Te Deum devant la basilique de Notre-Dame de la Garde et salue la Vierge en ces termes : « C’est elle qui a tout fait ! ».

De Lattre, quant à lui, télégraphie au général de Gaulle un message plus prosaïque : « Aujourd’hui J+13, dans le secteur de mon armée, il ne reste plus un Allemand autre que mort ou captif. » Grâce à cette participation de l’armée française à la libération du continent, le général de Lattre ratifiera au nom de son pays la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945, à Berlin.

En attendant, son armée va poursuivre à bride abattue sa marche triomphale vers le Rhin. Rebaptisée 1ère Armée française le 1er septembre 1944, elle va au fil de son avancée accueillir dans ses rangs des combattants FFI et doubler ses effectifs jusqu’à atteindre 400 000 hommes. Dans le même temps, les soldats indigènes vont pour la plupart rentrer chez eux. L’Armée d’Afrique sera dès lors oubliée…

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Tabors marocains et goumiers algériens du général De Lattre défilant à Marseille

Sources documentaires

Le-debarquement-en-Provence

Le débarquement de Provence a laissé peu de traces dans la littérature de la Seconde Guerre mondiale. Aussi cet article puise-t-il beaucoup dans l’excellent documentaire qu’a réalisé Christian Philibert pour FR3 : Provence, août 1944, l’autre débarquement (2014).

https://www.herodote.net/15_aout_1944-evenement-19440815.php

22 AOÛT 1942 : LETTRE PASTORALE DE MONSEIGNEUR SALIEGE, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, HISTOIRE DE L'EUROPE, JULES SALIEGE (1870-1956), LETTRE PASTORALE, LETTRE PASTORALE DE MONSEIGEUR SALIEGE (22 août 1942), SHOAH

22 août 1942 : Lettre pastorale de Monseigneur Saliège

70 ANS PLUS TARD (EN 2012), LA LETTRE PASTORALE DE MGR SALIÈGE GARDE TOUTE SA PERTINENCE

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Le 23 août 1942 Monseigneur Jules-Géraud Saliège, Archevêque de Toulouse, envoyait une lettre aux curés du diocèse pour qu’elle soit lue le dimanche dans toutes les églises. Dans la lettre l’évêque réagissait fortement contre le traitement infligés aux juifs.

Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie, Toulouse a voulu honorer cette prise de position historique, et l’Église a voulu faire mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de tout homme. Dans le cadre des commémorations de l’année 1942, un moment inter-religieux a été célébré en hommage à Mgr Saliège, jeudi 13 septembre sur le parvis de la cathédrale Saint-Etienne à Toulouse. pendant ce moment la lecture, devant la stèle de Mgr Saliège, de la lettre pastorale du 23 août 1942, puis une cérémonie commémorative au monument du Mémorial de la Shoah, allées Frédéric Mistral.

Vendredi 28 septembre à 18h00 en la cathédrale Saint-Étienne, l’Église catholique à Toulouse fait mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de l’homme

        Message de Mgr Le Gall, archevêque de Toulouse, en 2012

Chers fidèles du Christ en notre Église de Toulouse,

Cette année voit la commémoration du 70ème anniversaire de la lettre pastorale de Mgr Jules-Géraud Saliège à ses diocésains. Cet événement a été si marquant à ce moment qu’il demeure vivace dans les mémoires. Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie de Toulouse une commémoration de cet appel est prévue le 13 septembre. Nous y serons présents.

Il nous a semblé qu’il serait bon aussi que notre Église fasse mémoire du témoignage de foi de son pasteur, de la force évangélique pour le service de l’homme qui a suscité cet engagement, de la lumière du Christ par là dévoilée. Je vous invite à célébrer cet événement qui rejoint notre Église diocésaine dans son témoignage de foi aujourd’hui.

Dans cette mémoire, une célébration aura lieu le vendredi 28 septembre à 18h en la cathédrale Saint-Étienne dans la nef Raymondine, où se trouve un vitrail dont un panneau représente le cardinal Saliège devant la cathédrale.

En cette rentrée d’une année pastorale qui sera riche en événements d’Église, je vous convie à ce temps fort, ainsi qu’à ceux qui suivront.

+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse,

Toulouse, septembre 2012.

 

 

Contenu de la lettre du 23 août de Monseigneur Saliège sur la personne humaine

Mes très chers Frères,

Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits, tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.

Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.

Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France.

Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.

France, patrie bien aimée France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine. France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.

Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.

Jules-Géraud Saliège
Archevêque de Toulouse
23 août 1942

A lire dimanche prochain, sans commentaire.

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Sur ce sujet un livre particulièrement intéressant.

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La Protestation – 23 Août 1942

Dans ce récit historique très bien documenté, on revit comme en direct la période tragique de l’occupation dans une proximité saisissante avec l’archevêque de Toulouse. On comprend, de l’intérieur, les sentiments, la réflexion et la foi qui l’animent jusqu’à la rédaction de sa lettre pastorale du 23 août 1942.

On croise de grandes figures comme Mgr de Courrèges, son évêque auxiliaire, ou Bruno de Solages, le recteur de l’Institut catholique, mais aussi des collaborateurs moins connus tels que l’abbé Gèze, à la Maison des oeuvres, ou Thérèse Dauty, du Comité catholique, qui visite les camps de Noé et du Récébédou.

L’auteur, Yves Belaubre, qui vit et travaille à Toulouse, est journaliste, auteur et scénariste. Il a mis tous ses talents au service de ce travail de mémoire original et bouleversant.

Yves Belaubre, « La protestation » 23 août 1942,
collection « Au vif de l’histoire » éd. Nicolas Eybalin,
296 p. 16 euros www.nicolas-eybalin.com

Dossier dans le journal la Croix

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-Pourquoi-droit-dasile-eglises-nexiste-plus-1-5-2022-08-08-1201228086

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-femmes-leveque-2-5-2022-08-09-1201228210

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-juifs-sont-hommes-juives-sont-femmes-3-5-2022-08-10-1201228351

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-eveques-Vichy-silence-pesera-lourd-4-5-2022-08-11-1201228495

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-choisiras-vie-5-5-2022-08-12-1201228624

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CELINE (1894-1961), ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE, GUERRE DE LOUIS-FERDINAND CELINE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LOUIS-FERDINAND CELINE (1894-1961), TEMOIGNAGE, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Guerre de Louis-Ferdinand Céline

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Guerre 

Louis-Ferdinand Céline ; sous la direction de Pascal Fouché

Paris, Gallimard, 2022. 192 pages

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Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l’action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelque deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932), une pièce capitale de l’œuvre  de l’écrivain est mise au jour. Car Céline, entre récit autobiographique et œuvre  d’imagination, y lève le voile sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans l' »abattoir international en folie ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu’à son départ pour Londres. À l’hôpital de Peurdu-sur-la-lys, objet de toutes les attentions d’une infirmière entreprenante, Ferdinand, s’étant lié d’amitié au souteneur Bébert, trompe la mort et s’affranchit du destin qui lui était jusqu’alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l’auteur n’avait jamais abordé sous la forme d’un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé, « toujours saoul d’oubli », prend des « petites mélodies en route qu’on lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’oeuvre de Céline.

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  A la découverte d’autres oeuvres de Céline 

                                                                     

Lettres à la N.R.F / 1913-1961

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Gallimard/Poche, 2011. 256 pages

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Quatrième de couverture

Mon cher Éditeur et ami, Je crois qu’il va être temps de nous lier par un autre contrat, pour mon prochain roman « RIGODON »… dans les termes du précédent sauf la somme – 1 500 NF au lieu de 1 000 – sinon je loue, moi aussi, un tracteur et vais défoncer la NRF, er pars saboter tous les bachots ! Qu’on se le dise ! Bien amicalement votre Destouches De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan « L’Anémone Languide » et Roger Nimier, entre autres personnages de cette « grande partouze des vanités » qu’est la littérature selon Céline.

De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan «L’Anémone Languide» et Roger Nimier, entre autres personnages de cette «grande partouze des vanités» qu’est la littérature selon Céline.

Voyage au bout de la nuit

Louis-Ferdinad Céline

Paris, Folio, 1972. 505 pages

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Description du produit

Roman picaresque, roman d’initiation, Voyage au bout de la nuit, signé Louis-Ferdinand Céline, Louis Destouches de son vrai nom, a été récompensé par le prix Renaudot en 1932. À la suite d’un défilé militaire, Ferdinand Bardamu s’engage dans un régiment. Plongé dans la Grande Guerre, il fait l’expérience de l’horreur et rencontre Robinson, qu’il retrouvera tout au long de ses aventures. Blessé, rapatrié, il vit le conflit depuis l’arrière, partagé entre les conquêtes féminines et les crises de folie. Réformé, il s’embarque pour l’Afrique, travaille dans une compagnie coloniale. Malade, il gagne les États-Unis, rencontre Molly, prostituée au grand cœur à Detroit tandis qu’il est ouvrier à la chaîne. De retour en France, médecin, installé dans un dispensaire de banlieue, il est confronté au tout-venant sordide de la misère, en même temps qu’il rencontre ici et là des êtres sublimes de générosité, de délicatesse infinie, « une gaieté pour l’univers »…
Epopée antimilitariste, anticolonialiste et anticapitaliste, somme de toutes les expériences de l’auteur, Voyage au bout de la nuit est peuplé de pauvres hères brinquebalés dans un monde où l’horreur le dispute à l’absurde. Mais, au bout de cette nuit, le voyage ne manque ni de drôlerie, ni de personnages fringants, de beautés féminines « en route pour l’infini ». Texte essentiel de la littérature du XXe siècle, il est émaillé d’aphorismes cinglants, dynamité par des expressions familières, argotiques, et un éclatement de la syntaxe qui a fait la réputation de Céline. –Céline Darner

Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal!… – T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie… – Il y a l’amour, Bardamu! – Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi! que je lui réponds.      Rigodon

Docteur, vite !… vous devez vous douter… toute cette gare ici n’est qu’un piège… tous ces gens des trains sont à liquider… ils sont de trop… vous aussi vous êtes de trop… moi aussi… – Comment savez-vous ? – Docteur, je vous expliquerai plus tard… maintenant il faut vous attendre… vite !… ça sera fait cette nuit… – Pourquoi ? – Parce qu’ils n’ont plus de places dans les camps… et plus de nourriture… et que dehors ça se sait… 

D’un château l’autre

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Folio, 1976. 439 pages

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En 1932, avec le Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s’imposait d’emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu’ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D’un château l’autre pourrait s’intituler «le bout de la nuit». Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s’y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui.

Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline

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Écrivain français (Courbevoie 1894-Meudon 1961).

INTRODUCTION

Le meilleur moyen de connaître la première partie de la vie de Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, de sa naissance, le 27 mai 1894 à Courbevoie jusqu’à son entrée en guerre en 1914, est encore de lire Mort à crédit. L’univers de tout petits employés, tout petits commerçants, les déménagements incessants, le Paris insalubre du début du xxe s., le Paris populaire aussi : tout le roman rend un compte à la fois exact et transfiguré de l’enfance et de l’adolescence de l’écrivain.

UN PETIT-BOURGEOIS PROLÉTARISÉ

Comme dans le roman, ses parents évoluent dans une frange étroite entre petite bourgeoisie et prolétariat. Les adresses successives, à Courbevoie, puis à Paris, rue de Babylone ou passage Choiseul, l’école communale de la rue d’Argenteuil, qui amène le futur Céline jusqu’au certificat d’études (1907), témoignent d’un vrai enracinement plébéien dont l’écrivain se fera gloire toute sa vie, non en se voulant populaire, mais en réinventant la langue du peuple – un pari que seul Rabelais avant lui avait osé, et perdu.

De 1907 à 1910, Louis Ferdinand est mis en pension, en Allemagne d’abord, puis en Angleterre – il en gardera une grande aisance dans les deux langues. Revenu à Paris en 1910, il entre en apprentissage dans une boutique de bonneterie, puis dans une joaillerie. Devant la perspective d’une future carrière de boutiquier, il préfère devancer l’appel : jeune homme robuste, très grand (1 m 90), il s’engage en 1912 au 12e régiment de cuirassiers de Rambouillet (son roman Casse-pipe en racontera les épisodes les plus marquants, mais il faudra attendre la publication posthume des Carnets du cuirassier Destouches, qu’il entreprend alors d’écrire, pour avoir une idée précise à la fois de sa vie de caserne et des premiers essais littéraires de celui qui n’est pas encore Céline.

L’INVENTION D’UN DESTIN

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Louis-Ferdinand Céline en 1914

La Première Guerre mondiale trouve L. F. Destouches déjà maréchal des logis. Volontaire pour une mission dangereuse, il est blessé au bras, cité à l’ordre du régiment, décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre, et on le représente, chargeant sous la mitraille, dans l’Illustré national (octobre 1914). Il ne sera pas pour autant dupe de l’héroïsme guerrier. Le début du Voyage donne son sentiment sur la guerre, et il ne cessera d’en évoquer l’horreur :« Des semaines de 14 sous les averses visqueuses, dans cette boue atroce et ce sang et cette merde et cette connerie des hommes, je ne me remettrai pas. » Ni des chœurs patriotiques :« La guerre commence à me faire l’effet d’une ignoble tragédie, sur laquelle le rideau s’abaisserait et se relèverait sans cesse, devant un public rassasié », écrit-il à son amie Simone Saintu. Et encore :« On a pratiqué dernièrement de nombreuses injections à la tricolorine. » Il pousse plus loin son analyse, et, paraphrasant Gobineau, qui en 1870 voyait un conflit de Latins contre Germains, il écrit à son père :« Je crois discerner dans cela ce que j’ai toujours vu dans les luttes de races, le passé se défendant contre l’avenir. ».

Affecté au consulat de France à Londres, il est finalement réformé l’année suivante. Il se marie, sous le nom à particule de Des Touches, avec Suzanne Nebout (mais ce mariage ne sera pas enregistré par le consulat de Londres), et s’embarque peu après (mai 1916) pour l’Afrique-Occidentale française, où il gère la plantation de Bikobimbo (Cameroun). Rentré à Paris, il reprend ses études, passe le baccalauréat, se remarie – pour de bon cette fois – avec Édith Follet (1919) et s’inscrit à la faculté de médecine de Rennes. Il réussit brillamment tous ses examens, revient à Paris et y soutient sa thèse, sur la vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis, un obstétricien hongrois en butte à l’hostilité des corps constitués pour avoir compris, avant tout le monde, que l’hôpital pouvait tuer – en particulier les parturientes accouchant dans de mauvaises conditions d’hygiène. Semmelweis, qui a eu l’intuition des microbes, mourra fou ; le docteur Destouches fait de sa thèse un pamphlet virulent contre tous les académismes, et un fascinant duel entre la vie et la mort. Assez logiquement, il explique l’échec de Semmelweis par l’excès de « principe mâle » qui régissait le xixe s. :« Les femmes, patientes, plus subtiles, moins logiques, plus mystiques, en somme plus vivantes, sortiront du silence et nous conduiront à leur tour avec plus de bonheur, peut-être, sur un autre chemin. » Son époque le dégoûte, et la défaite de Poincaré aux élections de 1924 face au Cartel des gauches n’amène qu’un commentaire :« Je croyais connaître la stupidité humaine et sa malfaisance, mais décidément, elle est sans bornes. » Et d’affirmer (dans un rapport médical) :« Une porcherie tenue comme une république aurait fait faillite depuis longtemps. ».

C’est également l’époque où il invente son image de fils de dentellière, besogneux, parvenu à la force du poignet, et médecin des pauvres par vocation. Il abandonne ses essais de particule et annonce :« Je suis né peuple et les aisances de la vie veloutée n’entament point ma constitution décidément plébéienne. » Il peaufinera cette image après le succès du Voyage, multipliant les interviews, affirmant sans trêve :« Je suis du peuple, du vrai » (Paris-Soir) ;« Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses » (l’Intransigeant). Une lettre de l’époque prouve assez qu’il s’agit là d’un discours très concerté :« Le monstre poursuit sa course de façon tout à fait inattendue. La critique déconne, je suis le phénomène et il s’agit de faire le pitre, c’est dans mes cordes vous le savez. Bientôt ils danseront la danse du scalp autour de mon poteau. Mentir raconter n’importe quoi tout est là. ».

LE MÉDECIN DES PAUVRES

Il devient le collaborateur du docteur Rajchmann (le Yudenzweck de l’Église, le Yubelblat de Bagatelles pour un massacre – prototype du médecin juif qui hantera Céline), et travaille sous sa direction pour la Société des Nations, à laquelle l’a détaché la Fondation Rockefeller, à Genève et aux États-Unis. Le Voyage au bout de la nuit transposera une grande partie de cette expérience, même si Céline y dilate le temps de Destouches : Bardamu passe quatre ans à Detroit, Destouches y est resté 24 heures.

Son activité professionnelle a sans doute eu une grande importance sur la formation de sa pensée, en particulier pour ce qui est de la justification « scientifique » de ses délires raciaux : « En Europe, écrit-il dans un rapport, ce sera bientôt un problème de vitalité, d’une plus grande vitalité. Individuelle et collective, un problème de beauté en définitive qui se posera devant l’hygiène. Si nous voulons examiner les choses de plus loin à présent, il est évident, incontestable que les foules tchécoslovaques, la masse allemande par exemple sont bien mieux foutues physiquement et peut-être moralement que la foule française. » On n’est pas très loin de la Lebenskraft, la force vitale au cœur des doctrines nazies, qui s’appuieront volontiers d’ailleurs sur un programme « hygiéniste » qui veut des aryens beaux et sains (que célébrera Leni Riefenstahl, dans le film les Dieux du stade). La « beauté propre » est au centre de la solution. Les relations cordiales de Céline avec Élie Faure, l’auteur célébré d’une monumentale Histoire de l’art, découlent des mêmes sentiments – Céline a lu les Trois Gouttes de sang et la Découverte de l’archipel, de Faure, qui, dans la tradition de Gobineau, théorise les rapports de la biologie et de la création artistique. Céline n’a pas le racisme d’Hitler (il se targue de n’avoir pas lu Mein Kampf) ni même celui de la tradition française héritée de Drumont (la Question juive, 1885). Il remarque lui-même que son modèle lointain, Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines remonte au milieu du xixe s.), est philosémite (Carlo Rim rapporte que Céline aurait dit, dans une boutade :« Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite. Je suis anti tout, voilà tout »). Hitler et Drumont, pour Céline, ne voient pas plus loin que le bout de leur nation. Céline, lui, a le racisme planétaire.

L’INVENTION D’UNE LANGUE

  1. F. Destouches retourne en mission en Afrique-Occidentale française, divorce, fréquente une danseuse américaine, Elisabeth Craig, et rédigel’Église (1926), une pièce de théâtre virulente, avant-goût de son œuvre future. Le héros, le docteur Bardamu, a une expérience proche de celle de Céline. Gallimard refuse le texte (et également la Vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis).

Destouches ouvre un cabinet à Clichy, un quartier très populaire. Il exerce son métier de médecin social hygiéniste avec un grand sérieux et publie diverses études médicales (À propos du service sanitaire des usines Ford à Detroit, dont on retrouve l’ambiance dans le Voyage). Il travaille beaucoup, alternant cabinet et vacations au dispensaire de Clichy, et s’installe rue Lepic, dans le XVIIIe montmartrois. Cet environnement, les amis qu’il y fréquente (le peintre Gen Paul, l’acteur Le Vigan, ou Marcel Aymé) sont pour lui d’une importance primordiale. Avec Gen Paul, il ne communique qu’en argot – comme s’il cherchait à s’affranchir du troupeau. Dans une interview tardive (1958) sur Rabelais, Céline note que Rabelais a « raté son coup » : le vainqueur, c’est Amyot, le si correct traducteur de Plutarque.« Les gens veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique, duhamélien. Ça, c’est écrire de la merde : du langage figé […] Rabelais a vraiment voulu une langue extraordinaire et riche. Mais les autres, tous, ils l’ont émasculée cette langue, pour la rendre duhamélienne, giralducienne et mauriacienne […] J’ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. J’ai passé mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Je me suis rendu soigneusement odieux. Comme lui, je n’ai donc rien à attendre des autres. J’ai qu’à attendre des glaviots de tout le monde. » Ce qui caractérise la langue de Céline, c’est effectivement son aspect oral recomposé – et son oral, c’est encore de l’écrit. Dans l’usage de l’argot, de l’obscénité, il y a un projet de déboulonnage de la langue littéraire classique, et d’enrichissement de la langue populaire. Bien mieux que Hugo, Céline a voulu mettre un bonnet rouge au dictionnaire. Son style, fait d’interjections, de suspens, d’anacoluthes, est la transcription de l’oral d’un rhétoricien dément. Tout chez Céline est concerté pour donner l’illusion la plus parfaite de l’improvisation absolue. À la fin de sa vie, Destouches finit par parler comme Céline : il avait toujours vécu dans la dualité, le style lui permettait d’unifier ses divers Moi.

En 1930, L. F. Destouches voyage en Allemagne et en Scandinavie, puis en Europe centrale, et rédige le Voyage au bout de la nuit, que Gallimard hésite à publier, et qui sort finalement chez Denoël (1932), sous le nom de Céline – en fait, le prénom de sa grand-mère maternelle. Deux mois plus tard, après un débat sanglant entre jurés du Goncourt, le roman obtient le prix Renaudot.

Le succès est immédiat. Simone de Beauvoir raconte, dans la Force de l’âge, son admiration et celle de Sartre – tous deux savent par cœur de longs passages du Voyage, et en 1937, l’auteur de la Nausée fera précéder son roman d’une épigraphe tirée de l’Église. Celui que Céline appellera plus tard l’« avorton » a professé très tôt une grande admiration pour l’œuvre, sinon pour les idées de Céline.

DES MALENTENDUS SAVAMMENT ENTRETENUS

Le roman est susceptible de plusieurs lectures : des anarcho-gauchistes peuvent s’y retrouver ; Céline se vantera d’avoir écrit le seul roman communiste, et Aragon et Elsa Triolet s’empressent d’ailleurs de traduire en russe cette « encyclopédie du capitalisme agonisant », comme l’écrit Anissimov, le préfacier soviétique (Céline n’a d’ailleurs pas de préventions à cette époque contre les communistes : il signe l’appel lancé par Barbusse dans le Monde en faveur de Dimitrov et des Bulgares faussement impliqués dans l’incendie du Reichstag) ; des « pré-existentialistes » se retrouvent encore plus dans le Voyage, et des racistes aussi certainement. Il suffit d’imaginer que tous les personnages du roman (et non le seul Bardamu) sont des représentations de Céline – qui, dans ses œuvres de fiction, n’a presque toujours fait qu’aligner, sous des métamorphoses permanentes, un monologue ininterrompu. Ce que raconte ce monologue est d’une désespérance totale – le Voyage, c’est le roman des déceptions, le premier roman des antihéros, des horizons bouchés :« Quant aux malades, aux clients, je n’avais point d’illusion sur leur compte. Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques. » La traduction « médicale » de cette charge littéraire, c’est que tout dépend du biologique : Céline est le traducteur des convictions de Destouches. Aux considérations biologiques se mêlent des réflexions idéologiques. Et quand on demande à l’auteur de quoi il retourne, il répond :« Le fond de l’histoire ? Personne ne l’a compris. Ni mon éditeur, ni les critiques, ni personne. Vous non plus ! Le voilà ! C’est l’amour dont nous osons parler encore dans cet enfer, comme si l’on pouvait composer des quatrains dans un abattoir. L’amour impossible aujourd’hui. » Ce même amour qu’il définit dans le Voyage comme« l’infini mis à la portée des caniches » …

Tout cela prouve assez que Céline, en rédigeant le Voyage, n’a pas seulement l’intention de rivaliser avec Henri Poulaille ou Eugène Dabit, en réalisant un chef-d’œuvre populiste de plus. Les réactions de la critique, extrémistes, prouvent assez la profondeur du livre. « Scatologie » dans Candide, « images fécales », « idiome fétide et truqué » dans le Figaro – mais les journaux de gauche sont favorables : Céline peut-il être rangé sous une bannière ? On ne peut oublier que Léon Daudet, le représentant le plus pur de l’extrême droite, le défend bec et ongles dans l’Action française, puis dans Candide : après avoir vainement voté pour lui au Goncourt, il est aussi le premier d’une longue série à comparer Céline à Rabelais. À lui seul Céline répond pour le remercier, et préciser :« Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort. Tout le reste m’est vain. » Un article tardif de Brasillach, en 1943, montre assez que tout Céline est déjà dans ce premier roman :« Le Voyage est un acte d’accusation total, et la suite des œuvres de Céline n’est qu’une suite d’accusations fragmentaires contre le Juif, contre la société, contre l’Armée, contre Moscou, contre la République bourgeoise », concluant :« Céline a commencé avec le Voyage la sombre vitupération d’un univers sans Dieu et ce faisant il a prédit d’avance les catastrophes inscrites dans le ciel au-dessus de l’édifice vermoulu. ».

PREMIERS DÉLIRES

Voilà Céline lancé. Dans la foulée, Denoël publie l’Église. Si le Canard enchaîné regrette que la pièce ne soit pas jouée, Jean Prévost est le premier à souligner qu’elle comporte « une bonne dose d’antisémitisme ». Amateur de polémiques, Céline publie dans Candide une postface au Voyage fort virulente. Il sillonne l’Europe, accumule les aventures, repart pour les États-Unis, rompt avec Élisabeth Craig, rentre avec une autre danseuse, Karen-Marie Jansen (1934). Il est à Vienne avec Cillie Pam, à Anvers avec Évelyne Pollet, à Londres avec Lucienne Delforge. Rentre à Paris pour y rencontrer Lucette Almanzor, elle aussi danseuse – et rédige, cependant, Mort à crédit, qui paraît chez Denoël en 1936.

La critique « a été immonde, droite ou gauche, je fais l’union et le summum de la haine envieuse aveugle de la hargne fumière. » Céline serait allé trop loin dans l’ordure. Aussi bien Brasillach dans l’Action française que Nizan dans l’Humanité accablent le roman – au nom des idées à gauche, au nom de la langue (une « rhétorique-peuple ») à droite. Céline, qui espérait tirer quelque argent de son livre (il sera toute sa vie obsédé par la peur de « manquer »), réagit dans la surenchère. Il écrit au Figaro, qui l’a éreinté :« La langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute. Mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d’autres, ils auront pendant un an, pendant un mois, un jour, vécu. ».

Céline part passer l’été en U.R.S.S. (« Je suis revenu de Russie, quelle horreur ! quel bluff ignoble ! Quelle sale stupide histoire ! Comme tout cela est grotesque, théorique, criminel ! »). Il en parle dans Mea culpa, qui paraît le 30 décembre 1936 (augmenté de la Vie de Semmelweis) : pour le coup, dans le contexte du Front populaire, cette critique violente des Soviets est un grand succès. 1937 le voit errer de New York aux îles Anglo-Normandes, et rédiger Bagatelles pour un massacre, pamphlet antisémite ultraviolent – grand succès dans la France de l’avant-guerre.

Bagatelles est la suite de Mea culpa – une réaction à l’échec de Mort à crédit, et à la dévaluation du franc qui a fait fondre son « magot ». À ce qu’il voit comme une suite de déboires, Céline trouve un responsable : le Juif. En fait, il ne fait qu’appliquer à un cas particulier les théories raciales qui sont les siennes depuis plus de quinze ans.

Le livre est construit sur une série d’oppositions binaires : Céline/le monde, vrai/faux raffinement, spontanéité/faux-semblants, etc. Céline y reprend ses attaques contre l’U.R.S.S. : Moscou-la-Youtre, le communisme comme « gigantesque stavisquerie » (l’affaire Stavisky, célèbre escroc, avait fait couler beaucoup d’encre, et alimenté la veine antisémite). Moscou et Hollywood, même combat. Dans un délire verbal fortement orchestré, Céline règle des comptes avec toute la littérature,  ne décernant de satisfecit qu’à Malraux, Simenon, Marcel Aymé, Élie Faure, Mac Orlan, Morand et Dabit.

Le succès est immense. Lucien Rebatet raconte dans les Décombres (1942) son ravissement – au moment où l’expérience socialiste au pouvoir échoue. Même des journaux de gauche font chorus, insistant sur le pacifisme de Céline, qui transparaît clairement dans Bagatelles, mettant entre parenthèses, par un singulier aveuglement, tout le contenu antisémite. À vrai dire, les imprécations racistes de Céline choquent moins à l’époque qu’elles ne le feraient actuellement, si le livre était réédité (Céline ne l’a pas souhaité de son vivant, et ses ayants droit respectent son interdit, ce qui les dispense d’avoir à prendre une décision). La France d’avant-guerre prête volontiers l’oreille à un discours issu d’une longue tradition, que la présence de Léon Blum a remis au goût du jour à droite.

L’écrivain profite de ses droits d’auteur pour reconstituer son « magot » – achetant cette fois de l’or, que, pour plus de sûreté, il place au Danemark. Ces lingots, il les appelle « les enfants ».

Le racisme est devenu son fonds de commerce. Céline récidive l’année suivante avec l’École des cadavres, complément à Bagatelles. Il s’y découvre une nouvelle tête de Turc, inattendue à cette date : le maréchal Pétain. Mais l’essentiel du livre est l’affirmation sans ambiguïté des positions raciales de l’auteur. 

Le livre est publié au moment où, en Allemagne, la « Nuit de cristal » donne le signal des persécutions antisémites majeures, et où de nombreux réfugiés, venus en France, ont infléchi par leurs récits l’opinion publique. Mal reçu par le lecteur de base, Céline arrive à se brouiller avec les cercles antisémites traditionnels – par exemple celui animé par Darquier de Pellepoix. Céline s’isole encore plus avec l’École des cadavres, parce qu’au fond pour lui l’antisémitisme est anecdotique – il n’est qu’une métaphore du nécessaire racisme universel, eugéniste (« une mystique biologique », dit-il), un simple levier pour agir sur les masses.

UN « COLLABO » QUI HAIT PÉTAIN, UN RACISTE QUI MÉPRISE HITLER

Le livre est un échec, d’autant plus que Denoël, après un procès en diffamation perdu, doit retirer les volumes de la vente. Céline se lance dans un débat polémique tous azimuts avec les journaux engagés de l’époque, de droite et de gauche (le Merlele Canard enchaînél’HumanitéJe suis partoutCe soirle Droit de vivre).

D’aucuns crient à la trahison : en fait, Céline est remarquablement constant dans ses idées. Raciste il était, raciste il demeure – il ne se contente pas d’être antisémite selon la mode du temps, mais il est raciste « biologiquement », persuadé que l’Histoire n’est que l’histoire des rivalités des races les unes contre les autres.

Professionnellement, après un intermède comme médecin à bord d’un navire, Destouches est nommé au dispensaire de Sartrouville. Il part avec ses collègues pendant l’exode, et revient dans la banlieue dès l’armistice (juillet 1940). La victoire de l’Allemagne, « régénérée par les lois de Nuremberg », ne l’a pas surpris, même s’il n’a pas grande estime pour Hitler, « Lévy Pluton roi d’Europe nouvelle et en plus nazi », ni pour Pétain, « roi qui à Vichy fait l’intérim des Rothschild ». Au début de l’année suivante, il fait paraître un troisième pamphlet, les Beaux Draps – saisi dans la zone « libre », mais vrai succès de librairie dans la zone occupée.

Son intense activité journalistique se poursuit durant toute la guerre, sous forme de lettres expédiées à la rédaction de divers journaux. Là encore, les préoccupations de style priment sur le sens : « Que l’on imprime à mon sujet tout ce qu’on veut et je m’en fous énormément, mais que l’on m’ôte une virgule et je suis tout prêt au meurtre. » S’il écrit dans les journaux de la collaboration, il prend par ailleurs plaisir à en attaquer les leaders. Pétain, Déat, Darquier, Fernand de Brinon même, l’ultra-collaborateur, sont tous suspects de collusion avec l’ennemi exécré. C’est l’époque où Ernst Jünger le rencontre, et le décrit avec une acuité remarquable : « Grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt le monologue. Il y a chez lui ce regard des maniaques tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou […] Il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme. Ces hommes-là n’entendent qu’une mélodie mais singulièrement insistante. Ils sont comme des machines de fer qui poursuivent leur chemin jusqu’à ce qu’on les brise. Il est curieux d’entendre de tels esprits parler de la science, par exemple de la biologie. Ils utilisent tout cela comme auraient fait des hommes de l’âge de fer ; c’est uniquement un moyen de tuer les autres. » Le jugement, d’une clairvoyance exemplaire (ailleurs Jünger le traite d’« homme de l’âge de pierre »), donne la mesure de la monomanie célinienne. Je suis partout, peu suspect de sympathies prosémites, finit par refuser les textes de Céline « pour cause de délire raciste », explique Rebatet.

Après les bombardements de la RAF sur Paris (que l’on retrouvera dans Féerie pour une autre fois), il signe le Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais, et se marie avec Lucette Almanzor en février 1943. Il vient d’achever Guignol’s Band quand, le 17 juin 1944, il s’embarque, avec sa femme, son chat Bébert et son « magot », pour une odyssée des vaincus qui l’amène successivement à Baden-Baden, Berlin (« ensorcelé au suicide »), Neu Rippen et Sigmaringen (Nord et D’un château l’autre porteront témoignage de cette fuite devant les Alliés et l’Histoire). La presse rend compte du dernier roman alors que l’auteur a déjà tiré sa révérence. Pour la première fois, des articles opposent le pessimisme célinien à celui de Sartre et à celui de Genet – cette filiation, comme on l’a vu, est claire, même si pour des raisons évidentes elle sera niée par la suite, par les uns et les autres.

Il apprend, le 2 décembre 1945, l’assassinat de Denoël à Paris – et y lit son propre meurtre : « J’ai laissé à Paris un double qu’on écorche à loisir… » Suite à une demande d’extradition de la France, Céline et sa femme sont arrêtés au Danemark, à Vestre Faengsel : l’écrivain y restera jusqu’au 24 juin 1947. Assigné à résidence, il s’installe à Klarskovgaard, sur la Baltique. Il y achève Guignol’s Band II, et s’occupe activement de son retour en France et de sa réhabilitation.« Je ne me souviens pas d’avoir écrit une seule ligne antisémite depuis 1937 », affirme-t-il sans sourciller. De façon significative, il « célinise » son procès à venir, en fait une farce guignolesque où s’agitent l’infâme Denoël (qui ne le contredira plus), le doux fol antisémite (lui-même), et les Juifs qui, dit-il à Combat, « devraient lui élever une statue ». Il ne change pas : « Une immense haine me tient en vie. Je vivrais mille ans si j’étais sûr de voir crever le monde. ».

RÉHABILITATION D’UN IRRÉCUPÉRABLE

Un universitaire juif américain, Milton Hindus, admirateur de son œuvre romanesque, lui permet l’un de ces exercices de manipulation qu’il affectionne. Ils échangent une longue correspondance dans laquelle Céline, non sans perversité, enrôle les Juifs sous sa bannière biologique. Hindus écrit une étude enthousiaste sur Céline que l’auteur des Bagatelles citera amplement lors de son procès. Quand l’Américain, qui est venu rencontrer son grand homme au Danemark, réalise qui est Céline en fait, il est trop tard.

Il publie Casse-pipe, et attaque Sartre : À l’agité du bocal est une longue métaphore filée où il présente l’auteur des Réflexions sur la question juive comme un ténia nourri des déjections de Céline – son anti-intellectualisme est aussi fort que son antisémitisme. Condamné in absentia à un an de prison, à 50 000 francs d’amende, à l’indignité nationale et à la confiscation de 50 % de ses biens (21 février 1950), Céline est amnistié l’année suivante par le tribunal militaire. Il revient alors en France, signe un contrat avec Gallimard qui a absorbé Denoël, s’installe à Meudon où il ouvre un cabinet et Lucette un cours de danse. On réédite toute son œuvre, moins les pamphlets racistes, et Céline y ajoute Féerie pour une autre fois (1952), qui ne se vend guère : Céline est passé de mode dans la France de Camus et de Sartre, où, à son grand dépit, on le lit comme un « suiveur » – alors qu’il est « le défonceur de la porte où stagnait le roman jusqu’au Voyage ». En 1954, il fait paraître ce qui pourrait être son « art poétique », les Entretiens avec le professeur Y (« J’ai pas d’idées, moi ! Aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !… tous les impuissants regorgent d’idées ! »). Autre échec (« Gallimard me sabote, et son équipe, une synagogue », dit-il – parce que Gallimard confie ses manuscrits à un avocat avant de les publier, par précaution). Suivent Féerie pour une autre fois II, et Normance. En 1957 paraît D’un château l’autre, histoire de l’errance de la défaite allemande – qui lui vaut la reconnaissance de l’Express, et les imprécations de Rivarol : voilà Céline encensé à gauche, incendié à droite. Il met fin à ses activités de médecin en 1959, fait paraître Nord, entreprend la seconde version de Rigodon, où Céline raconte Destouches, et prépare l’édition de ses premiers romans dans la Pléiade, qu’il ne verra pas paraître : il meurt quelques mois avant, le 1er juillet 1961, d’une rupture d’anévrysme – sans repentir, ce n’était pas dans sa nature. N’écrivait-il pas à Mauriac – qu’il méprisait : « Pour moi, simplet, Dieu c’est un truc pour penser mieux à soi-même et pour ne pas penser aux hommes, pour déserter en somme superbement » ?

Après sa mort paraîtront Guignol’s Band IIle Pont de Londres, une nouvelle édition de Nord, les Carnets du cuirassier DestouchesRigodon – dernier volume de la trilogie « allemande », éditée avec les deux précédents dans la Pléiade.« Certainement, ces livres resteront, dans un futur qui dépassera l’imagination, les seules marques profondes, hagardes, de l’horreur moderne », écrit à son propos Philippe Sollers dans l’Herne en 1963.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Louis_Ferdinand_Destouches_dit_Louis-Ferdinand_C%C3%A9line/112296

CEUX DE 14, ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI BARBASSE (1873-1935), HISTOIRE DE FRANCE, JEAN-YVES LE NAOUR, LA GLOIRE ET L'OUBLI, MAURICE GENEVOIX ET HENRI BARBUSSE, LE FEU, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre 

Jean-Yves Le Naour

Paris, Michalon, 2020. 284 pages.

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Au sortir de la Première Guerre mondiale, Maurice Genevoix est loin d’être considéré comme le représentant des Poilus. À l’époque, et durant tout l’entre-deux-guerres, c’est Henri Barbusse, l’auteur du « Feu », qui incarne le rôle de porte-parole des combattants. Prix Goncourt 1916, scandale littéraire ayant soulevé des passions contraires, « Le Feu » est un choc, un livre suffocant qui, pour la première fois, raconte le quotidien des tranchées sans rien dissimuler des souffrances des soldats. Profitant de cette exposition, Barbusse s’engage en politique, embrasse les combats du pacifisme et du communisme, suscite critiques ou admiration. Genevoix, lui, enfermé dans l’étiquette régionaliste, se tient pour sa part à l’écart du tumulte du monde, préfère les parties de pêche et les promenades au bord de la Loire et construit sa réputation littéraire en dehors du témoignage, avec notamment « Raboliot ». Pourtant, aujourd’hui, la fortune de la gloire littéraire s’inverse : avec ses cinq ouvrages de souvenirs rassemblés dans Ceux de 14 et sa panthéonisation, Genevoix prend sa revanche sur Barbusse, le prophète découronné. Comment cela a-t-il été possible ? Maurice Genevoix et Henri Barbusse : leur histoire raconte un siècle d’affrontement littéraire autour du témoignage et de la mémoire de la guerre, entre roman et récit, héroïsation et victimisation – deux regards sur la Grande Guerre, deux visions de la vérité.

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Frères d’armes, rivaux de plume

Par Jean-Yves Le Naour dans Historia mensuel 887

Tous deux découvrent la guerre en 1914. Ils en tireront des livres qui, pour la première fois dans l’histoire de la littérature, décrivent la violence du conflit. Mais l’un entre au Panthéon ce 11 novembre, l’autre pas…

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Visuels: le jeune Genevoix (à g. ©Famille Genevoix) et le quadragénaire Barbusse (à dr.©Rue des Archives/Tallandier.) offrent deux regards sur la Grande Guerre, entre remords et espoir, nourris par leur expérience des combats et leur volonté de témoigner du sacrifice de leurs camarades.

Henri Barbusse et Maurice Genevoix n’appartiennent pas à la même génération. À 41 ans, une situation faite dans le milieu du journalisme et un pied dans le domaine de l’édition, le premier n’a que peu de rapport avec le jeune provincial monté à Paris, major de l’École normale supérieure et qui, à 24 ans, n’a encore rien écrit mais lorgne l’agrégation en attendant de trouver sa voie. Pourtant, Barbusse comme Genevoix partagent une fascination pour l’écriture et sans doute une ambition commune, même s’ils ont des références différentes : l’un se réfère à Zola, l’autre à Maupassant. Bien entendu, Barbusse a déjà publié ; il fréquente les Rostand, Mallarmé et autres Courteline, mais on sent chez lui le regret d’une carrière éditoriale alimentaire qui ne peut combler ce romancier qui voudrait tant être reconnu. Pour tous deux, la guerre sera le moment de la révélation.

Politiquement, Genevoix et Barbusse sont encore plus éloignés. Le Ligérien est un modéré qui fera preuve, dans sa littérature, d’une défiance permanente envers la ville et la modernité, censées détruire la nature. Lecteur de Barrès, c’est un patriote convaincu. De toute façon, la politique ne l’intéresse guère. Quand les normaliens de gauche s’affrontent avec les camelots du roi de l’Action française, l’étudiant préfère monter sur le toit de l’établissement et arroser tout le monde avec une lance à incendie ! Genevoix, au-dessus des passions nationales ?

Barbusse, 41 ans, choisit de s’engager

Barbusse, lui, est un socialiste dreyfusard dont le premier engagement public vient justement avec la guerre. Lui qui, âgé de 41 ans et doté d’une santé fragile, devrait être réformé, fait le choix de signer un engagement volontaire. Il s’en explique le 3 août 1914, avec le ton du socialisme patriotique, à la façon d’un Péguy, qui confiait partir « pour le désarmement général et la dernière des guerres » : « Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas à notre cause. Elle est dirigée contre nos vieux ennemis infâmes de toujours : le militarisme et l’impérialisme, le Sabre, la Botte, et j’ajouterai : la Couronne. » Pour lui, c’est la Révolution française qui se rejoue : gare aux trônes ! Voici l’irruption définitive des peuples et de la démocratie. Demain, il n’y aura plus que des républiques soeurs.

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain-Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l’envie d’écrire.

Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915

Genevoix est le plus méthodique : il couche sur un premier carnet quelques lignes pour résumer la journée à grands traits, puis, quand il a plus de temps, il détaille ses notes sur un autre cahier. « Vouloir écrire, ne serait-ce pas déjà être sauf ? » écrit le jeune homme. Les notes de Barbusse sont plus désordonnées. Ce bourgeois, mêlé pour la première fois aux classes populaires, s’intéresse particulièrement à l’argot du soldat. Il recense les bons mots avec gourmandise, se promettant de faire parler ses personnages comme ses camarades de tranchées.

Pour l’un comme pour l’autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec deux balles dans le bras gauche et une dans l’épaule. Quelques jours plus tôt, Louis Pergaud, l’auteur de La Guerre des boutons, disparaissait sur les mêmes lieux. Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal – par hostilité aux grades – et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l’état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l’hôpital jusqu’à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué.

Car tous deux inaugurent un nouveau genre de littérature : le témoignage. Il ne s’agit plus de fiction pure et simple, d’« inventer le vrai », comme disait Balzac, mais de raconter, de dire la « vérité », de déposer devant l’Histoire et devant les hommes. Il faut que l’on sache l’horreur de cette guerre que les menteurs de l’arrière décrivent comme une formidable épopée. Dès lors, l’écriture devient pédagogique et édifiante. Il faut que les survivants se transforment en « crieurs », selon le mot de Barbusse, pour que les morts ne meurent pas une seconde fois, avec pour tout linceul l’injure de l’oubli ou le mépris de l’indifférence ; il faut se souvenir pour haïr la guerre, la repousser pour toujours. « On vous a tués et c’est le plus grand des crimes », s’insurge Genevoix en conclusion des Éparges, le dernier volume de sa pentalogie, rassemblée en 1949 sous le titre Ceux de 14.

À nouvelle littérature, nouveau style. Pour trouver le ton de sincérité qui convient, Genevoix décrit ainsi sa méthode : « Je tenais sur toute chose à éviter que des préoccupations d’écriture ne vinssent altérer […] le témoignage que j’ai voulu porter. […] Je me suis interdit tout arrangement fabulateur, toute licence d’imagination après-coup. J’ai cru alors, je crois toujours qu’il s’agit là d’une réalité si particulière, si intense et dominatrice qu’elle impose au chroniqueur ses lois propres et ses exigences. » Barbusse brouillait un peu plus les repères en présentant Le Feu comme un roman vrai, et en le sous-titrant Journal d’une escouade. Était-ce alors un roman ou un journal ? Et lui aussi repoussait l’invention pour se vanter d’écrire le vrai, rien que le vrai : « Je me suis donné à ce genre de besogne dont la dignité est d’exclure toute effusion de l’imagination et de représenter non pas des histoires que j’ai inventées, mais des épisodes réels que j’ai pêchés tout vifs dans la Grande Guerre et qui correspondent à ce que j’ai vu ou entendu. »

Cela tombe bien. En ces temps de malheur, le public ne jure que par le récit. De 1914 à 1918, le genre romanesque ne représente pas plus de 11 % de l’ensemble des publications de guerre. « Qui est celui de nous qui aurait le cœur  d’écrire, lorsque la patrie souffre, et que ses frères meurent, un drame ou un roman ? » questionne Romain Rolland dans Au-dessus de la mêlée. Le premier roman de guerre, Gaspard, couronné par le prix Goncourt 1915, est pourtant le premier best-seller du conflit. En dépit de l’ineptie de l’histoire et de la description fantaisiste des soldats, toujours de bonne humeur – comme le public de l’arrière se les imaginait alors -, il s’écoula 150 000 exemplaires de cette farce grotesque.

Un Goncourt porte-parole des soldats

C’est pourquoi Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l’horreur de la guerre. L’héroïsme guerrier en prend un coup fatal. Publié en avril 1916, Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. « C’est du Maupassant de « derrière les tranchées », s’enthousiasme le Journal des débats. On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante. » On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d’abord en feuilleton dans L’Œuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d’estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd’hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n’est plus un livre, c’est un phénomène ! Les poilus écrivent à l’auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

Pourtant, aujourd’hui, c’est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d’abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n’a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice en 1917, il est accusé de pacifisme – et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu’il n’a rapporté que le vrai, mais tout change dans l’après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d’écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu’il n’avait pas à l’origine. Cet intellectuel engagé n’est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature.

Genevoix, lui, connaît une trajectoire inverse. Retiré sur la Loire, indifférent aux désordres du monde, il délaisse le récit de guerre pour embrasser le roman. Contemplatif, admirant la nature, il se fait connaître par des récits de chasse et de pêche, notamment avec l’histoire du braconnier Raboliot (Goncourt 1925). Ce n’est qu’à partir des années 1960, la légitimité du titre d’académicien en plus, qu’il revient à 14-18. Sa longévité en fait bientôt pour les médias le poilu exemplaire et médiatique, et les historiens qui redécouvrent le témoignage portent aux nues Ceux de 14. Inversement, l’étoile de Barbusse s’éteint avec le déclin du parti communiste, qui entretenait la ferveur autour de son grand témoin.

En réalité, Genevoix n’est pas plus neutre que Barbusse, mais il parle à notre époque de victimisation en se contentant de dénoncer la guerre sans se demander pourquoi elle a eu lieu ni qui en sont les bourreaux. Du pathologique, pas de politique. Genevoix entre donc au Panthéon et Barbusse tombe dans l’oubli. Sa maison dans l’Oise menace ruine, mais les pouvoirs publics ne se pressent pas pour la rénover. La gloire et l’oubli ont vraiment changé de camp…

https://www.historia.fr/fr%C3%A8res-darmes-rivaux-de-plume#:~:text=Tous%20deux%20d%C3%A9couvrent%20la%20guerre,l’autre%20pas

Jean-Yves Le Naour

La Gloire et l’Oubli. M. Genevoix et H. Barbusse, témoins de la Grande GuerreJean-Yves Le Naour (Michalon, 2020)

http://jeanyveslenaour.com/la-gloire-et-loubli-maurice-genevoix-et-henri-barbusse-temoins-de-la-grande-guerre

EN CAMPAGNE POUR LE PANTHÉON

La panthéonisation de Genevoix n’est pas le fruit d’un plébiscite populaire mais d’un intense lobbying. En 2011, la fille de l’écrivain, Sylvie Genevoix, influente personnalité du monde de l’édition et de la télévision, aidée de son mari, le médiatique économiste Bernard Maris, fondent l’association « Je me souviens de Ceux de 14 ». La perspective du centenaire devant eux, ils militent pour la double panthéonisation de l’écrivain : celle, physique, de sa dépouille mortelle, et celle, symbolique, de son entrée dans la prestigieuse « Pléiade ». Un travail d’influence qui fonctionne : Bernard Maris intègre ainsi le conseil scientifique de la mission Centenaire, qui participe à de nombreux projets mettant en valeur Ceux de 14. Si la mort de Sylvie Genevoix (2012) et celle, dramatique, de Bernard Maris (2015), viennent donner un coup d’arrêt au projet, la panthéonisation se heurte surtout à un argument de taille : pourquoi honorer un écrivain, quand le Soldat inconnu incarne déjà la grande épreuve nationale ? Emmanuel Macron, qui prend finalement la décision, au cours de son « itinérance mémorielle » de novembre 2018, contourne le problème en annonçant la panthéonisation globale des Français de 14-18 à travers celle de Genevoix. Prévue pour le 11 novembre 2019, la cérémonie est repoussée à l’année suivante pour coïncider avec les 100 ans de la translation des cendres du Soldat inconnu sous l’arc de triomphe de l’Étoile. J.-Y. L. N.

 

Maurice Genevoix (1890-1980)

Maurice Genevoix est un romancier et poète français.

Il fut élève au lycée d’Orléans, puis au lycée Lakanal à Sceaux (1908-1911), avant d’entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Mobilisé en 1914, il dut interrompre ses études pour rejoindre le front comme officier d’infanterie. Très grièvement blessé, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de « Ceux de 14 » : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue, (1921), Les Éparges (1923), œuvre qui prit place parmi les grands témoignages de la Première Guerre mondiale.

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La paix revenue, Maurice Genevoix devait renoncer à sa carrière universitaire pour se retirer en Sologne et se consacrer à la littérature. Son œuvre abondante a souvent pour cadre la nature du Val-de-Loire dans laquelle évoluent en harmonie hommes et bêtes.

Il est surtout connu pour ses livres régionalistes comme son roman Raboliot, qui lui valut une reconnaissance avec le prix Goncourt 1925.

Il a cependant dépassé le simple roman du terroir par son sobre talent poétique qui, associé à sa profonde connaissance de la nature, a donné des romans-poèmes admirés comme la Dernière Harde (1938) ou La Forêt perdue (1967).

Il s’est aussi penché plus largement et plus intimement sur sa vie en écrivant une autobiographie : Trente mille jours, publiée en 1980.

Plusieurs romans de Maurice Genevoix ont été portés au grand ou au petit écran dont Raboliot (2007), film télévisé de Jean-Daniel Verhaeghe, avec Thierry Frémont dans le rôle principal.

Élu sans concurrent à l’Académie française le 24 octobre 1946, Maurice Genevoix assuma pendant quinze ans, de 1958 à 1973, la charge de secrétaire perpétuel .

Source : http://www.academie-francaise.fr

 

 

Henri Barbusse

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Écrivain français, Henri Barbusse est né à Asnières, près de Paris, le 17 mai 1873.

Au terme d’études au collège Rollin où il a pour maîtres Stéphane Mallarmé, Pierre Janet et Henri Bergson, il est bachelier, puis licencié ès lettres. Lauréat d’un concours poétique organisé par L’Écho de Paris, il rencontre Marcel Schwob et Catulle Mendès (son futur beau-père), qui l’introduisent dans les cercles symbolistes.

Barbusse fait ses véritables débuts littéraires avec Pleureuses (1895), recueil poétique intimiste où s’exprime déjà sa pitié pour les déshérités. Son premier roman, Les Suppliants (1903), retrace, à travers le personnage de Maximilien, sa propre vie intérieure d’enfant et sa quête d’absolu. L’Enfer (1908), roman naturaliste jugé pessimiste et scandaleux, lui assure la notoriété: dans une chambre d’hôtel, un homme épie ses voisins de passage et dépeint, en une suite de tableaux, la tragédie de leur existence, leurs méditations, leurs querelles, leur agonie, leurs amours.

Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, Henri Barbusse, bien qu’antimilitariste, décide de s’engager comme simple soldat. Sur le front, jour après jour, de décembre 1914 à novembre 1915, il note ses faits et gestes et ceux de ses camarades. Il obtient deux citations au combat, avant d’être évacué pour maladie et réformé. Profondément choqué par ce qu’il a vécu, il écrit Le Feu, qui suscite de vives protestations car il peint la guerre dans toute son horreur. Ce Journal d’une escouade (sous-titre du livre), récit brutal et émouvant des journées passées dans les tranchées, dans la boue et la saleté ou sous les bombardements, offre un témoignage irremplaçable sur le cauchemar d’une génération sacrifiée. Le Feu inaugure le genre du roman de guerre, obtient le prix Goncourt 1916 et assure à Barbusse une renommée mondiale. Sa vie et son œuvre seront désormais consacrées à la dénonciation du bellicisme et à la défense des victimes de l’histoire.

En 1917, il fonde l’Association républicaine des anciens combattants. Son roman Clarté (1919), nouveau récit de guerre, est orienté dans une perspective plus militante. Simon Paulin, personnage médiocre et falot, est révélé à lui-même et à la pitié, par l’épreuve de la guerre; il comprend aussi que cette folie meurtrière n’est que le fruit de la société bourgeoise, et la nouvelle clarté du socialisme guide ses pas.

Dans le journal, puis la revue Clarté (qu’il dirige de 1919 à 1923), Barbusse s’interroge sur le rôle politique de l’écrivain, le sens social de son œuvre et la possibilité d’une littérature révolutionnaire. Le mouvement Clarté vise à rassembler tous ceux qui sont épris de progrès et de paix (voir La Lueur dans l’abîme: ce que veut le groupe Clarté, 1920). De Paroles d’un combattant (recueil d’articles et de discours pacifistes de 1917 à 1920) au Couteau entre les dents (1921), Barbusse, solidaire de la Révolution russe, évolue rapidement en direction du parti communiste, auquel il adhère en 1923.

Son œuvre se situe désormais dans un engagement idéologique de plus en plus affirmé. Elle se poursuit par des nouvelles: L’Illusion (1919), L’Étrangère (1920), Quelques coins du cœur (1921), Force (1926), Faits divers (1928), Ce qui fut sera (1930), et par une fresque romanesque, Les Enchaînements (1925-1926), qui évoque les grands drames humains de l’histoire et la nécessité de changements sociaux fondamentaux.

À la suite d’un reportage en Roumanie et en Bulgarie en proie à la répression fasciste, il publie Les Bourreaux (1926) et crée un Comité de défense des victimes de la Terreur blanche. Directeur littéraire à L’Humanité (1926-1929), il précise alors: « Notre tâche sera ici […] de susciter l’art révolutionnaire, parallèle à la révolution. » Il entreprend cependant une trilogie: Jésus (1927), Les Judas de Jésus (1927), Jésus contre Dieu (posthume, Moscou, 1971), où se dresse la figure d’un Christ pathétique et contestataire, qui ne laisse pas de déconcerter ou d’irriter ses amis.

Sa revue Monde (1928-1935) prend le relais de Clarté, dans le souci de rassembler les intellectuels communistes et les écrivains prolétariens (Henri Poulaille, Louis Guilloux, etc.), tous ceux qui croient à « un art de masse aux perspectives collectives et panhumaines ». Défenseur d’une littérature populaire, mais se défiant d’une conception ouvriériste et sectaire, et privilégiant la qualité de l’écrivain, il voit ses conceptions condamnées au congrès de Kharkov (novembre 1930), pour « éclectisme » et « déviationnisme ». Son soutien à la patrie du socialisme reste cependant inconditionnel: Voici ce qu ‘on a fait de la Géorgie ( 1929), Russie ( 1930) et Staline, un monde nouveau vu à travers un homme (1935), portrait élogieux du Petit Père des peuples. Après Elévation (1930), il rend un vibrant hommage à Émile Zola en qui il reconnaît un maître (Zola, 1932).

La « ligne Barbusse » l’emporte à partir de 1932. La nouvelle politique culturelle d’ouverture du parti communiste (prélude idéologique à la politique de front populaire) se traduit par la fondation de l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires), qui rassemble des écrivains communistes, prolétariens ou « bourgeois ». L’organisation se dote d’une revue: Commune (1933-1939), dont le comité directeur est composé de Henri Barbusse, André Gide et Romain Rolland.

Infatigable pèlerin de la paix et de l’antifascisme, il est à l’initiative du Congrès mondial contre la guerre (Amsterdam, août 1932) et du Congrès européen contre le fascisme (Paris, avril 1933), qui aboutissent au Mouvement Amsterdam-Pleyel. Président du Comité mondial contre la guerre impérialiste, il multiplie les interventions en Espagne, au Danemark, aux États-Unis, en URSS. Il préside encore le Congrès pour la défense de la culture (juin 1935) et assiste à un grand rassemblement antifasciste (14 juillet 1935) avant de partir pour Moscou.

Atteint d’une pneumonie, il est hospitalisé à l’hôpital du Kremlin. Henri Barbusse meurt le 30 août 1935, en lançant un dernier appel: Il faut sauver le monde. » Le 7 septembre, sa dépouille est accompagnée jusqu’au cimetière du Père-Lachaise par le peuple de Paris.