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Motu proprio Traditionis Custodes

Motu proprio “Traditionis Custodes” :

la lettre explicative du pape François aux évêques

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Publié le 16 juillet 2021

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“Chers frères dans l’épiscopat,

Comme mon prédécesseur Benoît XVI l’a fait avec Summorum Pontificum, j’ai moi aussi l’intention d’accompagner le Motu proprio Traditionis custodes d’une lettre, pour illustrer les raisons qui m’ont conduit à cette décision. Je m’adresse à vous avec confiance et franchise (parrhesia, en grec, ndlr), au nom de ce partage du « souci de toute l’Église, qui contribue par excellence au bien de l’Église universelle », comme le rappelle le Concile Vatican II .

Les motifs qui ont poussé saint Jean-Paul II et Benoît XVI à accorder la possibilité d’utiliser le Missel Romain promulgué par saint Pie V, publié par saint Jean XXIII en 1962, pour la célébration du Sacrifice eucharistique sont évidents pour tous. La faculté, accordée par indult de la Congrégation pour le culte divin en 1984 et confirmée par saint Jean-Paul II dans le Motu proprio Ecclesia Dei de 1988 [3], était avant tout motivée par la volonté de favoriser la recomposition du schisme avec le mouvement guidé de Mgr Lefebvre. La demande, adressée aux Évêques, d’accueillir avec générosité les « justes aspirations » des fidèles qui demandaient l’usage de ce Missel, avait donc une raison ecclésiale de recomposition de l’unité de l’Église.

Cette faculté a été interprétée par beaucoup au sein de l’Église comme la possibilité d’utiliser librement le Missel Romain promulgué par saint Pie V, déterminant une utilisation parallèle au Missel Romain promulgué par saint Paul VI. Pour réguler cette situation, Benoît XVI est intervenu sur la question des années plus tard, régulant un fait interne à l’Église, à savoir que de nombreux prêtres et de nombreuses communautés avaient « utilisé avec gratitude la possibilité offerte par le Motu proprio » de saint Jean-Paul II. Soulignant combien cette évolution n’était pas prévisible en 1988, le Motu proprio Summorum Pontificum de 2007 entendait introduire « une réglementation juridique plus claire » [4]. Pour favoriser l’accès à ceux – même jeunes -, « qui découvrent cette forme liturgique, se sentent attirés par elle et y trouvent une forme particulièrement appropriée pour eux, de rencontre avec le Mystère de la Très Sainte Eucharistie » a déclaré Benoît XVI « le Missel promulgué par saint Pie V et de nouveau publié par le bienheureux Jean XXIII comme une expression extraordinaire de la même lex orandi« , accordant une « possibilité plus large d’utiliser le Missel de 1962 ».

A l’appui de son choix il y avait la conviction que cette disposition ne remettrait pas en doute l’une des décisions essentielles du Concile Vatican II, en en minant de cette façon l’autorité : le Motu proprio reconnaissait pleinement que « le Missel promulgué par Paul VI est l’expression ordinaire de la lex orandi de l’Église catholique de rite latin ». La reconnaissance du Missel promulguée par saint Pie V « comme une expression extraordinaire de la lex orandi  elle-même » ne voulait en aucune manière méconnaître la réforme liturgique, mais était dictée par le désir de répondre aux « prières insistantes de ces fidèles », leur permettant de « célébrer le Sacrifice de la Messe selon l’édition typique du Missel Romain promulgué par le bienheureux Jean XXIII en 1962 et jamais abrogé, comme forme extraordinaire de la Liturgie de l’Église ». Il était conforté dans son discernement par le fait que ceux qui désiraient « retrouver la forme, qui leur est chère, de la sainte Liturgie », « acceptaient clairement le caractère contraignant du Concile Vatican II et étaient fidèles au Pape et aux évêques ». Il déclarait également infondée la crainte de scissions dans les communautés paroissiales, parce que « les deux formes de l’usage du Rite Romain auraient pu s’enrichir mutuellement ». C’est pourquoi il invitait les évêques à surmonter les doutes et les peurs et à recevoir les normes, « en veillant à ce que tout se passe dans la paix et la sérénité », avec la promesse que « l’on pouvait chercher des voies pour trouver un remède »,  au cas où « de graves difficultés seraient venues à la lumière » dans l’application de la normative après « l’entrée en vigueur du Motu proprio ».

Treize ans plus tard, j’ai chargé la Congrégation pour la doctrine de la foi de vous adresser un questionnaire sur l’application du Motu proprio Summorum Pontificum. Les réponses parvenues ont révélé une situation douloureuse qui m’inquiète, me confirmant la nécessité d’intervenir. Malheureusement, l’intention pastorale de mes prédécesseurs, qui avaient entendu « faire tous les efforts afin que tous ceux qui ont vraiment le désir de l’unité aient la possibilité rester dans cette unité ou la retrouver », a été souvent gravement négligée. Une possibilité offerte par saint Jean-Paul II et avec une  magnanimité encore plus grande par Benoît XVI afin de recomposer l’unité du corps ecclésial dans le respect des différentes sensibilités liturgiques a été utilisée pour augmenter les distances, durcir les différences, construire des oppositions qui blessent l’Église et en entravent la progression, en l’exposant au risque de divisions.

Je suis également attristé par les abus de part et d’autre dans la célébration de la liturgie. Comme Benoît XVI, je stigmatise moi aussi que « dans de nombreux endroits on ne célèbre pas de façon fidèle aux prescriptions du nouveau Missel, mais qu’il soit même compris comme une autorisation ou jusqu’à une obligation à la créativité, qui conduit souvent à des déformations à la limite de ce qui est supportable » . Mais je ne suis pas moins attristé par une utilisation instrumentale du Missale Romanum de 1962, toujours plus caractérisée par un refus croissant non seulement de la réforme liturgique, mais du Concile Vatican II, avec l’affirmation infondée et insoutenable qu’il aurait trahi la Tradition et la « vraie Église ». S’il est vrai que le chemin de l’Église doit être compris dans le dynamisme de la Tradition, « qui tire son origine des Apôtres et qui progresse dans l’Église sous l’assistance de l’Esprit Saint » (DV 8), le Concile Vatican II, au cours duquel l’épiscopat catholique s’est mis à l’écoute pour discerner le chemin que l’Esprit indiquait à l’Église, constitue l’étape la plus récente de ce dynamisme. Douter du Concile, signifie douter des intentions mêmes des Pères, qui ont exercé leur pouvoir collégial de façon solennelle cum Petro et sub Petro au concile œcuménique, et, en dernière analyse, c’est douter de l’Esprit-Saint lui-même qui guide l’Église.

Le Concile Vatican II lui-même éclaire le sens du choix de revoir la concession permise par mes prédécesseurs. Parmi les vœux  que les évêques ont indiqué avec le plus d’insistance, émerge celui de la participation pleine, consciente et active de tout le Peuple de Dieu à la liturgie , dans la ligne de ce qui a déjà été affirmé par Pie XII dans l’encyclique Mediator Dei sur la renouveau de la liturgie . La constitution Sacrosanctum Concilium a confirmé cette demande, en délibérant sur « la réforme et la croissance de la liturgie », en indiquant les principes qui devraient guider la réforme . En particulier, il a établi que ces principes concernaient le Rite Romain, tandis que pour les autres rites légitimement reconnus, il demandaient qu’ils soient « prudemment révisés de manière intégrale dans l’esprit de la saine tradition et qu’on les dote d’une vigueur nouvelle selon les circonstances et les besoins de le temps ». C’est sur la base de ces principes, que la réforme liturgique s’est faite, sa plus haute expression étant le Missel romain, publié in editio typica par saint Paul VI  et révisé par saint Jean-Paul II . Force est donc de constater que le Rite Romain, adapté plusieurs fois au cours des siècles aux nécessités des époques, a non seulement été conservé, mais renouvelé « dans le fidèle respect de la Tradition » . Quiconque désire célébrer avec dévotion selon la forme liturgique antécédente n’aura aucune difficulté à trouver dans le Missel Romain réformé selon l’esprit du Concile Vatican II, tous les éléments du Rite Romain, en particulier le canon romain, qui constitue un des éléments les plus caractéristiques.

il y a une dernière raison que je veux ajouter au fondement de mon choix : elle est toujours plus évidente dans les paroles et dans les attitudes de beaucoup la relation étroite entre le choix des célébrations selon les livres liturgiques précédant le Concile Vatican II et le rejet de l’Église et de ses institutions au nom de ce qu’ils considèrent comme la « vraie Église ». Il s’agit d’un comportement qui contredit la communion, nourrissant cette incitation à la division – « Je suis à Paul ; Moi, par contre, à Apollos ; Je suis de Céphas ; Je suis du Christ » – contre laquelle l’apôtre Paul a réagi fermement. C’est pour défendre l’unité du Corps du Christ que je suis contraint de révoquer la faculté accordée par mes prédécesseurs. L’usage déformé qui en a été fait est contraire aux raisons qui les ont conduits à leur laisser la liberté de célébrer la messe avec le Missale Romanum de 1962. Puisque « les célébrations liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Église, qui est » sacrement de l’unité » , elles doivent se faire en communion avec l’Église. Le Concile Vatican II, tout en réaffirmant les liens extérieurs d’incorporation à l’Église – la profession de la foi, des sacrements, de la communion – affirmait avec saint Augustin que c’est une condition pour que le salut que de demeurer dans l’Église non seulement « avec le corps », mais aussi « avec le cœur ».

Chers frères dans l’épiscopat, Sacrosanctum Concilium a expliqué que l’Église comme « sacrement de l’unité » est telle parce qu’elle est le « Peuple saint rassemblé et ordonné sous l’autorité des évêques » [26]. Lumen gentium, tout en rappelant à l’Évêque de Rome d’être « le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité à la fois des évêques et de la multitude des fidèles », dit que vous êtes le « principe visible et le fondement de l’unité dans vos Églises locales, à partir desquelles il existe la seule et unique Église catholique » .

Répondant à vos demandes, je prends la ferme décision d’abroger toutes les normes, instructions, concessions et coutumes antérieures à ce Motu Proprio, et de conserver les livres liturgiques promulgués par les Saints Pontifes Paul VI et Jean-Paul II, conformément aux décrets du Concile Vatican II, comme la seule expression de la lex orandi du Rite Romain. Je suis réconforté dans cette décision par le fait qu’après le Concile de Trente, saint Pie V a également abrogé tous les rites qui ne pouvaient se vanter d’une antiquité prouvée, établissant un seul Missale Romanum pour toute l’Église latine. Pendant quatre siècles, ce Missale Romanum promulgué par saint Pie V fut ainsi l’expression principale de la lex orandi du rite romain, remplissant une fonction unificatrice dans l’Église. Pour ne pas contredire la dignité et la grandeur de ce Rite, les Evêques réunis en concile œcuménique on demandé qu’il soit réformé ; leur intention était que « les fidèles n’assistent pas au mystère de la foi comme des étrangers ou des spectateurs silencieux a mais, qu’avec une pleine compréhension des rites et des prières, ils participent à l’action sacrée consciemment, pieusement et activement » . Saint Paul VI, rappelant que le travail d’adaptation du Missel Romain avait déjà été commencé par Pie XII, déclara que la révision du Missel Romain, menée à la lumière des sources liturgiques les plus anciennes, avait pour but de permettre à l’Église d’élever, dans la variété de langues, « une seule et même prière » qui exprime son unité. J’ai l’intention de rétablir cette unité dans toute l’Église de Rite Romain.

En décrivant la catholicité du Peuple de Dieu, le Concile Vatican II rappelle que « dans la communion ecclésiale il y a des Églises particulières, qui jouissent de leurs propres traditions, sans préjudice de la primauté de la chaire de Pierre qui préside à la communion universelle de charité, garantit les diversités légitimes et en même temps veille à ce que le particulier non seulement ne nuise pas à l’unité, mais qu’il la serve » . Alors qu’en exerçant mon ministère au service de l’unité, je prends la décision de suspendre la faculté accordée par mes prédécesseurs, je vous demande de partager ce poids avec moi comme une forme de participation à la sollicitude pour toute l’Église. Dans le Motu proprio, j’ai voulu affirmer qu’il appartient à l’Evêque, en tant que modérateur, promoteur et gardien de la vie liturgique dans l’Eglise dont il est le principe d’unité, de régler les célébrations liturgiques. Il vous appartient donc d’autoriser dans vos Eglises, en tant qu’Ordinaires locaux, l’usage du Missel Romain de 1962, en appliquant les normes de ce Motu proprio. C’est avant tout à vous de travailler pour revenir à une forme festive unitaire, en vérifiant au cas par cas la réalité des groupes qui célèbrent avec ce Missale Romanum.

Les indications sur la marche à suivre dans les diocèses sont principalement dictées par deux principes : d’une part, pourvoir au bien de ceux qui sont enracinés dans la forme de célébration précédente et ont besoin de temps pour revenir au Rite romain promulgué par les saints Paul VI et Jean-Paul II ; d’autre part, interrompre l’érection de nouvelles paroisses personnelles, liées plus au désir et à la volonté de certains prêtres qu’au besoin réel du « saint peuple de Dieu fidèle ». En même temps, je vous demande de veiller à ce que chaque liturgie soit célébrée avec décorum et avec fidélité aux livres liturgiques promulgués après le Concile Vatican II, sans excentricités qui dégénèrent facilement en abus. Les séminaristes et les nouveaux prêtres doivent être éduqués à cette fidélité aux prescriptions du Missel et aux livres liturgiques, qui reflètent la réforme liturgique souhaitée par le Concile Vatican II.

Pour vous, j’invoque l’Esprit du Seigneur ressuscité, afin qu’il vous rende forts et fermes dans le service du Peuple que le Seigneur vous a confié, afin que, par vos soins et votre vigilance, il exprime la communion même dans l’unité d’un seul Rite, dans lequel est gardée la grande richesse de la tradition liturgique romaine. Je prie pour vous. Vous priez pour moi.”

FRANÇOIS

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Motu proprio

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Pope Francis looks on as he goes into the tomb of St. Peter and St. Paul during a « Short Moment of Prayer, Day of Reflection and Prayer Lebanon » at the Altar of Confession in Saint Peter Basilica in the Vatican on July 1, 2021. (Photo by Andreas SOLARO / AFP)

Qu’est-ce qu’un Motu Proprio ? « motu proprio» signifie « de son propre chef ». c’est un acte législatif pris et promulgué par le Pape, agissant de sa propre initiative, en pleine connaissance de cause et (non pour répondre à une sollicitation). Cet acte équivaut à un décret qui précise des règles d’administration et d’organisation dans l’Eglise.

CENTENAIRE DE LA MORT DE DANTE CELEBRE PAR LE PAPE FRANCOIS, DANTE ALIGHIERI (1265-1321), DOCUMENTS PONTIFICAUX, ECRIVAIN ITALIEN, EGLISE CATHOLIQUE, FRANÇOIS (pape), LA DIVINE COMEDIE, LITTERATURE ITALIENNE

Centenaire de la mort de Dante célébré par le Pape François

LETTRE APOSTOLIQUE

CANDOR LUCIS AETERNAE DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS

À L’OCCASION DU 7ÈME CENTENAIRE DE LA MORT DE DANTE ALIGHIERI

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Splendeur de la Lumière éternelle, le Verbe de Dieu a pris chair de la Vierge Marie lorsqu’elle répondit “me voici” à l’annonce de l’Ange (cf. Lc 1, 38). Le jour où la Liturgie célèbre cet ineffable Mystère a aussi une particulière importance en raison de l’événement historique et littéraire du grand poète Dante Alighieri, prophète d’espérance et témoin de la soif d’infini inscrite au cœur de l’homme. En ce jour, je désire m’unir, moi aussi, au chœur nombreux de tous ceux qui veulent honorer sa mémoire en ce 7ème centenaire de sa mort.

Le 25 mars, en effet, commençait à Florence l’année selon le calcul ab Incarnatione. Cette date, proche de l’équinoxe de printemps, et située dans la perspective de Pâques, est associée à la création du monde et à la rédemption opérée par le Christ sur la croix, début d’une nouvelle création. Dans la lumière du verbe incarné, elle invite par conséquent à contempler le dessein d’amour qui est au cœur même de la source inspiratrice de l’œuvre la plus célèbre du Poète, la Divine Comédie. Au dernier chant, l’Incarnation y est rappelée par saint Bernard en ces vers célèbres : « Dans ton ventre, l’amour s’est rallumé, / par la chaleur de qui, dans le calme éternel / cette fleur ainsi est éclose » (Par. XXXIII, 7-9).[1] Déjà, dans le Purgatoire, Dante représentait la scène de l’Annonciation sculptée sur un relief de pierre (cf. X, 34-37. 40-45).

En cette circonstance, la voix de l’Église, qui s’associe à la commémoration unanime de l’homme et du poète Dante Alighieri, ne peut donc pas manquer. Bien mieux que beaucoup d’autres, il a su exprimer la profondeur du mystère de Dieu et de l’amour, avec la beauté de la poésie. Son poème, très haute expression du génie humain, est le fruit d’une inspiration nouvelle et profonde dont le Poète est conscient lorsqu’il en parle comme du « poème sacré où le ciel et la terre / ont mis la main » (Par. XXV, 1-2).

Par cette Lettre Apostolique, je désire unir ma voix à celles de mes prédécesseurs qui ont honoré et célébré le Poète, notamment à l’occasion de ses anniversaires de naissance ou de mort, dans le but de le proposer de nouveau à l’attention de l’Église, à l’universalité des fidèles, aux érudits en littérature, aux théologiens, aux artistes. Je rappellerai brièvement ces interventions en focalisant l’attention sur les Pontifes du siècle dernier et sur leurs documents de plus grande importance.

  1. Les paroles des Pontifes Romains du siècle dernier sur Dante Alighieri

Il y a un siècle, en 1921, à l’occasion du 6ème centenaire de la mort du Poète, Benoît XV, recueillant les éléments apparus au cours des précédents Pontificats, en particulier ceux de Léon XIII et de saint Pie X, commémorait l’anniversaire de Dante, d’une part avec une Lettre Encyclique,[2] d’autre part en promouvant des travaux de restauration dans l’église San Pietro Maggiore de Ravenne, communément appelée San Francesco où furent célébrées les funérailles d’Alighieri, ainsi que dans le cimetière où il fut inhumé. Le Pape, appréciant les nombreuses initiatives destinées à solenniser l’événement, revendiquait le droit de l’Église, « qui fut pour lui une mère », d’avoir le premier rôle dans ces commémorations en honorant « son » Dante.[3] Déjà, par sa lettre à l’Archevêque de Ravenne, Mgr Pasquale Morganti, dans laquelle il approuvait le programme des célébrations du centenaire, Benoît XV motivait son adhésion de la sorte : « De plus (et c’est le plus important) s’ajoute une raison particulière pour laquelle nous considérons qu’il faut célébrer son solennel anniversaire avec une reconnaissance consciente et un grand concours de peuple : le fait qu’Alighieri est nôtre. […] En effet, qui pourra nier que notre Dante a nourri et renforcé la flamme de l’intelligence et de la vertu poétique en tirant son inspiration de la foi catholique, à tel point qu’il a chanté dans un poème quasi divin les mystères sublimes de la religion? ».[4]

À un moment de l’histoire marqué par des sentiments d’hostilité envers l’Église, le Pontife réaffirmait, dans l’Encyclique citée, l’appartenance du Poète à l’Église, les « liens étroits [qui] rattachent Dante à cette Chaire de Pierre ». Mieux encore, il affirmait que son œuvre, bien qu’étant une expression de « la prodigieuse ampleur et finesse de son génie », tirait « un puissant élan d’inspiration » de la foi chrétienne. C’est pourquoi, poursuivait Benoît XV, « ce qui, chez ce poète, force l’admiration, ce n’est pas seulement la puissance de son génie, mais encore la grandeur comme infinie du thème que la religion divine a fourni à son chant ». Et il en faisait l’éloge en répondant indirectement à ceux qui niaient ou critiquaient la matrice religieuse de son œuvre : « Chez Alighieri, s’exprime la même piété qui est en nous, sa foi a les mêmes sentiments […]. La plus belle louange qu’on puisse lui décerner, c’est d’être un poète chrétien, et d’avoir chanté avec des accents quasi divins les idéaux chrétiens dont il contemplait de toute son âme la beauté et la splendeur ». L’œuvre de Dante – poursuivait le Pontife – est un exemple éloquent et valide qui « démontre combien il est faux que l’offrande à Dieu de l’esprit et du cœur coupe les ailes de l’intelligence, alors qu’elle la stimule et l’élève ». C’est pourquoi, soutenait encore le Pape, « les enseignements laissés par Dante dans toutes ses œuvres, mais spécialement dans son triple poème », peuvent servir « de guide très valable pour les hommes de notre temps » et en particulier pour les étudiants et les érudits, puisqu’ « en composant son poème, il n’eut pas d’autre but que d’arracher les mortels à leur condition misérable, celle du péché, pour les conduire à l’état de bonheur, celui de la grâce divine ».

Plusieurs interventions de saint Paul VI se rattachent au 7ème centenaire de sa naissance, en 1965. Le 19 septembre, il fit don d’une croix dorée pour enrichir le petit temple de Ravenne qui abrite la tombe de Dante, jusqu’alors privé « d’un tel signe de religion et d’espérance ».[5] Le 14 novembre, il envoya à Florence une couronne de lauriers dorée pour qu’elle soit enchâssée dans le Baptistère San Giovanni. Enfin, en conclusion des travaux du Concile œcuménique Vatican II, il donna aux Pères conciliaires une édition artistique de la Divine Comédie. Mais surtout, il honora la mémoire du Grand Poète par la Lettre Apostolique Altissimi cantus,[6] où il réaffirme le lien étroit entre l’Église et Dante Alighieri : « Si quelqu’un voulait demander pourquoi l’Église catholique, de par la volonté de son chef visible, prend à cœur de cultiver la mémoire et de célébrer la gloire du poète florentin, notre réponse serait facile : parce que, par un droit particulier, Dante est nôtre ! Nôtre, nous voulons dire, de foi catholique, tout respirant l’amour du Christ ; nôtre, parce qu’il aima beaucoup l’Église dont il chanta les gloires ; et nôtre parce qu’il reconnut et vénéra dans le Pontife Romain, le Vicaire du Christ ».

Mais un tel droit, poursuivait le Pape, loin d’autoriser des attitudes triomphalistes, représente plutôt un engagement : « Dante est nôtre, nous pouvons le répéter ; et nous l’affirmons non pour en faire un ambitieux trophée de gloire égoïste, mais plutôt pour nous rappeler à nous-mêmes le devoir de le reconnaître tel, et de découvrir dans son œuvre les trésors inestimables de la pensée et des sentiments chrétiens, car nous sommes convaincus que seul celui qui rentre dans l’âme religieuse du souverain Poète peut en comprendre complètement et en goûter les merveilleuses richesses spirituelles ». Et cet engagement n’exempte pas l’Église d’accueillir aussi les paroles de critique prophétique prononcées par le Poète à l’encontre de ceux qui devaient annoncer l’Évangile et représenter non pas soi-même mais le Christ : « Il est regrettable de rappeler que la voix de Dante s’éleva, cinglante et sévère, contre plus d’un Pontife Romain, et qu’il fit de dures réprimandes contre des institutions ecclésiastiques et contre des personnes qui furent ministres et représentantes de l’Église ». Il est cependant clair que « ces farouches attitudes n’ont jamais ébranlé sa solide foi catholique ni sa filiale affection envers la sainte Église ».

Paul VI présentait ensuite les caractéristiques qui font du poème dantesque une source de richesses spirituelles à la portée de tous : « Le Poème de Dante est universel : dans son immense largesse, il embrasse le ciel et la terre, l’éternité et le temps, les mystères de Dieu et les vicissitudes des hommes, la doctrine sacrée et celle puisée à la lumière de la raison, les données de l’expérience personnelle et les souvenirs de l’histoire ». Mais il dégageait surtout la finalité intrinsèque de l’œuvre de Dante, en particulier de la Divine Comédie, finalité pas toujours clairement appréciée et évaluée : « La finalité de la Divine Comédie est essentiellement pratique et transformatrice. Elle ne vise pas seulement à être poétiquement belle et moralement bonne, mais elle vise à changer radicalement l’homme pour le conduire du désordre à la sagesse, du péché à la sainteté, de la misère au bonheur, de la contemplation effrayante de l’enfer à la contemplation béatifique du paradis ».

Le Pape avait à cœur l’idéal de la paix, en un moment de l’histoire dense de tensions entre les peuples, et il trouvait dans l’œuvre du Poète une réflexion précieuse pour la promouvoir et la susciter : « Cette paix de chacun, des familles, des nations, des groupes humains, paix intérieure et extérieure, paix individuelle et publique, tranquillité de l’ordre, est troublée et secouée parce que la piété et la justice sont foulées aux pieds. La foi et la raison, Béatrice et Virgile, la Croix et l’Aigle, l’Église et l’Empire sont appelés à opérer en harmonie afin de restaurer l’ordre et le salut ». Dans cette ligne, il présentait ainsi l’œuvre poétique dans la perspective de la paix : « La Divine Comédie est un Poème de paix : l’Enfer, chant lugubre de la paix perdue pour toujours ; le Purgatoire, doux chant de la paix espérée ; le Paradis, ode triomphale de la paix éternellement et pleinement possédée ».

Dans cette perspective, poursuivait le Pontife, la Comédie « est le poème du progrès social par la conquête d’une liberté qui est affranchissement de l’asservissement au mal, et qui nous conduit à trouver et à aimer Dieu, […] professant un humanisme dont nous retenons les qualités bien précisées ». Mais Paul VI rappelait ensuite quelles étaient les qualités de l’humanisme dantesque : « Chez Dante, toutes les valeurs humaines (intellectuelles, morales, affectives, culturelles, civiques) sont reconnues et exaltées. Et il est important de relever que cette appréciation et cet honneur se manifestent à mesure qu’il pénètre dans le divin, alors que la contemplation aurait pu anéantir les éléments terrestres ». C’est de là, affirmait le Pape, que naît à juste titre l’appellation de Grand Poète et la qualification de divine attribuée à la Comédie, ainsi que la proclamation de Dante comme « seigneur du chant suprême », dans l’incipit de la Lettre Apostolique elle-même.

Appréciant également les extraordinaires qualités artistiques et littéraires de Dante, Paul VI réaffirmait un principe tant d’autres fois affirmé par lui : « La théologie et la philosophie ont avec la beauté un rapport qui consiste en ceci : la beauté, avec la douceur du chant et la visibilité de l’art figuratif et plastique, prête à la doctrine son vêtement et son ornement. Elle ouvre la route pour que les précieux enseignements de celle-ci soient communiqués à beaucoup. Les grandes discussions, les raisonnements subtils sont inaccessibles aux humbles, eux aussi affamés du pain de la vérité, et qui sont multitude. Or, eux aussi éprouvent, ressentent et apprécient l’influence de la beauté, et, par ce moyen, la vérité brille plus facilement pour eux et les nourrit. C’est ce qu’a compris et fait le seigneur du chant suprême pour qui la beauté est devenue servante de la bonté et de la vérité, et que la bonté est devenue matière de la beauté ». Citant enfin la Comédie, Paul VI exhortait chacun : « Honorez le très haut poète ! » (Enf. IV, 80).

Je désire évoquer seulement de saint Jean-Paul II, qui a plusieurs fois dans ses discours repris les œuvres du Grand Poète, son intervention du 30 mai 1985 lors de l’inauguration de l’exposition Dante au Vatican. Comme Paul VI, il soulignait le génie artistique : l’œuvre de Dante est interprétée comme « une réalité rendue visible qui parle de la vie d’outre-tombe et du mystère de Dieu avec la force de la pensée théologique, transfigurée par la splendeur de l’art et de la poésie réunies ». Le Pontife s’arrêtait ensuite pour examiner un terme clé de l’œuvre de Dante : « “Transhumaner”. Ce fut l’effort suprême de Dante : faire en sorte que le poids de l’humain ne détruise pas le divin qui est en nous, et que la grandeur du divin n’annule pas la valeur de l’humain. C’est pourquoi le Poète a relu à juste titre son histoire personnelle et celle de toute l’humanité dans une perspective théologique ».

Benoît XVI a souvent reproposé l’itinéraire de Dante en puisant dans ses œuvres des points de réflexion et de méditation. Par exemple, parlant de sa première Encyclique Deus caritas est, il partait justement de la vision dantesque de Dieu dans laquelle « lumière et amour sont une seule chose » pour proposer à nouveau sa réflexion sur la nouveauté de l’œuvre de Dante : « Le regard de Dante distingue toutefois une chose totalement nouvelle […]. La Lumière éternelle se présente en trois cercles auxquels il s’adresse avec ces vers intenses que nous connaissons : « O Lumière éternelle qui seule en toi reposes / Qui seule te connais et par toi connue / et te connaissant, aimes et souris! » (Par. XXXIII, 124-126). En réalité, la perception d’un visage humain – le visage de Jésus Christ –, qui apparaît à Dante dans le cercle central de la Lumière, est encore plus bouleversante que cette révélation de Dieu en tant que cercle trinitaire de connaissance et d’amour. […]  Ce Dieu a un visage humain et – nous pouvons ajouter – un cœur humain ».[7] Le Pape soulignait l’originalité de la vision dantesque dans laquelle se communique poétiquement la nouveauté de l’expérience chrétienne née du mystère de l’Incarnation : « La nouveauté d’un amour qui a poussé Dieu à prendre un visage humain, et même à devenir chair et sang, être humain tout entier ».[8]

Pour ma part, dans ma première encyclique Lumen fidei,[9] j’ai fait référence à Dante pour exprimer la lumière de la foi en citant un verset du Paradis dans lequel elle est décrite comme l’ « étincelle / qui se dilate, ensuite en flamme vive / et scintille en moi comme étoile du ciel » (Par. XXIV, 145-147). Pour les 750 ans de la naissance du Poète, j’ai voulu honorer sa mémoire par un message, souhaitant que «la figure d’Alighieri et son œuvre soient de nouveau comprises et valorisées ». Et je proposais de lire la Comédie comme « un grand itinéraire, ou plutôt comme un véritable pèlerinage, qu’il soit personnel et intérieur ou communautaire, ecclésial, social et historique ». En effet, « elle représente le paradigme de tout voyage authentique dans lequel l’humanité est appelée à laisser ce que Dante définit comme étant “ la petite aire qui nous rend si féroces ” (Par. XXII, 151) pour atteindre une condition nouvelle marquée par l’harmonie, la paix et le bonheur ».[10] J’ai ensuite désigné la figure du Grand Poète à nos contemporains en le proposant comme « prophète d’espérance, annonciateur de la possibilité du rachat, de la libération, du changement profond de tous les hommes et femmes, de toute l’humanité ».[11]

Enfin, en recevant le 10 octobre 2020 une Délégation de l’Archidiocèse de Ravenne-Cervia à l’occasion de l’ouverture de l’Année Dante, et en annonçant ce document, j’observais combien son œuvre peut encore aujourd’hui enrichir l’esprit et le cœur d’un grand nombre de personnes, surtout parmi les jeunes, qui, en s’approchant de sa poésie « d’une manière qui leur soit accessible, perçoivent inévitablement tout l’éloignement de l’auteur et de son monde, mais ressentent pourtant un écho surprenant ».[12] 

  1. La vie de Dante Alighieri, paradigme de la condition humaine

Avec cette Lettre Apostolique, je désire moi aussi m’arrêter sur la vie et sur l’œuvre de l’illustre Poète, afin de percevoir cette résonance en manifestant à la fois son actualité et sa pérennité, et afin de saisir ces avertissements et ces réflexions qui encore aujourd’hui sont essentiels pour toute l’humanité, pas seulement pour les croyants. L’œuvre de Dante fait en effet partie intégrante de notre culture, elle nous renvoie aux racines chrétiennes de l’Europe et de l’Occident, elle représente un patrimoine d’idéaux et de valeurs qu’aujourd’hui encore l’Église et la société civile proposent comme base à la coexistence humaine sur laquelle nous pouvons et nous devons nous reconnaître tous frères. Sans entrer dans la complexe histoire personnelle, politique et judiciaire d’Alighieri, je voudrais rappeler seulement quelques moments et événements de sa vie où il apparaît extraordinairement proche de beaucoup de nos contemporains, et qui sont essentiels pour comprendre son œuvre. 

Il fut tout d’abord lié par un fort sens d’appartenance à la ville de Florence, où il naquit en 1265 et épousa Gemma Donati dont il eut quatre enfants, sens d’appartenance qui toutefois se transforma au fil du temps en opposition ouverte en raison de désaccords politiques. Jamais cependant le désir d’y retourner ne s’éteignit en lui, non seulement en raison de l’affection qu’il continua à nourrir pour sa ville, mais surtout pour être couronné poète là où il avait reçu le baptême et la foi (cf. Par. XXV, 1-9). Dans les en-têtes de certaines de ses Lettres (III, V, VI et VII), Dante se définit comme « florentinus et exul inmeritus », alors que dans sa XIIIème Lettre, adressée à Cangrande della Scala, il précise : « florentinus natione non moribus ». Guelfe blanc, il se trouve impliqué dans les conflits entre Guelfes et Gibelins, entre Guelfes blancs et Guelfes noirs, et après avoir exercé des fonctions publiques toujours plus importantes jusqu’à celle de Prieur, il est exilé pendant deux ans suite aux événements politiques défavorables de 1302, interdit de fonction publique et condamné à payer une amende. Dante refuse le verdict, à son avis injuste, et le jugement devient encore plus sévère : exil perpétuel, confiscation des biens et condamnation à mort en cas de retour au pays. Commence ainsi la douloureuse aventure de Dante qui cherchera en vain à retourner dans sa Florence bien-aimée pour laquelle il a combattu avec passion.

Il devient ainsi l’exilé, le “pèlerin pensif”. Il tombe dans une condition de « douloureuse pauvreté » (Le Banquet, I, III, 5) qui le pousse à chercher refuge et protection auprès de seigneuries locales, parmi lesquelles les Scaligeri di Vérona et les Malaspina in Lunigiana. L’amertume et le découragement de cette nouvelle condition se perçoivent dans les paroles de Cacciaguida, ancêtre du Poète : « Tu laisseras tout ce que tu aimes / le plus chèrement ; et c’est la flèche / que l’arc de l’exil décoche pour commencer. / Tu sentiras comme à saveur de sel / le pain d’autrui, et comme il est dur / à descendre et monter l’escalier d’autrui » (Par. XVII, 55-60). 

N’acceptant pas, ensuite, les conditions humiliantes d’une amnistie qui lui aurait permis de rentrer à Florence, il est de nouveau condamné à mort en 1315, cette fois avec ses enfants adolescents. La dernière étape de son exil est Ravenne où il est accueilli par Guido Novello da Polenta, et où il meurt dans la nuit du 13 au 14 septembre 1321 à l’âge de 56 ans, de retour d’une mission à Venise. Sa sépulture, d’abord dans un sarcophage à San Pietro Maggiore, le long du mur extérieur de l’ancien cloître franciscain, sera ensuite transférée dans un petit temple adjacent du XVIIIème siècle, où sa dépouille mortelle sera replacée en 1865 après de multiples péripéties. Le lieu est encore aujourd’hui la destination d’innombrables visiteurs et admirateurs du Grand Poète, père de la langue et de la littérature italiennes.

En exil, l’amour pour sa ville, trahi par les « scélérats florentins » (Ep. VI, 1), se transforme en triste nostalgie. La déception profonde provoquée par la perte de ses idéaux politiques et civiques, ainsi que la douloureuse pérégrination d’une ville à une autre en recherche de refuge et de soutien, ne sont pas étrangères à son œuvre littéraire et poétique. Elles en constituent au contraire la racine essentielle et la raison profonde. Quand Dante décrit les pèlerins qui se mettent en chemin pour visiter les lieux saints, il décrit d’une certaine manière sa condition existentielle et manifeste ses sentiments les plus intimes : « Pèlerins qui pensifs allez… » (Vita nuova, 29 [XL (XLI), 9], v.1). Le motif revient plusieurs fois comme dans ce verset du Purgatoire : « Comme font les pèlerins pensifs, / rencontrant en chemin des inconnus / qui se tournent vers eux sans s’arrêter » (XXIII, 16-18). La mélancolie déchirante de Dante, pèlerin et exilé, se perçoit aussi dans les célèbres versets du VIIIème Chant du Purgatoire : « C’était l’heure déjà où tourne le désir / de ceux qui sont en mer quand attendrit leur cœur / le jour où ils ont dit aux doux amis adieu » (VIII, 1-3).

En réfléchissant en profondeur sur sa situation personnelle d’exil, d’incertitude radicale, de fragilité, de mobilité continuelle, Dante transforme celle-ci en la sublimant dans un paradigme de la condition humaine, laquelle se présente comme un chemin, intérieur avant d’être extérieur, qui ne s’arrête jamais sinon lorsqu’il arrive au but. Nous tombons ainsi sur deux thèmes fondamentaux de toute l’œuvre de Dante : le point de départ de tout itinéraire existentiel : le désir, inscrit dans l’âme humaine ; et le point d’arrivée : le bonheur, donné par la vision de l’Amour qui est Dieu.

Le Grand Poète, tout en vivant des événements dramatiques, tristes et angoissants, ne se résigne jamais, il ne succombe pas, il n’accepte pas de réprimer le désir de plénitude et de bonheur qui est dans son cœur. Il ne se résigne pas non plus à céder à l’injustice, à l’hypocrisie, à l’arrogance du pouvoir, à l’égoïsme qui font de notre monde « la petite aire qui nous rend si féroces » (Par. XXII, 151).

  1. La mission du Poète, prophète d’espérance

Relisant donc sa vie, surtout à la lumière de la foi, Dante découvre sa vocation et la mission qui lui sont confiées pour lesquelles il se change paradoxalement en prophète d’espérance, d’homme en apparence failli et déçu, pécheur et découragé qu’il était. Dans sa Lettre à Cangrande della Scala, il précise avec une extraordinaire limpidité la finalité de son œuvre qui se réalise et se déploie, non plus dans des actions politiques ou militaires, mais grâce à la poésie, à l’art de la parole qui, adressée à tous, peut changer chacun : « Il faut dire brièvement que le but de l’ensemble et de la partie est de retirer les vivants d’un état de misère et de les conduire à un état de bonheur » (XIII, 39 [15]). Cette finalité suscite un chemin de libération de toute forme de misère et de dégradation humaine (la “forêt obscure”) et désigne en même temps du doigt le but ultime : le bonheur, compris comme plénitude de vie dans l’histoire et comme béatitude éternelle en Dieu.

De cette double finalité, de cet audacieux programme de vie, Dante est messager, prophète et témoin, confirmé dans sa mission par Béatrice : « Aussi pour le bien du monde qui vit mal, / tiens tes yeux sur le char, et ce que tu vois, / revenu là-bas, fais que tu l’écrives » (Purg. XXXII, 103-105). Cacciaguida également, son ancêtre, l’exhorte à ne pas faiblir dans sa mission. L’illustre aïeul réplique au Poète qui évoque brièvement sa marche dans les trois règnes de l’au-delà expliquant la difficulté de communiquer ces vérités qui font mal et qui dérangent : « La conscience obscurcie / ou par sa faute ou par celle d’autrui / trouvera ta parole brutale. / Néanmoins, écartant tout mensonge, / porte au jour ta vision tout entière, / et laisse gratter là où est la gale » (Par. XVII, 124-129). Une incitation identique à vivre courageusement sa mission prophétique est adressée à Dante par saint Pierre. Dans le Paradis, l’Apôtre, après une terrible invective contre Boniface VIII, parle ainsi au Poète : « Et toi, mon fils, que le poids mortel / ramènera sur terre, ouvre la bouche, / ne cache pas le mal que je n’ai pas caché » (XXVII, 64-66).

Ainsi, s’insèrent également dans la mission prophétique de Dante la dénonciation et la critique envers ces croyants, Pontifes ou simples fidèles, qui trahissent l’adhésion au Christ et transforment l’Église en instrument de leurs propres intérêts, oubliant l’esprit des Béatitudes et la charité envers les petits et les pauvres, et idolâtrant le pouvoir et la richesse : « Tout ce que l’Église garde, tout / est à qui demande au nom de Dieu, / non pas aux parents et à d’autres pires » (Par. XXII, 82-84). Mais à travers les paroles de saint Pierre Damien, de saint Benoît et de saint Pierre, le Poète, alors qu’il dénonce la corruption de certaines parties de l’Église, se fait le porte-voix d’un renouveau profond. Il invoque la Providence pour qu’elle le favorise et le rende possible : « Mais la haute providence, qui avec Scipion / défendit à Rome la gloire du monde, / viendra bientôt à l’aide, à ce que je comprends » (Par. XXVII, 61-63).

Dante, exilé, pèlerin, fragile mais fort à présent de la profonde et intime expérience qui l’a transformé, rené grâce à la vision qui, des profondeurs des enfers et de la condition humaine la plus dégradée, l’a élevé à la vision même de Dieu, s’érige en messager d’une existence nouvelle, en prophète d’une nouvelle humanité qui aspire à la paix et au bonheur.

  1. Dante, chantre du désir humain

Dante sait lire en profondeur dans le cœur humain et, même chez les personnes les plus abjectes et les plus effrayantes, il sait entrevoir une étincelle du désir de rejoindre un certain bonheur, une plénitude de vie. Il s’arrête pour écouter les âmes qu’il rencontre, dialoguer avec elles. Il les interroge pour s’identifier et participer à leurs tourments ou à leur bonheur. Le Poète, en partant de sa condition personnelle, se fait ainsi l’interprète du désir de tout être humain de persévérer sur le chemin tant que le but final n’est pas atteint, tant que la vérité, la réponse aux pourquoi de l’existence n’est pas trouvée, tant que, comme l’affirmait déjà saint Augustin,[13] le cœur ne trouve repos et paix en Dieu.

Dans Le Banquet, il analyse justement le dynamisme du désir : « Le désir suprême de toute chose, désir communiqué à l’origine par la nature, est de retourner à son origine. Dieu étant le principe de nos âmes, […] celles-ci désirent par-dessus tout retourner à lui. Et comme un voyageur qui s’avance sur un chemin qu’il n’a pas encore parcouru, chaque fois qu’il voit à distance une maison se figure que c’est une auberge, voyant que cela n’est pas, porte sur une autre maison son espoir, et ainsi de maison en maison jusqu’à ce qu’enfin il arrive à l’auberge,  ainsi notre âme, aussitôt qu’elle entre dans le chemin nouveau, et qu’elle n’a jamais encore parcouru, dirige ses regards vers le but de son bien suprême, et toute chose qu’elle aperçoit, qui lui paraisse recéler en soi quelque bien, lui semble être le but » (IV, XII, 14-15).

L’itinéraire de Dante, en particulier celui décrit dans la Divine Comédie, est vraiment le cheminement du désir, du besoin profond et intérieur de changer sa vie afin de pouvoir atteindre le bonheur et en montrer la route à celui qui se trouve, comme lui, dans une “forêt obscure” et qui a perdu la “voie droite”. Il est de plus significatif que, dès la première étape de ce parcours, son guide, le grand poète latin Virgile, lui indique le but qu’il doit atteindre en l’encourageant à ne pas céder à la peur et à la fatigue : « Mais toi, pourquoi retournes-tu vers cette angoisse ? / Pourquoi ne vas-tu pas à la douce montagne / qui est principe et cause de toute joie ? » (Enf. I, 76-78).

  1. Poète de la miséricorde de Dieu et de la liberté humaine

Ce chemin n’est pas illusoire ni utopique, mais réaliste et possible, tous peuvent s’y engager car la miséricorde de Dieu offre toujours la possibilité de changer, de se convertir, de se retrouver et de retrouver la voie vers le bonheur. Significatifs à ce sujet sont certains épisodes et personnages de la Comédie qui manifestent comment cette voie n’est fermée à personne sur terre. Voici, par exemple, l’empereur Trajan, païen mais mis au Paradis. Dante justifie ainsi cette présence : « Regnum celorum souffre la violence / de grand amour et de vive espérance, / qui vainc la volonté divine ; / non pas comme l’homme qui surpasse l’homme, / mais elle vainc parce qu’elle veut être vaincue, / et, vaincue, elle vainc par sa bénignité » (Par. XX, 94-99). Le geste de charité de Trajan envers une « veuve » (45), ou bien la « petite larme » de repentir versée à l’article de la mort par Buonconte da Montefeltro (cf. Purg. V, 107), montrent, non seulement la miséricorde infinie de Dieu, mais confirment que l’être humain peut toujours choisir avec sa liberté la voie qu’il va suivre et quel destin mériter.

Sous ce jour, significatif est le Roi Manfred, mis au Purgatoire par Dante qui évoque ainsi sa fin et le verdict divin : « Après que mon corps eut été percé / par deux coups mortels, je me confiai / en pleurs à celui qui pardonne volontiers. / Horribles furent mes péchés ; / mais l’infinie bonté a de si grands bras / qu’elle y accueille ceux qui s’adressent à elle » (Purg. III, 118-123). Il semble presque entrevoir la figure du père de la parabole évangélique, les bras ouverts, prêt à accueillir le fils prodigue qui revient à lui (cf. Lc 15, 11-32).

Dante se fait le défenseur de la dignité de tout être humain et de la liberté comme condition fondamentale, tant des choix de vie que de la foi elle-même. Le destin éternel de l’homme – suggère Dante en nous racontant les histoires de si nombreux personnages, illustres ou peu connus – dépend de ses choix, de sa liberté. Même les gestes quotidiens et apparemment sans importance ont une portée qui dépasse le temps et sont projetés dans la dimension éternelle. Le plus grand don fait par Dieu à l’homme pour qu’il puisse atteindre le but ultime est justement la liberté, comme l’affirme Béatrice : « Le plus grand don que Dieu dans sa largesse / fit en créant, le plus conforme / à sa bonté, et celui qu’il estime le plus, / fut la liberté du vouloir » (Par. V, 19-22). Ce ne sont pas des affirmations rhétoriques et vagues puisqu’elles jaillissent de l’existence de celui qui connaît le coût de la liberté : « Il cherche liberté, qui est si chère, / comme sait qui pour elle a refusé la vie » (Purg. I, 71-72).

Mais la liberté, nous rappelle Alighieri, n’est pas une fin en soi, elle est une condition pour s’élever sans cesse. Le parcours dans les trois règnes nous montre matériellement cette ascension qui se poursuit au point de toucher le Ciel, au point d’atteindre le bonheur complet. Le « noble désir » (Par. XXII, 61) suscité par la liberté ne peut s’éteindre qu’à l’arrivée, à la vision ultime et à la béatitude : « En moi qui touchais à la fin / de tous mes vœux, comme il fallait, se parfit l’ardeur du désir » (Par. XXXIII, 46-48). Le désir se fait ensuite prière, supplication, intercession, chant qui accompagne et marque l’itinéraire de Dante, à la manière dont la prière liturgique scande les heures et les moments de la journée. La paraphrase du Notre Père que le Poète propose (cf. Purg. XI, 1-21) entrelace le texte évangélique et son vécu personnel, avec ses difficultés et ses souffrances : « Que vienne à nous la paix de ton royaume, / car de nous-mêmes nous ne pouvons pas aller à elle. […] Donne-nous aujourd’hui la manne quotidienne / sans quoi, dans cet âpre désert, / ceux qui s’efforcent d’avancer vont en arrière » (7-8. 13-15). La liberté de celui qui croit en Dieu, Père miséricordieux, ne peut que se confier à lui dans la prière, elle n’est en rien lésée par celle-ci, mais au contraire renforcée.

  1. L’image de l’homme dans la vision de Dieu

Dans l’itinéraire de la Comédie, comme le soulignait déjà le Pape Benoît XVI, le cheminement de la liberté et du désir n’implique pas en soi, comme on pourrait peut-être l’imaginer, une réduction du concret de l’humain, il n’aliène pas la personne par elle-même, il n’annule pas ni ne néglige ce qui en a constitué l’existence historique. Même dans le Paradis, en effet, Dante représente les bienheureux – les « robes blanches » (XXX, 129) – dans leur aspect corporel, il évoque leurs affections et leurs émotions, leurs regards et leurs gestes. Il nous montre, en somme, l’humanité dans sa perfection accomplie dans l’âme et dans le corps, préfigurant la résurrection de la chair. Saint Bernard, qui accompagne Dante sur la dernière partie du chemin, montre au Poète les enfants présents dans la rose des bienheureux et il l’invite à les regarder et à les écouter : « Tu peux t’en apercevoir aux visages / et aussi aux voix enfantines, / si tu les regardes bien et si tu les écoutes » (XXXII, 46-48). Il est émouvant que cette manifestation des bienheureux dans leur lumineuse et complète humanité soit un motif, non seulement de sentiments d’affection envers les êtres qui nous sont chers, mais surtout du désir explicite d’en revoir les corps, les traits terrestres : « Ils montrèrent bien désir de leurs corps morts : / non peut-être pour eux mais pour leurs mamans, / pour leurs pères et pour ceux qui leur furent chers / avant qu’ils fussent flammes sempiternelles » (XIV, 63-66).

Et enfin, au centre de la vision ultime, dans la rencontre avec le Mystère de la Très Sainte Trinité, Dante entrevoit un visage humain, celui du Christ, la Parole éternelle faite chair dans le sein de Marie : « Dans la profonde et claire subsistance / de la haute lumière trois cercles m’apparurent, / de trois couleurs et de grandeur unique […]. Ce cercle ainsi conçu / qui semblait en toi lumière réfléchie / longuement contemplée par mes yeux / à l’intérieur de soi, de sa même couleur, / me sembla peint de notre image » (XXXIII, 115-117.127-131). C’est seulement dans la visio Dei que le désir de l’homme s’apaise et que tout son fatiguant chemin se termine : « Mon esprit fut frappé / par un éclair qui vint à son désir. / Ici la haute fantaisie perdit sa puissance » (140-142).

Le Mystère de l’Incarnation que nous célébrons aujourd’hui est le véritable centre d’inspiration, le noyau essentiel de tout le poème. En lui se réalise ce que les Pères de l’Église appelaient la “divinisation”, l’admirabile commercium, le prodigieux échange par lequel, alors que Dieu entre dans notre histoire en se faisant chair, l’être humain peut entrer avec sa chair dans la réalité divine symbolisée par la rose des bienheureux. L’humanité, de par son caractère concret, avec les gestes et les paroles quotidiens, avec son intelligence et ses affections, avec le corps et les émotions, est assumée en Dieu en qui elle trouve le vrai bonheur et la réalisation pleine et ultime, en qui elle atteint le point d’arrivée de tout son cheminement. Dante avait désiré et prévu cette arrivée au début du Paradis : « Le désir devrait s’enflammer davantage / de voir cette essence en qui se voit / comment notre nature et Dieu s’unissent. / Là on verra ce qu’on tient par foi, / non démontré, mais qui sera par soi connu, / comme le premier vrai que l’homme croit » (II, 40-45).

  1. Les trois femmes de la Comédie : Marie, Béatrice, Lucie

En chantant le Mystère de l’Incarnation, source de salut et de joie pour toute l’humanité, Dante ne peut pas ne pas chanter les louanges de Marie, la Vierge mère qui, avec son “oui”, avec son accueil plein et total du projet de Dieu, rend possible que le Verbe se fasse chair. Un beau traité de mariologie se trouve dans l’œuvre de Dante. Avec de très hauts accents lyriques, surtout dans la prière prononcée par saint Bernard, toute sa réflexion théologique sur Marie et sa participation au mystère de Dieu est synthétisée : « Vierge mère, fille de ton fils, / humble et haute plus que créature, / terme arrêté d’un éternel conseil, / tu es celle qui a tant anobli notre nature humaine que son créateur daigna se faire sa créature » (Par. XXXIII, 1-6). L’oxymore initial et la suite de termes antithétiques mettent en évidence l’originalité de la figure de Marie, sa singulière beauté.

Saint Bernard, en montrant les bienheureux dans la rose mystique, invite Dante à contempler Marie qui a donné au Verbe Incarné ses traits humains : « Regarde à présent la face qui au Christ / ressemble le plus, car seule sa clarté / peut te disposer à voir le Christ » (Par. XXXII, 85-87). Le Mystère de l’Incarnation est encore une fois évoqué par la présence de l’Archange Gabriel. Dante interroge saint Bernard : « Quel est cet ange qui si joyeux / regarde dans les yeux notre reine, / si amoureux qu’il paraît de feu ? » (103-105) ; et il répond : « Il est celui qui porta la palme / sur terre à Marie, quand le Fils de Dieu / voulut se charger de notre poids » (112-114). La référence à Marie est constante dans toute la Divine Comédie. Au long du parcours dans le Purgatoire, elle est le modèle des vertus qui s’opposent aux vices ; elle est l’étoile du matin qui aide à sortir de la forêt obscure pour s’acheminer vers la montagne de Dieu ; elle est la présence constante, par son invocation – « le nom de la belle fleur que j’invoque sans cesse, / matin et soir » (Par. XXIII, 88-89) –, qui prépare à la rencontre avec le Christ et avec le mystère de Dieu.

Dante, qui n’est jamais seul sur son chemin mais se laisse guider tout d’abord par Virgile, symbole de la raison humaine, puis par Béatrice et par saint Bernard, peut à présent, grâce à l’intercession de Marie, parvenir à la patrie et goûter la pleine joie qu’il a désirée toute sa vie : « Et dans mon cœur, coule encore la douceur qui naquit d’elle » (Par. XXXIII, 62-63). On ne se sauve pas soi-même, semble nous répéter le Poète, conscient de sa propre insuffisance : « Je ne suis pas venu par moi seul » (Enf. X, 61). Il est nécessaire que nous fassions le chemin en compagnie de qui peut nous soutenir et nous guider avec sagesse et prudence.

Dans ce contexte, la présence féminine apparaît significative. Au début de la fatigante montée, Virgile, le premier guide, réconforte et encourage Dante à persévérer parce que trois femmes intercèdent pour lui et le guideront : Marie, la Mère de Dieu, figure de la charité ; Béatrice, symbole d’espérance ; sainte Lucie, image de la foi. Béatrice se présente ainsi avec des paroles émouvantes : « Je suis Béatrice, qui te prie d’aller ; / je viens du lieu où j’ai désir de retourner ; / Amour m’envoie, qui me fait parler » (Enf. II, 70-72). Elle affirme que l’unique source qui peut nous donner le salut est l’amour, l’amour divin qui transfigure l’amour humain. Béatrice renvoie ensuite à l’intercession d’une autre femme, la Vierge Marie : « Noble dame est au ciel, qui a pitié / de la détresse où je t’envoie, / si bien qu’elle brise la dure loi d’en haut » (94-96). Ensuite, intervient Lucie qui s’adresse à Béatrice : « Béatrice, louange de Dieu vraie, / pourquoi n’aides-tu pas celui qui t’aima tant / que pour toi il sortit de la horde vulgaire ? » (103-105). Dante reconnait que seul celui qui est mû par l’amour peut vraiment nous soutenir sur le chemin et nous conduire au salut, au renouvellement de la vie et donc au bonheur.

  1. François, époux de Dame Pauvreté

Dans la rose blanche des bienheureux, où brille au centre la figure de Marie, Dante place aussi de nombreux saints dont il esquisse la vie et la mission afin de les proposer comme des personnes ayant atteint le but de leur vie et de leur vocation dans le concret de leur existence, y compris à travers leurs nombreuses épreuves. Je rappellerai seulement brièvement la figure de saint François d’Assise, présentée dans le XIème Chant du Paradis où l’on parle des esprits sages.

Il y a une profonde syntonie entre saint François et Dante. Le premier est sorti du cloître avec les siens, il est allé parmi les gens dans les rues des villages et des villes, prêchant au peuple, s’arrêtant dans les maisons. Le second a fait le choix, incompréhensible à l’époque, d’utiliser la langue de tous pour son grand poème de l’au-delà, et de peupler son récit de personnages, connus et moins connus, mais absolument égaux en dignité aux puissants de la terre. Un autre trait rapproche les deux personnages : l’ouverture à la beauté et à la valeur du monde des créatures, miroir et “trace” du Créateur. Comment ne pas reconnaître dans ce « Que ton nom soit loué, et ta valeur, / par toute créature » de la paraphrase dantesque du Notre Père (Purg. XI, 4-5) une référence au Cantique des créatures de saint François ?

Dans le XIème Chant du Paradis cette consonance apparaît sous un nouvel aspect qui les rend encore plus semblables. La sainteté et la sagesse de François ressortent précisément parce que Dante, en regardant du ciel notre terre, voit l’étroitesse de qui se fie aux biens terrestres : « Ô souci insensé des mortels, quels syllogismes défectueux / te font voler si bas des ailes » (1-3). Toute l’histoire ou mieux, la « vie admirable » du saint est centrée sur sa relation privilégiée avec Dame Pauvreté : « Mais pour que je poursuive de façon moins obscure, / tiens désormais dans mon parler diffus, / pour ces amants, François et Pauvreté » (73-75). Dans le Chant de saint François, les moments forts de sa vie sont rappelés, ses épreuves, et enfin l’événement par lequel sa conformité au Christ, pauvre et crucifié, trouve l’extrême et divine confirmation, la marque des stigmates : « Ayant trouvé ces peuples trop rétifs / à la conversion, et pour ne pas rester en vain, / il revint au fruit de l’herbe italique, / sur l’âpre roc entre Tibre et Arno / il reçut du Christ le dernier sceau / que ses membres portèrent pendant deux ans » (103-108).     

  1. Accueillir le témoignage de Dante Alighieri

A la fin de cet aperçu synthétique sur l’œuvre de Dante Alighieri, mine presque infinie de connaissances, d’expériences, de considérations dans tous les domaines de la recherche humaine, une réflexion s’impose. La richesse de figures, de récits, de symboles, d’images suggestives et attirantes que Dante nous propose suscite certainement de l’admiration, de l’émerveillement, de la gratitude. Nous pouvons presque entrevoir en lui un précurseur de notre culture multi-médiale, où paroles et images, symboles et sons, poésie et danse se fondent en un unique message. On comprend alors pourquoi son poème a inspiré la création d’innombrables œuvres d’art de toutes sortes.

Mais l’œuvre du Grand Poète suscite aussi certaines interrogations pour notre temps. Que peut-elle nous transmettre, à notre époque ? A-t-elle encore quelque chose à nous dire, à nous offrir ? Son message est-il d’actualité, a-t-il un quelconque rôle à jouer pour nous aussi ? Peut-il encore nous interpeller ?

Dante – essayons de nous faire les interprètes de sa pensée – ne nous demande pas aujourd’hui d’être simplement lu, commenté, étudié, analysé. Il nous demande plutôt d’être écouté, d’être – d’une certaine manière – imité, de nous faire ses compagnons de voyage car, aujourd’hui encore, il veut nous montrer quel chemin mène au bonheur : la voie droite pour vivre pleinement notre humanité, franchissant les forêts obscures où nous perdons l’orientation et la dignité. Le voyage de Dante et sa vision de la vie après la mort ne sont pas seulement les objets d’un récit, ils ne constituent pas seulement un événement personnel, même exceptionnel.

Si Dante raconte tout cela – et il le fait de manière admirable – en utilisant la langue du peuple, celle que tous peuvent comprendre l’élevant au rang de langue universelle, c’est parce qu’il a un message important à nous transmettre, une parole qui veut toucher notre cœur et notre esprit, destinée à nous transformer et à nous changer dès maintenant, en cette vie. Son message peut et doit nous rendre pleinement conscients de ce que nous sommes et de ce que nous vivons jour après jour, dans la tension intérieure et continuelle vers le bonheur, vers la plénitude de l’existence, vers la patrie ultime où nous serons en pleine communion avec Dieu, Amour infini et éternel. Même si Dante est un homme de son temps et a une sensibilité différente de la nôtre sur certains thèmes, son humanisme est encore valide et actuel, et il peut certainement être un point de référence pour ce que nous voulons construire à notre époque.

Il est donc important que l’œuvre de Dante, saisissant l’occasion propice du Centenaire, se fasse davantage connaître de la manière la plus adéquate, qu’elle soit par conséquent rendue accessible et attrayante, non seulement pour les étudiants et les spécialistes, mais aussi pour tous ceux qui, impatients de répondre aux demandes intérieures, désireux de réaliser pleinement leur existence, veulent vivre leur itinéraire de vie et de foi de manière consciente, accueillant et vivant avec gratitude le don et l’engagement de la liberté.

Je félicite, par conséquent, les enseignants qui sont capables de communiquer avec passion le message de Dante, d’introduire au trésor culturel, religieux et moral contenu dans ses œuvres. Et ce patrimoine demande encore à être rendu accessible au-delà des enceintes scolaires et universitaires.

J’exhorte les communautés chrétiennes, surtout celles qui sont présentes dans les villes qui gardent la mémoire de Dante, les institutions académiques, les associations et les mouvements culturels, à promouvoir des initiatives destinées à faire connaître et à diffuser le message dantesque dans sa totalité.

J’encourage ensuite de manière particulière les artistes à donner une voix, un visage et un cœur, à donner forme, couleur et sons à la poésie de Dante, sur la voie de la beauté qu’il a magistralement parcourue ; à communiquer ainsi les vérités les plus profondes et à diffuser des messages de paix, de liberté, de fraternité dans les langages propres de l’art.

En ce moment de l’histoire particulier, marqué par beaucoup d’ombres, par des situations qui dégradent l’humanité, par un manque de confiance et de perspectives d’avenir, la figure de Dante, prophète d’espérance et témoin du désir humain de bonheur, peut encore nous donner des paroles et des exemples qui relancent notre marche. Elle peut nous aider à avancer avec sérénité et courage dans le pèlerinage de vie et de foi que nous sommes tous appelés à accomplir, tant que notre cœur n’aura pas trouvé la véritable paix et la véritable joie, tant que nous ne serons pas arrivés au but ultime de toute l’humanité, « l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles » (Par. XXXIII, 145).

Du Vatican, le 25 mars, Solennité de l’Annonciation du Seigneur, de l’année 2021, la neuvième de mon Pontificat.

François

[1] Traduction de Jacqueline Risset, GF Flammarion, Paris, 2010.

[2] In praeclara summorum (30 avril 1921) : AAS 13 (1921), pp. 209-217.

[3] Cf. ibid., p. 210.

[4] Lett. Nobis, ad Catholicam (28 octobre 1914) : AAS 6 (1914), p. 540.

[5] Discours au Sacré Collège et à la Prélature Romaine (23 décembre 1965) : AAS 58 (1966), p. 80.

[6] Cf. AAS 58 (1966), pp. 22-37.

[7] Discours aux participants à la rencontre promue par le Conseil pontifical ‘Cor Unum’, 23 janvier 2006. Insegnamenti 2006 II/I, pp. 92-93.

[8] Ibid., p. 93.

[9] Cf. n. 4 : AAS 105 (2013), p. 557.

[10] Message au Président du Conseil pontifical pour la Culture (4 mai 2015) : AAS 107 (2015), pp. 551-552.

[11] Ibid., p. 552.

[12] L’Osservatore Romano, éd. en langue française20 octobre 2020, p. 7.

[13] Cf. Conf., I, I, 1 : PL 32, 661.

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¨SANS JESUS, BOUS NE POUVONS RIEN FAIRE, FRANÇOIS (pape), LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MISSION

Les dix punchlines du pape François sur la mission — Aleteia : un regard chrétien sur l’actualité, la spiritualité et le lifestyle

Dans un livre-entretien intitulé « Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire » sortie le 8 janvier 2020, le pape François délivre une feuille de route sur la mission. Loin d’être une méthode toute faite, la « mystérieuse fécondité de la mission » naît du « vertige que l’on éprouve en présence des paroles de Jésus », déclare le pape François…

via Les dix punchlines du pape François sur la mission — Aleteia : un regard chrétien sur l’actualité, la spiritualité et le lifestyle

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L’évangélisation selon François : les extraits du nouveau livre du pape

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Le pape François publie ce mercredi 8 janvier, en français, « Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire » (éditions Bayard), consacré à l’évangélisation. Dans ce livre d’entretien, il insiste sur la dimension évangélisatrice de l’Église et revient sur des notions chères comme le prosélytisme, l’attraction ou l’inculturation.

Le nouveau livre d’entretien que le pape publie ce mercredi 8 janvier est l’occasion pour François de revenir sur ce qui, dès l’origine, a été au cœur de son pontificat : la volonté d’une Église plus crédible dans l’évangélisation.

Une volonté affichée dès les réunions de cardinaux précédant le conclave quand, dans une intervention remarquée, il avait plaidé pour une Église appelée « à sortir d’elle-même vers la périphérie existentielle de l’humanité, pour qu’elle devienne mère féconde de la “douce et réconfortante joie d’évangéliser” ».

Ou bien avec son exhortation Evangelii gaudium « sur l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui », véritable programme du pontificat. Ou encore quand, parmi ses premières interventions, il avait repris les mots de son prédécesseur Benoît XVI : « L’Église ne grandit pas par prosélytisme. Elle grandit par attraction ».

« Sans l’Esprit, la mission devient une conquête »

Au fil des pages de cet entretien avec le journaliste Gianni Valente, François prend le temps d’expliquer cette vision souvent mal comprise, voire détournée par tous ceux qui veulent dépeindre François comme un pape refusant l’annonce explicite de la foi.

François est pourtant clair : « Soit l’Église est en sortie, soit elle n’est pas l’Église. Soit elle est annonce, soit elle n’est pas l’Église ». « Si l’Église ne sort pas, elle se corrompt, se dénature, explique-t-il. Elle devient (…) une multinationale destinée à lancer des initiatives et des messages au contenu éthique et religieux. »

L’évangélisateur, explique François, ne saurait être « le petit imprésario de la vie ecclésiale où tout arrive selon un programme établi et où il suffit de suivre les instructions ». Ce qui arrive, continue-t-il, quand on ne propose plus la rencontre avec le Christ et qu’on oublie le rôle de l’Esprit Saint : sans, lui, affirme-t-il, « la mission devient autre chose (…) une conquête religieuse, ou peut-être idéologique ».

« Faciliter la foi et non à la contrôler »

D’où un long développement pour expliquer combien « l’élan missionnaire ne peut être fécond » que s’il se produit par « attraction »« Si c’est le Christ qui vous attire et que vous agissez parce que vous êtes attiré par le Christ, les autres n’ont aucune peine à s’en rendre compte », insiste-t-il.

Et si François rappelle que « l’Église n’est pas une ONG », il défend le travail humanitaire comme faisant « partie de sa mission ». « Tout dépend de l’amour qui anime le cœur de celui ou celle qui fait les choses », explique-t-il, prenant l’exemple d’une religieuse dans un hôpital : « fut-ce au milieu de personnes non chrétiennes, (elle) annonce l’Évangile par la charité avec laquelle elle soigne les malades et manifeste ainsi son amour pour Jésus et l’amour de Jésus pour les malades ».

Pour ce pape qui a toujours refusé les « douanes pastorales », le missionnaire chrétien est donc celui qui cherche « à faciliter la foi et non à la contrôler », à « ne pas mettre d’obstacle au désir de Jésus d’embrasser tout le monde, de guérir tout le monde, de sauver tout le monde ».

« Rendre visible le Christ aux autres par le témoignage »

C’est ce qui explique son rejet d’une évangélisation « élitiste » qui serait « la compétence exclusive de groupes particuliers » : « Jésus ne dit pas aux apôtres de former un groupe exclusif, un groupe d’élite », affirme celui pour qui « le baptême est suffisant pour annoncer l’Évangile » et qui se dit réticent face à l’expression « laïcs engagés ». « Si vous êtes un laïc baptisé, vous êtes déjà engagé. Le baptême suffit. Il n’est pas nécessaire d’imaginer un baptême double, un baptême spécial réservé à la catégorie des “laïcs engagés”. »

Au contraire, à la suite du concile Vatican II, le pape rappelle qu’il revient à tous les laïcs de « “rendre visible” le Christ aux autres par le témoignage de leur vie », notamment en vivant « sur le mode missionnaire les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne ».

D’où, enfin, pour François, la nécessité de l’inculturation. Il faut, insiste-t-il, « tenir compte des rythmes quotidiens et des événements ordinaires des lieux et des communautés humaines »« Comment imaginer que la foi puisse se transmettre comme une espèce de transplantation de l’organisation d’un pays dans un autre, d’une situation dans une autre ? », s’interroge-t-il.

« Se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses »

S’il reconnaît que « plusieurs cultures ont été étroitement liées à la prédication de l’Évangile et au développement de la pensée chrétienne », il souligne que « le christianisme ne dispose pas d’un seul et unique modèle culturel » et qu’il faut « garder présent à l’esprit que le message révélé ne s’identifie à aucune culture ». « Il ne faut pas essayer d’imposer une forme culturelle déterminée en même temps que la proposition évangélique », insiste-t-il.

« Aujourd’hui, dans l’œuvre missionnaire aussi, il convient de ne pas emporter de lourds bagages, de se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses de leur propre culture », met en garde le pape pour qui « il ne s’agit pas de faire de l’animation missionnaire comme s’il s’agissait d’un métier, mais de vivre avec les autres, de les suivre pas à pas, de demander à les accompagner en apprenant à cheminer à leur rythme. »

La réforme de la Curie en ligne de mire

Avec ce livre, qui rappelle les fondements évangélisateurs de son pontificat, François pose aussi les jalons d’une année qui s’annonce cruciale. 2020 devrait en effet voir la publication de la constitution régissant la Curie romaine, en chantier depuis sept ans. Provisoirement intitulée Praedicate evangelium, « Proclamez l’Évangile », elle devrait rappeler combien la Curie est au service du travail d’évangélisation des Églises locales qui disposeraient de beaucoup plus d’autonomie qu’actuellement.

 

Un brouillon de ce texte qui a circulé a suscité de vives réactions et n’est sans doute pas étranger à la remobilisation de tous ceux qui, par peur de voir s’estomper leur pouvoir ou battre en brèche leur vision de l’Église, veulent à tout prix en empêcher la publication.

C’est à cette aune qu’il convient de lire les récentes rumeurs de démission du pape qui visent surtout à affaiblir la réforme : pourquoi suivre un pape qui va bientôt partir ? D’où l’importance pour François de redire l’urgence évangélisatrice qui fait le cœur de sa réforme.

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Extraits

Le témoignage suscite l’admiration

« L’attraction se fait témoignage en nous. Le témoin montre ce que l’œuvre du Christ et de son Esprit a vraiment accompli dans sa vie. Après la Résurrection, c’est le Christ qui se rend visible aux apôtres. C’est lui qui fait d’eux des témoins. Le témoignage n’est pas une prestation pour elle-même, on est témoin des œuvres du Seigneur. (…) Le témoignage suscite l’admiration, et l’admiration suscite des questions chez ceux qui le voient. Les autres se demandent : “Comment se fait-il que cette personne soit ainsi ? D’où lui vient le don d’espérer et de traiter les autres avec charité ?” Lorsque Dieu œuvre directement dans la vie et le cœur des gens, cela est source de stupeur. Admiration et stupeur voyagent ensemble dans la mission. (…) Admiration et stupeur sont les sentiments, les traits distinctifs qui caractérisent le chemin des missionnaires. Cela n’a rien à voir avec l’impatience et les angoisses des publicitaires envoyés par les entreprises pour gagner des adhérents et faire des prosélytes. »

La tromperie du prosélytisme

« Il y a du prosélytisme partout où se trouve l’idée de faire croître l’Église en se passant de l’attraction du Christ et de l’œuvre de l’Esprit, en misant tout sur une sorte de “discours savant”. Aussi, le prosélytisme exclut de la mission le Christ lui-même, et l’Esprit Saint même quand il prétend parler et agir au nom du Christ, de manière nominaliste. Par nature, le prosélytisme est toujours violent, même quand il dissimule sa violence ou qu’il l’exerce avec des gants. Il ne supporte pas la liberté et la gratuité avec lesquelles la foi peut se transmettre, par la grâce, de personne à personne. C’est pourquoi le prosélytisme n’appartient pas uniquement au passé, à l’époque du colonialisme ou des conversions forcées ou obtenues contre la promesse d’avantages matériels. Il peut exister du prosélytisme aujourd’hui, au sein des paroisses, des communautés, des mouvements ou encore des congrégations religieuses. »

Faire goûter la tendresse de Dieu

« Annoncer l’Évangile à haute voix ne consiste pas à assiéger les autres à l’aide de discours apologétiques, à hurler rageusement à l’adresse des autres la vérité de la Révélation. Il n’est pas plus utile de lancer à la tête des autres des vérités et des formules doctrinales comme si elles étaient des pierres. Quand cela se produit, c’est le signe que les paroles chrétiennes elles-mêmes sont passées à travers un alambic et se sont transformées en idéologie. (…) Annoncer l’Évangile signifie transmettre à l’aide de mots sobres et précis le témoignage du Christ comme le firent les apôtres. Mais il ne sert à rien d’inventer des discours persuasifs. (…) C’est pourquoi la répétition littérale de l’annonce n’a pas d’efficacité en elle-même et peut tomber dans le vide si les personnes à qui elle s’adresse n’ont pas l’occasion de rencontrer et de goûter d’une manière ou d’une autre la tendresse de Dieu pour eux, et sa miséricorde qui guérit. »

La force de la rencontre

« Dans l’expérience commune, on n’est pas frappé si l’on rencontre quelqu’un qui circule en martelant ce qu’est le christianisme, ce que sont le bien et le mal et ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour aller ou non en enfer ou au paradis. Dans l’expérience commune, il arrive le plus souvent d’être marqué par la rencontre avec une personne ou une réalité humaine qui surprennent par des gestes et des mots révélant leur foi dans le Christ. Ce n’est que dans le climat d’admiration et de stupeur provoquant des questions que cette personne et cette réalité humaine peuvent attester et proclamer le nom et le mystère de Jésus de Nazareth, dans l’espoir de pouvoir répondre aux attentes et aux questions suscitées chez les autres par leur témoignage. (…) La stupeur suscitée par ce que le Seigneur réalise dans ses témoins précède habituellement l’annonce. »

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Le message révélé ne s’identifie à aucune culture

« Tous les processus féconds d’inculturation ont toujours creusé leur chemin petit à petit dans la trame de la vie concrète et quotidienne. Voilà quelle est la véritable inculturation. S’inculturer, c’est être dans la vie ordinaire, dans la temporalité comme dans la manière de s’exprimer et
d’exprimer la vie de ces peuples. Comment imaginer que la foi puisse se transmettre comme une espèce de transplantation de l’organisation d’un pays dans un autre, d’une situation dans une autre ? L’inculturation ne se fait pas dans des laboratoires théologiques, mais dans la vie quotidienne. (…)

Au cours des deux derniers millénaires, les peuples qui ont reçu la grâce de la foi l’ont fait s’épanouir dans leur vie quotidienne et l’ont transmise selon leurs propres usages culturels. Le christianisme ne dispose pas d’un seul et unique modèle culturel. (…)

Il est vrai que plusieurs cultures ont été étroitement liées à la prédication de l’Évangile et au développement de la pensée chrétienne. À l’époque où nous vivons, il devient toujours plus urgent de garder présent à l’esprit que le message révélé ne s’identifie à aucune culture. Dans la rencontre avec de nouvelles cultures ou avec des cultures qui n’ont pas accueilli la prédication chrétienne, il ne faut pas essayer d’imposer une forme culturelle déterminée en même temps que la proposition évangélique. Aujourd’hui, dans l’œuvre missionnaire aussi, il convient de ne pas emporter de lourds bagages, de se libérer de certaines sacralisations orgueilleuses de leur propre culture. »

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Repères

Un livre d’entretien avec le journaliste Gianni Valente

Sans Jésus, nous ne pouvons rien faire. Être missionnaire aujourd’hui dans le monde, texte inédit du pape François (entretien avec Gianni Valente), Bayard/Librairie éditrice vaticane, 128 p., 12,90 €.

Romain d’origine et spécialiste de l’Orient chrétien, Gianni Valente a collaboré au magazine 30 Giorni avant de rejoindre l’agence Fides, liée à la Congrégation pour l’évangélisation des peuples.

Grand connaisseur de la Chine, il collabore aussi à la revue italienne de géopolitique Limes et au site d’information Vatican Insider.

 

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Pape/Levangelisation-selon-Francois-extraits-nouveau-livre-pape-2020-01-07-1201070284

APERUIT ILLIS, DOCUMENTS PONTIFICAUX, FRANÇOIS (pape), LE DIMANCHE DE LA PAROLE DE DIEU, MOTU PROPRIO APERUIT ILLIS

Motu Proprio Aperuit illis

François Motu Proprio

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LETTRE APOSTOLIQUE EN FORME DE «MOTU PROPRIO»

DU SOUVERAIN PONTIFE FRANÇOIS

APERUIT ILLIS

PAR LAQUELLE EST INSTITUÉ LE DIMANCHE DE LA PAROLE DE DIEU

 

  1. « Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures » (Lc24, 45). Voilà l’un des derniers gestes accomplis par le Seigneur ressuscité, avant son Ascension. Il apparaît aux disciples alors qu’ils sont rassemblés dans un même lieu, il rompt avec eux le pain et ouvre leur esprit à l’intelligence des Saintes Écritures. À ces hommes effrayés et déçus, il révèle le sens du mystère pascal : c’est-à-dire que, selon le projet éternel du Père, Jésus devait souffrir et ressusciter des morts pour offrir la conversion et le pardon des péchés (cf. Lc24, 26.46-47) et promet l’Esprit Saint qui leur donnera la force d’être témoins de ce Mystère de salut (cf. Lc 24, 49).

La relation entre le Ressuscité, la communauté des croyants et l’Écriture Sainte est extrêmement vitale pour notre identité. Si le Seigneur ne nous y introduit pas, il est impossible de comprendre en profondeur l’Écriture Sainte. Pourtant le contraire est tout aussi vrai : sans l’Écriture Sainte, les événements de la mission de Jésus et de son Église dans le monde restent indéchiffrables. De manière juste, Saint Jérôme pouvait écrire : « Ignorer les Écritures c’est ignorer le Christ » (In Is., prologue : PL 24, 17)

 

  1. En conclusion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, j’avais demandé que l’on pense à « un dimanche entièrement consacré à la Parole de Dieu, pour comprendre l’inépuisable richesse qui provient de ce dialogue constant de Dieu avec son peuple » (Misericordia et misera, n. 7). Consacrer de façon particulière un dimanche de l’Année liturgique à la Parole de Dieu permet, par-dessus tout, de faire revivre à l’Église le geste du Ressuscité qui ouvre également pour nous le trésor de sa Parole afin que nous puissions être dans le monde des annonciateurs de cette richesse inépuisable. À cet égard, les enseignements de Saint Éphrem me viennent à l’esprit : « Qui donc est capable de comprendre toute la richesse d’une seule de tes paroles, Seigneur ? Ce que nous en comprenons est bien moindre que ce que nous en laissons, comme des gens assoiffés qui boivent à une source. Les perspectives de ta parole sont nombreuses, comme sont nombreuses les orientations de ceux qui l’étudient. Le Seigneur a coloré sa parole de multiples beautés, pour que chacun de ceux qui la scrutent puisse contempler ce qu’il aime. Et dans sa parole il a caché tous les trésors, pour que chacun de nous trouve une richesse dans ce qu’il médite » (Commentaires sur le Diatessaron, 1, 18).

Par cette Lettre, j’entends donc répondre à de nombreuses demandes qui me sont parvenues de la part du peuple de Dieu, afin que, dans toute l’Église, on puisse célébrer en unité d’intentions le Dimanche de la Parole de Dieu. Il est désormais devenu une pratique courante de vivre des moments où la communauté chrétienne se concentre sur la grande valeur qu’occupe la Parole de Dieu dans son quotidien. Dans les diverses Églises locales, de nombreuses initiatives rendent les Saintes Écritures plus accessibles aux croyants, ce qui les rend reconnaissants pour un tel don, engagés à le vivre quotidiennement et responsables de le témoigner avec cohérence.

Le Concile œcuménique Vatican II a donné une grande impulsion à la redécouverte de la Parole de Dieu par la Constitution dogmatique Dei Verbum. De ces pages, qui méritent toujours d’être méditées et vécues, émerge clairement la nature de l’Écriture Sainte, transmise de génération en génération (chap. II), son inspiration divine (chap. III) qui embrasse Ancien et Nouveau Testament (Chap. IV et V) et son importance pour la vie de l’Église (chap. VI). Pour accroître cet enseignement, Benoît XVI convoqua en 2008 une Assemblée du Synode des Évêques sur le thème « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église », à la suite de laquelle il publia l’Exhortation Apostolique Verbum Domini, qui constitue un enseignement incontournable pour nos communautés[1]. Dans ce document, le caractère performatif de la Parole de Dieu est particulièrement approfondi surtout, lorsque dans l’action liturgique, émerge son caractère proprement sacramentel[2].

Il est donc bon que ne manque jamais dans la vie de notre peuple ce rapport décisif avec la Parole vivante que le Seigneur ne se lasse jamais d’adresser à son Épouse, afin qu’elle puisse croître dans l’amour et dans le témoignage de foi.

 

  1. J’établis donc que le IIIeDimanche du Temps Ordinaire soit consacré à la célébration, à la réflexion et à la proclamation de la Parole de Dieu. Ce dimanche de la Parole de Dieu viendra ainsi se situer à un moment opportun de cette période de l’année, où nous sommes invités à renforcer les liens avec la communauté juive et à prier pour l’unité des chrétiens. Il ne s’agit pas d’une simple coïncidence temporelle : célébrer le Dimanche de la Parole de Dieuexprime une valeur œcuménique, parce que l’Écriture Sainte indique à ceux qui se mettent à l’écoute le chemin à suivre pour parvenir à une unité authentique et solide.

Les communautés trouveront le moyen de vivre ce dimanche comme un jour solennel. Il sera important, en tout cas que, dans la célébration eucharistique, l’on puisse introduire le texte sacré, de manière à rendre évidente à l’assemblée la valeur normative que possède la Parole de Dieu. En ce dimanche, de façon particulière, il sera utile de souligner sa proclamation et d’adapter l’homélie pour mettre en évidence le service rendu à la Parole du Seigneur. Les Évêques pourront, en ce dimanche, célébrer le rite du lectorat ou confier un ministère similaire, pour rappeler l’importance de la proclamation de la Parole de Dieu dans la liturgie. Il est fondamental, en effet, de faire tous les efforts nécessaires pour former certains fidèles à être de véritables annonciateurs de la Parole avec une préparation adéquate, comme cela se produit de manière désormais habituelle pour les acolytes ou les ministres extraordinaires de la communion. De la même manière, les prêtres en paroisse pourront trouver la forme la plus adéquate pour la remise de la Bible, ou de l’un de ses livres, à toute l’assemblée, afin de faire ressortir l’importance d’en continuer la lecture dans sa vie quotidienne, de l’approfondir et de prier avec la Sainte Écriture, se référant de manière particulière à la Lectio Divina.

 

  1. Le retour du peuple d’Israël dans sa patrie, après l’exil babylonien, fut marqué de façon significative par la lecture du livre de la Loi. La Bible nous offre une description émouvante de ce moment dans le livre de Néhémie. Le peuple est rassemblé à Jérusalem sur la place de la Porte des Eaux à l’écoute de la Loi. Dispersé par la déportation, il se retrouve maintenant rassemblé autour de l’Écriture Sainte comme s’il était « un seul homme » (Ne8, 1). À la lecture du livre sacré, le peuple « écoutait » (Ne8, 3), sachant qu’il retrouvait dans cette parole le sens des événements vécus. La réaction à la proclamation de ces paroles fut l’émotion et les pleurs : « Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu, puis les lévites traduisaient, donnaient le sens, et l’on pouvait comprendre. Néhémie le gouverneur, Esdras qui était prêtre et scribe, et les lévites qui donnaient les explications, dirent à tout le peuple : « Ce jour est consacré au Seigneur votre Dieu ! Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas ! » Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi. […] Ne vous affligez pas : la joie du Seigneur est votre rempart ! » (Ne 8, 8-10).

Ces mots contiennent un grand enseignement. La Bible ne peut pas être seulement le patrimoine de quelques-uns et encore moins une collection de livres pour quelques privilégiés. Elle appartient, avant tout, au peuple convoqué pour l’écouter et se reconnaître dans cette Parole. Souvent, il y a des tendances qui tentent de monopoliser le texte sacré en le reléguant à certains cercles ou groupes choisis. Il ne peut en être ainsi. La Bible est le livre du peuple du Seigneur qui, dans son écoute, passe de la dispersion et de la division à l’unité. La Parole de Dieu unit les croyants et les rend un seul peuple.

 

  1. Dans cette unité générée par l’écoute, les pasteurs ont en premier lieu la grande responsabilité d’expliquer et de permettre à tous de comprendre l’Écriture Sainte. Puisqu’elle est le livre du peuple, ceux qui ont la vocation d’être ministres de la Parole doivent ressentir avec force l’exigence de la rendre accessible à leur communauté.

L’homélie, en particulier, revêt une fonction tout à fait particulière, car elle possède « un caractère presque sacramentel » (Evangelii Gaudium, n. 142). Faire entrer en profondeur dans la Parole de Dieu, dans un langage simple et adapté celui qui écoute, permet au prêtre de faire découvrir également la « beauté des images que le Seigneur utilisait pour stimuler la pratique du bien » (Ibid.). C’est une opportunité pastorale à ne pas manquer !

Pour beaucoup de nos fidèles, en effet, c’est l’unique occasion qu’ils possèdent pour saisir la beauté de la Parole de Dieu et de la voir se référer à leur vie quotidienne. Il faut donc consacrer le temps nécessaire à la préparation de l’homélie. On ne peut improviser le commentaire aux lectures sacrées. Pour nous, comme prédicateurs, il est plutôt demandé de ne pas s’étendre au-delà de la mesure avec des homélies ou des arguments étrangers. Quand on s’arrête pour méditer et prier sur le texte sacré, on est capable de parler avec son cœur pour atteindre le cœur des personnes qui écoutent, pour exprimer l’essentiel qui est reçu et qui produit du fruit. Ne nous lassons jamais de consacrer du temps et de prier avec l’Écriture Sainte, pour qu’elle soit accueillie « pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu » (1Th 2, 13).

Il est également souhaitable que les catéchistes, par le ministère dont ils sont revêtus, aident à faire grandir dans la foi, ressentant l’urgence de se renouveler à travers la familiarité et l’étude des Saintes Écritures, leur permettant de favoriser un vrai dialogue entre ceux qui les écoutent et la Parole de Dieu.

 

  1. Avant de se manifester aux disciples enfermés au cénacle et de les ouvrir à l’intelligence de l’Écriture (cf. Lc24, 44-45), le Ressuscité apparaît à deux d’entre eux sur le chemin qui mène de Jérusalem à Emmaüs (cf. 24, 13-35). Le récit de l’évangéliste Luc note que c’est le jour de la Résurrection, c’est-à-dire le dimanche. Ces deux disciples discutent sur les derniers événements de la passion et de la mort de Jésus. Leur chemin est marqué par la tristesse et la désillusion de la fin tragique de Jésus. Ils avaient espéré en Lui le voyant comme le Messie libérateur, mais ils se trouvent devant le scandale du Crucifié. Discrètement, le Ressuscité s’approche et marche avec les disciples, mais ceux-ci ne le reconnaissent pas (cf. v. 16). Au long du chemin, le Seigneur les interroge, se rendant compte qu’ils n’ont pas compris le sens de sa passion et de sa mort ; il les appelle « esprits sans intelligence et lents à croire » (v. 25) « et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait » (v. 27) Le Christ est le premier exégète ! Non seulement les Écritures anciennes ont anticipé ce qu’Il aurait réalisé, mais Lui-même a voulu être fidèle à cette Parole pour rendre évidente l’unique histoire du salut qui trouve dans le Christ son accomplissement.

 

  1. La Bible, par conséquent, en tant qu’Écriture Sainte, parle du Christ et l’annonce comme celui qui doit traverser les souffrances pour entrer dans la gloire (cf. v. 26). Ce n’est pas une seule partie, mais toutes les Écritures qui parlent de Lui. Sa mort et sa résurrection sont indéchiffrables sans elles. C’est pourquoi l’une des confessions de foi les plus anciennes souligne que « le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre » (1Co15, 3-5). Puisque les Écritures parlent du Christ, elles permettent de croire que sa mort et sa résurrection n’appartiennent pas à la mythologie, mais à l’histoire et se trouvent au centre de la foi de ses disciples.

Le lien entre l’Écriture Sainte et la foi des croyants est profond. Puisque la foi provient de l’écoute et que l’écoute est centrée sur la parole du Christ (cf. Rm 10, 17), l’invitation qui en découle est l’urgence et l’importance que les croyants doivent réserver à l’écoute de la Parole du Seigneur, tant dans l’action liturgique que dans la prière et la réflexion personnelle.

 

  1. Le « voyage » du Ressuscité avec les disciples d’Emmaüs se termine par le repas. Le mystérieux Voyageur accepte l’insistante demande que lui adressent les deux compagnons : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse » (Lc24, 29). S’assoyant à table avec eux, Jésus prend le pain, récite la bénédiction, le rompt et le leur donne. Alors, leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent. (cf. v. 31)

Nous comprenons de cette scène, combien est inséparable le rapport entre l’Écriture Sainte et l’Eucharistie. Le Concile Vatican II enseigne : « L’Église a toujours vénéré les divines Écritures comme elle le fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie de la table de la Parole de Dieu et de celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles » (Dei Verbum, n. 21).

La fréquentation constante de l’Écriture Sainte et la célébration de l’Eucharistie rendent possible la reconnaissance entre personnes qui s’appartiennent. En tant que chrétiens, nous sommes un seul peuple qui marche dans l’histoire, fort de la présence du Seigneur parmi nous qui nous parle et nous nourrit. Ce jour consacré à la Bible veut être non pas « une seule fois par an », mais un événement pour toute l’année, parce que nous avons un besoin urgent de devenir familiers et intimes de l’Écriture Sainte et du Ressuscité, qui ne cesse de rompre la Parole et le Pain dans la communauté des croyants. C’est pourquoi nous avons besoin d’entrer constamment en confiance avec l’Écriture Sainte, sinon le cœur restera froid et les yeux resteront fermés, frappés comme par d’innombrables formes de cécité.

Écriture et Sacrements sont donc inséparables. Lorsque les sacrements sont introduits et illuminés par la Parole, ils se manifestent plus clairement comme le but d’un chemin où le Christ lui-même ouvre l’esprit et le cœur pour reconnaître son action salvifique. Il est nécessaire, dans ce contexte, de ne pas oublier l’enseignement qui vient du livre de l’Apocalypse. Il est dit ici que le Seigneur est à la porte et qu’Il frappe. Si quelqu’un entend sa voix et lui ouvre, Il entre pour dîner avec lui (cf. 3, 20). Le Christ Jésus, à travers l’Écriture Sainte, frappe à notre porte; si nous écoutons et ouvrons la porte de notre esprit et celle de notre cœur, alors Il entrera dans notre vie et demeurera avec nous.

 

  1. Dans la deuxième lettre à Timothée, qui constitue en quelque sorte son testament spirituel, saint Paul recommande à son fidèle collaborateur de fréquenter constamment l’Écriture Sainte. L’Apôtre est convaincu que « toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice » (cf. 3, 16). Cette recommandation de Paul à Timothée constitue une base sur laquelle la Constitution conciliaire Dei Verbum aborde le grand thème de l’inspiration de l’Écriture Sainte, une base dont émergent en particulier la finalité salvifique, la dimension spirituelleet le principe de l’incarnation pour l’Écriture Sainte.

Rappelant tout d’abord la recommandation de Paul à Timothée, Dei Verbum souligne que « les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consigner dans les Lettres sacrées pour notre salut » (n. 11). Puisque celles-ci enseignent en vue du salut pour la foi dans le Christ (2 Tm 3, 15), les vérités qu’elles contiennent servent à notre salut. La Bible n’est pas une collection de livres d’histoires ni de chroniques, mais elle est entièrement tournée vers le salut intégral de la personne. L’indéniable enracinement historique des livres contenus dans le texte sacré ne doit pas faire oublier cette finalité primordiale : notre salut. Tout est orienté vers cette finalité inscrite dans la nature même de la Bible, qui est composée comme histoire du salut dans laquelle Dieu parle et agit pour aller à la rencontre de tous les hommes, pour les sauver du mal et de la mort.

Pour atteindre ce but salvifique, l’Écriture Sainte, sous l’action de l’Esprit Saint, transforme en Parole de Dieu la parole des hommes écrite de manière humaine (cf. Dei Verbum, n. 12). Le rôle de l’Esprit Saint dans la Sainte Écriture est fondamental. Sans son action, le risque d’être enfermé dans le texte serait toujours un danger, rendant facile l’interprétation fondamentaliste, d’où nous devons rester à l’écart afin de ne pas trahir le caractère inspiré, dynamique et spirituel que possède le texte sacré. Comme le rappelle l’Apôtre, « la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » (2 Co 3, 6). Le Saint-Esprit transforme donc la Sainte Écriture en une Parole vivante de Dieu, vécue et transmise dans la foi de son peuple saint.

 

  1. L’action de l’Esprit Saint ne concerne pas seulement la formation de l’Écriture Sainte, mais agit aussi chez ceux qui se mettent à l’écoute de la Parole de Dieu. Elle est importante l’affirmation des Pères conciliaires selon laquelle l’Écriture Sainte doit être « lue et interprétée à la lumière du même Esprit par lequel elle a été écrite » (Dei Verbum, n. 12). Avec Jésus Christ, la révélation de Dieu atteint son accomplissement et sa plénitude ; pourtant, l’Esprit Saint continue son action. En effet, il serait réducteur de limiter l’action de l’Esprit Saint uniquement à la nature divinement inspirée de l’Écriture Sainte et à ses différents auteurs. Il est donc nécessaire d’avoir confiance en l’action de l’Esprit Saint qui continue à réaliser sa forme particulière d’inspiration lorsque l’Église enseigne l’Écriture Sainte, lorsque le Magistère l’interprète authentiquement (cf. ibid., 10) et quand chaque croyant en fait sa norme spirituelle. Dans ce sens, nous pouvons comprendre les paroles de Jésus quand, aux disciples qui lui confirment avoir saisi le sens de ses paraboles, Il dit : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt13, 52).

 

  1. Dei Verbum précise enfin que « les paroles de Dieu, passant par les langues humaines, sont devenues semblables au langage des hommes, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant assumé l’infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes » (n. 13). C’est comme dire que l’Incarnation du Verbe de Dieu donne forme et sens à la relation entre la Parole de Dieu et le langage humain, avec ses conditions historiques et culturelles. C’est dans cet événement que prend forme la Tradition, qui elle aussi est Parole de Dieu (cf. Ibid., n. 9). On court souvent le risque de séparer entre elles l’Écriture Sainte et la Tradition, sans comprendre qu’ensemble elles sont l’unique source de la Révélation. Le caractère écrit de la première ne diminue en rien le fait qu’elle soit pleinement parole vivante ; de même que la Tradition vivante de l’Église, qui la transmet sans cesse au cours des siècles de génération en génération, possède ce livre sacré comme la « règle suprême de la foi » (Ibid., n. 21). D’ailleurs, avant de devenir un texte écrit, l’Écriture Sainte a été transmise oralement et maintenue vivante par la foi d’un peuple qui la reconnaissait comme son histoire et son principe d’identité parmi tant d’autres peuples. La foi biblique se fonde donc sur la Parole vivante et non pas sur un livre.

 

  1. Lorsque l’Écriture Sainte est lue dans le même esprit que celui avec lequel elle a été écrite, elle demeure toujours nouvelle. L’Ancien Testament n’est jamais vieux une fois qu’on le fait entrer dans le Nouveau, car tout est transformé par l’unique Esprit qui l’inspire. Tout le texte sacré possède une fonction prophétique : il ne concerne pas l’avenir, mais l’aujourd’hui de celui qui se nourrit de cette Parole. Jésus lui-même l’affirme clairement au début de son ministère : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » (Lc4, 21). Celui qui se nourrit chaque jour de la Parole de Dieu se fait, comme Jésus, contemporain des personnes qu’il rencontre ; il n’est pas tenté de tomber dans des nostalgies stériles du passé ni dans des utopies désincarnées vers l’avenir.

L’Écriture Sainte accomplit son action prophétique avant tout à l’égard de celui qui l’écoute. Elle provoque douceur et amertume. Rappelons-nous les paroles du prophète Ézéchiel lorsque le Seigneur l’invite à manger le rouleau du livre, il confie : « dans ma bouche il fut doux comme du miel » (cf. 3, 3). Même l’évangéliste Jean sur l’île de Patmos revit la même expérience qu’Ézéchiel de manger le livre, mais il ajoute quelque chose de plus spécifique : « Dans ma bouche il était doux comme le miel, mais, quand je l’eus mangé, il remplit mes entrailles d’amertume » (Ap 10, 10).

L’effet de douceur de la Parole de Dieu nous pousse à la partager avec ceux que nous rencontrons au quotidien pour leur exprimer la certitude de l’espérance qu’elle contient (cf. 1 P 3, 15-16). L’amertume, à son contraire, est souvent offerte lorsqu’on saisit à quel point il nous est difficile de vivre la parole de manière cohérente, ou se voit même refusée d’être touchée du doigt parce qu’elle n’est pas retenue valable pour donner un sens à la vie. Il est donc nécessaire de ne jamais s’accoutumer à la Parole de Dieu, mais de se nourrir de celle-ci pour découvrir et vivre en profondeur notre relation avec Dieu et avec nos frères.

 

  1. Une autre provocation qui provient de l’Écriture Sainte est celle qui concerne la charité. Constamment la Parole de Dieu rappelle l’amour miséricordieux du Père qui demande à ses enfants de vivre dans la charité. La vie de Jésus est l’expression pleine et parfaite de cet amour divin qui ne retient rien pour lui-même, mais qui s’offre à tous sans réserve. Dans la parabole du pauvre Lazare, nous trouvons une indication précieuse. Lorsque Lazare et le riche meurent, celui-ci, voyant le pauvre dans le sein d’Abraham, demande qu’il soit envoyé à ses frères pour les avertir de vivre l’amour du prochain, pour éviter qu’eux aussi subissent ses propres tourments. La réponse d’Abraham est cinglante : « Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent » (Lc16, 29). Écouter les Saintes Écritures pour pratiquer la miséricorde : c’est un grand défi pour notre vie. La Parole de Dieu est en mesure d’ouvrir nos yeux pour nous permettre de sortir de l’individualisme qui conduit à l’asphyxie et à la stérilité tout en ouvrant grand la voie du partage et de la solidarité.
  2. L’un des épisodes les plus significatifs du rapport entre Jésus et les disciples est le récit de la Transfiguration. Jésus monte sur la montagne pour prier avec Pierre, Jacques et Jean. Les évangélistes se rappellent que, tandis que le visage et les vêtements de Jésus resplendissaient, deux hommes conversaient avec Lui : Moïse et Élie, qui incarnent respectivement la Loi et les Prophètes, c’est-à-dire les Saintes Écritures. La réaction de Pierre, à cette vue, est remplie d’un joyeux émerveillement : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie » (Lc9, 33). A ce moment-là, une nuée les couvrit de son ombre et les disciples furent saisis de peur.

La Transfiguration rappelle la fête des tentes, quand Esdras et Néhémie lisaient le texte sacré au peuple, après le retour de l’exil. Dans un même temps, elle anticipe la gloire de Jésus en préparation au scandale de la passion, gloire divine qui est également évoquée par la nuée qui enveloppe les disciples, symbole de la présence du Seigneur. Cette Transfiguration est semblable à celle de l’Écriture Sainte qui se transcende lorsqu’elle nourrit la vie des croyants. Comme le rappelle Verbum Domini : « Dans la saisie de l’articulation entre les différents sens de l’Écriture, il devient alors décisif de comprendre le passage de la lettre à l’esprit. Il ne s’agit pas d’un passage automatique et spontané ; il faut plutôt un dépassement de la lettre » (n. 38).

 

  1. Sur le chemin d’accueil de la Parole de Dieu nous accompagne la Mère du Seigneur, reconnue comme bienheureuse parce qu’elle a cru en l’accomplissement de ce que le Seigneur lui avait dit (cf. Lc1, 45). La béatitude de Marie précède toutes les béatitudes prononcées par Jésus pour les pauvres, les affligés, les humbles, les pacificateurs et ceux qui sont persécutés, car c’est la condition nécessaire pour toute autre béatitude. Aucun pauvre n’est bienheureux parce qu’il est pauvre ; Il le devient, comme Marie, s’il croit en l’accomplissement de la Parole de Dieu. C’est ce que rappelle un grand disciple et maître des Saintes Écritures, saint Augustin : « Quelqu’un au milieu de la foule, particulièrement pris par l’enthousiasme, s’écria : Bienheureux le sein qui t’a porté. Et lui de répondre : Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. C’est comme dire : ma mère, que tu appelles bienheureuse, est bienheureuse précisément parce qu’elle garde la Parole de Dieu, non pas parce que le Verbe est devenu chair en elle et a vécu parmi nous, mais parce qu’elle garde la parole même de Dieu par qui elle a été créée, et qu’en elle Il s’est fait chair » (Comm. l’év. de Jn., 10, 3).

Que le Dimanche de la Parole de Dieu puisse faire grandir dans le peuple de Seigneur la religiosité et l’assiduité familière avec les Saintes Écritures, comme l’auteur sacré enseignait déjà dans les temps anciens « Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 14).

 

Donné à Rome, près de saint Jean du Latran, le 30 septembre 2019

En la mémoire liturgique de saint Jérôme, en ce début du 1600e anniversaire de sa mort.

 

[1] Cf. AAS 102 (2010), 692-787.

[2] « La sacramentalité de la Parole se comprend alors par analogie à la présence réelle du Christ sous les espèces du pain et du vin consacrés. En nous approchant de l’autel et en prenant part au banquet eucharistique, nous communions réellement au corps et au sang du Christ. La proclamation de la Parole de Dieu dans la célébration implique la reconnaissance que le Christ lui-même est présent et s’adresse à nous pour être écouté », Verbum Domini, 56.

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Le Pape institue le Dimanche de la Parole de Dieu

 

Par un motu proprio publié ce 30 septembre, le Saint-Père institue le Dimanche de la Parole de Dieu, qui sera célébré chaque année le 3e dimanche du Temps Ordinaire. D’une manière plus large, ce texte du Pape François, intitulé “Aperuit Illis”, souligne toute la richesse et le caractère vivant du texte sacré. Il encourage les croyants à une plus grande familiarité à son égard, afin de «vivre en profondeur notre relation avec Dieu et avec nos frères».

La publication du motu proprio Aperuit Illis – «Il leur ouvrit»(cf Lc 24, 45) – intervient à une date symbolique: en ce 30 septembre, l’Église universelle fait mémoire de saint Jérôme, qui a consacré la majeure partie de sa vie et de ses forces à l’étude et à la traduction des textes sacrés. Ce docteur de l’Église, l’un des quatre pères de l’Église latine, a élaboré la pièce maîtresse de la Vulgate, traduction latine officiellement reconnue par l’Église catholique. Cette année s’ouvre le 1600e anniversaire de sa mort.

 Pourquoi ce dimanche spécial ?

Le Pape François choisit donc de mettre la Parole de Dieu au centre de ce nouveau texte magistériel, et de lui accorder une place privilégiée un dimanche de l’année: «J’établis que le IIIe Dimanche du Temps Ordinaire soit consacré à la célébration, à la réflexion et à la proclamation de la Parole de Dieu», écrit le Saint-Père.   

La décision de François trouve son origine lors du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde. Le Pape avait alors «demandé que l’on pense à “un dimanche entièrement consacré à la Parole de Dieu, pour comprendre l’inépuisable richesse qui provient de ce dialogue constant de Dieu avec son peuple” (Misericordia et misera, n. 7)».

«Par cette Lettre, j’entends donc répondre à de nombreuses demandes qui me sont parvenues de la part du peuple de Dieu, afin que, dans toute l’Église, on puisse célébrer en unité d’intentions le Dimanche de la Parole de Dieu», poursuit-il. François inscrit aussi sa démarche dans le sillage de grands textes du Magistère, tels que la Constitution dogmatique Dei Verbum et l’Exhortation apostolique de Benoît XVI Verbum Domini.

 Modalités pratiques

Concrètement, le Pape suggère de «vivre ce dimanche comme un jour solennel». Il s’agira d’ «introduire le texte sacré de manière à rendre évidente à l’assemblée la valeur normative que possède la Parole de Dieu». Il sera donc utile «de souligner sa proclamation et d’adapter l’homélie pour mettre en évidence le service rendu à la Parole du Seigneur». François précise que «les Évêques pourront, en ce dimanche, célébrer le rite du lectorat ou confier un ministère similaire, pour rappeler l’importance de la proclamation de la Parole de Dieu dans la liturgie». Il exhorte ainsi à «faire tous les efforts nécessaires pour former certains fidèles à être de véritables annonciateurs de la Parole avec une préparation adéquate, comme cela se produit de manière désormais habituelle pour les acolytes ou les ministres extraordinaires de la communion».

Le Pape propose aussi que les prêtres remettent «la Bible, ou de l’un de ses livres, à toute l’assemblée, afin de faire ressortir l’importance d’en continuer la lecture dans sa vie quotidienne, de l’approfondir et de prier avec la Sainte Écriture, se référant de manière particulière à la Lectio Divina».

Ce Dimanche de la Parole de Dieu sera célébré vers la fin janvier, à un moment «où nous sommes invités à renforcer les liens avec la communauté juive et à prier pour l’unité des chrétiens». Il a donc «une valeur œcuménique, parce que l’Écriture Sainte indique à ceux qui se mettent à l’écoute le chemin à suivre pour parvenir à une unité authentique et solide», est-il souligné.

 Quel est l’objectif?

Pour François, ce nouveau jour solennel permettra «par-dessus tout de faire revivre à l’Église le geste du Ressuscité qui ouvre également pour nous le trésor de sa Parole afin que nous puissions être dans le monde des annonciateurs de cette richesse inépuisable». Il s’agit donc de le prolonger, au-delà d’une simple date fixée dans le calendrier liturgique. Le Saint-Père insiste aussi sur le fait que «la relation entre le Ressuscité, la communauté des croyants et l’Écriture Sainte est extrêmement vitale pour notre identité». Deux idées fortes qui sont développées dans la suite de ce motu proprio.

 Devenir familier de la Parole pour évangéliser

François insiste sur le fait que «ce jour consacré à la Bible veut être non pas “une seule fois par an”, mais un événement pour toute l’année, parce que nous avons un besoin urgent de devenir familiers et intimes de l’Écriture Sainte et du Ressuscité». Il est donc recommandé «d’entrer constamment en confiance avec l’Écriture Sainte, sinon le cœur restera froid et les yeux resteront fermés». Le Pape souligne «l’urgence et l’importance que les croyants doivent réserver à l’écoute de la Parole du Seigneur, tant dans l’action liturgique que dans la prière et la réflexion personnelle». La fréquentation de l’Eucharistie est aussi indiquée, car «Écritures et Sacrements sont inséparables». La foi y trouve son aliment vital, car «le lien entre l’Écriture Sainte et la foi des croyants est profond», est-il rappelé.

 La Bible n’est pas une «collection de livres pour quelques privilégiés»

La Parole de Dieu rassemble et doit être rendue accessible à tout le peuple de Dieu, explique également François. «La Bible ne peut pas être seulement le patrimoine de quelques-uns et encore moins une collection de livres pour quelques privilégiés». «Souvent, il y a des tendances qui tentent de monopoliser le texte sacré en le reléguant à certains cercles ou groupes choisis. Il ne peut en être ainsi», avertit le Saint-Père. «La Bible est le livre du peuple du Seigneur qui, dans son écoute, passe de la dispersion et de la division à l’unité. La Parole de Dieu unit les croyants et les rend un seul peuple».

 Le rôle des ministres de la Parole

Le Pape rappelle alors la responsabilité des pasteurs dans l’annonce et l’explication de l’Écriture Sainte. Ceux «qui ont la vocation d’être ministres de la Parole doivent ressentir avec force l’exigence de la rendre accessible à leur communauté», estime-t-il, avant de donner quelques indications concernant la préparation d’une homélie, ou encore la mission des catéchistes. Pour les fidèles, l’homélie est souvent «l’unique occasion qu’ils possèdent pour saisir la beauté de la Parole de Dieu et de la voir se référer à leur vie quotidienne», rappelle à cette occasion le Souverain Pontife.

 Écriture Sainte et Tradition sont liées

François met ensuite en valeur la «finalité primordiale» du texte sacré: «notre salut». La Bible possède un «indéniable enracinement historique», mais elle est aussi «entièrement tournée vers le salut intégral de la personne». Et pour «atteindre ce but salvifique», le Saint-Esprit remplit une mission essentielle. Il «transforme la Sainte Écriture en une Parole vivante de Dieu, vécue et transmise dans la foi de son peuple saint». Le Pape invite à «avoir confiance en l’action de l’Esprit Saint qui continue à réaliser sa forme particulière d’inspiration lorsque l’Église enseigne l’Écriture Sainte, lorsque le Magistère l’interprète authentiquement (cf. ibid., 10) et quand chaque croyant en fait sa norme spirituelle».

Une autre idée développée est celle du lien entre l’Écriture Sainte et la Tradition, établi notamment par l’Incarnation du Verbe de Dieu. «On court souvent le risque de séparer entre elles l’Écriture Sainte et la Tradition, sans comprendre qu’ensemble elles sont l’unique source de la Révélation», prévient le Pape, qui souligne que la «foi biblique» se fonde «sur la Parole vivante et non pas sur un livre».

 Ne pas s’habituer à la Parole de Dieu

François conclut sa réflexion en montrant combien la Bible peut et doit nourrir la vie des croyants, jour après jour, jusqu’à transformer leur manière d’être et d’agir, leur permettant par-là de réaliser pleinement leur vocation baptismale. L’Écriture Sainte «demeure toujours nouvelle», et sa fonction prophétique «ne concerne pas l’avenir, mais l’aujourd’hui de celui qui se nourrit de cette Parole». Le Pape demande «de ne jamais s’accoutumer à la Parole de Dieu, mais de se nourrir de celle-ci pour découvrir et vivre en profondeur notre relation avec Dieu et avec nos frères». Une fois qu’elle a rejoint et envahi le cœur du croyant, celui-ci est alors poussé «à la partager avec ceux que nous rencontrons au quotidien pour leur exprimer la certitude de l’espérance qu’elle contient».

 Une source de charité et de sainteté

Son caractère performatif s’exprime aussi par des actes, comme l’a lui-même montré Jésus, la Parole incarnée. «Constamment la Parole de Dieu rappelle l’amour miséricordieux du Père qui demande à ses enfants de vivre dans la charité», peut-on lire. «Écouter les Saintes Écritures pour pratiquer la miséricorde: c’est un grand défi pour notre vie, estime le Saint-Père. La Parole de Dieu est en mesure d’ouvrir nos yeux pour nous permettre de sortir de l’individualisme qui conduit à l’asphyxie et à la stérilité tout en ouvrant grand la voie du partage et de la solidarité».

Le Souverain pontife donne enfin en exemple la Vierge Marie, à qui semble s’adresser, comme l’a écrit saint Augustin, la béatitude suivante: «Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent»«La béatitude de Marie précède toutes les béatitudes prononcées par Jésus pour les pauvres, les affligés, les humbles, les pacificateurs et ceux qui sont persécutés, car c’est la condition nécessaire pour toute autre béatitude», explique François. L’écoute de la Parole ouvre donc la porte du sentier des Béatitudes, du chemin de la sainteté

https://www.vaticannews.va/fr/taglist.chiesa-e-religioni.Chiesa.fede.html

CATECHESE, CATECHUMENES, DONS DE L'ESPRIT SAINT, EGLISE CATHOLIQUE, ESPRIT SAINT, FRANÇOIS (pape ; 1936-....), FRANÇOIS (pape), PENTECÔTE, SAINT ESPRIT

Les sept dons de l’Esprit Saint : catéchèses du Pape François

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Catéchèses du Pape François

 

La piété

Ce don indique notre appurtenance à Dieu et notre lien profound avec lui, un lien qui donne sens à toute notre vie, et qui nous maintient solides, en communion avec lui, également dans les moments les plus difficiles et compliqués.

Il s’agit d’une relation vécue avecle Coeur : c’est notre amitié avec Dieu, qui nous a été donnée par Jésus, une amitié qui change notre vie et qui nous remplit d’enthousiasme, de joie. C’est pourquoi le don de la piété suscite tout d’abord en nous la gratitude et la louange. Tel est en effet le motif et le sens le plus authentique de notre culte et de notre adoration. La piété est synonyme d’un authentique esprit religieux, d’une proximité filial avec Dieu, de cette capacité de le prier avec amour et simplicité qui est proper aux personnes humbles de Coeur.

Il existe un lien très étroit entre le don de piété et la douceur. Le don de la piété que nous donne le Saint-Eprit nous rend doux, nous rend calmes, patients avec Dieu, au service des autres avec douceur.

Chers amis, dans la letter aux Romains, l’Apôtre Paul affirme : En effet, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions “Abba !”, c’est-à-dire : Père ! (Rm 8, 14-15)

(Extrait de la catéchèse du 4 juin 2014).

 

La crainte

La crainte de Dieu ! Nous savons bien que Dieu est Père et qu’il nous aime et qu’il veut notre salut, et qu’il pardonne toujours ; c’est pourquoi il n’y a aucune raison d’avoir peur de lui ! La crainte de Dieu est le don de l’Esprit qui nous rappelled combine nous sommes petits face à Dieu et à son amour et que notre bien reside dans l’abandon avec humilité, avec respect et confiance entre ses mains. Telle est la crainte de Dieu : l’abandon dans la bonté de notre Père qui nous aime tant.

Nous avons tant besoin de ce don. La crainte  de Dieu nous fait prendre conscience que tout vient de la grace et que notre veritable force reside uniquement dans le fait de suivre le Seigneur Jésu et de laisser le Père déverser sur nous sa miséricorde. Ouvrir son Coeur, afin que la bonté et la miséricorde de Dieu pénètrent en nous. C’est ce que fait l’Esprit-Saint avec le don de la crainte de Dieu : il ouvre les coeurs. Un Coeur ouvert afin que le pardon, la miséricorde, la bonté, les caresses du Père viennent à nous, car nous sommes ses fils infiniment aimés.

Lorsque nous sommes envahis par la crainte de Dieu, alors nous sommes portés à suive le Seigneur avec humilité, docilité et obeisance. Mais cela, non pas à travers une attitude résignée et passive, ou même de lamentation, mais avec l’émerveillement et la joie d’un fils qui se reconnaît servi et aimé par le Père.

Extrait de la catéchèse du 11 juin 2014.

 

La science

Lorque l’on parle de science, la pensée se tourney immédiatement vers la capacité de l’homme à connaître toujours mieux la réalité qui l’netoure et à découvrir les lois qui régissent la nature et l’univers. La science qui vient de l’Esprit-Saint, toutefois, ne se limité pas à la connaisance humaine : c’est un don special qui nous conduit à saisir, à travers la creation, la grandeur et l’amour de Dieu et sa relation profonde avec chaque creature.

Lorque nos yeux son illuminés par l’Esprit, ils s’ouvrent à la contemplation de Dieu, dans la beauté de la nature et dans la grandeur de l’univers, et nous conduisent à découvrir que toute chose nous parle de lui et de son amour. Tout cela suscite en nous un très grand émerveillement et un profound sentiment de gratitude.

Le don de science nous place en profonde harmonie avec le créateur et nous fait participer à la limpidité de son regard et de son jugement. Et c’est dans cette perspective que nous réussissons à saisir dans l’homme et la femme le sommet de la creation, comme accomplissement d’un sessein d’amour qui est imprimé en chacun de nous et qui nous fait nous redonnaître comme frères et soeurs.

Tout cela est un motif de sérénité et de paix et fait du chrétien un témoi joyeux de Dieu, sur les pas de nombreux saints qui ont su louer et chanter son amour à travers la contemplation de la creation.

Extrait de la catéchèse du 21 mai 2014.

 

La force

Avec le don de la force, le Saint-Esprit libère le terrain de notre Coeur, il le libère de sa torpeur, des incertitudes et de toutes les craintes qui peuvent le freiner, de manière que la parole du Seigneur soit mise en pratique, de façon authentique et joyeuse. C’est un vrai secours, ce don de la force, il nous rend plus forts, il nous libère aussi de nombreuses entraves.

Il y a des moments difficiles et des situations extremes où nous le don de la force se manifeste de manière extraordinaire, exemplaire. C’est le cas de ceux qui doivent affronter des experiences particulièrement dures et douloureuses,  qui bouleversent leur vie et celles de leurs proches. L’Eglise resplendit du témoignage de très nombreux frères et soeurs qui n’ont pas hésité à donner leur vie, pour rester fidèles au Seigneur et à son Evangile. Auourd’hui aussi, dans bien des parties du monde,il ne manqué pas de chrétiens qui continuent à célébrer leur foi et d’en témoigner […] même lorqu’ils savent que cela peut coûter un prix plus élevé. Mais pensons à ces homes, à ces femmes qui mènent une vie difficile, luttent pour faire vivre keur famille, éduquer leurs enfants : ils ont vrla parce que l’Esprit de force les aide.

Ce don doit constituer la note de fond de notre être chrétien, dans l’ordinaire de notre vie quotidienne. Rappelons-nous ceci : “Je peux tout en celui qui donne la force” (cf. Ph 4, 13).

Extrait de la catéchèse du 14 mai 2014.

 

Le conseil

Au moment où nous l’accueillons et le recevons dans notre Coeur, l’Esprit Saint commence aussitôt à nous render sensible à sa voix et à orienter nos pensées, nos sentiments et nos intentions selon le Coeur de Dieu.  En même temps,il nous pousse à tourner toujours plus notre regard intérieur vers Jésus, modèle de notre manière d’agir, pour être en relation avec Dieu le Père et avec nos frères. Le conseil est donc le don oar lequel l’Esprit Saint rend notre conscience capable de faire un choix concret en communion avec Dieu, selon la logique de Jésus et de son Evangile. De cette manière, l’Esprit nous fait grandir intérieurement, nous fait grandir positivement, nous fait grandir dans la communauté et nous aide à ne pas être à la merci de nos egoisms et de nos façons de voir lex choses. La condition essentielle pour conserver ce son est la prière.

Dans l’intimité avec Dieu et dans l’écoute de sa Parole, nous mettons peu à peu de côté notre logique personnelle, le plus souvent dictée par nos fermetures, nos préjugés et nos ambitions, et nous apprenons au contraire à demander au Seigneur : “Quel est ton désir ? Quel est ta volonté ? Qu’est-ce qui te plait ?”

Chers amis, le Psaume 15 nous invite à prier avec ces mots : Je bénis le Seigneur qui me conseille : même la nuit mon Coeur m’avertit (v. 7). Que l’Esprit puisse toujours mettre cette certitude en nos coeurs.

Extraits de la catéchèse du 7 mai 2014.

 

L’intelligence

Il ne s’agit pas, ici, de l’intelligence humaine, de la capacité  intellectuelle dont nous pouvons plus ou moins être pourvus. Il s’agit au contraire d’une grâce que seul l’Esprit Saint peut donner et qui suscite chez le chrétien la capacité d’aller au delà de l’aspect extérieur de la réalité et de scruter les profondeurs de la pensée de Dieu et de son dessein de salut.

Comme le suggère le mot lui-même, l’intelligence permet de intus legere, c’est-à-dire de “lire à l’intérieur”, ce don nous fait comprendre les choses comme Dieu les comprend, avec l’intelligence de Dieu. Parce que l’on peut comprendre une situation avec l’intelligence humaine, avec prudence, et c’est bien. Mais comprendre une situation en profondeur, comme Dieu la comprend est l’effet de ce don.

Quand l’Esprit Saint habite notre Coeur et illumine notre esprit, il nous fait grandir jour après jour dans la comprehension de ce que le Seigneur a dit et fait. Jésus lui-même a dit à ses disciples : “Je vous enverrai  l’Esprit Saint et il vous fera comprendre tout ce que je vous ai enseigné” (Jn 14, 26). On peut lire l’Evangile et comprendre quelque chose, mais si nous lisons l’Evangile avec ce don de l’Esprit Saint, nous pouvons comprendre la profondeur de paroles de Dieu. Et c’est un grand don, un grand don que nous devons demander et demander ensemble : “Sais-nous, Seigneur, le don de l’intelligence”.

Extrait de la catéchèse du 30 avril 2014.

 

La sagesse

La sagesse est précisément ceci : la grâce de pouvoir voir toute chose avec les yeux de Dieu. C’est simplment cela : voir le monde, voir les situations, les conjonctures, les problems, tout, avec les yeux de Dieu. Voilà la sagesse. Parfois, nous voyons les choses selon ce qui nous plait ou selon l’état de notre Coeur, avec amour ou haine, acec encie… Non, cela n’est pas l’oeil de Dieu. La sagesse est ce que l’Esprit Saint accomplit en nous afin que nous voyons toutes choses avec les yeux de Dieu. Tel est le don de la sagesse.

Et cela découle,  bien évidemment, de l’intimité avec Dieu, du rapport intime que nous entretenons avec Dieu, de cette relation des enfants avec leur Père. Et l’Esprit Saint, quand nous avons cette relation, nous fait le don de la sagesse.  Lorque nous sommes en communion avec le Seigneur, c’est comme si l’Esprit transfigurait notre Coeur et lui faisait percevoir toute la chaleur et son amour de predilection.

L’Esprit Saint rend alors le chrétien”sage”. Pas au sens où il aurait réponse à tout, où il saurait tout, mais au sens où il “connaît” Dieu. Il sait comment Dieu agit, il reconnaît quand une chose vient ou ne vient pas de Dieu.

C’est dans ce sens que le Coeur de l’homme sage possède le gout et la saveur de Dieu. Cela est la sagesse qie nous offer l’Esprit Saint, et nous pouvons tous l’avoir. Seulement, nous devons la lui demander.

Extrait de la catéchèse du 9 avril 2014.

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Message du Pape François pour le Carême 2019

  «La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu» (Rm 8,19)

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Message du Pape François pour le Carême 2019. 

Chers frères et sœurs,

 

Chaque année, Dieu, avec le secours de notre Mère l’Eglise, «accorde aux chrétiens de se préparer aux fêtes pascales dans la joie d’un cœur purifié» (Préface de Carême 1) pour qu’ils puissent puiser aux mystères de la rédemption, la plénitude offerte par la vie nouvelle dans le Christ. Ainsi nous pourrons cheminer de Pâques en Pâques jusqu’à la plénitude du salut que nous avons déjà reçue grâce au mystère pascal du Christ: «Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance» (Rm 8,24). Ce mystère de salut, déjà à l’œuvre en nous en cette vie terrestre, se présente comme un processus dynamique qui embrasse également l’Histoire et la création tout entière. Saint Paul le dit : «La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu» (Rm8,19). C’est dans cette perspective que je souhaiterais offrir quelques points de réflexion pour accompagner notre chemin de conversion pendant le prochain carême.

 

 

  1. La rédemption de la Création

 La célébration du Triduum pascal de la passion, mort et résurrection du Christ, sommet de l’année liturgique, nous appelle, chaque fois, à nous engager sur un chemin de préparation, conscients que notre conformation au Christ (cf. Rm 8,29) est un don inestimable de la miséricorde de Dieu.

Si l’homme vit comme fils de Dieu, s’il vit comme une personne sauvée qui se laisse guider par l’Esprit Saint (cf. Rm 8,14) et sait reconnaître et mettre en œuvre la loi de Dieu, en commençant par celle qui est inscrite en son cœur et dans la nature, alors il fait également du bien à la Création, en coopérant à sa rédemption. C’est pourquoi la création, nous dit Saint Paul, a comme un désir ardent que les fils de Dieu se manifestent, à savoir que ceux qui jouissent de la grâce du mystère pascal de Jésus vivent pleinement de ses fruits, lesquels sont destinés à atteindre leur pleine maturation dans la rédemption du corps humain. Quand la charité du Christ transfigure la vie des saints – esprit, âme et corps –, ceux-ci deviennent une louange à Dieu et, par la prière, la contemplation et l’art, ils intègrent aussi toutes les autres créatures, comme le confesse admirablement le «Cantique des créatures» de saint François d’Assise (cf. Enc. Laudato Sì, n. 87). En ce monde, cependant, l’harmonie produite par la rédemption, est encore et toujours menacée par la force négative du péché et de la mort.

  

  1. La force destructrice du péché

En effet, lorsque nous ne vivons pas en tant que fils de Dieu, nous mettons souvent en acte des comportements destructeurs envers le prochain et les autres créatures, mais également envers nous-mêmes, en considérant plus ou moins consciemment que nous pouvons les utiliser selon notre bon plaisir. L’intempérance prend alors le dessus et nous conduit à un style de vie qui viole les limites que notre condition humaine et la nature nous demandent de respecter. Nous suivons alors des désirs incontrôlés que le Livre de la Sagesse attribue aux impies, c’est-à-dire à ceux qui n’ont pas Dieu comme référence dans leur agir, et sont dépourvus d’espérance pour l’avenir (cf. 2,1-11). Si nous ne tendons pas continuellement vers la Pâque, vers l’horizon de la Résurrection, il devient clair que la logique du «tout et tout de suite», du «posséder toujours davantage» finit par s’imposer.

La cause de tous les maux, nous le savons, est le péché qui, depuis son apparition au milieu des hommes, a brisé la communion avec Dieu, avec les autres et avec la création à laquelle nous sommes liés avant tout à travers notre corps. La rupture de cette communion avec Dieu a également détérioré les rapports harmonieux entre les êtres humains et l’environnement où ils sont appelés à vivre, de sorte que le jardin s’est transformé en un désert (cf. Gn 3,17-18). Il s’agit là du péché qui pousse l’homme à se tenir pour le dieu de la création, à s’en considérer le chef absolu et à en user non pas pour la finalité voulue par le Créateur mais pour son propre intérêt, au détriment des créatures et des autres.

Quand on abandonne la loi de Dieu, la loi de l’amour, c’est la loi du plus fort sur le plus faible qui finit par s’imposer. Le péché qui habite dans le cœur de l’homme (cf. Mc 7, 20-23) – et se manifeste sous les traits de l’avidité, du désir véhément pour le bien-être excessif, du désintérêt pour le bien d’autrui, et même souvent pour le bien propre – conduit à l’exploitation de la création, des personnes et de l’environnement, sous la motion de cette cupidité insatiable qui considère tout désir comme un droit, et qui tôt ou tard, finira par détruire même celui qui se laisse dominer par elle.

  

  1. La force de guérison du repentir et du pardon

 C’est pourquoi la création a un urgent besoin que se révèlent les fils de Dieu, ceux qui sont devenus “une nouvelle création” : «Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né» (2 Co 5,17). En effet, grâce à leur manifestation, la création peut elle aussi «vivre» la Pâque: s’ouvrir aux cieux nouveaux et à la terre nouvelle (cf. Ap 21,1). Le chemin vers Pâques nous appelle justement à renouveler notre visage et notre cœur de chrétiens à travers le repentir, la conversion et le pardon afin de pouvoir vivre toute la richesse de la grâce du mystère pascal.

Cette “impatience”, cette attente de la création, s’achèvera lors de la manifestation des fils de Dieu, à savoir quand les chrétiens et tous les hommes entreront de façon décisive dans ce “labeur” qu’est la conversion. Toute la création est appelée, avec nous, à sortir «de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu» (Rm 8,21). Le carême est un signe sacramentel de cette conversion. Elle appelle les chrétiens à incarner de façon plus intense et concrète le mystère pascal dans leur vie personnelle, familiale et sociale en particulier en pratiquant le jeûne, la prière et l’aumône.

Jeûner, c’est-à-dire apprendre à changer d’attitude à l’égard des autres et des créatures: de la tentation de tout “dévorer” pour assouvir notre cupidité, à la capacité de souffrir par amour, laquelle est capable de combler le vide de notre cœur. Prier afin de savoir renoncer à l’idolâtrie et à l’autosuffisance de notre moi, et reconnaître qu’on a besoin du Seigneur et de sa miséricorde. Pratiquer l’aumône pour se libérer de la sottise de vivre en accumulant toute chose pour soi dans l’illusion de s’assurer un avenir qui ne nous appartient pas. Il s’agit ainsi de retrouver la joie du dessein de Dieu sur la création et sur notre cœur, celui de L’aimer, d’aimer nos frères et le monde entier, et de trouver dans cet amour le vrai bonheur.

Chers frères et sœurs, le «carême» du Fils de Dieu a consisté à entrer dans le désert de la création pour qu’il redevienne le jardin de la communion avec Dieu, celui qui existait avant le péché originel (cf. Mc 1,12-13; Is 51,3). Que notre Carême puisse reparcourir le même chemin pour porter aussi l’espérance du Christ à la création, afin qu’«elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, puisse connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu» (cf. Rm 8,21). Ne laissons pas passer en vain ce temps favorable! Demandons à Dieu de nous aider à mettre en œuvre un chemin de vraie conversion. Abandonnons l’égoïsme, le regard centré sur nous-mêmes et tournons-nous vers la Pâque de Jésus: faisons-nous proches de nos frères et sœurs en difficulté en partageant avec eux nos biens spirituels et matériels. Ainsi, en accueillant dans le concret de notre vie la victoire du Christ sur le péché et sur la mort, nous attirerons également sur la création sa force transformante.

  

Du Vatican, le 4 octobre 2018,

Fête de Saint François d’Assise.

FRANÇOIS

DIALOGUE INTERRELIGIEUX, EGLISE CATHOLIQUE, FRANÇOIS (pape), ISLAM, RELATIONS ENTRE L'EGLISE CATHOLIQUE ET L'ISLAM, RELATIONS ENTRE L'ISLAM ET L'EGLISE CATHOLIQUE, VOYAGES PONTIFICAUX

Document signé par le Pape François et le Grand Imam d’Al-Hazar

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VOYAGE APOSTOLIQUE DU PAPE FRANÇOIS
AUX ÉMIRATS ARABES UNIS

(3-5 FÉVRIER 2019)

 

DOCUMENT SUR LA FRATERNITÉ HUMAINE POUR LA PAIX MONDIALE ET LA COEXISTENCE COMMUNE

 

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AVANT-PROPOS

La foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. De la foi en Dieu, qui a créé l’univers, les créatures et tous les êtres humains – égaux par Sa Miséricorde –, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, en sauvegardant la création et tout l’univers et en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres.

Partant de cette valeur transcendante, en diverses rencontres dans une atmosphère de fraternité et d’amitié, nous avons partagé les joies, les tristesses et les problèmes du monde contemporain, au niveau du progrès scientifique et technique, des conquêtes thérapeutiques, de l’époque digitale, des mass media, des communications ; au niveau de la pauvreté, des guerres et des malheurs de nombreux frères et sœurs en diverses parties du monde, à cause de la course aux armements, des injustices sociales, de la corruption, des inégalités, de la dégradation morale, du terrorisme, de la discrimination, de l’extrémisme et de tant d’autres motifs.

De ces échanges fraternels et sincères, que nous avons eus, et de la rencontre pleine d’espérance en un avenir lumineux pour tous les êtres humains, est née l’idée de ce « Document sur la Fraternité humaine ». Un document raisonnéavec sincéritéet sérieux pour être une déclaration commune de bonne et loyale volonté, destinée à inviter toutes les personnes qui portent dans le cœur la foi en Dieu et la foi dans la fraternité humaine, à s’unir et à travailler ensemble, afin que ce Document devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

 

DOCUMENT

Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.

Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.

Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.

Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.

Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.

Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.

Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.

Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.

Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif
– avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.

Nous – croyants en Dieu, dans la rencontre finale avec Lui et dans Son Jugement –, partant de notre responsabilité religieuse et morale, et par ce Document, nous demandons à nous-mêmes et aux Leaders du monde, aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent, et de mettre fin aux guerres, aux conflits, à la dégradation environnementale et au déclin culturel et moral que le monde vit actuellement.

Nous nous adressons aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde, afin qu’ils retrouvent les valeurs de la paix, de la justice, du bien, de la beauté, de la fraternité humaine et de la coexistence commune, pour confirmer l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous et chercher à les répandre partout.

Cette Déclaration, partant d’une réflexion profonde sur notre réalité contemporaine, appréciant ses réussites et partageant ses souffrances, ses malheurs et ses calamités, croit fermement que parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants.

Nous, reconnaissant aussi les pas positifs que notre civilisation moderne a accomplis dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés, nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentimentgénéral de frustration, de solitude et de désespoir, conduisant beaucoup à tomber dans le tourbillon de l’extrémisme athée et agnostique, ou bien dans l’intégrisme religieux, dans l’extrémisme et dans le fondamentalisme aveugle, poussant ainsi d’autres personnes à céder à des formes de dépendance et d’autodestruction individuelle et collective.

L’histoire affirme que l’extrémisme religieux et national, ainsi que l’intolérance, ont produit dans le monde, aussi bien en Occident qu’en Orient, ce que l’on pourrait appeler les signaux d’une « troisième guerre mondiale par morceaux », signaux qui, en diverses parties du monde et en diverses conditions tragiques, ont commencé à montrer leur visage cruel ; situations dont on ne connaît pas avec précision combien de victimes, de veuves et d’orphelins elles ont générés. En outre, il y a d’autres régions qui se préparent à devenir le théâtre de nouveaux conflits, où naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles.

Nous affirmons aussi que les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles – dont bénéficie seulement une minorité de riches, au détriment de la majorité des peuples de la terre – ont provoqué, et continuent à le faire, d’énormes quantité de malades, de personnes dans le besoin et de morts, causant des crises létales dont sont victimes divers pays, malgré les richesses naturelles et les ressources des jeunes générations qui les caractérisent. A l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable.

Il apparaît clairement à ce propos combien la famille est essentielle, en tant que noyau fondamental de la société et de l’humanité, pour donner le jour à des enfants, les élever, les éduquer, leur fournir une solide morale et la protection familiale. Attaquer l’institution familiale, en la méprisant ou en doutant de l’importance de son rôle, représente l’un des maux les plus dangereux de notre époque.

Nous témoignons aussi de l’importance du réveil du sens religieux et de la nécessité de le raviver dans les cœurs des nouvelles générations, par l’éducation saine et l’adhésion aux valeurs morales et aux justes enseignements religieux, pour faire face aux tendances individualistes, égoïstes, conflictuelles, au radicalisme et à l’extrémisme aveugle sous toutes ses formes et ses manifestations.

Le premier et le plus important objectif des religions est celui de croire en Dieu, de l’honorer et d’appeler tous les hommes à croire que cet univers dépend d’un Dieu qui le gouverne, qu’il est le Créateur qui nous a modelés avec Sa Sagesse divine et nous a accordé le don de la vie pour le préserver. Un don que personne n’a le droit d’enlever, de menacer ou de manipuler à son gré; au contraire, tous doivent préserver ce don de la vie depuis son commencement jusqu’à sa mort naturelle. C’est pourquoi nous condamnons toutes les pratiques qui menacent la vie comme les génocides, les actes terroristes, les déplacements forcés, le trafic d’organes humains, l’avortement et l’euthanasie et les politiques qui soutiennent tout cela.

De même nous déclarons – fermement – que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles. C’est pourquoi nous demandons à tous de cesser d’instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l’extrémisme et au fanatisme aveugle et de cesser d’utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression. Nous le demandons par notre foi commune en Dieu, qui n’a pas créé les hommes pour être tués ou pour s’affronter entre eux et ni non plus pour être torturés ou humiliés dans leurs vies et dans leurs existences. En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens.

Ce Document, en accord avec les précédents Documents Internationaux qui ont souligné l’importance du rôle des religions dans la construction de la paix mondiale, certifie ce qui suit :

–  La forte conviction que les vrais enseignements des religions invitent à demeurer ancrés dans les valeurs de la paix ; à soutenir les valeurs de la connaissance réciproque, de la fraternité humaine et de la coexistence commune ; à rétablir la sagesse, la justice et la charité et à réveiller le sens de la religiosité chez les jeunes, pour défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste, du danger des politiques de l’avidité du profit effréné et de l’indifférence, basée sur la loi de la force et non sur la force de la loi.

–  La liberté est un droit de toute personne : chacune jouit de la liberté de croyance, de pensée, d’expression et d’action. Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. Cette Sagesse divine est l’origine dont découle le droit à la liberté de croyance et à la liberté d’être différents. C’est pourquoi on condamne le fait de contraindre les gens à adhérer à une certaine religion ou à une certaine culture, comme aussi le fait d’imposer un style de civilisation que les autres n’acceptent pas.

–  La justice basée sur la miséricorde est le chemin à parcourir pour atteindre une vie décente à laquelle a droit tout être humain.

–  Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.

–  Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles.

–  La protection des lieux de culte – temples, églises et mosquées – est un devoir garanti par les religions, par les valeurs humaines, par les lois et par les conventions internationales. Toute tentative d’attaquer les lieux de culte ou de les menacer par des attentats, des explosions ou des démolitions est une déviation des enseignements des religions, ainsi qu’une claire violation du droit international.

–  Le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations.

–  Le concept de citoyenneté se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant.

–  La relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituéeni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure.

–  C’est une nécessité indispensable de reconnaître le droit de la femme à l’instruction, au travail, à l’exercice de ses droits politiques. En outre, on doit travailler à la libérer des pressions historiques et sociales contraires aux principes de sa foi et de sa dignité. Il est aussi nécessaire de la protéger de l’exploitation sexuelle et du fait de la traiter comme une marchandise ou un moyen de plaisir ou de profit économique. Pour cela, on doit cesser toutes les pratiques inhumaines et les coutumes courantes qui humilient la dignité de la femme et travailler à modifier les lois qui empêchent les femmes de jouir pleinement de leurs droits.

–  La défense des droits fondamentaux des enfants à grandir dans un milieu familial, à l’alimentation, à l’éducation et à l’assistance est un devoir de la famille et de la société. Ces droits doivent être garantis et préservés, afin qu’ils ne manquent pas ni ne soient refusés à aucun enfant, en aucun endroit du monde. Il faut condamner toute pratique qui viole la dignité des enfants et leurs droits. Il est aussi important de veiller aux dangers auxquels ils sont exposés – spécialement dans le domaine digital – et de considérer comme un crime le trafic de leur innocence et toute violation de leur enfance.

  • La protection des droits des personnes âgées, des faibles, des handicapés et des opprimés est une exigence religieuse et sociale qui doit être garantie et protégée par des législations rigoureuses et l’application des conventions internationales à cet égard.

A cette fin, l’Eglise catholique et Al-Azhar, par leur coopération commune, déclarent et promettent de porter ce Document aux Autorités, aux Leaders influents, aux hommes de religion du monde entier, aux organisations régionales et internationales compétentes, aux organisations de la société civile, aux institutions religieuses et aux Leaders de la pensée ; et de s’engager à la diffusion des principes de cette Déclaration à tous les niveaux régionaux et internationaux, en préconisant de les traduire en politiques, en décisions, en textes législatifs, en programmes d’étude et matériaux de communication.

Al-Azhar et l’Eglise Catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers.

En conclusion nous souhaitons que :

cette Déclaration soit une invitation à la réconciliation et à la fraternité entre tous les croyants, ainsi qu’entre les croyants et les non croyants, et entre toutes les personnes de bonne volonté ;

soit un appel à toute conscience vivante qui rejette la violence aberrante et l’extrémisme aveugle ; appel à qui aime les valeurs de tolérance et de fraternité, promues et encouragées par les religions ;

soit un témoignage de la grandeur de la foi en Dieu qui unit les cœurs divisés et élève l’esprit humain ;

soit un symbole de l’accolade entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, et entre tous ceux qui croient que Dieu nous a créés pour nous connaître, pour coopérer entre nous et pour vivre comme des frères qui s’aiment.

Ceci est ce que nous espérons et cherchons à réaliser, dans le but d’atteindre une paix universelle dont puissent jouir tous les hommes en cette vie.

Abou Dabi, le 4 février 2019

 

Sa Sainteté
Pape François                                               Grand Imam d’Al-Azhar
Ahmad Al-Tayyeb

         

© Copyright – Libreria Editrice Vaticana

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EGLISE CATHOLIQUE, EMIRATS ARABES UNIS, FRANÇOIS (pape), VOYAGES PONTIFICAUX

Discours du Pape François aux Emirats Arabes Unis

 

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Discours D’Abou Dahbi @ Vatican Media

Emirats arabes unis: le discours de la paix à Abou Dhabi (traduction officielle)

« Le devoir de bannir toute nuance d’approbation du mot guerre »

 « La fraternité humaine exige de nous, représentants des religions, le devoir de bannir toute nuance d’approbation du mot guerre », déclare le pape François dans son discours d’Abou Dhabi lors du sommet des religions pour la paix ce lundi 4 février 2019.

Voici la traduction officielle en français du discours du pape François devant les participants de ce congrès, de différentes religions. Nous allons compléter plus tard les ajouts signalés notamment par (…).

 

Discours du pape François

Al Salamò Alaikum! La paix soit avec vous!

Je remercie de tout cœur Son Altesse le Sheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan et le Docteur Ahmad Al-Tayyib, Grand Imam d’Al-Azhar, pour leurs paroles. Je suis reconnaissant au Conseil des Anciens pour la rencontre que nous venons d’avoir, près de la Mosquée du Cheikh Zayed.

Je salue cordialement les Autorités civiles et religieuses et le Corps diplomatique. Permettez-moi aussi un remerciement sincère pour l’accueil chaleureux que tous m’ont réservé, ainsi qu’à notre délégation.

Je remercie aussi toutes les personnes qui ont contribué à rendre possible ce voyage et qui ont travaillé avec dévouement, enthousiasme et professionnalisme pour cet événement: les organisateurs, le personnel du Protocole, celui de la sécurité et tous ceux qui de diverses manières ont donné leur contribution «dans les coulisses». Un merci spécial à Monsieur Mohamed Abdel-Salam, ancien conseiller du Grand Imam.

De votre patrie je me tourne vers tous les pays de cette Péninsule, auxquels je désire adresser mon plus cordial salut, avec amitié et estime.

Avec un esprit reconnaissant au Seigneur, en ce huitième centenaire de la rencontre entre Saint François d’Assise et le sultan al-Malik al-Kamil, j’ai accueilli l’opportunité de venir ici comme croyant assoiffé de paix, comme frère qui cherche la paix avec les frères. Vouloir la paix, promouvoir la paix, être instruments de paix: nous sommes ici pour cela.

Le logo de ce voyage représente une colombe avec un rameau d’olivier. C’est une image qui rappelle le récit du déluge primordial, présent en diverses traditions religieuses. Selon le récit biblique, pour préserver l’humanité de la destruction, Dieu demande à Noé d’entrer dans l’arche avec sa famille. Nous aussi aujourd’hui, au nom de Dieu, pour sauvegarder la paix, nous avons besoin d’entrer ensemble, comme une unique famille, dans une arche qui puisse sillonner les mers en tempête du monde: l’arche de la fraternité.

Le point de départ est de reconnaître que Dieu est à l’origine de l’unique famille humaine. Lui, qui est le Créateur de tout et de tous, veut que nous vivions en frères et sœurs, habitant la maison commune de la création qu’il nous a donnée. Se fonde ici, aux racines de notre humanité commune, la fraternité, comme «vocation contenue dans le dessein créateur de Dieu»[1]. Elle nous dit que nous avons tous une égale dignité et que personne ne peut être patron ou esclave des autres.

On ne peut honorer le Créateur sans protéger la sacralité de toute personne humaine et de toute vie humaine: chacun est également précieux aux yeux de Dieu. Parce qu’il ne regarde pas la famille humaine avec un regard de préférence qui exclut mais avec un regard de bienveillance qui inclut. Par conséquent, reconnaître à chaque être humain les mêmes droits c’est glorifier le Nom de Dieu sur la terre. Au nom de Dieu Créateur, donc, est condamnée sans hésitation toute forme de violence, parce que c’est une grave profanation du Nom de Dieu de l’utiliser pour justifier la haine et la violence contre le frère. Il n’existe pas de violence qui puisse être justifiée religieusement.

Personne ne peut instrumentaliser les religions pour pousser à la violence, au terrorisme, à l’oppression (…).

Un ennemi de la fraternité est l’individualisme, qui se traduit dans la volonté de s’affirmer soi-même et son propre groupe au-dessus des autres. C’est un piège qui menace tous les aspects de la vie, jusqu’à la plus haute et innée prérogative de l’homme, c’est-à-dire l’ouverture au transcendant et la religiosité. La vraie religiosité consiste dans le fait d’aimer Dieu de tout son cœur et le prochain comme soi-même. La conduite religieuse a donc besoin d’être continuellement purifiée de la tentation récurrente de juger les autres ennemis et adversaires. Chaque croyance est appelée à dépasser le clivage entre amis et ennemis, pour assumer la perspective du Ciel, qui embrasse les hommes sans privilèges ni discriminations.

Aussi je désire exprimer mon appréciation pour l’engagement de ce pays pour la tolérance et pour garantir la liberté de culte, en faisant face à l’extrémisme et à la haine. En faisant ainsi, alors qu’on promeut la liberté fondamentale de professer sa propre croyance, exigence intrinsèque à la réalisation même de l’homme, on veille aussi à ce que la religion ne soit pas instrumentalisée et risque, en admettant la violence et le terrorisme, de se nier elle-même.

La fraternité certainement «exprime aussi la multiplicité et la différence qui existent entre les frères, bien que liés par la naissance et ayant la même nature et la même dignité».[2] La pluralité religieuse en est une expression. Dans ce contexte l’attitude juste n’est ni l’uniformité forcée, ni le syncrétisme conciliant: ce que nous sommes appelés à faire, en tant que croyants, c’est nous engager pour l’égale dignité de tous, au nom du Miséricordieux qui nous a créés et au nom duquel doit être cherché le règlement des oppositions et la fraternité dans la diversité. Je voudrais ici réaffirmer la conviction de l’Eglise catholique: «Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l’image de Dieu».[3]

Diverses interrogations, cependant, s’imposent: comment nous garder réciproquement dans l’unique famille humaine? Comment nourrir une amitié non théorique, qui se traduise en authentique fraternité? Comment faire prévaloir l’inclusion de l’autre sur l’exclusion au nom de sa propre appartenance? Comment, enfin, les religions peuvent-elles être des canaux de fraternité plutôt que des barrières de séparation?

La famille humaine et le courage de l’altérité

Si nous croyons en l’existence de la famille humaine, il en découle qu’elle doit être protégée en tant que telle. Comme en toute famille, cela arrive d’abord par un dialogue quotidien et effectif. Il suppose sa propre identité, qu’il ne faut pas abdiquer pour plaire à l’autre. Mais en même temps demande le courage de l’altérité[4]qui comporte la pleine reconnaissance de l’autre et de sa liberté, et l’engagement qui suit à m’employer pour que ses droits fondamentaux soient toujours affirmés, partout et par quiconque. Parce que sans liberté il n’y a plus d’enfants de la famille humaine, mais des esclaves. Parmi les libertés je voudrais souligner la liberté religieuse. Elle ne se limite pas à la seule liberté de culte, mais elle voit dans l’autre vraiment un frère, un fils de ma même humanité que Dieu laisse libre et que par conséquent aucune institution humaine ne peut forcer, pas même en son nom.

La liberté est la liberté de toute personne, de croyance, de pensée (…).

Le dialogue et la prière

Le courage de l’altérité est l’âme du dialogue, qui se fonde sur la sincérité des intentions. Le dialogue est en effet compromis par la feinte, qui augmente la distance et le soupçon: on ne peut pas proclamer la fraternité et ensuite agir en sens contraire. Selon un écrivain moderne, «celui qui se ment à lui-même et écoute ses propres mensonges, arrive au point de ne plus pouvoir distinguer la vérité, ni en lui-même, ni autour de lui, et ainsi il commence à ne plus avoir d’estime ni de lui-même, ni des autres»[5].

En tout cela la prière est incontournable: tandis qu’elle incarne le courage de l’altérité par rapport à Dieu, dans la sincérité de l’intention, elle purifie le cœur du repli sur soi. La prière faite avec le cœur fortifie la fraternité. C’est pourquoi, «pour ce qui est de l’avenir du dialogue interreligieux, la première chose que nous devons faire est de prier. Et prier les uns pour les autres: nous sommes frères! Sans le Seigneur, rien n’est possible; avec Lui, tout le devient! Que notre prière – chacun selon sa propre tradition – puisse adhérer pleinement à la volonté de Dieu, qui désire que tous les hommes se reconnaissent frères et vivent ainsi, en formant la grande famille humaine dans l’harmonie des diversités»[6].

Il n’y a pas d’alternative: ou bien nous construirons ensemble l’avenir ou bien il n’y aura pas de futur. Les religions, en particulier, ne peuvent renoncer à la tâche urgente de construire des ponts entre les peuples et les cultures. Le temps est arrivé où les religions doivent se dépenser plus activement, avec courage et audace, sans artifice, pour aider la famille humaine à mûrir la capacité de réconciliation, la vision d’espérance et les itinéraires concrets de paix.

L’éducation et la justice

Nous revenons ainsi à l’image initiale de la colombe de la paix. La paix aussi, pour prendre son envol, a besoin d’ailes qui la soutiennent. Les ailes de l’éducation et de la justice.

L’éducation – en latin indique le fait d’extraire, de tirer au-dehors – c’est porter à la lumière les ressources précieuses de l’esprit. Il est réconfortant de constater comment en ce pays on ne s’investit pas seulement dans l’extraction des ressources de la terre, mais aussi dans celles du cœur, dans l’éducation des jeunes. C’est un engagement et je souhaite qu’il se poursuive et se répande ailleurs. L’éducation arrive aussi dans la relation, dans la réciprocité. A la célèbre maxime ancienne «connais-toi toi-même» nous devons accoler «connais le frère»: son histoire, sa culture et sa foi, parce qu’il n’y a pas de vraie connaissance de soi sans l’autre. En tant qu’hommes, et encore plus en tant que frères, rappelons-nous réciproquement que rien de ce qui est humain ne peut nous demeurer étranger[7]. Il est important pour l’avenir de former des identités ouvertes, capables de vaincre la tentation de se replier sur soi et de se raidir.

Investir dans la culture favorise une diminution de la haine et une croissance de la civilisation et de la prospérité. Education et violence sont inversement proportionnelles. Les instituts catholiques – bien appréciés aussi en ce pays et dans la région – promeuvent cette éducation à la paix et à la connaissance réciproque pour prévenir la violence.

Les jeunes, souvent entourés de messages négatifs et de fake news, ont besoin d’apprendre à ne pas céder aux séductions du matérialisme, de la haine et des préjugés; d’apprendre à réagir à l’injustice et aussi aux douloureuses expériences du passé; d’apprendre à défendre les droits des autres avec la même vigueur avec laquelle ils défendent leurs propres droits. Ce seront eux, un jour, qui nous jugeront: bien, si nous leur avons donné des bases solides pour créer de nouvelles rencontres de civilisation; mal, si nous leur avons laissé seulement des mirages et la perspective désolée de néfastes affrontements de barbarie.

La justice est la seconde aile de la paix, laquelle souvent n’est pas compromise par des épisodes particuliers, mais est lentement dévorée par le cancer de l’injustice.

Donc, on ne peut croire en Dieu et ne pas chercher à vivre la justice avec tous, selon la règle d’or: «Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi: voilà ce que disent la Loi et les Prophètes» (Mt 7, 12).

Paix et justice sont inséparables! Le prophète Isaïe dit: «Le fruit de la justice sera la paix» (32, 17). La paix meurt quand elle divorce de la justice, mais la justice se trouve fausse si elle n’est pas universelle. Une justice adressée seulement aux membres de la famille, aux compatriotes, aux croyants de la même foi est une justice boiteuse, c’est une injustice masquée!

Les religions ont aussi la tâche de rappeler que l’avidité du profit rend le cœur inerte et que les lois du marché actuel, exigeant tout et tout de suite, n’aident pas la rencontre, le dialogue, la famille, dimensions essentielles de la vie qui nécessitent du temps et de la patience. Que les religions soient la voix des derniers, qui ne sont pas des statistiques mais des frères, et qu’elles soient du côté des pauvres; qu’elles veillent comme des sentinelles de fraternité dans la nuit des conflits, qu’elles soient des rappels vigilants pour que l’humanité ne ferme pas les yeux face aux injustices et ne se résigne jamais aux trop nombreux drames du monde.

Le désert qui fleurit

Après avoir parlé de la fraternité comme arche de paix, je voudrais maintenant m’inspirer d’une seconde image, celle du désert, qui nous entoure.

Ici, en peu d’années, avec clairvoyance et sagesse, le désert a été transformé en un lieu prospère et hospitalier; le désert est devenu, d’obstacle impraticable et inaccessible, un lieu de rencontre entre les cultures et les religions. Ici le désert est fleuri, non seulement pour quelques jours par an, mais pour de nombreuses années à venir. Ce pays, dans lequel sable et gratte-ciels se rencontrent, continue à être un important carrefour entre Occident et Orient, entre Nord et Sud de la planète, un lieu de développement, où des espaces un temps inhospitaliers, proposent des postes de travail à des personnes de diverses nations.

Le développement aussi, toutefois, a ses adversaires. Et si un ennemi de la fraternité était l’individualisme, je voudrais citer comme obstacle au développement l’indifférence, qui finit par convertir les réalités fleuries en landes désertes. En effet, un développement purement utilitariste ne donne pas de progrès réel et durable. Seul un développement intégral et qui a de la cohésion prépare un avenir digne de l’homme. L’indifférence empêche de voir la communauté humaine au-delà du profit et le frère au-delà du travail qu’il accomplit. L’indifférence, en effet, ne regarde pas vers demain; elle ne fait pas attention à l’avenir de la création, elle n’a pas soin de la dignité de l’étranger et de l’avenir des enfants.

Dans ce contexte je me réjouis que justement ici à Abu Dhabi, en novembre dernier, ait eu lieu le premier Forum de l’Alliance interreligieuse pour des Communautés plus sûres, sur le thème de la dignité de l’enfant à l’ère numérique. Cet événement a recueilli le message lancé, un an auparavant, à Rome au Congrès international sur le même thème, auquel j’avais donné tout mon appui et mon encouragement. Je remercie donc tous les leaders qui s’engagent dans ce domaine et j’assure mon soutien, ma solidarité et ma participation ainsi que ceux de l’Eglise catholique à cette cause très importante de la protection des mineurs en toutes ses expressions.

Ici, dans le désert, s’est ouvert un chemin fécond de développement qui, à partir du travail, offre une espérance à de nombreuses personnes de divers peuples, cultures et croyances. Parmi elles, de nombreux chrétiens aussi, dont la présence dans la région remonte dans les siècles, ont trouvé une opportunité et apporté une contribution significative à la croissance et au bien-être du pays. Au-delà des capacités professionnelles, ils y apportent la qualité de leur foi. Le respect et la tolérance qu’ils rencontrent, de même que les lieux de culte nécessaires où ils prient, leur permettent cette maturation spirituelle qui bénéficie ensuite à la société tout entière. J’encourage à poursuivre sur ce chemin, afin que tous ceux qui vivent ici ou sont de passage conservent non seulement l’image des grandes œuvres élevées dans le désert, mais d’une nation qui inclut et embrasse quiconque.

C’est dans cet esprit que, non seulement ici, mais dans toute la bien-aimée et névralgique région moyen-orientale, je souhaite des opportunités concrètes de rencontre: que des sociétés où des personnes de diverses religions aient le même droit de citoyenneté et où soit enlevé ce droit à la seule violence, sous toutes ses formes.

Une cohabitation fraternelle, fondée sur l’éducation et sur la justice; un développement humain, édifié sur l’inclusion accueillante et sur les droits de tous: ce sont là des semences de paix, que les religions sont appelées à faire germer. A elles, peut-être comme jamais dans le passé, incombe, dans cette situation historique délicate, une tâche qu’on ne peut renvoyer: contribuer activement à démilitariser le cœur de l’homme. La course aux armements, l’extension des propres zones d’influence, les politiques agressives au détriment des autres n’apporteront jamais la stabilité. La guerre ne sait pas créer autre chose que la misère, les armes rien d’autre que la mort!

La fraternité humaine exige de nous, représentants des religions, le devoir de bannir toute nuance d’approbation du mot guerre. Rendons-le à sa misérable cruauté. Ses néfastes conséquences sont sous nos yeux. Je pense en particulier au Yémen, à la Syrie, à l’Irak et à la Libye. Ensemble, frères dans l’unique famille humaine voulue par Dieu, engageons-nous contre la logique de la puissance armée, contre la monétisation des relations, l’armement des frontières, l’édification de murs, le bâillonnement des pauvres; à tout cela opposons la douce force de la prière et l’engagement quotidien dans le dialogue. Que le fait que nous soyons ensemble aujourd’hui soit un message de confiance, un encouragement à tous les hommes de bonne volonté, pour qu’ils ne se rendent pas aux déluges de la violence et à la désertification de l’altruisme. Dieu est avec l’homme qui cherche la paix. Et du ciel il bénit tout pas qui, sur ce chemin, s’accomplit sur la terre.

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[1] Benoît XVI, Discours aux nouveaux Ambassadeurs près le Saint-Siège, 16 décembre 2010.

[2] Message pour la célébration de la Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2015, n. 2.

[3] Déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non-chrétiennes, Nostra aetate, n.5.

[4] Cf. Discours aux participants à la Conférence internationale pour la paix, Al-Azhar Conference center, Le Caire, 28 avril 2017.

[5] F.M. Dostoïevski, Les Frères Karamazov, II, 2.

[6] Audience générale interreligieuse, 28 octobre 2015.

[7] Cf. Térence, Heautontimorumenos, I, 1, 25.

[Texte original: Italien]

© Librairie éditrice du Vatican

 Discours D’Abou Dahbi @ Vatican Media

 

CHJRISTIANISME, DIALOGUE INTERRELIGIEUX, FRANÇOIS (pape), FRANÇOIS D'ASSISE, ISLAM, JOHN TOLAN, LE SAINT CHEZ LE SULTAN, LIVRES - RECENSION

Saint François rencontre le sultan

Quand saint François rencontre le Sultan

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  Le Saint chez le Sultan. La rencontre de François d’Assise et de l’Islam. Huit siècles d’interprétation

John Tolan

Paris, Le Seuil, 2007. 512 pages.

 

Présentation de l’éditeur

En 1219, dans le cadre de la cinquième croisade, François d’Assise rend visite au sultan Malik al-Kâmil. Cette rencontre du christianisme et de l’islam n’a cessé depuis huit siècles de nourrir interprétations et représentations. Des discours hagiographiques à Benoît XVI en passant par Voltaire, des fresques de la basilique d’Assise aux gravures de Gustave Doré, l’événement a suscité une abondance de points de vue : geste de martyr ? mission de prédication aux infidèles ? acte d’audace naïf ? volonté de négocier une issue pacifique et, partant, modèle de dialogue pour l’Église d’aujourd’hui ? Autant de questions qui sont ici replacées dans leur contexte et soumises au crible du regard de l’historien.

L’auteur

Médiéviste, professeur à l’université de Nantes, John Tolan est l’auteur, notamment, du très remarqué Les Sarrasins (Aubier, 2003).

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Quand François rencontrait le sultan égyptien

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La rencontre entre saint François et le sultan.

Le voyage du pape François en Égypte, du 28 au 29 avril 2017, et notamment sa visite auprès de l’imam d’Al-Azhar, évoquera un lointain précédent : la rencontre de saint François d’Assise avec le sultan Malik al-Kamil, en 1219. Si historiquement, tous les détails du récit ne sont pas avérés, ils sont toujours discutés près de huit siècles plus tard.

En 1219, la guerre fait rage entre les croisés et l’islam. Deux siècles plus tôt, le tombeau du Christ a été réduit en poussière par les troupes du sultan. Dans la plaine égyptienne de Damiette, dans le delta du Nil, les deux armées se font face.

Le sultan al-Kamil a publié un décret promettant une forte récompense en or à quiconque apporterait la tête d’un chrétien. De leur côté, les croisés, commandés par Pélage, essaient de prendre le port de Damiette avec l’intention de conquérir l’Égypte.

Deux tentatives préalables pour prêcher l’Évangile

C’est dans ces circonstances que saint François décide, avec son compagnon le frère Illuminé, d’aller prêcher l’Évangile chez les musulmans. À deux reprises déjà, le Poverello a essayé de se rendre en Terre sainte pour faire connaître le Christ, sans succès.

Le seul récit détaillé sur cet épisode dont disposent les historiens est signé de saint Bonaventure. Il est postérieur de plus d’un siècle à l’événement, et surtout, il se veut surtout une épopée à la gloire du saint fondateur de l’ordre franciscain.

Capturé par les Sarrasins en tentant de franchir leurs lignes, raconte ainsi saint Bonaventure, François demande à voir le sultan, ce qu’il obtient.

Considérée comme un échec

Le neveu de Saladin le reçoit avec beaucoup de courtoisie, note le chroniqueur, mais cette visite est alors considérée comme un échec, car le saint n’a pas réussi à convaincre le sultan du bien-fondé de la religion chrétienne. Ni même obtenu la palme du martyre.

Pendant sept siècles, l’épisode resta donc relativement passé sous silence par les hagiographes de saint François. Même si les fioretti de saint François rapportent qu’à la fin, le sultan lui aurait glissé : « Frère François, je me convertirai très volontiers à la foi du Christ, mais je crains de le faire maintenant ; car si les gens d’ici l’apprenaient ils me tueraient avec toi et tous tes compagnons ».

Un détail oublié

Franciscain, le père Gwenolé Jeusset est intervenu à Assise, le 19 septembre 2016, lors du rassemblement des religions et des cultures pour la paix. Rappelant cet épisode ancien, cet ancien responsable de la Commission franciscaine pour les relations avec les musulmans et membre de la Commission islam du Vatican, a cependant ajouté un détail quasiment oublié jusqu’au XXe siècle

Il s’agit de la méditation que saint François lui-même a tiré de son expérience. « Les frères qui s’en vont parmi les musulmans et autres non-chrétiens, écrit le saint d’Assise, peuvent envisager leur rôle spirituel de deux manières : ou bien, ne faire ni procès ni disputes, être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu, et confesser simplement qu’ils sont chrétiens ». Ou bien, poursuit-il, s’ils voient que telle est la volonté de Dieu, annoncer la Parole de Dieu afin que les non-chrétiens croient au Dieu tout puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, Créateur de toutes choses, et en son Fils Rédempteur et Sauveur, se fassent baptiser et deviennent chrétiens ».

Le sourire de saint François

De son coté, Albert Jacquard, dans Le souci des pauvres (éd. Flammarion, 1996) écrit que « le sultan n’oublia pas le sourire de François, sa douceur dans l’expression d’une foi sans limite. Peut-être ce souvenir fut-il décisif lorsqu’il décida, dix années plus tard, alors qu’aucune force ne l’y contraignait, de rendre Jérusalem aux chrétiens ».

Ainsi, « ce que les armées venues d’Europe n’avaient pu obtenir, poursuit Albert Jacquard, (…) sans doute le regard clair de François avait-il poursuivi son lent travail dans la conscience de cet homme ouvert à la pensée des autres ».

https://fr.aleteia.org/2017/04/27/quand-francois-rencontrait-le-sultan-egyptien/

 

FRANÇOIS (pape), PRIERES

Le Notre Père : catéchèse du Pape François

Catéchèse du Pape François sur le Notre Père

 

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Chers frères et sœurs, bonjour !

En poursuivant les catéchèses sur le Notre Père, nous partons aujourd’hui de l’observation selon laquelle, dans le Nouveau Testament, la prière semble vouloir arriver à l’essentiel, jusqu’à se concentrer en un seul mot : Abba, Père.

Nous avons entendu ce qu’écrit saint Paul dans la Lettre aux Romains : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions“Abba !”, c’est-à-dire : Père ! » (8,15). Et aux Galates, l’apôtre dit : « Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie “Abba !”, c’est-à-dire : Père ! » (Ga 4,6). La même invocation, dans laquelle se condense toute la nouveauté de l’Évangile, revient deux fois. Après avoir connu Jésus et écouté sa prédication, le chrétien ne considère plus Dieu comme un tyran à craindre, il n’a plus peur de lui mais il sent éclore en son cœur la confiance en lui : il peut parler avec le Créateur en l’appelant « Père ». L’expression est tellement importante pour les chrétiens qu’elle a souvent été conservée intacte dans sa forme originelle : « Abba ».

Dans le Nouveau Testament, il est rare que les expressions araméennes ne soient pas traduites en grec. Nous devons imaginer que la voix de Jésus lui-même est restée comme « enregistrée » dans ces mots araméens : ils ont respecté l’idiome de Jésus. Dans le premier mot du Notre Père, nous trouvons tout de suite la nouveauté radicale de la prière chrétienne.

Il ne s’agit pas seulement d’utiliser un symbole – dans ce cas, la figure du père – à lier au mystère de Dieu ; il s’agit en fait d’avoir, pour ainsi dire, tout le monde de Jésus transvasé dans notre cœur. Si nous effectuons cette opération, nous pouvons prier en vérité le Notre Père. Dire « Abba » est quelque chose de beaucoup plus intime et plus émouvant que d’appeler simplement Dieu « Père ». Voilà pourquoi il a été parfois proposé de traduire ce mot araméen originel « Abba » par « Papa ». Au lieu de dire « Notre Père », dire « Papa ». Nous continuons de dire « Notre Père » mais, avec le cœur, nous sommes invités à dire « Papa », à avoir avec Dieu la même relation que celle d’un enfant avec son papa, qui dit « Papa ». En effet, ces expressions évoquent l’affection, elles évoquent la chaleur, quelque chose qui nous projette dans le contexte de l’âge de l’enfance : l’image d’un enfant complètement enveloppé par l’étreinte d’un père qui éprouve pour lui une infinie tendresse. Et c’est pourquoi, chers frères et sœurs, pour bien prier, il faut arriver à avoir un cœur d’enfant. Pas un cœur suffisant : on ne peut pas bien prier comme cela. Comme un enfant dans les bras de son père, de son papa.

Mais ce sont certainement les Évangiles qui nous introduisent le mieux au sens de ce mot. Que signifie ce mot pour Jésus ? Le Notre Père prend un sens et une couleur si nous apprenons à le prier après avoir lu, par exemple, la parabole du père miséricordieux, au chapitre 15 de Luc (cf. Lc 15,11-32). Imaginons cette prière prononcée par le fils prodigue, après qu’il a fait l’expérience de l’étreinte de son père qui l’avait longtemps attendu, un père qui ne se souvient pas des paroles offensives qu’il lui avait adressées, un père qui maintenant lui fait simplement comprendre combien il lui a manqué. Nous découvrons alors comment ces paroles prennent vie, prennent force. Et nous nous demandons : est-il possible que toi, o Dieu, tu ne connaisses que l’amour ? Tu ne connais pas la haine ? Non, répondrait Dieu, je ne connais que l’amour. Où est en toi la vengeance, l’exigence de la justice, la colère à cause de ton honneur blessé ? Et Dieu répondrait : Je ne connais que l’amour.

Le père de cette parabole a dans sa façon de faire quelque chose qui rappelle beaucoup l’esprit d’une mère. Ce sont surtout les mères qui excusent leurs enfants, qui les couvrent, qui ne cessent d’éprouver de l’empathie pour eux, qui continuent de les aimer, même si ceux-ci ne méritaient plus rien.

Il suffit d’évoquer cette seule expression – Abba – pour que se développe une prière chrétienne. Et dans ses lettres, saint Paul suit cette voie et il ne pourrait pas en être autrement parce que c’est la voie enseignée par Jésus : dans cette invocation, il y a une force qui attire tout le reste de la prière.

Dieu te cherche, même si tu ne le cherches pas. Dieu t’aime, même si tu l’as oublié. Dieu voit en toi une beauté, même si tu penses que tu as inutilement gaspillé tous tes talents. Dieu est non seulement un père, il est comme une mère qui ne cesse jamais d’aimer sa créature. D’autre part, il y a une « gestation » qui dure toujours, bien au-delà des neuf mois de la gestation physique ; c’est une gestation qui génère un circuit infini d’amour.

Pour un chrétien, prier c’est dire simplement : « Abba », dire « Papa », dire « Père », mais avec la confiance d’un enfant.

Il se peut qu’il nous arrive aussi de marcher sur des sentiers loin de Dieu, comme c’est arrivé au fils prodigue ; ou de plonger dans une solitude qui nous fait nous sentir abandonnés dans le monde ; ou encore de nous tromper et d’être paralysés par un sentiment de culpabilité. Dans ce moments difficiles, nous pouvons encore trouver la force de prier, en repartant de ce mot « Père », mais dit avec la signification tendre d’un enfant : « Abba », « Papa ». Il ne nous cachera pas son visage. Souvenez-vous bien : peut-être quelqu’un a-t-il dans son cœur des choses mauvaises, des choses qu’il ne sait pas comment résoudre, beaucoup d’amertume d’avoir fait ceci et cela… Lui, il ne cachera pas son visage. Il ne s’enfermera pas dans le silence. Toi, dis-lui : « Père » et il te répondra. Tu as un père. « – Oui, mais je suis un délinquant… – Mais tu as un père qui t’aime ! Dis-lui : “Père”, commence à prier ainsi et, dans le silence, il nous dira qu’il ne nous a jamais perdus de vue. – Mais Père, j’ai fait ceci… – Jamais je ne t’ai perdu de vue, j’ai tout vu. Mais je suis resté là, près de toi, fidèle à mon amour pour toi ». Voilà quelle sera la réponse. N’oubliez jamais de dire « Père ». Merci.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat