22 AOÛT 1942 : LETTRE PASTORALE DE MONSEIGNEUR SALIEGE, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, HISTOIRE DE L'EUROPE, JULES SALIEGE (1870-1956), LETTRE PASTORALE, LETTRE PASTORALE DE MONSEIGEUR SALIEGE (22 août 1942), SHOAH

22 août 1942 : Lettre pastorale de Monseigneur Saliège

70 ANS PLUS TARD (EN 2012), LA LETTRE PASTORALE DE MGR SALIÈGE GARDE TOUTE SA PERTINENCE

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Le 23 août 1942 Monseigneur Jules-Géraud Saliège, Archevêque de Toulouse, envoyait une lettre aux curés du diocèse pour qu’elle soit lue le dimanche dans toutes les églises. Dans la lettre l’évêque réagissait fortement contre le traitement infligés aux juifs.

Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie, Toulouse a voulu honorer cette prise de position historique, et l’Église a voulu faire mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de tout homme. Dans le cadre des commémorations de l’année 1942, un moment inter-religieux a été célébré en hommage à Mgr Saliège, jeudi 13 septembre sur le parvis de la cathédrale Saint-Etienne à Toulouse. pendant ce moment la lecture, devant la stèle de Mgr Saliège, de la lettre pastorale du 23 août 1942, puis une cérémonie commémorative au monument du Mémorial de la Shoah, allées Frédéric Mistral.

Vendredi 28 septembre à 18h00 en la cathédrale Saint-Étienne, l’Église catholique à Toulouse fait mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de l’homme

        Message de Mgr Le Gall, archevêque de Toulouse, en 2012

Chers fidèles du Christ en notre Église de Toulouse,

Cette année voit la commémoration du 70ème anniversaire de la lettre pastorale de Mgr Jules-Géraud Saliège à ses diocésains. Cet événement a été si marquant à ce moment qu’il demeure vivace dans les mémoires. Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie de Toulouse une commémoration de cet appel est prévue le 13 septembre. Nous y serons présents.

Il nous a semblé qu’il serait bon aussi que notre Église fasse mémoire du témoignage de foi de son pasteur, de la force évangélique pour le service de l’homme qui a suscité cet engagement, de la lumière du Christ par là dévoilée. Je vous invite à célébrer cet événement qui rejoint notre Église diocésaine dans son témoignage de foi aujourd’hui.

Dans cette mémoire, une célébration aura lieu le vendredi 28 septembre à 18h en la cathédrale Saint-Étienne dans la nef Raymondine, où se trouve un vitrail dont un panneau représente le cardinal Saliège devant la cathédrale.

En cette rentrée d’une année pastorale qui sera riche en événements d’Église, je vous convie à ce temps fort, ainsi qu’à ceux qui suivront.

+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse,

Toulouse, septembre 2012.

 

 

Contenu de la lettre du 23 août de Monseigneur Saliège sur la personne humaine

Mes très chers Frères,

Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits, tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.

Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.

Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France.

Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.

France, patrie bien aimée France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine. France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.

Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.

Jules-Géraud Saliège
Archevêque de Toulouse
23 août 1942

A lire dimanche prochain, sans commentaire.

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Sur ce sujet un livre particulièrement intéressant.

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La Protestation – 23 Août 1942

Dans ce récit historique très bien documenté, on revit comme en direct la période tragique de l’occupation dans une proximité saisissante avec l’archevêque de Toulouse. On comprend, de l’intérieur, les sentiments, la réflexion et la foi qui l’animent jusqu’à la rédaction de sa lettre pastorale du 23 août 1942.

On croise de grandes figures comme Mgr de Courrèges, son évêque auxiliaire, ou Bruno de Solages, le recteur de l’Institut catholique, mais aussi des collaborateurs moins connus tels que l’abbé Gèze, à la Maison des oeuvres, ou Thérèse Dauty, du Comité catholique, qui visite les camps de Noé et du Récébédou.

L’auteur, Yves Belaubre, qui vit et travaille à Toulouse, est journaliste, auteur et scénariste. Il a mis tous ses talents au service de ce travail de mémoire original et bouleversant.

Yves Belaubre, « La protestation » 23 août 1942,
collection « Au vif de l’histoire » éd. Nicolas Eybalin,
296 p. 16 euros www.nicolas-eybalin.com

Dossier dans le journal la Croix

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-Pourquoi-droit-dasile-eglises-nexiste-plus-1-5-2022-08-08-1201228086

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-femmes-leveque-2-5-2022-08-09-1201228210

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-juifs-sont-hommes-juives-sont-femmes-3-5-2022-08-10-1201228351

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-eveques-Vichy-silence-pesera-lourd-4-5-2022-08-11-1201228495

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-choisiras-vie-5-5-2022-08-12-1201228624

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CELINE (1894-1961), ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE, GUERRE DE LOUIS-FERDINAND CELINE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LOUIS-FERDINAND CELINE (1894-1961), TEMOIGNAGE, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Guerre de Louis-Ferdinand Céline

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Guerre 

Louis-Ferdinand Céline ; sous la direction de Pascal Fouché

Paris, Gallimard, 2022. 192 pages

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Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l’action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelque deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932), une pièce capitale de l’œuvre  de l’écrivain est mise au jour. Car Céline, entre récit autobiographique et œuvre  d’imagination, y lève le voile sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans l' »abattoir international en folie ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu’à son départ pour Londres. À l’hôpital de Peurdu-sur-la-lys, objet de toutes les attentions d’une infirmière entreprenante, Ferdinand, s’étant lié d’amitié au souteneur Bébert, trompe la mort et s’affranchit du destin qui lui était jusqu’alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l’auteur n’avait jamais abordé sous la forme d’un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé, « toujours saoul d’oubli », prend des « petites mélodies en route qu’on lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’oeuvre de Céline.

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  A la découverte d’autres oeuvres de Céline 

                                                                     

Lettres à la N.R.F / 1913-1961

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Gallimard/Poche, 2011. 256 pages

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Quatrième de couverture

Mon cher Éditeur et ami, Je crois qu’il va être temps de nous lier par un autre contrat, pour mon prochain roman « RIGODON »… dans les termes du précédent sauf la somme – 1 500 NF au lieu de 1 000 – sinon je loue, moi aussi, un tracteur et vais défoncer la NRF, er pars saboter tous les bachots ! Qu’on se le dise ! Bien amicalement votre Destouches De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan « L’Anémone Languide » et Roger Nimier, entre autres personnages de cette « grande partouze des vanités » qu’est la littérature selon Céline.

De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan «L’Anémone Languide» et Roger Nimier, entre autres personnages de cette «grande partouze des vanités» qu’est la littérature selon Céline.

Voyage au bout de la nuit

Louis-Ferdinad Céline

Paris, Folio, 1972. 505 pages

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Description du produit

Roman picaresque, roman d’initiation, Voyage au bout de la nuit, signé Louis-Ferdinand Céline, Louis Destouches de son vrai nom, a été récompensé par le prix Renaudot en 1932. À la suite d’un défilé militaire, Ferdinand Bardamu s’engage dans un régiment. Plongé dans la Grande Guerre, il fait l’expérience de l’horreur et rencontre Robinson, qu’il retrouvera tout au long de ses aventures. Blessé, rapatrié, il vit le conflit depuis l’arrière, partagé entre les conquêtes féminines et les crises de folie. Réformé, il s’embarque pour l’Afrique, travaille dans une compagnie coloniale. Malade, il gagne les États-Unis, rencontre Molly, prostituée au grand cœur à Detroit tandis qu’il est ouvrier à la chaîne. De retour en France, médecin, installé dans un dispensaire de banlieue, il est confronté au tout-venant sordide de la misère, en même temps qu’il rencontre ici et là des êtres sublimes de générosité, de délicatesse infinie, « une gaieté pour l’univers »…
Epopée antimilitariste, anticolonialiste et anticapitaliste, somme de toutes les expériences de l’auteur, Voyage au bout de la nuit est peuplé de pauvres hères brinquebalés dans un monde où l’horreur le dispute à l’absurde. Mais, au bout de cette nuit, le voyage ne manque ni de drôlerie, ni de personnages fringants, de beautés féminines « en route pour l’infini ». Texte essentiel de la littérature du XXe siècle, il est émaillé d’aphorismes cinglants, dynamité par des expressions familières, argotiques, et un éclatement de la syntaxe qui a fait la réputation de Céline. –Céline Darner

Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal!… – T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie… – Il y a l’amour, Bardamu! – Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi! que je lui réponds.      Rigodon

Docteur, vite !… vous devez vous douter… toute cette gare ici n’est qu’un piège… tous ces gens des trains sont à liquider… ils sont de trop… vous aussi vous êtes de trop… moi aussi… – Comment savez-vous ? – Docteur, je vous expliquerai plus tard… maintenant il faut vous attendre… vite !… ça sera fait cette nuit… – Pourquoi ? – Parce qu’ils n’ont plus de places dans les camps… et plus de nourriture… et que dehors ça se sait… 

D’un château l’autre

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Folio, 1976. 439 pages

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En 1932, avec le Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s’imposait d’emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu’ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D’un château l’autre pourrait s’intituler «le bout de la nuit». Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s’y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui.

Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline

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Écrivain français (Courbevoie 1894-Meudon 1961).

INTRODUCTION

Le meilleur moyen de connaître la première partie de la vie de Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, de sa naissance, le 27 mai 1894 à Courbevoie jusqu’à son entrée en guerre en 1914, est encore de lire Mort à crédit. L’univers de tout petits employés, tout petits commerçants, les déménagements incessants, le Paris insalubre du début du xxe s., le Paris populaire aussi : tout le roman rend un compte à la fois exact et transfiguré de l’enfance et de l’adolescence de l’écrivain.

UN PETIT-BOURGEOIS PROLÉTARISÉ

Comme dans le roman, ses parents évoluent dans une frange étroite entre petite bourgeoisie et prolétariat. Les adresses successives, à Courbevoie, puis à Paris, rue de Babylone ou passage Choiseul, l’école communale de la rue d’Argenteuil, qui amène le futur Céline jusqu’au certificat d’études (1907), témoignent d’un vrai enracinement plébéien dont l’écrivain se fera gloire toute sa vie, non en se voulant populaire, mais en réinventant la langue du peuple – un pari que seul Rabelais avant lui avait osé, et perdu.

De 1907 à 1910, Louis Ferdinand est mis en pension, en Allemagne d’abord, puis en Angleterre – il en gardera une grande aisance dans les deux langues. Revenu à Paris en 1910, il entre en apprentissage dans une boutique de bonneterie, puis dans une joaillerie. Devant la perspective d’une future carrière de boutiquier, il préfère devancer l’appel : jeune homme robuste, très grand (1 m 90), il s’engage en 1912 au 12e régiment de cuirassiers de Rambouillet (son roman Casse-pipe en racontera les épisodes les plus marquants, mais il faudra attendre la publication posthume des Carnets du cuirassier Destouches, qu’il entreprend alors d’écrire, pour avoir une idée précise à la fois de sa vie de caserne et des premiers essais littéraires de celui qui n’est pas encore Céline.

L’INVENTION D’UN DESTIN

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Louis-Ferdinand Céline en 1914

La Première Guerre mondiale trouve L. F. Destouches déjà maréchal des logis. Volontaire pour une mission dangereuse, il est blessé au bras, cité à l’ordre du régiment, décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre, et on le représente, chargeant sous la mitraille, dans l’Illustré national (octobre 1914). Il ne sera pas pour autant dupe de l’héroïsme guerrier. Le début du Voyage donne son sentiment sur la guerre, et il ne cessera d’en évoquer l’horreur :« Des semaines de 14 sous les averses visqueuses, dans cette boue atroce et ce sang et cette merde et cette connerie des hommes, je ne me remettrai pas. » Ni des chœurs patriotiques :« La guerre commence à me faire l’effet d’une ignoble tragédie, sur laquelle le rideau s’abaisserait et se relèverait sans cesse, devant un public rassasié », écrit-il à son amie Simone Saintu. Et encore :« On a pratiqué dernièrement de nombreuses injections à la tricolorine. » Il pousse plus loin son analyse, et, paraphrasant Gobineau, qui en 1870 voyait un conflit de Latins contre Germains, il écrit à son père :« Je crois discerner dans cela ce que j’ai toujours vu dans les luttes de races, le passé se défendant contre l’avenir. ».

Affecté au consulat de France à Londres, il est finalement réformé l’année suivante. Il se marie, sous le nom à particule de Des Touches, avec Suzanne Nebout (mais ce mariage ne sera pas enregistré par le consulat de Londres), et s’embarque peu après (mai 1916) pour l’Afrique-Occidentale française, où il gère la plantation de Bikobimbo (Cameroun). Rentré à Paris, il reprend ses études, passe le baccalauréat, se remarie – pour de bon cette fois – avec Édith Follet (1919) et s’inscrit à la faculté de médecine de Rennes. Il réussit brillamment tous ses examens, revient à Paris et y soutient sa thèse, sur la vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis, un obstétricien hongrois en butte à l’hostilité des corps constitués pour avoir compris, avant tout le monde, que l’hôpital pouvait tuer – en particulier les parturientes accouchant dans de mauvaises conditions d’hygiène. Semmelweis, qui a eu l’intuition des microbes, mourra fou ; le docteur Destouches fait de sa thèse un pamphlet virulent contre tous les académismes, et un fascinant duel entre la vie et la mort. Assez logiquement, il explique l’échec de Semmelweis par l’excès de « principe mâle » qui régissait le xixe s. :« Les femmes, patientes, plus subtiles, moins logiques, plus mystiques, en somme plus vivantes, sortiront du silence et nous conduiront à leur tour avec plus de bonheur, peut-être, sur un autre chemin. » Son époque le dégoûte, et la défaite de Poincaré aux élections de 1924 face au Cartel des gauches n’amène qu’un commentaire :« Je croyais connaître la stupidité humaine et sa malfaisance, mais décidément, elle est sans bornes. » Et d’affirmer (dans un rapport médical) :« Une porcherie tenue comme une république aurait fait faillite depuis longtemps. ».

C’est également l’époque où il invente son image de fils de dentellière, besogneux, parvenu à la force du poignet, et médecin des pauvres par vocation. Il abandonne ses essais de particule et annonce :« Je suis né peuple et les aisances de la vie veloutée n’entament point ma constitution décidément plébéienne. » Il peaufinera cette image après le succès du Voyage, multipliant les interviews, affirmant sans trêve :« Je suis du peuple, du vrai » (Paris-Soir) ;« Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses » (l’Intransigeant). Une lettre de l’époque prouve assez qu’il s’agit là d’un discours très concerté :« Le monstre poursuit sa course de façon tout à fait inattendue. La critique déconne, je suis le phénomène et il s’agit de faire le pitre, c’est dans mes cordes vous le savez. Bientôt ils danseront la danse du scalp autour de mon poteau. Mentir raconter n’importe quoi tout est là. ».

LE MÉDECIN DES PAUVRES

Il devient le collaborateur du docteur Rajchmann (le Yudenzweck de l’Église, le Yubelblat de Bagatelles pour un massacre – prototype du médecin juif qui hantera Céline), et travaille sous sa direction pour la Société des Nations, à laquelle l’a détaché la Fondation Rockefeller, à Genève et aux États-Unis. Le Voyage au bout de la nuit transposera une grande partie de cette expérience, même si Céline y dilate le temps de Destouches : Bardamu passe quatre ans à Detroit, Destouches y est resté 24 heures.

Son activité professionnelle a sans doute eu une grande importance sur la formation de sa pensée, en particulier pour ce qui est de la justification « scientifique » de ses délires raciaux : « En Europe, écrit-il dans un rapport, ce sera bientôt un problème de vitalité, d’une plus grande vitalité. Individuelle et collective, un problème de beauté en définitive qui se posera devant l’hygiène. Si nous voulons examiner les choses de plus loin à présent, il est évident, incontestable que les foules tchécoslovaques, la masse allemande par exemple sont bien mieux foutues physiquement et peut-être moralement que la foule française. » On n’est pas très loin de la Lebenskraft, la force vitale au cœur des doctrines nazies, qui s’appuieront volontiers d’ailleurs sur un programme « hygiéniste » qui veut des aryens beaux et sains (que célébrera Leni Riefenstahl, dans le film les Dieux du stade). La « beauté propre » est au centre de la solution. Les relations cordiales de Céline avec Élie Faure, l’auteur célébré d’une monumentale Histoire de l’art, découlent des mêmes sentiments – Céline a lu les Trois Gouttes de sang et la Découverte de l’archipel, de Faure, qui, dans la tradition de Gobineau, théorise les rapports de la biologie et de la création artistique. Céline n’a pas le racisme d’Hitler (il se targue de n’avoir pas lu Mein Kampf) ni même celui de la tradition française héritée de Drumont (la Question juive, 1885). Il remarque lui-même que son modèle lointain, Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines remonte au milieu du xixe s.), est philosémite (Carlo Rim rapporte que Céline aurait dit, dans une boutade :« Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite. Je suis anti tout, voilà tout »). Hitler et Drumont, pour Céline, ne voient pas plus loin que le bout de leur nation. Céline, lui, a le racisme planétaire.

L’INVENTION D’UNE LANGUE

  1. F. Destouches retourne en mission en Afrique-Occidentale française, divorce, fréquente une danseuse américaine, Elisabeth Craig, et rédigel’Église (1926), une pièce de théâtre virulente, avant-goût de son œuvre future. Le héros, le docteur Bardamu, a une expérience proche de celle de Céline. Gallimard refuse le texte (et également la Vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis).

Destouches ouvre un cabinet à Clichy, un quartier très populaire. Il exerce son métier de médecin social hygiéniste avec un grand sérieux et publie diverses études médicales (À propos du service sanitaire des usines Ford à Detroit, dont on retrouve l’ambiance dans le Voyage). Il travaille beaucoup, alternant cabinet et vacations au dispensaire de Clichy, et s’installe rue Lepic, dans le XVIIIe montmartrois. Cet environnement, les amis qu’il y fréquente (le peintre Gen Paul, l’acteur Le Vigan, ou Marcel Aymé) sont pour lui d’une importance primordiale. Avec Gen Paul, il ne communique qu’en argot – comme s’il cherchait à s’affranchir du troupeau. Dans une interview tardive (1958) sur Rabelais, Céline note que Rabelais a « raté son coup » : le vainqueur, c’est Amyot, le si correct traducteur de Plutarque.« Les gens veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique, duhamélien. Ça, c’est écrire de la merde : du langage figé […] Rabelais a vraiment voulu une langue extraordinaire et riche. Mais les autres, tous, ils l’ont émasculée cette langue, pour la rendre duhamélienne, giralducienne et mauriacienne […] J’ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. J’ai passé mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Je me suis rendu soigneusement odieux. Comme lui, je n’ai donc rien à attendre des autres. J’ai qu’à attendre des glaviots de tout le monde. » Ce qui caractérise la langue de Céline, c’est effectivement son aspect oral recomposé – et son oral, c’est encore de l’écrit. Dans l’usage de l’argot, de l’obscénité, il y a un projet de déboulonnage de la langue littéraire classique, et d’enrichissement de la langue populaire. Bien mieux que Hugo, Céline a voulu mettre un bonnet rouge au dictionnaire. Son style, fait d’interjections, de suspens, d’anacoluthes, est la transcription de l’oral d’un rhétoricien dément. Tout chez Céline est concerté pour donner l’illusion la plus parfaite de l’improvisation absolue. À la fin de sa vie, Destouches finit par parler comme Céline : il avait toujours vécu dans la dualité, le style lui permettait d’unifier ses divers Moi.

En 1930, L. F. Destouches voyage en Allemagne et en Scandinavie, puis en Europe centrale, et rédige le Voyage au bout de la nuit, que Gallimard hésite à publier, et qui sort finalement chez Denoël (1932), sous le nom de Céline – en fait, le prénom de sa grand-mère maternelle. Deux mois plus tard, après un débat sanglant entre jurés du Goncourt, le roman obtient le prix Renaudot.

Le succès est immédiat. Simone de Beauvoir raconte, dans la Force de l’âge, son admiration et celle de Sartre – tous deux savent par cœur de longs passages du Voyage, et en 1937, l’auteur de la Nausée fera précéder son roman d’une épigraphe tirée de l’Église. Celui que Céline appellera plus tard l’« avorton » a professé très tôt une grande admiration pour l’œuvre, sinon pour les idées de Céline.

DES MALENTENDUS SAVAMMENT ENTRETENUS

Le roman est susceptible de plusieurs lectures : des anarcho-gauchistes peuvent s’y retrouver ; Céline se vantera d’avoir écrit le seul roman communiste, et Aragon et Elsa Triolet s’empressent d’ailleurs de traduire en russe cette « encyclopédie du capitalisme agonisant », comme l’écrit Anissimov, le préfacier soviétique (Céline n’a d’ailleurs pas de préventions à cette époque contre les communistes : il signe l’appel lancé par Barbusse dans le Monde en faveur de Dimitrov et des Bulgares faussement impliqués dans l’incendie du Reichstag) ; des « pré-existentialistes » se retrouvent encore plus dans le Voyage, et des racistes aussi certainement. Il suffit d’imaginer que tous les personnages du roman (et non le seul Bardamu) sont des représentations de Céline – qui, dans ses œuvres de fiction, n’a presque toujours fait qu’aligner, sous des métamorphoses permanentes, un monologue ininterrompu. Ce que raconte ce monologue est d’une désespérance totale – le Voyage, c’est le roman des déceptions, le premier roman des antihéros, des horizons bouchés :« Quant aux malades, aux clients, je n’avais point d’illusion sur leur compte. Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques. » La traduction « médicale » de cette charge littéraire, c’est que tout dépend du biologique : Céline est le traducteur des convictions de Destouches. Aux considérations biologiques se mêlent des réflexions idéologiques. Et quand on demande à l’auteur de quoi il retourne, il répond :« Le fond de l’histoire ? Personne ne l’a compris. Ni mon éditeur, ni les critiques, ni personne. Vous non plus ! Le voilà ! C’est l’amour dont nous osons parler encore dans cet enfer, comme si l’on pouvait composer des quatrains dans un abattoir. L’amour impossible aujourd’hui. » Ce même amour qu’il définit dans le Voyage comme« l’infini mis à la portée des caniches » …

Tout cela prouve assez que Céline, en rédigeant le Voyage, n’a pas seulement l’intention de rivaliser avec Henri Poulaille ou Eugène Dabit, en réalisant un chef-d’œuvre populiste de plus. Les réactions de la critique, extrémistes, prouvent assez la profondeur du livre. « Scatologie » dans Candide, « images fécales », « idiome fétide et truqué » dans le Figaro – mais les journaux de gauche sont favorables : Céline peut-il être rangé sous une bannière ? On ne peut oublier que Léon Daudet, le représentant le plus pur de l’extrême droite, le défend bec et ongles dans l’Action française, puis dans Candide : après avoir vainement voté pour lui au Goncourt, il est aussi le premier d’une longue série à comparer Céline à Rabelais. À lui seul Céline répond pour le remercier, et préciser :« Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort. Tout le reste m’est vain. » Un article tardif de Brasillach, en 1943, montre assez que tout Céline est déjà dans ce premier roman :« Le Voyage est un acte d’accusation total, et la suite des œuvres de Céline n’est qu’une suite d’accusations fragmentaires contre le Juif, contre la société, contre l’Armée, contre Moscou, contre la République bourgeoise », concluant :« Céline a commencé avec le Voyage la sombre vitupération d’un univers sans Dieu et ce faisant il a prédit d’avance les catastrophes inscrites dans le ciel au-dessus de l’édifice vermoulu. ».

PREMIERS DÉLIRES

Voilà Céline lancé. Dans la foulée, Denoël publie l’Église. Si le Canard enchaîné regrette que la pièce ne soit pas jouée, Jean Prévost est le premier à souligner qu’elle comporte « une bonne dose d’antisémitisme ». Amateur de polémiques, Céline publie dans Candide une postface au Voyage fort virulente. Il sillonne l’Europe, accumule les aventures, repart pour les États-Unis, rompt avec Élisabeth Craig, rentre avec une autre danseuse, Karen-Marie Jansen (1934). Il est à Vienne avec Cillie Pam, à Anvers avec Évelyne Pollet, à Londres avec Lucienne Delforge. Rentre à Paris pour y rencontrer Lucette Almanzor, elle aussi danseuse – et rédige, cependant, Mort à crédit, qui paraît chez Denoël en 1936.

La critique « a été immonde, droite ou gauche, je fais l’union et le summum de la haine envieuse aveugle de la hargne fumière. » Céline serait allé trop loin dans l’ordure. Aussi bien Brasillach dans l’Action française que Nizan dans l’Humanité accablent le roman – au nom des idées à gauche, au nom de la langue (une « rhétorique-peuple ») à droite. Céline, qui espérait tirer quelque argent de son livre (il sera toute sa vie obsédé par la peur de « manquer »), réagit dans la surenchère. Il écrit au Figaro, qui l’a éreinté :« La langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute. Mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d’autres, ils auront pendant un an, pendant un mois, un jour, vécu. ».

Céline part passer l’été en U.R.S.S. (« Je suis revenu de Russie, quelle horreur ! quel bluff ignoble ! Quelle sale stupide histoire ! Comme tout cela est grotesque, théorique, criminel ! »). Il en parle dans Mea culpa, qui paraît le 30 décembre 1936 (augmenté de la Vie de Semmelweis) : pour le coup, dans le contexte du Front populaire, cette critique violente des Soviets est un grand succès. 1937 le voit errer de New York aux îles Anglo-Normandes, et rédiger Bagatelles pour un massacre, pamphlet antisémite ultraviolent – grand succès dans la France de l’avant-guerre.

Bagatelles est la suite de Mea culpa – une réaction à l’échec de Mort à crédit, et à la dévaluation du franc qui a fait fondre son « magot ». À ce qu’il voit comme une suite de déboires, Céline trouve un responsable : le Juif. En fait, il ne fait qu’appliquer à un cas particulier les théories raciales qui sont les siennes depuis plus de quinze ans.

Le livre est construit sur une série d’oppositions binaires : Céline/le monde, vrai/faux raffinement, spontanéité/faux-semblants, etc. Céline y reprend ses attaques contre l’U.R.S.S. : Moscou-la-Youtre, le communisme comme « gigantesque stavisquerie » (l’affaire Stavisky, célèbre escroc, avait fait couler beaucoup d’encre, et alimenté la veine antisémite). Moscou et Hollywood, même combat. Dans un délire verbal fortement orchestré, Céline règle des comptes avec toute la littérature,  ne décernant de satisfecit qu’à Malraux, Simenon, Marcel Aymé, Élie Faure, Mac Orlan, Morand et Dabit.

Le succès est immense. Lucien Rebatet raconte dans les Décombres (1942) son ravissement – au moment où l’expérience socialiste au pouvoir échoue. Même des journaux de gauche font chorus, insistant sur le pacifisme de Céline, qui transparaît clairement dans Bagatelles, mettant entre parenthèses, par un singulier aveuglement, tout le contenu antisémite. À vrai dire, les imprécations racistes de Céline choquent moins à l’époque qu’elles ne le feraient actuellement, si le livre était réédité (Céline ne l’a pas souhaité de son vivant, et ses ayants droit respectent son interdit, ce qui les dispense d’avoir à prendre une décision). La France d’avant-guerre prête volontiers l’oreille à un discours issu d’une longue tradition, que la présence de Léon Blum a remis au goût du jour à droite.

L’écrivain profite de ses droits d’auteur pour reconstituer son « magot » – achetant cette fois de l’or, que, pour plus de sûreté, il place au Danemark. Ces lingots, il les appelle « les enfants ».

Le racisme est devenu son fonds de commerce. Céline récidive l’année suivante avec l’École des cadavres, complément à Bagatelles. Il s’y découvre une nouvelle tête de Turc, inattendue à cette date : le maréchal Pétain. Mais l’essentiel du livre est l’affirmation sans ambiguïté des positions raciales de l’auteur. 

Le livre est publié au moment où, en Allemagne, la « Nuit de cristal » donne le signal des persécutions antisémites majeures, et où de nombreux réfugiés, venus en France, ont infléchi par leurs récits l’opinion publique. Mal reçu par le lecteur de base, Céline arrive à se brouiller avec les cercles antisémites traditionnels – par exemple celui animé par Darquier de Pellepoix. Céline s’isole encore plus avec l’École des cadavres, parce qu’au fond pour lui l’antisémitisme est anecdotique – il n’est qu’une métaphore du nécessaire racisme universel, eugéniste (« une mystique biologique », dit-il), un simple levier pour agir sur les masses.

UN « COLLABO » QUI HAIT PÉTAIN, UN RACISTE QUI MÉPRISE HITLER

Le livre est un échec, d’autant plus que Denoël, après un procès en diffamation perdu, doit retirer les volumes de la vente. Céline se lance dans un débat polémique tous azimuts avec les journaux engagés de l’époque, de droite et de gauche (le Merlele Canard enchaînél’HumanitéJe suis partoutCe soirle Droit de vivre).

D’aucuns crient à la trahison : en fait, Céline est remarquablement constant dans ses idées. Raciste il était, raciste il demeure – il ne se contente pas d’être antisémite selon la mode du temps, mais il est raciste « biologiquement », persuadé que l’Histoire n’est que l’histoire des rivalités des races les unes contre les autres.

Professionnellement, après un intermède comme médecin à bord d’un navire, Destouches est nommé au dispensaire de Sartrouville. Il part avec ses collègues pendant l’exode, et revient dans la banlieue dès l’armistice (juillet 1940). La victoire de l’Allemagne, « régénérée par les lois de Nuremberg », ne l’a pas surpris, même s’il n’a pas grande estime pour Hitler, « Lévy Pluton roi d’Europe nouvelle et en plus nazi », ni pour Pétain, « roi qui à Vichy fait l’intérim des Rothschild ». Au début de l’année suivante, il fait paraître un troisième pamphlet, les Beaux Draps – saisi dans la zone « libre », mais vrai succès de librairie dans la zone occupée.

Son intense activité journalistique se poursuit durant toute la guerre, sous forme de lettres expédiées à la rédaction de divers journaux. Là encore, les préoccupations de style priment sur le sens : « Que l’on imprime à mon sujet tout ce qu’on veut et je m’en fous énormément, mais que l’on m’ôte une virgule et je suis tout prêt au meurtre. » S’il écrit dans les journaux de la collaboration, il prend par ailleurs plaisir à en attaquer les leaders. Pétain, Déat, Darquier, Fernand de Brinon même, l’ultra-collaborateur, sont tous suspects de collusion avec l’ennemi exécré. C’est l’époque où Ernst Jünger le rencontre, et le décrit avec une acuité remarquable : « Grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt le monologue. Il y a chez lui ce regard des maniaques tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou […] Il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme. Ces hommes-là n’entendent qu’une mélodie mais singulièrement insistante. Ils sont comme des machines de fer qui poursuivent leur chemin jusqu’à ce qu’on les brise. Il est curieux d’entendre de tels esprits parler de la science, par exemple de la biologie. Ils utilisent tout cela comme auraient fait des hommes de l’âge de fer ; c’est uniquement un moyen de tuer les autres. » Le jugement, d’une clairvoyance exemplaire (ailleurs Jünger le traite d’« homme de l’âge de pierre »), donne la mesure de la monomanie célinienne. Je suis partout, peu suspect de sympathies prosémites, finit par refuser les textes de Céline « pour cause de délire raciste », explique Rebatet.

Après les bombardements de la RAF sur Paris (que l’on retrouvera dans Féerie pour une autre fois), il signe le Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais, et se marie avec Lucette Almanzor en février 1943. Il vient d’achever Guignol’s Band quand, le 17 juin 1944, il s’embarque, avec sa femme, son chat Bébert et son « magot », pour une odyssée des vaincus qui l’amène successivement à Baden-Baden, Berlin (« ensorcelé au suicide »), Neu Rippen et Sigmaringen (Nord et D’un château l’autre porteront témoignage de cette fuite devant les Alliés et l’Histoire). La presse rend compte du dernier roman alors que l’auteur a déjà tiré sa révérence. Pour la première fois, des articles opposent le pessimisme célinien à celui de Sartre et à celui de Genet – cette filiation, comme on l’a vu, est claire, même si pour des raisons évidentes elle sera niée par la suite, par les uns et les autres.

Il apprend, le 2 décembre 1945, l’assassinat de Denoël à Paris – et y lit son propre meurtre : « J’ai laissé à Paris un double qu’on écorche à loisir… » Suite à une demande d’extradition de la France, Céline et sa femme sont arrêtés au Danemark, à Vestre Faengsel : l’écrivain y restera jusqu’au 24 juin 1947. Assigné à résidence, il s’installe à Klarskovgaard, sur la Baltique. Il y achève Guignol’s Band II, et s’occupe activement de son retour en France et de sa réhabilitation.« Je ne me souviens pas d’avoir écrit une seule ligne antisémite depuis 1937 », affirme-t-il sans sourciller. De façon significative, il « célinise » son procès à venir, en fait une farce guignolesque où s’agitent l’infâme Denoël (qui ne le contredira plus), le doux fol antisémite (lui-même), et les Juifs qui, dit-il à Combat, « devraient lui élever une statue ». Il ne change pas : « Une immense haine me tient en vie. Je vivrais mille ans si j’étais sûr de voir crever le monde. ».

RÉHABILITATION D’UN IRRÉCUPÉRABLE

Un universitaire juif américain, Milton Hindus, admirateur de son œuvre romanesque, lui permet l’un de ces exercices de manipulation qu’il affectionne. Ils échangent une longue correspondance dans laquelle Céline, non sans perversité, enrôle les Juifs sous sa bannière biologique. Hindus écrit une étude enthousiaste sur Céline que l’auteur des Bagatelles citera amplement lors de son procès. Quand l’Américain, qui est venu rencontrer son grand homme au Danemark, réalise qui est Céline en fait, il est trop tard.

Il publie Casse-pipe, et attaque Sartre : À l’agité du bocal est une longue métaphore filée où il présente l’auteur des Réflexions sur la question juive comme un ténia nourri des déjections de Céline – son anti-intellectualisme est aussi fort que son antisémitisme. Condamné in absentia à un an de prison, à 50 000 francs d’amende, à l’indignité nationale et à la confiscation de 50 % de ses biens (21 février 1950), Céline est amnistié l’année suivante par le tribunal militaire. Il revient alors en France, signe un contrat avec Gallimard qui a absorbé Denoël, s’installe à Meudon où il ouvre un cabinet et Lucette un cours de danse. On réédite toute son œuvre, moins les pamphlets racistes, et Céline y ajoute Féerie pour une autre fois (1952), qui ne se vend guère : Céline est passé de mode dans la France de Camus et de Sartre, où, à son grand dépit, on le lit comme un « suiveur » – alors qu’il est « le défonceur de la porte où stagnait le roman jusqu’au Voyage ». En 1954, il fait paraître ce qui pourrait être son « art poétique », les Entretiens avec le professeur Y (« J’ai pas d’idées, moi ! Aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !… tous les impuissants regorgent d’idées ! »). Autre échec (« Gallimard me sabote, et son équipe, une synagogue », dit-il – parce que Gallimard confie ses manuscrits à un avocat avant de les publier, par précaution). Suivent Féerie pour une autre fois II, et Normance. En 1957 paraît D’un château l’autre, histoire de l’errance de la défaite allemande – qui lui vaut la reconnaissance de l’Express, et les imprécations de Rivarol : voilà Céline encensé à gauche, incendié à droite. Il met fin à ses activités de médecin en 1959, fait paraître Nord, entreprend la seconde version de Rigodon, où Céline raconte Destouches, et prépare l’édition de ses premiers romans dans la Pléiade, qu’il ne verra pas paraître : il meurt quelques mois avant, le 1er juillet 1961, d’une rupture d’anévrysme – sans repentir, ce n’était pas dans sa nature. N’écrivait-il pas à Mauriac – qu’il méprisait : « Pour moi, simplet, Dieu c’est un truc pour penser mieux à soi-même et pour ne pas penser aux hommes, pour déserter en somme superbement » ?

Après sa mort paraîtront Guignol’s Band IIle Pont de Londres, une nouvelle édition de Nord, les Carnets du cuirassier DestouchesRigodon – dernier volume de la trilogie « allemande », éditée avec les deux précédents dans la Pléiade.« Certainement, ces livres resteront, dans un futur qui dépassera l’imagination, les seules marques profondes, hagardes, de l’horreur moderne », écrit à son propos Philippe Sollers dans l’Herne en 1963.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Louis_Ferdinand_Destouches_dit_Louis-Ferdinand_C%C3%A9line/112296

CEUX DE 14, ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI BARBASSE (1873-1935), HISTOIRE DE FRANCE, JEAN-YVES LE NAOUR, LA GLOIRE ET L'OUBLI, MAURICE GENEVOIX ET HENRI BARBUSSE, LE FEU, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre 

Jean-Yves Le Naour

Paris, Michalon, 2020. 284 pages.

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Au sortir de la Première Guerre mondiale, Maurice Genevoix est loin d’être considéré comme le représentant des Poilus. À l’époque, et durant tout l’entre-deux-guerres, c’est Henri Barbusse, l’auteur du « Feu », qui incarne le rôle de porte-parole des combattants. Prix Goncourt 1916, scandale littéraire ayant soulevé des passions contraires, « Le Feu » est un choc, un livre suffocant qui, pour la première fois, raconte le quotidien des tranchées sans rien dissimuler des souffrances des soldats. Profitant de cette exposition, Barbusse s’engage en politique, embrasse les combats du pacifisme et du communisme, suscite critiques ou admiration. Genevoix, lui, enfermé dans l’étiquette régionaliste, se tient pour sa part à l’écart du tumulte du monde, préfère les parties de pêche et les promenades au bord de la Loire et construit sa réputation littéraire en dehors du témoignage, avec notamment « Raboliot ». Pourtant, aujourd’hui, la fortune de la gloire littéraire s’inverse : avec ses cinq ouvrages de souvenirs rassemblés dans Ceux de 14 et sa panthéonisation, Genevoix prend sa revanche sur Barbusse, le prophète découronné. Comment cela a-t-il été possible ? Maurice Genevoix et Henri Barbusse : leur histoire raconte un siècle d’affrontement littéraire autour du témoignage et de la mémoire de la guerre, entre roman et récit, héroïsation et victimisation – deux regards sur la Grande Guerre, deux visions de la vérité.

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Frères d’armes, rivaux de plume

Par Jean-Yves Le Naour dans Historia mensuel 887

Tous deux découvrent la guerre en 1914. Ils en tireront des livres qui, pour la première fois dans l’histoire de la littérature, décrivent la violence du conflit. Mais l’un entre au Panthéon ce 11 novembre, l’autre pas…

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Visuels: le jeune Genevoix (à g. ©Famille Genevoix) et le quadragénaire Barbusse (à dr.©Rue des Archives/Tallandier.) offrent deux regards sur la Grande Guerre, entre remords et espoir, nourris par leur expérience des combats et leur volonté de témoigner du sacrifice de leurs camarades.

Henri Barbusse et Maurice Genevoix n’appartiennent pas à la même génération. À 41 ans, une situation faite dans le milieu du journalisme et un pied dans le domaine de l’édition, le premier n’a que peu de rapport avec le jeune provincial monté à Paris, major de l’École normale supérieure et qui, à 24 ans, n’a encore rien écrit mais lorgne l’agrégation en attendant de trouver sa voie. Pourtant, Barbusse comme Genevoix partagent une fascination pour l’écriture et sans doute une ambition commune, même s’ils ont des références différentes : l’un se réfère à Zola, l’autre à Maupassant. Bien entendu, Barbusse a déjà publié ; il fréquente les Rostand, Mallarmé et autres Courteline, mais on sent chez lui le regret d’une carrière éditoriale alimentaire qui ne peut combler ce romancier qui voudrait tant être reconnu. Pour tous deux, la guerre sera le moment de la révélation.

Politiquement, Genevoix et Barbusse sont encore plus éloignés. Le Ligérien est un modéré qui fera preuve, dans sa littérature, d’une défiance permanente envers la ville et la modernité, censées détruire la nature. Lecteur de Barrès, c’est un patriote convaincu. De toute façon, la politique ne l’intéresse guère. Quand les normaliens de gauche s’affrontent avec les camelots du roi de l’Action française, l’étudiant préfère monter sur le toit de l’établissement et arroser tout le monde avec une lance à incendie ! Genevoix, au-dessus des passions nationales ?

Barbusse, 41 ans, choisit de s’engager

Barbusse, lui, est un socialiste dreyfusard dont le premier engagement public vient justement avec la guerre. Lui qui, âgé de 41 ans et doté d’une santé fragile, devrait être réformé, fait le choix de signer un engagement volontaire. Il s’en explique le 3 août 1914, avec le ton du socialisme patriotique, à la façon d’un Péguy, qui confiait partir « pour le désarmement général et la dernière des guerres » : « Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas à notre cause. Elle est dirigée contre nos vieux ennemis infâmes de toujours : le militarisme et l’impérialisme, le Sabre, la Botte, et j’ajouterai : la Couronne. » Pour lui, c’est la Révolution française qui se rejoue : gare aux trônes ! Voici l’irruption définitive des peuples et de la démocratie. Demain, il n’y aura plus que des républiques soeurs.

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain-Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l’envie d’écrire.

Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915

Genevoix est le plus méthodique : il couche sur un premier carnet quelques lignes pour résumer la journée à grands traits, puis, quand il a plus de temps, il détaille ses notes sur un autre cahier. « Vouloir écrire, ne serait-ce pas déjà être sauf ? » écrit le jeune homme. Les notes de Barbusse sont plus désordonnées. Ce bourgeois, mêlé pour la première fois aux classes populaires, s’intéresse particulièrement à l’argot du soldat. Il recense les bons mots avec gourmandise, se promettant de faire parler ses personnages comme ses camarades de tranchées.

Pour l’un comme pour l’autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec deux balles dans le bras gauche et une dans l’épaule. Quelques jours plus tôt, Louis Pergaud, l’auteur de La Guerre des boutons, disparaissait sur les mêmes lieux. Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal – par hostilité aux grades – et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l’état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l’hôpital jusqu’à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué.

Car tous deux inaugurent un nouveau genre de littérature : le témoignage. Il ne s’agit plus de fiction pure et simple, d’« inventer le vrai », comme disait Balzac, mais de raconter, de dire la « vérité », de déposer devant l’Histoire et devant les hommes. Il faut que l’on sache l’horreur de cette guerre que les menteurs de l’arrière décrivent comme une formidable épopée. Dès lors, l’écriture devient pédagogique et édifiante. Il faut que les survivants se transforment en « crieurs », selon le mot de Barbusse, pour que les morts ne meurent pas une seconde fois, avec pour tout linceul l’injure de l’oubli ou le mépris de l’indifférence ; il faut se souvenir pour haïr la guerre, la repousser pour toujours. « On vous a tués et c’est le plus grand des crimes », s’insurge Genevoix en conclusion des Éparges, le dernier volume de sa pentalogie, rassemblée en 1949 sous le titre Ceux de 14.

À nouvelle littérature, nouveau style. Pour trouver le ton de sincérité qui convient, Genevoix décrit ainsi sa méthode : « Je tenais sur toute chose à éviter que des préoccupations d’écriture ne vinssent altérer […] le témoignage que j’ai voulu porter. […] Je me suis interdit tout arrangement fabulateur, toute licence d’imagination après-coup. J’ai cru alors, je crois toujours qu’il s’agit là d’une réalité si particulière, si intense et dominatrice qu’elle impose au chroniqueur ses lois propres et ses exigences. » Barbusse brouillait un peu plus les repères en présentant Le Feu comme un roman vrai, et en le sous-titrant Journal d’une escouade. Était-ce alors un roman ou un journal ? Et lui aussi repoussait l’invention pour se vanter d’écrire le vrai, rien que le vrai : « Je me suis donné à ce genre de besogne dont la dignité est d’exclure toute effusion de l’imagination et de représenter non pas des histoires que j’ai inventées, mais des épisodes réels que j’ai pêchés tout vifs dans la Grande Guerre et qui correspondent à ce que j’ai vu ou entendu. »

Cela tombe bien. En ces temps de malheur, le public ne jure que par le récit. De 1914 à 1918, le genre romanesque ne représente pas plus de 11 % de l’ensemble des publications de guerre. « Qui est celui de nous qui aurait le cœur  d’écrire, lorsque la patrie souffre, et que ses frères meurent, un drame ou un roman ? » questionne Romain Rolland dans Au-dessus de la mêlée. Le premier roman de guerre, Gaspard, couronné par le prix Goncourt 1915, est pourtant le premier best-seller du conflit. En dépit de l’ineptie de l’histoire et de la description fantaisiste des soldats, toujours de bonne humeur – comme le public de l’arrière se les imaginait alors -, il s’écoula 150 000 exemplaires de cette farce grotesque.

Un Goncourt porte-parole des soldats

C’est pourquoi Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l’horreur de la guerre. L’héroïsme guerrier en prend un coup fatal. Publié en avril 1916, Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. « C’est du Maupassant de « derrière les tranchées », s’enthousiasme le Journal des débats. On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante. » On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d’abord en feuilleton dans L’Œuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d’estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd’hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n’est plus un livre, c’est un phénomène ! Les poilus écrivent à l’auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

Pourtant, aujourd’hui, c’est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d’abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n’a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice en 1917, il est accusé de pacifisme – et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu’il n’a rapporté que le vrai, mais tout change dans l’après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d’écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu’il n’avait pas à l’origine. Cet intellectuel engagé n’est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature.

Genevoix, lui, connaît une trajectoire inverse. Retiré sur la Loire, indifférent aux désordres du monde, il délaisse le récit de guerre pour embrasser le roman. Contemplatif, admirant la nature, il se fait connaître par des récits de chasse et de pêche, notamment avec l’histoire du braconnier Raboliot (Goncourt 1925). Ce n’est qu’à partir des années 1960, la légitimité du titre d’académicien en plus, qu’il revient à 14-18. Sa longévité en fait bientôt pour les médias le poilu exemplaire et médiatique, et les historiens qui redécouvrent le témoignage portent aux nues Ceux de 14. Inversement, l’étoile de Barbusse s’éteint avec le déclin du parti communiste, qui entretenait la ferveur autour de son grand témoin.

En réalité, Genevoix n’est pas plus neutre que Barbusse, mais il parle à notre époque de victimisation en se contentant de dénoncer la guerre sans se demander pourquoi elle a eu lieu ni qui en sont les bourreaux. Du pathologique, pas de politique. Genevoix entre donc au Panthéon et Barbusse tombe dans l’oubli. Sa maison dans l’Oise menace ruine, mais les pouvoirs publics ne se pressent pas pour la rénover. La gloire et l’oubli ont vraiment changé de camp…

https://www.historia.fr/fr%C3%A8res-darmes-rivaux-de-plume#:~:text=Tous%20deux%20d%C3%A9couvrent%20la%20guerre,l’autre%20pas

Jean-Yves Le Naour

La Gloire et l’Oubli. M. Genevoix et H. Barbusse, témoins de la Grande GuerreJean-Yves Le Naour (Michalon, 2020)

http://jeanyveslenaour.com/la-gloire-et-loubli-maurice-genevoix-et-henri-barbusse-temoins-de-la-grande-guerre

EN CAMPAGNE POUR LE PANTHÉON

La panthéonisation de Genevoix n’est pas le fruit d’un plébiscite populaire mais d’un intense lobbying. En 2011, la fille de l’écrivain, Sylvie Genevoix, influente personnalité du monde de l’édition et de la télévision, aidée de son mari, le médiatique économiste Bernard Maris, fondent l’association « Je me souviens de Ceux de 14 ». La perspective du centenaire devant eux, ils militent pour la double panthéonisation de l’écrivain : celle, physique, de sa dépouille mortelle, et celle, symbolique, de son entrée dans la prestigieuse « Pléiade ». Un travail d’influence qui fonctionne : Bernard Maris intègre ainsi le conseil scientifique de la mission Centenaire, qui participe à de nombreux projets mettant en valeur Ceux de 14. Si la mort de Sylvie Genevoix (2012) et celle, dramatique, de Bernard Maris (2015), viennent donner un coup d’arrêt au projet, la panthéonisation se heurte surtout à un argument de taille : pourquoi honorer un écrivain, quand le Soldat inconnu incarne déjà la grande épreuve nationale ? Emmanuel Macron, qui prend finalement la décision, au cours de son « itinérance mémorielle » de novembre 2018, contourne le problème en annonçant la panthéonisation globale des Français de 14-18 à travers celle de Genevoix. Prévue pour le 11 novembre 2019, la cérémonie est repoussée à l’année suivante pour coïncider avec les 100 ans de la translation des cendres du Soldat inconnu sous l’arc de triomphe de l’Étoile. J.-Y. L. N.

 

Maurice Genevoix (1890-1980)

Maurice Genevoix est un romancier et poète français.

Il fut élève au lycée d’Orléans, puis au lycée Lakanal à Sceaux (1908-1911), avant d’entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Mobilisé en 1914, il dut interrompre ses études pour rejoindre le front comme officier d’infanterie. Très grièvement blessé, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de « Ceux de 14 » : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue, (1921), Les Éparges (1923), œuvre qui prit place parmi les grands témoignages de la Première Guerre mondiale.

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La paix revenue, Maurice Genevoix devait renoncer à sa carrière universitaire pour se retirer en Sologne et se consacrer à la littérature. Son œuvre abondante a souvent pour cadre la nature du Val-de-Loire dans laquelle évoluent en harmonie hommes et bêtes.

Il est surtout connu pour ses livres régionalistes comme son roman Raboliot, qui lui valut une reconnaissance avec le prix Goncourt 1925.

Il a cependant dépassé le simple roman du terroir par son sobre talent poétique qui, associé à sa profonde connaissance de la nature, a donné des romans-poèmes admirés comme la Dernière Harde (1938) ou La Forêt perdue (1967).

Il s’est aussi penché plus largement et plus intimement sur sa vie en écrivant une autobiographie : Trente mille jours, publiée en 1980.

Plusieurs romans de Maurice Genevoix ont été portés au grand ou au petit écran dont Raboliot (2007), film télévisé de Jean-Daniel Verhaeghe, avec Thierry Frémont dans le rôle principal.

Élu sans concurrent à l’Académie française le 24 octobre 1946, Maurice Genevoix assuma pendant quinze ans, de 1958 à 1973, la charge de secrétaire perpétuel .

Source : http://www.academie-francaise.fr

 

 

Henri Barbusse

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Écrivain français, Henri Barbusse est né à Asnières, près de Paris, le 17 mai 1873.

Au terme d’études au collège Rollin où il a pour maîtres Stéphane Mallarmé, Pierre Janet et Henri Bergson, il est bachelier, puis licencié ès lettres. Lauréat d’un concours poétique organisé par L’Écho de Paris, il rencontre Marcel Schwob et Catulle Mendès (son futur beau-père), qui l’introduisent dans les cercles symbolistes.

Barbusse fait ses véritables débuts littéraires avec Pleureuses (1895), recueil poétique intimiste où s’exprime déjà sa pitié pour les déshérités. Son premier roman, Les Suppliants (1903), retrace, à travers le personnage de Maximilien, sa propre vie intérieure d’enfant et sa quête d’absolu. L’Enfer (1908), roman naturaliste jugé pessimiste et scandaleux, lui assure la notoriété: dans une chambre d’hôtel, un homme épie ses voisins de passage et dépeint, en une suite de tableaux, la tragédie de leur existence, leurs méditations, leurs querelles, leur agonie, leurs amours.

Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, Henri Barbusse, bien qu’antimilitariste, décide de s’engager comme simple soldat. Sur le front, jour après jour, de décembre 1914 à novembre 1915, il note ses faits et gestes et ceux de ses camarades. Il obtient deux citations au combat, avant d’être évacué pour maladie et réformé. Profondément choqué par ce qu’il a vécu, il écrit Le Feu, qui suscite de vives protestations car il peint la guerre dans toute son horreur. Ce Journal d’une escouade (sous-titre du livre), récit brutal et émouvant des journées passées dans les tranchées, dans la boue et la saleté ou sous les bombardements, offre un témoignage irremplaçable sur le cauchemar d’une génération sacrifiée. Le Feu inaugure le genre du roman de guerre, obtient le prix Goncourt 1916 et assure à Barbusse une renommée mondiale. Sa vie et son œuvre seront désormais consacrées à la dénonciation du bellicisme et à la défense des victimes de l’histoire.

En 1917, il fonde l’Association républicaine des anciens combattants. Son roman Clarté (1919), nouveau récit de guerre, est orienté dans une perspective plus militante. Simon Paulin, personnage médiocre et falot, est révélé à lui-même et à la pitié, par l’épreuve de la guerre; il comprend aussi que cette folie meurtrière n’est que le fruit de la société bourgeoise, et la nouvelle clarté du socialisme guide ses pas.

Dans le journal, puis la revue Clarté (qu’il dirige de 1919 à 1923), Barbusse s’interroge sur le rôle politique de l’écrivain, le sens social de son œuvre et la possibilité d’une littérature révolutionnaire. Le mouvement Clarté vise à rassembler tous ceux qui sont épris de progrès et de paix (voir La Lueur dans l’abîme: ce que veut le groupe Clarté, 1920). De Paroles d’un combattant (recueil d’articles et de discours pacifistes de 1917 à 1920) au Couteau entre les dents (1921), Barbusse, solidaire de la Révolution russe, évolue rapidement en direction du parti communiste, auquel il adhère en 1923.

Son œuvre se situe désormais dans un engagement idéologique de plus en plus affirmé. Elle se poursuit par des nouvelles: L’Illusion (1919), L’Étrangère (1920), Quelques coins du cœur (1921), Force (1926), Faits divers (1928), Ce qui fut sera (1930), et par une fresque romanesque, Les Enchaînements (1925-1926), qui évoque les grands drames humains de l’histoire et la nécessité de changements sociaux fondamentaux.

À la suite d’un reportage en Roumanie et en Bulgarie en proie à la répression fasciste, il publie Les Bourreaux (1926) et crée un Comité de défense des victimes de la Terreur blanche. Directeur littéraire à L’Humanité (1926-1929), il précise alors: « Notre tâche sera ici […] de susciter l’art révolutionnaire, parallèle à la révolution. » Il entreprend cependant une trilogie: Jésus (1927), Les Judas de Jésus (1927), Jésus contre Dieu (posthume, Moscou, 1971), où se dresse la figure d’un Christ pathétique et contestataire, qui ne laisse pas de déconcerter ou d’irriter ses amis.

Sa revue Monde (1928-1935) prend le relais de Clarté, dans le souci de rassembler les intellectuels communistes et les écrivains prolétariens (Henri Poulaille, Louis Guilloux, etc.), tous ceux qui croient à « un art de masse aux perspectives collectives et panhumaines ». Défenseur d’une littérature populaire, mais se défiant d’une conception ouvriériste et sectaire, et privilégiant la qualité de l’écrivain, il voit ses conceptions condamnées au congrès de Kharkov (novembre 1930), pour « éclectisme » et « déviationnisme ». Son soutien à la patrie du socialisme reste cependant inconditionnel: Voici ce qu ‘on a fait de la Géorgie ( 1929), Russie ( 1930) et Staline, un monde nouveau vu à travers un homme (1935), portrait élogieux du Petit Père des peuples. Après Elévation (1930), il rend un vibrant hommage à Émile Zola en qui il reconnaît un maître (Zola, 1932).

La « ligne Barbusse » l’emporte à partir de 1932. La nouvelle politique culturelle d’ouverture du parti communiste (prélude idéologique à la politique de front populaire) se traduit par la fondation de l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires), qui rassemble des écrivains communistes, prolétariens ou « bourgeois ». L’organisation se dote d’une revue: Commune (1933-1939), dont le comité directeur est composé de Henri Barbusse, André Gide et Romain Rolland.

Infatigable pèlerin de la paix et de l’antifascisme, il est à l’initiative du Congrès mondial contre la guerre (Amsterdam, août 1932) et du Congrès européen contre le fascisme (Paris, avril 1933), qui aboutissent au Mouvement Amsterdam-Pleyel. Président du Comité mondial contre la guerre impérialiste, il multiplie les interventions en Espagne, au Danemark, aux États-Unis, en URSS. Il préside encore le Congrès pour la défense de la culture (juin 1935) et assiste à un grand rassemblement antifasciste (14 juillet 1935) avant de partir pour Moscou.

Atteint d’une pneumonie, il est hospitalisé à l’hôpital du Kremlin. Henri Barbusse meurt le 30 août 1935, en lançant un dernier appel: Il faut sauver le monde. » Le 7 septembre, sa dépouille est accompagnée jusqu’au cimetière du Père-Lachaise par le peuple de Paris.

GUERRE MONDIALE 1914-1918, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), PANTHEON, POILU, POILUS, ROBERT PORCHON (1894-1915)

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre au Panthéon

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre

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Cinq extraits de « Ceux de 14 », ces récits de guerre qui feront entrer Maurice Genevoix au Panthéon

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Sorti en 1949, « Ceux de 14 » est un recueil des récits de guerre publiés entre 1916 et 1923 par Maurice Genevoix, en hommage aux femmes et aux hommes qui ont vécu l’horreur de la Première Guerre mondiale.

Mobilisé dès le 2 août 1914, Maurice Genevoix sera au combat, sur le front, jusqu’à ce qu’il soit grièvement blessé le 25 avril 1915, dans les environs de la colline des Éparges. S’en suivront sept mois d’hospitalisation. À son retour à Paris, meurtri par ces heures sombres, le Normalien de 25 ans consigne ses souvenirs.

Pour vous immerger dans ce quotidien oppressant et d’horreur, La Rep’ a sélectionné cinq extraits du livre premier « Sous Verdun » issus de cet ouvrage mémoriel, écrit « à la mémoire des morts et au passé des survivants », et en souvenir de son « ami Robert Porchon tué aux Éparges le 20 février 1915 ».

Jeudi 27 août 1914

« Longue étape, molle, hésitante. Ce n’est pas à vrai dire une étape, mais la marche errante de gens qui ont perdu leur chemin. Haucourt, puis Malancourt, puis Béthincourt. La route est une rivière de boue. Chaque pas soulève une gerbe d’eau jaune. Petit à petit, la capote devient lourde. On a beau enfoncer le cou dans les épaules : la pluie arrive à s’insinuer et des gouttes froides coulent le long de la peau. Le sac plaque contre les reins. Je reste debout, à chaque halte, n’osant pas même soulever un bras, par crainte d’amorcer de nouvelles gouttières ».

Mardi 1er septembre

« Les cuisiniers vont faire en arrière la soupe et le jus ; mais bientôt, c’est la bousculade : la bataille crépite en avant de nous. Le capitaine nous fait dire que notre première ligne doit être enfoncée, qu’il faut redoubler de vigilance. Porchon, mon saint-cyrien, envoie par ordre une patrouille sur la gauche. Presque aussitôt, des claquements de lebels, et la patrouille, affolée, dégringole : elle a vu des Boches et tiré. Mes hommes s’agitent, s’ébrouent ; il y a de l’anxiété dans l’air.

Soudain, un sifflement rapide qui grandit, grandit… et voilà deux shrapnells qui éclatent, presque sur ma tranchée. Je me suis baissé ; j’ai remarqué surtout l’expression angoissée d’un de mes hommes. Cette vision me reste. Elle fixe mon impression ».

Dimanche 6 septembre

« Clac ! Clac ! En voici deux qui viennent de taper à ma gauche, sèchement. Ce bruit me surprend et m’émeut : elles semblent moins dangereuses et mauvaises lorsqu’elles sifflent. Clac ! Des cailloux jaillissent, des mottes de terre sèche, des flocons de poussière : nous sommes vus, et visés. En avant ! Je cours le premier, cherchant le pli de terrain, le talus, le fossé où abriter mes hommes, après le bond, ou simplement la lisière de champ qui les fera moins visibles aux Boches. Un geste du bras droit déclenche la ligne par moitié ; j’entends le martèlement des pas, le froissement des épis que fauche leur course.

Pendant qu’ils courent, les camarades restés sur la ligne tirent rapidement, sans fièvre. Et puis, lorsque je lève mon képi, à leur tour ils partent et galopent, tandis qu’autour de moi les lebels crachent leur magasin.

Un cri étouffé à ma gauche ; j’ai le temps de voir l’homme, renversé sur le dos, lancer deux fois ses jambes en avant ; une seconde, tout son corps se raidit ; puis une détente, et ce n’est plus qu’une chose inerte, de la chair morte que le soleil décomposera demain ».

Mercredi 9 septembre

« Pas de sommeil. J’ai toujours dans les oreilles la stridence des éclats d’obus coupant l’air, et dans les narines l’odeur âcre et suffocante des explosifs. Il n’est pas minuit que je reçois l’ordre de départ. J’émerge des bottes d’avoine et de seigle sous lesquelles je m’étais enfoui. Des barbes d’épis se sont glissées par nos cols et nos manches et nous piquent la peau, un peu partout.

La nuit est si noire qu’on bute dans les sillons et dans les mottes de terre. On passe près des 120 qui tiraient derrière nous ; j’entends les voix des artilleurs, mais je distingue à peine les lourdes pièces endormies.

Distributions au passage, sans autre lumière que celle d’une lanterne de campement, qui éclaire à peine, et que pourtant on dissimule. La faible lueur jaune met des coulées brunes sur les quartiers de viande saignante, amoncelés dans l’herbe qui borde la route ».

Samedi 12 septembre

« J’ai retraversé le groupe des soldats, qui continuaient à se pousser pour lire. J’ai regardé, en passant auprès d’eux, ceux qui se trouvaient sur ma route : ils avaient tous des visages terreux, aux joues creuses envahies de barbe ; leurs capotes gardaient les traces de la poussière des routes, de la boue des champs, de l’eau du ciel ; le cuir de leurs chaussures et de leurs guêtres avait pris à la longue une couleur sombre et terne ; des reprises grossières marquaient leurs vêtements aux genoux et aux coudes ; et de leurs manches râpées sortaient leurs mains durcies et sales. La plupart semblaient las infiniment, et misérables.

Pourtant, c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine, eux qui s’étaient montrés plus forts que les balles et les baïonnettes allemandes ; c’étaient eux les vainqueurs !

Et j’aurais voulu dire à chacun l’élan de chaude affection qui me poussait vers tous, soldats qui méritaient maintenant l’admiration et le respect du monde, pour s’être sacrifiés sans crier leur sacrifice, sans comprendre même la grandeur de leur héroïsme. »

20 février ( 1915 )

Un grand balancement de la terre et du ciel à travers le, paupières cuisantes; du froid mouillé; des choses qu’on retrouve dans l’ aube blême, les unes après les autres, et toutes; personne de tué dans les ténèbres, personne même d’enseveli malgré l’acharnement des obus: la même terre et les mêmes cadavres; toute la chair qui frémit comme de saccades intérieures, qui danse, profonde et chaude, et fait mal; même plus d’images, cette seule fatigue brûlante que la pluie glace à fleur de peau: et c’est un jour qui revient sur la crête, pendant que toutes les batteries boches continuent de tirer sur elle, sur ce qui reste de nous là-haut, mêlé à la boue, aux cadavres, à la glèbe naguère fertile, souillée maintenant de poisons, de chair morte, inguérissable de notre immonde supplice.

Est-ce qu’ils vont contre-attaquer encore ? Ils ne tirent que sur nous: c’est lâche. Nous savons que le colonel, chaque fois qu’il monte et redescend, téléphone vers le Montgirmont:  » Qu’on relève mes hommes! Ils sont à bout! Si les Boches contre-attaquent encore, ils pourront venir avec des gourdins, avec leurs poings nus…  » C’est ce que nous pensions, nous, l’autre jour. Ce matin, nous le pensons encore ; mais nous ne le croyons plus. Nous sommes très las, c’est vrai; on devrait nous relever, c’est vrai. Nous sommes presque à bout; presque… Et pourtant, ce matin encore, on a entendu cracher les canons-revolvers de Combres et claquer des coups de mauser: une nouvelle contre-attaque, que nous avons repoussée.

Il ne faut rien exagérer: au-dessous de nous, de l’autre côté du parados, un caporal de la 8e fait mijoter du cassoulet sur un réchaud d’alcool solidifié. Quelques hommes, de la 8e aussi, sont descendus près de lui; l’un d’eux parle du kiosque de sa soeur , marchande de journaux à Paris:  » pour qu’elle comprenne les trous qu’ils font, explique-t-il, j’lui écrirai qu’on pourrait y loger au moins deux kiosques comme le sien. Et ça s’ra pas bourrage de crâne, hein, c’est-i’ vrai ? »

Le colonel Boisredon a téléphoné une fois de plus:  » Trois cents tués au régiment; un millier de blessés; plus de vingt officiers hors de combat, dont dix tués; des tranchées vides, ou du moins « tactiquement » vides; la crête perdue si les Boches contre-attaquent encore…  » Le colonel Tillien a répondu:  » Qu’ils tiennent. Qu’ils tiennent quand même, coûte que coûte. « 

Comme s’ils savaient, les Boches répondent eux aussi. Et, c’est pire, au long du temps martelé d’obus énormes, de chutes sombres et multipliées. Le grand caporal a éteint son réchaud: il est parti, les autres avec lui. On redevient ce qu’on était hier, cette nuit, un peu plus las encore, sans étonnement d’être si las. Et malgré cette fatigue dont nous avons les reins brûlés, une lucidité vibrante rayonne de nous sur le monde, touche doucement et nous donne d’un seul coup toutes les choses que nous percevons, nous les impose entières, si totalement que nous souffrons surtout de cela, de ce pouvoir terrible et nouveau qui nous oblige à subir ainsi, continuellement et tout entières, la laideur et la méchanceté du monde.

Elles sont infimes, par les gouttes de la bruine, par les écorchures de nos mains gercées, par le tintement d’une gamelle qu’on heurte, par la respiration imperceptible de Lardin ; mais si grandes, si monstrueuses qu’elles soient par l’étalement ignoble des cadavres, par le fracas sans fin des plus lourdes torpilles, elles ne peuvent l’être assez pour dépasser notre force de sentir, pour l’ étouffer enfin, aidant notre immense fatigue. Plus nous sommes fatigués, plus notre être s’ouvre et se creuse, avide malgré nous, odieusement, de toute laideur et de toute méchanceté. Que tombent encore ces milliers d’obus, et pour n’importe quelle durée ! Entre les 77, les 150 et les 210, notre ouïe distingue au plus lointain les éclatements. Qu’ils sifflent plus raide encore! Que tout arrive ! Que tous ceux qui doivent être blessés le soient dans cet instant, et s’en aillent ! Que tous ceux qui doivent être tués cessent enfin d’être condamnés !

Le dernier obus qui est tombé dans l’entonnoir 7 a blessé Porchon à la tête. Quelqu’un nous l’a crié par-dessus la levée de terre: enseveli près de Rebière, dégagé avec lui, mais seul blessé d’un éclat léger, il est descendu au poste de secours, à cause du sang qui lui coulait dans l’oeil . Il y a longtemps déjà… Descendrai-je à mon tour, blessé comme lui d’un éclat heureux, mon sang coulant assez pour me contraindre à descendre ?..II ne voulait pas, d’abord; mais il n’y voyait plus, aveuglé par ce ruissellement, et Rebière lui disait:  » Descends… Descends, mon vieux… Tu es idiot. « 

C’est Rolland qui conte tout cela, près de moi, caché derrière une toile de tente amollie de fange et de pluie. Je me suis arrêté en l’entendant prononcer nos deux noms. J’étais allé jusqu’à la petite tranchée de Souesme,  parce qu’un obus venait de tomber par là. Il n’avait tué personne, et je redescendais, lorsque j’ai entendu la voix de Rolland. J’étais seul à l’entrée d’un boyau à demi effondré qui monte vers la tranchée sud; la toile de tente miroitait, plaquée sur la paroi dans le jour pluvieux et gris; et Rolland parlait derrière. blotti derrière avec un homme qui se taisait, mais que je croyais être, sans savoir pourquoi je le croyais, un des jeunes de la classe 14, Jaffelin sans doute, ou bien Jean …  » « Descends, mon vieux. Tu es idiot… » Et il descend. Et il arrive au bas du boyau, juste à hauteur du poste de secours… Et c’est là qu’un 77 l’a tué. « 

Rolland a dû m’entendre, car la toile se soulève brusquement; il me voit, et dans l’instant, son pâle visage s’émeut, navré, implorant, fraternel… Si fraternel, Rolland, que toute ma stupeur est tombée pendant que tu me regardais, que toute ma force déjà révoltée m’a semblé s’agenouiller devant cette mort de mon ami.

Cela ne m’a saisi que longtemps après, dans le creux d’argile mouillée où j’étais revenu m’asseoir, entre Lardin et Bouaré : une froideur dure, une indifférence dégoûtée pour toutes les choses que je voyais, pour l’ignominie de la boue et la misère des cadavres, pour le jour triste sur la crête, pour l’acharnement des obus… Je ne sens même plus ma fatigue ; je ne redoute plus rien, même plus l’écrasement de mes os sous l’une de ces chutes énormes, ni le déchirement de ma chair sous la morsure des éclats d’acier. Je n’ai plus pitié des vivants, ni de Bouaré qui tremble, ni de Lardin prostré, ni de moi. Nulle violence ne me soulève, nulle houle de chagrin, nul sursaut d’indignation virile. Ce n’est même pas du désespoir, cette sécheresse du coeur dont je sens le goût à ma gorge; de la résignation non plus… Ce n’est que cela: une froideur dure, une indifférence desséchée, pareille à une contracture de l’âme. Tombez encore, aussi longtemps que vous voudrez, les gros obus, les torpilles et les bombes ! Ecrasez, tonnez, soulevez la terre en gerbes monstrueuses ! Plus hautes encore! Plus hautes! Comme c’est grotesque, mon Dieu, tout ça… Dans la tranchée sud: c’est bon. Dans l’entonnoir 7 : c’est bon. Dans la petite tranchée de Souesme : c’est bon. Une plaque d’acier blindé monte très haut et retombe, comme un couperet de guillotine. Souesme passe devant moi, la face plâtrée de boue jaune, les deux mains sur les reins; derrière lui, Montigny ; derrière encore, Jaffelin: c’est bon; allez-vous-en, ensevelis, blessés, démolis. Je regarde bien, au passage, la crispation de vos visages, l’angoisse presque folle de vos yeux, cette détresse de la mort qui reste vacillante au fond de vos prunelles, comme une flamme sous une eau sombre… Quel sens ? Tout cela n’a pas de sens. Le monde, sur la crête des Éparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque.

Chez toi, Porchon : l’ample Beauce, les champs de blé au crépuscule; les corneilles dans le ciel frais, entre les deux tours de Sainte-Croix… Chez nous, Porchon : la Loire au fil des berges lentes… Quel sens ? Pourquoi ? Des hommes crient dans l’ entonnoir 7 entre les rafales d’obus. Encore ! Et de sombres débris soulevés dans la fumée, et leur chute mate heurtant la boue…

C’est alors que ce 210 est tombé. Je l’ ai senti à la fois sur ma nuque, assené en massue formidable, et devant moi, fournaise rouge et grondante. Voilà comment un obus vous tue. Je ne bougerai pas mes mains pour les fourrer dans ma poitrine ouverte; si je pouvais les ramener vers moi, j’enfoncerais mes deux mains dans la tiédeur de mes viscères à nu ; si j’étais debout devant moi, je verrais ma trachée pâle, mes poumons et mon coeur à travers mes côtes défoncées. Pas un geste, par pitié pour moi ! Les yeux fermés, comme Laviolette, et mourir seul.

Je vis, absurdement. Cela ne m’étonne plus: tout est absurde. A travers le drap rêche de ma capote bien close, je sens battre mon creur au fond de ma poitrine. Et je me rappelle tout: ce flot flambant et rouge qui s’est rué loin en moi, me brûlant les entrailles d’un attouchement si net que j’ai cru mon corps éventré large, comme celui d’un bétail à l’éventaire d’un boucher; cette forme sombre qui a plané devant mes yeux, horizontale et déployée, me cachant tout le ciel de sa vaste envergure… Elle est retombée là, sur le parados, bras repliés, cassés, jambes groupées sous le corps, et tremblante toujours, jusqu’à ce que Bouaré soit mort. Ils courent, derrière Richomme qui hurle, un à un sautent pardessus moi: Gaubert, Vidal, Dorizon… ah! je les reconnais tous! Attendez-moi… Je ne peux pas les suivre… Qu’est-ce qui appuie sur moi, si lourd, et m’empêche de me lever ? Mon front saigne: ce n’est rien, mes deux mains sont criblées de grains sombres, de minuscules brûlures rapprochées; et sur cette main-ci, la mienne, plaquée chaude et gluante une langue colle, qu’il me faut secouer sur la boue.

Je suis libre depuis ce geste; et je puis me lever, maintenant que le corps de Lardin vient de basculer doucement. Il mangeait, un quignon de pain aux doigts; il n’a pas changé de visage, les yeux ouverts encore derrière les verres de ses binocles; il saigne un peu par chaque narine, deux minces filets foncés qui vont se perdre sous sa moustache. Petitbru passe, à quatre pattes, poussant une longue plainte béante ; Biloray passe, debout, à pas menus et la tête sur l’épaule ; le sang goutte au bout de son nez; il va, les bras pendant le long du corps, attentif et silencieux, comme s’il avait peur de renverser sa vie en route…

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Robert Porchon (1894-1915), l’ami de Maurice Genevoix

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Robert Charles Joseph Porchon, né le 23 janvier 1894 à Chevilly (Loiret) et tué le 20 février 1915 aux Eparges (Meuse) lors de la bataille homonyme, est un officier français. est un ami de guerre, le « frère de sang », du romancier Maurice Genevoix 1890-1980) qui lui dédie son livre Sous Verdun.

Biographie

Né en 1894 (la future Classe 1914), la « génération sacrifiée »), Robert Porchon est le fils d’Angel Porchon et de Gabrielle Marie Louise Néaf. Son frère Marcel, né en 1885, sera également tué sur le front, en Argonne, le 6 avril 1915.

Il est le neveu par alliance du général de brigade Gabriel Delarue qui sera également tué sur le front cette même année 1915.

Robert Pochon suit des études au Lycée  Pothier à Orléans et entre ensuite à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr le 7 novembre 1913. Il est de la promotion « De la Croix-du-Drapeau » 1913-1914, qui reçoit le baptême le 30 juillet 1914. Il est nommé sous-lieutenant au 106è régiment d’infanterie   (106e RI) le 15 août 1914. C’est en cette occasion qu’a été prêté le serment de 1914, initié par Jean Allard-Méeus, au cours duquel les tout jeunes Saint-Cyriens auraient juré de monter en ligne en gants blancs et avec leurs casoars.

 Affectations et combats

Le jeune sous-lieutenant rejoint la caserne-Chanzy de Châlons-sur-Marne le 4 août 1914. D’abord affecté au 306e RI, unité de réserve du 106e, il part pour le front avec un renfort pour le régiment d’active le 25 août. Maurice Genevois fait partie du même départ. Ils se retrouvent dans la même compagnie, la 7e, à Gercourt et Drillancourt, le 27 août : « Un élève de Saint-Cyr, frais galonné, visage osseux, nez puissant et bon enfant, qui vient d’arriver avec moi du dépôt ». Le sergent Germain complète ce portrait : « C’est un grand garçon, blond au nez proéminent mais à l’air intelligent. Je remarque qu’il ne me tutoie pas. Il a du tact ».

Après l’attaque de nuit à R embercourt-Sommaisne,   le 10 septembre 1914 (combats de Vaux-Marie), dans laquelle le commandant Giroux a été tué, Bord prend le commandement du 2e bataillon, et laisse la 7e compagnie au seul officier d’active, le sous-lieutenant Porchon.

« Je te disais que je suis maintenant commandant de compagnie, faute d’officiers pour remplir ce rôle. Il n’en reste plus des masses au 106, et je suis un des chanceux. Sur sept saint-cyriens que nous étions, je suis le seul qui reste. »

— Lettre à sa mère du 27 septembre 1914, Carnet de route.

Cette situation va durer jusqu’au 8 novembre 1914, quand le capitaine Rolin prend la compagnie et Porchon reprend la 4e section de celle-ci.

 

Mort lors de la bataille d’Éparges

Le 20 février 1915, après trois jours infernaux marquant le début de la bataille des Eparges, opposant la 12è division d’infanterie de la 1re Armée française à la 8è brigade d’infanterie bavarois de la 33è division d’infanterie allemande  pour le contrôle de cette crête de la Meuse, Robert Porchon est blessé légèrement au front entre les tranchées de 1re ligne et le poste de secours. Il est tué par un obus alors qu’il redescend vers celui-ci.

Il est inhumé à la nécropole nationale du Trottoir, aux Eparges, auprès d’autres tués du 106e RI, tombe 42 sur laquelle la date de décès indique erronément le 17 février 1915. Sa tombe est alors entretenue par la famille Auboin.

« Mort pour la France », son nom figure sur le monument aux morts de Chevilly (Loiret), sa commune natale.

Sentiments fraternels de Maurice Genevoix

Les sentiments fraternels que l’écrivain Maurice Genevoix éprouvait pour son compagnon d’armes sont dévoilés dans une lettre émouvante adressée à la mère de Robert Porchon, le 7 mars 1915, deux semaines après sa mort :

« Nous parlerons de lui simplement, pieusement ; vous me le permettrez parce que vous saviez que je l’aimais. Nous nous étions retrouvés dès les premiers jours ; et nous nous étions rapprochés d’abord parce que nous étions du même pays, et que cela fait des souvenirs en commun. Puis ce fut le départ pour le front. Nous fûmes affectés à la même compagnie, et tout de suite s’établit entre nous une fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés, des responsabilités communes, et aussi d’affinités profondes de nature. À travers les dures épreuves, je mesurai mieux les qualités précieuses de votre fils. Je l’ai vu, petit à petit, sans même qu’il fît effort pour cela, et comme par la seule puissance de sa bonté et de sa loyauté, s’attacher le cœur de tous ses hommes. Pour moi, je lui avais donné bien vite ma confiance entière ; et je l’aimais comme s’il eût été mon frère par le sang … »

— Carnet de route de Robert Porchon, op. cit., p. 152.

Dans les Sapes (ou boyau) français, crête des Éparges,

« Bon Dieu ! dit Porchon à voix basse ; même de loin, ça secoue.

La voix plus basse reprend encore, comme étouffée d’une crainte religieuse, il reprend :

Et quel silence, autour de ça !

La vallée repose sous les étoiles immobiles, ou qui palpitent lentement, comme respire une poitrine endormie. Les Hauts ensommeillés s’allongent sur ses rives, pareils à des géants couchés. Et dans la grande nuit pacifique, la clameur lointaine des guerriers s’élève comme une dérision. Souffrance ? Fureur ? Chétive dans la grande nuit, elle est surtout misère. En ce moment même, près d’ici, des troupes de la brigade voisine attaquent à la baïonnette le village de Saint-Rémy. »

— Maurice Genevoix, Ceux de 14, La boue, ch. III « La réserve ».

Maurice Genevoix viendra se recueillir sur sa tombe chaque fois qu’il le pourra.

Distinctions

Citation à l’ordre de l’Armée 189du 30 mai 1915 : D’une bravoure admirable et en même temps d’un calme communicatif, a commandé sa section avec la plus grande intelligence donnant à ses hommes, par sa tenue, la plus belle confiance. Il a été mortellement blessé le 20 février 1915 au cours d’un bombardement.

Hommages

Maurice Genevoix lui dédie son livre Sous Verdun, premier ouvrage de Ceux de 14.

Robert Porchon figure dans le Tableau d’honneur de la Grande Guerre du journal L’Illustration ;

Son nom figure sur une plaque commémorative au lycée Pothier d’Orléans ;

Son nom est cité lors de la Panthéonisation de Maurice Genevoix, le 11 novembre 2020, par la lecture d’une lettre à la mère de Robert Porchon et dans l’allocution prononcée par le président Emmanuel Macron.

Notes

↑ Le Général Delarue sera tué d’une balle dans le crâne en inspectant une tranchée qui venait d’être conquise. Il avait notamment dirigé de 1907 à 1909 le Corps expéditionnaire de pacification en Crête.

↑ Jusqu’au mois de février se trouve le 8e régiment d’infanterie bavarois « grand duc Frédéric de Bade », qui subit d’énorme perte et remplacer par le 4e régiment d’infanterie bavarois « roi Guillaume du Wurtemberg », faisant partie de la 4è division d’infanterie bavaroise.

↑ Pendant la période particulièrement confuse des combats, surtout entre le 17 et le 20 février 1915, on constate, selon les documents disponibles ou même dans les témoignages des soldats, des différences notables concernant les dates de décès ou de blessures. Ces quatre jours et quatre nuits de combats et de bombardements incessants et le nombre important des victimes expliquent cela. Les dates mentionnées sur les actes de décès, quand ceux-ci ont été retrouvés, ont été utilisées.

Bibliographie

Robert Porchon et Thierry Joie (Sous la direction de), Carnet de route, La Table Ronde, coll. « Hors Coll. Littéraire », 2008, 208 p. (

Suivi de lettres de Maurice Genevoix et autres documents, édition établie et annotée par Thierry Joie.

Maurice Genevoix, Ceux de 14, Larousse, coll. « Les Contemporains classiques de demain », 2012, 123 p. 

Maurice Genevoix, , Les Eparges, J’ai Lu – LIBRIO, coll. « Librio littérature » (no 1130), 2014, 224 p. 

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Carnet de route 

Robert Porchon

Paris, La Table Rode, 2008. 208 pages.

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Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, fut tué dans l’assaut de l’éperon des Éparges (Meuse) en février 1915, «la poitrine défoncée par un éclat d’obus».
Dès sa mort connue, sa mère a recopié dans un unique cahier son carnet de route et les lettres que son fils lui avait adressées. Elle a aussi ajouté à cet ex-voto de papier la correspondance reçue, après la mort de son fils, de ses camarades – dont Maurice Genevoix –, de ses chefs, de l’administration militaire et aussi d’anciens professeurs et religieux qui se souvenaient de leur élève. Ces témoignages multiples restituent l’onde de douleur qui s’étend et dure après la mort au front d’un jeune homme de vingt et un ans. Un des cinq cent mille jeunes Français sacrifiés pendant les six premiers mois de la Grande Guerre.
Du sous-lieutenant Porchon, on ne savait, depuis 1916, que ce que Maurice Genevoix en avait dit dans Ceux de 14. Mais il en avait dit assez pour faire de son ami Porchon le «soldat le mieux connu de la Grande Guerre».
Les notes prises par le jeune officier font un troublant contrepoint au témoignage du grand écrivain. Elles en confirment la parfaite exactitude et, en variant l’éclairage sur quelques épisodes de leur campagne commune, soulignent le génie singulier de Ceux de 14.

Extrait

Un de «Ceux de 14»

Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, a été tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. Sa tombe réglementaire au cimetière militaire du Trottoir, près du village reconstruit des Eparges, au pied de la butte où se tenaient les unités françaises avant l’assaut, est souvent fleurie alors que ne viennent que des pâquerettes de hasard sur le gazon rasé de ses voisins. Il est l’un des morts les mieux connus de la Grande Guerre.
Robert Porchon n’a plus qu’une lointaine parentèle qui vit à des centaines de kilomètres des Côtes de Meuse. Mort à vingt et un ans, il n’a rien laissé que des souvenirs qui ont disparu avec ceux qui l’avaient connu et quelques reliques que le temps efface. Il n’a pas écrit un grand livre comme Alain-Fournier qui repose à deux kilomètres, dans le petit cimetière de Saint-Rémy-la-Calonne, près du bois où on a retrouvé son corps. Il n’est pas le fils de quelque grand homme inconsolable. Non, rien. Rien de spécial, sauf la logique de fichier qui, au début du mois d’août 1914, affecta ce jeune saint-cyrien à la tête d’une section de la 7e compagnie du 106e régiment d’infanterie. Maurice Genevoix commandait une section dans la même compagnie.
Genevoix avait vingt-quatre ans, était originaire du Loiret et venait de terminer sa deuxième année à l’École normale supérieure. Porchon lui aussi était du Loiret, de Chevilly où il était né le 23 janvier 1894. Tous deux issus de la petite-bourgeoisie locale, ils s’étaient croisés au lycée d’Orléans. Ils sympathisèrent pendant les déplacements et les bivouacs de la montée au front. Les premiers combats, les premières duretés de la vie en campagne approfondirent en une forte amitié la camaraderie militaire et les liens communs avec leur petite patrie des bords de Loire. Ils furent l’un à l’autre le meilleur ami, ce qui pour des hommes en guerre est une sorte d’assurance vie et d’assurance décès. Le meilleur ami, c’est celui qui ramène dans les lignes quand on est blessé. Et c’est celui qui témoigne pour son ami tué, dilue un peu le désespoir des parents dans quelques derniers souvenirs, et adoucit par sa sympathie, une vraie sympathie de camarade et de soldat, la sécheresse du message officiel. Il sera le chroniqueur de la pauvre épopée.

 Revue de presse

Immortalisé par Maurice Genevoix dans «Ceux de 14», le sous-lieutenant Robert Porchon tint un carnet de route aujourd’hui édité avec les lettres à sa mère. Sous-lieutenant au 106 e régiment d’infanterie, Robert Porchon fut tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. En deux mois de combat, 10 000 Allemands et 10 000 Français tomberont. Ce jeune saint-cyrien de vingt et un ans, à la tête d’une section de la 7 e compagnie, était l’un d’eux. Son ami, Maurice Genevoix, connu au lycée et qui commandait une section dans la même compagnie, rendra hommage à Porchon dans ses terribles et beaux textes au nom de «cette solide fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés». (Christian Authier – Le Figaro du 30 octobre 2008)

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EMILE VERHAEREN (1855-1916), FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, GUERRE... ET PAIX..., GUERRES, HISTOIRE DE FRANCE, JEAN DE LA FONTAINE (1621-1695), LETTRE DE POLUS, POEME, POEMES

Guerre…. et paix…

Guerre…. et paix….

 

Une statue (soldat)

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Au carrefour des abattoirs et des casernes,
Il apparaît, foudroyant et vermeil,
Le sabre en bel éclair sous le soleil.

Masque d’airain, casque et panache d’or ;
Et l’horizon, là-bas, où le combat se tord,
Devant ses yeux hallucinés de gloire !

Un élan fou, un bond brutal
Jette en avant son geste et son cheval
Vers la victoire.
Il est volant comme une flamme,
Ici, plus loin, au bout du monde,
Qui le redoute et qui l’acclame.

Il entraîne, pour qu’en son rêve ils se confondent,
Dieu, son peuple, ses soldats ivres ;
Les astres mêmes semblent suivre,
Si bien que ceux
Qui se liguent pour le maudire
Restent béants : et son vertige emplit leurs yeux.

Il est de calcul froid, mais de force soudaine :
Des fers de volonté barricadent le seuil
Infrangible de son orgueil.

Il croit en lui — et qu’importe le reste !
Pleurs, cris, affres et noire et formidable fête,
Avec lesquels l’histoire est faite.

Il est la mort fastueuse et lyrique,
Montrée, ainsi qu’une conquête,
Au bout d’une existence en or et en tempête.
Il ne regrette rien de ce qu’il accomplit,
Sinon que les ans brefs aillent trop vite
Et que la terre immense soit petite.

Il est l’idole et le fléau :
Le vent qui souffle autour de son front clair
Toucha celui des Dieux armés d’éclairs.

Il sent qu’il passe en rouge orage et que sa destinée
Est de tomber en brusque écroulement,
Le jour où son étoile étrange et effrénée,
Cristal rouge, se cassera au firmament.

Au carrefour des abattoirs et des casernes,
Il apparaît, foudroyant et vermeil,
Le sabre en bel éclair dans le soleil.

Emile Verhaeren, Les Villes tentaculaires

 

Ode pour la paix

Jean de La Fontaine

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Le noir démon des combats
Va quitter cette contrée ;
Nous reverrons ici-bas
Régner la déesse Astrée.

La paix, soeur du doux repos,
Et que Jules va conclure,
Fait déjà refleurir Vaux ;
Dont je retire un bon augure.

S’il tient ce qu’il a promis,
Et qu’un heureux mariage
Rende nos rois bons amis,
Je ne plains pas son voyage.

Le plus grand de mes souhaits
Est de voir, avant les roses,
L’Infante avecque la Paix ;
Car ce sont deux belles choses.

O Paix, infante des cieux,
Toi que tout heur accompagne,
Viens vite embellir ces lieux
Avec l’Infante d’Espagne.

Chasse des soldats gloutons
La troupe fière et hagarde,
Qui mange tous mes moutons,
Et bat celui qui les garde.

Délivre ce beau séjour
De leur brutale furie,
Et ne permets qu’à l’Amour
D’entrer dans la bergerie.

Fais qu’avecque le berger
On puisse voir la bergère,
Qui court d’un pied léger,
Qui danse sur la fougère,

Et qui, du berger tremblant
Voyant le peu de courage,
S’endorme ou fasse semblant
De s’endormir à l’ombrage.

O Paix ! source de tout bien,
Viens enrichir cette terre,
Et fais qu’il n’y reste rien
Des images de la guerre.

Accorde à nos longs désirs
De plus douces destinées ;
Ramène-nous les plaisirs,
Absents depuis tant d’années.

Etouffe tous ces travaux,
Et leurs semences mortelles :
Que les plus grands de nos maux
Soient les rigueurs de nos belles ;

Et que nous passions les jours
Etendus sur l’herbe tendre,
Prêts à conter nos amours
A qui voudra les entendre.

Jean de La Fontaine, 1679

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Lettre d’un poilu à sa femme

« La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. »

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Le 30 mai 1917

Léonie chérie,

J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre.

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle.

Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.

Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.

Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.

C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.

Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.

Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

Eugène ton mari qui t’aime tant.


 

GUERRE MONDIALE 1914-1918, ODE POUR UN SOLDAT INCONNU, POEME, POEMES, POILU, POILUS

Ode pour un soldat inconnu (11 novembre)

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Dors petit soldat inconnu

 

Dors petit soldat inconnu

Toi qui es parti au son du tocsin

Un matin de juillet 1914

Rejoindre le front

Emportant de maigres souvenirs

D’un monde qui te voulais porteur de la mort

Toi qui rêvais d’un bonheur paisible

Toi qui rêvais de la prochaine moisson

 

Dors petit soldat inconnu

Tu as bien combattu

De l’Artois jusqu’en Flandre

De la Champagne à la Somme

Tu as connu le froid et la faim

Les nuits sans sommeil

Dans les tranchées hâtivement construites

Au gré des mouvements de la guerre

Dors petit soldat inconnu

Quand la grande Faucheuse est venue

Cueillir ta vie pleine de promesses encore

Tu es tombé les armes à la main

Avec une dernière prière pour les tiens

Ton corps a embrassé une dernière fois

La terre gorgée de sang de ton cher pays  

Qui a recueilli ton corps brisé  

Dors petit soldat inconnu

Tu as fait ton devoir

Pardonne à ceux qui brisé tes rêves

Pardonne à ceux qui ont pris ta vie

Dors petit soldat inconnu 

Prie dans le silence de l’éternité

Pour  tous ceux-là

Qui parlent trop souvent  de paix

Pour mieux préparer une future guerre

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©Claude-Marie T.

11 novembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI FERTET (1926-1943), OCCUPATION ALLEMANDE (1940-1944), RESISTANCE FRANÇAISE, RESISTANTS FRANÇAIS

Henri Fertet : sa dernière lettre avant de mourir sous les balles nazis

Dernière lettre d’un jeune résistant de 16 ans exécuté en septembre 1943.

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Avant d’être fusillé à 16 ans par les nazis, ce résistant avait adressé une lettre à ses parents. Des mots bouleversants sortis de l’oubli par Emmanuel Macron.

Voici dans son intégralité la dernière lettre que le jeune homme a laissée pour ses parents avant son exécution, et qu’il a signée « Henri Fertet au ciel, près de Dieu ».

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« Chers parents,

Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si pleins de courage que, je n’en doute pas, vous voudrez encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi.

Vous ne pouvez savoir ce que moralement j’ai souffert dans ma cellule, ce que j’ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir peser sur moi votre tendre sollicitude que de loin. Pendant ces 87 jours de cellule, votre amour m’a manqué plus que vos colis, et souvent je vous ai demandé de me pardonner le mal que je vous ai fait, tout le mal que je vous ai fait. Vous ne pouvez vous douter de ce que je vous aime aujourd’hui car, avant, je vous aimais plutôt par routine, mais maintenant je comprends tout ce que vous avez fait pour moi et je crois être arrivé à l’amour filial véritable, au vrai amour filial. Peut-être après la guerre, un camarade vous parlera-t-il de moi, de cet amour que je lui ai communiqué. J’espère qu’il ne faillira pas à cette mission sacrée.

Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi, et particulièrement nos plus proches parents et amis. Dites-leur ma confiance en la France éternelle. Embrassez très fort mes grands-parents, mes oncles, tantes et cousins, Henriette. Donnez une bonne poignée de main chez M. Duvernet. Dites un petit mot à chacun. Dites à M. le curé que je pense aussi particulièrement à lui et aux siens. Je remercie Monseigneur du grand honneur qu’il m’a fait, honneur dont, je crois, je me suis montré digne. Je salue aussi en tombant, mes camarades de lycée. À ce propos, Hennemann me doit un paquet de cigarettes, Jacquin mon livre sur les hommes préhistoriques. Rendez Le Comte de Monte-Cristo à Emourgeon, 3 chemin Français, derrière la gare. Donnez à Maurice André, de la Maltournée, 40 grammes de tabac que je lui dois.

Je lègue ma petite bibliothèque à Pierre, mes livres de classe à mon petit papa, mes collections à ma chère petite maman, mais qu’elle se méfie de la hache préhistorique et du fourreau d’épée gaulois.

Je meurs pour ma patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête.

Que les Français soient heureux, voilà l’essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur.

Pour moi, ne vous faites pas de soucis. Je garde mon courage et ma belle humeur jusqu’au bout, et je chanterai Sambre et Meuse parce que c’est toi, ma chère petite maman, qui me l’a apprise.

Avec Pierre, soyez sévères et tendres. Vérifiez son travail et forcez-le à travailler. N’admettez pas de négligence. Il doit se montrer digne de moi. Sur trois enfants, il en reste un. Il doit réussir.

Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée. mais c’est parce que j’ai un petit crayon. Je n’ai pas peur de la mort. J’ai la conscience tellement tranquille.

Papa, je t’en supplie, prie. Songe que, si je meurs, c’est pour mon bien. Quelle mort sera plus honorable pour moi que celle-là  ? Je meurs volontairement pour ma patrie. Nous nous retrouverons tous les quatre, bientôt au ciel. Qu’est-ce que cent ans  ?

Maman, rappelle-toi :

Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs qui, après leur mort, auront des successeurs.

Adieu, la mort m’appelle. Je ne veux ni bandeau ni être attaché. Je vous embrasse tous. C’est dur quand même de mourir.

Mille baisers. Vive la France.

Un condamné à mort de 16 ans

  1. Fertet

Excusez les fautes d’orthographe, pas le temps de relire.

Expéditeur : Henri Fertet au ciel, près de Dieu. »

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Exécuté le 26 septembre 1943 qui était Henri Fertet ?

Un jeune patriote, né le 27 octobre 1926 le Doubs au sein d’une famille d’instituteurs, lycéen à Besançon, qui s’engage à l’été 1942 dans le groupe de Marcel Simon, secrétaire local de la Jeunesse agricole chrétienne. Le groupe, en février 1943, rallie l’organisation des Franc-Tireurs et Partisans (FTP) et prend le nom de Groupe franc Guy Môquet. Le jeune résistant se signale par trois actions d’éclat : l’attaque du poste de garde du fort de Montfaucon, le 16 avril 1943, pour s’emparer d’un dépôt d’explosifs qui entraîne la mort d’une sentinelle allemande ; la destruction, le 7 mai, d’un pylône à haute-tension près de Besançon ; l’attaque, le 12 juin, d’un commissaire des douanes allemand afin de lui

 

Le président français, lors des commémorant ration le Débarquement  du 6 juin 1944, a lu la lettre adressée par Henri Fertet à ses parents  juste avant que le jeune homme ne soit fusillé par les nazis. L’Histoire a glorifié Guy Môquet mais elle a oublié  malheureusement, oublié Henri Fertet. Le premier est mort en 1941, à l’âge de 17 ans, le second, lui, à l’âge de 16 ans, en 1943. L’un était communiste, l’autre catholique. Chacun de ces deux héros laissa une lettre tout aussi saisissante rédigée quelques minutes avant de marcher vers le peloton d’exécution. Mais, si celle de Guy Môquet est très célèbre – le président Nicolas Sarkozy l’avait fait lire dans toutes les écoles de France en 2007 –, le texte d’Henri Fertet, tout aussi fort, était, jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron le (re)mette en lumière, beaucoup moins connu.

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Source : l’hebdomadaire Le Point du 6 juin 2019.

ECRIVAIN FRANÇAIS, GUERRE MONDIALE 1914-1918, LES CROIX DE BOIS, LIVRES, LIVRES - RECENSION, TEMOIGNAGE, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Les croix de bois de Roland Dorgelès

Les Croix de Bois

Roland Dorgelès

Paris, Gallimard, 1919.

Un témoignage bouleversant sur la vie des poilus par Roland Dorgelès

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Mis à jour le 16/03/2018 à 18:43

LES ARCHIVES DU FIGARO – Il y a 45 ans s’éteignait Roland Dorgelès, le romancier des Croix de Bois, un récit poignant de la vie des soldats et surtout de l’horreur de la guerre. En 1919, Le Figaro consacre une critique élogieuse du roman qui connaît immédiatement un retentissant succès.

Publié une première fois, dans notre dossier consacré aux écrivains combattants de la Grande Guerre, nous vous proposons de lire ou (relire) cette critique à l’occasion de la commémoration de la mort de l’écrivain, le 18 mars 1973.
Journaliste engagé au front comme fantassin Roland Dorgelès commence à écrire Les Croix de bois, en 1918, à partir de notes prises sur le vif et de la correspondance adressée
à sa maîtresse et à sa mère. Ce roman obtient le Prix Femina en 1919.

Une littérature du front

Mobilisés ou engagés volontaires, de nombreux écrivains témoignent des combats et de la vie dans les tranchées. Cette littérature du front triomphe auprès du public et surtout des jurys littéraires. Ces romans ont une valeur documentaire, ils sont des témoignages précieux.
La rubrique littéraire du Figaro de l’époque consacre des critiques sur ces romans couronnés par le Goncourt ou le Femina. Voici celle consacrée aux Croix de bois de Roland Dorgelès.

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En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF

Article paru dans Le Figaro du 20 avril 1919.

La première et même la seconde année de la guerre, comme nous n’avions pas encore perdu le goût des enquêtes, et que la main d’œuvre, si j’ose m’exprimer ainsi, ne manquait pas pour ce genre de reportage, on interrogeait volontiers les auteurs dramatiques sur les destinées prochaines du théâtre, et les hommes de lettres sur la littérature de demain.

Il peut arriver que les grands événements qui bouleversent le monde modifient après coup toutes les valeurs de l’imagination, lui révèlent des beautés qu’elle ne soupçonnait pas, au moins des points de vue de beauté, produisent enfin une poésie nouvelle; mais cet heureux accident n’est point fatal; au lieu que, fatalement, une révolution, une guerre ajoutent à notre répertoire déjà si chargé quelques-unes de ces pauvres idées générales hâtives, mal conçues, téméraires et, est-il besoin de le dire? fausses de naissance; quelques-unes de ces images banales avant même d’avoir passé dans le courant, monnaies aussitôt frustes que frappées; quelques unes de ces phrases toutes faites, ou clichés, qui causaient à Flaubert une joie énorme, et ne sauraient causer qu’une grande tristesse à tous ceux que ne hante point le démon littéraire de la perversité. En d’autres termes, il peut arriver, si les dieux s’en mêlent, que les catastrophes de l’histoire profitent au génie humain; il arrive certainement qu’elles contribuent à l’enrichissement de notre sottisier.

Aussi me souvient-il qu’un critique sans illusions répondit à l’un des enquêteurs: «Il serait sacrilège de souhaiter que la guerre dure éternellement; mais l’avantage littéraire d’une guerre longue est que toutes les bêtises auront été dites avant la fin.» Cette réponse, qui semble au premier abord une impertinence, est tout le contraire: elle suppose qu’un jour peut venir où toutes les bêtises auront été dites, et où l’on s’abstiendra même de les répéter; C’est de la présomption, aux deux sens du mot.

Les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Le même censeur, goûtant peu la médiocre littérature de guerre qui a longtemps sévi chez nous après la guerre courte de 1870, témoignait aussi l’espoir que, grâce à la guerre longue, nous échapperions à ce fléau, et qu’on ne voudrait plus entendre parler de livres de guerre une fois l’armistice conclu. Il en sera de ce pronostic comme de toutes les prophéties qu’on nous a servies depuis quatre ans. Je ne reviens pas sur la gestion du sottisier; mais les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Ne nous plaignons pas. Ceux qui avaient paru pendant les hostilités forment une collection sans doute trop vaste, effrayante, mais incomparable, de documents qu’il faut bien cette fois appeler humains, et l’on sait que ce n’est point leur seule valeur. Ceux qui paraissent maintenant ont déjà une physionomie différente, une perspective moins proche et, si l’on peut dire, moins japonaise. La première ombre du passé commence d’envelopper sans les obscurcir et de fondre sans les brouiller les souvenirs de ces combattants à peine démobilisés d’hier, dont le premier mouvement a été de s’asseoir à leur table de travail et d’écrire. C’est un moment unique, insaisissable, où la mémoire usurpe déjà le rôle de la sensibilité, où la sensibilité, en se dépouillant trop tôt et comme à regret de ce qui la fait frémir encore, ébranle la mémoire, ordinairement plus impassible, et lui communique ses dernières vibrations.

  1. Roland Dorgelès sait peindre et animer, il a de la verve et de l’humeur.

Ce moment insaisissable de la mémoire et de la sensibilité, il semble que M. Roland Dorgelès l’ait saisi, et c’est ce qui fait le prix de son livre, les Croix de bois. M. Roland Dorgelès, qui, avec une modestie rare, se qualifie de débutant, et qui cependant a déjà publié, en collaboration avec M. Régis Gignoux, un fort plaisant livre intitulé: La Machine à finir la guerre, M. Roland Dorgelès a, sans doute, beaucoup de talent; il sait peindre et animer, il est coloriste, il a de la verve et de l’humeur, de l’âpreté, de la crudité, le don du rire et le don des larmes; mais ce n’est pas d’abord de son talent qu’il s’agit, c’est de l’accent qu’il a pu lui donner aujourd’hui à une minute précise, et avant de louer son œuvre, il fallait en faire le point.

Il l’a fait lui-même, au début du dernier chapitre «C’est fini. Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres… Aurait-on jamais cru les revoir, lorsque l’on était là-bas, si loin de sa maison perdue? La vie va reprendre… Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là.» M. Roland Dorgelès va jusqu’à écrire, un peu plus loin «Je me souviens de nos soirées bruyantes, dans le moulin sans ailes». Je leur disais «Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos misères et nous dirons avec un sourire: «C’était le bon temps». Avez-vous crié, ce soir-là, mes camarades!»

La mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure.

On comprend sans peine qu’ils aient crié; et quels cris leur ferait pousser encore ce mot inattendu, quels cris ferait-il pousser à M. Roland Dorgelès lui-même, si ce n’était pas un combattant qui l’eût lâché, si c’était un de ces littérateurs de l’arrière auxquels il ne paraît pas que M. Dorgelès et ses camarades vouent des sentiments fort sympathiques! Mais ceux qui ont fait la guerre où on la faisait ont le droit de tout dire, et ce sont justement ceux de leurs mots qui nous étonnent plus, qui ont aussi pour nous plus de sel et de signification.

Celui-ci, qui pourrait être odieux, devient héroïque, mais plus encore touchant, lorsqu’il est ingénument prononcé par l’un de ceux que M. Georges Duhamel a pour jamais proclamés les martyrs, et qui a vivement ressenti toutes ses souffrances, qui ne s’est pas fait un point d’honneur de nous les taire. Quel goût ardent, quel goût avoué de la vie chez tous ces jeunes hommes qui en faisaient le sacrifice toujours sans hésiter, mais quelquefois en pleurant! Nous les en admirons, et surtout nous les en aimons davantage car nous sommes de ceux à qui l’Iphigénie de Racine semble un peu trop surhumainement bien élevée, et nous préférons celle d’Euripide qui regrette les douceurs nuptiales qu’elle n’a point connues, nous préférons la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.

«Je vous ai entendus rire, jamais pleurer.»

Roland Dorgelès, Les Croix de feu.

Émile Zola intitulait par antiphrase la Joie de vivre celui de ses romans où il a le plus lourdement accumulé toutes les raisons que nous pourrions avoir de ne plus vouloir vivre, si notre grand maître n’était l’instinct de la conservation. De même, dans ce livre de M. Roland Dorgelès, où la mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure, dans ce livre dont le titre même évoque la mort et l’image des cimetières sans grilles ni murailles, des cimetières illimités où hélas! il y a des morts- ce n’est pas comme le cimetière de l’Oiseau bleu,- dans ce livre qui devrait être sinistre et qui n’arrive pas même à être morose, partout éclate le désir de vivre, le désir et souvent la joie.

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«Une telle joie était en vous, écrit M. Roland Dorgelès, qu’elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendus rire, jamais pleurer.» (Pourquoi dit-il «jamais pleurer», quand il n’a pas eu la fausse pudeur de nous cacher leurs larmes?) Il ajoute «Etait-ce votre âme, mes pauvres gars que cette blague divine qui vous faisait plus forts?» M. Roland Dorgelès, qui était là, témoigne donc de la bonne humeur des poilus. C’est une question qui a donné lieu durant quatre années à des controverses interminables, parce qu’elle était agitée d’ordinaire par des gens pleins de bonnes intentions, mais qui, à rebours de M. Roland Dorgelès étaient que ailleurs que là.

On mettait les poilus hors d’eux quand on imprimait dans les journaux de l’arrière que leur vie, grâce à cette vieille gaîté française, était «une perpétuelle rigolade». On ne leur faisait pas beaucoup plus de plaisir quand on parlait avec componction de leur sérieux, de leur noble gravité, ou, pour m’exprimer plus familièrement, quand on avait l’air de croire qu’ils la faisaient à la pose. Je ne dirai pas que la vérité est entre ces deux extrêmes je n’ai pas voix au chapitre; mais il me semble que l’auteur des Croix de bois a dû donner la note juste, et l’on est bien aise de ne trouver dans son livre ni une gaîté d’opéra-comique, ni ce rire sardonique et qui fait mal à entendre.

La joie, d’ailleurs entrecoupée, des jeunes héros de M. Roland Dorgelès est naturelle, spontanée, saine. Elle est vraie, et elle rend son livre plus vrai que d’autres auxquels on pourrait le comparer, parce qu’elle le rend plus divers et plus humain. Car enfin, les Croix de bois, c’est le même livre que le Feu, c’est le journal d’une escouade mais, quelle différence, et comme le Feu est moins vrai parce qu’il ne l’est que d’un seul côté et que les contrastes y manquent!

  1. Anatole France a écrit, il y a quelques années, un ingénieux parallèle de la vérité et du mensonge, où il remontrait que la grande misère de la vérité et sa raison d’être toujours vaincue est qu’elle est simple et une, au lieu que le mensonge est multiple et somptueux. Notre bon maître avait raison pour le cas particulier qu’il envisageait; mais, plus généralement, le réel, qui est une création de la nature, participe de sa prodigalité et est innombrable; le faux ou le convenu, qui est une création de l’homme, se trahit par son indigence et par son unité. C’est comme sa marque de fabrique. Je crois à première vue le livre de M. Dorgelès plus vrai que celui de Barbusse, parce que j’y aperçois une diversité plus ondoyante et que je n’y sens aucun parti pris.

Je ne nie pas que M. Henri Barbusse n’ait plus d’expérience, d’autorité, voire de littérature que son jeune confrère, et je ne veux point, au surplus, m’attarder à un jeu de comparaison qui pourrait n’être pas sans danger, autant pour M. Roland Dorgelès que pour moi-même. Je n’ignore pas que, si l’on se permet la réserve la plus légère sur l’œuvre de M. Henri Barbusse, on se fait traiter de réactionnaire- ou de poule mouillée, ce qui est encore plus désobligeant. Je m’en consolerais si j’étais seul en cause, mais je crains de faire tort à M. Roland Dorgelès en donnant indirectement à croire par mes éloges, qu’il a arrangé ses tableaux de la guerre, ménagé les nerfs de ses lecteurs ou de ses lectrices.

Rien ne serait plus faux. Il n’a aucune timidité, sa sincérité est absolue. Il ne se complait pas dans l’horreur mais il ne compose pas avec elle, et ce qui ne peut-être dit que brutalement, il le dit brutalement. Son langage n’est pas précisément recherché ni bégueule. Si parfois il n’appelle pas les choses par leur nom, c’est qu’il préfère les équivalents que l’argot leur a donnés et qui font vertement image. Les sujets les plus scabreux ne l’effraient point, et l’un des meilleurs chapitres de son livre, La Maison du bouquet blanc, tiendrait le coup (comme on dit) à côté de La Maison Tellier. Il y a moins de gros comique et un drame plus poignant dans La Maison du bouquet blanc. J’espère que je viens de rétablir la réputation de M. Roland Dorgelès, après avoir risqué de la compromettre.

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Repères biographiques

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Roland Dorgelès est né Roland Lecavelé à Amiens le 15 juin 1885. Il débute des études à l’École des Arts décoratifs et fréquente la bohême de Montmartre. Il rencontre Guillaume Apollinaire, Mac Orlan, Max Jacob. Dès 1913 il opte pour le journalisme et collabore à L’Homme libreque dirige Clemenceau. En 1914, il est engagé volontaire dans l’infanterie. En 1919, il publie Les Croix de bois dans lequel il décrit la vie des poilus. Immense succès qui lui vaut à la fois la gloire et le Prix Femina 1919. En 1929, Roland Dorgelès entre à l’Académie Goncourt et en devint président en 1954. Correspondant de guerre en 1939-1940, il raconte son expérience dansRetour au front (1940), Carte d’identité(1945) et Bleu horizon(1949). Roland Dorgelès continue à écrire jusqu’à sa mort le 18 mars 1973.

Roland Dorgeles

GUERRE MONDIALE 1914-1918, NOËL SUR LE FRONT EN 1914, NOEL

Noël sur le front en 1914

Les Carnets de guerre de Fréderic B. (Centenaire 1914-1918)

 

« Journal du 13 avril au…Journal du 15 mai au… »

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LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914

Publié le 21 Mai 2015

 

        I/ FREDERIC B. ET LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914

            

Frédéric B. nous livre dans ses Carnets de Guerre un témoignage précieux et rare des épisodes de fraternisations qu’il a vécues à la Noël 1914. Précieux et riche, cette première partie s’en fait l’écho. Rare, la comparaison avec les autres trêves s’étant déroulées en décembre 1914 sur le front ouest, dans la seconde partie, met en relief cette qualité.

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         Dans un premier temps, rien ne permet d’imaginer qu’un rapprochement entre Français et Allemands est possible, dans ces premiers mois de la Grande Guerre. Par exemple, lors de la nuit du 22 décembre 1914, un soldat français du régiment de Frédéric B. se fait tirer dessus. De corvée de boyaux (il nettoie les tranchées), une patrouille ennemie s’approche à cinquante mètres de lui et fait feu : le camarade de Frédéric B. réussi néanmoins à s’enfuir. Le même jour, dans le Journal des marches et opérations du 99èmeRégiment d’Infanterie{C}[1] dont fait partie notre jeune soldat avec plus de 3.000 autres hommes, il est noté : « bruits suspects souterrains en avant des tranchées du secteur du Bois commun ». Ces exemples sont révélateurs des tensions extrêmes qui existent alors de part et d’autres des tranchées, entre les Français et leurs vis-à-vis.

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         Cependant, les esprits sont agités de questions intérieures.  En cette fin d’année 1914, les fêtes s’annoncent tristes et moroses pour tous les soldats et leurs familles. « Tous souffrent de la séparation d’avec leurs proches, et les hommes semblent vouloir établir une trêve à leurs tueries », nous indique Frédéric B. dans ses écrits, le 24 décembre 1914.

           La matinée de ce même jour est en effet marquée par un combat meurtrier. Le JMO du 99ème R.I. la raconte ainsi : « Il a été constaté qu’un nouveau boyau avait été construit […] Une reconnaissance a trouvé dans le boyau 4 allemands qui n’ont pas voulu se rendre et ont immédiatement ouvert le feu ».

         Pourtant, cette même veille de Noël, en début d’après-midi, alors que rien ne semblait laisser deviner un tel épisode, Frédéric B. aperçoit la 1ère Compagnie de son régiment, située à la hauteur du Bois carré, sympathiser avec des ennemis. Des  signes amicaux sont échangés de part et d’autre des lignes. Un dialogue inattendu s’engage entre Français et Allemands originaires de Bavière (province du sud de l’Allemagne, rattaché à l’Empire allemand en 1870).

 

 C’est alors que huit soldats originaires de Munich descendent dans la tranchée de Frédéric B, secteur du Bois Touffu, ne désirant pas retourner dans leurs boyaux. En effet, ils ont en horreur cette guerre déclenchée par les Prussiens, considérés comme des ennemis par ces Bavarois inclus de force dans l’Empire allemand par les Prussiens seulement 40 années auparavant. Prisonniers volontaires, ces soldats du 20ème Régiment d’Infanterie bavaroise apprennent à Frédéric B. et à ses camarades que les Prussiens ont décidé d’attaquer la nuit même les positions françaises. La fraternisation tourne à l’alliance. Un cas rare.

Le récit de Fréderic B. est par ailleurs confirmé par le texte du JMO : « Des prisonniers se présentèrent successivement. […] Questionnés, ils donnent de précieux renseignements sur l’ordre de bataille ennemi. D’après leurs dires une très grande animosité existe entre les Prussiens et les Bavarois ». Et ces derniers de prévenir les Français que des galeries de mines sont en train d’être creusées vers leurs positions.

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La nuit du 24 au 25 décembre 1914, Frédéric et son bataillon reçoivent l’ordre de passer la nuit aux créneaux, secteur du Bois Touffu, au cas où les ennemis viendraient à attaquer, suite aux renseignements obtenus la veille. Mais l’ambiance n’est pas à l’affrontement, de l’autre côté des lignes : Frédéric entend les Allemands chanter et jouerde la musique. Dans l’après midi du 25 décembre, les échanges ont recommencé et l’adjudant Faure, du 99ème R.I., s’avance entre les tranchées puis serre la main d’un officier ennemi. Ces épisodes de rapprochement sont ponctués d’explosions d’obus, tirés depuis des positions plus éloignées, par d’autres  Allemands. Frédéric B. conclu son récit de ce Noël si particulier par ces mots : « Jamais je n’ai autant ressenti l’horreur de cette guerrequ’aujourd’hui, en ce jour de fête, si doux à vivre de coutume et si triste cette année ».

            Le lendemain, 26 décembre, dernier épisode des fraternisations vécues par Fréderic B., plus directement encore que les autres. Notre soldat fait la remarque que l’ennemi ne tire pas un seul coup de fusil, alors qu’habituellement il « tiraillait sans cesse ». Frédéric est alors de garde au poste avancé. Dans la matinée, un soldat ennemi s’avancevers lui pour lui proposer un verre de kummel[2] et un cigare. Ils se serrent la main et parlent, Frédéric B. confessant alors connaitre quelques rudiments d’allemand. La description qu’il en fait est troublante : « Il m’apprend qu’il était artiste peintre, étudiant à Munich ; il a vingt-six ans. Après quelques minutes d’entretien, chacun rentre dans sa tranchée, en se souhaitant au revoir. ». Un portrait qui n’est pas sans évoquer un certain Adolf Hitler, qui aurait pu alors se présenter ainsi. Mais au même moment, celui-ci était basé plus au nord, et servait d’estafette pour l’Etat-major[3].

            Ces évènements interrogent Frédéric B. Dans ses notes du 26 décembre, il évoque la possibilité d’un rapprochement des peuples, d’une trêve pouvant déboucher sur une paix des peuples. Une réflexion rarement lue, si tôt dans le conflit. Mais certainement qu’il n’était pas le seul de son régiment à l’avoir. Voici ce qu’il écrit : « Que penser de ces manifestations d’amitié ? Je souhaite qu’elles soient sincères : ce serait preuve que tous sentent le besoin d’imposer une trêve à cette horrible guerre et qu’elle peut s’établir un instant par accord tacite ».

          Si Frédéric B. n’en parle plus après le 26 décembre 1914, cette fraternisation continue jusqu’au 1er janvier 1915. Elle s’interrompt alors sous la pression des Etats-majors des deux camps, comme le révèle le JMO du 99ème R.I. : « Vers 23 heures, deux sous-officiers bavarois ont déclaré à un lieutenant du 99e (…) que, tout en restant nos camarades, ils ne pouvaient plus causer avec nous, parce que leurs officiers l’ont défendu trop rigoureusement. Cette interdiction s’explique (…) par la crainte de voir des renseignements importants transmis à nos troupes ». Il ne semble pas que, parmi les troupes françaises, dans ce secteur, des sanctions aient été prises contre ceux qui avaient engagé des discussions avec l’ennemi.

  

            II/ LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914 SUR LE FRONT DE L’OUEST

            

          Frédéric B. et son Régiment ne furent pas les seuls à vivre des épisodes de fraternisations à la Noël 1914. Ailleurs, des troupes allemandes, britanniques et françaises ont connu des cessez-le-feu non officiels, le long du front de l’Ouest. Mais ces trêves ont eu lieu, dans leur immense majorité, bien plus au nord, et n’ont concerné des soldats français que très exceptionnellement. Les témoignages recueillis dans les différents JMO des armées engagées situent le principal épisode des fraternisations sur le front belge, prêt de la ville d’Ypres. C’est celui-ci, qui est raconté dans le film Joyeux Noël de Christian Carion, sorti en 2005. Il est le plus fameux car le seul à avoir été raconté par des journaux[4], dans les jours qui ont suivi, et le seul à avoir été immortalisé par des photographies.

 

            Les soldats qui se trouvent en Belgique sont choqués par les pertes importantes qu’ils ont subies depuis le mois d’août 1914. C’est alors que le matin du 25 décembre, les Français mais surtout les Britanniques entendent des chants de Noël montant des tranchées ennemis. Ils aperçoivent  aussi des arbres de Noël placés le long des tranchées ennemies. Puis des Allemands sortent de leurs boyaux et font des signes amicaux en direction des Britanniques et des Français.

 

  Allemands et Britanniques se rejoignent rapidement au milieu d’un paysage dévasté par les obus (ce que l’on nomme le No man’s land). Les Français restent pour commencer à l’écart, et se mêlent, en petit nombre, à ces manifestations d’amitié avec moins d’implication que les Anglais ou les Ecossais. C’est que ceux-ci sont des engagés volontaires, au contraire des Français mobilisés, et qu’ils ne se battent pas sur leur sol. Pour certains, ce n’est déjà plus leur guerre.

«Ce n’est pas un phénomène d’ampleur, ce sont des petits gestes spontanés, sporadiques, à force de se regarder. C’est une pomme qu’on lance d’une tranchée à l’autre, un morceau de pain, un coup à boire, un échange de chansons patriotiques, sentimentales. Ce mouvement commence surtout avec les Britanniques, la guerre se civilise, l’autre n’est plus un monstre et on sort pour se rencontrer entre les tranchées», explique l’historien Marc Ferro [5].

 

            Les fraternisations des fêtes de Noël sont ainsi les plus courantes aux endroits où Britanniques et Allemands se font face. Si elles existent parfois ailleurs en cette fin d’année 1914, l’épisode vécu par Frédéric B. et son régiment apparait bien exceptionnel. Il n’y a par exemple pas de « trêves » dans les régions où Français-Belges combattent seuls contre les Allemands, en dehors du cas raporté par notre soldat, en Somme. Car là, lahaine dirigée vers un ennemi considéré comme un envahisseur, ayant par exemple dévasté le territoire de Belgique et y ayant commis des crimes de guerre, est trop forte.

 

            L’un des épisodes les plus réjouissants de ces trêves s’est déroulé dans le secteur d’Ypres, justement. Il s’agit d’un match de football joué dans le No man’s land entre Britanniques et Allemands, dans cette zone large d’environ 20 à 40 mètres, immortalisée par un photographe amateur présent sur les lieux.  

 

            Suite à ce match, les anciens ennemis enterrèrent leurs morts, donc les corps se trouvaient encore entre les lignes de tranchées. Ils chantèrent ensemble, aussi. La plupart des photographies de cette trêve « belge » furent confisquées ou détruites. Mais quelques unes parvinrent à la rédaction du quotidien britannique The Daily Mirror, qui les publia le 5 janvier 1915, accompagnées de témoignages. Cet épisode fut rapidement connu.

 

 

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            L’Etat-major des deux camps réagit rapidement à la nouvelle. Des bombardements ont lieu, depuis des positions plus éloignées, pour forcer les soldats à se réfugier dans leurs tranchées respectives. Les « troupes contaminées » se voient affectées ailleurs, souvent sur des zones de combats plus dures. Ce qui n’arriva pas, semble-t-il, aux soldats du régiment de Frédéric B.

            A noter que des fraternisations ont eu lieu plus tard durant le conflit. Ils ne se sont pas limités à cette Noël 1914, même si ces épisodes sont restés rares et toujours combattus par le commandement militaire. En juillet 1916, ainsi, le soldat français Louis Barthas note : « Quelquefois, il y avait des échanges de politesse, c’étaient des paquets de tabac de troupe de la Régie française qui allaient alimenter les grosses pipes allemandes ou bien des délicieuses cigarettes Made in Germany qui tombaient dans le poste français. On se faisait passer également chargeurs, boutons, journaux, pain. »[6]

 

 

*     *     *

 

SOURCES

 

Les Carnets de Frédéric B. (collection particulière – Carnets de Guerre d’un Poilu originaire de Lyon)

 Journal des Marches et opérations du 99ème R.I. publié sur le site institutionnel Mémoire des hommes (lien direct : http://tinyurl.com/JMO99eRINoel1914)

 « Trêve de Noël », article de l’Encyclopédie participative en ligne Wikipédia

 « La guerre des tranchées: fraternisations et accords tacites », textes réunis par Yann Prouillet, publiés sur le site du CRID (crid1418.org)

 « C’est demain Noël » par Jérôme Estrada, dans L’Est Républicain, article mis en ligne le 17 décembre 2014.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Marc Ferro (dir.), Frères de tranchée, Paris, Tempus, 2006.

 Christian Carion, Joyeux Noël, Perrin,‎ octobre 2005, 177 p.

[1] JMO du 99ème RI consultable sur le site « Mémoire des Hommes » (lien direct : http://tinyurl.com/JMO99eRINoel1914)

[2] Boisson alcoolisée allemande d’environ 35-40°, aromatisée principalement avec des épices.

[3] A cette description, difficile de ne pas reconnaitre un portrait plausible d’Aldolf Hitler, habitant à Munich depuis 1913 et se rêvant artiste peintre. Il accusait d’ailleurs alors 25 ans bien avancés. Toutefois, il se trouvait alors bien plus au nord, à Fournes-en-Weppes, où il servait d’estafette (il livrait des messages envoyés depuis l’état major jusqu’au front).

[4] Aucun journal français ni aucun journal allemand n’a rendu compte de ces trêves. Seule la presse britannique en a fait état fin 1914-début1915.

[5] Marc Ferro, Frères de tranchée, Paris, Tempus, 2006.

[6] Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte-poche, 2003, 568 p. Introduction et postface de Rémy Cazals, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Jean Jaurès de de Toulouse.

http://lescarnetsdefrederic.over-blog.com/2015/05/les-fraternisations-de-noel-1914.html

DAVID DIOP, FRERE D'AME, GUERRE MONDIALE 1914-1918, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Frère d’âme de David Diop

Frère d’âme

David Diop

Paris, Le Seuil, 2018. 176 pages.

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Le prix Goncourt des lycéens 2018 couronne David Diop

Le prix Goncourt des lycéens a été attribué jeudi 15 novembre à David Diop pour son roman « Frère d’âme » (Seuil).

Interrogeant la notion d’humanité, David Diop y relate la descente dans la folie d’un tirailleur sénégalais durant la Grande Guerre.

Alfa Ndiaye et Mademba Diop se connaissent depuis l’enfance. Là-bas, au village, ils ont grandi ensemble. Mais leur Gandiol natal, dans le nord-ouest du Sénégal, est loin désormais. Les deux hommes, à peine sortis de l’adolescence, sont plongés dans une guerre à laquelle ils ont voulu prendre part, par amour de la France.

Les deux tirailleurs sénégalais, perdus dans la boucherie de la Première Guerre mondiale, sont plus que des frères d’armes, ou de sang. Ils sont des « frères d’âme », reliés depuis la naissance par un fil invisible qu’un soldat ennemi surgi de la tranchée d’en face a soudain interrompu. Mademba est mort sous les yeux d’Alfa.

 

Venger celui qui était son « plus que frère »

Déjà auteur de poèmes, d’un essai sur la représentation de l’Africain et d’un roman qui s’inspirait aussi des déraisons nées du colonialisme européen (1), David Diop refait le voyage du Sénégal vers la France avec ce personnage saisissant de soldat déraciné qui sombre peu à peu dans la démence.

Bouleversé par l’assaut qui a coûté la vie à son ami, Alfa se glissera à la nuit tombée entre les barbelés ennemis pour tuer un soldat allemand, et rapporter dans son camp son fusil et la main – coupée – qui la tenait. Une manière de venger celui qui était son « plus que frère ». Mais à force de mains coupées, ses camarades finiront par voir en lui le spectre de la mort : « Ils ne souhaitent pas s’attirer le mauvais œil du soldat sorcier. »

Réminiscences, réelles et rêvées

« Les soldats chocolat ont commencé à chuchoter que j’étais un soldat sorcier, un démon, un dévoreur d’âmes, et les soldats toubabs ont commencé à les croire. » Ses supérieurs veulent l’évacuer. Pour cacher la folie.

 « Oui, j’ai compris, par la vérité de Dieu, que sur le champ de bataille on ne veut que la folie passagère. Des fous de rage, des fous de douleur, des fous furieux, mais temporaires. Pas de fous en continu. Dès que l’attaque est finie, on doit ranger sa rage, sa douleur et sa furie. La douleur, c’est toléré, on peut la rapporter à condition de la garder pour soi. Mais la rage et la folie, on ne doit pas les rapporter dans la tranchée. Avant d’y revenir, on doit se déshabiller de sa rage et de sa furie, on doit s’en dépouiller, sinon on ne joue plus le jeu de la guerre. »

L’évacuation d’Alfa à l’arrière du front sera l’occasion de réminiscences, réelles et rêvées, du Sénégal. La furie et la folie de la guerre lointaine percutent les souvenirs d’enfance, la perte de sa mère partie sans jamais revenir, ainsi que l’amour de la jeune Fary. L’écriture de David Diop est dense, prenante, et ses pages sont faites de larmes, de boue et de sang, portant un récit de guerre forgé par un conteur.

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