GUERRE MONDIALE 1914-1918, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), PANTHEON, POILU, POILUS, ROBERT PORCHON (1894-1915)

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre au Panthéon

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre

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Cinq extraits de « Ceux de 14 », ces récits de guerre qui feront entrer Maurice Genevoix au Panthéon

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Sorti en 1949, « Ceux de 14 » est un recueil des récits de guerre publiés entre 1916 et 1923 par Maurice Genevoix, en hommage aux femmes et aux hommes qui ont vécu l’horreur de la Première Guerre mondiale.

Mobilisé dès le 2 août 1914, Maurice Genevoix sera au combat, sur le front, jusqu’à ce qu’il soit grièvement blessé le 25 avril 1915, dans les environs de la colline des Éparges. S’en suivront sept mois d’hospitalisation. À son retour à Paris, meurtri par ces heures sombres, le Normalien de 25 ans consigne ses souvenirs.

Pour vous immerger dans ce quotidien oppressant et d’horreur, La Rep’ a sélectionné cinq extraits du livre premier « Sous Verdun » issus de cet ouvrage mémoriel, écrit « à la mémoire des morts et au passé des survivants », et en souvenir de son « ami Robert Porchon tué aux Éparges le 20 février 1915 ».

Jeudi 27 août 1914

« Longue étape, molle, hésitante. Ce n’est pas à vrai dire une étape, mais la marche errante de gens qui ont perdu leur chemin. Haucourt, puis Malancourt, puis Béthincourt. La route est une rivière de boue. Chaque pas soulève une gerbe d’eau jaune. Petit à petit, la capote devient lourde. On a beau enfoncer le cou dans les épaules : la pluie arrive à s’insinuer et des gouttes froides coulent le long de la peau. Le sac plaque contre les reins. Je reste debout, à chaque halte, n’osant pas même soulever un bras, par crainte d’amorcer de nouvelles gouttières ».

Mardi 1er septembre

« Les cuisiniers vont faire en arrière la soupe et le jus ; mais bientôt, c’est la bousculade : la bataille crépite en avant de nous. Le capitaine nous fait dire que notre première ligne doit être enfoncée, qu’il faut redoubler de vigilance. Porchon, mon saint-cyrien, envoie par ordre une patrouille sur la gauche. Presque aussitôt, des claquements de lebels, et la patrouille, affolée, dégringole : elle a vu des Boches et tiré. Mes hommes s’agitent, s’ébrouent ; il y a de l’anxiété dans l’air.

Soudain, un sifflement rapide qui grandit, grandit… et voilà deux shrapnells qui éclatent, presque sur ma tranchée. Je me suis baissé ; j’ai remarqué surtout l’expression angoissée d’un de mes hommes. Cette vision me reste. Elle fixe mon impression ».

Dimanche 6 septembre

« Clac ! Clac ! En voici deux qui viennent de taper à ma gauche, sèchement. Ce bruit me surprend et m’émeut : elles semblent moins dangereuses et mauvaises lorsqu’elles sifflent. Clac ! Des cailloux jaillissent, des mottes de terre sèche, des flocons de poussière : nous sommes vus, et visés. En avant ! Je cours le premier, cherchant le pli de terrain, le talus, le fossé où abriter mes hommes, après le bond, ou simplement la lisière de champ qui les fera moins visibles aux Boches. Un geste du bras droit déclenche la ligne par moitié ; j’entends le martèlement des pas, le froissement des épis que fauche leur course.

Pendant qu’ils courent, les camarades restés sur la ligne tirent rapidement, sans fièvre. Et puis, lorsque je lève mon képi, à leur tour ils partent et galopent, tandis qu’autour de moi les lebels crachent leur magasin.

Un cri étouffé à ma gauche ; j’ai le temps de voir l’homme, renversé sur le dos, lancer deux fois ses jambes en avant ; une seconde, tout son corps se raidit ; puis une détente, et ce n’est plus qu’une chose inerte, de la chair morte que le soleil décomposera demain ».

Mercredi 9 septembre

« Pas de sommeil. J’ai toujours dans les oreilles la stridence des éclats d’obus coupant l’air, et dans les narines l’odeur âcre et suffocante des explosifs. Il n’est pas minuit que je reçois l’ordre de départ. J’émerge des bottes d’avoine et de seigle sous lesquelles je m’étais enfoui. Des barbes d’épis se sont glissées par nos cols et nos manches et nous piquent la peau, un peu partout.

La nuit est si noire qu’on bute dans les sillons et dans les mottes de terre. On passe près des 120 qui tiraient derrière nous ; j’entends les voix des artilleurs, mais je distingue à peine les lourdes pièces endormies.

Distributions au passage, sans autre lumière que celle d’une lanterne de campement, qui éclaire à peine, et que pourtant on dissimule. La faible lueur jaune met des coulées brunes sur les quartiers de viande saignante, amoncelés dans l’herbe qui borde la route ».

Samedi 12 septembre

« J’ai retraversé le groupe des soldats, qui continuaient à se pousser pour lire. J’ai regardé, en passant auprès d’eux, ceux qui se trouvaient sur ma route : ils avaient tous des visages terreux, aux joues creuses envahies de barbe ; leurs capotes gardaient les traces de la poussière des routes, de la boue des champs, de l’eau du ciel ; le cuir de leurs chaussures et de leurs guêtres avait pris à la longue une couleur sombre et terne ; des reprises grossières marquaient leurs vêtements aux genoux et aux coudes ; et de leurs manches râpées sortaient leurs mains durcies et sales. La plupart semblaient las infiniment, et misérables.

Pourtant, c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine, eux qui s’étaient montrés plus forts que les balles et les baïonnettes allemandes ; c’étaient eux les vainqueurs !

Et j’aurais voulu dire à chacun l’élan de chaude affection qui me poussait vers tous, soldats qui méritaient maintenant l’admiration et le respect du monde, pour s’être sacrifiés sans crier leur sacrifice, sans comprendre même la grandeur de leur héroïsme. »

20 février ( 1915 )

Un grand balancement de la terre et du ciel à travers le, paupières cuisantes; du froid mouillé; des choses qu’on retrouve dans l’ aube blême, les unes après les autres, et toutes; personne de tué dans les ténèbres, personne même d’enseveli malgré l’acharnement des obus: la même terre et les mêmes cadavres; toute la chair qui frémit comme de saccades intérieures, qui danse, profonde et chaude, et fait mal; même plus d’images, cette seule fatigue brûlante que la pluie glace à fleur de peau: et c’est un jour qui revient sur la crête, pendant que toutes les batteries boches continuent de tirer sur elle, sur ce qui reste de nous là-haut, mêlé à la boue, aux cadavres, à la glèbe naguère fertile, souillée maintenant de poisons, de chair morte, inguérissable de notre immonde supplice.

Est-ce qu’ils vont contre-attaquer encore ? Ils ne tirent que sur nous: c’est lâche. Nous savons que le colonel, chaque fois qu’il monte et redescend, téléphone vers le Montgirmont:  » Qu’on relève mes hommes! Ils sont à bout! Si les Boches contre-attaquent encore, ils pourront venir avec des gourdins, avec leurs poings nus…  » C’est ce que nous pensions, nous, l’autre jour. Ce matin, nous le pensons encore ; mais nous ne le croyons plus. Nous sommes très las, c’est vrai; on devrait nous relever, c’est vrai. Nous sommes presque à bout; presque… Et pourtant, ce matin encore, on a entendu cracher les canons-revolvers de Combres et claquer des coups de mauser: une nouvelle contre-attaque, que nous avons repoussée.

Il ne faut rien exagérer: au-dessous de nous, de l’autre côté du parados, un caporal de la 8e fait mijoter du cassoulet sur un réchaud d’alcool solidifié. Quelques hommes, de la 8e aussi, sont descendus près de lui; l’un d’eux parle du kiosque de sa soeur , marchande de journaux à Paris:  » pour qu’elle comprenne les trous qu’ils font, explique-t-il, j’lui écrirai qu’on pourrait y loger au moins deux kiosques comme le sien. Et ça s’ra pas bourrage de crâne, hein, c’est-i’ vrai ? »

Le colonel Boisredon a téléphoné une fois de plus:  » Trois cents tués au régiment; un millier de blessés; plus de vingt officiers hors de combat, dont dix tués; des tranchées vides, ou du moins « tactiquement » vides; la crête perdue si les Boches contre-attaquent encore…  » Le colonel Tillien a répondu:  » Qu’ils tiennent. Qu’ils tiennent quand même, coûte que coûte. « 

Comme s’ils savaient, les Boches répondent eux aussi. Et, c’est pire, au long du temps martelé d’obus énormes, de chutes sombres et multipliées. Le grand caporal a éteint son réchaud: il est parti, les autres avec lui. On redevient ce qu’on était hier, cette nuit, un peu plus las encore, sans étonnement d’être si las. Et malgré cette fatigue dont nous avons les reins brûlés, une lucidité vibrante rayonne de nous sur le monde, touche doucement et nous donne d’un seul coup toutes les choses que nous percevons, nous les impose entières, si totalement que nous souffrons surtout de cela, de ce pouvoir terrible et nouveau qui nous oblige à subir ainsi, continuellement et tout entières, la laideur et la méchanceté du monde.

Elles sont infimes, par les gouttes de la bruine, par les écorchures de nos mains gercées, par le tintement d’une gamelle qu’on heurte, par la respiration imperceptible de Lardin ; mais si grandes, si monstrueuses qu’elles soient par l’étalement ignoble des cadavres, par le fracas sans fin des plus lourdes torpilles, elles ne peuvent l’être assez pour dépasser notre force de sentir, pour l’ étouffer enfin, aidant notre immense fatigue. Plus nous sommes fatigués, plus notre être s’ouvre et se creuse, avide malgré nous, odieusement, de toute laideur et de toute méchanceté. Que tombent encore ces milliers d’obus, et pour n’importe quelle durée ! Entre les 77, les 150 et les 210, notre ouïe distingue au plus lointain les éclatements. Qu’ils sifflent plus raide encore! Que tout arrive ! Que tous ceux qui doivent être blessés le soient dans cet instant, et s’en aillent ! Que tous ceux qui doivent être tués cessent enfin d’être condamnés !

Le dernier obus qui est tombé dans l’entonnoir 7 a blessé Porchon à la tête. Quelqu’un nous l’a crié par-dessus la levée de terre: enseveli près de Rebière, dégagé avec lui, mais seul blessé d’un éclat léger, il est descendu au poste de secours, à cause du sang qui lui coulait dans l’oeil . Il y a longtemps déjà… Descendrai-je à mon tour, blessé comme lui d’un éclat heureux, mon sang coulant assez pour me contraindre à descendre ?..II ne voulait pas, d’abord; mais il n’y voyait plus, aveuglé par ce ruissellement, et Rebière lui disait:  » Descends… Descends, mon vieux… Tu es idiot. « 

C’est Rolland qui conte tout cela, près de moi, caché derrière une toile de tente amollie de fange et de pluie. Je me suis arrêté en l’entendant prononcer nos deux noms. J’étais allé jusqu’à la petite tranchée de Souesme,  parce qu’un obus venait de tomber par là. Il n’avait tué personne, et je redescendais, lorsque j’ai entendu la voix de Rolland. J’étais seul à l’entrée d’un boyau à demi effondré qui monte vers la tranchée sud; la toile de tente miroitait, plaquée sur la paroi dans le jour pluvieux et gris; et Rolland parlait derrière. blotti derrière avec un homme qui se taisait, mais que je croyais être, sans savoir pourquoi je le croyais, un des jeunes de la classe 14, Jaffelin sans doute, ou bien Jean …  » « Descends, mon vieux. Tu es idiot… » Et il descend. Et il arrive au bas du boyau, juste à hauteur du poste de secours… Et c’est là qu’un 77 l’a tué. « 

Rolland a dû m’entendre, car la toile se soulève brusquement; il me voit, et dans l’instant, son pâle visage s’émeut, navré, implorant, fraternel… Si fraternel, Rolland, que toute ma stupeur est tombée pendant que tu me regardais, que toute ma force déjà révoltée m’a semblé s’agenouiller devant cette mort de mon ami.

Cela ne m’a saisi que longtemps après, dans le creux d’argile mouillée où j’étais revenu m’asseoir, entre Lardin et Bouaré : une froideur dure, une indifférence dégoûtée pour toutes les choses que je voyais, pour l’ignominie de la boue et la misère des cadavres, pour le jour triste sur la crête, pour l’acharnement des obus… Je ne sens même plus ma fatigue ; je ne redoute plus rien, même plus l’écrasement de mes os sous l’une de ces chutes énormes, ni le déchirement de ma chair sous la morsure des éclats d’acier. Je n’ai plus pitié des vivants, ni de Bouaré qui tremble, ni de Lardin prostré, ni de moi. Nulle violence ne me soulève, nulle houle de chagrin, nul sursaut d’indignation virile. Ce n’est même pas du désespoir, cette sécheresse du coeur dont je sens le goût à ma gorge; de la résignation non plus… Ce n’est que cela: une froideur dure, une indifférence desséchée, pareille à une contracture de l’âme. Tombez encore, aussi longtemps que vous voudrez, les gros obus, les torpilles et les bombes ! Ecrasez, tonnez, soulevez la terre en gerbes monstrueuses ! Plus hautes encore! Plus hautes! Comme c’est grotesque, mon Dieu, tout ça… Dans la tranchée sud: c’est bon. Dans l’entonnoir 7 : c’est bon. Dans la petite tranchée de Souesme : c’est bon. Une plaque d’acier blindé monte très haut et retombe, comme un couperet de guillotine. Souesme passe devant moi, la face plâtrée de boue jaune, les deux mains sur les reins; derrière lui, Montigny ; derrière encore, Jaffelin: c’est bon; allez-vous-en, ensevelis, blessés, démolis. Je regarde bien, au passage, la crispation de vos visages, l’angoisse presque folle de vos yeux, cette détresse de la mort qui reste vacillante au fond de vos prunelles, comme une flamme sous une eau sombre… Quel sens ? Tout cela n’a pas de sens. Le monde, sur la crête des Éparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque.

Chez toi, Porchon : l’ample Beauce, les champs de blé au crépuscule; les corneilles dans le ciel frais, entre les deux tours de Sainte-Croix… Chez nous, Porchon : la Loire au fil des berges lentes… Quel sens ? Pourquoi ? Des hommes crient dans l’ entonnoir 7 entre les rafales d’obus. Encore ! Et de sombres débris soulevés dans la fumée, et leur chute mate heurtant la boue…

C’est alors que ce 210 est tombé. Je l’ ai senti à la fois sur ma nuque, assené en massue formidable, et devant moi, fournaise rouge et grondante. Voilà comment un obus vous tue. Je ne bougerai pas mes mains pour les fourrer dans ma poitrine ouverte; si je pouvais les ramener vers moi, j’enfoncerais mes deux mains dans la tiédeur de mes viscères à nu ; si j’étais debout devant moi, je verrais ma trachée pâle, mes poumons et mon coeur à travers mes côtes défoncées. Pas un geste, par pitié pour moi ! Les yeux fermés, comme Laviolette, et mourir seul.

Je vis, absurdement. Cela ne m’étonne plus: tout est absurde. A travers le drap rêche de ma capote bien close, je sens battre mon creur au fond de ma poitrine. Et je me rappelle tout: ce flot flambant et rouge qui s’est rué loin en moi, me brûlant les entrailles d’un attouchement si net que j’ai cru mon corps éventré large, comme celui d’un bétail à l’éventaire d’un boucher; cette forme sombre qui a plané devant mes yeux, horizontale et déployée, me cachant tout le ciel de sa vaste envergure… Elle est retombée là, sur le parados, bras repliés, cassés, jambes groupées sous le corps, et tremblante toujours, jusqu’à ce que Bouaré soit mort. Ils courent, derrière Richomme qui hurle, un à un sautent pardessus moi: Gaubert, Vidal, Dorizon… ah! je les reconnais tous! Attendez-moi… Je ne peux pas les suivre… Qu’est-ce qui appuie sur moi, si lourd, et m’empêche de me lever ? Mon front saigne: ce n’est rien, mes deux mains sont criblées de grains sombres, de minuscules brûlures rapprochées; et sur cette main-ci, la mienne, plaquée chaude et gluante une langue colle, qu’il me faut secouer sur la boue.

Je suis libre depuis ce geste; et je puis me lever, maintenant que le corps de Lardin vient de basculer doucement. Il mangeait, un quignon de pain aux doigts; il n’a pas changé de visage, les yeux ouverts encore derrière les verres de ses binocles; il saigne un peu par chaque narine, deux minces filets foncés qui vont se perdre sous sa moustache. Petitbru passe, à quatre pattes, poussant une longue plainte béante ; Biloray passe, debout, à pas menus et la tête sur l’épaule ; le sang goutte au bout de son nez; il va, les bras pendant le long du corps, attentif et silencieux, comme s’il avait peur de renverser sa vie en route…

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Robert Porchon (1894-1915), l’ami de Maurice Genevoix

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Robert Charles Joseph Porchon, né le 23 janvier 1894 à Chevilly (Loiret) et tué le 20 février 1915 aux Eparges (Meuse) lors de la bataille homonyme, est un officier français. est un ami de guerre, le « frère de sang », du romancier Maurice Genevoix 1890-1980) qui lui dédie son livre Sous Verdun.

Biographie

Né en 1894 (la future Classe 1914), la « génération sacrifiée »), Robert Porchon est le fils d’Angel Porchon et de Gabrielle Marie Louise Néaf. Son frère Marcel, né en 1885, sera également tué sur le front, en Argonne, le 6 avril 1915.

Il est le neveu par alliance du général de brigade Gabriel Delarue qui sera également tué sur le front cette même année 1915.

Robert Pochon suit des études au Lycée  Pothier à Orléans et entre ensuite à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr le 7 novembre 1913. Il est de la promotion « De la Croix-du-Drapeau » 1913-1914, qui reçoit le baptême le 30 juillet 1914. Il est nommé sous-lieutenant au 106è régiment d’infanterie   (106e RI) le 15 août 1914. C’est en cette occasion qu’a été prêté le serment de 1914, initié par Jean Allard-Méeus, au cours duquel les tout jeunes Saint-Cyriens auraient juré de monter en ligne en gants blancs et avec leurs casoars.

 Affectations et combats

Le jeune sous-lieutenant rejoint la caserne-Chanzy de Châlons-sur-Marne le 4 août 1914. D’abord affecté au 306e RI, unité de réserve du 106e, il part pour le front avec un renfort pour le régiment d’active le 25 août. Maurice Genevois fait partie du même départ. Ils se retrouvent dans la même compagnie, la 7e, à Gercourt et Drillancourt, le 27 août : « Un élève de Saint-Cyr, frais galonné, visage osseux, nez puissant et bon enfant, qui vient d’arriver avec moi du dépôt ». Le sergent Germain complète ce portrait : « C’est un grand garçon, blond au nez proéminent mais à l’air intelligent. Je remarque qu’il ne me tutoie pas. Il a du tact ».

Après l’attaque de nuit à R embercourt-Sommaisne,   le 10 septembre 1914 (combats de Vaux-Marie), dans laquelle le commandant Giroux a été tué, Bord prend le commandement du 2e bataillon, et laisse la 7e compagnie au seul officier d’active, le sous-lieutenant Porchon.

« Je te disais que je suis maintenant commandant de compagnie, faute d’officiers pour remplir ce rôle. Il n’en reste plus des masses au 106, et je suis un des chanceux. Sur sept saint-cyriens que nous étions, je suis le seul qui reste. »

— Lettre à sa mère du 27 septembre 1914, Carnet de route.

Cette situation va durer jusqu’au 8 novembre 1914, quand le capitaine Rolin prend la compagnie et Porchon reprend la 4e section de celle-ci.

 

Mort lors de la bataille d’Éparges

Le 20 février 1915, après trois jours infernaux marquant le début de la bataille des Eparges, opposant la 12è division d’infanterie de la 1re Armée française à la 8è brigade d’infanterie bavarois de la 33è division d’infanterie allemande  pour le contrôle de cette crête de la Meuse, Robert Porchon est blessé légèrement au front entre les tranchées de 1re ligne et le poste de secours. Il est tué par un obus alors qu’il redescend vers celui-ci.

Il est inhumé à la nécropole nationale du Trottoir, aux Eparges, auprès d’autres tués du 106e RI, tombe 42 sur laquelle la date de décès indique erronément le 17 février 1915. Sa tombe est alors entretenue par la famille Auboin.

« Mort pour la France », son nom figure sur le monument aux morts de Chevilly (Loiret), sa commune natale.

Sentiments fraternels de Maurice Genevoix

Les sentiments fraternels que l’écrivain Maurice Genevoix éprouvait pour son compagnon d’armes sont dévoilés dans une lettre émouvante adressée à la mère de Robert Porchon, le 7 mars 1915, deux semaines après sa mort :

« Nous parlerons de lui simplement, pieusement ; vous me le permettrez parce que vous saviez que je l’aimais. Nous nous étions retrouvés dès les premiers jours ; et nous nous étions rapprochés d’abord parce que nous étions du même pays, et que cela fait des souvenirs en commun. Puis ce fut le départ pour le front. Nous fûmes affectés à la même compagnie, et tout de suite s’établit entre nous une fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés, des responsabilités communes, et aussi d’affinités profondes de nature. À travers les dures épreuves, je mesurai mieux les qualités précieuses de votre fils. Je l’ai vu, petit à petit, sans même qu’il fît effort pour cela, et comme par la seule puissance de sa bonté et de sa loyauté, s’attacher le cœur de tous ses hommes. Pour moi, je lui avais donné bien vite ma confiance entière ; et je l’aimais comme s’il eût été mon frère par le sang … »

— Carnet de route de Robert Porchon, op. cit., p. 152.

Dans les Sapes (ou boyau) français, crête des Éparges,

« Bon Dieu ! dit Porchon à voix basse ; même de loin, ça secoue.

La voix plus basse reprend encore, comme étouffée d’une crainte religieuse, il reprend :

Et quel silence, autour de ça !

La vallée repose sous les étoiles immobiles, ou qui palpitent lentement, comme respire une poitrine endormie. Les Hauts ensommeillés s’allongent sur ses rives, pareils à des géants couchés. Et dans la grande nuit pacifique, la clameur lointaine des guerriers s’élève comme une dérision. Souffrance ? Fureur ? Chétive dans la grande nuit, elle est surtout misère. En ce moment même, près d’ici, des troupes de la brigade voisine attaquent à la baïonnette le village de Saint-Rémy. »

— Maurice Genevoix, Ceux de 14, La boue, ch. III « La réserve ».

Maurice Genevoix viendra se recueillir sur sa tombe chaque fois qu’il le pourra.

Distinctions

Citation à l’ordre de l’Armée 189du 30 mai 1915 : D’une bravoure admirable et en même temps d’un calme communicatif, a commandé sa section avec la plus grande intelligence donnant à ses hommes, par sa tenue, la plus belle confiance. Il a été mortellement blessé le 20 février 1915 au cours d’un bombardement.

Hommages

Maurice Genevoix lui dédie son livre Sous Verdun, premier ouvrage de Ceux de 14.

Robert Porchon figure dans le Tableau d’honneur de la Grande Guerre du journal L’Illustration ;

Son nom figure sur une plaque commémorative au lycée Pothier d’Orléans ;

Son nom est cité lors de la Panthéonisation de Maurice Genevoix, le 11 novembre 2020, par la lecture d’une lettre à la mère de Robert Porchon et dans l’allocution prononcée par le président Emmanuel Macron.

Notes

↑ Le Général Delarue sera tué d’une balle dans le crâne en inspectant une tranchée qui venait d’être conquise. Il avait notamment dirigé de 1907 à 1909 le Corps expéditionnaire de pacification en Crête.

↑ Jusqu’au mois de février se trouve le 8e régiment d’infanterie bavarois « grand duc Frédéric de Bade », qui subit d’énorme perte et remplacer par le 4e régiment d’infanterie bavarois « roi Guillaume du Wurtemberg », faisant partie de la 4è division d’infanterie bavaroise.

↑ Pendant la période particulièrement confuse des combats, surtout entre le 17 et le 20 février 1915, on constate, selon les documents disponibles ou même dans les témoignages des soldats, des différences notables concernant les dates de décès ou de blessures. Ces quatre jours et quatre nuits de combats et de bombardements incessants et le nombre important des victimes expliquent cela. Les dates mentionnées sur les actes de décès, quand ceux-ci ont été retrouvés, ont été utilisées.

Bibliographie

Robert Porchon et Thierry Joie (Sous la direction de), Carnet de route, La Table Ronde, coll. « Hors Coll. Littéraire », 2008, 208 p. (

Suivi de lettres de Maurice Genevoix et autres documents, édition établie et annotée par Thierry Joie.

Maurice Genevoix, Ceux de 14, Larousse, coll. « Les Contemporains classiques de demain », 2012, 123 p. 

Maurice Genevoix, , Les Eparges, J’ai Lu – LIBRIO, coll. « Librio littérature » (no 1130), 2014, 224 p. 

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Carnet de route 

Robert Porchon

Paris, La Table Rode, 2008. 208 pages.

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Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, fut tué dans l’assaut de l’éperon des Éparges (Meuse) en février 1915, «la poitrine défoncée par un éclat d’obus».
Dès sa mort connue, sa mère a recopié dans un unique cahier son carnet de route et les lettres que son fils lui avait adressées. Elle a aussi ajouté à cet ex-voto de papier la correspondance reçue, après la mort de son fils, de ses camarades – dont Maurice Genevoix –, de ses chefs, de l’administration militaire et aussi d’anciens professeurs et religieux qui se souvenaient de leur élève. Ces témoignages multiples restituent l’onde de douleur qui s’étend et dure après la mort au front d’un jeune homme de vingt et un ans. Un des cinq cent mille jeunes Français sacrifiés pendant les six premiers mois de la Grande Guerre.
Du sous-lieutenant Porchon, on ne savait, depuis 1916, que ce que Maurice Genevoix en avait dit dans Ceux de 14. Mais il en avait dit assez pour faire de son ami Porchon le «soldat le mieux connu de la Grande Guerre».
Les notes prises par le jeune officier font un troublant contrepoint au témoignage du grand écrivain. Elles en confirment la parfaite exactitude et, en variant l’éclairage sur quelques épisodes de leur campagne commune, soulignent le génie singulier de Ceux de 14.

Extrait

Un de «Ceux de 14»

Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, a été tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. Sa tombe réglementaire au cimetière militaire du Trottoir, près du village reconstruit des Eparges, au pied de la butte où se tenaient les unités françaises avant l’assaut, est souvent fleurie alors que ne viennent que des pâquerettes de hasard sur le gazon rasé de ses voisins. Il est l’un des morts les mieux connus de la Grande Guerre.
Robert Porchon n’a plus qu’une lointaine parentèle qui vit à des centaines de kilomètres des Côtes de Meuse. Mort à vingt et un ans, il n’a rien laissé que des souvenirs qui ont disparu avec ceux qui l’avaient connu et quelques reliques que le temps efface. Il n’a pas écrit un grand livre comme Alain-Fournier qui repose à deux kilomètres, dans le petit cimetière de Saint-Rémy-la-Calonne, près du bois où on a retrouvé son corps. Il n’est pas le fils de quelque grand homme inconsolable. Non, rien. Rien de spécial, sauf la logique de fichier qui, au début du mois d’août 1914, affecta ce jeune saint-cyrien à la tête d’une section de la 7e compagnie du 106e régiment d’infanterie. Maurice Genevoix commandait une section dans la même compagnie.
Genevoix avait vingt-quatre ans, était originaire du Loiret et venait de terminer sa deuxième année à l’École normale supérieure. Porchon lui aussi était du Loiret, de Chevilly où il était né le 23 janvier 1894. Tous deux issus de la petite-bourgeoisie locale, ils s’étaient croisés au lycée d’Orléans. Ils sympathisèrent pendant les déplacements et les bivouacs de la montée au front. Les premiers combats, les premières duretés de la vie en campagne approfondirent en une forte amitié la camaraderie militaire et les liens communs avec leur petite patrie des bords de Loire. Ils furent l’un à l’autre le meilleur ami, ce qui pour des hommes en guerre est une sorte d’assurance vie et d’assurance décès. Le meilleur ami, c’est celui qui ramène dans les lignes quand on est blessé. Et c’est celui qui témoigne pour son ami tué, dilue un peu le désespoir des parents dans quelques derniers souvenirs, et adoucit par sa sympathie, une vraie sympathie de camarade et de soldat, la sécheresse du message officiel. Il sera le chroniqueur de la pauvre épopée.

 Revue de presse

Immortalisé par Maurice Genevoix dans «Ceux de 14», le sous-lieutenant Robert Porchon tint un carnet de route aujourd’hui édité avec les lettres à sa mère. Sous-lieutenant au 106 e régiment d’infanterie, Robert Porchon fut tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. En deux mois de combat, 10 000 Allemands et 10 000 Français tomberont. Ce jeune saint-cyrien de vingt et un ans, à la tête d’une section de la 7 e compagnie, était l’un d’eux. Son ami, Maurice Genevoix, connu au lycée et qui commandait une section dans la même compagnie, rendra hommage à Porchon dans ses terribles et beaux textes au nom de «cette solide fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés». (Christian Authier – Le Figaro du 30 octobre 2008)

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EMILE VERHAEREN (1855-1916), FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, GUERRE... ET PAIX..., GUERRES, HISTOIRE DE FRANCE, JEAN DE LA FONTAINE (1621-1695), LETTRE DE POLUS, POEME, POEMES

Guerre…. et paix…

Guerre…. et paix….

 

Une statue (soldat)

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Au carrefour des abattoirs et des casernes,
Il apparaît, foudroyant et vermeil,
Le sabre en bel éclair sous le soleil.

Masque d’airain, casque et panache d’or ;
Et l’horizon, là-bas, où le combat se tord,
Devant ses yeux hallucinés de gloire !

Un élan fou, un bond brutal
Jette en avant son geste et son cheval
Vers la victoire.
Il est volant comme une flamme,
Ici, plus loin, au bout du monde,
Qui le redoute et qui l’acclame.

Il entraîne, pour qu’en son rêve ils se confondent,
Dieu, son peuple, ses soldats ivres ;
Les astres mêmes semblent suivre,
Si bien que ceux
Qui se liguent pour le maudire
Restent béants : et son vertige emplit leurs yeux.

Il est de calcul froid, mais de force soudaine :
Des fers de volonté barricadent le seuil
Infrangible de son orgueil.

Il croit en lui — et qu’importe le reste !
Pleurs, cris, affres et noire et formidable fête,
Avec lesquels l’histoire est faite.

Il est la mort fastueuse et lyrique,
Montrée, ainsi qu’une conquête,
Au bout d’une existence en or et en tempête.
Il ne regrette rien de ce qu’il accomplit,
Sinon que les ans brefs aillent trop vite
Et que la terre immense soit petite.

Il est l’idole et le fléau :
Le vent qui souffle autour de son front clair
Toucha celui des Dieux armés d’éclairs.

Il sent qu’il passe en rouge orage et que sa destinée
Est de tomber en brusque écroulement,
Le jour où son étoile étrange et effrénée,
Cristal rouge, se cassera au firmament.

Au carrefour des abattoirs et des casernes,
Il apparaît, foudroyant et vermeil,
Le sabre en bel éclair dans le soleil.

Emile Verhaeren, Les Villes tentaculaires

 

Ode pour la paix

Jean de La Fontaine

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Le noir démon des combats
Va quitter cette contrée ;
Nous reverrons ici-bas
Régner la déesse Astrée.

La paix, soeur du doux repos,
Et que Jules va conclure,
Fait déjà refleurir Vaux ;
Dont je retire un bon augure.

S’il tient ce qu’il a promis,
Et qu’un heureux mariage
Rende nos rois bons amis,
Je ne plains pas son voyage.

Le plus grand de mes souhaits
Est de voir, avant les roses,
L’Infante avecque la Paix ;
Car ce sont deux belles choses.

O Paix, infante des cieux,
Toi que tout heur accompagne,
Viens vite embellir ces lieux
Avec l’Infante d’Espagne.

Chasse des soldats gloutons
La troupe fière et hagarde,
Qui mange tous mes moutons,
Et bat celui qui les garde.

Délivre ce beau séjour
De leur brutale furie,
Et ne permets qu’à l’Amour
D’entrer dans la bergerie.

Fais qu’avecque le berger
On puisse voir la bergère,
Qui court d’un pied léger,
Qui danse sur la fougère,

Et qui, du berger tremblant
Voyant le peu de courage,
S’endorme ou fasse semblant
De s’endormir à l’ombrage.

O Paix ! source de tout bien,
Viens enrichir cette terre,
Et fais qu’il n’y reste rien
Des images de la guerre.

Accorde à nos longs désirs
De plus douces destinées ;
Ramène-nous les plaisirs,
Absents depuis tant d’années.

Etouffe tous ces travaux,
Et leurs semences mortelles :
Que les plus grands de nos maux
Soient les rigueurs de nos belles ;

Et que nous passions les jours
Etendus sur l’herbe tendre,
Prêts à conter nos amours
A qui voudra les entendre.

Jean de La Fontaine, 1679

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Lettre d’un poilu à sa femme

« La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. »

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Le 30 mai 1917

Léonie chérie,

J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre.

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle.

Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.

Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.

Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.

C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.

Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.

Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

Eugène ton mari qui t’aime tant.


 

GUERRE MONDIALE 1914-1918, ODE POUR UN SOLDAT INCONNU, POEME, POEMES, POILU, POILUS

Ode pour un soldat inconnu (11 novembre)

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Dors petit soldat inconnu

 

Dors petit soldat inconnu

Toi qui es parti au son du tocsin

Un matin de juillet 1914

Rejoindre le front

Emportant de maigres souvenirs

D’un monde qui te voulais porteur de la mort

Toi qui rêvais d’un bonheur paisible

Toi qui rêvais de la prochaine moisson

 

Dors petit soldat inconnu

Tu as bien combattu

De l’Artois jusqu’en Flandre

De la Champagne à la Somme

Tu as connu le froid et la faim

Les nuits sans sommeil

Dans les tranchées hâtivement construites

Au gré des mouvements de la guerre

Dors petit soldat inconnu

Quand la grande Faucheuse est venue

Cueillir ta vie pleine de promesses encore

Tu es tombé les armes à la main

Avec une dernière prière pour les tiens

Ton corps a embrassé une dernière fois

La terre gorgée de sang de ton cher pays  

Qui a recueilli ton corps brisé  

Dors petit soldat inconnu

Tu as fait ton devoir

Pardonne à ceux qui brisé tes rêves

Pardonne à ceux qui ont pris ta vie

Dors petit soldat inconnu 

Prie dans le silence de l’éternité

Pour  tous ceux-là

Qui parlent trop souvent  de paix

Pour mieux préparer une future guerre

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©Claude-Marie T.

11 novembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI FERTET (1926-1943), OCCUPATION ALLEMANDE (1940-1944), RESISTANCE FRANÇAISE, RESISTANTS FRANÇAIS

Henri Fertet : sa dernière lettre avant de mourir sous les balles nazis

Dernière lettre d’un jeune résistant de 16 ans exécuté en septembre 1943.

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Avant d’être fusillé à 16 ans par les nazis, ce résistant avait adressé une lettre à ses parents. Des mots bouleversants sortis de l’oubli par Emmanuel Macron.

Voici dans son intégralité la dernière lettre que le jeune homme a laissée pour ses parents avant son exécution, et qu’il a signée « Henri Fertet au ciel, près de Dieu ».

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« Chers parents,

Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si pleins de courage que, je n’en doute pas, vous voudrez encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi.

Vous ne pouvez savoir ce que moralement j’ai souffert dans ma cellule, ce que j’ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir peser sur moi votre tendre sollicitude que de loin. Pendant ces 87 jours de cellule, votre amour m’a manqué plus que vos colis, et souvent je vous ai demandé de me pardonner le mal que je vous ai fait, tout le mal que je vous ai fait. Vous ne pouvez vous douter de ce que je vous aime aujourd’hui car, avant, je vous aimais plutôt par routine, mais maintenant je comprends tout ce que vous avez fait pour moi et je crois être arrivé à l’amour filial véritable, au vrai amour filial. Peut-être après la guerre, un camarade vous parlera-t-il de moi, de cet amour que je lui ai communiqué. J’espère qu’il ne faillira pas à cette mission sacrée.

Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi, et particulièrement nos plus proches parents et amis. Dites-leur ma confiance en la France éternelle. Embrassez très fort mes grands-parents, mes oncles, tantes et cousins, Henriette. Donnez une bonne poignée de main chez M. Duvernet. Dites un petit mot à chacun. Dites à M. le curé que je pense aussi particulièrement à lui et aux siens. Je remercie Monseigneur du grand honneur qu’il m’a fait, honneur dont, je crois, je me suis montré digne. Je salue aussi en tombant, mes camarades de lycée. À ce propos, Hennemann me doit un paquet de cigarettes, Jacquin mon livre sur les hommes préhistoriques. Rendez Le Comte de Monte-Cristo à Emourgeon, 3 chemin Français, derrière la gare. Donnez à Maurice André, de la Maltournée, 40 grammes de tabac que je lui dois.

Je lègue ma petite bibliothèque à Pierre, mes livres de classe à mon petit papa, mes collections à ma chère petite maman, mais qu’elle se méfie de la hache préhistorique et du fourreau d’épée gaulois.

Je meurs pour ma patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête.

Que les Français soient heureux, voilà l’essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur.

Pour moi, ne vous faites pas de soucis. Je garde mon courage et ma belle humeur jusqu’au bout, et je chanterai Sambre et Meuse parce que c’est toi, ma chère petite maman, qui me l’a apprise.

Avec Pierre, soyez sévères et tendres. Vérifiez son travail et forcez-le à travailler. N’admettez pas de négligence. Il doit se montrer digne de moi. Sur trois enfants, il en reste un. Il doit réussir.

Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée. mais c’est parce que j’ai un petit crayon. Je n’ai pas peur de la mort. J’ai la conscience tellement tranquille.

Papa, je t’en supplie, prie. Songe que, si je meurs, c’est pour mon bien. Quelle mort sera plus honorable pour moi que celle-là  ? Je meurs volontairement pour ma patrie. Nous nous retrouverons tous les quatre, bientôt au ciel. Qu’est-ce que cent ans  ?

Maman, rappelle-toi :

Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs qui, après leur mort, auront des successeurs.

Adieu, la mort m’appelle. Je ne veux ni bandeau ni être attaché. Je vous embrasse tous. C’est dur quand même de mourir.

Mille baisers. Vive la France.

Un condamné à mort de 16 ans

  1. Fertet

Excusez les fautes d’orthographe, pas le temps de relire.

Expéditeur : Henri Fertet au ciel, près de Dieu. »

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Exécuté le 26 septembre 1943 qui était Henri Fertet ?

Un jeune patriote, né le 27 octobre 1926 le Doubs au sein d’une famille d’instituteurs, lycéen à Besançon, qui s’engage à l’été 1942 dans le groupe de Marcel Simon, secrétaire local de la Jeunesse agricole chrétienne. Le groupe, en février 1943, rallie l’organisation des Franc-Tireurs et Partisans (FTP) et prend le nom de Groupe franc Guy Môquet. Le jeune résistant se signale par trois actions d’éclat : l’attaque du poste de garde du fort de Montfaucon, le 16 avril 1943, pour s’emparer d’un dépôt d’explosifs qui entraîne la mort d’une sentinelle allemande ; la destruction, le 7 mai, d’un pylône à haute-tension près de Besançon ; l’attaque, le 12 juin, d’un commissaire des douanes allemand afin de lui

 

Le président français, lors des commémorant ration le Débarquement  du 6 juin 1944, a lu la lettre adressée par Henri Fertet à ses parents  juste avant que le jeune homme ne soit fusillé par les nazis. L’Histoire a glorifié Guy Môquet mais elle a oublié  malheureusement, oublié Henri Fertet. Le premier est mort en 1941, à l’âge de 17 ans, le second, lui, à l’âge de 16 ans, en 1943. L’un était communiste, l’autre catholique. Chacun de ces deux héros laissa une lettre tout aussi saisissante rédigée quelques minutes avant de marcher vers le peloton d’exécution. Mais, si celle de Guy Môquet est très célèbre – le président Nicolas Sarkozy l’avait fait lire dans toutes les écoles de France en 2007 –, le texte d’Henri Fertet, tout aussi fort, était, jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron le (re)mette en lumière, beaucoup moins connu.

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Source : l’hebdomadaire Le Point du 6 juin 2019.

ECRIVAIN FRANÇAIS, GUERRE MONDIALE 1914-1918, LES CROIX DE BOIS, LIVRES, LIVRES - RECENSION, TEMOIGNAGE, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Les croix de bois de Roland Dorgelès

Les Croix de Bois

Roland Dorgelès

Paris, Gallimard, 1919.

Un témoignage bouleversant sur la vie des poilus par Roland Dorgelès

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Mis à jour le 16/03/2018 à 18:43

LES ARCHIVES DU FIGARO – Il y a 45 ans s’éteignait Roland Dorgelès, le romancier des Croix de Bois, un récit poignant de la vie des soldats et surtout de l’horreur de la guerre. En 1919, Le Figaro consacre une critique élogieuse du roman qui connaît immédiatement un retentissant succès.

Publié une première fois, dans notre dossier consacré aux écrivains combattants de la Grande Guerre, nous vous proposons de lire ou (relire) cette critique à l’occasion de la commémoration de la mort de l’écrivain, le 18 mars 1973.
Journaliste engagé au front comme fantassin Roland Dorgelès commence à écrire Les Croix de bois, en 1918, à partir de notes prises sur le vif et de la correspondance adressée
à sa maîtresse et à sa mère. Ce roman obtient le Prix Femina en 1919.

Une littérature du front

Mobilisés ou engagés volontaires, de nombreux écrivains témoignent des combats et de la vie dans les tranchées. Cette littérature du front triomphe auprès du public et surtout des jurys littéraires. Ces romans ont une valeur documentaire, ils sont des témoignages précieux.
La rubrique littéraire du Figaro de l’époque consacre des critiques sur ces romans couronnés par le Goncourt ou le Femina. Voici celle consacrée aux Croix de bois de Roland Dorgelès.

Tranchees

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF

Article paru dans Le Figaro du 20 avril 1919.

La première et même la seconde année de la guerre, comme nous n’avions pas encore perdu le goût des enquêtes, et que la main d’œuvre, si j’ose m’exprimer ainsi, ne manquait pas pour ce genre de reportage, on interrogeait volontiers les auteurs dramatiques sur les destinées prochaines du théâtre, et les hommes de lettres sur la littérature de demain.

Il peut arriver que les grands événements qui bouleversent le monde modifient après coup toutes les valeurs de l’imagination, lui révèlent des beautés qu’elle ne soupçonnait pas, au moins des points de vue de beauté, produisent enfin une poésie nouvelle; mais cet heureux accident n’est point fatal; au lieu que, fatalement, une révolution, une guerre ajoutent à notre répertoire déjà si chargé quelques-unes de ces pauvres idées générales hâtives, mal conçues, téméraires et, est-il besoin de le dire? fausses de naissance; quelques-unes de ces images banales avant même d’avoir passé dans le courant, monnaies aussitôt frustes que frappées; quelques unes de ces phrases toutes faites, ou clichés, qui causaient à Flaubert une joie énorme, et ne sauraient causer qu’une grande tristesse à tous ceux que ne hante point le démon littéraire de la perversité. En d’autres termes, il peut arriver, si les dieux s’en mêlent, que les catastrophes de l’histoire profitent au génie humain; il arrive certainement qu’elles contribuent à l’enrichissement de notre sottisier.

Aussi me souvient-il qu’un critique sans illusions répondit à l’un des enquêteurs: «Il serait sacrilège de souhaiter que la guerre dure éternellement; mais l’avantage littéraire d’une guerre longue est que toutes les bêtises auront été dites avant la fin.» Cette réponse, qui semble au premier abord une impertinence, est tout le contraire: elle suppose qu’un jour peut venir où toutes les bêtises auront été dites, et où l’on s’abstiendra même de les répéter; C’est de la présomption, aux deux sens du mot.

Les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Le même censeur, goûtant peu la médiocre littérature de guerre qui a longtemps sévi chez nous après la guerre courte de 1870, témoignait aussi l’espoir que, grâce à la guerre longue, nous échapperions à ce fléau, et qu’on ne voudrait plus entendre parler de livres de guerre une fois l’armistice conclu. Il en sera de ce pronostic comme de toutes les prophéties qu’on nous a servies depuis quatre ans. Je ne reviens pas sur la gestion du sottisier; mais les livres de guerre, après, il est vrai, quelques semaines d’hésitation, recommencent à paraître de tous les côtés.

Ne nous plaignons pas. Ceux qui avaient paru pendant les hostilités forment une collection sans doute trop vaste, effrayante, mais incomparable, de documents qu’il faut bien cette fois appeler humains, et l’on sait que ce n’est point leur seule valeur. Ceux qui paraissent maintenant ont déjà une physionomie différente, une perspective moins proche et, si l’on peut dire, moins japonaise. La première ombre du passé commence d’envelopper sans les obscurcir et de fondre sans les brouiller les souvenirs de ces combattants à peine démobilisés d’hier, dont le premier mouvement a été de s’asseoir à leur table de travail et d’écrire. C’est un moment unique, insaisissable, où la mémoire usurpe déjà le rôle de la sensibilité, où la sensibilité, en se dépouillant trop tôt et comme à regret de ce qui la fait frémir encore, ébranle la mémoire, ordinairement plus impassible, et lui communique ses dernières vibrations.

  1. Roland Dorgelès sait peindre et animer, il a de la verve et de l’humeur.

Ce moment insaisissable de la mémoire et de la sensibilité, il semble que M. Roland Dorgelès l’ait saisi, et c’est ce qui fait le prix de son livre, les Croix de bois. M. Roland Dorgelès, qui, avec une modestie rare, se qualifie de débutant, et qui cependant a déjà publié, en collaboration avec M. Régis Gignoux, un fort plaisant livre intitulé: La Machine à finir la guerre, M. Roland Dorgelès a, sans doute, beaucoup de talent; il sait peindre et animer, il est coloriste, il a de la verve et de l’humeur, de l’âpreté, de la crudité, le don du rire et le don des larmes; mais ce n’est pas d’abord de son talent qu’il s’agit, c’est de l’accent qu’il a pu lui donner aujourd’hui à une minute précise, et avant de louer son œuvre, il fallait en faire le point.

Il l’a fait lui-même, au début du dernier chapitre «C’est fini. Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres… Aurait-on jamais cru les revoir, lorsque l’on était là-bas, si loin de sa maison perdue? La vie va reprendre… Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là.» M. Roland Dorgelès va jusqu’à écrire, un peu plus loin «Je me souviens de nos soirées bruyantes, dans le moulin sans ailes». Je leur disais «Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos misères et nous dirons avec un sourire: «C’était le bon temps». Avez-vous crié, ce soir-là, mes camarades!»

La mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure.

On comprend sans peine qu’ils aient crié; et quels cris leur ferait pousser encore ce mot inattendu, quels cris ferait-il pousser à M. Roland Dorgelès lui-même, si ce n’était pas un combattant qui l’eût lâché, si c’était un de ces littérateurs de l’arrière auxquels il ne paraît pas que M. Dorgelès et ses camarades vouent des sentiments fort sympathiques! Mais ceux qui ont fait la guerre où on la faisait ont le droit de tout dire, et ce sont justement ceux de leurs mots qui nous étonnent plus, qui ont aussi pour nous plus de sel et de signification.

Celui-ci, qui pourrait être odieux, devient héroïque, mais plus encore touchant, lorsqu’il est ingénument prononcé par l’un de ceux que M. Georges Duhamel a pour jamais proclamés les martyrs, et qui a vivement ressenti toutes ses souffrances, qui ne s’est pas fait un point d’honneur de nous les taire. Quel goût ardent, quel goût avoué de la vie chez tous ces jeunes hommes qui en faisaient le sacrifice toujours sans hésiter, mais quelquefois en pleurant! Nous les en admirons, et surtout nous les en aimons davantage car nous sommes de ceux à qui l’Iphigénie de Racine semble un peu trop surhumainement bien élevée, et nous préférons celle d’Euripide qui regrette les douceurs nuptiales qu’elle n’a point connues, nous préférons la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.

«Je vous ai entendus rire, jamais pleurer.»

Roland Dorgelès, Les Croix de feu.

Émile Zola intitulait par antiphrase la Joie de vivre celui de ses romans où il a le plus lourdement accumulé toutes les raisons que nous pourrions avoir de ne plus vouloir vivre, si notre grand maître n’était l’instinct de la conservation. De même, dans ce livre de M. Roland Dorgelès, où la mort est à chaque page avec toutes ses épouvantes et toute son ordure, dans ce livre dont le titre même évoque la mort et l’image des cimetières sans grilles ni murailles, des cimetières illimités où hélas! il y a des morts- ce n’est pas comme le cimetière de l’Oiseau bleu,- dans ce livre qui devrait être sinistre et qui n’arrive pas même à être morose, partout éclate le désir de vivre, le désir et souvent la joie.

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«Une telle joie était en vous, écrit M. Roland Dorgelès, qu’elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendus rire, jamais pleurer.» (Pourquoi dit-il «jamais pleurer», quand il n’a pas eu la fausse pudeur de nous cacher leurs larmes?) Il ajoute «Etait-ce votre âme, mes pauvres gars que cette blague divine qui vous faisait plus forts?» M. Roland Dorgelès, qui était là, témoigne donc de la bonne humeur des poilus. C’est une question qui a donné lieu durant quatre années à des controverses interminables, parce qu’elle était agitée d’ordinaire par des gens pleins de bonnes intentions, mais qui, à rebours de M. Roland Dorgelès étaient que ailleurs que là.

On mettait les poilus hors d’eux quand on imprimait dans les journaux de l’arrière que leur vie, grâce à cette vieille gaîté française, était «une perpétuelle rigolade». On ne leur faisait pas beaucoup plus de plaisir quand on parlait avec componction de leur sérieux, de leur noble gravité, ou, pour m’exprimer plus familièrement, quand on avait l’air de croire qu’ils la faisaient à la pose. Je ne dirai pas que la vérité est entre ces deux extrêmes je n’ai pas voix au chapitre; mais il me semble que l’auteur des Croix de bois a dû donner la note juste, et l’on est bien aise de ne trouver dans son livre ni une gaîté d’opéra-comique, ni ce rire sardonique et qui fait mal à entendre.

La joie, d’ailleurs entrecoupée, des jeunes héros de M. Roland Dorgelès est naturelle, spontanée, saine. Elle est vraie, et elle rend son livre plus vrai que d’autres auxquels on pourrait le comparer, parce qu’elle le rend plus divers et plus humain. Car enfin, les Croix de bois, c’est le même livre que le Feu, c’est le journal d’une escouade mais, quelle différence, et comme le Feu est moins vrai parce qu’il ne l’est que d’un seul côté et que les contrastes y manquent!

  1. Anatole France a écrit, il y a quelques années, un ingénieux parallèle de la vérité et du mensonge, où il remontrait que la grande misère de la vérité et sa raison d’être toujours vaincue est qu’elle est simple et une, au lieu que le mensonge est multiple et somptueux. Notre bon maître avait raison pour le cas particulier qu’il envisageait; mais, plus généralement, le réel, qui est une création de la nature, participe de sa prodigalité et est innombrable; le faux ou le convenu, qui est une création de l’homme, se trahit par son indigence et par son unité. C’est comme sa marque de fabrique. Je crois à première vue le livre de M. Dorgelès plus vrai que celui de Barbusse, parce que j’y aperçois une diversité plus ondoyante et que je n’y sens aucun parti pris.

Je ne nie pas que M. Henri Barbusse n’ait plus d’expérience, d’autorité, voire de littérature que son jeune confrère, et je ne veux point, au surplus, m’attarder à un jeu de comparaison qui pourrait n’être pas sans danger, autant pour M. Roland Dorgelès que pour moi-même. Je n’ignore pas que, si l’on se permet la réserve la plus légère sur l’œuvre de M. Henri Barbusse, on se fait traiter de réactionnaire- ou de poule mouillée, ce qui est encore plus désobligeant. Je m’en consolerais si j’étais seul en cause, mais je crains de faire tort à M. Roland Dorgelès en donnant indirectement à croire par mes éloges, qu’il a arrangé ses tableaux de la guerre, ménagé les nerfs de ses lecteurs ou de ses lectrices.

Rien ne serait plus faux. Il n’a aucune timidité, sa sincérité est absolue. Il ne se complait pas dans l’horreur mais il ne compose pas avec elle, et ce qui ne peut-être dit que brutalement, il le dit brutalement. Son langage n’est pas précisément recherché ni bégueule. Si parfois il n’appelle pas les choses par leur nom, c’est qu’il préfère les équivalents que l’argot leur a donnés et qui font vertement image. Les sujets les plus scabreux ne l’effraient point, et l’un des meilleurs chapitres de son livre, La Maison du bouquet blanc, tiendrait le coup (comme on dit) à côté de La Maison Tellier. Il y a moins de gros comique et un drame plus poignant dans La Maison du bouquet blanc. J’espère que je viens de rétablir la réputation de M. Roland Dorgelès, après avoir risqué de la compromettre.

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Repères biographiques

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Roland Dorgelès est né Roland Lecavelé à Amiens le 15 juin 1885. Il débute des études à l’École des Arts décoratifs et fréquente la bohême de Montmartre. Il rencontre Guillaume Apollinaire, Mac Orlan, Max Jacob. Dès 1913 il opte pour le journalisme et collabore à L’Homme libreque dirige Clemenceau. En 1914, il est engagé volontaire dans l’infanterie. En 1919, il publie Les Croix de bois dans lequel il décrit la vie des poilus. Immense succès qui lui vaut à la fois la gloire et le Prix Femina 1919. En 1929, Roland Dorgelès entre à l’Académie Goncourt et en devint président en 1954. Correspondant de guerre en 1939-1940, il raconte son expérience dansRetour au front (1940), Carte d’identité(1945) et Bleu horizon(1949). Roland Dorgelès continue à écrire jusqu’à sa mort le 18 mars 1973.

Roland Dorgeles

GUERRE MONDIALE 1914-1918, NOËL SUR LE FRONT EN 1914, NOEL

Noël sur le front en 1914

Les Carnets de guerre de Fréderic B. (Centenaire 1914-1918)

 

« Journal du 13 avril au…Journal du 15 mai au… »

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LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914

Publié le 21 Mai 2015

 

        I/ FREDERIC B. ET LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914

            

Frédéric B. nous livre dans ses Carnets de Guerre un témoignage précieux et rare des épisodes de fraternisations qu’il a vécues à la Noël 1914. Précieux et riche, cette première partie s’en fait l’écho. Rare, la comparaison avec les autres trêves s’étant déroulées en décembre 1914 sur le front ouest, dans la seconde partie, met en relief cette qualité.

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         Dans un premier temps, rien ne permet d’imaginer qu’un rapprochement entre Français et Allemands est possible, dans ces premiers mois de la Grande Guerre. Par exemple, lors de la nuit du 22 décembre 1914, un soldat français du régiment de Frédéric B. se fait tirer dessus. De corvée de boyaux (il nettoie les tranchées), une patrouille ennemie s’approche à cinquante mètres de lui et fait feu : le camarade de Frédéric B. réussi néanmoins à s’enfuir. Le même jour, dans le Journal des marches et opérations du 99èmeRégiment d’Infanterie{C}[1] dont fait partie notre jeune soldat avec plus de 3.000 autres hommes, il est noté : « bruits suspects souterrains en avant des tranchées du secteur du Bois commun ». Ces exemples sont révélateurs des tensions extrêmes qui existent alors de part et d’autres des tranchées, entre les Français et leurs vis-à-vis.

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         Cependant, les esprits sont agités de questions intérieures.  En cette fin d’année 1914, les fêtes s’annoncent tristes et moroses pour tous les soldats et leurs familles. « Tous souffrent de la séparation d’avec leurs proches, et les hommes semblent vouloir établir une trêve à leurs tueries », nous indique Frédéric B. dans ses écrits, le 24 décembre 1914.

           La matinée de ce même jour est en effet marquée par un combat meurtrier. Le JMO du 99ème R.I. la raconte ainsi : « Il a été constaté qu’un nouveau boyau avait été construit […] Une reconnaissance a trouvé dans le boyau 4 allemands qui n’ont pas voulu se rendre et ont immédiatement ouvert le feu ».

         Pourtant, cette même veille de Noël, en début d’après-midi, alors que rien ne semblait laisser deviner un tel épisode, Frédéric B. aperçoit la 1ère Compagnie de son régiment, située à la hauteur du Bois carré, sympathiser avec des ennemis. Des  signes amicaux sont échangés de part et d’autre des lignes. Un dialogue inattendu s’engage entre Français et Allemands originaires de Bavière (province du sud de l’Allemagne, rattaché à l’Empire allemand en 1870).

 

 C’est alors que huit soldats originaires de Munich descendent dans la tranchée de Frédéric B, secteur du Bois Touffu, ne désirant pas retourner dans leurs boyaux. En effet, ils ont en horreur cette guerre déclenchée par les Prussiens, considérés comme des ennemis par ces Bavarois inclus de force dans l’Empire allemand par les Prussiens seulement 40 années auparavant. Prisonniers volontaires, ces soldats du 20ème Régiment d’Infanterie bavaroise apprennent à Frédéric B. et à ses camarades que les Prussiens ont décidé d’attaquer la nuit même les positions françaises. La fraternisation tourne à l’alliance. Un cas rare.

Le récit de Fréderic B. est par ailleurs confirmé par le texte du JMO : « Des prisonniers se présentèrent successivement. […] Questionnés, ils donnent de précieux renseignements sur l’ordre de bataille ennemi. D’après leurs dires une très grande animosité existe entre les Prussiens et les Bavarois ». Et ces derniers de prévenir les Français que des galeries de mines sont en train d’être creusées vers leurs positions.

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La nuit du 24 au 25 décembre 1914, Frédéric et son bataillon reçoivent l’ordre de passer la nuit aux créneaux, secteur du Bois Touffu, au cas où les ennemis viendraient à attaquer, suite aux renseignements obtenus la veille. Mais l’ambiance n’est pas à l’affrontement, de l’autre côté des lignes : Frédéric entend les Allemands chanter et jouerde la musique. Dans l’après midi du 25 décembre, les échanges ont recommencé et l’adjudant Faure, du 99ème R.I., s’avance entre les tranchées puis serre la main d’un officier ennemi. Ces épisodes de rapprochement sont ponctués d’explosions d’obus, tirés depuis des positions plus éloignées, par d’autres  Allemands. Frédéric B. conclu son récit de ce Noël si particulier par ces mots : « Jamais je n’ai autant ressenti l’horreur de cette guerrequ’aujourd’hui, en ce jour de fête, si doux à vivre de coutume et si triste cette année ».

            Le lendemain, 26 décembre, dernier épisode des fraternisations vécues par Fréderic B., plus directement encore que les autres. Notre soldat fait la remarque que l’ennemi ne tire pas un seul coup de fusil, alors qu’habituellement il « tiraillait sans cesse ». Frédéric est alors de garde au poste avancé. Dans la matinée, un soldat ennemi s’avancevers lui pour lui proposer un verre de kummel[2] et un cigare. Ils se serrent la main et parlent, Frédéric B. confessant alors connaitre quelques rudiments d’allemand. La description qu’il en fait est troublante : « Il m’apprend qu’il était artiste peintre, étudiant à Munich ; il a vingt-six ans. Après quelques minutes d’entretien, chacun rentre dans sa tranchée, en se souhaitant au revoir. ». Un portrait qui n’est pas sans évoquer un certain Adolf Hitler, qui aurait pu alors se présenter ainsi. Mais au même moment, celui-ci était basé plus au nord, et servait d’estafette pour l’Etat-major[3].

            Ces évènements interrogent Frédéric B. Dans ses notes du 26 décembre, il évoque la possibilité d’un rapprochement des peuples, d’une trêve pouvant déboucher sur une paix des peuples. Une réflexion rarement lue, si tôt dans le conflit. Mais certainement qu’il n’était pas le seul de son régiment à l’avoir. Voici ce qu’il écrit : « Que penser de ces manifestations d’amitié ? Je souhaite qu’elles soient sincères : ce serait preuve que tous sentent le besoin d’imposer une trêve à cette horrible guerre et qu’elle peut s’établir un instant par accord tacite ».

          Si Frédéric B. n’en parle plus après le 26 décembre 1914, cette fraternisation continue jusqu’au 1er janvier 1915. Elle s’interrompt alors sous la pression des Etats-majors des deux camps, comme le révèle le JMO du 99ème R.I. : « Vers 23 heures, deux sous-officiers bavarois ont déclaré à un lieutenant du 99e (…) que, tout en restant nos camarades, ils ne pouvaient plus causer avec nous, parce que leurs officiers l’ont défendu trop rigoureusement. Cette interdiction s’explique (…) par la crainte de voir des renseignements importants transmis à nos troupes ». Il ne semble pas que, parmi les troupes françaises, dans ce secteur, des sanctions aient été prises contre ceux qui avaient engagé des discussions avec l’ennemi.

  

            II/ LES FRATERNISATIONS DE NOEL 1914 SUR LE FRONT DE L’OUEST

            

          Frédéric B. et son Régiment ne furent pas les seuls à vivre des épisodes de fraternisations à la Noël 1914. Ailleurs, des troupes allemandes, britanniques et françaises ont connu des cessez-le-feu non officiels, le long du front de l’Ouest. Mais ces trêves ont eu lieu, dans leur immense majorité, bien plus au nord, et n’ont concerné des soldats français que très exceptionnellement. Les témoignages recueillis dans les différents JMO des armées engagées situent le principal épisode des fraternisations sur le front belge, prêt de la ville d’Ypres. C’est celui-ci, qui est raconté dans le film Joyeux Noël de Christian Carion, sorti en 2005. Il est le plus fameux car le seul à avoir été raconté par des journaux[4], dans les jours qui ont suivi, et le seul à avoir été immortalisé par des photographies.

 

            Les soldats qui se trouvent en Belgique sont choqués par les pertes importantes qu’ils ont subies depuis le mois d’août 1914. C’est alors que le matin du 25 décembre, les Français mais surtout les Britanniques entendent des chants de Noël montant des tranchées ennemis. Ils aperçoivent  aussi des arbres de Noël placés le long des tranchées ennemies. Puis des Allemands sortent de leurs boyaux et font des signes amicaux en direction des Britanniques et des Français.

 

  Allemands et Britanniques se rejoignent rapidement au milieu d’un paysage dévasté par les obus (ce que l’on nomme le No man’s land). Les Français restent pour commencer à l’écart, et se mêlent, en petit nombre, à ces manifestations d’amitié avec moins d’implication que les Anglais ou les Ecossais. C’est que ceux-ci sont des engagés volontaires, au contraire des Français mobilisés, et qu’ils ne se battent pas sur leur sol. Pour certains, ce n’est déjà plus leur guerre.

«Ce n’est pas un phénomène d’ampleur, ce sont des petits gestes spontanés, sporadiques, à force de se regarder. C’est une pomme qu’on lance d’une tranchée à l’autre, un morceau de pain, un coup à boire, un échange de chansons patriotiques, sentimentales. Ce mouvement commence surtout avec les Britanniques, la guerre se civilise, l’autre n’est plus un monstre et on sort pour se rencontrer entre les tranchées», explique l’historien Marc Ferro [5].

 

            Les fraternisations des fêtes de Noël sont ainsi les plus courantes aux endroits où Britanniques et Allemands se font face. Si elles existent parfois ailleurs en cette fin d’année 1914, l’épisode vécu par Frédéric B. et son régiment apparait bien exceptionnel. Il n’y a par exemple pas de « trêves » dans les régions où Français-Belges combattent seuls contre les Allemands, en dehors du cas raporté par notre soldat, en Somme. Car là, lahaine dirigée vers un ennemi considéré comme un envahisseur, ayant par exemple dévasté le territoire de Belgique et y ayant commis des crimes de guerre, est trop forte.

 

            L’un des épisodes les plus réjouissants de ces trêves s’est déroulé dans le secteur d’Ypres, justement. Il s’agit d’un match de football joué dans le No man’s land entre Britanniques et Allemands, dans cette zone large d’environ 20 à 40 mètres, immortalisée par un photographe amateur présent sur les lieux.  

 

            Suite à ce match, les anciens ennemis enterrèrent leurs morts, donc les corps se trouvaient encore entre les lignes de tranchées. Ils chantèrent ensemble, aussi. La plupart des photographies de cette trêve « belge » furent confisquées ou détruites. Mais quelques unes parvinrent à la rédaction du quotidien britannique The Daily Mirror, qui les publia le 5 janvier 1915, accompagnées de témoignages. Cet épisode fut rapidement connu.

 

 

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            L’Etat-major des deux camps réagit rapidement à la nouvelle. Des bombardements ont lieu, depuis des positions plus éloignées, pour forcer les soldats à se réfugier dans leurs tranchées respectives. Les « troupes contaminées » se voient affectées ailleurs, souvent sur des zones de combats plus dures. Ce qui n’arriva pas, semble-t-il, aux soldats du régiment de Frédéric B.

            A noter que des fraternisations ont eu lieu plus tard durant le conflit. Ils ne se sont pas limités à cette Noël 1914, même si ces épisodes sont restés rares et toujours combattus par le commandement militaire. En juillet 1916, ainsi, le soldat français Louis Barthas note : « Quelquefois, il y avait des échanges de politesse, c’étaient des paquets de tabac de troupe de la Régie française qui allaient alimenter les grosses pipes allemandes ou bien des délicieuses cigarettes Made in Germany qui tombaient dans le poste français. On se faisait passer également chargeurs, boutons, journaux, pain. »[6]

 

 

*     *     *

 

SOURCES

 

Les Carnets de Frédéric B. (collection particulière – Carnets de Guerre d’un Poilu originaire de Lyon)

 Journal des Marches et opérations du 99ème R.I. publié sur le site institutionnel Mémoire des hommes (lien direct : http://tinyurl.com/JMO99eRINoel1914)

 « Trêve de Noël », article de l’Encyclopédie participative en ligne Wikipédia

 « La guerre des tranchées: fraternisations et accords tacites », textes réunis par Yann Prouillet, publiés sur le site du CRID (crid1418.org)

 « C’est demain Noël » par Jérôme Estrada, dans L’Est Républicain, article mis en ligne le 17 décembre 2014.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Marc Ferro (dir.), Frères de tranchée, Paris, Tempus, 2006.

 Christian Carion, Joyeux Noël, Perrin,‎ octobre 2005, 177 p.

[1] JMO du 99ème RI consultable sur le site « Mémoire des Hommes » (lien direct : http://tinyurl.com/JMO99eRINoel1914)

[2] Boisson alcoolisée allemande d’environ 35-40°, aromatisée principalement avec des épices.

[3] A cette description, difficile de ne pas reconnaitre un portrait plausible d’Aldolf Hitler, habitant à Munich depuis 1913 et se rêvant artiste peintre. Il accusait d’ailleurs alors 25 ans bien avancés. Toutefois, il se trouvait alors bien plus au nord, à Fournes-en-Weppes, où il servait d’estafette (il livrait des messages envoyés depuis l’état major jusqu’au front).

[4] Aucun journal français ni aucun journal allemand n’a rendu compte de ces trêves. Seule la presse britannique en a fait état fin 1914-début1915.

[5] Marc Ferro, Frères de tranchée, Paris, Tempus, 2006.

[6] Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte-poche, 2003, 568 p. Introduction et postface de Rémy Cazals, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Jean Jaurès de de Toulouse.

http://lescarnetsdefrederic.over-blog.com/2015/05/les-fraternisations-de-noel-1914.html

DAVID DIOP, FRERE D'AME, GUERRE MONDIALE 1914-1918, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Frère d’âme de David Diop

Frère d’âme

David Diop

Paris, Le Seuil, 2018. 176 pages.

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Le prix Goncourt des lycéens 2018 couronne David Diop

Le prix Goncourt des lycéens a été attribué jeudi 15 novembre à David Diop pour son roman « Frère d’âme » (Seuil).

Interrogeant la notion d’humanité, David Diop y relate la descente dans la folie d’un tirailleur sénégalais durant la Grande Guerre.

Alfa Ndiaye et Mademba Diop se connaissent depuis l’enfance. Là-bas, au village, ils ont grandi ensemble. Mais leur Gandiol natal, dans le nord-ouest du Sénégal, est loin désormais. Les deux hommes, à peine sortis de l’adolescence, sont plongés dans une guerre à laquelle ils ont voulu prendre part, par amour de la France.

Les deux tirailleurs sénégalais, perdus dans la boucherie de la Première Guerre mondiale, sont plus que des frères d’armes, ou de sang. Ils sont des « frères d’âme », reliés depuis la naissance par un fil invisible qu’un soldat ennemi surgi de la tranchée d’en face a soudain interrompu. Mademba est mort sous les yeux d’Alfa.

 

Venger celui qui était son « plus que frère »

Déjà auteur de poèmes, d’un essai sur la représentation de l’Africain et d’un roman qui s’inspirait aussi des déraisons nées du colonialisme européen (1), David Diop refait le voyage du Sénégal vers la France avec ce personnage saisissant de soldat déraciné qui sombre peu à peu dans la démence.

Bouleversé par l’assaut qui a coûté la vie à son ami, Alfa se glissera à la nuit tombée entre les barbelés ennemis pour tuer un soldat allemand, et rapporter dans son camp son fusil et la main – coupée – qui la tenait. Une manière de venger celui qui était son « plus que frère ». Mais à force de mains coupées, ses camarades finiront par voir en lui le spectre de la mort : « Ils ne souhaitent pas s’attirer le mauvais œil du soldat sorcier. »

Réminiscences, réelles et rêvées

« Les soldats chocolat ont commencé à chuchoter que j’étais un soldat sorcier, un démon, un dévoreur d’âmes, et les soldats toubabs ont commencé à les croire. » Ses supérieurs veulent l’évacuer. Pour cacher la folie.

 « Oui, j’ai compris, par la vérité de Dieu, que sur le champ de bataille on ne veut que la folie passagère. Des fous de rage, des fous de douleur, des fous furieux, mais temporaires. Pas de fous en continu. Dès que l’attaque est finie, on doit ranger sa rage, sa douleur et sa furie. La douleur, c’est toléré, on peut la rapporter à condition de la garder pour soi. Mais la rage et la folie, on ne doit pas les rapporter dans la tranchée. Avant d’y revenir, on doit se déshabiller de sa rage et de sa furie, on doit s’en dépouiller, sinon on ne joue plus le jeu de la guerre. »

L’évacuation d’Alfa à l’arrière du front sera l’occasion de réminiscences, réelles et rêvées, du Sénégal. La furie et la folie de la guerre lointaine percutent les souvenirs d’enfance, la perte de sa mère partie sans jamais revenir, ainsi que l’amour de la jeune Fary. L’écriture de David Diop est dense, prenante, et ses pages sont faites de larmes, de boue et de sang, portant un récit de guerre forgé par un conteur.

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https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Frere-dame-David-Diop-2018-09-20-1200970111?utm_source=Newsletter&utm_medium=e-mail&utm_content=2018

GUERRE MONDIALE 1914-1918, LA PRIERE DES TRANCHEES, LES TRANCHEES, UN LIEU DE PRIERE, PAUL DONCOEUR (1860-1961), PRIERES

Prier dans les tranchées

Les tranchées : un lieu de prière

 

« La Prière des Tranchées » 

 

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Le soir tombe, semblable au-dessus des deux lignes  
Semblable de tendresse et de rédemption. 
Encore un jour passé que nous abandonnons 
Pour mieux aimer demain dont l’espoir nous fait signe. 
 
Le soir tombe, Seigneur. Sous sa feinte douceur 
Que cache-t-il, tendant la trame de son ombre ? 
Quel invisible doigt parmi nos rangs dénombre 
Ceux dont le dernier jour sera ce jour qui meurt ? 
 
Quels d’entre nous verront le prochain crépuscule ? 
Quels verront la Victoire et l’ultime combat ? 
Notre désir grandit, s’exalte, se débat, 
Et, douloureux se tend vers le but qui recule.  
 
Sans la flamme, Seigneur, les flambeaux ne sont rien. 
Nous sommes les flambeaux et vous êtes la flamme. 
Pour l’orgueil de nos cœurs, pour la foi de nos âmes, 
Seigneur, accordez-nous notre espoir quotidien. 
 
…Seigneur, vous n’avez pas exaucé nos prières. 
Voici les ciels de brume et d’immobilité ! 
Chaque jour alourdit le poids de nos misères 
Et nous doutons parfois, Seigneur, de la clarté.  
 
Où sont les fruits promis, les moissons et les roses ?  
L’hiver a poignardé la gloire du jardin. 
Aux espoirs abolis les granges se sont closes 
Et le vol des corbeaux insulte à nos destins.

…Pitié mon Dieu, pitié pour tous ceux qui fléchissent, 
Pour tous ceux qui n’ont plus la foi qu’il faut avoir. 
Plus pur est dans le cœur l’état du sacrifice 
Quand il ne s’est nourri qu’aux flambeaux du devoir. 
 
D’autres heures naîtront, plus belles et meilleures. 
La Victoire luira sur le dernier combat. 
Seigneur, faites que ceux qui connaîtront ces heures 
Se souviennent de ceux qui ne reviendront pas.  
 
Sylvain ROYÉ (1891-1916)

 

 

La tranchée, lieu de prière

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Une exhortation à prier, par le Père Doncœur, à ses frères soldats.

 

«Pries-tu ?… Du fond du cœur ?.. Comme il le faut dans les terribles heures que nous vivons !

Avoue que tu passes facilement un jour sans prier, que souvent tu pries sans penser à rien, que souvent tu pries comme si cela t’était bien égal. Mais prie donc !

Prie le matin en sortant de ta paille. Tu n’y penses pas souvent ou tu te dis que tu n’en as pas le temps. Fais un bon signe de croix et dis : “Mon Dieu, je vous offre ma journée et je me confie à votre bont销 Et cours à la corvée qui t’appelle.

Prie le soir quand tu tombes éreinté dans ton abri sans te déséquiper. Tu n’en peux plus. Et dis-le donc : “Mon Dieu, je n’en puis plus, je vous offre mon travail et je m’endors dans vos bras”€. Et dors bien vite.

Prie quand tu es de garde la nuit, que tu t’ennuies parce que c’est long, et que le cafard te prend, et que la peur ou le froid te gèlent. Prends donc ton chapelet et dis-le dix fois jusqu’à ce qu’il ne tourne plus ; celui-ci pour ta femme et tes petits, celui-ci pour la France, celui-ci pour que la guerre finisse et celui-ci pour tes camarades tombés l’autre jour…

Et puis quand tu le peux, au cantonnement, tranquillement, monte à la vieille église sombre, va près de l’autel, et la tête dans tes mains, oublie tout le monde et prie avec ferveur, dans un recueillement intense. Dis à Dieu tes misères, tes tristesses, ton amour, tes désirs, tes besoins.

Dis-lui que tu t’offres à lui. Demande-lui qu’il vive en toi, qu’il te purifie ; qu’il te fortifie, qu’il te change, qu’il fasse de toi un chrétien solide, et qu’il te donne le bonheur de convertir ton camarade qui n’est pas venu mais qui viendra peut-être. Et demande-lui qu’il sauve le pays et ceci, et cela…

Il y a tant à demander !.. et tu ne pries pas ?… Mais prie donc !»

Paul Doncoeur (1880-1961), l’ aumônier militaire

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Quand la guerre éclate en 1914, Paul Doncœur devient aumônier militaire aux 115e RI, 35e RI et 42e RI ; il participe aux batailles de la Marne, de l’Aisne, de Champagne et de Verdun. C’est à cette période que le Père Doncoeur, aidé d’ouvriers du bâtiment, construit une chapelle souterraine dans les grottes de Confrécourt.

Grièvement blessé dans la Somme, il guérit miraculeusement à Lourdes, ce qui lui permet de rejoindre ses régiments pour les combats de Reims, des Flandres et de la victoire de 1918. Sa bravoure, son abnégation, son courage et son dévouement pour assurer une sépulture chrétienne aux soldats morts au champ d’honneur lui vaudront une renommée immense : sept citations, la Croix de guerre, et il est fait Chevalier de la Légion d’honneur.

Après le conflit, il s’engage dans différentes actions afin «de reconstruire la chrétienté de la France, retrouver un christianisme intégral, pour que le sacrifice de la grande guerre ne soit pas inutile !». Parallèlement il anime la Ligue de la DRAC (Défense des Religieux Anciens Combattants).

En effet, de novembre 1918 à septembre 1919, le Père Doncoeur accompagné d’une équipe de soldats arpente les différents champs de bataille pour assurer à tous les soldats une sépulture descente. C’est en 1919, que cette équipe de volontaire crée le Calvaire des Wacques à Souain. Cette initiative est soutenue et encouragée par le Général Baston de la 14e division d’infanterie.

Le 25 novembre 1921, promu Officier de la Légion d’Honneur, il est décoré sur le front des troupes dans la cour d’honneur des Invalides.

Moins de trois ans plus tard, le nouveau président du conseil, Edouard Herriot, annonce, le 2 juin 1924, la reprise de l’expulsion des congrégations, la suppression de l’ambassade auprès du Saint-Siège et l’application de la loi de séparation de l’Église et de l’État à l’Alsace et à la Moselle.

En réponse à ces annonces, deux mois plus tard, la Ligue des droits du religieux ancien combattant est fondée et, en octobre, Paul Doncœur publie une lettre ouverte au Président Herriot « Pour l’honneur de la France, nous ne partirons pas ».

Et le Président Herriot abandonna son projet.

GUERRE MONDIALE 1914-1918, POILUS, SOLDATS, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Témoignages de la Grande Guerre 1914-1918

  ANNIVERSAIRE DE L’ARMISTICE

              2don_chaume_bougenot_032012_carnet3_003

 TEMOIGNAGES DE LA GRANDE GUERRE

Extraits de la LETTRE D’ELISE BIDET A SON FRERE, LE POILU EDMOND MASSE, ET A SES PARENTS VIGNERONS DANS L’YONNE.  (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Mercredi 13 novembre 1918
Mon cher Edmond,
Enfin c’est fini. On ne se bat plus ! On ne peut pas le croire, et pourtant c’est vrai ! c’est la victoire comme on ne l’espérait pas au mois de juin dernier, et même au 15 juillet ! Qui aurait osé espérer à cette époque une victoire aussi complète ! Et en si peu de temps, pas quatre mois, c’est merveilleux ! Je ne sais pas comment vous avez fêté l’armistice à Jussy (…)   Ici, à Paris, on l’a su à 11heures par le canon et les cloches ; aussitôt tout le monde a eu congé partout ; aussitôt les rues étaient noires de monde.  Toutes les fenêtres pavoisées, jamais je n’ai tant vu de drapeaux (…). Tout le monde a sa cocarde… tous les ateliers en bandes, hommes et femmes bras dessus bras dessous, drapeaux en tête, parcouraient en chantant les boulevards et les grandes avenues…Et les Américains juchés sur leurs camions n’ont pas cessé de parcourir la ville… Quelle ovation sur leur passage ! Et les quelques poilus en perme, quelle fête on leur faisait aussi ! … Et cette vie a duré lundi après-midi et mardi toute la journée. (…)
Tout cela, c’est bien beau et combien de cœurs en joie, mais aussi combien d’autres pleurent les leurs qui ne voient pas ce beau jour. Mais que leur chagrin aurait été encore plus grand si la mort des leurs n’eût servi à rien ! (…) Tu vois, maman, que j’avais raison quand je te disais d’espérer, que tu ne voulais pas croire que nous aurions le dessus. (…)  J’avoue que j’ai désespéré bien des fois aussi en dernier ; nous avions eu tant de désillusions. Tout de même, quel honneur pour Foch et Clémenceau ! On les porte en triomphe et c’est mérité. Et toi, Jeanne, ta joie doit être grande aussi mais pas sans ombre. Tu dois avoir aussi gros au cœur de pense que tes deux frères ne verront pas un si beau jour, eux qui y ont si bien contribué ; mais qui sait s’ils ne le voient pas ! Je comprends la peine que tes parents doivent ressentir en pensant à vos chers disparus et surtout quand les autres rentreront. Il n’y  pas de joie sans douleur ; dis-leur bien que je prends d’autant part à leur peine que je la ressens moi-même. Maurice et moi avons tant prié et vous aussi sans doute que Edmond nous revienne sain et sauf ; nous avons été exaucés ; remercions Dieu. Quand rentre-t-il à Lyon et pour combien de temps ? Quand sera-t-il libéré. Les pourparlers de paix vont-ils durer longtemps ? Peut-être jusqu’au printemps ? Enfin le principal, c’est qu’on ne se batte plus. (…) Sois heureuse, maman, ton fils te sera rendu ; tu seras récompensée de ses peines.  Bien joyeux baisers de nous deux à tous les quatre.

Extraits de la  LETTRE de CHARLES-RENE MENARD A SA FEMME (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Nantes, le 11 novembre 1918, Chefferie de Nantes.
L’officier du Génie Menard  à Madame sa femme.
Ma chérie. Que n’ai-je été aujourd’hui près de toi, avec nos chers enfants ?
C’est dans un petit village breton, Saint Vincent (près de Malestroit) que j’ai vu le visage de la France en joie. J’étais parti de Nantes à 9 heures. On y disait que l’armistice était signé. Mais depuis trois jours ce bruit courait sans cesse … et les cloches restaient muettes. 10 heures : Savenay est calme ; 10h30 : Pontchâteau est calme ; 11h30 Redon : une grande animation, mais c’est la foire, … Des drapeaux, mais pas de bruit : midi sonne, l’Angélus trois tintements triples, le branle, le branle de chaque jour.  Il faut attendre…
La route de Malestroit… et nous voici dans un village. A droite la mairie, pavoisée, au fond l’église pavoisée, mais dans le halètement du moteur qui s’arrête…les cloches, les cloches à toute volée et, sortant de l’église, une troupe d’enfants : 60, peut-être 100 petits enfants de France, la classe 30 de Saint Vincent, en Morbihan, drapeaux en tête, avec le curé en serre-file qui les pousse et les excite, et des gens qui font des grands gestes. Vite hors de la voiture, et les hommes et les femmes qui sont les plus près se précipitent vers nous. Il n’est besoin d’aucune explication. (…)
Accolade au curé dont la main tremblante tient la dépêche jaune : « L’armistice est signé. Les hostilités cessent aujourd’hui à 11heures. Je compte sur vous pour faire sonner les cloches. » Poignées de main au maire, M. de Piogé, à un autre notable (…) Nos alliés sont acclamés ; on crie : « Vive la France et vive l’Amérique ! Vive Foch, vive Joffre ! » On remercie Dieu et le poilu ; et le curé montre son grand drapeau du Sacré-Cœur qui flotte triomphant sur le parvis de son église. Chacun pense à ceux des siens dont le sacrifice a gagné cette heure. Les larmes coulent sans qu’on cherche à les cacher, mais les visages rient : le visage de la France est joyeux.  Je voudrais voler vers toi, les enfants, ta mère et tous… Et je me réjouis, puisque je n’étais pas auprès de toi en ce moment unique, d’avoir au moins vécu cette heure dans un petit village breton, simple, sincère, humble, plutôt que dans une ville en délire.  Et maintenant, partout les cloches nous accompagnent

Extraits de l’ENCYCLIQUE DU PAPE BENOIT XV ordonnant des prières publiques pour la Conférence de la paix
Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.  Ce que l’univers attendait anxieusement depuis si longtemps, ce que tous les peuples chrétiens demandaient en leurs prières et que Nous-même, interprète des communes douleurs, Nous cherchions ardemment avec la paternelle sollicitude que Nous avons pour tous, Nous l’avons vu se réaliser soudain, et les armes se sont enfin reposées. La paix n’a pas encore, sans doute, sous une forme solennelle, mis un terme à cette guerre très cruelle : cependant, l’armistice qui a interrompu partout, sur terre, sur mer, dans les airs, le carnage et les dévastations a ouvert heureusement la porte et les avenues à la paix. Pourquoi ce changement s’est il subitement produit ? on en pourrait indiquer, à coup sûr, des causes variées et multiples. Mais si on en cherche la raison dernière et suprême, il faut que l’esprit s’élève enfin vers Celui duquel tout dépend, et qui, touché de miséricorde par l’instante supplication des bons, accorde au genre humain la libération d’angoisses et de deuils si prolongés.
Aussi, de grandes actions de grâces doivent-elles être rendues à Dieu, et Nous Nous réjouissons d’avoir vu dans tout l’univers catholique de nombreuses et éclatantes manifestations de la piété publique. Il reste à obtenir maintenant de la bonté divine qu’elle mette en quelque sorte le comble à son bienfait, et qu’elle complète le don accordé au monde. Ces jours-ci, en effet, doivent se réunir ceux qui, en vertu du mandat des peuples, doivent instituer dans le monde une paix juste et durable : jamais délibération plus impor-tante ni plus difficile n’aura été confiée à une assemblée humaine. Ils ont donc, au plus haut point, besoin de la lumière divine, afin de pouvoir mener leur tâche à bon terme. Le salut commun est, ici, hautement intéressé, et tous les catholiques qui, à raison même de leurs croyances, mettent à très haut prix le bien et la tranquillité humaine, ont à coup sûr le devoir d’obtenir, par leurs prières, à ces hommes éminents l’assistance de la sagesse divine.
Nous voulons que tous les catholiques soient avertis de ce devoir. C’est pourquoi, afin que les réunions prochaines produisent ce grand don de Dieu, qui est la paix véritable, vous aurez soin, vénérables Frères, en invoquant le Père des lumières, d’ordonner, sous la forme que vous préférerez, des prières publiques dans chacune des paroisses de vos diocèses. (…)
            Donné à Rome, le 1er décembre 1918, de Notre pontificat le cinquième.
                                                                                  BENOIT XV, Pape

Extraits de la LETTRE DE L’ABBE BOHAN au curé de l’église ND des Champs (in : bulletin de la paroisse Notre Dame des Champs (Paris) n°1918/11/30)

Mon cher ami, deux mots à la hâte pour vous dire que je suis de cœur avec vous dans la joie de la victoire. (…)   J’ai eu dimanche dernier une émotion bien vive et bien profonde…c’était l’avant-goût de la victoire.  A 6h du matin, par un épais brouillard, je partais en auto dans une jolie petite bourgade du département des Ardennes pour célébrer la Sainte Messe. Elle devait être, comme chaque dimanche, à 8h pour que les officiers qui le désirent à l’Etat-major puissent y assister (…).  Quel étonnement j’éprouvais d’apercevoir…des civils à la figure souriante, malgré les privations et les mauvais traitements dont ils portent encore sur leur front les stigmates. Des civils ! depuis  6 semaines je n’en avais pas vu.Le bourg était évacué de la veille et notre général y était entré au milieu d’une véritable ovation. La messe de 8 heures était dite par un vénérable prêtre du diocèse de Reims, aumônier d’un asile de vieillards(…). On me demande donc de dire la messe de 10h et quelle messe. Eglise archi-comble. Tous les civils et toutes les femmes y assistaient avec nos officiers et nos braves poilus. Tous de tout leur cœur chantèrent la grand-messe. Je ne crus pas pouvoir me dispenser de leur dire un mot.
« Je croirais manquer à mon devoir de prêtre et de français si je ne vous aidais pas, ce matin dans une courte exhortation, à rendre grâce au Seigneur pour que nos cœurs battant à l’unisson puissent faire monter vers Dieu, cause de notre joie, leurs remerciements et leur reconnaissance.  Il était avec nous pendant cette longue guerre le Bon Dieu, c’est-à-dire le Christ Rédempteur, il faut qu’aujourd’hui au jour de la délivrance nous soyons avec Lui –de tout cœur- malgré tout leur talent et toute leur vaillance nos généraux et nos soldats n’auraient pu gagner la victoire si Dieu n’avait pas été avec nous !
Remercions-le. Nous avons la victoire, c’est à Lui, auteur de tout, que nous la devons.(…)
          Les braves gens qui m’écoutaient avaient des larmes aux yeux …De tout leur cœur ils ont prié les braves gens et chanté de tout leur cœur le Te Deum au son des cloches.
La sortie de l’Eglise fut une vraie ovation pour notre général dont ils embrassaient les mains pour lui témoigner ainsi leur reconnaissance et leur joie d’être redevenus Français.
Belle journée, cher ami, Gratias Deo supe inenarrabili dono ejus.  Ah ! c’est la paix.  On ne peut y croire tant on est heureux.  Prions ensemble pour nos morts qui nous l’ont gagnée cette paix et pour l’union de toutes les âmes françaises.

Extraits de l’ ALLOCUTION PRONONCEE A NOTRE-DAME DE PARIS AU « TE DEUM » de la victoire par  S.E. le Cardinal AMETTE, 17 novembre 1918
(…). Et nous avons voulu tout d’abord faire mémoire des martyrs de cette grande cause, des vaillants officiers et soldats qui, sur terre, sur mer ou dans les airs, ont donné leur vie pour la faire triompher. Toutes les voix qui se sont élevées en ces jours pour saluer ce triomphe ont évoqué leur souvenir et leur ont rendu hommage.  Notre hommage à nous, croyants,  le seul qui puisse leur être utile dans le monde de l’au-delà où ils sont entrés, c’est une prière. Nous demandons à Dieu de leur donner à tous sans retard, en récompense de leur sacrifice, la gloire et le bonheur de l’éternité.  C’est là qu’il faut les voir, ô vous qui les pleurez, (…)
           Cette victoire, quatre années durant, nos prières unanimes et persévérantes l’avaient implorée de Dieu. De tous les pays alliés, des supplications ardentes, publiques ou privées,  montaient sans se lasser vers le ciel, confiantes dans la justice de notre cause. Le courage des combattants, les souffrances des blessés, le sacrifice des mourants, les larmes des épouses et des mères donnaient à ces supplications une puissance à laquelle ne résiste pas le cœur du Dieu infiniment bon.  Et aujourd’hui nous sommes exaucés. Le triomphe est venu, plus rapide, plus éclatant, plus complet que nous n’osions l’espérer. Oui gloire et actions de grâces en soient rendues à Dieu.   Est-ce à dire qu’en glorifiant  Dieu nous rabaissions le mérite de ceux qui ont gagné la guerre ? Est-ce à dire que nous méconnais-sions le génie des chefs, l’héroïsme des soldats, la puissance des armements, les efforts surhumains des nations alliées ? N’est-ce pas au contraire décerner à l’homme un suprême honneur que de proclamer qu’il a eu Dieu pour coopérateur dans une grande œuvre ?  Et ne sont-ils pas les premiers à rendre le même témoignage, nos grands généraux vainqueurs ? C’est la pensée souvent exprimée de cet illustre maréchal de France, auquel il a été donné d’achever l’œuvre de victoire et de libération et vers qui vont l’admiration et la gratitude du monde entier : « Quelle serait ma satisfaction, m’écrivait-il  il y a trois jours, de me joindre à vous dimanche pour chanter un Te Deum d’actions de grâces dans notre vieille basilique nationale : Ce Te Deum, je le chanterai de tout cœur là où m’appelleront mes fonctions, à Paris si elles m’y amènent, à l’église de mon quartier général dans le cas contraire, réunissant ainsi mes devoirs envers Dieu et envers la patrie.»    (…)

11 NOVEMBRE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, LA FRANCE S'EST VÊTUE DE NOIR, LA FRANCE VÊTUE DE NOIR, POEME, POEMES

La France vêtue de noir

La France s’est vêtue de noir

CHAMBRY - GUERRE - TOMBE

La France s’est vêtue de noir

La France  est en deuil

Elle pleure ses enfants

Morts là bas au front

Elle pleure ceux qui sont disparus

Tombés le fusil à la main

Fauchés par la mitraille

 

La France s’est vêtue de noir

Le matin elle s’assied

Au bord de la tranchée

Le chapelet à la main

A genoux dans la boue

Implorant le ciel

Que Dieu ne lui enlève aucun fils

 

La France s’est vêtue de noir

Le soir elle tombe à genoux

Prêt du soldat qui se meurt

Recueille pieusement sa dernière prière

Et prie humblement dans les larmes

Que la Mère des douleurs

Accueille ce fils tant aimé

 

La France est vêtue de noir

Elle est en deuil

Elle a perdu tant de fils

Alors le  matin le soir

A genoux devant le grand crucifix

Elle supplie Dieu

De ne plus lui prendre ses enfants

 

La France est vêtue de noir

Elle porte le deuil de ses enfants

Et le chapelet à la main

Elle parcourt le champ de bataille

Elle tend ses bras vers le ciel

Espérant que Dieu verra son malheur

Et lui rendra ses fils vivants

 

La France vêtue de noir

Entend le clairon qui dit

Que la guerre est finie

La France vêtue de noir

Serre sur son cœur meurtri

Un maigre bouquet de fleurs des champs

Qu’elle dépose sur les tombes blanches

De ses fils qui ne reviendront plus

 

Mais elle sait bien

La France qui s’est vêtue de noir

La France qui est en deuil

Que la paix est vase d’argile

Que demain encore

Le monde sera un champ de batailles

Que couleront encore le sang et les larmes

 

©Claude-Marie T.

Dimanche 11 novembre 2018.

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