6 AOÛT 1945 : HIROSHIMA, BOMBE ATOMIQUE, GUERRE MONDIALE 1939-1945, JAPON, JAPON (histoire du)

6 août 1945 :Hiroshima

6 août 1945

Une bombe atomique sur Hiroshima !

une-bombe-atomique-etait-larguee-sur-hiroshima_5392863.jpg

Le 6 août 1945, trois mois après la capitulation de l’Allemagne, l’explosion d’une bombe atomique au-dessus de la ville d’Hiroshima, au Japon, met un terme à la guerre du Pacifique, précipite la fin de la Seconde Guerre mondiale et inaugure l’Âge nucléaire.

Depuis lors plane sur le monde la crainte qu’un conflit nucléaire ne dégénère en une destruction totale de l’humanité.

Le gouvernement américain a justifié ce précédent en affirmant qu’il aurait évité l’invasion de l’archipel et épargné la vie de plusieurs centaines de milliers de combattants (américains)…

André Larané

hiroshima-1945

Un projet ancien

Le 2 août 1939, dès avant la Seconde Guerre mondiale, les physiciens hongrois Szilard, Teller et Wagner réfugiés aux États-Unis avertissent le président Franklin Roosevelt du risque que Hitler et les nazis ne mettent au point une bombe d’une puissance meurtrière exceptionnelle fondée sur le principe de la fission nucléaire. Avec le soutien d’Albert Einstein, ils lui recommandent d’accélérer les recherches dans ce domaine afin de devancer à tout prix les Allemands.

À la suite de quoi, en novembre 1942, le président inaugure en secret le programme de mise au point de la bombe atomique sous le nom de code Manhattan Engineer Project.

Il en confie la direction au physicien Julius Robert Oppenheimer. Les essais se déroulent dans le laboratoire de Los Alamos (Nouveau-Mexique).

ROBERT OPPENHEIMER

À la mi-1945, la bombe est pratiquement au point mais les conditions de la guerre ont entre temps changé. L’Allemagne nazie est à genoux et s’apprête à capituler sans conditions. Seul reste en guerre le Japon, mais celui-ci est loin de disposer d’une puissance militaire, industrielle et scientifique comparable à celle de l’Allemagne.

Atomic_bombing_of_Japan.jpg

Résistance désespérée du Japon

À l’instigation des généraux qui tiennent le pouvoir, le Japon s’entête dans une résistance désespérée.

Les Américains ont pu en mesurer la vigueur lors de la conquête de l’île méridionale d’Okinawa: pas moins de 7 600 morts et 31 000 blessés dans les rangs américains entre avril et juin 1945 ! Dans la conquête de l’île d’Iwo Jima, 5 000 Américains sont tués. Les Japonais, quant à eux, n’ont que 212 survivants sur 22 000 combattants….

Les avions-suicides surnommés kamikaze (« vent divin ») et jetés contre les navires américains montrent également que les Japonais ne reculent devant rien pour retarder l’échéance.

Les bombardements conventionnels qui se multiplient depuis le début de l’année 1945 n’ont pas davantage raison de leur détermination. Le plus important a lieu le 19 mars 1945 : ce jour-là, une armada de 234 bombardiers B-29 noie Tokyo sous un déluge de bombes incendiaires, causant 83 000 morts.

tokyo-1945

L’état-major américain avance le risque de perdre 500 000 soldats pour conquérir Honshu, l’île principale de l’archipel (un débarquement est projeté le… 1er mars 1946). Le président Truman, dans ses Mémoires, évoque même le chiffre d’un million de victimes potentielles (sans étayer ce chiffre).

Plus sérieusement, d’aucuns pensent aujourd’hui qu’une soumission de l’archipel par des voies conventionnelles aurait coûté environ 40 000 morts à l’armée américaine. Une évaluation raisonnable compte tenu de ce que les Américains ont perdu en tout et pour tout 200 000 hommes dans la Seconde Guerre mondiale, tant en Europe que dans le Pacifique (c’est cent fois moins que les Soviétiques).

C’est ainsi qu’émerge l’idée d’utiliser la bombe atomique, non plus contre l’Allemagne mais contre l’empire du Soleil levant, en vue de briser sa résistance à moindres frais.

Le président Franklin Roosevelt meurt le 12 avril 1945 et son successeur à la Maison Blanche, le vice-président Harry Truman, reprend à son compte le projet d’un bombardement atomique sur le Japon. Celui-ci paraît d’autant plus opportun qu’à la conference de Yalta, dictateur soviétique Staline a promis d’entrer en guerre contre le Japon dans les trois mois qui suivraient la fin des combats en Europe, soit avant le 8 août 1945.

Le 3 juin 1945, l’empereur Showa (Hiro-Hito)), qui a compris que son pays a de facto perdu la guerre, demande par l’entremise de l’URSS l’ouverture de négociations de paix. Mais Staline, qui voudrait participer à l’invasion de l’archipel et au partage de ses dépouilles, fait traîner les choses.

De son côté, Truman, informé par ses services secrets de cette demande de négociations, feint de l’ignorer. Le président américain commence à s’inquiéter des visées hégémoniques de Staline et souhaite donc en finir avec le Japon avant que son encombrant allié n’ait l’occasion d’intervenir. 

Il souhaite aussi ramener le dictateur soviétique à plus de mesure. Dans la perspective de l’après-guerre, il ne lui déplaît pas, ainsi qu’aux militaires et au lobby militaro-industriel, de faire la démonstration de l’écrasante supériorité militaire américaine. Ce sera le véritable motif de l’utilisation de la bombe atomique, la plus terrifiante des « armes de destruction massive ».

Les généraux nippons, partisans d’une résistance à outrance, se tiennent satisfaits du rejet de la demande de négociations.

Le bombardement

Le 16 juillet 1945, l’équipe de scientifiques rassemblée autour de Robert Oppenheimer procède dans le désert du Nouveau Mexique, sur la base aérienne d’Alamogordo (près de Los Alamos), à un premier essai nucléaire. L’expérience est pleinement réussie et convainc le président Truman de passer à la phase opérationnelle.

Un ultimatum adressé au Japon le 26 juillet par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Chine, pendant la conference de Postdam, , fait implicitement allusion à une arme terrifiante.

Dans les cercles du pouvoir, chacun est partagé entre la crainte d’ouvrir la boîte de Pandore et la hâte d’en finir avec la guerre. Pour éviter de tuer des civils innocents, on évoque l’idée d’une frappe atomique sur le sommet du Fuji Yama, la montagne sacrée du Japon.

L’idée est rapidement abandonnée car son efficacité psychologique est jugée incertaine et en cas d’échec, les Américains, qui ne disposent que de deux bombes A (A pour atomique), seraient en peine de rattraper le coup.

Disons aussi que, faute d’expérience, les scientifiques du projet Manhattan ne mesurent pas précisément les effets réels de la bombe atomique sur les populations. Et la perspective d’une bombe atomique sur une ville ennemie choque assez peu les consciences après les bombardements massifs sur les villes d’Allemagne et du Japon, les révélations sur les camps d’extermination nazis et les horreurs de toutes sortes commises sur tous les continents.

Finalement, au petit matin du 6 août 1945, un bombardier B-29 s’envole vers l’archipel nippon. Aux commandes, le colonel Paul Tibbets (30 ans). La veille, il a donné à son appareil le nom de sa mère, Enola Gay.

champignon

Dans la soute, une bombe à l’uranium 235 de quatre tonnes et demi joliment surnommée Little Boy par l’équipage. Sa puissance est l’équivalent de 12 500 tonnes de TNT (trinitrotoluène, plus puissant explosif conventionnel) avec des effets mécaniques, radioactifs et surtout thermiques).

L’appareil est seulement accompagné de deux autres avions, l’un pour effectuer des mesures scientifiques pendant et après l’explosion, l’autre pour prendre des photos.

enolagay.jpg

L’objectif est déterminé pendant le vol. Parmi plusieurs cibles potentielles (Nigata, Kyoto, Kokura et Hiroshima), l’état-major choisit en raison de conditions météorologiques optimales la ville industrielle d’Hiroshima (300 000 habitants).

Le B29 largue la bombe à 8h15 – heure locale – et aussitôt effectue un virage serré sur l’aile et s’éloigne au plus vite pour échapper au souffle de l’explosion.

La bombe explose à 600 mètres du sol, à la verticale de l’hôpital Shima. Elle lance un éclair fulgurant, sous la forme d’une bulle de gaz de 4000°C d’un rayon de 500 mètres ! Puis elle dégage le panache en forme de champignon caractéristique des explosions atomiques.

Plus de 70 000 personnes sont tuées et parfois volatilisées sur le coup sous l’effet conjugué de l’onde de choc, de la tempête de feu et des rayonnements gamma. La majorité meurent dans les incendies consécutifs à la vague de chaleur.

Plusieurs dizaines de milliers sont grièvement brûlées et beaucoup d’autres mourront des années plus tard des suites des radiations (on évoque un total de 140 000 morts des suites de la bombe).

Le président Truman annonce aussitôt l’événement à la radio, non sans abuser son auditoire sur la nature prétendûment militaire de l’objectif (un mensonge comme le pouvoir américain en a l’habitude) : « Le monde se souviendra que la première bombe atomique a été lancée sur Hiroshima, une base militaire. Pour cette découverte, nous avons gagné la course contre les Allemands. Nous l’avons utilisée pour abréger les atrocités de la guerre, et pour sauver les vies de milliers et de milliers de jeunes Américains. Nous continuerons à l’utiliser jusqu’à ce que nous ayons complètement détruit le potentiel militaire du Japon »(note).

truman.jpg

Les Soviétiques sortent de leur neutralité

L’attaque sans précédent sur Hiroshima ne suffit pas à vaincre la détermination des généraux japonais. Par contre, elle convainc Staline de rompre son pacte de neutralité avec les Japonais et d’attaquer ceux-ci avant qu’ils ne se rendent aux Américains !

Dès le surlendemain, le 8 août, il déclare la guerre au Japon et lancé ses troupes sur la Mandchourie. Pour les Japonais, c’est une défaite sans nom malgré l’héroïsme désespéré des fantassins qui attaquent les chars soviétiques à la baïonnette, au cri de « Banzaï ».

En l’espace d’une journée, toute l’armée de Mandchourie, soit 1,2 million de soldats japonais, s’est rendue à l’agresseur.

La débandade face aux Soviétiques achève de convaincre les généraux japonais de mettre fin à une résistance désespérée. Ils appréhendent plus que tout l’invasion de l’archipel par des troupes communistes qui installeraient un gouvernement à leur dévotion.

Ils préfèrent à tout prendre les Américains et souhaitent seulement qu’Hiro Hito, symbole essentiel de la nation, soit maintenu sur le trône.

À Washington, c’est la consternation. Truman a perdu son pari de faire fléchir les Japonais et, plus grave que tout, a provoqué l’intervention soviétique contre le Japon. Il décide donc de jouer sans attendre sa dernière carte. Le même jour, le 9 août, il donne l’ordre de larguer la deuxième et dernière bombe atomique dont dispose. Celle-là est au plutonium et non à l’uranium 235, une différence au demeurant insignifiante du point de vue des futures victimes.

Le bombardier B-29 de Charles Sweeney survole d’abord la ville de Kokura. La cible étant occultée par les nuages, il poursuit sa route vers Nagasaki (250 000 habitants) où une éclaircie du ciel lui permet d’effectuer le funeste largage. 40 000 personnes sont cette fois tuées sur le coup et des dizaines de milliers d’autres gravement brûlées (80 000 morts au total selon certaines estimations). Plusieurs milliers de victimes sont catholiques, la ville étant au cœur du christianisme japonais.

La reddition

Le Japon, ravagé par les bombardements, le blocus américain et les menaces de famine, n’est depuis longtemps plus en état de résister à qui que ce soit.

L’empereur Hirohito réunit le conseil de guerre en son palais et chacun de se prononcer sur l’opportunité d’une capitulation. Les généraux n’arrivant pas à s’accorder, c’est l’empereur qui, pour une fois enfin, use de son autorité morale pour imposer celle-ci.

Le 12 août, à Washington, Truman peut fièrement annoncer avoir reçu un télégramme du gouvernement japonais par lequel celui-ci déclare accepter une capitulation sans condition. C’est la jubilation générale…

Rien de tel au Japon. Le 15 août, à leur domicile, à leur travail ou dans la rue, les Japonais, sidérés, entendent pour la première fois à la radio et dans les hauts-parleurs la voix de leur empereur qui annonce sa décision de mettre fin à la guerre et la justifie par le fait que « l’ennemi a commencé de recourir à une bombe de l’espèce la plus cruelle qui soit, à la puissance incalculable et susceptible de briser la vie d’innombrables innocents ».

hirohito-3

L’empereur se garde habilement de faire allusion à l’attaque massive de l’Armée rouge et à l’effondrement de l’armée de Mandchourie. Il veut modérer l’humiliation de la défaite en l’attribuant seulement à la cruauté d’une arme nouvelle. Il veut aussi n’avoir de compte à rendre qu’aux Américains, dont il espère qu’ils respecteront la Constitution impériale du Japon.

Les Américains ne font pas la fine bouche. Ils ont maintenant hâte d’en finir car l’Armée rouge progresse sur tous les fronts en Asie, en Corée, vers le 38e parallèle comme sur le sud de l’île de Sakhaline, jusque-là sous souveraineté japonaise. Il n’est donc plus question donc de chipoter sur la responsabilité de l’empereur dans les dérives criminelles des dernières décennies…

Le 2 septembre 1945, le général américain Douglas MacArthur reçoit la capitulation sans conditions du Japon.

La Seconde Guerre mondiale est terminée… et le monde entre dans la crainte d’une apocalypse nucléaire.

Points de vue

Pour les survivants d’Hiroshima et Nagasaki, le calvaire allait se poursuivre jusqu’à leur mort. Beaucoup allaient mourir des suites de leurs brûlures ou de leur irradiation. Les survivants, appelés hibakusha (« personnes irradiées »), à peine plus chanceux, allaient être ostracisés toute leur vie par la société nippone, systématiquement empêchés de se marier, voire de simplement travailler en entreprise.

Les forces d’occupation américaines, de mèche avec l’administration nippone, allaient maintenir pendant plusieurs décennies une chape de plomb sur les conséquences humaines des bombardements, immédiates et à plus long terme.  

Notons que l’opinion publique occidentale ne prit guère la mesure des événements qui venaient de se produire ces 6 et 9 août 1945. Ainsi le quotidien français Le Monde titre-t-il le 8 août 1945, comme s’il s’agissait d’un exploit scientifique quelconque : « Une révolution scientifique. Les Américains lancent leur première bombe atomique sur le Japon ».

Parmi les rares esprits lucides figure le jeune romancier et philosophe Albert Camus, qui écrit dans Combat, le même jour, un article non signé : « Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer une découverte qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles ».

 

https://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=19450806&ID_dossier=454

CAMPS DE CONCENTRATION, GUERRE MONDIALE 1939-1945, JULIETTE GRECO, RESISTANCE FRANÇAISE, RESISTANTS FRANÇAIS, SHOAH

Vel’d’Hiv’. Juliette Gréco: «Ma sœur s’est tue à jamais» — histoire et societe

Cette histoire venue de temps qu’à l’inverse des moins de vingt ans j’ai connu; explique le destin que nous nous sommes forgés, nous les rescapées de l’atrocité que l’on veut ignorer aujourd’hui. Cela ne passe pas et ne passera pas jusqu’à notre mort et nous ne voudrions pour rien au monde que d’autres enfants revivent […]

via Vel’d’Hiv’. Juliette Gréco: «Ma sœur s’est tue à jamais» — histoireetsociete

CAMPS DE CONCENTRATION, ETTY HILLESUM (1914-1943), ETTY HILLESUM, UNE VIE AU MLIEU DE L'ENFER, GUERRE MONDIALE 1939-1945, SHOAH, TEMOIGNAGE, VIE SPIRITUELLE

Etty Hillesum, une vie au milieu de l’enfer

Etty Hillesum (1914-1943)

etty_hillesum

Etty Hillesum ou l’itinéraire spirituel d’une jeune femme au milieu d’un désastre historique

 

Il y aurait quelque abus de langage à présenter Etty Hillesum comme un maître spirituel si l’on songe à une fonction qu’elle aurait pu exercer de son vivant. Née le 15 janvier 1914 dans les Pays-Bas, et exterminée à Auschwitz le 30 novembre 1943 à 29 ans, Etty Hillesum nous lègue son Journal tenu entre 1941 et 1943, ainsi que les lettres qu’elle a écrites à ses amis de 1942 à 1943. Pour venir en aide à son peuple, elle s’était engagée d’abord volontairement au camp de transit de Westerbork, avant d’y être définitivement enfermée et, enfin, obligée de prendre le train pour l’Est en compagnie de ses parents et de son frère Mischa. Son Journal et ses lettres furent donc rédigés dans les deux dernières années de sa vie.

C’est le 9 mars 1941 qu’Etty Hillesum commence à écrire un journal afin de s’analyser et de se connaître en profondeur. La décision d’entreprendre une telle démarche survient un mois après sa rencontre avec le psychologue allemand Julius Spier, qui allait en peu de temps changer sa vie, une vie jusqu’alors passablement désordonnée. De l’avis de tous et surtout de la gent féminine, J. Spier – désigné par un S. majuscule dans le Journal d’Etty – était une personnalité fascinante qui, après des activités dans le monde de l’économie, avait suivi l’enseignement de Carl Gustav Jung et ouvert à Berlin un cabinet de psychochirologie. Doué, semble-t-il, d’une intuition psychologique assez exceptionnelle, cet homme à la bouche sensuelle, au regard doux et surtout à l’esprit religieux, avait tout d’un déchiffreur d’âmes, comme Etty s’en est vite aperçue.

Né en 1887, Julius Spier avait émigré aux Pays-Bas en 1939, laissant à Berlin ses deux enfants et leur mère Hedwig Rocco, qui n’était pas d’origine juive et de qui il était séparé depuis 1935. Il s’était ensuite fiancé à Hertha Levi, laquelle avait quitté l’Allemagne avant lui pour trouver refuge à Londres, mais qu’il n’avait pas réussi à rejoindre. C’est le 3 février 1941 qu’Etty Hillesum a fait sa connaissance et elle ne tarde pas à considérer cette date comme celle d’une nouvelle naissance. L’amour que Spier fait naître en elle est en fait inséparable du cheminement qu’elle va accomplir dans les profondeurs d’elle-même.

Or, dès que l’on se met à suivre l’itinéraire de sa transformation intérieure à travers les cahiers que constituent son Journal et les lettres qu’elle envoya à ses amis entre 1942 et septembre 1943, depuis Westerbork, on ne peut qu’être frappé par les hauteurs où elle est arrivée dans un si court laps de temps, comme si les difficultés mêmes de son époque, pour le dire avec un oxymore, avaient précipité son ascension. Tout se passe en effet comme si l’intensité de son difficile amour pour cet homme de beaucoup son aîné en même temps que la gravité du moment historique qu’elle était forcée de vivre lui avaient imposé une urgence à même d’accélérer son évolution et de lui permettre d’atteindre, dans les plus brefs délais, la fulgurante ascension spirituelle qu’on lui reconnaît. Précisons tout de suite que cette ascension ne s’inscrit pas dans le contexte d’une appartenance religieuse repérable et encore moins susceptible d’être placée sous telle ou telle dénomination.

Le fait est que tout en assumant, sans la moindre réticence, sa judéité, Etty n’avait reçu ni d’éducation religieuse ni ne respectait les pratiques juives. Et quand par l’entremise de Julius Spier, lui aussi juif mais proche du christianisme, elle s’ouvre à Dieu, c’est la Bible avec l’un et l’autre Testament qu’elle lira. Cela dit, lorsqu’on se penche sur son legs apparemment mince (un Journal tenu pendant moins de deux ans et quelques lettres), on ne tarde pas à se rendre compte qu’il contient un enseignement spirituel inestimable, qui dépasse les frontières de n’importe quelle appartenance religieuse. Et c’est ce que lui vaut d’apparaître aux yeux de ses plus sensibles lecteurs comme un grand maître spirituel pour notre temps, voire una grande maestra, selon les termes qu’on trouve sous la plume de l’italien Marco Deriu, dans la conclusion de son article « La resistenza existenziale di Etty Hillesum » 

Ce n’est pourtant que dans les années 1980, c’est-à-dire presque quarante après la mort d’Etty Hillesum, que la connaissance de ses écrits est devenue possible. En 1981 paraissait en Hollande, sous le titre d’Une vie bouleversée, le Journal (amputé des cahiers qu’elle avait encore sur elle dans le camp) qu’elle avait tenu entre 1941 et 1943, accompagné de quelques lettres. Cette première publication, due à J. G. Gaarlandt, fut aussitôt suivie en 1982 par celle de ses lettres. Mais déjà en octobre 1983 était inaugurée à Amsterdam une « Fondation Etty Hillesum », ayant comme objectif premier l’édition critique et la plus complète possible de ses écrits, ce qui fut accompli en 1986. Depuis, le Journal et les Lettres d’Etty Hillesum, qui furent traduits dans plusieurs langues, donnent lieu à une importante littérature. En France, traduits par Philippe Noble sous le titre d’Une vie bouleversée, le Journal fut publié en 1985 par le Seuil, et les lettres (Lettres de Westerbork) en 1988. Épuisés, ces ouvrages furent réunis et parurent en livre de poche (coll. « Points ») en 1995. Mais, depuis 2008, nous disposons en français, sous le titre Les Écrits d’Etty Hillesum, Journaux et Lettres 1941-1942, de l’édition intégrale qui fut publiée aux Pays-Bas sous la direction de Klaas A. D. Smelik, un spécialiste de l’Ancien Testament et des rapports entre le judaïsme et le christianisme.

J’ai découvert, quant à moi, Etty Hillesum, en 1992. Tout de suite, j’ai été touchée par l’intensité de ce qu’elle a vécu dans les dernières années de sa vie et par la qualité de son témoignage. En même temps que je la lisais, je m’apercevais des convergences qu’on pouvait établir entre certaines de ses pensées et celles de Simone Weil, malgré tout ce qui les séparait tant du point de vue psychologique qu’intellectuel. C’est ainsi que, sollicitée à faire une intervention sur Simone Weil lors d’un colloque qui avait lieu en août 1993 à Rio de Janeiro, j’ai proposé un rapprochement entre les deux sur le thème de « Résister au mal », communication reprise l’année suivante au Colloque annuel de l’Association pour l’Étude de la pensée de Simone Weil

Mais avant de nous avancer sur les aspects les plus admirables de l’expérience de vie d’Etty Hillesum, il convient d’indiquer encore quelques éléments succincts de sa biographie. Un mot d’abord sur ses parents et ses frères. Louis Hillesum, le père d’Etty, était un spécialiste des langues classiques et a fini comme directeur du Lycée municipal de Deventer, ville de l’intérieur de la Hollande ; sa mère Rebecca Bernstein, très différente de son époux et avec qui les relations d’Etty ne furent pas toujours faciles, était d’origine russe. Etty avait aussi deux frères plus jeunes qu’elle : Jaap, qui deviendra un talentueux médecin et Mischa, dont le déséquilibre psychique était patent, mais qui était un pianiste d’un immense talent. Aucun membre de la famille ne survécut.

Bien que n’étant pas aussi brillante dans les études que ses frères, Etty avait obtenu en 1935 une licence en droit et en 1939 la maîtrise ; mais elle s’intéressait surtout à la littérature et se sentait elle-même douée pour l’écriture. Ses romanciers favoris étaient les russes, Dostoïevski et Tolstoï, tandis que parmi les poètes elle affectionnait, en premier lieu, Rainer Maria Rilke, dont il conviendrait d’étudier de plus près l’influence qu’il exerça sur sa pensée. C’est un peu plus tard, sous le conseil de Spier, lui-même imprégné de culture chrétienne, qu’elle se mettra à lire outre la Bible, des auteurs comme saint Augustin et Thomas a Kempis.

Venons maintenant à la vie quotidienne d’Etty. Dès 1937, elle vivait à Amsterdam dans une maison de la Gabriel Metsu Straat (n° 6), où elle avait emménagé pour s’occuper du ménage, en parallèle avec la poursuite de ses études. Mais elle n’a pas tardé à devenir la maîtresse du propriétaire, Han Wegerif, qui était veuf. Ce n’était pas d’ailleurs sa première liaison, mais celle-là allait durer jusqu’à son internement définitif et son départ pour Auschwitz. C’est sur le fond d’une telle situation qu’elle rencontre Julius Spier. Dès le départ attirés l’un par l’autre, ils auront chacun de son côté un défi à relever. Spier avait la ferme intention de rester fidèle à Hertha Levi, malgré leur éloignement du fait de la guerre ; Etty, quant à elle et malgré toute son instabilité intérieure, avait une relation tranquille et confiante avec Han, bien qu’une telle relation ait pu, me semble-t-il, la laisser sur sa faim au point de vue spirituel.

Il n’était pas inutile de donner ces quelques aperçus avant de considérer de plus près comment une fille qui menait une vie « libre » et apparemment quelconque, va voir toutes ses forces créatrices et spirituelles éveillées au fur et à mesure que son amour pour Spier s’approfondit et se transforme en un amour non plus limité à un seul homme mais en un amour concret de l’humanité en la personne du prochain.

12Le défi que chacun était pour l’autre, le combat que chacun devait affronter pour rester fidèle et d’abord à soi-même, n’aurait pu avoir lieu sans leur authenticité et leur profonde honnêteté. Et, qui plus est, sans le désir de Dieu qui les habitait si intensément.

Les premières pages du Journal d’Etty attestent de la volonté qui est la sienne de mieux se connaître, de mettre de l’ordre dans son chaos intérieur ou comme elle le dit de « s’expliquer avec la vie ». En la lisant, en suivant les différents moments de sa relation avec Spier, tels qu’elle les réfléchit dans son Journal, on voit en marche, avec ses hauts et ses bas, et pour ainsi dire en sous-main, un véritable travail de conversion, non pas à tel ou tel credo, à telle ou telle Église, mais à l’incarnation en soi de l’amour de Dieu.

Tout d’abord, ce sont ses incertitudes et ses réticences devant la feuille blanche du cahier qu’il lui faut apprendre à vaincre pour ne pas se contenter de ces grandes idées vagues qui parfois la grisaient. Voici ce qu’elle se dit s’adressant à elle-même, dialectiquement, à la seconde personne :

« Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu ce fatras, un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion. » 

Mais la découverte de soi, à laquelle se livre Etty en s’efforçant, à travers l’écriture de son Journal, de tirer au clair ses sentiments et les attitudes qu’elle découvre chez les autres, ne tarde pas à se révéler comme la rencontre de Dieu au plus profond d’elle-même. La voie qui conduit Etty à la rencontre de Dieu est donc celle de l’immanence.

« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » 

Certes, c’est, grâce à Spier, qui lui s’agenouille et prie tous les jours, qu’Etty apprend à se sentir habitée par Dieu, si elle ne lui ferme pas la porte de son moi. Un moi qui, souvent, se fait trop exigeant, trop encombrant et qu’elle ne tarde pas à ressentir comme un obstacle à ce que la vie circule en elle sans entraves. De là, la lutte qu’elle entreprend contre sa « possessivité », sa sensualité, sa vanité qui l’exaspère et qu’elle analyse sans complaisance. De cette lutte elle sort, me semble-t-il, tout à fait victorieuse. Or une telle libération, qui l’ouvre à Dieu et aux autres, se dit chez elle d’une manière très vivante et concrète – et qui fut aussi celle de grands mystiques comme Thérèse d’Avila, à savoir à travers des métaphores franchement spatiales, qui sont, à mes yeux, le témoignage même de notre incarnation.

Voici ce qu’elle écrivait dans son Journal en septembre 1942, dans les jours qui suivirent la mort de Julius Spier à laquelle elle avait pu heureusement assister, car elle se trouvait à ce moment-là à Amsterdam, bénéficiant d’un congé pour se soigner elle-même :

« Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont toutes semblables et l’on devrait faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets, je te le promets, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possible. C’est une image amusante : je me mets en route pour te chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t’introduirai comme invité d’honneur. Pardonne-moi cette image assez peu raffinée. » 

Quelques lignes auparavant, dans le sillage sans doute de cette attention aux autres qu’elle avait appris avec Spier, Etty notait :

« Il ne suffit pas de te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres. Il faut dégager chez l’autre la voie qui mène à toi, mon Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l’âme humaine. »

Outre l’aspect psychologique qu’Etty met ici en relief, il y a surtout à souligner ce qui est pour elle l’essentiel, à savoir que chacun peut retrouver Dieu en soi-même, à condition d’être à l’écoute de sa vie profonde au fond de nous.

Le soir du même jour de septembre 1942, et alors qu’il ne lui restera plus qu’un an à vivre avant son départ pour Auschwitz le 7 septembre 1943, assise dans son cher bureau de la maison de Han Wegeriff à Amsterdam, Etty écrit dans son Journal qu’elle avait appris à aimer Westerbork et qu’elle en avait la nostalgie. Cet aveu a de quoi étonner plus d’un. La vie dans ce camp de transit était horrible, c’était un espace réduit, où s’entassaient de milliers des gens, et concentrant à l’intérieur de ses barbelés un résumé de la souffrance humaine. Comment pouvait-elle vouloir y retourner ? Certains de ses amis avaient tout fait pour la convaincre de se cacher et d’échapper au sort qui allait être le sien. Pourquoi refusait-elle de ne pas partager la fatalité, le « destin de masse » qui allait échouer à son peuple ?

Tout d’abord, pour ne pas se dérober, pour ne pas jouir d’un statut de privilégiée, comme le faisaient, à n’importe quel prix, ceux qu’elle avait côtoyés au sein du Bureau juif d’Amsterdam. Etty Hillesum y avait été prise, d’abord, comme secrétaire, avant d’obtenir d’être envoyée à Westerbork pour aider ceux qui s’y trouvaient déjà internés. Dans le camp, malgré la dureté de la vie qu’elle partageait avec les prisonniers, non seulement elle témoignait de l’amour qui l’habitait mais elle était devenue « le cœur pensant de la baraque » ainsi qu’elle le disait elle-même.

Avant de regarder de plus près comment Etty fit face à la situation qui se présentait à elle dans le camp, quelques petites précisions encore s’imposent. Commençons par la géographie. Le camp de Westerbork était situé à proximité de la frontière allemande dans l’une des plus pauvres et inhospitalières régions de Hollande : la Drenthe.

27D’ailleurs, lorsqu’il est question de Westerbork, je ne vois signalé nulle part que ce fut justement dans cette région de la Drenthe que Van Gogh se retira en 1883, à la recherche de solitude après une déception amoureuse. Il laissa plusieurs dessins de ce coin, quelque peu perdu, de son pays.

Mais revenons à Etty et « à ses hauts plateaux intérieurs », comme elle le dit. À propos de son expérience au camp, il importe de relever trois points qui me paraissent essentiels pour que l’on puisse interpréter avec justesse ce qu’elle ne cessera de répéter au sujet de la bonté de la vie, malgré tout.

Etty a eu pleine conscience de ce qui était en marche, autrement dit de l’anéantissement des juifs d’Europe. En témoigne la réflexion qu’elle consigne en juillet 1942 :

« Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine déjà d’ores et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l’ai regardée en face et lui ai fait une place dans mon sentiment de la vie, sans qu’il s’en trouve diminué pour autant. Je ne suis ni amère, ni révoltée, j’ai triomphé de mon abattement, et j’ignore la résignation ». 

En juillet de l’année suivante, quelques mois donc avant sa mort, les mots qu’elle écrit à une amie et collègue de son père, Christine van Nooten, dont la solidarité à la famille Hillesum se manifesta jusqu’à la fin par l’envoi fréquent de colis, etc., ne laisse planer aucun doute sur la conscience qu’elle eut de ce qui les attendait :

« Ce que des dizaines et des dizaines de milliers de gens ont supporté avant nous, nous serons bien capables de le supporter à notre tour. Pour nous, je crois, il ne s’agit déjà plus de vivre, mais plutôt de l’attitude à adopter face à notre perte. » 

Signalons encore qu’en 1942 Etty avait vu passer par Westerbork, et en transit pour les camps d’extermination, ces moines et moniales d’origine juive arrachés à leur couvent en représailles de l’attitude anti-persécution des évêques hollandais. C’est par là du reste que transitèrent, entre autres, Edith Stein et sa sœur Rosa.

Or cette clairvoyance n’empêcha pas Etty de contempler la beauté du monde et, surtout, de louer la bonté de la vie, vie qui, comme elle le rappelle, inclut la mort. Douée d’une extraordinaire capacité réflexive, c’est elle-même qui constate que sa sensibilité poétique à la beauté de la nature a subi une métamorphose grâce à ce qui s’opérait dans son for intérieur au fur et à mesure que régressaient les aspects possessifs de sa personnalité. C’est ainsi qu’elle note dans une des premières pages de son Journal:

« La beauté me faisait souffrir, je ne savais qu’en faire. J’avais besoin d’écrire, d’écrire des vers, mais les mots ne venaient jamais. Alors j’étais comme une âme en peine. Je me gavais littéralement de la beauté du paysage et cela m’épuisait. Je dépensais une énergie infinie. Je dirais aujourd’hui que c’était de l’onanisme. L’autre soir, en revanche, j’ai réagi autrement. J’ai accueilli avec joie l’intuition de la beauté, en dépit de tout, du monde crée par Dieu. » 

Dans une longue lettre écrite en juillet 1943 à son ami Han Wegeriff et à ceux de sa maisonnée, elle laisse entrevoir combien est précieuse la consolation qu’apporte la contemplation de la nature au milieu de l’épuisement physique et moral qui s’abat sur les internés du camp, soumis aux privations et à toutes sortes de tracasseries :

« Aussi, désormais, j’essaie de vivre au-delà (jenseits) des tampons verts, rouges, bleus et des “listes de convoi”, et je vais de temps à autre rendre visite aux mouettes, dont les évolutions dans les grands ciels nuageux suggèrent l’existence de lois, de lois éternelles d’un ordre différent de celles que nous produisons, nous autres hommes. Jopie – qui se sent malade comme un chien et “vidé” (erledigt) en ce moment – et sa petite “sœur d’armes”, Etty, sont restés cet après-midi un bon quart d’heure àcontempler un de ces oiseaux noir et argent, à suivre son vol parmi les puissants nuages bleu sombre gorgés de pluie, et soudain nous avons eu le cœur moins lourd. » 

Pour les prisonniers qu’ils sont, l’oiseau qui vole est l’image même de la liberté, d’une liberté qu’ils n’ont plus l’espoir de reconquérir, en termes de déplacement dans le monde, mais qui est encore à leur portée au tréfonds d’eux-mêmes. On a reproché à Etty – ce fut le cas de Tzvetan Todorov, qui pourtant l’admire – de s’être trop facilement résignée au sort que les Allemands réservaient aux juifs. Mais, consciente de ne plus pouvoir agir, la résistance d’Etty est pourtant remarquable, dans la mesure où jusqu’à la fin elle a su préserver son autonomie de jugement et sa vie la plus profonde.

Un peu plus tard, et alors que l’heure de son départ, d’abord non prévu, pour Auschwitz est tout proche, elle livrera encore, dans une lettre à son amie Marie Tuinzinga, le sentiment qu’éveille en elle le coucher de soleil :

« De l’autre côté de cette tente, le soleil nous offre soir après soir le spectacle d’un coucher inédit. Ce camp perdu dans la lande de la Drenthe abrite des paysages variés. Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. » 

C’est aussi en dépit de tout, et il convient de le souligner tant les circonstances historiques sont terribles et absurdes, qu’Etty Hillesum affirme, sans la moindre hésitation, la bonté de la vie et ce, à la grande stupéfaction de ceux qui l’entendent. Ses réitérations sur le sentiment qu’elle éprouve au sujet de la vie comme foncièrement belle et bonne sont tellement nombreuses que je dois me contenter ici de quelques exemples pris les uns à son Journal, les autres à ses Lettres. Nous sommes encore en juin 1942, mais les nouvelles se font de plus en plus alarmantes. Voici ce qu’elle écrit :

« La radio anglaise a révélé que depuis avril de l’année dernière, sept cent mille juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés. Et si nous survivons, ce seront autant de blessures que nous devrons porter en nous pour le restant de nos jours. Dieu n’a pas à nous rendre des comptes pour les folies que nous commettons. C’est à nous de rendre des comptes ! J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. »

Remarquons qu’à aucun moment de ce qu’elle appelle elle-même « notre calvaire », Etty Hillesum ne se retourne vers Dieu pour se plaindre de son sort et du sort des siens et encore moins pour lui manifester une quelconque révolte. Si la vie « est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu, dit-elle, mais le nôtre ». Le plus inattendu ici est que ce « nôtre », se réfère aux êtres humains en général et non pas à tel ou tel groupe humain, fussent-ils les Allemands, qui faisaient alors l’objet d’une haine farouche, assez explicable d’ailleurs. Mais dès le départ de l’occupation allemande, Etty s’est vite aperçue que la haine n’apporte rien de bon, qu’elle rend le monde encore plus irrespirable. Elle se place en fait au-delà de l’opposition si fréquente entre « eux » et « nous ». Elle sait que le mal n’est pas le fait d’une communauté humaine particulière et que c’est d’abord au-dedans de nous-mêmes qu’on doit lui résister, pour ne pas avoir à y céder quand on est pris dans les rouages de ce qu’elle appelle un « système », à savoir les configurations de forces sociales qui incitent à commettre les pires exactions. C’est pourquoi toute tentative de construire un monde meilleur après la guerre dépendra de l’effort de chacun pour se défaire de ce que l’emprisonne, l’enferme dans ses intérêts particuliers sans égard pour les autres, tous les autres. Etty y songe quand il lui arrive d’envisager l’action qu’elle pourrait mener une fois la guerre finie.

À la suite de l’affirmation que nous venons de citer à propos de la responsabilité qui est la nôtre, relativement aux situations infernales que les hommes peuvent instaurer sur Terre, elle révèle la disposition intérieure qui est désormais la sienne :

« On dirait qu’à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd’hui hommes et peuples s’effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m’est devenue transparente et le cœur humain aussi ; je vois, je vois, je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix, une paix grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. » 

Dans ses lettres, Etty Hillesum revient fréquemment sur le sentiment qui est le sien à l’égard de la vie, une vie qu’il revient à chacun de libérer au-dedans de soi, pour qu’elle puisse irriguer et faire vivre, sans frontières, toute l’humanité.

« […] oui » écrit-elle en juillet 1943 à Klaas Smelik et à la fille de celui-ci, Johana, « la détresse est grande, et pourtant il m’arrive souvent le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur – je n’y peux rien, c’est ainsi, cela vient d’une force élémentaire – la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle cruauté, nous devrons opposer un petit supplément d’amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. »  

Et elle poursuit :

« Nous avons le droit de souffrir, mais pas de succomber. Et si nous survivons à cette époque, sains de corps et d’âme, d’âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons peut-être notre mot à dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse : j’aimerais bien avoir un tout petit mot à dire. »

C’est à nous maintenant de transmettre le petit mot qu’Etty avait à dire et que, grâce à ses écrits et aux soins de ses amis, son extermination n’est pas parvenu à anéantir. Une victoire de plus de la vie sur la mort, comme elle aurait pu le faire remarquer.

Un dernier et poignant témoignage de la gratitude d’Etty envers la vie est celui que l’on trouve dans la lettre datée du 2 septembre à son amie Maria Tuinzinga, écrite donc cinq jours avant son départ pour Auschwitz.

« L’année dernière, nous étions encore des jeunots sur cette lande, Maria ; aujourd’hui, nous avons pris un peu d’âge. On ne s’en rend pas encore très bien compte : on est devenu un être marqué par la souffrance, pour la vie. Et pourtant cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnamment bonne, Maria, j’y reviens toujours. Pour peu que nous fassions en sorte, malgré tout, que Dieu soit chez nous en de bonnes mains, Maria… » 

Tel est un des derniers aveux d’Etty, qui laisse transparaître le secret qui l’habite. En creusant les profondeurs insaisissables de la vie qui était en elle, elle a rencontré la source de la vie, source menacée, pourtant, de ne pas jaillir, si nous n’en prenons pas soin, si nous ne veillons pas sur elle.

En méditant sur cet aveu, on comprend mieux qu’Etty puisse parfois se référer à Dieu comme le nom à donner à la couche la plus profonde de son être (dans une telle approche elle était marquée par Rilke et, probablement aussi par saint Augustin), sans pour autant jamais renier le Dieu qui est au-delà de nous, voire au-delà de toute créature. Chez elle immanence et transcendance ne sont pas incompatibles ; au contraire, elles sont exigées ensemble dès qu’il ne s’agit pas seulement de poser ou de postuler l’existence de Dieu, mais de Le faire vivre en nous, de Le faire habiter parmi nous.

Cela se cristallise dans la notion d’« écouter au-dedans » qu’elle énonce en allemand et qu’elle explicite par le propos suivant :

« Hineinhorchen, “écouter au-dedans”, je voudrais disposer d’un verbe bien hollandais pour dire la même chose. De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute au-dedans de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute “au-dedans”, en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu. »

Or pour qu’une écoute de cet ordre-là soit possible, il faut se taire et s’ouvrir à un silence plein. Etty fut, en fait, très consciente du rôle que doit jouer le silence pour que s’épanouisse notre vie intérieure.

Mais l’expression « que Dieu soit chez nous en bonnes mains » de la précédente citation fournissait une image concrète de la manière dont il nous faut nous occuper de Dieu, en nous, pour qu’il puisse être présent à notre monde. Autrement dit, pour qu’il ne soit pas le Dieu absent, un Dieu en exil, comme on pouvait le croire devant ce qui se passait alors dans les camps ou ce qui se passe toujours dans certains lieux du monde, même si on y invoque Dieu, en prenant son nom, ô combien, en vain.

De même que Simone Weil pensait que Dieu ne peut agir ici-bas sans l’intermédiaire de l’homme, sans l’aide de l’homme, ce qu’elle rapportait à son abdication créatrice , Etty Hillesum finira, à travers son expérience, par penser qu’il y a des moments où il revient à nous d’aider Dieu. Devant les bruits qui se répandent sur les atrocités allemandes contre les juifs, elle note déjà en juillet 1942 : « Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu. » Et tout d’abord, il importe d’entretenir la flamme de Dieu en nous, comme elle le dit avec une merveilleuse simplicité au milieu des plus vives inquiétudes concernant l’avenir :

« Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce que nous pouvons sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre dans les cœurs martyrisés des autres. » 

Dans la suite du passage cité, Etty réitère l’idée si souvent exprimée que ce n’est pas à nous de demander des comptes à Dieu, mais à Lui un jour de nous demander des comptes. En attendant nous avons à L’aider.

Il ne fait pas de doute qu’Etty a accueilli le Seigneur ici-bas, L’a fait demeurer autant que faire se peut à Westerbork, tout en habitant déjà sa maison. D’ailleurs, son tout dernier mot, écrit à Christine Van Nooten et jeté du train où elle avait dû monter pour se retrouver à quelques wagons de ses parents et de son frère Mischa – ce mot fut ramassé par un paysan qui l’a posté – commence ainsi : « Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : “Le Seigneur est ma chambre haute”. » 

De la profondeur à la hauteur, et retour, tel fut le va-et-vient de l’itinéraire d’Etty Hillesum. D’où tire-t-elle un tel élan, une telle force d’âme si ce n’est de sa capacité à aimer ? Avec elle nous suivons la métamorphose d’un amour humain en amour divin, lequel s’étend à tous, tant l’amour de Dieu est vécu chez elle en conjonction étroite avec l’amour du prochain.

C’est sous cet aspect essentiel de l’amour du prochain que je souhaite conclure cette présentation du témoignage d’Etty Hillesum. Mais avant d’y venir n’oublions pas qu’à l’exemple de Spier, Etty se recueille et prie. Le 18 mai 1942, elle note dans son Journal :

« Les menaces extérieures s’aggravent sans cesse et la terreur s’accroît de jour en jour. J’élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d’ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d’un couvent et j’en ressors plus concentrée, plus forte, plus “ramassée”. »

Ce passage sur la force de la prière se poursuit encore et se termine par la remarque suivante :

« Je conçois tout à fait qu’il vienne un temps où je resterais des jours et des nuits agenouillée jusqu’à sentir enfin autour de moi l’écran protecteur des murs qui m’empêcheraient de m’éparpiller, de me perdre et de m’anéantir. » 

Quelques mois plus tard, Etty trouvera un équilibre plus compatible avec sa propre vocation et avec la vie qu’elle va connaître dans le camp de Westerbork : elle y parvient à se recueillir tout en étant en communication avec les autres.

De plus, si l’image qu’elle choisit, dans le passage cité, pour dire le recueillement de la prière, est celle du mur ou de la cellule bien close, cela n’exclut pas la présence chez elle d’images d’ouverture. Car, dans les deux cas, il s’agit de se désencombrer.

Ainsi lorsqu’elle approche la question du silence, dont elle a compris le rôle qu’il doit jouer dans l’acte même d’écriture, Etty le fait à travers une comparaison avec l’espace, voire le vide, qui entoure les figures dans les estampes japonaises. La pertinence de la comparaison est telle qu’il serait dommage de ne pas l’évoquer :

« Cet après-midi, regardé des estampes japonaises avec Glassner. Frappée d’une évidence soudaine : c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. Je hais l’excès de mots. Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer ce silence. En réalité les mots doivent accentuer le silence. Comme cette estampe avec une branche fleurie dans un angle inférieur. Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu du plus infime détail ! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt un espace inspiré. » 

Telles étaient les dispositions d’Etty peu avant son engagement à Westerbork, où elle arrive en juillet 1942 et d’où elle peut s’échapper pour venir se reposer et se soigner à Amsterdam. C’est, comme nous l’indiquions en commençant, grâce à un de ses premiers congés qu’elle a pu être présente au moment du décès de Spier dont elle a noté dans son Journal les derniers mots. Du tout dernier mot de Spier, resté incomplet « Hertha, j’espère… » et adressé à celle qui avait d’abord été sa rivale, Etty fut sincèrement reconnaissante. Signe qu’elle avait atteint une grande maturité et surmonté en elle tout ce qui aurait pu se dresser comme obstacle sur son cheminement vers un amour de plus en plus vrai du prochain. Parmi les dernières paroles de Spier, qu’elle se contente de transcrire, en voici une qui mérite d’être évoquée : « Je fais des rêves bien étranges, j’ai rêvé que le Christ me baptisait. »

Etty ni ne s’étonne de ce rêve de Spier, ni le commente. À mon sens, à la différence de Spier qui était très attiré par la personne du Christ, ou d’une Simone Weil qui, elle, s’est sentie prise par le Christ, Etty Hillesum parle à Dieu et ne parle que de Dieu, tout en étant en même temps travaillée de l’intérieur par l’enseignement des Évangiles sur l’amour universel du prochain. Et c’est cet amour qu’elle vit en acte là où elle se trouve.

Dans une de ses lettres datée du 18 août 1943, elle transcrit une sorte de prière, notée auparavant dans un de ses cahiers de Westerbork, lequel ne fut pas retrouvé. Au tout début de cette prière, elle adresse à Dieu une demande ainsi formulée :

« Toi qui m’as tant enrichie, mon Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains. »

Écrivant à Han Wegeriff, aussi en août 1943, donc peu de temps avant qu’elle ne soit contrainte à prendre le train vers Auschwitz, elle remarque avec un très grand discernement :

« Hier soir, luttant une fois de plus pour ne pas me laisser consumer de pitié pour mes parents, une pitié qui me paralyserait totalement si j’y cédais, je l’ai traduite aussi en ces termes : on ne doit pas se noyer dans le chagrin et l’inquiétude que l’on éprouve pour sa famille, au point de ne plus être capable d’attention ni d’amour pour son prochain. »

Et elle ajoute de façon très christique, tout en étant consciente que l’on peut l’accuser d’aller contre-nature :

« L’idée s’impose de plus en plus clairement à moi que l’amour du prochain, de tout être humain rencontré, de toute “image de Dieu”, devrait s’élever bien au-dessus de l’amour des parents par le sang. »

Un an auparavant elle avait copié dans son Journal ce propos de Jésus dans l’Évangile de Matthieu (5, 23-24) : « Si donc tu présentes ton offrande sur l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. » 

C’est dans une telle disposition d’esprit qu’Etty fut à même d’éclairer les sombres paysages du camp de Westerbork. Dans la lettre que son ami Jopie Vleeschouwer, lui aussi interné à Westerbork, envoya aux amis d’Etty, pour leur raconter les événements qui avaient ponctué la journée de son départ inattendu, il note, comme pour tout dire :

« Après son départ, j’ai parlé à la petite Russe dont elle s’occupait et à plusieurs autres de ses protégées. Et la simple réaction de ces gens à son départ en disait long sur l’amour et le dévouement qu’elle leur avait donnés. » 

Oui, la prière d’Etty Hillesum à Dieu avait été largement satisfaite. Remplie d’un amour véritable, ménageant à Dieu une place de plus en plus grande dans sa vie, vie pour laquelle, elle n’a cessé de se montrer reconnaissante, malgré tout, Etty nous donne toujours et à pleines mains…

 

Maria Villela-Petit

Dans Transversalités 2011/1 (N° 117), pages 103 à 120

https://doi.org/10.3917/trans.117.0103

CAMPS DE CONCENTRATION, ETTY HILLESUM (1914-1943), GUERRE MONDIALE 1939-1945, JOURNAUX INTIMES, SHOAH, TEMOIGNAGE, VIE SPIRITUELLE

Etty Hillesum

Etty Hillesum (1914-1943)

etty_hillesum

Etty Hillesum, une vie illuminée

 

La jeune juive néerlandaise Etty Hillesum est une passionnée, une audacieuse, une amoureuse de la vie et des hommes. Sa rencontre avec Dieu la bouleverse. Elle meurt à Auschwitz à l’âge de 29 ans.

Esther Hillesum est née le 15 janvier 1914 à Middelburg en Zélande, une province des Pays-Bas. Son père, professeur de langues classiques, est proviseur du lycée de Deventer. Sa mère, née en Russie, avait gagné Amsterdam après un pogrom, en 1907. Ses parents sont juifs et athées. Elle a un grand-père rabbin dans les provinces du Nord. Etty est l’aînée. Elle connaît des moments de sombre dépression, tandis que ses deux frères souffrent de graves troubles mentaux.

Après avoir passé un bac littéraire, elle quitte ses parents, pour étudier à Amsterdam le droit et les langues slaves (elle apprend aussi l’hébreu). Elle fréquente alors des milieux sionistes, antifascistes et évolue dans un cercle intellectuel et artistique bohème. Elle mène une existence de femme libre, prête à bien des audaces, passionnée, amoureuse de la vie, devenant bientôt la maîtresse de Han Wegerif, un veuf nettement plus âgé qu’elle, chez qui elle loue une chambre et dont elle tient le ménage.

Elle rencontre Julius Spier, un homme d’âge mûr, divorcé, père de deux enfants, dont la fiancée vit à Londres. Un mélange d’attirance et de répulsion anime Etty jusqu’à ce qu’une puissante passion amoureuse l’embrase. Elle ne quitte pas Han Wegerif  ; lui reste aussi fidèle à sa fiancée… à sa manière.

« S », comme elle le désigne dans son journal, devient pour elle un maître, qui l’initie à la Bible, à Saint Aufstin, à Maître Eckart… qui viendront enrichir la bibliothèque idéale d’Etty où siègent en bonne place le poète Rilke, les écrivains Dostoïevki et Tolstoï. Julius Spier tombe malade et mourra d’un cancer du poumon en septembre 1942.

Personnalité lumineuse

En juillet 1942, Etty obtient un emploi auprès du Conseil juif, une administration voulue par les nazis, pour organiser la vie dans les ghettos. Le mois suivant, elle demande et reçoit son affectation pour Westerbork, camp de transit et de rassemblement réservé aux Juifs.

À Westerbork, Etty est affectée à l’enregistrement des arrivants et joue un rôle d’assistante sociale, de psychologue et de conseiller spirituel. Les rescapés de cette période témoignent de sa «personnalité lumineuse». Elle finit par en tomber malade mais, vu son statut, peut revenir se soigner à Amsterdam.

Le 5 juin 1943, alors que des amis lui proposent de l’aider à se cacher, elle choisit de retourner à Westerbork et d’y rester pour continuer son travail. Elle a alors l’occasion d’y aider aussi ses parents et son frère Misha, victimes de la grande rafle des 20-21 juin.

Le 7 septembre 1943, sur une carte postale jetée du train qui l’emmène à Auschwitz, Etty Hillesum adresse ces mots à une amie. « J’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : “Le Seigneur est ma chambre haute.” Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Misha sont quelques wagons plus loin… »

Ses parents sont officiellement morts le 10 septembre. Etty serait morte le 30 novembre suivant, et Misha, son plus jeune frère, un pianiste de grand talent, le 31 mars 1944. Jaap, son autre frère, qui se destinait à être médecin, sera déporté à Bergen Belsen en février 1944 et mourra au printemps 1945.

Son œuvre  : un journal et des lettres

Etty Hillesum avait le projet de devenir écrivain. Elle considérait parfois son journal comme un travail préparatoire pour un roman. Ce journal et ses lettres, rédigés de 1941 à 1943, sont devenus son œuvre. Elle y fait preuve d’une lucidité sans faille sur elle-même, sur les autres, sur les événements…

Il faut attendre 1981-1982 pour que les huit cahiers qu’elle a noircis soient publiés en français et en anglais sous le titre Une vie bouleversée.

41H2OpW1v2L._SX340_BO1,204,203,200_

Vendredi 21 mars 1941, 8 heures et demie du matin.

En fait, je ne veux rien noter : je me sens si légère, si rayonnante, si allègre, que face à tant de grâce le moindre mot a des semelles de plomb. Pourtant, ce matin, j’ai dû conquérir cette joie intérieure sur un cœur inquiet et palpitant. Mais après m’être lavée à l’eau glacée de la tête aux pieds, je me suis étendue sur le carrelage de la salle de bains assez longtemps pour retrouver un calme parfait. Je suis désormais « prête au combat » et ce combat n’est pas sans me remplir d’une certaine excitation sportive. […]

Je dois apprendre à vaincre ce vague sentiment d’angoisse. Certes, la vie est dure, c’est un combat de tous les instants (allons, n’exagérons rien, ma chérie !), mais ce combat m’attire. Avant, je me projetais dans un futur chaotique, car je refusais de vivre l’instant d’après, le futur immédiat. Comme une enfant gâtée, je voulais que tout me fût offert. J’avais parfois la conviction (encore qu’elle fût très vague) de « devenir quelqu’un », de « faire de grandes choses », alternant avec la crainte chaotique de disparaître sans laisser de traces. Je commence à compren­dre pourquoi.

Je refusais d’accomplir les tâches qui se présentaient à moi, de m’élever degré par degré vers cet avenir. Mais aujourd’hui, où chaque minute est pleine de vie, d’expériences, de lutte, de victoires ou de rechutes, suivies d’un retour à la lutte, aujourd’hui je ne pense plus à l’avenir : il m’est indifférent de faire ou non de grandes choses, parce que j’ai l’intime conviction que de la réus­site ou de l’échec il sortira toujours quelque chose.

Avant, je vivais au stade préparatoire, j’avais l’impression que tout ce que je faisais ne comptait pas vraiment, n’était que la préparation à autre chose, à quelque chose de grand, de vrai. Tout cela m’a quitté. Aujourd’hui, à la minute présente, je vis, je vis pleinement, la vie vaut d’être vécue et si j’apprenais que je dois mourir demain, je dirais : dommage, mais je ne regrette rien.

 

=====================================

Etty Hillesum, broyée par l’étau nazi

57.-Laatste-groet-Etty-Hillesum-1024x674

Comme tous les juifs d’Amsterdam, Etty Hillesum est prise dans l’étau des mesures mises en place par les nazis, jusqu’à l’application de la « solution finale ».

Les dernières années de la vie d’Etty Hillesum sont inséparables de celle de la communauté juive d’Amsterdam et des Pays-Bas. Son journal témoigne de l’effet de plus en plus oppressant des mesures anti-juives des nazis qui ont envahi les Pays-Bas le 9 mai 1940.

En septembre 1940, les premières mesures anti-juives prennent effet avec l’interdiction de presque tous les journaux juifs. Les mesures de recensement obligatoires (160 000 personnes en tout) auprès des autorités se conjuguent avec leur exclusion de l’administration, de l’université…

En février 1941, le Conseil juif est créé sous la pression des nazis. Etty y travaillera. Les juifs ne peuvent plus circuler librement  : les transports publics, les parcs, les piscines, les champs de course, les hôtels, sont interdits aux juifs. Un couvre-feu entre en vigueur. Les enfants sont renvoyés des écoles. Les terres et les commerces tenus par des juifs sont confisqués. Les premières arrestations et déportations commencent…

En 1942, pour préparer les déportations massives, les juifs sont regroupés dans des ghettos à Amsterdam, à Westerbork, où Etty travaillera avant d’être déportée, et à Vught. Le port de l’étoile jaune devient obligatoire.

A partir de l’été 1942, les trains vers les camps d’extermination se succèdent chaque mardi.  « On reçoit son ordre en pleine nuit, quelques heures avant le départ du convoi », précise Etty dans une lettre de juin 1943.

Le 7 septembre 1943, Etty, son frère Mischa et ses parents montent, à leur tour, dans les wagons à bestiaux. Direction  : Auschwitz. A bord, elle rédige un mot sur une carte qu’elle jette du train. Des paysans la retrouvent et la postent à sa destinataire. Ce sont les derniers mots d’Etty.

 

20 juin 1942. Samedi soir, minuit et demi. [ … ]

Pour humilier, il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d’autres termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d’humiliation, les humiliations infligées s’évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable l’âme. Il faut éduquer les Juifs en ce sens.

Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air frais qu’on ne nous a pas encore rationné. Partout, des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier.

On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse.

En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on nous fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons.

Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte. La vie est difficile mais ce n’est pas grave. Il faut commencer par «prendre au sérieux son propre sérieux», le reste vient de soi-même. Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide.

Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peu­ple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution.

Je pourrais continuer ainsi des pages entières. Ce petit morceau d’éternité qu’on porte en soi, on peut l’épuiser en un mot aussi bien qu’en dix gros traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre.

 

A Christine Van Nooten. Près de Glimmen.
Mardi 7 septembre 1943.
Cachet de la poste: 15 septembre 1943.

Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci: « Le Seigneur est ma chambre haute. » Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Mischa sont quelques wagons plus loin.

Ce départ est tout de même venu à l’improviste. Ordre subit de La Haye, spécialement pour nous. Nous avons quitté ce camp en chantant, père et mère très calmes et courageux, Mischa également.

Nous allons voyager trois jours. Merci de tous vos bons soins. Les amis restés au camp vont écrire à Amsterdam, peut-être te fera-t-on suivre ? Peut-être aussi ma dernière longue lettre ?

Un au revoir de nous quatre.

Etty

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

Julius Spier, l’accoucheur de son âme

275n007.jpg(mediaclass-list-image.317f127b6a3163da7d4e1df2c8a5e52c53362d8a)

La rencontre d’Etty Hillesum avec le thérapeute Julius Spier est déterminante. Il devient son ami, son maître sensuel et spirituel qui l’ouvre à la vie intérieure.

Parce qu’Etty va très mal, elle s’adresse à Julius Spier, un disciple du psychiatre Carl Gustav Jung. Ce chirologue de 55 ans étudie la personnalité de ses patients à partir des lignes de la main. Il a exercé à Berlin qu’il a quitté pour Amsterdam après son divorce (il a deux enfants) et à cause de la montée du nazisme. Sa fiancée, Herta Levi, s’est installée à Londres dès 1937.

Julius Spier mène Etty sur la voie de l’introspection, ce qui la pousse à rédiger son journal intime. Jour après jour, elle consigne combien la présence de « S. », comme elle le nomme, la bouleverse…

Grand lecteur et priant de la Bible, Julius Spier initie Etty à la Torah et au Nouveau Testament. Avec lui, elle entreprend un parcours psychanalytique au cours duquel elle apprend à s’aimer, à habiter sa solitude, à écouter sa voix intérieure, à goûter la joie profonde d’exister.

Ce thérapeute, avec lequel elle entretient une relation spirituelle, sensuelle et magnétique, lui apprend à faire la paix avec elle-même. Et l’ouvre à une autre présence…

Il meurt chez lui d’un cancer du poumon le 15 septembre 1942. Ses derniers mots sont pour Herta, sa fiancée. Dans son journal, Etty lui est reconnaissante pour cette « fidélité ». Elle confie combien cet homme, qu’elle a aimé « à la folie », fut « l’accoucheur de [s]on âme ».

Dimanche [16 mars 1941], 11 heures.

Ce jour-là, [S.] m’avait un peu raconté sa vie. Il m’avait parlé de sa première femme, avec qui il est resté en relations épistolaires, de son amie, qu’il a l’intention d’épouser, mais qui pour l’instant vit à Londres « solitaire et malheureuse », et aussi d’une ancienne amie, une chanteuse, une très jolie femme, à qui il écrit toujours. […]

Je voulais qu’il fût à moi. Pourtant ce n’était pas l’homme en lui que je désirais, sexuellement il ne m’a pas vraiment touchée (même si une certaine tension sensuelle reste toujours présente), mais il m’a touchée au plus profond de mon être, et c’est cela l’important. […]

Lundi 4 août 1941, 2 heures et demie.

Il dit que l’amour de tous les hommes vaut mieux que l’amour d’un seul homme. Car l’amour d’un seul homme n’est jamais que l’amour de soi-même.

C’est un homme mûr de cinquante-cinq ans, parvenu au stade de l’amour universel après avoir, durant sa longue vie, aimé beaucoup d’individus. Je suis une petite bonne femme de vingt-sept ans et je porte en moi aussi un amour très fort de l’humanité, mais je me demande si, toute ma vie, je ne serai pas à la recherche d’un homme unique. […]

 

Dimanche [5 juillet 1942], 8 heures et demie du matin.

Il y a du soleil sur le toit en terrasse et une orgie de cris d’oiseaux, et cette chambre m’entoure déjà si bien que je pourrais y prier.

Nous avons tous les deux une vie agitée derrière nous, pleine de succès amoureux de part et d’autre, et il est resté là en pyjama bleu clair, assis au bord de mon lit, il a posé un moment sa tête sur mon bras nu, nous avons parlé et il est ressorti. C’est très touchant. Ni lui ni moi n’avons le mauvais goût d’exploiter une situation facile.

Nous avons derrière nous une vie passionnée et débridée, nous avons visité toutes sortes de lits, mais à chacune de nos rencontres nous retrouvons la timidité de la première fois. Je trouve cela très beau et j’en suis heureuse. Maintenant je mets mon peignoir multicolore et je descends lire la Bible avec lui. Toute la journée je vais me tenir dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi.

Mercredi [16 septembre 1942], 1 heure du matin.

Te voilà donc couché dans ce petit deux-pièces, cher, grand et bon ami. Je t’ai écrit un jour : mon cœur volera toujours vers toi comme un oiseau libre, où que je sois sur terre, et te trouvera toujours. […]

J’avais encore mille choses à te demander et à apprendre de ta bouche ; désormais je devrai m’en tirer toute seule. Je me sens très forte, tu sais, je suis persuadée de réussir ma vie. C’est toi qui as libéré en moi ces forces dont je dispose. Tu m’as appris à prononcer sans honte le nom de Dieu. Tu as servi de médiateur entre Dieu et moi, mais maintenant, toi le médiateur, tu t’es retiré et mon chemin mène désormais directement à Dieu ; c’est bien ainsi, je le sens. Et je servirai moi-même de médiatrice pour tous ceux que je pourrai atteindre.

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

========================================

Etty Hillesum, une prière en liberté

vz-69c445a4-a6e3-4d3d-871c-d799074b486e

C’est un Dieu intérieur qui s’est révélé à Etty Hillesum, au fil de son introspection, de l’écriture de son journal et des mesures anti-juives à Amsterdam. Elle prie à genoux ce Dieu qu’elle découvre, petit à petit.

Le Dieu d’Etty Hillesum est un Dieu d’amour, qu’elle aime en retour. Elle lui parle et Dieu lui répond, par mille signes. C’est une relation très libre, elle lui parle comme à un ami.

Elle invente un langage, une forme de dialogue qui peut nous donner des clés pour parler à Dieu. Car nous chrétiens pouvons prier de manière ritualisée, mais notre prière peut passer aussi par le chant ou la danse !

Sa prière  n’est pas ritualisée. C’est pourquoi je crois qu’elle à notre époque, et même aux athées, car elle n’est pas confessionnelle. Elle parle à tous ceux qui sont en recherche de spiritualité, car elle parle simplement de la relation de l’homme au divin, et de l’essence de ce qu’est la foi.

18 mai 1942.

Les menaces extérieures s’aggravent sans cesse et la terreur s’accroît de jour en jour. J’élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d’ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d’un couvent et j’en ressors plus concentrée, plus forte, plus « ramassée ». Cette retraite dans la cellule bien close de la prière prend pour moi une réalité de plus en plus forte, devient aussi plus simple.

Cette concentration intérieure dresse autour de moi de hauts murs entre lesquels je me retrouve et me rassemble, échappant à toutes les dispersions. Je conçois tout à fait qu’il vienne un temps où je resterais des jours et des nuits agenouillée jusqu’à sentir enfin autour de moi l’écran protecteur de murs qui m’empêcheraient de m’éparpiller, de me perdre et de m’anéantir.

Prière du dimanche matin [12 juillet 1942].

Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entraînement. Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine.

Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres.

Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous.

Extrait de Une vie bouleverséejournal. Points Seuil.

 

================================================

 

Etty Hillesum et son Dieu intérieur

que-ta-volonte-soit-fete-2011.jpg

Écrivains russes, poètes allemands, auteurs spirituels chrétiens nourrissent l’imaginaire spirituel d’Etty Hillesum, qui découvre un Dieu qui parle en elle.

Le Dieu d’Etty Hillesum a à voir avec le Dieu des chrétiens, elle s’en inspire de manière évidente. Au cours de sa psychanalyse, son thérapeute lui avait donné à lire des écrits chrétiens, la Bible, les Evangiles, saint Augustin Maître Eckhart,. Saint Augustin a joué pour elle un grand rôle en lui faisant découvrir un Dieu intérieur.

Elle a lu aussi des écrits d’autres traditions, de sagesse orientale notamment, et des écrits moins religieux, mais qui ont creusé son intériorité : Tolstoï, Dostoïevski, Rilke qui l’accompagnait partout. Rilke est le poète de l’intériorité, de l’arrière-monde, qui apprend à creuser une forme de transcendance, au sens large du terme, au sein de soi.

Pour autant, ce n’est pas un Dieu bricolé, c’était une intellectuelle érudite, très cérébrale. C’est un Dieu très structuré, qu’elle découvre dans un parcours qui va de soi vers autrui. Elle découvre l’amour de l’humanité, un amour universel au sein duquel Dieu s’impose.

Le Dieu d’Etty Hillesum a bien sûr des inspirations chrétiennes, mais il serait dommage de le réduire à une confession. C’est un Dieu personnel, très singulier, a-dogmatique et donc très universel.

C’est un Dieu très incarné, proche donc du Dieu chrétien, avec lequel elle entretient un dialogue semblable au dialogue chrétien avec Dieu.

Mais en même temps, dans la forme de méditation qu’elle expérimente aussi, elle est proche du bouddhisme. Quand elle parle de « grand flux », de « grand tout », de « cosmos », elle est plus dans l’abstraction que dans la prière.

Mardi 26 août [1941] au soir.

Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour.

Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes.

25 septembre [1943], 11 heures du soir.

Je trottinais aux côtés de Ru et, à l’issue d’une très longue discussion où nous avions agité une fois de plus les « ultimes questions », je m’arrêtai pile au milieu de la Govert Flinckstraat 1, si étriquée et si monotone, et je lui dis : « Et tu sais, Ru, j’ai encore un autre trait puéril, qui me fait trouver toujours la vie belle et m’aide peut-être à tout supporter aussi bien. »

Ru me lançait un regard interrogateur et je lui dis, comme si c’était la chose du monde la plus naturelle (n’est-ce pas le cas, d’ailleurs ?) : « Vois­-tu, je crois en Dieu. »

Il en fut un peu déconcerté, je pense, et me considéra un moment comme pour lire une indication mystérieuse sur mon visage – mais avec un peu de recul il se dit très content pour moi. Peut-être est-ce pour cela que je me suis sentie tout le reste de la journée si rayonnante et si forte ? D’avoir su dire si simplement, comme une chose coulant de source, dans la grisaille de ce quartier populaire : « Oui, vois-tu, je crois en Dieu. » (…)

Je vis constamment dans la familiarité de Dieu comme si c’était la chose la plus simple du monde, mais il faut aussi régler sa vie en conséquence. Je n’en suis pas encore là, oh non, et parfois je me conduis pourtant comme si j’avais atteint mon but.

Je suis joueuse, j’aime mes aises, j’appréhende souvent les choses en artiste plutôt qu’en femme responsable, et j’ai en moi aussi le goût du bizarre, du caprice et de l’aventure.

Mais assise à ce bureau, dans la nuit qui s’avance, je sens en moi la force contraignante et directrice d’une gravité toujours plus présente, toujours plus profonde, sorte de voix silen­cieuse qui me dicte ce que je dois faire et m’oblige à noter en toute franchise : de toutes parts j’ai failli à ma mission, mon vrai travail ne fait que commencer. Jusqu’ici, au fond, je m’amusais.
26 septembre [1943], 9 heures et demie.

Je te remercie, mon Dieu, de m’avoir fait rencontrer aussi complètement l’une de tes créatures et dans ma chair, et dans mon âme.

Je devrais m’en remettre à toi de beaucoup plus de cho­ses, mon Dieu. Et cesser de te poser des conditions : « Si je reste en bonne santé, alors… » Même si je ne suis pas en bonne santé, cela n’empêche pas la vie de continuer et d’être toujours la meilleure possible. Comment pourrais-je
formuler des exigences ? Aussi bien m’en garderai-je. Et mes maux d’estomac se sont améliorés d’un coup dès lors que je m’en suis « dessaisie ».

Tôt ce matin j’ai feuilleté mes cahiers. Les souvenirs m’ont assaillie par milliers. Quelle année d’une richesse extraordinaire l Et combien chaque jour apporte de richesses nouvelles ! Merci de m’avoir donné assez d’espace intérieur pour les abriter toutes.

 

=====================================

Etty Hillesum, un rayonnement mondial

page_18.jpg

Dès sa publication en 1981 sous le titre Une vie bouleversée, le journal d’Etty Hillesum connaît un succès foudroyant et ne cesse d’inspirer une foule d’artistes, d’universitaires et de croyants.

Etty Hillesum avait le projet de devenir écrivain. Elle considérait parfois son journal comme un travail préparatoire pour un roman. Ce journal et ses lettres sont devenus son œuvre. Elle y fait preuve d’une lucidité sans faille sur elle-même, sur les autres, sur les événements…

Et ce qui aurait pu verser dans la complaisance narcissique est traversé par un humour tenace et une humilité remarquable.

Huit cahiers, couverts d’une petite écriture serrée, ont été conservés par une amie d’Etty.

Publié en 1981 aux Pays-Bas, le livre connaît un succès foudroyant et plusieurs réimpressions en quelques mois. Son livre est traduit dans une quarantaine de langues dont le français, en 1985. Les écrits d’Etty Hillesum ont été publiés en français : Une vie bouleversée, journal 1941-1943, suivi de Lettres de Westerbork (points Seuil).

Son cheminement intérieur qui est aussi un témoignage de première main sur la mise en œuvre de la « solution finale » aux Pays-Bas, bouleverse les lecteurs.

Son journal n’a cessé d’inspirer écrivains, musiciens, dessinateurs, metteurs en scène, universitaires, et bien sûr, des chercheurs de Dieu et des croyants de tous horizons. Pour beaucoup, Etty Hillesum est un guide de sagesse, un maître spirituel pour aujourd’hui.

« De cette jeune femme intensément éprise de la vie, de l’amour, et follement prodigue de vie et d’amour, tout reste à apprendre, à recevoir, à méditer », résume l’écrivaine Sylvie Germain, qui a lui a consacré un ouvrage (Etty Hillesum. Ed. Pygmalien/Gérard Watelet).

Eh bien, allons-y ! Moment pénible, barrière presque infranchissable pour moi : vaincre mes réticences et livrer le fond de mon cœur à un candide morceau de papier quadrillé. Les pensées sont parfois très claires et très nettes dans ma tête, et les sentiments très profonds, mais les mettre par écrit, non, cela ne vient pas encore. C’est essentiellement, je crois, le fait d’un sentiment de pudeur. Grande inhibition ; je n’ose pas me livrer, m’épancher librement, et pourtant il le faudra bien, si je veux à la longue faire quelque chose de ma vie, lui donner un cours raisonnable et satisfaisant.

De même, dans les rapports sexuels, l’ultime cri de délivrance reste toujours peureusement enfermé dans ma poitrine. En amour, je suis assez raffinée et, si j’ose dire, assez experte pour compter parmi les bonnes amantes; l’amour avec moi peut sembler parfait, pourtant ce n’est qu’un jeu éludant l’essentiel et tout au fond de moi quelque chose reste emprisonné. Et tout est à l’avenant.

J’ai reçu assez de dons intellectuels pour pouvoir tout sonder, tout aborder, tout saisir en formules claires ; on me croit supérieurement informée de bien des problèmes de la vie ; pourtant, là, tout au fond de moi, il y a une pelote agglutinée, quelque chose me retient dans une poigne de fer, et toute ma clarté de pensée ne m’empêche pas d’être bien souvent une pauvre godiche peureuse.

 

22 septembre 1942

J’ai écrit un jour dans un de mes cahiers: je voudrais suivre du bout des doigts les contours de notre temps. J’étais assise à mon bureau et ne savais comment approcher la vie. C’était parce que je n’avais pas encore accédé à la vie qui était en moi. C’est à ce bureau que j’ai appris à rejoindre la vie que je portais en moi. Puis j’ai été jetée sans transition dans un foyer de souffrance humaine, sur l’un des nombreux petits fronts ouverts à travers toute l’Europe.

Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante: en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire le message de notre époque – et un message qui en même temps la dépasse. Ayant appris à lire en moi-même, je me suis avisée que je pouvais lire aussi dans les autres.

Là-bas j’ai vraiment eu l’impression de suivre à tâtons, d’un doigt sensible aux moindres aspérités, les contours de ce temps et de cette vie. Comment se fait-il que ce petit bout de lande enclos de barbelés, traversé de destinées et de souffrances humaines qui viennent s’y échouer en vagues successives, ait laissé dans ma mémoire une image presque suave ? Comment se fait-il que mon esprit, loin de s’y assombrir, y ait été comme éclairé et illuminé ?

J’y ai lu un fragment de ce temps qui ne me paraît pas dépourvu de sens. A ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j’ai tant aimé la vie. Et là-bas, au milieu de baraques peuplées de gens traqués et persécutés, j’ai trouvé la confirmation de mon amour de cette vie. Ma vie, dans ces baraques à courants d’air, ne s’opposait en rien à celle que j’avais menée dans cette pièce calme et protégée. A aucun moment je ne me suis sentie coupée d’une vie qu’on prétendait révolue: tout se fondait en une grande continuité de sens.

Comment ferai-je pour décrire tout cela? Pour faire sentir à d’autres comme la vie est belle, comme elle mérite d’être vécue et comme elle est juste – oui : juste. Peut-être Dieu me fera-t-il trouver les mots qu’il faut, quelques mots simples ? Des mots colorés, passionnés et graves aussi. Mais par-dessus tout des mots simples.

Comment camper en quelques touches tendres, légères mais puissantes, ce petit village de baraques entre ciel et lande ? Comment faire pour que d’autres lisent avec moi à livre ouvert dans tous ces gens qu’il faut déchiffrer comme des hiéroglyphes, trait par trait, jusqu’à ce qu’ils composent un tout lisible et intelligible, un monde pris entre ciel et lande ?

En tout cas j’ai d’ores et déjà une certitude: jamais je ne pourrai écrire tout cela comme la vie l’a écrit devant moi en lettres mouvantes. J’ai tout lu, de mes yeux et de tous mes sens. Mais je ne pourrai jamais le raconter tel quel. Cela me désespérerait si je n’avais appris à accepter la nécessité de travailler avec les forces insuffisantes dont on dispose mais d’en tirer le meilleur parti possible.

Dimanche soir, 4 octobre 1942

J’aime les contacts humains. L’intensité de mon attention réussit à tirer d’eux, dirait-on, ce qu’ils ont de plus profond et de meilleur; ils s’ouvrent à moi et chaque être m’est une histoire, que me conte la vie même. Et mes yeux émerveillés ne cessent de lire son grand livre.

La vie me confie tant d’histoires que je devrais raconter à mon tour et exposer en termes clairs à tous ceux qui ne savent pas lire à livre ouvert le texte de la vie. Mon Dieu, tu m’as donné le don de lire, voudras-tu me donner aussi celui d’écrire ?

 

=============================================

L’esprit d’amour et de sagesse repose sur Etty Hillesum, voici sept enseignements qu’elle nous transmet pour aujourd’hui.

ob_3d4d46fec5cf8968424b0ca1529f2353_ettyhillesum.jpg

Le journal d’Etty Hillesum est une traversée intérieure, les yeux, les mains et le cœur, grands ouverts sur la réalité d’un désastre et sur la splendeur du monde.

Armée du brandon de l’amour, Etty s’est enfoncée dans les ténèbres sans désespérer, confiante que celles-ci n’ont pas arrêté la lumière. Son témoignage en est la preuve.

Voici sept enseignements qu’on peut tirer à son écoute.

  1. Écoute-toi, entre en toi-même !

« Être à l’écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure. » (31 décembre 1941)

« Si chacun de nous écoutait seulement un peu plus sa voix intérieure, s’il essayait seulement d’en faire retentir une en soi-même – alors il y aurait beaucoup moins de chaos dans le monde » (2 octobre 1942)

  1. Si tu veux changer le monde, convertis-toi d’abord

« Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. » (19 février 1942)

  1. Regarde la réalité en face, sans désespérer de l’homme

« On a parfois le plus grand mal à concevoir et à admettre, mon Dieu, tout ce que tes créatures terrestres s’infligent les unes aux autres en ces temps déchaînés. Mais je ne m’enferme pas pour autant dans ma chambre, mon Dieu, je continue à tout regarder en face, je ne me sauve devant rien, je cherche à comprendre et à disséquer les pires exactions, j’essaie toujours de retrouver la trace de l’homme dans sa nudité, sa fragilité, de cet homme bien souvent introuvable. » (26 mai 1942).

  1. Accepte la mort, c’est la vie aussi

« Regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. À l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble paradoxal: en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie. » (3 juillet 1942)

  1. Vis la communion, malgré tout

« Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts d’un être à un autre sont des chemins intérieurs » (11 juillet 1942)

  1. Agenouille-toi !

« Et si les turbulences sont trop fortes, si je ne sais plus comment m’en sortir, il me restera toujours deux mains à joindre et un genou à fléchir. C’est un geste que nous ne nous sommes pas transmis de génération en génération, nous autres Juifs. J’ai eu du mal à l’apprendre. C’est l’héritage le plus précieux de l’homme dont j’ai déjà presque oublié le nom, mais dont la meilleure part prolonge sa vie en moi. Quelle étrange histoire, tout de même, que la mienne, celle de la file qui ne savait pas s’agenouiller. Ou – variante – de la fille qui a appris à prier. C’est mon geste le plus intime encore que ceux que j’ai dans l’intimité d’un homme. On ne peut tout de même pas déverser tout son amour sur un seul être? » (10 octobre 1942)

  1. Fais confiance à Dieu

« Je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie: si elle est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu mais le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. […] je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. Et maintenant, au travail. » (7 juillet 1942)

 

Jeudi 17 septembre [1942], 8 heures du matin.

Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un instant à l’exprimer d’un seul mot. J’ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qui l’exprime encore le mieux, ce sont ses mots à lui : « se recueillir en soi-même ». C’est peut-être l’expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je me recueille en moi-même. Et ce « moi–même », cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle « Dieu ».

Dans le journal de Tide, j’ai rencontré souvent cette phrase : « Pre­nez-le doucement dans vos bras, Père. » Et c’est bien mon sentiment perpétuel et constant : celui d’être dans tes bras, mon Dieu, protégée, abritée, imprégnée d’un sentiment d’éternité. Tout se passe comme si chacun de mes souffles était pénétré de ce sentiment d’éternité, comme si le moindre de mes actes, la parole la plus anodine s’inscrivait sur un fond de grandeur, avait un sens profond. Il m’écrivait dans une de ses premières lettres : « Et chaque fois que je peux dispenser autour de moi un peu de ce trop-plein de forces, je suis heureux. » (…)

De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute « au-dedans » de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute « au-dedans », en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu.

Comme elle est grande la détresse intérieure de tes créatures terrestres, mon Dieu. Je te remercie d’avoir fait venir à moi tant de gens avec toute leur détresse. Ils sont en train de me parler calmement, sans y prendre garde, et voilà que tout à coup leur détresse perce dans sa nudité. Et j’ai devant.moi une petite épave humaine, désespérée et ignorant comment continuer à vivre. C’est là que mes difficultés commencent.

II ne suffit pas de te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres. Il faut dégager chez l’autre la voie qui mène à toi, mon Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l’âme humaine.

Il faut avoir une formation de psychologue : rapports au père et à la mère, souvenirs d’enfance, rêves, sentiments de culpabilité, complexes d’infériorité, enfin tout le magasin des accessoires.

Dans tous ceux qui viennent à moi, je commence alors une exploration prudente. Les outils qui me servent à frayer la voie vers toi chez les autres sont encore bien rudimentaires. Mais j’en ai déjà quelques-uns et je les perfectionnerai, lentement et avec beaucoup de patience.

Et je te remercie de m’avoir donné le don de lire dans le cœur des autres. Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont : toutes semblables et l’on devrait pouvoir faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets, je te le promets, mon Dieu, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possibles. C’est une image amusante : je me mets en route pour te chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t’introduirai comme invité d’honneur.

BATAILLE DE NORMANDIE, CORNELIUS RYAN (1920-1974), DEBARQUEMENT EN NORMANDIE (6 juin 1944), FILMS, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, LE JOUR LE PLUS LONG, LIVRE, LIVRES

Le Jour le plus long : le livre et le film

 « LE JOUR LE PLUS LONG » DE CORNÉLIUS RYAN,

ÉDITIONS DE « LUXE » PAR OUEST-FRANCE

Présentattion par Benoit.Rondeau    7 mai 2019

006468820

Cornélius Ryan, Le Jour le Plus Long, éditions Ouest-France, 2019, 304 pages

Faut-il encore présenter l’oeuvre de Cornélius Ryan, écrit en 1959, passée à la postérité grâce au film hollywoodien éponyme? La fameuse oeuvre fait l’objet d’une réédition réussie chez Ouest-France. Cette nouvelle version se distingue par trois aspects: son grand format, sa riche et abondante iconographie, la reproduction d’une partie des interviews et des documents d’archives utilisés par le journaliste pour réaliser son ouvrage. Avec le grand grand format retenu pour l’ouvrage, certaines photographies en double-page sont particulièrement bien mises en valeur. Un bonheur pour l’amateur… Un des intérêts majeurs du texte de Ryan est de faire partager l’épopée du Jour J au lecteur selon un rythme vivant, parsemé de dialogues, proche de celui d’un roman bien que fourmillant d’éléments historiques. Bref, un texte captivant. Il s’agit de la grande Histoire racontée au niveau de la petite histoire. Le livre comprend trois grandes parties, « L’Attente », « La Nuit » et « La Journée ». Le lecteur est facilement sais par l’atmosphère régnant ces jours fatidiques dans les deux camps et ce à tous les échelons de la hiérarchie, puisque nous suivons aussi bien des personnages aussi célèbres que Rommel que des hommes du rang lancés dans la grande aventure. Nous voguons au sein de l’immense armada alliée, entendons les accents de la cornemuse de Bill Millin, éprouvons le choc et la confusion du GI’s sur Omaha ou largués près de Sainte-Mère-Eglise… Certes, le lecteur aura sans doute à l’esprit les images de la grande fresque cinématographique de D. Zanuck (que j’ai présentée ici), mais le livre se lit avec autant de plaisir et sera un complément heureux à la fois des ouvrages historiques relatant les combats avec détails et des recueils de témoignages qui se sont multipliés ces dernières années. Un certain nombre d’erreurs se sont bien glissées dans le texte du journaliste américain -on pense au Major allemand Pluskat qui se prétend aux premières loges à Omaha Beach alors qu’il se trouvait en galante compagnie à Bayeux- mais cela ne nuit en aucune manière à la qualité de l’ensemble.

 

62019262

Livre: Le Jour le plus long de Cornelius Ryan

Nicolas Evrard

Près de 70 ans après le Débarquement, les Editions Retrouvées rééditent le récit du Jour J par un ancien correspondant de guerre, témoin des faits. Un demi-siècle après sa première parution, le livre n’a rien perdu de son intensité. Que du contraire!

citation-le-jour-le-plus-long-personnage-inconnu-87331.png

Aube du 6 juin 1944. Agrippée à ses jumelles, une sentinelle allemande n’en croit pas ses yeux. Face à elle, sur une mer agitée, sort de la brume la plus formidable armada jamais réunie de toute l’Histoire. Les alliés ont réussi à tromper la vigilance allemande et s’apprêtent à poser pied sur « la Forteresse Europe « , via les plages de Normandie. Les troupes ont été précédées, durant la nuit, par des milliers de parachutistes chargés d’empêcher l’arrivée de renforts allemands sur le littoral. Dès cet instant, une course contre la montre s’enclenche pour établir une tête de pont et s’agripper à la côte. Rommel, le maréchal allemand chargé de défendre les côtes européennes, l’avait prédit :  » Les 24 premières heures de l’invasion seront décisives. Pour les alliés comme pour nous, ce sera le jour le plus long « .

Cornelius Ryan (1920-1974) raconte l’histoire de cette journée primordiale comme personne. Mêlant habilement informations stratégiques et anecdotes authentiques, son ouvrage, sans temps mort, se lit comme un roman à rebondissements. C’est que l’auteur sait de quoi il parle : correspondant de guerre, il accompagnera les troupes du général Patton durant tout leur périple européen, notamment à travers la Normandie. L’espace de quelque 300 pages, il nous transporte avec brio sur les plages d’Omaha-la-sanglante ou dans les planeurs craquant sous le feu de la D.C.A.

Alors, certes, au niveau historique, certaines affirmations du livre sont erronées et désormais dépassées – le texte date des années 50, il ne faut pas l’oublier. Mais ne boudons pas notre plaisir :  » Le Jour le plus long  » constitue une formidable porte d’entrée pour comprendre le Débarquement… et son auteur n’a rien à envier aux maîtres du suspens actuel !

Cornelius Ryan, Le Jour le Plus Long, Editions retrouvées, 2017

s-l300.jpg

Cornelius Ryan

 

Cornelius Ryan (né le 5 juin 1920 et décédé le 23 novembre 1974) est un journaliste irlando-américain et un auteur connu pour ses ouvrages sur l’histoire militaire, particulièrement sur la Seconde Guerre mondiale.

Cornelius_Ryan_and_Godfried_Bomans_1966

Ses deux livres les plus célèbres sont Le Jour le plus long (1959), qui raconte l’histoire du Jour J lors du débarquement de Normandie, et Un pont trop loin, sur l’opération alliée Market Garden aux Pays-Bas, en septembre 1944. Les deux ouvrages éponymes ont été portés au cinéma, respectivement en 1962 et 1977. Il a également écrit La dernière bataille : la chute de Berlin.

 

Biographie

Né à Dublin, Ryan s’installa à Londres en 1940. Après un passage à l’agence Reuters (1941), il devint correspondant de guerre pour The Daily Telegraph en 1943. Il couvrit d’abord la guerre aérienne en Europe avec la 8e et la 9e Air Force américaines. Puis il rejoignit la 3e Armée du général Patton, dont il couvrit les actions jusqu’à la fin de la guerre en Europe. Il partit alors pour le théâtre du Pacifique en 1945, puis à Jérusalem en 1946.

En 1947, Ryan émigra aux États-Unis, où il travailla pour le magazine Time, puis brièvement pour Newsweek (1949) et enfin pour Collier’s Weekly (1950) et Reader’s Digest. Il épousa Kathryn Morgan et devint citoyen américain en 1950. Pendant sa période au Collier’s Weekly, il obtint une reconnaissance internationale pour ses reportages sur les programmes spatiaux américains. En 1956, pour les deux articles « One Minute to Ditch » et « The Andrea Doria’s Untold Story: Five Desperate Hours in Cabin 56 », il obtint trois récompenses journalistiques : le Benjamin Franklin Award, l’Overseas-Press-Club-Awars et l’University of Illinois Award.

En 1959, il publia Le Jour le plus long après 9 ans d’enquête auprès de 49 correspondants de guerre et de milliers de personnes.  Ce fut dès sa sortie un succès de librairie.

Cornelius_Ryan_and_Godfried_Bomans_1966

En 1965, il poursuivit avec La dernière bataille consacré à la bataille de Berlin. Le livre est riche en détails avec des informations provenant de civils et de sources américaines, britanniques, russes et allemandes.

En 1970, il est atteint d’un cancer mais malgré des chimiothérapies régulières débute l’écriture de Un pont trop loin. Le livre fut publié en 1974 mais Ryan mourut pendant la tournée promotionnelle du livre. Les notes qu’il avait prises durant sa maladie furent compilées et éditées par son épouse en 1976 sous le nom A private battle.

Il a été décoré de la Légion d’honneur française et a été fait docteur honoris causa en littérature de l’Université de l’Ohio, où la Cornelius Ryan Collection est abritée au sein de la bibliothèque Alden.

 

Le Jour le plus long

519HD8XbVCL._SY445_

Le Jour le plus long (The Longest Day) est un film américain réalisé par Ken AnnakinAndrew MartonBernhard WickiGerd Oswald et Darryl F. Zanuck, d’après le livre éponyme de Cornelius Ryan. Il sort en 1962 sur les écrans.

L’expression traduite par « le jour le plus long » serait d’Erwin Rommel et daterait du 22 avril 1944 lors de son inspection du mur de l’Atlantique lorsque le Generalfeldmarechall allemand dit à son aide de camp, Hauptmann Helmuth Lang :

 

«  La guerre sera gagnée ou perdue sur ces plages. Nous n’avons qu’une seule chance de repousser l’ennemi, et c’est quand il sera dans l’eau, barbotant et luttant pour venir à terre. Nos renforts n’arriveront jamais sur les lieux de l’attaque et ce serait folie que de les attendre. La Hauptkampflinie (ligne principale de résistance) sera ici. Toutes nos forces doivent se trouver le long des côtes. Croyez moi, Lang, les premières vingt-quatre heures de l’invasion seront décisives… Pour les Alliés, comme pour l’Allemagne, ce sera le jour le plus long.  »

Le_jour_le_plus_long__BLU_RAY_-15184026092012-285x327.jpg

Synopsis

Le film retrace chronologiquement les évènements du débarquement allié en Normandie la journée du 6 juin 1944, précédé des derniers préparatifs de la veille au soir. Il présente les différents théâtres d’opérations, du point de vue Allié et Allemand, et différentes catégories d’intervenants : depuis les centres de commandements jusqu’aux simples soldats en passant par les officiers intermédiaires et les forces de résistance, le tout ponctué de nombreuses anecdotes véridiques.

casque_lq.jpg

Fiche technique

Titre original : The Longest Day

Titre français : Le Jour le plus long

Réalisation :

séquences anglaises : Ken Annakin et Darryl F. Zanuck

séquences américaines : Andrew Marton

séquences allemandes : Bernhard Wicki

séquences des combats : Elmo Williams (réalisateur seconde équipe)

séquences des sauts en parachute : Gerd Oswald

Assistants réalisateurs : Bernard FarrelTom Pevsner , Louis Pitzele, Gérard Renateau, Jean Herman2 et Henri Sokal

Scénario : Cornelius Ryan, d’après son livre et Romain GaryJames JonesDavid PursallJack SeddonErich Maria Remarque et Noël Coward

Direction artistique : Ted AworthLéon Barsacq, Vincent Korda et Gabriel Béchir

Photographie : Jean Bourgoin, Walter Wottitz, Pierre LeventHenri Persin et Guy Tabary

Prises de vues aériennes : Guy Tabary

Ingénieurs du son : Jo de BretagneJacques Maumont et William Sivel

Effets spéciaux : Karl BaumgartnerKarl Helmer, Augie Lohman, Robert MacDonaldAlex WeldonJoseph de BretagneDavid S. Horsley et Wally Weevers

Effets visuels : Jean Fouchet

Montage : Samuel E. Beetley

Script-girl : Lucie Lichtig

Société de production : Twentieth Century Fox

Producteurs : Darryl F. Zanuck et Elmo Williams

Directeur de production2 : Julien DerodeChristian FerryLee KatzLouis Wipf

Distributeur : Twentieth Century Fox

Musique : Maurice Jarre et thème de Paul Anka arrangé par Mitch Miller

Pays d’origine :  États-Unis

Langues : anglais, allemand, français

Format : noir et blanc (il existe une version colorisée)

Ratio : 2.35 : 1 en CinemaScope 35 mm

Son : Stéréo (4 pistes Westrex Recording System)

Genre : guerre

Durée : 170 minutes

Dates de sortie :

France : 25 septembre 1962

États-Unis : 4 octobre 1962

Royaume-Uni : 23 octobre 1962

Allemagne de l’Ouest : 25 octobre 1962

Budget : ~ 10 000 000 $ US (estimation)

Dates de tournage : un an environ, débuté en mai 1961 et achevé le 16 juin 1962.

Le_Jour_le_plus_long.jpg

Conseil

Conseillers militaires

Général Günther Blumentritt

Lieutenant général James Gavin

Major John Howard

Capitaine de frégate Philippe Kieffer

Général d’armée Pierre Kœnig

Capitaine Helmut Lang

Général de brigade The Earl of Lovat

Général sir Frederick Morgan

Lieutenant général Max Pemsel

Major Werner Pluskat

Colonel Josef Priller

Frau Lucia Maria Rommel

Vice-amiral Friedrich Ruge

 

Conseillers techniques

Commandant Jean Barral

Lieutenant-colonel Roger Bligh

Commandant Williard-L. Bushy

Commandant Hubert Deschard

Lieutenant-colonel A. J. Hillebrand

Colonel James R. Johnson

Capitaine Fernand Prevost

Lieutenant-commandant E. C. Peake

Colonel Albert Saby

Colonel Joseph B. Seay

 

Lieux de tournage

Hauts-de-Seine :

Studios de Boulogne

Corse :

plage de Saleccia dans les Agriates dans les Agriates (au nord de l’île) pour les scènes du débarquement. En 1961, des constructions avaient modifié le paysage des côtes normandes, alors que la plage de Saleccia, qui n’est desservie par aucune route, restait intacte.

Calvados :

Batterie de Longues-sur-Mer

Pont ferroviaire à Caen

Pegasus Bridge

Port-en-Bessin

Pointe du Hoc

Manche :

Sainte-Mère-Église

Charente-Maritime :

Île de Ré

Saint-Clément-des-Baleines (Conches des Baleines)

Plage sud de Rivedoux-Plage.

Oise :

Château de Chantilly

Yvelines :

Lycée Claude-Debussy (aujourd’hui Jeanne-d’Albret) à Saint Germain en Laye, lieu même où se situait le quartier général du Generalfeldmarschall  von Rundstedt.

 

Distribution

1.jpg

 Britanniques

Patrick Barr (VF : Pierre Gay) : Group Captain J.M. Stagg (non crédité)

Lyndon Brook (VF : Roland Ménard) : Lt. Walsh (non crédité)

Richard Burton (VF : Jean-Claude Michel) : Flying Officer David Campbell

Bryan Coleman : Ronald Callen (non crédité)

Sean Connery (VF : Henry Djanik) : Soldat Flanagan

Bernard Fox : Un soldat (non crédité)

Leo Genn (VF : André Valmy) : Brig. Gén. Edwin P. Parker Jr.

John Gregson : Un aumônier militaire

Jack Hedley : Officier de l’information de la R.A.F. (non crédité)

Donald Houston : Un pilote de la RAF

Simon Lack : Air Marshal Trafford Leigh-Mallory (non crédité)

Peter Lawford (VF : René Arrieu) : Brigadier Lord Lovat

Leslie de Laspee : Piper Bill Millin (non crédité)

Michael Medwin : Soldat Watney

Kenneth More : Capitaine Colin Maud

Louis Mounier: Air Marshal Arthur William Tedder (non crédité)

Leslie Phillips : Un officier de la RAF

Trevor Reid : General Bernard Montgomery (non crédité)

John Robinson : Amiral Bertram Ramsay (non crédité)

Norman Rossington : Soldat Clough

Richard Todd (VF : Marc Cassot) : Major John Howard

Richard Wattis : Un parachutiste

 

Américains et Canadiens

2674753-jpg_2318954_1000x667.jpg

Henry Fonda (VF : Jean Martinelli) : Brigadier Général Theodore Roosevelt Jr.

John Wayne (VF : Claude Bertrand) : Lieutenant-colonel Benjamin H. Vandervoort6

Robert Mitchum (VF : Roger Tréville) : Brigadier Général Norman Cota

Robert Ryan (VF : Raymond Loyer) : Brigadier Général 82° Airborne James M. Gavin

Mel Ferrer (VF : Roland Ménard) : Général Robert Haines

Rod Steiger (VF : Marcel Bozzuffi) : Commandant de Destroyer

Red Buttons (VF : Guy Piérauld) : Soldat John Steele

Roddy Mac Dowall: Soldat Morris

Eddie Albert (VF : Serge Nadaud) : Colonel Thompson

Paul Anka (VF : Pierre Trabaud) : Un ranger américain

Richard Beymer : Soldat Dutch Schultz (qui a gagné 2500 dollars au jeu)

Ray Danton (VF : Michel Gatineau) : Capitaine Frank

Fred Dur : Un Major des rangers

Fabian : Un ranger

Tony Mordente : Un ranger, celui qui sert les repas (non crédité)

Steve Forrest (VF : Jean-Pierre Duclos) : Capitaine Harding

Henry Grace (VF : Claude Péran) : Général Dwight D. Eisenhower (non crédité)

Peter Helm : Un jeune GI

Jeffrey Hunter (VF : Roger Rudel) : Sergent John H. Fuller

Alexander Knox (VF : Serge Sauvion) : Général Walter B. Smith

Dewey Martin : Soldat Wilder

John Meillon : Amiral Alan G. Kirk (non crédité)

Sal Mineo (VF : Serge Lhorca) : Soldat Martini

Edmond O’Brien (VF : Georges Aminel) : Général Raymond O. Barton Barton 4° Infantry division

Ron Randell : Joe Williams

Tommy Stands: Un ranger

George Segal : Un ranger

Nicholas Stuart : Lieutenant Général Omar Bradley (non crédité)

Tom Tryon (VF : Michel Gudin) : Lieutenant Wilson

Robert Wagner (VF : Philippe Mareuil) : Un ranger

Stuart Whitman (VF : Michel Roux) : Lieutenant Sheen

Clint Eastwood : Un ranger2 (non crédité)

John Crawford : Colonel Caffey (non crédité)

Joseph Lowe : un soldat escaladant la Pointe du Hoc (non crédité)

Geoffrey Bayldon : un officier au briefing du général Eisenhower (non crédité)

 

Français

Arletty : Madame Barrault

Yves Barsacq : résistant français

Jean-Louis Barrault : Père Louis Roulland

Bourvil : le résistant et maire de Colleville-sur-Orne

Pauline Carton : La femme de Louis

Irina Demick : Jeanine Boitard7

Fernand Ledoux : Louis

Christian Marquand : Commandant Philippe Kieffer

Maurice Poli : Jean, un passeur (non crédité)

Madeleine Renaud : La Mère supérieure

Georges Rivière: Second-maître Guy de Montlaur

Jean Servais : Contre-amiral  Jaujard

Alice Tissot : La concierge (non crédité)

Georges Wilson : Alexandre Renaud, maire de Sainte-Mère-Église

Bernard Fresson : un pilote français (non crédité)

 

Allemands

Paul Hartmann et Curd Jürgens.

Hans Christian Blech (VF : Jean-Claude Michel) : Major Werner Pluskat

Wolfgang Büttner : Général Hans Speidel

Gert Fröbe : Sergent « Kaffeekanne »

Paul Hartmann (VF : Richard Francœur) : Feld-maréchal Gerd von Rundstedt

Ruth Hausmeister : L’épouse de Rommel (non crédité)

Michael Hinz : Manfred Rommel (non crédité)

Werner Hinz (VF : André Valmy) : Feld-maréchal Erwin Rommel

Karl John (VF : Albert Augier) : Général Wolfgang Häger

Curd Jürgens : Général Günther Blumentritt

Till Kiwe : Capitaine Helmuth Lang (non crédité)

Wolfgang Lukschy : Général Alfred Jodl (non crédité)

Kurt Meisel : Capitaine Ernst Düring (non crédité)

Richard Münch : Général Erich Marcks

Hartmut Reck : Sergent Bernhard Bergsdorf (non crédité)

Heinz Reincke (VF : Yves Brainville) : Colonel Josef Priller (non crédité)

Ernst Schröder : Général Hans von Salmuth (non crédité)

Heinz Spitzner : Lieutenant-colonel Helmuth Meyer (non crédité)

Wolfgang Preiss (VF : Hans Verner) : Général Max-Josef Pemsel

Peter Van Eyck (VF : Howard Vernon) : Lieutenant-colonel Ocker

Eugene Deckers : Major à l’église (non crédité)

 

Coupés au montage

Gil Delamare : un cascadeur

Yvan Chiffre : un cascadeur

Alexandre Renault : un cascadeur

Guy Marchand : un parachutiste

Françoise Rosay : une paysanne

Jean Champion

Michel Duchaussoy

Clément Harari

Rudy Lenoir

Edward Meeks

Fred Personne

Siân Phillips

Marcel Rouze

Dominique Zardi

Jean-Jacques Vergne

Zanuck engagea plus de 2 000 soldats pour le tournage.

De nombreux figurants étaient issus des promotions Arpètes de la Base Aérienne de Saintes 722 près de Rochefort, en Charente-Maritime. Il s’agissait des promotions P-33 à P-38; en remerciement, le réalisateur offrit un cinéma à la B.A 722. Le bâtiment porte depuis le nom du film.

À l’initiative d’une association de figurants du film issue de l’EAMAA (École des apprentis mécaniciens de l’armée de l’air) promotion 1961 (p. 36, 37 et 38), le 5 juin 2011 eu lieu sur la plage sud de Rivedoux Plage une fête commémorative pour les 50 ans du tournage.

230989.jpg

Autour du film

Implication des acteurs dans la guerre

Le film a été tourné en 1961, 17 ans seulement après le Débarquement pendant lequel de nombreux acteurs étaient militairement engagés. Les rôles des acteurs correspondent à leurs affectations militaires, et sont parfois très proches : ainsi l’acteur Richard Todd interprète le rôle du commandant de son unité de parachutistes lorsqu’il a pris le contrôle du « Pegasus Bridge ».

 

Acteurs britanniques

Richard Todd : Royal Air Force. Officier parachutiste dans la sixième division aéroportée britannique (division Pegasus), il fut l’un des premiers officiers britanniques à se poser en Normandie au jour J, rejoignant le Major John Howard au Pegasus Bridge.

Richard Burton : Royal Air Force.

Donald Houston : Royal Air Force

John Gregson : Royal Navy, sur un dragueur de mines.

Bernard Fox : Royal Navy

Kenneth More : Royal Navy, lieutenant sur le croiseur HMS Aurora puis le porte-avions HMS Victorious.

Leo Genn : Royal Artillery, lieutenant-colonel. Il reçoit la Croix de guerre en 1945.

Leslie Phillips : Royal Artillery, Second Lieutenant.

Richard Wattis : Services secrets Britannique du SOE, second lieutenant.

 

Acteurs américains

Henry Fonda : US Navy. Engagé pendant 3 ans, initialement comme quartier-maître 3e classe sur le destroyer USS Satterlee puis comme Lieutenant Junior dans l’Air Combat Intelligence dans le Pacifique, il reçut une médaille étoile de bronze et une citation de l’unité présidentielle de la Navy.

Tom Tryon : US Navy, radio dans le Pacifique Sud.

Dewey Martin : US Navy, pilote de Grummann F6F-Hellcat   dans le Pacifique, participa à la Bataille de Midway et fut prisonnier des japonais.

Robert Ryan : Corps des Marines, instructeur militaire.

Rod Steiger : Corps des Marines, embarqué sur des destroyers dans le Pacifique sud, participant à la bataille d’Iwo Jima.

Stuart Whitman : Armée de terre. Il terminera sa carrière avec le grade de colonel.

Steve Forrest : Armée de terre, sergent durant la Bataille des Ardennes.

Eddie Albert : Corps des Garde côte dans le Pacifique. Pour son action héroïque dans la bataille de Tarawa, il reçut la Médaille de l’étoile de Bronze (quatrième plus haute distinction pour bravoure, héroïsme et mérite).

Edmond O’Brien : US Air Force.

Joseph Lowe : combattit à Omaha Beach et escalada les falaises de la Pointe du Hoc lors du débarquement.

 

Acteurs allemands

ob_2060dc_le-jour-le-plus-long-1962-28.jpg

Hans Christian Blech : Wehrmacht, combat sur le front de l’Est, fut prisonnier en Grande-Bretagne.

Wolfgang Preiss : Wehrmacht, dans la défense aérienne.

Wolfgang Büttner : Wehrmacht.

Gert Frôbe : Wehrmacht.

Ernst Schröder : Wehrmacht.

Heinz Spitzner : Wehrmacht.

 

Acteur français

Bourvil : engagé dans la bataille de France, démobilisé après la défaite.

Fernand Ledoux : bien que non mobilisable en raison de son âge, il s’engage en avril 1940 dans le 212e régiment régional de Fontainebleau (212e RR). Démobilisé après la défaite.

longest-day-le-jour-le-plus-long_0

Réalisme de la reconstitution

La réalisation du film s’est appuyée sur de nombreux conseillers techniques et militaires, dans le contexte du vécu militaire personnel des acteurs et professionnels participant au film. Darryl Zanuck a fait le choix du noir et blanc pour accentuer le réalisme, permettant d’insérer de véritables images des actualités de l’époque : « Je veux que tout mon film soit une véritable reconstitution de ce qui s’est réellement passé ».img30.jpg

Néanmoins la reconstitution d’un théâtre d’opération aussi important et les possibilités limitées de trucages de l’époque ont mené à des limitations de la reconstitution (par exemple sur les attaques aériennes allemandes). De plus, l’aspect didactique du film a pu mener à quelques simplifications ou exagérations (par exemple les mannequins de parachutistes).

Carte_débarquement_6juin1944.jpg

Faits erronés

La scène du mitraillage des plages par deux FW190 (dont un piloté par l’Obstlt Josef « Pips » Priller) est due au fait que Darryl Zanuck n’avait réussi à mettre la main que sur deux Focke-Wulf en état de voler.  Elle a entretenu le mythe que seuls deux avions allemands ont attaqué ce jour-là. En réalité, plusieurs Staffeln (escadrilles) soit une petite centaine d’appareils, ont effectué un total de plus de sept cents sorties, dont vingt-deux contre la flotte alliée, principalement l’après-midi. De nombreux avions ont été abattus, vu la suprématie aérienne alliée. Des JU 87 Stukas obsolètes ont été mis en ligne, dont 5 furent abattus.

Le nom de l’ailier de Josef « Pips » Priller fut modifié pour le film : en réalité, il s’agissait non pas de Bernhard Bergsdorf, mais de Heinz Wodarczyk. Il sera abattu en mission six mois plus tard.

Lors de l’atterrissage des deux parachutistes dans la cour d’un bâtiment d’un QG allemand , on voit le général Von Salmuth sortir de ce QG alors qu’il se trouvait à ce moment-là à Tourcoing (Nord), commandant la 15e armée allemande.

Le lieutenant-colonel Benjamin H. Vandervoort (John Wayne) monte sur une charrette quelque temps après s’être fracturé la cheville droite dans les marais. En réalité, l’accident s’est produit près de Sainte-Mère-Église.

2014-06-05-jonwaynlongestday.jpg

Lors de l’attaque du pont de Bénouville (Euston 1 renommé plus tard Pegasus) sur le canal de l’Orne par les aéroportés du major Howard (2nd Battalion, the Oxford & Bucks Light Infantry), on voit sous le pont quelques Britanniques décrocher les charges de destruction. En réalité, ces charges étaient sur les « rambardes » de chaque côté. De plus, les Allemands les enlevaient chaque soir, de crainte que les résistants ne les retournent contre eux. En outre, le film montre une résistance acharnée, alors que ce soir-là le pont n’était gardé que par trois soldats allemands. Dans la nuit, les hommes de Howard sont renforcés par le 7th Parachute Battalion (1st Airborne Division) bien avant l’arrivée de la 1st Special Service Brigade de Lovat (13 h). Enfin, lors de la relève par les commandos, le Bag Piper de Lord Lovat, Bill Millin n’a pas traversé le pont en jouant de la cornemuse (il est néanmoins arrivé sur place en jouant). Lors de la prise du pont, on peut apercevoir un transformateur EDF sur un poteau, or ce type de transformateur n’est apparu qu’en 1961.

ob_42945b_le-jour-le-plus-long-1962-31.jpg

Lors de la prise du casino d’Ouistreham, aucune religieuse n’est intervenue pour assister les commandos français.

 

Exagérations

La scène, où le lieutenant-colonel Benjamin H. Vandervoort de la 82e division aéroportée (interprété par John Wayne) montre l’utilisation du criquet (cricket), est exagérée. Seule la 101e division aéroportée a possédé et utilisé ce criquet pendant la nuit du 5 au 6 juin 1944 en Normandie. Ce jouet en laiton composé d’une lame ressort (fabriqué en 1944 par l’entreprise anglaise THE ACME) permettait aux parachutistes isolés lors des largages de se retrouver et de se regrouper. Le principe : pour une pression sur la lamelle métallique (clic-clac) afin de demander l’identification, la réponse devait consister en une double pression (clic-clac – clic-clac).

hqdefault (4)

Le parachutiste John Steele, reste pendu au clocher de l’église de Sainte-Mère-Église pendant 10 heures (il précise la durée dans le film) alors qu’il n’y restera que 2 heures avant d’être récupéré par les Allemands et fait prisonnier. Il s’échappera quelques jours plus tard. Par ailleurs, comme dans la quasi totalité des églises de France, le clocher n’était pas électrifié. Il est donc impossible que le soldat John Steele ait été assourdi par les cloches 10 heures durant ni même 2 heures.

parachutiste-jpg.jpg

Les paradummies, ces poupées parachutistes larguées pour tromper les Allemands, apparaissent comme des mannequins très sophistiqués. En réalité, il s’agissait de simples et grossières poupées de chiffon remplies de sable. Six parachutistes des Special Air Service ont sauté avec les poupées et diffusé des enregistrements de bruits de bataille.

use716b__096040300_2036_14012013.jpg

Le lieutenant-colonel Benjamin H. Vandervoort n’avait que 27 ans alors que John Wayne, qui l’interprète, en avait 54 .

 

Approximations volontaires

Afin d’éviter un anachronisme évident, dans les scènes tournées sur la place de Sainte-Mère-Église, on voit un gros tas de sacs de sable en bordure de la rue (l’ancienne RN 13), sans raison apparente : ce tas a été construit pour le tournage afin de dissimuler le monument qui commémore le débarquement.

À Sainte-Mère-Église, le parachutiste John Steele est resté accroché côté « place de l’église » alors qu’il était en réalité de l’autre côté (côté presbytère). Pour rendre la mise en scène plus spectaculaire, Zanuck a « accroché » Steele du côté de la place. Depuis, la municipalité accroche un parachute sur l’église en souvenir de l’évènement, mais il est accroché sur l’église côté place, en accord avec le film et non en accord avec la réalité historique.

Le casino est une reconstitution. Il avait été rasé par les Allemands qui l’avaient remplacé par un bunker. La scène a été tournée à Port-en-Bessin dont on voit la tour Vauban.

mur-port-en-bessin.jpg

Accessoires ou matériels anachroniques

Dès le début, en Angleterre, on montre Eddie Albert, conduisant une jeep sous la pluie. Cependant, cette jeep américaine de 1944 arbore la calandre en deux couleurs en diagonale, et même, sur le bas de caisse, la grenade blanche de l’armée française 1960.

Les uniformes portés par les parachutistes américains (82e et 101e divisions aéroportées), plus particulièrement les vestes de saut, ne correspondent pas aux vêtements d’époque, que ce soit la coupe, les couleurs et les systèmes de fermetures. Dans le film, les vestes de saut ont des systèmes de fermeture différents aux poignets : fermeture par 1 bouton et fermeture par 1 ou par 3 pressions. Dans la réalité, les manches de la veste M42 n’étaient fermées aux poignets que par 2 pressions.

La mentonnière des casques portés par les parachutistes américains ne correspond pas à celle utilisée à cette époque. Dans le film, elles ont une forme rectangulaire alors que celles portées en 1944 étaient ovales.

Les insignes divisionnaires (ou badge) des parachutistes de la 82e division aéroportée ne reflètent pas la réalité. Dans le film, le carré rouge encadrant le « AA » est plus grand, et le sigle « Airborne » au-dessus à une forme plus arrondie. De plus, sur toutes les scènes montrant ces parachutistes, ce même sigle « Airborne » est beaucoup trop éloigné du « AA ». Dans la réalité, ces 2 éléments étaient plus rapprochés comme le stipulait le règlement. Cependant, bon nombre de soldats les cousaient souvent à la hâte et avec les moyens du bord (fils et points de couture aléatoires). Enfin, dans la version colorisée du film, la couleur bleue présente dans ce patch est plus foncée que sur l’insigne original.

Les bottes des Américains portent des lacets à bouts en caoutchouc alors qu’en réalité de tels bouts n’ont été inventés que pendant la guerre du Viêt Nam par Maurice Frisson, un cordonnier installé à Saïgon

Dans le film, on aperçoit certains parachutistes américains chaussés de brodequins de combat noirs (communément appelés Rangers) fermés par 2 boucles au-dessus de la cheville. Ces équipements n’étaient pas en dotation au mois de juin 1944. Les bottes de saut portées par les parachutistes américains au moment de la bataille de Normandie, étaient exclusivement de couleur marron, montaient jusqu’à mi-mollet et n’étaient munies que de lacets ce qui permettait un meilleur maintien de la cheville. Ce n’est qu’au lancement de l’opération Market Garden en septembre 1944 que les unités de parachutistes seront dotées de ces brodequins à boucles.

La teinture noire du cuir pour les équipements des troupes américaines n’est apparue que dans les années 1950.

Dans la scène où le lieutenant-colonel Benjamin H. Vandervoort monte sur la charrette après s’être fracturé la cheville, on aperçoit un parachutiste américain portant une veste M43 (M43 Field Jacket) qui n’était pas en dotation le 6 juin 1944 pour les parachutistes américains des 82e et 101e divisions. Ils portaient tous et sans exception la veste de saut M42 (M42 Parachute jumper coat). Ils ne vêtiront la veste M43 qu’à partir de septembre 1944, lors de l’opération Market Garden. Cette veste de combat sera la dotation officielle des unités américaines jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le lieutenant-colonel Benjamin H. Vandervoort porte au début du film sur son casque le bon insigne de grade mais à partir de la scène de la charrette, il arbore à tort l’insigne de colonel sur son casque (Vandervoort avait été promu lieutenant-colonel le 2 juin 1944).

Sur la place de l’église, on voit stationnée une 2CV commercialisée en 1948.

Lors des parachutages, on peut voir des bombardiers Lancaster alors que les appareils utilisés étaient des C-47.

Lors du mitraillage des plages, les deux avions représentés ne sont pas des FW 190, mais des Messerschmitt Bf 108 Taifun, avions d’entrainement et de liaison.

Peu avant le débarquement sur les plages, la flotte alliée est survolée par quatre A-1 Skyraider, un modèle d’avion n’ayant fait son premier vol qu’en 1945.

Dans une des dernières scènes, au cours de laquelle Robert Mitchum demande à un soldat en jeep de le monter en haut de la plage, la jeep n’est pas authentique, il s’agit plutôt d’une Hotchkiss française que d’une Willys ou Ford.

Les numéros de capot commençaient sur les jeep américaines, qu’elles soient Willys ou Ford, par 20 (exemple 20193276) alors qu’ici le numéro commence par 88 puis 133553, ce qui n’est pas réel. De plus, les supports en bois qui devaient se trouver sur le capot pour accueillir le pare-brise rabattable sont absents. On y retrouve des supports en U métallique au niveau des essuie-glaces qui viennent se poser sur le capot. Ces jeeps sont alors passées par l’armée française et datent alors de l’après-guerre, et donc n’existaient pas le 6 juin 1944.

 

Erreurs mineures ou limites du décor

Lors de la scène du mitraillage aérien de la plage, on peut remarquer certains chars en « trompe-l’œil », en réalité de simples panneaux de bois reproduisant des chars ; on peut noter aussi l’interruption des défenses côtières au fond du plan. La lenteur du plan en rase motte sur la plage montre qu’elle a été effectuée en hélicoptère et non en avion.

Les obstacles sur les plages de débarquement sont posés à l’envers. Dans le film, la pointe est orientée vers la mer alors qu’en réalité elle était dirigée vers les terres de façon que les péniches de débarquement y soient « guidées » jusqu’à une mine.

74555-1532336916.jpg

Lors de la séquence où les résistants entendent le second vers du poème de Verlaine (« blessent mon cœur d’une langueur monotone »), le message précédent est : « Daphné à Monique : il y a le feu à l’agence de voyage, inutile de s’y rendre ». Quand les Allemands captent le second vers, le message « Daphné à Monique » est entendu après Verlaine et non avant.

Dans la scène de la pointe du Hoc, on peut voir un Ranger n’ayant pas son chargeur clipsé à son fusil.

Dans la scène où le soldat Martini (Sal Mineo) est tué après avoir cru entendre le double clic-clac d’un de ses camarades, le soldat allemand tire deux coups avant de réarmer son fusil alors qu’il aurait dû réarmer pour pouvoir tirer une deuxième fois.

Dans les locaux des services météo britanniques, on voit un barographe enregistreur dont l’aiguille est au plus bas, ce qui est logique au vu de la dépression. À quelques dizaines de kilomètres de là, chez le pilote « Pieps », près de Calais, l’aiguille d’un instrument analogue est à la limite supérieure ; ce n’est pas logique.

 

Anecdotes

Le film fut présenté à sa sortie comme le plus cher du cinéma, avec Cléopâtre

Il resta le film noir et blanc le plus cher du cinéma jusqu’à la sortie de La Liste de Schindler en 1993.

sddefault.jpg

Références répétées à la cinquième symphonie de Beethoven : on entend régulièrement les quatre premières notes de la cinquième symphonie jouées par un tambour tout au long du film, puis par un orchestre symphonique lors du lancement du débarquement le 6 juin à l’aube. Cette association est une idée de William Stephenson, ayant pour origine la similitude des quatre premières notes de la symphonie avec le code morse de la lettre V •••— soit quatre impulsions (trois courtes et une longue), la lettre « V » étant le symbole patriotique allié de la Victoire/Victory contre le nazisme. À des fins didactiques, un bref dialogue au début du film entre deux soldats rappelle ce lien aux spectateurs n’ayant pas connu cette période de l’histoire. Ce rythme correspondant aux premières notes de la Symphonie n° 5 de Beethoven, celle-ci devint l’indicatif des émissions à destination de l’Europe occupée. La lettre V était également rappelée d’un geste de la main des index et majeur formant un V.

118900068-2.jpg

L’ancien président Dwight D. Eisenhower avait accepté de jouer son propre rôle. Néanmoins, les maquilleurs ne purent lui donner une apparence suffisamment jeune pour qu’il soit crédible dans son rôle. Henry Grace, un décorateur sans expérience d’acteur mais qui travaillait dans l’industrie cinématographique depuis les années 30 et qui était d’une grande ressemblance avec Eisenhower, fut finalement engagé, bien que sa voix soit différente. Le président Eisenhower fut néanmoins ponctuellement conseiller technique sur le film

Daniel Gélin ne put interpréter le rôle prévu dans la scène spécialement écrite pour lui par Romain Gary, en raison d’un accident de chasse qui l’a immobilisé pendant deux mois15.

Une version colorisée a été réalisée pour le 50e anniversaire du débarquement en 1994. Elle fut diffusée sur TF1, puis vendue en version VHS.

 

Bibliographie

Jean d’Yvoire, « Le jour le plus long », Téléciné no 108, Paris, Fédération des Loisirs et Culture Cinématographique (FLECC), décembre 1962-janvier 1963,

jlpl.jpg

 

GUERRE MONDIALE 1939-1945, JEAN MOULIN (1899-1943), QUI A TRAHI JEAN MOULIN ?, RESISTANCE FRANÇAISE

Qui a trahi Jean Moulin ?

Jean Moulin : derniers secrets sur son arrestation

 

jean-moulin_6045134

Qui a trahi Jean Moulin? Deux témoins clés de l’époque livrent à L’Express leurs conclusions sur le drame de Caluire.

Le 21 juin 1943, le chef du Conseil National de la Résistance est arrêté par Klaus Barbie, chef de la gestapo à Lyon. Depuis soixante-quinze ans, l’ombre de la trahison pèse sur le seul homme ayant échappé à la rafle, René Hardy, lui-même résistant.

. Pour l’Express,Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, et François-Yves Guillin, secrétaire du chef de l’Armée secrète, expliquent comment le piège s’est refermé sur « Max ». Ces derniers grands témoins de l’époque balaient tous les doutes possibles.

 

Épisode 1 : Où l’on rencontre le résistant François-Yves Guillin, 97 ans, dont le témoignage, capital, permet de reconstituer les événements qui, au printemps 1943, ont précédé l’arrestation de Jean Moulin

1430571392_auguste_fossati_before

Il fait déjà chaud sur Lyon, en cette matinée du lundi 21 juin 1943. Jean Moulin, alias « Rex », alias « Max », quitte la petite chambre qu’il occupe sous une fausse identité, au n° 2 de la place Raspail, à deux pas des berges du Rhône. Il sait que cette journée va être longue et ­mouvementée. Le 27 mai précédent, à Paris, il a présidé la réunion fondatrice du Conseil national de la Résistance (CNR). Au terme de près d’une année de négociations, cette organisation concrétise enfin l’unification des différents mouvements résistants en France.

Le CNR rassemble tous les groupes armés, toutes les sensibilités politiques et syndicales, en vue de préparer la France d’après guerre, sous l’autorité du général de Gaulle. Mais, derrière l’unité de façade, les rivalités et les jalousies perdurent. Ainsi, les chefs du mouvement Combat n’acceptent pas le fait que le commandement de l’Armée secrète (AS) – la branche militaire de la Résistance – leur ait échappé, alors qu’ils en sont à l’origine. D’ailleurs, Henri Aubry, un des dirigeants de Combat, est en conflit permanent avec le général Charles Delestraint, alias « Vidal », le chef de l’AS, son propre supérieur. Au sein de l' »armée des ombres », l’atmosphère est irrespirable.

D’autant plus que la Résistance subit des revers très durs face à l’occupant. Au printemps de 1943, la Gestapo traque sans relâche ceux qu’elle nomme des « terroristes », en particulier dans la région lyonnaise, plaque tournante entre les zones Nord et Sud. Moulin sait qu’il est recherché à la fois par la police de Vichy et par les ­Allemands, sans toutefois avoir été formellement identifié. Pire encore : le 9 juin précédent, Delestraint a été arrêté à Paris. Arrivé en train depuis Lyon, le chef de l’AS devait rencontrer plusieurs contacts dans la capitale. Mais, à la sortie du métro la Muette, dans le XVIe arrondissement, il est abordé par deux hommes, puis embarqué dans une voiture. Les deux individus sont des agents allemands. Delestraint sera déporté au camp de concentration de Dachau, en Bavière. Il y sera assassiné le 19 avril 1945, quelques jours avant l’arrivée des Alliés.

En attendant, durant les jours qui suivent ce 9 juin 1943, personne au sein de la Résistance ne sait comment le piège nazi s’est refermé sur le chef de l’Armée secrète. A Lyon, Jean Moulin n’est averti de l’arrestation que trois jours plus tard, le samedi 12 juin. Ce jour-là, François-Yves Guillin, alias « Mercure », 21 ans, secrétaire personnel du général Delestraint, accourt vers 9 heures du matin au bureau clandestin de « Max », dans le quartier de la Croix-Rousse. « Quand je lui ai annoncé la catastrophe, il s’est appuyé contre le chambranle de la porte. Il était atterré », raconte à L’Express François-Yves Guillin, comme s’il revivait la scène, soixante-quinze ans après les faits. Moulin se reprend aussitôt et intime au jeune homme l’ordre de « disparaître ». « Sinon, vous allez vous faire arrêter », lui assène-t-il alors.

 

« Hardy était un agent double. Il a travaillé pour les Allemands »

Nous sommes à la fin du mois de septembre 2018. L’été joue les prolongations sur la plaine rhodanienne. Après un premier rendez-vous, François-Yves Guillin, 97 ans, accepte de revenir plus longuement sur les événements tragiques de juin 1943. C’est la première fois ­depuis bien longtemps qu’il évoque publiquement cette période douloureuse. Chemise blanche, pull bleu et pantalon gris, M. Guillin est calé dans un fauteuil, dans le joli salon orné de gravures anciennes et de souvenirs bien présents.

Du balcon de l’appartement, la vue embrasse tout l’ouest de Lyon. En contrebas de l’immeuble perché à flanc de ­colline, les eaux de la Saône et du Rhône s’unissent à la pointe de la presqu’île du quartier Confluence. Mme Guillin assiste à l’entretien, légèrement en retrait. Cette histoire, elle vit avec depuis des décennies. À trois ou quatre reprises, durant la conversation, elle intervient doucement pour rappeler un ­détail, souligner une précision d’importance.

Lorsqu’il n’est pas sûr de son fait, ou qu’il a oublié tel ou tel point, l’ancien secrétaire de Charles Delestraint ne se prononce pas. Après un moment de réflexion, il reprend : « Il faut un certain temps pour essayer de saisir l’entière vérité, avec du recul, de la clarté. Au début de juin 1943, le général Delestraint a été arrêté à cause d’une trahison interne à la Résistance. Ensuite, le scénario était écrit. Jean Moulin a été « livré » par René Hardy, qui était un agent double, il n’y a aucun doute là-dessus. Hardy a travaillé pour les Allemands. Et personne n’a agi pour sauver Jean Moulin… »

Âgé de 31 ans à l’époque, Hardy, alias « Didot », officier de réserve, technicien à la SNCF, est un résistant de la première heure. Un homme d’action, courageux. A la tête du réseau Fer, qui couvre une centaine de gares en France, Hardy planifie des attentats et des opérations de sabotage destinés à entraver le transport de matériel et de troupes allemandes. Combattant de l’ombre, Hardy a pourtant été jugé à deux reprises pour « non-dénonciation de projet ou acte de trahison », en 1947 et en 1950. Par deux fois, il a été innocenté.

1309087542_rene_hardy_proces

Retour au samedi 12 juin 1943. Quand il apprend l’arrestation de Delestraint de la bouche du jeune Guillin, « Max » sait que l’heure est grave. Le 15 juin, cinq jours avant son 44e anniversaire, Jean Moulin adresse son dernier courrier à Charles de Gaulle. Voici ce qu’il écrit : « Mon Général, notre guerre, à nous aussi, est rude. J’ai le triste devoir de vous annoncer l’arrestation par la Gestapo, à Paris, de notre cher Vidal. » Il aborde ensuite « les causes » de l’événement : « Tout d’abord la campagne violente menée contre lui et contre moi par Charvet [pseudonyme d’Henri Frenay, le chef du mouvement Combat] qui a, à la lettre, porté le conflit sur la place publique et qui a, de ce fait, singulièrement attiré l’attention sur nous. (Tous les papiers de Charvet sont, vous ne l’ignorez pas, régulièrement pris par la Gestapo.) » En clair, Jean Moulin se plaint du manque de discrétion des chefs de Combat, alors que les services allemands sont aux trousses des résistants.

Le 19 juin, il décide d’organiser une réunion avec les principaux ­dirigeants de l’Armée secrète, pour désigner le successeur officiel du ­général Delestraint. Pour l’heure, c’est le colonel Schwartzfeld, un ­fidèle, qui doit assurer l’intérim. Ce rendez-vous capital est programmé deux jours plus tard, le 21 juin, à 14 heures 30, dans la maison du Dr Dugoujon, à Caluire, petite ville surplombant l’agglomération lyonnaise. Outre Jean Moulin, sept chefs de la Résistance sont invités. Trois d’entre eux seulement en connaissent l’adresse. En ce qui concerne le futur commandement de l’AS, le rapport de forces pèse en faveur de Moulin et des gaullistes fervents. Et cela, au détriment du mouvement Combat, qui veut garder une marge de manoeuvre : son seul représentant invité à la réunion est Henri Aubry, jusqu’alors adjoint du général Delestraint.

Au matin du lundi 21 juin, Jean Moulin multiplie les rendez-vous. A midi, il déjeune avec un émissaire fraîchement arrivé de Londres. A 14 heures, il est sur la place Carnot, très fréquentée, en face de la gare de Lyon-­Perrache. Là, au pied de la statue de la République – lieu de rendez-vous apprécié des résistants lyonnais -, il retrouve Raymond Aubrac, membre historique du mouvement Libération-Sud.

Pendant ce temps, par petits groupes séparés, les autres invités à la réunion prennent le chemin de la maison du Dr Dugoujon. Le premier d’entre eux y pénètre à 14 h 15, après avoir prudemment observé les alentours. La gouvernante du médecin le conduit au premier étage, où doit se tenir le rendez-vous clandestin.

1272

Épisode 2 : Où l’on se penche sur deux faits inattendus qui ont marqué le 21 juin 1943, jour de l’arrestation de Jean Moulin par la Gestapo à Caluire

Deux événements imprévus vont modifier le scénario initial pour le transformer en une mécanique infernale qui mènera à l’arrestation de Jean Moulin. A 13 h 40, André Lassagne, proche du général Delestraint, attend au départ du funiculaire qui mène au sommet de la colline de la Croix-Rousse, en direction de Caluire. Il a rendez-vous avec Henri Aubry (Combat), qu’il doit conduire à la réunion. Et là, surprise : Aubry n’arrive pas seul. Il est accompagné d’un autre cadre de son mouvement : René Hardy, le chef du réseau de sabotage Fer, qu’il a fait venir pour mieux ­défendre les intérêts de Combat lors de la réunion.

Problème de taille : René Hardy n’a pas été invité par Jean Moulin, et sa présence contreviendrait aux règles élémentaires de sécurité et de cloisonnement des informations. D’ailleurs, Hardy-« Didot » semble particulièrement nerveux. Mais le temps presse. André Lassagne emprunte un premier funiculaire, que les Lyonnais surnomment familièrement la « ficelle ». Aubry et Hardy prennent le suivant. Parvenu au sommet de la Croix-Rousse, le trio monte dans le tramway n° 33 et en redescend quelques minutes plus tard, à Caluire, à proximité de la maison du Dr Dugoujon. Les trois hommes se présentent à la porte vers 14 h 25. Ils sont conduits au premier étage. Aucun d’entre eux n’a, semble-t-il, remarqué qu’une jeune femme, arborant un corsage rouge, les suit à distance depuis le départ du funiculaire...

Le deuxième souci, maintenant. Arrivés par la « ficelle » à la station Croix-Rousse, Jean Moulin et Raymond Aubrac constatent que le colonel Schwartzfeld n’est pas à l’heure. Ce dernier finit par arriver avec une demi-heure de retard. Finalement, ils ne parviennent tous les trois à Caluire qu’à 15 heures. Or, rappelons-le, la réunion devait débuter à 14 h 30. La gouvernante du Dr Dugoujon prend les trois nouveaux arrivants pour des patients ordinaires. Elle les dirige vers la salle d’attente, au rez-de-chaussée. Les cinq autres résistants patientent toujours à l’étage.

Torturé, un compagnon d’infortune désigne « Max » à Barbie

La suite, dramatique, est connue. A 15 h 10, trois tractions avant noires arrivent en trombe devant la maison. Une dizaine d’hommes, menés par Klaus Barbie, lieutenant SS et chef de la Gestapo de Lyon, s’y engouffrent aussitôt. Arrestations, contrôle des identités, coups de matraque… Tandis que « Max » et six autres chefs de la Résistance sont jetés dans les voitures, René Hardy – le seul dont les mains ne sont entravées que par une corde – parvient à se dégager et se met à courir. Les Allemands tirent, semblent blesser le fuyard, mais ce dernier réussit à disparaître dans un fourré...

Les sept résistants arrêtés à Caluire vont connaître des destins très différents. Tous tragiques. Deux d’entre eux mourront en déportation, en Allemagne. L’un, André Lassagne, reviendra du camp de Dora, en mai 1945. Deux autres seront remis en liberté quelques mois après leur arrestation. Raymond Aubrac, lui, parviendra à s’évader en octobre 1943.

Dans les locaux de la Gestapo de Lyon, Jean Moulin est atrocement torturé pendant trois jours par Barbie et ses sbires. L’un de ses compagnons d’infortune, lui aussi torturé, a fini par le désigner comme étant « Max », le grand chef. Moulin, dans le coma, est par la suite transféré au siège de la Gestapo, à Paris. Puis il est placé dans un train à destination de Berlin. Il succombe à ses blessures, le 8 juillet 1943, en gare de Metz, selon l’acte de décès. Le représentant du général de Gaulle dans la France occupée est mort sans parler.

Un personnage présent à Caluire manque à ce terrible cortège : René Hardy, qui a échappé à l’arrestation. De nouveau arrêté par les Allemands au mois d’août 1943, il parviendra une seconde fois à s’enfuir par la fenêtre d’une chambre d’hôpital dont la porte était gardée par un homme armé. Évasion d’autant plus rocambolesque qu’Hardy, blessé, a un bras en écharpe. Très rapidement soupçonné d’avoir « donné » la réunion de Caluire aux Allemands, il sera donc jugé à deux reprises après la guerre, en 1947 et en 1950. Blanchi les deux fois, au bénéfice du doute, il est décédé en 1987, dans sa 76e année.

Daniel Cordier était le secrétaire de Jean Moulin. « Je continue à penser qu’il a été trahi », affirme-t-il aujourd’hui. 

default

Épisode 3 : Où un autre grand témoin, Daniel Cordier, 98 ans, ancien secrétaire de Jean Moulin, confirme que « le patron » a été victime d’une trahison au sein de la Résistance

Il n’empêche : l’affaire de Caluire hante encore et toujours la mémoire collective. Les circonstances de l’arrestation de Jean Moulin et de ses compagnons ont fait l’objet de multiples écrits – articles, livres – et de polémiques, parfois mal intentionnées. Le sujet s’apparente à un « trou noir » de l’histoire, complexe, de la Résistance. Il est pourtant aujourd’hui possible d’en éclairer les dernières zones d’ombre. Et de préciser le rôle joué par plusieurs protagonistes du drame.

Cela, pour deux raisons. Tout d’abord, grâce à un livre majeur, publié dans une relative discrétion, en avril dernier : Jean Moulin. Écrits et documents de Béziers à Caluire (L’Harmattan). Un pavé de 1 400 pages, qui dévoile de nombreux textes inédits, rassemblés par l’universitaire François Berriot. Mais aussi grâce à la mémoire et au regard distancié de deux témoins essentiels, parmi les derniers encore en vie. Deux figures de la Résistance qui sont aussi historiens, et qui ont d’ailleurs ouvert leurs archives à François Berriot. Ces deux autorités morales ont eu des vies très différentes après la guerre. Mais elles ont aussi ­affronté une expérience étonnement similaire à propos des événements qu’elles ont vécus au plus près.

Le premier est bien sûr François-Yves Guillin, qui nous a reçu à deux reprises. Après la guerre, il avait préféré « refermer le tiroir » sur son parcours dans la Résistance. Pourtant, dans les années 1980, alors qu’il se consacre à sa carrière de médecin, il se trouve contraint d’ouvrir à nouveau ses dossiers. Cela après qu’Henri Frenay, grand résistant, n° 1 de Combat, a flétri la mémoire de son ancien chef : Charles Delestraint. François-Yves Guillin se lance alors dans des études d’histoire, épluche les montagnes d’archives disponibles. Il finit par soutenir une thèse, publiée en 1995 sous forme de livre : Le Général Delestraint, premier chef de l’Armée secrète (Plon).

Daniel Cordier a défendu la mémoire du « Patron »

Le deuxième témoin qui a accepté de revenir pour L’Express sur ces semaines terribles de mai-juin 1943 est plus connu. Il s’agit de Daniel Cordier, engagé aux côtés des Français libres et du général de Gaulle dès juin 1940. Parachuté en France en juillet 1942, Cordier, alias « Caracalla », devient, à Lyon, le secrétaire particulier de Jean Moulin. Le jeune homme crypte et décode les messages que « Max » échange avec Londres et les chefs de la Résis­tance intérieure. Il franchit une trentaine de fois clandestinement la ligne de démarcation, il remet aux cadres des mouvements les sommes d’argent qui sont réparties par Moulin. Onze mois de clandestinité durant lesquels, confie-t-il sans détour, il avait « tout le temps peur ».

À la fin de la guerre, Daniel Cordier passe à autre chose, lui aussi. Le jeune bourgeois bordelais, monarchiste et adepte des idées d’extrême droite de l’Action française est devenu, au contact du « Patron » disparu – son véri­table mentor -, un esthète féru d’art, un humaniste de gauche. Peintre, il est avant tout un collectionneur avisé et un galeriste réputé. Il fuit les retrouvailles annuelles qu’organisent nombre d’anciens compagnons de lutte. Dans la nuit du 19 décembre 1964, Daniel Cordier participe bien à la veillée funèbre précédant la cérémonie du ­transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon. Mais il n’assiste pas au fameux éloge, prononcé d’une voix sépulcrale par André Malraux. D’ailleurs, on a oublié de l’y convier.

Mais, en 1977, Henry Frenay  jette un nouveau pavé dans la mare. L’ancien chef de Combat accuse Jean Moulin d’avoir été un agent « communiste » cherchant à mettre la Résistance en coupe réglée. Daniel Cordier sort de son silence pour défendre la mémoire du « Patron ». Il se replonge durant vingt années dans les archives et publie, à partir de 1989, une somme biographique monumentale sur Jean Moulin. Un travail qui, depuis lors, fait autorité.

 

Daniel Cordier : « Il y avait quelqu’un qui n’avait pas été invité à Caluire et qui a été imposé: René Hardy », souligne-t-il. 

Quand il nous reçoit pour la seconde fois dans son appartement cannois, au début du mois de juin dernier, Daniel Cordier, 98 ans, est, comme à son habitude, tiré à quatre épingles. Veste de tweed, pantalon de velours, chemise mauve et pull assorti. So British. La pièce principale donne sur la Méditerranée. Baignée de lumière, elle est encombrée de tableaux, de statuettes d’art premier et de piles de documents qui nourrissent le ­second tome de ses Mémoires, en voie d’achèvement.

Face à la table de travail, sur une étagère, le portrait serré, en noir et blanc, d’un homme arborant chapeau et écharpe. Un visage à l’expression énigmatique, et pourtant familier. La photo, reproduite dans les manuels d’histoire, est la plus célèbre de Jean Moulin. À soixante-quinze années de distance, Daniel Cordier semble par moments parler sous son contrôle. Regard pétillant, doté d’une modestie et d’une capacité d’autodérision à toute épreuve, il se fait soudain grave quand on aborde les arrestations de Caluire.

« Hardy a été blanchi deux fois. Cela ne change rien… »

Il l’a déjà dit. Il l’a écrit, notamment dans la préface du dernier ouvrage sur Jean Moulin, publié au mois d’avril sous la direction de François Berriot : « Lorsque j’ai appris la catastrophe de Caluire, en juin 1943, j’ai pensé – et je continue de le faire – qu’il avait été trahi […?]. Il y avait autour de lui un climat d’agressivité, une atmosphère détestable entretenue par quelques chefs de mouvements – qui réclamaient son rappel à Londres – et par certains de leurs lieutenants qui rêvaient ouvertement d’éliminer Delestraint et Rex [Moulin], accusés de vouloir « confisquer » la Résistance au profit de Londres… »

Lors de cet après-midi de juin 2018, ­Daniel Cordier, qui se méfie des témoignages oraux, y compris du sien, tient à préciser : « Dans l’histoire de la Résistance, il reste très difficile d’établir une vérité reconnue par tous. En tant qu’historien, je n’ai pas trouvé de preuves irréfutables. Mais, après toutes ces années, mes convictions n’ont pas changé : je pense effecti­vement que Jean Moulin a été trahi, qu’il a été livré. » Il poursuit : « La question cruciale est que, à la réunion ­organisée par Moulin, il y avait quelqu’un qui n’avait pas été invité, et qui a été imposé : René Hardy. Hardy a été blanchi deux fois. Mais, pour moi, cela ne change rien… » On l’a compris : selon Daniel Cordier, tout comme pour François-Yves Guillin, les ­arrestations du général Delestraint, le 9 juin 1943, puis du représentant de De Gaulle en France occupée, douze jours plus tard, sont inextricablement liées.

 

Dans un livre de 1400 pages sur Jean Moulin sorti en avril 2018, François Berriot révèle de nombreux documents inédits sur la chronologie des faits qui mènent à la rafle de Caluire. 

51syuNxZGVL

Épisode 4 : Où l’on remonte au mois d’avril 1943 pour démêler l’écheveau de rivalités, de règlements de comptes et de pièges qui mèneront à la rafle de Caluire.

La genèse du guet-apens de Caluire peut être datée du mois d’avril 1943. A cette période, « intoxiquées » par les services de renseignement britannique et américain, les autorités allemandes sont persuadées qu’un débarquement allié se prépare dans le Midi. En réalité, l’opération va se dérouler en Sicile, au mois de juillet suivant. Mais, dès lors, les différents services de police allemande en France resserrent encore leur surveillance en zone Sud. Ils redoublent d’efforts pour infiltrer les mouvements ­résistants et, si possible, pousser certains de leurs membres à trahir leurs compagnons d’armes.

La Gestapo déniche l’oiseau rare, à la fin du mois d’avril, en la personne de Jean M., alias « Lunel ». Cet homme de 35 ans est pourtant un résistant, oeuvrant dans la Vienne. Muté à Marseille, il y intègre les groupes clandestins. Le voici membre de Combat, et bientôt homme de confiance de Maurice Chevance, le chef régional de l’Armée secrète. « Lunel » remplit des missions à Marseille, mais aussi à Lyon. À ce titre, il détient des informations cruciales : il connaît certains résistants sous leur pseudonyme, ainsi que des lieux de rendez-vous, des boîtes aux lettres clandestines…

Conjonction d’imprudences et de négligences coupables

Mais, à la fin d’avril 1943, Jean M.-« Lunel » est arrêté par la Gestapo dans une taverne marseillaise. Rapidement, il accepte, contre une somme rondelette, de travailler pour les nazis. En gage d’allégeance, il leur livre son propre supérieur dans l’Armée secrète, Maurice Chevance. Enrôlé dans la Gestapo, le nouvel agent est envoyé à Lyon, où il se met au service de… Klaus Barbie. « Lunel » est intégré au sein du Sonderkommando (commando spécial) chargé de traquer les résistants dans la région lyonnaise. On y retrouve notamment Robert Moog, un Franco-Allemand qui travaille pour l’Abwehr, le service de renseignement militaire. Au mois de mai 1943, Klaus Barbie connaît la composition de l’organigramme de l’Armée secrète, sans détenir l’identité exacte de ses responsables. Et le duo « Lunel »-Moog fait bientôt des ravages dans les rangs de la Résistance…

Une conjonction d’imprudences, de négligences coupables et d’arrière-pensées inavouables va leur faciliter la tâche. Les premiers jours de juin, Henri Aubry, le chef de cabinet du général Delestraint, dépose malencontreusement, dans une boîte aux lettres lyonnaise « grillée », un message non codé. Le courrier évoque le prochain déplacement à Paris du chef de l’AS. « Lunel » connaît l’existence de cette boîte. La Gestapo est donc informée des rendez-vous parisiens de Delestraint.

Mais Henri Aubry – semble-t-il très perturbé à ce ­moment-là par l’état de santé de sa femme, qui vient ­d’accoucher – « oublie » d’avertir son supérieur, ou quiconque, de sa bévue et des risques encourus. Voilà pourquoi Charles Delestraint est cueilli près du métro la Muette, le 9 juin suivant. Ce n’est que le début d’une réaction en chaîne. Car, quelques dizaines d’heures auparavant, dans la nuit du 7 au 8 juin, « Lunel » et Moog ont aussi arrêté René Hardy, le chef du réseau de sabotage Fer. Hardy-« Didot » prend le train du soir à la gare de Lyon-Perrache pour se rendre, lui aussi, à Paris. Sur le quai, « Lunel » le reconnaît…

Arrêté à bord du train, René Hardy est remis deux jours plus tard à Klaus Barbie. Celui-ci ne connaît pas le rôle exact de « Didot » au sein de la Résistance, mais il sait que c’est une prise de choix. Il le met devant le fait accompli : Hardy devra informer régulièrement la Gestapo des faits et gestes de ses compagnons. Faute de quoi, la SS s’en prendra à sa fiancée, ou aux parents de cette dernière. René Hardy est en effet tombé follement amoureux d’une jeune femme rencontrée quelques mois auparavant dans un café. ­Manifestement, il ignore que celle-ci, Lydie Bastien, 21 ans, travaille probablement déjà pour les Allemands… Il accepte le pacte machiavélique proposé par Barbie. René Hardy est relâché dès le 11 juin.

Il fait alors un choix irréparable : ne confier à personne – pas même à ses proches de Combat, Frenay, Bénouville, Aubry… – qu’il a été arrêté, puis détenu pendant près de deux jours par la Gestapo. Au contraire, il maquille les faits, expliquant qu’il est parvenu à échapper à une filature… Pour quelles raisons ? Est-ce pour protéger sa fiancée ? Se pense-t-il suffisamment malin pour leurrer les agents allemands qui vont bien évidemment le pister ? Redoute-t-il d’être démis de ses responsabilités dans la Résistance, de devoir renoncer à l’action et au budget mensuel imposant (200 000 francs) qui lui est ­alloué ? Cela reste un mystère. Remis en liberté le 11 juin, Hardy replonge, en apparence seulement, dans la clandestinité. Pour ses compagnons de lutte, il redevient « Didot ». De son côté, Klaus Barbie, stratège redoutable, ne déclenche pas une vague d’arrestations.

Cette fois, tous les éléments du piège sont en place. La chronologie des faits qui mènent jusqu’aux arrestations du 21 juin 1943, à Caluire, est implacable. Nous la connaissons dans les moindres détails grâce aux écrits de Jean Moulin et aux documents inédits révélés par le livre publié au mois d’avril dernier.

 

Klaus Barbie lieutenant SS et chef de la Gestapo de Lyon, avait « retourné » au moins deux résistants pour traquer Jean Moulin, au printemps 1943 .

e59b320e-60bc-4fcf-ba75-0bf206765e24-2060x1236

Épisode 5 : Où François-Yves Guillin raconte sa rencontre, après guerre, avec la jeune femme au corsage rouge, agent double, qui suivait rené Hardy le 21 juin 1943, juste avant l’arrestation de Jean Moulin. Et où l’on croise Klaus Barbie, assis incognito sur un banc

Le samedi 19 juin, donc, Moulin décide de convoquer pour le surlendemain une réunion destinée à désigner le successeur du général Delestraint à la tête de l’Armée secrète. Il fait transmettre le message aux sept invités. Or Henri Aubry informe le jour même René Hardy de cette rencontre à venir. C’est ce qu’il affirmera lui-même, en 1950, dans sa déposition lors du second procès intenté contre Hardy. « J’ai indiqué alors à Hardy que « Max » [Moulin] serait présent à la réunion. J’ai demandé à Hardy de venir pour m’aider au point de vue influence, et que Combat soit plus représenté au sein de la réunion », déclare Aubry devant le tribunal. Selon plusieurs sources, René Hardy a été contraint d’accepter deux ou trois autres contacts avec les services de Barbie, entre le 11 et le 21 juin. Qu’a-t-il dit ou consenti à faire lors de ces entrevues ? Nous allons y revenir.

Derrière son journal, Klaus Barbie observe la scène

Le dimanche 20 juin, à la veille de la réunion prévue, un autre épisode troublant se produit. Il est rapporté, à quelques détails près, par les protagonistes présents. Vers 11 heures du matin, Henri Aubry rejoint sa secrétaire, Madeleine Raisin, à côté du pont Morand, qui relie le quartier de la Croix-Rousse à la rive gauche du Rhône. Là, ils retrouvent René Hardy, déjà présent sur place.

Voici d’ailleurs la description qu’Henri Aubry fait de ce rendez-vous, lors du procès de 1950 : « Le 20 juin 1943, j’ai retrouvé Hardy au lieu indiqué, le pont Morand. Je revois la scène de ce contact. J’ai l’impression qu’Hardy était assis sur un banc. […] Je vis donc Hardy assis sur un banc, et un individu lisant un journal déployé. Mme Raisin est arrivée en même temps que moi, sur ma droite, au lieu où se trouvait Hardy. J’ai dit à Mme Raisin de [lui] remettre les 200 000 francs enveloppés dans un papier […], je suis revenu à eux […] et j’ai embarqué Didot [Hardy] avec moi. »

Voyons maintenant comment Madeleine Raisin ­relate la même scène, lors du procès de 1950 : « Enfin, je l’ai vu [René Hardy], le 20 juin 1943, au pont Morand, vers 11 h 30. Aubry avait alors rendez-vous avec lui et avec moi. Je devais remettre des fonds (je crois, 200 000 francs). […] Hardy me dit : « Allons nous asseoir. » Je remarquai alors, sur le banc, un homme qui lisait un journal largement déployé. Je n’ai pas prêté particulièrement attention à cet individu. Je fis cependant remarquer à Hardy qu’il y avait cet individu sur le banc. […] Je suis partie, laissant Aubry et Hardy ensemble. »

Qui est le mystérieux individu assis sur le banc ? ­Madeleine Raisin apporte une réponse stupéfiante un peu plus tard, lors du procès. Elle raconte alors son ­arrestation, deux jours après cet épisode, c’est-à-dire au lendemain de la rafle de Caluire. En effet, sans nouvelles d’Aubry, son chef, depuis vingt-quatre heures, elle vient rôder aux abords de la villa que ce dernier occupe, à l’ouest de Lyon. Elle est aussitôt interpellée par un homme à l’accent allemand, qui l’entraîne dans un parc voisin. Là, elle se retrouve face à Klaus Barbie.

Elle raconte : « Il continua en me demandant ce que je faisais, le dimanche précédent, au pont Morand ; je fis semblant de ne pas comprendre, mais je me rendis compte qu’il était au courant du rendez-vous que j’avais eu, en cet ­endroit, avec Aubry et Hardy. » Elle ajoute : « Il continua d’ailleurs en précisant : « L’homme qui était assis sur le banc, c’était moi. »

Un message découvert trop tard

Une autre femme apporte une lumière encore plus crue sur le déroulement des dernières heures précédant la réunion du 21 juin 1943 à Caluire. Témoin direct des événements, elle dépose également à l’occasion des deux procès de René Hardy. En 1943, Edmée D. a 36 ans. Elle est agent de liaison au sein d’un service de renseignement britannique actif en France occupée. Or le 16 avril 1943, alors qu’elle est en mission à Lyon, elle est arrêtée par la Gestapo. Faute de preuves, elle est relâchée le lendemain, à la condition de se présenter aux services de police allemands chaque fois qu’elle revient dans la capitale des Gaules. Libérée, elle prévient immédiatement le chef de son réseau de renseignement, Georges Groussard. Ce dernier lui enjoint d’accepter le rôle périlleux d’agent double.

Au premier procès, Edmée D. détaille la suite des événements : « C’est ainsi que, le 21 juin 1943, me trouvant à Lyon, je fus convoquée par la Gestapo. Les Allemands me firent la proposition suivante : « Nous allons vous présenter un Français qui a compris. Cet homme du nom de Didot […] a accepté de travailler pour nous, tout en restant en rapport avec Londres. Vous aurez à suivre cet homme cet après-midi, et vous reviendrez nous dire dans quel immeuble et dans quelle rue il se sera rendu. » »

Au second procès Hardy, Mme D. décrit cette filature du 21 juin 1943, en début d’après-midi : « Vers 14 heures ou à peu près, on m’a menée au bout du pont Morand ; on m’a fait traverser le pont à pied, et sûrement que j’étais ­accompagnée [suivie par la Gestapo]. » Ce lundi 21 juin, Edmée D. porte un corsage rouge, voyant et reconnaissable à distance… Elle poursuit : « J’ai vu Didot […]. Je l’ai très bien reconnu […], j’ai compris qu’il prenait la ficelle [le funiculaire] : c’est ce que j’ai fait, et nous sommes montés ensemble. »

Selon elle, René Hardy est accompagné d’un autre homme : il ne peut s’agir que d’Henri Aubry. Edmée D. relate ­ensuite le trajet en tramway. Un homme à vélo – André Lassagne, l’un des invités à la réunion – les guide jusqu’à une maison. « J’ai repris le tram descendant et, en bas de la ficelle, j’ai trouvé les voitures allemandes », poursuit-elle. Après avoir tenté de tergiverser, elle finit par indiquer aux hommes de Barbie la maison du Dr Dugoujon… Lors de ce témoignage accablant, l’ex-agent double Edmée D. ­explique aussi avoir tenté, à trois reprises, le 21 juin, au moins deux heures avant l’issue fatale, d’avertir des résistants de la trahison de « Didot » et des arrestations prévues à Caluire. Plusieurs sources confirmeront après guerre qu’une « jeune femme, jolie », « qui portait un corsage rouge », « l’air affolé », a débarqué dans deux lieux différents pour donner l’alerte. Elle a même laissé un message écrit en ce sens. Le destinataire le découvrira trop tard…

A l’occasion de ses recherches pour sa thèse d’histoire, au tournant des années 1980-1990, François-Yves Guillin avait longuement rencontré Edmée D. « Toute sa vie, elle a regretté d’avoir endossé ce rôle d’agent double. Elle avait été totalement dépassée par les événements. Mais son ­témoignage était extrêmement précis, relève-t-il. Elle a réellement tenté de donner l’alerte peu avant la réunion de Caluire. C’est un fait avéré. Et elle a fourni beaucoup de détails sur des faits qui se sont effectivement déroulés. »

Comment alors expliquer que René Hardy ait été blanchi à deux reprises ? « S’il avait été jugé à la Libération, je ne pense pas qu’il aurait été innocenté. Mais, en 1947, et plus encore en 1950, on avait tourné la page de la guerre, ­souligne François-Yves Guillin. Le général de Gaulle avait appelé à la réconciliation nationale. L’histoire de la Résistance était racontée comme une épopée extraordinaire, unique. Il était impossible de laisser place à la moindre critique. Affirmer publiquement que, parmi les résistants les plus éminents, il y avait eu trahison, c’était impensable. C’était inaudible, politiquement parlant. »

Pourtant, en février 1947, un illustre personnage s’était laissé aller à une confidence auprès de son aide de camp : « Les camarades de résistance se sont livrés à cette infamie, cette extrémité d’infamie de livrer leurs frères. Pourquoi ? Pour arriver… pour arriver premiers à la Libération. » L’homme qui prononce ces mots terribles, c’est Charles de Gaulle. Certes, ces propos n’ont pas été retenus par l’histoire officielle. Mais ils ont été prononcés juste après le premier acquittement de René Hardy.

 

https://www.lexpress.fr/actualite/societe/jean-moulin-derniers-secrets-sur-son-arrestation_2049917.html?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&Echobox=1543055929&fb

 

Jean Moulin (1899-1943)

Figure phare de la Résistancefrançaise lors de la Seconde Guerre mondiale,  Jean Moulin a fait preuve d’un courage et d’une détermination sans bornes dans son combat. À lui seul, il a organisé et unifié la Résistance au sein du CNR, naturellement convaincu que tel était son devoir de Français. 

De l’enfance aux études

Jean Moulin est né le 20 juin 1899, à Béziers, au sein d’une famille d’universitaires. Il grandit dans l’insouciance de l’enfance, durant laquelle il montre de fortes aptitudes de dessinateur. Ayant obtenu son baccalauréat en 1917, il suit des études de droit à l’université de Montpellier, tout en travaillant au cabinet du préfet de l’Hérault. En pleine guerre mondiale, il est mobilisé et ainsi contraint d’interrompre ses études. Mais l’armistice est signé avant son premier combat, ce qui lui permet de reprendre son cursus et ses activités dès la fin de l’année 1919. Il obtient sa licence de droit en 1921. 

Une carrière administrative précoce
Très jeune, Jean Moulin entretient une profonde passion pour la politique. Socialiste engagé, son père n’est sans doute pas étranger à un tel sentiment. En effet, il influe grandement sur les conceptions politiques de son fils et l’amène sur la voie républicaine. Particulièrement impliqué dans l’organisation du pays, Jean Moulin devient, dès 1925, le plus jeune sous-préfet de France, à Albertville, puis à Chateaulin.  Déterminé et passionné, Jean Moulin s’investit dans ses fonctions et dans ses opinions politiques. Il devient chef du cabinet du Ministère de l’Air du Front populaire en 1936. Ainsi, au cours de la guerre d’Espagne, il n’hésite pas à soutenir les républicains. Ses qualités et son dévouement lui valent d’être nommé préfet d’Aveyron en 1937. Une fois de plus, il est le plus jeune français à assurer ce type de fonctions

L’entrée dans la Résistance

En juillet 1939, Jean Moulin est nommé préfet de Chartres, peu de temps avant l’invasion du pays par les Allemands. Dès le début de la guerre, il demande à combattre pour la France en tant que sergent de réserve. Toutefois, il se heurte au refus de l’administration, qui le maintient à la préfecture. La France est envahie le 10 mai 1940 et Jean Moulin s’efforce de maintenir le calme en Eure-et-Loire. En tant que préfet, il va bientôt devoir faire un choix déterminant. En effet, en juin 1940, les nazis lui soumettent une déclaration selon laquelle un groupe de tirailleurs sénégalais appartenant à l’armée française aurait commis des crimes graves. Conscient de l’innocence des accusés, Jean Moulin refuse de signer le document. Ayant osé tenir tête à l’occupant, il est battu puis emprisonné. Son refus de collaborer l’amène à commettre un acte qui témoigne de son courage et de sa détermination : il tente de se trancher la gorge à l’aide d’un bout de verre. Il échappe à la mort de justesse, puis est révoqué par le gouvernement de Vichy  en novembre 1940. C’est à cet instant qu’il fait concrètement ses premiers pas dans la Résistance. 
Sa mission : unifier la Résistance

Convaincu de son devoir de lutte contre l’occupant, il se rend à Londres pour rencontrer le général de Gaulle,  en 1941. Les deux hommes ne tardent pas s’accorder leur confiance et Jean Moulin se voit confier la lourde tâche d’unifier la Résistance dans le Sud de la France. Assuré d’un soutien matériel essentiel, il rejoint le pays dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942. Il prend différentes identités, dont celles d’un agriculteur et d’un directeur de galerie d’art. Aux prix de grands efforts, il tente de rallier les différents mouvements de résistance entre eux et sous l’autorité du Général. Dans un premier temps, il contacte tous les chefs des différents mouvements de résistance. Ensuite, il s’efforce, après avoir créé l’Armée secrète (AS), de mettre en place différents services : parachutage, information, presse, transmissions, comité général d’études, noyautage des administrations publiques…

Durant cette période, il semble que sa volonté et son courage aient naturellement pris le pas sur la fatigue. Doté d’une énergie inépuisable, il parvient encore à réunir les trois grands mouvements de résistance français, à savoir Combat de Henri Frenay, Franc-Tireur de Jean-Pierre Levy et Libération-Sud d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Il les rassemble au sein du Mouvements Unis de résistance (MUR). Toutefois, les conflits entre différents chefs résistants ne lui facilitent la tâche. Après un bref retour à Londres au début de l’année 1943, où il rend son rapport au Général de Gaulle   il est ensuite chargé de mettre en place le Conseil national de la Résistance (CNR). Il s’agit en fait de réunir toutes les organisations (mouvements, partis politiques et syndicats) sous une même entité politique. C’est Jean Moulin lui-même qui en prend la présidence.

Trahi, arrêté, torturé, tué

La première réunion du CNR se déroule le 27 mai 1943, à Paris. Mais les conflits au sein de la Résistance ne s’atténuent pas. Certains espèrent même pouvoir évincer Jean Moulin. Lorsque le chef de l’Armée secrète, le général Delestraint, est arrêté par l’occupant au début du mois de juin, Jean Moulin organise en urgence une réunion des responsables militaires à Caluire, afin de s’organiser en l’absence du malheureux. 

Le 21 juin 1943, la Gestapo envahit le lieu de rassemblement et arrête tous les participants. La trahison, ou dénonciation, semble évidente. Jean Moulin est emprisonné à lyon et torturé pendant plusieurs jours. Malgré les souffrances abominables qu’il endure, jamais il ne donnera une quelconque information sur le mouvement qu’il a mis en place. Il meurt lors de son transfert en Allemagne, le 8 juillet 1943. Sans chercher la gloire ou une quelconque reconnaissance, Jean Moulin a lutté corps et âme pour libérer sa nation du joug nazi. Jusqu’à son dernier souffle, il a mené une résistance autant psychique que physique. Ses cendres reposent au Pnathéon  depuis 1964 et son combat héroïque reste à jamais ancré dans l’Histoire.

GUERRE MONDIALE 1939-1945, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MORTS PAR LA FRANCE, PAT PERNA

Morts par la France : un album de Pat Perna

Morts par la France Album 

Pat Perna et Nicolas Otero

Editions les Arènes, 2018. 144 pages

Morts-par-la-France

 « Morts par la France », le massacre de Thiaroye en bande dessinée

Présentation de l’éditeur

1er décembre 1944, camp de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar. L’armée française ouvre le feu sur des centaines de tirailleurs sénégalais tout juste rentrés de quatre années de captivité. Après un travail de recherche acharné de plus de vingt ans, l’historienne Armelle Mabon a découvert qu’il s’agissait en réalité d’un véritable crime d’Etat prémédité. Ce sont plus de 300 hommes qui auraient été froidement exécutés par l’armée française. Archives maquillées, faux rapports, documents dissimulés, intimidations nous sommes face à un mensonge officiel qui perdure encore aujourd’hui.

 

Une bande dessinée Morts par la France retrace l’enquête de l’historienne Armelle Mabon sur le massacre de centaines de tirailleurs sénégalais, le 1er décembre 1944.

 

Le 1er décembre 1944, les forces coloniales françaises ouvrent le feu sur des tirailleurs sénégalais. Détenus pendant quatre ans par l’armée allemande en zone occupée, ces ex-prisonniers de guerre venaient d’être rapatriés en Afrique.

Rassemblés dans l’enceinte de la caserne de Thiaroye, près de Dakar, ils réclamaient le paiement de leur solde de captivité. Plusieurs centaines d’entre eux tombent. Le massacre, dissimulé par l’État en mutinerie réprimée dans le sang, est raconté dans la magistrale bande dessinée Morts par la France, du journaliste Pat Perna et du dessinateur Nicolas Otéro, publiée aux éditions Les Arènes.

« Crime de masse prémédité »

Le duo relate le travail mené par l’historienne Armelle Mabon. Depuis une vingtaine d’années, cette maîtresse de conférences à l’université Bretagne-Sud fouille sans relâche les archives pour faire toute la lumière sur ce « crime de masse prémédité », dont le bilan officiel s’élève à 35 décès.

En confrontant les sources, dans les archives militaires françaises, mais aussi britanniques, elle a mis au jour ce qu’elle qualifie de « mensonge d’État ». « La manipulation des faits, la rédaction de rapports mensongers et la falsification de documents ont visé à réduire le nombre de rapatriés et à prétexter une rébellion armée qui n’a jamais existé », dit-elle.

Le général Dagnan, qui commandait la division Sénégal-Mauritanie, indique dans un rapport que 1 300 tirailleurs ont débarqué du bateau à Dakar. Or, un télégramme de Londres et des documents du ministère des colonies affirment au contraire qu’ils étaient 1 700 à embarquer en France. Entre le départ et l’arrivée, il manque près de 400 hommes. Cette différence vise, selon Armelle Mabon, à masquer le nombre des victimes.

 

Les descendants des victimes attendent toujours

Un nombre forcément élevé, au vu de l’armada déployée : un char, deux half-tracks (autochenilles blindées), trois automitrailleuses, trois compagnies indigènes, deux bataillons d’infanterie et un peloton de sous-officiers et d’hommes de troupe français.

« Avec de tels moyens et à moins que nous ayons eu affaire à des tireurs amateurs, les morts devaient se compter par centaines », estime un haut gradé de l’armée sénégalaise, interrogé par Pat Perna pour son enquête parue dans la revue XXI, jointe à la BD.

Construit comme une enquête policière, le récit s’appuie sur plusieurs personnages de fiction. Un procédé narratif qui permet de représenter les écueils rencontrés par la chercheuse : fonctionnaires censeurs, historiens mystificateurs, politiciens sous influence… Le dénouement se jouera dans le réel : les descendants des victimes attendent toujours l’exhumation des corps, et la reconnaissance par la France de la gravité des faits.

https://www.la-croix.com/Culture/Livres-et-idees/Morts-France-massacre-Thiaroye-bande-dessinee-2018-08-16-1200962062

KG-TS-07 - copie_0

ANTISEMITISME, GUERRE MONDIALE 1939-1945, NEGATIONNISME, RACISME, ROBERT FAURISSON (1929-2018), SHOAH

Robert Faurisson, le père du négationnisme français

Robert Faurisson

661francetv-actu-articles9f3d304dda647c6a927abb1fe4e2a4dcmort-de-robert-faurisson-les-theses-negationnistes-continuent-a-avoir-un-echo_16018399

 

Robert Faurisson, né en janvier 1929 à Shepperton est décédé le 21 octobre 2018 à Vichy. Il était un militant négationniste.

Professeur de lycée, puis maître-assistant en lettres modernes   à l’université, il connaît un début de notoriété à partir de la fin des années 1960 en publiant une étude sur Rimbaud et avec sa thèse consacrée à Lautréamont.. À la fin des années 1970, il accède à la célébrité à travers une série de scandales médiatiques et de procès en raison de sa négation du génocide juif. Il devient en France, à partir des années 1980, une icône des négationnismes d’extrême droite et d’ultra-gauche, convergeant dans les années 2000 dans une partie de l’antisionisme en Occident comme dans le monde arabo-musulman. Jugé antisémite, proche des milieux d’extrême-droite, voire néonazis, il a été condamné à plusieurs reprises pour « incitation à la haine raciale » et « contestation de crime contre l’humanité ».

Figure emblématique du négationnisme, il ajoute aux auteurs fondateurs de ce courant, Paul Rassinier et Maurice Bardèche,, une fixation sur le prétexte de la négation de l’existence des chambres à gaz. Il joue sur l’apparente crédibilité d’une démarche hypercritique pseudo-scientifique, , unanimement disqualifiée dans le monde de la recherche. Qualifié de « faussaire de l’histoire » par Robert Badinter, , il attaque ce dernier en diffamation mais est débouté par la justice qui acte cette qualification en 2007. Dans un jugement du 6 juin 2017, confirmé en appel le 12 avril 2018, le tribunal de grande instance de Paris établit qu’écrire que Faurisson est « un menteur professionnel », un « falsificateur » et « un faussaire de l’histoire » est conforme à la vérité.

 

Origines familiales et formation

Il naît au Royaume-Uni (Shepperton, Comté de Surrey), d’un père français,  et d’une mère écossaise, sous le nom de Robert-Faurisson Aitken. Il a trois frères et trois sœurs

Durant son enfance, sa famille se déplace au gré des postes occupés par son père : à Saïgon, Singapour, Kobe, Shanghai jusqu’en 1936, où elle revient en métropole. Il fait alors ses études principalement au petit séminaire de Versailles, au collège de Provence à Marseille et au Lycée Henri-IV à Paris) où il a pour condisciple Pierre-Vidal Naquet.. Puis il fait des études de lettres classiques à la Sorbonne.

 

Professeur de l’enseignement secondaire

Sa carrière d’enseignant commence en 1951 avec un poste d’adjoint d’enseignement successivement à Paris, après une maîtrise de lettres consacrée à « La psychologie dans les romans de Marivaux » et l’obtention d’un diplôme supérieur de lettres (DES). Nommé au collège de Nogent-sur-Marne à la rentrée 1952, il interrompt ses activités professionnelles pour raison de santé en février 1953. Il reprend l’enseignement à la rentrée 1955 au lycée Blaise-Pascal d’Ambert. Pour sa biographe Valérie Igounet, « la carrière d’enseignant de Robert Faurisson n’est pas limpide. Lorsqu’on s’y attarde, on se rend compte qu’elle est traversée de rumeurs [qui] concernent davantage son comportement sur ses méthodes pédagogiques » : « Robert Faurisson est excessif, “très nerveux et colérique” et, en même temps, il fait preuve d’un comportement pour le moins original ».

Agrégé de lettres en 1956, il est nommé professeur au lycée des Célestins de Vichy (1957-1963), un établissement de filles. Il est ensuite affecté au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand (1963-1969), qui accueille des garçons. Le rapport de la Commission sur le racisme et le négationnisme à l’Université Jean-Moulin-Lyon III résume en ces termes sa carrière dans le secondaire : « Il y est considéré comme un enseignant d’un haut niveau intellectuel, connaissant bien sa discipline et passionné par son métier. Il est en revanche critiqué pour son attitude envers les élèves et sa hiérarchie, avec laquelle il entre dans des conflits sérieux et répétés. De 1958 à 1962, il fait l’objet à plusieurs reprises de mises en garde écrites à cause de la violence verbale dont il fait preuve envers certaines élèves, en particulier des élèves françaises d’origine algérienne, ou à cause de ses emportements à l’égard de la direction, qui demande à plusieurs reprises sa mutation dans un autre établissement. ».

Il acquiert à cette époque une brève notoriété, tout d’abord en 1961 avec la publication d’un article intitulé « A-t-on lu Rimbaud ? » qui suscite une polémique littéraire. Puis, en mars 1962, la presse locale et nationale signale qu’il a été incarcéré à Riom pour « offense au chef de l’État » ; « le rapport de l’officier de police général décrit un homme “vociférant” des injures à la cantonade contre le chef de l’État, le préfet et les policiers présents » :

« Oui… Vous n’êtes pas des hommes libres, vous !… vous servez l’État, hier Léon Blum, aujourd’hui Ferhat Abba… moi… je suis libre, vous entendez ; libre !… J’emmerde de Gaulle, le préfet, le sous-préfet. »

Après l’ouverture d’une information judiciaire et un nouvel incident lors de son audition par le juge d’instruction qui relève « l’état d’exaltation extrême de Faurisson », il est incarcéré, puis finalement condamné à deux reprises à des peines d’amende et d’emprisonnement avec sursis, une expertise médicale ayant retenu « le caractère exalté de Robert Faurisson qui serait de nature à “atténuer sa responsabilité dans une certaine mesure” »

C’est également durant cette période que son nom apparaît à l’occasion de l’affaire Audin : Faurisson donne un peu d’argent au Comité Audin ; mais par la suite, il envoie une lettre dans laquelle il demande qu’on ne lui envoie plus l’« ignoble littérature [du Comité] », qu’il a donné « par pitié pour Mme Audin », ajoutant : « Et puis, un bon conseil, cachez vos juifs. Je comprends qu’un Vidal-Naquet vibrionne à plaisir dans cette malodorante affaire, mais… ».

Il semble donc qu’à cette époque, Robert Faurisson ne soit pas encore devenu le « libéral relativement apolitique » auquel Noam Chomsky apportera son soutien vingt ans plus tard.

 

Carrière universitaire

De 1969 à 1973, il est maître assistant stagiaire puis titulaire de littérature française à Paris III. En juin 1972, il soutient sa thèse de doctorat d’Etat sur La Bouffonnerie de Lautréamont. De décembre 1973 à mars 1980, il est maîtres de conférences en littérature contemporaine à l’université Lyon II..

Il se signale de nouveau à l’attention des médias par le traitement qu’il fait subir aux poèmes de Nerval en 1977, mais s’impose définitivement durant les années 1978-1980 qui marquent le début de l’affaire Faurisson : il devient alors le principal négationniste français et un des principaux à l’échelle mondiale. Cette affaire a des conséquences notables sur sa carrière universitaire qui prend fin de façon brutale, sans qu’il soit privé de ses ressources.

De 1980 à sa retraite en 1995, il est détaché, à sa demande, au Centre national de télé-enseignement (CNTE) (actuel CNED) sans aucune activité effective d’enseignement. En 1980, alors qu’il n’a plus aucune activité de recherche ni d’enseignement au sein de l’Université, il bénéficie d’une mesure collective de reclassement qui lui donne le grade de professeur des universités.  

 

Les mystifications littéraires

Au cours des années 1960 et 1970, Robert Faurisson mène de front ses publications sur la littérature et ses premiers écrits négationnistes, où se retrouve le même discours de dénonciation de supposées « mystifications », qu’elles soient littéraires ou historiques. Pour l’historienne Valérie Igounet, il est alors essentiellement un « provocateur » à la recherche de la célébrité. Pierre Milza insiste pour sa part sur la dimension paranoïaque de sa démarche, tandis que Jean Stengers   voit une « fêlure [qui] se manifeste par deux traits : d’une part par un délire interprétatif, et d’autre part par une forme de folie obsessionnelle, c’est-à-dire d’idée fixe ». Henry Rousso et Valérie Igounet soulignent également le rôle que pourrait avoir joué pour Robert Faurisson comme pour son inspirateur Paul Rassinier l’image pervertie de Jean Norton Cru et (à propos de Rassinier) la « posture assez classique, qu’on a connue après la Première Guerre mondiale, de remise en cause des mythologies, des récits sur la guerre : une vision hypercritique, qui est une forme de réaction à des récits presque inaudibles, sur l’horreur».

Le succès relatif de sa production littéraire le conduit finalement à la fin de cette première époque à se consacrer exclusivement au négationnisme.

 A-t-on lu Rimbaud ? (1961)

En 1961, Robert Faurisson publie dans la revue Bizarre une  étude de l’œuvre d’Arthur Rimbaud, sous le titre A-t-on lu Rimbaud ?. Lors de sa première édition, le texte est signé des simples initiales R. F., l’auteur souhaitant dans un premier temps garder l’anonymat dans une mise en scène médiatique jouant sur le mystère. La thèse de l’étude est d’attribuer au sonnet Voyelles, de Rimbaud, un sens érotique et scatologique, censé avoir été ignoré jusqu’à cette révélation.

Les critiques sont partagés. Antoine Adam, André Breton et Pieyre de Mandiargues lui font un accueil favorable. René Etiemble, est en revanche très sévère. La revue rebondit sur le sujet en publiant en 1962 un numéro spécial consacré à L’Affaire Rimbaud. L’originalité de l’interprétation faurissonnienne est par la suite relativisée. Sans être totalement écartée, l’interprétation érotique du sonnet n’est retenue par d’autres critiques qu’avec davantage de prudence.

 A-t-on bien lu Lautréamont ? (1972)

Robert Faurisson publie en janvier 1971 un premier article consacré à Lautréamont dans la Nouvelle Revue française, intitulé « Les divertissements d’Isidore ». Il y présente sa thèse sur Lautréamont. Les Chants de Maldoror et les Poésies seraient une parodie, là encore insoupçonnée jusqu’à cette démystification. L’article est salué dans Rivarol. Invité à l’émission littéraire Post Scriptum (avril 1971), Robert Faurisson y est notamment confronté à Gérard Legrand. Il soutient de manière provocante qu’il suffit d’étudier le texte « au ras des pâquerettes » pour y voir « la plus belle mystification littéraire » qu’on ait jamais vue.

En 1972, il présente sa thèse sur Lautréamont. La vision de Faurisson est à nouveau contestée, le jury critiquant « la méthode littéraire […] au ras du texte, certes novatrice et provocatrice mais également simpliste car épousant un parti-pris insoutenable », tandis qu’il se voit notamment accusé par le critique Pierre Albouy de « poujadisme intellectuel ». La thèse est cependant publiée par Gallimard. Bien que suscitant moins d’écho que sa précédente publication sur Rimbaud, l’ouvrage reçoit un accueil partagé : le caractère provocateur de l’auteur est fréquemment souligné, tandis qu’une partie des critiques sont beaucoup plus sévères. Dans une étude récente, Guy Laflèche, professeur au Département des études françaises de l’université de Montréal, spécialiste de Lautréamont et auteur d’une édition critique des Chants de Maldoror, considère les travaux de Faurisson sur Lautréamont comme un « torchon », reprochant à Faurisson contresens, confusions entre sens propre et sens figuré, interprétations hors contexte, lectures au premier degré, redites, critique normative et savoir mal digéré.

Après avoir brièvement enseigné à Paris, Robert Faurisson est nommé fin 1973 à l’Université Lyon II, contre l’avis de celle-ci, sans que cela puisse cependant être imputé à ses premières activités négationnistes. S’il est défendu et apprécié par un « petit noyau d’étudiants », ses cours sont peu fréquentés. Il se retrouve peu à peu isolé au sein de l’Université Lyon-II

 

La « méthode Ajax » de critique de textes

Durant ses années d’enseignement, il se présente comme l’initiateur d’une nouvelle méthode de « critique de textes et de documents, recherche du sens et du contresens, du vrai et du faux », baptisée « méthode Ajax » du nom du produit ménager en raison de son aspect « décapant » : elle refuse toute prise en compte du contexte et de l’auteur et s’en tient à une lecture au pied de la lettre du discours. Celui-ci se prête alors aisément à une hypercritique une  conduisant systématiquement à en rejeter l’authenticité ou la sincérité. Faurisson applique bientôt cette même « méthode d’investigation littéraire » aux sources historiques, coupées de leur contexte et réduites au sens immédiat des termes, auxquels il peut alors « conférer un sens unique à partir d’un postulat original». Il va ainsi contribuer à donner un habillage scientifique aux discours politiques d’auteurs comme Maurice Bardèche ou Paul Rassinier ou à ceux plus récents d’Arthur Buthz..

 

Le négationnisme

 Les premières « recherches » négationnistes (1964-1977)

Robert Faurisson entre en contact épistolaire de 1964 à 1967 avec Paul Rassinier, l’un des fondateurs du courant négationniste. Cette correspondance montre qu’il adhère d’emblée à cette démarche, sans aucune réserve sur son adoption par l’extrême droite française pour qui elle est un artifice nécessaire à sa propre survie. Elle laisse présager ce qui va suivre : la focalisation presque exclusive du discours négationniste sur le thème de la « possibilité technique des chambres à gaz » jusqu’au prochain tournant des années 2000, approche qui suscite d’ailleurs les réticences de Rassinier.

Après la mort de Paul Rassinier s’ouvre plus d’une décennie de gestation du négationnisme français, marquée tout à la fois par l’absence de meneur potentiel, par la diffusion des thèses négationnistes à l’extrême droite, en particulier au sein du Front national, mais aussi par leur appropriation par une fraction de l’ultragauche. C’est aussi l’époque des « recherches » menées par Faurisson, qui visite brièvement les archives d’Auschwitz à deux reprises ; Tadeusz Iwaszko, conservateur du Musée d’Auschwitz, prend cependant conscience dès 1977 du caractère orienté et mensonger des visites de Faurisson, qui s’est initialement présenté « sous le prétexte inexact et abusif d’une publication et éventuellement une exposition […] à l’université de Lyon II ». Iwaszko met alors fin à toute assistance. Pour l’essentiel, Robert Faurisson fréquente surtout la bibliothèque du Centre de Documentation juive contemporaine à Paris dont l’accès lui est également fermé à partir de la fin 1977.

Selon Pierre Guillaume, puis Jean-Claude Pressac, les « travaux » de Robert Faurisson s’appuient sur « 200 kg » de documentation pour étayer ses dires. L’état des recherches sur le sujet conduit à relativiser fortement l’impression donnée par ce type d’affirmation courante dans le courant négationniste quant à la somme de « travail » de Faurisson. Valérie Igounet revient à plusieurs reprises sur le caractère limité des recherches originales de Faurisson, qui s’en remet à partir des années 1980 à ses intermédiaires, mais aussi aux dossiers de la défense lors des procès où il est en cause, pour lui fournir sa documentation. Par ailleurs, Faurisson n’a jamais travaillé sur les archives nazies ouvertes après 1989. Sur cette maigre base documentaire, il construit pourtant la rhétorique qui va constituer son principal apport au négationnisme : les chambres à gaz n’ont été utilisées que comme instrument d’épouillage et non pour tuer des hommes ; leur caractère homicide est une supercherie, produit d’un « complot juif ».

Dans ses débuts, tout en veillant à ne pas paraître abuser trop ouvertement de son statut d’enseignant, Faurisson exploite pourtant celui-ci au service de son idéologie. Ses thèmes de travaux, cités dans ses candidatures répétées pour le titre de professeur montrent que cette orientation négationniste est explicite au sein de l’Université : son cours de maîtrise et son « séminaire de critiques de textes et documents » portent sur le Journal d’Anne Frank dont il conteste l’authenticité ; il accorde une mention « très bien » assortie des félicitations au mémoire de maîtrise de Cécile Dugas consacré à Robert Brasillach, lauréat en 1979 du prix Brasillach de l’Association des amis de Robert Brasillach, , et qui aboutit en 1985 à la publication d’une hagiographie de l’ancien collaborationniste.

De même, il diffuse ses premiers écrits négationnistes en 1974 dans des cercles restreints au sein de l’Université ou en usant de son titre formel d’enseignant rattaché à l’université dans des courriers provocateurs adressés à plusieurs spécialistes de la Seconde Guerre mondiale. Ses écrits sous couvert de son statut d’enseignant et son utilisation de papier à en-tête universitaire sont condamnés dès juin 1974 par le conseil de l’université de la Sorbonne, à la suite d’une lettre adressée au Centre de documentation juive de Tel Aviv, révélée par la suite par l’hebdomadaire Tribune Juive. Cette première affaire est mentionnée dans la presse par Le Canard enchaîné, puis par Le Monde : il est privé d’un éventuel usage du droit de réponse qu’il réclame pourtant au quotidien et qu’il ne cesse d’exiger dès lors. Elle lui vaut également une fin de non recevoir de la part du syndicat SNESSup dont il se déclare membre dans certains de ses courriers et qui refuse finalement et définitivement sa demande d’adhésion lors de son affectation à l’université Lyon-II.

 Le tournant négationniste (1977-1978)

Il tente en 1977 de se faire à nouveau connaître comme spécialiste de la critique littéraire avec un nouvel ouvrage à nouveau publié par les éditions Pauvert  (mais avec une moindre conviction), cette fois consacré aux poèmes de Gérard de Nerval dont il propose une « traduction » littérale issue de sa méthode personnelle de critique des textes. Mais comme le rapporte Valérie Igounet, « l’obscurantisme est de rigueur, Robert Faurisson utilise sa méthode d’interprétation des textes, inaugurée pour Rimbaud. Il suffit de s’en tenir exclusivement aux mots que nous lisons en faisant fi du contexte, qu’il soit littéraire, historique ou personnel ». Le succès n’est pas au rendez-vous et les critiques s’arrêteront finalement à l’inanité des « traductions »

En 1977 également, il publie dans la revue d’extrême droite Défense de l’Occident une liste de personnes selon lui « victimes d’exécution » lors de l’épuration en Charente, censée préfigurer un futur ouvrage sur Les « Bavures », chronique sèche de 78 jours d’« Épuration » (1er juin-17 août 1944) dans quelques communes du Confolentais : il s’agit d’amorcer une possible réhabilitation de miliciens. Cette première publication est suivie en 1978, dans la même revue, d’un article où Faurisson reprend les thèses de Paul Rassinier et des négationnistes anglo-saxons Richard Verrall (sous le pseudonyme de Richard Harwood) et Arthur Butz, tout en rendant hommage à François Duprat, théoricien néo-fasciste de la « droite nationale » et « passeur idéologique » du négationnisme au sein de celle-ci. Comme le conclut Valérie Igounet, « depuis quelque temps, on tentait de situer politiquement Robert Faurisson. En 1978, c’est chose faite. Pour beaucoup, Faurisson est un homme d’extrême droite. La publication dans Défense de l’Occident ôte les derniers doutes ».

Enfin, en janvier 1978, il tente, mais en vain, de donner une publicité à ses théories lors d’un colloque sur le sujet Églises et chrétiens de France dans la Seconde Guerre mondiale, au Centre régional d’histoire religieuse de Lyon. Ayant fait irruption dans les débats lors des questions du public, il a la déception d’être rapidement interrompu, puis de voir que les actes du colloque ne reproduisent pas ses propos

À l’aube des années 1980, Robert Faurisson va finalement se concentrer sur ce seul sujet davantage porteur de célébrité : le négationnisme.

 Le premier scandale Faurisson (1978-1980)

À travers sa soif de célébrité et l’exploitation de son statut académique, Faurisson joue à partir de la fin des années 1970 un rôle clé dans l’histoire du négationnisme, résumé par Valérie Igounet en ces termes : « il lui a apporté ce dont il avait besoin pour ne plus végéter, pour s’exporter et ressembler à un discours digne de ce nom. Surtout, il lui a insufflé un parfum de scandale. ». L’histoire de Faurisson à partir de 1978 est donc faite d’une succession de provocations médiatiques et de procès utilisés comme tribunes, qui se confond avec celle plus large du mouvement négationniste français.

 

L’irruption dans le débat public (1978-1979)

Après 22 tentatives infructueuses en quatre ans, tirant parti du scandale suscité par un interview de Louis-Darquier de Pellepoix, ex-commissaire général aux questions juives du régime de Vichy publiée par L’Express en octobre 1978, Faurisson parvient à se révéler au grand public par un premier article publié par Le Matin de Paris  (novembre 1978), et surtout décembre 1978 avec la publication d’une lettre tribune par le quotidien Le Monde, intitulée « Le Problème des chambres à gaz, ou la rumeur d’Auschwitz », version abrégée de son article de Défense de l’OccidentLe Monde accompagne cette publication d’une réfutation par l’historien Georges Wellers, , intitulé « Abondance de preuves » et la fait suivre le lendemain d’un article de l’historienne Olga Wormser sur l’histoire de la Shoah et d’un second du président de l’Université Lyon-II, Maurice Bernadet, condamnant les propos de l’enseignant mais avouant l’impuissance de l’institution en l’absence formelle de faute professionnelle avérée. Ces articles lui ouvrent la voie des « droits de réponse » dont il fait par la suite un abondant usage afin d’être publié et de prolonger la polémique. Il tire alors également parti de la curiosité du public français pour ces questions après la diffusion du téléfilm Holocauste en 1979, qui marque pour Pierre Vidal-Naquet la « spectacularisation du génocide, sa transformation en pur langage et en objet de consommation ».

Faurisson fait l’objet d’une enquête administrative, dont les conclusions en décembre 1978 recommandent une mutation « qui n’apparût pas comme une mesure disciplinaire » afin d’éviter le « délit d’opinion » et conclut que « de vraies sanctions pour M. Faurisson, il n’en est que deux : le silence et le ridicule où le ferait sombrer une confrontation avec de vrais historiens -». Par la suite, Faurisson se dit dans l’incapacité d’assurer ses cours en raison de menaces pesant sur sa personne (Valérie Igounet émet à cet égard l’hypothèse d’une part de manipulation, l’enseignant prévenant les organisations juives de la date et de l’heure de ses cours où il se rend accompagné d’un huissier afin de faire constater les réactions dont il fait l’objet). Il est finalement affecté à l’enseignement à distance (sans activité d’enseignement effective) en octobre 1979 avec son accord. Pour le philosophe et historien François Azouvi, dès lors, « Faurisson est ainsi installé dans la posture idéale pour lui : celle de la victime solitaire face au consensus des puissants […] la mécanique perverse est en marche : plus Faurisson sera réfuté, plus il se déclarera victime d’un complot ».

Ce n’est cependant qu’en 1990 que son poste sera définitivement transféré au Centre national d’enseignement à distance malgré ses protestations et qu’il sera privé de sa position universitaire. Il est donc resté formellement affecté à Lyon II et titulaire de sa chaire durant près d’une décennie et aura été salarié par l’État sans remplir aucun service public de 1979 à sa retraite en janvier 1995. Selon le rapport de la Commission sur le racisme et négationnisme à l’université Jean-Moulin-Lyon-III, ces retards s’expliquent essentiellement par « le fragile équilibre des pouvoirs entre l’État et l’Université, une des singularités majeures du système français »et par « [des] réticences à agir, [des] ambivalences, [des] retards apportés au dossier […] venus non pas de l’Université mais de l’État. »

Dans les années 1970-1980, il est défendu en justice par Daniel Burdeyron, un ancien militant néonazi, devenu responsable du FN.

 La Vieille Taupe et le soutien du « révisionnisme révolutionnaire »

Robert Faurisson bénéficie dans les années 1980 du soutien actif de Pierre Guillaume, de Serge Thion et d’une poignée de militants de l’ultragauche, rassemblés autour des éditions de La Vieille Taupe. Pour l’historien Henry Rousso, « l’attrait de ces groupuscules pour les théories de Rassinier, puis de Faurisson, s’explique par une réceptivité plus grande aux théories du complot, à la « crypto-histoire » et à l’« hypercriticisme », mais aussi par leur incapacité d’admettre que l’extermination des juifs n’a pas relevé d’une rationalité matérialiste, jusqu’au point d’en nier l’existence dès lors qu’elle ne répondait pas à une logique de lutte des classes. Par ailleurs, elle résulte d’analyses qui reprennent l’antistalinisme d’un Rassinier et qui les portent à minorer les crimes du nazisme. » Avec la défense de Robert Faurisson et de sa cause, cette fraction de l’ultra-gauche déjà acquise aux idées de Paul Rassinier dans les années 1970 se donne l’occasion de durer à travers ce que Valérie Igounet qualifie d’« une autre façon d’exister ».

Pierre Guillaume rencontre Faurisson en novembre 1979 et réactive à son profit ses réseaux politiques. Il lui apporte sa caution de militant de gauche et multiplie les tracts en sa faveur. En décembre 1980, la publication aux Éditions de La Vieille Taupe du Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire permet à Faurisson de réaliser un nouveau coup médiatique. Et par l’intermédiaire de Pierre Guillaume que Faurisson parvient à être reçu en décembre 1980 sur Europe 1 :  il y  formule la synthèse de son discours dans une déclaration préparée à l’avance, devenue emblématique :

« Les prétendues « chambres à gaz » hitlériennes et le prétendu « génocide » des Juifs forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international, et dont les principales victimes sont le peuple allemand — mais non pas ses dirigeants — et le peuple palestinien tout entier. »

En avril 1980, Serge Thion publie Vérité historique ou vérité politique ? Le dossier de l’affaire Faurisson. La question des chambres à gaz. Il contribue par la suite fortement à la diffusion des écrits faurissonniens sur le Web grâce à son site de l’Aargh (Association des anciens amateurs de récits de guerre et d’Holocauste.

Felipe Brandi, après d’autres, souligne le caractère finalement extrêmement marginal de cette survie d’une fraction de l’utra-gauche dans les années 1980 et 1990 à travers cette conjonction avec Faurisson : « Selon moi, au cœur du déclin des luttes de masse qui dura au moins deux décennies, le négationnisme (et la formidable attention que les médias portèrent à cette affaire) sembla redonner la vie et un certain sens du mouvement à de petites coteries marginales ne réunissant à elles toutes qu’une petite centaine de personnes». En revanche, Alain Finkielkraut insiste dès 1982 sur l’importance de ce négationnisme d’extrême-gauche et sur sa « modernité ». De fait, on ignore alors que, sous couvert d’antisionisme, le négationnisme va s’ouvrir de nouvelles portes notamment à l’extrême gauche par la suite dans les années 2000.

 

Noam Chomsky et la liberté d’expression de Robert Faurisson

Noam Chomsky est mis en relation avec Robert Faurisson par Serge Thion et Pierre Guillaume en 1979. Il signe alors une pétition en faveur de « la liberté de parole et d’expression » de Faurisson, lancée par le négationniste américain Mark Weber.   À la suite des réactions suscitées par cet engagement, il adresse à Serge Thion quelques pages de « commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression », où il indique cependant « Je ne dirai rien ici des travaux de Robert Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais pas grand-chose, ou sur les sujets qu’ils traitent, sur lesquels je n’ai pas de lumières particulières ». Il a la surprise de découvrir peu après que ce texte a été joint comme préface au Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire rédigé par Robert Faurisson et publié par les éditions de la Vieille Taupe dirigées par Pierre Guillaume, mais il en assume finalement la publication.  Une polémique naît de ce soutien, illustrée en particulier par une controverse entre Noam Chomsky et Pierre-Vidal Naquet.

En 2010, Chomsky signe à nouveau un appel sur Internet, lancé par Paul-Eric Blanrue et Jean Bricmont, en faveur cette fois d’un disciple sédévacantiste de Faurisson, Vincent Reynouard, « néonazi revendiquant ouvertement ses idéaux », dont il affirme tout ignorer mais dont il entend défendre par principe la liberté d’expression.

  

La multiplication des affaires dans les années 1980-1990

 Une stature internationale au sein de la chapelle négationniste

Le début des années 1980 est également l’occasion pour Robert Faurisson d’élargir son public au-delà des frontières françaises. Il commence à être entendu sur quelques radios des pays arabes et se voit interviewé par l’hebdomadaire irakien Kol al Arab, préfigurant ainsi son futur virage iranien des années 2000. Il se fait également reconnaître par le milieu négationniste américain en participant dès septembre 1979 à une première « Convention révisionniste » à Los Angeles, organisée par l’Institute for Historical Review   fondée par les militants antisémites Willis Carto et David McCalden. Il entretient dès lors des relations étroites avec cet organisme qui, comme le résume le politologue Jérôme Jamin, « avec sa prétention scientifique et son journal (Journal of Historical Review), […] fédère sur le plan international, à partir de la Californie, les négationnistes de tous horizons ». Il devient un des principaux orateurs de ses conventions annuelles et entre au comité de rédaction du Journal of Historiacal Review..

Ses relations avec ses homologues sont cependant parfois tumultueuses pour celui qui se qualifie lui-même de « pape du révisionnisme» et semble se vouloir l’unique maître à penser de ce courant. Il rompt avec Carlo Mattogno lorsque ce dernier reste en contact avec Jean-Claude Pressac   après l’affaire du rapport Leuchter. Dans le même ordre d’idées, David Irving se voit quant à lui qualifié de « semi-révisionniste ». Pierre Vidal-Naquet relate un témoignage plus général de Pierre Sergent sur l’isolement de Faurisson au début des années 1990 au sein du milieu négationniste international où « les seuls fidèles à l’étranger sont donc les nazis, allemands et américains essentiellement. ».

  

Les affaires Pressac, Roques, Leuchter

Des « hommes de papier » permettent également à Robert Faurisson de susciter des affaires et de faire parler de lui et de sa cause : pour Valérie Igounet, il « désire, à tous prix, provoquer d’autres affaires où il serait surexposé ». Ce seront successivement Jean-Claude Pressac avec lequel l’affaire a un cours inattendu et ambigu, puis Henri Roques et Fred Leuchter, dont il est l’inspirateur, sinon en partie l’auteur.

 Jean-Claude Pressac

Jean-Claude Pressac est un cas rare dans la galaxie négationniste : réputé être passé du statut de collaborateur de Faurisson en 1979-80 à celui d’adversaire déclaré à partir de 1981-82, il demeure une source d’interrogations sur sa démarche personnelle vis-à-vis de la négation de la Shoah et plus généralement du nazisme. Son parcours semble par ailleurs inséparable de celui de Robert Faurisson.

Pharmacien à Compiègne, initialement en quête de documentation pour un roman historique ayant le IIIe Reich comme toile de fond, Jean-Claude Pressac s’adresse dans un premier temps à Robert Faurisson au début des années 1980. Pour ce dernier, il est alors l’homme providentiel dont la « formation scientifique » va apporter à ses thèses déjà chancelantes un appui inespéré : comme le résume Nicole Lapierre, « l’enjeu est central pour les négationnistes assignés en justice, et Pressac tombe à pic avec ses compétences et son obstination. L’été 1980, il repart à Auschwitz pour tenter de démontrer que le crématoire II n’a pas pu fonctionner. » Dans l’immédiat, il joue plus prosaïquement le rôle d’émissaire en quête de documentation aux archives du Musée d’Auschwitz, où Faurisson n’est plus le bienvenu.

Mais la suite est inattendue : « il se met à douter, mais cette fois des thèses faurissoniennes. Ce qu’il explique à Faurisson dès son retour. C’est un retournement complet en 1982», à l’opposé des attentes de Robert Faurisson et de Pierre Guillaume. Pressac, pour des raisons incertaines, se détourne finalement du « maître » qui semble vivre cette rupture comme une trahison et dont il devient lui-même un ennemi acharné. D’abord invité surprise et emblématique du colloque de l’École des hautes études en sciences sociales à la Sorbonne en 1982 à l’initiative de Pierre Vidal-Naquet, Pressac publie par la suite successivement deux ouvrages exclusivement consacrés à la micro-histoire des chambres à gaz d’Auschwitz baptisée « histoire technique des chambres à gaz », dont le premier en 1989 sous l’égide de la fondation Klarsfeld, ainsi que divers articles consacrés à réfuter dans le détail les écrits de Faurisson,  après avoir participé à l’édition française de l‘Album d’Auschwitz en 1983. Ses contributions à la recherche sont validées et reconnues : accepté comme l’homme providentiel qui permettait de répondre à Faurisson sur son propre terrain sans que les professionnels aient à s’y compromettre, Pressac fait l’objet d’un accueil d’abord enthousiaste de la part de l’histoire universitaire . Selon Nicole Lapierre, pour Peschanski et François Berrida de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), à propos du second ouvrage de Pressac : « il ne s’agissait pas de promouvoir un livre qu’ils avaient contribué à éditer, mais d’asséner une vérité historique « sans réplique », selon les termes de François Bédarida ». La contre-attaque faurissonienne ne tarde pas, sous une forme inattendue : Pressac serait en réalité un nostalgique du nazisme, collectionneur de reliques hitlériennes.

Les ambigüités de Jean-Claude Pressac conduisent notamment Serge Klarsfeld et Pierre Vidal-Naquet à prendre leurs distances avec lu et entretiennent le doute à son propos. Personnage confus, Pressac apporte un concours reconnu à l’histoire de l’extermination tout en restant à la limite de son engagement initial en faveur du négationnisme. Quoi qu’il en soit, la violence de son conflit personnel avec Robert Faurisson anime la scène négationniste jusqu’à son décès en 2003 et donne à Faurisson l’occasion répétée de nouvelles publications.

 

L’affaire Roques (1985-1986)

L’affaire Roques est plus simple : Henri Roques, militant de longue date de l’extrême droite néofasciste notamment au sein de la Phalange française , soutient en juin 1985 à l’Université de Nantes, devant un jury de complaisance composé de militants d’extrême droite, une thèse pour le doctorat d’Université en Lettres modernes sur Les confessions de Kurt Gerstein. Étude comparative des différentes versions. Appuyée sur les classiques du négationnisme, fortement marquée par l’empreinte faurissonienne et visant à disqualifier ce témoignage, la thèse fait bientôt scandale : pour Henry Rousso, « C’est la première fois que les négationnistes tentent de faire ainsi avaliser un diplôme fondé ouvertement sur l’expression de thèses négationnistes». La soutenance et l’attestation du titre de « docteur » sont finalement annulées en juillet 1986 pour irrégularités administratives. Or, en contact avec Faurisson depuis 1978, Roques a bénéficié de sa « documentation » et de ses « conseils ». Valérie Igounet, à la suite de Pierre Vidal-Naquet, s’interroge sur ce que recouvre cette collaboration.

En 1986, il adhère à l’Union des athées, ‘ce qui suscite la démission d’Henri Cavaillet. Il en sera exclu en septembre 1993.

 Le rapport Leuchter (1988-1990)

Faurisson joue enfin un rôle clé dans l’affaire dite du rapport Leuchter. Depuis 1985, il s’est fortement impliqué dans la défense d’Ernst Zündel, propagandiste néo-nazi en procès au Canada. À cet effet, il concourt avec David Orving à recruter Fred Leuchter, , qui se dit lui-même ingénieur et que Faurisson présente comme étant « spécialisé dans l’étude de la fabrication des systèmes d’exécution capitale dans les pénitenciers américains». Contre rémunération, Leuchter témoigne au procès Zündel en 1988 et fournit le « rapport Leuchter » où il affirme l’impossibilité du fonctionnement des chambres à gaz sur lesquelles il est allé enquêter à Auschwitz et à Majanek.

Lors du procès, Leuchter s’avère être un imposteur dénué de qualifications scientifiques. Il n’a d’autre part aucune expérience professionnelle réelle en matière de construction de chambres à gaz. Son expertise chimique des résidus laissés par l’utilisation du Zyklon B à Auswchitz est réfutée par une étude menée en 1994 par l’Institut de recherche médico-légale de Cracovie. L’ensemble des considérations techniques et historiques du « rapport Leuchter » est invalidé notamment par Jean-Claude Pressac.

En dépit de son invalidation sur tous les plans, le rapport de Fred Leuchter est depuis régulièrement utilisé par Robert Faurisson qui y voit une preuve définitive de l’impossibilité technique des chambres à gaz ; Valérie Igounet conclut qu’« en lui, Robert Faurisson pensait trouver le scientifique pouvant succéder à Jean-Claude Pressac ».

  

Faurisson en difficulté (1995-2000)

À partir de 1995 et jusqu’au début des années 2000, Faurisson est en perte de vitesse : il est concurrencé par une troisième génération de jeunes négationnistes « décomplexés » affichant plus ouvertement leur antisémitisme, ceux-ci supportent mal ses exigences de reconnaissance et considèrent que son thème fétiche de l’existence des chambres à gaz est dépassé. Son meilleur soutien, Pierre Guillaume, lassé de son intransigeance, s’affranchit également de la tutelle du « maître ». Surtout, dit Valérie Igounet, « un homme est en passe de voler la place de Robert Faurisson. Depuis un moment, certains travaillent à la renaissance du négationisme, mais sous terre et sans ce provocateur. » Une nouvelle mutation de l’ultra-gauche négationniste est en effet en marche, cette fois islamo-négationniste et surtout organisée autour d’un nouveau concurrent qui plagie ouvertement Faurisson : Roger Garaudy   publie Les Mythes fondateurs de la politique israélienne en 1995 aux Éditions de La Vieille Taupe.

Faurisson va « [tenter] d’assurer sa survie médiatique ». À cet effet, son discours se radicalise et ses précautions verbales s’atténuent. Ses écrits sont ignorés par la presse nationale et ne paraissent plus que dans la « presse d’extrême droite marginale, réservée à un public ciblé et donnant à lire certains propos intolérables », à un moment où « il n’existe plus au sein du FN de désaveu général du négationnisme » : Le Choc du mois, Rivarol, National Hebdo,Tribune nationaliste (organe du Parti nationaliste français et européen ou encore Militant. Les circonstances et le caractère plus que jamais provocateur et « infréquentable » de ses propos vont pourtant paradoxalement favoriser son instrumentalisation par de nouveaux acteurs de la scène négationniste, à laquelle il consent volontiers.

En mai 1999, il adresse publiquement un courrier à Bruno Gollnisch et à Jean*Marie Le Pen, qui lui répondent dans Faits et Documents.

  

Antisionisme et consécration (les années 2000)

 Les premiers contacts avec l’antisionisme arabo-musulman

Le rebond iranien

Pour l’historienne Valérie Igounet, la question palestinienne caractérise une nouvelle mutation du discours de Robert Faurisson dans les années 2000, qui lui permet d’atteindre le stade de la « consécration » au sein de la mouvance négationniste après ses précédentes difficultés. Il tire alors parti de l’actualité après la seconde intifada et bénéficie de son instrumentalisation comme outil de propagande politique en Iran: « Il ne s’agit plus de montrer les « incohérences » d’une histoire technique du génocide des juifs ou encore de se concentrer sur certains de ses aspects pour mettre en évidence ses contradictions. Place à la propagande politique et à la dénonciation du « complot judéo-sioniste » […] Cela faisait déjà un long moment que le négationnisme traditionnel déclinait. En ce cinquième âge, le discours faurissonnien s’adapte et focalise sa dénonciation sur la lutte sur le « judéo-sionisme ». »

Cette période coïncide en effet avec l’adoption du négationnisme comme discours officiel par le régime iranien et avec la diffusion du négationnisme dans une partie du monde arabo-musulman à la suite de l’effet Roger Garaudy. Présenté comme « le professeur Faurisson », Robert Faurisson devient une personnalité régulièrement mise en avant par les medias iraniens, notamment à l’occasion de conférences négationnistes organisées à partir de 2006 à Téhéran, ce qui conduit Valérie Igounet à conclure que « l’Iran et son président lui offrent ce qu’il attend et recherche depuis de nombreuses années : la consécration ». Plus prosaïquement, Faurisson récupère la place de Roger Garaudy, que l’âge a rendu de moins en moins apte à assumer le rôle de porte-parole itinérant du négationnisme.

Sur le fond, Faurisson rebondit grâce à un double phénomène analysé par Henry Rousso : la rencontre entre d’une part en France « la surexploitation par les médias ou les associations antifascistes […] de phénomènes négationnistes locaux limités » et d’autre part la récupération de ce négationnisme occidental dans les pays arabes. Sur ce nouveau terrain, son expression ne rencontre aucun des freins juridiques ou politiques propres à l’histoire européenne. Il peut alors servir à « dénoncer la politique de l’État d’Israël accusée de reposer exclusivement sur l’« exploitation » d’un « crime imaginaire », ce qui permet de déculpabiliser les idéologies antisémites, et de jouer là encore sur une inversion du statut des bourreaux et des victimes, en entretenant volontairement les confusions entre « juifs » et « israéliens », «antisémites» et «antisionistes». »

Sur un autre plan, celui du financement de la nébuleuse négationniste française, Valérie Igounet émet la double hypothèse d’un financement par les courants négationnistes américains, mais aussi celle de contributions de longue date par l’Iran à partir de l’affaire Gordji en 1987.

  

Une nouvelle nébuleuse « antisioniste » autour de Faurisson

Une « nouvelle nébuleuse » se constitue parallèlement autour de Faurisson pour  relayer la propagande, avec en particulier Paul-Eric Blanrue et l’humoriste Dieudonné. Pour Valérie Igounet, « Le point de ralliement de ces hommes est un « antisionisme » radical, paravent d’un antisémitisme déguisé, qui trouve aujourd’hui son aboutissement discursif dans le négationnisme ».

Paul-Éric Blanrue, héritier idéologique de Faurisson, joue un rôle clé dans son retour sur la scène médiatique des années 2000.  Plusieurs membres de cette nébuleuse alliant une fraction de l’extrême gauche propalestinienne et l’extrême droite antisémite se retrouvent ou se reconnaissent dans la liste du parti antisioniste constituée par Dieudonné pour les élections européennes de 2009, dont Alain Soral et Thierry Meyssan. On y rencontre également Ginette-Hess*Skandrani ou encore Maria Poumier, auteur d’un opuscule hagiographique consacré à Faurisson ainsi que Michèle Renouf. Peter Rushton devient l’administrateur du « blog inofficiel » robertfaurisson.blogspot.com, dont Guillaume Fabien Nichols serait l’animateur ; tandis que Rushton fut un proche du British National Party puis du White Nationalist Party, Nichols est un ancien du Parti nationaliste français et européen (PNFE).

Remis en selle grâce à ces soutiens, Faurisson est l’instrument consenti d’une nouvelle provocation médiatique en décembre 2008, organisée par Paul-Éric Blanrue en présence de différents emblèmes de ce nouveau melting-pot des extrêmes antisémites et antisionnistes dont Jean-Marie Le Pen, Alain de Benoist ou encore Kémi Seba.: Dieudonné lui remet sur la scène du Zénith un « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence ». Le tapage médiatique rebondit avec un spectacle de Dieudonné dédié à Robert Faurisson en janvier 2009 à l’occasion de son anniversaire et se prolonge avec une première vidéo du sketch Dieudonné-Faurisson diffusée sur le Web, suivie à l’automne 2011 d’une seconde réalisée par Blanrue en forme d’interview apologétique de Faurisson. Il est également relayé par Jean Bricmont,   coauteur de la pétition en faveur de Vincent Reynouard, qui prend, sous couvert d’antisionisme, la défense de la « liberté d’expression de Robert Faurisson ».

Comme le résume Valérie Igounet, Faurisson est devenu l’alibi consenti d’une « nébuleuse en mal d’idéologie, qui abrite en son sein une manne hétéroclite d’hommes et de femmes venus d’horizons politiques ou sociologiques les plus divers : anciens écologistes, personnes d’extrême-gauche, islamistes, ex-mannequin, gens d’extrême droite, catholiques intégristes, tiers-mondistes, etc. »

En avril 2016, lors du banquet du 65e anniversaire du journal Rivarol, Faurisson a fait une allocution à teneur négationniste. En réaction, la Licra et le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra) saisissent le Parquet de Bobigny pour les propos négationnistes tenus par Faurisson.

 

Le falsificateur

 L’Histoire universitaire et Faurisson

Dès février 1979 paraît dans Le Monde une déclaration rédigée par Léon Poliakov et Pierre-Vidal Naquet et signée par 34 historiens; retraçant l’histoire de l’extermination, elle souligne la valeur des témoignages en tant que sources historiques et en rappelle les règles de critique dans le travail de l’historien. Elle se conclut en affirmant :

« Il ne faut pas se demander comment, techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu’il a eu lieu. Tel est le point de départ obligé de toute enquête historique sur ce sujet. Cette vérité, il nous appartenait de la rappeler simplement : il n’y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l’existence des chambres à gaz. »

Cette dernière formulation vise l’absurdité de la remise en cause faurissonienne d’un constat scientifique rigoureusement étayé, en l’état de l’art, par l’analyse critique des nombreuses sources disponibles. Cependant, par le biais d’un complet renversement de sens, elle est dès lors abondamment instrumentalisée par la propagande négationniste et en particulier par Faurisson qui la présente comme un aveu d’impuissance et d’échec de « l’histoire officielle » : usant d’un procédé fréquent du négationnisme consistant à faire une lecture sélective du texte volontairement oublieuse des sources et de ce qui en est dit, il réduit cette déclaration à cette seule formule extraite de son contexte qui devient dès lors aisément manipulable.

Le caractère lapidaire de cette conclusion est critiqué par certains historiens pour qui elle semble asséner une « histoire officielle » ; sa maladresse est par la suite regrettée par Pierre Vidal-Naquet lui-même. Henry Rousso souligne l’existence à ce moment d’un malaise des historiens déroutés par l’irrationalité de Faurisson, que Jean Levi analyse en ces termes, dans une réflexion plus générale sur l’écriture de l’histoire : « les thèses de Faurisson font problème. Elles font problème non parce qu’elles sont fondées, mais tout au contraire parce que, n’étant nullement fondées, elles n’en embarrassent pas moins les historiens, et cela pour des motifs autres que ceux avoués : discuter les thèses des révisionnistes, n’est-ce pas discuter avec eux ; prendre la peine de réfuter leurs mensonges, n’est-ce pas d’une certaine façon leur faire l’honneur de les prendre au sérieux ; etc.? ».

Pour ne pas contribuer à donner crédit ni légitimer Faurisson après son irruption dans le débat public, les historiens veillent à l’exemple de Pierre Vidal-Naquet à ne pas engager de débat avec l’« Eichmann de papier » qui prolonge abstraitement dans ses publications les crimes contre l’humanité du nazisme. Maxime Steinberg écrit significativement à ce propos dans un compte-rendu du colloque de l’EHESS tenu à la Sorbonne : « le colloque de 1982 n’a accordé aucune reconnaissance scientifique à la tentative. Il ne s’est pas laissé prendre à la provocation. »

La réfutation immédiate de son discours s’opère cependant par un double moyen : d’une part l’analyse et la mise en évidence de ses procédés falsificateurs lors d’études sur le négationnisme en tant que courant idéologique, d’autre part le rappel et l’approfondissement de l’analyse historique sur ses thèmes fétiches, ainsi qu’un retour, selon les mots d’Annette Wieviorka « aux faits, rien qu’aux faits, minutieusement établis, minutieusement vérifiés, pour laisser à leur contestation la marge la plus faible possible ».

 La manipulation de l’Histoire

Les procédés faurissoniens et ceux plus largement partagés au sein du courant négationniste sont très tôt mis en évidence en particulier par Pierre-Vidal Naquet dans plusieurs contributions éparses à partir de 1980, rassemblées en 2005 dans Les Assassins de la mémoire, et par Nadine Fresco notamment dans Les redresseurs de morts. Chambres à gaz : la bonne nouvelle. Comment on révise l’histoire. Par la suite, le courant idéologique négationniste et le rôle de Faurisson en son sein font l’objet d’analyses plus spécifiques, en France notamment par Valérie Igounet et Henry Rousso. Pour ce dernier en effet, « plutôt que de s’épuiser à réfuter les arguments négationnistes, une entreprise moralement louable mais intellectuellement inutile, il est préférable de considérer ce mouvement comme un fait de société et de culture, voire comme un symptôme qui nous parle des marges de nos sociétés démocratiques. ».

Le point commun de ces analyses du discours est d’en mettre en évidence le caractère pseudo-scientifique, les artifices et la démarche manipulatrice à la suite de Pierre Vidal-Naquet pour qui « il est vrai qu’il est absolument impossible de débattre avec Faurisson. Ce débat, qu’il ne cesse de réclamer, est exclu parce que son mode d’argumentation — ce que j’ai appelé son utilisation de la preuve non ontologique — rend la discussion inutile. Il est vrai que tenter de débattre serait admettre l’inadmissible argument des deux « écoles historiques », la « révisionniste » et l’« exterminationniste ». Il y aurait, comme ose l’affirmer un tract d’octobre 1980 signé par différents groupes de l’« ultra-gauche », les « partisans de l’existence des « chambres à gaz » homicides » et les autres, comme il y a les partisans de la chronologie haute ou de la chronologie basse pour les tyrans de Corinthe, comme il y a à Princeton et à Berkeley deux écoles qui se disputent pour savoir ce que fut, vraiment, le calendrier attique. Quand on sait comment travaillent MM. les révisionnistes, cette idée a quelque chose d’obscène ».

Pour Yves Ternon, « […] les faits sont maltraités. La réponse est déjà donnée avant que la question soit posée. La pensée totalitaire agresse les faits, elle les supprime, les transforme, les malaxe ou les déforme. Les événements, de même que les hommes, sont utilisés comme les moyens d’une fin préétablie. Abusés ou perfides, les Rassinier, Faurisson, Butz, Harwood ne sont que les émanations fétides des poubelles d’une internationale raciste qui cherche en vain une crédibilité politique par des manœuvres grossières ne méritant même pas une analyse». François Bédarida y voit « derrière une feuille de vigne de scientificité », la conjonction des « faux-semblant de la méthode hypercritique », de « failles de raisonnement » confinant au « charlatanisme » et enfin de la théorie du complot. François Rastier souligne un double effet de glissement « du politique au scientifique dans le discours négationniste, qui mime à s’y méprendre le positivisme ordinaire des sciences humaines ; du scientifique au judiciaire quand, dans un article « savant », Robert Faurisson accuse Primo Levi d’être un « faux témoin » par syllepse sur l’acception historique et l’acception judiciaire ». Deborah Lipstadt souligne quant à elle la faculté remarquable de Faurisson à réécrire les faits qui lui conviennent tout en niant ceux qui iraient à l’encontre de ses présupposés. Pour Nicole Lapierre, enfin, « La méthode faurissonienne repose sur une stratégie argumentative qui renvoie la charge probatoire à ses adversaires et l’invalide dans un même mouvement […] Par cette « intimidation de l’ultra-preuve », ils entretiennent délibérément la confusion entre critique des sources et critiques des preuve […] ».

En définitive, seuls les soutiens politiques les plus extrémistes de Robert Faurisson prétendent encore que ses publications auraient un caractère scientifique. C’est le cas en particulier en France du Front National  des années 1980 et 1990, et de ses dirigeants Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnish.

 Une théorie du complot

Le discours tenu par Robert Faurisson est par ailleurs une théorie du complot, recyclage du prétendu complot juif. Outre Pierre Bédarida, Pierre-André Taguieff relève que « le négationnisme reformulé par Faurisson dans les années 1970 baigne dans le conspirationnisme antisioniste » et que, dans celui-ci « le « complot judéo-maçonnique » se transforme en complot occidentalo-sioniste, voire sionisto-mondialiste ».

 Des « thèses » immédiatement réfutées

Les « démonstrations » faurissoniennes issues de ces procédés de manipulation des sources sont explicitement réfutées parfois point par point, par exemple à propos du « journal Kremer » (du nom de Johann Kremer, , un médecin SS affecté à Auschwitz en 1942) par Georges Wellers   puis par l’historien belge Maxime Steinberg en 1989 dans Les yeux du témoin ou le regard du borgne, L’histoire face au révisionnisme. François Delpech, professeur au Centre Régional d’Histoire religieuse de l’Université Lyon II, s’adresse quant à lui aux enseignants dans un article publié par la revue Historiens et Géographe en juin 1979 afin de « rappeler les grands traits de la persécution nazie et de l’attitude de Vichy, et de faire le point sur l’état des publications et sur les problèmes controversés».

Enfin, un colloque international organisé par l’Ecole des hautes études en sciences sociales se tient en juillet 1982 à la Sorbonne sous la direction de Raymond Aron et François Furet ; publié en 1985 sous le titre L’Allemagne nazie et le génocide juif, il dresse l’état des lieux de l’histoire du génocide, en présentant successivement les fondements de l’antisémitisme nazi, la genèse et le développement de la solution finale, les réactions qu’elle a suscité et enfin l’historiographie de la question. Dans l’historiographie anglo-saxonne des années 1990, on voit également Deborah Lipstadt prendre en particulier Faurisson comme exemple lorsqu’elle choisit de conclure son ouvrage fondateur sur le négationnisme par un chapitre consacré à la réfutation détaillée de trois de leurs thèmes fétiches (l’utilisation du Zyklon B, la « preuve » de l’existence des chambres à gaz et enfin le Journal d’Anne Frank). Certains auteurs dénoncent cependant une relative faiblesse de l’historiographie française du début des années 1980, qualifiée par exemple de « scientifiquement faible » par l’historien belge Jean Stengers et imputent pour partie à ce défaut l’écho suscité dans l’opinion publique par les thèses de Faurisson.

Par ailleurs, en France comme dans d’autres pays (Raul Hilberg face à Faurisson lui-même lors du premier procès Zündel au Canada en 1985, Christopher Browning lors du procès en appel en 1988), les historiens (par exemple Léon Poliakov, Nadine Fresco, Valérie Igounet, Annette Wieviorka et Henry Rousso en 2007) sont également appelés à témoigner et apporter leur expertise lors des différents procès dans lesquels Robert Faurisson est en cause ou bien lui-même appelé à témoigner à partir des années 1980. Cependant, c’est alors en quelque-sorte dans les prétoires qu’a finalement lieu, aux yeux des négationnistes, le débat qu’ils réclamaient en vain et dont ils peuvent dès lors se prévaloir, même lorsque le procès ne tourne pas à leur avantage. La difficulté est alors que la notion de preuve, dans le formalisme procédural, est fortement réduite par rapport à ce qui est essentiel aux travaux historiques.

Un mouvement de réfutation similaire se produit sur le Web dans les années 1990 avec des sites privés portant la contradiction comme le phdn.org de Gilles Karmasyn, Internet étant rapidement devenu un terrain de repli du négationnisme notamment français. Dans le monde anglo-saxon, ce sont cependant davantage les institutions universitaires qui se soucient d’occuper ce terrain, à l’image du site Holocaust Denial on Trial  spécifiquement dédié à documenter l’affaire Irving.

Pour Henry Rousso, cependant, « [il] est tout à fait frappant de constater qu’il n’y a aucun lien entre les progrès de la connaissance scientifique et le développement du négationnisme. Le fait que l’analyse historique s’affine n’a aucun effet sur le discours négationniste qui reste identique à lui-même. D’où l’inanité d’une quelconque « réponse » à ces discours autre que politique ou juridique. »

 

La fiction d’une contre-histoire « révisionniste »

Certains historiens tels Raul Hilberg, Jean Hilberg, Jean Stengers ou encore Serge Klarsfeld considèrent que des écrits tels ceux de Faurisson ont pu susciter involontairement un certain approfondissement de la recherche. Cependant, comme le souligne Henry Rousso, « si l’on observe son histoire depuis une trentaine d’années, on se rend compte que [le mouvement négationniste] n’a soulevé pratiquement aucune question historiographique d’importance, sinon en incitant les historiens à plus d’attention sur le sujet – c’est l’une des conséquences en France des polémiques autour de Faurisson qui ont contribué à accroître l’intérêt pour l’histoire du nazisme et de l’Holocauste. Le négationnisme n’a ainsi jamais modifié, de manière substantielle, les vérités factuelles élaborées par l’historiographie scientifique […] ».

Robert Faurisson prétend régulièrement avoir forcé les historiens à engager le débat avec lui et en fait sa principale victoire. L’historien Robrt Jan van Pelt, témoin au procès du négationniste anglais David Irving en 2000, note à propos de la publication des écrits de Faurisson et de leur réfutation par Georges Wellers dans Le Monde en 1978 que « bien que Wellers ait pleinement réfuté les arguments [de Faurisson], la publication de sa lettre s’avéra rapidement être une erreur : la publication des deux documents sur une même page donna à penser que les arguments respectifs de Faurisson et de Wellers étaient également admissibles sur le plan intellectuel, – c’est-à-dire en bref qu’il y avait (comme les négationnistes tentaient constamment de l’établir) une thèse « révisionniste » et une autre « exterminationniste » à propos de l’Holocauste, dont les avocats respectifs devaient bénéficier d’une même latitude à plaider leur cause ».

L’artifice se prolonge en effet jusque dans les néologismes : Faurisson se pose en alternative « révisionniste » à de supposés « exterminationnistes » en réponse à la qualification de « négationnisme » forgée par Henry Rousso en 1990 pour désigner le phénomène dont il est le représentant et le différencier du révisionnisme légitime, néologisme depuis unanimement adopté.

Mais, les écrits de Faurisson sont limités au seul déni de la thèse adverse et sont finalement caractérisés par l’absence totale de construction d’une quelconque histoire alternative : Jacqueline Authier-Revuz et Lydia Romeu mettent à cet égard en évidence ses « stratégies d’imposture » : « la prétention des révisionnistes à constituer une autre « école historique », soutenant une autre thèse, ne passe pas, malgré le renvoi au typhus, à la faim, à la désinfection…, par la construction d’une histoire qui opposerait le déroulement cohérent d’une autre version des faits en un discours alternatif à l’histoire dite « officielle » des juifs pendant le IIIe Reich. Ce à quoi tend ce texte, ce n’est pas à « faire » de l’histoire, mais au contraire à la détruire. Sa stratégie, finalement, se réduit à AFFIRMER que l’autre discours ne repose sur RIEN. Deborah Lipstadt en donne un exemple avec le témoignage de Faurisson lors du second procès Zündel en 1988 : à une question de la Cour lui demandant d’expliquer les six millions de Juifs disparus, Faurisson se contenta d’esquiver en répondant qu’il ignorait ce qu’il en était advenu. ». La prétention négationniste à offrir une sorte d’histoire alternative censée être plus « vraie » qu’une histoire supposée officielle est de ce fait immédiatement démentie. Robert Faurisson lui-même se reconnaît d’ailleurs « incapable d’entreprendre une critique plus exhaustive de l’histoire du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale ».

 

 Un idéologue antisémite d’extrême droite

Les Schleiter et le réseau familial

Robert Faurisson bénéficie du soutien actif et continu d’un entourage familial nettement engagé à l’extrême droite. Discrète mais constamment présente lors des procès Faurisson, sa sœur Yvonne Schleiter qui « côtoie l’extrême droite française et le monde négationniste, en toute discrétion » serait selon Valérie Igounet « sans aucun doute une femme au centre de l’internationale négationniste. » Elle joue pour Robert Faurisson un rôle logistique essentiel, à la fois intermédiaire, traductrice et secrétaire. Elle anime ainsi une liste de diffusion sur Internet, « Bocage », qui relaie notamment les messages de Vincent Renouard qu’elle accueille à sa sortie de prison et mène avec Jean Plantin la réédition des écrits faurissonniens dans les Écrits révisionnistes en 2004.

Son mari René Schleiter est candidat MNR aux municipales de 2001 au Vésinet et suppléant de Nicolas Bey au élections législatives de 2002.,écrit dans une revue néonazie, Tabou, et administre le site de Polémia,polemia.com.

Son premier fils, Philippe Schleiter (dit Philippe Christèle ou Philippe Sevran) dit en 1999 refuser de condamner son oncle, au nom de la « liberté d’expression ». Il fut coordinateur national du Renouveau étudiant et membre du Front national, fut pressenti pour remplacer Samuel Maréchal à la tête du Front national de la jeunesse. Directeur des ventes de Durandal-Diffusion des éditeurs français indépendants — une SARL dont le seul actionnaire est Bruno Mégret, et le gérant Damien Bariller – candidat du MNR aux municipales de 2001 à Limay, dirigea le Mouvement national de la jeunesse et participa à la création de Polémia avec Jean-Yves Le Gallou.

Son second fils, Xavier, milita au GRECE et au et fut membre du groupe de rock identitaire français In memoriam.

 

L’apolitisme de façade

Faurisson se présente comme « apolitique », mais ses contradicteurs le considèrent comme un sympathisant d’extrême droite de longue date.

Pierre Vidal-Naquet, qui fut le condisciple de lycée de Robert Faurisson, assure que ce dernier professait des opinions néonazies dans son adolescence. Un autre de ses anciens condisciples, Louis Seguin, confirme que « les sympathies de Robert Faurisson “allaient sans aucun doute du côté de la droite la plus extrême”».

En 1949, il assiste avec Noël Dejean de La Bâtie au procès de l’ancien milicien Pierre Gallet.

En 1960, professeur à Vichy, Robert Faurisson est membre d’une « Association pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain » ainsi que de l’Association des amis de Robert Brasillach, et participe aux réunions du Front national pour l’Algérie française   (FNAF), fondé depuis peu par Jean-Marie Le Pen, dont il est également membre un temps. Il y est un proche de l’ancien collaborateur André Garnier. En mai 1961, il est interrogé au commissariat de Vichy sur sa participation aux réunions du FNAF et sur ses relations supposées avec des membres de l’Association des combattants de l’Union française (ACUF) et du Mouvement populaire du 13 mai (MP 13), proches de l’OAS.

Par la suite, Maurice Bernadet, président de l’université Lyon II, voit « dans son attitude une indulgence coupable absolument inadmissible pour le nazisme.». L’historienne Valérie Igounet conclut que « Robert Faurisson est un homme prudent. Vigilant sur ses relations, le négationniste français apparaît comme un homme d’affaires avisé. » et ajoute que « son affirmation d’apolitisme sert évidemment mieux sa cause que tout étiquetage politique qui ne manquerait pas de le discréditer. ». Cet avis est rejoint par l’historien belge %Maxime Steoinberg, pour qui « L’originalité française de l’idéologie « révisionniste » tient dans [la] référence aux spécialistes. Un Faurisson, dont les amitiés à l’extrême droite étaient peu visibles, a pu, en sa qualité de chargé de cours dans une université, faire accroire qu’il ne s’agissait pas d’une entreprise idéologique».

 L’antisémitisme

L’antisémistisme est également évoqué à son propos par différents témoins. Ainsi, pour Pierre Citron, directeur de l’UER de Lettres à l’université Paris III où enseigne Faurisson en 1973 et où il tente de faire signer par ses collègues une pétition en faveur de la réédition des écrits antisémites de Céline, Faurisson avait « [une] certaine prudence et un côté retors, et notamment une phobie antisémite qui faisait voir des juifs partout. » Jacques Baynac,, un temps associé à La Vieille Taupe, rapporte pour sa part une rencontre avec Robert Faurisson où se révèle un racisme instinctif. Dans son rapport adressé à la ministre de l’Éducation nationale en 1978, le recteur d’académie à Lyon souligne un antisémitisme qui « ressort de maints propos : sur la richesse de la communauté juive, sur l’« épine sioniste » dans le « talon » de l’Union soviétique », et ajoute : « à un témoin digne de foi — mais qui ne veut pas être nommé — M. Faurisson a nettement affirmé être devenu antisémite. » En 1996, lors de l’affaire Bernard Notin, Faurisson prend la défense de celui-ci dans un tract antisémite intitulé Affaire Notin : les organisations juives font la loi, adressé aux enseignants de l’université Lyon III.

Cet antisémitisme transparaît encore de la proximité de Faurisson avec les nostalgiques du nazisme. Il qualifie ainsi en 1978 les néo-nazis   et également auteurs négationnistes Wilhelm Stäglich et Thies Christophersen   d’« hommes courageux ». En septembre 1979, il prononce une conférence à Washington devant les membres de la Natioal Alliance, parti néo-nazi américain. En 1989, il se laisse surprendre par un sympathisant filmant une réunion privée de quelques grands noms de ce courant. Il y apparaît aux côtés de Ernst Zûndel, David Irving et Udo Walendy. Il est enfin au cœur du discours faurissonien lui-même sur l’« escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international », comme le souligne l’historien Pierre Bridonneau, ou encore Pierre Vidal-Naquet pour qui ce n’est finalement pas l’antisémitisme éventuel de l’homme qui importe, mais avant tout celui qui imprègne ses discours. À cet égard, pour Henry Rousso, « L’antisémitisme traditionnel dit : « Je n’aime pas le Juif. » L’antisémitisme exterminateur dit : « Il faut le tuer. » Mais le négationniste dit : « Le Juif ment. » Il n’a pas besoin d’aller plus loin pour exprimer un déni complet du peuple juif, au sens symbolique, puisqu’il lui nie le fait de pouvoir revendiquer un droit à la mémoire de ce qui fut une tentative, en partie réussie, de l’annihile. »

Pierre-André Taguieff relève pour sa part une radicalisation du discours où, « dans un entretien avec l’historienne Valérie Igounet, enregistré à Vichy le 9 avril 1996, Faurisson s’attaque expressément aux Juifs, et non plus seulement aux « sionistes » comme il le faisait dans ses déclarations de 1978 et de 1980 », citant le propos selon lequel « les Juifs se comportent, dans cette affaire, comme de fieffés menteurs ».

Valérie Igounet synthétise un chapitre consacré à de nombreux exemples de la question de l’antisémitisme faurissionnien en ces termes : « Robert Faurisson est très vindicatif vis-à-vis des juifs et éprouve maintes difficultés à contenir sa haine. Son discours puise son inspiration dans l’antisémitisme et développe des stéréotypes dignes de Maurice Bardèche. Seulement, Robert Faurisson tente de le dissimuler avec quelques précautions oratoires

Robert Faurisson a été condamné à plusieurs reprises par la justice française, notamment pour « Incitation à la haine raciale » ainsi que « contestation de crime contre l’humanité » cette fois en vertu de la loi Gayssot.   Selon un lieu commun du lexique négationniste et notamment sous la plume de Robert Faurisson, la loi française de juillet 1990, dite « loi Gayssot » (communément désignée sous le vocable de « Loi Gayssot-Fabius »), afin d’y accoler coûte que coûte un patronyme juif : elle est en effet censée être une nouvelle démonstration du complot juif mené par le « grand rabbinat » Enfin, le Comité des droits de l’homme des Nations unies juge en novembre 1996 que « les propos tenus par [Robert Faurisson], replacés dans leur contexte intégral, étaient de nature à faire naître ou à attiser des sentiments antisémites ». C’est bien le caractère foncièrement raciste du discours faurissonnien qui lui est alors opposé.

 

Procédures judiciaires

Robert Faurisson est l’objet, mais aussi l’initiateur, de nombreuses procédures judiciaires. Bien que la plupart des décisions de justice ne soient pas en sa faveur, il en détourne au besoin le sens, n’hésitant pas à renverser un échec en « victoire du révisionnisme ». Ces procédures lui offrent surtout une tribune et lui permettent d’attirer l’attention des médias : pour Valérie Igounet, qui rejoint en cela Taguieff, « les différents procès auxquels est confronté Robert Faurisson doivent avant tout être appréhendés sous un angle stratégique. » Sous l’angle médiatique et dès juillet 1981, le chroniqueur judiciaire Paul Lefèvre relevait à son propos : « ses théories sont devenues, pour lui, la justification non seulement de son intelligence d’historien, mais aussi et surtout de sa notoriété. »

 1981-1998

La première condamnation pénale de Robert Faurisson est prononcée le 3 juillet 1981 lors d’un procès contre l’historien Léon Poliakov qu’il avait qualifié de « manipulateur et fabricateur de textes » : Robert Faurisson doit payer 2 000 F d’amende et 1 F symbolique de dommages et intérêts à Léon Poliakov.

En 1979, le MRAP et la LICRA et six autres associations intentent à Robert Faurisson un double procès, d’une part en responsabilité civile pour les deux articles parus en 1978 dans Le Matin de Paris et Le Monde et d’autre part pour diffamation raciale et incitation à la haine raciale:

Le jugement du premier procès est rendu le 8 juillet 1981. Robert Badinter y avait plaidé contre Faurisson en ces termes :
« Il ne vous restait, en présence de la vérité, que ce qui est le prix du faussaire ; il ne vous restait, en présence des faits, qu’à les falsifier ; en présence des documents, qu’à les altérer ou à les tronquer ; en présence des sources, à ne pas vouloir les examiner ; en présence des témoins, à refuser leurs dires… Face à la vérité, M. Faurisson et ses amis n’avaient que le choix d’être des faussaires, et c’est le parti qu’ils ont adopté en se drapant dans une dignité qui n’était pas la leur, celle de la science historique… Avec des faussaires, on ne débat pas, on saisit la justice et on les fait condamner»
Faurisson est condamné au franc de dommages et intérêts symbolique pour avoir déclaré que « Hitler n’a jamais ordonné ni admis que quiconque fût tué en raison de sa race ou de sa religion ». Son appel est rejeté en avril 1983. À cette occasion, « la Cour d’appel ajoute que « les assertions d’ordre général » que ce dernier avait produites ne présentaient « aucun caractère scientifique » et relevaient de « la pure polémique »». Ce jugement ayant été publié partiellement dans le recueil Dalloz-Sirey de février 1982, Faurisson attaque en 1983 la SA Dalloz en vue d’obtenir des dommages et intérêts : le T.G.I. de Paris reconnaît le caractère fautif de coupures non signalées et condamne la société défenderesse à la seule publication du jugement de 1983.

Le jugement du second procès est rendu en juillet 1981. Faurisson est à nouveau condamné, cette fois à trois mois de prison avec sursis et 5 000 F d’amende, pour avoir déclaré sur Europe 1, (décembre 1980)  : « Les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des juifs forment un seul et même mensonge historique, qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière dont les principaux bénéficiaires sont l’État d’Israël et le sionisme international et dont les principales victimes sont le peuple allemand, mais non ses dirigeants, et le peuple palestinien tout entier. ». Le jugement est confirmé en appel en juin 1982 uniquement pour le délit de diffamation raciale. En juin 1983, la Cour de cassation rejette le pourvoi de Robert Faurisson, ainsi que ceux de la LICA, du MRAP et de l’Amicale des anciens déportés d’Auschwitz, qui réclamaient sa condamnation pour incitation à la haine raciale.

La loi Gayssot ayant été adoptée le 13 juillet 1990, Robert Faurisson est condamné, en avril 1991à cent mille francs d’amende avec sursis pour « contestation de crime contre l’humanité », par la 17e chambre correctionnelle du T.G.I. de Paris. Dans un entretien au Choc du mois de septembre 1990, il déclarait, notamment, que « le mythe des chambres à gaz est une gredinerie » et qu’il a « d’excellentes raisons de ne pas croire à cette politique d’extermination des Juifs, ou à la magique chambre à gaz, et on ne me promènera pas en camion à gaz. » Patrice Boizeau, directeur de la publication du mensuel, a, lui aussi, été condamné, à trente mille francs d’amende et à verser vingt mille francs de dommages-intérêts à chacune des onze associations d’anciens déportés qui s’étaient constituées partie civile. Le tribunal a également ordonné la publication du jugement dans quatre quotidiens, à raison de quinze mille francs par journal.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies a estimé, le 8 novembre 1996, que la France n’avait pas violé le paragraphe 3 de l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques en condamnant Faurisson sur la base de la loi Gayssot (cour d’appel de Paris, le 9 décembre 1992). Il est condamné, en avril 1998, à vingt mille francs d’amende pour « contestation de crime contre l’humanité », par la 17e chambre correctionnelle du T.G.I. de Paris, pour avoir nié l’existence de la Shoah dans un courrier publié dans l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol en juillet 1996.

 12 octobre 2000

Condamnation par le Tribunal correctionel de Paris de Stéphane Khémis, directeur de la publication du magazine L’Histoire pour refus d’insertion d’un droit de réponse   de Faurisson. Cette condamnation est confirmée le 19 décembre 2001 par la cour d’appel de Paris.

 Condamnation du 3 octobre 2006

Le MRAP, la LICRA et la LDH portent plainte contre Faurisson à la suite des propos tenus en février 2005 sur la chaîne iranienne Sahar 1. Il y avait affirmé que les nazis cherchaient une « solution finale territoriale de la question juive » consistant à « installer les Juifs quelque-part dans le monde pour qu’ils ne soient plus des parasites » et qu’« il n’y avait jamais eu de politique d’extermination physique des juifs », et y avait attribué à des épidémies de typhus « toutes les images de cadavres qu’on vous présente dans les camps ».

Il a reconnu que les propos qui lui étaient reprochés exprimaient le fond de sa pensée, mais a déclaré qu’il ne se souvenait pas s’il avait effectivement tenu ces propos et qu’il ignorait que les propos reprochés étaient destinés à être diffusés sur une chaîne de télévision par satellite qu’on peut capter en France.

Son avocat  a demandé au tribunal de refuser l’application de la loi Gayssot, dont l’adoption constituerait une voie de fait de la part du législateur ; pour lui, reconnaître l’existence de cette voie de fait, qu’il rapproche des voies de fait commises par l’administration, ne constituerait pas un contrôle de constitutionnalité   des lois, contrôle que les juridictions françaises refusent d’effectuer (il estime utile de répéter cette argumentation devant plusieurs tribunaux, jusqu’à obtenir gain de cause, car il a réussi précédemment à faire écarter l’application, par la justice française, de la législation relative au contrôle des publications étrangères).  .

Citant une déclaration de Faurisson, selon laquelle les peines prononcées à son encontre étaient de plus en plus légères, le parquet a estimé qu’une peine plus sévère qu’une simple amende était nécessaire, et il a requis une peine de prison, avec ou sans sursis. Le jugement rendu en octobre 2006 l’a condamné à trois mois de prison avec sursis et 7 500 euros d’amende.

En juillet 2007, la 11e chambre de la cour d’appel de Paris a confirmé la décision du tribunal correctionnel. Elle a cependant porté le montant des dommages-intérêts à mille euros, contre un euro symbolique en première instance, pour chacune des trois associations parties civiles.

 Procès contre Robert Badinter

En 2007, il attaque en justice Robertt Badinter, estimant que ce dernier, en le traitant de « faussaire de l’histoire » lors d’une émission sur Arte en novembre 2006, a tenu des propos diffamatoires. Lors de la première journée d’audience au tribunal de grande instance de Paris, Robert Faurisson a réaffirmé que « les prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des Juifs forment un seul et même mensonge historique. » À l’audience, le ministère public a estimé que le jugement de condamnation de Faurisson de 1981 « constitue un réquisitoire implacable qui [lui] a donné l’ensemble des attributs du faussaire ». Le jugement, rendu le 21 mai, estime que la condamnation de M. Faurisson reposait « non sur des considérations morales » mais sur « la responsabilité professionnelle » de l’universitaire qui avait « tenté d’appuyer sur une prétendue recherche critique à caractère scientifique et historique sa volonté de nier les souffrances des victimes du génocide des Juifs, de réhabiliter les criminels nazis qui l’ont voulu et exécuté et de nourrir ainsi les provocations à la haine ou à la violence à caractère antisémite ». En utilisant le mot de « faussaire », relève le tribunal, Robert Badinter a « donc conservé une parfaite modération dans le propos. » En conclusion, le tribunal a débouté Robert Faurisson et l’a condamné à verser 5 000 euros à Robert Badinter au titre des frais de justice

Selon Thomas Hochmann, l’arrêt rendu par le tribunal permettait aussi de mettre un terme à l’exploitation que Faurisson avait pendant 25 ans faite de la « maladroite motivation d’un arrêt rendu par la cour d’appel de Paris en 1983 » dans l’affaire qui l’opposait à la LICRA.

 Affaire des propos tenus à Téhéran

Le 11 décembre 2006, Robert Faurisson participe à une conférence sur l’Holocauste organisée à Téhéran et qui rassemble les principaux négationnistes du monde entier. Le président Jacques Chirac demande alors l’ouverture d’une enquête préliminaire au sujet du discours qu’il prononce à l’occasion de la conférence.

Le parquet de Paris a confirmé, le 4 juillet 207, qu’il avait effectivement ouvert une procédure contre les propos tenus à Téhéran par Robert Faurisson, afin de déterminer quels propos exacts ont été reproduits, et sur quels médias ils avaient été diffusés en France.

En  février 2012, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad lui décerne dans le cadre du festival international du film de Téhéran le « premier prix du courage, de la résistance et de la combativité ». La remise du prix fait suite à la projection du film que Paul-Eric Blanrue a consacré à Faurisson. Faurisson est ensuite reçu en audience privée par le président iranien.

 Procès contre le journal Le Monde et sa journaliste Ariane Chemin

En 2013 il assigne en citation directe pour injures publiques le journal Le Monde et la journaliste Ariane Chemin en raison d’un article publié le 20 août 2012 dans lequel la journaliste l’avait notamment décrit comme un « menteur professionnel », « falsificateur » et « faussaire d’histoire ». En  janvier 2014 le tribunal correctionnel déboute Faurisson de son action. Le Ministère public avait notamment fait valoir qu’en attaquant en injure publique et non en diffamation Faurisson avait empêché la défense de se prévaloir des dispositions de la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

En septembre 2014, profitant du fait que l’article incriminé est repris dans un livre publié à l’occasion du 70e anniversaire du journal Le Monde, Faurisson porte plainte pour diffamation contre le journal et l’auteure de l’article. La défense plaide l’exception de vérité qui, selon la loi de 1881, prévoit que la défense doit administrer une preuve qui est « parfaite, complète et corrélative aux imputations dans toute leur portée et leur signification diffamatoire ».

Le moyen invoqué par la défense va contraindre le ministère public à examiner en détail les nombreuses condamnations encourues par Faurisson et à se pencher sur le caractère scientifique de ses travaux. Il empêche aussi le tribunal d’acquitter les défendeurs au bénéfice de la bonne foi, comme cela avait notamment été le cas lors du procès contre Robert Badinter. Son avocat annonce toutefois vouloir se pourvoir en cassation

En  juin 2017 le tribunal de grande instance de Paris déboute Robert Faurisson de l’action en diffamation qu’il avait intentée contre la journaliste Ariane Chemin et dit qu’écrire que M. Faurisson est « un menteur professionnel », un « falsificateur » et « un faussaire de l’histoire » est conforme à la vérité, ce qui marque une claire rupture avec les affaires judiciaires précédentes dans lesquelles Faurisson était impliqué. En  avril 2018 la Cour d’Appel de Paris, saisie du volet civil de l’affaire, confirme le jugement rendu en première instance et déboute Robert Faurisson.

Selon l’historien Henry Rousso, qui compare cette affaire à celle qui, en 2000, avait opposé le négationniste britannique David Irving à l’historienne américaine Deborah Lipstadt, le jugement démonte la thèse de Faurisson selon laquelle les décisions judiciaires précédentes n’auraient pas reconnu ses mensonges et auraient refusé de se prononcer sur le fond. Au contraire, le jugement du 6 juin 2017 précise que « quelles que soient les formulations et précautions stylistiques ou méthodologiques retenues par les différentes juridictions s’étant prononcées, [il résulte] que Robert Faurisson a bien été condamné pour avoir occulté et travesti la vérité historique ». Les juges précisent encore que « Toutes ces décisions n’ont [eu] de cesse de stigmatiser, en des termes particulièrement clairs, les manquements et les abus caractérisant ses méthodes, et de valider, partant, le jugement porté par différentes personnes qu’il a cru devoir poursuivre de ce fait, et les qualificatifs, identiques à ceux ici incriminés, qu’ils ont employés à son encontre. ».

 

Publications

 Publications littéraires

Robert Faurisson, « A-t-on lu Rimbaud ? », Bizarre, nos 21-22,‎ 1961

Robert Faurisson, A-t-on bien lu Lautréamont ?, Paris, Gallimard, coll. « Essais », 1972

Robert Faurisson, La Clé des Chimères et autres chimères de Nerval, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1977

 

Publications négationnistes

L’une des caractéristiques de la production faurissonniene est d’être composée de multiples réemplois : comme le note Valérie Igounet, « Nombre de phrases, d’expressions et d’idées semblables se retrouvent dans ces textes […] Malgré quelques évolutions rhétoriques, ses thèses ne progressent pas vraiment. Le négationnisme, une fois les points fondamentaux établis et quelques éléments apportés de l’extérieur, se referme sur lui-même. »

Robert Faurisson a par ailleurs annoncé à plusieurs reprises un ouvrage définitif sur la question des chambres à gaz. Celui-ci, s’il a jamais été écrit, n’a jamais paru. Valérie Igounet avance l’hypothèse que la publication des Crématoires d’Auschwitz de Jean-Claude Pressac en 1993 « lui ôte tout espoir pour une publication, si illusoire qu’elle puisse paraître. Jean-Claude Pressac a finalement publié ce grand livre, à partir des documents d’Auschwitz – et du KGB. Certains documents datent du début des années 1980, c’est-à-dire du travail commun Pressac-Faurisson».

Plus généralement, comme le formule Nadine Fresco, « la littérature négationniste constitue en fait un seul corpus, une vulgate constamment répétée, souvent dans des termes semblables, les variantes d’un même texte renvoyant les unes aux autres, d’un rédacteur à l’autre, de manière circulaire, à coups de citations et d’attributions mutuelles de titres supposés honorifiques, chargés d’impressionner le lecteur non informé en gratifiant l’entreprise d’une légitimité intellectuelle et sociale qui lui fait défaut41 ». Les redites qu’on trouve chez Robert faurisson sont aussi de fréquentes reprises de cette « vulgate », bien qu’il ait aussi contribué lui-même à l’inspirer.

Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire, La Vieille Taupe, 1980.

Robert Faurisson, Réponse à Pierre Vidal-Naquet, Paris, La Vieille Taupe, 1982, 95 p. 

« Chronique sèche de l’Épuration – Exécutions sommaires dans quelques communes de Charente limousine », Revue d’histoire révisionniste, no 4, février-avril 1991.

Réponse à Jean-Claude Pressac, édité par l’AAARGH, 1993

Écrits révisionnistes (1974-1998), 4 volumes, Édition privée hors commerce, 1999.

Écrits révisionnistes (1999-2004), 5 volumes, Édition privée hors commerce, 2005.

Het « Dagboek » van Anne Frank : een kritische benadering, en collaboration avec Siegfried Verbeke.

Le révisionnisme de Pie XII, 2009

 

Bibliographie

Jacqueline Authier-Revuz et Lydia Romeu, « La place de l’autre dans un discours de falsification de l’histoire. À propos d’un texte niant le génocide juif sous le IIIeReich », Mots, no 8 « L’Autre, l’Étranger, présence et exclusion dans le discours »,‎ mars 1998, p. 53-70  

Florent Brayard., Comment l’idée vint à M. Rassinier : naissance du révisionnisme, Paris, Fayard, coll. « Pour une histoire du xxe siècle », 1996, 464 p. .

Pierre Bridonneau. Oui, il faut parler des négationnistes : Roques, Faurisson, Garaudy et les autres, Paris, Éditions du Cerf, 1997, 117 p. 

Conseil Lyonnais pour le respect des droits, « Rapport sur le négationnisme et le racisme à Lyon 3 »  sur respect-des-droits.org, juin 2002

Nadine Freco. « Les redresseurs de morts. Chambres à gaz : la bonne nouvelle. Comment on révise l’histoire », Les Temps Modernes, no 297,‎ juin 1980 

Thomas Hochmann, « Faurisson, « falsificateur de la jurisprudence » ? », Droit et cultures, no 61,‎ 2011.

Valérie Igounet., « « Révisionnisme » et négationnisme au sein de l’extrême droite française », dans Alain Bihr, Guido Caldiron, Emmanuel Chavaneau et al.Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire, Villeurbanne / Paris, Golais/Editions Syllepse, 1997, 234 p. 

Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, 2000, 691 p. (Valérie Igounet, « Les mensonges de Robert Faurisson », L’Histoire, no 375,‎ 2012, p. 30 

Valérie Igounet, Robert Faurisson. Portrait d’un négationniste, Paris, 2012, 464 p. 

Bernard Jouanneau. La Justice et l’Histoire face au négationnisme. Au cœur d’un procès : dossier composé par Bernard Jouanneau, avant-propos de Robert Badinter, Paris, Fayard, 2008 )

Henry Rousso.  sur education.gouv.fr, septembre 2004

Henry Rousso, « Le négationnisme est

Henry Rousso,  2006, version française de (en) Henry Rousso, « The Political and Cultural Roots of Negationism in France », South Central Review, R. Golsan, vol. 23 « Fascism, Nazism : Cultural Legacies of Reaction », no 1,‎ 2006, p. 67-88

Pierre-André Taguieff. Court traité de complotologie, Fayard/Mille et une nuits, 2013, 167 p. 

Pierre Vidal Naquet. Les Assassins de la mémoire : Un Eichamann de papier » et autres essais sur le révisionnisme., Paris, La Découverte, 1987, 227 p)

 

Autres ouvrages

Robert Faurisson fait également l’objet de différents ouvrages et articles ayant en commun d’être produits par des militants ou des sympathisants de la cause négationniste.

François Brigneau. Mais qui est donc le professeur Faurisson ? : Une enquête, un portrait, une analyse, quelques révélations, Publications F.B., coll. « Mes derniers cahiers », 2e série, no 1, Paris, , 1992, 80 p.  (
Ancien membre de la Milice française, François Brigneau est un journaliste d’extrême droite (Minute, Présent, National-Hebdo) condamné pour antisémitisme dans les années 1980. Valérie Igounet donne différents exemples de la complaisance dont il fait preuve pour son sujet. Il s’ouvre par exemple de manière significative sur une citation apparemment élogieuse et tronquée de Pierre Citron datant de 1972 où celui-ci qualifie Robert Faurisson de « très brillant professeur— Chercheur très original— Personnalité exceptionnelle », insistant au passage sur le fait que Pierre Citron est « d’origine juive et marié à une demoiselle Suzanne Grumbach » Mais il omet tout au long les déclarations ultérieures de ce dernier témoignant de l’antisémitisme de Robert Faurisson.

Collectif (Eric Delcroix, Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Claude Karnoouh, , Vincent Monteil, Jean-Louis Tristani), Intolérable intolérance, Éditions de la différence, 1981.

Ouvrage de soutien à Robert Faurisson. Éric Delcroix a été son avocat.

Maria Poumier. En confidence. Entretien avec « l’Inconnue », Éditions Pierre Marteau, 2009
Maria Poumier figure au rang des soutiens de Roger Garaudy en 1995-1996. Son ouvrage est qualifié d’« hagiographie » par Valérie Igounet : il tente d’en donner l’image d’un « humaniste » persécuté, du rang de Galilée, image volontiers reprise par la suite par Robert Faurisson lui-même.

Source : Wikipédia

 

 

AFFICHE ROUGE, GROUPE MANOUCHIAN, GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE DU XXè SIECLE, RESISTANCE FRANÇAISE

L’Affiche rouge et le groupe Manouchian

L’Affiche rouge

Paris+–+1944+Centre+de+propagande+antibolchevique

L’Affiche rouge est une affiche de propagande placardée en France à plus de 15 000 exemplaires par le régime de Vichy et l’occupant allemand, dans le contexte de la condamnation à mort de 23 membres des Francs-Tireurs et Partisans-Main-d’œuvre –Immigrée (FTP*MOI), résistants MOI), résistants de la région parisienne, suivie de leur exécution, le 21 février 1844.

 

L’affiche rouge

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

 

Histoire

Description

L’affiche comprend :

une phrase d’accroche : « Des libérateurs ? La Libération par l’armée du crime ! » ;

les photos, les noms et les actions menées par dix résistants du groupe Manouchian :

« Grywaczz – Juif polonais, 2 attentats » ;

« Elek – Juif hongrois, 8 déraillements » ;

«Wasjbrot (Wajsbrot)  – Juif polonais, 1 attentat, 3 déraillements » ;

« Witchitz– Juif hongrois, 15 attentats » ;

«Fingerweig  – Juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements » ;

«Boczov   – Juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats » ;

«Fontanp (Fontano)  – Communiste italien, 12 attentats » ;

« Alfonso– Espagnol rouge, 7 attentats » ;

« Rajman– Juif polonais, 13 attentats » ;

« Manouchian – Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés » ;

six photos d’attentats ou de destructions, représentant des actions qui leur sont reprochées.

Cette affiche a été créée par le service de propagande allemande en France. La mise en page marque une volonté d’assimiler ces dix résistants à des terroristes : la couleur rouge et le triangle formé par les portraits apportent de l’agressivité ; les six photos en bas, pointées par le triangle, soulignent leurs aspects criminels.

La Bibliothèque nationale de France   conserve trois exemplaires de cette affiche dans deux formats : 152 × 130 cm, et 118 × 75 cm.

L‘affichage partout dans Paris fut accompagné par la diffusion large d’un tract reproduisant :

au recto, une réduction de l’affiche rouge ;

au verso, un paragraphe de commentaire fustigeant « l’Armée du crime contre la France ».

Les dimensions de ce tract sont de 22 × 26 cm3.

 

Le réseau Manouchian

Le réseau Manouchian était constitué de 23 résistants communistes, dont 20 étrangers et une femme, des Espagnols rescapés de Franco, enfermés dans les camps français des Pyrénées,   des Italiens résistant au fascisme, Arméniens, Juifs surtout échappés à la rafle du d’Hiv de juillet 1942 et dirigé par un Arménien, Missak Manouchian. Il faisait partie des Francs-tireurs et partisans-Main d’œuvre immigrée..

Ils sont arrêtés en novembre 1943 et jugés en février 1944, condamnés à mort le 21 février 1944. Les 22 hommes sont fusillés le même jour au fort du Mont-Valérien. La plupart d’entre eux sont enterrés dans le cimetière d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), où une stèle a été érigée en leur mémoire. Olga Bancic, la seule femme du groupe, est décapitée le 10 mai de la même année à Stugart, en application du manuel de droit criminel de la Wermacht interdisant alors de fusiller les femmes.

Bien des années après, en 1985, Stéphane Courtois et Mosco Boucault réalisent un documentaire, Des terroriste à la retraite. Ce long métrage accuse la direction de l’époque du Parti communiste français (PCF) d’avoir lâché voire vendu le groupe Manouchian.

Un documentaire diffusé sur France 2 (mars 2007 veut contredire cette thèse, en suivant l’historien Denis Peschanski  , lequel s’appuie sur de nouveaux documents dans les archives russes, françaises (aux Archives nationales et à la préfecture de police) et allemandes. D’après ces documents d’archives ouverts récemment, la chute du réseau est le fruit du travail de la seule police française. Parmi les deux branches créées par les Renseignements généraux, la brigade spéciale BS 2 fit un travail de filatures pendant des mois. Lorsque Marcel Rayman commit avec Léo Kneler et Celestino Alfonso l’attentat du 28 septembre 1943, il abat le SS standartenfûhrer Julis Ritter délégué de Fritz Saukel pour la France et le superviseur du Service du travail obligatoire. Il était déjà suivi, depuis deux mois, et ce n’est que plus tard, à force de recoupements et au fil des arrestations, dont celle de Joseph Davidovitch   qui avoua sous la torture et fut libéré, que le groupe fut démantelé.

 

Production et diffusion

L’affiche sert à la propagande nazie qui stigmatisera l’origine étrangère de la plupart des membres de ce groupe, principalement des Arméniens, et des Juifs de l’Europe de l’Est. Elle aurait été placardée au moment du procès des 23 membres du groupe Manouchian,   affilié aux Main-d’œuvre-immigrée.  Pour Stéphane Courtois, Denis Pescanski et Adam Rayski, , elle est placardée avant l’ouverture du procès, entre le 10 et le 15 février 1944, mais pour Michel Wlassikoff, elle est placardée à partir du lendemain de l’exécution, le 22 février.

Pour Adam Rayski, l’existence d’un procès public, et l’allégation selon laquelle les accusés auraient comparu dans une salle d’audience dans un grand hôtel parisien, est un « énorme mensonge de la propagande allemande et vichyssoise ».

La chronologie proposée par Philippe Ganier-Raymond est tout autre : pour lui la séance de photographies et de tournage cinématographique à partir de laquelle a été constituée l’affiche a eu lieu le matin du 21 février et l’affiche est parue « un mois plus tard », c’est-à-dire « dans les premiers jours d’avril 1944 ». Mais cette chronologie est plus difficile à concilier avec la date du 11 février 1944, que l’Institut national de l’audiovisuel donne au document cinématographique « Deuil et appel à la répression après des attentats « terroristes »/ Obsèques de trois gardes du GMR », ainsi qu’avec les parutions clandestines qui mentionnent explicitement l’affiche rouge relativement tôt : le no 14 de mars 1944 des Lettres françaises et le tract publié par l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (UJRE) en mars 1944.

L’éditeur de l’affiche, non mentionné explicitement sur celle-ci, serait, d’après Michel Wlassikoff, le Centre d’études antibolchéviques (CEA), affilié au Comité d’action antibolchévique (CAA) organisme français créé dans le sillage de la LVF en juin-juillet 1941 « épaulé par les publicistes des mouvements ultra et ceux du ministère de l’Information  de Vichy ». Cependant, le film Les Faits d’armes de la semaine, réalisé par la société Busdac en 1944, qui contient sous forme cinématographique les mêmes images des hommes de l’affiche rouge dans la cour de la prison de Fresnes, appartient, pour Jean-Pierre Bertin-Maghit, à la catégorie des « films documentaires allemands », et non à celle des « films commandités par le gouvernement de Vichy ».

L’affiche a été vue à Paris, à Nantes et à Lyon.. Certains auteurs parlent d’une diffusion dans toute la France, par exemple Philippe Ganier-Raymond écrit en 1975 que « les murs de France se couvraient de quinze mille affiches »,  Claude Lévy, en 1979, que l’affiche « apparaissait sur les murs des plus petits villages de France » et la plaquette de l’exposition Manouchian tenue à Ivry en 2004, affirme que celle-ci fut « largement placardée sur les murs des villes et des villages français », ce qui n’est guère différent du tract de mars 1944 de l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide qui parle d’un affichage « sur les murs de toutes les villes et villages de France », mais qui, pris à la lettre, constituerait un tirage supérieur à 15 000 exemplaires.

 

Réception et influence

Les visages des résistants suscitent la sympathie et l’admiration4. De nombreux anonymes déposent des fleurs au pied des affiches et collent des bandeaux sur lesquels on peut lire : « Oui, l’armée de la résistance », « Morts pour la France », ou « Des martyrs ».

Témoignage de Simone de Beauvoir : « À Paris, les occupants ne collaient plus d’« Avis » aux murs; cependant ils affichèrent les photographies des « terroristes étrangers » qu’ils condamnèrent à mort le 18 février et dont vingt-deux furent exécutés le 4 mars : malgré la grossièreté des clichés, tous ces visages qu’on proposait à notre haine étaient émouvants et même beaux ; je les regardai longtemps, sous les voûtes du métro, pensant avec tristesse que je les oublierai. » (La Force de l’âge, p. 649)

 

Liste des membres du groupe Manouchian exécutés

La liste suivante des 23 membres du groupe Manouchian exécutés par les Allemands signale par la mention (AR) les dix membres que les Allemands ont fait figurer sur l’affiche rouge :

Celestino-Alfonso (AR), Espagnol, 27 ans

Olga Bancic, Roumaine, 32 ans (seule femme du groupe, décapitée en Allemagne le 10 mai 1944)

József Boczor; Wolff Ferenc (AR), Hongrois, 38 ans – Ingénieur chimiste

Georges Cloarec, Français, 20 ans

Rino Della-Negra, Italien, 19 ans

Elek Tamás (AR), Hongrois, 18 ans – Étudiant

Maurice Fingercwajq (AR), Polonais, 19 ans

Spartaco-Fontano (AR), Italien, 22 ans

Jonas Geduldig, Polonais, 26 ans

Békés (Glass) Imre, Hongrois, 42 ans – Ouvrier métallurgiste

Léon Goldberg, Polonais, 19 ans

Szlama-Grzywacz (AR), Polonais, 34 ans

Stanisla Kubacki, Polonais, 36 ans

Cesare-Luccarini, Italien, 22 ans

Missak Manouchian (AR), Arménien, 37 ans

Armenak-Arpen Manoukian, Arménien, 44 ans

Marcel Rajman (AR), Polonais, 21 ans

Roger Rouxel, Français, 18 ans

Antoine Salvadori, Italien, 24 ans

Willy Shapiro, Polonais, 29 ans

Amédéo Usséglio, Italien, 32 ans

Wolf Wajsbrot (AR), Polonais, 18 ans

Robert Witchitz (AR), Français, 19 ans

 

 

Postérité

Le Journal officiel, du 13 juillet 1947, rend public un décret signé le 31 mars 1947 attribuant la Médaille de la résistance à titre posthume à Olga Bancic, Joseph Boczov, Georges Gloarek (sic), Thomas Elex (sic), Roger Rouxel, Antoine Salvadori, Salomon-Wolf Schapira (sic), Wolf Wajsbrot, Robert Witschitz, Amédéo Usseglio et Rino Della Negra.

En s’inspirant de la dernière lettre de Missak Manouchian à sa femme avant son exécution, Louis Aragon écrit le poème Strophes pour se souvenir en 1955, à l’occasion de l’inauguration de la rue du Groupe-Manouchain (20ème arrondissement de Paris).. Ce poème est mis en musique et chanté par Léo Ferré en 1959.. Depuis il a très souvent été repris par d’autres chanteurs. À l’initiative de Robert Badinter, une proposition de loi, votée le 22 octobre 1997 décide de l’édification d’un monument à la mémoire de tous les résistants et otages fusillés au fort du Mont-Valérien entre 1940 et 1944. Un monument, réalisé par le sculpteur et plasticien Pascal Convert, à la mémoire de ces 1 006 fusillés est inauguré le 20 septembre 2003.

 

Bibliographie

Monique Lise-Cohen, Jean-Louis Dufour (dir.) Les Juifs dans la Résistance, Éditions Tirésisas, 2001

Stéphane Courtois, Denis Peschanski, Adam Rayski. Le Sang de l’étranger – Les Immigrés de la M.O.I. dans la Résistance, Fayard, 1989

Simon Cukier., David Diamant, Juifs révolutionnaires, éditions Messidor

Jean-Emmanuel Ducoin. (dir.), Groupe Manouchian – Fusillés le 21 février 1944 – Des héros, à la vie, à la mort, SIEP, Hors-série de l’Humanité, février 2007, Paris, 50 p. (avec le DVD La Traque de l’Affiche rouge et la reproduction de l’Affiche en poster : Groupe-Manouchian – Fusillés le 21 février 1944 – Des héros, à la vie, à la mort.

Guy Krivopissko (dir.), La Vie à en mourir – Lettres des fusillés, 1941-1944, éditions Taillandier, Paris, 2003

Philippe Garnier-Raymond. L’Affiche rouge, Fayard, Paris, 1975

Gaston Laroche. On les nommait des étrangers, Les éditeurs français réunis, Paris, 1965

Deni Pschanski. Des étrangers dans la résistance, l’Atelier, Paris, 2002

Jacques Ravine. La Résistance organisée des Juifs en France (1940-1944), Julliard, Paris, 1973

Adam Rayski. L’Affiche rouge, Mairie de Paris, 2003, 80 p. (Version originale : Immigranten und Judeninder französischen Résistance, Verlag Schwarze Risse, Berlin, 1994

Benoit Rayski., L’Affiche rouge, 21 février 1944 – Ils n’étaient que des enfants…, Le Félin, Dijon, 2004, 121 p.

Arsène Tchakarian, Les Francs-tireurs de l’Affiche rouge, Paris, 1986

Boris Holban. Testament – Après quarante-cinq ans de silence, le chef militaire des FTP-MOI de Paris parle, Calmann-Lévy, 1989 

GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE DE FRANCE, LE JOUR J (6 JUIN 1944), PAUL VERLAINE, POEME, POEMES

Une chanson d’automne annonce le Jour J

Chanson d’automne

 

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Le Débarquement en Normandie : Opération Overlod

Date : 6 juin 1944.

 

DDAY

Les sanglots longs des violons de l’automne, blessent mon cœur d’une langueur monotone. Ces vers de Verlaine furent prononcés à la BBC les 1er (à 21 h, heure anglaise) et 5 juin 1944 (22 heures, toujours heure anglaise). Les journalistes se sont arrêtés au mot « automne » ce qui signifiait « ils arrivent bientôt » (message répété les 2 et 3 juin). La suite fut communiquée le 5 juin ; elle annonçait dès lors l’arrivée des Alliés en France.

 

L’OPÉRATION OVERLORD

En janvier 1943 eut lieu la conférence de Casablanca. C’est lors de celle-ci que la décision fut prise d’organiser un débarquement en Europe de l’Ouest. Celui-ci s’effectuerait sur les côtes de Normandie (car elles étaient moins bien défendues que le reste du Mur de l’Atlantique) et porterait le nom de code « Overlord » (Suzerain). Il fut initialement programmé pour mai 1944. L’opération navale qui l’accompagnerait fut baptisée « Neptune ». Les objectifs à atteindre lors du débarquement furent fixés par le COSSAC. Cette opération regroupa le général Eisenhower (commandant suprême allié en Europe), son adjoint Sir Tedder, le général Montgomery (commandant des forces terrestres d’invasion), le général Leigh-Mallory (commandant de l’aviation en Europe de l’Ouest) et l’amiral Sir Ramsay (commandant des forces navales de l’opération Neptune suscitée). Les côtes normandes étaient défendues par le feld-maréchal von Rundstedt, (commandant en chef des armées de l’Ouest), par le maréchal Rommel (commandant du groupe d’armée B au nord de la Loire) et par le général Hausser (commandant de la VIIe armée allemande basée en Normandie et sous les ordres de Rommel).

Pour que le débarquement réussisse, il était nécessaire de prendre l’ennemi à contre-pied. C’est dans cette optique que fut mise sur pied l’opération « Fortitude » qui consistait à faire croire aux Allemands que le débarquement aurait lieu soit en Norvège soit dans le Pas-de-Calais par une désinformation continuelle (fausses émissions radio, reconnaissances aériennes, destruction d’ouvrages par la Résistance, etc…). Le débarquement demandait aussi la création de nouveau matériel de guerre. On fabriqua donc les «Landing Ship Tank » » (LST), «Landing Craft Infantry »  (LCI) et « Landing Craft Assault » (LCA). Ils étaient tout spécialement conçus pour s’échouer sur les plages. Les premiers chars lance-flammes alliés furent créé, ainsi que les chars démineurs munis de chaînes à l’avant pour frapper et faire sauter les mines à distance. Il fut également érigé des ponts artificiels plus efficaces et plus rapides à installer.

Des milliers de soldats alliés se rassemblèrent en Grande-Bretagne où ils reçurent un entraînement spécial en vue du débarquement. Des simulations grandeur nature eurent lieu sur les plages anglaises, et les soldats apprirent comment occuper un petit village et en déloger l’ennemi.. Les Alliés se servirent aussi d’informations collectées lors d’opérations passées, en particulier lors du débarquement de Dieppe. Celui-ci avait été un échec cuisant et avait prouvé qu’il était impossible de prendre un port de front. Il fut donc décidé que les Alliés construiraient leurs propres ports, il s’agit du projet Mulberry.

Cette opération requérait de nombreuses informations, il fut donc lancé une vaste campagne de missions de reconnaissances aériennes qui durèrent des mois. La Résistance envoya énormément de rapports sur les forces et fortifications allemandes. Ces rapports permirent aux Alliés d’établir que sur les 200 km de côtes allant de Barfleur à Antifer, on comptait plus de 1 000 ouvrages (postes de tirs ou de commandement, stations radars, blockhaus, etc…) et plus de 150 canons de gros calibres.

Toutes ces fortifications étaient sous les ordres de Rommel qui disposait de 40 000 soldats et de 500 chars. Mais il y avait un différend au sein de l’état-major allemand. Rommel voulait repousser les Alliés à la mer avant même qu’ils aient pu débarquer. Il voulait que cela se fasse vite pour ne pas leur laisser le temps de prendre pied sur les plages. Il prévoyait que cela durerait une journée (il déclara d’ailleurs le 21 avril 1944 : « Pour les Alliés comme pour nous, ce sera le jour le plus long »). Von Rundstedt, quant à lui, considérait le Mur de l’Atlantique comme un « bluff gigantesque ». Il préconisait de laisser les Alliés débarquer et établir une tête de pont pour ensuite les attaquer avec une grande force blindée. Il partait du principe que les Alliés ne pourraient pas débarquer assez de matériel pour combattre une attaque massive de blindés. Cette opposition va profiter aux Alliés qui gagnèrent du temps.

 

LES FORCES DE DÉBARQUEMENT

Nous sommes maintenant le 6 juin 1944, baptisé D-Day (Jour-J). Neuf divisions prirent part au Débarquement de Normandie, six sur les plages (trois brigades de chars et deux de commandos) et trois dans les airs. Au total, 173 000 hommes vont participer au débarquement. La force alliée comprenait 5 000 embarcations d’assaut, 1 300 navires marchands, 1 200 navires de guerre, 1 900 avions de transports, 800 planeurs, 10 000 bombardiers et chasseurs et 20 000 véhicules. Ils avaient mobilisé le XXe groupe d’armées (soit la IIe armée britannique et la Ière armée américaine). Le débarquement devait avoir lieu le 5 juin mais fut repoussé au 6 à cause de la météo. Cela sema le doute chez de nombreux soldats des forces aéroportées qui durent débarquer de leurs appareils. La Ière armée américaine (commandée par le général Bradley) débarquerait à l’ouest de la tête de pont, sur les secteurs baptisés Utah et Omaha. Ceux-ci s’étendaient respectivement de Saint-Germain-de-Varreville à Saint-Côme-du-Mont (Manche), et de Colleville-sur-Mer (Calvados) à Vierville (6,5 km).

La IIe armée britannique (commandée par le général Dempsey), qui comprenait également les 177 Français du commando Kieffer, débarquerait sur les secteurs Gold, Juno et Sword (à l’embouchure de l’Orne). Ceux-ci s’étendaient respectivement de Ver-sur-Mer à Asnelles, de Saint-Aubin à Courseulles et de Colleville-Montgomery à Hermanville. Les parachutistes britanniques de la 6e division aéroportée étaient chargés de prendre les ponts sur l’Orne et de faire sauter ceux de la Dives. Les 82e et 101e divisions aéroportées américaines devraient faire sauter les ponts dans le secteur de Sainte-Mère-Église et les débouchés des plages du secteur Ouest. Ils devraient également détruire les canons allemands bombardant les plages d’Utah et d’Omaha. Passé minuit, des milliers de parachutistes américains furent largués dans le ciel normand.

Les premières forces amphibies américaines atteignirent les plages normandes à 6h25 et les forces anglo-canadiennes rejoignirent leurs secteurs à 7h25. Pendant ce temps, la BBC diffuserait des dizaines de messages à l’attention des résistants français qui se tenaient sur le pied de guerre.

Le 6 juin 1944, plus de 175 000 personnes font « officiellement » partie de la Résistance française, ce qui constitue un formidable appui derrière les lignes ennemies. Durant la matinée, 950 sabotages ferroviaires auront lieu (sur les 1 050 prévus), énormément de routes seront bloquées et des dizaines de lignes téléphoniques seront coupées, paralysant ainsi les communications allemandes et retardant l’arrivée des renforts vers la Normandie.

 

LES PLAGES DU DÉBARQUEMENT

UTAH BEACH

Les bombardements de la nuit permirent de neutraliser la batterie de Saint-Marcouf. La première vague d’assaut débarqua sur la plage à 6h30. Une tête de pont fut établie de Sainte-Mère-Église à Sainte-Marie-du-Pont. 200 soldats américains furent tués sur les 23 250 arrivés. 1 700 chars et véhicules furent également débarqués. Les 82e et 101e aéroportées avaient été parachutées à l’arrière de la plage à 0h15. La 101eatterrit dans les secteurs inondés des marais de Carentan. Mais 1 000 hommes (soit 1/5 de la 101e) réussirent à prendre la batterie de Saint-Martin-de-Varreville et bloquèrent les routes menant à la plage. Seuls 40 % des effectifs de la 82e réussirent à se rassembler, mais ils parvinrent tout de même à prendre Sainte-Mère-Église et Sainte-Marie-du-Mont.

OMAHA BEACH

Les soldats commencèrent à débarquer à 6h30. Ils arrivèrent sur une plage parsemée d’obstacles et sous un feu nourri. Le hasard joua en faveur des Allemands qui avaient prévu un exercice anti-invasion cette nuit là. Ils étaient donc sur le pied de guerre. Les mauvaises conditions météos provoquèrent la perte de beaucoup de péniches transportant des blindés, tandis que d’autres péniches dérivèrent loin de leurs objectifs. De plus, les bombardements aériens et navals avaient ratés leurs cibles principales. Les Américains débarquèrent donc un peu partout, moins nombreux et sans blindés et durent affronter une grande force anti-invasion. Plus de 40 % des soldats de la première vague d’assaut furent tués ou blessés. Les Alliés mirent 1h30 à sortir de l’eau et à prendre position sur la plage. Ce fut un véritable massacre, et cette plage fut baptisée « Bloody Omaha » (« Omaha la Sanglante »). Les combats se poursuivirent dans la soirée et Vierville, Colleville-sur-Mer et Saint-Laurent furent libérées dans la nuit. Les soldats purent établir une tête de pont de 2 km de profondeur et de 8 km de large. 1 000 des 34 000 soldats débarqués furent tués.

LA POINTE DU HOC

Le flanc est de la falaise fut prit d’assaut à 7h10 par les 225 Rangers du colonel Rudder, leur objectif étant de neutraliser la batterie qui se trouvait à son sommet. À 7h30, les Rangers étaient en possession des casemates, mais il n’y avait plus de canons, ceux-ci ayant été changés d’emplacement par les Allemands. Ces deniers lancèrent alors une contre-attaque rageuse qui se prolongea pendant 36 heures durant lesquelles les 155 Rangers encore valides résistèrent vaillamment aux Allemands. Seuls 90 Rangers sortirent indemnes de ce combat.

GOLD BEACH

Les Britanniques commencèrent à débarquer à 7h25. Beaucoup de blindés furent détruits par les mines et les canons allemands, mais les soldats britanniques réussirent à se frayer un passage. La batterie de Longues fut neutralisée en fin de journée. 413 hommes furent tués ou blessés sur les 25 000 débarqués. Les Britanniques purent rejoindre les Canadiens de Juno à Creully.

JUNO BEACH

La mauvaise météo retarda le débarquement de Juno, qui n’eut lieu qu’à partir de 7h55. 24 000 soldats (15 000 Canadiens et 9 000 britanniques) débarquèrent sur la plage. Malgré la perte de nombreux blindés, Bernière-sur-Mer fut libérée à 9h30 et Courseulles à 10h. Le fortin de Saint-Aubin fut pris à 11h30. Une tête de pont fut créée le soir. Celle-ci allait de Creully à Anguerny en passant par Fontaine-Henry.

Les Allemands parvinrent à arrêter les Alliés à la station radar de Douves et empêchèrent la prise de l’aérodrome de Carpiquet. 304 hommes furent tués, 574 blessés et 47 prisonniers. La plage de Juno servit ensuite de débarcadère aux hommes d’importance : Churchill y débarqua le 12 juin, De Gaulle le 14 et le roi Georges VI le 16.

SWORD BEACH

Les troupes britanniques lancèrent l’assaut à 7h30. Les navires et avions alliés avaient bombardé les positions allemandes toute la nuit, mais les soldats allemands réussirent tout de même à ralentir conséquemment les Britanniques. Hermanville fut libérée à 10h, mais les combats coûtèrent aux soldats britanniques 604 tués et blessés. Ils parvinrent à libérer Lion le lendemain. Les 177 soldats français du premier bataillon de fusiliers marins arrivèrent à Collevile-sur-Orne à 8h45.

Ils parvinrent ensuite à neutraliser les fortifications de Riva-Bella. À 13h30, ils rejoignirent la 6e division aéroportée à Bénouville. 28 845 soldats avaient débarqué à Sword. La tête de pont qu’ils établirent passait par Périers-sur-le-Dan, Biéville-Beuville et Blainville.

Les 130 paras de la 6e divisions aéroportée britannique prirent les ponts de Bénouville (Pegasus bridge) et de Ranville durant la nuit du débarquement. À 3h, une cinquantaine de planeurs larguèrent 1 000 soldats qui leur apportèrent leur aide. La batterie de Merville fut prise au matin par 150 hommes, mais elle retomba ensuite aux mains des Allemands qui réussirent à la conserver jusqu’au 18 août. Les Alliés construisirent les ports artificiels de Saint-Laurent-sur-Mer (détruit lors d’une tempête qui dura du 19 au 22 juin) et d’Arromanches (finalisé le 19 juillet et qui fut utilisé jusqu’en automne 1944).

CONCLUSION

Durant l’opération, les pertes des Américains s’élevèrent à 6 603 soldats, celles des Anglais à 3 000, celles des Canadiens à 946 et le commando Kieffer eut 21 tués et 93 blessés. Les Alliés perdirent donc plus de 10 660 hommes (tués, blessés, disparus ou fait prisonniers) mais réussirent à établir une tête de pont en France. Les Allemands, quant à eux, souffrirent de la perte de 6 500 des leurs. Globalement, le débarquement de Normandie était une réussite, même si certains objectifs ne furent pas atteints le jour même, tel que la prise de Caen et la liaison entre les plages du débarquement.

Un soldat allemand, témoin du débarquement, avoue son désarroi : « Nous avions beau avoir vingt ans et afficher l’insouciance de notre âge, nous savions tous que la fin approchait. Dans la soirée du 6 juin, il était devenu clair que les envahisseurs avaient pu mettre pied sur les plages de la lointaine Normandie, que le « Mur de l’Atlantique » n’avait pas tenu ses promesses.« .

ddaymemo