CELINE (1894-1961), ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE, GUERRE DE LOUIS-FERDINAND CELINE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LOUIS-FERDINAND CELINE (1894-1961), TEMOIGNAGE, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Guerre de Louis-Ferdinand Céline

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Guerre 

Louis-Ferdinand Céline ; sous la direction de Pascal Fouché

Paris, Gallimard, 2022. 192 pages

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Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l’action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelque deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932), une pièce capitale de l’œuvre  de l’écrivain est mise au jour. Car Céline, entre récit autobiographique et œuvre  d’imagination, y lève le voile sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans l' »abattoir international en folie ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu’à son départ pour Londres. À l’hôpital de Peurdu-sur-la-lys, objet de toutes les attentions d’une infirmière entreprenante, Ferdinand, s’étant lié d’amitié au souteneur Bébert, trompe la mort et s’affranchit du destin qui lui était jusqu’alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l’auteur n’avait jamais abordé sous la forme d’un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé, « toujours saoul d’oubli », prend des « petites mélodies en route qu’on lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’oeuvre de Céline.

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  A la découverte d’autres oeuvres de Céline 

                                                                     

Lettres à la N.R.F / 1913-1961

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Gallimard/Poche, 2011. 256 pages

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Quatrième de couverture

Mon cher Éditeur et ami, Je crois qu’il va être temps de nous lier par un autre contrat, pour mon prochain roman « RIGODON »… dans les termes du précédent sauf la somme – 1 500 NF au lieu de 1 000 – sinon je loue, moi aussi, un tracteur et vais défoncer la NRF, er pars saboter tous les bachots ! Qu’on se le dise ! Bien amicalement votre Destouches De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan « L’Anémone Languide » et Roger Nimier, entre autres personnages de cette « grande partouze des vanités » qu’est la littérature selon Céline.

De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan «L’Anémone Languide» et Roger Nimier, entre autres personnages de cette «grande partouze des vanités» qu’est la littérature selon Céline.

Voyage au bout de la nuit

Louis-Ferdinad Céline

Paris, Folio, 1972. 505 pages

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Description du produit

Roman picaresque, roman d’initiation, Voyage au bout de la nuit, signé Louis-Ferdinand Céline, Louis Destouches de son vrai nom, a été récompensé par le prix Renaudot en 1932. À la suite d’un défilé militaire, Ferdinand Bardamu s’engage dans un régiment. Plongé dans la Grande Guerre, il fait l’expérience de l’horreur et rencontre Robinson, qu’il retrouvera tout au long de ses aventures. Blessé, rapatrié, il vit le conflit depuis l’arrière, partagé entre les conquêtes féminines et les crises de folie. Réformé, il s’embarque pour l’Afrique, travaille dans une compagnie coloniale. Malade, il gagne les États-Unis, rencontre Molly, prostituée au grand cœur à Detroit tandis qu’il est ouvrier à la chaîne. De retour en France, médecin, installé dans un dispensaire de banlieue, il est confronté au tout-venant sordide de la misère, en même temps qu’il rencontre ici et là des êtres sublimes de générosité, de délicatesse infinie, « une gaieté pour l’univers »…
Epopée antimilitariste, anticolonialiste et anticapitaliste, somme de toutes les expériences de l’auteur, Voyage au bout de la nuit est peuplé de pauvres hères brinquebalés dans un monde où l’horreur le dispute à l’absurde. Mais, au bout de cette nuit, le voyage ne manque ni de drôlerie, ni de personnages fringants, de beautés féminines « en route pour l’infini ». Texte essentiel de la littérature du XXe siècle, il est émaillé d’aphorismes cinglants, dynamité par des expressions familières, argotiques, et un éclatement de la syntaxe qui a fait la réputation de Céline. –Céline Darner

Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal!… – T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie… – Il y a l’amour, Bardamu! – Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi! que je lui réponds.      Rigodon

Docteur, vite !… vous devez vous douter… toute cette gare ici n’est qu’un piège… tous ces gens des trains sont à liquider… ils sont de trop… vous aussi vous êtes de trop… moi aussi… – Comment savez-vous ? – Docteur, je vous expliquerai plus tard… maintenant il faut vous attendre… vite !… ça sera fait cette nuit… – Pourquoi ? – Parce qu’ils n’ont plus de places dans les camps… et plus de nourriture… et que dehors ça se sait… 

D’un château l’autre

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Folio, 1976. 439 pages

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En 1932, avec le Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s’imposait d’emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu’ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D’un château l’autre pourrait s’intituler «le bout de la nuit». Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s’y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui.

Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline

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Écrivain français (Courbevoie 1894-Meudon 1961).

INTRODUCTION

Le meilleur moyen de connaître la première partie de la vie de Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, de sa naissance, le 27 mai 1894 à Courbevoie jusqu’à son entrée en guerre en 1914, est encore de lire Mort à crédit. L’univers de tout petits employés, tout petits commerçants, les déménagements incessants, le Paris insalubre du début du xxe s., le Paris populaire aussi : tout le roman rend un compte à la fois exact et transfiguré de l’enfance et de l’adolescence de l’écrivain.

UN PETIT-BOURGEOIS PROLÉTARISÉ

Comme dans le roman, ses parents évoluent dans une frange étroite entre petite bourgeoisie et prolétariat. Les adresses successives, à Courbevoie, puis à Paris, rue de Babylone ou passage Choiseul, l’école communale de la rue d’Argenteuil, qui amène le futur Céline jusqu’au certificat d’études (1907), témoignent d’un vrai enracinement plébéien dont l’écrivain se fera gloire toute sa vie, non en se voulant populaire, mais en réinventant la langue du peuple – un pari que seul Rabelais avant lui avait osé, et perdu.

De 1907 à 1910, Louis Ferdinand est mis en pension, en Allemagne d’abord, puis en Angleterre – il en gardera une grande aisance dans les deux langues. Revenu à Paris en 1910, il entre en apprentissage dans une boutique de bonneterie, puis dans une joaillerie. Devant la perspective d’une future carrière de boutiquier, il préfère devancer l’appel : jeune homme robuste, très grand (1 m 90), il s’engage en 1912 au 12e régiment de cuirassiers de Rambouillet (son roman Casse-pipe en racontera les épisodes les plus marquants, mais il faudra attendre la publication posthume des Carnets du cuirassier Destouches, qu’il entreprend alors d’écrire, pour avoir une idée précise à la fois de sa vie de caserne et des premiers essais littéraires de celui qui n’est pas encore Céline.

L’INVENTION D’UN DESTIN

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Louis-Ferdinand Céline en 1914

La Première Guerre mondiale trouve L. F. Destouches déjà maréchal des logis. Volontaire pour une mission dangereuse, il est blessé au bras, cité à l’ordre du régiment, décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre, et on le représente, chargeant sous la mitraille, dans l’Illustré national (octobre 1914). Il ne sera pas pour autant dupe de l’héroïsme guerrier. Le début du Voyage donne son sentiment sur la guerre, et il ne cessera d’en évoquer l’horreur :« Des semaines de 14 sous les averses visqueuses, dans cette boue atroce et ce sang et cette merde et cette connerie des hommes, je ne me remettrai pas. » Ni des chœurs patriotiques :« La guerre commence à me faire l’effet d’une ignoble tragédie, sur laquelle le rideau s’abaisserait et se relèverait sans cesse, devant un public rassasié », écrit-il à son amie Simone Saintu. Et encore :« On a pratiqué dernièrement de nombreuses injections à la tricolorine. » Il pousse plus loin son analyse, et, paraphrasant Gobineau, qui en 1870 voyait un conflit de Latins contre Germains, il écrit à son père :« Je crois discerner dans cela ce que j’ai toujours vu dans les luttes de races, le passé se défendant contre l’avenir. ».

Affecté au consulat de France à Londres, il est finalement réformé l’année suivante. Il se marie, sous le nom à particule de Des Touches, avec Suzanne Nebout (mais ce mariage ne sera pas enregistré par le consulat de Londres), et s’embarque peu après (mai 1916) pour l’Afrique-Occidentale française, où il gère la plantation de Bikobimbo (Cameroun). Rentré à Paris, il reprend ses études, passe le baccalauréat, se remarie – pour de bon cette fois – avec Édith Follet (1919) et s’inscrit à la faculté de médecine de Rennes. Il réussit brillamment tous ses examens, revient à Paris et y soutient sa thèse, sur la vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis, un obstétricien hongrois en butte à l’hostilité des corps constitués pour avoir compris, avant tout le monde, que l’hôpital pouvait tuer – en particulier les parturientes accouchant dans de mauvaises conditions d’hygiène. Semmelweis, qui a eu l’intuition des microbes, mourra fou ; le docteur Destouches fait de sa thèse un pamphlet virulent contre tous les académismes, et un fascinant duel entre la vie et la mort. Assez logiquement, il explique l’échec de Semmelweis par l’excès de « principe mâle » qui régissait le xixe s. :« Les femmes, patientes, plus subtiles, moins logiques, plus mystiques, en somme plus vivantes, sortiront du silence et nous conduiront à leur tour avec plus de bonheur, peut-être, sur un autre chemin. » Son époque le dégoûte, et la défaite de Poincaré aux élections de 1924 face au Cartel des gauches n’amène qu’un commentaire :« Je croyais connaître la stupidité humaine et sa malfaisance, mais décidément, elle est sans bornes. » Et d’affirmer (dans un rapport médical) :« Une porcherie tenue comme une république aurait fait faillite depuis longtemps. ».

C’est également l’époque où il invente son image de fils de dentellière, besogneux, parvenu à la force du poignet, et médecin des pauvres par vocation. Il abandonne ses essais de particule et annonce :« Je suis né peuple et les aisances de la vie veloutée n’entament point ma constitution décidément plébéienne. » Il peaufinera cette image après le succès du Voyage, multipliant les interviews, affirmant sans trêve :« Je suis du peuple, du vrai » (Paris-Soir) ;« Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses » (l’Intransigeant). Une lettre de l’époque prouve assez qu’il s’agit là d’un discours très concerté :« Le monstre poursuit sa course de façon tout à fait inattendue. La critique déconne, je suis le phénomène et il s’agit de faire le pitre, c’est dans mes cordes vous le savez. Bientôt ils danseront la danse du scalp autour de mon poteau. Mentir raconter n’importe quoi tout est là. ».

LE MÉDECIN DES PAUVRES

Il devient le collaborateur du docteur Rajchmann (le Yudenzweck de l’Église, le Yubelblat de Bagatelles pour un massacre – prototype du médecin juif qui hantera Céline), et travaille sous sa direction pour la Société des Nations, à laquelle l’a détaché la Fondation Rockefeller, à Genève et aux États-Unis. Le Voyage au bout de la nuit transposera une grande partie de cette expérience, même si Céline y dilate le temps de Destouches : Bardamu passe quatre ans à Detroit, Destouches y est resté 24 heures.

Son activité professionnelle a sans doute eu une grande importance sur la formation de sa pensée, en particulier pour ce qui est de la justification « scientifique » de ses délires raciaux : « En Europe, écrit-il dans un rapport, ce sera bientôt un problème de vitalité, d’une plus grande vitalité. Individuelle et collective, un problème de beauté en définitive qui se posera devant l’hygiène. Si nous voulons examiner les choses de plus loin à présent, il est évident, incontestable que les foules tchécoslovaques, la masse allemande par exemple sont bien mieux foutues physiquement et peut-être moralement que la foule française. » On n’est pas très loin de la Lebenskraft, la force vitale au cœur des doctrines nazies, qui s’appuieront volontiers d’ailleurs sur un programme « hygiéniste » qui veut des aryens beaux et sains (que célébrera Leni Riefenstahl, dans le film les Dieux du stade). La « beauté propre » est au centre de la solution. Les relations cordiales de Céline avec Élie Faure, l’auteur célébré d’une monumentale Histoire de l’art, découlent des mêmes sentiments – Céline a lu les Trois Gouttes de sang et la Découverte de l’archipel, de Faure, qui, dans la tradition de Gobineau, théorise les rapports de la biologie et de la création artistique. Céline n’a pas le racisme d’Hitler (il se targue de n’avoir pas lu Mein Kampf) ni même celui de la tradition française héritée de Drumont (la Question juive, 1885). Il remarque lui-même que son modèle lointain, Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines remonte au milieu du xixe s.), est philosémite (Carlo Rim rapporte que Céline aurait dit, dans une boutade :« Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite. Je suis anti tout, voilà tout »). Hitler et Drumont, pour Céline, ne voient pas plus loin que le bout de leur nation. Céline, lui, a le racisme planétaire.

L’INVENTION D’UNE LANGUE

  1. F. Destouches retourne en mission en Afrique-Occidentale française, divorce, fréquente une danseuse américaine, Elisabeth Craig, et rédigel’Église (1926), une pièce de théâtre virulente, avant-goût de son œuvre future. Le héros, le docteur Bardamu, a une expérience proche de celle de Céline. Gallimard refuse le texte (et également la Vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis).

Destouches ouvre un cabinet à Clichy, un quartier très populaire. Il exerce son métier de médecin social hygiéniste avec un grand sérieux et publie diverses études médicales (À propos du service sanitaire des usines Ford à Detroit, dont on retrouve l’ambiance dans le Voyage). Il travaille beaucoup, alternant cabinet et vacations au dispensaire de Clichy, et s’installe rue Lepic, dans le XVIIIe montmartrois. Cet environnement, les amis qu’il y fréquente (le peintre Gen Paul, l’acteur Le Vigan, ou Marcel Aymé) sont pour lui d’une importance primordiale. Avec Gen Paul, il ne communique qu’en argot – comme s’il cherchait à s’affranchir du troupeau. Dans une interview tardive (1958) sur Rabelais, Céline note que Rabelais a « raté son coup » : le vainqueur, c’est Amyot, le si correct traducteur de Plutarque.« Les gens veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique, duhamélien. Ça, c’est écrire de la merde : du langage figé […] Rabelais a vraiment voulu une langue extraordinaire et riche. Mais les autres, tous, ils l’ont émasculée cette langue, pour la rendre duhamélienne, giralducienne et mauriacienne […] J’ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. J’ai passé mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Je me suis rendu soigneusement odieux. Comme lui, je n’ai donc rien à attendre des autres. J’ai qu’à attendre des glaviots de tout le monde. » Ce qui caractérise la langue de Céline, c’est effectivement son aspect oral recomposé – et son oral, c’est encore de l’écrit. Dans l’usage de l’argot, de l’obscénité, il y a un projet de déboulonnage de la langue littéraire classique, et d’enrichissement de la langue populaire. Bien mieux que Hugo, Céline a voulu mettre un bonnet rouge au dictionnaire. Son style, fait d’interjections, de suspens, d’anacoluthes, est la transcription de l’oral d’un rhétoricien dément. Tout chez Céline est concerté pour donner l’illusion la plus parfaite de l’improvisation absolue. À la fin de sa vie, Destouches finit par parler comme Céline : il avait toujours vécu dans la dualité, le style lui permettait d’unifier ses divers Moi.

En 1930, L. F. Destouches voyage en Allemagne et en Scandinavie, puis en Europe centrale, et rédige le Voyage au bout de la nuit, que Gallimard hésite à publier, et qui sort finalement chez Denoël (1932), sous le nom de Céline – en fait, le prénom de sa grand-mère maternelle. Deux mois plus tard, après un débat sanglant entre jurés du Goncourt, le roman obtient le prix Renaudot.

Le succès est immédiat. Simone de Beauvoir raconte, dans la Force de l’âge, son admiration et celle de Sartre – tous deux savent par cœur de longs passages du Voyage, et en 1937, l’auteur de la Nausée fera précéder son roman d’une épigraphe tirée de l’Église. Celui que Céline appellera plus tard l’« avorton » a professé très tôt une grande admiration pour l’œuvre, sinon pour les idées de Céline.

DES MALENTENDUS SAVAMMENT ENTRETENUS

Le roman est susceptible de plusieurs lectures : des anarcho-gauchistes peuvent s’y retrouver ; Céline se vantera d’avoir écrit le seul roman communiste, et Aragon et Elsa Triolet s’empressent d’ailleurs de traduire en russe cette « encyclopédie du capitalisme agonisant », comme l’écrit Anissimov, le préfacier soviétique (Céline n’a d’ailleurs pas de préventions à cette époque contre les communistes : il signe l’appel lancé par Barbusse dans le Monde en faveur de Dimitrov et des Bulgares faussement impliqués dans l’incendie du Reichstag) ; des « pré-existentialistes » se retrouvent encore plus dans le Voyage, et des racistes aussi certainement. Il suffit d’imaginer que tous les personnages du roman (et non le seul Bardamu) sont des représentations de Céline – qui, dans ses œuvres de fiction, n’a presque toujours fait qu’aligner, sous des métamorphoses permanentes, un monologue ininterrompu. Ce que raconte ce monologue est d’une désespérance totale – le Voyage, c’est le roman des déceptions, le premier roman des antihéros, des horizons bouchés :« Quant aux malades, aux clients, je n’avais point d’illusion sur leur compte. Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques. » La traduction « médicale » de cette charge littéraire, c’est que tout dépend du biologique : Céline est le traducteur des convictions de Destouches. Aux considérations biologiques se mêlent des réflexions idéologiques. Et quand on demande à l’auteur de quoi il retourne, il répond :« Le fond de l’histoire ? Personne ne l’a compris. Ni mon éditeur, ni les critiques, ni personne. Vous non plus ! Le voilà ! C’est l’amour dont nous osons parler encore dans cet enfer, comme si l’on pouvait composer des quatrains dans un abattoir. L’amour impossible aujourd’hui. » Ce même amour qu’il définit dans le Voyage comme« l’infini mis à la portée des caniches » …

Tout cela prouve assez que Céline, en rédigeant le Voyage, n’a pas seulement l’intention de rivaliser avec Henri Poulaille ou Eugène Dabit, en réalisant un chef-d’œuvre populiste de plus. Les réactions de la critique, extrémistes, prouvent assez la profondeur du livre. « Scatologie » dans Candide, « images fécales », « idiome fétide et truqué » dans le Figaro – mais les journaux de gauche sont favorables : Céline peut-il être rangé sous une bannière ? On ne peut oublier que Léon Daudet, le représentant le plus pur de l’extrême droite, le défend bec et ongles dans l’Action française, puis dans Candide : après avoir vainement voté pour lui au Goncourt, il est aussi le premier d’une longue série à comparer Céline à Rabelais. À lui seul Céline répond pour le remercier, et préciser :« Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort. Tout le reste m’est vain. » Un article tardif de Brasillach, en 1943, montre assez que tout Céline est déjà dans ce premier roman :« Le Voyage est un acte d’accusation total, et la suite des œuvres de Céline n’est qu’une suite d’accusations fragmentaires contre le Juif, contre la société, contre l’Armée, contre Moscou, contre la République bourgeoise », concluant :« Céline a commencé avec le Voyage la sombre vitupération d’un univers sans Dieu et ce faisant il a prédit d’avance les catastrophes inscrites dans le ciel au-dessus de l’édifice vermoulu. ».

PREMIERS DÉLIRES

Voilà Céline lancé. Dans la foulée, Denoël publie l’Église. Si le Canard enchaîné regrette que la pièce ne soit pas jouée, Jean Prévost est le premier à souligner qu’elle comporte « une bonne dose d’antisémitisme ». Amateur de polémiques, Céline publie dans Candide une postface au Voyage fort virulente. Il sillonne l’Europe, accumule les aventures, repart pour les États-Unis, rompt avec Élisabeth Craig, rentre avec une autre danseuse, Karen-Marie Jansen (1934). Il est à Vienne avec Cillie Pam, à Anvers avec Évelyne Pollet, à Londres avec Lucienne Delforge. Rentre à Paris pour y rencontrer Lucette Almanzor, elle aussi danseuse – et rédige, cependant, Mort à crédit, qui paraît chez Denoël en 1936.

La critique « a été immonde, droite ou gauche, je fais l’union et le summum de la haine envieuse aveugle de la hargne fumière. » Céline serait allé trop loin dans l’ordure. Aussi bien Brasillach dans l’Action française que Nizan dans l’Humanité accablent le roman – au nom des idées à gauche, au nom de la langue (une « rhétorique-peuple ») à droite. Céline, qui espérait tirer quelque argent de son livre (il sera toute sa vie obsédé par la peur de « manquer »), réagit dans la surenchère. Il écrit au Figaro, qui l’a éreinté :« La langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute. Mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d’autres, ils auront pendant un an, pendant un mois, un jour, vécu. ».

Céline part passer l’été en U.R.S.S. (« Je suis revenu de Russie, quelle horreur ! quel bluff ignoble ! Quelle sale stupide histoire ! Comme tout cela est grotesque, théorique, criminel ! »). Il en parle dans Mea culpa, qui paraît le 30 décembre 1936 (augmenté de la Vie de Semmelweis) : pour le coup, dans le contexte du Front populaire, cette critique violente des Soviets est un grand succès. 1937 le voit errer de New York aux îles Anglo-Normandes, et rédiger Bagatelles pour un massacre, pamphlet antisémite ultraviolent – grand succès dans la France de l’avant-guerre.

Bagatelles est la suite de Mea culpa – une réaction à l’échec de Mort à crédit, et à la dévaluation du franc qui a fait fondre son « magot ». À ce qu’il voit comme une suite de déboires, Céline trouve un responsable : le Juif. En fait, il ne fait qu’appliquer à un cas particulier les théories raciales qui sont les siennes depuis plus de quinze ans.

Le livre est construit sur une série d’oppositions binaires : Céline/le monde, vrai/faux raffinement, spontanéité/faux-semblants, etc. Céline y reprend ses attaques contre l’U.R.S.S. : Moscou-la-Youtre, le communisme comme « gigantesque stavisquerie » (l’affaire Stavisky, célèbre escroc, avait fait couler beaucoup d’encre, et alimenté la veine antisémite). Moscou et Hollywood, même combat. Dans un délire verbal fortement orchestré, Céline règle des comptes avec toute la littérature,  ne décernant de satisfecit qu’à Malraux, Simenon, Marcel Aymé, Élie Faure, Mac Orlan, Morand et Dabit.

Le succès est immense. Lucien Rebatet raconte dans les Décombres (1942) son ravissement – au moment où l’expérience socialiste au pouvoir échoue. Même des journaux de gauche font chorus, insistant sur le pacifisme de Céline, qui transparaît clairement dans Bagatelles, mettant entre parenthèses, par un singulier aveuglement, tout le contenu antisémite. À vrai dire, les imprécations racistes de Céline choquent moins à l’époque qu’elles ne le feraient actuellement, si le livre était réédité (Céline ne l’a pas souhaité de son vivant, et ses ayants droit respectent son interdit, ce qui les dispense d’avoir à prendre une décision). La France d’avant-guerre prête volontiers l’oreille à un discours issu d’une longue tradition, que la présence de Léon Blum a remis au goût du jour à droite.

L’écrivain profite de ses droits d’auteur pour reconstituer son « magot » – achetant cette fois de l’or, que, pour plus de sûreté, il place au Danemark. Ces lingots, il les appelle « les enfants ».

Le racisme est devenu son fonds de commerce. Céline récidive l’année suivante avec l’École des cadavres, complément à Bagatelles. Il s’y découvre une nouvelle tête de Turc, inattendue à cette date : le maréchal Pétain. Mais l’essentiel du livre est l’affirmation sans ambiguïté des positions raciales de l’auteur. 

Le livre est publié au moment où, en Allemagne, la « Nuit de cristal » donne le signal des persécutions antisémites majeures, et où de nombreux réfugiés, venus en France, ont infléchi par leurs récits l’opinion publique. Mal reçu par le lecteur de base, Céline arrive à se brouiller avec les cercles antisémites traditionnels – par exemple celui animé par Darquier de Pellepoix. Céline s’isole encore plus avec l’École des cadavres, parce qu’au fond pour lui l’antisémitisme est anecdotique – il n’est qu’une métaphore du nécessaire racisme universel, eugéniste (« une mystique biologique », dit-il), un simple levier pour agir sur les masses.

UN « COLLABO » QUI HAIT PÉTAIN, UN RACISTE QUI MÉPRISE HITLER

Le livre est un échec, d’autant plus que Denoël, après un procès en diffamation perdu, doit retirer les volumes de la vente. Céline se lance dans un débat polémique tous azimuts avec les journaux engagés de l’époque, de droite et de gauche (le Merlele Canard enchaînél’HumanitéJe suis partoutCe soirle Droit de vivre).

D’aucuns crient à la trahison : en fait, Céline est remarquablement constant dans ses idées. Raciste il était, raciste il demeure – il ne se contente pas d’être antisémite selon la mode du temps, mais il est raciste « biologiquement », persuadé que l’Histoire n’est que l’histoire des rivalités des races les unes contre les autres.

Professionnellement, après un intermède comme médecin à bord d’un navire, Destouches est nommé au dispensaire de Sartrouville. Il part avec ses collègues pendant l’exode, et revient dans la banlieue dès l’armistice (juillet 1940). La victoire de l’Allemagne, « régénérée par les lois de Nuremberg », ne l’a pas surpris, même s’il n’a pas grande estime pour Hitler, « Lévy Pluton roi d’Europe nouvelle et en plus nazi », ni pour Pétain, « roi qui à Vichy fait l’intérim des Rothschild ». Au début de l’année suivante, il fait paraître un troisième pamphlet, les Beaux Draps – saisi dans la zone « libre », mais vrai succès de librairie dans la zone occupée.

Son intense activité journalistique se poursuit durant toute la guerre, sous forme de lettres expédiées à la rédaction de divers journaux. Là encore, les préoccupations de style priment sur le sens : « Que l’on imprime à mon sujet tout ce qu’on veut et je m’en fous énormément, mais que l’on m’ôte une virgule et je suis tout prêt au meurtre. » S’il écrit dans les journaux de la collaboration, il prend par ailleurs plaisir à en attaquer les leaders. Pétain, Déat, Darquier, Fernand de Brinon même, l’ultra-collaborateur, sont tous suspects de collusion avec l’ennemi exécré. C’est l’époque où Ernst Jünger le rencontre, et le décrit avec une acuité remarquable : « Grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt le monologue. Il y a chez lui ce regard des maniaques tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou […] Il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme. Ces hommes-là n’entendent qu’une mélodie mais singulièrement insistante. Ils sont comme des machines de fer qui poursuivent leur chemin jusqu’à ce qu’on les brise. Il est curieux d’entendre de tels esprits parler de la science, par exemple de la biologie. Ils utilisent tout cela comme auraient fait des hommes de l’âge de fer ; c’est uniquement un moyen de tuer les autres. » Le jugement, d’une clairvoyance exemplaire (ailleurs Jünger le traite d’« homme de l’âge de pierre »), donne la mesure de la monomanie célinienne. Je suis partout, peu suspect de sympathies prosémites, finit par refuser les textes de Céline « pour cause de délire raciste », explique Rebatet.

Après les bombardements de la RAF sur Paris (que l’on retrouvera dans Féerie pour une autre fois), il signe le Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais, et se marie avec Lucette Almanzor en février 1943. Il vient d’achever Guignol’s Band quand, le 17 juin 1944, il s’embarque, avec sa femme, son chat Bébert et son « magot », pour une odyssée des vaincus qui l’amène successivement à Baden-Baden, Berlin (« ensorcelé au suicide »), Neu Rippen et Sigmaringen (Nord et D’un château l’autre porteront témoignage de cette fuite devant les Alliés et l’Histoire). La presse rend compte du dernier roman alors que l’auteur a déjà tiré sa révérence. Pour la première fois, des articles opposent le pessimisme célinien à celui de Sartre et à celui de Genet – cette filiation, comme on l’a vu, est claire, même si pour des raisons évidentes elle sera niée par la suite, par les uns et les autres.

Il apprend, le 2 décembre 1945, l’assassinat de Denoël à Paris – et y lit son propre meurtre : « J’ai laissé à Paris un double qu’on écorche à loisir… » Suite à une demande d’extradition de la France, Céline et sa femme sont arrêtés au Danemark, à Vestre Faengsel : l’écrivain y restera jusqu’au 24 juin 1947. Assigné à résidence, il s’installe à Klarskovgaard, sur la Baltique. Il y achève Guignol’s Band II, et s’occupe activement de son retour en France et de sa réhabilitation.« Je ne me souviens pas d’avoir écrit une seule ligne antisémite depuis 1937 », affirme-t-il sans sourciller. De façon significative, il « célinise » son procès à venir, en fait une farce guignolesque où s’agitent l’infâme Denoël (qui ne le contredira plus), le doux fol antisémite (lui-même), et les Juifs qui, dit-il à Combat, « devraient lui élever une statue ». Il ne change pas : « Une immense haine me tient en vie. Je vivrais mille ans si j’étais sûr de voir crever le monde. ».

RÉHABILITATION D’UN IRRÉCUPÉRABLE

Un universitaire juif américain, Milton Hindus, admirateur de son œuvre romanesque, lui permet l’un de ces exercices de manipulation qu’il affectionne. Ils échangent une longue correspondance dans laquelle Céline, non sans perversité, enrôle les Juifs sous sa bannière biologique. Hindus écrit une étude enthousiaste sur Céline que l’auteur des Bagatelles citera amplement lors de son procès. Quand l’Américain, qui est venu rencontrer son grand homme au Danemark, réalise qui est Céline en fait, il est trop tard.

Il publie Casse-pipe, et attaque Sartre : À l’agité du bocal est une longue métaphore filée où il présente l’auteur des Réflexions sur la question juive comme un ténia nourri des déjections de Céline – son anti-intellectualisme est aussi fort que son antisémitisme. Condamné in absentia à un an de prison, à 50 000 francs d’amende, à l’indignité nationale et à la confiscation de 50 % de ses biens (21 février 1950), Céline est amnistié l’année suivante par le tribunal militaire. Il revient alors en France, signe un contrat avec Gallimard qui a absorbé Denoël, s’installe à Meudon où il ouvre un cabinet et Lucette un cours de danse. On réédite toute son œuvre, moins les pamphlets racistes, et Céline y ajoute Féerie pour une autre fois (1952), qui ne se vend guère : Céline est passé de mode dans la France de Camus et de Sartre, où, à son grand dépit, on le lit comme un « suiveur » – alors qu’il est « le défonceur de la porte où stagnait le roman jusqu’au Voyage ». En 1954, il fait paraître ce qui pourrait être son « art poétique », les Entretiens avec le professeur Y (« J’ai pas d’idées, moi ! Aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !… tous les impuissants regorgent d’idées ! »). Autre échec (« Gallimard me sabote, et son équipe, une synagogue », dit-il – parce que Gallimard confie ses manuscrits à un avocat avant de les publier, par précaution). Suivent Féerie pour une autre fois II, et Normance. En 1957 paraît D’un château l’autre, histoire de l’errance de la défaite allemande – qui lui vaut la reconnaissance de l’Express, et les imprécations de Rivarol : voilà Céline encensé à gauche, incendié à droite. Il met fin à ses activités de médecin en 1959, fait paraître Nord, entreprend la seconde version de Rigodon, où Céline raconte Destouches, et prépare l’édition de ses premiers romans dans la Pléiade, qu’il ne verra pas paraître : il meurt quelques mois avant, le 1er juillet 1961, d’une rupture d’anévrysme – sans repentir, ce n’était pas dans sa nature. N’écrivait-il pas à Mauriac – qu’il méprisait : « Pour moi, simplet, Dieu c’est un truc pour penser mieux à soi-même et pour ne pas penser aux hommes, pour déserter en somme superbement » ?

Après sa mort paraîtront Guignol’s Band IIle Pont de Londres, une nouvelle édition de Nord, les Carnets du cuirassier DestouchesRigodon – dernier volume de la trilogie « allemande », éditée avec les deux précédents dans la Pléiade.« Certainement, ces livres resteront, dans un futur qui dépassera l’imagination, les seules marques profondes, hagardes, de l’horreur moderne », écrit à son propos Philippe Sollers dans l’Herne en 1963.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Louis_Ferdinand_Destouches_dit_Louis-Ferdinand_C%C3%A9line/112296

CEUX DE 14, ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI BARBASSE (1873-1935), HISTOIRE DE FRANCE, JEAN-YVES LE NAOUR, LA GLOIRE ET L'OUBLI, MAURICE GENEVOIX ET HENRI BARBUSSE, LE FEU, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre 

Jean-Yves Le Naour

Paris, Michalon, 2020. 284 pages.

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Au sortir de la Première Guerre mondiale, Maurice Genevoix est loin d’être considéré comme le représentant des Poilus. À l’époque, et durant tout l’entre-deux-guerres, c’est Henri Barbusse, l’auteur du « Feu », qui incarne le rôle de porte-parole des combattants. Prix Goncourt 1916, scandale littéraire ayant soulevé des passions contraires, « Le Feu » est un choc, un livre suffocant qui, pour la première fois, raconte le quotidien des tranchées sans rien dissimuler des souffrances des soldats. Profitant de cette exposition, Barbusse s’engage en politique, embrasse les combats du pacifisme et du communisme, suscite critiques ou admiration. Genevoix, lui, enfermé dans l’étiquette régionaliste, se tient pour sa part à l’écart du tumulte du monde, préfère les parties de pêche et les promenades au bord de la Loire et construit sa réputation littéraire en dehors du témoignage, avec notamment « Raboliot ». Pourtant, aujourd’hui, la fortune de la gloire littéraire s’inverse : avec ses cinq ouvrages de souvenirs rassemblés dans Ceux de 14 et sa panthéonisation, Genevoix prend sa revanche sur Barbusse, le prophète découronné. Comment cela a-t-il été possible ? Maurice Genevoix et Henri Barbusse : leur histoire raconte un siècle d’affrontement littéraire autour du témoignage et de la mémoire de la guerre, entre roman et récit, héroïsation et victimisation – deux regards sur la Grande Guerre, deux visions de la vérité.

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Frères d’armes, rivaux de plume

Par Jean-Yves Le Naour dans Historia mensuel 887

Tous deux découvrent la guerre en 1914. Ils en tireront des livres qui, pour la première fois dans l’histoire de la littérature, décrivent la violence du conflit. Mais l’un entre au Panthéon ce 11 novembre, l’autre pas…

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Visuels: le jeune Genevoix (à g. ©Famille Genevoix) et le quadragénaire Barbusse (à dr.©Rue des Archives/Tallandier.) offrent deux regards sur la Grande Guerre, entre remords et espoir, nourris par leur expérience des combats et leur volonté de témoigner du sacrifice de leurs camarades.

Henri Barbusse et Maurice Genevoix n’appartiennent pas à la même génération. À 41 ans, une situation faite dans le milieu du journalisme et un pied dans le domaine de l’édition, le premier n’a que peu de rapport avec le jeune provincial monté à Paris, major de l’École normale supérieure et qui, à 24 ans, n’a encore rien écrit mais lorgne l’agrégation en attendant de trouver sa voie. Pourtant, Barbusse comme Genevoix partagent une fascination pour l’écriture et sans doute une ambition commune, même s’ils ont des références différentes : l’un se réfère à Zola, l’autre à Maupassant. Bien entendu, Barbusse a déjà publié ; il fréquente les Rostand, Mallarmé et autres Courteline, mais on sent chez lui le regret d’une carrière éditoriale alimentaire qui ne peut combler ce romancier qui voudrait tant être reconnu. Pour tous deux, la guerre sera le moment de la révélation.

Politiquement, Genevoix et Barbusse sont encore plus éloignés. Le Ligérien est un modéré qui fera preuve, dans sa littérature, d’une défiance permanente envers la ville et la modernité, censées détruire la nature. Lecteur de Barrès, c’est un patriote convaincu. De toute façon, la politique ne l’intéresse guère. Quand les normaliens de gauche s’affrontent avec les camelots du roi de l’Action française, l’étudiant préfère monter sur le toit de l’établissement et arroser tout le monde avec une lance à incendie ! Genevoix, au-dessus des passions nationales ?

Barbusse, 41 ans, choisit de s’engager

Barbusse, lui, est un socialiste dreyfusard dont le premier engagement public vient justement avec la guerre. Lui qui, âgé de 41 ans et doté d’une santé fragile, devrait être réformé, fait le choix de signer un engagement volontaire. Il s’en explique le 3 août 1914, avec le ton du socialisme patriotique, à la façon d’un Péguy, qui confiait partir « pour le désarmement général et la dernière des guerres » : « Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas à notre cause. Elle est dirigée contre nos vieux ennemis infâmes de toujours : le militarisme et l’impérialisme, le Sabre, la Botte, et j’ajouterai : la Couronne. » Pour lui, c’est la Révolution française qui se rejoue : gare aux trônes ! Voici l’irruption définitive des peuples et de la démocratie. Demain, il n’y aura plus que des républiques soeurs.

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain-Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l’envie d’écrire.

Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915

Genevoix est le plus méthodique : il couche sur un premier carnet quelques lignes pour résumer la journée à grands traits, puis, quand il a plus de temps, il détaille ses notes sur un autre cahier. « Vouloir écrire, ne serait-ce pas déjà être sauf ? » écrit le jeune homme. Les notes de Barbusse sont plus désordonnées. Ce bourgeois, mêlé pour la première fois aux classes populaires, s’intéresse particulièrement à l’argot du soldat. Il recense les bons mots avec gourmandise, se promettant de faire parler ses personnages comme ses camarades de tranchées.

Pour l’un comme pour l’autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec deux balles dans le bras gauche et une dans l’épaule. Quelques jours plus tôt, Louis Pergaud, l’auteur de La Guerre des boutons, disparaissait sur les mêmes lieux. Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal – par hostilité aux grades – et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l’état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l’hôpital jusqu’à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué.

Car tous deux inaugurent un nouveau genre de littérature : le témoignage. Il ne s’agit plus de fiction pure et simple, d’« inventer le vrai », comme disait Balzac, mais de raconter, de dire la « vérité », de déposer devant l’Histoire et devant les hommes. Il faut que l’on sache l’horreur de cette guerre que les menteurs de l’arrière décrivent comme une formidable épopée. Dès lors, l’écriture devient pédagogique et édifiante. Il faut que les survivants se transforment en « crieurs », selon le mot de Barbusse, pour que les morts ne meurent pas une seconde fois, avec pour tout linceul l’injure de l’oubli ou le mépris de l’indifférence ; il faut se souvenir pour haïr la guerre, la repousser pour toujours. « On vous a tués et c’est le plus grand des crimes », s’insurge Genevoix en conclusion des Éparges, le dernier volume de sa pentalogie, rassemblée en 1949 sous le titre Ceux de 14.

À nouvelle littérature, nouveau style. Pour trouver le ton de sincérité qui convient, Genevoix décrit ainsi sa méthode : « Je tenais sur toute chose à éviter que des préoccupations d’écriture ne vinssent altérer […] le témoignage que j’ai voulu porter. […] Je me suis interdit tout arrangement fabulateur, toute licence d’imagination après-coup. J’ai cru alors, je crois toujours qu’il s’agit là d’une réalité si particulière, si intense et dominatrice qu’elle impose au chroniqueur ses lois propres et ses exigences. » Barbusse brouillait un peu plus les repères en présentant Le Feu comme un roman vrai, et en le sous-titrant Journal d’une escouade. Était-ce alors un roman ou un journal ? Et lui aussi repoussait l’invention pour se vanter d’écrire le vrai, rien que le vrai : « Je me suis donné à ce genre de besogne dont la dignité est d’exclure toute effusion de l’imagination et de représenter non pas des histoires que j’ai inventées, mais des épisodes réels que j’ai pêchés tout vifs dans la Grande Guerre et qui correspondent à ce que j’ai vu ou entendu. »

Cela tombe bien. En ces temps de malheur, le public ne jure que par le récit. De 1914 à 1918, le genre romanesque ne représente pas plus de 11 % de l’ensemble des publications de guerre. « Qui est celui de nous qui aurait le cœur  d’écrire, lorsque la patrie souffre, et que ses frères meurent, un drame ou un roman ? » questionne Romain Rolland dans Au-dessus de la mêlée. Le premier roman de guerre, Gaspard, couronné par le prix Goncourt 1915, est pourtant le premier best-seller du conflit. En dépit de l’ineptie de l’histoire et de la description fantaisiste des soldats, toujours de bonne humeur – comme le public de l’arrière se les imaginait alors -, il s’écoula 150 000 exemplaires de cette farce grotesque.

Un Goncourt porte-parole des soldats

C’est pourquoi Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l’horreur de la guerre. L’héroïsme guerrier en prend un coup fatal. Publié en avril 1916, Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. « C’est du Maupassant de « derrière les tranchées », s’enthousiasme le Journal des débats. On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante. » On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d’abord en feuilleton dans L’Œuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d’estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd’hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n’est plus un livre, c’est un phénomène ! Les poilus écrivent à l’auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

Pourtant, aujourd’hui, c’est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d’abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n’a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice en 1917, il est accusé de pacifisme – et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu’il n’a rapporté que le vrai, mais tout change dans l’après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d’écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu’il n’avait pas à l’origine. Cet intellectuel engagé n’est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature.

Genevoix, lui, connaît une trajectoire inverse. Retiré sur la Loire, indifférent aux désordres du monde, il délaisse le récit de guerre pour embrasser le roman. Contemplatif, admirant la nature, il se fait connaître par des récits de chasse et de pêche, notamment avec l’histoire du braconnier Raboliot (Goncourt 1925). Ce n’est qu’à partir des années 1960, la légitimité du titre d’académicien en plus, qu’il revient à 14-18. Sa longévité en fait bientôt pour les médias le poilu exemplaire et médiatique, et les historiens qui redécouvrent le témoignage portent aux nues Ceux de 14. Inversement, l’étoile de Barbusse s’éteint avec le déclin du parti communiste, qui entretenait la ferveur autour de son grand témoin.

En réalité, Genevoix n’est pas plus neutre que Barbusse, mais il parle à notre époque de victimisation en se contentant de dénoncer la guerre sans se demander pourquoi elle a eu lieu ni qui en sont les bourreaux. Du pathologique, pas de politique. Genevoix entre donc au Panthéon et Barbusse tombe dans l’oubli. Sa maison dans l’Oise menace ruine, mais les pouvoirs publics ne se pressent pas pour la rénover. La gloire et l’oubli ont vraiment changé de camp…

https://www.historia.fr/fr%C3%A8res-darmes-rivaux-de-plume#:~:text=Tous%20deux%20d%C3%A9couvrent%20la%20guerre,l’autre%20pas

Jean-Yves Le Naour

La Gloire et l’Oubli. M. Genevoix et H. Barbusse, témoins de la Grande GuerreJean-Yves Le Naour (Michalon, 2020)

http://jeanyveslenaour.com/la-gloire-et-loubli-maurice-genevoix-et-henri-barbusse-temoins-de-la-grande-guerre

EN CAMPAGNE POUR LE PANTHÉON

La panthéonisation de Genevoix n’est pas le fruit d’un plébiscite populaire mais d’un intense lobbying. En 2011, la fille de l’écrivain, Sylvie Genevoix, influente personnalité du monde de l’édition et de la télévision, aidée de son mari, le médiatique économiste Bernard Maris, fondent l’association « Je me souviens de Ceux de 14 ». La perspective du centenaire devant eux, ils militent pour la double panthéonisation de l’écrivain : celle, physique, de sa dépouille mortelle, et celle, symbolique, de son entrée dans la prestigieuse « Pléiade ». Un travail d’influence qui fonctionne : Bernard Maris intègre ainsi le conseil scientifique de la mission Centenaire, qui participe à de nombreux projets mettant en valeur Ceux de 14. Si la mort de Sylvie Genevoix (2012) et celle, dramatique, de Bernard Maris (2015), viennent donner un coup d’arrêt au projet, la panthéonisation se heurte surtout à un argument de taille : pourquoi honorer un écrivain, quand le Soldat inconnu incarne déjà la grande épreuve nationale ? Emmanuel Macron, qui prend finalement la décision, au cours de son « itinérance mémorielle » de novembre 2018, contourne le problème en annonçant la panthéonisation globale des Français de 14-18 à travers celle de Genevoix. Prévue pour le 11 novembre 2019, la cérémonie est repoussée à l’année suivante pour coïncider avec les 100 ans de la translation des cendres du Soldat inconnu sous l’arc de triomphe de l’Étoile. J.-Y. L. N.

 

Maurice Genevoix (1890-1980)

Maurice Genevoix est un romancier et poète français.

Il fut élève au lycée d’Orléans, puis au lycée Lakanal à Sceaux (1908-1911), avant d’entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Mobilisé en 1914, il dut interrompre ses études pour rejoindre le front comme officier d’infanterie. Très grièvement blessé, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de « Ceux de 14 » : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue, (1921), Les Éparges (1923), œuvre qui prit place parmi les grands témoignages de la Première Guerre mondiale.

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La paix revenue, Maurice Genevoix devait renoncer à sa carrière universitaire pour se retirer en Sologne et se consacrer à la littérature. Son œuvre abondante a souvent pour cadre la nature du Val-de-Loire dans laquelle évoluent en harmonie hommes et bêtes.

Il est surtout connu pour ses livres régionalistes comme son roman Raboliot, qui lui valut une reconnaissance avec le prix Goncourt 1925.

Il a cependant dépassé le simple roman du terroir par son sobre talent poétique qui, associé à sa profonde connaissance de la nature, a donné des romans-poèmes admirés comme la Dernière Harde (1938) ou La Forêt perdue (1967).

Il s’est aussi penché plus largement et plus intimement sur sa vie en écrivant une autobiographie : Trente mille jours, publiée en 1980.

Plusieurs romans de Maurice Genevoix ont été portés au grand ou au petit écran dont Raboliot (2007), film télévisé de Jean-Daniel Verhaeghe, avec Thierry Frémont dans le rôle principal.

Élu sans concurrent à l’Académie française le 24 octobre 1946, Maurice Genevoix assuma pendant quinze ans, de 1958 à 1973, la charge de secrétaire perpétuel .

Source : http://www.academie-francaise.fr

 

 

Henri Barbusse

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Écrivain français, Henri Barbusse est né à Asnières, près de Paris, le 17 mai 1873.

Au terme d’études au collège Rollin où il a pour maîtres Stéphane Mallarmé, Pierre Janet et Henri Bergson, il est bachelier, puis licencié ès lettres. Lauréat d’un concours poétique organisé par L’Écho de Paris, il rencontre Marcel Schwob et Catulle Mendès (son futur beau-père), qui l’introduisent dans les cercles symbolistes.

Barbusse fait ses véritables débuts littéraires avec Pleureuses (1895), recueil poétique intimiste où s’exprime déjà sa pitié pour les déshérités. Son premier roman, Les Suppliants (1903), retrace, à travers le personnage de Maximilien, sa propre vie intérieure d’enfant et sa quête d’absolu. L’Enfer (1908), roman naturaliste jugé pessimiste et scandaleux, lui assure la notoriété: dans une chambre d’hôtel, un homme épie ses voisins de passage et dépeint, en une suite de tableaux, la tragédie de leur existence, leurs méditations, leurs querelles, leur agonie, leurs amours.

Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, Henri Barbusse, bien qu’antimilitariste, décide de s’engager comme simple soldat. Sur le front, jour après jour, de décembre 1914 à novembre 1915, il note ses faits et gestes et ceux de ses camarades. Il obtient deux citations au combat, avant d’être évacué pour maladie et réformé. Profondément choqué par ce qu’il a vécu, il écrit Le Feu, qui suscite de vives protestations car il peint la guerre dans toute son horreur. Ce Journal d’une escouade (sous-titre du livre), récit brutal et émouvant des journées passées dans les tranchées, dans la boue et la saleté ou sous les bombardements, offre un témoignage irremplaçable sur le cauchemar d’une génération sacrifiée. Le Feu inaugure le genre du roman de guerre, obtient le prix Goncourt 1916 et assure à Barbusse une renommée mondiale. Sa vie et son œuvre seront désormais consacrées à la dénonciation du bellicisme et à la défense des victimes de l’histoire.

En 1917, il fonde l’Association républicaine des anciens combattants. Son roman Clarté (1919), nouveau récit de guerre, est orienté dans une perspective plus militante. Simon Paulin, personnage médiocre et falot, est révélé à lui-même et à la pitié, par l’épreuve de la guerre; il comprend aussi que cette folie meurtrière n’est que le fruit de la société bourgeoise, et la nouvelle clarté du socialisme guide ses pas.

Dans le journal, puis la revue Clarté (qu’il dirige de 1919 à 1923), Barbusse s’interroge sur le rôle politique de l’écrivain, le sens social de son œuvre et la possibilité d’une littérature révolutionnaire. Le mouvement Clarté vise à rassembler tous ceux qui sont épris de progrès et de paix (voir La Lueur dans l’abîme: ce que veut le groupe Clarté, 1920). De Paroles d’un combattant (recueil d’articles et de discours pacifistes de 1917 à 1920) au Couteau entre les dents (1921), Barbusse, solidaire de la Révolution russe, évolue rapidement en direction du parti communiste, auquel il adhère en 1923.

Son œuvre se situe désormais dans un engagement idéologique de plus en plus affirmé. Elle se poursuit par des nouvelles: L’Illusion (1919), L’Étrangère (1920), Quelques coins du cœur (1921), Force (1926), Faits divers (1928), Ce qui fut sera (1930), et par une fresque romanesque, Les Enchaînements (1925-1926), qui évoque les grands drames humains de l’histoire et la nécessité de changements sociaux fondamentaux.

À la suite d’un reportage en Roumanie et en Bulgarie en proie à la répression fasciste, il publie Les Bourreaux (1926) et crée un Comité de défense des victimes de la Terreur blanche. Directeur littéraire à L’Humanité (1926-1929), il précise alors: « Notre tâche sera ici […] de susciter l’art révolutionnaire, parallèle à la révolution. » Il entreprend cependant une trilogie: Jésus (1927), Les Judas de Jésus (1927), Jésus contre Dieu (posthume, Moscou, 1971), où se dresse la figure d’un Christ pathétique et contestataire, qui ne laisse pas de déconcerter ou d’irriter ses amis.

Sa revue Monde (1928-1935) prend le relais de Clarté, dans le souci de rassembler les intellectuels communistes et les écrivains prolétariens (Henri Poulaille, Louis Guilloux, etc.), tous ceux qui croient à « un art de masse aux perspectives collectives et panhumaines ». Défenseur d’une littérature populaire, mais se défiant d’une conception ouvriériste et sectaire, et privilégiant la qualité de l’écrivain, il voit ses conceptions condamnées au congrès de Kharkov (novembre 1930), pour « éclectisme » et « déviationnisme ». Son soutien à la patrie du socialisme reste cependant inconditionnel: Voici ce qu ‘on a fait de la Géorgie ( 1929), Russie ( 1930) et Staline, un monde nouveau vu à travers un homme (1935), portrait élogieux du Petit Père des peuples. Après Elévation (1930), il rend un vibrant hommage à Émile Zola en qui il reconnaît un maître (Zola, 1932).

La « ligne Barbusse » l’emporte à partir de 1932. La nouvelle politique culturelle d’ouverture du parti communiste (prélude idéologique à la politique de front populaire) se traduit par la fondation de l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires), qui rassemble des écrivains communistes, prolétariens ou « bourgeois ». L’organisation se dote d’une revue: Commune (1933-1939), dont le comité directeur est composé de Henri Barbusse, André Gide et Romain Rolland.

Infatigable pèlerin de la paix et de l’antifascisme, il est à l’initiative du Congrès mondial contre la guerre (Amsterdam, août 1932) et du Congrès européen contre le fascisme (Paris, avril 1933), qui aboutissent au Mouvement Amsterdam-Pleyel. Président du Comité mondial contre la guerre impérialiste, il multiplie les interventions en Espagne, au Danemark, aux États-Unis, en URSS. Il préside encore le Congrès pour la défense de la culture (juin 1935) et assiste à un grand rassemblement antifasciste (14 juillet 1935) avant de partir pour Moscou.

Atteint d’une pneumonie, il est hospitalisé à l’hôpital du Kremlin. Henri Barbusse meurt le 30 août 1935, en lançant un dernier appel: Il faut sauver le monde. » Le 7 septembre, sa dépouille est accompagnée jusqu’au cimetière du Père-Lachaise par le peuple de Paris.

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Le bon Roi René, construction d’une légende

Le « bon Roi René » ou la fabrication d’une légende

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La figure du Roi René se partage surtout entre deux villes en France, entre deux régions  : Angers et Aix-en-Provence, l’Anjou et la Provence. Le duc d’Anjou ne bénéficie pas de la même aura dans les deux villes : bien qu’il soit également honoré dans sa ville natale, c’est Aix-en-Provence qui se prévaut du titre de « la ville du Roi René ».  Ceci est dû certainement au caractère plus mesuré, plus pondéré des angevins et à l’histoire : l’Anjou est, fortement ancré dans l’héritage des rois de France par des liens matrimoniaux et par sa situation proche des terres des rois de France ; la Provence, au sud et loin des terres sous la dépendance des rois de France, longtemps gouvernée par les souverains aragonais ne se tourna vers le royaume de France que lors du mariage de Marguerite de Provence (1221-1295), fille de Béranger V, avec Louis IX, le futur saint Louis, devenant ainsi reine de France.

Mais la popularité de René d’Anjou en Provence peut s’expliquer également de bien des manières même si bien souvent la réalité historique est recouverte par les récits hagiographiques engendrant la légende d’un souverain plus provençal qu’angevin et la nostalgie d’un âge d’or révolue.

Les débuts des Angevins en Provence

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Avec la mort de Raymond-Béranger IV en 1245 commence la mainmise de la Maison d’Anjou sur la Provence. En effet sa fille Béatrice de Provence mariée à Charles Ier d’Anjou, comte d’Anjou et du Maine et frère de saint Louis, apporte en héritage les deux comtés de Provence et Forcalquier, les transmettant à la première maison capétienne d’Anjou.

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La reine Jeanne Ire de Naples (1328-1382), comtesse de Provence de 1343 à 1382 adopte en 1380 Louis Ier d’Anjou-Valois (1339-1384) mais c’est son fils Louis II, duc d’Anjou (1377-1417), qui deviendra de fait comte de Provence de 1384 à 1417. Son fils Louis II (1403-1434) sera lui comte de Provence de 1417 à 1434. C’est donc en 1434 que René fils de Yolande d’Aragon et de Louis II d’Anjou reçoit la Provence en héritage. Ainsi commence l’histoire de René d’Anjou avec la Provence.

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Le roi René en Provence

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René d’Anjou, ou René Ier d’Anjou, ou encore René Ier de Naples ou René de Sicile né le 16 janvier 1409 cumule sur sa tête de nombreux titres prestigieux : seigneur puis comte de Guise (1417-1425), duc de Bar (1430-1480) de fait dès 1420, duc consort de Lorraine (1431-1453), duc d’Anjou (1434-1480), comte de Provence et de Forcalquier (1434-1480), comte de Piémont, comte de Barcelone, roi de Naples (1435-1442), roi titulaire de Jérusalem (1435-1480), roi titulaire de Sicile (1434-1480) et d’Aragon (1466-1480), marquis de Pont-à-Mousson (-1480) ainsi que pair de France et fondateur de l’ordre du Croissant. Mais il ne reste dans les mémoires que peu de souvenirs aujourd’hui de tous ces titres….

Si en 1434 il devient comte de Provence il ne viendra que très  peu dans son comté avant 1476 où il se fixera définitivement dans la ville d’Aix. Si ces visites en Provence furent épisodiques il faut rappeler le contexte historique : la France se trouve en guerre avec l’Angleterre dans ce qu’on appelle la Guerre de Cent Ans (1337-1453) et la Maison d’Anjou reste fidèle à la couronne de France et combat aux côtés des troupes de Charles VII ; d’autre part René se heurte aux visées expansionnistes de  Philippe II de Bourgogne qui le fera prisonnier en 1431 après la bataille de Bulgnéville ; en 1438 il s’installe dans son royaume de Naples d’où il est chassé en 1442 par Alphonse II d’Aragon qui revendiquait également le royaume de Naples. C’est dire combien René d’Anjou ne pouvait que faire de brefs séjours dans son comté de Provence.

Ce n’est qu’à partir de 1471 qu’il s’installa définitivement à Aix-en-Provence. Etait-ce par amour de la Provence ? Que non ! (D’ailleurs en bon angevin il prit soin d’emmener avec lui ses vaches pour lui procurer son beurre vu qu’il détestait l’huile d’olive !). Il s’y installe par nécessité : en effet il est soupçonné par son neveu Louis XI, le roi de France, d’avoir fait alliance avec le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, contre le roi de France qui voulait mettre la main sur les duchés de Lorraine et du Bar. De ce fait il est condamné pour crime de lèse-majesté et doit se réfugier dans ses terres provençales afin d’échapper à la vindicte du roi de France dont on sait qu’il ne supportait aucune opposition et que sa vengeance pouvait être terrible. Même s’il ne risquait rien en fait puisque la Provence était terre d’Empire et donc à l’abri de toute représailles de Louis XI mieux valait bon an mal an s’éloigner !

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Comme le remarque bon nombre d’historiens la légende du « bon Roi René » peut commencer. !

Certes il se montra un mécène en faisant venir nombre d’artistes italiens ou flamands, il se constitua une cour rehaussant ainsi le prestige de la ville d’Aix. C’est également sous son règne que fut découvert fort fortuitement d’ailleurs les reliques de sainte Marie-Madeleine ouvrant la voie au culte de la sainte à la Sainte Baume avec la bénédiction papale : une découverte très politique puisque la dévotion était accréditée depuis longtemps à Vézelay en terre bourguignonne où se trouve d’ailleurs une basilique Sainte-Marie-Madeleine ! Quand la religion sert les intérêts de la politique surtout quand on connaît les rivalités entre les deux maisons !….

A ce prince mécène, ami des arts et féru de littérature on reproche cependant une fiscalité plutôt favorable à ses intérêts qu’à ceux de ses sujets ce qui tranche avec la bonhommie qu’on lui prête après sa mort ; d’autre part, bien qu’on lui bâtit une réputation de piété,  il ne favorisa guère les églises et couvents de la ville d’Aix-en-Provence hormis le couvent de Saint Victor de Marseille.

A sa mort en 1480 il laisse un testament qui fait entrer la Provence dans le royaume de France : en effet il ne laisse comme unique héritier que son neveu Charles IV du Maine (1446-1481) (Charles III de Provence) qui meurt en 1481 sans héritier laissant le champ libre à Louis XI pour intégrer le comté de Provence au royaume de France ce qui sera effectif en janvier 1482. A l’époque certains provençaux verront dans le Roi René le « fossoyeur de la Provence » ! : mais ceci sera vite oublier quelques années années plus tard et surtout au XIXè siècle au moment de la Restauration des Bourbons !

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Ce n’est que quelques années plus tard , surtout du XIIIè au XVIIIè siècle, que se développa dans la bonne société la légende du « Bon Roi René » et où Aix-en-Provence se voudra la « ville du Roi René » oubliant qu’il fut avant tout un prince angevin puisqu’il désira qu’après sa mort, son corps fut transféré dans sa ville d’Angers, mettant de côté certains faits  : René d’Anjou fut un prince malheureux  dans ses batailles pour défendre ses terres et un politique qui ne fit pas le poids face à l’habileté de ses adversaires tels les princes de Bourgogne, les rois d’Aragon ou surtout un Louis XI et que la mort de René mit fin à l’indépendance de la Provence Si le mythe perdure encore aujourd’hui c’est aussi qu’avec le Roi René la Provence perd le faste d’une cour princière et surtout une grande partie de son indépendance face au pouvoir royal. Rien de tel pour faire perdurer un mythe et l’entretenir soigneusement en dépit des faits historiques… C’est ainsi que l’on vent aux touristes une histoire quelque peu différente de la réalité.

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La sépulture du roi René

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René Ier mourut à Aix-en-Provence le 10 juillet 1480. Les Provençaux désiraient garder la dépouille du monarque sur leurs terres certains allant jusqu’à affirmer que René d’Anjou aurait confié à certains qu’il désirait reposer dans la cathédrale d’Aix. Mais  sa seconde épouse, Jeanne de Laval décida de respecter les dernières volontés de son époux et de le faire enterrer en la cathédrale Saint-Maurice d’Angers aux côtés de sa première épouse Isabelle Ier  de Lorraine.

Après presque une année d’attente et de tractations la reine organisa, de nuit, avec la complicité de quelques chanoines de la cathédrale et l’aide de Charles III, la fuite du corps du défunt en le dissimulant dans un tonneau au milieu de ses fourrures. Une fois mis sur une embarcation, celle-ci s’éloigna discrètement sur le Rhône. Le corps du roi René arriva en Anjou et fut placé, avec honneur et dévotion, dans le tombeau le 10 octobre 1481 qu’il avait fait réaliser lui-même dans la cathédrale d’Angers.

La statue du Roi René

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 Tout en haut du cours Mirabeau, le roi René trône. Et pour rappeler à Marseille que les comtes de Provence sont installés ici, on y érige en 1820 une belle fontaine ainsi qu’une statue sculptée par le sculpteur David d’Angers (à ne pas confonde avec le peintre du même nom) sauf que la statue du roi René ne lui ressemble en rien. « Le spectre dans sa main ne veut rien dire et le portrait original n’a rien à voir avec celui-ci. Et les Aixois s’en souviennent bien, alors à l’inauguration c’est le malaise. Les élus se sont même demandé s’ils n’allaient pas renvoyer la statue à Paris » souligne le guide Jérôme Segard. A noter que la statue représenterait le roi Louis XII (1462-1515), celui-là même qui installa le Parlement d’Aix en 1501. 200 ans plus tard, la fontaine est toujours là ainsi que la statue qui, soit dit en passant, ne fut jamais payée à David d’Angers par la ville d’Aix !

© Claude Tricoire

15 juin 2022

Rites, histoires et mythes de Provence

Noël Coulet

Presses universitaires de Provence, 2020. 256 pages.

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Cet ouvrage analyse la formation des rites et traditions dans la Provence de la fin du Moyen Âge, puis leur évolution et parfois transformation en mythe. Ainsi l’entrée royale dont le rituel s’inspire de l’entrée de Jésus à Jérusalem le jour des Rameaux s’enrichit au XVIè  siècle d’un décor d’arcs de triomphe qui développent un discours historique à la gloire du souverain. Ainsi la procession de la Fête-Dieu d’Aix, cortège modeste et pieux à ses débuts au XIVè siècle, devient, à partir du XVIè  siècle une parade bruyante et colorée, rythmée par la représentation de tableaux vivants, les « jeux » attribués sans raison au roi René.

Un second ensemble d’études s’organise autour des histoires anciennes de la Provence et la constitution de l’image de deux personnages devenus de véritables figures légendaires, la reine Jeanne et le roi René, donnant lieu à une tradition narrative qui parasite encore aujourd’hui l’histoire. Un dernier ensemble d’articles s’attache à quelques récits apocryphes incrustés dans la mémoire collective et que l’on voit périodiquement resurgir : la légende du juif blasphémateur écorché vif à l’entrée de la Juiverie d’Aix, la bénédiction des calissons d’Aix, récit apocryphe à la limite du canular, fabriqué au milieu du XXè siècle.

Louis XI, le roi René et la Provence

Yannick Frizet

Presses universitaires de Provence, 2015. 364 pages

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Comment la Provence devient-elle française, à l’instigation du redoutable Louis XI ? Quelles sont les convoitises et ambitions royales face aux diverses principautés du Midi provençal, relevant alors de l’empire germanique ? Quels moyens se donne le roi comment use-t-il du Dauphiné frontalier ? Ces questions jusqu’alors peu fréquentées par les historiens trouvent ici de larges éclairages, fondés sur des sources parfois inédites, couvrant une période de quatre décennies (1440-1483) et une zone géographique comprenant tous les États du Midi provençal. Autant de petits territoires porteurs d’enjeux géopolitiques qui mobilisent jusqu’aux grandes puissances européennes. Une attention particulière est portée aux rapports houleux et aux intrigues nouées entre Louis XI et le roi René, avant-dernier comte de Provence, que l’on découvre bien peu conforme à sa légende dorée, mais aussi aux intermédiaires entre deux États sur le point de s’« unir » et aux vecteurs humains de l’influence française dans le Midi. Voici donc le récit d’une étape majeure de l’histoire d’une principauté méridionale qui aurait pu ne jamais devenir française.

ANNE DE KIEV (v.1024/1032 - v. 1075/1089)8, EUROPE, FRANCE, HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, UKRAINE

Anne de Kiev reine de France

Anne, princesse de Kiev devenue reine de France

Il y a mille ans, cette princesse a traversé l’Europe pour épouser l’un des premiers rois capétiens. Elle a tissé le premier lien historique entre la France et le monde des Slaves orientaux.

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La statue de Anne de Kiev, reine de France de 1051 à 1060, place des Arènes à Senlis.

Philip d’Edimbourg, Felipe VI, roi d’Espagne et Philippe, roi des Belges, doivent leur prénom à leur ancêtre commune: Anne de Kiev. Cette reine des Francs a baptisé son fils Philippe, alors inconnu en Europe de l’Ouest. Ce prénom de culture grecque provient de ses terres d’origine, la Rus’ de Kiev. Anne est issue de ce berceau des Slaves orientaux réunissant aujourd’hui Russes, Biélorusses et Ukrainiens.

Pour partir à sa rencontre, il faut remonter quasiment mille ans en arrière. On arrive sous le règne des premiers Capétiens, une époque obscure pour les historiens, confrontés à des archives lacunaires.

Venue des confins du monde connu

Au mitan du XIe siècle, aucun grand évènement, aucun personnage d’envergure ne ressort. C’est un trou noir de l’histoire de France. À la tête du royaume, le roi Henri Ier est faible, veuf et sans enfant. À court d’héritier, il lorgne sur une princesse qui vit aux confins de l’Europe, sur des terres lointaines et prospères.

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Anne, Reyne de France | via Wikimedia-Commons

Cette princesse, Anne de Kiev, appartient à l’une des plus prestigieuses familles de son temps. Son père est le grand-prince Iaroslav, à la tête de la puissante principauté des Rus’, alors le plus vaste état d’Europe. Ces Slaves d’Orient sont sous l’influence culturelle des Byzantins depuis leur récente christianisation, une conversion diffusée depuis Constantinople. Au carrefour des routes commerciales, la ville de Kiev est environ dix fois plus peuplée que Londres ou Paris. Le pays des Rus’ atteint alors son âge d’or.

Pas de date de naissance avérée, ni même de sa mort. Pas de tombe.

On ignore jusqu’à son visage.

Anne de Kiev quitte ses somptueuses coupoles et bulbes dorés pour traverser l’Europe jusque dans l’actuelle Île-de-France, nettement moins raffinée. Faute de terre à transmettre, elle amène avec elle de «riches présents», selon un chroniqueur. En 1051 à Reims, elle devient la seconde épouse d’Henri Ier, âgé d’une vingtaine d’années de plus qu’elle.

On ignore pourquoi Henri Ier a jeté son dévolu sur une princesse aussi éloignée mais on peut deviner que ce choix fut dicté par la sévérité de l’Église sur les liens de parenté. Par la suite, Rome se montrera beaucoup moins sourcilleuse sur les questions de consanguinité et Louis XIV pourra épouser sa cousine germaine sans surmonter le moindre veto.

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Le mariage à Reims de Henri Ier roi de France et d’Anne de Kiev. Miniature extraite d’un manuscrit français référencé ci-après.| Chroniques de Saint-Denis via Wikimedia Commons

Pour revenir à Anne, la jeune femme découvre un royaume des Francs où le roi est nargué par ses propres vassaux. L’État est morcelé par la féodalité, les terres recouvertes par les forêts et les villes s’apparentent surtout à des bourgs. Paris s’est tout juste remis du siège viking du siècle précédent. Partout se construisent des églises romanes.

La toile de fond est plus nette que la vie de la nouvelle reine qui s’apparente, elle, presque à une page blanche. Pas de date de naissance avérée, ni même de sa mort. Pas de tombe. On ignore jusqu’à son visage. Il faut dire que les chroniqueurs sont restés peu loquaces: «Avec elle, le roi vivait heureusement» écrit l’un d’eux avec parcimonie. On reste sur sa faim.

D’Anne, il ne reste que des fragments. Sa signature en cyrillique au bas d’une charte et des croix qu’elle a tracées sur des documents en guise de seing. Sur ces actes, elle est désignée «reine», «mère», «A», «Agna», «Agneta» ou, le plus souvent, «Anna». À défaut de traces abondantes, on aimerait convoquer un romancier pour broder sa vie.

Veuve et remariée

Dans ce brouillard, quelques indices prêtent néanmoins à penser qu’Anne pesait. Et qu’elle ne manquait pas de personnalité. Déjà, elle a imposé un prénom issu de sa culture pour son aîné, l’héritier au trône: ce sera le futur Philippe Ier. Ensuite, le roi vient à mourir alors que son fils n’a que 7 ans: son beau-frère Baudouin V de Flandre prend les rênes du royaume. Mais ce pouvoir, il le partage avec Anne.

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Statue d’Anne de Kiev, Abbaye Saint-Vincent, Senlis (Oise). | via Wikimedia-Commons

Elle ouvre, en quelque sorte, la longue tradition des reines régentes. L’éducation de son fils est confiée à un pedagogus regis, là encore un terme grec alors inusité en Occident, désignant le précepteur. Et cette femme nous réserve encore des surprises.

«Pendant la période soviétique, Anne servira à la propagande du régime, mais elle devient également l’un des fers de lance du renouveau nationaliste ukrainien.»

Philippe Delorme, historien

Après la mort de son royal époux, la veuve ne reste pas seule. Elle abandonne le pouvoir et part avec un homme. Et pas avec n’importe lequel. Elle épouse Raoul IV, comte de Valois et de Crépy, un baron qui est le vassal de son propre fils. Un personnage violent, prompt à guerroyer et à rançonner. N’hésitant pas à brûler Verdun parce que l’évêque refuse de lui verser un tribut. Déjà marié, Raoul répudie son épouse pour se marier avec Anne. Cette union entre la reine douairière et ce personnage haut en couleurs fait un énorme scandale. Raoul est excommunié, même le Pape est mêlé à l’affaire.

Finalement, Anne finit par vendre ses possessions pour construire l’Abbaye Saint-Vincent autour de Senlis, l’une des villes royales sous ces premiers Capétiens itinérants. Cette ville de l’Oise entretient toujours le souvenir d’Anne. En 2004, le président ukrainien Viktor Iouchtchenko y a même inauguré une statue d’elle. On ignore où la reine est morte. Une source anonyme et postérieure affirme qu’«après la mort de Raoul, [Anne] regagna le sol natal. vingt-cinq ans après l’avoir quitté».

Anne de Kiev a-t-elle revu les coupoles dorées du Kiev de son enfance? Cela paraît assez improbable. Ce qui est certain, c’est que cette reine tombe rapidement dans un oubli à peu près total. «Il semble que, dès la fin du XIIe siècle, Philippe Auguste ne gardait plus aucun souvenir de sa trisaïeule», écrit l’historien Philippe Delorme dans sa biographie d’Anne de Kiev.

Une amitié millénaire

Par la suite, le royaume de France et la Rus’ de Kiev suivront des trajectoires opposées. La puissance du premier s’affermira tandis que le second déclinera jusqu’à l’effondrement. Se morcelant en entités rivales, la principauté slave tombera sous les assauts des Mongols, menés par Batu, le petit-fils de Gengis Khan. La ville de Kiev sera détruite. La Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, qui naîtront bien plus tard, se partagent aujourd’hui l’héritage de cette Kiev de l’an mille et de cette reine des Francs.

 «Pendant la période soviétique, Anne servira à la propagande du régime, mais elle devient également l’un des fers de lance du renouveau nationaliste ukrainien», rappelle Philippe Delorme dans son ouvrage. Figure disputée, Anne de Kiev est aussi l’un des ciments de ce monde «Rus’», aujourd’hui déchiré par la guerre. Cette reine représente également le lien le plus ancien unissant la France aux Slaves orientaux. À l’heure où l’on se tient aux côtés de l’Ukraine dans son malheur, il est bon de rappeler que l’amitié avec Kiev est millénaire. Grâce à Anne de Kiev.

http://www.slate.fr/story/226002/anne-de-kiev-reine-france-henri-i-philippe-histoire-senlis-ukraine-princesse

BIOGRAPHIES, FRANCE, HISTOIRE DE FRANCE, MARIE-ANTOINETTE (reine de France ; 1755-1793), MARIE-ANTOINETTE, DERNIERE REINE DE FRANCE

Marie-Antoinette, dernière reine de France

Marie-Antoinette (1755 – 1793)

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Dernière reine de l’Ancien Régime, Marie-Antoinette est le quinzième et avant-dernier enfant de Marie-Thérèse de Habsbourg, archiduchesse d’Autriche, et de son mari François III de Lorraine, empereur allemand sous le nom de François Ier.

Son mariage en 1770 avec le duc de Berry, petit-fils du roi Louis XV et futur Louis XVI, est applaudi à Versailles comme à Vienne. Les souverains et les ministres se félicitent du rapprochement des deux principales puissances européennes, jusque-là rivales. Qui pourrait alors se douter de la tragédie à laquelle allait conduire cette union?…

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Une union prometteuse

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La petite archiduchesse est née le lendemain du tremblement de terre de Lisbonne et ses parrain et marraine ne sont autres que les souverains du malheureux Portugal.

Cette mauvaise coïncidence ne l’empêche aucunement de jouir d’une enfance heureuse au milieu de ses nombreux frères et soeurs. Elle aime la danse mais ne montre aucune disposition pour la lecture, l’étude et le travail.

Quand les diplomates décident de son union avec l’héritier du trône de France, sa mère la prépare à la hâte à ses futures responsabilités de souveraine. Après un mariage par procuration, la voilà qui quitte enfin Vienne pour Paris.

Arrive le grand jour. Le 16 mai 1770, dans la chapelle de Versailles, la bénédiction nuptiale confirme le mariage par procuration. Il s’ensuit pendant deux mois une longue suite de festivités, pour un coût de deux millions de livres (c’est le prix à payer pour honorer l’alliance franco-autrichienne).

Ombre au tableau : le 30 mai, à Paris, à la faveur d’un feu d’artifice sur la place Louis Quinze (l’actuelle place de la Concorde), une énorme bousculade provoque plus d’une centaine de morts. Personne n’y voit cependant un mauvais présage.

Rancoeurs contre l’Autrichienne

Dans les premiers temps du mariage, la beauté de la nouvelle dauphine comble d’aise le peuple français mais cet état de grâce ne dure pas…

La dauphine souffre de l’indifférence de son mari à son égard. Louis est un garçon doux et maladivement timide que la mort prématurée de ses frères aînés a porté sur le devant de la scène sans y avoir été préparé. C’est seulement dix mois après leur union qu’il consent à la rejoindre dans son lit. Encore n’est-ce que pour y dormir. Dans le langage ampoulé de l’époque, Marie-Antoinette écrit à sa mère « qu’il n’en [est] pas encore résulté les suites qu’on aurait pu s’en promettre ».

On pensera longtemps que le jeune homme aurait été empêché de remplir son devoir conjugal à cause d’une malformation bénigne du pénis ! Il aurait résisté pendant sept ans à l’idée de se faire opérer et ne s’y serait résolu qu’au nom de la raison d’État…

Selon une autre interprétation, il aurait seulement manqué de savoir-faire ou bien aurait été dissuadé d’aller jusqu’au bout de l’acte sexuel pour ménager sa très jeune femme ! Lui-même était en effet un homme fort et de grande taille tandis que Marie-Antoinette était menue et tout juste réglée. C’est pourquoi, sans doute, son beau-frère, le futur empereur Joseph II écrit crûment dans une lettre à son frère Sigismond : « Il ne fout pas, le bougre ! »

Les choses rentrent dans l’ordre après que son très attentionné beau-frère, de passage à Versailles, lui eut expliqué dans les détails la manière de s’y prendre.

Quatre naissances se succèdent dès lors, de 1778 à 1786 : une fille qui survivra au reste de la famille, Marie-Thérèse, future Madame Royale ; le Dauphin espéré mais qui, d’une santé chancelante, mourra au tout début de la Révolution ; un deuxième garçon qui périra dans la prison du Temple après être formellement devenu Louis XVII ; enfin, une fille qui meurt au bout de quelques mois.   

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Frivolités

En attendant de régner et devenir épouse et mère, Marie-Antoinette se console en goûtant dans l’insouciance à tous les plaisirs de la cour. Habituée à l’aimable simplicité de la cour de Vienne, elle viole sans y prendre garde la sévère étiquette et les manières ampoulées de Versailles.

Dans un premier temps, elle partage avec son mari la passion de la chasse, au grand dam de l’impératrice Marie-Thérèse qui craint les fausses couches. Mais elle finit par s’en lasser et lui préfère la compagnie de son petit cercle d’amis, une coterie de jeunes gens pour la plupart avides et jouisseurs.

Yolande de Polignac y occupe la première place, par l’amitié que lui voue Marie-Antoinette depuis leur rencontre à l’occasion d’un bal à l’automne 1775. Comblée de faveurs, elle troque en 1782 son titre de comtesse pour celui de duchesse et concurrence la princesse de Lamballe dans le cœur  de la reine.

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Marie-Antoinette entretient aussi des liaisons étroites avec le duc de Lauzun et surtout avec un beau Suédois de son âge, Axel de Fersen, qui, plus tard, organisera la fuite de Varennes par amour pour elle.

Incontestablement, Fersen et la reine se sont aimés d’un amour très intense.

Dans leur correspondance de juin 1791 à juin 1792, conservée aux Archives nationales, on a pu déchiffrer en 2014 des passages soigneusement caviardés comme celui-ci, dans une lettre autographe de la reine datée du 4 janvier 1792 : « je vais finire, non pas sans vous dire mon bien cher et tendre ami que je vous aime a la folie et que jamais jamais je ne peu être un moment sans vous adorer ».

Ont-ils pour autant consommé ? Stefan Zweig, aussi bon romancier que bon biographe, jure que les deux amants ont au moins franchi le pas lors de leur dernière rencontre aux Tuileries, peu avant l’incarcération de la famille royale à la prison du Temple. Mais rien n’est moins sûr, l’éducation de la reine et la crainte du scandale étant de nature à les en empêcher.

Tout ce beau monde se retrouve dans l’intimité du petit Trianon, un bijou de l’art rocaille que Louis XV avait prévu d’offrir à sa favorite, Madame du Barry, et que son petit-fils offre en définitive en cadeau d’avènement, le 24 mai 1774, à Marie-Antoinette.

Celle-ci en détruit le jardin botanique pour le remplacer par un jardin à l’anglaise et fait aménager à proximité un petit théâtre en carton-pâte dans lequel elle joue avec ses amis les pièces les plus osées du moment, y compris celles de Beaumarchais ! On peut imaginer que l’auteur pensait à la reine quand il a écrit : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ! » (Le Barbier de Séville, 1775).

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Reine en 1774, à la mort de Louis XV, Marie-Antoinette s’écarte donc très vite des recommandations épistolaires de sa mère l’impératrice et s’abandonne à ses penchants, en abusant de l’absence d’autorité de son mari. Elle prend des libertés avec l’étiquette et ne dissimule plus son goût des frivolités et des diamants.

Sa première femme de chambre, Mme Campan, la dit résolue à se procurer « sur le trône les plaisirs de la société privée ».

Son goût pour les toilettes lui vaut le surnom de « ministre des Modes ». Elle fait la fortune de Marie-Jeanne « Rose » Bertin, couturière de grand talent, qui tient à Paris la boutique du Grand Mogol et invente pour ainsi dire la haute couture.

Mais elle coûte aussi très cher au roi, qui doit puiser dans sa cassette personnelle pour satisfaire les folies de son épouse, avec des robes à plusieurs milliers de livres et tel bracelet à 250 000 livres.

Le ministre Turgot, malgré ses réticences, se résigne aussi à doubler le montant de la cassette de la reine, à 200.000 livres, dès la deuxième année du règne. Irritée par ses remontrances, la reine participe à la cabale qui va l’abattre.

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Calomnies

La reine, vive et spontanée, a du mal à cacher ses sentiments et ses inimitiés, ce qui lui vaut l’hostilité des courtisans qui n’ont pas l’heur d’appartenir à son très petit cercle d’amis. Très vite, les vieilles rancoeurs  anti-autrichiennes reprennent le dessus.

Victime imprudente des ragots, Marie-Antoinette est fustigée sous l’appellation de l’Autrichienne, un qualificatif injurieux inauguré par l’une des tantes du roi, Mme Adélaïde, et qui lui portera le plus grand tort sous la Révolution, après l’entrée en guerre de la France contre l’empereur François II, son neveu.

Ses dépenses somptuaires, révélées en pleine crise financière, lui valent aussi le surnom de Madame Déficit.

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C’est le moment où naît l’opinion publique, forgée par les rumeurs de salons et les libelles imprimés, distribués de ville en ville par les colporteurs. À Paris comme dans les villes de province, on se délecte de ragots odieux sur ses infidélités supposées et plus sérieusement de ses maladresses.

Ainsi la reine se laisse-t-elle aller à qualifier son mari de « pauvre homme » devant le comte de Rosenberg. C’est une atteinte gravissime à la dignité royale. Informée, l’impératrice Marie-Thérèse en tire cet avertissement prémonitoire : « Quel langage ! Le pauvre homme ! Vous vous précipitez par votre faute dans les plus grands malheurs. Vous le reconnaîtrez un jour, mais trop tard. Je ne souhaite pas survivre à ce malheur ».

De glissade en glissade, la calomnie et l’impopularité atteignent des sommets avec l’Affaire du collier, en 1785, dans laquelle, paradoxalement, Marie-Antoinette n’a aucune responsabilité.

Toutes ses initiatives se retournent contre elle, même les mieux intentionnées. La construction du Hameau de la Reine dans le parc du petit Trianon lui vaut un surcroît de moqueries et fait le succès d’une comptine d’un poète inconnu, Fabre d’Églantine : « Il pleut, il pleut, bergère… » !

Le temps des malheurs

Le 4 juin 1789, pendant la réunion des états généraux à Versailles, le couple royal a la douleur de perdre son fils aîné, le Dauphin Louis-Joseph (7 ans), deuxième de leurs quatre enfants. Cette épreuve rapproche le couple… et éloigne le roi de ses obligations publiques à un moment crucial de l’Histoire.

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Après son départ forcé de Versailles, le 5 octobre 1789, Marie-Antoinette prend conscience, enfin, de la tragédie en cours. Elle montre dès lors une énergie inattendue mais l’applique bien à tort à une cause perdue.

Attachée à ses prérogatives royales, elle use de son influence sur le faible Louis XVI pour entraver la marche vers une monarchie constitutionnelle, au grand dam de Mirabeau, l’un des chefs de l’Assemblée constituante, qui, par intérêt financier, s’est en secret rallié au roi. Son entrevue avec la reine, le 3 juillet 1790, s’est soldée par un échec.

Après la mort de Mirabeau, le 2 avril 1791, le roi tombe plus que jamais sous la coupe de son épouse. Celle-ci reprend la suggestion de Mirabeau de fuir vers l’Est et de se placer sous la protection des armées fidèles à la monarchie. Mais la fuite se solde par un piteux échec à Varennes, malgré la soigneuse organisation d’Axel de Fersen.

La reine, dès lors, cache à peine son souhait d’une intervention militaire contre la France conduite par l’empereur de sa famille, qui règne à Vienne : « Nous n’avons plus de ressources que dans les puissances étrangères ; il faut à tout prix qu’elles viennent à notre secours. Mais c’est à l’Empereur de se mettre à la tête de tous et à régler tout », écrit-elle à un confident en août 1791. Autant dire que ses tractations plus ou moins secrètes avec l’ennemi, assimilables à un crime de haute trahison, pèseront lourd dans son procès.

Sous la Législative, son refus de tout compromis vaut à Marie-Antoinette un nouveau surnom, celui de Madame Veto. Survient la journée fatale du 10 août 1792, qui voit la prise des Tuileries et la chute de la monarchie. La famille royale est enfermée dans la prison du Temple. Dans cette ultime épreuve, Marie-Antoinette, qui n’a plus depuis longtemps de rapport charnel avec son mari, retrouve pour ce dernier estime et sympathie.

Après l’exécution de Louis XVI, la reine est séparée de son fils puis incarcérée le 2 août 1793 à la Conciergerie, sur l’île de la Cité, antichambre de la guillotine, avec pour seule compagnie sa jeune servante Rosalie. Son procès est altéré par l’iniquité. Aux charges bien réelles telles que l’accusation de haute trahison s’ajoutent de sordides accusations d’inceste sur la personne de son fils. L’ex-reine fait front avec dignité. Pas plus que son époux, elle n’échappe à l’échafaud.

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Bibliographie

Parmi une abondante bibliographie consacrée à la reine de France la plus célèbre, nous recommandons la biographie de l’historien autrichien Stefan Zweig, son compatriote (nombreuses rééditions en livre de poche) et le (très) beau livre publié par les éditions Chêne et le Château de Versailles : Marie-Antoinette (Hélène Delalex, Alexandre Maral, Nicolas Milovanovic, 35 euros, 2013).

EMMANUEL DE WAREQUUIEL, FRANCE, HISTOIRE DE FRANCE, LES DERNIERS JOURS DE MARIE-ANTOINETTE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, REVOLUTION FRANÇAISE (1789-1799)

Les derniers jours de Marie-Antoinette

Les derniers jours de Marie-Antoinette

Emmanuel de Waresquiel

Paris, Editions Tallandier, 2021. 347 pages

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Il a fallu à la Révolution trois jours et deux nuits, du 14 au 16 octobre 1793, pour juger et exécuter Marie-Antoinette. Elle était condamnée d’avance. C’est bien sûr le procès d’une reine, c’est aussi celui d’une étrangère, c’est enfin celui d’une femme et c’est celui d’une mère. « Ce petit chef-d’œuvre de précision, de rêverie et de style, ne laisse guère de place à la nostalgie. On n’y rêve pas de Restauration. On s’y promène dans le passé comme par l’effet d’un sortilège. »

François Sureau, La Croix « Le biographe de Talleyrand et de Fouché signe un récit précis, puissant, crépusculaire, où l’utopie des Lumières vacille dans la réalité de la Terreur et le regard perdu d’une femme blanche comme la peur. » Laurent Lemire, L’Obs « Emmanuel de Waresquiel a donné à cet ouvrage un tour très personnel. La science, le sérieux, la volonté de ne rien écrire qui ne trouve son origine dans la critique des sources, l’analyse minutieuse d’archives inexploitées n’a pas désarmé, en lui, le désir de produire une œuvre littéraire. Affranchi par l’autorité que lui donne désormais son œuvre d’historien, c’est en écrivain qu’il prend appui sur elle pour jeter un jour cru sur les tréfonds les plus secrets de la nature humaine. » Michel De Jaeghere, Le Figaro Histoire

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 Biographie de l’auteur

Emmanuel de Waresquiel est l’auteur d’une oeuvre imposante sur la Révolution, l’Empire et le XIXe siècle. Ses livres (Talleyrand, Fouché, Sept Jours…) sont de grands succès de librairie, couronnés par maints prix littéraires.

Point de vue personnel

Dans Les derniers jours de Marie-Antoinette comme dans son précédent ouvrage Juger la Reine (paru en 2016 aux Editions Tallandier) Emmanuel de Waresquiel retrace les derniers de celle qui fut la dernière reine de France.

Avec l’auteur nous entrons dans la Conciergerie, dans le Tribunal révolutionnaire et nous suivrons le lent cortège à travers la ville de Paris de la Conciergerie à l’échafaud. Cet excellent ouvrage qui couvre les 14, 15 et 16 octobre 1792 décortique dans un style agréable et facile à lire la salle où se tient le procès (son histoire ancienne et récente). Chacun des protagonistes de ces trois journées sont dépeint avec précision (Fouquier-Tinville, Robespierre, ses deux avocats, les Commissaires du Temple et une foule de témoins).

A son arrivée au Tribunal révolutionnaire que reste-t-il de la jeune archiduchesse qui a été donnée en épouse, pour réconcilier l’Autriche et la France ? Que reste-t-il de celle que l’on appelait « l’Autrichienne », la reine que l’on disait frivole et dépensière ? Dès les débuts de la Révolution en 1789 la reine avait su se muer en femme politique pour défendre la monarchie telle qu’elle était face à un Louis XVI trop indécis pour s’imposer. Et à 38 ans le reine déchue a beaucoup vieillie, elle est malade, ses cheveux ont blanchis mais sait rester digne face à ses accusateurs comme elle le sera face à la mort.

Après la mort de Louis XVI en janvier 1793 le procès de Marie-Antoinette fut longtemps différé : Robespierre et certains révolutionnaires craignaient les réactions des cours européennes mais sous la pression des sans-culottes parisiens et aussi face aux difficultés que rencontraient la République (guerre de Vendée, défaites militaires des armées républiques) on se résout finalement à l’envisager. Mais ce fut un procès où les juges eurent bien du mal à apporter des preuves de leurs accusations : Fouquier-Tinville dut se résoudre à faire venir des témoins qui bien souvent se contenteront de rapporter les quelques ragots qui se colportaient en ville, ou les témoignages d’anciens serviteurs mécontent ! S’il est certain que Marie-Antoinette a correspondu avec certains de ses soutiens à l’étranger (des émigrés, l’Empereur d’Autriche) elle fit pour défendre les droits de son fils Louis-Charles à la couronne de France après la mort de Louis XVI ; quant aux autres accusations (notamment son immoralité et surtout celle d’inceste envers son fils) elles relèvent surtout d’une volonté d’humilier en la personne de Marie-Antoinette la reine, la femme et la mère qu’elle était.

Au final d’un procès de trois jours Marie-Antoinette qui a sans doute espéré jusqu’au bout qu’elle serait épargnée, est condamnée à mort et exécutée. Son attitude face à la mort fut digne au grand dam de ses bourreaux. Les quelques essais pour la libérer (aussi courageux qu’intrépides et parfois rocambolesques) se seront avérés vains. Rien ne pouvait sauver la dernière reine de France.

Ce livre est une page d’histoire (qui lève également un voile sur celui qui fut peut-être son seul amour : le comte de Fersen) qui montre comment fonctionnait la justice révolutionnaire C’est aussi un portrait plein de compassion et d’empathie envers une femme condamnée d’avance.

Par ses nombreuses notes, par son souci de consulter les Archives, cet ouvrage se révèle aussi passionnant qu’instructif sur une période de notre histoire.

©Claude Tricoire

31 janvier 2022.

Emmanuel de Waresquiel : « Le testament de Marie-Antoinette, l’un des plus poignants que je connaisse »

 En octobre 1793 la reine Marie-Antoinette est guillotinée après un simulacre de procès. Historien, grand spécialiste de la Révolution française, Emmanuel de Waresquiel revient sur cet évènement et décrit le courage d’une femme qui tente de résister à l’adversité avec dignité et foi, alors qu’elle se sait condamnée.

Emmanuel de Waresquiel, historien, spécialiste de la Révolution française, de l’Empire et de la Restauration, connu du grand public pour ses éclairages uniques sur Talleyrand, et auteur de « Juger la Reine », vient de publier un livre passionnant qui raconte les Sept joursqui ont bouleversé le cours de l’histoire de France. Pour Aleteia, il revient sur le procès d’une reine. Celui d’une étrangère, d’une femme et d’une mère. Le procès d’une jeune femme de 38 ans qui, pendant les trois derniers jours de sa vie, a impressionné par sa dignité, son courage, son sens politique et aussi une foi en Dieu sans faille. Décryptage.

Aleteia : Il a fallu à la Révolution trois jours et deux nuits, du 14 au 16 octobre 1793, pour juger et guillotiner Marie-Antoinette. Elle était condamnée d’avance. Dans votre ouvrage « Juger la Reine » vous vous êtes penché sur des sources jusqu’alors inédites de son procès. Pourquoi, pour un historien, ce procès est-il aussi important ?
Emmanuel de Waresquiel : J’ai essayé de comprendre quels étaient tous les enjeux qui présidaient à l’existence même du procès de Marie-Antoinette. Cette confrontation entre deux mondes : celui de la Révolution d’un côté incarné par les juges et les accusateurs publics, et celui de la contre-Révolution représentée par la reine déchue de l’autre… En fait, ce procès est le seul élément de la Révolution française où l’on trouve ces deux mondes l’un en face de l’autre. C’est un évènement qui en apparence semble être mineur. Mais en réalité, il donne à comprendre beaucoup mieux ce qu’a été la Révolution et ce qu’a été la Terreur. C’est un procès de la Révolution, qui veut à tout prix incarner le principe de l’égalité contre les privilèges, les ordres, la hiérarchie incarnés par la reine, qui veut être le défenseur de la nation contre celle qui est étrangère, dont la coalition étrangère occupe déjà certains territoires français. C’est aussi un procès des hommes contre une femme.

Mais pourquoi au cours de ce procès, cette haine si inouïe envers elle ?
Elle remonte à loin, bien avant la Révolution française. Elle remonte au fameux renversement des alliances de 1756, quand la France se tourne vers son ennemi héréditaire qu’était l’Autriche, en se détournant de la Prusse. Alors que la construction monarchique française, celle définie par le fameux pré-carré de Richelieu, s’était toujours reposée sur l’opposition aux Habsbourg. Toutes les guerres françaises, jusqu’à ce renversement, avaient été contre la dynastie Habsbourg, qu’elles soient contre l’Espagne ou contre l’Autriche. Des pamphlets sont alors publiés visant cette décision de Louis XV et de Choiseul. Les élites de l’époque vivent mal ce bouleversement, dont la conséquence dynastique est l’arrivée de Marie-Antoinette, l’archiduchesse Antonia, une des filles de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, âgée alors d’à peine quinze ans. Dauphine, puis reine de France, elle est le garant de la nouvelle alliance. Elle est autrichienne, ce qui est déjà une accusation potentielle et presque une tare !

Juger la reine

Emmanuel de Waresquiel

Paris, Editions Taillandier, 2016. 368 pages

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Juger la Reine, 14,15, 16 octobre 1793

Un procès légitime ?

 Le procès de la reine Marie-Antoinette était-il légitime et justifié par la défense du pays ? Emmanuel de Waresquiel détaille cette controverse majeure de la Révolution dans Juger la Reine (2016, 360 pages) 22,50 euros),

On savait que le Tribunal révolutionnaire n’était qu’une parodie de justice. Que la politique y avait remplacé le droit. Et que, très rapidement, il était devenu l’antichambre de la mort. Le procès de la reine Marie-Antoinette, relaté par Emmanuel de Waresquiel, en administre la parfaite illustration. L’auteur en décortique les ressorts avec une acuité et une limpidité qui font de cet ouvrage un remarquable livre d’Histoire, passionnant de bout en bout.

Tout y est : l’atmosphère glauque du tribunal, le contexte politique, la psychologie de la reine, la sociologie des jurés et des témoins, les mécanismes de la Terreur. De Waresquiel explore tout cela avec pertinence et un sens du récit qui nous plonge dans une page d’histoire comme si elle s’écrivait sous nos yeux.

Il nous fait vivre ces trois jours de procès d’octobre 1793 en intégrant tous les paramètres qui éclairent cette tragédie dont la Révolution aurait pu se dispenser. Certes, il s’attarde peu sur les « trahisons » de Marie-Antoinette, mais les faits sont déjà connus.

L’apport de ce livre réside surtout dans un aspect négligé jusque-là : le passé des témoins et des jurés. Ils sont issus des classes moyennes ou modestes (artistes, artisans ou commerçants). Ils possèdent d’autres points communs : ils sont quasiment tous des proches de Robespierre, de Fouquier-Tinville au faîte de sa puissance ou de ses sbires. Tous ont participé à la Révolution, en intégrant des sociétés populaires ou des comités, certains en ont même profité pour s’élever socialement et s’enrichir en devenant des rouages de l’administration de la Terreur et en bénéficiant de passe-droits et de prébendes. D’autres sont indicateurs de police…

« La Révolution leur permet d’accéder à des fonctions de pouvoir qu’ils n’auraient même pas rêvé d’exercer sous l’Ancien Régime », écrit l’auteur qui ajoute : « Tout cela est quand même vertigineux. En quelques mois, ils sont sortis de leur insignifiance et de leur médiocrité pour disposer de la vie et de la mort de milliers de leurs semblables (…) Le procès de Marie-Antoinette, c’est cela aussi : la revanche de l’ennui, de la boutique, de la vie ordinaire sur l’extraordinaire, sur l’inaccessible, sur des rêves trop longtemps défendus. »

De Waresquiel pointe là un des moteurs de toute révolution : la promotion due plus à l’opportunisme et à l’avidité qu’au mérite. Enfin, ultime et macabre dénominateur commun de ces serviteurs zélés de la Révolution, presque tous finiront sur l’échafaud après y avoir envoyé Marie-Antoinette, comme avalés eux-aussi par la machine infernale de la Terreur dont ils étaient les soutiers revanchards.

Le procès de la reine, c’est aussi celui des fantasmes et des imageries populaires. Aux yeux du peuple, Marie-Antoinette était « l’étrangère », l’épouse « dépravée », la mère « incestueuse ». Ce sont aussi ces calomnies qui ont été « jugées » sans preuve. Marie-Antoinette était déjà condamnée avant son procès. « Faute d’apporter des preuves, nombre de témoins vont trouver dans le jugement de l’ex-reine l’occasion de prendre leur revanche sur leur ancienne condition.

De ce point de vue là-aussi, le procès de Marie-Antoinette est celui du triomphe de l’égalité sur les anciens ordres, sur la hiérarchie des rangs, sur les préséances de cour », écrit de Waresquiel qui montre comment la reine a été aussi lâchée par les émigrés et par les autres puissances européennes : « Les rois l’ont abandonnée depuis longtemps. Les intérêts des princes comme ceux de la République se sont conjugués pour l’étouffer et la tuer. » Il y aura bien quelques tentatives individuelles pour l’enlever et la soustraire à son sort funeste, mais elles échouent.

C’est finalement seule que Marie-Antoinette affronte son procès et la mort. Dans cette double épreuve, elle fait montre d’un courage et d’une dignité qui feront défaut à certains de ses nombreux accusateurs lorsqu’ils seront conduits à leur tour à l’échafaud. Certes, avant de se résoudre à pratiquer l’intelligence avec l’ennemi, la reine a été fautive d’avoir mené une vie frivole, dispendieuse, d’avoir ignoré le pays réel, de n’avoir pas compris la Révolution. Mais comme toute la Cour…

Pour abattre la monarchie, l’exécution de Louis XVI n’avait pas suffi aux révolutionnaires les plus exaltés, il leur fallait aussi la tête de la reine. Une reine qui, durant toute sa vie aura subi son destin, celle d’une jeune Autrichienne parachutée à la Cour de France, en butte aux intrigues, à la xénophobie, souffrant de l’indifférence de son mari, et finalement plongée dans une Révolution qui avait décidé d’en faire une victime expiatoire. Au nom du peuple.

Emmanuel de Waresquiel : « Le testament de Marie-Antoinette, l’un des plus poignants que je connaisse »

 En octobre 1793 la reine Marie-Antoinette est guillotinée après un simulacre de procès. Historien, grand spécialiste de la Révolution française, Emmanuel de Waresquiel revient sur cet évènement et décrit le courage d’une femme qui tente de résister à l’adversité avec dignité et foi, alors qu’elle se sait condamnée.

Emmanuel de Waresquiel, historien, spécialiste de la Révolution française, de l’Empire et de la Restauration, connu du grand public pour ses éclairages uniques sur Talleyrand, et auteur de « Juger la Reine », vient de publier un livre passionnant qui raconte les Sept jours qui ont bouleversé le cours de l’histoire de France. Pour Aleteia, il revient sur le procès d’une reine. Celui d’une étrangère, d’une femme et d’une mère. Le procès d’une jeune femme de 38 ans qui, pendant les trois derniers jours de sa vie, a impressionné par sa dignité, son courage, son sens politique et aussi une foi en Dieu sans faille. Décryptage.

Marie-Antoinette arrive en France alors qu’elle n’a que quinze ans (…), elle est arrachée à sa famille. Quand elle passe le Rhin, on la fait se déshabiller de ses vêtements pour revêtir ceux de la Cour de France…

Ensuite, l’hostilité va s’enrichir d’un nouveau tort qu’on lui porte, celui de son indépendance envers la cour comme envers le roi à qui elle ne donne pas d’enfant pendant les sept premières années de mariage. Elle est indépendante et libre, elle s’installe au Trianon. Le premier pamphlet contre Marie-Antoinette, qui se sert d’une anecdote à Marly en 1780 n’est que le début d’une longue série où on va lui faire payer cette indépendance en lui prêtant des mœurs légères. Pourtant, son indépendance est toute relative. Mais les codes de la Cour de France était beaucoup plus stricts que ceux de la cour des Habsbourg, plus familiale et moins formelle que Versailles.

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CC/Wikimedia

La reine Marie-Antoinette, le 16 octobre 1793 : escortée par la garde nationale de Paris, elle est conduite de la Conciergerie à la place de la Révolution où elle va être guillotinée.

Marie-Antoinette arrive à la cour très jeune, encore une raison d’hostilité envers elle ?
Oui, c’est aussi une question de génération : Elle arrive en France alors qu’elle n’a que quinze ans, elle est projetée dans un monde de vieux. Il faut essayer de comprendre son comportement, son caractère. Marie-Antoinette est arrachée à sa famille. Quand elle passe le Rhin, on la fait se déshabiller de ses vêtements pour revêtir ceux de la Cour de France. Cela a été certainement pour elle un véritable traumatisme. Contrairement à sa mère, une femme d’autorité, elle ne s’intéresse pas à la politique. De ce point de vue, elle déçoit le gouvernement autrichien parce qu’elle ne lui sert pas de relai de transmission en France. Également, comme elle l’écrit dans des lettre à ses proches, elle n’aime pas être en public, elle se sent en dessous des responsabilités qui devraient être les siennes. Au fond, elle ne s’aime pas. D’ailleurs, elle va mettre des années à accepter les portraits qu’on fait d’elle, il va même falloir attendre 1777 pour qu’elle accepte le premier de tous ceux qu’on a fait d’elle. Les pamphlets se développent bien avant 1789, ils tirent un trait entre les turpitudes sexuelles qu’on lui prête et ses turpitudes politiques. L’explication de son dérèglement sexuel devient celui de son dérèglement politique, on la soupçonne de vouloir prendre le pouvoir, notamment sur son mari.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans la psychologie de Marie-Antoinette pendant son procès ?
La reine est dans une position de faiblesse absolue. On l’a séparée de son fils, on lui a interdit les promenades dans la cour des femmes de la prison de la Conciergerie, elle est très peu informée de ce qui se passe à l’extérieur. Jusqu’au dernier moment, elle croit qu’elle pourra servir de monnaie d’échange entre le gouvernement et l’Autriche, ce qui est une illusion. Pourtant Marie-Antoinette a une force de vie en elle impressionnante, celle qui la porte pendant les trois jours et les deux nuits du procès.

Vous dites qu’elle est incroyablement digne et courageuse, mais aussi très politique…
Elle apparaît comme une passionaria du droit divin. Pas tant pour défendre son mari qui a été guillotiné huit mois plus tôt, que pour protéger les droits de son fils. N’oublions pas le contexte du moment : c’est une lutte de pouvoir au sein de la contre-Révolution, entre les revendications des frères cadets de Louis XVI et son fils qui est emprisonné à la tour du Temple. Marie-Antoinette est beaucoup plus ferme et univoque que son mari ne l’a jamais été pendant son propre procès devant la Convention. Elle a de l’aplomb et le sens de la répartie. De toute façon, quoiqu’il arrive, elle est déjà condamnée avant d’avoir été jugée, parce qu’elle représente le système monarchique qu’on abat, parce que les pamphlets lui ont donné la réputation qu’on connaît, parce qu’elle ne se laisse pas faire… On va même l’accuser d’inceste avec son propre fils !

Jusqu’au bout, elle essaie de défendre la cause monarchique et les droits historiques et héréditaires de son fils de 7 ans. Ne l’oublions jamais, elle le considère comme roi de France celui qui est enfermé au Temple. Un petit garçon dont les révolutionnaires ne savent pas très bien quoi faire… Finalement, ils vont trouver la parade en avilissant la relation entre sa mère et lui. Ils sont gênés par le statut monarchique de ce petit garçon. D’où l’idée d’accusation d’inceste, relayée par le témoignage douteux du gardien du petit Louis XVII, le cordonnier Simon, et qui a été développée par Hébert l’un des témoins essentiels du procès.

Vous dites que tout le monde a peur dans ce procès. Les accusateurs aussi. Finalement, il y a une communauté de destin entre la reine et ses juges…
Oui, je la vois dans les archives. La moitié des jurés ont été proches de Robespierre, ils ont subi eux-mêmes des procès, ils sont dans la peur. L’univers psychologique des juges relève d’éléments divers qui tiennent à la nécessité politique, à la conscience révolutionnaire, à la vertu, mais aussi à la peur qui est un élément constitutif de leur psychologie. On est en pleine guerre civile. Les armées étrangères de la Coalition sont au Nord, à l’Est… La flotte anglo-espagnole a pris Toulon, la Vendée et Lyon se sont soulevés. Tout le monde a peur. L’été et l’automne 1793 sont d’une extrême difficulté pour une très jeune république qui n’a même pas un an, et qui se défend par l’exemple et la vengeance. La notion de vengeance est absolument essentielle du point de vue de la dynamique de la Terreur. Les juges sont habités par cet esprit de vengeance. Il est très difficile de démêler vengeance, conscience révolutionnaire, nécessité politique et peur. Tout cela constitue le fond de la sauce de la psychologie des juges et des jurés.

Son attitude face à la mort tient à des raisons terrestres et célestes, liées autant à son statut d’archiduchesse et de reine, qu’à sa foi.

 Marie-Antoinette parle-t-elle de sa foi au cours du procès ?
Pendant son procès, la reine n’exprime pas sa foi. Elle pense qu’elle arrivera à terrasser ses accusateurs, elle sait se taire quand il le faut et ne pas manier des arguments qui pourraient la desservir. Elle est beaucoup trop intelligente pour le faire. Quant à sa foi, la reine le fait dans son testament rédigé dans son cachot de la Conciergerie après l’annonce de sa condamnation. Elle l’adresse à la sœur de Louis XVI, qui partage la captivité des enfants royaux au Temple. Dans sa lettre, Marie-Antoinette se confie entièrement dans les mains de Dieu. C’est une des lettres testamentaires les plus poignantes que je connaisse !

Ce testament, la reine ne le signe pas, elle ne mentionne aucun nom, dans l’espoir peut-être de la faire parvenir discrètement à sa belle-sœur. En tant qu’historien, croyez-vous en son authenticité ?
Même si son testament ne nous est pas parvenu simplement, j’en suis convaincu. Toutes les vérifications que j’ai effectuées le confirment.

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Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans son testament ?
Je suis abasourdi par le courage de Marie-Antoinette et sa capacité de résister à l’adversité, alors qu’elle sait qu’elle est condamnée à mort. Ensuite, ce qui m’émeut profondément, c’est la délicatesse de ses sentiments pour ses enfants. Elle les aime profondément. Malgré la déchirure de la séparation qu’elle sait définitive, elle leur écrit pour leur dire l’importance du pardon. Ces valeurs chrétiennes du rachat par le pardon qu’elle veut transmettre à ses enfants, cet abandon d’elle-même dans les mains de Dieu, c’est édifiant. Il n’y a pas selon moi d’autre explication que sa profonde dimension chrétienne pour comprendre la sérénité qui se dégage de ces pages
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Expiatory chapel. White marble statue : Marie-Antoinette soutenue par la Religion.

Fred de Noyelle / GodongMarie-Antoinette soutenue par la Religion, Chapelle expiatoire, à Paris.

En même temps, je sais qu’elle ne veut pas perdre la face. Son attitude face à la mort tient à des raisons terrestres et célestes, liées autant à son statut d’archiduchesse et de reine, qu’à sa foi. Cette attitude qu’elle aura au pied de l’échafaud, elle s’explique par son abandon à Dieu, et en même temps par sa volonté, son orgueil de souveraine de ne pas perdre la face vis-à-vis de ses ennemis, qu’elle considère comme des êtres atroces. Si elle appelle au pardon, cela ne l’empêche pas de les haïr profondément. En lisant son testament, je suis impressionné par la maîtrise de soi qui se dégage d’elle, et par son courage qui est exemplaire, ainsi que cette persuasion qu’elle a d’être dans les mains du Seigneur.

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Requiem pour la Vendée : des héros de vitrail au siècle des Lumières

Requiem pour la Vendée :

Des héros de vitrail au siècle des Lumières 

Philippe de Cathelineau, Thérèse Flavigny

Maulevrier (49360), Herault, 2017. 196 pages.

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Quatrième de couverture

Ce livre dépeint les guerres de Vendée à la manière d’un immense vitrail, où les trésors artistiques d’une Vendée héroïque et méconnue viennent illustrer une narration claire et concise des événements. Une mosaïque de scénettes y mêle ombre et lumière, vice et vertu, anges et démons. Les auteurs commencent par décrire le contexte, présenter les figures les plus lumineuses du drame, scruter les raisons du conflit et les motivations des insurgés. Suit le récit chronologique des hauts-faits de la guerre et des trois plans de répression successifs décrétés par le pouvoir parisien, offrant un saisissant panorama de cette page d’Histoire de France trop souvent occultée. On y découvre les sept grands chefs vendéens – Cathelineau, d’Elbée, Bonchamps, Stofflet Lescure, La Rochejaquelein et Charrette -, ces meneurs d’hommes aux charismes extraordinaires, mais aussi des personnages féminins moins connus du grand public, comme Marguerite de Bonchamps, Victoire de Lescure, Renée Bordereau dite l’Angevin… ; on assiste aux plus furieuses-batailles : Saumur, Nantes, Torfou, Cholet Dol-de-Bretagne, Le Mans… ; on est pétrifié devant l’horreur des ordres de destruction (aout 93), d’extermination (octobre 93) et d’anéantissement (janvier 94), qui s’abattirent sur la Vendée, ne laissant aucune chance aux insurgés, ni même aux femmes (le « sillon régénérateur ») et aux enfants de cette « race maudite »… L’épopée vendéenne, forte en émotions, transporte le lecteur et ne peut laisser personne insensible, tant elle est sublimée par l’héroïsme et les souffrances de tout un peuple soudé dans l’adversité, confronté à des épreuves inimaginables, telles la Virée de Galerne, son incroyable odyssée, les noyades de Nantes ou les colonnes infernales. Ces pages montrent enfin comment l’espérance et la sainteté peuvent triompher des atrocités endurées, tandis que le pardon qu’accordèrent les Vendéens a leurs persécuteurs attend encore en retour un geste de reconnaissance et un minimum de repentance de la nation.

Biographie de l’auteur

Philippe de Cathelineau, né en 1949 à Paris, marié et père de huit enfants. Docteur en médecine, il a exercé la médecine générale durant une quarantaine d’années et a écrit plusieurs ouvrages (romans, essais et pièces de théâtre) pour promouvoir la culture de vie. Installé à Angers, il a présidé, en 1993, l’Association départementale du bicentenaire de la Vendée angevine sous l’égide du Conseil général de Maine-et-Loire, et a donné depuis plusieurs conférences sur les guerres de Vendée. Thérèse Flavigny, née en 1989 à Angers, est mariée et mère de trois enfants. Titulaire d’un master II de lettres classiques, elle est notamment l’auteur de deux mémoires universitaires sur les thèmes de l’identité et de l’oubli. Ils descendent tous les deux, en ligne directe, de Jacques Cathelineau, le saint de l’Anjou, par son unique fils.

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Massacre de la Saint-Barthélémy le 25 août 1572

24 août 1572

Massacre de la Saint-Barthélemy

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Le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, le carillon de l’église de Saint-Germain l’Auxerrois, en face du Louvre, donne le signal du massacre des protestants à Paris.

Il s’agissait pour l’entourage catholique du roi de se défaire des chefs de la faction protestante, qui donnaient des signes de rébellion. Mais le peuple de Paris, animé par un fanatisme aveugle, en profite pour donner la chasse à tous les protestants de la capitale.

C’est le jour le plus noir des guerres de religion entre catholiques et protestants qui ont ensanglanté le pays pendant plus d’une génération. Il est devenu le symbole universel du fanatisme.

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Un mariage tendu

Tout commence par un… mariage, celui d’Henri de Navarre et Marguerite de Valois, soeur du roi Charles IX (celle-là même qui entrera dans la légende sous le surnom de reine Margot).

Margot

Il a lieu le 18 août 1572. Le Parlement de Paris, farouchement catholique, boude les cérémonies officielles car les magistrats réprouvent l’union de la catholique Marguerite avec le protestant Henri. Plus sûrement, ils en veulent au roi d’avoir édicté un impôt frappant les procureurs deux jours plus tôt !

Mais la bénédiction nuptiale n’est pas donnée à l’intérieur de la cathédrale, comme à l’accoutumée, mais sous le porche. La raison en est que le marié, étant protestant, n’a pas le droit d’entrer à Notre-Dame ni d’assister à la messe qui suit la bénédiction.

 

Bruits de guerre

Les assistants de la noce, tant protestants que catholiques, sont très agités en raison de la rumeur d’une prochaine guerre contre l’Espagne catholique du roi Philippe II.

Depuis plusieurs mois, l’amiral Gaspard de Coligny, chef de la faction protestante, devenu le principal conseiller du roi, tente de convaincre celui-ci d’envahir la Flandre, possession espagnole. Mais les chefs de la faction catholique, à savoir les frères de Guise et le duc d’Anjou, frère du roi (qui succèdera plus tard à Charles IX sous le nom d’Henri III) ne veulent à aucun prix de cette guerre. La reine-mère Catherine de Médicis n’en veut pas davantage. Elle a conscience que cette guerre contre la puissante Espagne ferait courir un immense risque au pays.

La tension atteint son paroxysme pendant les noces d’Henri et Margot : Henri de Guise, qui a le soutien du Parlement et de la milice bourgeoise, exige du roi qu’il lui livre les chefs huguenots (surnom des protestants) ; dans le même temps, l’ambassadeur d’Espagne annonce la rupture des relations diplomatiques et menace d’envahir la Picardie.

 

Premiers coups de feu

Le matin du 22 août, soit quatre jours après le mariage princier, un capitaine gascon, Nicolas de Louviers, sire de Maurevert (ou Maureval), se met en embuscade rue Béthisy et blesse Coligny de deux coups d’arquebuse. L’assassin est connu pour être un agent de la famille de Guise mais tout donne à penser qu’il a agi sur ordre de Catherine de Médicis, soucieuse d’éviter à tout prix la guerre avec l’Espagne.

Le roi se rend au chevet de son conseiller qui l’adjure de ne pas chercher à le venger et lui recommande de se méfier de sa mère, Catherine de Médicis !

Les noces s’achèvent dans la confusion. Malgré les recommandations de Coligny, les chefs protestants réclament justice.

Au palais du Louvre où réside le roi de France, Catherine de Médicis craint d’être débordée par les chefs catholiques qui reprochent à la monarchie de trop ménager les protestants. Pour sauver la monarchie, elle décide de prendre les devants et de faire éliminer les chefs protestants (à l’exception des princes du sang, Condé et Navarre, le jeune marié). Elle ne veut en aucune façon d’un massacre général des protestants…

L’opération est confiée aux gardes des Guise et aux gardes du roi. Le roi se laisse convaincre par son conseiller Gondi. Selon une tradition assez peu fiable, il se serait écrié : « Eh bien ! par la mort Dieu, soit ! mais qu’on les tue tous, qu’il n’en reste pas un pour me le reprocher après ! »

 

Coligny, le glaive au service de la foi

Coligny

Gaspard de Châtillon, sire de Coligny (53 ans), est le neveu du célèbre connétable Anne de Montmorency. Il appartient à l’une des plus grandes et plus riches familles de France. Il a été nommé amiral de France puis gouverneur de Picardie sous le règne du roi Henri II.

Il envoie une expédition en Amérique du Sud. Elle fonde une colonie éphémère, Fort-Coligny qui deviendra  Rio de Janeiro. Il se convertit en 1558 au protestantisme, à l’instigation de son frère d’Andelot.

Quand commencent les guerres de religion, en 1562, il prend avec Condé la tête du parti huguenot puis cherche à réconcilier les deux camps avant de reprendre les armes.

C’est la troisième guerre de religion : vaincu à Jarnac et Moncontour en 1569, il ravage la Guyenne et le Languedoc avant de remonter jusqu’en Bourgogne, histoire de démontrer la capacité de nuisance des protestants. Il arrive ainsi à obtenir la paix de Saint-Germain le 8 août 1570.

Là-dessus, il se rapproche du roi Charles IX et un an plus tard, fait sa rentrée à la cour. Principal conseiller du souverain au grand dam des chefs catholiques, il prépare la guerre contre l’Espagne et négocie le mariage de Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Pour les catholiques, trop c’est trop…

 

Le massacre

Le 24 août, fête de la Saint Barthélemy, à 3 heures du matin, le carillon de l’église de Saint-Germain l’Auxerrois, en face du Louvre, où réside la Cour, se met à sonner le tocsin. C’est le signal qu’attendaient les massacreurs. Coligny est égorgé dans son lit et son cadavre jeté dans la rue et livré aux exactions de la populace.

Les gardes et les miliciens, arborant une croix blanche sur leur pourpoint et une écharpe blanche, poursuivent le massacre dans le quartier de Saint-Germain l’Auxerrois. Ils massacrent deux cents nobles huguenots venus de toute la France pour assister aux noces princières et rassemblent leurs cadavres dans la cour du Louvre. Certains chefs protestants, prévenus à temps, arrivent à s’enfuir avec les gardes des Guise à leurs trousses.

Quand la population parisienne sort dans la rue, réveillée par le tocsin, elle prend connaissance du massacre. C’est aussitôt la curée. Dans les rues de la capitale, chacun s’en prend aux protestants de rencontre.

Les malheureux, hommes, femmes, enfants, sont traqués jusque dans leur lit et mis à mort des pires façons. Les femmes enceintes sont éventrées, les hommes mutilés, jetés à la Seine. Et l’on en profite pour piller les biens des victimes.

La chose est d’autant plus aisée que les protestants constituent à Paris une très petite minorité d’environ quinze mille personnes sur trois cent mille habitants.

 

Le roi aux 6 conversions

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Henri de Navarre est épargné par les massacreurs mais il devient littéralement prisonnier de sa belle-famille et doit se convertir au catholicisme, ce qu’il accepte sans mot dire.

Tiraillé entre ses parents, le très catholique Antoine de Bourbon et la très calviniste Jeanne d’Albret, il a déjà été amené à changer trois fois de religion. Il aura encore l’occasion de le faire deux fois, avant de monter sur le trône de France sous le nom d’Henri IV.

 

Le miracle de l’aubépine

À la mi-journée, le roi ordonne d’en rester là. Mais ses sonneurs de trompe ont le plus grand mal à faire respecter ses ordres.

Le lendemain, on apprend… qu’une aubépine a refleuri au cimetière des Innocents. Ce fait rarissime et quasi-miraculeux apparaît comme un signe de Dieu. Le roi lui-même va vénérer l’aubépine. À cette occasion, un gentilhomme de sa suite suspecté d’hérésie est massacré par la foule. « Ah, si c’était le dernier huguenot ! », lance le roi. La foule y voit un encouragement et la chasse aux huguenots reprend aussitôt !

La furie sanguinaire s’étend aux autres villes du royaume et ne s’interrompt qu’à la fin du mois d’août. On compte plusieurs centaines de morts à Orléans ou encore Lyon. On en compte aussi à Bourges, Meaux, Angers, Rouen… Bordeaux, Toulouse et Albi sont également touchées en octobre. Il est à noter toutefois que plusieurs gouverneurs de province s’opposent avec fermeté aux massacres.

Le 26 août, dans un lit de justice, le roi Charles IX assume la responsabilité des événements. Il explique le lendemain que Coligny avait ourdi un complot contre lui et qu’il avait dû l’exécuter. Il s’en justifiera dans une lettre du 13 septembre 1572 à son conseiller Gaspard de Schomberg en soulignant que Coligny « avoit plus de puissance et estoit mieux obey de la part de ceux de la nouvelle Religion que je n’estois (…) de sorte que s’estans arrogé une telle puissance sur mesdicts sujets, je ne me pouvois plus dire Roy absolut, mais commandant seulement à une des parts de mon Royaume. »

On évalue le nombre total de victimes dans l’ensemble du pays à 30 000 (plus que sous la Commune de 1871). Le massacre de la Saint-Barthélemy n’est pas ressenti avec une horreur particulière par les contemporains. Il apparaît à ceux-ci comme relativement banal dans l’atmosphère violente de l’époque. Ainsi, le 6 septembre, ayant vent de l’événement, le pape Grégoire XIII fait chanter un Te Deum dans sa chapelle.

 

La reprise de la guerre

La levée du siège de La Rochelle par l’armée royale le 24 juin 1573 met un terme à cette quatrième guerre de religion qui a débuté au son du tocsin de Saint-Germain-l »Auxerrois. L’édit de Boulogne du 11 juillet 1573 octroie la liberté de conscience aux protestants mais restreint la liberté de culte à trois villes, La Rochelle, Nîmes et Montauban. Il n’en reste pas moins que les protestants méridionaux gardent l’envie irrépressible d’une revanche…

Deux ans plus tard, le 30 mai 1574, le roi Charles IX meurt à 24 ans au château de Vincennes. C’est son frère Henri, duc d’Anjou, qui doit lui succéder sous le nom de Henri III. Élu roi de Pologne quelques mois plus tôt grâce aux intrigues de sa mère Catherine de Médicis, il rentre sans regret de Cracovie, où il avait été d’emblée rebuté par le climat et les moeurs rustiques de la cour. Prenant le temps d’un détour vers Venise et les cours italiennes, autrement plus plaisantes que les polonaises, il arrive en France début 1575 et se fait sacrer à Reims le 13 février avec le titre de roi de France et de Pologne (bien que les Polonais aient pris un nouveau roi).

Le nouveau souverain reprend la guerre contre les protestants avant de se rallier au parti des Politiques, conduit par son jeune frère, le duc d’Alençon. Ce parti réunit des modérés des deux camps. Il place l’intérêt national au-dessus des querelles religieuses et veut reprendre la politique de conciliation tentée par le chancelier Michel de l’Hospital au début des guerres de religion.

Après quelques victoires sur la noblesse protestante, le roi signe donc la paix de Beaulieu-lès-Loches, le 16 mai 1576. Trop favorable aux protestants, elle va avoir pour effet de rapprocher les bourgeois et les gentilshommes du camp catholique au sein d’une Ligue conduite par le duc de Guise.

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14 juillet : par Eric Vuillard

14 juillet

Eric Vuillard

Arles, Actes Sud Editions, 2016. 208 pages

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Dans « 14 juillet », Éric Vuillard raconte la prise de la Bastille en s’affranchissant de l’historiographie officielle telle que l’on peut l’apprendre dans les livres d’histoire. Menant avec brio un récit alerte composé de personnages vivants, il nous parle pour les lecteurs du 21e siècle, et rend justice à ceux qui ont mis en marche la Révolution française sans en avoir conscience.

Au départ, un sentiment d’injustice sourd au sein du Tiers-Etat qui trime et ne peut plus se nourrir : « un journalier gagne dix sous par jour, un pain de quatre livres en vaut quinze ». Alors la révolte gagne le peuple de Paris : à Versailles pendant ce temps-là c’est la gabegie,  les banquiers spéculent sur la dette, les esprits s’échauffent et les femmes réclament du pain. Faute d’être entendu, on commence à piller les palais, puis on recherche des armes. C’est finalement à la Bastille, prison d’Etat et symbole de l’arbitraire de l’Ancien Régime, que l’on va s’attaquer et devant la résistance de son gouverneur, la rage du peuple va se cristalliser autour de la forteresse.

Éric Vuillard se place au milieu de la foule, « le » personnage principal de cette chronique. Il donne un nom et un visage sortant les émeutiers de l’anonymat où les historiens les avaient entassés, en dressant des listes de noms, des listes de métiers, en décrivant les trognes et les vêtements de gros drap et de laine, l’organisation sur le tas, les idées lancées à la volée, les mots qu’on se répète dans un mouvement improvisé qui, parti du faubourg Saint-Antoine, enfle et se répand comme une traînée de poudre dans tout Paris et au-delà. Grâce à un travail d’archives remarquable, on les imagine, on peut les voir comme si on y était, ces hommes qui ont quitté échoppes et ateliers pour venir prêter main forte ; le lecteur a l’impression de la vivre heure après heure, cette prise de la Bastille, d’en connaître les protagonistes, et même ceux qui ont été tués, auxquels l’auteur donne une identité et des histoires de vie tellement plus riches que ce que contiennent les procès-verbaux, tout en dépeignant ces femmes du petit peuple, humbles et dignes qui viennent réclamer à l’administration le cadavre d’un mari ou d’un frère : des cœurs simples flaubertiens.

Eric Vuillard (1968-…)

Biographie :

Éric Vuillard est un écrivain, cinéaste et scénariste français.

Il publie un premier récit, « Le Chasseur », en 1999, puis deux livres aux tons poétiques (dont « Tohu », 2005), et un roman épique, sur la conquête du Pérou par Pizarro et la chute de l’Empire inca, « Conquistadors » (2009) qui a reçu le Prix Ignatius J. Reilly 2010.

Il a réalisé en 2008 un long métrage, « Mateo Falcone », qui est une adaptation de la nouvelle de Prosper Mérimée.

En 2012, il reçoit le Prix franco-allemand Franz Hessel pour « La Bataille d’Occident » et « Congo », puis le prix Valery-Larbaud 2013 pour les mêmes livres. En 2014, il publie « Tristesse de la terre » qui obtient un beau succès. Il est sélectionné pour plusieurs prix littéraires.

Son livre sur les coulisses de la Seconde Guerre mondiale, « L’Ordre du jour », remporte le prix Goncourt 2017.

En 2019, il publie un court récit littéraire aux confins de la fiction, de l’histoire et de la politique, relatant des luttes sociales du Moyen Âge, « La guerre des pauvres ».

Éric Vuillard vit actuellement à Rennes.

FRANCE, GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE DE FRANCE, MASSACRE D'ORADOUR-SUR-GLANE (10 jiin 1944), ORADOUR-SUR-GLANE

Le massacre d’Oradour-sur Glane le 10 juin 1944

Sur le massacre d’Oradour,

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Oradour n’a plus de femmes

Oradour n’a plus un homme

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus de pierres

Oradour n’a plus d’églises

Oradour n’a plus d’enfants

*****

Plus de fumée plus de rires

Plus de toits plus de greniers

Plus de meules plus d’amour

Plus de vin plus de chanson

*****

Oradour, j’ai peur d’entendre

Oradour, je n’ose pas

Approcher de tes blessures

De ton sang de tes ruines

Je ne peux pas je ne peux pas

Voir ni entendre ton nom.

*****

Oradour je crie et hurle

Chaque fois qu’un coeur éclate

Sous les coups des assassins

Une tête épouvantée

Deux yeux larges deux yeux rouges

Deux yeux graves deux yeux grands

Comme la nuit la folie

Deux yeux de petit enfant

Ils ne me quitteront pas

Oradour je n’ose plus

lire ou prononcer ton nom.

*****

Oradour, honte des hommes

*****

Oradour, honte éternelle.

Nos coeurs ne s’apaiseront

Que par la pire vengeance

Haine et honte pour toujours.

*****

Oradour n’a plus de forme

Oradour, femmes ni hommes

Oradour n’a plus d’enfants

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus d’église

Plus de fumée plus de filles

Plus de soirs ni de matins

Plus de pleurs ni de chansons

*****

Oradour n’est plus qu’un cri

Et c’est bien la pire offense

Au village qui vivait

Et c’est bien la pire honte

Que de n’être plus qu’un cri

Nom de la haine des hommes

Nom de la honte des hommes

Le nom de notre vengeance

Qu’à travers toutes nos terres

On écoute en frissonnant

Qui hurle pour tous les temps.

(Jean Tardieu)

 

 

 

10 juin 1944

Le martyre d’Oradour-sur-Glane

Le samedi 10 juin 1944, à 8 heures du matin, c’est sans méfiance particulière que les habitants d’Oradour-sur-Glane voient des chenillettes chargées de soldats allemands pénétrer dans le village et s’y arrêter.

Oradour-sur-Glane est reliée par un tramway à Limoges, distante de 17 km. C’est une bourgade de 300 à 400 habitants. Avec les hameaux et fermes des environs, la commune en compte au total 1200 dont quelques centaines de réfugiés du village de Charly, en Moselle.

En ce mois de juin, les fenaisons viennent d’être faites et les granges sont pleines à craquer de foin. Les habitants vaquent paisiblement à leurs activités. Ils ne savent pas que la veille, les Allemands ont pendu 99 malheureux otages aux balcons de Tulle, à une centaine de kilomètres au sud de Limoges…

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Représailles

Trois jours plus tôt, les maquisards de la région ont fait sauter un pont pour freiner la remontée des troupes allemandes vers la Normandie où les Alliés viennent de débarquer. L’attaque a causé la mort de deux soldats allemands de la 2ème division SS Panzer Das Reich.

Cette division a pratiqué la terreur en URSS avant d’être repliée à Montauban, dans le Sud-Ouest de la France. En bons connaisseurs, ses soldats surnomment leur nouvelle région d’affectation la «petite Russie», par allusion à l’action importante de la Résistance… Le général Lammerding, qui commande la division, se fixe comme en URSS des ratios en représailles des attaques de maquisards : 3 otages exécutés par Allemand blessé, 10 par Allemand tué !

Après avoir organisé les brutales représailles de Tulle, le général ordonne à la 3ème compagnie du régiment Der Führer de détruire aussi Oradour-sur-Glane. Puis il part pour la Normandie.

Le commandant de la compagnie, Dickman, planifie l’opération avec ses adjoints, le capitaine Kahn et le sous-lieutenant Barth. Les trois hommes ont sous leurs ordres environ 120 SS, pour la plupart très jeunes. Il s’agit de forces spéciales qui pratiquent plus volontiers la répression que la guerre et se sont déjà illustrées en Russie dans l’extermination des populations civiles.

À Oradour, nul ne devine encore le drame qui va se dérouler dans les heures suivantes.

 

L’horreur

Tandis que les premières chenillettes pénètrent dans le village, d’autres soldats allemands, aux ordres du sous-lieutenant Barth, ratissent les champs des environs et poussent les habitants vers le village.

En début d’après-midi, le bourg est cerné et toute la population est rassemblée sur le champ de foire sous le prétexte d’une vérification d’identité, sans oublier les enfants des écoles, sous la surveillance de leur maître. Les SS agissent dans le calme et la population s’exécute sans broncher.

Les hommes sont séparés des femmes et des enfants et alignés contre les murs, dos à la place. Les SS les interrogent sur une supposée cache d’armes mais ils se tiennent muets. Le maire Paul Desourteaux  se voit alors sommé de remettre des otages, ce qu’il refuse. 

Au nombre d’environ deux cents, les hommes sont alors divisés en six groupes de quelques dizaines de personnes et enfermés dans des granges bourrées de foin et de paille, sous la menace de mitraillettes. Vers 16 heures, les SS tirent des rafales et tuent les malheureux en quelques secondes. Ils achèvent leur besogne en lançant des grenades et mettant le feu aux granges.

Oradour

Pendant l’interrogatoire des hommes, les femmes et les enfants ont quant à eux été enfermés dans la vénérable église gothique d’Oradour. Des SS déposent une caisse d’explosifs et de la paille dans la nef. Le feu ravage bientôt l’édifice comme il a ravagé les granges. De l’extérieur, les SS mitraillent les malheureuses et leurs enfants qui tentent de sortir, en visant les membres inférieurs.

Quelques fuyards sont pourchassés dans les rues et les champs. Un groupe est jeté dans un puits. Au total, seuls cinq hommes et une femme survivront par miracle.

Leur forfait accompli, les SS pillent le village et achèvent de l’incendier. Ils se réservent cependant une maison pour y passer la nuit.

Le lendemain, un groupe de soldats revient dans le village en vue d’enfouir les corps dans des fosses communes mais, ne pouvant venir à bout de leur travail, ils quittent à leur tour Oradour, laissant 642 victimes derrière eux. Parmi elles 246 femmes et 207 enfants, dont 6 de moins de 6 mois, qui ont été brûlés dans l’église.

Ces victimes sont des habitants du bourg ainsi que des réfugiés lorrains, des promeneurs qui se sont trouvés là par hasard et des habitants des environs amenés par les SS.

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Un procès douloureux

Après la Libération de la France, le 12 janvier 1953, un procès s’ouvre devant le tribunal militaire de Bordeaux, pour juger les meurtriers d’Oradour-sur-Glane.

Le général Lammerding, condamné à mort par contumace deux ans plus tôt pour le massacre de Tulle, ne se présente pas au procès et la France ne fait rien pour obtenir son extradition. Il finira ses jours en 1971 à Düsseldorf en chef d’entreprise prospère. Cinq-cents anciens SS suivront son cortège funèbre.

Dans le box des accusés figurent seulement vingt et un SS sur les 65 accusés. Parmi eux 14 Alsaciens, dont deux engagés volontaires et 12 qui disent avoir été enrôlés de force dans le corps des SS.

Cette présence d’Alsaciens rend le forfait doublement douloureux pour la conscience nationale. Elle ravive en Alsace et en Moselle la plaie laissée ouverte par l’incorporation de 130.000 «malgré-nous» dans la Wehrmacht en 1942. Beaucoup étaient des jeunes gens, très jeunes, incapables de résister à la pression de l’occupant.

À Bordeaux, les «malgré-nous» sont condamnés comme les autres à différentes peines d’emprisonnement. Mais ils sont amnistiés huit jours après par une loi d’exception votée par l’Assemblée nationale au nom de la réconciliation nationale. Cette loi modifie opportunément la loi du 15 septembre 1948 sur la responsabilité collective.

Il s’ensuit dans le Limousin un profond ressentiment. L’association des familles des martyrs et le maire d’Oradour-sur-Glane renvoient la Légion d’Honneur au représentant de l’État. La ville attendra octobre 2000 pour accepter enfin cette décoration et se réconcilier avec l’Alsace.

 

Une tragédie ordinaire

Oradour-sur-Glane est devenu en Europe occidentale le symbole de la barbarie nazie, à l’égal du village tchèque de Lidice, pour l’Europe centrale, détruit le 10 juin 1942 en représailles de l’assassinat de Reinhard Heydrich, Reichsprotektor de Bohême-Moravie.

En Italie, du 8 septembre au 5 octobre 1944, le village de Marzabotto a perdu 1836 des siens du fait des nazis. Distomon, en Grèce en a perdu 239 le 10 juin 1944. En France même, enfin, le village de Maillé en a aussi perdu 126 le 25 août 1944. Mais dans les plaines de Pologne et de Russie, c’est par centaines que se comptent les villages martyrisés par les nazis.

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Oradour-sur-Glane
Oradour-sur-Glane, Limousin : interieur de l’eglise ou eut lieu le massacre de 600 femmes et enfants brules vifs par les nazis le 10 juin 1944 — 

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