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Les chemins de l’aube par Sylvain Vergara

Les chemins de l’aube

Sylvain Vergara

Editions Ampelos, 2022. 112 pages

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En 1985, Elie Wiesel écrivait à Sylvain Vergara : « J’ai lu votre manuscrit, je le trouve bouleversant, vibrant de vérité – il faut le publier. » 37 ans plus tard (et 30 ans après la mort de Sylvain Vergara), ce texte est retrouvé et enfin publié. Seul un extrait en avait paru en 1964 dans la revue Esprit. Arrêté en octobre 1943 comme résistant, Sylvain Vergara, âgé de 18 ans, est emprisonné à Fresnes, torturé puis déporté Nacht und Nebel en février 1944. Il est l’un des plus jeunes internés non-juifs de Buchenwald dont il devait être libéré le 11 avril 1945. Marqué à vie par cette épreuve, il n’a rien écrit d’autre que ce témoignage, rédigé au tout début des années 1960 alors qu’il désespérait de faire entendre sa voix. Ce texte évoquera probablement à bien des lecteurs La Nuit de Wiesel ou Si c’est un homme de Primo Levi. Nous avons choisi de le publier « brut », tel qu’il a été écrit, pour que chacun puisse ainsi découvrir librement une « voix » qui mérite de devenir un classique de cette « littérature du témoignage » malheureusement toujours actuelle.

 

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Le livre oublié de Buchenwald

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Portrait de Sylvain Vergara, résistant déporté en Allemagne en 1943. Auteur de l’ouvrage « Les chemins de l’aube ». Bruxelles, le 27 août 2022

Durant des dizaines d’années, Sylvain Vergara, un Français rescapé du camp de concentration allemand, a vainement cherché à publier son témoignage. Après une longue aventure, son texte, d’une grande qualité littéraire, sort de l’ombre grâce à une petite maison d’édition.

« C’était un silence façonné d’opacité et de brouillard, semblable, peut-être, à celui qui cherche une prière et ne sachant plus prier ne trouve que des voyelles inertes. (…) [Il] entourait les pendus que le vent berçait mollement comme une folle heureuse berce ses enfants. » Ces mots nous viennent d’un rescapé du camp de concentration de Buchenwald. Il les avait couchés il y a soixante ans, dans un magnifique texte, le seul qu’il ait écrit, mais il a fallu tout ce temps pour qu’on les découvre enfin. Sylvain Vergara, c’est son nom, y fait briller le rai froid des miradors et résonner la course résignée des détenus jusqu’à la « place d’appel » et la potence, au moment fatal où les haut-parleurs crient leur matricule. Un témoignage posthume d’une grande force, mais aussi un texte dont le destin était pour lui, hélas, une histoire de survie.

Sylvain Vergara arrive à Buchenwald à 19 ans, le 16 mars 1944, catégorie « NN » (« Nacht und Nebel », « nuit et brouillard »), celle réservée aux opposants politiques destinés à être éliminés. Il vient de passer quatre semaines à Neue Bremm, un camp de torture géré par la Gestapo, et quatre mois derrière les barreaux de la prison de Fresnes, près de Paris, où il avait été emmené après son arrestation, le 25 octobre 1943. Après une première « classique » à l’Institut protestant de Glay, un internat du Doubs, il vivait chez ses parents, dans le presbytère parisien de l’Oratoire du Louvre, où son père était pasteur. Sa vie a basculé quand les Allemands l’ont arrêté.

A Buchenwald, c’est l’un des plus jeunes déportés politiques. Un jour, son numéro, le 29 909, cousu sur sa veste, est appelé dans les haut-parleurs. Il se trouve alors à l’infirmerie et comme il délire sous le coup de la fièvre, le kapo le croit assez proche de la mort pour le laisser tranquille. « Neun und zwanzig neun hundert neun », répétera toute sa vie le déporté…

Son poids ne dépasse pas 40 kilos, le 11 avril 1945, quand il quitte ce camp où sont mortes des dizaines de milliers de personnes, fusillées, pendues, brûlées, suicidées. Le 7 mai, il retrouve Paris et ses parents : sa mère, Marcelle, qui fut elle aussi détenue un temps à Fresnes, et son père, Paul, qui chaque dimanche appelait ses paroissiens à déjouer les rafles. Le couple avait monté un réseau de résistance au sein de l’œuvre sociale du temple de l’Oratoire, La Clairière. Le sauvetage d’au moins soixante-trois enfants juifs leur vaudra la médaille des Justes à titre posthume.

 « Syndromes post-traumatiques »

Un jour d’après-guerre, lors d’une dispute, Sylvain lance pourtant à son père : « Tu n’y étais pas. Tu ne peux pas comprendre ! » Naguère turbulent et joyeux, pianiste autodidacte, amoureux de Nerval et des Romantiques, il revient de cet enfer paumé, brisé. « Il faut que tu trouves un travail », gronde son père après un an d’errance. Le jeune homme postule pour un job de « fort des Halles », ces porteurs de carcasses des boucheries du ventre de Paris, raconte sa fille cadette, Anne Vergara, 65 ans. Retoqué : pas assez costaud. Il loupe ensuite un entretien pour une place de majordome. Sylvain le bien nommé n’aime plus que les forêts, les animaux, la nature. Il suit des cours du soir d’horticulture pour travailler à l’INRA, et entraîne Yvonne, une jeune juive néerlandaise recueillie par ses parents après la rafle du Vel d’Hiv, cultiver des glaïeuls et des vers à soie dans un vieux mas cévenol.

Entre déménagements et nouveaux boulots – depuis Buchenwald, Sylvain Vergara n’est plus très doué pour les relations humaines –, un projet de livre mature secrètement. Les six enfants nés après son mariage avec Yvonne, en 1954, s’inquiètent de le voir agité et anxieux, capable de passer en deux secondes du rire au désespoir ou de vous lancer un verre d’eau à la figure pour un mot malvenu. Le soir de Noël, il s’isole sur son lit : « Son meilleur ami avait été pendu le 24 décembre à Buchenwald, explique Anne Vergara. Les syndromes post-traumatiques des anciens déportés n’étaient pas pris en chargeMa mère essayait de nous protéger de ses souvenirs : elle a brûlé les croquis de pendus, dessinés au charbon de bois, que mon père avait rapportés de là-bas. »

Le texte prend forme. Sylvain s’est choisi un double, « Emmanuel », et ordonne son récit autour de silhouettes qui s’émacient autour de lui : une ronde de masques mortuaires aux yeux « agrandis » tels des « billes froides et teintées » ne laissant sourdre aucune angoisse, tant « ils l’avaient dépassée ». Dans les camps, on parle peu, on économise ses mots « pour ne pas fatiguer sa pensée », on évite de ressusciter les souvenirs heureux. Le jeune prisonnier s’interroge sur le « lent abaissement du moi » et sur cette foi qui, en un tel lieu, peut vous perdre. Un jour, un miroir est installé dans les blocks : les détenus décharnés iront y « contempler leur propre déchéance », se disent les nazis. En guise de pied de nez, « Emmanuel » s’adresse « un vrai sourire, chaud comme un soleil d’été ».

Les enfants Vergara revoient encore leur père raturant son texte allongé sur son lit, tandis que leur mère déchiffre ses « pattes de mouche » et tape sur sa petite machine un manuscrit en deux exemplaires, avec du papier carbone. Il tente de raconter cette « démence » qu’on ne peut « pas comprendre », parle pour ceux qui ne sont pas revenus comme son beau-frère Jacques Bruston, résistant gaulliste de la première heure, déporté et exécuté à Mauthausen. « Sans doute voulait-il expulser une partie de ses tourments et cauchemars », ajoute Eric, le benjamin des enfants. Achevé à la fin des années 1950, le récit est baptisé Les Chemins de l’aube et n’attend plus que d’être publié.

 « Textes apparemment sans gloire »

Mais les éditeurs en ont déjà fini avec les témoignages des camps. L’historienne Annette Wieviorka a détaillé dans ses travaux l’effondrement éditorial de tels récits dès la seconde moitié des années 1940, jusqu’aux années 1974-1975. « Deux ans après la guerre, des auteurs rescapés soulignent déjà dans leurs préfaces qu’ils ont eu le plus grand mal à trouver un éditeur ou s’excusent que le genre de livres qu’ils proposent ne soit guère vendeur », explique l’historien Laurent Joly, qui, en 2016, a analysé avec sa collègue Françoise Passera, de l’université de Caen, les témoignages en tout genre sur la France des années noires. « Dès la fin des années 1940, l’édition préfère les récits d’aventure – un témoignage héroïque d’aviateur ou de marin – à ceux d’anciens rescapés et à la littérature du martyrologe. »

Les mois passent. Personne ne téléphone. Sylvain Vergara a tenté de décrire l’indicible, accroché son récit à la littérature, banni les bons sentiments, mais tout le monde s’en fiche. Cette indifférence le crucifie – c’est comme si on ne le croyait pas. « Il nous demandait de mettre “déporté” sur le carnet scolaire, à côté de “profession du père” », témoigne Inès, une autre de ses filles. Sous ses cheveux en bataille, ses yeux retrouvent un peu de leur éclat bleu quand, en 1964, la revue Esprit choisit, pour célébrer les 20 ans de la Résistance, de clore un numéro spécial avec quelques « textes apparemment sans gloire » et publie les dernières pages de son manuscrit sous le titre : « Dernier jour de Buchenwald ». Vergara croit cette fois son livre lancé. Mais non.

« Je me souviens de lui dans son fauteuil club en cuir, de ses sanglots et de ses larmes qui coulaient », raconte encore Inès Vergara. Il doit rejoindre une clinique spécialisée dans les dépressions. L’ami d’une amie, Charles Salzmann, intime et ancien conseiller de François Mitterrand, lui fait rencontrer en 1985 Elie Wiesel, futur Prix Nobel de la paix. Sylvain lui confie une copie de son récit. « Il faut publier » ce texte « bouleversant », écrit Wiesel de l’université de Boston, où il enseigne. Ce rescapé de la Shoah est lui-même l’auteur d’un livre sur sa déportation à Auschwitz et Buchenwald, La Nuit, un best-seller.

Pour Vergara, l’espoir se lève enfin. Plusieurs lettres suivent, pendant quatre ans : « J’attends toujours la parution de votre livre, insiste Wiesel. Je vais tout faire pour qu’il soit lu. » Rien, toujours rien. En 1989, une très ancienne paroissienne de son père, décidée à sauver le texte de l’oubli, en fait publier quelques dizaines à compte d’auteur, sous une couverture pâle. « De toute façon, ça finira au pilon », soupire Sylvain, qui brûle lui-même, deux ans plus tard, ce qu’il croit être les derniers exemplaires, avant de mourir à Nîmes, un jour de l’hiver 1993.

Quand, fin 2021, Denis Faure, animateur des Cahiers du Centre de généalogie protestante, arrive chez les enfants Vergara, c’est d’abord pour parler du grand-père, le pasteur, le Juste, et de son réseau, La Clairière, qui servait en 1943 d’« adresse » et de lieu de réunion à Daniel Cordier et au secrétariat du Conseil national de la Résistance. Denis Faure finit d’explorer l’arbre généalogique familial lorsque Anne Vergara lui lance : « Au fait… Mon père a écrit un récit de déportation. Je vous en offre un. » Le manuscrit original a disparu, comme les deux doubles tapés à la machine, mais quelques exemplaires imprimés ont échappé à l’autodafé.

 Epopée héroïque

  1. Faure et son épouse sont saisis par « l’assemblage de scènes qui font comme de petites nouvelles et dessinent une série d’amitiés ». Au fil des pages défilent ainsi l’Espagnol « Santamaria », dont la mort persuade le jeune déporté que, pour survivre, il faut « abolir ses souvenirs », surtout les bons, ou« Léon » (Léon Cardin, un médecin belge rescapé), qui fait brûler le pain du gamin pour guérir sa dysenterie avec ce charbon de bois. En décembre 2021, le texte est transmis à Eric Peyrard, le fondateur d’une petite maison d’édition, Ampelos, spécialisée dans les figures et l’histoire protestantes. Sans hésiter, il fait saisir Les Chemins de l’aube pour le publier dès que possible. Et c’est ainsi que paraissent, ce jeudi 1er septembre, malheureusement sans introduction ni notes, les 112 pages signées Sylvain Vergara.

Poussée par Denis Faure, sa fille Anne a entre-temps réclamé son dossier militaire. Elle l’a reçu en mars, au moment du décès de sa mère. Dans la chemise brune envoyée par le ministère des anciens combattants figuraient la carte de déporté politique de Sylvain Vergara (1945), mais aussi les témoignages joints dans les années 1950 à sa demande de carte de « déporté résistant » (on les estime à 42 000, dont 23 000 seulement ont survécu). Sylvain Vergara, gaulliste convaincu, tenait beaucoup à ce statut, qu’il avait fini par obtenir en 1971.

« N’ayant pu trouver [Paul] Vergara, la Gestapo emmène son fils en otage », écrit, le 29 novembre 1945, le bras droit de Jean Moulin, Daniel Cordier, dans une attestation. De fait, la famille a toujours pensé qu’il était tombé au nom du réseau de La Clairière. Mais dans le dossier brun, des lettres un peu plus tardives d’anciens professeurs ou d’étudiants de l’Institut protestant de Glay attestent de l’appartenance du jeune Sylvain à un tout autre réseau de résistance, celui monté par les responsables de cet internat du Doubs.

« Pour nous, c’est une découverte, dit Anne Vergara. Les Allemands ont sans doute compris à Fresnes que mon père était membre de ce groupe du Doubs, et c’est pour cette raison qu’il a été envoyé à Buchenwald. Avec mes frères et sœurs, il nous revient maintenant qu’il évoquait des souvenirs de sabotage de trains avec des cheminots alors qu’il était lycéen… » Cette épopée-là, héroïque, aurait peut-être plu aux éditeurs. Mais, pour Sylvain Vergara, seul comptait son récit sur Buchenwald, ce livre qu’il s’était résigné à avoir écrit pour rien quand il s’est éteint.

Archives de la famille Vergara. Bruxelles, le 27 août 2022
Archives de la famille Vergara. Bruxelles, le 27 août 2022

Source Le Monde

 https://infojmoderne.com/2022/09/03/le-livre-oublie-de-buchenwald/

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Notre-Dame de Paris

Notre-Dame de Paris, au cœur de l’histoire

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Notre-Dame est depuis 850 ans témoin des grandes heures de l’histoire de France. La Croix revient sur cinq moments, cinq dates de l’histoire de la cathédrale où elle n’a pas été seulement un lieu spirituel, mais aussi un lieu temporel et politique.

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Le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David (1808, musée du Louvre).MUSÉE DU LOUVRE, PARIS

Du sacre de Napoléon au Te Deum de la Libération, Notre-Dame de Paris a accueilli de nombreux événements marquants dans l’histoire de France. Au Moyen Âge, à la Renaissance, sous la Révolution, au XIXe siècle et à la Libération… La Croix fait le récit de cinq de ces moments clés.

Au Moyen Âge, une cathédrale politique (1/5)

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Vue générale de Paris sous Philippe-Auguste, gravure du XIXe siècle.

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Philippe Auguste, roi de France (1165-1223)

Au XIIIe siècle, Notre-Dame – dont la construction a débuté en 1165 – n’est pas encore achevée, mais le roi Philippe Auguste entend bien lui donner un rôle majeur dans la grande entreprise de son règne : la restauration du royaume de France.

► Après la Saint-Barthélemy, une cathédrale catholique (2/5)

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Mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois le 18 août 1572. Lithographie de Régnier, 1832. B.N.F.

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Portrait du roi de France Henri IV, par Louis Hersent (1777-1860). Musée du château de Versailles (photo recadrée). / NPL/OPALE

Après avoir été le théâtre de la réconciliation manquée entre les catholiques et les protestants pour le mariage d’Henri de Navarre et Marguerite de Valois, le 18 août 1572, Notre-Dame devient un symbole de la royauté catholique à la fin du XVIe siècle sous le règne d’Henri IV, puis de son fils, Louis XIII.

► Sous la Révolution, une cathédrale républicaine (3/5)

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La fête de la raison à Notre-Dame de Paris le 10 novembre 1793, par Charles-Louis Müller.

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Jacques-René Hébert, l’un des leaders de la Commune, 1889. / HERITAGE/COLL.CHRISTOPHEL

D’abord objet de fascination pour les révolutionnaires de 1789, Notre-Dame est victime de l’entreprise de déchristianisation menée par la Commune pendant la Terreur. Vandalisée, elle retrouve de sa superbe avec l’arrivée au pouvoir de Napoléon qui tente de rétablir la paix religieuse dans le pays.

► Notre-Dame de Paris : avec Victor Hugo et Viollet-le-Duc, une cathédrale culturelle (4/5)

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Notre-Dame de Paris, par Arthur Ranson, couverture de Look and Learn, 1979.

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Victor Hugo jeune, lithographie couleur d’après une peinture à l’huile de Paul Gavarni, 1829. / Bridgeman Images

Au début du XIXe siècle, la cathédrale est délaissée et se trouve dans un état de délabrement avancé. Publié en 1831, le roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris joue un rôle essentiel dans sa réappropriation et elle bénéficie d’un grand plan de restauration confié une dizaine d’années plus tard à l’architecte Eugène Viollet-le-Duc.

► À la Libération, la cathédrale de la nation (5/5)

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La joie des Parisiens à la Libération devant Notre-Dame en août 1944.

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Charles de Gaulle à son arrivée à Notre-Dame pour le Te Deumle 26 août 1944. / JEAN-MARIE MARCEL / ADOC-PHOTOS

En 1944, le général de Gaulle est à Paris pour célébrer la Libération de la capitale. Il sait le passage par Notre-Dame obligé, mais il s’en méfie : le général tient à affirmer une conception laïque de la République et veut éviter de se compromettre avec certains religieux.

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Moyen-Age-cathedrale-politique-1-5-2022-08-22-1201229703

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Saint-Barthelemy-cathedrale-catholique-2-5-2022-08-23-1201229824

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Revolution-cathedrale-republicaine-3-5-2022-08-24-1201229963

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Victor-Hugo-Viollet-Le-Duc-cathedrale-culturelle-4-5-2022-08-25-1201230126

https://www.la-croix.com/France/Notre-Dame-Paris-Liberation-cathedrale-nation-5-5-2022-08-26-1201230291

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Le massacre de la Saint-Barthélémy vu par Marguerite de Valois

Le Massacre de la Saint-Barthélémy selon Marguerite de Valois

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Le récit de Marguerite de Valois, témoin oculaire du massacre de la Saint-Barthélemy, est l’un des plus célèbres témoignages de cet événement, et le seul écrit, laissé par un membre de la famille royale française de l’époque. Son récit apparaît dans ses mémoires sous la forme de la Lettre V, décrivant la nuit précédant le massacre et les événements dont elle fut témoin pendant celui-ci.

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Marguerite de Valois (alias la reine Margot, 1553-1615) était la fille de Catherine de Médicis (1519-1589) et du roi Henri II de France (r. de 1547 à 1559). Elle était fiancée à Henri de Navarre (futur Henri IV de France, 1553-1610) dans un mariage arrangé destiné à encourager la réconciliation entre les catholiques et les protestants (huguenots) en France, engagés dans un conflit armé depuis 1562. Le mariage, arrangé par la catholique Catherine de Médicis et la mère d’Henri, la reine protestante de Navarre, Jeanne d’Albret (1528-1572), était envisagé comme une grande affaire célébrant la tolérance religieuse par l’union de la mariée catholique et du marié protestant.

 ON ESTIME QU’ENVIRON 5 000 PROTESTANTS FURENT ASSASSINÉS À PARIS DANS LES JOURS QUI SUIVIRENT LES PREMIÈRES TUERIES, ET QUE LEUR NOMBRE POURRAIT ATTEINDRE 25 000 À 30 000 AU TOTAL.

Le mariage fixé au 18 août 1572, attira de grandes foules de protestants dans la ville de Paris, majoritairement catholique, y compris les principaux dirigeants protestants. Parmi ceux-ci figuraient Henri de Navarre, l’époux, Henri Ier de Bourbon, prince de Condé (1552-1588), et Gaspard II de Coligny, amiral de France (1519-1572). Quelques jours après le mariage, le 22 août, un attentat fut perpétré contre Coligny, qui fut blessé, et les dirigeants protestants exigèrent une réponse appropriée du roi catholique Charles IX (r. de 1560 à 1574), du conseil municipal et de Catherine de Médicis. Ils reçurent l’assurance que l’assassin serait attrapé et puni alors que, dans le même temps, le roi, la reine mère et le conseil se mettaient d’accord sur un plan visant à assassiner tous les dirigeants protestants, car ils craignaient un soulèvement majeur pour venger Coligny.

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Le complot fut officialisé dans la nuit du 23 août 1572 (date parfois donnée comme le début du massacre) et mis à exécution le lendemain, en commençant par le meurtre de Coligny et des autres chefs, puis en s’étendant à tous les protestants. On estime qu’environ 5 000 protestants furent assassinés à Paris dans les jours qui suivirent les premières tueries, et que ce chiffre pourrait atteindre 25 000 à 30 000 au total car la nouvelle du massacre parisien s’était répandue et que d’autres villes avaient suivi le pas. Il existe un certain nombre de récits de témoins oculaires de l’événement dans différents quartiers de Paris, mais seul celui de Marguerite, un membre de la famille royale, détaille ce qui se passa dans le palais pendant le massacre. La réconciliation espérée ne se concrétiserait jamais, et les guerres de religion françaises se poursuivraient jusqu’en 1598.

Contexte

Les tensions entre protestants et catholiques s’étaient accrues depuis 1534, lorsque François Ier (r. de 1515 à 1547) revint sur sa politique de tolérance à l’égard des protestants à la suite de l’événement connu sous le nom d’affaire des Placards, lorsque des messages anticatholiques furent affichés dans tout Paris et dans d’autres villes. Le fils de François Ier, Henri II, poursuivit les persécutions de son père contre les protestants jusqu’à ce qu’il ne soit mortellement blessé lors d’un tournoi de joute et meure en 1559. Son fils François II (r. de 1559 à 1560), âgé de 15 ans, lui succéda. Bien qu’assez âgé pour gouverner seul, il était contrôlé par sa mère, Catherine de Médicis.

Catherine invita deux puissants nobles catholiques de la famille de Guise, François, duc de Guise (1519-1563), et son frère Charles, cardinal de Lorraine (1524-1574), à conseiller le roi, et ils l’isolèrent rapidement de ses anciens conseillers, qui comprenaient Louis de Bourbon, prince de Condé (1530-1569, père d’Henri Ier de Bourbon) et l’amiral Coligny. En réponse, ces hommes s’associèrent à ce qui fut connu sous le nom de Conjuration d’Amboise, un complot visant à enlever François II pour neutraliser l’influence des frères de Guise, en 1560. Le complot fut découvert, la plupart des conspirateurs furent emprisonnés ou exécutés (Condé fut emprisonné, Coligny fut épargné), et les Guise utilisèrent l’événement dans leur propagande anti-protestante.

François II mourut en 1560 et son frère Charles IX lui succéda. En 1562, François, duc de Guise, déclencha les guerres de religion françaises (1562-1598) en massacrant les membres d’une congrégation protestante lors du massacre de Vassy, et Louis de Bourbon (qui avait été libéré de prison) répondit en prenant la ville d’Orléans pour les protestants. Les trois premières guerres de religion françaises tuèrent Condé et François, duc de Guise, ainsi que des milliers d’autres personnes, et en 1572, le ressentiment couvait dans les deux camps.

Mariage et massacre

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Catherine de Médicis proposa le mariage arrangé à Jeanne d’Albret dans le but d’apaiser ces tensions en unissant une catholique et un protestant dans le mariage. Jeanne d’Albret mourut de causes naturelles en juin 1572, et la rumeur se répandit parmi les protestants qu’elle avait été empoisonnée par Catherine, ce qui ne fit qu’accroître les tensions. L’extravagance du mariage royal ne fit qu’aggraver la situation, car les récoltes avaient été mauvaises cette année-là et les impôts élevés, de sorte que les gens du peuple étaient déjà pleins de ressentiment, sans compter les désaccords religieux et les conspirations d’intrigues politiques et de meurtres.

 LES ROTURIERS, SUIVANT L’EXEMPLE DES SOLDATS ROYAUX, COMMENCÈRENT À MASSACRER TOUS LES PROTESTANTS OU SYMPATHISANTS PROTESTANTS DE LA VILLE.

Dans une atmosphère déjà si tendue, l’amiral Coligny fut blessé lors d’une tentative d’assassinat le 22 août. Craignant des représailles, le conseil municipal, Catherine et Charles IX se mirent d’accord sur le plan d’exécution de tous les autres chefs protestants la nuit du 23. Ce plan fut mis à exécution le lendemain matin avec l’assassinat de Coligny, puis des autres protestants notables. Les roturiers, suivant l’exemple des soldats royaux, commencèrent alors à massacrer tous les protestants ou sympathisants protestants de la ville. De nombreux catholiques, horrifiés par ce massacre, cachèrent des protestants dans leurs caves ou leurs greniers.

Un certain nombre de protestants – dont Henri de Navarre et Henri Ier de Bourbon – promirent de se convertir au catholicisme pour se sauver (puis ne tinrent pas leur promesse une fois en sécurité hors de la ville). D’autres encore réussirent à se déguiser en catholiques (en portant un livre de prières catholique ou par d’autres moyens similaires) ou se cachèrent du mieux qu’ils purent. Il était impossible de s’échapper de la ville, car Charles IX avait ordonné que les portes soient fermées et verrouillées la nuit précédente et que des chaînes soient tendues dans les rues pour empêcher tout mouvement à grande échelle.

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Le texte

Le récit suivant commence par la nuit du 23 et se poursuit le 24 et après. Les noms figurant dans la dernière phrase du premier paragraphe sont tous des chefs protestants tués lors du massacre. Le M. de Guise mentionné par Marguerite est Henri Ier, duc de Guise (1550-1588), fils de François, duc de Guise. La sœur de Marguerite, qu’elle appelle Lorraine, est Claude de France, duchesse de Lorraine (1547-1575), qui était revenue à Paris pour le mariage.

Le texte est tiré des Mémoires de Marguerite de Valois, pp. 39-43, Lettre V

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Le roy Charles, qui estoit tres-prudent, et qui avoit esté toujours très-obéissant à la Royne ma mere, et prince tres-catholique, voyant aussi de quoy il y alloit, prist soudain resolution de se joindre à la Royne sa mere, et se conformer à sa volonté, et guarentir sa personne des huguenots par les catholiques; non sans toutefois extreme regret de ne pouvoir sauver Teligny, La Noue, et monsieur de La Rochefoucault.

Et lors allant trouver la Royne sa mere, envoya querir monsieur de Guise et tous les autres princes et cappitaines catholiques, où fust pris resolution de faire, la nuict mesme, le massacre de la saint Barthelemy.

Et mettant soudain la main à l’œuvre, toutes les chaisnes tendues, le tocsin sonnant, chacun courut sus en son quartier, selon l’ordre donné, tant à l’admirai qu’à tous les huguenots. Monsieur de Guise donna au logis de l’admiral, à la chambre duquel Besme, gentilhomme allemand, estant monté, apres l’avoir dague le jetta par les fenestres à son maistre monsieur de Guise. Il est permis de douter qu’une pareille résolution ait été prise et exécutée d’une manière aussi instantanée.

Pour moy, l’on ne me disoit rien de tout cecy. Je voyois tout le monde en action; les huguenots desesperez de cette blesseure messieurs de Guise craingnans qu’on n’en voulust faire justice, se.suschetans tous à l’oreille.

Les huguenots me tenoient suspecte parce que j’estois catholique, et les catholiques parce que j’avois espousé le roy de Navarre, qui estoit huguenot.

De sorte que personne ne m’en disoit rien, jusques au soir qu’estant au coucher de la Royne ma mêre-, assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste, la Royne ma mere parlant à quelques-uns m’apperceut, et me dit que je m’en allasse coucher. Comme je lui faisois la révérence, ma sœur me prend par.le bras, et m’arreste en se prenant fort à pleurer, et me dict « Mon Dieu, ma sœur, n’y allez pas. » Ce qui m’effraya extremement. La Royne ma mere s’en apperceut, et appella ma sœur, et s’en courrouça fort à elle, luy detïendant de me rien dire. Ma sœur luy dit qu’il n’y avoit point d’apparence de m’envoyer :sacrifier comme, cela, et que sans doubte s’ils descouvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moy. La Royne ma mere respond, que s’il plaisoit à Dieu, jen’aurois point de mal, mais quoy que ce fust, il falloit que j’allasse, de peur de leur faire soupçonner quelque chose qui empeschast l’effect.

Je voyois bien qu’ils se contestoient et n’entendois pas leurs paroles.

Elle me commanda encore rudement que je m’en allasse coucher. Ma soeur fondant en larmes me dit bon soir, sans m’oser dire aultre chose, et moyje m’en vois toute transie, esperdue, sans me pouvoir imaginer ce que j’avois à craindre.

Soudain que je fus en mon cabinet, je me mets à prier Dieu qu’il luy plust me prendre en sa protection, et.qu’il me gardast,.sans savoir de. quoy ni de qui. Sur cela le Roy mon mary qui s’estoit mis au lict, me mande que je m’en allasse coucher; ce que je feis, et trouvay son lict entourré de trente ou quarante huguenots que je ne cognoissois point encore, car il y. avoit fort peu de jours que j’estois mariée. Toute la nuict ils ne firent que parler de l’accident qui estoit advenu à monsieur l’admirai, se resolvants, des qu’il seroit jour, de demander justice au Roy de monsieur de Guise, et que si on ne la leur faisoit, qu’ils se la feroient eux-mesmes.

Moy j’avois tousjours dans le cœur les larmes de ma soeur, et ne pouvois dormir pour l’apprehension en quoy elle m’avoit mise sans sçavoir de quoy. La nuict se passa de cette façon sans fermer l’œil. Au poinct du jour, le Roy mon marydict qu’il vouloit aller jouer à la paulme attendant que le roy Charles seroit esveillé, se resolvant soudain de luy demander justice. Il sort de ma chambre, et tous ses gentilshommes aussy.

Moy volant qu’il estoit jour, estimant que le danger que ma sœur m’avoit dict fust passé, vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu’elle fermast la porte pour pouvoir dormir à mon aise. Une heure apres, comme j’estois plus endormie, voicy un homme frappant des pieds et des mains à la porte, criant « Navarre! Navarre! Ma nourrice pensant que ce fust le Roy mon mary, court vistement à la porte et lui ouvre. Ce fust un gentilhomme nommé monsieur de Lëran qui avoit un coup d’espée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et estoit encores poursuivy de quatre archers, qui entrèrent tous apres luy en ma chambre. Luy se voulant guarantir se jetta sur mon lict. Moy sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy apres moy, me tenant tousjours au travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme, et ne sçavois s’il venoit là pour m’oSënser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous croyons tous deux, et estions aussi effrayez l’un que l’aultre. Enfin Dieu voulust que monsieur de Nancay cappitaine des gardes y vinst, qui me trouvant en cet estat-là, encores qu’il y eust de la compassion, ne se peust tenir de rire; et se courrouçant fort aux archers de cette indiscrétion il les Est sortir, et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je feis coucher et penser dans mon cabinet jusques à tant qu’il fust du tout guary. Et changeant de chemise, parce qu’il m’avoit toute couverte de sang, monsieur de Nancay me conta ‘ce qui se passoit, et m’asseura que le Roy mon mary estoit dans la chambre du Roy, et qu’il n’auroit point de mal. Me faisant jetter un manteau de nuict sur moy, il m’emmena dans la chambre de ma soeur madame de Lorraine’, où j’arrivay plus morte que vive, où entrant dans l’antichambre, de laquelle les portes estoient toutes ouvertes, un gentihomme nommé Bourse, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fust percé d’un coup de hallebarde à trois pas de moy. Je tombay de l’aultre costé presque esvanouie entre les bras de monsieur de Nançay, et pensois que ce coup nous eust percez tous deux. Et estant quelque peu remise, j’entray en la petite chambre où coucholt ma sœur. Comme j’estois ]à, monsieur de Miossans, premier gentil-homme du Roy mon mary et Armagnac, son premier vallet de chambre, m’y vindrent trouver pour me prier de leur sauver la vie. Je m’allay jetter à genoux devant le Roy et la Royne ma mere pour les leur demander; ce qu’enfin ils m’accordèrent.

Cinq ou six jours après, ceux qui avoient commencé cette partie, cognoissans qu’ils avaient failli à leur peincipal dessein n’en voulant point tant aux huguenots qu’aux princes du sang, portoient impatiemment que le Roy mon mary et le prince de Condé fussent demeurez. Et congnoissant qu’estant mon mary, que nul ne voudroit attenter contre luy, ils ourdissent une autre trame. Ils vont persuader à la Royne ma mere qu’il me falloit desmarier. En cette resolution estant allée un jour de feste son lever, que nous debvions faire noz Pasques, elle me prend à serment de luy dire vérité, et me demande si le Roy mon mary estoit homme, me disant que si cela n’estoit, elle auroit moyen de me desmarier. Je la suppliay de croyre que je ne me cognoissois pas en ce qu’elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité comme cette Romaine, à qui son mary se courrouçant de ce qu’elle ne l’avoit adverty qu’il avoit l’haleine mauvaise, luy respondit qu’elle croyoit que tous les hommes l’eussent semblable, ne s’estant jamais approchée d’aultre homme que de luy); mais quoy que ce fust, puis qu’elle m’y avoit mise, j’y voulois demeurer; me doutant bien que ce qu’on vouloit m’en séparer estoit pour luy faire un mauvais tour.

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(Mémoires et lettres de Marguerite de Valois (Nouv. éd.) / publiée par M. Guessard)

Conclusion

Henri de Navarre et Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, s’échappèrent tous deux de Paris, ils se dirigèrent vers le sud et dirigèrent ensuite les forces protestantes contre Henri Ier, duc de Guise, et Henri III de France (r. de 1574 à 1589, successeur de Charles IX). Le mariage d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois échoua de manière spectaculaire dans sa tentative à atteindre la paix et la réconciliation espérées. Le massacre de la Saint-Barthélemy commença moins d’une semaine après le mariage, le massacre de Paris encouragea la même chose ailleurs, et la quatrième des guerres de religion françaises débuta avec une France divisée entre une population majoritairement catholique du nord et les protestants du sud.

Le mariage d’Henri et de Marguerite ne fut pas non plus heureux car elle ne put lui donner d’héritier, tous deux furent infidèles, et en 1585, Marguerite abandonna son mari et rejoignit Henri Ier, duc de Guise, et sa Ligue catholique contre lui. Elle l’avait déjà quitté pendant de courtes périodes avant cela, et sa mère, dégoûtée, l’avait déshéritée et ne lui adressa plus jamais la parole. Une annulation du mariage fut accordée à la demande des deux parties, en 1599.

Henri de Navarre, comprenant que Paris n’accepterait jamais un roi protestant, se convertit au catholicisme et succéda à Henri III après la mort de ce dernier pour devenir Henri IV de France qui mit fin aux guerres de religion françaises, officiellement du moins, par l’édit de Nantes en 1598. Il fut assassiné par un zélote catholique en 1610, et Marguerite mourut de maladie en 1615. Bien que les guerres de religion, qui avaient ravagé le pays depuis 1562, aient été terminées, les divisions causées par l’intolérance et la haine religieuses se poursuivirent, et il était manifestement naïf de penser qu’un mariage aurait pu réconcilier de quelque manière que ce soit les factions en guerre. Trois ans après la mort de Marguerite, les différences religieuses allaient alimenter la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui allait coûter 8 millions de vies supplémentaires en plus de celles déjà perdues.

DEBARQUEMENT EN PROVENCE (15 août 1944), FRANCE, GUERRE MONDIALE 1939-1945, HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, LE DEBARQUEMENT DEPROVENCE : 15 AOÛT 1944

Le débarquement de Provence : 15 août 1944

15 août 1944

Le débarquement de Provence

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Le 15 août 1944, à 8h, les Alliés débarquent en Provence, sur dix-huit plages entre Toulon et Cannes. C’est le troisième débarquement après ceux de Sicile et de Normandie. Mais celui-ci comprend une majorité de Français à la différence des deux précédents, presque exclusivement constitués de Britanniques, Canadiens et Américains.  Sur un total de 350 000 hommes qui vont débarquer ce jour et les suivants, on compte en effet un puissant corps d’armée français de 260 000 hommes, y compris de nombreux soldats originaires des colonies.

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Le débarquement proprement dit se déroule plutôt bien, car une bonne partie des troupes allemandes ont été rappelées vers le front de Normandie, ouvert deux mois plus tôt. Toutefois, la prise de Marseille et de Toulon va se heurter à une forte résistance de l’occupant…

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Les troupes françaises remontant vers Toulon

Un soutien bienvenu à Overlord et à la libération de la France

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Alexander Patch

Baptisé Anvil (« Enclume ») puis Dragoon (« Dragon »), le débarquement de Provence a été évoqué une première fois à la conférence de Casablanca, les 14-24 janvier 1943, par les chefs alliés Roosevelt et Churchill, en même temps que l’opération Overlord.

Le Premier ministre britannique avait plaidé avec force pour un débarquement dans les Balkans afin de contrer au plus vite la progression des Soviétiques et arriver avant eux à Berlin. Mais le président américain avait imposé son choix de deux débarquements simultanés en France, en Normandie et en Provence…

En choisissant de rebaptiser l’opération Dragoon, le Premier ministre a voulu signifier qu’on l’a contraint, en anglais dragooned ! 

Finalement, le débarquement de Provence a été décalé de plus de deux mois car les Alliés ne disposaient pas d’assez de bateaux de transport pour les mener de front. À défaut de briser la résistance allemande, il va permettre de soutenir Overlord et d’approvisionner par la vallée du Rhône les troupes en marche vers l’Allemagne.

Sa direction est confiée au général Alexander Patch, qui commande la VIIe Armée américaine.

Et pour la première fois interviennent en masse les Français. Ceux-ci avaient été représentés par un commando de 177 hommes le 6 juin 1944, avant que ne débarque la 2e DB du général Leclerc le 1er août suivant.

Cette fois, c’est une véritable armée qui débarque sur les côtes françaises sous les ordres du général Jean de Lattre de Tassigny.

Les Français à l’honneur

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Jean De Lattre de Tassigny (1889-1952)

Chef de guerre valeureux et charismatique, mais distant, aux manières de grand aristocrate, de Lattre s’est attiré le surnom de « roi Jean ».

Ayant rompu avec le régime de Vichy après l’occupation de la « zone libre », il a été emprisonné, s’est évadé et a rejoint enfin la France Libre et le général de Gaulle à l’automne 1943. C’est ainsi qu’il prend le commandement en Algérie de l’armée B, qui deviendra en septembre 1944 la 1ère Armée française.

Forte au total de 260 000 hommes, elle est constituée de volontaires de la France Libre et surtout d’anciens soldats de Vichy. Il s’agit de soldats qui appartiennent à l’ancienne Armée d’Afrique constituée par le général Weygand du temps où il était gouverneur général d’Algérie. Cette armée comprend en particulier des conscrits d’Afrique du Nord, soit 134 000 d’Algérie, 73 000 du Maroc et 26 000 de Tunisie. Dans ces effectifs, « pieds-noirs » et musulmans sont à peu près à part égale. L’armée de De Lattre compte  aussi vingt à trente mille ressortissants d’Afrique noire. Les uns et les autres n’ont encore jamais posé le pied en métropole pour la plupart.

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Joseph de Monsabert (1887-1981)

Au sein de l’armée B, les troupes du général Joseph de Goislard de Monsabert, dont en particulier la 3e division d’infanterie algérienne (DIA), occupent une place à part.

Elle sont constituées de goumiers algériens et de tabors marocains, des troupes d’élite réputées pour leur endurance (et leur férocité) qui se sont déjà illustrées dans les combats d’Italie et notamment à la bataille du Mont-Cassin (note).

Monsabert est un chef de guerre d’un abord simple, au tempérament opposé à celui de De Lattre, ce qui n’empêche pas les deux hommes de s’entendre à merveille. Surnommé le « gentilhomme gascon », il se signale toutefois par une piété à toute épreuve, sans rien à voir avec les anciens mousquetaires…

Sous le commandement de De Lattre, l’armée B, qui réconcilie la France collaborationniste « de Vichy » et la France résistante « de Londres », va donc débarquer par vagues successives sur les côtes de Provence, aux côtés des Anglo-Saxons.

Pendant que ces derniers s’engouffreront dans la vallée du Rhône, c’est elle qui va conduire l’assaut contre Toulon et Marseille. Le contrôle de ces ports en eau profonde est essentiel pour l’approvisionnement des armées alliées dans la suite des opérations. Un tiers du tonnage américain transitera ainsi par Marseille ! 

Une progression plus rapide que prévu

Comme tout le littoral européen, la côte provençale avait été dotée par les Allemands de solides fortifications : blockaus (casemates) et mines. Pas moins de 600 000 mines sur la seule côte du Var, où aura lieu le débarquement.

Mais ces obstacles ont été au préalable repérés par les Alliés grâce à des campagnes de prises de vues aériennes (Antoine de Saint-Exupéry y participa activement). D’autre part, dès le 27 mai 1944, l’aviation alliée a bombardé tous les sites stratégiques de la côte, comme la gare Saint-Charles de Marseille. Enfin, avantage non négligeable, les troupes de la Wehrmacht présentes sur place se réduisent à la XIXe armée, qui comprend une bonne moitié de non-Allemands peu motivés.

Comme en Normandie, les Alliés ont soigneusement préparé le débarquement. 

Le soir du 14 août, la BBC émet à l’intention de la Résistance intérieure les phrases codées qui indiquent l’imminence de l’opération : « Nancy a le torticolis »« Gaby va se coucher dans l’herbe »« Le chasseur est affamé ». Les résistants sapent sans attendre les voies de communication pour empêcher tout repli de l’occupant.

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  • Général Robert T. Frederick (1907-1970)

À minuit, les commandos français d’Afrique du colonel Bouvet et la 1st Special Service Force américaine du colonel Walker entrent en scène : après avoir sécurisé le cap Nègre, elles affrontent les défenses allemandes à Hyères.

Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, neuf mille parachutistes anglo-saxons sous les ordres du général américain Robert T. Frederick, sont largués dans l’arrière-pays, notamment dans la plaine du Muy, entre les massifs des Maures et de l’Estérel. Ils s’assurent le contrôle des routes et marchent sans attendre vers Cannes.

À l’aube enfin arrivent les premiers navires, avec une solide couverture aérienne qui permettra qu’aucun ne soit coulé. Ces navires sont partis pour certains dès le 4 août, d’Afrique du Nord ou d’Italie du Sud.

La première vague d’assaut compte trois divisions américaines renforcées par une unité française. Elle débarque sur la côte des Maures, hors de portée des batteries de Toulon, entre les îles d’Hyères, le cap Nègre et Le Troyas, des lieux paradisiaques aujourd’hui voués au tourisme.

En deux jours, 2200 bâtiments dont 850 navires de guerre amènent à terre 115 000 hommes. L’assaut aura été si rapide que les Allemands ont eu à peine le temps de réagir et l’on ne comptera que quelques dizaines de victimes parmi les Alliés.

Dès le 19 août 1944, les Allemands reçoivent de leur hiérarchie l’ordre de se replier, à l’exception des garnisons de Toulon et Marseille qui ont ordre de résister coûte que coûte.

Toulon et Marseille libérées

Les Américains du général Patch se dirigent à marches forcées vers la vallée du Rhône sans rencontrer de véritable résistance, atteignant Lyon dès le 3 septembre 1944. Ils font enfin leur jonction avec l’armée de Patton, venue de Normandie, le 12 septembre 1944, à la hauteur de Dijon.

Pour les Français, le plus dur reste à faire : libérer les ports de Toulon et surtout Marseille, indispensables au ravitaillement des troupes et à la poursuite des opérations.

  • À Toulon résistent dix-huit mille soldats de la Wehrmachtsous les ordres du contre-amiral Heinrich Ruhfuss. Ils vont tenir jusqu’à la dernière limite, notamment dans les forts qui ceinturent la ville, et ne se rendront que le 26 août 1944, en laissant une ville en ruines et en déplorant un millier de tués. 

Au terme de l’assaut, les Français sous les ordres du général Edgard de Larminat déplorent quant à eux 2 500 morts ou blessés sur un effectif total de 52 000 hommes.

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Le général de Monsabert quitte Notre-Dame de la Garde après un Te Deum célébré pour la libération de la ville (29 août 1944)

  • À Marseille, la population se soulève dès le 19 août 1944 et des milliers d’habitants marchent sur la Préfecture. Dès le 23 août, la 3e division d’infanterie algérienne, la 1ère division blindée du général Sudre et les 2e et 3e groupements de tabors marocains pénètrent aussi dans Marseille. Mais le général allemand Hans Schaeffer, qui tient la ville avec les 20 000 hommes de la 244e division, n’accepte pas pour autant de se rendre.

Il faudra en définitive que les tirailleurs ou goumiers algériens de Monsabert s’emparent à revers de la colline de Notre-Dame de la Garde, qui surplombe la cité, pour que les Allemands cessent toute résistance. Ce succès coûte la vie à 1 500 soldats français et 2 500 soldats de la Wehrmacht, ainsi qu’à une centaine de FFI (Forces françaises de l’intérieur). Le général Schaeffer capitule enfin le 28 août 1944 (c’est trois jours après la libération de Paris par les hommes du général Leclerc).

Les Français peuvent ainsi se féliciter d’avoir atteint leurs objectifs 13 jours après le débarquement alors que le commandement allié avait planifié 40 jours ! Dès le lendemain, le 29 août, le général de Monsabert, fervent catholique, fait célébrer un Te Deum devant la basilique de Notre-Dame de la Garde et salue la Vierge en ces termes : « C’est elle qui a tout fait ! ».

De Lattre, quant à lui, télégraphie au général de Gaulle un message plus prosaïque : « Aujourd’hui J+13, dans le secteur de mon armée, il ne reste plus un Allemand autre que mort ou captif. » Grâce à cette participation de l’armée française à la libération du continent, le général de Lattre ratifiera au nom de son pays la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945, à Berlin.

En attendant, son armée va poursuivre à bride abattue sa marche triomphale vers le Rhin. Rebaptisée 1ère Armée française le 1er septembre 1944, elle va au fil de son avancée accueillir dans ses rangs des combattants FFI et doubler ses effectifs jusqu’à atteindre 400 000 hommes. Dans le même temps, les soldats indigènes vont pour la plupart rentrer chez eux. L’Armée d’Afrique sera dès lors oubliée…

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Tabors marocains et goumiers algériens du général De Lattre défilant à Marseille

Sources documentaires

Le-debarquement-en-Provence

Le débarquement de Provence a laissé peu de traces dans la littérature de la Seconde Guerre mondiale. Aussi cet article puise-t-il beaucoup dans l’excellent documentaire qu’a réalisé Christian Philibert pour FR3 : Provence, août 1944, l’autre débarquement (2014).

https://www.herodote.net/15_aout_1944-evenement-19440815.php

22 AOÛT 1942 : LETTRE PASTORALE DE MONSEIGNEUR SALIEGE, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, HISTOIRE DE L'EUROPE, JULES SALIEGE (1870-1956), LETTRE PASTORALE, LETTRE PASTORALE DE MONSEIGEUR SALIEGE (22 août 1942), SHOAH

22 août 1942 : Lettre pastorale de Monseigneur Saliège

70 ANS PLUS TARD (EN 2012), LA LETTRE PASTORALE DE MGR SALIÈGE GARDE TOUTE SA PERTINENCE

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Le 23 août 1942 Monseigneur Jules-Géraud Saliège, Archevêque de Toulouse, envoyait une lettre aux curés du diocèse pour qu’elle soit lue le dimanche dans toutes les églises. Dans la lettre l’évêque réagissait fortement contre le traitement infligés aux juifs.

Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie, Toulouse a voulu honorer cette prise de position historique, et l’Église a voulu faire mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de tout homme. Dans le cadre des commémorations de l’année 1942, un moment inter-religieux a été célébré en hommage à Mgr Saliège, jeudi 13 septembre sur le parvis de la cathédrale Saint-Etienne à Toulouse. pendant ce moment la lecture, devant la stèle de Mgr Saliège, de la lettre pastorale du 23 août 1942, puis une cérémonie commémorative au monument du Mémorial de la Shoah, allées Frédéric Mistral.

Vendredi 28 septembre à 18h00 en la cathédrale Saint-Étienne, l’Église catholique à Toulouse fait mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de l’homme

        Message de Mgr Le Gall, archevêque de Toulouse, en 2012

Chers fidèles du Christ en notre Église de Toulouse,

Cette année voit la commémoration du 70ème anniversaire de la lettre pastorale de Mgr Jules-Géraud Saliège à ses diocésains. Cet événement a été si marquant à ce moment qu’il demeure vivace dans les mémoires. Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie de Toulouse une commémoration de cet appel est prévue le 13 septembre. Nous y serons présents.

Il nous a semblé qu’il serait bon aussi que notre Église fasse mémoire du témoignage de foi de son pasteur, de la force évangélique pour le service de l’homme qui a suscité cet engagement, de la lumière du Christ par là dévoilée. Je vous invite à célébrer cet événement qui rejoint notre Église diocésaine dans son témoignage de foi aujourd’hui.

Dans cette mémoire, une célébration aura lieu le vendredi 28 septembre à 18h en la cathédrale Saint-Étienne dans la nef Raymondine, où se trouve un vitrail dont un panneau représente le cardinal Saliège devant la cathédrale.

En cette rentrée d’une année pastorale qui sera riche en événements d’Église, je vous convie à ce temps fort, ainsi qu’à ceux qui suivront.

+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse,

Toulouse, septembre 2012.

 

 

Contenu de la lettre du 23 août de Monseigneur Saliège sur la personne humaine

Mes très chers Frères,

Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits, tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.

Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.

Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France.

Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.

France, patrie bien aimée France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine. France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.

Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.

Jules-Géraud Saliège
Archevêque de Toulouse
23 août 1942

A lire dimanche prochain, sans commentaire.

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Sur ce sujet un livre particulièrement intéressant.

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La Protestation – 23 Août 1942

Dans ce récit historique très bien documenté, on revit comme en direct la période tragique de l’occupation dans une proximité saisissante avec l’archevêque de Toulouse. On comprend, de l’intérieur, les sentiments, la réflexion et la foi qui l’animent jusqu’à la rédaction de sa lettre pastorale du 23 août 1942.

On croise de grandes figures comme Mgr de Courrèges, son évêque auxiliaire, ou Bruno de Solages, le recteur de l’Institut catholique, mais aussi des collaborateurs moins connus tels que l’abbé Gèze, à la Maison des oeuvres, ou Thérèse Dauty, du Comité catholique, qui visite les camps de Noé et du Récébédou.

L’auteur, Yves Belaubre, qui vit et travaille à Toulouse, est journaliste, auteur et scénariste. Il a mis tous ses talents au service de ce travail de mémoire original et bouleversant.

Yves Belaubre, « La protestation » 23 août 1942,
collection « Au vif de l’histoire » éd. Nicolas Eybalin,
296 p. 16 euros www.nicolas-eybalin.com

Dossier dans le journal la Croix

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-Pourquoi-droit-dasile-eglises-nexiste-plus-1-5-2022-08-08-1201228086

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-femmes-leveque-2-5-2022-08-09-1201228210

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-juifs-sont-hommes-juives-sont-femmes-3-5-2022-08-10-1201228351

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-eveques-Vichy-silence-pesera-lourd-4-5-2022-08-11-1201228495

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-choisiras-vie-5-5-2022-08-12-1201228624

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CELINE (1894-1961), ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE, GUERRE DE LOUIS-FERDINAND CELINE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LOUIS-FERDINAND CELINE (1894-1961), TEMOIGNAGE, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Guerre de Louis-Ferdinand Céline

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Guerre 

Louis-Ferdinand Céline ; sous la direction de Pascal Fouché

Paris, Gallimard, 2022. 192 pages

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Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l’action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelque deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932), une pièce capitale de l’œuvre  de l’écrivain est mise au jour. Car Céline, entre récit autobiographique et œuvre  d’imagination, y lève le voile sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans l' »abattoir international en folie ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu’à son départ pour Londres. À l’hôpital de Peurdu-sur-la-lys, objet de toutes les attentions d’une infirmière entreprenante, Ferdinand, s’étant lié d’amitié au souteneur Bébert, trompe la mort et s’affranchit du destin qui lui était jusqu’alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l’auteur n’avait jamais abordé sous la forme d’un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé, « toujours saoul d’oubli », prend des « petites mélodies en route qu’on lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’oeuvre de Céline.

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  A la découverte d’autres oeuvres de Céline 

                                                                     

Lettres à la N.R.F / 1913-1961

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Gallimard/Poche, 2011. 256 pages

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Quatrième de couverture

Mon cher Éditeur et ami, Je crois qu’il va être temps de nous lier par un autre contrat, pour mon prochain roman « RIGODON »… dans les termes du précédent sauf la somme – 1 500 NF au lieu de 1 000 – sinon je loue, moi aussi, un tracteur et vais défoncer la NRF, er pars saboter tous les bachots ! Qu’on se le dise ! Bien amicalement votre Destouches De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan « L’Anémone Languide » et Roger Nimier, entre autres personnages de cette « grande partouze des vanités » qu’est la littérature selon Céline.

De l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l’auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d’échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l’écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan «L’Anémone Languide» et Roger Nimier, entre autres personnages de cette «grande partouze des vanités» qu’est la littérature selon Céline.

Voyage au bout de la nuit

Louis-Ferdinad Céline

Paris, Folio, 1972. 505 pages

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Description du produit

Roman picaresque, roman d’initiation, Voyage au bout de la nuit, signé Louis-Ferdinand Céline, Louis Destouches de son vrai nom, a été récompensé par le prix Renaudot en 1932. À la suite d’un défilé militaire, Ferdinand Bardamu s’engage dans un régiment. Plongé dans la Grande Guerre, il fait l’expérience de l’horreur et rencontre Robinson, qu’il retrouvera tout au long de ses aventures. Blessé, rapatrié, il vit le conflit depuis l’arrière, partagé entre les conquêtes féminines et les crises de folie. Réformé, il s’embarque pour l’Afrique, travaille dans une compagnie coloniale. Malade, il gagne les États-Unis, rencontre Molly, prostituée au grand cœur à Detroit tandis qu’il est ouvrier à la chaîne. De retour en France, médecin, installé dans un dispensaire de banlieue, il est confronté au tout-venant sordide de la misère, en même temps qu’il rencontre ici et là des êtres sublimes de générosité, de délicatesse infinie, « une gaieté pour l’univers »…
Epopée antimilitariste, anticolonialiste et anticapitaliste, somme de toutes les expériences de l’auteur, Voyage au bout de la nuit est peuplé de pauvres hères brinquebalés dans un monde où l’horreur le dispute à l’absurde. Mais, au bout de cette nuit, le voyage ne manque ni de drôlerie, ni de personnages fringants, de beautés féminines « en route pour l’infini ». Texte essentiel de la littérature du XXe siècle, il est émaillé d’aphorismes cinglants, dynamité par des expressions familières, argotiques, et un éclatement de la syntaxe qui a fait la réputation de Céline. –Céline Darner

Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal!… – T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie… – Il y a l’amour, Bardamu! – Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi! que je lui réponds.      Rigodon

Docteur, vite !… vous devez vous douter… toute cette gare ici n’est qu’un piège… tous ces gens des trains sont à liquider… ils sont de trop… vous aussi vous êtes de trop… moi aussi… – Comment savez-vous ? – Docteur, je vous expliquerai plus tard… maintenant il faut vous attendre… vite !… ça sera fait cette nuit… – Pourquoi ? – Parce qu’ils n’ont plus de places dans les camps… et plus de nourriture… et que dehors ça se sait… 

D’un château l’autre

Louis-Ferdinand Céline

Paris, Folio, 1976. 439 pages

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En 1932, avec le Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s’imposait d’emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu’ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D’un château l’autre pourrait s’intituler «le bout de la nuit». Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s’y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui.

Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline

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Écrivain français (Courbevoie 1894-Meudon 1961).

INTRODUCTION

Le meilleur moyen de connaître la première partie de la vie de Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, de sa naissance, le 27 mai 1894 à Courbevoie jusqu’à son entrée en guerre en 1914, est encore de lire Mort à crédit. L’univers de tout petits employés, tout petits commerçants, les déménagements incessants, le Paris insalubre du début du xxe s., le Paris populaire aussi : tout le roman rend un compte à la fois exact et transfiguré de l’enfance et de l’adolescence de l’écrivain.

UN PETIT-BOURGEOIS PROLÉTARISÉ

Comme dans le roman, ses parents évoluent dans une frange étroite entre petite bourgeoisie et prolétariat. Les adresses successives, à Courbevoie, puis à Paris, rue de Babylone ou passage Choiseul, l’école communale de la rue d’Argenteuil, qui amène le futur Céline jusqu’au certificat d’études (1907), témoignent d’un vrai enracinement plébéien dont l’écrivain se fera gloire toute sa vie, non en se voulant populaire, mais en réinventant la langue du peuple – un pari que seul Rabelais avant lui avait osé, et perdu.

De 1907 à 1910, Louis Ferdinand est mis en pension, en Allemagne d’abord, puis en Angleterre – il en gardera une grande aisance dans les deux langues. Revenu à Paris en 1910, il entre en apprentissage dans une boutique de bonneterie, puis dans une joaillerie. Devant la perspective d’une future carrière de boutiquier, il préfère devancer l’appel : jeune homme robuste, très grand (1 m 90), il s’engage en 1912 au 12e régiment de cuirassiers de Rambouillet (son roman Casse-pipe en racontera les épisodes les plus marquants, mais il faudra attendre la publication posthume des Carnets du cuirassier Destouches, qu’il entreprend alors d’écrire, pour avoir une idée précise à la fois de sa vie de caserne et des premiers essais littéraires de celui qui n’est pas encore Céline.

L’INVENTION D’UN DESTIN

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Louis-Ferdinand Céline en 1914

La Première Guerre mondiale trouve L. F. Destouches déjà maréchal des logis. Volontaire pour une mission dangereuse, il est blessé au bras, cité à l’ordre du régiment, décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre, et on le représente, chargeant sous la mitraille, dans l’Illustré national (octobre 1914). Il ne sera pas pour autant dupe de l’héroïsme guerrier. Le début du Voyage donne son sentiment sur la guerre, et il ne cessera d’en évoquer l’horreur :« Des semaines de 14 sous les averses visqueuses, dans cette boue atroce et ce sang et cette merde et cette connerie des hommes, je ne me remettrai pas. » Ni des chœurs patriotiques :« La guerre commence à me faire l’effet d’une ignoble tragédie, sur laquelle le rideau s’abaisserait et se relèverait sans cesse, devant un public rassasié », écrit-il à son amie Simone Saintu. Et encore :« On a pratiqué dernièrement de nombreuses injections à la tricolorine. » Il pousse plus loin son analyse, et, paraphrasant Gobineau, qui en 1870 voyait un conflit de Latins contre Germains, il écrit à son père :« Je crois discerner dans cela ce que j’ai toujours vu dans les luttes de races, le passé se défendant contre l’avenir. ».

Affecté au consulat de France à Londres, il est finalement réformé l’année suivante. Il se marie, sous le nom à particule de Des Touches, avec Suzanne Nebout (mais ce mariage ne sera pas enregistré par le consulat de Londres), et s’embarque peu après (mai 1916) pour l’Afrique-Occidentale française, où il gère la plantation de Bikobimbo (Cameroun). Rentré à Paris, il reprend ses études, passe le baccalauréat, se remarie – pour de bon cette fois – avec Édith Follet (1919) et s’inscrit à la faculté de médecine de Rennes. Il réussit brillamment tous ses examens, revient à Paris et y soutient sa thèse, sur la vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis, un obstétricien hongrois en butte à l’hostilité des corps constitués pour avoir compris, avant tout le monde, que l’hôpital pouvait tuer – en particulier les parturientes accouchant dans de mauvaises conditions d’hygiène. Semmelweis, qui a eu l’intuition des microbes, mourra fou ; le docteur Destouches fait de sa thèse un pamphlet virulent contre tous les académismes, et un fascinant duel entre la vie et la mort. Assez logiquement, il explique l’échec de Semmelweis par l’excès de « principe mâle » qui régissait le xixe s. :« Les femmes, patientes, plus subtiles, moins logiques, plus mystiques, en somme plus vivantes, sortiront du silence et nous conduiront à leur tour avec plus de bonheur, peut-être, sur un autre chemin. » Son époque le dégoûte, et la défaite de Poincaré aux élections de 1924 face au Cartel des gauches n’amène qu’un commentaire :« Je croyais connaître la stupidité humaine et sa malfaisance, mais décidément, elle est sans bornes. » Et d’affirmer (dans un rapport médical) :« Une porcherie tenue comme une république aurait fait faillite depuis longtemps. ».

C’est également l’époque où il invente son image de fils de dentellière, besogneux, parvenu à la force du poignet, et médecin des pauvres par vocation. Il abandonne ses essais de particule et annonce :« Je suis né peuple et les aisances de la vie veloutée n’entament point ma constitution décidément plébéienne. » Il peaufinera cette image après le succès du Voyage, multipliant les interviews, affirmant sans trêve :« Je suis du peuple, du vrai » (Paris-Soir) ;« Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses » (l’Intransigeant). Une lettre de l’époque prouve assez qu’il s’agit là d’un discours très concerté :« Le monstre poursuit sa course de façon tout à fait inattendue. La critique déconne, je suis le phénomène et il s’agit de faire le pitre, c’est dans mes cordes vous le savez. Bientôt ils danseront la danse du scalp autour de mon poteau. Mentir raconter n’importe quoi tout est là. ».

LE MÉDECIN DES PAUVRES

Il devient le collaborateur du docteur Rajchmann (le Yudenzweck de l’Église, le Yubelblat de Bagatelles pour un massacre – prototype du médecin juif qui hantera Céline), et travaille sous sa direction pour la Société des Nations, à laquelle l’a détaché la Fondation Rockefeller, à Genève et aux États-Unis. Le Voyage au bout de la nuit transposera une grande partie de cette expérience, même si Céline y dilate le temps de Destouches : Bardamu passe quatre ans à Detroit, Destouches y est resté 24 heures.

Son activité professionnelle a sans doute eu une grande importance sur la formation de sa pensée, en particulier pour ce qui est de la justification « scientifique » de ses délires raciaux : « En Europe, écrit-il dans un rapport, ce sera bientôt un problème de vitalité, d’une plus grande vitalité. Individuelle et collective, un problème de beauté en définitive qui se posera devant l’hygiène. Si nous voulons examiner les choses de plus loin à présent, il est évident, incontestable que les foules tchécoslovaques, la masse allemande par exemple sont bien mieux foutues physiquement et peut-être moralement que la foule française. » On n’est pas très loin de la Lebenskraft, la force vitale au cœur des doctrines nazies, qui s’appuieront volontiers d’ailleurs sur un programme « hygiéniste » qui veut des aryens beaux et sains (que célébrera Leni Riefenstahl, dans le film les Dieux du stade). La « beauté propre » est au centre de la solution. Les relations cordiales de Céline avec Élie Faure, l’auteur célébré d’une monumentale Histoire de l’art, découlent des mêmes sentiments – Céline a lu les Trois Gouttes de sang et la Découverte de l’archipel, de Faure, qui, dans la tradition de Gobineau, théorise les rapports de la biologie et de la création artistique. Céline n’a pas le racisme d’Hitler (il se targue de n’avoir pas lu Mein Kampf) ni même celui de la tradition française héritée de Drumont (la Question juive, 1885). Il remarque lui-même que son modèle lointain, Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines remonte au milieu du xixe s.), est philosémite (Carlo Rim rapporte que Céline aurait dit, dans une boutade :« Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite. Je suis anti tout, voilà tout »). Hitler et Drumont, pour Céline, ne voient pas plus loin que le bout de leur nation. Céline, lui, a le racisme planétaire.

L’INVENTION D’UNE LANGUE

  1. F. Destouches retourne en mission en Afrique-Occidentale française, divorce, fréquente une danseuse américaine, Elisabeth Craig, et rédigel’Église (1926), une pièce de théâtre virulente, avant-goût de son œuvre future. Le héros, le docteur Bardamu, a une expérience proche de celle de Céline. Gallimard refuse le texte (et également la Vie et l’œuvre d’Ignác Fülöp Semmelweis).

Destouches ouvre un cabinet à Clichy, un quartier très populaire. Il exerce son métier de médecin social hygiéniste avec un grand sérieux et publie diverses études médicales (À propos du service sanitaire des usines Ford à Detroit, dont on retrouve l’ambiance dans le Voyage). Il travaille beaucoup, alternant cabinet et vacations au dispensaire de Clichy, et s’installe rue Lepic, dans le XVIIIe montmartrois. Cet environnement, les amis qu’il y fréquente (le peintre Gen Paul, l’acteur Le Vigan, ou Marcel Aymé) sont pour lui d’une importance primordiale. Avec Gen Paul, il ne communique qu’en argot – comme s’il cherchait à s’affranchir du troupeau. Dans une interview tardive (1958) sur Rabelais, Céline note que Rabelais a « raté son coup » : le vainqueur, c’est Amyot, le si correct traducteur de Plutarque.« Les gens veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique, duhamélien. Ça, c’est écrire de la merde : du langage figé […] Rabelais a vraiment voulu une langue extraordinaire et riche. Mais les autres, tous, ils l’ont émasculée cette langue, pour la rendre duhamélienne, giralducienne et mauriacienne […] J’ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. J’ai passé mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Je me suis rendu soigneusement odieux. Comme lui, je n’ai donc rien à attendre des autres. J’ai qu’à attendre des glaviots de tout le monde. » Ce qui caractérise la langue de Céline, c’est effectivement son aspect oral recomposé – et son oral, c’est encore de l’écrit. Dans l’usage de l’argot, de l’obscénité, il y a un projet de déboulonnage de la langue littéraire classique, et d’enrichissement de la langue populaire. Bien mieux que Hugo, Céline a voulu mettre un bonnet rouge au dictionnaire. Son style, fait d’interjections, de suspens, d’anacoluthes, est la transcription de l’oral d’un rhétoricien dément. Tout chez Céline est concerté pour donner l’illusion la plus parfaite de l’improvisation absolue. À la fin de sa vie, Destouches finit par parler comme Céline : il avait toujours vécu dans la dualité, le style lui permettait d’unifier ses divers Moi.

En 1930, L. F. Destouches voyage en Allemagne et en Scandinavie, puis en Europe centrale, et rédige le Voyage au bout de la nuit, que Gallimard hésite à publier, et qui sort finalement chez Denoël (1932), sous le nom de Céline – en fait, le prénom de sa grand-mère maternelle. Deux mois plus tard, après un débat sanglant entre jurés du Goncourt, le roman obtient le prix Renaudot.

Le succès est immédiat. Simone de Beauvoir raconte, dans la Force de l’âge, son admiration et celle de Sartre – tous deux savent par cœur de longs passages du Voyage, et en 1937, l’auteur de la Nausée fera précéder son roman d’une épigraphe tirée de l’Église. Celui que Céline appellera plus tard l’« avorton » a professé très tôt une grande admiration pour l’œuvre, sinon pour les idées de Céline.

DES MALENTENDUS SAVAMMENT ENTRETENUS

Le roman est susceptible de plusieurs lectures : des anarcho-gauchistes peuvent s’y retrouver ; Céline se vantera d’avoir écrit le seul roman communiste, et Aragon et Elsa Triolet s’empressent d’ailleurs de traduire en russe cette « encyclopédie du capitalisme agonisant », comme l’écrit Anissimov, le préfacier soviétique (Céline n’a d’ailleurs pas de préventions à cette époque contre les communistes : il signe l’appel lancé par Barbusse dans le Monde en faveur de Dimitrov et des Bulgares faussement impliqués dans l’incendie du Reichstag) ; des « pré-existentialistes » se retrouvent encore plus dans le Voyage, et des racistes aussi certainement. Il suffit d’imaginer que tous les personnages du roman (et non le seul Bardamu) sont des représentations de Céline – qui, dans ses œuvres de fiction, n’a presque toujours fait qu’aligner, sous des métamorphoses permanentes, un monologue ininterrompu. Ce que raconte ce monologue est d’une désespérance totale – le Voyage, c’est le roman des déceptions, le premier roman des antihéros, des horizons bouchés :« Quant aux malades, aux clients, je n’avais point d’illusion sur leur compte. Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinéma, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques. » La traduction « médicale » de cette charge littéraire, c’est que tout dépend du biologique : Céline est le traducteur des convictions de Destouches. Aux considérations biologiques se mêlent des réflexions idéologiques. Et quand on demande à l’auteur de quoi il retourne, il répond :« Le fond de l’histoire ? Personne ne l’a compris. Ni mon éditeur, ni les critiques, ni personne. Vous non plus ! Le voilà ! C’est l’amour dont nous osons parler encore dans cet enfer, comme si l’on pouvait composer des quatrains dans un abattoir. L’amour impossible aujourd’hui. » Ce même amour qu’il définit dans le Voyage comme« l’infini mis à la portée des caniches » …

Tout cela prouve assez que Céline, en rédigeant le Voyage, n’a pas seulement l’intention de rivaliser avec Henri Poulaille ou Eugène Dabit, en réalisant un chef-d’œuvre populiste de plus. Les réactions de la critique, extrémistes, prouvent assez la profondeur du livre. « Scatologie » dans Candide, « images fécales », « idiome fétide et truqué » dans le Figaro – mais les journaux de gauche sont favorables : Céline peut-il être rangé sous une bannière ? On ne peut oublier que Léon Daudet, le représentant le plus pur de l’extrême droite, le défend bec et ongles dans l’Action française, puis dans Candide : après avoir vainement voté pour lui au Goncourt, il est aussi le premier d’une longue série à comparer Céline à Rabelais. À lui seul Céline répond pour le remercier, et préciser :« Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort. Tout le reste m’est vain. » Un article tardif de Brasillach, en 1943, montre assez que tout Céline est déjà dans ce premier roman :« Le Voyage est un acte d’accusation total, et la suite des œuvres de Céline n’est qu’une suite d’accusations fragmentaires contre le Juif, contre la société, contre l’Armée, contre Moscou, contre la République bourgeoise », concluant :« Céline a commencé avec le Voyage la sombre vitupération d’un univers sans Dieu et ce faisant il a prédit d’avance les catastrophes inscrites dans le ciel au-dessus de l’édifice vermoulu. ».

PREMIERS DÉLIRES

Voilà Céline lancé. Dans la foulée, Denoël publie l’Église. Si le Canard enchaîné regrette que la pièce ne soit pas jouée, Jean Prévost est le premier à souligner qu’elle comporte « une bonne dose d’antisémitisme ». Amateur de polémiques, Céline publie dans Candide une postface au Voyage fort virulente. Il sillonne l’Europe, accumule les aventures, repart pour les États-Unis, rompt avec Élisabeth Craig, rentre avec une autre danseuse, Karen-Marie Jansen (1934). Il est à Vienne avec Cillie Pam, à Anvers avec Évelyne Pollet, à Londres avec Lucienne Delforge. Rentre à Paris pour y rencontrer Lucette Almanzor, elle aussi danseuse – et rédige, cependant, Mort à crédit, qui paraît chez Denoël en 1936.

La critique « a été immonde, droite ou gauche, je fais l’union et le summum de la haine envieuse aveugle de la hargne fumière. » Céline serait allé trop loin dans l’ordure. Aussi bien Brasillach dans l’Action française que Nizan dans l’Humanité accablent le roman – au nom des idées à gauche, au nom de la langue (une « rhétorique-peuple ») à droite. Céline, qui espérait tirer quelque argent de son livre (il sera toute sa vie obsédé par la peur de « manquer »), réagit dans la surenchère. Il écrit au Figaro, qui l’a éreinté :« La langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. Les miens mourront aussi, bientôt sans doute. Mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d’autres, ils auront pendant un an, pendant un mois, un jour, vécu. ».

Céline part passer l’été en U.R.S.S. (« Je suis revenu de Russie, quelle horreur ! quel bluff ignoble ! Quelle sale stupide histoire ! Comme tout cela est grotesque, théorique, criminel ! »). Il en parle dans Mea culpa, qui paraît le 30 décembre 1936 (augmenté de la Vie de Semmelweis) : pour le coup, dans le contexte du Front populaire, cette critique violente des Soviets est un grand succès. 1937 le voit errer de New York aux îles Anglo-Normandes, et rédiger Bagatelles pour un massacre, pamphlet antisémite ultraviolent – grand succès dans la France de l’avant-guerre.

Bagatelles est la suite de Mea culpa – une réaction à l’échec de Mort à crédit, et à la dévaluation du franc qui a fait fondre son « magot ». À ce qu’il voit comme une suite de déboires, Céline trouve un responsable : le Juif. En fait, il ne fait qu’appliquer à un cas particulier les théories raciales qui sont les siennes depuis plus de quinze ans.

Le livre est construit sur une série d’oppositions binaires : Céline/le monde, vrai/faux raffinement, spontanéité/faux-semblants, etc. Céline y reprend ses attaques contre l’U.R.S.S. : Moscou-la-Youtre, le communisme comme « gigantesque stavisquerie » (l’affaire Stavisky, célèbre escroc, avait fait couler beaucoup d’encre, et alimenté la veine antisémite). Moscou et Hollywood, même combat. Dans un délire verbal fortement orchestré, Céline règle des comptes avec toute la littérature,  ne décernant de satisfecit qu’à Malraux, Simenon, Marcel Aymé, Élie Faure, Mac Orlan, Morand et Dabit.

Le succès est immense. Lucien Rebatet raconte dans les Décombres (1942) son ravissement – au moment où l’expérience socialiste au pouvoir échoue. Même des journaux de gauche font chorus, insistant sur le pacifisme de Céline, qui transparaît clairement dans Bagatelles, mettant entre parenthèses, par un singulier aveuglement, tout le contenu antisémite. À vrai dire, les imprécations racistes de Céline choquent moins à l’époque qu’elles ne le feraient actuellement, si le livre était réédité (Céline ne l’a pas souhaité de son vivant, et ses ayants droit respectent son interdit, ce qui les dispense d’avoir à prendre une décision). La France d’avant-guerre prête volontiers l’oreille à un discours issu d’une longue tradition, que la présence de Léon Blum a remis au goût du jour à droite.

L’écrivain profite de ses droits d’auteur pour reconstituer son « magot » – achetant cette fois de l’or, que, pour plus de sûreté, il place au Danemark. Ces lingots, il les appelle « les enfants ».

Le racisme est devenu son fonds de commerce. Céline récidive l’année suivante avec l’École des cadavres, complément à Bagatelles. Il s’y découvre une nouvelle tête de Turc, inattendue à cette date : le maréchal Pétain. Mais l’essentiel du livre est l’affirmation sans ambiguïté des positions raciales de l’auteur. 

Le livre est publié au moment où, en Allemagne, la « Nuit de cristal » donne le signal des persécutions antisémites majeures, et où de nombreux réfugiés, venus en France, ont infléchi par leurs récits l’opinion publique. Mal reçu par le lecteur de base, Céline arrive à se brouiller avec les cercles antisémites traditionnels – par exemple celui animé par Darquier de Pellepoix. Céline s’isole encore plus avec l’École des cadavres, parce qu’au fond pour lui l’antisémitisme est anecdotique – il n’est qu’une métaphore du nécessaire racisme universel, eugéniste (« une mystique biologique », dit-il), un simple levier pour agir sur les masses.

UN « COLLABO » QUI HAIT PÉTAIN, UN RACISTE QUI MÉPRISE HITLER

Le livre est un échec, d’autant plus que Denoël, après un procès en diffamation perdu, doit retirer les volumes de la vente. Céline se lance dans un débat polémique tous azimuts avec les journaux engagés de l’époque, de droite et de gauche (le Merlele Canard enchaînél’HumanitéJe suis partoutCe soirle Droit de vivre).

D’aucuns crient à la trahison : en fait, Céline est remarquablement constant dans ses idées. Raciste il était, raciste il demeure – il ne se contente pas d’être antisémite selon la mode du temps, mais il est raciste « biologiquement », persuadé que l’Histoire n’est que l’histoire des rivalités des races les unes contre les autres.

Professionnellement, après un intermède comme médecin à bord d’un navire, Destouches est nommé au dispensaire de Sartrouville. Il part avec ses collègues pendant l’exode, et revient dans la banlieue dès l’armistice (juillet 1940). La victoire de l’Allemagne, « régénérée par les lois de Nuremberg », ne l’a pas surpris, même s’il n’a pas grande estime pour Hitler, « Lévy Pluton roi d’Europe nouvelle et en plus nazi », ni pour Pétain, « roi qui à Vichy fait l’intérim des Rothschild ». Au début de l’année suivante, il fait paraître un troisième pamphlet, les Beaux Draps – saisi dans la zone « libre », mais vrai succès de librairie dans la zone occupée.

Son intense activité journalistique se poursuit durant toute la guerre, sous forme de lettres expédiées à la rédaction de divers journaux. Là encore, les préoccupations de style priment sur le sens : « Que l’on imprime à mon sujet tout ce qu’on veut et je m’en fous énormément, mais que l’on m’ôte une virgule et je suis tout prêt au meurtre. » S’il écrit dans les journaux de la collaboration, il prend par ailleurs plaisir à en attaquer les leaders. Pétain, Déat, Darquier, Fernand de Brinon même, l’ultra-collaborateur, sont tous suspects de collusion avec l’ennemi exécré. C’est l’époque où Ernst Jünger le rencontre, et le décrit avec une acuité remarquable : « Grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt le monologue. Il y a chez lui ce regard des maniaques tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou […] Il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme. Ces hommes-là n’entendent qu’une mélodie mais singulièrement insistante. Ils sont comme des machines de fer qui poursuivent leur chemin jusqu’à ce qu’on les brise. Il est curieux d’entendre de tels esprits parler de la science, par exemple de la biologie. Ils utilisent tout cela comme auraient fait des hommes de l’âge de fer ; c’est uniquement un moyen de tuer les autres. » Le jugement, d’une clairvoyance exemplaire (ailleurs Jünger le traite d’« homme de l’âge de pierre »), donne la mesure de la monomanie célinienne. Je suis partout, peu suspect de sympathies prosémites, finit par refuser les textes de Céline « pour cause de délire raciste », explique Rebatet.

Après les bombardements de la RAF sur Paris (que l’on retrouvera dans Féerie pour une autre fois), il signe le Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais, et se marie avec Lucette Almanzor en février 1943. Il vient d’achever Guignol’s Band quand, le 17 juin 1944, il s’embarque, avec sa femme, son chat Bébert et son « magot », pour une odyssée des vaincus qui l’amène successivement à Baden-Baden, Berlin (« ensorcelé au suicide »), Neu Rippen et Sigmaringen (Nord et D’un château l’autre porteront témoignage de cette fuite devant les Alliés et l’Histoire). La presse rend compte du dernier roman alors que l’auteur a déjà tiré sa révérence. Pour la première fois, des articles opposent le pessimisme célinien à celui de Sartre et à celui de Genet – cette filiation, comme on l’a vu, est claire, même si pour des raisons évidentes elle sera niée par la suite, par les uns et les autres.

Il apprend, le 2 décembre 1945, l’assassinat de Denoël à Paris – et y lit son propre meurtre : « J’ai laissé à Paris un double qu’on écorche à loisir… » Suite à une demande d’extradition de la France, Céline et sa femme sont arrêtés au Danemark, à Vestre Faengsel : l’écrivain y restera jusqu’au 24 juin 1947. Assigné à résidence, il s’installe à Klarskovgaard, sur la Baltique. Il y achève Guignol’s Band II, et s’occupe activement de son retour en France et de sa réhabilitation.« Je ne me souviens pas d’avoir écrit une seule ligne antisémite depuis 1937 », affirme-t-il sans sourciller. De façon significative, il « célinise » son procès à venir, en fait une farce guignolesque où s’agitent l’infâme Denoël (qui ne le contredira plus), le doux fol antisémite (lui-même), et les Juifs qui, dit-il à Combat, « devraient lui élever une statue ». Il ne change pas : « Une immense haine me tient en vie. Je vivrais mille ans si j’étais sûr de voir crever le monde. ».

RÉHABILITATION D’UN IRRÉCUPÉRABLE

Un universitaire juif américain, Milton Hindus, admirateur de son œuvre romanesque, lui permet l’un de ces exercices de manipulation qu’il affectionne. Ils échangent une longue correspondance dans laquelle Céline, non sans perversité, enrôle les Juifs sous sa bannière biologique. Hindus écrit une étude enthousiaste sur Céline que l’auteur des Bagatelles citera amplement lors de son procès. Quand l’Américain, qui est venu rencontrer son grand homme au Danemark, réalise qui est Céline en fait, il est trop tard.

Il publie Casse-pipe, et attaque Sartre : À l’agité du bocal est une longue métaphore filée où il présente l’auteur des Réflexions sur la question juive comme un ténia nourri des déjections de Céline – son anti-intellectualisme est aussi fort que son antisémitisme. Condamné in absentia à un an de prison, à 50 000 francs d’amende, à l’indignité nationale et à la confiscation de 50 % de ses biens (21 février 1950), Céline est amnistié l’année suivante par le tribunal militaire. Il revient alors en France, signe un contrat avec Gallimard qui a absorbé Denoël, s’installe à Meudon où il ouvre un cabinet et Lucette un cours de danse. On réédite toute son œuvre, moins les pamphlets racistes, et Céline y ajoute Féerie pour une autre fois (1952), qui ne se vend guère : Céline est passé de mode dans la France de Camus et de Sartre, où, à son grand dépit, on le lit comme un « suiveur » – alors qu’il est « le défonceur de la porte où stagnait le roman jusqu’au Voyage ». En 1954, il fait paraître ce qui pourrait être son « art poétique », les Entretiens avec le professeur Y (« J’ai pas d’idées, moi ! Aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !… tous les impuissants regorgent d’idées ! »). Autre échec (« Gallimard me sabote, et son équipe, une synagogue », dit-il – parce que Gallimard confie ses manuscrits à un avocat avant de les publier, par précaution). Suivent Féerie pour une autre fois II, et Normance. En 1957 paraît D’un château l’autre, histoire de l’errance de la défaite allemande – qui lui vaut la reconnaissance de l’Express, et les imprécations de Rivarol : voilà Céline encensé à gauche, incendié à droite. Il met fin à ses activités de médecin en 1959, fait paraître Nord, entreprend la seconde version de Rigodon, où Céline raconte Destouches, et prépare l’édition de ses premiers romans dans la Pléiade, qu’il ne verra pas paraître : il meurt quelques mois avant, le 1er juillet 1961, d’une rupture d’anévrysme – sans repentir, ce n’était pas dans sa nature. N’écrivait-il pas à Mauriac – qu’il méprisait : « Pour moi, simplet, Dieu c’est un truc pour penser mieux à soi-même et pour ne pas penser aux hommes, pour déserter en somme superbement » ?

Après sa mort paraîtront Guignol’s Band IIle Pont de Londres, une nouvelle édition de Nord, les Carnets du cuirassier DestouchesRigodon – dernier volume de la trilogie « allemande », éditée avec les deux précédents dans la Pléiade.« Certainement, ces livres resteront, dans un futur qui dépassera l’imagination, les seules marques profondes, hagardes, de l’horreur moderne », écrit à son propos Philippe Sollers dans l’Herne en 1963.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Louis_Ferdinand_Destouches_dit_Louis-Ferdinand_C%C3%A9line/112296

CEUX DE 14, ECRIVAIN FRANÇAIS, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HENRI BARBASSE (1873-1935), HISTOIRE DE FRANCE, JEAN-YVES LE NAOUR, LA GLOIRE ET L'OUBLI, MAURICE GENEVOIX ET HENRI BARBUSSE, LE FEU, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre

La gloire et l’oubli : Maurice Genevoix et Henri Barbusse, témoins de la Grande Guerre 

Jean-Yves Le Naour

Paris, Michalon, 2020. 284 pages.

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Au sortir de la Première Guerre mondiale, Maurice Genevoix est loin d’être considéré comme le représentant des Poilus. À l’époque, et durant tout l’entre-deux-guerres, c’est Henri Barbusse, l’auteur du « Feu », qui incarne le rôle de porte-parole des combattants. Prix Goncourt 1916, scandale littéraire ayant soulevé des passions contraires, « Le Feu » est un choc, un livre suffocant qui, pour la première fois, raconte le quotidien des tranchées sans rien dissimuler des souffrances des soldats. Profitant de cette exposition, Barbusse s’engage en politique, embrasse les combats du pacifisme et du communisme, suscite critiques ou admiration. Genevoix, lui, enfermé dans l’étiquette régionaliste, se tient pour sa part à l’écart du tumulte du monde, préfère les parties de pêche et les promenades au bord de la Loire et construit sa réputation littéraire en dehors du témoignage, avec notamment « Raboliot ». Pourtant, aujourd’hui, la fortune de la gloire littéraire s’inverse : avec ses cinq ouvrages de souvenirs rassemblés dans Ceux de 14 et sa panthéonisation, Genevoix prend sa revanche sur Barbusse, le prophète découronné. Comment cela a-t-il été possible ? Maurice Genevoix et Henri Barbusse : leur histoire raconte un siècle d’affrontement littéraire autour du témoignage et de la mémoire de la guerre, entre roman et récit, héroïsation et victimisation – deux regards sur la Grande Guerre, deux visions de la vérité.

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Frères d’armes, rivaux de plume

Par Jean-Yves Le Naour dans Historia mensuel 887

Tous deux découvrent la guerre en 1914. Ils en tireront des livres qui, pour la première fois dans l’histoire de la littérature, décrivent la violence du conflit. Mais l’un entre au Panthéon ce 11 novembre, l’autre pas…

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Visuels: le jeune Genevoix (à g. ©Famille Genevoix) et le quadragénaire Barbusse (à dr.©Rue des Archives/Tallandier.) offrent deux regards sur la Grande Guerre, entre remords et espoir, nourris par leur expérience des combats et leur volonté de témoigner du sacrifice de leurs camarades.

Henri Barbusse et Maurice Genevoix n’appartiennent pas à la même génération. À 41 ans, une situation faite dans le milieu du journalisme et un pied dans le domaine de l’édition, le premier n’a que peu de rapport avec le jeune provincial monté à Paris, major de l’École normale supérieure et qui, à 24 ans, n’a encore rien écrit mais lorgne l’agrégation en attendant de trouver sa voie. Pourtant, Barbusse comme Genevoix partagent une fascination pour l’écriture et sans doute une ambition commune, même s’ils ont des références différentes : l’un se réfère à Zola, l’autre à Maupassant. Bien entendu, Barbusse a déjà publié ; il fréquente les Rostand, Mallarmé et autres Courteline, mais on sent chez lui le regret d’une carrière éditoriale alimentaire qui ne peut combler ce romancier qui voudrait tant être reconnu. Pour tous deux, la guerre sera le moment de la révélation.

Politiquement, Genevoix et Barbusse sont encore plus éloignés. Le Ligérien est un modéré qui fera preuve, dans sa littérature, d’une défiance permanente envers la ville et la modernité, censées détruire la nature. Lecteur de Barrès, c’est un patriote convaincu. De toute façon, la politique ne l’intéresse guère. Quand les normaliens de gauche s’affrontent avec les camelots du roi de l’Action française, l’étudiant préfère monter sur le toit de l’établissement et arroser tout le monde avec une lance à incendie ! Genevoix, au-dessus des passions nationales ?

Barbusse, 41 ans, choisit de s’engager

Barbusse, lui, est un socialiste dreyfusard dont le premier engagement public vient justement avec la guerre. Lui qui, âgé de 41 ans et doté d’une santé fragile, devrait être réformé, fait le choix de signer un engagement volontaire. Il s’en explique le 3 août 1914, avec le ton du socialisme patriotique, à la façon d’un Péguy, qui confiait partir « pour le désarmement général et la dernière des guerres » : « Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas à notre cause. Elle est dirigée contre nos vieux ennemis infâmes de toujours : le militarisme et l’impérialisme, le Sabre, la Botte, et j’ajouterai : la Couronne. » Pour lui, c’est la Révolution française qui se rejoue : gare aux trônes ! Voici l’irruption définitive des peuples et de la démocratie. Demain, il n’y aura plus que des républiques soeurs.

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain-Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l’envie d’écrire.

Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915

Genevoix est le plus méthodique : il couche sur un premier carnet quelques lignes pour résumer la journée à grands traits, puis, quand il a plus de temps, il détaille ses notes sur un autre cahier. « Vouloir écrire, ne serait-ce pas déjà être sauf ? » écrit le jeune homme. Les notes de Barbusse sont plus désordonnées. Ce bourgeois, mêlé pour la première fois aux classes populaires, s’intéresse particulièrement à l’argot du soldat. Il recense les bons mots avec gourmandise, se promettant de faire parler ses personnages comme ses camarades de tranchées.

Pour l’un comme pour l’autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec deux balles dans le bras gauche et une dans l’épaule. Quelques jours plus tôt, Louis Pergaud, l’auteur de La Guerre des boutons, disparaissait sur les mêmes lieux. Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal – par hostilité aux grades – et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l’état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l’hôpital jusqu’à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué.

Car tous deux inaugurent un nouveau genre de littérature : le témoignage. Il ne s’agit plus de fiction pure et simple, d’« inventer le vrai », comme disait Balzac, mais de raconter, de dire la « vérité », de déposer devant l’Histoire et devant les hommes. Il faut que l’on sache l’horreur de cette guerre que les menteurs de l’arrière décrivent comme une formidable épopée. Dès lors, l’écriture devient pédagogique et édifiante. Il faut que les survivants se transforment en « crieurs », selon le mot de Barbusse, pour que les morts ne meurent pas une seconde fois, avec pour tout linceul l’injure de l’oubli ou le mépris de l’indifférence ; il faut se souvenir pour haïr la guerre, la repousser pour toujours. « On vous a tués et c’est le plus grand des crimes », s’insurge Genevoix en conclusion des Éparges, le dernier volume de sa pentalogie, rassemblée en 1949 sous le titre Ceux de 14.

À nouvelle littérature, nouveau style. Pour trouver le ton de sincérité qui convient, Genevoix décrit ainsi sa méthode : « Je tenais sur toute chose à éviter que des préoccupations d’écriture ne vinssent altérer […] le témoignage que j’ai voulu porter. […] Je me suis interdit tout arrangement fabulateur, toute licence d’imagination après-coup. J’ai cru alors, je crois toujours qu’il s’agit là d’une réalité si particulière, si intense et dominatrice qu’elle impose au chroniqueur ses lois propres et ses exigences. » Barbusse brouillait un peu plus les repères en présentant Le Feu comme un roman vrai, et en le sous-titrant Journal d’une escouade. Était-ce alors un roman ou un journal ? Et lui aussi repoussait l’invention pour se vanter d’écrire le vrai, rien que le vrai : « Je me suis donné à ce genre de besogne dont la dignité est d’exclure toute effusion de l’imagination et de représenter non pas des histoires que j’ai inventées, mais des épisodes réels que j’ai pêchés tout vifs dans la Grande Guerre et qui correspondent à ce que j’ai vu ou entendu. »

Cela tombe bien. En ces temps de malheur, le public ne jure que par le récit. De 1914 à 1918, le genre romanesque ne représente pas plus de 11 % de l’ensemble des publications de guerre. « Qui est celui de nous qui aurait le cœur  d’écrire, lorsque la patrie souffre, et que ses frères meurent, un drame ou un roman ? » questionne Romain Rolland dans Au-dessus de la mêlée. Le premier roman de guerre, Gaspard, couronné par le prix Goncourt 1915, est pourtant le premier best-seller du conflit. En dépit de l’ineptie de l’histoire et de la description fantaisiste des soldats, toujours de bonne humeur – comme le public de l’arrière se les imaginait alors -, il s’écoula 150 000 exemplaires de cette farce grotesque.

Un Goncourt porte-parole des soldats

C’est pourquoi Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l’horreur de la guerre. L’héroïsme guerrier en prend un coup fatal. Publié en avril 1916, Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. « C’est du Maupassant de « derrière les tranchées », s’enthousiasme le Journal des débats. On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante. » On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d’abord en feuilleton dans L’Œuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d’estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd’hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n’est plus un livre, c’est un phénomène ! Les poilus écrivent à l’auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

Pourtant, aujourd’hui, c’est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d’abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n’a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice en 1917, il est accusé de pacifisme – et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu’il n’a rapporté que le vrai, mais tout change dans l’après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d’écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu’il n’avait pas à l’origine. Cet intellectuel engagé n’est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature.

Genevoix, lui, connaît une trajectoire inverse. Retiré sur la Loire, indifférent aux désordres du monde, il délaisse le récit de guerre pour embrasser le roman. Contemplatif, admirant la nature, il se fait connaître par des récits de chasse et de pêche, notamment avec l’histoire du braconnier Raboliot (Goncourt 1925). Ce n’est qu’à partir des années 1960, la légitimité du titre d’académicien en plus, qu’il revient à 14-18. Sa longévité en fait bientôt pour les médias le poilu exemplaire et médiatique, et les historiens qui redécouvrent le témoignage portent aux nues Ceux de 14. Inversement, l’étoile de Barbusse s’éteint avec le déclin du parti communiste, qui entretenait la ferveur autour de son grand témoin.

En réalité, Genevoix n’est pas plus neutre que Barbusse, mais il parle à notre époque de victimisation en se contentant de dénoncer la guerre sans se demander pourquoi elle a eu lieu ni qui en sont les bourreaux. Du pathologique, pas de politique. Genevoix entre donc au Panthéon et Barbusse tombe dans l’oubli. Sa maison dans l’Oise menace ruine, mais les pouvoirs publics ne se pressent pas pour la rénover. La gloire et l’oubli ont vraiment changé de camp…

https://www.historia.fr/fr%C3%A8res-darmes-rivaux-de-plume#:~:text=Tous%20deux%20d%C3%A9couvrent%20la%20guerre,l’autre%20pas

Jean-Yves Le Naour

La Gloire et l’Oubli. M. Genevoix et H. Barbusse, témoins de la Grande GuerreJean-Yves Le Naour (Michalon, 2020)

http://jeanyveslenaour.com/la-gloire-et-loubli-maurice-genevoix-et-henri-barbusse-temoins-de-la-grande-guerre

EN CAMPAGNE POUR LE PANTHÉON

La panthéonisation de Genevoix n’est pas le fruit d’un plébiscite populaire mais d’un intense lobbying. En 2011, la fille de l’écrivain, Sylvie Genevoix, influente personnalité du monde de l’édition et de la télévision, aidée de son mari, le médiatique économiste Bernard Maris, fondent l’association « Je me souviens de Ceux de 14 ». La perspective du centenaire devant eux, ils militent pour la double panthéonisation de l’écrivain : celle, physique, de sa dépouille mortelle, et celle, symbolique, de son entrée dans la prestigieuse « Pléiade ». Un travail d’influence qui fonctionne : Bernard Maris intègre ainsi le conseil scientifique de la mission Centenaire, qui participe à de nombreux projets mettant en valeur Ceux de 14. Si la mort de Sylvie Genevoix (2012) et celle, dramatique, de Bernard Maris (2015), viennent donner un coup d’arrêt au projet, la panthéonisation se heurte surtout à un argument de taille : pourquoi honorer un écrivain, quand le Soldat inconnu incarne déjà la grande épreuve nationale ? Emmanuel Macron, qui prend finalement la décision, au cours de son « itinérance mémorielle » de novembre 2018, contourne le problème en annonçant la panthéonisation globale des Français de 14-18 à travers celle de Genevoix. Prévue pour le 11 novembre 2019, la cérémonie est repoussée à l’année suivante pour coïncider avec les 100 ans de la translation des cendres du Soldat inconnu sous l’arc de triomphe de l’Étoile. J.-Y. L. N.

 

Maurice Genevoix (1890-1980)

Maurice Genevoix est un romancier et poète français.

Il fut élève au lycée d’Orléans, puis au lycée Lakanal à Sceaux (1908-1911), avant d’entrer à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Mobilisé en 1914, il dut interrompre ses études pour rejoindre le front comme officier d’infanterie. Très grièvement blessé, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de « Ceux de 14 » : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue, (1921), Les Éparges (1923), œuvre qui prit place parmi les grands témoignages de la Première Guerre mondiale.

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La paix revenue, Maurice Genevoix devait renoncer à sa carrière universitaire pour se retirer en Sologne et se consacrer à la littérature. Son œuvre abondante a souvent pour cadre la nature du Val-de-Loire dans laquelle évoluent en harmonie hommes et bêtes.

Il est surtout connu pour ses livres régionalistes comme son roman Raboliot, qui lui valut une reconnaissance avec le prix Goncourt 1925.

Il a cependant dépassé le simple roman du terroir par son sobre talent poétique qui, associé à sa profonde connaissance de la nature, a donné des romans-poèmes admirés comme la Dernière Harde (1938) ou La Forêt perdue (1967).

Il s’est aussi penché plus largement et plus intimement sur sa vie en écrivant une autobiographie : Trente mille jours, publiée en 1980.

Plusieurs romans de Maurice Genevoix ont été portés au grand ou au petit écran dont Raboliot (2007), film télévisé de Jean-Daniel Verhaeghe, avec Thierry Frémont dans le rôle principal.

Élu sans concurrent à l’Académie française le 24 octobre 1946, Maurice Genevoix assuma pendant quinze ans, de 1958 à 1973, la charge de secrétaire perpétuel .

Source : http://www.academie-francaise.fr

 

 

Henri Barbusse

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Écrivain français, Henri Barbusse est né à Asnières, près de Paris, le 17 mai 1873.

Au terme d’études au collège Rollin où il a pour maîtres Stéphane Mallarmé, Pierre Janet et Henri Bergson, il est bachelier, puis licencié ès lettres. Lauréat d’un concours poétique organisé par L’Écho de Paris, il rencontre Marcel Schwob et Catulle Mendès (son futur beau-père), qui l’introduisent dans les cercles symbolistes.

Barbusse fait ses véritables débuts littéraires avec Pleureuses (1895), recueil poétique intimiste où s’exprime déjà sa pitié pour les déshérités. Son premier roman, Les Suppliants (1903), retrace, à travers le personnage de Maximilien, sa propre vie intérieure d’enfant et sa quête d’absolu. L’Enfer (1908), roman naturaliste jugé pessimiste et scandaleux, lui assure la notoriété: dans une chambre d’hôtel, un homme épie ses voisins de passage et dépeint, en une suite de tableaux, la tragédie de leur existence, leurs méditations, leurs querelles, leur agonie, leurs amours.

Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, Henri Barbusse, bien qu’antimilitariste, décide de s’engager comme simple soldat. Sur le front, jour après jour, de décembre 1914 à novembre 1915, il note ses faits et gestes et ceux de ses camarades. Il obtient deux citations au combat, avant d’être évacué pour maladie et réformé. Profondément choqué par ce qu’il a vécu, il écrit Le Feu, qui suscite de vives protestations car il peint la guerre dans toute son horreur. Ce Journal d’une escouade (sous-titre du livre), récit brutal et émouvant des journées passées dans les tranchées, dans la boue et la saleté ou sous les bombardements, offre un témoignage irremplaçable sur le cauchemar d’une génération sacrifiée. Le Feu inaugure le genre du roman de guerre, obtient le prix Goncourt 1916 et assure à Barbusse une renommée mondiale. Sa vie et son œuvre seront désormais consacrées à la dénonciation du bellicisme et à la défense des victimes de l’histoire.

En 1917, il fonde l’Association républicaine des anciens combattants. Son roman Clarté (1919), nouveau récit de guerre, est orienté dans une perspective plus militante. Simon Paulin, personnage médiocre et falot, est révélé à lui-même et à la pitié, par l’épreuve de la guerre; il comprend aussi que cette folie meurtrière n’est que le fruit de la société bourgeoise, et la nouvelle clarté du socialisme guide ses pas.

Dans le journal, puis la revue Clarté (qu’il dirige de 1919 à 1923), Barbusse s’interroge sur le rôle politique de l’écrivain, le sens social de son œuvre et la possibilité d’une littérature révolutionnaire. Le mouvement Clarté vise à rassembler tous ceux qui sont épris de progrès et de paix (voir La Lueur dans l’abîme: ce que veut le groupe Clarté, 1920). De Paroles d’un combattant (recueil d’articles et de discours pacifistes de 1917 à 1920) au Couteau entre les dents (1921), Barbusse, solidaire de la Révolution russe, évolue rapidement en direction du parti communiste, auquel il adhère en 1923.

Son œuvre se situe désormais dans un engagement idéologique de plus en plus affirmé. Elle se poursuit par des nouvelles: L’Illusion (1919), L’Étrangère (1920), Quelques coins du cœur (1921), Force (1926), Faits divers (1928), Ce qui fut sera (1930), et par une fresque romanesque, Les Enchaînements (1925-1926), qui évoque les grands drames humains de l’histoire et la nécessité de changements sociaux fondamentaux.

À la suite d’un reportage en Roumanie et en Bulgarie en proie à la répression fasciste, il publie Les Bourreaux (1926) et crée un Comité de défense des victimes de la Terreur blanche. Directeur littéraire à L’Humanité (1926-1929), il précise alors: « Notre tâche sera ici […] de susciter l’art révolutionnaire, parallèle à la révolution. » Il entreprend cependant une trilogie: Jésus (1927), Les Judas de Jésus (1927), Jésus contre Dieu (posthume, Moscou, 1971), où se dresse la figure d’un Christ pathétique et contestataire, qui ne laisse pas de déconcerter ou d’irriter ses amis.

Sa revue Monde (1928-1935) prend le relais de Clarté, dans le souci de rassembler les intellectuels communistes et les écrivains prolétariens (Henri Poulaille, Louis Guilloux, etc.), tous ceux qui croient à « un art de masse aux perspectives collectives et panhumaines ». Défenseur d’une littérature populaire, mais se défiant d’une conception ouvriériste et sectaire, et privilégiant la qualité de l’écrivain, il voit ses conceptions condamnées au congrès de Kharkov (novembre 1930), pour « éclectisme » et « déviationnisme ». Son soutien à la patrie du socialisme reste cependant inconditionnel: Voici ce qu ‘on a fait de la Géorgie ( 1929), Russie ( 1930) et Staline, un monde nouveau vu à travers un homme (1935), portrait élogieux du Petit Père des peuples. Après Elévation (1930), il rend un vibrant hommage à Émile Zola en qui il reconnaît un maître (Zola, 1932).

La « ligne Barbusse » l’emporte à partir de 1932. La nouvelle politique culturelle d’ouverture du parti communiste (prélude idéologique à la politique de front populaire) se traduit par la fondation de l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires), qui rassemble des écrivains communistes, prolétariens ou « bourgeois ». L’organisation se dote d’une revue: Commune (1933-1939), dont le comité directeur est composé de Henri Barbusse, André Gide et Romain Rolland.

Infatigable pèlerin de la paix et de l’antifascisme, il est à l’initiative du Congrès mondial contre la guerre (Amsterdam, août 1932) et du Congrès européen contre le fascisme (Paris, avril 1933), qui aboutissent au Mouvement Amsterdam-Pleyel. Président du Comité mondial contre la guerre impérialiste, il multiplie les interventions en Espagne, au Danemark, aux États-Unis, en URSS. Il préside encore le Congrès pour la défense de la culture (juin 1935) et assiste à un grand rassemblement antifasciste (14 juillet 1935) avant de partir pour Moscou.

Atteint d’une pneumonie, il est hospitalisé à l’hôpital du Kremlin. Henri Barbusse meurt le 30 août 1935, en lançant un dernier appel: Il faut sauver le monde. » Le 7 septembre, sa dépouille est accompagnée jusqu’au cimetière du Père-Lachaise par le peuple de Paris.

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Le bon Roi René, construction d’une légende

Le « bon Roi René » ou la fabrication d’une légende

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La figure du Roi René se partage surtout entre deux villes en France, entre deux régions  : Angers et Aix-en-Provence, l’Anjou et la Provence. Le duc d’Anjou ne bénéficie pas de la même aura dans les deux villes : bien qu’il soit également honoré dans sa ville natale, c’est Aix-en-Provence qui se prévaut du titre de « la ville du Roi René ».  Ceci est dû certainement au caractère plus mesuré, plus pondéré des angevins et à l’histoire : l’Anjou est, fortement ancré dans l’héritage des rois de France par des liens matrimoniaux et par sa situation proche des terres des rois de France ; la Provence, au sud et loin des terres sous la dépendance des rois de France, longtemps gouvernée par les souverains aragonais ne se tourna vers le royaume de France que lors du mariage de Marguerite de Provence (1221-1295), fille de Béranger V, avec Louis IX, le futur saint Louis, devenant ainsi reine de France.

Mais la popularité de René d’Anjou en Provence peut s’expliquer également de bien des manières même si bien souvent la réalité historique est recouverte par les récits hagiographiques engendrant la légende d’un souverain plus provençal qu’angevin et la nostalgie d’un âge d’or révolue.

Les débuts des Angevins en Provence

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Avec la mort de Raymond-Béranger IV en 1245 commence la mainmise de la Maison d’Anjou sur la Provence. En effet sa fille Béatrice de Provence mariée à Charles Ier d’Anjou, comte d’Anjou et du Maine et frère de saint Louis, apporte en héritage les deux comtés de Provence et Forcalquier, les transmettant à la première maison capétienne d’Anjou.

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La reine Jeanne Ire de Naples (1328-1382), comtesse de Provence de 1343 à 1382 adopte en 1380 Louis Ier d’Anjou-Valois (1339-1384) mais c’est son fils Louis II, duc d’Anjou (1377-1417), qui deviendra de fait comte de Provence de 1384 à 1417. Son fils Louis II (1403-1434) sera lui comte de Provence de 1417 à 1434. C’est donc en 1434 que René fils de Yolande d’Aragon et de Louis II d’Anjou reçoit la Provence en héritage. Ainsi commence l’histoire de René d’Anjou avec la Provence.

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Le roi René en Provence

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René d’Anjou, ou René Ier d’Anjou, ou encore René Ier de Naples ou René de Sicile né le 16 janvier 1409 cumule sur sa tête de nombreux titres prestigieux : seigneur puis comte de Guise (1417-1425), duc de Bar (1430-1480) de fait dès 1420, duc consort de Lorraine (1431-1453), duc d’Anjou (1434-1480), comte de Provence et de Forcalquier (1434-1480), comte de Piémont, comte de Barcelone, roi de Naples (1435-1442), roi titulaire de Jérusalem (1435-1480), roi titulaire de Sicile (1434-1480) et d’Aragon (1466-1480), marquis de Pont-à-Mousson (-1480) ainsi que pair de France et fondateur de l’ordre du Croissant. Mais il ne reste dans les mémoires que peu de souvenirs aujourd’hui de tous ces titres….

Si en 1434 il devient comte de Provence il ne viendra que très  peu dans son comté avant 1476 où il se fixera définitivement dans la ville d’Aix. Si ces visites en Provence furent épisodiques il faut rappeler le contexte historique : la France se trouve en guerre avec l’Angleterre dans ce qu’on appelle la Guerre de Cent Ans (1337-1453) et la Maison d’Anjou reste fidèle à la couronne de France et combat aux côtés des troupes de Charles VII ; d’autre part René se heurte aux visées expansionnistes de  Philippe II de Bourgogne qui le fera prisonnier en 1431 après la bataille de Bulgnéville ; en 1438 il s’installe dans son royaume de Naples d’où il est chassé en 1442 par Alphonse II d’Aragon qui revendiquait également le royaume de Naples. C’est dire combien René d’Anjou ne pouvait que faire de brefs séjours dans son comté de Provence.

Ce n’est qu’à partir de 1471 qu’il s’installa définitivement à Aix-en-Provence. Etait-ce par amour de la Provence ? Que non ! (D’ailleurs en bon angevin il prit soin d’emmener avec lui ses vaches pour lui procurer son beurre vu qu’il détestait l’huile d’olive !). Il s’y installe par nécessité : en effet il est soupçonné par son neveu Louis XI, le roi de France, d’avoir fait alliance avec le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, contre le roi de France qui voulait mettre la main sur les duchés de Lorraine et du Bar. De ce fait il est condamné pour crime de lèse-majesté et doit se réfugier dans ses terres provençales afin d’échapper à la vindicte du roi de France dont on sait qu’il ne supportait aucune opposition et que sa vengeance pouvait être terrible. Même s’il ne risquait rien en fait puisque la Provence était terre d’Empire et donc à l’abri de toute représailles de Louis XI mieux valait bon an mal an s’éloigner !

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Comme le remarque bon nombre d’historiens la légende du « bon Roi René » peut commencer. !

Certes il se montra un mécène en faisant venir nombre d’artistes italiens ou flamands, il se constitua une cour rehaussant ainsi le prestige de la ville d’Aix. C’est également sous son règne que fut découvert fort fortuitement d’ailleurs les reliques de sainte Marie-Madeleine ouvrant la voie au culte de la sainte à la Sainte Baume avec la bénédiction papale : une découverte très politique puisque la dévotion était accréditée depuis longtemps à Vézelay en terre bourguignonne où se trouve d’ailleurs une basilique Sainte-Marie-Madeleine ! Quand la religion sert les intérêts de la politique surtout quand on connaît les rivalités entre les deux maisons !….

A ce prince mécène, ami des arts et féru de littérature on reproche cependant une fiscalité plutôt favorable à ses intérêts qu’à ceux de ses sujets ce qui tranche avec la bonhommie qu’on lui prête après sa mort ; d’autre part, bien qu’on lui bâtit une réputation de piété,  il ne favorisa guère les églises et couvents de la ville d’Aix-en-Provence hormis le couvent de Saint Victor de Marseille.

A sa mort en 1480 il laisse un testament qui fait entrer la Provence dans le royaume de France : en effet il ne laisse comme unique héritier que son neveu Charles IV du Maine (1446-1481) (Charles III de Provence) qui meurt en 1481 sans héritier laissant le champ libre à Louis XI pour intégrer le comté de Provence au royaume de France ce qui sera effectif en janvier 1482. A l’époque certains provençaux verront dans le Roi René le « fossoyeur de la Provence » ! : mais ceci sera vite oublier quelques années années plus tard et surtout au XIXè siècle au moment de la Restauration des Bourbons !

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Ce n’est que quelques années plus tard , surtout du XIIIè au XVIIIè siècle, que se développa dans la bonne société la légende du « Bon Roi René » et où Aix-en-Provence se voudra la « ville du Roi René » oubliant qu’il fut avant tout un prince angevin puisqu’il désira qu’après sa mort, son corps fut transféré dans sa ville d’Angers, mettant de côté certains faits  : René d’Anjou fut un prince malheureux  dans ses batailles pour défendre ses terres et un politique qui ne fit pas le poids face à l’habileté de ses adversaires tels les princes de Bourgogne, les rois d’Aragon ou surtout un Louis XI et que la mort de René mit fin à l’indépendance de la Provence (une indépendance d’ailleurs toute relative !).  Si le mythe perdure encore aujourd’hui c’est aussi qu’avec le Roi René la Provence perd le faste d’une cour princière et surtout une grande partie de son indépendance face au pouvoir royal. Rien de tel pour faire perdurer un mythe et l’entretenir soigneusement en dépit des faits historiques… C’est ainsi que l’on vent aux touristes une histoire quelque peu différente de la réalité.

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La sépulture du roi René

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René Ier mourut à Aix-en-Provence le 10 juillet 1480. Les Provençaux désiraient garder la dépouille du monarque sur leurs terres certains allant jusqu’à affirmer que René d’Anjou aurait confié à certains qu’il désirait reposer dans la cathédrale d’Aix. Mais  sa seconde épouse, Jeanne de Laval décida de respecter les dernières volontés de son époux et de le faire enterrer en la cathédrale Saint-Maurice d’Angers aux côtés de sa première épouse Isabelle Ier  de Lorraine.

Après presque une année d’attente et de tractations la reine organisa, de nuit, avec la complicité de quelques chanoines de la cathédrale et l’aide de Charles III, la fuite du corps du défunt en le dissimulant dans un tonneau au milieu de ses fourrures. Une fois mis sur une embarcation, celle-ci s’éloigna discrètement sur le Rhône. Le corps du roi René arriva en Anjou et fut placé, avec honneur et dévotion, dans le tombeau le 10 octobre 1481 qu’il avait fait réaliser lui-même dans la cathédrale d’Angers.

La statue du Roi René

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 Tout en haut du cours Mirabeau, le roi René trône. Et pour rappeler à Marseille que les comtes de Provence sont installés ici, on y érige en 1820 une belle fontaine ainsi qu’une statue sculptée par le sculpteur David d’Angers (à ne pas confonde avec le peintre du même nom) sauf que la statue du roi René ne lui ressemble en rien. « Le spectre dans sa main ne veut rien dire et le portrait original n’a rien à voir avec celui-ci. Et les Aixois s’en souviennent bien, alors à l’inauguration c’est le malaise. Les élus se sont même demandé s’ils n’allaient pas renvoyer la statue à Paris » !  A noter que la statue représenterait le roi Louis XII (1462-1515), celui-là même qui installa le Parlement d’Aix en 1501. 200 ans plus tard, la fontaine est toujours là ainsi que la statue qui, soit dit en passant, ne fut jamais payée à David d’Angers par la ville d’Aix !

© Claude Tricoire

15 juin 2022

Rites, histoires et mythes de Provence

Noël Coulet

Presses universitaires de Provence, 2020. 256 pages.

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Cet ouvrage analyse la formation des rites et traditions dans la Provence de la fin du Moyen Âge, puis leur évolution et parfois transformation en mythe. Ainsi l’entrée royale dont le rituel s’inspire de l’entrée de Jésus à Jérusalem le jour des Rameaux s’enrichit au XVIè  siècle d’un décor d’arcs de triomphe qui développent un discours historique à la gloire du souverain. Ainsi la procession de la Fête-Dieu d’Aix, cortège modeste et pieux à ses débuts au XIVè siècle, devient, à partir du XVIè  siècle une parade bruyante et colorée, rythmée par la représentation de tableaux vivants, les « jeux » attribués sans raison au roi René.

Un second ensemble d’études s’organise autour des histoires anciennes de la Provence et la constitution de l’image de deux personnages devenus de véritables figures légendaires, la reine Jeanne et le roi René, donnant lieu à une tradition narrative qui parasite encore aujourd’hui l’histoire. Un dernier ensemble d’articles s’attache à quelques récits apocryphes incrustés dans la mémoire collective et que l’on voit périodiquement resurgir : la légende du juif blasphémateur écorché vif à l’entrée de la Juiverie d’Aix, la bénédiction des calissons d’Aix, récit apocryphe à la limite du canular, fabriqué au milieu du XXè siècle.

Louis XI, le roi René et la Provence

Yannick Frizet

Presses universitaires de Provence, 2015. 364 pages

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Comment la Provence devient-elle française, à l’instigation du redoutable Louis XI ? Quelles sont les convoitises et ambitions royales face aux diverses principautés du Midi provençal, relevant alors de l’empire germanique ? Quels moyens se donne le roi comment use-t-il du Dauphiné frontalier ? Ces questions jusqu’alors peu fréquentées par les historiens trouvent ici de larges éclairages, fondés sur des sources parfois inédites, couvrant une période de quatre décennies (1440-1483) et une zone géographique comprenant tous les États du Midi provençal. Autant de petits territoires porteurs d’enjeux géopolitiques qui mobilisent jusqu’aux grandes puissances européennes. Une attention particulière est portée aux rapports houleux et aux intrigues nouées entre Louis XI et le roi René, avant-dernier comte de Provence, que l’on découvre bien peu conforme à sa légende dorée, mais aussi aux intermédiaires entre deux États sur le point de s’« unir » et aux vecteurs humains de l’influence française dans le Midi. Voici donc le récit d’une étape majeure de l’histoire d’une principauté méridionale qui aurait pu ne jamais devenir française.

ANNE DE KIEV (v.1024/1032 - v. 1075/1089)8, EUROPE, FRANCE, HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EUROPE, UKRAINE

Anne de Kiev reine de France

Anne, princesse de Kiev devenue reine de France

Il y a mille ans, cette princesse a traversé l’Europe pour épouser l’un des premiers rois capétiens. Elle a tissé le premier lien historique entre la France et le monde des Slaves orientaux.

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La statue de Anne de Kiev, reine de France de 1051 à 1060, place des Arènes à Senlis.

Philip d’Edimbourg, Felipe VI, roi d’Espagne et Philippe, roi des Belges, doivent leur prénom à leur ancêtre commune: Anne de Kiev. Cette reine des Francs a baptisé son fils Philippe, alors inconnu en Europe de l’Ouest. Ce prénom de culture grecque provient de ses terres d’origine, la Rus’ de Kiev. Anne est issue de ce berceau des Slaves orientaux réunissant aujourd’hui Russes, Biélorusses et Ukrainiens.

Pour partir à sa rencontre, il faut remonter quasiment mille ans en arrière. On arrive sous le règne des premiers Capétiens, une époque obscure pour les historiens, confrontés à des archives lacunaires.

Venue des confins du monde connu

Au mitan du XIe siècle, aucun grand évènement, aucun personnage d’envergure ne ressort. C’est un trou noir de l’histoire de France. À la tête du royaume, le roi Henri Ier est faible, veuf et sans enfant. À court d’héritier, il lorgne sur une princesse qui vit aux confins de l’Europe, sur des terres lointaines et prospères.

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Anne, Reyne de France | via Wikimedia-Commons

Cette princesse, Anne de Kiev, appartient à l’une des plus prestigieuses familles de son temps. Son père est le grand-prince Iaroslav, à la tête de la puissante principauté des Rus’, alors le plus vaste état d’Europe. Ces Slaves d’Orient sont sous l’influence culturelle des Byzantins depuis leur récente christianisation, une conversion diffusée depuis Constantinople. Au carrefour des routes commerciales, la ville de Kiev est environ dix fois plus peuplée que Londres ou Paris. Le pays des Rus’ atteint alors son âge d’or.

Pas de date de naissance avérée, ni même de sa mort. Pas de tombe.

On ignore jusqu’à son visage.

Anne de Kiev quitte ses somptueuses coupoles et bulbes dorés pour traverser l’Europe jusque dans l’actuelle Île-de-France, nettement moins raffinée. Faute de terre à transmettre, elle amène avec elle de «riches présents», selon un chroniqueur. En 1051 à Reims, elle devient la seconde épouse d’Henri Ier, âgé d’une vingtaine d’années de plus qu’elle.

On ignore pourquoi Henri Ier a jeté son dévolu sur une princesse aussi éloignée mais on peut deviner que ce choix fut dicté par la sévérité de l’Église sur les liens de parenté. Par la suite, Rome se montrera beaucoup moins sourcilleuse sur les questions de consanguinité et Louis XIV pourra épouser sa cousine germaine sans surmonter le moindre veto.

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Le mariage à Reims de Henri Ier roi de France et d’Anne de Kiev. Miniature extraite d’un manuscrit français référencé ci-après.| Chroniques de Saint-Denis via Wikimedia Commons

Pour revenir à Anne, la jeune femme découvre un royaume des Francs où le roi est nargué par ses propres vassaux. L’État est morcelé par la féodalité, les terres recouvertes par les forêts et les villes s’apparentent surtout à des bourgs. Paris s’est tout juste remis du siège viking du siècle précédent. Partout se construisent des églises romanes.

La toile de fond est plus nette que la vie de la nouvelle reine qui s’apparente, elle, presque à une page blanche. Pas de date de naissance avérée, ni même de sa mort. Pas de tombe. On ignore jusqu’à son visage. Il faut dire que les chroniqueurs sont restés peu loquaces: «Avec elle, le roi vivait heureusement» écrit l’un d’eux avec parcimonie. On reste sur sa faim.

D’Anne, il ne reste que des fragments. Sa signature en cyrillique au bas d’une charte et des croix qu’elle a tracées sur des documents en guise de seing. Sur ces actes, elle est désignée «reine», «mère», «A», «Agna», «Agneta» ou, le plus souvent, «Anna». À défaut de traces abondantes, on aimerait convoquer un romancier pour broder sa vie.

Veuve et remariée

Dans ce brouillard, quelques indices prêtent néanmoins à penser qu’Anne pesait. Et qu’elle ne manquait pas de personnalité. Déjà, elle a imposé un prénom issu de sa culture pour son aîné, l’héritier au trône: ce sera le futur Philippe Ier. Ensuite, le roi vient à mourir alors que son fils n’a que 7 ans: son beau-frère Baudouin V de Flandre prend les rênes du royaume. Mais ce pouvoir, il le partage avec Anne.

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Statue d’Anne de Kiev, Abbaye Saint-Vincent, Senlis (Oise). | via Wikimedia-Commons

Elle ouvre, en quelque sorte, la longue tradition des reines régentes. L’éducation de son fils est confiée à un pedagogus regis, là encore un terme grec alors inusité en Occident, désignant le précepteur. Et cette femme nous réserve encore des surprises.

«Pendant la période soviétique, Anne servira à la propagande du régime, mais elle devient également l’un des fers de lance du renouveau nationaliste ukrainien.»

Philippe Delorme, historien

Après la mort de son royal époux, la veuve ne reste pas seule. Elle abandonne le pouvoir et part avec un homme. Et pas avec n’importe lequel. Elle épouse Raoul IV, comte de Valois et de Crépy, un baron qui est le vassal de son propre fils. Un personnage violent, prompt à guerroyer et à rançonner. N’hésitant pas à brûler Verdun parce que l’évêque refuse de lui verser un tribut. Déjà marié, Raoul répudie son épouse pour se marier avec Anne. Cette union entre la reine douairière et ce personnage haut en couleurs fait un énorme scandale. Raoul est excommunié, même le Pape est mêlé à l’affaire.

Finalement, Anne finit par vendre ses possessions pour construire l’Abbaye Saint-Vincent autour de Senlis, l’une des villes royales sous ces premiers Capétiens itinérants. Cette ville de l’Oise entretient toujours le souvenir d’Anne. En 2004, le président ukrainien Viktor Iouchtchenko y a même inauguré une statue d’elle. On ignore où la reine est morte. Une source anonyme et postérieure affirme qu’«après la mort de Raoul, [Anne] regagna le sol natal. vingt-cinq ans après l’avoir quitté».

Anne de Kiev a-t-elle revu les coupoles dorées du Kiev de son enfance? Cela paraît assez improbable. Ce qui est certain, c’est que cette reine tombe rapidement dans un oubli à peu près total. «Il semble que, dès la fin du XIIe siècle, Philippe Auguste ne gardait plus aucun souvenir de sa trisaïeule», écrit l’historien Philippe Delorme dans sa biographie d’Anne de Kiev.

Une amitié millénaire

Par la suite, le royaume de France et la Rus’ de Kiev suivront des trajectoires opposées. La puissance du premier s’affermira tandis que le second déclinera jusqu’à l’effondrement. Se morcelant en entités rivales, la principauté slave tombera sous les assauts des Mongols, menés par Batu, le petit-fils de Gengis Khan. La ville de Kiev sera détruite. La Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, qui naîtront bien plus tard, se partagent aujourd’hui l’héritage de cette Kiev de l’an mille et de cette reine des Francs.

 «Pendant la période soviétique, Anne servira à la propagande du régime, mais elle devient également l’un des fers de lance du renouveau nationaliste ukrainien», rappelle Philippe Delorme dans son ouvrage. Figure disputée, Anne de Kiev est aussi l’un des ciments de ce monde «Rus’», aujourd’hui déchiré par la guerre. Cette reine représente également le lien le plus ancien unissant la France aux Slaves orientaux. À l’heure où l’on se tient aux côtés de l’Ukraine dans son malheur, il est bon de rappeler que l’amitié avec Kiev est millénaire. Grâce à Anne de Kiev.

http://www.slate.fr/story/226002/anne-de-kiev-reine-france-henri-i-philippe-histoire-senlis-ukraine-princesse

BIOGRAPHIES, FRANCE, HISTOIRE DE FRANCE, MARIE-ANTOINETTE (reine de France ; 1755-1793), MARIE-ANTOINETTE, DERNIERE REINE DE FRANCE

Marie-Antoinette, dernière reine de France

Marie-Antoinette (1755 – 1793)

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Dernière reine de l’Ancien Régime, Marie-Antoinette est le quinzième et avant-dernier enfant de Marie-Thérèse de Habsbourg, archiduchesse d’Autriche, et de son mari François III de Lorraine, empereur allemand sous le nom de François Ier.

Son mariage en 1770 avec le duc de Berry, petit-fils du roi Louis XV et futur Louis XVI, est applaudi à Versailles comme à Vienne. Les souverains et les ministres se félicitent du rapprochement des deux principales puissances européennes, jusque-là rivales. Qui pourrait alors se douter de la tragédie à laquelle allait conduire cette union?…

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Une union prometteuse

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La petite archiduchesse est née le lendemain du tremblement de terre de Lisbonne et ses parrain et marraine ne sont autres que les souverains du malheureux Portugal.

Cette mauvaise coïncidence ne l’empêche aucunement de jouir d’une enfance heureuse au milieu de ses nombreux frères et soeurs. Elle aime la danse mais ne montre aucune disposition pour la lecture, l’étude et le travail.

Quand les diplomates décident de son union avec l’héritier du trône de France, sa mère la prépare à la hâte à ses futures responsabilités de souveraine. Après un mariage par procuration, la voilà qui quitte enfin Vienne pour Paris.

Arrive le grand jour. Le 16 mai 1770, dans la chapelle de Versailles, la bénédiction nuptiale confirme le mariage par procuration. Il s’ensuit pendant deux mois une longue suite de festivités, pour un coût de deux millions de livres (c’est le prix à payer pour honorer l’alliance franco-autrichienne).

Ombre au tableau : le 30 mai, à Paris, à la faveur d’un feu d’artifice sur la place Louis Quinze (l’actuelle place de la Concorde), une énorme bousculade provoque plus d’une centaine de morts. Personne n’y voit cependant un mauvais présage.

Rancoeurs contre l’Autrichienne

Dans les premiers temps du mariage, la beauté de la nouvelle dauphine comble d’aise le peuple français mais cet état de grâce ne dure pas…

La dauphine souffre de l’indifférence de son mari à son égard. Louis est un garçon doux et maladivement timide que la mort prématurée de ses frères aînés a porté sur le devant de la scène sans y avoir été préparé. C’est seulement dix mois après leur union qu’il consent à la rejoindre dans son lit. Encore n’est-ce que pour y dormir. Dans le langage ampoulé de l’époque, Marie-Antoinette écrit à sa mère « qu’il n’en [est] pas encore résulté les suites qu’on aurait pu s’en promettre ».

On pensera longtemps que le jeune homme aurait été empêché de remplir son devoir conjugal à cause d’une malformation bénigne du pénis ! Il aurait résisté pendant sept ans à l’idée de se faire opérer et ne s’y serait résolu qu’au nom de la raison d’État…

Selon une autre interprétation, il aurait seulement manqué de savoir-faire ou bien aurait été dissuadé d’aller jusqu’au bout de l’acte sexuel pour ménager sa très jeune femme ! Lui-même était en effet un homme fort et de grande taille tandis que Marie-Antoinette était menue et tout juste réglée. C’est pourquoi, sans doute, son beau-frère, le futur empereur Joseph II écrit crûment dans une lettre à son frère Sigismond : « Il ne fout pas, le bougre ! »

Les choses rentrent dans l’ordre après que son très attentionné beau-frère, de passage à Versailles, lui eut expliqué dans les détails la manière de s’y prendre.

Quatre naissances se succèdent dès lors, de 1778 à 1786 : une fille qui survivra au reste de la famille, Marie-Thérèse, future Madame Royale ; le Dauphin espéré mais qui, d’une santé chancelante, mourra au tout début de la Révolution ; un deuxième garçon qui périra dans la prison du Temple après être formellement devenu Louis XVII ; enfin, une fille qui meurt au bout de quelques mois.   

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Frivolités

En attendant de régner et devenir épouse et mère, Marie-Antoinette se console en goûtant dans l’insouciance à tous les plaisirs de la cour. Habituée à l’aimable simplicité de la cour de Vienne, elle viole sans y prendre garde la sévère étiquette et les manières ampoulées de Versailles.

Dans un premier temps, elle partage avec son mari la passion de la chasse, au grand dam de l’impératrice Marie-Thérèse qui craint les fausses couches. Mais elle finit par s’en lasser et lui préfère la compagnie de son petit cercle d’amis, une coterie de jeunes gens pour la plupart avides et jouisseurs.

Yolande de Polignac y occupe la première place, par l’amitié que lui voue Marie-Antoinette depuis leur rencontre à l’occasion d’un bal à l’automne 1775. Comblée de faveurs, elle troque en 1782 son titre de comtesse pour celui de duchesse et concurrence la princesse de Lamballe dans le cœur  de la reine.

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Marie-Antoinette entretient aussi des liaisons étroites avec le duc de Lauzun et surtout avec un beau Suédois de son âge, Axel de Fersen, qui, plus tard, organisera la fuite de Varennes par amour pour elle.

Incontestablement, Fersen et la reine se sont aimés d’un amour très intense.

Dans leur correspondance de juin 1791 à juin 1792, conservée aux Archives nationales, on a pu déchiffrer en 2014 des passages soigneusement caviardés comme celui-ci, dans une lettre autographe de la reine datée du 4 janvier 1792 : « je vais finire, non pas sans vous dire mon bien cher et tendre ami que je vous aime a la folie et que jamais jamais je ne peu être un moment sans vous adorer ».

Ont-ils pour autant consommé ? Stefan Zweig, aussi bon romancier que bon biographe, jure que les deux amants ont au moins franchi le pas lors de leur dernière rencontre aux Tuileries, peu avant l’incarcération de la famille royale à la prison du Temple. Mais rien n’est moins sûr, l’éducation de la reine et la crainte du scandale étant de nature à les en empêcher.

Tout ce beau monde se retrouve dans l’intimité du petit Trianon, un bijou de l’art rocaille que Louis XV avait prévu d’offrir à sa favorite, Madame du Barry, et que son petit-fils offre en définitive en cadeau d’avènement, le 24 mai 1774, à Marie-Antoinette.

Celle-ci en détruit le jardin botanique pour le remplacer par un jardin à l’anglaise et fait aménager à proximité un petit théâtre en carton-pâte dans lequel elle joue avec ses amis les pièces les plus osées du moment, y compris celles de Beaumarchais ! On peut imaginer que l’auteur pensait à la reine quand il a écrit : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ! » (Le Barbier de Séville, 1775).

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Reine en 1774, à la mort de Louis XV, Marie-Antoinette s’écarte donc très vite des recommandations épistolaires de sa mère l’impératrice et s’abandonne à ses penchants, en abusant de l’absence d’autorité de son mari. Elle prend des libertés avec l’étiquette et ne dissimule plus son goût des frivolités et des diamants.

Sa première femme de chambre, Mme Campan, la dit résolue à se procurer « sur le trône les plaisirs de la société privée ».

Son goût pour les toilettes lui vaut le surnom de « ministre des Modes ». Elle fait la fortune de Marie-Jeanne « Rose » Bertin, couturière de grand talent, qui tient à Paris la boutique du Grand Mogol et invente pour ainsi dire la haute couture.

Mais elle coûte aussi très cher au roi, qui doit puiser dans sa cassette personnelle pour satisfaire les folies de son épouse, avec des robes à plusieurs milliers de livres et tel bracelet à 250 000 livres.

Le ministre Turgot, malgré ses réticences, se résigne aussi à doubler le montant de la cassette de la reine, à 200.000 livres, dès la deuxième année du règne. Irritée par ses remontrances, la reine participe à la cabale qui va l’abattre.

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Calomnies

La reine, vive et spontanée, a du mal à cacher ses sentiments et ses inimitiés, ce qui lui vaut l’hostilité des courtisans qui n’ont pas l’heur d’appartenir à son très petit cercle d’amis. Très vite, les vieilles rancoeurs  anti-autrichiennes reprennent le dessus.

Victime imprudente des ragots, Marie-Antoinette est fustigée sous l’appellation de l’Autrichienne, un qualificatif injurieux inauguré par l’une des tantes du roi, Mme Adélaïde, et qui lui portera le plus grand tort sous la Révolution, après l’entrée en guerre de la France contre l’empereur François II, son neveu.

Ses dépenses somptuaires, révélées en pleine crise financière, lui valent aussi le surnom de Madame Déficit.

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C’est le moment où naît l’opinion publique, forgée par les rumeurs de salons et les libelles imprimés, distribués de ville en ville par les colporteurs. À Paris comme dans les villes de province, on se délecte de ragots odieux sur ses infidélités supposées et plus sérieusement de ses maladresses.

Ainsi la reine se laisse-t-elle aller à qualifier son mari de « pauvre homme » devant le comte de Rosenberg. C’est une atteinte gravissime à la dignité royale. Informée, l’impératrice Marie-Thérèse en tire cet avertissement prémonitoire : « Quel langage ! Le pauvre homme ! Vous vous précipitez par votre faute dans les plus grands malheurs. Vous le reconnaîtrez un jour, mais trop tard. Je ne souhaite pas survivre à ce malheur ».

De glissade en glissade, la calomnie et l’impopularité atteignent des sommets avec l’Affaire du collier, en 1785, dans laquelle, paradoxalement, Marie-Antoinette n’a aucune responsabilité.

Toutes ses initiatives se retournent contre elle, même les mieux intentionnées. La construction du Hameau de la Reine dans le parc du petit Trianon lui vaut un surcroît de moqueries et fait le succès d’une comptine d’un poète inconnu, Fabre d’Églantine : « Il pleut, il pleut, bergère… » !

Le temps des malheurs

Le 4 juin 1789, pendant la réunion des états généraux à Versailles, le couple royal a la douleur de perdre son fils aîné, le Dauphin Louis-Joseph (7 ans), deuxième de leurs quatre enfants. Cette épreuve rapproche le couple… et éloigne le roi de ses obligations publiques à un moment crucial de l’Histoire.

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Après son départ forcé de Versailles, le 5 octobre 1789, Marie-Antoinette prend conscience, enfin, de la tragédie en cours. Elle montre dès lors une énergie inattendue mais l’applique bien à tort à une cause perdue.

Attachée à ses prérogatives royales, elle use de son influence sur le faible Louis XVI pour entraver la marche vers une monarchie constitutionnelle, au grand dam de Mirabeau, l’un des chefs de l’Assemblée constituante, qui, par intérêt financier, s’est en secret rallié au roi. Son entrevue avec la reine, le 3 juillet 1790, s’est soldée par un échec.

Après la mort de Mirabeau, le 2 avril 1791, le roi tombe plus que jamais sous la coupe de son épouse. Celle-ci reprend la suggestion de Mirabeau de fuir vers l’Est et de se placer sous la protection des armées fidèles à la monarchie. Mais la fuite se solde par un piteux échec à Varennes, malgré la soigneuse organisation d’Axel de Fersen.

La reine, dès lors, cache à peine son souhait d’une intervention militaire contre la France conduite par l’empereur de sa famille, qui règne à Vienne : « Nous n’avons plus de ressources que dans les puissances étrangères ; il faut à tout prix qu’elles viennent à notre secours. Mais c’est à l’Empereur de se mettre à la tête de tous et à régler tout », écrit-elle à un confident en août 1791. Autant dire que ses tractations plus ou moins secrètes avec l’ennemi, assimilables à un crime de haute trahison, pèseront lourd dans son procès.

Sous la Législative, son refus de tout compromis vaut à Marie-Antoinette un nouveau surnom, celui de Madame Veto. Survient la journée fatale du 10 août 1792, qui voit la prise des Tuileries et la chute de la monarchie. La famille royale est enfermée dans la prison du Temple. Dans cette ultime épreuve, Marie-Antoinette, qui n’a plus depuis longtemps de rapport charnel avec son mari, retrouve pour ce dernier estime et sympathie.

Après l’exécution de Louis XVI, la reine est séparée de son fils puis incarcérée le 2 août 1793 à la Conciergerie, sur l’île de la Cité, antichambre de la guillotine, avec pour seule compagnie sa jeune servante Rosalie. Son procès est altéré par l’iniquité. Aux charges bien réelles telles que l’accusation de haute trahison s’ajoutent de sordides accusations d’inceste sur la personne de son fils. L’ex-reine fait front avec dignité. Pas plus que son époux, elle n’échappe à l’échafaud.

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Bibliographie

Parmi une abondante bibliographie consacrée à la reine de France la plus célèbre, nous recommandons la biographie de l’historien autrichien Stefan Zweig, son compatriote (nombreuses rééditions en livre de poche) et le (très) beau livre publié par les éditions Chêne et le Château de Versailles : Marie-Antoinette (Hélène Delalex, Alexandre Maral, Nicolas Milovanovic, 35 euros, 2013).