CHRISTIANISME, CHRISTIANISME (30-600), CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, ICHTHUS, SIGNIFICATION DE L'ACRONYMR ICHTHUS

Signification de l’acronyme Ichthus

Ichthus

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Ichthus ou Ichtys (du grec ancien ἰ / ichthús, « poisson ») est l’un des symboles majeurs qu’utilisaient les premiers chrétiens en signe de reconnaissance. Il représente le Sauveur durant les débuts de l’église primitive. En grec IΧΘΥΣ, est un acronyme pour « ησος Χριστς Θεο Υἱὸς Σωτήρ » / « Iêsoûs Khristòs Theoû Huiòs Sôtếr » soit « Jésus-Christ, Fils de Dieu, [notre] Sauveur ». Désormais, il reste un symbole stylisé en forme de poisson formé de deux arcs de cercle, ainsi qu’un acronyme.

Origines

Le poisson est un symbole récurrent dans le Nouveau Testament au même titre que le pêcheur : multiplication des pains et des poissons par Jésus, la pêche miraculeuse, la pièce dans la bouche d’un poisson pêché par Pierre selon l’indication de Jésus, le poisson grillé mangé par Jésus après sa résurrection.

Les premiers chrétiens persécutés par les autorités romaines l’utilisaient comme code secret pour se reconnaître entre eux. Le signe du poisson (tourné vers la droite ou la gauche) fleurissait notamment en graffitis sur les murs de Rome avant Pâques, en guise de discrètes flèches pour indiquer aux chrétiens de passage le chemin des cryptes où aurait lieu l’office pascal.

Pour Clément d’Alexandrie, dans son ouvrage appelé le Pédagogue, les plus anciens symboles de distinction des chrétiens sont une colombe, pour la colombe de l’arche et le Saint-Esprit, un navire pour l’Église, une ancre pour l’espérance, et un poisson pour Jésus-Christ, car le mot grec Ichthus contient toutes les premières lettres des noms qui lui sont donnés dans les Écritures.

Ce symbole est le signe de la Résurrection, ensuite celui de l’eau du baptême et de tous les chrétiens baptisés dans la piscina ou le baptistère, symbole de la vie dans l’Ancien et le Nouveau Testament, donc des vivants (Stèle de Licinia, poisson des vivants Ichthus zwntwn).

Un acrostiche : le Nom de Jésus

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Le poisson représente l’eau du baptême. Par ailleurs, le mot forme, en grec ancien (langue véhiculaire davantage parlée dans l’Empire romain que le latin), un jeu de mots puisque c’est aussi l’acrostiche du nom attribué à Jésus sur laquelle repose la foi chrétienne (Première épître de Jean, 3:23 : « Croire que Jésus est le Christ c’est-à-dire le Messie attendu des Juifs », Première épître de Pierre : « Tout repose sur le Nom de Jésus »).

La reconnaissance par Constantin du christianisme sortit de la clandestinité son art et ses symboles.

« Ajoutez à cela que, si l’on joint ensemble les premières lettres de ces cinq mots grecs que nous avons dit signifier Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur, on trouvera Ichthus, qui veut dire en grec poisson, nom mystique du Sauveur, parce que lui seul a pu demeurer vivant, c’est-à-dire exempt de péché, au milieu des abîmes de notre mortalité, semblables aux profondeurs de la mer. »

— Saint Augustin, La Cité de Dieu, XVIII, 23

I (I, Iota) : Ἰησοῦς / Iêsoûs (« Jésus »)

Χ (KH, Khi) : Χριστὸς / Khristòs (« Christ »)

Θ (TH, Thêta) : Θεοῦ / Theoû (« de Dieu »)

Υ (U, Upsilon) : Υἱὸς / Huiòs (« fils »)

Σ (S, Sigma) : Σωτήρ / Sôtếr (« sauveur »)

Ce qui est traduisible par « Jésus-Christ fils de Dieu, sauveur ». Pour certains, il représente en même temps l’Eucharistie, c’est-à-dire le Corps, le Sang, l’Âme et la Divinité de Jésus-Christ. Les pains et les poissons sont la manne du Christ unissant les fidèles dans la communion sacramentelle. Ce symbole est encore souvent employé de nos jours.

Cet acrostiche est cité par l’Empereur Constantin dans l’Oratio Sanctorum Coetus ainsi qu’un poème dont chaque initiale en grec forme le mot Jésus Christ Sauveur.

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On le trouve deux fois sous cette forme d’acrostiche dans l’épitaphe d’Aberccius d’Hiérapolis et dans l’épitaphe de Postumius (marbre dit d’Eutérion). Le mot ΙΧΘΥΣ s’y trouve écrit deux fois, horizontalement en tête du titulus, et verticalement en tête des cinq lignes dont il se compose. Une sixième lettre est ajoutée, c’est un N qui s’interpréterait soit par, Nika = vince une acclamation de victoire au Fils de Dieu Sauveur ! Vainqueur ou bien cela peut signifier noster, comme s’il disait « notre poisson » ; c’est-à-dire, « le Christ notre poisson ».

I POSTVMIVS EVTHERION. FIDELIS. QVI GRATIA

X SANCTA CONSET.VTVS PRIDIE NATALI SVO SEROTINA

Θ HORA REDUIT DEBITVM VITE SVB QVI VIXIT

U ANNIS SEX ET DEPOSITVS. QVINTO IDVS IVUAS DIE

C JOVIS QVO ET NATVS EST CVIVS ANIMA.

N CVM SANCTOS IN PACE FILIO BENEMERENTI

POSTVMl FELICISSIMVS ET LVTKENIA ET FESTA A VIA IPSEIVS

« Le poisson. Postumius Eutherion, fidèle qui, obtenu par une grâce sainte la veille de sa naissance, le soir rend la dette de sa vie, qui a vécu six ans, et inhumé le cinquième des ides de juillet, le jour de Jupiter (jeudi) où il est né ; dont l’âme est avec les saints dans la paix. À ce digne fils Postumus Felicissimus et Lutkenia et Festa son aïeule. »

Parfois un poisson vertical à côté de l’inscription remplace l’acrostiche (acrostiche de Caîus Anchosius, cat. de Saint Sébastien).

Ce nom grec, ainsi que le poisson, étaient les deux signes que les chrétiens représentaient partout : sur les épitaphes, les mosaïques, les peintures, les anneaux, les coupes et les patères de verre, les sceaux, etc. Sur l’origine de cet acrostiche, il y avait deux opinions différentes : l’une est que les chrétiens ont ainsi appelé le Christ, pour en dissimuler le nom aux empereurs païens, qui leur avaient interdit le culte du Christ ; mais d’autres ont pensé que ce nom ΙΧΘΥΣ était tiré des vers de la sibylle Érythrée, et aux livres sibyllins ; car les vers sibyllins, présentaient les lettres initiales disposées de manière que l’ordre des éléments faisait lire : Ιησους Χριστός Υιος θεου Σωτηρ. Ce mot transposé des Grecs chez les Latins, pour les chrétiens du premier siècle, tenait sur les inscriptions la place du mot de Christ ; et sur les pierres latines il était écrit en grec : ainsi la pierre de Postumius et celle d’Abercius. Il offrait un acrostiche résultant de la position du mot et des lettres qui le composent. La seconde théorie se fondait sur un texte attribué (de manière incertaine) à Prosper d’Aquitaine, Le livre des Promesses et Prédications, donc daté du milieu du ve siècle :

« Car ce mot ΙΧΘΥΣ, en latin, piscis (poisson), nos ancêtres l’ont interprété par de saintes lettres, d’après les vers sibyllins, comme signifiant Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur. Poisson consommé par sa passion, et par les remèdes intérieurs duquel nous sommes tous les jours éclairés et nourris. »

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— Prosper d’Aquitaine

En fait cet acrostiche est à la fois grec et hébreu dans la mesure où le mot Jésus signifie en hébreu Sauveur. Jésus vient de l’hébreu Yeshouah (Josué) mot lui-même composé de Yaweh-Dieu et du mot Sauveur : Jésus, en grec Ιησους / Ièsous, vient de Yehoshua (hébreu : יהושע) qui signifie : Dieu sauve.

La fin de l’Évangile de Saint Jean (Jean:20) propose cette signification de ce que la foi dans le Christ est source de vie comme le poisson abondant en est le signe (Ézéchiel) « Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom ». Ceci est suivi dans le chapitre (21) de l’épisode de la pêche miraculeuse et du poisson grillé sur le rivage, que les premiers chrétiens ont assimilé au Christ :

« Piscus assus est Christus. »

 

Sceau et numismatique

On retrouve cet acrostiche sur les épitaphes, gravé sur de la pierre, mais aussi sur des pierres précieuses, des gemmes, des bagues, améthyste, jaspe ou agate, et comme sceau ainsi que le préconise Clément.

En 1898, Robert Mowat propose une hypothèse fondée sur la numismatique, remarquant que l’expression Ichthus : « Jésus-Christ/ Fils de Dieu/ Sauveur » reprend la forme tripartite romaine de l’expression du nom d’une personne : prénom et nom (filiation paternelle), surnom ou fonction « Marcus/Tullius/Cicero ». Ainsi en numismatique : « César /fils du divin Vespasien Domitien / Consul pour la septième fois. ». Cela peut évoquer tant le statère trouvé dans le poisson par Saint Pierre que le denier rendu à César…. afin de rendre à Dieu ce qui lui appartient.

 

Citations

Tertullien : Le baptême, c’est pour Tertullien l’eau de la vie, celle hors de laquelle un chrétien ne saurait vivre : « Nous, petits poissons, qui tenons notre nom de notre ΙΧΘΥΣ Jésus-Christ, nous naissons dans l’eau et ce n’est qu’en demeurant en elle que nous sommes sauvés. (…) Le meilleur moyen de faire mourir ces petits poissons : les sortir de l’eau ». « Le chrétien est comparable à un petit poisson à l’image du Christ Lui-même ».

Julius Africanus appelle le Christ « Le grand poisson pris à l’hameçon de Dieu et dont la chair nourrit le monde entier ».

Saint Augustin évoque le Livre de Tobie : « Ce poisson, qui remontait le fleuve et se livrait à Tobie, c’est le Christ qui par sa passion amère, a mis en fuite Satan et guéri le monde aveugle ». Il écrit dans la Cité de Dieu : « Ichthus, c’est le nom mystique du Christ, parce qu’il est descendu vivant dans l’abîme de cette vie, comme dans la profondeur des eaux… ».

Bède emploie cette expression : « Piscis assus, Christus passus » : le poisson grillé, c’est le Christ. Cette expression est reprise par plusieurs auteurs.

Prosper d’Aquitaine « Jésus Filiis Dei Salvator, piscis in sua Passione decoctus, cujus ex interioribus remediis quotidie illuminamur et pascimur »

Optimus (évêque) : « Le Verbe, c’est le poisson qui, par les paroles saintes du Baptême, est attiré dans les eaux, et c’est du poisson (piscis) que le bassin prend le nom de piscine »

Optat de Milève explique le sens de cet acrostiche au livre III Contre Parmenianum. Il relie l’acrostiche Ichtys au Livre de Tobie, le poisson préfigurant le Christ comme le Livre de Jonas.

« Hic est piscina qui in baptismate per invocationem fontalibus undis vocitetur. Cujus piscis nomen secundum appellationem Graecam, in uno nomine continet, ΙΧΘΥΣ quod est Latinus JESUS-CHRISTUS, DEI FILIUS, SALVATOR. hanc vos piscinam, quae in omni Catholica per totum orbem terrarum, ad vitam generis humani, salutaribus undis exuberat; transduxistis ad voluntatem vestram, et solvistis singulare baptisma, ex quo baptismate hominibus muri facti sunt ad tutelam. »

— Optat de Milève, De Schismate Donatistarum Adversus Parmenianum

La Bonne Nouvelle

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Cet acrostiche reprend les différentes étapes de l’annonce de la rédemption ; elle est destinée au monde entier, à tous les hommes :

Annonciation : « L’ange lui répondit : Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu.» (Luc 1:35.)

Nativité : « Ne craignez point ; car je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie: c’est qu’aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et voici à quel signe vous le reconnaîtrez: vous trouverez un enfant emmailloté et couché dans une crèche. Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu et disant: Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, Et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée! ». (Luc 2:1-14.)

Prédication « Il leur dit : Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Matthieu:4-19)

Passion : « Le centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, ayant vu le tremblement de terre et ce qui venait d’arriver, furent saisis d’une grande frayeur, et dirent : Assurément, cet homme était Fils de Dieu. » (Matthieu:27-54)

Résurrection : Il leur dit: «Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez.» Ils le jetèrent donc et ils ne parvinrent plus à le retirer, tant il y avait de poissons. Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre: «C’est le Seigneur!» Dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, Simon Pierre remit son vêtement et sa ceinture, car il s’était déshabillé, et se jeta dans le lac. Les autres disciples vinrent avec la barque en tirant le filet plein de poissons, car ils n’étaient pas loin de la rive, à une centaine de mètres. Lorsqu’ils furent descendus à terre, ils virent là un feu de braises avec du poisson dessus et du pain. Jésus leur dit: «Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre.» Simon Pierre monta dans la barque et tira le filet plein de 153 gros poissons à terre; malgré leur grand nombre, le filet ne se déchira pas. Jésus leur dit: «Venez manger!» Aucun des disciples n’osait lui demander: «Qui es-tu?» car ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus s’approcha, prit le pain et leur en donna; il fit de même avec le poisson.» (Jean:21).

Symbole évangélique

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James Tissot, musée de Brooklyn, La Pêche miraculeuse.

Le thème de la pêche et du poisson est constant dans l’évangile, depuis le début (appel des quatre premiers disciples pêcheurs reprisant les filets de leur père) à la fin des évangiles lors de l’épisode de la résurrection du Christ et de la pêche miraculeuse. Le poisson symbolise aussi l’homme : Simon-Pierre, la pierre angulaire de l’église, sera un « pêcheur d’hommes ». Ce thème de la pêche se retrouve sur les mosaïques chrétiennes du pavement de la Basilique d’Aquilée ou païenne de la Piazza Armerina. Ce signe contenant le nom du Christ était le résumé de ce sur quoi le christianisme, la nouvelle religion, serait fondé, plus que celui du phénix : tout reposera sur le nom du Sauveur Jésus-Christ et il n’en aura pas d’autre qui puisse sauver (Première épître de Jean). Jésus signifie Sauveur en hébreu et c’est l’alpha et l’oméga de l’acrostiche qui finit comme il a commencé (ce qui évoque la figure géométrique parfaite du cercle ou du triangle tripartite, autre symbole de Dieu). Le mode sacrificiel de l’holocauste étant achevé avec le sacrifice de Jésus sur la Croix, le grand poisson des vivants, désormais le repas de poisson, l’agape, remplace celui des viandes immolées à Dieu, aussi ne voit on pas Jésus attablé à un festin de viande grillée mais de poisson grillé. L’Ichthus était en quelque sorte le nouveau nom de Dieu comme le fut pendant des siècles le tétragramme hébreu imprononçable d’un Dieu alors immatériel, et redoutable, mais infini, sinon par le grand prêtre : Yaweh ; codé il était secret, mais chacun pouvait le prononcer, et il était matérialisable dans la chair du poisson, symbole de l’incarnation et de la communion, aliment divin qu’on pouvait manger, multiplié à l’infini.

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La Vierge au poisson. Raphaël

Symbole du baptême

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Jonas jeté à la mer

Le poisson, Ichthus en grec, est un symbole chrétien à double sens. Il signifie le Christ et la vie en abondance promise aux chrétiens mais aussi le chrétien romain lui-même : les chrétiens étaient appelés les pisci : les poissons, les vivants.

Les premiers chrétiens persécutés par les autorités romaines l’utilisaient comme code secret pour se reconnaître entre eux. Clément d’Alexandrie, dans son ouvrage appelé le Pédagogue, pour les catéchumènes, met le poisson au nombre des symboles que les chrétiens sont autorisés à porter sur leurs anneaux (sceaux, lampes) : « les signes qui doivent distinguer le chrétien sont une colombe, un poisson, une nacelle portée à pleine voile vers le ciel (…)».

Alpha et Oméga des chrétiens : On le trouve sur une mosaïque du pavement de la basilique d’Aquilée et, des lampes (lumière et vie). Mais aussi symbole du début (alpha) et de la fin (oméga) de la vie chrétienne des baptisés : sur les mosaïques des baptistères (piscinae – eau et vie des baptêmes des convertis de l’Église nouvelle, préfigurés par la pêche miraculeuse de Pierre, ou par la guérison des malades de la piscine de Bethesda : Le début de la vie du chrétien) et aussi sur des sarcophages ou dans les catacombes et cimetières de Rome, c’est-à-dire un passage vers une autre vie, et associé à l’Ancre (symbole) de la promesse divine et de l’espérance de la vie éternelle.

À Ostie antique, ancien évêché, la « Maison aux poissons» est considérée comme chrétienne à cause de la mosaïque du vestibule, une coupe ou un baptistère renfermant un poisson.

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A Ostie la Maison du poisson

Le poisson est aussi au cœur d’agapes, le repas chrétien. Le poisson étant la nourriture des chrétiens et non plus la viande immolée en sacrifice, ceux-ci deviennent eux-mêmes leur nourriture, des poissons. Il symbolise également le sacrement de l’Eucharistie préfigurée par la multiplication des pains et des poissons.

Jésus-Christ et ses apôtres étaient souvent désignés sous le nom de pêcheurs et figurés comme tels, donc on appela « poissons » les hommes gagnés à la foi chrétienne grâce à leur parole. Cette appellation fut sans doute inspirée par les histoires de pêches si fréquentes dans l’Évangile, et particulièrement par la pêche miraculeuse, où le Christ a voulu mettre la réalité à côté de la figure (Luc 5 v.1-11). Monté sur la barque de Pierre, qui était l’image de l’Église chrétienne, son Maître commence par « pêcher les âmes » en annonçant la bonne nouvelle à la foule qui le suivait ; et ensuite, il fait prendre sous ses yeux, par ses apôtres, une quantité énorme de poissons, qui sont la figure des multitudes qu’ils devaient convertir un jour ; il donne exactement la signification de ce miracle, en leur annonçant que désormais Simon (Pierre) sera « pêcheur d’hommes ».

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Pavement de la Basilique d’Aquilée. la pêche miraculeuse

Plus tard l’iconographie de Saint Brendan reprendra ces deux symboles de la barque et du poisson, dans une civilisation devenue monachique : l’iconographie des catacombes liant le poisson et le pain eucharistique, saint Brendan célèbre la messe sur l’Ile du Poisson. Ce symbole est cependant abandonné par les chrétiens dès le ve siècle puis, au Moyen Âge.

Art paléo-chrétien

Le propre du paléo-christianisme est d’avoir très souvent représenté le symbole de l’ichthus dans les arts, dans les catacombes, ainsi que les lampes qui servaient à les éclairer. Durant cinq siècles environ il demeure le principal symbole du Christianisme naissant.

 

Quelques exemples

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Lampe à huile figurant un poisson

Les poissons sont figurés sur des lampes en terre cuite paléo-chrétiennes (lampe du Campo Santo tedesco, lampe du musée d’Arles, lampe du musée de Pérouse) ou des mosaïques (pavement d’Aquilée : scène de pêche, mosaïque chrétienne Pax et Concordia de Tipaza, catacombes de Sousse, inscription Ichthus, salus mundi, mosaïque de Saint Apollinaire in Classe), vases, peintures (Agapes, catacombes St Callixte, panier, poisson et verre de vin, crypte de Gaudentius, catacombes de SS. Pierre et Marcellin, etc. : le poisson est toujours peint sur la table du la cena, au centre du banquet), bas-relief (Poisson copte, Musée du Louvre, Bas relief avec 2 poissons, Saint-Laurent-hors-les-murs, Rome), épitaphes et sarcophages (sarcophage de Livia Primitiva, Musée du Louvre) ou les épitaphes (catacombes de Saint-Sébastien) ; pierre de fermeture de loculi (cimetière Ste Agnès, Catacombe de Saint-Calixte, de Sainte-Domitille), sur les murs des catacombes, (catacombes d’Hadrumète), des pierres (pierre de Henchir el OuedAlgérie), ou par des objets (poisson de verre] retrouvé près des catacombes de Saint-CalixteMusée océanographique de Monaco ; Poisson d’améthyste, Musée de Berlin), etc.

La figure de deux poissons accolés existe aussi, autour d’une ancre ou sur le chapiteau d’une colonne dans la basilique de Tébessa.

 

Pectorius d’Autun

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L’épitaphe d’Autun dite épitaphe de Pectorios (fin iie – début iiie siècle) découverte fin xixe siècle et souvent étudiée, désigne le Christ sous le nom d’ichthus acrostiche deux fois gravé sur la pierre :

« Race divine du céleste Ichthus, qui est venu parmi les mortels faire entendre ses immortelles paroles ! Ami, ensevelis ton âme dans les eaux sacrées, ces eaux éternelles qui donnent la sagesse avec tous ses trésors ! Prends l’Ichthus dans tes mains, mange et bois, rassasie-toi de cette douce nourriture que le Sauveur donne a ses saints. Ô Ichthus, ô maître Sauveur, exauce mes désirs! Que ma mère te contemple dans sa joie, je t’en prie avec elle, ô lumière des mortels ! Ascandius, père bien-aimé de mon cœur; et vous aussi, ma douce mère, souvenez-vous de votre fils Pectorius, qui verse des larmes sur votre tombeau. »

Ainsi que l’épitaphe dite d’Abercercius d’Hiérapolis :

« La foi me guidait et me procurait en tout lieu pour nourriture un poisson très grand et très pur, recueilli à la source par une vierge sans tache, et c’est ce qu’elle sert constamment à la table des amis, elle a un vin excellent qu’elle verse (coupé d’eau ?) pour accompagner le pain. »

Le poisson, seul ou double, peut donc désigner le chrétien (piscus) soit le Christ, soit la pêche symbolique (Saint Pierre « pêcheur d’hommes »), soit la pêche miraculeuse, soit la nourriture sur la table (Agapes), ou encore la multiplication des pains et des poissons (Ravenne Mosaïque st Apollinaire Nuovo, Tabgah), enfin l’eucharistie : « tu tiens l’ichthus dans la paume de ta main » (épitaphe et poème d’Abercius) enfin il est souvent associé à l’ancre (épitaphe de Licinia Rome ICHTHUC ZWNTWN, Poisson des vivants).

La Prière du cœur

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Prière de Jésus dans un christogramme roumain

En Grèce et en Orient, le symbole du poisson est inexistant, mais la prière du cœur, aussi appelée prière de Jésus reprend dans sa forme grecque l’acrostiche Ichthus et lui donne tout son sens : « Seigneur, Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur » « Jésus, sauve-moi… Jésus-Christ, aie pitié, sauve… Jésus, sauve-moi… Jésus, mon Dieu »

L’Église de Rome, celle des martyrs de Néron, put ainsi adopter le symbole du poisson jusqu’au ive siècle en ces cinq lettres grecques et l’Orient développer le thème de la prière. L’Ichthus est donc le ciment de l’unité des églises chrétiennes.

 Dans les années 1970, l’usage de l’ichthus s’est répandu aux États-Unis avec le Jesus Movement auprès des chrétiens, et spécialement chez les chrétiens évangéliques.

Ce symbole est utilisé principalement sur les pendentifs, les épingles ou sur les voitures, en signe d’appartenance à la foi chrétienne.

On le retrouve également sur le logo de la conférence des évêques de France.

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CATHOLIQUES, EGLISE CATHOLIQUE, FRANCE, GUERRES DE RELIGION (France ; 1562-1598), HENRI IV (roi de France ; 1553-1610), HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, LE MASSACRE DE LA SAINT-BARTHELEMY VU PAR MARGUERITE DE VALOIS, MARGUERITE DE VALOIS (1553-1615), MASSACRE DE LA SAINT BARTHELEMY (24 août 1572), PROTESTANTISME, SAINT BARTHELEMY (24 août 1572)

Le massacre de la Saint-Barthélémy vu par Marguerite de Valois

Le Massacre de la Saint-Barthélémy selon Marguerite de Valois

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Le récit de Marguerite de Valois, témoin oculaire du massacre de la Saint-Barthélemy, est l’un des plus célèbres témoignages de cet événement, et le seul écrit, laissé par un membre de la famille royale française de l’époque. Son récit apparaît dans ses mémoires sous la forme de la Lettre V, décrivant la nuit précédant le massacre et les événements dont elle fut témoin pendant celui-ci.

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Marguerite de Valois (alias la reine Margot, 1553-1615) était la fille de Catherine de Médicis (1519-1589) et du roi Henri II de France (r. de 1547 à 1559). Elle était fiancée à Henri de Navarre (futur Henri IV de France, 1553-1610) dans un mariage arrangé destiné à encourager la réconciliation entre les catholiques et les protestants (huguenots) en France, engagés dans un conflit armé depuis 1562. Le mariage, arrangé par la catholique Catherine de Médicis et la mère d’Henri, la reine protestante de Navarre, Jeanne d’Albret (1528-1572), était envisagé comme une grande affaire célébrant la tolérance religieuse par l’union de la mariée catholique et du marié protestant.

 ON ESTIME QU’ENVIRON 5 000 PROTESTANTS FURENT ASSASSINÉS À PARIS DANS LES JOURS QUI SUIVIRENT LES PREMIÈRES TUERIES, ET QUE LEUR NOMBRE POURRAIT ATTEINDRE 25 000 À 30 000 AU TOTAL.

Le mariage fixé au 18 août 1572, attira de grandes foules de protestants dans la ville de Paris, majoritairement catholique, y compris les principaux dirigeants protestants. Parmi ceux-ci figuraient Henri de Navarre, l’époux, Henri Ier de Bourbon, prince de Condé (1552-1588), et Gaspard II de Coligny, amiral de France (1519-1572). Quelques jours après le mariage, le 22 août, un attentat fut perpétré contre Coligny, qui fut blessé, et les dirigeants protestants exigèrent une réponse appropriée du roi catholique Charles IX (r. de 1560 à 1574), du conseil municipal et de Catherine de Médicis. Ils reçurent l’assurance que l’assassin serait attrapé et puni alors que, dans le même temps, le roi, la reine mère et le conseil se mettaient d’accord sur un plan visant à assassiner tous les dirigeants protestants, car ils craignaient un soulèvement majeur pour venger Coligny.

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Le complot fut officialisé dans la nuit du 23 août 1572 (date parfois donnée comme le début du massacre) et mis à exécution le lendemain, en commençant par le meurtre de Coligny et des autres chefs, puis en s’étendant à tous les protestants. On estime qu’environ 5 000 protestants furent assassinés à Paris dans les jours qui suivirent les premières tueries, et que ce chiffre pourrait atteindre 25 000 à 30 000 au total car la nouvelle du massacre parisien s’était répandue et que d’autres villes avaient suivi le pas. Il existe un certain nombre de récits de témoins oculaires de l’événement dans différents quartiers de Paris, mais seul celui de Marguerite, un membre de la famille royale, détaille ce qui se passa dans le palais pendant le massacre. La réconciliation espérée ne se concrétiserait jamais, et les guerres de religion françaises se poursuivraient jusqu’en 1598.

Contexte

Les tensions entre protestants et catholiques s’étaient accrues depuis 1534, lorsque François Ier (r. de 1515 à 1547) revint sur sa politique de tolérance à l’égard des protestants à la suite de l’événement connu sous le nom d’affaire des Placards, lorsque des messages anticatholiques furent affichés dans tout Paris et dans d’autres villes. Le fils de François Ier, Henri II, poursuivit les persécutions de son père contre les protestants jusqu’à ce qu’il ne soit mortellement blessé lors d’un tournoi de joute et meure en 1559. Son fils François II (r. de 1559 à 1560), âgé de 15 ans, lui succéda. Bien qu’assez âgé pour gouverner seul, il était contrôlé par sa mère, Catherine de Médicis.

Catherine invita deux puissants nobles catholiques de la famille de Guise, François, duc de Guise (1519-1563), et son frère Charles, cardinal de Lorraine (1524-1574), à conseiller le roi, et ils l’isolèrent rapidement de ses anciens conseillers, qui comprenaient Louis de Bourbon, prince de Condé (1530-1569, père d’Henri Ier de Bourbon) et l’amiral Coligny. En réponse, ces hommes s’associèrent à ce qui fut connu sous le nom de Conjuration d’Amboise, un complot visant à enlever François II pour neutraliser l’influence des frères de Guise, en 1560. Le complot fut découvert, la plupart des conspirateurs furent emprisonnés ou exécutés (Condé fut emprisonné, Coligny fut épargné), et les Guise utilisèrent l’événement dans leur propagande anti-protestante.

François II mourut en 1560 et son frère Charles IX lui succéda. En 1562, François, duc de Guise, déclencha les guerres de religion françaises (1562-1598) en massacrant les membres d’une congrégation protestante lors du massacre de Vassy, et Louis de Bourbon (qui avait été libéré de prison) répondit en prenant la ville d’Orléans pour les protestants. Les trois premières guerres de religion françaises tuèrent Condé et François, duc de Guise, ainsi que des milliers d’autres personnes, et en 1572, le ressentiment couvait dans les deux camps.

Mariage et massacre

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Catherine de Médicis proposa le mariage arrangé à Jeanne d’Albret dans le but d’apaiser ces tensions en unissant une catholique et un protestant dans le mariage. Jeanne d’Albret mourut de causes naturelles en juin 1572, et la rumeur se répandit parmi les protestants qu’elle avait été empoisonnée par Catherine, ce qui ne fit qu’accroître les tensions. L’extravagance du mariage royal ne fit qu’aggraver la situation, car les récoltes avaient été mauvaises cette année-là et les impôts élevés, de sorte que les gens du peuple étaient déjà pleins de ressentiment, sans compter les désaccords religieux et les conspirations d’intrigues politiques et de meurtres.

 LES ROTURIERS, SUIVANT L’EXEMPLE DES SOLDATS ROYAUX, COMMENCÈRENT À MASSACRER TOUS LES PROTESTANTS OU SYMPATHISANTS PROTESTANTS DE LA VILLE.

Dans une atmosphère déjà si tendue, l’amiral Coligny fut blessé lors d’une tentative d’assassinat le 22 août. Craignant des représailles, le conseil municipal, Catherine et Charles IX se mirent d’accord sur le plan d’exécution de tous les autres chefs protestants la nuit du 23. Ce plan fut mis à exécution le lendemain matin avec l’assassinat de Coligny, puis des autres protestants notables. Les roturiers, suivant l’exemple des soldats royaux, commencèrent alors à massacrer tous les protestants ou sympathisants protestants de la ville. De nombreux catholiques, horrifiés par ce massacre, cachèrent des protestants dans leurs caves ou leurs greniers.

Un certain nombre de protestants – dont Henri de Navarre et Henri Ier de Bourbon – promirent de se convertir au catholicisme pour se sauver (puis ne tinrent pas leur promesse une fois en sécurité hors de la ville). D’autres encore réussirent à se déguiser en catholiques (en portant un livre de prières catholique ou par d’autres moyens similaires) ou se cachèrent du mieux qu’ils purent. Il était impossible de s’échapper de la ville, car Charles IX avait ordonné que les portes soient fermées et verrouillées la nuit précédente et que des chaînes soient tendues dans les rues pour empêcher tout mouvement à grande échelle.

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Le texte

Le récit suivant commence par la nuit du 23 et se poursuit le 24 et après. Les noms figurant dans la dernière phrase du premier paragraphe sont tous des chefs protestants tués lors du massacre. Le M. de Guise mentionné par Marguerite est Henri Ier, duc de Guise (1550-1588), fils de François, duc de Guise. La sœur de Marguerite, qu’elle appelle Lorraine, est Claude de France, duchesse de Lorraine (1547-1575), qui était revenue à Paris pour le mariage.

Le texte est tiré des Mémoires de Marguerite de Valois, pp. 39-43, Lettre V

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Le roy Charles, qui estoit tres-prudent, et qui avoit esté toujours très-obéissant à la Royne ma mere, et prince tres-catholique, voyant aussi de quoy il y alloit, prist soudain resolution de se joindre à la Royne sa mere, et se conformer à sa volonté, et guarentir sa personne des huguenots par les catholiques; non sans toutefois extreme regret de ne pouvoir sauver Teligny, La Noue, et monsieur de La Rochefoucault.

Et lors allant trouver la Royne sa mere, envoya querir monsieur de Guise et tous les autres princes et cappitaines catholiques, où fust pris resolution de faire, la nuict mesme, le massacre de la saint Barthelemy.

Et mettant soudain la main à l’œuvre, toutes les chaisnes tendues, le tocsin sonnant, chacun courut sus en son quartier, selon l’ordre donné, tant à l’admirai qu’à tous les huguenots. Monsieur de Guise donna au logis de l’admiral, à la chambre duquel Besme, gentilhomme allemand, estant monté, apres l’avoir dague le jetta par les fenestres à son maistre monsieur de Guise. Il est permis de douter qu’une pareille résolution ait été prise et exécutée d’une manière aussi instantanée.

Pour moy, l’on ne me disoit rien de tout cecy. Je voyois tout le monde en action; les huguenots desesperez de cette blesseure messieurs de Guise craingnans qu’on n’en voulust faire justice, se.suschetans tous à l’oreille.

Les huguenots me tenoient suspecte parce que j’estois catholique, et les catholiques parce que j’avois espousé le roy de Navarre, qui estoit huguenot.

De sorte que personne ne m’en disoit rien, jusques au soir qu’estant au coucher de la Royne ma mêre-, assise sur un coffre auprès de ma sœur de Lorraine, que je voyois fort triste, la Royne ma mere parlant à quelques-uns m’apperceut, et me dit que je m’en allasse coucher. Comme je lui faisois la révérence, ma sœur me prend par.le bras, et m’arreste en se prenant fort à pleurer, et me dict « Mon Dieu, ma sœur, n’y allez pas. » Ce qui m’effraya extremement. La Royne ma mere s’en apperceut, et appella ma sœur, et s’en courrouça fort à elle, luy detïendant de me rien dire. Ma sœur luy dit qu’il n’y avoit point d’apparence de m’envoyer :sacrifier comme, cela, et que sans doubte s’ils descouvroient quelque chose, ils se vengeroient sur moy. La Royne ma mere respond, que s’il plaisoit à Dieu, jen’aurois point de mal, mais quoy que ce fust, il falloit que j’allasse, de peur de leur faire soupçonner quelque chose qui empeschast l’effect.

Je voyois bien qu’ils se contestoient et n’entendois pas leurs paroles.

Elle me commanda encore rudement que je m’en allasse coucher. Ma soeur fondant en larmes me dit bon soir, sans m’oser dire aultre chose, et moyje m’en vois toute transie, esperdue, sans me pouvoir imaginer ce que j’avois à craindre.

Soudain que je fus en mon cabinet, je me mets à prier Dieu qu’il luy plust me prendre en sa protection, et.qu’il me gardast,.sans savoir de. quoy ni de qui. Sur cela le Roy mon mary qui s’estoit mis au lict, me mande que je m’en allasse coucher; ce que je feis, et trouvay son lict entourré de trente ou quarante huguenots que je ne cognoissois point encore, car il y. avoit fort peu de jours que j’estois mariée. Toute la nuict ils ne firent que parler de l’accident qui estoit advenu à monsieur l’admirai, se resolvants, des qu’il seroit jour, de demander justice au Roy de monsieur de Guise, et que si on ne la leur faisoit, qu’ils se la feroient eux-mesmes.

Moy j’avois tousjours dans le cœur les larmes de ma soeur, et ne pouvois dormir pour l’apprehension en quoy elle m’avoit mise sans sçavoir de quoy. La nuict se passa de cette façon sans fermer l’œil. Au poinct du jour, le Roy mon marydict qu’il vouloit aller jouer à la paulme attendant que le roy Charles seroit esveillé, se resolvant soudain de luy demander justice. Il sort de ma chambre, et tous ses gentilshommes aussy.

Moy volant qu’il estoit jour, estimant que le danger que ma sœur m’avoit dict fust passé, vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu’elle fermast la porte pour pouvoir dormir à mon aise. Une heure apres, comme j’estois plus endormie, voicy un homme frappant des pieds et des mains à la porte, criant « Navarre! Navarre! Ma nourrice pensant que ce fust le Roy mon mary, court vistement à la porte et lui ouvre. Ce fust un gentilhomme nommé monsieur de Lëran qui avoit un coup d’espée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et estoit encores poursuivy de quatre archers, qui entrèrent tous apres luy en ma chambre. Luy se voulant guarantir se jetta sur mon lict. Moy sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy apres moy, me tenant tousjours au travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme, et ne sçavois s’il venoit là pour m’oSënser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous croyons tous deux, et estions aussi effrayez l’un que l’aultre. Enfin Dieu voulust que monsieur de Nancay cappitaine des gardes y vinst, qui me trouvant en cet estat-là, encores qu’il y eust de la compassion, ne se peust tenir de rire; et se courrouçant fort aux archers de cette indiscrétion il les Est sortir, et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, lequel je feis coucher et penser dans mon cabinet jusques à tant qu’il fust du tout guary. Et changeant de chemise, parce qu’il m’avoit toute couverte de sang, monsieur de Nancay me conta ‘ce qui se passoit, et m’asseura que le Roy mon mary estoit dans la chambre du Roy, et qu’il n’auroit point de mal. Me faisant jetter un manteau de nuict sur moy, il m’emmena dans la chambre de ma soeur madame de Lorraine’, où j’arrivay plus morte que vive, où entrant dans l’antichambre, de laquelle les portes estoient toutes ouvertes, un gentihomme nommé Bourse, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fust percé d’un coup de hallebarde à trois pas de moy. Je tombay de l’aultre costé presque esvanouie entre les bras de monsieur de Nançay, et pensois que ce coup nous eust percez tous deux. Et estant quelque peu remise, j’entray en la petite chambre où coucholt ma sœur. Comme j’estois ]à, monsieur de Miossans, premier gentil-homme du Roy mon mary et Armagnac, son premier vallet de chambre, m’y vindrent trouver pour me prier de leur sauver la vie. Je m’allay jetter à genoux devant le Roy et la Royne ma mere pour les leur demander; ce qu’enfin ils m’accordèrent.

Cinq ou six jours après, ceux qui avoient commencé cette partie, cognoissans qu’ils avaient failli à leur peincipal dessein n’en voulant point tant aux huguenots qu’aux princes du sang, portoient impatiemment que le Roy mon mary et le prince de Condé fussent demeurez. Et congnoissant qu’estant mon mary, que nul ne voudroit attenter contre luy, ils ourdissent une autre trame. Ils vont persuader à la Royne ma mere qu’il me falloit desmarier. En cette resolution estant allée un jour de feste son lever, que nous debvions faire noz Pasques, elle me prend à serment de luy dire vérité, et me demande si le Roy mon mary estoit homme, me disant que si cela n’estoit, elle auroit moyen de me desmarier. Je la suppliay de croyre que je ne me cognoissois pas en ce qu’elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité comme cette Romaine, à qui son mary se courrouçant de ce qu’elle ne l’avoit adverty qu’il avoit l’haleine mauvaise, luy respondit qu’elle croyoit que tous les hommes l’eussent semblable, ne s’estant jamais approchée d’aultre homme que de luy); mais quoy que ce fust, puis qu’elle m’y avoit mise, j’y voulois demeurer; me doutant bien que ce qu’on vouloit m’en séparer estoit pour luy faire un mauvais tour.

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(Mémoires et lettres de Marguerite de Valois (Nouv. éd.) / publiée par M. Guessard)

Conclusion

Henri de Navarre et Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, s’échappèrent tous deux de Paris, ils se dirigèrent vers le sud et dirigèrent ensuite les forces protestantes contre Henri Ier, duc de Guise, et Henri III de France (r. de 1574 à 1589, successeur de Charles IX). Le mariage d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois échoua de manière spectaculaire dans sa tentative à atteindre la paix et la réconciliation espérées. Le massacre de la Saint-Barthélemy commença moins d’une semaine après le mariage, le massacre de Paris encouragea la même chose ailleurs, et la quatrième des guerres de religion françaises débuta avec une France divisée entre une population majoritairement catholique du nord et les protestants du sud.

Le mariage d’Henri et de Marguerite ne fut pas non plus heureux car elle ne put lui donner d’héritier, tous deux furent infidèles, et en 1585, Marguerite abandonna son mari et rejoignit Henri Ier, duc de Guise, et sa Ligue catholique contre lui. Elle l’avait déjà quitté pendant de courtes périodes avant cela, et sa mère, dégoûtée, l’avait déshéritée et ne lui adressa plus jamais la parole. Une annulation du mariage fut accordée à la demande des deux parties, en 1599.

Henri de Navarre, comprenant que Paris n’accepterait jamais un roi protestant, se convertit au catholicisme et succéda à Henri III après la mort de ce dernier pour devenir Henri IV de France qui mit fin aux guerres de religion françaises, officiellement du moins, par l’édit de Nantes en 1598. Il fut assassiné par un zélote catholique en 1610, et Marguerite mourut de maladie en 1615. Bien que les guerres de religion, qui avaient ravagé le pays depuis 1562, aient été terminées, les divisions causées par l’intolérance et la haine religieuses se poursuivirent, et il était manifestement naïf de penser qu’un mariage aurait pu réconcilier de quelque manière que ce soit les factions en guerre. Trois ans après la mort de Marguerite, les différences religieuses allaient alimenter la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui allait coûter 8 millions de vies supplémentaires en plus de celles déjà perdues.

22 AOÛT 1942 : LETTRE PASTORALE DE MONSEIGNEUR SALIEGE, FRANCE, GUERRE MONDIALE 1914-1918, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, HISTOIRE DE L'EUROPE, JULES SALIEGE (1870-1956), LETTRE PASTORALE, LETTRE PASTORALE DE MONSEIGEUR SALIEGE (22 août 1942), SHOAH

22 août 1942 : Lettre pastorale de Monseigneur Saliège

70 ANS PLUS TARD (EN 2012), LA LETTRE PASTORALE DE MGR SALIÈGE GARDE TOUTE SA PERTINENCE

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Le 23 août 1942 Monseigneur Jules-Géraud Saliège, Archevêque de Toulouse, envoyait une lettre aux curés du diocèse pour qu’elle soit lue le dimanche dans toutes les églises. Dans la lettre l’évêque réagissait fortement contre le traitement infligés aux juifs.

Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie, Toulouse a voulu honorer cette prise de position historique, et l’Église a voulu faire mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de tout homme. Dans le cadre des commémorations de l’année 1942, un moment inter-religieux a été célébré en hommage à Mgr Saliège, jeudi 13 septembre sur le parvis de la cathédrale Saint-Etienne à Toulouse. pendant ce moment la lecture, devant la stèle de Mgr Saliège, de la lettre pastorale du 23 août 1942, puis une cérémonie commémorative au monument du Mémorial de la Shoah, allées Frédéric Mistral.

Vendredi 28 septembre à 18h00 en la cathédrale Saint-Étienne, l’Église catholique à Toulouse fait mémoire du témoignage de foi de son pasteur au service de l’homme

        Message de Mgr Le Gall, archevêque de Toulouse, en 2012

Chers fidèles du Christ en notre Église de Toulouse,

Cette année voit la commémoration du 70ème anniversaire de la lettre pastorale de Mgr Jules-Géraud Saliège à ses diocésains. Cet événement a été si marquant à ce moment qu’il demeure vivace dans les mémoires. Á l’initiative d’associations, de la Préfecture et de la Mairie de Toulouse une commémoration de cet appel est prévue le 13 septembre. Nous y serons présents.

Il nous a semblé qu’il serait bon aussi que notre Église fasse mémoire du témoignage de foi de son pasteur, de la force évangélique pour le service de l’homme qui a suscité cet engagement, de la lumière du Christ par là dévoilée. Je vous invite à célébrer cet événement qui rejoint notre Église diocésaine dans son témoignage de foi aujourd’hui.

Dans cette mémoire, une célébration aura lieu le vendredi 28 septembre à 18h en la cathédrale Saint-Étienne dans la nef Raymondine, où se trouve un vitrail dont un panneau représente le cardinal Saliège devant la cathédrale.

En cette rentrée d’une année pastorale qui sera riche en événements d’Église, je vous convie à ce temps fort, ainsi qu’à ceux qui suivront.

+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse,

Toulouse, septembre 2012.

 

 

Contenu de la lettre du 23 août de Monseigneur Saliège sur la personne humaine

Mes très chers Frères,

Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits, tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.

Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.

Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France.

Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.

France, patrie bien aimée France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine. France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.

Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.

Jules-Géraud Saliège
Archevêque de Toulouse
23 août 1942

A lire dimanche prochain, sans commentaire.

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Sur ce sujet un livre particulièrement intéressant.

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La Protestation – 23 Août 1942

Dans ce récit historique très bien documenté, on revit comme en direct la période tragique de l’occupation dans une proximité saisissante avec l’archevêque de Toulouse. On comprend, de l’intérieur, les sentiments, la réflexion et la foi qui l’animent jusqu’à la rédaction de sa lettre pastorale du 23 août 1942.

On croise de grandes figures comme Mgr de Courrèges, son évêque auxiliaire, ou Bruno de Solages, le recteur de l’Institut catholique, mais aussi des collaborateurs moins connus tels que l’abbé Gèze, à la Maison des oeuvres, ou Thérèse Dauty, du Comité catholique, qui visite les camps de Noé et du Récébédou.

L’auteur, Yves Belaubre, qui vit et travaille à Toulouse, est journaliste, auteur et scénariste. Il a mis tous ses talents au service de ce travail de mémoire original et bouleversant.

Yves Belaubre, « La protestation » 23 août 1942,
collection « Au vif de l’histoire » éd. Nicolas Eybalin,
296 p. 16 euros www.nicolas-eybalin.com

Dossier dans le journal la Croix

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-Pourquoi-droit-dasile-eglises-nexiste-plus-1-5-2022-08-08-1201228086

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-femmes-leveque-2-5-2022-08-09-1201228210

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-juifs-sont-hommes-juives-sont-femmes-3-5-2022-08-10-1201228351

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-eveques-Vichy-silence-pesera-lourd-4-5-2022-08-11-1201228495

https://www.la-croix.com/Religion/Le-mystere-Saliege-choisiras-vie-5-5-2022-08-12-1201228624

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Les secrets de Saint Jacques de Compostelle

Les secrets de Saint Jacques de Compostelle

Philippe Martin

Paris, La Librairie Vuibert, 2018. 319 pages.

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Résumé :

Le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle reposerait-il sur un mythe ? Et si l’homme enterré là n’était pas l’apôtre Jacques, mort en Terre sainte, mais l’hérétique Priscillien ? Charlemagne est-il vraiment venu défendre le tombeau contre l’envahisseur musulman ? Les guides touristiques et les premiers papiers d’identité seraient-ils un héritage des pèlerins du Moyen Âge ?
Tout au long des siècles, les chrétiens ont marché vers Saint-Jacques-de-Compostelle, écrivant une histoire riche de mythes et de légendes, mais aussi de secrets bien gardés.
Philippe Martin, historien et marcheur, nous raconte, des origines à nos jours en passant par la Reconquista et les turbulences du XXe siècle, les multiples métamorphoses du légendaire Camino. Il nous entraîne sur les pas de millions de pèlerins d’hier et d’aujourd’hui, dont il peint le vivant portrait : qui sont-ils, comment voyagent-ils ? Quels sont leurs rites et les périls qui les guettent ? Quelle espérance les guide ?
Jamais le « chemin semé d’étoiles » n’aura paru aussi fascinant.

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Critique

Comment résumer en peu de mots cet ouvrage qui  s’attache à passer en revue les mythes et autres légendes urbaines du Camion, non pour les ridiculiser mais les resituer dans leur contexte : contexte social, contexte religieux et politique.La figure de l’apôtre saint Jacques qui n’a peut-être jamais mis les pieds en Espagne sert en effet des objectifs religieux (lutter contre les musulmans en Espagne et faire de ce pays une terre chrétienne), objectifs politiques pour asseoir la légitimité des souverains espagnols, puis du régime franquiste sur la péninsule ibérique Le tout est bien documenté pour nous faire comprendre comment la légende de saint Jacques est née puis s’est enrichie au fil des différentes époques et canalisée par l’Eglise

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Philippe Martin (professeur à l’Université de Lyon 2) passe également, avec de nombreux documents à l’appui,  en revue la diversité des pèlerins qui font le Camino pour rejoindre l’extrême Nord-Ouest du Chemin de Saint-Jacques :

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« Les marcheurs ne savent pas se définir, mais se devinent différents… Si la communauté existe vue de l’extérieur, vue de l’intérieur, est-elle homogène ? L’enquêteur est immédiatement marqué par la diversité des figures qu’il rencontre. Un couple de Coréens qui, avant un mariage arrangé par leurs familles, se découvrent sous le regard d’un chaperon qui a tant de mal à marcher. Des convertis de fraîche date qui croisent ces catholiques en quête de paix. Un quinquagénaire soufflant sur son vélo, transpirant avec force, pour remercier le saint de l’avoir guéri d’un cancer. Une horde de jeunes Espagnols repus de joie d’avoir réussi leurs examens. Ce Néerlandais longiligne qui avance de plus de 60 kilomètres par jour. Ces Brésiliens qui enchantent le Camino de leurs légendes et de leurs rires. Et tant d’autres. »

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Ainsi après l’esquisse du portrait de saint Jacques (exercice difficile tant les sources très nombreuses sont contradictoires. Mais cette enquête éclaire sur le sens que lui donnent les marcheurs et leurs motivations. Si le chemin de Compostelle a connu des périodes de déclin il est aujourd’hui un vrai phénomène de société. : 278 000 pèlerins pour l’année 2017 ayant accompli au moins les 100 derniers kilomètres de la « voie des étoiles ».

« Face à cette avalanche de doutes, l’historien doit avoir deux réflexes. le premier est de considérer que nombre de documents originaux ont disparu et que leurs copies doivent être analysées avec la plus grande prudence. le second est de ne pas commettre d’anachronisme. C’en serait un que de faire de nos auteurs des falsificateurs. Cette notion n’existe pas dans leur esprit : selon eux, pour qu’un légendaire survive, il doit s’actualiser, s’enrichir. le passé n’est pas une donnée figée, c’est une construction faite pour satisfaire les contemporains qui écoutent les histoires. Si nous utilisions un vocabulaire commercial, nous pourrions assurer qu’un pèlerinage – Compostelle ou un autre – est un « produit sacré ». À ce titre, on doit assurer sa promotion » !

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La marche à pied est l’un des nombreux mythes qui ne résiste pas devant la recherche historiographique de P. Martin : contrairement à ce qu’on croit aujourd’hui, le chemin préféré des pèlerins pour arriver au but était… la mer ! Les jaquets d’Europe centrale et du nord débarquaient à La Corogne (Galice) d’où il ne leur restait plus que 70 petits kilomètres à parcourir. Quant aux Italiens, Autrichiens et Croates, ils passaient volontiers par le détroit de Gibraltar pour débarquer en territoire lusophone.

Autre légende véhiculée depuis la « redécouverte » du Camino dans le dernier tiers du XXe siècle : la capillarité exercée par les principales et autoproclamées « Voies de Saint-Jacques » sur le flot des peregrinos: voies d’Arles au sud, du Puy pour les Suisses et les Lyonnais, de Vézelay pour les Allemands et les Scandinaves, de Tours pour les Parisiens et les Belges… Contrairement aux marcheurs du XXIe siècle, leurs prédécesseurs entre le Moyen-Âge et le Temps des Lumières prenaient  de grandes libertés avec les soi-disant itinéraires « officiels » : très souvent ils faisaient des détours pour visiter le tombeau d’un ou plusieurs saints dont ils voulaient vénérer les reliques. Si Saint-Jacques était la finem ultimum (le but à atteindre), cela n’empêchait nullement « la concurrence sainte » de mériter un crochet.
Idem pour la phrase souvent lue et entendue : « les pèlerins d’autrefois devaient revenir à pied de Galice. Ils parcouraient donc deux fois le chemin. » Selon les récits d’archive épluchés par l’universitaire lyonnais, il n’était pas rare que celui qui était venu plus ou moins à pied (« la triche » avec des tronçons franchis en calèche était courante !) rentrât chez lui en bateau depuis la Galice ou le Portugal !

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Aujourd’hui, en oubliant tout un pan de l’histoire du Camino, on a assiste à une simplification historique voulue par l’Europe dans un à la fois politique et idéologique :  « Les instances européennes ont tout intérêt à ce que le Camino existe : il sert à unifier des nations bien différentes ; il est la trace d’un passé d’échanges et de liens relativisant les guerres qui ont ravagé le continent. Même la figure de Jacques est transformée. Lui qui, pendant des siècles, a attiré des chevaliers participant à la croisade contre les musulmans, est désormais un pauvre qui chemine humblement à la rencontre d’autrui. le Chemin crée un sentiment d’identité, une identité vécue avec ces milliers de marcheurs, de cyclistes ou de cavaliers qui, tous les ans, lui donnent vie. »

© Claude Tricoire

30 juin 2022

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Extraits et citations

Nous nions la liberté des anciens pèlerins, leur faculté de se perdre en détours, de partir à l’aventure, de musarder et d’avancer à leur rythme ; nous refusons leur capacité à prendre leurs propres routes ; nous oublions leurs récits si différents les uns des autres pour nous réfugier entre les pages du récit unique d’Aimery Picaud, qui nous offre le confort d’une géographie linéaire.

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Quand un pays entre dans l’Union, de nouvelles cartes apparaissent. Aux quatre routes d’Aimery Picaud s’est substitué un écheveau complexe qui part de Pologne ou de Grèce. En actualisant sans cesse le Camino, l’Europe se crée des racines, un moule par lequel tous les peuples seraient passés, une expérience médiévale commune préfigurant l’actuelle construction politique.
Le phénomène, depuis plus de vingt ans, s’autogénère.
Jacques a été si populaire par le passé qu’il est facile de trouver, dans la moindre région du continent, une chapelle, une statue ou le souvenir d’une confrérie.
La tentation est grande de tracer des lignes entre ces points épars. Et voilà le Camino, vous assure-t-on, qui se concrétise ! Si ce n’est que nous sommes victimes d’une reconstruction, voire d’une invention historiographique. Nous confondons le culte de l’apôtre et la dévotion pèlerine ; nous mêlons dans un passé idéalisé et intemporel des éléments qui n’ont jamais existé ensemble et se sont étalés sur plus d’un millénaire…

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On ne le dira jamais assez : méfions-nous des a priori ! Aujourd’hui, penser au Camino, c’est penser à la marche à pied. L’image est tellement ancrée dans nos imaginaires que nul ne penserait à la remettre en cause. Et pourtant ! Pendant des siècles, la plus sûre route pour Compostelle est la mer. Depuis l’Antiquité, les côtes espagnoles sont fréquentées.
À partir du XIe siècle, avec l’affirmation de royaumes chrétiens dans le Nord de l’Espagne, les ports cantabriques prennent une importance majeure dans les échanges européens : le trafic maritime favorise celui des pèlerins dont le transport devient une activité à part entière. Anglais, Suisses, Français, Flamands ou Allemands se rendent donc en Galice en débarquant si possible à La Corogne ; de là, reste environ 70 kilomètres en terrain assez aisé.

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La joie de la rencontre va-t-elle survivre à la cohabitation ? Aux ronflements la nuit, à ce qui est interprété selon les cultures comme un manque de savoir-vivre, à la brutalité de certains propos, aux rythmes de marche différents ? Va-t-on partager la nourriture transportée ?
Va-t-on attendre celui qui boite ? Vivre avec l’autre est une des principales questions. Chacun développe sa stratégie : un tel dédaigne celui qui a un gros appareil photographique, car il le prend pour un touriste ; un autre fuit celui qui arbore une croix, le jugeant trop catholique ; un autre encore déguerpit devant le porteur d’un piolet, parce qu’il estime que cet esprit sportif n’est pas celui du chemin… En fait, chacun cherche son « semblable », cet inconnu qui saura avoir la même vision du Camino.
Inconsciemment se forge un adage : « Dis-moi comment tu marches, je te dirai si tu es un des miens. » Car le marcheur espère toujours à composer un groupe qui va l’épauler. Tout se construit en fonction de l’opposition pèlerin-touriste, qui cache le dualisme vrai-faux. Chacun se range bien sûr du côté du « véritable pèlerin », mais ceux qu’il méprise n’en pensent pas moins de leur côté. Ainsi se forment des exclusions, alors même que tout concourt à les rapprocher face à ceux qui ne marchent pas.

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Disons-le nettement, Le Chemin, cette route unique qui aurait drainé les foules européennes vers l’apôtre, n’a jamais existé. Si, aujourd’hui, se développe une mystique du chemin, la circulation réelle est plus complexe. Il y a des étapes obligatoires, imposées par la topographie, comme le col de Roncevaux pour traverser les Pyrénées, ou par les capacités d’accueil, à l’image de l’hôpital d’Aubrac.
Entre ces points, chacun tente de trouver la route qui lui convient : parce qu’elle est facile, parce qu’il y trouvera un gîte, parce qu’il souhaite voir une relique, parce qu’il espère trouver un petit travail capable de nourrir son pécule…

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L’Eglise à la maison : histoire des premières communautés chrétiennes (Ier-IIIè siècle)

L’Eglise à la maison : histoire des première communautés chrétiennes Ier-IIIè siècle

Marie-Françoise Baslez

Paris, Salvator, 2021. 202 pages

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Quatrième de couverture

Et si c’est par là que tout avait commencé ? Les églises « domestiques » ou de « maisonnées » (en d’autres termes « l’Église à la maison ») ne sont-elles pas à l’origine de l’essaimage et de la croissance du christianisme durant les trois premiers siècles de notre ère ? Ne constituent-elles pas le vecteur d’une foi qui va se répandre sans rester cantonnée à quelques communautés isolées ? À partir de leurs modes de vie et d’action, mieux perçus désormais par l’évolution générale de l’histoire antique, Marie-Françoise Baslez rejoint au plus concret la condition des chrétiens de cette période. Ni cachés, ni confinés, ceux-ci portent des questions qui sont parfois aussi les nôtres : l’émergence de l’individu, la place des femmes, la condition d’immigré ou d’esclave, la synodalité, le sens de la mission… À leur manière, ils témoignent déjà de l’annonce de la foi dans un milieu hostile ou indifférent. Loin des idées reçues ou des inévitables anachronismes, Marie-Françoise Baslez met en évidence avec force la dynamique de la christianisation à l’oeuvre  à l’époque, celle qui permet à « l’Église à la maison » de s’ouvrir à la dimension de l’universel.

AUTEUR

Marie-Françoise Baslez est professeur émérite d’histoire des religions de l’Antiquité à Paris IV. Elle a notamment publié Comment notre monde est devenu chrétien (Seuil, coll. « Points-Histoire », 2015) et Jésus : dictionnaire historique des Évangiles (Tallandier, coll. « Texto », 2020).

CRITIQUES

« Ce livre innovant permet de voir comment des groupes chrétiens particuliers, très divers, enracinés dans un cadre communautaire local, se sont organisés en réseau dans l’Église universelle.

Marie-Françoise Baslez, historienne reconnue des religions de l’Antiquité et en particulier des premiers temps de la religion chrétienne, développe dans cet ouvrage ses recherches sur la dynamique missionnaire de l’Église sous l’Empire romain, en particulier lors des trois premiers siècles.

S’appuyant sur les écrits du Nouveau Testament, sur des sources non canoniques et sur les œuvres des Pères de l’Église, mais aussi sur les documents officiels du monde gréco-romain, elle s’intéresse au rôle joué par la famille et la maisonnée comme composante essentielle de l’organisation de la société et à ce qui a pu favoriser l’essaimage d’Églises de maisonnées urbaines dans le territoire rural.

Elle réfléchit à partir des données que sont, aux premiers siècles, les Églises domestiques ou de maisonnée pour ensuite aborder des questions qui intéressent l’individu (place des femmes, vie et rôle des esclaves) et la communauté chrétienne (les associations chrétiennes dans la cité, l’Église domiciliée, l’Église en réseaux).

L’Église de la maisonnée ne s’est pas construite sur des rapports de domination, car les communautés chrétiennes réfléchirent à l’idée de service mutuel et s’inscrivirent dans le cadre des associations caritatives tolérées par le droit romain.

Au-delà de l’égalité des hommes et des femmes devant Dieu, ces Églises ont affirmé la liberté comme droit de la personne face à la communauté collective, familiale, civique et ethnique – ce qui a été déterminant dans la pratique des maisonnées et dans la vie ecclésiale. Ce livre innovant permet de voir comment des groupes chrétiens particuliers, très divers, enracinés dans un cadre communautaire local, se sont organisés en réseau dans l’Église universelle.

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Le rassemblement des Églises en maisonnée pendant près de trois siècles a été déterminant pour la diffusion et la croissance du christianisme naissant.

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Art paleochretien : « representation du christ, probablement la premiere » 3eme siecle apres JC. Marbre marquete. Musee ostiense, Ostia ©Luisa Ricciarini/Leemage (Photo by leemage / Leemage via AFP)

L’une de toutes premières représentations du Christ. Marbre du IIIe siècle. 
Musée archéologique d’Ostia (Italie).LEEMAGE VIA AFP

Ce livre aux dimensions modestes est tout simplement passionnant. Marie-Françoise Baslez, spécialiste de l’Antiquité chrétienne, mobilise les connaissances amassées durant toute une vie, pour faire découvrir à son lecteur que depuis ses origines – comme en témoigne déjà la littérature paulinienne – et jusqu’au tournant constantinien, les premières communautés chrétiennes se sont retrouvées dans des maisonnées, qui étaient les « cellules de base de la vie communautaire ».

Ces lieux où l’on se rassemblait pour le culte étaient aussi des petits laboratoires où s’est expérimentée peu à peu l’organisation de la vie des premiers chrétiens, souligne l’historienne.

Brassage social

Une telle configuration a permis autant un réel brassage social, avec la participation des esclaves, qu’une émancipation non négligeable des femmes, qu’elles soient mariées ou bien vierges ou veuves. Marie-Françoise Baslez consacre d’ailleurs un chapitre à chacune de ces deux réalités, battant en brèche bien des idées reçues.

Pareillement, elle use, tranquillement mais fermement, de son autorité pour tailler en pièces un mythe pourtant bien enraciné jusqu’à nos jours, celui des Églises cachées dans les catacombes : « L’Église souterraine est un fantasme romantique, nourri au XIXe siècle par des réminiscences de messes clandestines et de prêtres cachés, issues de la Révolution française. »

Églises-sœurs

Ces premières Églises réunies dans des (grandes) maisons n’étaient pas pour autant repliées sur elles-mêmes. Déjà, elles avaient été fondées autour d’axes de circulation déjà existants empruntés par les commerçants et les voyageurs. Elles fonctionnaient plutôt en réseaux, au maillage souple qui pouvait être étendu, où l’échange épistolaire entre elles fut décisif pour leur développement.

L’étude fouillée de la vie des communautés chrétiennes primitives montre aussi la mise en place d’Églises métropoles et d’une « multipolarisation générale ». L’autrice n’hésite pas à parler d’Églises-sœurs fonctionnant de façon synodale.

Elle montre également que le tournant constantinien, au début du IVe siècle, va accélérer le passage de l’Église des maisonnées vers un bâtiment propre à usage collectif – une évolution amorcée bien auparavant. Le fait que durant presque trois siècles les chrétiens se sont réunis dans des maisons particulières ne saurait être oublié, et peut certainement inspirer les chrétiens d’aujourd’hui dans leurs manières de concevoir et de vivre l’Église…

https://www.la-croix.com/Culture/LEglise-maison-Marie-Francoise-Baslez-Eglises-domestiques-origines-christianisme-2021-12-06-1201188740

Fiche de l’Observatoire Foi et culture du mercredi 19 janvier 2021 à propos de l’ouvrage de Marie-Françoise Baslez sur L’histoire des premières communautés chrétiennes au 1er et au 3e siècle.

À partir de sources plurielles, Marie-Françoise Baslez nous offre une histoire des premiers chrétiens, du  1er au IIIème siècle. Les écrits du Nouveau Testament, les textes des Pères de l’Église, l’apport récent de  l’archéologie, les apocryphes, les Actes des martyrs sont autant de données documentaires précieuses pour  comprendre les débuts du christianisme. Le risque est pourtant « d’écrire une histoire rétrospective et  anachronique en remontant le temps et en projetant sur le passé le regard et les exigences du présent »  (p. 7). L’objectif de ce livre est de classer toute une documentation disponible et de montrer le rôle joué par  la famille et la maisonnée, cellule de base de la société dans l’Antiquité.

Marie-Françoise Baslez essaie de donner un contenu sociologique au concept d’Église domestique, d’Église  de maisonnée. « Replacer la première mission chrétienne dans son cadre authentique conduit à inventorier  les potentialités de la maisonnée antique, avec toujours le même souci d’éviter les anachronismes » (p. 14).

Agrégée d’histoire, Marie-Françoise Baslez a travaillé sur le christianisme ancien, les romans grecs et l’histoire  du judaïsme de langue grecque. Elle est spécialisée dans les questions sociales des périodes hellénistique et  romaine. Elle s’applique notamment à l’analyse des relations entre hellénisme et judaïsme, depuis la  traduction de la Septante jusqu’à l’émergence du christianisme.

Au fil des pages de nouvel essai, elle fait  particulièrement référence à l’expérience de Paul qui a réinterprété des notions empruntées au monde  gréco-romain en développant une réflexion qui lui est propre. Dans le Nouveau Testament, l’évangéliste Luc  présente l’Église de maisonnée comme un lieu de la convivialité, le lieu de la fraction du pain après le dernier  repas de Jésus et le lieu de l’enseignement. La toute première communauté, dans les Actes des Apôtres est  décrite comme un idéal d’unanimité. La maison est aussi le lieu des professions de foi et des conversions qui  aboutissent à un baptême familial collectif (cf. La conversion du centurion Romain en Ac 10). La prédication de Paul se déroule rarement en public, mais plutôt dans une maison. Elle vise la fondation de communautés  stables comme c’est le cas avec le baptême de la maisonnée de Lydia, ou encore avec celui du gardien de la prison de Philippes.

Parmi les thématiques abordées par Marie-Françoise Baslez, il y a celui de la maison, espace privé,  fonctionnant comme un refuge naturel lorsque les chrétiens rencontraient l’hostilité. La maisonnée était-elle  devenue un lieu caché et confiné imposé par les circonstances ou par le choix de préserver l’identité  chrétienne ? L’archéologie récente a mis fin au mythe des catacombes. Celles-ci ne furent pas une invention  des chrétiens pourchassés, qui s’y seraient frileusement réunis pour célébrer l’eucharistie, y tenir leurs  réunions d’Église. Les catacombes n’ont jamais eu le rôle de cachettes : « L’Église souterraine est un fantasme  romantique, nourri au XIXème par des réminiscences de messes clandestines et de prêtres cachés issus de la  Révolution française » (p. 46). Il est vrai cependant que les chrétiens se réunissaient dans les cimetières pour  y honorer leurs morts.

La place de la femme dans la maisonnée et son influence dans l’Église au cours des trois premiers siècles est  à remarquer. Le travail domestique fournissait aux femmes une certaine indépendance économique. Parmi  les femmes ayant eu une certaine autorité, il faut citer Lydia (Ac 16, 14-15), Phoibè (Rm 16, 1-2), Chloé  (1Co 1,11).

Le modèle du couple n’existe pas dans les évangiles à l’exception de la Sainte famille. En revanche, Paul  présente plusieurs couples engagés dans l’évangélisation : Philémon et Apphia (Phm 1, 2), Aquilas et Prisca  (Ac 18, 1), Andromicos et Junia (Rm 16, 7).

Quant aux esclaves, ils sont associés à la vie de la maisonnée qui leur assure protection et attachement. Les  premières communautés chrétiennes ont développé une réflexion sur l’esclavage en mettant en valeur l’idée  de service et la notion de rachat. « Engagés dans un processus d’identification au Christ depuis leur baptême,  les chrétiens ont le devoir de racheter ceux des leurs qui ont perdu leur liberté… » (p. 81). L’Église de  maisonnée ne s’est pas uniquement construite sur des rapports de domination.

Après un chapitre sur l’évangélisation portée par des réseaux marchands et commerciaux, par des figures  d’intellectuels itinérants (cf. l’introduction du christianisme à Lyon par Irénée), et aussi par des familles de  soldats, Marie-Françoise Baslez expose comment les échanges épistolaires ont permis une organisation de la  communication chrétienne. La capacité des Églises à faire des réseaux est ainsi démontrée au IIIème siècle.  Apparaissent aussi les synodes pour examiner des questions théologiques et structurer l’Église au niveau  « catholique » et régional. Marie-Françoise Baslez met en évidence la dynamique de christianisation à  l’œuvre au cours des trois premiers siècles. Elle montre comme « l’Église à la maison » s’est ouverte peu à  peu à la dimension de l’universel.

Cette recherche historique peut être utile pour comprendre certains aspects de l’évangélisation et  l’expérience de synodalité que les chrétiens sont appelés à vivre aujourd’hui.

https://eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/culture/observatoire-foi-culture/522542-marie-francoise-baslez-leglise-a-la-maison-histoire-des-premieres-communautes-chretiennes-au-1er-et-iiieme-sie

Marie-Christine Baslez (1946-2022)

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https://www.la-croix.com/Religion/Mort-Marie-Francoise-Baslez-historienne-christianisme-primitif-2022-01-31-1201197802

CONTROVERSES ET HERESIES DANS L'EGLISE, doctrine catholique, EDOUARD DIVRY, EGLISE CATHOLIQUE, HERESIES CHRETIENNES, HISTOIRE DE L'EGLISE, LES CONTROVERSES DOCTRINALES DANS L'EGLISE

Les controverses doctrinales dans l’Eglise

Le bienfait des controverses doctinales dans l’Eglise

Edouard Divry

Perpignan, Edition Artège, 2021. 184 pages.

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Comment les controverses ont-elles permis à l’Église de clarifier sa doctrine en s’ajustant aux questions de son époque ? Face à la pensée occidentale moderne gangrenée par la « dictature du relativisme », Édouard Divry propose son remède : la controverse, la dispute, comme recherche obstinée de la vérité.

À partir des tentations du Christ au désert, sur l’avoir, le savoir et le pouvoir, il analyse les grands débats théologiques, philosophiques, historiques, politiques, scientifiques ou culturels qui ont traversé l’Église des origines à nos jours : Galilée et le statut du progrès scientifique, l’immaculée conception de la Vierge, la prédestination, ou plus récemment la peine de mort, la liberté religieuse et la communion des « divorcés-remariés »…

Cette « somme des controverses » est aussi une excellente introduction à la pensée théologique fondamentale, une catéchèse de haut niveau à travers les débats de la culture de notre temps et une base pour une pastorale missionnaire contemporaine.

Avec érudition, dans un langage clair et concis, l’auteur remet à l’honneur la culture du débat, respectueuse du magistère, aiguillon pour l’éclosion de la bonne expression de la vérité. Un ouvrage de maturité, nourri d’une réflexion profonde, de multiples recherches et d’une vie de prêcheur.

 

Le père Édouard Divry o.p., ingénieur de l’École Centrale, maître en philosophie, docteur en théologie (Fribourg, Suisse), est un dominicain de la province de Toulouse. Professeur habilité de la faculté de théologie de Lugano (Université suisse italienne), il enseigne également à l’université dominicaine Domuni, au séminaire diocésain de Bayonne‚ ainsi qu’en divers centres théologiques.

Préface 
N’ayez pas peur !

S’il était médecin, le frère Édouard Divry serait un diagnosticien-interniste ! Vous savez, ce genre de médecins surnommés « super-généralistes », car, spécialistes en plusieurs domaines, ils peuvent dénouer les situations complexes de certains patients souffrant de multiples pathologies.

En l’occurrence, le malade est une certaine pensée occidentale à la dérive. Une crise si bien décrite par le cardinal Ratzinger le 18 avril 2005 au cours de la Missa pro eligendo Romano Pontifice :

Combien de vents de la doctrine ont-nous connus au cours des dernières décennies, combien de courants idéologiques, combien de modes de la pensée… La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens a été souvent ballottée par ces vagues – jetée d’un extrême à l’autre : du marxisme au libéralisme, jusqu’au libertinage ; du collectivisme à l’individualisme radical ; de l’athéisme à un vague mysticisme religieux ; de l’agnosticisme au syncrétisme et ainsi de suite. Chaque jour naissent de nouvelles sectes et se réalise ce que dit saint Paul à propos de l’imposture des hommes, de l’astuce qui tend à induire en erreur. Posséder une foi claire, selon le Credode l’Église, est souvent défini comme le fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c’est-à-dire se laisser entraîner ” à tout vent de la doctrine « , apparaît comme l’unique attitude à la hauteur de l’époque actuelle. L’on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs.

Nul doute que cet aphorisme célèbre du futur pape résume l’expérience fondamentale de la théologie qui se porte ici au chevet de la pensée de notre temps… Non pas uniquement de la pensée chrétienne, mais de la pensée en général, désormais incapable, selon lui , de croire même à la vérité et à la vraie libération de l’Homme. Son diagnostic, citant Chesterton, il le résume ainsi : « Un homme peut douter de lui-même, mais non de la vérité, et c’est exactement le contraire qui s’est produit » (p. 67).

Le remède proposé par le docteur Divry est la controverse : la dispute, comme occasion d’une recherche obstinée de la vérité. La vérité, c’est le Christ. La thérapie n’est donc efficace que si l’Église, quel que soit le sujet, y est engagée et affronte sa pensée à celles du monde. N’est-ce pas le projet de Gaudium et spes (n°3) de « donner une preuve d’amour à l’ensemble de la famille humaine en dialoguant avec elle sur ces différents problèmes, en les éclairant à la lumière de l « Évangile » ?

Ce faisant, le révérend père Divry nous dévoile son âme et peut-être son cœur : c’est un ouvrage de maturité. Concis, mais nourri d’une réflexion profonde, de multiples recherches et d’une vie de prêcheur. Je soupçonne d’ailleurs que la synthèse du dominicain soit née d’une homélie sur les tentations du Christ au désert. On en retrouve la substance moelleuse dans un passage fondamental pour la structure intellectuelle de l’ouvrage où l’auteur, à travers les réponses de Jésus aux provocations sataniques, nous montre comment ces trois premières controverses ont planté le décor dynamique du progrès de la vérité en ce monde. Il l’affirme : « En chaque tentation nouvelle, un enjeu se manifeste » (p. 73).

C’est ainsi qu’en passant par les méandres des controverses théologiques, philosophiques, historiques, politiques, scientifiques ou culturels concernés par la réflexion, le professeur Divry nous propose un mini-traité d’ecclésiologie. L’ouvrage est aussi une excellente introduction pratique à la pensée théologique fondamentale, un catéchisme de haut niveau à travers les débats de la culture de notre temps et une base pour une missiologie pastorale contemporaine. L’érudition de l’auteur lui permet avec aisance de repérer dans les siècles passés les fondements, les mensonges et les pièges des débats contemporains. Ce faisant, d’un paragraphe à l’autre, il fait aussi, l’air de rien, une théologie de l’histoire, dans l’histoire et parfois parl’histoire.

Cette « somme des controverses », de leurs potentialités, devrait devenir l’un des livres de chevet des « disciplesmissionnaires » à la mode de Evangelii gaudium . Certes,il ne s’agit pas, sans mauvais jeu de mots, d’un Contra gentiles [Contre les païens] mais plutôt d’un Contra « nocentes » [Contre les nuisibles] (le texte s’attache davantage aux points de désaccord avec la pensée du monde qu’aux pierres d’attente de l’Évangile). Mais il partage avec la première somme du Docteur angélique une même optique positive, celle du dialogue. En d’autres termes, lorsque le pape François annonce une « Église en sortie », un hôpital de campagne, le frère Édouard propose un « Évangile en sortie », une pensée chrétienne qui se confronte sans complexe à la culture contemporaine. Les prédicateurs et les pasteurs y trouveront une lecture lumineuse, adéquate et assez complète des « signes des temps » ( GS , 4).

Pour les catholiques curieux comme pour les personnes les mieux formées en théologie, cette réflexion offre une synthèse actualisée permettant de répondre aussi bien au tonton Marcel qui, après le champagne, attaque les parents qui viennent de recevoir le baptême du petit sur l’air d ‘un « Alors, comme ça, vous mettez votre gosse entre les mains des curés ? Vous n’avez pas peur ? », qu’à la tante Marie-Claude qui trouvera « inadmissible » que le curé « conciliaire » n’ait pas fait le rite d’exorcisme avec du sel et de la salive « comme toujours » ! Mais attention ! L’angle théologique du frère Édouard est à l’opposé de la polémique stérile. C’est même tout le contraire. S’il sait faire feu de tout bois, il le fait à bon escient ; et bien qu’ayant une pensée discursive, il ne parle pas pour rien dire, n’est jamais superficiel. Les paragraphes sont riches, mais ils restent clairs. L’objectif est de servir l’intelligence par la vérité. S’il affronte les yeuxdans les yeux les polémiques modernes ou revisite les principales oppositions entre l’Église et le monde, c’est parce que « la culture du débat, respectueuse du magistère, demeure capitale pour l’éclosion de la bonne expression de la vérité, qu’ elle soit théorique ou pratique » (p. 57).

Nous voilà donc embarqués dans un voyage qui, sans dévier d’un degré du cap de la vérité, nous ferons passer par bien des détours. À chaque fois, telles les morales des fables de La Fontaine, l’auteur dévoilera un progrès possible dans la recherche théologique ! Faisant fi, par principe, du politiquement correct, il ne s’interdit aucun sujet et n’a peur de rien dès qu’il s’agit de transmettre l’intelligence de quelques ténèbres ! C’est une pratique de l’inculturation de la pensée par la controverse, une mise en œuvre de l’Incarnation en théologie. Il montre que la dispute est vie et vivifiante. Ainsi, lorsqu’à propos de la question de la liberté religieuse, il constate que « le rapport des droits et des devoirs mériterait un nouvel approfondissement magistériel », il préconise, en se léchant les babines, que cela soit « devancé de belles disputes intellectuelles ! » (p.160).

La théologie du père Divry est classique et solide. Il est aujourd’hui l’un des théologiens qui dispose d’une des meilleures connaissances encyclopédiques du magistère et peut se priver d’offrir au lecteur un remarquable petit paragraphe sur la hiérarchie des textes officiels. Mais, rassurons-nous, l’œuvre n’a rien d’une catena aurea enfilant des passages des conciles anciens, des bulles de Grégoire I er ou des encycliques de Pie XII ; il sait aussi citer Baudelaire, Polnareff, Luther, Confucius ou des théologiens contemporains… Bien entendu, saint Thomas d’Aquin et saint Augustin restent les maîtres de cette pensée… Comment pourrait-il en être autrement ?

L’outil majeur du prêcheur est le langage. Chez Édouard Divry, il est incisif, rapide, précis et limpide. Nous apprenons au passage ce qu’est le « zheng ming » : la connaissance et l’usage du sens exact et adéquat des mots… Un art dans lequel notre auteur est passé maître. Il est capable, au scalpel, de résumer en une phrase une pensée complexe. Comme lorsqu’il résume, après un développement copieux où il fait exhaler toutes les nuances de la pensée catholique sur le salut des peuples, l’inclusivisme individuel et l’exclusivisme général (cf. p. 102).

Mais au-delà du simple outil de recherche, le zheng ming est pour ce fils de l’ordre de saint Dominique une forma mentis , presque une spiritualité. Une voie royale pour un dialogue authentique, non affectif certes, mais seule vraie source de la communion des hommes dans la vérité (chemin promu par Fides et ratioet superbement mis en œuvre par Benoît XVI dans ses grands discours, notamment aux Bernardins à Paris ou à l’université de Ratisbonne). Inversement, rien n’est plus propice à l’émergence du totalitarisme et de la violence que l’imprécision du vocabulaire et le mélange des concepts. Les groupes humains qui laissent l’affectivité envahir le rapport à la vérité sont, pour finir, possédés par un esprit clanique et barbare, au sens propre ! On ne s’étonnera donc pas de trouver une analyse aussi claire que critique du nominalisme de Guillaumed’Ockham ou de l’intellectualisme kantien, commentent ces spéculations, en théorisant la séparation de la parole ou de la pensée avec la vérité, ont pu servir de soubassement à la bestialité du nazisme.

Enfin, auteur s’inscrit dans une démarche pastorale typée… disons « paulinienne », ou « missionnaire », pas forcément prosélyte, mais en tout cas apologétique !

D’abord, il se montre sans concession pour les demi-vérités, les compromis et la taqqya ambiante et, sans aucune naïveté envers le vulgaire prêt-à-penser vomi chaque jour par l’intelligentsia journalistique et politique occidentale.

Ensuite, convaincu que les chrétiens ne doivent pas avoir peur des controverses, doivent savoir y entrer et rendre compte de leur foi, il déplore ceux qui « se [cantonnent] à une politique dite de l’autruche, en espérant que la vague hostile passe à la manière […] d’une épidémie, par simple confinement » (p. 61). On ne peut pas ne pas reconnaître ici une franche critique de l’attitude niaise du « pas-devague », parfois douloureusement ressentie dans le peuple catholique, entraînant certains responsables ecclésiaux à choisir « l’option de facilité » et « à préférer s » aplatir devant la dictature de la pensée énoncée par des médias majoritaires » (p. 162).

À l’heure où d’autres sociétés religieuses ou philosophiques bien plus défensives, voire vindicatives, inspirent davantage le respect, si les chrétiens se taisent et ne répondent pas, c’est qu’ils ont honte ! L’effacement « couleur muraille » de catholiques ne nous a pas beaucoup de participants, en fin de compte, dans un monde qui favorise la victimisation,d’avoir « une bonne tronche de bourreaux », toujours du mauvais côté de l’Histoire… Peut-on respecter une religion qui ne sait plus donner de martyrs, chez nous en tout cas ? Cela dit, pour finir, il ne s’agit pas de la bonne ou de la mauvaise réputation de l’Église dans la société, mais, encore une fois, du service de la vérité : le Verbe éternel serait-il en position de faiblesse face au bavardage de ce siècle ? Fort de l’attitude et des discours des papes récents, Édouard Divry honnit la langue de buis de certains ecclésiastiques et combat « la crise d’autorité dans la société occidentale » qui « mine […] l’Église du dedans » (p. 161). Avec ses controverses bénéfiques, il nous présente une voie sans polémique stérile ni lâche consensualisme.

Enfin, au risque d’être moins facilement accessible, il ne se rencontre pas au niveau des débats qu’il a abordé, mais se place légèrement au-dessus. N’ignorant rien des polémiques de ce bas monde, il se rencontre, cependant, à la portée de ceux qui veulent réfléchir, s’élève un peu et cherche la vérité. Divry n’est ni « sexy », ni « tradi », mais il dit vrai, tellement vrai !

Je remercie mon cher frère Édouard pour ce discours éventuellement rempli d’espérance. Merci de nous couvrir médiatiquement dans le domaine de la pensée, malgré les assauts puissants des armes de distraction massives, malgré l’excommunication culturelle programmée de l’Église, malgré la couardise endémique des « cathos », malgré les humiliations, les mensonges, les erreurs entretenues, « les litiges permettent à des hommes de foi de se leveravec des armes de lumière pour partir « en vainqueur et pour vaincre encore » (Ap 6,2 ; p. 84).

À la suite de saint Jean-Paul II le Grand et de ses successeurs, Édouard Divry nous redit, à sa manière : « N’ayez pas peur ! »

Fr. David Macaire de l’ 
Archevêque de Saint-Pierre et Fort-de-France

CHJRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, FRANCE, GUERRE DE RELIGION (France), HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, MASSACRE DE LA SAINT BARTHELEMY (24 août 1572), PROTESTANTISME

Massacre de la Saint-Barthélémy le 25 août 1572

24 août 1572

Massacre de la Saint-Barthélemy

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Le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy, le carillon de l’église de Saint-Germain l’Auxerrois, en face du Louvre, donne le signal du massacre des protestants à Paris.

Il s’agissait pour l’entourage catholique du roi de se défaire des chefs de la faction protestante, qui donnaient des signes de rébellion. Mais le peuple de Paris, animé par un fanatisme aveugle, en profite pour donner la chasse à tous les protestants de la capitale.

C’est le jour le plus noir des guerres de religion entre catholiques et protestants qui ont ensanglanté le pays pendant plus d’une génération. Il est devenu le symbole universel du fanatisme.

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Un mariage tendu

Tout commence par un… mariage, celui d’Henri de Navarre et Marguerite de Valois, soeur du roi Charles IX (celle-là même qui entrera dans la légende sous le surnom de reine Margot).

Margot

Il a lieu le 18 août 1572. Le Parlement de Paris, farouchement catholique, boude les cérémonies officielles car les magistrats réprouvent l’union de la catholique Marguerite avec le protestant Henri. Plus sûrement, ils en veulent au roi d’avoir édicté un impôt frappant les procureurs deux jours plus tôt !

Mais la bénédiction nuptiale n’est pas donnée à l’intérieur de la cathédrale, comme à l’accoutumée, mais sous le porche. La raison en est que le marié, étant protestant, n’a pas le droit d’entrer à Notre-Dame ni d’assister à la messe qui suit la bénédiction.

 

Bruits de guerre

Les assistants de la noce, tant protestants que catholiques, sont très agités en raison de la rumeur d’une prochaine guerre contre l’Espagne catholique du roi Philippe II.

Depuis plusieurs mois, l’amiral Gaspard de Coligny, chef de la faction protestante, devenu le principal conseiller du roi, tente de convaincre celui-ci d’envahir la Flandre, possession espagnole. Mais les chefs de la faction catholique, à savoir les frères de Guise et le duc d’Anjou, frère du roi (qui succèdera plus tard à Charles IX sous le nom d’Henri III) ne veulent à aucun prix de cette guerre. La reine-mère Catherine de Médicis n’en veut pas davantage. Elle a conscience que cette guerre contre la puissante Espagne ferait courir un immense risque au pays.

La tension atteint son paroxysme pendant les noces d’Henri et Margot : Henri de Guise, qui a le soutien du Parlement et de la milice bourgeoise, exige du roi qu’il lui livre les chefs huguenots (surnom des protestants) ; dans le même temps, l’ambassadeur d’Espagne annonce la rupture des relations diplomatiques et menace d’envahir la Picardie.

 

Premiers coups de feu

Le matin du 22 août, soit quatre jours après le mariage princier, un capitaine gascon, Nicolas de Louviers, sire de Maurevert (ou Maureval), se met en embuscade rue Béthisy et blesse Coligny de deux coups d’arquebuse. L’assassin est connu pour être un agent de la famille de Guise mais tout donne à penser qu’il a agi sur ordre de Catherine de Médicis, soucieuse d’éviter à tout prix la guerre avec l’Espagne.

Le roi se rend au chevet de son conseiller qui l’adjure de ne pas chercher à le venger et lui recommande de se méfier de sa mère, Catherine de Médicis !

Les noces s’achèvent dans la confusion. Malgré les recommandations de Coligny, les chefs protestants réclament justice.

Au palais du Louvre où réside le roi de France, Catherine de Médicis craint d’être débordée par les chefs catholiques qui reprochent à la monarchie de trop ménager les protestants. Pour sauver la monarchie, elle décide de prendre les devants et de faire éliminer les chefs protestants (à l’exception des princes du sang, Condé et Navarre, le jeune marié). Elle ne veut en aucune façon d’un massacre général des protestants…

L’opération est confiée aux gardes des Guise et aux gardes du roi. Le roi se laisse convaincre par son conseiller Gondi. Selon une tradition assez peu fiable, il se serait écrié : « Eh bien ! par la mort Dieu, soit ! mais qu’on les tue tous, qu’il n’en reste pas un pour me le reprocher après ! »

 

Coligny, le glaive au service de la foi

Coligny

Gaspard de Châtillon, sire de Coligny (53 ans), est le neveu du célèbre connétable Anne de Montmorency. Il appartient à l’une des plus grandes et plus riches familles de France. Il a été nommé amiral de France puis gouverneur de Picardie sous le règne du roi Henri II.

Il envoie une expédition en Amérique du Sud. Elle fonde une colonie éphémère, Fort-Coligny qui deviendra  Rio de Janeiro. Il se convertit en 1558 au protestantisme, à l’instigation de son frère d’Andelot.

Quand commencent les guerres de religion, en 1562, il prend avec Condé la tête du parti huguenot puis cherche à réconcilier les deux camps avant de reprendre les armes.

C’est la troisième guerre de religion : vaincu à Jarnac et Moncontour en 1569, il ravage la Guyenne et le Languedoc avant de remonter jusqu’en Bourgogne, histoire de démontrer la capacité de nuisance des protestants. Il arrive ainsi à obtenir la paix de Saint-Germain le 8 août 1570.

Là-dessus, il se rapproche du roi Charles IX et un an plus tard, fait sa rentrée à la cour. Principal conseiller du souverain au grand dam des chefs catholiques, il prépare la guerre contre l’Espagne et négocie le mariage de Marguerite de Valois et Henri de Navarre. Pour les catholiques, trop c’est trop…

 

Le massacre

Le 24 août, fête de la Saint Barthélemy, à 3 heures du matin, le carillon de l’église de Saint-Germain l’Auxerrois, en face du Louvre, où réside la Cour, se met à sonner le tocsin. C’est le signal qu’attendaient les massacreurs. Coligny est égorgé dans son lit et son cadavre jeté dans la rue et livré aux exactions de la populace.

Les gardes et les miliciens, arborant une croix blanche sur leur pourpoint et une écharpe blanche, poursuivent le massacre dans le quartier de Saint-Germain l’Auxerrois. Ils massacrent deux cents nobles huguenots venus de toute la France pour assister aux noces princières et rassemblent leurs cadavres dans la cour du Louvre. Certains chefs protestants, prévenus à temps, arrivent à s’enfuir avec les gardes des Guise à leurs trousses.

Quand la population parisienne sort dans la rue, réveillée par le tocsin, elle prend connaissance du massacre. C’est aussitôt la curée. Dans les rues de la capitale, chacun s’en prend aux protestants de rencontre.

Les malheureux, hommes, femmes, enfants, sont traqués jusque dans leur lit et mis à mort des pires façons. Les femmes enceintes sont éventrées, les hommes mutilés, jetés à la Seine. Et l’on en profite pour piller les biens des victimes.

La chose est d’autant plus aisée que les protestants constituent à Paris une très petite minorité d’environ quinze mille personnes sur trois cent mille habitants.

 

Le roi aux 6 conversions

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Henri de Navarre est épargné par les massacreurs mais il devient littéralement prisonnier de sa belle-famille et doit se convertir au catholicisme, ce qu’il accepte sans mot dire.

Tiraillé entre ses parents, le très catholique Antoine de Bourbon et la très calviniste Jeanne d’Albret, il a déjà été amené à changer trois fois de religion. Il aura encore l’occasion de le faire deux fois, avant de monter sur le trône de France sous le nom d’Henri IV.

 

Le miracle de l’aubépine

À la mi-journée, le roi ordonne d’en rester là. Mais ses sonneurs de trompe ont le plus grand mal à faire respecter ses ordres.

Le lendemain, on apprend… qu’une aubépine a refleuri au cimetière des Innocents. Ce fait rarissime et quasi-miraculeux apparaît comme un signe de Dieu. Le roi lui-même va vénérer l’aubépine. À cette occasion, un gentilhomme de sa suite suspecté d’hérésie est massacré par la foule. « Ah, si c’était le dernier huguenot ! », lance le roi. La foule y voit un encouragement et la chasse aux huguenots reprend aussitôt !

La furie sanguinaire s’étend aux autres villes du royaume et ne s’interrompt qu’à la fin du mois d’août. On compte plusieurs centaines de morts à Orléans ou encore Lyon. On en compte aussi à Bourges, Meaux, Angers, Rouen… Bordeaux, Toulouse et Albi sont également touchées en octobre. Il est à noter toutefois que plusieurs gouverneurs de province s’opposent avec fermeté aux massacres.

Le 26 août, dans un lit de justice, le roi Charles IX assume la responsabilité des événements. Il explique le lendemain que Coligny avait ourdi un complot contre lui et qu’il avait dû l’exécuter. Il s’en justifiera dans une lettre du 13 septembre 1572 à son conseiller Gaspard de Schomberg en soulignant que Coligny « avoit plus de puissance et estoit mieux obey de la part de ceux de la nouvelle Religion que je n’estois (…) de sorte que s’estans arrogé une telle puissance sur mesdicts sujets, je ne me pouvois plus dire Roy absolut, mais commandant seulement à une des parts de mon Royaume. »

On évalue le nombre total de victimes dans l’ensemble du pays à 30 000 (plus que sous la Commune de 1871). Le massacre de la Saint-Barthélemy n’est pas ressenti avec une horreur particulière par les contemporains. Il apparaît à ceux-ci comme relativement banal dans l’atmosphère violente de l’époque. Ainsi, le 6 septembre, ayant vent de l’événement, le pape Grégoire XIII fait chanter un Te Deum dans sa chapelle.

 

La reprise de la guerre

La levée du siège de La Rochelle par l’armée royale le 24 juin 1573 met un terme à cette quatrième guerre de religion qui a débuté au son du tocsin de Saint-Germain-l »Auxerrois. L’édit de Boulogne du 11 juillet 1573 octroie la liberté de conscience aux protestants mais restreint la liberté de culte à trois villes, La Rochelle, Nîmes et Montauban. Il n’en reste pas moins que les protestants méridionaux gardent l’envie irrépressible d’une revanche…

Deux ans plus tard, le 30 mai 1574, le roi Charles IX meurt à 24 ans au château de Vincennes. C’est son frère Henri, duc d’Anjou, qui doit lui succéder sous le nom de Henri III. Élu roi de Pologne quelques mois plus tôt grâce aux intrigues de sa mère Catherine de Médicis, il rentre sans regret de Cracovie, où il avait été d’emblée rebuté par le climat et les moeurs rustiques de la cour. Prenant le temps d’un détour vers Venise et les cours italiennes, autrement plus plaisantes que les polonaises, il arrive en France début 1575 et se fait sacrer à Reims le 13 février avec le titre de roi de France et de Pologne (bien que les Polonais aient pris un nouveau roi).

Le nouveau souverain reprend la guerre contre les protestants avant de se rallier au parti des Politiques, conduit par son jeune frère, le duc d’Alençon. Ce parti réunit des modérés des deux camps. Il place l’intérêt national au-dessus des querelles religieuses et veut reprendre la politique de conciliation tentée par le chancelier Michel de l’Hospital au début des guerres de religion.

Après quelques victoires sur la noblesse protestante, le roi signe donc la paix de Beaulieu-lès-Loches, le 16 mai 1576. Trop favorable aux protestants, elle va avoir pour effet de rapprocher les bourgeois et les gentilshommes du camp catholique au sein d’une Ligue conduite par le duc de Guise.

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8 MAIN1802 ; CONCORDAT ET PAIX RELIGIEUSE EN FRANCE, EGLISE CATHOLIQUE, FRANCE, HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE L'EGLISE, HISTOIRE RELIGIEUSE EN FRANCE (XIXè siècle), NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821), NAPOLEON IER (Empereur des français ; 1769-1821), PAPAUTE, PIE VII (pape ; 1742-1823)

8 avril 1802 : Concordat et paix religieuse en France

8 avril 1802

Concordat et paix religieuse en France

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Le 18 germinal an X (8 avril 1802), le Corps législatif de la République française adopte et promulgue le Concordat. Le texte a été signé le 15 juillet de l’année précédente par Napoléon Bonaparte, Premier Consul, et le pape Pie VII.

 

Douze ans de conflits

Le Concordat suscite de violentes critiques chez les anciens révolutionnaires mais il est accueilli avec un immense soulagement dans les campagnes. Il met fin aux guerres civiles et religieuses qui avaient divisé les Français tout au long de la Révolution.

Ces guerres étaient nées du vote de la Constitution civile du Clergé par l’Assemblée constituante, le 12 juillet 1790, en remplacement du précédent Concordat, signé à Bologne en… 1516 par le roi François 1er et le pape Léon X.

La Constitution civile du Clergé avait institué une église nationale avec des évêques et des prêtres élus par les fidèles, rémunérés par l’État et tenus de prêter un serment de fidélité «à la nation, à la loi, au roi». Ce régime avait été condamné par le Saint-Siège de sorte que s’opposaient depuis lors en France le clergé assermenté ou constitutionnel  clergé insermenté ou réfractaire, fidèle à Rome.

 

Vers le retour à la paix religieuse

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Dès l’élection du pape Pie VII, à Venise, en mars 1800, le Premier Consul manifeste le désir d’un rapprochement. Il en a besoin pour consolider son régime. A la différence des révolutionnaires qui avaient tenté d’exclure les religions de la sphère publique, il veut mettre l’Église catholique, encore très influente, à son service.

Les négociations sont conduites au nom du Premier Consul par le curé Étienne Bernier, curé de Saint-Laud, à Angers, qui a déjà négocié la paix civile dans l’ouest vendéen. Le pape délègue de son côté à Paris le cardinal Spina en novembre 1800.

Mais les négociations butent d’emblée sur la volonté de Bonaparte de confirmer des évêques constitutionnels dans leur charge. Le Premier Consul veut de cette façon rassurer les républicains.

Le 20 juin 1801, Consalvi, Secrétaire d’État du Saint-Siège, arrive à Paris pour relancer les négociations. La version définitive de l’accord est rédigée par Joseph Bonaparte, frère du Premier Consul.

 

Le contenu officiel du Concordat

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En signant le nouveau Concordat, un mois plus tard, le pape reconnaît la République et renonce aux biens enlevés au clergé sous la Révolution. De son côté, «le Gouvernement de la République française reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la plus grande majorité des Français».

Le Premier Consul peut être satisfait car il conserve la mainmise sur l’organisation de l’Église catholique. Le clergé (24000 personnes) doit lui prêter serment de fidélité !

Le gouvernement s’engage à rémunérer les ministres du culte catholique ainsi que des autres confessions alors représentées en France : la confession d’Augsbourg – les protestants luthériens -, et les réformés – les protestants calvinistes -. Les juifs bénéficient des mêmes droits à partir de 1808. Il s’attribue qui plus est la nomination des évêques. Ces derniers sont ravalés au rang de fonctionnaires et peuvent être traduits devant le Conseil d’État en cas de désobéissance.

Le nombre de diocèses est réduit de moitié par rapport à l’Ancien Régime. Il n’y en a plus que 60 (dont dix confiés à des archevêques) en France et dans la Belgique annexée.

Pour la mise en œuvre  du Concordat, tous les évêques précédemment en poste sont invités à démissionner. Cependant, beaucoup d’évêques réfractaires, dépités d’avoir résisté pour rien à la Constitution civile du clergé, protestent et refusent de remettre leur démission au pape. Dans le camp opposé, des évêques et des prêtres constitutionnels refusent de remettre en cause publiquement leur serment antérieur.

Bonaparte ne s’en tient pas là. Habilement, il modifie au profit de son gouvernement les termes du Concordat.

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L’ajout des Articles organiques

Sur une suggestion de son ministre des Affaires étrangères, Talleyrand, ancien évêque d’Autun, le Premier Consul commande au juriste Jean Portalis de rédiger des «Articles organiques». Ces 77 articles, destinés à préciser les termes du Concordat débouchent sur une sévère limitation du pouvoir du Saint-Siège sur le clergé national.

Ils imposent l’enseignement dans les séminaires des «Quatre Articles» de la déclaration gallicane adoptée par le clergé français en 1682, sous le règne de Louis XIV :
1) les papes ne peuvent déposer les souverains ni délier leurs sujets de leur obligation de fidélité,
2) les décisions des conciles oecuméniques priment sur les décisions pontificales,
3) le pape doit respecter les pratiques des Églises nationales,
4) il ne dispose enfin d’aucune infaillibilité.

Les Articles organiques prévoient par ailleurs que toutes les décisions des synodes et des conciles devront être approuvées par le gouvernement pour être applicables en France. Ils limitent enfin la liberté de mouvement des évêques.

Malgré cette entourloupe contre laquelle proteste en vain le pape, le Concordat consacre le retour de la paix religieuse. Il est resté pour l’essentiel en application en France jusqu’à la séparation des Églises et de l’État, en 1905.

Notons qu’il est toujours en vigueur dans les trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle qui étaient sous domination allemande lorsqu’a été votée la loi de séparation de 1905. Ces trois départements ont obtenu, à titre exceptionnel, de conserver le régime Concordataire de 1801 lorsqu’ils sont rentrés dans le giron de la France après la Grande Guerre de 1914-1918.

 

Propagande

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Bonaparte ne tarde pas à cueillir les bénéfices du Concordat. Le 14 avril 1802 sort en librairie Génie du christianisme ou beautés de la religion chrétienne. Son auteur est le vicomte François-René de Chateaubriand, un écrivain romantique de 34 ans rendu célèbre par ses oeuvres Atala et René.

Le livre est une apologie de la religion. Il apporte au Premier Consul le soutien des catholiques et de certains monarchistes.

NB : la France ne serait pas la France si le Concordat avait fait l’unanimité ! Dans le Poitou, quelques villageois catholiques des environs de Bressuire se sont insurgés contre le texte et il en est sorti un mini-schisme : la «Petite Église», qui compterait encore 3.000 fidèles.

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CATHERINE DE SIENNE (saointe ; 1347-1380), EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, SAINTETE, SAINTS

Sainte Catherine de Sienne

Catherine de Sienne

 

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Catherine Benincasa en religion Catherine de Sienne née le 25 mars 1347 à Sienne, en Toscane, , et décédée le 29 avril 1380 à 33 ans à Rome, , est une tertiaire dominicaine mystique, qui a exercé une grande influence sur l’Eglise. Elle est sainte et docteur de l’Eglise.

Née à Sienne, elle y grandit et désire très tôt se consacrer à Dieu, contre la volonté de ses parents. Elle rejoint les sœurs de la Pénitence de saint Dominique et y prononce ses vœux. Très vite marquée par des phénomènes mystiques (stigmates et mariage mystique, elle se fait connaître.

Elle accompagne l’aumônier des dominicains auprès du pape à Avignon, en tant qu’ambassadrice de Florence, ville alors en guerre contre le pape. Son influence sur le pape Grégoire XI joue un rôle avéré dans la décision du pontife de quitter Avignon pour Rome. Elle est ensuite envoyée par celui-ci négocier la paix avec Florence. Grégoire XI étant mort et la paix conclue, elle retourne à Sienne. Elle dicte à des secrétaires son ensemble de traités spirituels Le Dialogue. Catherine en dicte l’essentiel à Étienne Maconi.

Le grand schisme d’Occident conduit Catherine de Sienne à aller à Rome auprès du pape Urbain VI. Elle envoie de nombreuses lettres aux princes et cardinaux, pour promouvoir l’obéissance au pape et défendre ce qu’elle nomme le « vaisseau de l’Église ». Elle meurt le 29 avril 1380, épuisée par ses pénitences. Urbain VI célèbre ses obsèques et son inhumation dans la basilique Santa Maria sopra Minerva à Rome.

La dévotion autour de la dépouille de Catherine de Sienne se développe rapidement après sa mort. Elle est canonisée en 1461, déclarée sainte patronne de Rome en 1866, et de l’Italie en 1939. Première femme déclarée « docteur de l’Église » le 3 octobre 1970 par Paul VI avec Thérèse d’Avila, elle est proclamée sainte patronne de l’Europe en 1999 par Jean-Paul II. Elle est aussi la sainte protectrice des journalistes, des médias, et de tous les métiers de la communication, en raison de son œuvre épistolaire en faveur de la papauté.

Par la forte influence qu’elle a eue sur l’histoire de la papauté, Catherine de Sienne est l’une des figures marquantes du catholicisme médiéval. Elle est à l’origine du retour du pape à Rome et a effectué ensuite de nombreuses missions confiées par le pape, chose assez rare pour une simple nonne au Moyen Âge. Elle a également fortement influencé Rose de Lima.

Ses écrits — et principalement Le Dialogue, son œuvre majeure qui comprend un ensemble de traités qu’elle aurait dictés lors d’extases — marquent la pensée théologique. Écrivain catholique des plus influents, elle est l’une des quatre femmes à être déclarées docteur de l’Église. Cette reconnaissance par l’Église, bien que tardive, consacre l’importance de ses écrits.

Biographie

Contexte historique

La vie de Catherine se déroule dans un contexte de grands changements à la fin du Moyen Âge en Europe et particulièrement en Italie. L’apparition de nouvelles cités puissantes (Florence, Gênes, Pise…) marque l’émergence d’un monde nouveau avec la disparition progressive de la féodalité. Ces changements se traduisent par de nombreuses guerres entre les cités, ainsi que des divisions politiques. Ces guerres, outre les dégâts qu’elles causent à l’agriculture, modifient les rapports entre les villes : les cités sont assiégées, des armées sont constituées de mercenaires se donnant au plus offrant et tirant profit de la guerre ; elles contribuent à un climat instable.

Le XIVè siècle voit aussi un profond changement dans le rapport entre l’ordre politique et social et le rapport au pouvoir temporel du pape. Les rois et les princes rejettent la bulle papale Unam Sanctam, dans laquelle le pape déclare la suprématie de l’Église sur les États. Cette opposition et l’échec de la bulle papale conduisent à l’exil de Rome : le pape se réfugie en Avignon en 1309, créant une rupture dans la papauté qui continue à être présente à Rome. Ces changements conduisent, là encore, à une remise en cause de l’ordre féodal qui prévalait pendant le Moyen Âge. Ce siècle voit également la naissance de la dévotion aux Cinq plaies, l’apogée du mouvement des Flagellants et le développement des images de piété toutes dévouées à l’Homme des douleurs sur lesquelles les dévots, les saints ou mystiques peuvent dénombrer les plaies.

De plus, la peste noire qui apparaît en 1347 et ne disparaît qu’en 1441, marque profondément la société européenne, faisant de nombreuses victimes et produisant des bouleversements importants. Cette peste noire est interprétée comme un fléau divin.

La société siennoise, lieu d’origine de Catherine de Sienne, doit faire face à de nombreuses difficultés économiques, avec le déclin de l’agriculture, du commerce et de l’industrie à la suite de la banqueroute de la famille Buonsignori, provoquant des révoltes populaires et l’apparition de bandes de brigands.

 

Enfance

 Vœu de chasteté

Catherine est la vingt-troisième des vingt-cinq enfants d’un teinturier, Giacomo Benincasa, et de Monna Lapa. Elle et sa sœur jumelle Jeanne naissent à Sienne, en Italie (selon la date traditionnellement admise), le 25 mars 1347, jour de la fête de l’Annonciation faite à Marie. Jeanne meurt peu de temps après. La famille Benincasa est une famille pieuse, assez proche de l’ordre des prêcheurs, les dominicains de Camporegio. Giacomo est teinturier de laine, et sans doute de la classe des Popolani (personnes éligibles au gouvernement de Sienne). En 1348, la famille adopte un jeune garçon de dix ans, Tommaso della Fonte, devenu orphelin à cause de la peste, et dont l’oncle Palmiere della Fonte était marié à la sœur aînée de Catherine

L’enfance de Catherine de Sienne semble avoir été très vite marquée par un attrait profond pour Dieu D’après les confidences de Raymond de Capoue, elle a sa première apparition vers l’âge de 6 ans, lorsqu’elle marche avec son frère Stefano dans les rues de Sienne. Elle voit, au-dessus de l’église San Domenico, le Christ-Pontife la bénir. Cette expérience renforce la ferveur de Catherine. L’éducation religieuse qu’elle reçoit est faite de lectures d’histoires de saints, d’ermites ou des pères du désert. Catherine cherche alors à les imiter, à travers une vie d’ascèse, se soumettant à des mortifications ou recherchant la solitude.

L’attrait pour l’ordre des dominicains grandit chez Catherine, alors âgée de 6 ans, lorsque Tommaso entre au noviciat Saint-Dominique en 1353. Tommaso favorise cette dévotion en poursuivant l’éducation chrétienne de Catherine : il lui raconte l’histoire des dominicains, contribuant à renforcer le désir de Catherine de se consacrer à la vie religieuse.

Vers l’âge de 7 ans, Catherine fait vœu de chasteté, selon son biographe Raymond de Capoue. Elle a alors la conviction de sa vocation à entrer dans l’ordre des dominicains.

 

Vie mondaine

Catherine grandit et vers l’âge de treize ans, elle refuse toute coquetterie, bien qu’elle y soit poussée par sa mère. Face à ce refus, sa mère décide alors de passer par la sœur aînée de Catherine, Bonaventura, afin qu’elle développe chez la jeune fille le goût de la coquetterie. Catherine se laisse convaincre, se farde, soigne sa toilette.

Quelques mois plus tard, en août 1362, Bonaventura meurt en couches. La mort de sa sœur traumatise profondément Catherine, elle y voit la conséquence des péchés de vanité et de coquetterie. Après ce deuil familial, ses parents cherchent à la marier, mais Catherine s’y refuse catégoriquement. Face à ce comportement, ils cherchent à avoir le soutien de Tommaso della Fonte, leur fils adoptif entré chez les dominicains, pour convaincre la jeune fille, considérée comme obstinée. Tommaso della Fonte découvrant la ferme volonté de Catherine de vouloir se consacrer à Dieu lui demande alors de couper ses cheveux afin de prouver la solidité de son projet de vie, ce qu’elle fait, puis elle rentre chez elle.

Cette action agace profondément ses parents, qui ont toujours des projets de mariage pour elle. Outre les punitions et les brimades, elle est chassée de sa chambre, où elle passait de longs moments seule en prière, et se voit contrainte de remplacer la servante dans les tâches ménagères. Cette réaction de ses parents ne change pas la volonté de Catherine et ne diminue pas sa ferveur. Elle considère alors que si elle n’a plus de chambre ou de cellule pour prier, c’est qu’elle doit donc faire de son âme une « cellule intérieure », intuition qu’elle développe tout au long de sa vie.

Catherine reste servante pendant plusieurs mois ; ayant du mal à servir ses parents, elle décide de les servir comme si ses parents étaient Dieu ou des saints. Mais c’est un songe qu’elle aura quelques mois plus tard qui change son attitude. Lors de ce songe, elle voit Dominique de Guzmán lui tendre un lys et un habit des sœurs dominicaines de la pénitence lui assurant qu’elle fera partie de cette congrégation. Au réveil, Catherine révèle devant toute sa famille le vœu secret de chasteté qu’elle avait fait plusieurs années auparavant. Cette détermination et les phénomènes surnaturels dont elle bénéficiait amènent son père à changer d’avis et à l’autoriser à entrer au couvent.

 

Entrée en religion

L’étrange maladie

L’autorisation donnée par son père permet à Catherine de mener une vie plus conforme à ce qu’elle désire. Elle redouble d’ascèse et dès l’âge de seize ans cherche à vivre une vie assez extrême à travers des jeûnes (elle ne mange plus que du pain et des herbes crues, les historiens parlant à son propos d’« anorexie sainte »), des privations de sommeil pour prier et diverses pénitences. Sa mère, Lapa, s’inquiète de la santé de sa fille et décide de l’emmener faire une pour se reposer. Ce n’est que de retour des bains que Lapa se décide à demander l’intégration de sa fille parmi les sœurs de la Pénitence de saint Dominique

Les sœurs de la Pénitence de saint Dominique (surnommées les Mantellate du fait de leurs habits noirs, mantellata en italien) ont pour fondateur Dominique de Guzmán (1170-1221), qui a aussi fondé l’ordre des Frères Prêcheurs. Elles constituent alors un groupement pieux essentiellement composé de veuves qui ne suivent pas au sens strict une règle religieuse, dans la mesure où elles ne font pas de vœux religieux. Elles se consacrent aux œuvres de charité, aux visites des prisonniers ou des malades et se réunissent pour la messe et pour recevoir des instructions religieuses.

Lorsque sa mère la présente, Catherine essuie un refus de la part des sœurs qui la trouvent trop jolie, trop jeune et sans doute trop exaltée et immature pour la vie religieuse. Catherine tombe gravement malade peu de temps après, avec de fortes fièvres et couverte de pustules. Cette maladie inquiète Lapa. Catherine demande de nouveau à entrer chez les Sœurs de la Pénitence de saint Dominique. Sa mère veut respecter les volontés de sa fille et permet qu’elle postule de nouveau. Un deuxième entretien a lieu chez les sœurs, bouleversées par l’ardeur et le courage de Catherine, qui les décident finalement à l’intégrer au sein de leur congrégation. La cérémonie a lieu entre fin 1364 et début 1365. Catherine reçoit l’habit blanc des mains du frère Bartolomeo Montucci, maître de la congrégation.

Clôture

Admise chez les sœurs de la Pénitence, Catherine doit faire son noviciat chez elles, sous la direction et l’enseignement des maîtres des tertiaires Elle reste alors silencieuse et observe de longs moments de prière dans sa chambre, sortant pour assister à la messe et aux offices Elle continue sa vie d’ascèse et décide de ne prendre de la nourriture qu’après avoir pleuré, ce qu’elle explique dans ses écrits en évoquant le « don des larmes ».

Dans le même temps, Catherine, souvent discrète et silencieuse, commence à avoir une vie mystique importante, connue grâce à son confesseur : elle a des visions et apparitions, et des colloques avec Jésus qui l’enseigne. Elle affirme à son confesseur avoir été instruite par ces apparitions. Ces visions sont aussi suivies de moments de doutes, d’angoisses et de fortes tentations. De ces apparitions, décrites par ses biographes, découlent certains dialogues et certaines intuitions qui ont une profonde influence sur sa vie spirituelle. Au cours de cette période, elle apprend à lire suffisamment pour pouvoir lire la liturgie des Heures.

Une des visions qu’elle a est celle de Dieu, vu sous la forme d’un arbre dont les racines sont unies à la terre et le sommet au ciel. Au pied de l’arbre, elle voit des épines. Ces épines représentent les peines et les difficultés au début pour aller vers Dieu, comme le Christ crucifié. Une personne qui veut aller vers Dieu doit donc passer par ces peines, représentées par les épines, alors que beaucoup s’en échappent, préférant rechercher les plaisirs du monde. Cependant, l’arbre est immuable et ne se refuse à personne, ce que Catherine interprète comme le fait que Dieu ne se retire pas d’une créature qui a le désir de venir à lui.

Mariage mystique

Pendant le carnaval de 1368, Catherine a une apparition qu’elle décrit comme étant son « mariage mystique avec le Christ ». Au cours de la vision, le Christ lui apparaît et lui remet un anneau, signe qu’elle est son épouse. La vision s’efface mais Catherine dit ressentir en permanence cet anneau et même le voir, et elle est la seule à l’avoir vu.

Le mariage mystique, à l’instar du Cantique des Cantiques, est le symbole de l’union entre l’homme et Dieu. À travers l’histoire de l’Église, de nombreux auteurs ont parlé, comme Thérèse d’Avila, Origène, Jean de la Croix, François de Sales, Thérèse de Lisieux, de cette union comme étant le sommet de la vie chrétienne, après des périodes de fiançailles, de doutes, d’abandons.

 

Vie publique

Début de l’engagement public

Le mariage mystique marque pour elle le début d’un nouveau changement dans son attitude. Elle participe davantage aux activités des sœurs de la Pénitence à travers la visite des malades qu’elle soigne. Elle met en pratique son amour de Dieu en s’occupant des malades et pauvres. Des phénomènes de thaumaturge lui sont attribués, ses biographes affirment qu’elle guérit miraculeusement des personnes. Elle a souvent des extases, de manière privée ou publique : elle se raidit soudainement, perd connaissance et tous ses membres se contractent. Les moqueries s’accentuent, elle est calomniée et accusée d’être une femme de mauvaise vie.

En août 1368, le père de Catherine, Giacomo, tombe malade et meurt, malgré les prières de sa fille. À la même époque, la ville de Sienne est en proie à des révoltes importantes qui remettent en cause le pouvoir en place, dit « gouvernement des 12 »

Cette période marque le début d’un engagement public intense, où elle commence à rencontrer et conseiller des dominicains : par l’intermédiaire de Tommaso della Fonte, elle fait la connaissance de Bartolomeo di Domenico, un jeune dominicain qui lui rend visite . De cette rencontre naît une grande amitié spirituelle entre eux deux : Bartolomeo transmet à Catherine sa connaissance théologique ; elle lui prodigue des encouragements et, plus tard, lui envoie des lettres.

Elle rencontre aussi le frère Lazzarino de Pise, célèbre prédicateur franciscain qui, après avoir été méprisant à son égard, lui demande des conseils pour le guider spirituellement. Elle rencontre ensuite, toujours par l’intermédiaire de Tommaso della Fonte, le frère Tommaso di Antonio di Nacci, dit Caffarini, dominicain qui, après la mort de Catherine, écrit une de ses premières biographies, la Legenda minore. La renommée de Catherine se répand. Celle-ci commence à voyager, sans doute avec Raymond de Capoue, nommé par le pape pour prêcher la croisade.

Le 21 mars 1371, lorsqu’une révolte éclate à Bologne, Catherine rencontre le cardinal Pierre d’Estaing, dit d’Ostie, légat de Bologne, et commence à écrire à d’autres prélats et à des fonctionnaires du pape Grégoire XI. C’est le début de l’engagement de Catherine de Sienne pour la réforme de l’Église et le retour du pape à Rome.

En 1374, la jeune mystique, qui a suscité l’étonnement à Sienne et dans l’ordre dominicain, comparaît devant le chapitre général des dominicains à Florence. Elle y rencontre le bienheureux Raymond de Capoue qui devient son directeur spirituel.

À la Pentecôte, elle reçoit les stigmates du Christ, stigmatisation qu’elle décrit à Raymond de Capoue. Elle n’est pas visible car Catherine aurait prié pour que les stigmates ne se voient pas.

Défense de la papauté

Catherine de Sienne et Raymond de Capoue implorent, à Avignon, Grégoire XI de faire la paix avec Florence.

Ambassadrice officieuse de Florence auprès du pape

À partir de 1375, elle prend de manière publique la défense des intérêts du pape en s’engageant pour le retour des papes d’Avignon à Rome et pour l’unité et l’indépendance de l’Église. Lors d’une rencontre avec les responsables de la ville de Florence, elle est envoyée par eux auprès du pape afin de tenter de réconcilier la papauté et Florence.

Catherine, accompagnée de Raymond de Capoue, part en avril 1376 pour Avignon où réside le pape. Ils passent par Bologne où ils se rendent sur la tombe de saint Dominique et arrivent le 18 juin à Avignon à la cour du pape Grégoire XI. Elle obtient une audience avec le pape et informe Florence de l’attitude positive du pape à leur égard, tout en critiquant ouvertement les mesures que Florence a prises à l’encontre du clergé.

Peu de temps plus tard, les ambassadeurs de Florence viennent à Avignon afin de voir le Pape ; Catherine de Sienne est ouvertement ignorée par la délégation d’ambassadeurs et la négociation avec les ambassadeurs de Florence se conclut par un échec. Catherine de Sienne reste néanmoins auprès du pape, qu’elle revoit plusieurs fois. Elle le conseille et lui demande à de nombreuses reprises trois choses : la première est de partir pour Rome et de revenir dans la « ville de saint Pierre », la deuxième est de relancer la grande croisade, et enfin de lutter contre les vices et péchés au sein de l’Église. Le pape Grégoire XI préfère rechercher la paix avant de partir en croisade, Catherine de Sienne insiste sur le fait qu’il ne faut pas attendre, et qu’au contraire, la paix viendra avec la croisade qui éloignera les guerriers. Dans ses lettres elle suggère souvent au pape de partir au plus vite pour Rome, et cela malgré la forte opposition des cardinaux qui préfèrent vivre dans la ville d’Avignon .

Catherine suscite la méfiance à Avignon du fait de son influence croissante auprès du pape, mais aussi par ses extases publiques. Elle est suivie secrètement, à la demande du pape, par des théologiens qui après examen ne lui reprochent rien. Elle part visiter le duc d’Anjou pour le convaincre de prendre la gérance de la croisade. Elle reçoit une invitation pour Paris du roi de France Charles V, mais elle décline cette invitation afin de retourner en Avignon avant de rejoindre l’Italie par les voies terrestres.

Le pape quitte Avignon pour Rome

L’influence de Catherine de Sienne est sans doute le facteur principal qui conduit le pape Grégoire XI à quitter Avignon pour Rome. Il quitte la cité d’Avignon le 13 septembre 1376 et embarque pour Marseille, malgré l’opposition d’une partie des cardinaux et les dangers possibles, notamment l’opposition de Florence par la guerre des Huit Saints, mais aussi l’inconnue que représente le retour à Rome. Le pape Grégoire XI part par la mer ; à la suite d’une tempête, il débarque à Gênes le 18 octobre.

Quant à Catherine, elle part par voie terrestre en passant par Saint-Tropez, Varazze, puis Gênes. C’est dans cette dernière ville que, selon la Legenda minore, elle aurait de nouveau rencontré Grégoire XI. Le pape poursuit son voyage jusqu’à Rome en passant par Corneto où il parvient le 6 décembre 1376, puis il arrive à Rome le 16 janvier 1377 en remontant le Tibre.

Catherine de Sienne demeure à Gênes et ne continue pas son chemin jusqu’à Rome ; elle n’y est pas lors de l’arrivée de Grégoire XI dans la « ville éternelle », bien que des représentations postérieures, anachroniques, la représentent l’accueillant à Rome. Elle reste à Gênes où ses compagnons de route sont victimes de maladies. De plus elle reçoit la visite de sa mère qui la rejoint à Gênes. Elle rencontre les chartreux de Calvi, puis arrive dans sa ville natale, Sienne, au début de l’année 1377.

Val d’Orcia

Catherine s’installe à Sienne où sa renommée se fait de plus en plus grande. La ville de Sienne lui fait don d’un château qu’elle transforme en monastère, inauguré en avril 1377 : le monastère Sainte-Marie-Des-Anges qui sera détruit peu de temps après sa mort. Elle rencontre Niccolo di Tuldo, condamné à mort car considéré comme possédé par le diable. Elle aurait réussi à lui parler et obtenir sa conversion à la foi catholique Ses biographes mentionneront au cours de cette période de nombreuses conversions et des exorcismes.

Dès le 15 avril 1377, Catherine fait preuve d’une activité intense. Elle part pour Sienne et supplie par écrit le pape d’instaurer la paix à la suite du massacre de Cesena commis par l’armée des Bretons fidèles aux papes. Elle parle aux moines de la chartreuse de Mangiano, parcourt le val d’Orcia afin de favoriser la paix avec le pape. Elle écrit à ce dernier pour promouvoir la paix avec la Toscane et encourage la croisade. Pendant ce temps, la ville de Bologne décide de faire la paix avec Rome le 21 août 1377.

Paix florentine et la fin de la guerre des Huit Saints

La situation de la papauté de retour à Rome devient cependant difficile concernant la ville de Florence. Face à la désobéissance de la ville, le pape décide d’y instaurer des interdictions, notamment celle d’y célébrer des sacrements, ou de commercer avec la ville sous peine d’excommunication. Grégoire XI envoie une délégation afin de faire la paix mais cette entreprise menée par Raymond de Capoue est un échec. La ville de Florence est d’autant plus opposée au pape qu’elle craint l’arrivée de l’armée de Bretons. Elle décide par conséquent de violer ouvertement l’interdit du pape le 22 octobre 1377.

Face à cette situation portant atteinte au pouvoir de la papauté, d’autant que la ville de Florence est l’une des villes les plus puissantes, Catherine implore la levée de l’interdit et la clémence du pape à de nombreuses reprises dans ses lettres. Le pape décide alors d’envoyer Catherine afin de faire plier la ville de Florence. L’envoyée part donc et arrive le 13 décembre 1377 dans la ville infidèle au pape. Les négociations commencent et Catherine demande à Florence d’obéir au pape tout en demandant à de nombreuses reprises au pape de rechercher la paix. Les négociations avancent notamment par l’intermédiaire du seigneur de Milan, Barnabé Visconti, ce qui conduit à la levée de l’interdit en échange de la restitution des terres aux états pontificaux. Les négociations sont cependant suspendues le 27 mars 1378 par l’annonce de la mort du pape Grégoire XI. Florence envoie immédiatement une délégation pour négocier avec le nouveau pape élu le 8 avril 1378 : Urbain VI.

Face à l’opposition importante de groupes de Florence, qui brûlent les maisons des compagnons de Catherine de Sienne, celle-ci décide de partir un temps en ermitage dans les alentours de Florence. Elle écrit au nouveau pape Urbain, ancien cardinal que Catherine avait rencontré lors de son passage à Avignon, en lui affirmant la nécessité de faire la paix avec Florence quoi qu’il en coûte, craignant l’arrivée de l’« hérésie » (le schisme).

Pour apaiser cette révolte et les tensions qui existent au Vatican, le nouveau pape envoie à Florence un rameau d’olivier le 18 juillet 1378, signe de la volonté du pape de faire la paix avec Florence. Le 28 juillet 1378, la paix est signée avec le pape, levant les interdits et mettant fin à la guerre des Huit Saints. Le 2 avril 1379 Catherine part de Florence pour sa ville natale.

La rédaction du Dialogue

La fin du conflit avec Florence permet un temps de tranquillité pour Catherine de Sienne Elle se retire et tombe souvent en extase, elle affirme converser avec Dieu. Elle dicte alors les paroles qu’elle reçoit dans ses transes.

Ses dialogues, sous sa dictée, sont mis par écrit par cinq secrétaires et seront publiés sous différents noms : Le DialogueTraité de la Divine ProvidenceLivre de la Divine DoctrineLivre de la Divine révélation. Ce livre se divise en quatre traités : le premier est la Discrétion, le deuxième est l’Oraison ou Traité des Larmes, le troisième est la Providence et le quatrième est sur l’Obéissance.

La nature de ces écrits, pour Catherine de Sienne qui n’avait pas eu de formation poussée, a été l’objet de débats du fait de l’importance théologique qu’elle a eue dans le christianisme avec la proclamation de Catherine comme docteur de l’Église.

 

Le grand schisme d’Occident (1378-1417)

Catherine de Sienne avait, dans ses écrits, mis en garde le pape à de nombreuses reprises contre la possibilité de schisme, qu’elle appelle dans ses écrits l’hérésie. Alors que le pape Urbain VI est élu sans contestation, les cardinaux, principalement français, se réunissent à Fondi le 18 septembre 1378 avec l’appui du comte Gæteni, et décident d’élire le cardinal Robert de Genève comme pape, devenant ainsi l’antipape Clément VII1. Il prend tête de l’armée de Bretons et les envoie en Romagne où ils dévastent la région.

Catherine quitte Sienne en novembre 1378 pour Rome où elle arrive le 28 novembre accompagnée de plusieurs membres de son ordre. Elle est reçue par le pape Urbain VI qui voit dans sa présence un soutien de taille. Catherine vit alors à Rome où elle commence une « croisade de prière » : elle demande à ses amis de prier, décrivant comme une douleur immense cette division de l’Église. Elle recommande d’agir avec charité, seule solution pour elle pour parvenir à résoudre les problèmes de la chrétienté. Elle reste souvent au Vatican pour prier, et montre un zèle particulier pendant le carême pour la pénitence et les mortifications. Catherine écrit à Louis Ier de Hongrie, roi de Hongrie et de Pologne, et appelle à l’obéissance au pape. Elle compare l’antipape au serviteur du démon et écrit aux nombreux responsables des grandes villes d’Italie afin de les soumettre à l’obéissance du pape.

Cette séparation du pape est pour Catherine de Sienne un acte très grave dans la mesure où il conduit à faire des membres schismatiques. Selon elle, cela conduit à les couper de la relation avec Dieu en faisant des « membres pourris exclus de la participation du sang » et donc de Dieu.

Vaisseau de l’Église

Au début de l’année 1380, Catherine continue de s’activer pour défendre le pape Urbain VI. Elle veut aller à la rencontre de la reine de Naples afin de vaincre son opposition au pape Urbain VI, mais ce dernier s’y oppose, craignant pour sa vie. Catherine écrit aux cardinaux qui ont élu le pape, avant de s’opposer à lui, leur disant qu’ils ont perdu toute révérence et qu’ils font désormais l’office du démon en s’opposant au pape. Raymond de Capoue, le directeur spirituel de Catherine de Sienne, est envoyé par le pape en mission auprès du roi de France, Charles, afin de retrouver sa confiance. Catherine, sachant sa mort proche, lui fait ses adieux, lui affirmant par écrit qu’ils ne se reverront plus.

Catherine, qui a une influence grandissante auprès de religieux se considérant comme ses disciples, décide de leur écrire. Elle demande aux religieux et aux ermites de soutenir le pape mais aussi de venir s’installer à Rome dans ces périodes troubles Malade et affaiblie, sans doute en grande partie du fait de ses nombreuses pénitences, elle est épuisée et fait ses adieux à ses amis.

 

Une anorexie mystique qui la mène au décès

Pendant de nombreuses années, elle s’était habituée à une abstinence rigoureuse. Elle recevait la Sainte Eucharistie presque tous les jours. Ce jeûne extrême semblait malsain aux yeux du clergé et de sa propre fratrie. Son confesseur, Raymond, lui a ordonné de manger correctement, mais Catherine a affirmé qu’elle en était incapable, qualifiant son incapacité à manger d’infermità (maladie). Dès le début de l’année 1380, Catherine ne peut ni manger ni boire de l’eau. Le 26 février, elle perdit l’usage de ses jambes.

Catherine meurt à Rome, le 19 ou 29 avril 1380, à l’âge de trente-trois ans, après avoir subi huit jours plus tôt une forte attaque qui l’a paralysée à partir de la taille. Ses derniers mots furent : « Père, entre tes mains, je remets mon âme et mon esprit ». Catherine de Sienne est morte de privations volontaires, certains voudraient ainsi la considérer comme la patronne des anorexiques.

Catherine est enterrée quelques jours plus tard en présence du pape, qui célèbre des obsèques solennelles dans la basilique de la Minerve.

Héritage

Doctrine spirituelle

 Spiritualité

La vie spirituelle selon Catherine de Sienne

La vie spirituelle consiste pour Catherine de Sienne à l’union à Dieu. Elle décrit cette union à Dieu comme une « voie de vérité ». La Passion du Christ est centrale pour elle qui considère que la mort du Christ sur la croix est un sacrifice, permettant la connaissance de Dieu par la présence du « sang rédempteur ».

Dans ses écrits, elle présente trois étapes de la vie spirituelle. La première consiste en l’amour de la Passion ; elle indique même que la passion du Christ est le meilleur guide pour la vie spirituelle : il « vaut mieux que tous les livres ». La deuxième étape est la conséquence de la première : cet amour conduit pour Catherine de Sienne à l’imitation du Christ, à travers une vie d’ascèse, de sacrifices, de pénitences, de prière et de services aux autres afin de ressembler au Christ et à son sacrifice sur la Croix. Ainsi, l’imitation conduit à vouloir devenir un « Alter Christus »(« Autre Christ »). La troisième étape consiste à désirer la Croix, c’est-à-dire les souffrances et les difficultés quotidiennes et surmontées, et de s’y attacher, non plus pour soi, mais pour les autres.

La « cellule intérieure » : l’habitation de la Trinité en l’âme

Dans ses écrits elle développe ce que la théologie appelle « inhabitation de Dieu en l’âme », ou « l’habitation de la Trinité » : la croyance que Dieu est présent en l’âme. Cette découverte se fait très tôt chez Catherine. Privée par ses parents de l’accès à sa chambre où elle avait l’habitude de prier, Catherine découvre alors qu’elle peut vivre avec Dieu qui est présent à l’intérieur d’elle-même, dans l’âme. Ce lieu, Catherine le décrit comme sa « cellule intérieure ».

Dans ses écrits et les conseils spirituels qu’elle y donne, elle mentionne à différentes reprises l’existence de cette cellule intérieure, comme dans la lettre 223 à Alessia où elle affirme « Fais-toi, ma fille, deux habitations : l’une dans ta cellule, pour ne pas aller causer de tous les côtés, et pour n’en sortir que par nécessité, par obéissance à la prieure, ou par charité. Fais-toi une autre habitation spirituelle que tu porteras toujours avec toi : c’est la cellule de la vraie connaissance de toi-même. Tu y trouveras la connaissance de la bonté de Dieu à ton égard ; ce sont deux cellules dans une ; et, en étant dans une, il ne faut pas quitter l’autre, car l’âme tomberait ainsi dans le trouble et la présomption. » Elle affirme la nécessité d’entrer en soi-même afin d’« habiter par habitude » pour agir en union avec Dieu. Cette habitation de Dieu en l’âme est centrale pour Catherine de Sienne dans la mesure où elle conduit à « posséder Dieu ».

La « cellule intérieure » : connaissance de soi et connaissance de Dieu

La connaissance de soi-même est un élément important déjà développé par des philosophes comme Socrate avec le célèbre connais-toi toi-même, mais aussi par de grands théologiens comme Augustin d’Hippone (ve siècle) qui a, dans les « Soliloques », montré l’importance de la connaissance de soi dans la vie spirituelle : « Ô Dieu éternel, puissé-je savoir qui je suis et qui tu es ! », thème qu’il développe encore dans Les Confessions à propos de Dieu : « plus intime à moi que moi-même, plus haut que le plus haut de moi-même ». Cette connaissance est aussi présente avec Bernard de Clairvaux (XIIè siècle) qui dans sa lettre au pape « De Consideratione » décrit l’importance de la connaissance de soi-même : « Commence par te considérer toi-même. Évite de te disperser vers d’autres sujets en négligeant ta propre personne. À quoi te servirait de gagner le monde entier en étant le seul à te perdre ? Quelle que soit l’étendue de ton savoir, il te manquerait toujours pour atteindre la plénitude de la sagesse, de te connaître toi-même. » Catherine de Sienne, dans ses écrits et ses enseignements, développe cette même conception de l’importance de la connaissance de soi-même. La connaissance de soi-même proposée par Catherine de Sienne ne consiste pas en une relecture psychologique, ou à un repliement égocentrique.

Elle considère cette connaissance comme centrale à la vie au point d’affirmer dans Dialogue que « la prière doit être fondée sur la connaissance de soi-même ». Pour parvenir à se connaître soi-même, Catherine de Sienne affirme qu’il est nécessaire de rentrer en soi-même, dans ce qu’elle appelle la « cellule intérieure ». Elle invite à ne jamais quitter cette cellule intérieure, même quand on agit.

Cette habitude d’intériorité conduit pour Catherine de Sienne à comprendre dans quelle mesure nous n’existons que grâce à Dieu : « Nous devons reconnaître que nous n’avons pas l’être par nous-mêmes, mais que nous le tenons de Dieu ». Dans le Dialogue, elle voit dans les conséquences du péché, la manifestation de notre néant. Néanmoins, cette reconnaissance de notre néant et de nos fautes ne constitue pas pour Catherine de Sienne la connaissance de soi, mais elle doit aller plus loin, car la personne doit découvrir, par la foi, la bonté et la miséricorde de Dieu dans ses limites : « Je veux bien que tu voies ton néant, ta négligence, ton ignorance, mais je veux que tu les voies non dans les ténèbres de la confusion, mais à la lumière de la bonté divine que tu trouves en toi. Apprends que le démon ne veut que vous arrêter à la connaissance de vos misères, tandis que la connaissance doit toujours être accompagnée de l’espérance de la miséricorde divine. »

La connaissance de soi-même est donc profondément unie à la connaissance de Dieu, une connaissance en soi de Dieu. Pour Catherine la connaissance de soi-même n’est possible qu’en passant par le regard de Dieu : « L’âme ne se voit pas par elle-même mais par Dieu, et elle voit Dieu par Dieu en tant qu’il est amour » L’âme peut découvrir qu’elle a été créée à l’image de Dieu, et que bien souvent elle s’en écarte par ce que Catherine appelle le péché, ce n’est que par la connaissance de soi-même que nous pouvons faire l’expérience de notre misère qui est surmontée par l’Amour de Dieu présent en nous : « L’amour, ce lien si suave et si doux. Oui, ma très chère fille, puisqu’il est si doux, si agréable et si nécessaire, il ne faut plus dormir ; il faut se lever avec un vrai et saint désir, avec zèle, il faut le chercher avec courage… Et si vous me demandez « Où pourrai-je le trouver ? » Je vous répondrai dans la cellule de la connaissance de vous-même, où vous trouverez l’amour ineffable que Dieu vous porte ; car c’est par amour que Dieu vous a créé à son image et ressemblance ; c’est par amour qu’il vous a fait renaître à la grâce dans le sang de son Fils unique. ». Pour Catherine de Sienne, la connaissance de Dieu commence par la connaissance d’elle-même. C’est donc l’action de la connaissance de soi-même, avec ses limitations, qui conduit, pour Catherine de Sienne, à la découverte de l’amour de Dieu et de sa miséricorde, par la contemplation de la Passion.

Le chemin de cette connaissance de soi-même n’est cependant pas facile pour Catherine de Sienne, car ce sentiment de l’amour et de la miséricorde de Dieu peut disparaître. Elle invite donc à une vie de vertu, de patience et d’humilité afin de fuir le péché et s’unir plus à Dieu. Or cette recherche de vertu est difficile et demande de prendre le chemin de la Croix. L’existence de tentations est présente, ce qu’elle appelle une « descente aux enfers ». Le moyen d’y résister est alors de revenir dans cette connaissance de soi-même.

La vie intérieure est pour Catherine de Sienne un continuel va-et-vient entre la connaissance de soi-même qui conduit à la connaissance de Dieu. Cette connaissance de Dieu conduit à une meilleure connaissance de soi-même et à une plus grande persévérance qui s’ouvre à la charité du prochain par humilité.

Néanmoins, la connaissance de soi-même et de Dieu n’est pas une fin en soi pour Catherine de Sienne. Celle-ci doit conduire non pas au repliement sur soi, mais à l’Amour du prochain qui est aimé de la même manière. Catherine affirme ainsi : « Contemplant en elle-même l’effet de l’amour infini et voyant l’image qu’est la créature, elle trouve Dieu en son image. Cet amour que Dieu lui porte, elle le voit s’étendre à toute créature, et cela la force aussitôt à aimer le prochain comme soi-même, puisque Dieu l’aime souverainement. ».  La connaissance de soi-même devient pour Catherine la source de l’apostolat et de l’ouverture à l’autre.

 

Réforme de l’Église

La vie de cette sainte est profondément marquée par sa volonté de rénovation de l’Église. Son ecclésiologie, c’est-à-dire la conception qu’elle se fait de l’Église, n’est pas à proprement parler révolutionnaire : elle ne remet pas en question les structures hiérarchiques traditionnelles de l’Église, comme le fait plus tard le concile de Constance en 1417, et elle ne remet pas non plus en cause son système juridique. De même, elle ne remet pas en cause la possibilité pour le pape d’avoir et de gérer des biens temporels. Cependant, elle considère que l’Église est en crise du fait du manque d’intérêt pour la dimension spirituelle, car les membres de l’Église sont trop préoccupés par les considérations temporelles de pouvoir et de richesse. Catherine ne nie pas les considérations temporelles mais elle considère que celles-ci doivent toujours être secondes, la conversion et la vie des croyants avec Dieu étant sa principale mission. Elle appelle de ses vœux et à de nombreuses reprises à une rénovation.

Rôle de l’Église et ministère du Christ dans l’Église

Catherine de Sienne considère que l’Église est l’épouse du Christ, Pour elle, le pape, mais aussi tous les baptisés, sont responsables des biens du « Sang de l’Agneau ». L’Église est pour elle la gardienne, celle qui communique les dons de Dieu, c’est l’Église qui transmet la « vie » divine. Pour Catherine, les fruits de l’Église sont nécessairement bons dans la mesure où ils dépendent de la charité et du « Sang de l’Agneau », mais aussi du fait de son origine spirituelle : l’Église est « fondée dans l’amour, elle n’est qu’amour ».

Elle utilise la métaphore du jardin pour parler de l’Église, jardin où tout le monde a une place, et où chaque baptisé est une plante. Elle considère les prêtres comme des plantes qui doivent être odorantes, et ceux qui ne sont pas encore chrétiens comme de possibles plantes dans le jardin. Elle désire que l’Église puisse être le jardin où l’on puisse « voir le prochain, les chrétiens, les infidèles et toute créature raisonnable se nourrir ».

L’Église reste profondément unie pour Catherine de Sienne : chaque personne a non seulement sa place mais aussi son rôle. L’union de toutes les personnes de l’Église se fait par sa relation à Dieu, au « Sang de l’Agneau ». La raison de l’autorité de l’Église découle pour Catherine de Sienne de cette union à Dieu qui engendre une union entre tous les membres. L’Église est pour elle un lieu où chaque personne a une place, une responsabilité spécifique, qui amène à une relation d’interdépendance. C’est cette interdépendance qui conduit à avoir besoin les uns les autres, à l’ouverture à l’autre et au respect des différentes vocations. Cette ouverture conduit à faire naître la charité entre ses membres, charité qui n’est possible que par l’amour du prochain.

Problèmes dans l’Église

L’Église, avec les papes en exil à Avignon et les divisions qu’elle traverse, notamment sur le rôle temporel du pape et de ses biens, sont les éléments marquants pendant l’époque de Catherine de Sienne. Face à cette situation, Catherine appelle à la rénovation de l’Église. Elle analyse ces difficultés comme étant le fruit d’un manque de foi, de piété, et les conséquences du péché. Pour elle, les difficultés sont le fruit du péché et du manque de vertu de l’Église. Elle ne nie pas les prétentions temporelles des papes, mais elle considère que le service de Dieu doit être prioritaire sur toute autre considération.

Catherine de Sienne affirme aussi à de nombreuses reprises dans sa correspondance avec le pape, que les problèmes ne sont pas extérieurs à l’Église, mais qu’une grande source des problèmes vient de l’intérieur de l’Église. Elle considère que les problèmes de l’Église viennent de ses membres qui sont remplis d’amour-propre, d’impureté et d’excès d’orgueil. Dans sa correspondance, elle admet avoir elle aussi une part de responsabilité dans les problèmes de l’Église.

Ainsi le manque de foi, de vertu des prêtres ou des cardinaux est pour Catherine de Sienne l’une des principales difficultés de l’Église. Elle n’hésite pas à écrire au pape Urbain VI, lui recommandant de mener une guerre contre les péchés, et les siens aussi, plutôt que tout autre type de guerre.

Rénovation de l’Église

Catherine de Sienne juge la crise de l’Église comme étant une crise spirituelle. Elle y voit une opportunité pour l’Église de retrouver sa nature primitive. Elle appelle ainsi à cette Église primitive, comme elle l’écrit dans une lettre à Grégoire XI : « lorsque les ministres ne songeaient qu’à l’honneur de Dieu et le salut des âmes, s’appliquant aux choses spirituelles, et non pas aux choses temporelles ». Afin de parvenir à la rénovation du corps religieux, elle demande souvent au pape de nommer des pasteurs vertueux et appelle à la conversion des membres de l’Église. Elle recommande au pape Urbain VI de s’entourer d’un « Conseil des saints » composé de personnes vertueuses, affirmant « votre autorité s’étend à tout, mais votre vue est bornée comme celle de tout homme ». Dans sa correspondance, elle invite ses disciples à obéir et à lutter pour l’Église, en s’oubliant et en affrontant les « tribulations ». Afin d’y parvenir elle n’hésite pas à inviter à une lutte virile pour l’Église « Jetez loin de vous toute tendresse pour vous-même et toute crainte servile, car la douce Église n’a pas besoin de telles gens, mais de personnes cruelles à elles-mêmes et compatissantes pour elle ». Enfin, elle voit dans l’arrivée de nouveaux convertis (notamment les « infidèles ») une source de rénovation, ceux-ci étant à même de lutter par leurs futurs exemples contre le vice et le péché qui règnent dans l’Église

Pour les relations que doit avoir l’Église avec ceux qui s’opposent à elle, comme Florence puis les autres villes, Catherine recommande toujours la clémence et la douceur de la part du pape. Elle affirme à de nombreuses reprises que Florence, alors en conflit ouvert avec le pape, ne sera vaincue que par la paix. Catherine demande avant tout de la douceur, de la clémence et de la paix aux papes face aux villes rebelles contre son autorité. C’est ainsi qu’elle incite le pape à la douceur : « avec les armes de la douceur, de l’amour et de la paix, plutôt que la rigueur et la guerre ». Cette recherche de la clémence vient de sa conception de l’Église, composée de pécheurs, et le meilleur moyen de vaincre le péché est par le moyen de l’amour et de la prière et en s’offrant pour le salut des pécheurs.

 

Le « sang de l’agneau »

La dévotion au « sang du Christ » ou « sang de l’Agneau » est une dévotion qui existe déjà dans le christianisme à la naissance de Catherine de Sienne, notamment auprès d’autres mystiques chrétiens. Dans ses écrits, Catherine se réfère à de nombreuses reprises au sang du Christ et invite à « se plonger dans le précieux sang ».

Cette dévotion est une conception théologique développée par de nombreux théologiens qui voient dans le sang du Christ, versé sur la Croix, le fait que le Christ, par son sang, rachète le péché. La délivrance du péché n’est pas seulement un discours, mais peut se vérifier par le sang versé. Pour Catherine de Sienne, le sang devient une preuve du rachat des fautes par le Christ : « Nous n’avons pas été rachetés à prix d’or, ni même par l’amour seulement, mais par le sang. »

Le péché nécessite une réparation, pour Catherine de Sienne, parce que c’est une offense faite à Dieu. Or aucune réparation ne peut être à la hauteur de l’offense qui est faite à Dieu : « C’est à la lumière de la foi qu’il nous est donné de voir que le bien doit être rémunéré et la faute punie et que chaque petite faute mériterait une peine infinie parce qu’elle est faite contre le Bien infini ». Pour expier ces fautes, et donc accéder à la justice de Dieu, c’est le sang du Christ qui est versé à travers sa mort sur la croix.

Le sang du Christ représente donc pour Catherine de Sienne le salut pour les pécheurs. Ce salut est donné à chacun afin de le sauver du péché, et le sang versé représente donc la justice de Dieu et le salut donnés par amour par Dieu comme l’écrit Catherine de Sienne : « Avec l’amour et le zèle de la sainte justice, parce que le regard de son intelligence est fixé sur la sagesse du Fils de Dieu où elle voit abonder la justice au point que, pour ne pas laisser la faute impunie, il l’a expiée dans son humanité ». Le précieux sang représente donc pour Catherine de Sienne l’amour de Dieu qui meurt par amour et pour nous sauver : « Je suis le voleur et tu t’es pendu à ma place ».

Dans les écrits de Catherine de Sienne, le sang est donné par Dieu pour sauver l’humain du mal, et elle l’identifie à la grâce. De cette dévotion naît aussi la dévotion au cœur du Christ, source inépuisable du sang. Elle est, pour Catherine de Sienne, le signe de la nouvelle alliance entre Dieu et les hommes et qui permet d’accéder au paradis.

 

Raison et sensualité

Catherine de Sienne met en garde à de nombreuses reprises sur la division qui peut exister dans l’amour. Elle affirme qu’en l’homme il existe deux types d’amour, l’un qui est dirigé vers Dieu et l’autre, qui est égocentrique, l’amour propre. Elle considère ces deux types d’amour comme étant irréconciliables. Pour Catherine de Sienne, l’amour propre est le foyer de tous les vices et de tous les péchés et il conduit à la séparation de Dieu. Il est nécessaire pour Catherine de Sienne de se séparer de l’amour propre et de ses conséquences, c’est-à-dire la sensualité ou la recherche du plaisir ou de la reconnaissance, dans la mesure ou cet amour propre s’oppose à l’amour de Dieu : « Tant que le vase du cœur est plein d’amour propre spirituel ou temporel, il ne peut se remplir de l’amour divin ».

Catherine de Sienne invite donc ses disciples à une guerre contre la sensualité par le moyen de la raison : « Je veux que chacun de vous sépare en lui la sensualité et la raison, et qu’il en fasse des ennemis irréconciliables ». C’est par le moyen de la conscience que l’on peut parvenir à dominer la sensualité comme elle l’écrit dans une de ses lettres : « Voici la manière de s’y prendre. Sur le siège élevé de votre conscience vous vous asseyez pour vous juger vous-même. Ne laissez point passer la moindre pensée en dehors de Dieu sans la corriger avec une grande sévérité. L’homme doit faire de soi-même deux parts, qui sont la sensualité et la raison. Cette raison doit tirer du fourreau le glaive à deux tranchants : haine du vice et amour de la vertu. Armée de ce glaive, elle réduira la sensualité à merci. »

Elle invite à avoir une « sainte haine » contre la vie des sens et lutter contre la sensualité. Elle invite à toujours lutter contre la sensualité, afin de ne pas avoir deux amours inconciliables, entre l’amour de Dieu et l’amour propre. Ce combat n’est pas sans difficultés, et elle affirme à ce propos, que « les vertus s’acquièrent avec peine, en faisant violence à sa faiblesse », ou encore « c’est par la violence que nous acquerrons les vraies et solides vertus ». Cette recherche de la vertu est importante, mais elle doit tout le temps chercher à connaître la source de l’amour propre. Elle invite à toujours couper à la source la sensualité par la recherche de l’origine de son amour propre « Visite chaque jour le jardin de ton âme à la lumière de la foi pour en arracher les épines qui étoufferaient la bonne semence et pour remuer la terre, c’est-à-dire dépouiller ton cœur ». Elle met ainsi en garde contre la vertu qui ne serait pas réfléchie par la recherche de l’origine de la sensualité : « La pénitence ne fait que tailler, mais ainsi tu arraches la racine propre à donner une nouvelle pousse ».

Le combat qu’elle préconise conduit à vider son être de tout amour propre, et cette absence permet de remplacer l’amour propre par l’Amour de Dieu qui emplit la personne : « Dès qu’on vide des choses périssables, l’air la remplit, c’est-à-dire le céleste et doux amour divin avec lequel l’âme parvient à l’eau de la grâce ». La source du combat et de la haine de la sensualité n’est autre que l’amour de Dieu, qui très vite s’avère plus facile. Elle affirme ainsi : « La voie de la pénitence et de mes commandements apparaît tout d’abord rude et difficile, mais plus on y avance, plus elle devient douce et facile. La voie du vice, au contraire, semble dans le principe fort agréable ; mais plus on y marche, plus on y trouve d’amertumes et de ruines »

 

La doctrine du pont

Dans son ouvrage Le Dialogue, Catherine développe un traité de christologie (doctrine sur Jésus-Christ), à travers ce qui est appelé la « doctrine du pont ». Ce traité se veut une démonstration de la place centrale du Christ dans le rôle de médiateur entre l’homme et Dieu

Au cours d’une image qu’elle développe, Catherine décrit l’importance du Christ comme un pont qui permet de traverser un fleuve où tout le monde se noie. Ce fleuve empêche d’accéder à l’autre rive, celle qui est décrite alors comme le paradis, le lieu de l’union à Dieu. Le pont qui permet de traverser ce fleuve est le Christ, avec trois marches. Ces trois marches représentent les trois étapes de la vie chrétienne, mais aussi les principales plaies du Christ en croix : les pieds sont les premières marches du pont, mais ils représentent le désir de Dieu qui conduit l’âme à vouloir connaître et mieux aimer Dieu. La deuxième marche du pont est le cœur du Christ, lieu de l’union à Dieu et de la connaissance de soi et de Dieu. La dernière marche est la bouche du Christ, symbole de l’union à Dieu et de la paix intérieure. Le pont n’est accessible qu’à travers la connaissance de soi, la pratique des vertus, mais aussi la miséricorde de Dieu.

La pratique de la connaissance de soi et des vertus est le seul moyen de passer le pont. Ceux qui ne suivent pas cette voie sont alors emportés par les flots des divers désirs désordonnés comme l’avarice, la concupiscence charnelle, l’orgueil, l’injustice et le mensonge qui conduisent à l’enfer. Le libre arbitre a une place primordiale dans cette doctrine du pont. En effet, pour Catherine, l’homme étant libre et à l’image de Dieu, c’est par sa volonté et le désir de Dieu que l’homme peut le choisir ou non en succombant aux tentations : « Personne ne peut avoir peur d’aucune bataille, d’aucun assaut du démon, parce que j’ai fait de tous des forts. Je leur ai donné une volonté intrépide, en trempant dans le sang de mon Fils. Cette volonté, ni démon, ni aucune puissance créée ne peut l’ébranler. Elle est à vous, uniquement à vous, c’est Moi qui vous l’ai donnée avec le libre arbitre. C’est donc à vous qu’il appartient d’en disposer, par votre libre arbitre, et de la retenir ou de lui lâcher la bride suivant ce qu’il vous plait. La volonté voilà l’arme que vous livrez vous même aux mains du démon : elle est vraiment le couteau avec lequel il vous frappe, avec lequel il vous tue. Mais si l’homme ne livre pas au démon ce glaive de la volonté, je veux dire s’il ne consent pas aux tentations, à ses provocations, jamais aucune tentation ne pourra le blesser et le rendre coupable de péché : elle le fortifiera au contraire lui faisant comprendre que c’est par amour que je vous laisse tenter, pour vous faire aimer et pratiquer la vertu. » Cette pratique de la vertu, à travers les tentations, a pour objectif de mieux se connaître soi-même et de développer la connaissance de Dieu en soi. Elle conduit à développer la vertu mais aussi la vie d’oraison.

Traité de la Providence

Le problème de la providence en théologie, pose celui de la liberté de l’homme, dans la mesure où Dieu aurait par la providence une action sur l’homme. La théologie cherche alors à concevoir dans quelle mesure l’homme peut être libre, et Dieu intervenir dans la vie. Dans son ouvrage Le Dialogue, Catherine de Sienne fait une demande à Dieu, celle que la miséricorde soit faite à l’Église. La réponse à cette question conduit à développer toute une vision de la providence, au point que Le Dialogue est considéré comme un traité sur la Providence.

Au cours du développement de la question de la miséricorde, la liberté de l’homme est clairement réaffirmée « L’âme (…) par son libre arbitre peut faire le bien ou le mal selon qu’il plait à sa volonté ». Néanmoins, la finalité de l’homme est décrite comme l’union à Dieu. Dieu cherche donc à faire miséricorde à l’homme. Outre le désir de l’eucharistie qui est décrite comme l’un des moyens de rapprocher l’homme de Dieu, Catherine affirme que Dieu donne aux pécheurs progressivement les conditions appropriées de la connaissance de leurs erreurs par des moyens pratiques et théoriques.

Dieu agit avec la providence par le moyen de la charité qui unit les hommes les uns aux autres du fait de l’interdépendance de l’homme : « En cette vie mortelle, tant que vous êtes voyageurs, je vous ai liés du lien de la charité : le veuille ou non l’homme est lié. S’il se délie par un sentiment qui n’est pas la charité du prochain, il est lié par nécessité ».

Le deuxième moyen est celui de la conscience de l’homme, qui a progressivement du dégoût et des remords pour les actions liées à l’amour propre. Des changements de situations personnelles, produites par la providence selon les personnes, ont pour objectif de sortir l’homme de ses attaches, afin qu’il ne puisse plus réaliser ses erreurs « Et parfois (…), le cœur de l’homme concevant l’amour du péché mortel ou de la créature hors de ma volonté, je lui enlèverai le lieu et le temps et il ne pourra réaliser ses volontés, jusqu’à ce qu’avec la fatigue de la peine du cœur qui lui vient par sa faute, et ne pouvant réaliser ses volontés désordonnées, il revienne à lui-même avec la componction de cœur et le remords de la conscience et il rejette sa folie ».

Toujours selon Catherine, ces remords de conscience ont pour objectif de se connaître soi-même et donc de découvrir Dieu, donnant le désir de commencer un chemin de vertu. En découvrant Dieu en lui, cela conduit à développer le désir de s’unir avec Dieu, contribuant à approfondir la vie spirituelle.

 

Le don des larmes

Le don des larmes, ou doctrine des larmes, est un enseignement développé dans le livre du Dialogue de Catherine de Sienne (aux chapitres 88 à 97). Elle affirme avoir, à sa demande, eu un enseignement sur ce que la théologie appelle le « don des larmes ». C’est-à-dire la valeur spirituelle des larmes et leurs fruits respectifs. L’importance que Catherine de Sienne donne aux larmes dépasse la perspective théologique classique dans la mesure où le corps devient un instrument de communication privilégié avec Dieu.

Catherine de Sienne développe dans Le Dialogue cinq sources de larmes, qui n’ont pas la même valeur spirituelle. Ces larmes dont elle parle sont des larmes qui procèdent du cœur. Les larmes qui ont le plus de valeur pour elles sont celles qui sont dues à l’amour et à la vertu ; elles peuvent avoir une valeur « infinie ».

Les premières sont celles qui découlent de l’amour sensuel, de l’attachement aux choses matérielles et aux plaisirs. Elles n’ont pour Catherine pas de valeur spirituelle car elles proviennent de l’amour propre. Le deuxième type de larmes est celles qui sont le fruit de la peur du péché et de l’enfer. Même si elles sont décrites comme imparfaites, car très peu liées à l’amour, elles ont néanmoins une valeur spirituelle.

La troisième source des larmes vient des personnes qui pleurent tout en commençant à aimer « la douce vérité première de Dieu », mais qui continuent d’avoir de l’amour propre.

Le quatrième type de larmes, sont celles qui proviennent de la charité pour le prochain, ceux qui pleurent, en aimant Dieu sans égard pour eux, elles ont une grande valeur spirituelle, puisqu’elles n’ont pour source que l’amour et la compassion du prochain.

La cinquième source des larmes, appelées les « larmes de douceurs, fruit de l’union et de la connaissance de Dieu ». Ces pleurs sont le fruit de l’union à Dieu, dans la mesure où l’union entre l’âme et Dieu est telle qu’elle conduit à ne plus pouvoir se communiquer par les mots. Les larmes deviennent l’ultime langage, elle fait alors parler Dieu pour décrire la valeur du sentiment dont provient ces larmes : « Alors le sentiment qui suit l’intelligence s’unit avec un tel parfait et très ardent amour, et si quelqu’un me demandait qui est cette âme, je dirais : un autre moi, elle est faite pour une union d’amour. Quelle langue pourrait décrire l’excellence de cet ultime état unitif. »

 

Place dans l’ordre dominicain

Catherine de Sienne, bien qu’elle ne soit pas contemporaine du fondateur de l’ordre des Prêcheurs, est néanmoins l’une des principales figures dominicaines. Elle est devenue la figure féminine de l’ordre dominicain, comme Claire d’Assise l’est pour les franciscains. Elle est d’autant plus importante qu’elle est, avec Albert le Grand et Thomas d’Aquin, l’une des trois personnalités dominicaines à avoir été déclarée docteur de l’Église du fait de l’importance de ses écrits spirituels et théologiques.

Catherine de Sienne et Raymond de Capoue jouent un rôle important dans le processus de rénovation de l’ordre des prêcheurs. En effet dans la période troublée que vit l’Église Catholique au XIXè siècle, Catherine appelle à un retour aux sources de la vocation dominicaine. Elle prend souvent pour modèle saint Dominique, et dans son ouvrage majeur, Le Dialogue, elle cite à plusieurs reprises le charisme originel donné par Dominique, mettant en garde contre ceux qui désobéissent à la règle qu’il donna. Cette volonté de retourner aux sources de l’Ordre des Prêcheurs, faite avec Raymond de Capoue, qui devient maître de l’ordre des Prêcheurs, conduit à en faire une figure importante au sein des dominicains.

De plus la spiritualité et la vie de Catherine de Sienne correspondent sous de nombreux aspects à la spiritualité de saint Dominique : la place importante de la prédication et de la recherche du salut, mais aussi l’importance de la contemplation et de la transmission de la connaissance de Dieu, propres à la spiritualité dominicaine. Cette correspondance entre la vie et les écrits de Catherine de Sienne et le fondateur de l’ordre, Dominique de Guzmán, conduit ainsi à en faire l’une des principales figures féminines de l’ordre, notamment à travers des œuvres d’art, qui représentent Dominique de Guzmán avec Catherine de Sienne. Ces représentations sont anachroniques dans la mesure où Dominique de Guzman est mort en 1221, plus d’un siècle avant la naissance de Catherine de Sienne.

Postérité

 

Reconnaissance par l’Église catholique

Canonisation, docteur de l’Église, patronage

Le procès en canonisation de Catherine de Sienne commence dès 1411, mais est suspendu du fait du Grand Schisme d’Occident et ne reprend qu’après le Concile de Constance et l’élection du pape Martin V. C’est le pape Pie II qui déclare Catherine de Sienne sainte le 29 juin 1461, jour de la fête des apôtres Pierre et Paul, dans la Basilique vaticane. Sa fête se célèbre initialement le jour de sa mort, le 29 avril. En 1628, le pape Urbain VIII déplace la date au jour suivant afin de ne pas superposer sa fête avec celle de saint Pierre de Vérone. Par ailleurs, il reconnaît à Catherine de Sienne la véracité des stigmates.

La ville de Rome rend d’importants hommages à Catherine de Sienne par la restauration de l’église où elle est vénérée en présence du pape Pie IX en 1855.

Pie IX dans le décret du 13 avril 1866 déclare Catherine de Sienne co-patronne de Rome. Le 18 juin 1939, Pie XII déclare Catherine de Sienne sainte patronne principale d’Italie, au même niveau que saint François d’Assise.

Le 3 octobre 1970, Paul VI donne à Catherine de Sienne le titre de Docteur de l’Église elle devient ainsi la seconde femme à obtenir cette distinction dans l’Église (après Thérèse d’Avila et avant Thérèse de Lisieux). Le 1er octobre 1999, Jean-Paul II la déclare co-patronne de l’Europe avec Edith Stein et Brigitte de Suède.

Reconnaissance des stigmates

L’existence des stigmates de Catherine de Sienne est reconnue par l’Église catholique. Bien qu’il existe plusieurs personnes qui auraient reçu des stigmates, comme le capucin Pio de Pietrecilna  au xxe siècle dont le processus de reconnaissance a été ouvert lors de sa canonisation, l’Église catholique a toujours été particulièrement prudente, refusant généralement de les reconnaître officiellement. Au cours de l’histoire, seulement deux personnes ont bénéficié de la reconnaissance officielle des stigmates : François d’Assise et Catherine de Sienne.

Après son procès en canonisation en 1461, l’ordre dominicain cherche à faire reconnaître les stigmates de Catherine de Sienne ; ils reçoivent une opposition des Franciscains, dont le fondateur est alors le seul stigmatisé reconnu. Le pape Sixte IV, pape anciennement franciscain, interdit par une série de bulles entre 1472 et 1478, de représenter la stigmatisation de Catherine sur les murs des églises, et d’en parler aux fidèles. Ce n’est qu’en 1630 que le pape Urbain VIII reconnaît l’existence des stigmates, tout en précisant qu’ils n’étaient pas sanglants mais des stigmates lumineux, cela étant dû à la description que Catherine donne à Raymond de Capoue de sa stigmatisation : « Avant de m’atteindre, les rayons changèrent de couleur de sang en éclat resplendissant » Catherine de Sienne ayant, d’après Raymond de Capoue, prié pour que les stigmates ne se voient pas.

Cette reconnaissance tardive des stigmates est peut-être due aussi à la place des femmes dans la société. Les hommes ayant le contrôle intellectuel et spirituel de l’Église, ils admettent moins facilement la reconnaissance des révélations privées et le rôle public des femmes dans l’Église, même si Raymond de Capoue, supérieur de l’ordre des prêcheurs, reconnaît et valorise cette intervention publique. De plus, des critiques sur le rôle de Catherine de Sienne sont émises, lui attribuant du fait de ses mauvais conseils la responsabilité du Grand Schisme d’Occident par son manque de connaissance politique. La place de Catherine de Sienne et de ses écrits est au début critiquée, ce qui ne facilite pas la reconnaissance de sa stigmatisation.

Dévotion

Les dévotions autour de Catherine de Sienne se développent rapidement. Très vite, elle reçoit les honneurs réservés aux serviteurs de Dieu. Trois ans après sa mort, le 3 octobre 1383, son cercueil est transporté du cimetière du couvent à la basilique Santa Maria sopra Minerva de Rome par Raymond Delle Vigne. C’est en 1430 que l’archevêque de Florence, Antonino Pierozzi, décide de donner un tombeau à Catherine de Sienne. Il fait faire, par le sculpteur Isaia da Pisa, une châsse qui est le reliquaire actuel de Catherine de Sienne.

Raymond delle Vigne décide de séparer la tête du reste du corps et l’envoie à Sienne. Sa tête est translatée lors d’une cérémonie le 5 mai 1384 à l’église Saint-Dominique de Sienne, avec une grande fête, en présence de plus de 400 filles vêtues de blanc, ainsi que des dominicains, sa mère Lapa et de nombreuses personnes. Dans le même temps, un doigt de Catherine de Sienne est donné à Stefano Maconi, chartreux, relique qui est aujourd’hui exposée dans la basilique Santa Maria sopra Minerva. Un reliquaire avec une phalange du pouce de la sainte figure également dans la vitrine des reliquaires de la basilique San Domenico de Sienne, près de sa chapelle.

Une autre relique, celle de son pied gauche, est exposée dans la Basilique de San Zanipolo de Venise.

Des églises portent le nom de Catherine de Sienne. Les plus importantes en sont le sanctuaire Sainte-Catherine-de-Sienne et l’église Santa Caterina da Siena.

Sources de la biographie

Les principales sources biographiques de Catherine de Sienne sont assez précoces après sa mort. Bien que ces sources soient en grandes parties hagiographiques, dans la mesure où elles insistent principalement sur les évènements extraordinaires de sa vie en cherchant à les crédibiliser, elles ne sont cependant pas reniées comme sources historiques. Ces sources n’offrent pas une description historique rigoureuse selon les critères modernes de l’histoire, mais elles permettent quand même une analyse historique, dans la mesure où de nombreux évènements de la vie de Catherine sont vérifiables à travers d’autres sources.

La principale source provient de Raymond de Capoue, l’un des confidents de Catherine de Sienne, qui écrit sa biographie après sa mort, racontant de nombreuses anecdotes ou des faits dans le livre « Legenda maior ». Il s’appuie sur sa connaissance de Catherine de Sienne mais aussi sur les confidences qu’il a pu recevoir des proches amis de Catherine de Sienne tels Tommaso della Fonte son confesseur, sa mère Lapa, ou des proches de sa famille.

Les trois autres sources principales sur Catherine de Sienne sont celles écrites par Tommaso Caffarini, dominicain qui rencontre Catherine de Sienne et écrit « Legenda minore », abrégé de confidences de Catherine de Sienne. Il écrit sa biographie après sa mort, racontant de nombreuses anecdotes ou des faits déjà présent dans le livre « Legenda maior » complété par des témoignages recueillis par ses soins.

C’est aussi les écrits d’un anonyme, « Miracoli della beata Caterina » (« Miracle de la bienheureuse Catherine »), qui sont l’une des sources de sa biographie. La dernière source importante est le procès en canonisation de Catherine de Sienne, dit « procès de Venise », qui donne des indications sur sa vie.

Les autres sources importantes de la biographie de Catherine de Sienne sont les nombreuses lettres qu’elle écrit. Ces lettres permettent de connaître ses différents correspondants et le contenu de sa correspondance. Bien que recopiées à diverses reprises, elles sont cependant considérées par les recherches historiographiques de l’historien R. Fawtuer comme étant de « valeur authentique ».

Les écrits spirituels de Catherine de Sienne, les Oraisons, et le Dialogue, écrit ou recueillis par ses secrétaires ou ses proches sont les principales sources de sa pensée, permettant de connaître son évolution et sa pensée doctrinale.

 

Iconographie catherinienne

Catherine de Sienne est rapidement devenue un sujet des peintres pendant la Renaissance. La plus ancienne représentation connue de Catherine de Sienne est due au peintre Andrea Vanni, son contemporain et l’un de ses proches « caterinarti », en 1390. Cette représentation sur un mur de l’église Saint-Dominique à Sienne a été déplacée dans la Chapelle des voûtes, en 1667, où elle est encore présente

De nombreuses représentations se développent autour de Catherine de Sienne, représentant les différents faits marquants de sa vie, notamment le « mariage spirituel » ou « mariage mystique », les stigmates, ou encore sa présence auprès du pape. Les peintres représentent aussi Catherine tenant un lys dans ses mains, symbole de sa virginité, ou des écrits. En plus du lys et de l’habit religieux blanc à manteau bleu des dominicaines, elle est souvent représentée avec une couronne d’épines ou un crucifix, et parfois avec une discipline, un cœur à ses pieds, un crâne, un livre. Les peintres la représentent à côté de la Vierge, ou d’autres saints, notamment les représentations de Notre Dame du Rosaire qui la représentent avec saint Dominique. Le pape Pie IX la fait représenter dans la mosaïque de sa tombe, d’après un dessin de Lodovico Seitz, comme protectrice de la papauté, en train de tenir la tiare et la rapporter à Rome.

 Œuvres

Catherine de Sienne est entrée dans la postérité du fait de l’importance qu’ont prise ses écrits. Proclamée docteur de l’Église par le pape Paul VI, ce titre de l’Église catholique consacre l’importance de ses écrits, le titre de docteur de l’Église étant une reconnaissance de l’« autorité particulière de témoins de la doctrine, en raison de la sûreté de leur pensée, de la sainteté de leur vie, de l’importance de leur œuvre ».

Catherine de Sienne, ne sachant pas écrire, dictait ses écrits. On note cependant trois grands types d’écrits de Catherine de Sienne : sa correspondance tout au long de sa vie, que ce soit à ses disciples, à Raymond de Capoue ou aux papes, son ouvrage Le Dialogue, qui est un traité spirituel, et ses « Oraisons ».

Les « Oraisons » ou « prières » de Catherine de Sienne devaient être nombreuses, mais seulement 26 en ont été transmises. La première édition des oraisons a été publiée en 1500, dans une édition des lettres de Catherine de Sienne dans laquelle les Oraisons ont été publiées en appendice. En 1707, elles furent réimprimées, puis réimprimées de façon régulière à partir de 1886. Ces Oraisons ont été écrites entre 1376 et 1380, sans doute par des disciples de Catherine de Sienne : elles ne furent pas dictées par Catherine de Sienne, mais plutôt recueillies par ses disciples.

Le Dialogue, dicté par Catherine de Sienne à ses secrétaires, connaît une renommée grandissante à partir de la canonisation de Catherine de Sienne. La première édition de son ouvrage a lieu à Bologne en 1472, alors que l’imprimerie n’est présente en Italie que depuis 5 ans. Les rééditions à Venise sont particulièrement nombreuses : 1504, 1517, 1547, 1579, 1589. Une traduction en latin est publiée en 1601 à Cologne, puis rééditée de manière régulière jusqu’au xxe siècle. La proclamation de Catherine de Sienne comme docteur de l’Église en 1968 contribue à la réédition de ses œuvres, la dernière traduction en langue française étant faite en 1992 par Lucienne Portier.

Écrits

Sainte Catherine de Sienne, tertiaire dominicaine, fut partagée, sa vie durant, entre la soif de contempler le Christ en croix et le service de l’Église. Docteur de l’Église, elle est co-patronne de l’Europe.

Commentaire selon saint Matthieu (Mt 11, 25-30)

L’amour du cœur de Dieu

« Un jour je demandais au Seigneur : « Doux Agneau immaculé, vous étiez déjà mort sur la croix, quand votre côté fut percé par la lance ; pourquoi donc avez-vous décrété qu’il fût alors frappé et si cruellement blessé ? » Jésus répondit : « Pour plusieurs motifs dont voici le principal : Mon amour pour les hommes était sans mesure tandis que les souffrances et la torture que j’endurai étaient limitées ; et ainsi je ne pouvais pas leur manifester l’étendue de mon amour pour eux, puisque mon amour est sans limites. J’ai donc voulu que mon cœur soit ouvert ; par là, vous connaîtriez ses secrets intimes et qu’il vous aimait bien plus que ne peut le montrer une douleur fini. »
« J’ai manifesté tout cela par la plaie de mon côté ; là vous découvrez le secret de mon Cœur. Mon Cœur vous prouve mon Amour beaucoup plus qu’aucune souffrance limitée ne pourrait le faire. » »

— Ste Catherine de Sienne. Dialogue, Paris, Lethielleux, 1892, p. 120.

 

Bibliographie

 Œuvre de Catherine de Sienne

Œuvres complètes, préface de François Daguet o.p., Les Belles Lettres, 1664 p., 2019 

Le Livre des dialogues, suivi de lettres, préface et traduction de Louis-Paul Guigues, Éditions du Seuil, 2002 

Catherine de Sienne (trad. de l’italien par J. Hurtaud, o.p.), Le dialogue, Paris, Pierre Téqui éditeur, coll. « Livres d’Or des Ecrits Mystiques », 2000, 358 p. 

Catherine de Sienne, Lettres de sainte Catherine de Sienne, Pierre Téqui éditeur, coll. « Livres d’Or des Ecrits Mystiques », 1999, 360 p. 

Catherine de Sienne, Les Oraisons, Le Cerf, coll. « Sagesses chrétiennes », 3 juin 1992, 116 p. 

ANNE PHILIBERT, DES PRETRES ET DES SCANDALES DANS L'EGLISE DE FRNCE DU CONCILE DE TRENTE A VATICAN II, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PRETRE, PRETRES

Des prêtres et des scandales dans l’Eglise de France : du Concile de Trente à Vatican II

Des prêtres et des scandales : dans l’Eglise de France du Concile de Trente au lendemain de Vatican II

Anne Philibert

Paris, Le Cerf, 2019. 461 pages.

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Présentation de l’éditeur

Qu’en a-t-il été des crimes et délits des curés en France au XIXe et au XXe siècle ? À l’heure où l’Église est dans la tourmente de la pédophilie, un regard historique salutaire.

Au milieu d’une actualité saturée par des scandales qui ont ébranlés l’Église, voici la grande étude historique qui fait enfin le point sur la question. Qu’en a-t-il été des crimes et des délits des membres du clergé, particulièrement en France au XIXe et au XXe siècle ? Comment la hiérarchie a-t-elle traité ces transgressions du point de vue de la doctrine, de la morale, de la justice ? Et quel impact ont-elles eu dans l’opinion ? Enfin, en quoi l’évidence du mal heurte-t-elle le sens du sacré en son tréfonds ?
Cette plongée sans concession dans les archives secrètes et inédites de la face noire du sacerdoce se veut d’abord une contribution salutaire à l’appel à la consécration qu’il implique.
Un livre courageux.

 Biographie de l’auteur

Ancienne élève de l’École normale supérieure et de l’ENA, Anne Philibert est docteur en histoire. Elle est l’auteur de Henri Lacordaire aux Éditions du Cerf

  

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L’Église face au scandale dans l’histoire

 Les scandales d’aujourd’hui sont-ils les mêmes que ceux d’hier ? L’historienne Anne Philibert retrace la manière dont le catholicisme a regardé le scandale à travers les époques, entre le XVIe et le XXe siècle.

 Si l’Église catholique fait aujourd’hui face à un grand scandale autour des prêtres pédophiles, cette institution a, par le passé, connu de nombreuses périodes « scandaleuses »… Et a su les dépasser. « On pourrait faire une liste de différents prêtres qui, au long des siècles, ont été perçus comme scandaleux pour leur époque, mais cette “litanie” de faits divers ne me semble pas permettre de comprendre le rapport de l’Eglise à la notion de “scandale” », explique l’historienne Anne Philibert. Dans son ouvrage Des prêtres et des scandales, la biographe du père Henri Dominique Lacordaire a préféré tenter d’analyser « le propos de l’Église sur elle-même, sa perception de sa mission, la relation que ses ministres doivent avoir avec les gens et sa définition même du scandale ».

 Scandale : une parole ou acte répréhensible qui sont pour le prochain une occasion de péché ou de dommage spirituel.
– dictionnaire Larousse

 Si le dictionnaire Larousse explique que le scandale est un « effet fâcheux, [une] indignation produit dans l’opinion publique par un fait, un acte estimé contraire à la morale, aux usages », une « grave affaire malhonnête, honteuse qui a un grand retentissement dans le public », une « querelle bruyante », un « fait qui heurte la conscience, le bon sens, la morale, suscite l’émotion, la révolte », il finit par en rappeler le caractère religieux : le scandale est aussi « une parole ou acte répréhensible qui sont pour le prochain une occasion de péché ou de dommage spirituel ». Car, rappelle Anne Philibert, dans la communauté chrétienne primitive, « scandaliser, c’est “entraîner quelqu’un au péché”. Le sens de choc, de provocation au péché, d’occasion de péché s’est imposé petit à petit. Est scandale ce qui provoque l’indignation, la révolte, parce que le scandale est cause de préjudice moral ou spirituel ». Elle précise alors qu’une distinction née entre deux formes de scandale : « Le scandale actif, qui consiste à provoquer le scandale, et le scandale passif, qui consiste à en être victime. (…) Dans la tradition de l’Église catholique, le scandale est grave à cause de son lien avec le péché. Ce lien n’est pas toujours direct : c’est une occasion. Cela veut dire qu’il y a des gens qui, à cause de l’occasion que crée le scandale, trébucheront et d’autres qui ne trébucheront pas. Cette manière de voir explique que, dans la tradition catholique, le scandale est d’autant plus grave qu’il touche plus de témoins. »

 Étudiant la période entre le concile de Trente et les lendemains du Vatican II, Anne Philibert observe que la nature du scandale change en fonction des périodes, mais surtout selon le point de vue de celui qui le dénonce. « Le grand souci du concile de Trente, convoqué en 1542, c’est la dignité du prêtre. Au XVIe siècle, les prêtres incultes, paillard, ivrognes représentent le plus grand scandale aux yeux des évêques. La formation est alors très inégale et non obligatoire, il n’existe pas encore de séminaire, raconte-t-elle. Chez les fidèles par contre, sur toutes les époques étudiées, ce sont les prêtres gloutons ou égoïstes qui choquent : la charité de l’Église étant le seul secours pour beaucoup d’entre eux, les prêtres avares sont scandaleux, même au sens spirituel, et les théologiens du XVIIIe et XIXe siècle disent même d’eux qu’ils sont “des prêtres athées”. » Bien sûr, il y a des tentations permanentes toute époque confondue : « les femmes, le vin, faire bombance », souligne l’historienne, mais « le scandale causé par des prêtres est d’abord constitué par des actes qui sont perçus comme des manquement aux vertus ». Avec des évolutions : « Les paysans bourguignons ne s’émouvait qu’un prêtre concubin élève ses enfants au presbytère au XVIe siècle. Au fil des décennies, cela a choqué de plus en plus et un double contrôle s’est instauré : le prêtre devient de plus en plus surveillé par ses ouailles, mais celui-ci devient aussi plus attentif à la moralité et aux moeurs des paroissiens. »

 Le scandale causé par des prêtres est d’abord constitué par des manquement aux vertus.
– Anne Philibert, historienne

 La France est ensuite un terreau particulier pour les « scandales intellectuels », selon Anne Philibert : « À côté des histoires relatives à la conduite des prêtres, il apparaît que les scandales causés par les questions politiques au sens large ont tenu une place importante dans l’Église de France. Le Français a un amour des idées. Les scandales liés aux idées religieuses ou politico-religieuses ont eu beaucoup d’écho : le jansénisme, puis la Révolution française jusqu’à l’adhésion à la République qui n’allait pas de soi. » Ainsi certains de ceux qui questionnent l’exégèse à une époque se sont retrouvés à l’index… pour finir réhabilités par la suite. Car l’historienne note qu’un même fait scandaleux peut évoluer et perdre son caractère sulfureux au cours du temps. « Il y a une historicité du scandale au sein même de l’Histoire de l’Église, comme le montre le rapport au peuple juif dans la liturgie catholique », explique Anne Philibert. Il fut une époque où il était scandaleux de s’agenouiller le Vendredi saint lors de la prière pour « les juifs perfides »… et quelques décennies plus tard, il est devenu scandaleux de réciter cette même prière.

 Et les abus sexuels sur mineurs ? Anne Philibert insiste d’abord sur la difficulté à enquêter sur le sujet : « Des archivistes diocésains m’ont confié qu’au début du siècle, les dossiers des prêtres condamnés ou accusés publiquement de pédophilie étaient souvent mis à part, qu’ils étaient plus sujets à des pertes ou des destructions. Je me suis aussi heurtée par endroit à la méfiance des évêchés, nécessaires pour avoir accès aux premières sources d’une historienne, les archives. » Prenant acte d’un document du Saint-Office posant dès 1922 des règles à l’encontre des prêtres agressant des enfants, Anne Philibert se penche donc sur une trentaine d’exemples de prêtres accusés ou condamnés dans les années 1920-1930. « Ce qui est certain, c’est que le problème existait déjà à l’époque, souligne-t-elle. Ensuite, les recommandations de Rome étaient : sanctions et secret. Mais en regardant les données que l’on a, on a l’impression que les sanctions – contrairement au secret – n’ont pas été appliquées avec la sévérité nécessaire par les évêques : sur les cas étudiés, presque tous les prêtres présents à l’audience et condamnés ont été mutés et ont souvent continué à avoir un ministère actif. »

 Je ne connais pas de plus grand scandale que l’impunité d’un prêtre scandaleux.
– Mgr d’Orléans de la Motte, évêque d’Amiens sous Louis XV

 Si la logique du secret reprend cette vision catholique du scandale public – considéré « plus grave que le scandale secret, en vie spirituelle par ce spectacle affligeant », « ce cadre mental peut expliquer la pratique répandue consistant à étouffer autant que possible le scandale », note Anne Philibert. L’historienne, refusant les généralités, n’oublie pas de préciser de notables exceptions à cette « culture du silence » dans l’Église au long des siècles, « comme Mgr d’Orléans de la Motte, évêque d’Amiens sous Louis XV, qui déclarait : “Je ne connais pas de plus grand scandale que l’impunité d’un prêtre scandaleux.” »vertu de l’idée que chacun des témoins est susceptible d’être affecté dans sa vie spirituelle »

 

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