ESPAGNE, HISTOIRE, HISTOIRE DE L'ESPAGNE, HISTOIRE DU XXè SIECLE, JUAN CARLOS IER (roi d'Espagne ; 1938-....)

Juan Carlos Ier, roi d’Espagne (1975-2014)

Juan Carlos Ier

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Juan Carlos Ier, né le 5 janvier 1938 à Rome, est un homme d’Etat espagnol, roi d’Espagne du 22 novembre 1975 au 18 juin 2014.   Fils du prince Juan de Borbón, comte de Barcelone, et de María de las Mercedes de Borbón y Orleans, il est un petit-fils du roi Alphonse XIII   et un membre de la branche espagnole de la maison de Bourbon. Il abdique le 18 juin 2014 en faveur de son fils, le prince Felipe.

Très populaire au début de son règne, notamment pour sa contribution à la consolidation de la démocratie, par son opposition au coup d’État de 1981, il connaît par la suite une fin de règne compliquée, entachée par la révélation, en 2012, de sa fracture de la hanche, contractée à la suite d’un accident de chasse lors d’un safari au Botswana, alors que l’Espagne est plongée dans une grave crise économique.

Son image est à nouveau écornée à la suite de révélations en 2019 et 2020 sur des dizaines de millions d’euros de commissions occultes que l’ancien monarque aurait perçus. Le 3 août 2020, soupçonné de corruption et sous le coup d’une enquête de la Cour suprême espagnole, il annonce sa décision de s’exiler.

Jeunesse

Enfance et prince héritier

Juan Carlos naît à Rome en 1938, où sa famille est exilée. Son grand-père paternel, Alphonse XIII, a été écarté du pouvoir par la Deuxième République puis par l’avènement au pouvoir de Francisco Franco. Celui-ci désignera Juan Carlos comme futur roi après qu’il eut été formé dans des écoles militaires espagnoles réputées. Le 29 mars 1956, il tue accidentellement son frère cadet Alfonso d’une balle de pistolet en plein front, dans la résidence de ses parents à Estoril, au Portugal, les rumeurs et hypothèses abondant pour expliquer la cause exacte du drame: le pistolet avait été offert quelques semaines auparavant par Franco.. Pendant la dictature en 1969, Franco crée le titre de prince d’Espagne (plutôt que prince des Asturies) pour Juan Carlos. Il épouse la princesse Sophie de Grèce et le couple occupe le palais de la Zarzuela. Il est nommé capitaine général des forces armées dès 1975, le grade le plus élevé, avant de prêter serment le lendemain de la mort de Franco (mais il ne prendra ses fonctions que le jour suivant). Il s’applique alors à démocratiser le système espagnol et apporte une certaine modernité à son pays. Il parvient également à unifier l’armée et les différentes régions d’Espagne, soutenant Felipe González.

Il a étudié à l’Institut Le Rosey (Suisse).

 

Roi d’Espagne

Transition démocratique

Durant les périodes de maladie de Franco en 1974 et 1975, Juan Carlos est nommé chef de l’État par intérim. Proche de la mort, Franco avoua le 30 octobre 1975 qu’il était trop malade pour gouverner, mais ce ne sera que deux jours après la mort du dictateur, survenue le 20 novembre 1975, que Juan Carlos sera proclamé roi d’Espagne. Les manifestations et les grèves se multiplient à travers le pays, malgré la répression sanglante. Face à la résistance armée d’ETA et des communistes du Front révolutionnaire antifasciste patriotique (FRAP) et des Groupes de résistance antifasciste du premier octobre (GRAPO), le roi d’Espagne prend conscience que le maintien du franquisme est impossible et que le changement est inévitable. Ainsi, Juan Carlos promulgue des réformes démocratiques, au grand dam des éléments conservateurs, notamment les forces armées, qui s’attendaient à ce qu’il maintînt l’État franquiste (mais ce sur quoi Franco lui-même ne nourrissait aucune illusion, se considérant comme une sorte de régent, à l’instar de l’amiral Horthy en Hongrie). Juan Carlos nomme pourtant Adolfo Suárez, ancien chef du Mouvement national, au poste du président du gouvernement. La pièce maîtresse des réformes démocratiques est la loi pour la réforme politique (Ley para la Reforma Política) présentée par le gouvernement Suárez, adoptée par le Parlement le 18 novembre 1976 et par le peuple espagnol lors du référendum du 15 décembre 1976 (94,2 % de oui). Cette loi, de rang constitutionnel (« loi fondamentale », selon la terminologie franquiste), crée les bases juridiques nécessaires à la réforme des institutions franquistes depuis l’intérieur et permet que se déroulent le 15 juin 1977 les premières élections démocratiques depuis l’instauration de la dictature. Le Congrès des députés (Congreso de los Diputados) et le Sénat (Senado) issus de ces élections seront chargés d’élaborer, notamment, la nouvelle Constitution démocratique que le roi approuvera au cours d’une session conjointe des deux Chambres le 27 décembre 1978.

En 1977, le père du roi, Juan de Borbón, est obligé par son fils à renoncer à ses prétentions au trône ; Juan Carlos le dédommagera en officialisant le titre de comte de Barcelone, titre suzerain appartenant à la couronne espagnole, que Juan de Borbón s’était donné comme titre de courtoisie pendant son exil. Dans son article 57 al. 1, la Constitution de 1978 désigne Juan Carlos comme l’« héritier légitime de la dynastie historique », alors que les droits de la branche aînée (infant Jacques et sa descendance) n’ont jamais été abolis par le Parlement. A fortiori, Franco ayant déclaré que la nouvelle monarchie était une instauration, non une restauration, la légitimité de Juan Carlos Ier ne pouvait s’établir sur l’histoire, mais sur sa nomination comme prince d’Espagne en 1969, puis sur le suffrage universel en 1978.

La Constitution de 1978

L’Espagne a été un pays sans Constitution de 1936 à 1978. Après la prise du pouvoir, le général Franco légiférait à coups de Fuero de los españoles, de lois organiques et de lois de succession.

Point d’orgue de l’idéal consensuel de la transition, l’élaboration du texte constitutionnel repose sur un esprit de tolérance prôné conjointement par le parti au pouvoir et les formations de l’opposition. Celles-ci — PSOE et PCE notamment — acceptent la voie ouverte par la « loi de réforme politique » et finissent par conserver le seul héritage qui leur paraît acceptable : le système monarchique, signe que le seul dilemme d’actualité se réduit désormais à l’alternative entre monarchie parlementaire et monarchie absolue, et non plus, comme en 1931, à l’alternative république-monarchie.

Le 25 juillet 1977, la nomination de la Commission des affaires constitutionnelles et les libertés publiques, présidée par le centriste Emilio Atard ouvre la période constituante. De cette première émane un groupe de sept personnalités qui constituent la Ponencia Constitucional : Manuel Fraga Iribarne, Gabriel Cisneros Laborda, Miguel Herrero, Gregorio Peces Barba, José Pedro Pérez Llorca, Miquel Roca et Jordi Solé Tura. Après quatre mois de travail, les « Pères de la Constitution » achèvent la rédaction de l’avant-projet qui sera modifié par près de 2 000 amendements présentés par les députés et les sénateurs. Enfin, le 31 juillet 1978, le texte est adopté par les parlementaires. Au Congrès des Députés, l’approbation est écrasante : 94,2 % sont favorables au « oui » (UCD, PSOE, PCE et la plupart des députés d’Alliance populaire — dont Manuel Fraga Iribarne et une partie du groupe mixte). Au Sénat, les résultats sont identiques : 94,5 % de « oui ». Le corps électoral apparaît cependant un peu moins motivé que ne l’est la classe politique, un tiers des électeurs ne prenant pas part au référendum du 6 décembre. Près de 88 % se prononcent en faveur du texte.

Finalement le 27 décembre 1978, le roi d’Espagne se présente devant le Parlement — députés et sénateurs réunis — pour ratifier la Constitution.

Le roi règne en tant que monarque constitutionnel, sans exercer de réel pouvoir sur la politique du pays. Il est considéré comme un symbole essentiel de l’unité du pays, et ses interventions et points de vue sont écoutés respectueusement par des politiciens de tous les côtés. Son discours annuel la veille de Noël est diffusé par la plupart des chaines de télévision espagnoles. Étant le chef suprême des forces armées espagnoles, son anniversaire est une fête militaire.

Coup d’État du 23 février 1981

Une tentative de coup d’État militaire surprend le Congrès des députés le 23 février 1981. Des officiers, avec à leur tête le lieutenant-colonel Tejero, tirent des coups de feu dans la Chambre parlementaire durant une session retransmise en direct à la télévision. On craint alors la déroute du processus démocratique, jusqu’à ce que le roi étonne la nation par une allocution télévisée exigeant que l’armée apporte son soutien inconditionnel au gouvernement démocratique légitime. Le roi avait auparavant appelé plusieurs chefs de l’armée pour leur ordonner en tant que commandant en chef de défendre la démocratie.

Lors de sa prestation de serment devant les Cortes Generales (le Parlement), un chef communiste, Santiago Carrillo, lui avait donné le sobriquet « Juan Carlos el Breve », prédisant qu’il se trouverait rapidement écarté avec les autres restes du fascisme. Après l’échec du coup d’État du 23 février 1981, ce même homme politique, ému, dira aux médias : Dieu protège le Roi ! Si les démocrates et les partis de gauche s’étaient jusque-là montrés réservés, après l’échec du coup d’État, leur soutien deviendra inconditionnel, un ancien chef de la IIe République déclarera : « Nous sommes tous des monarchistes maintenant ». Néanmoins, une expression courante dit que les Espagnols ne sont pas des monarchistes, mais des « juancarlistes ».

Plus tard, une tentative d’assassinat par des membres du groupe séparatiste basque ETA avortera à Majorque, lieu de villégiature de la famille royale.

Fin de règne contestée et abdication

Le roi Juan Carlos Ier et, plus généralement, la famille royale espagnole sont ébranlés à la suite de plusieurs scandales dus à leur train de vie et à des affaires d’infidélités et de corruption.

En avril 2012, Juan Carlos Ier est victime d’une fracture de la hanche lors d’une chasse aux trophées d’éléphant au Botswana. Beaucoup se sont scandalisés de ce voyage qui a coûté plusieurs dizaines de milliers d’euros aux contribuables espagnols alors que le pays traversait une grave crise économique et subissait une politique d’austérité. Le roi dut présenter ses excuses à la nation le 18 avril 2012 : « Je suis profondément désolé. J’ai commis une erreur et cela ne se reproduira pas ».

L’affaire Nóos met en évidence le détournement de 6,5 millions d’euros de fonds publics et choque les Espagnols, car elle semble impliquer le gendre du roi, Iñaki Urdangarin, et peut-être l’infante Cristina elle-même.

Le 2 juin 2014, le président du gouvernement, Mariano Rajoy, déclare, lors d’une conférence de presse, que le roi Juan Carlos a décidé d’abdiquer en faveur de son fils Felipe, prince des Asturies. Le même jour, le monarque s’exprime pour justifier sa décision. Le 18 juin, l’abdication est effective et son fils Felipe devient roi le lendemain, au moment de la publication de la loi organique d’abdication au bulletin officiel sous le nom de Felipe VI.

Après l’abdication

Le roi émérite continue d’exercer des fonctions de représentation au nom de son fils, notamment lors des prises de fonctions des chefs d’État d’Amérique latine, jusqu’en 2019 où il annonce qu’il se retire définitivement de la vie publique à compter du 2 juin de la même année.

Présomption de fraude fiscale et de corruption

D’après des enregistrements de Corinna Larsen, ancienne aristocrate allemande et ex-maîtresse de Juan Carlos, diffusés par la presse, ce dernier l’aurait utilisée afin de cacher des fonds considérables en Suisse. D’après ces révélations, le monarque espagnol aurait touché de très importantes commissions sur des marchés d’État, dont en particulier 80 millions d’euros pour la construction d’un train rapide en Arabie saoudite. Juan Carlos aurait profité de l’amnistie fiscale décrétée en 2012 par Mariano Rajoy   pour rapatrier, et au passage blanchir, la majeure partie de ce capital.

Un communiqué du roi Felipe VI annonce en mars 2020 que ce dernier renonce à l’héritage de Juan Carlos, son père, à la suite de nouvelles révélations sur sa fortune cachée, et qu’il lui retire sa dotation de 195 000 euros par an. L’ancien monarque détiendrait notamment un compte au Panama abritant 100 millions d’euros et un autre au Liechtenstein de 10 millions d’euros, qui auraient été alimentés par des pots-de-vin durant ses années de règne.

Après son départ d’Espagne

Le 3 août 2020, soupçonné de corruption et sous le coup d’une enquête du Tribunal suprême, l’ex-roi Juan Carlos annonce sa décision de quitter le pays dans une lettre adressée à son fils, le roi Felipe VI, citée par la Maison royale. Le quotidien El País révèle, dans son édition du 5 août 2020, que le roi Felipe VI et son père se sont rencontrés et sont convenus de cet « exil provisoire », avec l’aval du gouvernement de Pedro Sánchez. Ce dernier apporte son soutien à la monarchie constitutionnelle, affirmant qu’« on juge des personnes et non des institutions » et que l’ex-roi se mettra à la disposition de la justice.

Coût de la monarchie espagnole

La monarchie espagnole perçoit de l’État environ 10 millions d’euros par an. Selon le quotidien espagnol El Economista, son coût réel est de 25 millions d’euros si l’on inclut l’entretien des édifices royaux, celui du yacht et du parc automobile du roi Juan Carlos, ainsi que les 5,8 millions d’euros versés aux 130 fonctionnaires à son service. Selon La Dépêche du Midi : « Le roi, Juan Carlos Ier, perçoit 266 436 euros par an, soit quatre fois plus que le chef du gouvernement. Le prince Felipe, 45 ans, touche 127 636 euros annuels »

À titre de comparaison, en 2006, le député socialiste René Dosière estimait le coût de la présidence de la République française à 90 millions d’euros annuels.  Mais celle-ci abrite le véritable chef de l’exécutif contrairement à la reine Élisabeth II du Royaume-Uni, qui est dans une situation constitutionnelle comparable au roi d’Espagne et qui percevait, en 2013, 42,5 millions d’euros annuels.

La fortune du roi était estimée, en 2013, à 300 millions d’euros.

Autres activités

Passionné de voile depuis sa jeunesse, le roi Juan Carlos participe régulièrement à des régates. Début 2018, il remporte le championnat du monde de voile dans la catégorie des 6 mètres JI.

L’indicatif radioamateur du roi est EA0JC.

Il est membre honoraire du Club de Rome.

En tant que pilote professionnel, il a participé à un vol d’essai de l’A400M.

Amateur de chasse au gros gibier, le roi s’est rendu plusieurs fois au Botswana pour y chasser légalement l’éléphant, une espèce menacée. La chasse à l’éléphant coûte en moyenne 37 000 euros par animal tué.

Famille

Juan Carlos de Borbón épouse, le 14 mai 1962, d’après les rites orthodoxe et catholique, la princesse Sophie de Grèce (1938), fille du roi Paul de Grèce (1901-1964) et de la princesse Frederika de Hanovre (1917-1981).  De cette union naissent trois enfants portant le prédicat d’altesse royale :

Elena de Borbón y Grecia (1963), infante d’Espagne, duchesse de Lugo, qui épouse en 1995 Jaime de Marichalar y Sáenz de Tejada (1963), dont elle divorce en 2010, d’où deux enfants portant le prédicat d’excellence :

Felipe de Marichalar y Borbón (1998) ;

Victoria de Marichalar y de Borbón (2000) ;

Cristina de Borbón y Grecia (1965), infante d’Espagne, qui épouse en 1997 Iñaki Urdangarin Liebaert (1968), d’où quatre enfants portant le prédicat d’excellence :

Juan Valentín Urdangarin y de Borbón (1999) ;

Pablo Nicolás Urdangarin y de Borbón (2000) ;

Miguel Urdangarin y de Borbón (2002) ;

Irene Urdangarin y de Borbón (2005) ;

Felipe de Borbón y Grecia (1968), prince des Asturies, devenu Felipe VI, qui épouse en 2004 Letizia Ortiz Rocasolano (1972), d’où deux enfants portant le prédicat d’altesse royale :

Leonor de Borbón y Ortiz (2005), princesse des Asturies ;

Sofía de Borbón y Ortiz (2007), infante d’Espagne.

Titres, honneurs et armoiries

 

Titulature officielle

21 juillet 1969 – 22 novembre 1975 : Son Altesse royale le prince d’Espagne ;

22 novembre 1975 – 18 juin 2014 : Sa Majesté le roi d’Espagne

depuis le 18 juin 2014 : Sa Majesté le roi Juan Carlos.

Après son abdication, Juan Carlos continue de porter à vie le titre honorifique de roi et la qualification de majesté.

Conformément à la Constitution espagnole, Juan Carlos a porté légalement le titre de roi d’Espagne et a pu utiliser « les autres titres qui reviennent à la Couronne » (deuxième alinéa de l’article 56 du titre II « De la Couronne »), sans pour autant les spécifier. En outre, le décret royal 1368/1987, promulgué le 6 novembre 1987 en  Conseil des ministres, confère au titulaire de la Couronne (le roi ou la reine d’Espagne) le prédicat de majesté et lui donne la possibilité d’utiliser les « autres titres qui correspondent à la Couronne ». L’ensemble de ces titres, qui forment la titulature traditionnelle des souverains espagnols, contient une liste d’une vingtaine de royaumes  faisant aujourd’hui partie d’États souverains, ce qui fait qu’il n’est utilisé ni par les agences de l’État espagnol ni par la diplomatie du royaume. La titulature espagnole complète a été officiellement utilisée avant l’instauration de la Constitution de 1837, sous le règne d’Isabelle II d’Espagne. Elle est la suivante :

« Sa Majesté catholique [nom de règne], roi d’Espagne, de Castille, de Léon, d’Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem, de Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Majorque, de Minorque, de Séville, de Sardaigne, de Cordoue, de Corse, de Murcie, de Jaén, des Algarves, d’Algésiras, de Gibraltar (es), des îles Canaries, des Indes orientales et occidentales, de l’Inde et du continent océanien, de la terre ferme et des îles des mers océanes, archiduc d’Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Milan, d’Athènes, de Néopatrie, comte de Habsbourg, de Flandre, de Tyrol et de Barcelone, seigneur de Biscaye et de Molina (es), marquis d’Oristan et de Gozianos, etc. »

Titulature de courtoisie

5 janvier 1938 – 8 mars 1941 : Son Altesse royale Juan Carlos de Borbón y Borbón-Dos Sicilias, infant d’Espagne

8 mars 1941 – 21 juillet 1969 : Son Altesse royale le prince des Asturies

Alors que le 5 février 1941 le roi Alphonse XIII abdique ses droits à la Couronne en faveur de son fils cadet, l’infant Juan, qu’il s’était choisi pour héritier, ce dernier devient prétendant au trône d’Espagne et prend le titre de courtoisie de comte de Barcelone. Juan Carlos, son fils, reçoit par la suite la Toison d’or, ce qui le désigne comme le successeur potentiel du comte de Barcelone. Ainsi, il est désigné par les partisans de son père par le titre de courtoisie de prince des Asturies (non reconnu par le régime franquiste ni par les autres prétendants au trône d’Espagne), avec la qualification d’altesse royale.

Pour les légitimistes français, il est « petit-fils de France » en tant que fils de Juan de Borbón, comte de Barcelone, fils cadet d’Alphonse XIII (ou « Alphonse Ier » pour les légitimistes) et frère de Jacques-Henri de Bourbon (prétendant au trône de France sous le nom de « Henri VI »). Juan Carlos occuperait la 4e place dans l’ordre de succession derrière Henri de Bourbon, duc de Touraine et devant son fils, le prince Felipe, premier prince du sang.

Ascendance

Juan Carlos descend de la branche espagnole de la maison de Bourbon, ayant pour auteur le roi Philippe V d’Espagne (1683-1748), né Philippe de France, fils de France, duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. Le roi Juan Carlos est aussi l’arrière-arrière-petit-fils de la reine Victoria, par sa petite-fille Victoire-Eugénie de Battenberg (1887-1969), l’épouse d’Alphonse XIII d’Espagne (1886-1941). Au travers de différents ascendants, et notamment par son arrière-grand-mère Marie-Christine de Habsbourg-Lorraine (de la branche de Teschen), épouse d’Alphonse XII, il descend de la maison de Habsbourg-Lorraine fondée par le mariage de Marie-Thérèse d’Autriche avec François de Lorraine.

 

Bibliographie

Laurence Debray, Juan Carlos d’Espagne, Paris, Éditions Perrin, 2013, 410 p.

Chantal de Badts de Cugnac et Guy Coutant de Saisseval, Le Petit Gotha, Paris, Éditions Le Petit Gotha, coll. « Petit Gotha », 2002 (1re éd. 1993), 989 p.  p. 361 et seq. (section « Maison royale d’Espagne »)

Christian Cannuyer (préf. Roland Mousnier), Les maisons royales et souveraines d’Europe : la grande famille couronnée qui fit notre vieux continent, Paris, Brepols, 1989, 274 p.

Guy Coutant de Saisseval, Les Maisons impériales et royales d’Europe, Paris, Éditions du Palais-Royal, 1966, 588 p.

Gauthier Guy, Don Juan Carlos Ier, les Bourbons d’Espagne d’Alphonse XIII à Philippe VI, Editions L’Harmattan, 2016.

Philippe Nourry, Juan Carlos, un roi pour les Républicains Centurio, 1986. Nouvelle édition mise à jour : Juan Carlos, Taillandier, 2011.

Philippe Nourry, Histoire de l’Espagne, Taillandier 2011 et Texto, 2015.

COLONISATION, ESCLAVAGE, HISTOIRE, RACISME, RACISME, COLONISATION, ESCLAVAGE ET REECRITURE DE L'HISTOIRE

Racisme, colonisation, esclavage et réécriture de l’histoire

Race, colonisation, esclavage… Halte au feu !

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Sur son site la revue Hérodote.net revient sur le mouvements qui agitent en ce moment les manifestations anti-racistes et contre les violences policières avec le déboulonnage de statues voulant aisi effacer certaines pages de l’histoire d’un pays.  Peut-on réécrire  l’histoire d’une nation  ? Un pays peut-il effacer les pages de son histoire au risque de plus pouvoir l’étudier et assumer toutes les pages de son pays

Dans les médias comme sur les réseaux virtuels, les cancres semblent avoir pris le pouvoir. Ils prétendent réécrire l’Histoire mais encore faudrait-il qu’ils aient pris la peine de l’étudier…

 « Je vous le dis très clairement : la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statue » a proclamé le président de la République dans son allocution télévisée du 14 juin 2020, en réponse à l’agitation consécutive au meurtre de George Floyd, aux États-Unis, le 25 mai précédent. 

Il ne s’agit pas que le combat contre les injustices débouche sur une réécriture échevelée de l’Histoire. Le ton présidentiel est ferme mais l’affirmation maladroite. Qui peut être sûr en effet que les travaux des historiens présents ou futurs ne vont pas remettre en cause le parcours de telle ou telle célébrité honorée par une statue ou une plaque de rue ?

 

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Statue de Colbert devant la façade du Palais Bourbon

Race et Histoire : est-il permis de dire n’importe quoi ?

Pour l’heure, nous n’en sommes pas là. Les historiens restent confinés dans leur bibliothèque et les médias dégoulinent de bêtise et d’ignorance. Sur BFM TV, une journaliste déclare comme une évidence que le général Gallieni aurait massacré 500 000 Malgaches, soit le quart de la population de la Grande Île en 1900 !

D’autres commentateurs, trop nombreux pour les nommer, expliquent le prétendu racisme d’État de la France par la colonisation.

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Savent-ils bien ce que fut la colonisation de l’Afrique ? Un projet civilisateur de la gauche républicaine qui ne différait guère de celui des actuels coopérants et « médecins sans frontières ».

Elle a donné lieu à beaucoup de crimes et d’abus mais au total nettement moins que les régimes issus de la décolonisation et guère plus que la coopération actuelle (abus sexuels, pillages, détournements de fonds…).

Par un grossier anachronisme, on dépeint maintenant aussi Colbert et Louis XIV comme d’odieux racistes. Le Roi-Soleil porta sur les fonds baptismaux un prince noir venu de Côte d’Ivoire et Colbert, parmi ses innombrables entreprises, eut à cœur de limiter les abus des planteurs dans de lointaines îles à sucre. Pouvait-il faire plus ?

Veut-on traquer les tyrans et les oppresseurs ? Le champion toutes catégories est sans aucun doute le Mongol Gengis Khan dont les conquêtes auraient entraîné la mort violente d’un quart des Asiatiques. Le chef zoulou Chaka s’est montré tout aussi ravageur à l’échelle de l’Afrique australe…

Reste une triste réalité : sous toutes les latitudes, la guerre est une chose sale. Abd-el-Kader ou encore El-Hadj Omar n’avaient rien à envier à leurs adversaires Bugeaud et Faidherbe en matière de brutalité. Rappelons encore que de toutes les guerres, les pires sont les guerres civiles. Aucune population n’a eu sans doute plus à souffrir de l’armée française que les Vendéens. On pourrait dire la même chose des Irlandais vis-à-vis de l’armée anglaise.

En matière d’atrocités, il n’y a guère que Hitler et Mao qui puissent rivaliser avec les guerres de religion, la guerre de Trente Ans qui a déchiré l’Allemagne, la révolte des Taiping en Chine, la guerre civile de Russie ou la terreur des Khmers rouges. En matière d’esclavage, il serait également présomptueux d’établir un palmarès de l’horreur, de la traite atlantique à la traite saharienne, avec la castration massive des malheureux voués au travail forcé au Moyen-Orient.

Autant dire que si nous voulons honnêtement classer et hiérarchiser les horreurs de l’Histoire, nous ne verrons aucune corrélation entre leur niveau d’intensité et la couleur de peau ou la religion des victimes et des bourreaux.

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Gravure dans le Tour de France des deux enfants de G. Bruno de 1904

Une Histoire en reconstruction permanente

Nous pouvons décider de notre avenir, nous ne pouvons pas changer l’Histoire et encore moins la juger. Nous pouvons seulement essayer de mieux la connaître afin de comprendre comment fonctionnent les êtres humains et les sociétés : c’est le travail dévolu aux historiens.  

Ceux-ci n’en finissent pas de réécrire le passé à la lumière de nouvelles découvertes, dans les archives et l’archéologie. Dans les dernières décennies, par exemple, c’est notre vision de la Préhistoire ainsi que de la Gaule qui a été bouleversée par la génétique et l’archéologie aérienne. Nous avons découvert en l’homme de Néandertal un lointain ancêtre plus évolué et bien moins brutal qu’on ne le croyait auparavant. Même rebond du côté de nos « ancêtres les Gaulois », plus divers et aussi plus civilisés qu’on ne l’eut cru.

Mais les historiens sont aussi des hommes et des femmes de leur temps. Ils revisitent le passé avec un regard biaisé…

C’est ainsi que le grand historien républicain Jules Michelet a écrit sa magistrale Histoire de la Révolution de 1847 à 1853, essentiellement pendant la Seconde République, en mettant en avant le Peuple. Mais à aucun moment, il n’a pris la peine dans son livre d’évoquer le décret du 4 février 1794 (16 Pluviôse An II) par lequel la Convention a aboli l’esclavage. Non qu’il fut insensible au sort des esclaves ; bien au contraire, il a applaudi à la deuxième abolition, le 27 avril 1848. Mais cette première abolition n’avait pour lui aucune incidence sur le cours de la Révolution et ne méritait donc pas qu’on s’y attarde. Aujourd’hui, elle apparaît comme l’un des éléments centraux de la Révolution et sans doute est-elle mieux connue des jeunes Français que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et la Nuit du 4-Août.

Autre exemple : la Première Guerre mondiale a été jusqu’à la fin du XXe siècle traitée sous les angles militaires et politiques. Les historiens se sont aussi penchés sur ses causes et ses conséquences tant politiques qu’économiques, sociales et culturelles. Les écrivains qui ont survécu aux tranchées ont pour leur part évoqué leurs conditions de vie dans des témoignages de forme romanesque. En ce XXIe siècle, le conflit n’est plus regardé que sous l’aspect humain. Dans nos sociétés post-nationales, les historiens, à l’image de leurs concitoyens, n’en finissent pas de se demander comment des millions d’hommes ont pu revêtir l’uniforme sans broncher et mourir pour un bout de tissu tricolore. Ils multiplient donc les enquêtes sur les mutineries et dépouillent à n’en plus finir les lettres de poilus.

Les aléas de la mémoire

Les gouvernants, dans tous les régimes, toutes les sociétés et toutes les époques, s’attachent au passé mais d’une toute autre façon que les historiens. Ils y cherchent une légitimité sans grand souci de la vérité. Ce n’est pas le président Macron commémorant l’« illustre victoire » de Montcornet (17 mai 1940) qui nous contredira… Avec plus de prestance, les souverains apprécient de se donner une ascendance divine ou héroïque (Osiris, Amaterasu, Vénus, Énée, David…).

Plus sournois, les nationalistes recourent à l’archéologie pour justifier leurs prétentions. On l’a vu avec les nazis qui ont lancé beaucoup d’expéditions pour tenter de donner du contenu à leur théorie « aryaniste ».

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Dans le même genre, le Turc Moustafa Kémal qui méprisait sa part d’héritage arabo-musulman, a voulu voir dans les Hittites, un peuple indo-européen du IIe millénaire av. J.-C., les précurseurs de la Turquie moderne. Son lointain successeur Recep Tayyip Erdogan a préféré quant à lui réveiller le souvenir de l’empire ottoman, avec l’ambition à peine cachée de le reconstituer, de la Libye aux Balkans en passant par la Syrie.

L’Iranien Réza chah Pahlévi a agi pareillement mais avec plus de pertinence en célébrant avec faste en 1971, à Persépolis, le 2500e anniversaire de la fondation de l’empire perse.

Les Français n’échappent pas à ce penchant au demeurant compréhensible. Il s’est affirmé essentiellement sous la IIIe République. Ce régime né d’une défaite, celle de Napoléon III à Sedan, n’a eu de cesse de consolider sa légitimité face à une masse provinciale qui lui était au départ plutôt hostile.

Cette légitimité s’est affirmée dans les années 1880 à travers des symboles : hymne national, fête nationale, Panthéon des gloires nationales, expositions universelles, statuaire…  Soulignons que la statuaire a connu son Âge d’or à cette époque, toutes les villes et tous les villages ayant souhaité ériger la statue d’une gloire locale en chacune de leurs places pour l’édification des citoyens (un siècle plus tard, on n’érige plus de statues mais l’on aménage des ronds-points, question de goût).

La IIIe République s’est bâtie aussi autour de deux projets fédérateurs :
• L’instruction publique laïque, gratuite et obligatoire destinée à réunir en un seul peuple des populations aussi diverses que les Bretons, Flamands, Corses, Basques, Auvergnats etc.
• La constitution d’un empire colonial destiné à diffuser les « valeurs universelles » portées par la République française.

Il est compréhensible que ces deux projets qui visaient l’un à « civiliser les paysans », l’autre à « civiliser les races inférieures », aient été portés par le même homme d’État, Jules Ferry. Il a été magnifiquement servi par les pédagogues, à l’image d’Augustine Fouillée qui a publié en 1877 sous le pseudonyme G. Bruno Le Tour de la France de deux enfants.

Ce manuel de lecture va servir à l’éducation patriotique de tous les écoliers français jusqu’en 1940 et même au-delà. Il réussit le tour de force de raconter l’histoire et la géographie du pays sans jamais évoquer les souverains ou la religion (on ne badine pas avec la République). Comme les manuels d’Histoire de Lavisse, Malet et Isaac, il a contribué à forger un socle commun de connaissances et de références pour tous les jeunes Français sans empêcher les universitaires de développer une réflexion contradictoire et approfondie.

Par la suite, à l’issue de l’occupation allemande, la Libération a conduit les Français à une vague d’épuration. Personne n’a vu d’inconvénient à débaptiser des plaques de rues aux noms d’anciens collaborateurs, à commencer par le Maréchal Pétain et Pierre Laval. Une autre vague d’épuration a eu lieu sous la Convention, en 1793 et 1794, à la chute de la royauté, avec la destruction de quelques statues, monuments et objets d’art et le changement de noms de rues ou de places. Qui se souvient encore qu’à Paris, la place de la Concorde et la place des Vosges s’appelaient place Louis XV et place Royale. Mais après tout, quelle importance ? Napoléon Ier n’a aucune rue ni aucune statue à son nom en France (à de rares exceptions près : Ajaccio, Laffrey et La Roche-sur-Yon). Cela n’empêche qu’il reste le Français le plus célèbre dans le monde entier, pour le meilleur et le moins bon.

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Mascaron figurant une tête africaine sur une façade de l’avenue Brancas à Nantes (XVIIIè siècle)

Délires de l’épuration

L’épuration est le négatif de la mémoire. Elle est elle aussi de tous les temps. De l’Égypte pharaonique aux talibans d’Afghanistan, on n’en finirait pas de recenser les inscriptions effacées à coup de burin dans la pierre et les statues démolies à la pioche ou à l’explosif. À titre anecdotique, à Paris, dans le parc Montsouris, on peut voir une stèle avec une inscription selon laquelle elle aurait été érigée en 1806 sous le règne de [nom buriné]…

Évidemment, les braillards qui détruisent des statues comme celles de Schoelcher en Martinique ou flétrissent celles de De Gaulle ou Gallieni sont loin de ces considérations et s’en contrefichent. Pressés d’effacer la mémoire du passé en vertu d’un credo puisé sur les réseaux virtuels, ils usent de la violence comme bien d’autres avant eux. Leurs revendications sont parfois fondées.

À Bristol, en Angleterre, il est étrange que les édiles de la fin du XIXe siècle aient cru bon d’honorer de toutes les façons possibles un mécène, Edward Colston, dont la fortune venait de la traite négrière. C’est comme si Medellin, en Colombie, érigeait des statues à la gloire du narcotrafiquant Pablo Escobar. 

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Plus subtilement, on peut s’interroger sur la statue du philanthrope Victor Schoelcher détruite à Fort-de-France le 22 mai 2020.

Non pas en raison de la personne mais de la statue elle-même. Cette oeuvre de belle facture artistique érigée en 1904 montre Schoelcher caressant la tête d’un enfant noir chargé de chaînes. Il y a là une démarche paternaliste qui peut être ressentie comme humiliante par les descendants d’esclaves. Il eut été pertinent que les élus du département ou de la ville se saisissent de la question et relèguent la statue dans un musée avant que des vandales ne la détruisent. 

Il ne va pas de soi par contre de déboulonner aux États-Unis la statue du général Robert E. Lee, chef de l’armée sudiste, car celui-ci était malgré tout hostile à l’esclavage et d’une facture morale très supérieure à la plupart des généraux nordistes.

On entend en France des voix s’élever contre le nom d’un général de la Révolution, Dugommier, donné à une station de métro parisienne. Autant que je sache, ce général s’est signalé par de belles actions et une grande générosité à l’égard de ses ennemis. Il n’a eu que le tort de naître en Guadeloupe, dans une famille de planteurs propriétaires d’esclaves.

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L’enjeu est le même concernant les planteurs virginiens qui ont mené les États-Unis à l’indépendance, tels George Washington et Thomas Jefferson. Esprits généreux, ils n’avaient que le tort de n’avoir pas choisi le lieu et le moment de leur naissance.

Gare au syndrome de l’arroseur arrosé. Si l’on doit diaboliser une célébrité sous ce seul prétexte, il faudra renvoyer en enfer le héros absolu de tous les antiesclavagistes et des apologistes de la « race noire », le grand Toussaint Louverture en personne, qui a mené Saint-Domingue vers l’indépendance sous le nom de Haïti. 

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Affranchi par son maître, il put s’établir comme « libre de couleur » et posséda jusqu’à vingt esclaves.  Il n’y avait rien d’exceptionnel à cela dans les Antilles françaises au XVIIIe siècle : par la naissance ou l’affranchissement, un certain nombre de métis et de noirs étaient amenés à acheter et posséder des esclaves. 

Comme la bêtise humaine est infinie, Einstein dixit, il en est encore pour s’indigner que de beaux immeubles du XVIIIe siècle, à Nantes et Bordeaux, s’ornent de mascarons (figures de pierre au-dessus des fenêtres) à l’effigie d’esclaves noirs ou de rois exotiques (voir plus haut).

À ce compte-là, il nous faudra aussi épurer nos musées et nos livres de toutes les représentations un tant soit peu caricaturales de noirs mais aussi de jaunes, de roux, de laids, de sorcières, d’obèses, d’efféminés etc. etc. 

Quoi qu’il en soit, la discussion est impossible avec des militants – il y en a – qui visent la destruction de la nation et plus largement de notre culture. Ceux-là ne méritent d’autres interlocuteurs que la police et la justice.

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Par contre, nous invitons nos concitoyens sincères qui rêvent d’une grande fraternité dans le cadre national, à réviser ensemble le grand  « récit national » de la IIIe République en y intégrant toutes les belles personnalités qui ont honoré la France – et réciproquement -, de Louis Delgrès à Kofi Yamgnane en passant par Alexandre Dumas, Alain Mimoun et Zinedine Zidane.

N’excluons personne à l’image du très consensuel musée de l’Histoire de France installée par Louis-Philippe à Versailles, où sont représentés tous les grands moments de tous les régimes. Reprenons à notre compte la formule de Napoléon : « De Clovis jusqu’au Comité de salut public, je me sens solidaire de tout» , et adressons celle d’Ernest Lavisse à tous nos écoliers, sans distinction d’origine ou de classe : « Enfant, tu aimeras la France parce que la nature l’a faite belle et que son histoire l’a faite grande».

Publié ou mis à jour le : 2020-06-22 08:03:26

https://www.herodote.net/Race_colonisation_esclavage_Halte_au_feu_-article-2654.php

HISTOIRE, HISTORIENNE FRANÇAISE, LES MOTS DES FEMMES, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, MONA OZOUF (1931-....), PHILOSOPHE FRANÇAISE

Les mots des femmes : un essai de l’historienne Mona Ozouf

Les mots des femmes : essai sur la singularité française

Mona Ozouf

Paris, Fayard, 1995. 397 pages

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La France a longtemps passé pour le pays des femmes. Elle a pourtant la réputation d’être aussi celui d’un féminisme timoré qui a tardé plus qu’ailleurs à asseoir ses conquêtes. D’où vient cette timidité? Et pourquoi le discours du féminisme extrémiste trouve-t-il en France si peu d’écho?

C’est ce paradoxe qu’explore le livre de Mona Ozouf, en cherchant à écouter et à faire entendre  » les mots des femmes « , ceux qu’elles ont choisis elles-mêmes pour décrire la féminité. Ainsi se succèdent les figures et les voix de Madame du Deffand, Madame de Charrière, Madame Roland, Madame de Staël, Madame de Rémusat, George Sand, Hubertine Auclert, Colette, Simone Weil, Simone de Beauvoir.

La traversée de cette galerie fait découvrir la diversité inventive des cheminements féminins. Elle met en valeur une singularité française dont l’essai qui clôt cet ouvrage restitue l’histoire et les contours.

Mona Ozouf, directeur de recherche au C.N.R.S., a consacré l’essentiel de son oeuvre à la Révolution française, à l’histoire de l’Ecole et à l’idée républicaine. Elle est l’auteur notamment de La Fête révolutionnaire (1976), de L’Ecole de la France (1984) et, avec Jacques Ozouf, de La République des instituteurs (1992).

 

Mona Ozouf

LIVRE SUR LA PLACE

Mona Ozouf, née Mona Annig Sohier le 24 février 1931 à Plourivo (Côtes-du-Nord) ou Lannilis (Finistère), est une historienne et philosophe française. Elle est directrice de recherche émérite à l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste de l’éducation et de la Révolution française.

 

Biographie

 Famille et études

Elle est la fille de Yann Sohier et de Anne Le Den, deux instituteurs bretonnants et militants de la cause bretonne, qui l’élèvent en langue bretonne. Son père décède d’une broncho-pneumonie alors qu’elle n’est âgée que de quatre ans.

Cette disparition précoce laisse sa mère, Anne, dans un profond chagrin. Mona Sohier vit dès lors une enfance, dit-elle, « claustrale » et « recluse ». La jeune fille se réfugie alors dans les études. Elle effectue d’abord sa scolarité primaire à Plouha, puis entre en secondaire au collège Ernest-Renan à Saint-Brieuc, une époque où elle côtoie les époux Guilloux, tous deux professeurs, qui auront une forte influence intellectuelle sur elle. Elle obtient, durant sa scolarité à Ernest Renan, le premier prix de français au concours général de 1947 et raconte durant l’inauguration de l’amphithéâtre qui lui est éponyme au Campus Mazier à Saint-Brieuc comment le deuxième conflit mondial l’a obligé, elle et ses camarades de classe, à migrer dans le salon de sa professeur afin de poursuivre les cours du fait de la réquisition par l’opposant nazi des locaux briochins de son école.

Toujours de nature studieuse, elle continue sa formation en classe d’hypokhâgne à Rennes au lycée Chateaubriand et effectue une khâgne à Versailles, où sa mère et sa grand-mère la suivent. Elle ne tient que quelques jours dans cette classe de khâgne où elle pense ses camarades de promotion plus fortes qu’elle, ce qui l’amène à s’inscrire en licence de philosophie à la Sorbonne. Mona Sohier retourne finalement l’année suivante en khâgne et arrive alors la consécration pour la jeune bretonne débarquée à Paris puisqu’elle est admise à l’École normale supérieure de jeunes filles  : elle y sort agrégée de philosophie en 1955. La même année, Mona Sohier rencontre l’historien Jacques Ozouf, avec qui elle aura deux enfants : Anne et Pierre-Antoine.

 

Carrière universitaire

Par l’intermédiaire de son mari, elle fait la connaissance des historiens Denis Richet, Emmanuel Le Roy Ladurie et François Furet. De nombreux ouvrages sont nés de la collaboration avec ce dernier. Membre du Centre de recherches politiques Raymond-Aron à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), elle est, jusqu’a sa retraite en 1997, directrice de recherche au CNRS. Elle est chroniqueuse au Nouvel Observateur et participe à la revue Le Débat. Ses travaux portent pour l’essentiel sur les questions relatives à l’école publique et à la Révolution française. Elle s’intéresse particulièrement aux rapports qu’entretiennent pédagogie, idéologie et politique.

Engagements

Comme beaucoup d’étudiants de son époque, elle milite au Parti communiste français, qu’elle quitte après l’insurrection de Budapest de 1956.

En 2003, elle est l’une des signataires de la pétition « Avec Washington et Londres, pour le soutien du peuple irakien » qui soutient la coalition anglo-américaine dans son intervention contre Saddam Hussein et en 2005 une promotrice de la pétition « Liberté pour l’histoire ».

 

Composition française

Dans le premier chapitre de son ouvrage Composition française, elle critique ouvertement le livre de Françoise Morvan, Le Monde comme si, qu’elle décrit comme « un injuste et talentueux pamphlet » qui s’en prend aux choix politiques de son père, Yann Sohier, ainsi qu’au mouvement breton et à la langue bretonne. Elle dénonce également le jacobinisme qui réprime la diversité culturelle et prône un universalisme abstrait.

 Les Mots des femmes

Dans son ouvrage Les Mots des femmes : essai sur la singularité française, Mona Ozouf critique le féminisme égalitaire dit « à l’américaine », en opposant un commerce heureux entre les sexes à la judiciarisation excessive de leurs rapports telle qu’elle existe aux États-Unis. Selon elle, ce féminisme serait un apport étranger, en décalage avec la singularité des mœurs françaises issues du modèle aristocratique de la galanterie française.

Publications

L’École, l’Église et la République 1871–1914, Paris, Armand Colin, 1962 ; réédition Points Histoire, 2007

La Fête révolutionnaire 1789–1799, Paris, Gallimard, 1976 

L’École de la France : essai sur la Révolution, l’utopie et l’enseignement (École laïque), Paris, Gallimard, 1984, br., ill., 424 p.,

Dictionnaire critique de la Révolution française, en coll. avec François Furet, Paris, Flammarion, 1988

Dictionnaire critique de la Révolution française Institutions et créations, en coll. avec François Furet, Paris, Flammarion, 1993 

Dictionnaire critique de la Révolution française Événements, en coll. avec François Furet, Paris, Flammarion, 1993 

Dictionnaire critique de la Révolution française Acteurs, en coll. avec François Furet, Paris, Flammarion, 1993 

L’Homme régénéré : essai sur la Révolution française, Paris, Gallimard, 1989 

Mona Ozouf et Jacques Ozouf, La République des instituteurs, Paris, Gallimard, 1989 

La Gironde et les Girondins, Paris, Payot, 1991, 

Le Siècle de l’avènement républicain, en coll. avec François Furet, Paris, Gallimard, 1993

Les Mots des femmes : essai sur la singularité française, Paris, Fayard, 1995, 

Das Pantheon, Wagenbach, 1996

La Muse démocratique, Henry James ou les pouvoirs du roman, Paris, Calmann-Lévy, 1998.

Un itinéraire intellectuel, en coll. avec François Furet, Paris, Calmann-Lévy, 1999 

Les Aveux du roman. Le xixe siècle entre Ancien Régime et Révolution, Paris, Fayard, 2001 

Le Langage blessé : reparler après un accident cérébral, Paris, Albin Michel, 2001 

Une autre République : 1791 : L’occasion et le destin d’une initiative républicaine, en coll. avec Laurence Cornu, Paris, L’Harmattan, 2004.

Varennes. La mort de la royauté, 21 juin 1791, Paris, Gallimard, 2005 

Jules Ferry, Paris, Bayard-Centurion, 2005 

Varennes, la mort de la royauté, Paris, Gallimard, 2006

Composition française : retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009 

La Cause des livres, Paris, Gallimard, 2011 

Jules Ferry : La liberté et la tradition, Paris, Gallimard, 2014 

De Révolution en République : les chemins de la France, Paris, Gallimard, 2015 

L’autre George : À la rencontre de George Eliot, Paris, Gallimard, 2018 

Pour rendre la vie plus légère : les livres, les femmes, les manières, Stock, 2020 

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Charles de Gaulle (1890-1970)

Charles de Gaulle

Homme d’État français (Lille 1890-Colombey-les-Deux-Églises 1970).

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Homme de l’appel du 18 juin 1940, Charles de Gaulle fut, en 1958, le fondateur du régime de la Ve République, qu’il présida jusqu’en 1969. Audace, grandeur, patriotisme, obstination, indépendance, stabilité, tels sont les traits qui caractérisent le tempérament et le règne de ce soldat rebelle devenu un monarque républicain, qui demeurera, de l’avis de ses compagnons comme de ses adversaires, un géant de l’Histoire.

Formation

Appartenant au milieu de la bourgeoisie catholique lilloise, Charles de Gaulle fait ses études chez les jésuites, avant d’être reçu au concours d’entrée à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, dont il sort 13e en 1912.

À l’école de la guerre

Blessé à trois reprises, porté disparu, il se relève bien vivant mais prisonnier de guerre en Allemagne. Après cinq tentatives d’évasion, il est délivré par l’armistice du 11 novembre 1918. Sur sa demande, il est affecté en Pologne pour aller combattre l’armée rouge (1919-1920).

Entre deux guerres

Après avoir épousé Yvonne Vendroux, fille d’un industriel de Calais qui lui donnera trois enfants, il poursuit sa carrière militaire en entrant à l’École supérieure de guerre (1922). Il est nommé vice-président du Conseil supérieur de la guerre dans le cabinet du maréchal Pétain (1925), avant d’être affecté au secrétariat général de la Défense nationale (1932-1937).

juin 1940

Général de brigade au cours de la campagne de France (mai), sous-secrétaire d’État à la défense nationale dans le gouvernement Reynaud (juin), il refuse l’armistice et lance, de Londres, le 18 juin, un appel à la résistance.

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Le libérateur de la France

S’imposant, non sans difficultés, comme le chef de la France libre, il préside à Alger en 1943 le Comité français de libération nationale, devenu en juin 1944 Gouvernement provisoire de la République française, qui s’installe en France après la libération de Paris (août 1944).

La « traversée du désert » (1946-1958)

Décidé à rendre à la France son rang mais hostile aux « jeux des partis », il démissionne en janvier 1946, fonde et préside le Rassemblement du peuple français (1947-1953), se retire ensuite de la vie politique et se consacre à la rédaction de ses Mémoires de guerre (1954-1959).

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Le président de Gaulle (1959-1969)

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Rappelé au pouvoir à la faveur de la crise algérienne (mai 1958), il fait approuver une nouvelle Constitution, qui fonde la Ve République. Président de la République (1959), il met fin, non sans drames, à la guerre d’Algérie et renforce l’autorité présidentielle par l’élection du président de la République au suffrage universel (1962). Il mène une politique de réconciliation avec l’Allemagne (traité franco-allemand, 1963). Réélu en 1965, il développe une politique étrangère d’indépendance nationale. Un an après les événements de mai 1968, son projet de régionalisation et de réforme du Sénat étant repoussé par référendum, il démissionne (28 avril 1969).

Décès

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Isolé dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises, aux côtés de sa femme, le général de Gaulle succombe d’une rupture d’anévrisme (9 novembre 1970). Selon sa volonté, il n’aura pas d’obsèques nationales, mais la messe solennelle célébrée à Notre-Dame de Paris réunira tous les grands du monde de l’époque.

  1. INTRODUCTION

Charles de Gaulle

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Naître dans une famille de la bourgeoisie patriote à la fin du xixe siècle, choisir la carrière des armes pour la « revanche », traverser malgré les blessures et la captivité la Première Guerre mondiale avant d’aller vingt ans durant d’une unité à un état-major pour se retrouver – à l’approche de la cinquantaine et, déjà, de la retraite – simple colonel. Puis, quatre ans plus tard, surgir en héros national, libérateur du territoire et restaurateur de la république, personnage historique de première grandeur, c’est un singulier destin.

Se retirer dans son village pour écrire ses Mémoires de guerre, fonder un régime à 68 ans, le diriger en maître pendant onze années, puis accepter l’échec et le désaveu.

Survivre à cinq générations de grands de ce monde, s’asseoir à la table de Churchill, de Staline, de Roosevelt, puis voir défiler Attlee, Truman, apparaître Adenauer, traiter avec Macmillan, Eisenhower, Khrouchtchev, avec Harold Wilson, J. F. Kennedy, Brejnev et encore avec Edward Heath, L. B Johnson ou Nixon, Kiesinger ou Brandt, c’est une extraordinaire carrière.

Pourtant, ce furent là le destin et la carrière de Charles de Gaulle. Dans la vie de ce personnage hors série, on pourrait distinguer trois actes ou plutôt trois incarnations successives : de l’enfance à la Seconde Guerre mondiale, l’officier ; du 18 juin 1940 à la retraite de 1953, le résistant et l’homme politique ; et, après l’entracte de la « traversée du désert », de 1958 à 1970, l’homme d’État.

  1. L’OFFICIER (1915-1940)
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De ses origines, de son milieu, Charles de Gaulle a su très vite prendre et laisser. Un patriotisme hautain, ardent, exclusif qui emprunte parfois des accents de passion nationaliste, l’espoir et la volonté de la « revanche », une sorte de prédestination manifestée dès l’enfance, une obstination tendue et une gravité naturelle, tel est son héritage. En revanche, l’étroitesse de vues, le conservatisme, le goût du profit et de l’argent, la xénophobie, voire le racisme, qui sont trop souvent des traits caractéristiques non certes de sa famille, mais de sa classe, lui seront étrangers.

2.1. UN OFFICIER D’UNE GRANDE INDÉPENDANCE D’ESPRIT

Charles de Gaulle n’est ni un écolier modèle ni un saint-cyrien particulièrement appliqué, mais déjà pourtant ses camarades le jugent exceptionnellement brillant, bien que raide. Sa rencontre en 1912 avec son premier chef, le colonel Philippe Pétain, les marque profondément et toute leur vie, par-delà la rupture de 1938 et finalement le drame qui les oppose.

La carrière militaire de Charles de Gaulle à travers la Première Guerre mondiale, qui restera toujours pour lui la « grande » guerre, se déroule sans éclat particulier. Trois blessures, trois citations, la captivité, cinq tentatives d’évasion, puis, la paix revenue, un avancement nullement exceptionnel, des affectations assez classiques allant d’un corps de troupes à un état-major avec toutefois un détour en 1919-1921 par la Pologne, deux crochets par l’armée du Rhin en 1924 et de 1927 à 1929, quelques missions au Proche-Orient (à Beyrouth) en 1929-1931. La protection de Pétain s’étend toujours, où qu’il se trouve, sur l’officier.

Surtout, de Gaulle se signale peu à peu à l’attention, de deux façons très inhabituelles. D’abord, il écrit : des rapports, des notes, des études qui, bien vite, deviennent des articles de revues, des livres de doctrine, de réflexion et même de morale où la stratégie et la politique sont étroitement mêlées, en particulier dans le Fil de l’épée (1932). Ensuite, il fréquente les milieux parlementaires, approche le pouvoir, s’y trouve un « patron » en la personne du député Paul Reynaud, et se fait le héraut d’une arme trop négligée – par l’armée française, non par l’adversaire –, celle des blindés.

2.2. LE CHOIX DE LA RÉSISTANCE

Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, en 1939, le « Colonel Motor », comme on l’a surnommé, commande un régiment près de la frontière. Il se voit confier coup sur coup des responsabilités plus importantes et, dès que l’armée allemande commence à déferler sur les Pays-Bas, la Belgique, le Nord, le 10 mai 1940, il est placé à la tête de la 4e division cuirassée, qui se battra courageusement autour de Laon et d’Abbeville ; il est alors promu général de brigade à titre temporaire.

Cependant, la politique, qu’il a tant courtisée, l’appelle. Paul Reynaud, succédant à Édouard Daladier comme président du Conseil en mars 1940, nomme de Gaulle sous-secrétaire d’État à la Défense nationale et à la Guerre (5 juin). Charles de Gaulle porte ce titre douze jours : à l’heure où le gouvernement Reynaud s’évanouit, où le régime se disloque devant Pétain et le général Maxime Weygand, où la défense s’effondre, l’officier de tradition choisit la rébellion, l’exil et la résistance. Le 17 juin 1940, il quitte quasi clandestinement Bordeaux, où le gouvernement s’est replié, pour Londres, pour l’action, pour son destin.

 

  1. LE RÉSISTANT ET L’HOMME POLITIQUE (1940-1953)

3.1. L’APPEL

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Le 18 juin, au micro de la BBC, c’est l’appel à poursuivre le combat. Après l’armistice du 22 juin signée entre Pétain et l’Allemagne, de Gaulle organise des forces armées qui deviendront les Forces françaises libres (FFL). Lorsque, le 14 juillet suivant, leur chef passe pour la première fois en revue sur le sol anglais ceux qu’on appelle les « Français libres », ils ne sont guère que trois cents. La métropole, écrasée, affolée, occupée, ignore à peu près tout de ce général inconnu qu’un conseil de guerre va condamner à mort par contumace, de son étrange entreprise, qui semble aux uns désespérée, aux autres suspecte. De toute façon, elle ne songe guère à résister.

3.2. CHEF DE LA FRANCE LIBRE

Ce que sera l’extraordinaire aventure de la France libre défie l’imagination et même le bon sens. Tout commence mal : au lieu des ralliements massifs qu’il escomptait, le chef de la « dissidence » ne voit pas arriver ses pairs, mais quelques officiers de réserve, des errants qui rêvent d’en découdre, des hommes de gauche, des pêcheurs de l’île de Sein, etc. Les marins et les soldats français encore présents en Grande-Bretagne après le rembarquement de Dunkerque préfèrent, sauf rares exceptions, être rapatriés ; aucun général, aucun leader politique n’a répondu aux pressants appels de Charles de Gaulle.

L’allié anglais, craignant que la flotte française puisse être utilisée par l’Allemagne, coule froidement des bâtiments à Mers el-Kébir (3 juillet 1940), et, même quand l’Afrique-Équatoriale française a rallié la France libre, le reste de l’« Empire » reste fidèle à Pétain : une expédition navale devant Dakar échoue piteusement ; bientôt, les forces de Vichy et celles de la France libre s’affrontent au Liban et en Syrie.

Il faut à de Gaulle sans cesse défendre l’indépendance, proclamer la représentativité de la France libre devant Winston Churchill, contre Franklin Roosevelt. Lorsque les Alliés débarquent enfin en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, ils s’entendent avec François Darlan, le second de Pétain, installent au pouvoir Henri Giraud et non de Gaulle.

3.3. L’ORGANISATEUR DE LA RÉSISTANCE

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Churchill, de Gaulle, Roosevelt et Giraud à Casablanca (janvier 1943)

En sept mois, Charles de Gaulle néanmoins manœuvre, gagne du terrain, élimine Giraud, fédère sous son autorité la Résistance intérieure. Il charge Jean Moulin d’organiser en France le Conseil national de la résistance (CNR), créé fin mai 1943, dans lequel sont représentées toutes les tendances des partis politiques, des syndicats et des mouvements de résistance, pour coordonner la lutte contre l’occupant et contre Vichy. Il énonce les principes qui seront le fondement de son pouvoir :
– changement des institutions, mais fidélité à la république ;
– condamnation de Vichy, mais liberté d’expression et d’action rendue aux tendances politiques ;
– évolution de l’Empire colonial français vers des formules plus libérales, mais défense et maintien de l’ensemble français outre-mer…

3.4. LE LIBÉRATEUR DE LA FRANCE OCCUPÉE

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Il reste au général de Gaulle, après le débarquement du 6 juin 1944 en Normandie – opération dont il a été, une fois de plus, tenu soigneusement à l’écart –, à conquérir la légitimité par l’acclamation populaire sur le sol de la patrie libérée. C’est vite et bien fait : deux millions de Parisiens rassemblés sur les Champs-Élysées le 26 août pour l’accueillir ne laissent plus aux Alliés d’autre choix que de reconnaître son Gouvernement provisoire de la République française (GRPF), formé le 3 juin 1944.

3.5. LE FONDATEUR D’UNE « FRANCE NOUVELLE » (1944-1946)

Le général restera dix-sept mois à la tête du pays, présidant à sa rentrée dans la guerre, tenant tête aux Alliés quand ils veulent évacuer Strasbourg reconquise, imposant la présence de la France à l’heure de la capitulation allemande.

Tandis que l’épuration déchaîne mille controverses, la reconstruction s’amorce ; le retour des prisonniers et des déportés va permettre de consulter le corps électoral, pour la première fois par référendum, sur les institutions ; une diplomatie audacieuse se développe avec le traité franco-soviétique de décembre 1944 et la normalisation des relations avec Londres et Washington ; les nationalisations, les lois sociales, le vote des femmes transforment les données du jeu intérieur.

Mais de Gaulle, tranchant, impavide, obstiné, se heurte à la classe politique et soudain rompt et s’éloigne, croyant, à tort, être bientôt rappelé par l’opinion : en désaccord avec l’Assemblée constituante élue en octobre 1945, il remet sa démission sur la question des crédits militaires au président de l’Assemblée nationale, le 20 janvier 1946.

LE DISCOURS DE BAYEUX (16 JUIN 1946)

Quelques mois après son départ du pouvoir, le général de Gaulle expose à Bayeux, le 16 juin 1946, à l’occasion du second anniversaire de la libération de la ville, un projet constitutionnel où il défend sa conception de l’État : un exécutif fort et une nette séparation des pouvoirs, posant ainsi la base de la Constitution de 1958. En attendant, et pour tenter d’empêcher la ratification de la Constitution de la IVe République, puis pour abattre ce « mauvais régime », le général déclenche son offensive contre les partis, qui seront désormais sa bête noire.

3.6. DU RASSEMBLEMENT DU PEUPLE FRANÇAIS…

Cette offensive prend d’abord la forme d’avertissements, de menaces, de récusations, puis, à l’adresse du pays, de mises en garde. Comme il n’est pas entendu, de Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français (RPF), destiné à jeter bas, escompte-t-il, le « système ». Cet épisode de sa carrière d’homme politique – qu’il préférera plus tard oublier au point qu’on n’osera prononcer devant lui le sigle du mouvement – connaît dans un premier temps un succès certain à travers la conquête de nombreuses municipalités en 1947, de sièges sénatoriaux l’année suivante. Il échoue en 1951 aux législatives devant le barrage que la loi des apparentements dresse contre lui et qu’il refuse de tourner en utilisant pour ses candidats la procédure qu’il dénonce.

À partir de là, le RPF se survit en attendant de se diviser, ce qui se produit en 1952 à l’occasion de l’investiture d’Antoine Pinay. Un an plus tard, Charles de Gaulle tire la leçon des batailles perdues, abandonne le Rassemblement, se retire à Colombey, d’où il ne sortira que pour tonner de loin en loin contre certaines des initiatives du régime et pour visiter divers territoires d’outre-mer. Mais, s’il s’occupe en écrivant ses Mémoires de guerre, qui connaîtront un vif succès, il reste aux aguets tandis que la IVe République s’enlise peu à peu dans l’impuissance et l’incohérence.

3.7. … À LA TRAVERSÉE DU DÉSERT (1953-1958)

L’officier révolté de 1940, qui s’était volontairement coupé, par son acte d’insubordination soigneusement médité, de l’armée, du pouvoir légal et de sa classe sociale, avait pris à Londres figure de symbole. Le seul nom du général de Gaulle évoquait en effet la poursuite de la guerre, la présence de la France au combat, le patriotisme, le courage, la Résistance. Des hommes étaient morts en l’acclamant, d’autres se préparaient à le servir et rêvaient d’une France toute nouvelle qu’ébauchaient déjà l’indépendance farouchement défendue à l’égard des Alliés, une volonté de « grandeur » d’autant plus ombrageuse qu’elle ne reposait sur aucune réalité matérielle. Puissance de suggestion, habileté politique et orgueil national d’un homme qui s’identifiait à la France, qui incarnait la France et s’exprimait en son nom quand il n’était encore suivi que par une poignée de fidèles : tout concourait malgré les vicissitudes et les échecs à imposer ce personnage hors du commun qui parlait de lui-même à la troisième personne, en se nommant avec révérence « le général de Gaulle ».

Paris libéré, bientôt la guerre terminée, la France est d’abord subjuguée par la haute silhouette, par le langage sonore et impérieux, par l’allure souveraine du libérateur. De son côté, Charles de Gaulle développe un rare sens de la stratégie, non exempt toutefois d’erreurs d’appréciation. Il se passionne pour une diplomatie planétaire et ambitieuse, se perfectionne dans la tactique et dans l’art oratoire.

Cependant, la politique reprend ses droits, l’englue, l’exaspère. Alors, il se révolte, en appelle à la foule contre les notables défaillants, et, finalement, le personnage historique, le géant venu du fond de l’histoire de la France cesse d’unir pour diviser et perd la seconde manche. À ses yeux, aux yeux de beaucoup, la partie est terminée.

  1. L’HOMME D’ÉTAT (1958-1970)
  2. Affiche-originale-du-portrait-officiel-du-général-de-Gaulle-président-de-la-République-1

4.1. LA RECONQUÊTE DU POUVOIR

Le destin lui réserve pourtant une troisième chance, et il saura la saisir. Au début de mai 1958, la fragilité, l’impuissance, l’inadéquation de la IVe République, avec ses institutions précocement usées, engluée dans la guerre d’Algérie et qui gère le bien commun à raison d’un problème par semestre et d’un gouvernement par problème, éclatent à tous les regards. En moins d’un mois, l’armée et les Français d’Algérie étant entrés en rébellion, les leviers de commande échappent un à un au gouvernement ; le travail de sape des gaullistes soudain grossis de renforts inattendus ouvre la route, les politiciens se rallient ; appelé à la présidence du Conseil par le président de la République René Coty, Charles de Gaulle retrouve le pouvoir.

Investi par l’Assemblée, acclamé par l’opinion, salué comme le plus illustre des Français, entouré des caciques du régime défunt, il a même obtenu carte blanche pour préparer et présenter au pays une nouvelle Constitution et fonder une nouvelle République.

4.2. L’ARTISAN DE LA Ve RÉPUBLIQUE

Le général de Gaulle entame à la fois trois tâches urgentes, mais, s’il explore les voies de la normalisation en Algérie en offrant aux nationalistes algériens la « paix des braves », s’il avertit les alliés occidentaux par un mémorandum secret de sa volonté de voir réformer l’Alliance atlantique et admettre la France sans restriction parmi les « Grands », c’est à l’élaboration et à l’adoption des institutions nouvelles qu’il donne la priorité absolue.

Approuvée par 80 % des électeurs, la Constitution de 1958 produit aussitôt une Assemblée nationale où le régime, sinon les gaullistes eux-mêmes, détient une nette majorité. Élu président de la République le 21 décembre – moins de 6 mois après avoir été rappelé à la tête du gouvernement – Charles de Gaulle nomme Michel Debré Premier ministre et passe à l’action.

Cette action va s’ordonner autour de quatre idées clefs qui, selon les périodes, prendront tour à tour le pas dans les faits et dans l’esprit du général, avec des fortunes diverses. Ce sont :
– organiser, consolider et compléter le nouveau système institutionnel ;
– résoudre la question algérienne et parachever la décolonisation ;
– déployer une politique extérieure de grandeur et d’indépendance nationale ;
– enfin, procéder à un certain nombre de grandes réformes, sociale, administrative, régionale, etc.

Dans tous les aspects de cette entreprise, un souci constant : l’affirmation de l’autorité présidentielle ; un adversaire sans cesse dénoncé : les partis, la classe politique, dont la IVe République était l’expression ; un moyen essentiel : l’appel direct au peuple souverain par-delà les corps intermédiaires.

L’INDÉPENDANCE DE L’ALGÉRIE ET DES ANCIENNES COLONIES

La guerre d’Algérie se prolonge cependant plus longtemps encore sous la Ve République qu’elle n’avait duré déjà sous le régime précédent. À doses homéopathiques, de Gaulle s’efforce de conduire l’opinion française de l’« autodétermination » à l’« Algérie algérienne », puis à la « République algérienne », enfin à l’idée de l’indépendance. En même temps, à travers trois référendums successifs et des pourparlers tantôt rompus, tantôt repris, il progresse de la négociation vers le cessez-le-feu et le repli sur la métropole. Il se heurtera, sur sa route, aux pieds-noirs révoltés de la « semaine des barricades », aux officiers insurgés du « putsch des généraux » (avril 1961), au terrorisme désespéré de l’Organisation armée secrète (OAS).

Il lui faudra quatre années en tout pour atteindre le but (accords d’Évian, 18 mars 1962). Chemin faisant, la Communauté franco-africaine, réunissant les anciens territoires d’outre-mer, est née, puis s’est défaite. En juillet 1962, l’Algérie et toutes les anciennes colonies (à l’exception des quatre « vieux » départements des Antilles, de Guyane et de La Réunion et de quelques territoires lointains tels que Djibouti ou la Polynésie) ont accédé à l’indépendance pleine et entière. Mais la France est en paix, pour la première fois depuis 25 ans.

L’ÉLECTION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AU SUFFRAGE UNIVERSEL

La mise en place des institutions nouvelles n’a pas été réalisée sans heurts. Les étapes mouvementées de la politique algérienne ont conduit à recourir à maintes reprises à des dispositions contraignantes, à la création de successives juridictions et procédures d’exception (Haut Tribunal militaire), à la suspension partielle des libertés publiques sous les protestations de l’opposition.

Voici que, la guerre terminée, Charles de Gaulle, pour fonder l’avenir – au-delà de sa personne menacée par les attentats activistes (attentat du Petit-Clamart par l’OAS, le 22 août 1962) – entreprend de transformer de nouveau le régime par l’institution de l’élection directe du président de la République au suffrage universel.

Cette considérable réforme fait l’objet d’une dure bataille référendaire à demi gagnée – à demi seulement puisque, pour la première fois, le général n’a pas entraîné la majorité des électeurs, mais seulement celle des votants. L’Assemblée qui avait renversé le premier gouvernement Pompidou mis en place au lendemain de la paix algérienne ayant été dissoute, les élections de novembre 1962 donnent toutefois aux partisans du régime la majorité absolue au Palais-Bourbon.

LE RÉFÉRENDUM DU 28 OCTOBRE 1962 : UN TOURNANT

C’est peut-être au référendum du 28 octobre 1962, peut-être même au début de cette année-là, que commence à apparaître la faille qui ira désormais en s’élargissant dans les relations entre le chef de l’État et le peuple français. Certes, s’il est mis en ballottage à l’élection présidentielle de 1965, première application du nouveau mode de scrutin, Charles de Gaulle n’en connaît pas moins le succès au second tour.

Si les élections législatives de mars 1967 sont médiocres, l’opposition n’ayant qu’un député de moins qu’une majorité dans laquelle les gaullistes ne font plus seuls la loi, la revanche viendra. Elle sera complète, triomphale même, en juin 1968, lorsque les électeurs répondront massivement à l’appel du général, qui a repris le contrôle de la situation au terme d’un mois de mai agité, voire dramatique. Il reste que Charles de Gaulle lui-même (selon André Malraux dans les Chênes qu’on abat) fera un jour remonter à 1962 l’origine du malentendu qui aboutira au « non » du référendum d’avril 1969 et à son départ immédiat, après presque onze ans de pouvoir.

4.3. « UNE CERTAINE IDÉE DE LA FRANCE »

Pendant ces années, Charles de Gaulle marque profondément de son empreinte la vie publique du pays.

POUR L’INDÉPENDANCE ET LA GRANDEUR DE LA FRANCE

Sa politique étrangère, faite de refus, de défis et d’affirmations répétées de la grandeur et de l’indépendance, est à la fois cohérente et nouvelle, même aux yeux de ceux qui ne l’approuvent pas. Elle consiste, dans ses lignes directrices, à réorienter et rééquilibrer les alliances du pays. De Gaulle entame ainsi avec l’Union soviétique la recherche de la détente, puis de l’entente, enfin de la coopération, tandis que – sans se séparer de ses alliés occidentaux – la France prend ses distances à leur égard. Elle se retire progressivement du commandement militaire intégré de l’OTAN, tout en poussant activement la mise sur pied de la « force de frappe » nucléaire nationale, et maintient fermée devant la Grande-Bretagne la porte de la Communauté économique européenne (CEE).

Cette Communauté traverse à maintes reprises des jours difficiles et elle se transforme, par la volonté du président français : tournant le dos à l’intégration, à l’institution progressive d’un pouvoir supranational, elle devient l’« Europe des États », dans laquelle chacun des six membres conserve sa pleine souveraineté. Le traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963 entre le général de Gaulle et le chancelier Adenauer a scellé la réconciliation franco-allemande.

Les crises, les menaces, les ruptures même et les combats d’avant-garde ou d’arrière-garde – contre la politique américaine au Viêt Nam (discours de Phnom-Penh du 1er septembre 1966), contre la politique israélienne au Proche-Orient, contre le système monétaire international, pour « le Québec libre » (juillet 1967) etc. – caractérisent cette diplomatie. À travers elle, de Gaulle exprime une volonté de puissance obstinément tendue à travers un jeu subtil, un dosage savant de conciliation et de chantage, mais ce qu’elle a de profondément légitime souffre de ce qu’elle peut avoir de démesuré.

UNE AUTORITÉ DE PLUS EN PLUS CONTESTÉE

En politique intérieure, sous l’égide du président de Gaulle, la gestion est moins cohérente et moins spectaculaire que sa diplomatie.

Fin 1958, une dévaluation, une révision complète des bases de la vie économique et bientôt les premiers effets du Marché commun européen avaient assuré un bon départ et permis de rétablir une situation compromise. Peu à peu, cependant, l’inflation sournoisement réapparue sape la réussite ; un plan de stabilisation, trop tardivement mis en œuvre, mal calculé et trop longtemps maintenu en application, vient casser l’expansion. Il faut alors, non sans peine, trouver un second souffle, tandis que les tensions sociales se font d’année en année plus vives jusqu’à la grève généralisée, spontanément apparue en mai 1968 à la suite de la révolte étudiante.

 « La réforme, oui, la chienlit, non »

Cette révolte et cette grève exprimaient sans doute une crise de civilisation. Elles n’en résultaient pas moins, pour une part, de l’absence de vraies réformes tant universitaires que sociales au cours des dix années précédentes. L’enseignement a bien fait l’objet de fréquentes réorganisations, transformations et retouches – trop fréquentes même à certains égards –, mais presque toujours trop tardives et insuffisantes. La doctrine sociale du régime, issue de l’« association capital-travail » du gaullisme, a bien reçu quelques timides débuts d’application, sans grand succès d’ailleurs. Mais la France est là en retard d’une révolution et même de plusieurs : dans l’enseignement, dans les rapports entre employeurs et salariés, dans l’organisation de son économie, de la distribution, etc.

4.4. HOMME D’APRÈS-DEMAIN ET D’AVANT-HIER

Visionnaire en politique étrangère, grand stratège sur l’échiquier international, pour beaucoup persuasif et même séduisant dans sa hauteur souveraine et bonhomme à la fois, audacieux et déterminé dans le jeu institutionnel, autoritaire mais non dictatorial dans sa façon de gouverner, dans ses rapports avec le peuple, de Gaulle était peut-être en avance sur son temps dans sa vision de l’avenir.

Mais il était en retard sur une époque qu’à la fin il ne comprenait plus très bien, dès lors qu’il s’agissait de canaliser les forces neuves et désordonnées parfois de la jeunesse, de devancer et d’organiser les transformations nécessaires, de dépasser la gestion pour entreprendre de grandes réformes. Lorsqu’il tenta de s’y attaquer enfin, après le choc de mai-juin 1968 – il était trop tard. Le pays le lui manifesta sans ambages en lui répondant « non » pour la première fois lors du référendum d’avril 1969 sur la régionalisation et la réforme du Sénat.

Abandonnant sur-le-champ non seulement le pouvoir mais la politique pour reprendre sa place depuis longtemps inscrite dans l’Histoire, le grand homme se contenta pendant les dix-huit mois qui lui restaient à vivre de quelques gestes et de quelques abstentions symboliques, se gardant avec soin de se prononcer de quelque façon que ce soit sur le choix et sur l’action de ses successeurs.

Pour en savoir plus, voir les articles Charles de Gaulle écrivaingaullismeVe République.

Consulter aussi le site de la Fondation Charles de Gaulle http://www.charles-de-gaulle.org/.

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1870 : L"ANNEE TERRIBLE, ALLEMAGNE (histoire), EUROPE, FRANCE, GUERRE DE 1870, GUERRE FRANCO-PRUSSIENNE (1870-1871), HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, NAPOLEON III (Empereur des Français ; 1808-1873), OTTO VON BISMARCK (1815-1898)

1870 : l’année terrible

1870 : l’année terrible

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Quelles sont les causes de la guerre de 1870 ?

Déclenchée par la succession à la Couronne d’Espagne et la dépêche d’Ems, la guerre de 1870 oppose le deuxième Empire français, incarné par Napoléon III, au royaume de Prusse, représenté par le Chancelier Bismarck. Chacune des deux puissances tente de conforter sa position sur la scène européenne.

Les causes de la guerre de 1870 reposent sur un coup politique du chancelier Bismarck. C’est la question de la succession à la Couronne d’Espagne, en 1868, qui déclenche l’exaspération de l’Empereur Napoléon III envers la Prusse. En suggérant la candidature du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, cousin du roi Guillaume 1er de Prusse, à la tête du Royaume d’Espagne, le chancelier Otto Von Bismarck entend soumettre la France à une situation d’encerclement, et l’obliger ainsi à contenir tout réflexe d’agressivité à l’encontre des opérations prussiennes sur les territoires allemands. En effet, renforcé par sa victoire contre l’Autriche à Sadowa en 1866, Bismarck entreprend de fédérer les états de l’Allemagne du Nord autour de la Prusse.

 

La dépêche d’Ems provoque la déclaration de guerre de 1870

La France, qui fait attention à conserver son rôle d’arbitre en Europe, supporte mal la pression. Aussi, contraint par un gouvernement divisé et une opinion belliqueuse, Napoléon III exige le retrait de cette candidature. Néanmoins, alors que le roi de Prusse Guillaume 1er de Hohenzollern tente de répondre favorablement aux intérêts français, c’est finalement l’équivoque fomentée par Bismarck sur la transcription de cette fameuse dépêche d’Ems (renoncement de la candidature du Prince Léopold) le 12 juillet 1870, qui provoque la susceptibilité française : Napoléon déclare la guerre au royaume de Prusse le 19 juillet 1870.

En résumé

Succession d’Espagne : en 1868, la reine Isabelle d’Espagne est renversée. Le parti républicain n’ayant cependant pas réussi à s’imposer, la succession à la Couronne d’Espagne est ouverte. Bataille de Sadowa (juillet 1866) : à la victoire de Sadowa, la Prusse obtient 10 états de l’Allemagne du Nord, parmi lesquels Francfort-sur-le-Main, le Duché de Nassau, le Holstein, le Hanovre et la Hesse-Cassel.

1870-1871 La guerre franco-prussienne en bref

La guerre qui oppose la France au royaume de Prusse et à ses alliés allemands, bien que brève, aura des conséquences dramatiques pour les deux nations et l’ensemble de l’Europe.

De l’humiliation ressentie par les Français et de l’arrogance nouvelle de l’Allemagne vont surgir les deux grands conflits mondiaux du XXe siècle. La France et l’Allemagne, qui éprouvaient jusque-là de la sympathie et même de l’attirance l’une pour l’autre, vont désormais se percevoir de façon très exagérée comme des « ennemis héréditaires ».

Les dernières cartouches

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Cette toile du peintre Alphonse de Neuville (1835-1885) est devenue la représentation la plus expressive de l’« année terrible » (1870-1871). Elle s’inscrit dans le récit national sur la longue liste de combats héroïques et désespérés (Alésia, Azincourt, Waterloo, Camerone…) par lesquels les Français et leurs ancêtres ont manifesté jusque dans le sacrifice suprême leur foi en la nation.

Les dernières cartouches montre la défense de l’Auberge Bourgerie à Bazeilles par le Division bleue, le 1er septembre 1870. Présentée au Salon de 1873, elle est aujourdhui déposée sur le lieu même du combat, dans la Maison de la Dernière Cartouche, à Bazeilles, près de Sedan (Ardennes).

Pendant 24 heures, les marsouins (fantassins) et les bigors (artilleurs), réunis au sein de la Division bleue, réussirent à faire battre en retraite des assaillants bavarois. Mais le 1er septembre 1870, l’armée prussienne revint en nombre. En infériorité numérique et en manque de munitions, les soldats français résistèrent tant bien que mal et les quarante derniers se retranchèrent avec le commandant Lambert dans une auberge en feu. La dernière munition fut tirée par le capitaine Aubert.

Manipulation diplomatique et politicienne

Le drame confronte deux personnalités contraires : le chancelier allemand Otto von Bismarck, géant qui s’est voué tout entier à la gloire de la Prusse, et l’empereur Napoléon III, autocrate pétri de bons sentiments et que révulse la vue d’un champ de bataille. Quand survient le drame, l’empereur est gravement affaibli par la maladie de la pierre. Il souffre le martyre et ne peut plus monter à cheval…

Bismarck, dès son arrivée aux affaires, a compris qu’il ne pourrait agrandir la Prusse qu’à la condition de neutraliser l’Autriche et la France. Il va avoir soin de les attaquer l’une après l’autre. L’Autriche lui laisse les mains libres après avoir été défaite à Sadowa en 1866. Il peut ainsi constituer une Confédération de l’Allemagne du Nord, avec 21 états sous la mainmise écrasante de la Prusse. Mais le chancelier aspire à achever l’unité allemande en rassemblant le nord et le sud dans une guerre contre la France.

Celle-ci a l’apparence d’une grande nation mais son armée est usée par les équipées coloniales et guère en état de soutenir une guerre moderne. Napoléon III lui-même en est conscient. Il entreprend avec son ministre Niel une grande réforme en 1868 mais il n’aura pas le temps de la mener à bien. 

Le 8 mai 1870, un référendum offre au régime impérial, dans sa nouvelle version libérale, un éclatant satisfecit populaire. Bismarck y voit un motif de précipiter les choses : il lui faut défaire la France avant qu’elle ne se soit trop renforcée. Il saisit le prétexte d’une « succession d’Espagne » pour amener la France à déclarer la guerre à la Prusse et convaincre les États d’Allemagne du sud de s’unir à celle-ci contre l’ennemi commun. Il y arrive par le caviardage de la dépêche d’Ems, qui déchaîne les passions.

Dans ce 1er acte qui va aboutir en six semaines à la défaite des armées impériales et à la capture de l’empereur à Sedan, on est frappé par la prépondérance de l’aléa humain. La maladie est cause de ce que l’empereur cède le 13 juillet au soir à son ministre belliciste et au clan des va-t’en-guerre (les « mamelucks ») alors que chacun croit la menace de guerre écartée et que Bismarck, déconfit, se dispose à démissionner ! Le chef du gouvernement Émile Ollivier prononce des paroles malheureuses : « De ce jour commence pour les ministres mes collègues et pour moi une grande responsabilité. Nous l’acceptons d’un coeur léger… d’un coeur confiant ».

L’empereur déclare donc la guerre le 19 juillet 1870. La France mobilise 265 000 hommes, sur un front de 250 kilomètres. De leur côté, la Prusse et ses alliés d’Allemagne du Sud en alignent immédiatement 600 000 grâce à une organisation bien rodée et à un réseau ferroviaire très dense.

Six semaines de guerre

Dès le 6 août, une armée française est battue à Forbach et perd la Lorraine. Le même jour, le maréchal de Mac-Mahon est battu à Froeschwiller-Woerth et perd l’Alsace en dépit de la charge héroïque des cuirassiers à Reichshoffen. Le maréchal Bazaine, nouveau commandant en chef, se laisse enfermer dans Metz.

L’empereur, affaibli par la maladie, rejoint le maréchal de Mac-Mahon au camp retranché de Châlons et tente de secourir Bazaine. Mais l’armée et Napoléon III lui-même doivent finalement rendre les armes à Sedan le 2 septembre 1870.

Deux jours plus tard, à Paris, à l’annonce de la nouvelle, les opposants proclament la IIIe République.

Le Gouvernement de la Défense Nationale, qui s’est saisi du pouvoir, tente de ranimer l’esprit de la Grande Révolution. Les républicains se mobilisent avec courage, tentant de sauver Paris et de repousser l’envahisseur. Leur folle entreprise suscite le ralliement de Garibaldi et même des « zouaves pontificaux » mais n’enthousiasme guère les masses rurales qui n’ont jamais montré d’intérêt pour cette guerre absurde.

Léon Gambetta organise à Tours une armée de la Loire en vue de mener une « guerre à outrance ». Mais ses efforts sont annihilés par la capitulation de Bazaine, plus soucieux de « défendre l’ordre social contre les mauvaises passions » que la patrie en danger.

De leur côté, affamés par un siège impitoyable de cinq mois, durant l’hiver 1870-1871, les Parisiens tentent dans un effort désespéré une « sortie torrentielle » à Buzenval, le 20 janvier 1871. C’est la fin d’une guerre qui aura pour l’essentiel duré six semaines, de la dépêche d’Ems à la capitulation de Sedan. Relativement meurtrière pour l’époque, elle aura causé environ cent mille morts dans chaque camp.

D’humiliation en humiliation

Le 18 janvier 1871, les envahisseurs proclament l’Empire d’Allemagne dans la Galerie des Glaces de Versailles. Dix jours plus tard, le 28 janvier, l’armistice est signé par Jules Favre pour quatre semaines, le temps d’élire une nouvelle assemblée. Bismarck tient en effet à ce que le futur traité de paix soit avalisé par un gouvernement légitime.

Dans un ultime acte d’héroïsme, le colonel Denfert-Rochereau, gouverneur de Belfort, rend les armes après 103 jours de siège sur un ordre exprès d’Adolphe Thiers.

Le 1er mars 1871, les vainqueurs défilent dans une capitale endeuillée et silencieuse. Saturés d’humiliation, abandonnés par le nouveau gouvernement, des Parisiens proclament une Commune insurrectionnelle. La répression, sous les yeux des assiégeants allemands, va causer environ 20 000 morts. Jules Favre et Adolphe Thiers concluent enfin avec Bismarck le traité de paix de Francfort.

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Ainsi prend fin une période qualifiée avec justesse par ceux qui l’ont vécue d’« année terrible ».

 

 

 NAPOLEON III (1808-1873)

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Neveu de Napoléon Ier. Président de la République de 1848 à 1852. Empereur français de 1852 à 1870, Napoléon III est né le 20 avril 1808. Il est mort le 9 janvier 1873. Son vrai nom était Charles Louis Napoléon Bonaparte.

Biographie courte de Napoléon III – Premier président de la République élu au suffrage universel, resté à la tête de la France pendant plus de vingt ans, Louis-Napoléon Bonaparte n’a pourtant pas réussi à s’imprimer durablement dans le cœur des français. De l’époque de son règne, les images qui restent sont avant tout celles transmises par la littérature. Or, outre le quolibet « Napoléon le petit » décerné par Victor Hugo, ces tableaux ne sont pas très flatteurs. Ainsi, tandis que Zola peint une France minée par l’affairisme et la misère ouvrière, Flaubert et Baudelaire ironisent sur la décadence bourgeoise. En somme, le règne de Napoléon III semble une énième variation d’un Ancien Régime sclérosé et autoritaire qui ne peut se résoudre à mourir. Pourtant, hostile aux conservateurs, admirateur des régimes libéraux et inspiré par le socialisme, Louis-Napoléon se rêvait en homme de la liberté.

L’héritage de l’Empereur

Charles Louis-Napoléon Bonaparte naît le 14 avril 1808 à Paris. Neveu de Napoléon Ier, il est le fils de Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, et d’Hortense de Beauharnais. Il passe l’essentiel de sa jeunesse en Suisse auprès d’une mère qui l’entretient dans le culte de l’Empereur et dans l’espoir de voir un jour la dynastie Bonaparte reprendre le pouvoir.

Dès 1830, il s’engage avec son frère en faveur de l’unification des royaumes italiens. Mais Napoléon Louis perd la vie l’année suivante dans les environs de Forli. Louis-Napoléon s’engage alors dans l’armée Suisse. Sorti officier d’artillerie de l’école militaire de Toul, il ne tarde pas à reprendre les armes contre l’Europe issue du Congrès de Vienne, mais cette fois dans son pays natal.

Faisant autorité chez les bonapartistes depuis la mort du duc de Reichstadt, Louis-Napoléon fomente un coup d’Etat dès 1836. L’objectif est de s’emparer d’une ville moyenne grâce à des soutiens dans l’armée française, puis de marcher sur Paris. Le jeune Bonaparte rêve de réitérer l’exploit des Cent jours. Le 30 octobre, il tente vainement de soulever la garnison de Strasbourg. A défaut d’une éclatante remonté vers la capitale, il se fait connaître auprès des gouvernants et du peuple. Il est condamné à l’exil et envoyé aux Etats-Unis.

Revenu en Angleterre, il tente à nouveau sa chance le 6 août 1840 en débarquant à Boulogne-sur-Mer. Ce nouvel échec lui vaut une peine d’emprisonnement perpétuel au fort de Ham, duquel il s’échappera six ans plus tard. Entre temps, il a écrit De l’extinction du paupérisme dans lequel il expose une vision de la politique à la croisée du Bonapartisme et du Saint-Simonisme.

Le premier président élu au suffrage universel

Lorsque la Révolution de février 1848 éclate, Louis-Napoléon quitte Londres pour rejoindre Paris. Bien qu’élu pour participer à l’Assemblé constituante, il est prié de se retirer. Toutefois, il est élu aux législatives en septembre. Candidat aux présidentielles de décembre, il bénéficie de la peur « rouge » engendrée par les émeutes de juin et des dissensions au sein de la gauche pour se faire élire avec une large majorité. Il remporte en effet 74% des suffrages.

Prenant ses distances avec l’Assemblée très conservatrice élue en mai 1849 et de moins en moins appréciée, il tente de conquérir les classes ouvrières. Il prend notamment parti pour le suffrage universel que l’assemblée aboli dès 1851.

De la présidence au Second Empire

Fort de sa légitimité auprès des classes populaires, Louis-Napoléon dissout l’Assemblée le 2 décembre 1851, annonce le rétablissement du suffrage universel et un plébiscite. Ce coup d’Etat s’accompagne d’une violente répression de l’opposition : 27 000 personnes sont arrêtées tandis que de nombreux adversaires, comme Victor Hugo, choisissent l’exil. Le 27 décembre, le plébiscite entérine avec une large majorité la prise de pouvoir de Louis-Napoléon. Un an plus tard, le 2 décembre 1852, 48 ans jour pour jour après son oncle, Louis-Napoléon est sacré Empereur sous le nom de Napoléon III.

Il met alors en place un régime autoritaire et s’évertue à faire taire l’opposition : presse censurée, opposition muselée et droit de réunion inexistant. Il se marie en 1853 avec Eugénie de Montijo qui le conforte dans la voie du conservatisme. Parallèlement, il favorise investisseurs et notables, ce qui permet à la France de rattraper son retard économique et industriel, notamment sur l’Angleterre. Les chemins de fer en sont la parfaite illustration : en vingt ans, le réseau passe de 3 000 à 18 000 km.

A l’extérieur, Napoléon III cherche à redonner du poids à la France dans les relations Européennes. Dès 1854, pendant la guerre de Crimée, il trouve un allié de choix dans l’Angleterre, ancien ennemi de son oncle. Deux ans plus tard, le traité de Paris, qui règle le conflit, fait ressurgir la France au cœur des puissances internationales. En 1859, la campagne d’Italie contre l’Autriche-Hongrie permet à la France d’intégrer Nice et la Savoie.

Un Empire sur le déclin

Mais cette campagne est risquée pour Napoléon III. En 1858, l’Italien Orsini commet un attentat à la bombe contre le couple impérial. L’explosif manque sa cible mais cause la mort de huit personnes. L’Empereur décide alors de faire adopter une loi de sûreté générale, dite « loi des suspects » et qui provoque une nouvelle vague de répression de l’opposition.

Le pouvoir personnel de Napoléon III est à son apogée, et pourtant il devient hésitant. En Italie, il stationne ses troupes à Rome pour protéger les Etats pontificaux, empêchant finalement la réalisation de l’unité italienne. L’expédition au Mexique débutée en 1861 finit par un désastre en 1867, la France abandonnant Maximilien suite aux menaces des Etats-Unis.

Toutefois, à l’intérieur, tandis que la modernisation se poursuit, Napoléon III entrouvre la porte de l’Assemblée à l’opposition et assouplit la censure. Le régime semble sur la voie de la libéralisation.

La chute dans l’indifférence

En 1870, Napoléon III se heurte aux provocations du chancelier prussien Otto von Bismarck. Ce dernier, qui espère une guerre contre la France, a manipulé une dépêche du roi Guillaume Ier de Prusse pour la rendre insultante : c’est la fameuse dépêche d’Ems. Napoléon III y répond en déclarant la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870. C’est une véritable déroute pour l’armée française. Le 2 septembre, Napoléon III doit capituler à Metz et est emprisonné. En France, le République est proclamée le 4 septembre et poursuit la guerre.

La défaite militaire entraîne donc la chute de l’Empire dans une indifférence presque absolue. Après sa libération, Napoléon III retourne vivre en Angleterre où il mourra le 9 janvier 1973 des suites d’une opération.

Partagé entre le romantisme napoléonien et une politique économique réaliste, Napoléon III a finalement permis à la France de gagner en stabilité et de se moderniser au prix de l’autoritarisme. Ainsi, il fut l’artisan d’un exceptionnel développement économique associé aux chemins de fer et aux noms d’Haussmann ou de Lesseps. Par ailleurs, après 80 années de révolutions et de troubles intérieurs, il permet à la France de gagner peu à peu en sérénité. Hormis l’épisode extrêmement violent de la Commune en 1871, les prochains troubles arriveront de l’extérieur en 1914 avec le début de la Première Guerre mondiale. Si la postérité, et notamment les intellectuels et les hommes politiques de la Troisième République, ont considérablement dégradé l’image de Napoléon III, celle-ci évolue désormais avec plus de neutralité.

NAPOLÉON III : DATES CLÉS

14 avril 1808 : Naissance à Paris

30 octobre 1836 : Tentative de coup d’Etat à Strasbourg

Louis-Napoléon tente de soulever la garnison de Strasbourg et échoue dès les premières heures. Il sera condamné à l’exil et partira pour les États-Unis.

6 août 1840 : Débarquement à Boulogne-sur-Mer

Nouvelle tentative de coup d’Etat et nouvel échec pour Napoléon III, cette fois à Boulogne-sur-Mer. Il sera condamné à une peine d’emprisonnement perpétuel au fort de Ham, duquel il s’échappera six ans plus tard.

20 décembre 1848 : Louis-Napoléon Bonaparte prête serment

Elu le 11 décembre à la présidence de la République avec 74% des suffrages, Louis-Napoléon Bonaparte prête serment devant la tribune et jure « en présence de Dieu et du peuple français, représenté par l’Assemblée nationale, de rester fidèle à la République démocratique, une et indivisible et de remplir tous les devoirs que (lui) impose la Constitution. » Peu après son discours le prince-président s’établira dans sa nouvelle résidence du palais de l’Elysée. En décembre 1851 le neveu de Napoléon Ier organisera un Coup d’Etat qui lui permettra de se faire sacrer empereur sous le titre de Napoléon III en 1852.

2 décembre 1851 : Coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte

Au petit matin, le président de la République Louis-Napoléon Bonaparte (élu en décembre 1848) organise un Coup d’Etat dans le but de restaurer l’empire. Les murs de Paris sont placardés d’affiches annonçant la dissolution de l’Assemblée et du Conseil. Les nouvelles dispositions prises par le prince-président, prévoient aussi de consulter le peuple par voie de référendum sur l’instauration d’une nouvelle Constitution. Le neveu de Napoléon Ier choisit d’agir le 2 décembre en souvenir du sacre de son oncle et de sa grandeur militaire le jour de la bataille. Tout comme son aïeul il deviendra empereur sous le nom de Napoléon III, le 2 décembre 1852

4 décembre 1851 : Répression de Louis-Napoléon Bonaparte

Deux jours après son Coup d’Etat, le président Louis-Napoléon Bonaparte organise une sanglante répression contre les insurgés (en majorité des ouvriers) s’opposant à sa prise de pouvoir. Les barricades qui se sont élevées depuis la veille sur les boulevarda parisiens sont prises d’assaut par l’armée. Les fusillades font environ 400 morts. En deux jours, la police du prince-président procède à plus de 25 000 arrestations. En province, 32 départements sont mis en état de siège, mais la résistance des paysans sera elle aussi écrasée dans le sang.

11 décembre 1851 : Victor Hugo s’exile en Belgique

Fervent opposant au Coup d’Etat de Napoléon III (2 décembre), Victor Hugo doit s’exiler en Belgique pour fuir la répression. Muni d’un faux passeport il prend le train de nuit pour Bruxelles. L’année suivant son exil se poursuivra sur l’île anglo-normande de Jersey puis en 1855 à Guernesey. Pendant plus de 15 ans, il écrira des satires contre celui qu’il appelle « Napoléon le petit ». Hugo ne reviendra en France qu’après l’abolition du Second Empire en 1870.

22 janvier 1852 : Création de la médaille militaire

Le président de la République Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, crée une nouvelle décoration : la médaille militaire. Elle est accordée aux sous-officiers et hommes de troupe pour leur ancienneté de service. Ainsi qu’aux officiers généraux qui ont commandé en chef devant l’ennemi.

17 février 1852 : Louis-Napoléon censure la presse

Le président de la République Louis-Napoléon Bonaparte établit un ensemble de mesures préventives et de sanctions visant à museler la presse. Par décret, il est interdit aux journaux de rendre compte des débats parlementaires et des procès autrement qu’en reproduisant les procès-verbaux officiels. La censure des images est rétablie. Les journaux ne respectant pas ce décret pourront être suspendus après un avertissement et définitivement supprimés s’ils récidivent. Entre mars 1852 et juin 1853, 91 avertissements seront délivrés par le ministre de la Police, Maupas.

21 novembre 1852 : Restauration de l’Empire

Le Sénat convoque les Français aux urnes en organisant un plébiscite sur le rétablissement de l’Empire. Le « oui » l’emporte très majoritairement, mais près de 2 millions d’électeurs se sont abstenus. Le Second Empire sera officiellement proclamé le 2 décembre. Louis-Napoléon Bonaparte deviendra le nouveau souverain des Français sous le nom de Napoléon III.

29 janvier 1853 : Napoléon III épouse Eugénie de Montijo

Eperdument amoureux depuis plusieurs mois, Napoléon III épouse la jeune espagnole Eugenia Maria de Montijo de Guzman, comtesse de Teba. Le mariage est célébré à Notre-Dame de Paris. Les festivités dureront deux jours. Le 16 mars 1856, l’impératrice Eugénie donnera naissance à son unique enfant, le prince impérial Napoléon-Louis.

22 juin 1854 : Le livret ouvrier généralisé

Craignant encore les agitations ouvrières, Napoléon III et l’Assemblée décident de renforcer les mesures de restrictions. Une loi est ainsi votée pour généraliser le livret ouvrier. Ce dernier a pour objectif de contrôler le travail et le déplacement des travailleurs, le maire ou le préfet étant maîtres de sa régularisation.

14 janvier 1858 : Attentat raté contre Napoléon III

L’empereur Napoléon III et l’impératrice Eugénie échappent de peu à un attentat à la bombe perpétré par le révolutionnaire italien Felice Orsini. L’explosion cause la mort de 8 personnes et fait 150 blessés. Orsini, partisan de la réunification italienne, reprochait à l’empereur d’entraver l’unification de son pays. Il sera condamné à mort et guillotiné le 13 mars.

19 février 1858 : Proclamation de la « loi des suspects »

La loi de sûreté générale est adoptée par l’Assemblée à 227 voix contre 24. Napoléon III, qui a été victime d’un attentat le 14 janvier, entend grâce à cette loi interner ou expulser toute personne ayant déjà subi des condamnations politiques. A partir du 24, des « suspects » seront arrêtés dans toute la France. Présentés à des commissions départementales, une centaine d’entre eux sera déportée en Algérie.

3 mai 1859 : La campagne d’Italie

A la suite de l’alliance conclue entre la France et la Sardaigne pour la formation de l’unité italienne, les forces franco-sardes, d’une part, et les troupes autrichiennes, de l’autre, entrent en guerre. Napoléon III, redoutant une intervention de la Prusse et suivant les conseils de modération de la Russie, mettra fin à la campagne en signant avec l’empereur d’Autriche François-Joseph l’armistice de Villafranca (Italie) en juillet 1859. Nice et la Savoie seront rattachés à la France.

12 février 1866 : Ultimatum des Etats-Unis à Napoléon III

Au nom de la doctrine Monroe (l’Amérique aux Américains), Washington somme l’empereur français de retirer ses troupes du Mexique. Napoléon III refuse et demande à Maximilien, empereur du Mexique depuis 1863, de constituer une armée nationale. L’expédition française au Mexique a commencé en 1862 quand l’empereur, sur les conseils du duc de Morny, décide de créer un empire catholique pour contrebalancer le pouvoir des jeunes Etats-Unis protestants. Il a placé à la tête du Mexique le frère de l’empereur d’Autriche, Maximilien. Mais face à la pression américaine et aux guérillas mexicaines, Napoléon III rappellera ses troupes en mars 1867, laissant Maximilien seul face aux insurgés mexicains.

23 octobre 1867 : Garibaldi envahit le Vatican

Giuseppe Garibaldi tente de s’emparer de l’état pontifical protégé par Napoléon III depuis le décret du 15 septembre 1864 signé avec le roi Victor-Emannuel II. Les troupes françaises interviennent et le Pape Pie IX obtient la protection de la France pour encore trois ans. Garibaldi échoue dans sa tentative de rallier le Vatican à l’unité italienne. Il sera définitivement battu à Montana le 3 novembre par les troupes du général de Failly et renoncera aux états pontificaux.

3 novembre 1867 : La bataille de Mentana

Les volontaires garibaldiens tentent de pénétrer à Rome et d’en chasser le pape Pie IX. Ils veulent remettre la ville au roi d’Italie Victor-Emmanuel II pour achever l’unité politique de la péninsule. Mais ils sont écrasés à Mentana (près de Rome) par les soldats pontificaux qui bénéficient du soutien d’un contingent français envoyés par Napoléon III. Le roi d’Italie attendra la défaite de la France face à la Prusse pour se saisir enfin de la ville de Rome et en faire sa capitale.

13 juillet 1870 : Fâcheuse dépêche d’Ems

A la suite de sa rencontre avec l’ambassadeur de France Benedetti au sujet de la succession au trône d’Espagne, le roi de Prusse Guillaume Ier rend compte de son rendez-vous au Ministre-président Otto Von Bismarck. Il lui adresse depuis Bad Ems un télégramme lui annonçant qu’il ne soutient plus la candidature de son cousin, le prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen au trône d’Espagne. Dès réception du message, Bismarck qui estime que le roi a agi par faiblesse, déforme la dépêche royale en lui donnant un tour belliciste. Il y est écrit que « le roi a refusé de voir l’ambassadeur de France » et qu’il lui a « fait dire qu’il n’avait plus rien à lui communiquer ». La France insultée par la dépêche d’Ems déclarera la guerre à la Prusse le 19.

19 juillet 1870 : La guerre de 1870 éclate

Napoléon III déclare précipitamment la guerre à la Prusse à la suite à la dépêche d’Ems. Bismark, qui a besoin d’une guerre pour renforcer l’unité Prussienne et aboutir au IIème Reich, avait déformé les propos de cette dernière pour provoquer Napoléon III. Ce-dernier, loin d’avoir la clairvoyance de son oncle, réagit vivement alors que son armée n’est pas prête. L’alliance germano-prussienne mobilise 800 000 hommes contre seulement 250 000 pour la France. La guerre de 1870 sera expéditive. En un mois et demi, les armées prussiennes captureront Napoléon III à Sedan et marcheront sur Paris.

2 septembre 1870 : Napoléon III vaincu à Sedan

L’armée des princes de Prusse et de Saxe encercle Sedan sur laquelle une partie de l’armée française s’était repliée après avoir tenté d’aller soutenir Bazaine à Metz. Coupée en deux et inférieure en nombre, l’armée ne peut rien contre les Prussiens. Napoléon III, présent dans la ville, capitule et est fait prisonnier. A Paris, l’Assemblée législative proclamera alors la fin de l’Empire et le début de la IIIème République. L’empereur s’exilera en Angleterre où il mourra trois ans plus tard.

9 janvier 1873 : Mort de Napoléon III

L’ex-empereur des Français meurt dans sa résidence de Camdem Place, dans le comté de Kent en Angleterre, où il vivait en exil depuis le désastre de 1870. Atteint de la maladie de la pierre, l’ex-Napoléon III était fortement handicapé. Deux interventions chirurgicales survenues le 2 et le 7 janvier avaient considérablement affecté son état général. Le neveu de Napoléon Ier et dernier souverain de France s’éteint quelques minutes avant que son chirurgien, le Docteur Thompson, ne tente une dernière opération. Il est 10h45.

 

Otto von Bismarck (1815-1898)

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OTTO VON BISMARCK – Homme politique allemand, Otto von Bismarck est né le 1 avril 1815 à Schönhausen (Allemagne). Il est mort le 30 juillet 1898 à Friedrichsruh (Allemagne). Il est à l’origine de l’unité allemande.

 Biographie courte de Otto von Bismarck – Otto Von Bismarck débute sa carrière politique comme élu de l’extrême droite au Landtag en 1847. Il met en œuvre une politique conservatrice et monarchiste en tant que parlementaire prussien (1851), ambassadeur en Russie (1859-1862) et en France (1862) puis Premier ministre et ministre des affaires étrangères sous Guillaume Ier (1862). Cette dernière fonction lui permet de chercher à constituer des alliances avec la France, la Russie et l’Angleterre.

Le projet de Bismarck est d’unifier l’Allemagne sous la gouvernance de la Prusse, et pour cela, la guerre contre l’Autriche, grande puissance voisine, lui paraît inéluctable. Il la déclenche en 1866, et sa victoire lui permet d’annexer une partie de l’Autriche et de former la Confédération d’Allemagne du Nord, dirigée par la Prusse. Bismarck déclenche ensuite une guerre contre la France en 1870. Cette guerre et la victoire prussienne qui la conclue rallient les Etats du Sud à ceux du Nord.

Le 18 janvier 1871, l’Empire allemand est ainsi proclamé. Bismarck est Chancelier du second Reich et Président du Conseil de Prusse, ce qui lui donne un pouvoir immense. Il met en place un système de protection sociale mais réprime cependant le mouvement socialiste. Il crée la triple Alliance en 1884 et se lance dans une politique coloniale qui, le plaçant en désaccord avec le nouvel empereur Guillaume II, précipitera sa chute politique en 1890.

  

OTTO VON BISMARCK : DATES CLÉS

 13 juillet 1870 : Fâcheuse dépêche d’Ems

A la suite de sa rencontre avec l’ambassadeur de France Benedetti au sujet de la succession au trône d’Espagne, le roi de Prusse Guillaume Ier rend compte de son rendez-vous au Ministre-président Otto Von Bismarck. Il lui adresse depuis Bad Ems un télégramme lui annonçant qu’il ne soutient plus la candidature de son cousin, le prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen au trône d’Espagne. Dès réception du message, Bismarck qui estime que le roi a agi par faiblesse, déforme la dépêche royale en lui donnant un tour belliciste. Il y est écrit que « le roi a refusé de voir l’ambassadeur de France » et qu’il lui a « fait dire qu’il n’avait plus rien à lui communiquer ». La France insultée par la dépêche d’Ems déclarera la guerre à la Prusse le 19.

 

10 mai 1871 : Signature du traité de Francfort

Le gouvernement provisoire de la France accepte le paiement d’une indemnité de 5 milliards de francs-or, la présence d’une armée d’occupation jusqu’au paiement de cette somme et surtout, la cession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Cette victoire renforcera le chancelier Otto von Bismarck et lui permettra d’unifier les Etats allemands autour de la Prusse.

 

24 avril 1884 : Naissance de l’empire colonial allemand

Le chancelier allemand Otto von Bismarck proclame la souveraineté de l’Empire allemand sur le Lüderitz-land ou Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie). C’est le début de L’empire colonial allemand qui comprendra en plus du Sud-Ouest africain : le Tanganyika, le Rwanda-Burundi, le Cameroun, le Togo, et une partie de la Nouvelle-Guinée. Il sera partagé entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale en 1919.

 

26 février 1885 : L’Europe se partage le continent africain

Convoquée le 15 novembre 1884 à l’instigation du chancelier de Prusse Otto Von Bismarck, la conférence de Berlin s’achève. Les 14 pays européens présents et les Etats-Unis mettent un terme aux conflits coloniaux qui enveniment le continent africain en se le partageant. Le roi des Belges, Léopold II, obtient le Congo à titre personnel. La Grande-Bretagne renonce à ses prétentions sur ce territoire et assoit son hégémonie sur un axe allant du Cap jusqu’au Caire. La France se voit attribuer toutes les terres au sud du Sahara et l’Allemagne, l’Afrique de l’Ouest. La conférence de Berlin décide aussi de la libre circulation des navires marchands sur les fleuves Congo et Niger.

FRANCE, HISTOIRE, HISTOIRE DE FRANCE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PLONGER DANS L'HISTOIRE : UN CHOIX DE DIX OUVRAGES

Plonger dans l’histoire : un choix de dix ouvrages

Lecture et confinement :

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1

LA GUERRE DES GAULES

La Guerre des Gaules

Jules César

Paris, Flammarion, 1993. 284 pages

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Quatrième de couverture

Les Commentaires de la Guerre des Gaules ont été rédigés alors que César venait de vaincre Vercingétorix et voulait faire connaître à l’opinion romaine, avant sa candidature à un second consulat, les épisodes de sa belle conquête. Ses adversaires répandaient alors mille bruits sur son compte. La rédaction de La Guerre des Gaules fut donc, avant tout, l’acte d’un chef vainqueur qui rétablit les faits et coupe court aux intrigues et calomnies de ses ennemis politiques. Pourtant, il n’y a dans La Guerre des Gaules ni omission capitale, ni mensonge, nulle rhétorique, rien que des faits. C’est un général qui écrit, selon le mot de Quintilien, «avec le même esprit qu’il fait la guerre».

En histoire ancienne on peut revenir aux sources de la France, et d’ouvrir La Guerre des Gaules, de César. Loin du souvenir rébarbatif des versions latines, prendre le livre à la première page c’est  suivre  le conquérant romain sur les antiques chemins de ce qui n’était pas encore la France. C’est aussi suivre le récit rapidement des marches et des contre-marches, des batailles, des ralliements et des trahisons, des folles espérances, des victoires et des défaites. La Guerre des Gaules fait aussi parti de la geste nationale à travers Vercingétorix. On peut prendre l’édition des Belles Lettres, en deux volumes, car la traduction y est très vivante et accompagnée d’utiles notes de bas de page donnant des détails historiques et géographiques qui augmentent encore la saveur du texte.

 

 

2

JEANNE D’ARC

Jeanne d’Arc

Régine Pernoud, Marie-Véronique Clin

Paris, Fayard, 1986. 447 pages

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En histoire médiévale, parce que cette année est celle du centenaire de sa canonisation, il faut absolument lire la biographie de Jeanne d’Arc publiée par Régine Pernoud et Marie-Véronique Clin aux éditions Fayard, rééditée en format poche en 2011. Outre une histoire suivie et admirablement écrite de la vie de notre héroïne nationale, l’ouvrage est agrémenté de très nombreuses biographies sur tous les compagnons de cette épopée. En refermant le livre, on ne connaîtra  pas seulement mieux cette grande sainte que tout le monde cite en ignorant la réalité de son existence, mais on aura aussi une vision d’ensemble sur la France de ce début de XVe siècle.

Présentation de l’éditeur

Personnage le plus célèbre de l’histoire de France, Jeanne d’Arc n’a cessé de fasciner. Biographie méticuleuse de celle qui fit irruption dans l’histoire en changeant le cours de la guerre de Cent Ans, fit couronner le roi et fut condamnée au bûcher après un procès inique en 1431. Ce livre raconte l’itinéraire extraordinaire de la jeune bergère de Domrémy. Il resitue Jeanne dans son contexte et brosse les portraits des principaux protagonistes de son histoire. Les auteurs livrent tous les éléments connus qui éclairent le mythe et les controverses qu’elle suscita, dont sa canonisation tardive et les polémiques contemporaines portent encore la trace. Paru en première édition chez Fayard en 1986.

 

Critique

Cette guerre dura cent ans. Elle faillit faire de la France une terre anglaise. En 1429, alors que les Anglais sont aux portes d’Orléans, une voix venue des cieux se fait entendre, non au roi de France mais à une petite paysanne de Domrémy, Jeanne. Une mission lui incombe : sauver la France. Cette pieuse jeune fille met désormais sa vie au service de son roi et de son pays. Elle prend la tête de l’armée et sauve Orléans ; elle permet au roi d’être sacré et d’affermir ainsi son pouvoir. Trahie, livrée aux Anglais, jugée par les tribunaux ecclésiastiques pour sorcellerie, elle est brûlée vive à Rouen. Celle qui réussit à redonner du courage à tout un peuple entrait dans la légende nationale.

Dans un ouvrage didactique, enrichi de nombreuses illustrations et de biographies annexes, les auteurs nous font redécouvrir de manière très vivante l’histoire exceptionnelle de cette jeune femme devenue l’héroïne la plus populaire de France. –Gaëtane Guillo

3

LES CROISADES ET LES NORMANDS

Histoire des Croisades

Jean Richard

Paris, Fayard, 1996. 550 pages

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En histoire médiévale toujours si on remonte encore le temps on peut apprécier la lecture de deux ouvrages qui se complètent parfaitement, L’Histoire des croisades, de Jean Richard, publiée chez Fayard en 1996, rééditée en poche en 2012, et celle des Empires normands d’Orient, de Pierre Aubé, publiée chez Perrin, dans la collection Tempus pour l’édition de 2006. Du IXe au XIVe siècle, entre Occident et Orient, toute l’histoire de la chrétienté se dévoilera, dans sa limpidité, avec ses gloires et ses limites, loin du livre noir et du livre d’or. Il faut lire ces ouvrages passionnants pour parler, ensuite, avec intelligence, des croisades et de ce Moyen Âge méconnu.

Il y a tout juste neuf siècles, le pape Urbain II lançait l’appel à la croisade qui allait jeter sur les routes de l’Orient des dizaines de milliers d’hommes venus de toute l’Europe. Le prix de cette première expédition fut lourd à payer pour la chrétienté, mais l’expansion turque était arrêtée, Constantinople dégagée, et le Saint-Sépulcre échappait aux Infidèles. Dès lors, les croisades eurent un autre objectif: la défense de ces Etats latins, chargés de souvenirs bibliques, où affluaient les pèlerins d’Occident.

Les premières défaites des chrétiens n’ébranlèrent pas le zèle pour la Terre sainte. Vague après vague, les pèlerins, attirés par les privilèges spirituels attachés à la délivrance des Lieux saints, continuaient à répondre aux appels des papes. Le mouvement s’intensifia quand Jérusalem tomba aux mains de Saladin, en 1187. La chrétienté réagit alors avec vigueur. Une des croisades toutefois dévia de sa route, et les croisés,  » mettant Dieu en oubli « , pillèrent Constantinople. Bientôt Innocent annonçait une nouvelle croisade; elle devait ouvrir la voie à la diplomatie et permettre à Frédéric II de se faire couronner à Jérusalem roi d’un royaume qui fut peu à peu reconstitué. Mais les répercussions de la conquête de l’Iran par les Mongols et un renversement d’alliances firent reperdre la Ville sainte.

C’est à ce moment que Saint Louis décidait de se croiser. Malgré l’échec de sa campagne d’Egypte, des établissements francs se maintenaient. Cette fois, les Mongols eux-mêmes arrivaient. Une autre forme de croisade s’esquissa, qui ne put empêcher les dernières places franques de tomber. Désormais, le but de la croisade serait d’assurer la défense du monde chrétien face à l’expansion des Turcs.

Epopée exaltant la foi et l’héroïsme pour les uns, temps de ténèbres pour les autres, les croisades ont bien été l’un des épisodes majeurs de l’histoire du monde. Au-delà de toute polémique, Jean Richard nous livre un récit magistral de cette aventure qui, deux siècles durant, mit en contact les Occidentaux avec l’Orient et leur ouvrit la connaissance des autres.

Jean Richard, membre de l’Institut, est l’un des meilleurs connaisseurs de l’Orient latin sur lequel il a publié de nombreux travaux. Il est aussi l’auteur d’une biographie de Saint Louis.

 

Les empires normands d’Orient 

Pierre Aubé

Paris, Tempus Perrin, 2006. 352 pages.

 

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La fabuleuse aventure de ces Nordmen francisés partis conquérir les rives de la Méditerranée.

L’action se passe aux XIe, XIIe, XIIIe siècles. La foi, la soif de richesse, l’appétit du pouvoir, le courage, l’azur du ciel sont les passions qui animent les héros de cette fabuleuse aventure. Ces Nordmen francisés, seigneurs du Cotentin partis conquérir les rives de la Méditerranée, sont devenus prince d’Antioche, rois de Naples et de Sicile. Frédéric de Hohenstaufen fut un de leurs prestigieux héritiers.

Médiéviste, Pierre Aubé a déjà écrit plusieurs ouvrages remarqués, dont Baudouin IV de Jérusalem (1980), Godefroi de Bouillon (1983) et Thomas Becket (1988), traduits en plusieurs langues. Sa monumentale biographie Saint Bernard de Clairvaux a reçu le Grand Prix de la biographie historique de l’Académie française.

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LES GUERRES DE RELIGION

Les Valois : De François Ier à Henri III, 1515-1589

Georges Bordonove

Paris, Pygmalion, 2010. 1005 pages.

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Franchissons les siècles, et nous voici en pleines guerres de religion. Il est délicat, ici, de conseiller un ouvrage grand public, fruit de la réflexion d’un universitaire. Le sujet est complexe et encore soumis aux passions. Alors, on peut aisément se plonger dans l’ouvrage rédité en 2020 : en un seul volume, des biographies des Valois de François Ier à Henri III, par Georges Bordonove. La plume est alerte, comme toujours chez Bordonove, et une certaine objectivité est respectée par l’auteur dans ce thème difficile. Par la vie et l’œuvre de nos rois, vous traverserez, avec un certain panache, les épisodes sombres des guerres de religion.

Quatrième de couverture

La dynastie des Valois-Angoulême nous plonge au cœur d’une période éblouissante, celle de la Renaissance que symbolisent aujourd’hui les merveilleux châteaux de la Loire. De la bataille de Marignan, qui consacre le Roi-Chevalier, à l’avènement de Henri IV, c’est tout un siècle à la fois glorieux et tragique qui défile à travers cinq règnes : ceux de François Ier, Henri II et ses trois fils, François II, Charles IX et Henri III, sans oublier l’omniprésente reine Catherine de Médicis. Car les crimes politiques abondent, la lutte entre catholiques et protestants fait rage au point de mettre en péril l’unité du pays. Mais, au-delà de ces conflits dont les traces ont subsisté pendant des siècles, ces souverains, mécènes et protecteurs des arts sous toutes leurs formes, parviennent à jeter les bases d’une puissante monarchie absolue qui hissera bientôt la France à la tête de l’Europe des Lumières. Cinq rois, cinq personnalités contrastées et investies de leur haute mission sacrée.

Biographie de l’auteur

Lauréat de l’Académie française et de la Bourse Goncourt du récit historique, grand prix des libraires, officier de la Légion d’honneur, George Bordonove conte la superbe épopée des rois qui ont fait la France. Refusant les facilités d’une vulgarisation simpliste de l’Histoire, il la clarifie afin d’en mieux traduire les palpitations vraies et les étonnantes analogies avec notre époque.

 

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LE GRAND SIÈCLE DES SAINTS

Pour le Grand Siècle, fort heureusement, nous avons sous la main un auteur hors du commun, avec François Bluche, dont le Louis XIV, publié chez Fayard, demeure l’incontournable pour connaître le XVIIe siècle et le règne du Grand roi. Pour une vision plus large de ce XVIIe qu’on appela « Le siècle des saints », il faut absolument lire Le Grand règne, recueil regroupant quatre ouvrages de François Bluche ; La vie quotidienne au temps de Louis XIV, Louis XIV, Louis XIV vous parle, Le « mécénat » de Louis XIV. Publiée en 2006, cette somme se lit avec plaisir, tant son érudition est servie par une plume agréable et dépouillée des lourdeurs d’un appareil de notes rejeté en fin d’ouvrage.

Louis XIV – François Bluche

François Bluche

Paris, Fayard/Pluriel, 2012. 1056 pages.

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François Bluche, historien spécialiste de l’Ancien Régime et professeur émérite à l’université de Paris, a aussi publié dans la collection « Pluriel » Le despotisme éclairé et Les Français au temps de Louis XVI.

Dans l’imaginaire collectif, le personnage de Louis XIV est synonyme de guerres, d’intolérance religieuse, de disettes, de frivolité ou à l’inverse d’austérité, selon la partie du règne à laquelle on s’intéresse. François Bluche a souhaité rompre avec cette historiographie et renouveler la démarche du biographe en l’ouvrant davantage sur l’entourage et le contexte politique, économique et culturel. Il accorde ainsi une large place à l’éducation du jeune souverain et à un événement tel que la Fronde qui conditionna ensuite toute la stratégie politique du monarque. Car Louis XIV ne fut pas qu’un guerrier, il fut également un grand réformateur.

 

Le Grand Règne: La vie quotidienne au temps de Louis XIV – Louis XIV – Louis XIV vous parle – Le  »mécénat » de …

François Bluche

Paris, Fayard, 2006. 1280 pages.

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Depuis la publication, en 1986, de la désormais classique biographie du Roi-Soleil par François Bluche, le jugement de Voltaire, pour qui le temps de Louis XIV (1643-1715) fut « le siècle le plus éclairé qui fut jamais », est très largement partagé. Ce livre fameux est ici complété par La Trie quotidienne au temps de Louis XII ; qui évoque avec vivacité les travaux et les jours de tout un peuple, et par Louis XIV vous parle, qui reproduit, met en scène et analyse les propos et écrits du Roi tels que nous les ont transmis les textes les plus variés. La somme de ces trois ouvrages de référence dessine de Louis XIV, de son règne et de son royaume une fresque grandiose.

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SUR LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION

Faisons encore un petit bond et abordons la Révolution française. Sur elle, tout a été écrit ou presque. Mais on peut aborder cette période sous un aspect peu abordé de la Révolution, celui de ses origines religieuses et celui du jansénisme. Pour cela, l’ouvrage  de Catherine Maire, publié chez Gallimard en 1998, De la cause de Dieu à la cause de la Nation, le jansénisme au XVIIIe siècle est à conseiller. À la suite de cette grande historienne, vous plongerez dans un autre XVIIIe siècle ; non pas celui des philosophes, mais celui d’une chrétienté en mutation, déchirée, où se mêle le religieux et le politique, et de laquelle sortira la Révolution de 1789.
De la cause de Dieu à la cause de la Nation: Le jansénisme au XVIIIᵉ siècle

Catherine Maire

Paris, Gallimard, 1998. 710 pages.

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Quatrième de couverture

Connaissez-vous l’abbé d’Etemare ? Connaissez-vous l’avocat Le Paige ? Probablement pas. Pourtant, ces deux inconnus de l’histoire ont sûrement été parmi les plus importants acteurs du XVIIIᵉ siècle français. Ils ont été, l’expression mérite pour une fois d’être employée, les «chefs d’orchestre clandestins» de l’agitation janséniste qui, de la résistance contre la bulle Unigenitus en 1713 à l’expulsion des Jésuites en 1764, en passant par les convulsions de Saint-Médard, n’a cessé d’occuper le devant de la scène publique. Ce livre s’emploie à tirer leurs œuvres et leurs entreprises de l’ombre. Il fallait, pour percer à jour l’énigme de ce mouvement qui a déconcerté des générations d’historiens et pour saisir la cohérence de ses différents visages, commencer par dégager son originalité en regard de ses illustres ancêtres du Grand Siècle. Elle repose sur deux piliers : une théologie de l’histoire, le «figurisme», à base de correspondances entre l’Écriture sainte et la suite des temps, et une doctrine de la résistance dans l’Église, le «Témoignage de la vérité», à base d’appel au jugement des fidèles. On comprend, à partir de là, la dynamique du phénomène dans ses trois grands moments. On comprend comment la protestation d’un petit groupe de clercs contre la condamnation pontificale d’un livre suspect, à l’instigation de Louis XIV, a pu déboucher sur l’organisation d’une formidable machine de propagande clandestine, la première du genre, sans doute, et la première, en France, à faire intervenir l’«opinion publique». On comprend la teneur de l’étrange flambée convulsionnaire, nourrie d’un enseignement figuriste qui échappe à ses promoteurs. On comprend enfin la curieuse stratégie des parlements dans leur opposition à Louis XV, transposition dans l’État de la démarche de résistance préalablement élaborée et testée dans l’Église. C’est tout un pan du siècle des Lumières qui s’éclaire de la sorte, grâce à l’exhumation des réseaux et des menées de ces théologiens-hommes d’action, acharnés à se cacher. Mais plus largement, ce sont les voies par lesquelles a cheminé l’ébranlement pré-révolutionnaire du trône et les rapports entre religion et politique dans le cadre de l’absolutisme, qui en acquièrent une nouvelle intelligibilité.

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UN AUTRE XIXE SIÈCLE

Les bouleversements de la Révolution et de l’Empire franchis à grands pas, on peut se ploinger dans ce XIXè siècle qui vit tant de bouleversements internationaux et de changements dans les sociétés. Si l’on ne se plonge pas dans les récits des révolutions et des guerres on peut prendre le temps de découvrur un prince en exil que l’histoire a fini par oublier ! Ne dit-on pas que : « Malheur aux vaincus ! ». Là aussi, c’est un autre XIXe siècle qui s’ouvre à vous, avec ce livre de Daniel de Montplaisir, Le Comte de Chambord, dernier roi de France, publié chez Perrin en 2008, et qui donne un autre éclairage sur la vie politique française et européenne de ce temps, en s’appuyant largement sur des archives découvertes au début du XXIe siècle.

 

Le Comte de Chambord (Français) Broché – 29 mai 2008

Daniel de Montplaisir

Pris, Perrin, 2008. 748 pages.

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Pour l’histoire, l’homme reste le  » comte de Chambord « . Pour les royalistes, qui l’ovationnèrent comme  » duc de Bordeaux  » puis le reconnurent comme  » Henri V  » il fut le  » roi « , le dernier roi de France.

Il le fut doublement : le 2 août, lorsque son grand-père Charles X abdiqua en sa faveur, et le 24 août 1883, lorsqu’il mourut sans enfants, laissant béante une succession de France qui demeure irrésolue à ce jour.
L’alternance de ses silences et e ses prises de position souvent mystérieuses, passionnèrent les historiens. Pourquoi avait-il refusé la couronne que la chute du Second Empire lui offrait sur un plateau ? Son obstination à n’accepter de Restauration qu’avec le drapeau blanc cachait-elle un prétexte pour échapper à son destin ou bien un manque consternant de sens politique ?
Faute de réponse, l’histoire oublia le comte de Chambord. Jusqu’à ce que ses archives privées, que l’on croyait perdues, soient récemment retrouvées. Leur exploitation permet de redécouvrir le roi Henri V et sa raison d’être : se préparer à assumer la charge de la France. Elle permet aussi de dépeindre l’homme qui, loin des cercles royalistes qui en firent une icône, mena la vie quotidienne d’un haut personnage de son sens politique ?
Le présent ouvrage dissipe le mystère politique et humain. Mais l’héritage du dernier monarque continue de planer comme une ombre sur l’histoire de France.

Daniel de Montplaisir, conseiller de l’Assemblée nationale et historien est notamment l’auteur de La Monarchie (Le Cavalier Bleu, coll.  » Idées reçues « , 2003)

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UN PAPE DU XXE SIÈCLE

Voici le dernier siècle. L’histoire du XXè siècle n’a pas fini de raviver les passions tant il est encore proche de nous. Les conflits d’hier ne sont pa encore apaisés et il en est de même dans l’histoire de l’Eglise.  Puisque le pape François a décidé d’ouvrir les archives secrètes du Vatican correspondant au temps de son pontificat on peut profiter de cette occasion pour découvrir (ou redécouvrir)  Pie XII à travers la biographie que lui consacra Andrea Tornielli et que publièrent les éditions Tempora en 2009. C’est sans doute, pour le néophyte, la plus complète et la plus accessible des biographies au sujet de ce pape méconnu et calomnié. Vous n’y revivrez pas que la vie du pontife, mais surtout toute son œuvre publique, comme nonce apostolique sous Benoît XV, secrétaire d’État sous Pie XI, puis comme pape. Là encore, c’est tout le XXe siècle avec ses crises politiques et sociales qui se dévoilera devant vous, mais avec d’autres lunettes, celles du successeur de Pierre.

Pie XII 

Andrea Tornielli

Paris, Jubilé/Tempora, 2009. 812 pages.

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Par la durée de son pontificat, l’ampleur de son enseignement qui a inspiré une bonne partie des textes du concile Vatican II et la diversité des questions qu’il a traitées, Pie XII a véritablement fait entrer l’Église dans la modernité. Le pape Pacelli a du faire face aux idéologies modernes les plus meurtrières que furent le nazisme et le communisme et mener l’Église dans une période particulièrement troublée. Ce pape exceptionnel, admiré de ses contemporains, méritait un portrait plus fouillé que les habituels raccourcis médiatiques.

L’ouvrage d’Andréa Tornielli est un document décisif porté au dossier du pape.
Refusant tout a priori, cette biographie d’Eugenio Pacelli, n’est pas une hagiographie. De nombreuses sources dont une partie inédite constituée des archives privées Pacelli, et les témoignages du dossier de béatification ont permis d’établir une biographie historique des plus sérieuses.
L’auteur n’esquive pas les questions brulantes des relations du pape avec le IIIème Reich et le nazisme. Dans son intervention et son action autour de la Shoah, Pacelli est suivi pas à pas, ses écrits sont disséqués, ses démarches confrontées à ses contradicteurs.
La vérité des archives pour un portrait inédit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Michel Pastoureau et l’histoire des couleurs

 

Michel Pastoureau et l’histoire des couleurs

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Michel Pastoureau est né en 1947, il a publié notamment au Seuil, dans « La Librairie du XXIe siècle » : L’Étoffe du diable (1991), Une histoire symbolique du Moyen-Âge occidental (2004) et L’Ours. Histoire d’un roi déchu (2007). Son autobiographie Les Couleurs de nos souvenirs a reçu le prix Médicis Essai en 2010.

Il est professeur à la Sorbonne et à l’école pratique des Hautes Etudes où il est titulaire de la chaire d’Histoire de la symbolique occidentale.
Historien de la symbolique occidentale mondialement connu pour ses travaux sur l’histoire des couleurs en Occident, il a également publié une dizaine d’ouvrages sur les significations de l’héraldique, sur les blasons et les armoiries.

 

Le Petit livre des couleurs

Michel Pastoureau, Dominique Simonnet

Paris, Points, 2014. 144 pages

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Ce n’est pas un hasard si nous voyons rouge, rions jaune, devenons verts de peur, bleus de colère ou blancs comme un linge. Les couleurs ne sont pas anodines. Elles véhiculent des tabous, des préjugés auxquels nous obéissons sans le savoir, elles possèdent des sens cachés qui influencent notre environnement, nos comportements, notre langage, notre imaginaire. Les couleurs ont une histoire mouvementée qui raconte l’évolution des mentalités.

L’art, la peinture, la décoration, l’architecture, la publicité, nos produits de consommation, nos vêtements, nos voitures, tout est régi par ce code non écrit. Apprenez à penser en couleurs et vous verrez la réalité autrement !

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Bleu : Histoire d’une couleur

Michel Pastoureau

Paris, Le Seuil, 2000

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L’histoire de la couleur bleue dans les sociétés européennes est celle d’un complet renversement : pour les Grecs et les Romains, cette couleur compte peu ; elle est même désagréable à l’œil. Or aujourd’hui, partout en Europe, le bleu est de très loin la couleur préférée (devant le vert et le rouge).

L’ouvrage de Michel Pastoureau raconte l’histoire de ce renversement, en insistant sur les pratiques sociales de la couleur (étoffes et vêtements, vie quotidienne, symboles) et sur sa place dans la création littéraire et artistique, depuis les sociétés antiques et médiévales jusqu’à l’époque moderne. Il analyse également le triomphe du bleu à l’époque contemporaine, dresse un bilan de ses emplois et significations, et s’interroge sur son avenir.

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Noir. Histoire d’une couleur

Michel Pastoureau

Paris, Le Seuil, 2008. 216 pages.

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Couleur de la mort et de l’enfer, le noir n’a pas toujours été une couleur négative. Au fil de son histoire, il a aussi été associé à la fertilité, à la tempérance, à la dignité. Et depuis quelques décennies, il incarne surtout l’élégance et la modernité.

Du noir des moines et des pirates au noir des peintres et des couturiers, Michel Pastoureau retrace la destinée européenne de cette couleur pas comme les autres. Il s’attache à cerner sa place dans les faits de langue, les pratiques sociales, la création artistique et le monde des symboles. Couleur à part entière jusqu’à ce que l’invention de l’imprimerie puis les découvertes de Newton lui donnent le statut particulier de non-couleur, le noir dévoile ici une histoire culturelle extrêmement riche, depuis les mythologies des origines jusqu’à son triomphe au XXe siècle.

Longtemps, en Occident, le noir a été considéré comme une couleur à part entière, et même comme un pôle fort de tous les systèmes de la couleur. Mais son histoire change au début de l’époque moderne : l’invention de l’imprimerie, la diffusion de l’image gravée et la Réforme protestante lui donnent, comme au blanc, un statut particulier. Quelques décennies plus tard, en découvrant le spectre, Newton met sur le devant de la scène un nouvel ordre des couleurs au sein duquel il n’y a désormais plus de place ni pour le noir ni pour le blanc : pendant presque trois siècles, ce ne seront plus des couleurs. Toutefois, dans le courant du XXe siècle, l’art d’abord, la société ensuite, la science enfin redonnent progressivement au noir son statut de couleur véritable.

C’est à cette longue histoire du noir dans les sociétés européennes qu’est consacré le livre de Michel Pastoureau. L’accent est mis autant sur les pratiques sociales de la couleur (lexiques, teintures, vêtements, emblèmes) que sur ses enjeux proprement artistiques. Une attention particulière est portée à la symbolique ambivalente du noir, tantôt pris en bonne part (fertilité, humilité, dignité, autorité), tantôt en mauvaise (tristesse, deuil, péché, enfer, mort). Et comme il n’est guère possible de parler d’une couleur isolément, cette histoire culturelle du noir est aussi, partiellement, celle du blanc (avec lequel le noir n’a pas toujours fait couple), du gris, du brun, du violet et même du bleu.

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Vert : Histoire d’une couleur

Michel Pastoureau

Paris, Le Seuil, 2013. 240 pages.

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Aimez-vous le vert ? À cette question les réponses sont partagées. En Europe, une personne sur six environ a le vert pour couleur préférée ; mais il s’en trouve presque autant pour détester le vert, tant chez les hommes que chez les femmes. Le vert est une couleur ambivalente, sinon ambiguë : symbole de vie, de sève, de chance et d’espérance d’un côté, il est de l’autre associé au poison, au malheur, au Diable et à ses créatures.

Le livre de Michel Pastoureau retrace la longue histoire sociale, artistique et symbolique du vert dans les sociétés européennes, de la Grèce antique jusqu’à nos jours. Il souligne combien cette couleur qui a longtemps été difficile à fabriquer, et plus encore à fixer, n’est pas seulement celle de la végétation, mais aussi et surtout celle du Destin. Chimiquement instable, le vert a symboliquement été associé à tout ce qui était instable : l’enfance, l’amour, la chance, le jeu, le hasard, l’argent. Ce n’est qu’à l’époque romantique qu’il est définitivement devenu la couleur de la nature, puis celle de la santé, de l’hygiène et enfin de l’écologie. Aujourd’hui, l’Occident lui confie l’impossible mission de sauver la planète.

 

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Rouge, Histoire d’une couleur

Michel Pastoureau

Paris, LE Seuil,  2016. 216 pages

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Le rouge est en Occident la première couleur que l’homme a maîtrisée, aussi bien en peinture qu’en teinture. C’est probablement pourquoi elle est longtemps restée la couleur « par excellence », la plus riche du point de vue matériel, social, artistique, onirique et symbolique.

Admiré des Grecs et des Romains, le rouge est dans l’Antiquité symbole de puissance, de richesse et de majesté. Au Moyen Âge, il prend une forte dimension religieuse, évoquant aussi bien le sang du Christ que les flammes de l’enfer. Mais il est aussi, dans le monde profane, la couleur de l’amour, de la gloire et de la beauté, comme celle de l’orgueil, de la violence et de la luxure. Au XVIe siècle, les morales protestantes partent en guerre contre le rouge dans lequel elles voient une couleur indécente et immorale, liée aux vanités du monde et à la « théâtralité papiste ». Dès lors, partout en Europe, dans la culture matérielle comme dans la vie quotidienne, le rouge est en recul. Ce déclin traverse toute l’époque moderne et contemporaine et va en s’accentuant au fil du temps. Toutefois, à partir de la Révolution française, le rouge prend une dimension idéologique et politique. C’est la couleur des forces progressistes ou subversives, puis des partis de gauche, rôle qu’il a conservé jusqu’à aujourd’hui.

Soutenu par une abondante iconographie, cet ouvrage est le quatrième d’une série consacrée à l’histoire sociale et culturelle des couleurs en Europe. Rouge.Histoire d’une couleur fait suite à Bleu. Histoire d’une couleur (2000), Noir. Histoired’une couleur (2008) et à Vert. Histoire d’une couleur (2013).

 

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Jaune – Histoire d’une couleur

Michel Pastoureau

Paris, Le Seuil, 2019. 240 pages

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Aujourd’hui, en Europe, le jaune est une couleur discrète, peu présente dans la vie quotidienne et guère sollicitée dans le monde des symboles. Il n’en a pas toujours été ainsi. Les peuples de l’Antiquité voyaient en lui une couleur presque sacrée, celle de la lumière, de la chaleur, de la richesse et de la prospérité. Les Grecs et les Romains lui accordaient une place importante dans les rituels religieux, tandis que les Celtes et les Germains l’associaient à l’or et à l’immortalité. Le déclin du jaune date du Moyen Âge qui en a fait une couleur ambivalente. D’un côté le mauvais jaune, celui de la bile amère et du soufre démoniaque : il est signe de mensonge, d’avarice, de félonie, parfois de maladie ou de folie. C’est la couleur des hypocrites, des chevaliers félons, de Judas et de la Synagogue. L’étoile jaune de sinistre mémoire trouve ici ses lointaines racines. Mais de l’autre côté il y a le bon jaune, celui de l’or, du miel et des blés mûrs ; il est signe de pouvoir, de joie, d’abondance.

À partir du XVIe siècle, la place du jaune dans la culture matérielle ne cesse de reculer. La Réforme protestante puis la Contre-Réforme catholique et enfin les  » valeurs bourgeoises  » du XIXe siècle le tiennent en peu d’estime. Même si la science le range au nombre des couleurs primaires, au même titre que le rouge et le bleu, il ne se revalorise guère et sa symbolique reste équivoque. De nos jours encore, le jaune verdâtre est ressenti comme désagréable ou dangereux ; il porte en lui quelque chose de maladif ou de toxique. Inversement, le jaune qui se rapproche de l’orangé est joyeux, sain, tonique, bienfaisant, à l’image des fruits de cette couleur et des vitamines qu’ils sont censés contenir.

Michel Pastoureau poursuit son histoire des couleurs : après Bleu (2000), Noir (2008), Vert (2013) et Rouge (2016), il invite à une observation de l’usage et de la symbolique du jaune à travers un parcours iconographique extrêmement riche (plus de 230 illustrations). Le médiéviste s’attache à la perception de cette couleur ambiguë, symbole un temps de l’hérésie, en explorant des champs aussi variés que la philologie ou l’héraldique. La perception du jaune est mise en lien avec l’évolution artistique (le clair-obscur) et sociale (le protestantisme). Cette couleur, délaissée par la Bible, mal aimée, connut un regain d’intérêt par une invention technique, le jaune d’argent utilisé dans les vitraux du XIVsiècle, et par des apports non occidentaux, comme les « chinoiseries ». Ce caractère ambivalent forge également le pouvoir d’évocation politique du jaune, comme le montre sa place dans les mouvements contemporains de contestation.

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Les couleurs de l’Occident: De la Préhistoire au XXIᵉ siècle 

Hervé Fischer

Paris, Gallimard, 2019. 512 pages.

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Quatrième de couverture

Nos couleurs d’aujourd’hui ne sont plus qu’une question de goût, dans un grand désordre que ne gouverne aucune règle. Pourtant, ce moment de leur longue histoire n’est qu’une exception.Toujours, les sociétés ont régi les significations de la couleur et ses usages magiques, religieux, politiques, sociaux selon des systèmes chromatiques qui ne se transgressaient pas sans risque et ne variaient qu’avec l’évolution des structures et des idéologies sociales. Hervé Fischer, en artiste et en sociologue, scrute l’oscillation permanente de la vision et de l’usage des couleurs en Occident entre deux pôles – rationalisation et irrationalité, contrainte et liberté – et dégage de leur tension les fondements d’une sociologie de la couleur, pour mieux en bâtir l’histoire. De la gamme rouge-jaune-noir-blanc des cavernes jusqu’aux fausses couleurs qui font voir l’univers invisible, des premières icônes jusqu’à la publicité et aux modes contemporaines en passant par le cercle de Chevreul, depuis les cathédrales colorées jusqu’au blanc des murs modernes, l’auteur dégage un chemin qui va du symbolisme des couleurs pures à l’invention du réalisme des couleurs, du clair-obscur de Rembrandt à la couleur lumière des impressionnistes et à l’anarchisme fauviste faisant écho aux crises sociales du temps. Vient alors l’idée du rôle moteur des grands artistes de l’Occident dans la trajectoire apparente des couleurs. On ne sait plus, au bout du compte, de la société ou de l’individu, qui agit sur l’autre pour bouleverser l’ordre établi – tout ce qui fait d’un Léonard, d’un Delacroix, d’un Van Gogh, d’un Matisse un révolutionnaire. Eux le savaient, et les citations de leurs écrits qui émaillent le texte de ce livre, en accord avec la pertinence des images, nous conduisent à mesurer, par leurs questionnements et leurs certitudes, la hauteur des débats et la puissance des enjeux qui se nouent autour de la couleur.

Biographie de l’auteur

Artiste, philosophe, sociologue, Hervé Fischer a publié plus de vingt ouvrages, est intervenu dans de multiples lieux du monde et a bénéficié de nombreuses expositions, dont une rétrospective mémorable au Centre Pompidou, à Paris, en 2017, dont on peut consulter le catalogue, Hervé Fischer et l’art sociologique.

Analyse dans la revue Etudes (avril-juin 2020)

Hervé Fischer, artiste et sociologue, relie les couleurs à leur symbolique sociale et construit des outils « sociochromatiques », grâce auxquels il aborde des domaines que ne traite pas Pastoureau, comme l’architecture. Il propose ainsi une archéologie de la couleur (dans le sens étendu que lui a donné Michel Foucault). Selon Fischer, le langage social des couleurs prend son sens à la fin de la période médiévale. Sa symbolique s’établit dès lors parallèlement à l’affermissement des institutions, jusqu’à l’explosion colorée du baroque. L’auteur montre qu’il existe une concordance entre le désordre chromatique et l’organisation sociale autour d’un État absolu. La couleur prend une dimension morale (ce qu’il appelle l’« éthique chromatique ») qui n’est pas sans rapport avec l’avènement de la bourgeoisie. L’usage intensif de la couleur la dote d’une valeur idéologique pleinement exploitée par le XXsiècle, sur lequel se concentre Fischer. À la « couleur pour la couleur » d’un Robert Delaunay s’oppose la conscience politique de la violence chromatique des Fauves. La subjectivité des couleurs apparaît alors comme une idée moderne, pensée comme une revendication de la liberté individuelle.

 

HISTOIRE, ITALIE, LES JARDINS A L'EPOQUE ROMAINE : L'EXEMPLE DE POMPEI, POMPEI (Italie), ROME (Italie)

Les jardins à l’époque romaine : l’exemple de Pompéi

 

Pompéi : jardin des fugitifs et Vésuve

L’architecture de jardin était très importante dans l’aménagement des maisons pompéiennes, plus de cinquante exemples de peintures de jardins ont été répertoriés.

 

Dans les fresques peintes de la Villa du Bracelet d’0r, on trouve un de ces jardins. Il témoigne de la richesse de leur propriétaire. 
Les peintres utilisaient des pigments de terre pour les tons rouges, jaunes et verts.
Ils employaient aussi des pigments minéraux tel le bleu égyptien.

En haut un bandeau sur fond noir décoré de petits tableaux avec guirlandes. 

En bas des plantes représentées derrière un treillage, au centre un jardin avec statues, fontaine, oiseaux.

 

Des études ont permis de reconnaître précisément chaque oiseau : la colombe, le geai reconnaissable aux trois couleurs de ses ailes, la grive, le merle, l’hirondelle, la pie, la perdrix, le loriot, l’aigrette…

 

Pour la flore, le liseron, le lis, le laurier-rose, le palmier, le rosier, le lierre, le coquelicot.

Illustration from 19th century

Bien avant, les poèmes d’Homère ont esquissé des scènes de paysages.

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Aux côtés de la cour, on voit un grand jardin avec ses quatre arpents enclos dans une enceinte. C’est d’abord un verger dont les hautes ramures, poiriers et grenadiers et pommiers aux fruits d’or et puissants oliviers et figuiers domestiques, portent sans se lasser, ni s’arrêter, leurs fruits ; l’hiver comme l’été, toute l’année.
Extrait de l’Odyssée – Homère – Le Jardin d’Alcinous

 

Aunes et peupliers et cyprès odorants, où gîtaient les oiseaux à la large envergure, chouettes, éperviers et criardes corneilles…Au rebord de la voûte, une vigne en sa force éploiyait ses rameaux, toute fleurie de grappes…quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient à travers des prairies molles, où verdoyaient persil et violette…

Extrait de l’Odyssée – Homère – La grotte de Calypso

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Mais la mort rôdait dans ces jardins….

EPIDEMIES, HISTOIRE, LES EPIDEMIES AU COURS DES SIECLES, MALADIE, MALADIES

Les épidémies au cours des siècles

Terribles épidémies

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Entre la peste et le choléra

Peste bubonique, grippe espagnole, choléra ou Sida… ces termes nous font frémir à leur évocation car ils résonnent en nous comme synonymes de mort brutale.

De locales, ces épidémies peuvent se transformer en pandémies, avec une portée intercontinentale ou mondiale. Elles sont devenues de plus en plus mortelles au fil de l’Histoire, facilitées par la densification des territoires et les déplacements de populations, et laissant des traces durables dans les corps, les esprits et les mœurs.

La première épidémie dont il nous reste une trace est la « peste d’Athènes » qui a ravagé la Grèce de 430 à 426 av. J.-C. et aurait causé la mort de dizaines de milliers de personnes, dont le stratège Périclès en personne. Rapportée par l’historien Thucydide, cette épidémie reste un mystère pour les scientifiques qui continuent d’en chercher la cause. On a d’abord pensé qu’il s’agissait du typhus mais des recherches récentes penchent pour une fièvre typhoïde…

Une chose est sûre : l’histoire des épidémies continue de s’écrire…

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Le plus grand fléau, la peste

 

La plus ancienne et la plus effroyable des pandémies demeure la peste, qui a sévi en Eurasie pendant près de deux mille ans et causé plus de victimes que les pires des conquérants.  Elle a été repérée pour la première fois dans le bassin méditerranéen en 541-542, au temps des rois mérovingiens et de l’empereur Justinien. Par ses ravages brutaux, en particulier à Byzance et au Proche-Orient, elle a ruiné les efforts de Justinien pour restaurer la grandeur romaine.

Chaque année ou presque, depuis lors, elle a prélevé son lot de victimes dans la population de l’empire, affaiblie par la misère et l’insécurité propres aux temps barbares. Puis, à partir de 767, au temps de Charlemagne, les chroniques occidentales en ont perdu la trace… mais elle est restée endémique en Orient, en Inde et en Chine.

Sous sa forme bubonique (avec apparition de « bubons » ou tumeurs à l’aine), la peste a fait sa réapparition en 1320 en Mongolie. En 1344, les Mongols assiègent la ville de Caffa (aujourd’hui Féodossia, en Crimée) et envoient des cadavres contaminés par-dessus les murailles. Des marins génois arrivent à fuir la ville mais en emportant avec eux le terrible bacille. En accostant à Marseille le 1er novembre 1347, ils vont ouvrir au fléau les portes de l’Occident.

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L’épidémie se développe d’autant mieux et plus vite que la population est épuisée. Après trois siècles d’expansion démographique, l’Europe est saturée d’hommes que les sols peinent à nourrir. Les disettes, famines et « chertés » se font plus fréquentes et à ces pénuries alimentaires s’ajoute la guerre entre Français et Anglais.

Les Européens croient au début que les miasmes de la peste se répandent par voie aérienne. Aussi n’ont-ils rien de plus pressé, lorsque l’épidémie atteint une ville, que de fuir celle-ci.

Le poète Boccace raconte cela dans le Décaméron, son recueil de contes écrit après que Florence a été atteinte par l’épidémie de 1347. Ce que ses contemporains ignorent, c’est que la fuite est la pire attitude qui soit car elle a pour effet d’accélérer la diffusion de l’épidémie.

La « Grande Peste » ou « Peste noire » va ainsi tuer en quelques mois jusqu’à 40% de la population de certaines régions, ressurgissant par épisodes ici ou là. En quatre ans, 25 à 40 millions d’Européens vont en mourir. Par milliers, des villages sont désertés. Les friches, la forêt et les bêtes sauvages regagnent le terrain perdu au cours des deux siècles précédents qui avaient vu les campagnes se développer et se peupler à grande vitesse…

La Chine n’est pas épargnée. La dynastie des Yuan, fondée par les Mongols, disparaît en 1368, peu avant que meure son dernier empereur, Toghon Teghur, non de la peste mais de la dysenterie. Les itinéraires commerciaux reliant l’Europe au reste du monde deviennent les grand-routes mortelles de la transmission de la peste noire. Ils seront remplacés au siècle suivant par des routes maritimes.

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Peste bubonique, peste pulmonaire

La peste proprement dite est de deux sortes. On distingue :
• La peste bubonique avec des pustules qui se nécrosent et des bubons dans le cou, des accès de fièvre, des vertiges et des délires, et néanmoins quelques guérisons quasi-miraculeuses,
• La peste pulmonaire, occasionnée par la présence du bacille dans la salive et entraînant une mort inéluctable dans les trois jours.

La variole, une arme de conquête ; la syphilis, un prêté pour un rendu

Également très meurtrière, la variole a régulièrement frappé les Eurasiens…

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Cette maladie infectieuse d’origine virale qui se manifeste par l’apparition de pustules (d’où son nom, dérivé du latin varuspustule) fut responsable de dizaines de milliers de morts par an rien qu’en Europe avant que ne soit mise au point la vaccination au XVIIIe siècle (la descendance du roi Louis XIV a ainsi été décimée par la variole en 1712).

Mais elle figure aussi en tête des armes de destruction massive ! Quand Christophe Colomb aborda en effet dans le Nouveau Monde, il apporta sans le savoir le virus de la variole aux Indiens qui ne bénéficaient d’aucune immunité, à la différence des Eurasiens, accoutumés à la côtoyer.

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En quelques décennies, selon les estimations de l’historien et démographe Pierre Chaunu, les neuf dixièmes des 80 millions d’Amérindiens en sont morts. Le conquistador Hernan Cortès, en 1520, fut lui-même servi par le virus quand il fit le siège de Tenochtitlan, capitale de l’empire aztèque, car la variole fauchait déjà les habitants plus sûrement que ses arquebusiers.

Mais en échange du virus, les Amérindiens allaient transmettent aux Espagnols une maladie vénérienne bactérienne contre laquelle ils étaient eux-mêmes immunisés, la syphilis, jusque-là inconnue dans le Vieux Monde. Le capitaine Martin Alonzo Pinzon, compagnon de Christophe Colomb, en fut en 1493 la première victime européenne.

 

La syphilis allait dès lors contaminer en un temps record la péninsule italienne, profitant de la guerre entreprise par le roi de France, Charles VIII, le 25 janvier 1494, première des guerres d’Italie. Cela lui valut d’être surnommée le « mal de Naples » par les Français… et « morbo gallico » ou mal gaulois, par les Italiens. Au XVIe siècle, la maladie poursuivit sa course dans tout le Vieux Monde et atteint Canton, en Chine du sud, dès 1511, à peine plus de quinze ans après son introduction en Europe.

La syphilis se manifeste chez les hommes par l’apparition d’un chancre sur les parties génitales puis, dans une phase secondaire, par une éruption sur tout le corps, enfin par une paralysie mortelle du cerveau, du cœur ou de l’aorte. Chez les femmes, la maladie peut se développer sans qu’on y prenne garde du fait de l’absence de chancre au stade primaire. Au stade secondaire, elle se manifeste par l’apparition de pigmentations autour du cou…

La syphilis a sévi pendant près de cinq siècles en Europe, jusqu’à la découverte de la pénicilline.

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Le grand retour de la peste

À la Renaissance, les recherches scientifiques ont permis de mieux cerner les causes des épidémies et d’y répondre avec plus d’efficacité que par  le passé. C’est ainsi que l’Italien Jérôme Fracastor a suggéré une contagion de la peste d’homme à homme ou d’animal à homme (et non par voie aérienne comme on le croyait).

On a donc entrepris d’isoler les villes et les régions contaminées avec des soldats. Cette technique dite de la « ligne » fut appliquée pour la première fois en Catalogne en 1478 et peu à peu perfectionnée par les Espagnols avec un réel succès : l’armée coupait les communications et tirait à vue sur les personnes qui tentaient de passer !

Cela n’empêcha pas la peste de faire son retour en Europe et de tuer encore quelques centaines de milliers de personnes, en 1575 puis en 1630 à Venise, l’une des cités les plus opulentes d’Europe, en 1628-1631, dans plusieurs villes françaises, de Toulouse à Dijon, en 1656, à Naples, en 1720 enfin à Marseille en 1720. C’est la dernière manifestation du fléau en Europe.

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Après la peste, le choléra

Au XIXe siècle, le Bengale a « offert » à l’humanité pas reconnaissante du tout une nouvelle maladie pandémique, le choléra.

Strictement limité à l’espèce humaine, le choléra est provoqué par une bactérie qui vit dans l’eau, sévit de manière persistante dans le delta du Gange. Cette bactérie attaque l’intestin et provoque diarrhées, vomissements et nausées.

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Le développement des échanges commerciaux a contribué à sa dissémination, à l’est vers la Chine et le Japon, à l’ouest vers l’Afghanistan, l’Iran, la Syrie, l’Égypte et le bassin méditerranéen.

En 1817, une première épidémie touche toute l’Asie et s’étend jusqu’à la côte orientale de l’Afrique, prenant ainsi un caractère pandémique.

La France fut touchée en 1832, lors de la deuxième épidémie. Elle en perdit son chef du gouvernement, Casimir Perier.

Pour lutter contre sa diffusion, les gouvernements européens instituèrent des organismes de santé publique et adaptèrent l’urbanisme aux contraintes de l’hygiène publique.

Pandémies et maladies « endémiques »

Une maladie est qualifiée d’endémique quand elle devient habituelle dans une région déterminée et s’installe dans la durée. C’est le cas de la syphilis, du moins pendant cinq siècles, ainsi que de la rougeole, du typhus, de la dysenterie et de la diphtérie au XIXe siècle. La rougeole, maladie endémique d’origine virale, apparue au VIIème siècle av. J.-C., a tué près de 200 millions de personnes, principalement des enfants en bas âge, jusque dans les années 1960. Le Sida, qui sévit depuis plus de 30 ans, est aussi devenu endémique en attendant les thérapies qui en viendront définitivement à bout.

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Les avancées scientifiques

La recherche scientifique a permis à partir de la Renaissance de lutter contre certaines épidémies endémiques. En 1796, contre la variole, le vétérinaire et médecin anglais Édouard Jenner a ainsi généralisé la vaccination découverte dans les décennies précédentes.

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La découverte par Louis Pasteur des microbes ouvre une nouvelle voie à la recherche. Lui-même met au point le vaccin contre la rage, maladie virale qui se transmet de l’animal à l’homme, en 1885.

Lors d’une cinquième vague de choléra, en 1883, l’un de ses rivaux, le médecin allemand Robert Koch, à qui l’on doit également la découverte de la bactérie responsable de la tuberculose (« bacille de Koch »), découvre le germe responsable de la maladie. Il inaugure une nouvelle discipline : la bactériologie.

Le bacille de la peste est quant à lui identifié en 1894 en Extrême-Orient par un chercheur pastorien d’origine suisse, Alexandre Yersin.

En 1905, les zoologistes allemands Fritz Schaudinn et Erich Hoffmann identifient la bactérie responsable de la syphilis comme étant le tréponème pâle.

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En 1928, Charles Nicolle reçoit le prix Nobel de médecine pour ses travaux sur le typhus en découvrant le rôle du pou dans la transmission de l’infection chez l’homme. En 1938, un vaccin contre le typhus est développé par le bactériologiste américain Herald Rae Cox.

Depuis 1945, l’usage de la pénicilline se démocratise et des traitements permettent d’endiguer, ou du moins de réduire la propagation des épidémies. Celles-ci sont endiguées, mais les bactéries et virus qui en sont responsables continuent de sévir, la peste y compris…

Sauf peut-être le virus de la variole qui a été totalement éradiqué en 1977 grâce à une campagne de vaccination massive.

XXe siècle : de la « grippe espagnole » au Sida en passant par le typhus

Alors que le monde est engagé dans une guerre plus meurtrière que jamais au début du XXe siècle, un virus mystérieux décime à pas de géant les populations.

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En quinze mois, de mars 1918 à mai 1919, l’humanité est frappée par la plus terrible épidémie de grippe qu’elle ait jamais connue, avec près de cinquante millions de victimes. Les Européens, encore plongés dans la Première Guerre mondiale, en prennent conscience par la presse espagnole, d’où son nom de « grippe espagnole », mais c’est en Asie que surviennent les quatre cinquièmes des décès. Longtemps restée un mystère, l’origine du virus a été révélée grâce aux recherches récentes menées par les scientifiques.

Elle est la pire épidémie du XXème siècle, mais pas la seule. Au même moment, le typhus revient frapper le monde et fait trois millions de morts en Russie bolchévique, pendant la guerre civile, entre 1918 et 1922. Il revient ensuite pendant la Seconde Guerre mondiale et frappe l’armée allemande enlisée à Stalingrad. Ses dégâts sont terribles dans les camps de concentration.

Du grec typhos « stupeur, torpeur », le typhus est une infection provoquée par les bactéries de la famille des Rickettsies, l’appellation ayant été donnée pour la première fois avec exactitude à la maladie infectieuse par Boissier de Sauvages, au XVIIIe siècle.

Apparue au Moyen Âge, la maladie sévit dans les prisons au XVIe siècle au point qu’on la surnomme la « fièvre des geôles ». En 1759, les autorités anglaises estiment qu’un quart des prisonniers meurent du typhus. Impossible de s’en débarrasser ! Des épidémies voient le jour en Irlande pendant la Grande famine de 1846-1849 ou encore durant la guerre de Crimée.

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Dans la seconde moitié du XXe siècle, d’autres grippes vont frapper fort mais jamais autant que la « grippe espagnole ». C’est le cas de la grippe asiatique d’origine aviaire qui fait près de 2 millions de mort en 1958 ou encore de la grippe de Hong Kong qui tue dix ans plus tard près d’un million de personnes.

Apparait ensuite un virus nouveau, dont les symptômes font penser à ceux de la syphilis. C’est le virus de l’immunodéficience humaine, qui est à l’origine de la maladie du Sida.

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Les premiers cas sont observés à la fin des années 1970 chez des patients homosexuels. Les chercheurs réalisent rapidement que toute la population peut être infectée.

Cette maladie, transmise du singe vers les hommes, serait apparue dans les années 1920 dans le bassin du Congo. Entre 1980 et 2010, elle va faire trente-six millions de morts.

Dans les pays occidentaux, sa propagation est aujourd’hui endiguée grâce à une importante politique de prévention et de protection et à l’arrivée des traitements antiviraux mais le Sida reste un fléau menaçant pour les pays moins développés, particulièrement en Afrique.

La mondialisation des virus

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La mondialisation des épidémies a débuté avec les Grandes Découvertes. Aux XXe et XXIe siècles, elle s’est accélérée avec la massification des échanges internationaux et l’accroissement démographique (il est plus facile à un virus ou une bactérie de se transmettre d’un être humain à l’autre quand la planète compte huit milliards d’êtres humains que lorsqu’elle en compte 250 millions comme à l’époque du Christ).

Partie de Chine en 2002, une épidémie de SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère) s’est mondialisée en 2003. Cette maladie infectieuse était causée par un virus appartenant à la famille du coronavirus, le Sars-CoV. Très contagieuse, elle se transmet d’homme à homme par voie aérienne (postillons…).

 

Le réservoir animal du coronavirus du SRAS a été identifié comme étant une chauve-souris insectivore. L’hôte intermédiaire qui a permis le passage du virus à l’homme est la civette palmiste masquée, animal sauvage vendu sur les marchés et consommé au sud de la Chine. En mars 2003, l’OMS a déclenché une alerte mondiale et grâce aux mesures d’isolement et de quarantaine, l’épidémie a pu être endiguée au prix de 800 morts (une broutille).

En 2009, la grippe A, d’origine porcine a à son tour semé la terreur. Surtout qu’elle est la deuxième pandémie de souche H1N1, la première étant la grippe dite espagnole… Mais l’abattage systématique des cheptels d’animaux contaminés, l’isolement des malades et la création rapide d’un vaccin permettent d’endiguer l’épidémie qui ne fait finalement « que » 280 000 victimes, c’est-à-dire à peu près autant qu’une grippe « classique » saisonnière.

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Au XXIe siècle, les arbovirus, qui ont pour vecteur des insectes suceurs de sang, les moustiques généralement, sévissent dans les pays moins développés et les régions tropicales. Le moustique, piquant une personne malade, absorbe le virus et infecte ensuite d’autres personnes en les piquant à leur tour.

Ces maladies tuent rarement mais entraînent des complications pouvant entraîner la mort. La première épidémie de ce type, le chikungunya, remonte à 1957 en Tanzanie. Plusieurs ont suivi sur les continents africains et asiatiques, notamment en Inde en 2006 où 2 millions de cas ont été recensés. Le virus a été détecté en Europe l’année suivante et aux États-Unis en 2013. Même si les arbovirus sont moins dangereux que d’autres épidémies, il n’existe pas de réel moyen de prévention autre que moustiquaire et répulsifs.

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Dans cette même famille, on rencontre la dengue, qui, dans sa forme la plus sévère,  a fait 21 000 victimes en 2008, mais aussi la fièvre jaune et le paludisme ainsi que la maladie du sommeil.

Des vaccins et des médicaments comme la quinine ont été élaborés pour lutter contre ces maladies mais elles n’en demeurent pas moins très mortelles. Le paludisme en particulier tue encore 500 000 personnes par an en Afrique et en Asie du sud.

 

Dans la famille des arbovirus, on peut aussi demander… Zika. Ce virus est responsable de la quatrième épidémie pour laquelle l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a décrété un état d’urgence mondiale. Ses symptômes ressemblent à ceux de la dengue ou du chikungunya : fièvre, maux de têtes, éruption cutanée, fatigue, douleurs musculaires et articulaires…

Détecté pour la première fois chez un singe en Ouganda en 1947, il a fait sa première apparition chez l’homme dans les années 1970. L’épidémie s’est déclarée en 2007 dans le Pacifique exportée en France en 2016.

En Afrique, le virus Ebola, découvert en 1976, a causé plus de 11 000 décès entre 2013 et 2016. Le réservoir naturel du virus serait la chauve-souris…

Tiens, tiens, la modeste chauve-souris serait aussi responsable du nouveau virus qui fait trembler le monde en 2020. Fin décembre 2019, ce nouveau virus de la famille du coronavirus, le Covid-19, a sévi dans la ville de Wuhan en Chine avant de s’exporter en Asie puis en Europe. Le 30 janvier 2020, l’OMS a qualifié l’épidémie « d’urgence de santé publique de portée internationale. »

En février 2020, de nouveaux cas se sont révélés en Corée du Sud, en Italie et en Iran. Avec ce nouveau coronavirus, le monde fait donc face à une nouvelle pandémie.

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Bacille ou virus ?

« Les antibiotiques, c’est pas automatique ». Oui mais pourquoi ? Et surtout dans quel cas ? Les antibiotiques sont efficaces contre les bactéries mais inefficaces en cas d’infection virale, c’est-à-dire d’une maladie causée par un virus, comme la grippe par exemple. Par contre, s’ils avaient  au Moyen Âge, la peste aurait pu être maîtrisée. Une petite explication s’impose.

  • Choléra, peste mais aussi tuberculose et tétanos sont des maladies provoquées par des bacilles. Quésaco ? Un bacille désigne simplement la forme allongée de la bactérie « en bâtonnet » (du latinbaculus, bâton). Pour rappel, une bactérie est un être vivant microscopique constitué d’une unique cellule entourée d’une paroi et dépourvue de noyau. Certaines, présentes dans notre corps, nous sont bénéfiques (pour la digestion par exemple), tandis que d’autres sont à l’origine de maladies graves. Première forme de vie apparue sur Terre, la bactérie est apparue il y a plus de trois milliards d’années !
  • Grippe, rage ou encore Sida et variole sont des maladies provoquées par des virus. Ce « poison »,d’après son étymologie latine, est un agent infectieux qui nécessite un hôte, souvent une cellule, qu’il utilise pour se répliquer. Environ vingt fois plus petit que la bactérie, son mécanisme a été mis en évidence en 1953 par le chercheur en biologie français André Lwoff, Prix Nobel de médecine 1965.

Et les microbes ? Ce terme fourre-tout regroupe virus, bactéries et tous les êtres vivants qui ne se voient qu’au microscope et provoquent des maladies (champignons, parasites, etc.). Il a été inventé par le chirurgien français Charles-Emmanuel Sédillot en 1878 et signifie « petite vie ».

 

 

 

XVIe siècle

La syphilis, cadeau empoisonné du Nouveau Monde

Pendant près de cinq siècles, de la découverte de l’Amérique à la découverte de la pénicilline, la syphilis a fait figure de maladie honteuse par excellence, en lien avec le sexe et la luxure. C’était avant l’apparition du sida…

 

Le « cadeau » des Indiens à Christophe Colomb

Le capitaine Martin Alonzo Pinzon, compagnon de Christophe Colomb, fut en 1493 la première victime européenne de la syphilis, une maladie vénérienne mortelle, jusque-là  inconnue dans le Vieux Monde.

La syphilis allait dès lors contaminer en un temps record la péninsule italienne, profitant de la guerre entreprise par le roi de France, Charles VIII, le 25 janvier 1494, première des guerres d’Italie. Cela lui valut d’être surnommée le « mal de Naples » par les Français… et « morbo gallico » ou mal gaulois, par les Italiens.

En 1504, un médecin espagnol, Rodrigo Diaz de l’Isla, la décrivit correctement et situa son foyer dans l’île d’Hispaniola (aujourd’hui Haïti). On comprit alors qu’elle avait été amenée en Europe par les marins de Colomb en contact avec les femmes Taïnos.

Syphilis et variole : troc mortel

La terrible maladie importée du Nouveau Monde a été qualifiée de syphilis vers 1530 (d’après un personnage des Métamorphoses d’Ovide). Elle a été aussi appelée vérole. Et plus tard grande vérole pour  la distinguer de la petite vérole, surnom de la variole.

La variole, maladie infectieuse du Vieux Monde, n’a rien à voir avec la syphilis mais, à l’inverse de celle-ci, elle a contaminé en un temps record le Nouveau Monde au XVIe siècle et en a décimé les habitants.

La mondialisation, une réalité dès 1500

Au XVIe siècle, la maladie poursuit sa course dans tout le Vieux Monde, jusqu’en Chine et au Japon. Elle est introduite en Extrême-Orient par les Portugais, lesquels ont établi un comptoir à Macao, à l’embouchure de la rivière des Perles, en aval de Canton, et fait son apparition à Canton, en Chine du sud, dès 1511, à peine plus de quinze ans après son introduction en Europe.

La syphilis se manifeste chez les hommes par l’apparition d’un chancre sur les parties génitales puis, dans une phase secondaire, par une éruption sur tout le corps, enfin par une paralysie mortelle du cerveau, du coeur ou de l’aorte.

Chez les femmes, la maladie peut se développer sans qu’on y prenne garde du fait de l’absence de chancre au stade primaire. La syphilis secondaire se traduit en particulier par l’apparition de pigmentations autour du cou des femmes qui en sont atteintes. C’est ce qu’on appelle ironiquement le  « collier de Vénus ». Dans sa conférence à l’Académie française, Le corps : esthétique et cosmétique, le philosophe Michel Serres suppose que c’est afin de le cacher que les coquettes de la fin de la Renaissance ont lancé la mode de la fraise, une collerette de dentelle à plusieurs couches superposées.

La syphilis n’a pu être maîtrisée qu’au XXe siècle, grâce à la découverte des antibiotiques. On ne connaissait auparavant d’autre remède que l’enduction du chancre avec une solution à base de mercure, pour soulager le mal.

Analogue au sida actuel par ses méfaits, la syphilis a frappé de nombreuses personnalités comme Alfred de Musset, Guy de Maupassant, Alphonse Daudet, le président Paul Deschanel, qui sauta en pyjama d’un train de nuit, le général Gamelin qui commandait les troupes françaises lors de l’invasion du territoire par la Wehrmacht…

 

 

 

14 mai 1796

Édouard Jenner découvre la vaccination

 

Le 14 mai 1796, un médecin de campagne vaccine un jeune garçon afin de le protéger contre la variole. Il utilise pour cela du pus provenant d’une maladie apparentée mais bénigne, la vaccine des vaches.  En cela, il se distingue de ses prédécesseurs qui, non sans risque, immunisaient leurs patients en leur inoculant la variole elle-même.

Par une action déterminée auprès de ses collègues,  Édouard Jenner  (47 ans), va donner à la vaccination une caution scientifique et la généraliser à l’ensemble de la population.

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Une maladie endémique aujourd’hui disparue

La variole est une maladie infectieuse qui se manifeste par l’apparition de pustules (d’où son nom, dérivé du latin varuspustule). Elle est surnommée abusivement « petite vérole » par référence à la syphilis ou « grande vérole », avec laquelle elle n’a rien à voir. Elle a été responsable jusqu’au XVIIIe siècle de dizaines de milliers de morts par an rien qu’en Europe (la descendance du roi Louis XIV a ainsi été décimée par la variole en 1712). Elle a surtout provoqué la quasi-extermination des Amérindiens sitôt après l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde. Ne bénéficiant d’aucune immunité contre le virus, ils ont vu leur nombre réduit d’environ 80 millions à quelques millions en moins d’un siècle.
Aujourd’hui, grâce à la vaccination systématique, cette maladie a disparu de la surface de la Terre (un cas unique à ce jour). Le dernier malade aurait été repéré en 1977 en Somalie.

Une pratique ancestrale mais mal maîtrisée

Très tôt, dès le Moyen Âge, on s’est aperçu que les personnes ayant survécu à la variole étaient définitivement immunisées contre le fléau. Le savant andalou Averroès y fait allusion et des praticiens ont l’idée d’inoculer la maladie à leurs patients, avec un maximum de précautions, afin de les protéger contre les fréquentes épidémies.

Dans la onzième de ses Lettres philosophiques (ou Lettres anglaises, écrites entre 1714 et 1738), Voltaire se fait l’écho de cette pratique et, tout au long du XVIIIe siècle, des médecins inoculent la variole à titre expérimental à leurs riches patients, tel Johann Struensee sur le prince héritier du Danemark en 1769.

Mais cette protection préventive n’est pas sans danger et elle nécessite que le patient soit très soigneusement isolé afin qu’il ne provoque pas lui-même une épidémie. Elle est limitée pour cela aux milieux aristocratiques et bourgeois.

Jenner invente la vaccination

Édouard Jenner, médecin de campagne passionné par la recherche, n’a pas craint de lancer une campagne préventive auprès de sa clientèle. Il s’est aperçu comme cela que plusieurs de ses patients étaient insensibles à l’inoculation. Après enquête, il a découvert qu’il s’agissait de valets de ferme en contact avec les vaches.

Il a pu faire le rapprochement avec la vaccine ou variole des vaches (en anglais, « cow-pox »). Cette maladie bénigne est courante chez les valets qui traient les vaches et entrent en contact avec les pustules des pis. Elle a pour effet de les immuniser contre la véritable variole, le plus souvent mortelle.

Édouard Jenner a l’idée d’inoculer par scarification non plus du pus de la variole mais du pus de la vaccine, beaucoup plus bénin et tout aussi efficace. Il prélève donc du pus sur la main d’une femme, Sarah Nelmes, qui a été infectée par sa vache, Blossom, atteinte de la vaccine, et l’inocule à un enfant de 8 ans, James Phipps.

James Phipps contracte ladite maladie sous la forme d’une unique pustule et en guérit très vite.

Trois mois plus tard, indifférent au « principe de précaution », le médecin lui inocule la véritable variole. À son grand soulagement, la maladie n’a aucun effet sur l’enfant. C’est la preuve que la vaccine l’a immunisé contre la variole en entraînant la formation d’anticorps propres à lutter contre l’infection.

Rapide diffusion de la vaccination

Édouard Jenner diffuse avec courage le principe de la vaccination dans le public, en encourageant la vaccination de masse. Ses opposants contestent l’innocuité de sa méthode ou même parfois dénoncent la prétention de vouloir contrarier les desseins de la providence.

Il publie à ses frais An inquiry into the causes and effects of the variolae vaccina (Enquête sur les causes et les effets de la vaccine de la variole) et jette les bases de l’immunologie appliquée à la variole. Il se satisfait d’une approche empirique et ne se soucie pas d’aller plus avant dans la compréhension du phénomène. Il appelle « virus » le facteur mystérieux de la vaccine (d’après un mot latin qui signifie poison).

Quittant son village natal de Berkeley, dans le Gloucestershire, le médecin se rend ensuite à Londres où il vaccine gratuitement des centaines de sujets. Bientôt ruiné, il revient exercer la médecine à Berkeley où il finit honorablement sa vie.

Entre temps, la pratique de la vaccination se répand très vite en Europe et en Amérique, contribuant au recul des épidémies.

À Boston, aux États-Unis, un disciple enthousiaste, le médecin Benjamin Waterhouse, vaccine sa propre famille dès juillet 1800. L’année suivante, il convainc le président Thomas Jefferson d’en faire autant. Quatre-vingts ans plus tard, Louis Pasteur découvre les fondements théoriques de la vaccination et en améliore la pratique en vaccinant contre la rage le petit Joseph Meister en 1885.

À ce jour, les grandes campagnes de vaccination contre la variole ont pratiquement éliminé ce virus de la surface de la terre.

Hygiène et santé

Contrairement à des idées reçues, l’Europe doit son essor démographique exceptionnel des XVIIIe et XIXe siècles à l’amélioration de l’hygiène et de l’alimentation, plus encore qu’à la vaccination et aux progrès de la médecine.

L’hygiénisme s’est développé dès le siècle des « Lumières », incitant chacun à prendre davantage soin de son corps, de son environnement et de sa nourriture.

Ainsi les jeunes femmes sont-elles peu à peu revenues à l’allaitement maternel… Et les autorités ont déménagé les cimetières, sources de nombreuses infections, des centres-villes vers la périphérie. Ces actions ont notablement amélioré l’espérance de vie des Européens en réduisant en premier lieu la mortalité infantile, sans qu’interviennent les techniques médicales.

Louis Pasteur, en démontrant l’importance de l’asepsie, a apporté à ces principes d’hygiène les fondements théoriques qui leur manquaient. La vaccination et les antibiotiques ont encore accru l’espérance de vie mais en intervenant sur la mortalité des adultes bien plus que sur celle des nourrissons.

 

 

 

La grippe espagnole

Cinquante millions de victimes

En quinze mois, de mars 1918 à mai 1919, l’humanité est frappée par la plus terrible épidémie de grippe qu’elle ait jamais connue, avec près de cinquante millions de victimes.

Les Européens, encore plongés dans la Première Guerre mondiale, en prennent conscience par la presse espagnole, d’où son nom de « grippe espagnole », mais c’est en Asie que surviennent les quatre cinquièmes des décès.

Longtemps restée un mystère, l’origine du virus a été révélée grâce aux recherches récentes menées par les scientifiques.

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Un terrain propice à l’installation du virus

Tout commence en février 1916. Le médecin-major de première classe Carnot observe à Marseille une « épidémie spéciale de pneumococcie » qui « a éclaté chez les travailleurs annamites avec une gravité considérable ».

Le taux de mortalité atteint 50% dans les centres hospitaliers qui accueillent ces appelés vietnamiens souffrant de pneumonie. Mais les médecins français ne s’inquiètent pas, il s’agit probablement d’un mal exotique étranger à la race blanche. Et, en pleine guerre, ils ont d’autres soucis en tête.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils ont sous les yeux les symptômes qui préfigurent la plus grande pandémie du siècle. Et que ce pneumocoque (bactérie pathogène) n’est pas d’importation coloniale.

Particulièrement virulent, il s’attaque de prime abord aux sujets étrangers à nos climats et vivant dans la promiscuité. Mais très vite, les Européens ne sont pas épargnés…

Le médecin-major Trémollières, chef du secteur de Besançon, témoigne : « Au cours de mes tournées dans les diverses localités du secteur, j’ai constaté la grande proportion de bronchites, de contagions pulmonaires, de pleurésies, de broncho-pneumonies et de pneumonies par rapport aux autres maladies. En particulier la pneumonie lobaire, franche, aigüe, semble prendre un regain de fréquence ; avant la guerre, elle se faisait très rare dans les hôpitaux de Paris. Peut-être l’était-elle moins à la campagne. En tout cas, le nombre des cas actuellement observés vaut d’être signalé. »

 

Les premières manifestations en Europe

On a longtemps cru que les premiers cas de grippe étaient apparus au États-Unis le 4 mars 1918, dans un camp de formation militaire de Fort Riley, au Kansas, avec 500 soldats en partance pour l’Europe hospitalisés en une semaine. Mais c’est bien plutôt en Europe que le virus se manifeste pour la première fois dès 1917.

En 1917, dans un camp militaire du nord de la France, à Étaples-sur-mer, des soldats souffrent d’une forte fièvre dont il apparaîtra plus tard que c’est la grippe « grippe espagnole ». Comment le virus aurait-il atteint ces malheureux ? Peut-être par le biais des oiseaux migrateurs qui nichent à proximité du camp, dans la baie de la Somme, et ont pu l’amener d’Asie.

Les cas d’infection se multiplient dès lors à travers la France, comme en avril 1918 dans les tranchées de Villers-sur-Coudun. La propagation du virus est due à la promiscuité dans laquelle vivent les soldats, dans des campements et des tranchées surpeuplés. Au mois de mai et juin 1917, les pneumonies se font de plus en plus mortelles. C’est la première vague de l’épidémie en Europe.

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Les symptômes sont épouvantables : fièvre et insuffisance respiratoire, hémorragies qui engorgent les poumons de sang, provoquant des vomissements et des saignements de nez. Les malades, dont le visage se teint de bleu par manque d’oxygène, meurent ainsi asphyxiés dans leurs propres fluides corporels. Ce n’est pas de la grippe même qu’on décède, mais de toutes ces complications qu’elle entraîne.

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Au départ, les victimes sont, comme souvent, les plus faibles : les plus jeunes et les plus âgés. Mais les mutations de la souche la rendent si virulente qu’elle affecte de plus en plus les adultes en bonne santé, de 15 à 35 ans. Finalement, ce seront eux les principales victimes. Dans la guerre qui décime l’Europe, l’épidémie passe inaperçue et les décès sont régulièrement attribués à la pneumonie.

Les médecins sont mobilisés pour soigner les soldats de leurs blessures et n’ont pas le temps de s’en soucier. D’autre part, la censure militaire est stricte. Les presses européennes et américaines ont l’interdiction de relayer des informations au sujet de ce virus.

Mais l’Espagne, qui a conservé sa neutralité dans le conflit, est épargnée par la censure et le 22 mai 1918, un premier journal madrilène diffuse l’information, d’où le nom de « grippe espagnole » qui va lui rester. Les Anglo-Saxons l’appellent, eux, « influenza », en référence au virus qui a fait 200 000 morts en Espagne en 1889. Le terme est d’origine italienne et désignait aux XVe et XVIe siècles les épidémies genre rhume, grippe ou bronchite sous l’« influence » de refroidissements atmosphériques.

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De l’épidémie à la pandémie

Les choses semblent se calmer à l’été 1918. L’épidémie serait-elle passée ? Bien au contraire, elle redouble de force et sa deuxième phase, entre les mois de septembre et novembre 1918, va s’avérer la plus mortelle, alors même que les soldats commencent à rentrer du front. Après les militaires, les civils sont affectés à leur tour.

Fin 1918, en Europe, l’épidémie connaît un nouveau répit avant d’entrer dans sa troisième et dernière phase en janvier-mai 1919. Profitant du retour des soldats, la grippe s’installe aussi en Australie.

Vaccins et sérums, recettes de grand-mères et tisanes (eucalyptus, quinine), ou encore saignée et injections d’essence de térébenthine, une multitude de traitement tous plus inefficaces les uns que les autres voit le jour. Les conseils abondent dans les journaux et les files d’attente s’allongent dans les pharmacies mais rien n’y fait. C’est la mutation naturelle du virus et surtout l’immunisation progressive de la population qui mettront un terme à la pandémie durant l’été 1919.  Mais ses effets perdureront : familles en deuil et complications sur le long terme chez de nombreux patients.

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Célèbres victimes

La grippe espagnole s’est soldée en Europe et en Amérique du nord par une addition de drames individuels sans répercussions notables sur la vie politique et sociale. L’une des victimes les plus célèbres en fut le poète Guillaume Apollinaire, mort le 9 novembre 1918, à 38 ans. Deux ans plus tôt, dans les tranchées, il avait été gravement blessé à la tempe.

L’écrivain Edmond Rostand est aussi mort de la grippe espagnole le 2 décembre 1918, à 50 ans. Franz Kafka, qui souffrait déjà d’une tuberculose, a aggravé son cas en contractant la grippe espagnole en octobre 1918. Il meurt en 1924. L’on peut encore citer le fondateur de la sociologie, Max Weber, le peintre autrichien Egon Schiele, le pionnier français de l’aéronautique Léon Morane, ou les frères Dodge, célèbres constructeurs automobiles américains.

Un bilan chaotique incertain

Le bilan de la grippe espagnole dans le monde a longtemps été sous-évalué faute de données  relatives aux pays non occidentaux. La recherche historiographique ayant beaucoup progressé à partir des années 1970,  l’historien Niall Johnson a pu avancer en 2002 une fourchette de 50-100 millions de victimes, très au-dessus des évaluations antérieures (15 à 30 millions de morts) ! Depuis lors, grâce à l’étude approfondie des tables de mortalité partout où elles étaient disponibles, on est repassé à une fourchette plus basse : 45-50 millions, ainsi que le souligne l’historien Freddy Vinet.

  • En Europe (Russie exceptée), il y eut 2,5 millions de morts (de 150 à 240 000 pour la France), pour une population totale d’environ 300 millions.
    • En Afrique, 2,5 millions de victimes sur une population d’environ 120 millions d’âmes.
    • En Amérique du nord, 1 million de victimes sur 90 millions d’habitants ; en Amérique latine, 500 000 sur 75 millions d’habtiants.
    • Au Japon, 300 000 sur 50 millions d’habitants.

La région la plus touchée demeure les Indes britanniques. Les archives britanniques permettent d’évaluer la surmortalité à 18 millions sur environ 300 millions d’habitants sur la période mars 1918-mai 1919.

Les principales incertitudes concernent la Chine, l’Eurasie, essentiellement l’Asie du sud, la Russie bolchevique et l’empire ottoman.

Dans les îles du Pacifique, où les populations n’étaient pas immunisées contre les maladies extérieures et au surplus avaient été fragilisées par la rougeole dans les décennies précédentes, on arrive à des taux de mortalité de 25% à 40% ; sont essentiellement frappés les jeunes adultes (15-35 ans). Le 16 novembre 1918, un paquebot venant de San Francisco avec plusieurs grippés à son bord accoste à Papeete. Les pompes funèbres sont dépassées par les événements et doivent entasser les corps dans des fosses communes. Les trois médecins de l’île sont eux-mêmes victimes de l’épidémie.

Cette pandémie a fait prendre conscience de la menace de la mondialisation des épidémies et maladies infectieuses. Car cette grippe n’est pas sans précédent, mais elle est la première à prendre une telle ampleur. La grippe précédente, en décembre 1889 – janvier 1890, qui était arrivée en Europe d’Asie par la Russie, n’avait pas marqué les populations qui s’en étaient débarrassé bien plus facilement.

Dans les années 1920, le président du Conseil Georges Clemenceau a ainsi créé en France un ministère de l’Hygiène, les services d’hygiène étant jusqu’alors répartis dans huit ministères différents. Ce système a été également adopté au Royaume-Uni, en Inde, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud. Le Comité d’hygiène de la SDN (Société des Nations), ancêtre de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), a été aussi créé pour prévenir les futures pandémies.

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À la poursuite du virus mystérieux

Aucune souche n’ayant été conservée, le virus de la grippe espagnole n’a été identifié que bien plus tard. En 1951, un jeune étudiant suédois travaillant à l’université de l’Iowa aux États-Unis, Johan Hultin, décide de consacrer sa thèse de recherche à l’isolement du virus disparu, à partir de prélèvements pulmonaires humains effectués sur des patients décédés en 1918 et inhumés en Alaska. Les populations inuites, très sensibles au virus, avaient été en effet décimées avec des taux de mortalité avoisinant 90%.

Mais Hultin échoue à cultiver le virus et, ne pouvant soutenir sa thèse, abandonne alors sa carrière de chercheur.

Quelques décennies plus tard, un médecin militaire, Jeffery Taubenberger, travaille sur l’identification de l’agent responsable d’une mystérieuse épidémie chez les dauphins et les phoques. En 1995, il parvient à identifier le virus à partir de cadavres de mammifères marins en utilisant une technique puissante d’amplification de l’ADN.

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Fier de son succès, il tente alors d’appliquer cette technique au virus de la grippe, bien que n’y connaissant rien. Il parvient à déterminer 15% du génome viral en travaillant sur des fragments de tissus pulmonaires de soldats morts de la grippe espagnole en septembre et octobre 1918.

En 1997, les résultats sont publiés dans la revue Science. Johan Hultin, alors âgé de 72 ans et profitant de la retraite à San Fransisco, est bouleversé par la lecture de l’article qui lui remémore sa thèse inachevée.

Le chercheur écrit immédiatement à Taubenbeger et propose d’aller effectuer, à ses frais, de nouveaux prélèvements en Alaska. Très déterminé, il se rend alors à Brevig Mission, un village d’Alaska de 200 habitants, à la recherche de cadavres. Avec l’autorisation des autorités locales, il exhume le corps parfaitement conservé d’une femme de 18 ans ensevelie dans le permafrost pour prélever un échantillon de son poumon. Il la baptise Lucy, « Lumière », nom du célèbre squelette de 3 millions d’années et envoie par la suite les prélèvements à Taubenberger.

Grâce à ces deux hommes, le génome du virus de la grippe espagnole a été enfin déterminé. Il s’agit d’une souche H1N1 (terme propre aux scientifiques), lointain ancêtre de la variante qui fit trembler le monde en 2009. Vraisemblablement d’origine chinoise, il s’avère cent fois plus mortel que le virus « classique » de la grippe.

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Le retour du fléau

Au XXème siècle, deux grandes pandémies ont suivi la grippe espagnole de 1918. Un virulent virus de la grippe est apparu dans les années 1950 et s’est répandu en Asie orientale en 1957. Il s’est diffusé à travers le globe faisant entre un et deux millions de victimes avant d’être endigué au milieu de l’année suivante.

En 1968, un nouveau type de grippe s’est déclaré à Hong Kong, faisant entre un et quatre millions de victimes. Ces épisodes et d’autres encore nous montrent qu’un siècle après la mère de toutes les pandémies, le risque subsiste dans notre monde surpeuplé et interconnecté.

Bien qu’elles aient fait trembler l’opinion, les grippes aviaires et porcines de 1997 et 2009 n’ont pas eu d’ampleur équivalente, faisant quelques centaines de morts pour la première et environ 18 000 pour la seconde. Mais rien n’exclut l’irruption prochaine d’une nouvelle pandémie, les mutations de virus étant imprévisibles…

 

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HISTOIRE, MALADIE, MOEURS ET COUTUMES, MOYEN AGE, PESTE, PESTE NOIRE

La peste noire au Moyen Âge

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La peste noire ou mort noire est le nom donné par les historiens modernes à une pandémie de peste médiévale, au milieu du xive siècle, principalement bubonique, causée par la bactérie Yersinia pestis. Cette pandémie a touché l’Asie, le Moyen-Orient, le Maghreb et l’Europe et peut-être l’Afrique sub-saharienne. Elle n’est ni la première ni la dernière pandémie de peste, mais elle est la seule à porter ce nom. En revanche, c’est la première pandémie à avoir été bien décrite par les chroniqueurs contemporains.

Elle a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ vingt-cinq millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du xixe siècle.

Cette pandémie affaiblit encore plus ce qui restait de l’Empire byzantin, déjà moribond depuis la fin du xie siècle, et qui tombe face aux Turcs en 1453.

 

Origines du terme

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Les contemporains désignent cette épidémie sous de nombreux termes : « grande pestilence », « grande mortalité », « maladie des bosses », « maladie des aines », et plus rarement « peste universelle » (qui doit être compris comme un équivalent de fléau universel). Le terme « peste noire » ou « mort noire » apparaît au xvie siècle. Il semble que « noir » doive ici être pris au sens figuré (terrible, affreux), sans allusion médicale ou clinique.

La popularité de l’expression serait due à la publication, en 1832, de l’ouvrage d’un historien allemand Justus Hecker  (1795-1850), Der schwarze Tod im vierzehnten Jahrhundert (La Mort noire au xive siècle). L’expression devient courante dans toute l’Europe. En Angleterre, le terme usuel de Black Death (mort noire) apparaît en 1843 dans un livre d’histoire destiné à la jeunesse. Au début du xxie siècle, Black Death reste le nom habituel de cette peste médiévale pour les historiens anglais et américains. En France, le terme « peste noire » est le plus souvent utilisé

Dans son ouvrage initial de 1832, Hecker dresse la liste des explications de l’emploi de l’adjectif « noir » : le deuil continu, l’apparition d’une comète noire avant l’épidémie, le fait qu’elle ait d’abord frappé les Sarrasins (à peau foncée), la provenance apparente de pays à pierres ou de terres noires, etc.. Cet ouvrage est à la base de celui d’Adrien Phillippe paru en 1853 Histoire de la peste noire.

Dans le langage médical français, jusqu’aux années 1970, le terme peste noire désignait plus particulièrement les formes hémorragiques de la peste septicémique ou de la peste pulmonaire.

  

Chroniqueurs et historiens

 

Histoire classique

Il ne manque pas d’écrits contemporains de la peste noire, comme la Nuova chronica du chroniqueur florentin Giovanni Villani, lui-même victime de la peste en 1348. Sa chronique s’arrête en 1346, mais elle est poursuivie par son frère Matteo Villani avec le récit détaillé de cette épidémie. Gabriel de Mussis (1280-1356) de Plaisance est l’auteur d’un Historia de morbo en 1348.

D’autres chroniqueurs notables sont les continuateurs de la chronique de Guillaume de Nangis à Saint-Denis ; Gilles Le Muisit à Tournai ; Simon de Couvin (?-1367) de Liège ; Baldassarre Bonaiuti  dit aussi Marchionne di Coppo Stefani (1336-1385) de Florence Louis Heyligen à Avignon et Michel de Piazza à Messine.

De nombreux auteurs, médicaux ou non, ont donné par la suite avis et observations, mais une approche proprement historique de la peste médiévale n’apparait qu’à la fin du xviiie siècle avec Christian Gottfried Gruner  (1744-1815) et Kurt Sprengel.

Le tournant décisif est pris en 1832 par Justus Hecker (voir section précédente) qui insiste sur l’importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L’école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avec Heinrich Haeser (1811-1885), et August Hirsch (1817-1894). Ces travaux influencent directement l’école britannique, aboutissant au classique The Black Death (1969) de Philip Ziegler.

 

Histoire multidisciplinaire

La découverte de la bactérie causale Yersinia pestis (1894), puis celle du rôle des rats et des puces, permettent de déterminer un modèle médical de la peste moderne dans la première moitié du xxe siècle. Ce modèle s’impose aux historiens pour expliquer et évaluer la peste médiévale. En même temps, ces chercheurs ont accès à de nouvelles sources locales officielles et semi-officielles, avec l’arrivée dans la deuxième moitié du xxe siècle de démographes, d’épidémiologistes et de statisticiens.

Le modèle initial de Hecker, représentatif d’une « histoire-catastrophe », quasi apocalyptique, est corrigé et nuancé. La peste noire n’est plus un séparateur radical ou une rupture totale dans l’histoire européenne. Nombre de ses effets et de ses conséquences étaient déjà en cours dès le début du xive siècle ; ces tendances ont été exacerbées et précipitées par l’arrivée de l’épidémie. Le phénomène « peste noire » est mieux situé dans un contexte historique plus large à l’échelle séculaire d’un ou plusieurs cycles socio-économiques et démographiques.

Un apport décisif est celui de Jean-Noël Biraben qui publie en 1975, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, où la peste noire (Europe occidentale 1348-1352) n’est qu’un aspect particulier des épidémies de peste qui se succèdent jusqu’au xviiie siècle, englobant l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient. Il est suivi en cela par nombre de chercheurs qui abordent la peste à différentes échelles spatio-temporelles, pas forcément centrées sur la peste noire du milieu du xive siècle, la plus connue du grand public.

À la fin du xxe siècle, l’étude de la peste noire médiévale apparait de plus en plus comme multidisciplinaire avec le traitement des données par informatique, l’arrivée de nouvelles spécialités comme l’archéozoologie ou la paléomicrobiologie. Si les notions initiales des premiers historiens paraissent se confirmer en général, la peste noire historique comporte encore de nombreux problèmes en suspens, non ou mal expliqués. Au début du xxie siècle, elle reste un objet vivant de recherches : mises en cause de données acquises, disputes et controverses avec pluralité de points de vue.

 

Et en Afrique sub-saharienne ?

On a longtemps supposé que la peste, actuellement endémique dans une partie de l’Afrique, était arrivée sur ce continent depuis l’Inde et/ou la Chine au xixe siècle. Des indices, notamment examinés par le programme de recherche GLOBAFRICA de l’Agence nationale de la recherche française, laissent cependant penser qu’on a sous-estimé la présence et les effets de l’épidémie dans la zone subsaharienne médiévale.

À cause du manque d’archives écrites pour cette région et du peu de trace archéologiques dans les zones de forêt tropicale, les historiens et archéologues ont d’abord estimé que la bactérie Yersinia pestis n’avait pas traversé le Sahara vers le sud via les puces et rats ou des navires marchands côtiers. On n’avait pas non plus retrouvé dans ces régions de grandes « fosses à peste » comme en Europe. Et les récits d’explorateurs venus d’Europe aux xve et xvie siècles ne rapportent pas de témoignages sur une grande épidémie.

Depuis, l’archéologie s’est alliée à l’histoire et à la génétique, plaidant pour une possible dévastation de la zone subsaharienne par la Peste à l’époque médiévale. Elle s’y serait propagée via les voies commerciales reliant alors ces régions à d’autres continents12.

À Akrokrowa (Ghana) les archéologues ont trouvé une communauté agricole médiévale très développée qui a subi un effondrement démographique au moment même où la peste noire ravageait l’Eurasie et l’Afrique du Nord, puis des découvertes similaires ont été faites dans le cadre du projet GLOBAFRICA pour des périodes situées au xive siècle à Ife (Nigeria chez les Yorubas), de même sur un site étudié à Kirikongo (Burkina Faso) où la population semble avoir été brutalement divisée par deux durant la seconde moitié du xive siècle. Dans ces cas il n’y a pas de signes contemporains de guerre ou de famine, ni de migration. Ces changements évoquent ceux observés ailleurs, dont dans les îles britanniques lors de la peste justinienne du vie au viiie siècle.

Les archives historiques éthiopiennes ont aussi commencé à livrer des mentions d’épidémies jusqu’ici ignorées pour la période allant du xiiie au xve siècle, dont l’une évoque une maladie qui a tué « un si grand nombre de gens que personne n’a été laissé pour enterrer les morts » et au CNRS, une historienne (Marie-Laure Derat) a découvert qu’au xve siècle, deux saints européens adoptés par la culture et l’iconographie éthiopienne ancienne étaient associés à la peste (Saint Roch et Saint Sébastien). En 2016 les généticiens ont aussi mis en évidence un sous-groupe distinct de Y. pestis qui pourrait être arrivé en Afrique de l’Est vers le xv-xvie siècle, uniquement trouvé en Afrique orientale et centrale, phylogénétiquement proche de l’une des souches connue pour avoir dévasté l’Europe au xive siècle (c’est même le parent encore vivant de la peste noire le plus proche note une historienne de la peste Monica Green). Un autre variant de la bactérie (aujourd’hui disparu) avait déjà sévi dans l’ouest de l’Afrique et peut-être même au-delà. Pour étayer cette hypothèse, de l’ADN ancien est cependant encore nécessaire.

 

Épidémies précédentes

Le Moyen Âge fut traversé par de nombreuses épidémies, plus ou moins virulentes et localisées, et souvent mal identifiées (incluant grippe, variole et dysenteries) qui se déclenchèrent sporadiquement. Hormis peut-être le mal des ardents, qui est dû à une intoxication alimentaire, la plupart de ces épidémies coïncidèrent avec les disettes ou les famines qui affaiblissaient l’organisme. Le manque d’hygiène général et notamment la stagnation des eaux usées dans les villes, la présence de marais dans les campagnes favorisèrent également leur propagation. Ainsi, l’Artois est frappé à plusieurs reprises en 1093, 1188, 1429, 1522.

La peste de Justinien (541-767) qui ravagea l’Europe méditerranéenne a été clairement identifiée comme peste due à Yersinia pestis. Elle fut sûrement à l’origine d’un déficit démographique pendant le haut Moyen Âge en Europe du Sud, et indirectement, de l’essor économique de l’Europe du Nord. Elle est considérée comme la première pandémie de peste ; sa disparition au viiie siècle reste énigmatique.

L’absence de la peste en Europe dura six siècles. Quand l’Europe occidentale fut de nouveau touchée en 1347-1348, la maladie revêtit tout de suite, aux yeux des contemporains, un caractère de nouveauté et de gravité exceptionnelle, qui n’avait rien de commun avec les épidémies habituelles. Pour les plus lettrés, les seules références connues pouvant s’en rapprocher étaient la peste d’Athènes et la peste de Justinien.

Contrairement à la peste de Justinien, qui fut essentiellement bubonique, la peste noire, due aussi à Yersinia pestis, a pu revêtir deux formes : principalement bubonique, mais aussi pulmonaire.selon les circonstances.

 

Chronologie

Origines

La peste bubonique sévissait de façon endémique en Asie centrale, et ce sont probablement les guerres entre Mongols et Chinois qui provoquèrent les conditions sanitaires permettant le déclenchement de l’épidémie. Elle se déclara en 1334, dans la province chinoise du Hubei et se répandit rapidement dans les provinces voisines : Jiangxi, Shanxi, Hunan, Guangdong, Guangxi, Henan et Suiyuan, une ancienne province disputée entre les empires mongol et chinois.

En 1346, les Mongols de la Horde d’or assiégèrent Caffa, comptoir et port génois des bords de la mer Noire, en Crimée. L’épidémie, ramenée d’Asie centrale par les Mongols, toucha bientôt les assiégés, car les Mongols catapultaient les cadavres des leurs par-dessus les murs pour infecter les habitants de la ville. Cependant, pour Boris Bove il est plus plausible d’imaginer que la contamination des Génois fut le fait des rats passant des rangs mongols jusque dans la ville, ou selon une théorie récente, plutôt des gerbilles.

Le siège fut levé, faute de combattants valides en nombre suffisant : Génois et Mongols signèrent une trêve. Les bateaux génois, pouvant désormais quitter Caffa, disséminèrent la peste dans tous les ports où ils faisaient halte : Constantinople est la première ville touchée en 1347, puis la maladie atteignit Messine fin septembre 1347, Gênes et Marseille  en novembre de la même année. Pise est atteinte le premier janvier 1348, puis c’est le tour de Spalato, la peste gagnant les ports voisins de Sebenico et de Raguse, d’où elle passe à Venise le 25 janvier 1348. En un an, la peste se répandit sur tout le pourtour méditerranéen.

Dès lors, l’épidémie de peste s’étendit à toute l’Europe du sud au nord, y rencontrant un terrain favorable : les populations n’avaient pas d’anticorps contre cette variante du bacille de la peste, et elles étaient déjà affaiblies par des famines répétées, des épidémies, un refroidissement climatique sévissant depuis la fin du xiiie siècle, et des guerres.

Entre 1345 et 1350, le monde musulman et la région du croissant fertile sont durement touchés par la pandémie. Partie de Haute-Égypte, elle touche Alexandrie, Le Caire en septembre 1348, atteint la Palestine, touche successivement Acre, Sidon,  Beyrouth, Tripoli et Damas en juin de la même année. Au plus fort de l’épidémie, Damas perd environ 1 200 habitants par jour et Gaza est décimée. La Syrie perd environ 400 000 habitants, soit un tiers de sa population. C’est après avoir ravagé l’Égypte, le Maghreb et l’Espagne qu’elle se répand finalement en Europe.

 

Diffusion

La peste noire se répandit comme une vague et ne s’établit pas durablement aux endroits touchés. Le taux de mortalité moyen d’environ trente pour cent de la population totale, et de soixante à cent pour cent de la population infectée, est tel que les plus faibles périssent rapidement, et le fléau ne dure généralement que six à neuf mois.

Depuis Marseille, en novembre 1347, elle gagna rapidement Avignon, en janvier 1348, alors cité papale et carrefour du monde chrétien : la venue de fidèles en grand nombre contribuant à sa diffusion. Début février, la peste atteint Montpellier puis Béziers. Le 16 février 1348, elle est à Narbonne, début mars à Carcassonne, fin mars à Perpignan. Fin juin, l’épidémie atteint Bordeaux. À partir de ce port, elle se diffuse rapidement à cause du transport maritime. L’Angleterre est touchée le 24 juin 1348. Le 25 juin 1348, elle apparaît à Rouen, puis à Pontoise et Saint-Denis. Le 20 août 1348, elle se déclare à Paris. En septembre, la peste atteint le Limousin et l’Angoumois, en octobre le Poitou, fin novembre Angers et l’Anjou. En décembre, elle est apportée à Calais depuis Londres. En décembre 1348, elle a envahi toute l’Europe méridionale, de la Grèce au sud de l’Angleterre. L’hiver 1348-1349 arrête sa progression, avant qu’elle resurgisse à partir d’avril 1349.

En décembre 1349, la peste a traversé presque toute l’Allemagne, le Danemark, l’Angleterre, le Pays de Galles, une bonne partie de l’Irlande et de l’Écosse. Elle continue ensuite sa progression vers l’est et vers le nord dévastant la Scandinavie en 1350, puis l’Écosse, l’Islande ou le Groenland, s’arrêtant aux vastes plaines inhabitées de Russie en 1351.

Cette progression n’est pas homogène, les régions n’étant pas toutes touchées de la même façon. Des villages, et même certaines villes sont épargnés comme Bruges, Milan et Nuremberg,  au prix de mesures d’exclusion drastiques, et il en est de même pour le Béarn et la Pologne (carte ci-contre).

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Guerres et peste

Les rapports entre la guerre et la peste s’expliquent de diverses façons selon les historiens, et il n’est pas toujours facile de distinguer entre les causes et les conséquences.

 

Guerre de Cent Ans

Les effets de la guerre de Cent Ans paraissent limités, car elle n’est jamais totale (étendue géographique, et dans le temps – existence de trêves). L’impact démographique direct est faible et ne concerne que la noblesse, quoique des massacres de populations civiles soient attestés (Normandie, région parisienne). Il n’en est pas de même pour les conséquences indirectes liées à l’économie de guerre (pillage, rançon, impôts) : la misère, l’exode, la mortalité sont aggravées. Le bon sens populaire associe la guerre et la peste dans une même prière : « Délivre-nous, Seigneur, de la faim, de la peste et de la guerre ».

La peste frappe Anglais et Français, assiégeants et assiégés, militaires et civils, sans distinction. Cette mortalité par peste est sans commune mesure avec les pertes militaires au combat (une armée de plus de dix mille hommes est exceptionnelle à l’époque). La guerre tue par milliers sur un siècle, la peste par millions en quelques années. La peste est l’occasion d’interrompre la guerre de Cent Ans (prolongation de la trêve de Calais en 1348), mais elle n’en change guère le cours en profondeur. La proximité de la peste limite les opérations (évitement des zones où la peste sévit). Des bandes armées ont pu disséminer la peste, mais aucune armée n’a été décimée par la peste durant la guerre de Cent Ans.

 

Autres conflits

D’autres historiens insistent sur l’influence de la peste sur le déroulement des opérations militaires, surtout en Méditerranée : la fin du siège de Caffa, la mort d’Alphonse XI lors du siège de Gibraltar, la réduction des flottes de guerre de Venise et de Gênes, l’ouverture de la frontière nord de l’Empire byzantin, la dispersion de l’armée de Abu Al-Hasan après la bataille de Kairouan (1348), l’arrêt de la Reconquista pour plus d’un siècle, etc..

 

Conséquences démographiques et socio-économiques

La peste eut d’importantes conséquences démographiques, économiques, sociales et religieuses.

Les sources documentaires sont assez éparses et couvrent généralement une période plus longue, mais elles permettent une approximation assez fiable. Les historiens s’entendent pour estimer la proportion de victimes entre 30 et 50 % de la population européenne, soit entre 25 et 45 millions de personnes. Les villes sont plus durement touchées que les campagnes, du fait de la concentration de la population, et aussi des disettes et difficultés d’approvisionnement provoquées par la peste.

Au niveau mondial, il faut ajouter les morts de l’empire byzantin, du monde musulman, du Moyen-Orient, de la Chine et de l’Inde. Selon les sources la peste noire a fait entre 75 et 200 millions de morts lors du xive siècle

 

En Occident

Conséquences économiques

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Il existait déjà une récession économique depuis le début du xive siècle, à cause des famines et de la surpopulation (il y eut en 1315-1317 une grande famine européenne qui stoppa l’expansion démographique et prépara le terrain à l’épidémie).

Cette récession se transforme en chute brutale et profonde avec la peste noire et les guerres. La main-d’œuvre vint à manquer et son coût augmenta, en particulier dans l’agriculture. De nombreux villages furent abandonnés, les moins bonnes terres retournèrent en friche et les forêts se redéveloppèrent. En France, la production céréalière et celle de la vigne chutent de 30 à 50 % selon les régions.

Les propriétaires terriens furent contraints de faire des concessions pour conserver (ou obtenir) de la main-d’œuvre, ce qui se solda par la disparition du servage. Les revenus fonciers s’effondrèrent à la suite de la baisse du taux des redevances et de la hausse des salaires ; le prix des logements à Paris fut divisé par quatre.

Les villes se désertifièrent les unes après les autres, la médecine de l’époque n’ayant ni connaissance de la cause de l’épidémie ni les capacités de la juguler. Cette désertification est compensée par un exode rural pour repeupler les villes, dans un rayon moyen de 30 à 40 km autour des villes et des gros bourgs.

Mortalité et démographie

La France ne retrouva son niveau démographique de la fin du xiiie siècle que dans la seconde moitié du xviie siècle.

En France, entre 1340 et 1440, la population a décru de 17 à 10 millions d’habitants, une diminution de 41 %. La France avait retrouvé le niveau de l’ancienne Gaule. Le registre paroissial de Givry, en Saône-et-Loire, l’un des plus précis, montre que pour environ 1 500 habitants, on a procédé à 649 inhumations en 1348, dont 630 de juin à septembre, alors que cette paroisse en comptait habituellement environ 40 par an : cela représente un taux de mortalité de 40,6 %. D’autres registres, comme celui de l’église Saint-Nizier de Lyon, confirment l’ordre de grandeur de Givry (30 à 40 %).

Une source indirecte de mortalité est l’étude des séries de legs et testaments enregistrés. Par exemple, les historiens disposent des données de Besançon et de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui montrent que les legs et les testaments décuplent en 1348-1349 par rapport à 1347, mais l’interprétation en est délicate. « La mortalité précipite les hommes non seulement chez leur confesseur mais aussi chez leur notaire […] mais [cela] ne permet pas de la mesurer, car il dépend autant, sinon plus, de la peur de la maladie qui multiplie les legs pieux que des ravages de la peste elle-même ».

C’est l’Angleterre qui nous a laissé le plus de témoignages ce qui, paradoxalement, rend l’estimation du taux de mortalité plus ardue, les historiens fondant leurs calculs sur des documents différents : les chiffres avancés sont ainsi entre 20 et 50 %. Cependant, les estimations de population entre 1300 et 1450 montrent une diminution située entre 45 et 70 %. Même si là encore la baisse de population était en cours avant l’éclosion de la peste, ces estimations rendent le 20 % peu crédible, ce taux étant fondé sur des documents concernant des propriétaires terriens laïcs qui ne sont pas représentatifs de la population, essentiellement paysanne et affaiblie par les disettes.

Dans le reste de l’Europe, les historiens tentent d’approcher la mortalité globale par des études de mortalité de groupes socio-professionnels mieux documentés (médecins, notaires, conseillers municipaux, moines, évêques). En Italie, il est communément admis par les historiens que la peste a tué au moins la moitié des habitants. Seule Milan semble avoir été épargnée, quoique les sources soient peu nombreuses et imprécises à ce sujet. Des sources contemporaines citent des taux de mortalité effrayants : 80 % des conseillers municipaux à Florence, 75 % à Venise, etc. En Espagne, la peste aurait décimé de 30 à 60 % des évêques.

En Autriche, on a compté 4 000 victimes à Vienne, et 25 à 35 % de la population mourut. En Allemagne, les populations citadines auraient diminué de moitié, dont 60 % de morts à Hambourg et Brême.

Empire byzantin

L’Empire byzantin est durement touché lui aussi par la peste, il connaîtra 9 vagues épidémiques majeures du xive siècle au xve siècle (de 1347 à 1453) d’une durée moyenne de trois ans espacées d’une dizaine d’années. La peste touche particulièrement Constantinople, le Péloponnèse, la Crète et Chypre. L’Empire byzantin était déjà affaibli par des défaites militaires, des guerres civiles, des tremblements de terre. La peste noire accentue ce déclin, mais ne le provoque pas.

L’histoire médiévale de cette région montre que les ambitions économiques, politiques et militaires étaient plus fortes que la peur de la peste. Le commerce et la guerre contribuent à propager la peste, les hommes finissant par intégrer la peste comme une part de leur vie. Après la chute de Constantinople, l’Empire ottoman subit aussi des épidémies graves de peste jusqu’à la fin du xvie siècle.

 

Monde musulman

Ibn Khaldoun, philosophe et historien musulman du xive siècle évoque dans son autobiographie la perte de plusieurs membres de sa famille dont sa mère en 1348 et son père en 1349, de ses amis et de ses professeurs à cause de la peste. Il évoquera à plusieurs reprises ces événements tragiques, notamment dans la Muqaddima (traduite en Prolégomènes) :

« Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l’Orient et de l’Occident ; elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civilisation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence ; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu’ils étaient menacés d’une destruction complète. La culture des terres s’arrêta, faute d’hommes ; les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s’effacèrent, les monuments disparurent ; les maisons, les villages, restèrent sans habitants ; les nations et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d’aspect. »

Le bilan humain en Méditerranée orientale est difficile à évaluer, faute de données fiables (manque de données démographiques, difficulté à interpréter les chroniques). On cite quelques données significatives : la plus grande ville de l’islam à cette époque était Le Caire avec près d’un demi-million d’habitants, sa population chute en quelques années à moins de 300 000. La ville avait 66 raffineries de sucre en 1324, elle en a 19 en 1400. Le repeuplement des grandes villes se fait aux dépens des campagnes, dans un contexte de disettes et de crises économiques et monétaires. En Égypte, le dirham d’argent est remplacé par du cuivre. Alexandrie qui comptait encore 13 000 tisserands en 1394, n’en compte plus que 800 en 1434.

 

Réactions collectives

Face à la peste, et à l’angoisse de la peste, les populations réagissent par la fuite, l’agressivité ou la projection. La fuite est générale pour ceux qui en ont la possibilité. Elle se manifeste aussi dans le domaine moral, par une fuite vers la religion, les médecins, charlatans et illuminés, ou des comportements par mimétisme (manie dansante, hystérie collective…).

L’agressivité se porte contre les juifs et autres prétendus semeurs de peste (lépreux, sorcières, mendiants…), ou contre soi-même (de l’auto-flagellation jusqu’au suicide). La projection est l’œuvre des artistes : les figurations de la peste et leurs motivations seraient comme une sorte d’exorcisme, modifiant les sensibilités.

Les réactions les plus particulières à l’époque de la peste noire sont les violences contre les juifs et les processions de flagellants.

 

Violences contre les Juifs

Déroulement

Dès 1348, la peste provoque des violences antijuives en Provence. Les premiers troubles éclatent à Toulon dans la nuit du 13 au 14 avril 1348. Quarante Juifs sont tués et leurs maisons pillées. Les massacres se multiplient rapidement en Provence, les autorités sont dépassées à Apt, Forcalquier et Manosque. La synagogue de Saint-Rémy-de-Provence est incendiée (elle sera reconstruite hors de la ville en 1352). En Languedoc, à Narbonne et Carcassonne, les Juifs sont massacrés par la foule. En Dauphiné, des Juifs sont brûlés à Serres. N’arrivant pas à maîtriser la foule, le dauphin Humbert II fait arrêter les Juifs pour éviter les massacres. Ceux-ci se poursuivent à Buis-les-Baronnies, Valence, la-Tour-du-Pin, et Pont-de-Beauvoisin où des Juifs sont précipités dans un puits qu’on les accuse d’avoir empoisonné. D’autres massacres ont lieu en Navarre et en Castille. Le 13 mai 1348, le quartier juif de Barcelone est pillé.

En juillet, le roi de France Philippe VI fait traduire en justice les Juifs accusés d’avoir empoisonné les puits. Six Juifs sont pris à Orléans et exécutés. Le 6 juillet, le pape Clément VI d’Avignon proclame une bulle en faveur des juifs, montrant que la peste ne fait pas de différences entre les juifs et les chrétiens, il parvient à prévenir les violences au moins dans sa ville. Ce n’est pas le cas en Savoie qui, au mois d’août, devient théâtre de massacres. Le comte tente de protéger puis laisse massacrer les Juifs du ghetto de Chambéry. En octobre, les massacres continuent dans le Bugey, à Miribel et en Franche-Comté.

Les ashkénazes d’Allemagne sont victimes de pogroms. En septembre 1348, les Juifs de la région du château de Chillon sur le lac Léman, en Suisse, sont torturés jusqu’à ce qu’ils avouent, faussement, avoir empoisonné les puits. Leurs confessions provoquent la fureur de la population qui se livre à des massacres et à des expulsions. Trois cents communautés sont détruites ou expulsées. Six mille Juifs sont tués à Mayence. Nombre d’entre eux fuient vers l’est, en Pologne et en Lituanie.

Plusieurs centaines de Juifs sont brûlés vifs lors du pogrom de Strasbourg le 14 février 1349, d’autres sont jetés dans la Vienne à Chinon. En Autriche, le peuple, pris de panique, s’en prend aux communautés juives, les soupçonnant d’être à l’origine de la propagation de l’épidémie, et Albert II d’Autriche doit intervenir pour protéger ses sujets juifs

 

Interprétations

Si les accusations contre les Juifs ont été largement répandues dans toute l’Europe occidentale, les violences se concentrent dans des régions bien limitées (essentiellement l’axe économique Rhône-Rhin). En Angleterre, les juifs sont accusés, mais non persécutés, à cause de leur évidente pauvreté (les banquiers et riches commerçants juifs ont été expulsés par Édouard Ier en 1290). En Scandinavie, on accuse aussi les juifs d’empoisonner les puits, mais il n’y a pas de juifs en Scandinavie. Les chroniqueurs arabes, de leur côté, ne mentionnent pas de persécutions contre les juifs à l’occasion d’épidémie de peste.

Selon J.N. Biraben, la richesse des juifs aurait pu jouer un rôle, à cause de leur situation de prêteurs, faisant appel aux autorités pour faire régler leurs débiteurs. La peste aurait mis le feu aux poudres, les héritiers des morts de peste se retrouvant débiteurs. Ce qui est bien documenté pour la région de Strasbourg, mais reste hypothétique ailleurs.

Un autre facteur est l’importance des communautés médicales juives en Provence. Un tiers à la moitié des médecins provençaux connus du xiie siècle au xve siècle étaient juifs. La petite ville de Trets comptait 6 médecins juifs et 1 chrétien au xive siècle. L’arrivée de la peste noire en Provence met à nu l’impuissance de la médecine, et par là celles des juifs, dont le savoir des remèdes se serait retourné contre eux. On croit qu’ils reçoivent, par la mer, des sachets de venins réduits en poudre qu’ils sont chargés de répandre.

 

Trésors de peste

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Lorsque les violences s’approchent des régions rhénanes, durant l’hiver 1348-1349, les familles juives d’Allemagne cachent monnaies et objets précieux dans ou autour de leur maison. De nombreux trésors furent enterrés, puis abandonnés à la mort ou la fuite de leurs propriétaires. Plusieurs de ces trésors ont été retrouvés, témoignant de la vie et de la culture juives médiévales en Europe.

Parmi les trésors étudiés les plus importants, le premier a été trouvé à Weissenfels en 1826, d’autres à Colmar (1863), Bale (1937), Cologne (1953)… Le plus récent à Erfurt (1998).

Le trésor de Colmar appartient au Musée de Cluny de Paris qui l’a exposé avec le trésor d’Erfurt du 25 avril au 3 septembre 2007. Ces trésors sont identifiés par leur lieu de découverte, leur datation et la présence caractéristique de bague juive de mariage.

Processions de flagellants

Des groupes de flagellants se formèrent, tentant d’expier les péchés, avant la parousie, dont ils pensaient que la peste était un signe annonciateur. Cependant ces groupes restaient extrêmement marginaux, la plupart des chrétiens firent face au fléau par une piété redoublée, mais ordinaire et encadrée par un clergé qui réprouvait les excès.

Danses maniaques

La disparition d’une partie du clergé entraine une résurgence de comportements superstitieux ou inhabituels, liés à une contagion par imitation lors de stress collectifs. C’est notamment le cas de la manie dansante ou épidémie de danse de saint Guy (ou saint Vit ou Vitus).

Déjà signalée dans les populations germaniques au xiiie siècle, une manie dansante survient en Lusace, près de la Bohême, en 1349 à l’approche de la peste noire. Des femmes et jeunes filles se mettent à danser devant un tableau de la Vierge. Elles dansent nuit et jour, jusqu’à l’effondrement, puis se relèvent et recommencent après sommeil réparateur.

En juillet 1374, dans plusieurs villes du Rhin moyen, des centaines de jeunes couples se mettent à danser et chanter, circulant dans toute la région. Les spectateurs les imitent et se joignent à eux. Le mauvais temps les arrête en novembre, mais chaque été, ils recommencent jusqu’en 1381. Le clergé parvient à les contrôler en les conduisant en pèlerinage.

Le phénomène se retrouve en 1414 à Strasbourg pour se répandre en Allemagne, il se répète en 1463 à Metz. Le plus documenté est l’épidémie dansante de 1518 à Strasbourg, liée à des tensions sociales et économiques, et aux menaces répétées et imprévisibles d’épidémie de peste.

Le rapport entre ces danses maniaques et le thème artistique de la danse macabre reste peu clair.

 

Moyens thérapeutiques

La médecine du xive siècle était impuissante face à la peste qui se répandait. Les médecins utilisent plusieurs moyens simultanément, car nul traitement unique n’avait de succès ou même n’était meilleur qu’un autre. La médecine galénique, basée sur la théorie humorale, privilégiait les remèdes internes, mais dès le début de la peste noire, elle tend à être supplantée par une théorie miasmatique basée sur un « venin » ou « poison ». Le poison de la peste pénètre le corps à partir de l’air infect ou par contact (personne ou objet).

Toutes ces théories pouvaient se combiner : la peste est une pourriture des humeurs due à un poison transmissible par air ou par contact. Ce poison est un principe de corruption provenant des profondeurs de la terre (substances en putréfaction), qui s’élève dans l’air, à la suite d’un phénomène « météo-géologique » (tremblement de terre, orage…) ou astronomique (conjonction de planètes, passage de comète…), et qui retombe sur les humains.

La distinction entre moyens médicaux, religieux, folkloriques ou magiques est faite par commodité, mais l’ensemble de ces moyens étaient largement acceptés par les médecins savants de l’époque.

Remèdes externes

Ils ont pour but, soit d’empêcher la pénétration du poison, soit de faciliter sa sortie. Contre l’air empoisonné, on se défend par des fumigations de bois ou de plantes aromatiques.

Les médecins arabes avaient remarqué que les survivants de peste étaient plutôt ceux dont les bubons avaient suppuré (vidés de leur pus). Selon leur avis, les chirurgiens de peste incisaient ou cautérisaient les bubons. Ils le faisaient dans des conditions non-stériles, occasionnant souvent des surinfections.

De nombreux onguents de diverses compositions (herbes, minéraux, racines, térébenthine, miel…) pouvaient enduire les bubons et le reste du corps (à visée préventive ou curative). On utilisait parfois des cataplasmes à base de produits répugnants (crapauds, asticots, bile et fiente d’origines diverses…) selon l’idée que les poisons attirent les poisons. Ainsi les parfums empêchent la pénétration du poison, et les mauvaises odeurs facilitent sa sortie.

Les saignées avaient pour but d’évacuer le sang corrompu, ce qui le plus souvent affaiblissait les malades.

Les bains chauds, les activités physiques qui provoquent la sudation comme les rapports sexuels sont déconseillés, car ils ouvrent les pores de la peau rendant le corps plus vulnérable aux venins aériens.

 

Remèdes internes

La médecine de Galien insiste sur les régimes alimentaire et de vie. Selon la théorie des humeurs, la putréfaction est de nature « chaude et humide », elle doit être combattue par des aliments de nature « froide et sèche », faciles à digérer. La liste et les indications de tels aliments varient selon les auteurs de l’époque.

Une attitude morale tempérée est protectrice car les principales passions qui ouvrent le corps à la pestilence sont la peur, la colère, le désespoir et la folie.

Les contre-poisons utilisés sont des herbes telles que la valériane, la verveine, ou des produits composés complexes connus depuis l’Antiquité comme la thériaque. Les antidotes minéraux sont des pierres ou métaux précieux, décapés ou réduits en poudre, pour être avalés en jus, sirop, ou liqueur : or, émeraude, perle, saphir.

Les remèdes visent à expulser le poison, ce sont les émétiques, les purgatifs, les laxatifs, ce qui épuisait les malades plus qu’autre chose.

 

Moyens religieux et magiques

L’Église organise des processions religieuses solennelles pour éloigner les démons, ou des actes de dévotion spectaculaire pour apaiser la colère divine, par exemple la confection de cierges géants, la procession à pieds nus, les messes multiples simultanées ou répétées.

Le culte à la Vierge cherche à répéter le miracle survenu à Rome en 590. Cette année-là, lors de la peste de Justinien, une image de la vierge censée peinte par saint Luc, promenée dans Rome, dissipa aussitôt la peste. À ce culte s’ajoute celui des saints protecteurs de la peste : saint Sébastien et saint Roch.

Des amulettes et talismans sont portés comme le symbole visible d’un pouvoir invisible, par les juifs, les chrétiens et les musulmans. Les musulmans portent des anneaux où sont inscrits des versets du Coran, quoique l’opinion des lettrés diverge sur ce point, de nombreux textes musulmans sur la peste recommandent des amulettes, incantations et prières contre la peste provenant non pas d’Allah, mais des démons ou djinns.

En Occident, en dépit de la désapprobation de l’Église, les chrétiens utilisent charmes, médaillons, textes de prière suspendus autour du cou. L’anneau ou la bague ornée d’un diamant ou d’une pierre précieuse, portée à la main gauche, vise à neutraliser la peste et tous les venins. C’est l’origine magique, à partir de la pharmacopée arabe, du solitaire ou bague de fiancailles des pays occidentaux.

 

Mesures sociales

Gestion des décès

Par leur nombre, les morts ont posé un problème aigu au cours de la peste noire. D’abord pour les évaluer, l’habitude sera prise de recensements réguliers, avant et après chaque épidémie. Le clergé sera chargé d’établir les enregistrements des décès et l’état civil. De nouveaux règlements interdisent de vendre les meubles et vêtements des morts de peste. Leurs biens, voire leur maison, sont souvent brûlés. Dès 1348, des villes établissent de nouveaux cimetières en dehors d’elles, Il est désormais interdit d’enterrer autour des églises, à l’intérieur même des villes, comme on le faisait auparavant.

Les règlements de l’époque indiquent que l’on devait enterrer les cadavres de pestiférés au plus tard six heures après la mort. La tâche est extrêmement dangereuse pour les porteurs de morts, qui viennent bientôt à manquer. On paye de plus en plus cher les ensevelisseurs qui seront, dans les siècles suivants, affublés de noms et d’accoutrements divers selon les régions (vêtus de cuir rouge avec grelots aux jambes, ou de casaques noires à croix blanche).

En dernière ressource on utilise la main-d’œuvre forcée : prisonniers de droit commun, galériens, condamnés à mort… à qui on promet grâce ou remises de peine. Ces derniers passent dans les maisons ou ramassent les cadavres dans les rues pour les mettre sur une charrette. Ils sont souvent ivres, voleurs et pilleurs. Des familles préfèrent enterrer leurs morts dans leur cave ou jardin, plutôt que d’avoir affaire à eux.

Lorsque les rites funéraires d’enterrement y compris en fosse commune ne sont plus possibles de par l’afflux de victimes, les corps peuvent être immergés comme en la Papauté d’Avignon dans le Rhône en 1348, dont les eaux ont été bénies pour cela par le Pape. De même, à Venise des corps sont jetés dans le Grand Canal, et un service de barges est chargé de les repêcher. Les sources mentionnent rarement l’incinération de cadavres, comme à Catane en 1347 où les corps des réfugiés venus de Messine sont brûlés dans la campagne pour épargner à la ville la puanteur des bûchers.

Pour les trois religions monothéistes, le respect du mort est essentiel, la promesse de vie éternelle et de résurrection dissuade en fait toute crémation ou autre forme de destruction de l’intégrité corporelle. Le rite funéraire est simplifié et abrégé, mais maintenu autant que possible, mais lorsque les membres du clergé eux-mêmes disparaissent, mourir de peste sans aucun rituel devient encore plus terrifiant pour les chrétiens. En pays d’islam, la difficulté de maintenir les rites est plus supportable pour les musulmans car mourir de peste fait partie des cinq martyrs (chahid). Comme la mort lors du djihad, elle donne accès immédiat au Paradis.

En Occident, durant la peste noire, la lutte contre les pillages et les violences de foule est d’abord assurée par les sergents de ville ordinaires. Plus tard, les conseils municipaux engageront des troupes spéciales chargées de garder, en temps de peste, les villes désertées par leurs habitants.

 

Règlements sanitaires

Au début du xive siècle, les règlements d’hygiène publique sont pratiquement inexistants, à l’exception de quelques grandes villes d’Italie  comme Florence (surveillance du ravitaillement, dont la qualité des viandes et de la santé des habitants). La peste noire prend la population au dépourvu et elle sera le point de départ des administrations de santé en Europe. Dès 1348 (première année de la peste noire) plusieurs villes italiennes se dotent d’un règlement de  peste : Pistoie, Venise, Milan, Parme… comme Gloucester en Angleterre. Ces villes interdisent l’entrée des voyageurs et des étrangers venant de lieux infectés.

Les premières villes à édicter un isolement radical de la ville elle-même sont Reggio en 1374, Raguse en 1377, Milan (1402) et Venise (1403). Ces premières mesures sont des tentatives et des tâtonnements, le plus souvent par emprunts d’une ville à l’autre. Elles sont très diverses, depuis l’interdiction de donner le sang des saignées des pestiférés aux pourceaux (Angers, 1410) jusqu’à l’interdiction de vendre des objets appartenant à des pestiférés (Bruxelles, 1439)

Les premiers isolements préventifs (quarantaine) apparaissent à Raguse (Dubrovnik depuis 1918) en 1377, tous ceux qui arrivent d’un lieu infecté doivent passer un mois sur une île avant d’entrer dans la ville. Venise adopte le même système la même année en portant le délai à 40 jours, comme Marseille en 1383. Ce système est adopté par la plupart des ports européens durant le xve siècle.

La quarantaine sur terre est adoptée d’abord en Provence (Brignoles, 1464), et se généralise pour les personnes et les marchandises durant le xvie siècle. C’est aussi en Provence (Brignoles 1494, Carpentras 1501) qu’apparait le « billet de santé » ou passeport sanitaire délivré aux voyageurs sortant d’une ville saine, et exigé par les autres villes pour y entrer. L’usage du billet de santé se répand lentement et ne se généralise que vers le début du xviie siècle (Paris, 1619).

Peu à peu se mettent en place des « règlements de peste », de plus en plus élaborés au fil du temps : c’est le cas des villes en France à partir du xve siècle. L’application de ces mesures dépend d’un « bureau de santé » composé de plusieurs personnes ou d’une seule dite « capitaine de santé », le plus souvent dotés d’un pouvoir dictatorial en temps de peste. Cette institution apparait d’abord en Italie et en Espagne, puis elle gagne le sud-est de la France à la fin du xve siècle. Elle s’étend lentement au nord de la France (Paris, 1531)

Durant le xvie siècle, ces règlements sont codifiés par les parlements provinciaux, ajustés et précisés à chaque épidémie au cours du xviie siècle. Ils relèvent du niveau gouvernemental au début du xviiie siècle.

 

Personnels de santé

À la fin du xiiie siècle, quelques villes italiennes engagent des médecins pour soigner les pauvres (en dehors des œuvres de charité de l’Église). À l’arrivée de la peste, de nouveaux médecins sont engagés à prix d’or (par manque de candidats). En 1348, c’est le cas d’Orvieto et d’Avignon. Des médecins de peste sont ainsi engagés durant les xve et xvie siècles, de même que des chirurgiens, apothicaires, infirmiers, sages-femmes… pour assurer les soins en temps de peste, souvent pour remplacer ceux qui ont fui, abandonnant leur poste, car les risques sont considérables

 Influences artistiques et culturelles

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La mort d’artistes, d’ouvriers qualifiés, de mécènes… entraîne des effets directs, notamment l’arrêt ou le ralentissement de la construction des cathédrales, comme celle de la cathédrale de Sienne, dont le projet initial ne sera jamais réalisé. Des historiens anglais attribuent l’apparition du style gothique perpendiculaire aux restrictions économiques liées à la peste noire. En France, la plupart des grands chantiers ne reprendront qu’après 1450.

Sur les lieux où la peste s’arrête ou se termine, des chapelles ou autres petits édifices dédiés (chapelles votives, oratoires…) sont construits invoquant ou remerciant la Vierge, des saints locaux, Saint Sébastien ou Saint Roch…

 

Sensibilités religieuses

La crainte, de la part des familles riches, des enterrements de masse et des fosses communes, entraîne par réaction un développement de l’art funéraire : caveaux et chapelles familiales, tombes monumentales… Le gisant, statue mortuaire représentant le défunt dans son intégrité physique et en béatitude, tend à être remplacé par un transi, représentant son cadavre nu en décomposition.

La peste marque également la peinture. Selon Meiss, les thèmes optimistes de la Vierge à l’enfant, de la Sainte Famille et du mariage laissent la place à des thèmes d’inquiétudes et de douleurs, comme la Vierge de pitié qui tient, dans ses bras, son fils mort descendu de la croix, ou encore celui de la Vierge de miséricorde ou « au manteau » qui abrite et protège l’humanité souffrante.

La représentation du Christ en croix passe du Christ triomphant sur la croix à celle du Christ souffrant sur la croix où un réalisme terrible détaille toutes les souffrances : les sueurs de sang, les clous, les plaies, et la couronne d’épines.

La représentation du supplice de Saint Sébastien évolue : de l’homme mûr habillé, à celle d’un jeune homme dénudé, juste vêtu d’un pagne à l’image du Christ.

Les thèmes millénaristes sont mis en avant : ceux de la fin des temps, de l’Apocalypse et du jugement dernier. Par exemple, en tapisserie la Tenture de l’Apocalypse, dans l’art des vitraux, ceux de la cathédrale d’York.

 

Macabre et triomphe de la mort

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L’omniprésence de la mort souligne la brièveté et la fragilité de la vie, thème traité par des poètes comme Eustache Deschamps, Charles Chastellain, Pierre Michault… jusqu’à François Villon. La poésie amoureuse insiste sur la mort de l’être aimé et le deuil inconsolable.

Selon Michel Vovelle, le thème de la vie brève s’accompagne d’une « âpreté à vivre », avec la recherche de joies et de plaisirs, comme dans l’œuvre de Boccace, le Décaméron.

Dès le xiiie siècle, des thèmes macabres apparaissent comme le Dit des trois morts et des trois vifs sur des fresques ou des miniatures, où de jeunes gens rencontrent des morts-vivants qui leur parlent : « nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes ». Apparu en Italie et en France, ce thème se répand et se développe jusqu’au xvie siècle. Un autre thème plus célèbre est celui de la danse macabre où les vivants dansent avec les morts, ce thème se retrouve surtout sur les fresques d’églises de l’Europe du Nord.

Selon Vovelle : « C’est à peine exagérer que de dire que, jusqu’à 1350, on n’a point su comment représenter la mort, parce que la mort n’existait pas. » De rares représentations avant cette date, la montrent comme un monstre velu et griffu, à ailes de chauve-souris. Cette mort figurée perd ses références chrétiennes en rapport avec le péché et le salut.

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Elle devient une image autonome et « laïque » : c’est un transi avec une chevelure féminine, qui se décharne de plus en plus jusqu’au squelette proprement dit. C’est la mort implacable, d’origine pré-chrétienne, celle que rappelle le Memento mori.

Cette mort monte à cheval, armée d’une faux ou d’un arc, elle frappe en masse. C’est le thème du triomphe de la mort, dont les représentations les plus célèbres sont celles du palais Sclafani à Palerme, et Le Triomphe de la Mort de Brueghel.

Au xve siècle, et jusqu’à 1650, toute une littérature se développe sur « l’art de bien mourir », c’est l’Ars moriendi. Il s’agit de rituels destinés à se substituer à l’absence de prêtres (en situation d’épidémie de peste). Différentes versions apparaissent après la Réforme : anglicane, luthérienne et calviniste

Des thèmes picturaux se rattachent directement à la peste noire, comme celui du nourrisson s’agrippant au sein du cadavre de sa mère. Selon Mollaret, ces œuvres « sont d’hallucinants documents, en particulier lorsqu’elles furent peintes par des artistes ayant personnellement vécu la peste ».

Avec Hans Baldung (1484-1545) apparait le thème de la femme nue au miroir où la mort montre un sablier. Ce serait un premier exemple de peintures de vanité, où la mort-squelette laissera la place à des objets symboliques : sablier, horloge, lampe éteinte, bougie presque consumée, crâne, instrument de musique aux cordes brisées…

 

Poésie en Islam

De nombreux passages poétiques sont incorporés dans des chroniques historiques ou médicales, comme celles de Ibn al-Wardi  (mort en 1349) d’Alep, ou d’Ibrahim al-Mimar du Caire. Les descriptions poétiques de la peste noire expriment l’horreur, la tristesse, la résignation religieuse mais aussi l’espoir des musulmans en situation épidémique.

 

Dans la littérature moderne et le cinéma

Plusieurs uchronies ont été écrites sur le thème de la peste noire. Ainsi, dans La Porte des mondes de Robert Silverberg, l’auteur imagine que la peste noire est bien plus meurtrière, éliminant les trois quarts de la population européenne et changeant complètement l’histoire du monde. Cette idée est également reprise par Kim Stanley Robinson dans Chroniques des années noires, mais dans cette uchronie c’est la totalité des habitants de l’Europe qui périt, entraînant, de la même façon que dans le roman précédent, une histoire complètement différente de celle que l’on connaît.

Connie Willis donne aussi ce cadre à son roman, Le Grand Livre, où une historienne du xxiie siècle qui voyage dans le temps tombe par erreur en pleine peste noire, la confrontant ainsi aux horreurs de cette pandémie.

Ken Follett représente bien les conséquences de la peste noire dans son roman Un monde sans fin où les habitants de la ville fictive de Kingsbridge doivent affronter l’épidémie. L’auteur s’attarde particulièrement sur les différentes stratégies pour guérir les malades et les mesures entreprises par la ville pour diminuer la propagation de la peste.

Le Septième Sceau (Det sjunde inseglet) est un film suédois d’Ingmar Bergman, sorti en 1957, qui évoque la mort jouant aux échecs pendant une épidémie de peste avec un chevalier revenant des croisades.

Les premiers romans post-apocalyptiques traitent de civilisations détruites par la peste : The Last Man de Mary Shelley (1826) ou encore The Scarlet Plague de Jack London (1912).