ARTISTES FRANÇAIS, CHANTEUR FRANÇAIS, JACQUES BREL, JACQUES BREL (1929-1978)

« Le grand Jacques »

Jacques Brel (1929-1978)
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Le 9 octobre 1978 mourait Jacques Brel. Il avait 49 ans. Françoise Giroud lui avait rendu cet hommage dans « le Nouvel Observateur ».

Par Françoise Giroud

Ce n’est rien. Un homme qui meurt. Cancer. Quarante-neuf ans. Il y en a tous les jours.

Mais celui-là, on le connaissait avec sa grande gueule d’adolescent qui n’en finira jamais de grandir, et son accent de bière et de brume.

Et puis nous avions reçu son faire-part, en forme de disque noir.

J’arrive, il disait. «J’arrive, mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé encore une fois traîner mes os jusqu’à l’été, jusqu’au printemps, jusqu’à demain. Pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi déjà et où aller? J’arrive, bien sûr j’arrive, mais ai-je jamais rien fait d’autre qu’arriver?»

Puis un second faire-part nous avait avertis. «Je les vois déjà me couvrant de baisers, et s’arrachant les mains, et demandant tout bas : est-ce que la mort s’en vient, est-ce que la mort s’en va, est-ce qu’il est encore chaud, est-ce qu’il est déjà froid… Ah ! Je les vois déjà, compassés et frileux, suivant mon costume de bois, pensant au prix des fleurs et trouvant indécent de ne pas mourir au printemps quand on aime les lilas…

« Ah ! Je te vois déjà, trop triste, trop à l’aise, protégeant sous le drap des larmes lyonnaises… S’accroche à ton bras ton quelconque, ton dernier qui te fera pleurer plus souvent que moi… Je me vois tout au bout de ce voyage-là où l’on revient de tout, et on aurait le brave culot de me demander de ne boire que de l’eau, de ne plus trousser les filles, de mettre de l’argent de côté, d’aimer les filets de maquereaux et de crier ‘‘Vive le Roi’’.»

Mais qui le croyait, le croyait vraiment qu’il était mourant, Jacques Brel, et qu’il le chantait, ce qui n’est pas fréquent ?

Pourtant, on aurait dû le savoir : ce n’était pas un qui parlait pour ne rien dire, pour faire trente-trois tours et puis s’en aller.

Quand il disait que la guerre, c’est bête ; que les femmes, c’est méchant ; que les curés, c’est sournois ; que les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux plus ça devient… oui, ce n’était pas original.

Ce n’était pas Verlaine, ce n’était pas Prévert.

Mais ce qu’il y avait dans ses mots à lui, dans sa voix à lui, forte, franche, furieuse, c’était la nécessité. Le poids, la vertu, l’inimitable de la nécessité. Celle qui manque à tant de bons faiseurs de chansons, de livres, de films, de pièces, de peinture, de musique, de tout ce par quoi les hommes et les femmes disent joie et douleur.

Quand la nécessité a, pour lui, cessé d’être, qu’il s’est senti au point où il allait se parodier, il s’est tu. Il était bien, Jacques Brel.

Serait-il resté le prospère héritier d’une prospère entreprise de son plat pays, au lieu de descendre faire le chansonnier, comme il disait, à Paris, il se fût étouffé, peut-être de tant de colère, de rêves et de larmes ravalées. Qui n’a eu, un jour, sa nausée… Mais tant que l’on peut crier, et qu’il y a quelqu’un pour vous entendre, on s’en sort.

Il y a eu beaucoup de monde pour l’entendre, et même pour l’écouter. Et de bonne heure. Quatre ans d’honnête audience pour apprendre son métier avant de s’éclater pendant dix années, ce n’est pas cher payé. Avec lui, les hommes ont rêvé d’être une heure seulement, une heure quelquefois, rien qu’une heure durant, beaux, beaux et cons à la fois.

Ils ont attendu Madeleine, qui est tellement jolie, qui est tellement tout ça, et qui ne viendra pas… Ils ont prié pour son salut lorsque Mathilde, sacrée Mathilde, est revenue. Ils ont maudit les filles, parce que ça veut aller voir Vesoul et ça n’aime plus Vesoul, ça veut aller Vierzon et ça n’aime plus Vierzon, ça veut aller à Honfleur et ça n’aime plus Honfleur, ça vous pend au nez, ça se pend au cou, ça dépend de vous, ça dépend des heures, et surtout, surtout ça dépend des sous, les filles.

A consoler Jef, à enterrer Fernand, à porter des bonbons à Germaine bien que les fleurs, ça soye plus présentable, à arpenter les chemins de pluie sous le ciel gris avec la mer du Nord pour dernier terrain vague et le cœur à marée basse, ce n’est pas le public qu’il a lassé. C’est lui.

Les mots pour dire l’amant délaissé, le soldat encaserné, le Flamand enivré, s’étaient usés au tour de quatre cents chansons.

Le succès prolongé, ça n’arrange personne. (L’insuccès non plus, d’ailleurs.)

Alors le mal est venu lui manger les poumons.

Il n’a pas gesticulé, il n’a pas gémi, il s’est caché. Il était bien, Jacques Brel.

Pourquoi lui ?… Pourquoi pas lui ?… Mais qu’est-ce qu’il aurait aimé encore une fois prendre un amour comme on prend le train, traîner ses os jusqu’à l’été, jusqu’au printemps, jusqu’à demain…

Françoise Giroud

Article paru dans « le Nouvel Observateur » du 16 octobre 1978.

 

 

 

 

CHANSON FRANÇAISE, CHANSONS, DITES, DITES, SI C'ETAIT VRAI, JACQUES BREL, JACQUES BREL (1929-1978)

Dites, dites, si c’était vrai de Jacques Brel

Dites, dites, si c’était vrai

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Dites, dites, si c’était vrai
S’il était né vraiment à
Bethléem, dans une étable
Dites, si c’était vrai
Si les rois Mages étaient vraiment
Venus de loin, de fort loin
Pour lui porter l’or, la myrrhe
L’encensDites, si c’était vrai
Si c’était vrai tout ce qu’ils ont écrit
Luc, Matthieu et les deux autres
Dites, si c’était vrai si c’était vrai le coup des
Noces de Cana et le coup de Lazare
Dites, si c’était vrai
Si c’était vrai ce qu’ils racontent
Les petits enfants, le soir avant d’aller dormir
Vous savez bien, quand ils disent
Notre Père, quand ils disent
Notre Mère si c’était vrai tout cela
Je dirais oui oh, sûrement je dirais oui
Parce que c’est tellement beau tout cela
Quand on croit que c’est vrai
Jacques Brel (1929-1978)
CES GENS-LA, CHANTEUR FRANÇAIS, JACQUES BREL, JACQUES BREL (1929-1978)

Ces gens-là de Jacques Brel

 «Ces Gens-Là» par Jacques Brel

 

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D’abord, d’abord, y a l’aîné
Lui qui est comme un melon
Lui qui a un gros nez
Lui qui sait plus son nom
Monsieur tellement qu´y boit
Tellement qu´il a bu
Qui fait rien de ses dix doigts
Mais lui qui n´en peut plus
Lui qui est complètement cuit
Et qui s´prend pour le roi
Qui se saoule toutes les nuits
Avec du mauvais vin
Mais qu´on retrouve matin
Dans l´église qui roupille
Raide comme une saillie
Blanc comme un cierge de Pâques
Et puis qui balbutie
Et qui a l´œil qui divague
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas, Monsieur
On ne pense pas, on prie

Et puis, y a l´autre
Des carottes dans les cheveux
Qu´a jamais vu un peigne
Qu´est méchant comme une teigne
Même qu´il donnerait sa chemise
A des pauvres gens heureux
Qui a marié la Denise
Une fille de la ville
Enfin d´une autre ville
Et que c´est pas fini
Qui fait ses p´tites affaires
Avec son p´tit chapeau
Avec son p´tit manteau
Avec sa p´tite auto
Qu´aimerait bien avoir l´air
Mais qui a pas l´air du tout
Faut pas jouer les riches
Quand on n´a pas le sou
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On n´vit pas, Monsieur
On n´vit pas, on triche

Et puis, il y a les autres
La mère qui ne dit rien
Ou bien n´importe quoi
Et du soir au matin
Sous sa belle gueule d´apôtre
Et dans son cadre en bois
Y a la moustache du père
Qui est mort d´une glissade
Et qui r´garde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands slurp
Et ça fait des grands slurp
Et puis y a la toute vieille
Qu´en finit pas d´vibrer
Et qu´on attend qu´elle crève
Vu qu´c´est elle qu´a l´oseille
Et qu´on n´écoute même pas
C´que ses pauvres mains racontent
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On n´cause pas, Monsieur
On n´cause pas, on compte

Et puis et puis
Et puis il y a Frida
Qui est belle comme un soleil
Et qui m´aime pareil
Que moi j´aime Frida
Même qu´on se dit souvent
Qu´on aura une maison
Avec des tas de fenêtres
Avec presque pas de murs
Et qu´on vivra dedans
Et qu´il fera bon y être
Et que si c´est pas sûr
C´est quand même peut-être
Parce que les autres veulent pas
Parce que les autres veulent pas
Les autres ils disent comme ça
Qu´elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
A égorger les chats
J´ai jamais tué de chats
Ou alors y a longtemps
Ou bien j´ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin ils ne veulent pas
Parfois quand on se voit
Semblant que c´est pas exprès
Avec ses yeux mouillants
Elle dit qu´elle partira
Elle dit qu´elle me suivra
Alors pour un instant
Pour un instant seulement
Alors moi je la crois, Monsieur
Pour un instant
Pour un instant seulement
Parce que chez ces gens-là
Monsieur, on ne s´en va pas
On ne s´en va pas, Monsieur
On ne s´en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Il faut que je rentre chez moi

 

 

Jacques Brel (1929-1978)

CHANSON FRANÇAISE, JACQUES BREL, LA FANETTE

La Fanette de Jacques Brel

La Fanette

 

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Nous étions deux amis et Fanette m’aimait
La plage était déserte et dormait sous juillet
Si elles s’en souviennent les vagues vous diront
Combien pour la Fanette j’ai chanté de chansons
Faut dire
Faut dire qu’elle était belle
Comme une perle d’eau
Faut dire qu’elle était belle
Et je ne suis pas beau
Faut dire
Faut dire qu’elle était brune
Tant la dune était blonde
Et tenant l’autre et l’une
Moi je tenais le monde
Faut dire
Faut dire que j’étais fou
De croire à tout cela
Je le croyais à nous
Je la croyais à moi
Faut dire
Qu’on ne nous apprend pas
A se méfier de tout

Nous étions deux amis et Fanette m’aimait
La plage était déserte et mentait sous juillet
Si elles s’en souviennent les vagues vous diront
Comment pour la Fanette s’arrêta la chanson

Faut dire
Faut dire qu’en sortant
D’une vague mourante
Je les vis s’en allant
Comme amant et amante
Faut dire
Faut dire qu’ils ont ri
Quand ils m’ont vu pleurer
Faut dire qu’ils ont chanté
Quand je les ai maudits
Faut dire
Que c’est bien ce jour-là
Qu’ils ont nagé si loin
Qu’ils ont nagé si bien
Qu’on ne les revit pas
Faut dire
Qu’on ne nous apprend pas
Mais parlons d’autre chose

Nous étions deux amis et Fanette l’aimait
La place est déserte et pleure sous juillet
Et le soir quelquefois
Quand les vagues s’arrêtent
J’entends comme une voix
J’entends… c’est la Fanette

Jacques Brel

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