AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN BAPTISTE (saint ; 1er siècle), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, VISITATION DE LA VIERGE MARIE A SA COUSINE ELISABETH

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (2)

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

[Extrait de Folia Electronica Classicat. 28, juillet décembre 2014]

Chapitre V : La Visitation et Jean Baptiste

 

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La Visitation de Marie à Élisabeth

  

Toujours inspiré par le Romanz de saint Fanuel, Jean d’Outremeuse place la Visitation au moment où Joseph, très inquiet après avoir découvert la grossesse de son épouse mais entièrement rassuré par l’ange, a demandé pardon à Marie d’avoir douté d’elle. Celle-ci le lui a accordé volontiers et lui a demandé de la conduire chez sa cousine Élisabeth. L’ange de l’Annonciation avait en effet appris à Marie qu’Élisabeth, pourtant stérile et très âgée (cent ans pour Jean d’Outremeuse, ch. 1, § 11), attendait, elle aussi, un enfant. Joseph avait accepté, comme dans Le Romanz de saint Fanuel, où il était dit : Joseph son oirre [= voyage] apareilla / Et nostre dame ovec ala (vers 1323-1324). C’est par ces mots d’ailleurs que se terminait le § 16 du récit des Épousailles.

Le présent chapitre raconte la Visitation, mais Joseph ne joue aucun rôle actif dans Ly Myreur, pas plus qu’il n’en jouait d’ailleurs dans le Romanz de saint Fanuel. Il faut dire que rares sont les auteurs antérieurs à Jean d’Outremeuse qui envisageaient un déplacement du couple. On trouve le motif chez Jean d’Outremeuse, dans le Romanz et dans Li Espozalizi, mais ce n’est que dans le drame liturgique provençal que Joseph joue réellement un rôle, on le verra plus loin.

On a mis précédemment en évidence la grande influence du Romanz de saint Fanuel sur la version des Épousailles chez Jean d’Outremeuse. Cette influence subsiste dans le récit de la Visitation.

 

Plan

  1. 1. Luc (I, 39-45)
  2. 2. Les saluts – les réactions de l’enfant à naître – le Magnificat(§ 1-3)
  3. 3. Les indications de lieu et de date (§ 4-5)
  4. 4. Le nom de l’enfant et la guérison de Zacharie (§ 5-6)
  5. 5. Courte présentation de Jean Baptiste (§ 7)
  6. 6. La version de l’Espozalizi de Nostra Dona

7.Quelques mots en guise de conclusion

 

  1. Luc (I, 39-45)

On n’oubliera pas que toute la tradition a été marquée par le récit de Luc (I, 39-80), le  seul évangéliste à faire état de la Visitation. Il la place immédiatement après l’épisode de l’Annonciation (Luc, I, 26-38), sans toutefois donner de détails sur la chronologie des faits ou les personnes qui auraient accompagné Marie (En ces jours-là, Marie partit et s’en alla en hâte vers la montagne, en une ville de Juda, I, 39). Il nous apprend simplement que Marie rendit visite à sa cousine, qu’elle demeura avec elle environ trois mois, et qu’elle s’en retourna chez elle (I, 56) – à Nazareth donc – avant la naissance de Jean-Baptiste.

Les centres d’intérêt de l’évangéliste sont ailleurs. Il traite d’abord des échanges verbaux entre les deux femmes (le salut d’Élisabeth auquel répond le Magnificat de Marie), évoque ensuite la circoncision de Jean Baptiste et la guérison de Zacharie, avant de terminer par un bref aperçu sur le Précurseur avant son entrée dans la vie publique. Une triple division qu’on retrouvera dans la version du chroniqueur liégeois, mais, on le verra, pareil rapprochement dans la structure – imposé en quelque sorte – n’implique pas une similitude de contenu.

 

  1. Les saluts – les réactions de l’enfant à naître – le Magnificat(§ 1-3)

Alors que Luc (I, 40) était très concis : « Marie entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth », Jean d’Outremeuse fournit des détails : Élisabeth vient à la rencontre de Marie sur le seuil de la maison de Zacharie ; elle l’embrasse et lui fait fête, avant d’adresser un salut en bonne et due forme à sa cousine Marie, qu’elle qualifie de « mère de Dieu, roi de ce monde et du ciel » (§ 1).

Il est plausible que le chroniqueur liégeois ait été influencé par le Romanz de saint Fanuel, où il est dit à propos de Marie :

Quant en l’ostel en est entrée,                             Quand [Marie] est entrée dans la maison,

1330         Elisabeth a encontrée.                                          Élisabeth est venue à sa rencontre.

Molt joieusement la salue,                                   Elle la salue très joyeusement,

Car grant joie ot de sa venue.                               Car elle se réjouissait beaucoup de sa venue.

Mais la grande originalité des § 2 et 3 est que le chroniqueur liégeois y a fortement retravaillé le passage évangélique.

Selon Luc, quand Élisabeth entendit le salut que lui adressait Marie à son arrivée, elle sentit son enfant « tressaillir dans son sein » (Luc, I, 41), formule qu’elle répétera dans sa réponse à Marie : « Votre voix […] n’a pas plus tôt frappé mes oreilles que l’enfant a tressailli de joie dans mon sein » (Luc, I, 44). Le chroniqueur liégeois a très lourdement « brodé » sur ce détail. Plus question chez lui d’un simple « tressaillement ». Le fœtus reconnaît à distance son Seigneur, puis, toujours dans le ventre de sa mère, « il se dresse sur ses pieds, joint les mains, lui rend grâce et lui adresse la parole », pour le remercier « de lui avoir donné assez de forces pour pouvoir se dresser là où il est » et aussi pour lui dire qu’il connaît le motif de sa venue : sauver le monde (§ 2).

Il est difficile de ne pas voir ici l’influence du Romanz de saint Fanuel, où on peut lire :

Saint Jehan, qi estoit a nestre,                                       Saint Jean qui devait naître

Connut son segnor et son mestre,                                reconnut son seigneur et son maître,

1335     Il se drecha sor ses .ii. pies,                                          il se dressa sur ses deux pieds,

Et puis se rest agenoilliez.                                            et puis resta agenouillé.

« Sire, dist-il, bien vieignes tu,                                     « Seigneur, dit-il, bienvenu sois-tu,

Qui m’as doné tele vertu                                              qui m’a donné la force

Que je me puis ceens drecier                                        de pouvoir me dresser ici,

1340     Et retorner et aaisier ;                                                    de me retourner à l’aise.

Or sai ge bien certain[em]ent                                        Maintenant je sais avec certitude

Que tu es Dex veraiement,                                           que tu es vraiment Dieu,

Qui revenis ta gent salver                                             revenu pour sauver ton peuple

Et de grans pechiés delivrer. »                                      et le délivrer de grands péchés. »

Avant le rédacteur du Romanz de saint Fanuel, d’autres auteurs de « gestes bibliques » avaient enregistré dans leurs poèmes le tressaillement du fœtus signalé par Luc. Ainsi Wace, dans la Conception Nostre Dame :

Sis fiz el ventre s’esjoï,                                                Son fils dans son ventre se réjouit,

D’amor et de joie s’esmut,                                           d’amour et de joie il bougea.

908       Sun seignor qui veneit conut.                                       Il reconnut son seigneur qui venait,

Cil qui esteit encore a naistre,                                       celui qui devait encore naître

Connut sun seignor e sun maistre.                               Reconnut son seigneur et son maître.

ou Herman de Valenciennes, dans Li Romanz de Dieu et de sa mere, lorsqu’il décrit la rencontre des deux cousines :

3381     Et lors se saluerent et se vont ambracent,                     Alors elles se saluèrent et s’embrassèrent,

Molt bel s’antr’acolerent, grant joie vont menant.        s’étreignirent longuement, menant grande joie.

Elysabeth s’estut, ne pot aller avant                              Élisabeth resta sur place, ne put avancer

3384     Por son fil qui s’aloit en son ventre movent                 à cause de son fils qui s’agitait dans son ventre.

Mais cela restait très sobre, fort éloigné des mouvements impressionnants de Jean Baptiste signalés dans le Romanz de saint Fanuel.

En fait, en matière de manifestations Jean d’Outremeuse dépasse encore – et de beaucoup – les extravagances du Romanz. On s’en rend compte à la lecture du § 3. Il s’agit du Magnificat dont le Romanz ne parle pas et que l’évangéliste Luc (I, 46-55) met dans la bouche de Marie. Pour sa part, Jean d’Outremeuse le fait prononcer par le fœtus, qui parlait « si haut que sa voix sortait par la bouche de sa mère Élisabeth ». On pourrait difficilement imaginer mieux.

Bref, le chroniqueur liégeois, qui ici encore a comme modèle le Romanz de saint Fanuel, enjolive le tableau qu’il y trouvait. On ne se trompera guère en portant ces additions à son crédit.

* Iconographie : On trouvera un intéressant aperçu de l’iconographie de la Visitation sur le site Itinéraire iconographique.

 

  1. Les indications de lieu et de date (§ 4-5)

L’évangéliste Luc plaçait la demeure de Zacharie et d’Élisabeth « en une ville de Juda » (I, 39), le terme désignant le pays, à savoir le royaume de Judée, une région montagneuse. Les exégètes modernes estiment généralement que la ville en question était Hébron, au sud de Jérusalem. Jean d’Outremeuse aurait-il pris ici Juda pour une ville ? Quand il parle du royaume, il utilise régulièrement le mot Judée. Ce détail est toutefois secondaire pour nous.

Jean d’Outremeuse ne pouvait pas ne pas dater l’événement. Il le place naturellement dans la première année de l’Incarnation, la conception de Jésus ayant déjà eu lieu quelques mois plus tôt, lors de l’Annonciation. Dans cette première année (imparfaite bien sûr), Jean d’Outremeuse date la visite du 24 juin, étant donné qu’il fait naître Jean Baptiste le jour même de la visite (§ 5) et que cette date marque, dans le calendrier liturgique, la fête de la Nativité de saint Jean Baptiste. On rappellera ici que, toujours selon Jean d’Outremeuse, le Précurseur avait été conçu le 24 septembre (cfr plus haut).

Lorsqu’il fait naître ainsi Jean Baptiste le 24 juin, c’est-à-dire le jour même de la Visitation, le chroniqueur liégeois, qui continue à suivre le calendrier, est donc cohérent avec lui-même. Il l’est toutefois moins avec l’évangéliste Luc (I, 56-58) qui dit explicitement que Marie resta avec sa cousine « environ trois mois » et qu’à son départ, le moment pour Élisabeth d’enfanter n’était pas encore venu.

Si l’on fait exception de Jean d’Outremeuse, aucun auteur, à notre connaissance, ne fait naître Jean Baptiste le jour même de la Visitation, même pas le Romanz de saint Fanuel, qui a eu tellement d’influence sur le chroniqueur liégeois. Après avoir rapporté les échanges et les saluts à l’arrivée de Marie dans la maison d’Élisabeth, le poète sans aucune transition note en trois vers la naissance du Précurseur :

1351     Nostre dame sainte Marie                                             Notre dame sainte Marie,

Fu tant leenz en compaignie                                         resta en leur compagnie jusqu’à

Que Jehan fu nez de sa mere.                                       ce que Jean naisse de sa mère.

avant de consacrer près de vingt vers à la question du nom à lui donner. Et c’est seulement alors, une fois Jean bautisié […] selonc la loi (v. 1371), c’est-à-dire circoncis, que le rédacteur notera le départ de Marie, après les relevailles d’Élisabeth :

Quant la fame Zacarie                                                   Quand la femme de Zacharie

Fu relevée et purifie,                                                     fut relevée et purifiée,

1375     Nostre dame s’en est alée                                             Notre-Dame est retournée

En Nazareth en sa contrée.                                           À Nazareth, sa contrée.

Il est clair pour l’auteur du Romanz que Marie a attendu, avant de rentrer chez elle, non seulement la naissance du Précurseur, mais encore la fin des relevailles de sa cousine Élisabeth. Elle n’est donc pas repartie avant la naissance.

C’est une version assez répandue dans la tradition, comme semble le montrer la présentation de la Visitation chez Jacques de Voragine (ch. 81, sur Saint Jean Baptiste) :

La Vierge demeura donc avec sa cousine pour la servir pendant trois mois, et ce fut elle qui, de ses saintes mains, souleva l’enfant de terre quand il vint au monde, comme on peut le lire dans l’Histoire scolastique et qui remplit avec les plus grands soins l’office de garder l’enfant ». (trad. A. Boureau, p. 434-435)

Ce paragraphe de la Légende dorée apporte deux précisions, l’une, présente déjà dans le Protévangile de Jacques (Marie séjourne trois mois chez sa cousine) et l’autre, qui est pour nous une nouveauté (Marie soulève Jean Baptiste de terre à sa naissance). Elle figure effectivement au chapitre 3 de Pierre le Mangeur (« On lit dans le Livre des Justes, que la Vierge fut la première à le soulever de terre »). Cette dernière information est étrangère au Myreur des Histors et au Romanz de saint Fanuel.

 

  1. Le nom de l’enfant et la guérison de Zacharie (§ 5-6)

Pour ce qui est du nom de l’enfant et de la guérison de Zacharie, le récit évangélique (Luc, I, 59-64) racontait :

Le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils le nommaient Zacharie d’après le nom de son père. Alors sa mère, prenant la parole : « Non, dit-elle, mais il s’appellera Jean ». Ils lui dirent : « Il n’y a personne de votre parenté qui soit appelé de ce nom. » Et ils demandaient par signes à son père comment il voulait qu’on le nommât. S’étant fait donner une tablette, il écrivit : « Jean est son nom ; » et tous furent dans l’étonnement. À l’instant sa bouche s’ouvrit et sa langue (se délia) ; et il parlait, bénissant Dieu. (Luc, I, 59-64)

Le Romanz reste partiellement dans cette ligne quand il écrit :

Zacarias ne pot parler,                                              Zacharie ne pouvait parler,

Son non commence a embriever ;                              il se met à inscrire son nom.

Une grieffe et .i. tablel prist,                                     Il prit un stylet et une tablette,

1360     En la cire point et escri[s]t                                       et écrivit dans la cire

Que il aroit a non Jehans.                                         qu’il aurait comme nom Jean.

« Par foi, dient totes les gens,                                  «Ma foi, disent tous les gens,

Ainc mes n’oismes si fet non                                   jamais nous n’avons entendu pareil nom.

En ceste loi que nos tenon.                                      Dans la religion que nous avons,

1365     Il n’iert ja ainsi apelez,                                             personne ne s’appelait ainsi.

Dites encor, se vos volez,                                        Dites encore, si vous voulez bien,

Par quel non on l’apelera. »                                     quel nom on lui donnera.»

Zacarias le regarda                                                   Zacharie les regarda

Et puis escrist autre foïe :                                       et écrivit une nouvelle fois :

1370     « Jehans ait non, nel lessiez mie. »                         «Qu’il s’appelle Jean, ne m’importunez pas.»

Bautisié l’ont selonc la loi,                                      Ils l’ont baptisé selon la loi [= l’ont circoncis]

Jehan le nomerent tot droit.                                     Et l’ont immédiatement nommé.

 

Si Jean d’Outremeuse s’inspire du Romanz, il a fortement résumé son modèle, réduisant l’épisode au strict minimum. On notera toutefois qu’il présente lui aussi la circoncision comme le baptême selon la loi juive.

Luc racontait ensuite que l’événement fut commenté « partout dans la montagne de Judée » et que tout le monde s’était demandé qui serait cet enfant. « Et en effet la main du Seigneur était avec lui » (Luc, I, 65-66). Et, dans la foulée de cette observation générale, l’évangéliste avait alors introduit le long cantique prophétique de Zacharie (I, 67-79). De ces développements canoniques, Jean d’Outremeuse n’a rien conservé. Il ne faisait que suivre en cela le Romanz.

 

  1. Courte présentation de Jean Baptiste (§ 7)

De l’enfant, Luc (I, 80) se borne à dire : « il croissait et se fortifiait en esprit, et il demeura dans le désert jusqu’au jour de sa manifestation devant Israël ». Jean d’Outremeuse n’est pas très explicite non plus ici sur le personnage de Jean Baptiste, dont il sera longuement question plus loin aussi bien dans Ly Myreur (I, p. 385-401) que dans les évangiles.

Toutefois les précisions sur ses vêtements et sa nourriture intriguent un peu. Matthieu (III, 6) et Marc (I, 6) avaient traité ce sujet, en donnant tous les deux le même texte : « Et Jean avait un vêtement de poils de chameau et, autour de ses reins, une ceinture de cuir ; il mangeait des sauterelles et du miel sauvage ». Mais les différences avec la version de Jean d’Outremeuse sont trop importantes pour qu’on puisse penser que le chroniqueur liégeois ait suivi ici les textes évangéliques.

C’est une fois de plus le Romanz de saint Fanuel qui apporte la solution. Il suffit de voir comment le poète présente Jean Baptiste à la fin de l’épisode de la Visitation. Il y est question non seulement de vêtements et de nourriture, mais aussi de l’ermitage et de l’âge qu’avait Jean Baptiste quand il y entra. La dame en question est Marie, dont le poète vient de signaler le départ :

De la dame lairons ester,                                              Sur la dame, nous en resterons là,

De S. Jehan voudron parler                                          nous voudrions parler de saint Jean.

Quant ot .XV. ans en son aage,                                    Quand il eut l’âge de 15 ans,

1380     Si entra en .I. hermitage,                                               il entra en un ermitage,

Ou il soufri mainte dolor                                              où il souffrit beaucoup

Por l’amistié nostre segnor.                                          pour l’amour de Notre-Seigneur.

Ainques ne fist si grant froidure                                   Même par les plus grands froids,

Ne fust toz nus sanz vesteure,                                      il était tout nu sans vêtements,

1385     Fors seulement que il faisoit,                                        sauf ceux qu’il se fabriquait,

En la forest ou il estoit,                                                 dans la forêt où il était,

Ses vestements de jonc marage,                                   en joncs de marécage.

Quant il aloit par le boscage.                                        Quand il allait dans le bocage,

Molt i mena honeste vie,                                              il menait une vie très simple ;

1390     Onques de pain n’i menga mie,                                    jamais il ne mangea de pain,

Fors les racines q’il tenoit                                            simplement les racines qu’il trouvait

Dedenz le bois ou les queroit.                                      dans le bois où il les cherchait.

 

Telle est indiscutablement l’origine des passages où Jean d’Outremeuse parlait de Jean Baptiste, de l’ermitage où il entra à l’âge de 15 ans, de ses vêtements et de sa nourriture. Ici encore il s’inspire de très près du Romanz.

Faisons remarquer, pour mémoire, que plus loin dans Ly Myreur (I, p. 395), lorsque le chroniqueur liégeois décrira le genre de vie de Jean Baptiste au début de sa prédication, il utilisera des termes relativement proches de ceux qu’on trouve ici au § 7 :

Et astoit Johans vestus d’onne haire, qui astoit faite de polhe de chamot, et avoit une chainture sus les rains, qui astoit de cure de berbis atout le poilhe [= cuir de brebis avec le poil]. Et vivoit saint Johans mult saintement, car ilh ne mangnoit que de une manere de rachines ; et bevoit de l’aighe qui plovoit des nues, plus sovent que aultre aighe.

Et Jean était vêtu d’une chemise, faite de poils de chameau et avait autour des reins une ceinture faite d’une toison de brebis. Jean vivait très saintement, car il ne mangeait que d’une sorte de racines, et buvait plus souvent l’eau qui tombait des nuées qu’une autre eau.

 

  1. La version de l’Espozalizide Nostra Dona

Nous dirons un mot pour terminer de l’Espozalizi de Nostra Dona, le drame provençal du XIIIe siècle, dont il a été question dans le chapitre quatrième à propos des Épousailles de Marie et de Joseph. Dans le récit de la Visitation (vv. 359-462), peu de choses sont à signaler, même pas en ce qui concerne les mouvements in utero de saint Jean. Élisabeth dit simplement à sa cousine :

Que tantost quan me saludetz                                  Lorsque tout à l’heure vous m’avez saluée,

388       Del sanh esperit m’esscalfetz,                                  de l’Esprit Saint vous m’avez réchauffée

Que tanfort m’a illuminat                                         et Il m’a tant illuminée

Que ins el ventre m’es bolegat                                  que dans mes entrailles a remué,

Mo filh, que se pogues per Dieu,                              mon fils, qui, si cela se peut grâce à Dieu,

392       De grat parlera am lo tieu.                                         volontiers parlera au vôtre.

(trad. G. Lefebvre, 1958, p. 79)

On épinglera cependant les derniers vers (vv. 391-392), qui font penser au passage de Jean d’Outremeuse où Jean Baptiste s’adresse à Jésus, les enfants étant tous les deux dans le ventre de leurs mères.

Outre la forme théâtrale qu’il adopte, une autre particularité du récit de la Visitation est que Marie, avec la permission de Joseph, part chez sa cousine, en compagnie de quelques chaperons, et que Joseph, inquiet de son retard, vient l’y rechercher. Ainsi dans le Romanz de saint Fanuel, dans Ly Myreur et dans l’Espozalizi, Joseph et Marie sont censés se trouver ensemble chez Élisabeth. Dans le drame liturgique, Zacharie se déclare d’ailleurs honoré « d’avoir sous son toit l’épouse et l’époux » (vv. 447-448). Mais les détails ne sont toutefois pas les mêmes dans l’Espozalizi et dans les deux autres œuvres. En tout cas, on ne trouve pas de traces nettes d’une influence de l’Espozilizi sur Jean d’Outremeuse.

 

Que dire au terme de ce chapitre ?

 

  1. Quelques mots en guise de conclusion

Si, dans son récit de la Visitation, Jean d’Outremeuse a conservé la structure de base qui remonte à Luc, il s’est écarté du texte de l’évangéliste sur de nombreux points, profondément influencé qu’il était par le Romanz de saint Fanuel. C’est que, ici comme dans les épisodes précédents, le chroniqueur liégeois avait certainement ce poème sous les yeux. Parfois il le suit d’assez près, comme lorsqu’il décrit l’ermite que fut Jean Baptiste avant son entrée dans la vie publique (§ 7) ; parfois il le résume, comme dans l’histoire de Zacharie consulté sur le nom à donner à l’enfant ; parfois il en reprend des éléments qu’il amplifie, en en exagérant les traits sans beaucoup de mesure.

C’est particulièrement le cas des mouvements impressionnants qu’il n’hésite pas à attribuer à Jean Baptiste, encore dans le ventre de sa mère. On songera à sa description du bébé se dressant sur ses deux pieds, puis s’agenouillant, joignant les mains, rendant grâces à l’enfant Jésus lui aussi dans le sein de sa mère et lui parlant notamment pour le remercier de lui avoir donné la force d’exécuter tous ces mouvements. Le sommet de la démesure, si l’on peut dire, est atteint lorsque Jean Baptiste se met à réciter le Magnificat d’une voix si haute qu’elle « sortait par la bouche de sa mère ». Jean Baptiste, il est vrai, toujours selon Jean d’Outremeuse, allait naître ce jour-là quelques instants plus tard. Mais c’est quand même un bel exploit, qui frise le miracle !

Le chroniqueur n’a manifestement pas peur d’innover. Et cela frappe d’autant plus que l’auteur du Romanz ne mentionnait même pas le Magnificat et que, pour la tradition, qui suit généralement le récit évangélique, c’est Marie elle-même qui récite cette prière, le plus souvent lors de la Visitation, parfois lors de l’Annonciation même (comme chez Herman de Valenciennes, vv. 3357-3374)

 

CHJRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, FÊTE DE LA SAINT JEAN, JEAN BAPTISTE (saint ; 1er siècle), NATIVITE DE SAINT JEAN BAPTISTE

Fête de la nativité de saint Jean Baptiste

Le 24 juin Nativité de Saint Jean-Baptiste

Sommaire :

 Evangile (Luc, I 57-80)

 Méditation et historique

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Evangile selon saint Luc (I 57-80)

Quand à Elisabeth, le temps fut révolu où elle devait enfanter, et elle donna naissance à un fils. Et ses voisines et ses parents apprirent que le Seigneur avait magnifié sa miséricorde à son égard, et ils s’en réjouissaient avec elle.

Or, le huitième jour, ils vinrent pour circoncire[1] l’enfant, et ils voulaient l’appeler Zacharie, du nom de son père[2]. Et prenant la parole, sa mère dit : « Non, mais il s’appellera Jean.[3] » Et on lui dit : « Il n’y a personne de ta parenté qui soit appelé de ce nom. » Et on demandait par signes au père comment il voulait qu’on l’appelât[4]. Et ayant demandé une tablette, il écrivit : « Jean est son nom.[5] » Et ils furent tous étonnés.

Sa bouche s’ouvrit à l’instant même et sa langue se délia[6], et il parlait, bénissant Dieu. Et la crainte s’empara de tous leurs voisins et, dans toute la région montagneuse de la Judée, on s’entretenait de toutes ces choses. Et tous ceux qui en entendirent parler les mirent dans leur cœur, en disant : « Que sera donc cet enfant ? » Et de fait la main du Seigneur était avec lui[7].

Et Zacharie, son père, fut rempli du Saint-Esprit et il prophétisa[8] en disant[9] :

« Béni soit le Seigneur Dieu d’Israël : il visite[10] et rachète son peuple. Il nous suscite une force de salut dans la maison de David, son serviteur, comme il l’a dit par la bouche des saints, ceux d’autrefois[11] , ses prophètes[12]. Salut qui nous arrache à l’oppresseur, aux mains de tous nos ennemis[13] ; amour qu’il scellait avec nos pères et souvenir de son alliance sainte ; serment juré à notre père Abraham de nous donner, qu’affranchis de la crainte, délivrés des mains de l’oppresseur, nous le servions en justice[14] et sainteté devant sa face tout au long de nos jours. Et toi, petit enfant, qu’on nommera prophète du TrèsHaut, tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses voies ; pour annoncer à son peuple le salut en rémission de ses péchés, par l’amour du cœur de notre Dieu qui vient nous visiter ; soleil levant, lumière d’en haut sur ceux de la ténèbre qui gisent dans l’ombre de la mort[15] , et guide pour nos pas au chemin de la paix.[16] »

Quant à l’enfant, il croissait, et son esprit se fortifiait[17]. Et il fut dans les endroits déserts jusqu’au jour où il se présenta à Israël.

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[1] La circoncision avait été donnée à Abraham pour distinguer sa race de toute autre race et la préparer à posséder les biens promis à Dieu; quand arriva ce qui avait été promis, le signe fut aboli. A la circoncision, qui cesse à J.-C., succède le baptême; et c’est pourquoi Jean devait être circoncis. On l’imposait au huitième jour; l’enfant était moins sensible à la souffrance; et d’autre part on lui imposait cette marque qui l’incorporait au peuple de Dieu avant qu’il ne put le vouloir lui-même, pour établir que c’était une pure grâce.  On lui donnait après la circoncision le nom qu’il devait porter, car avant de faire nombre dans le peuple de Dieu, il devait porter le signe de Dieu. Cela signifiait aussi que pour être inscrit au livre de vie, il devait avoir dépouillé les passions charnelles (saint Jean Chrysostome : « Contra Judæos et Gentiles quod Christus sit Deus »).

 [2] On pensait qu’à cet enfant du miracle on ne pouvait donner de nom plus honorable que celui de son père Zacharie, de ce prêtre qui avait passé sa longue vie dans la piété et la justice. » Cela ne pouvait déplaire à la mère. Ce ne fut donc pas par répugnance pour ce nom, mais sous l’action de l’Esprit Saint qu’elle se montra si affirmative (saint Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, II 31).

 [3] Elle ne pouvait pas ignorer le nom du précurseur du Christ, elle qui avait prophétisé le Christ (saint Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, II 31).

 [4] Zacharie, prêtre de la classe d’Abia, époux d’Elisabeth, avait été réduit au silence pour n’avoir pas cru à l’annonce de l’Ange : « Moi, je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle. Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, pour ce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps » (évangile selon saint Luc, I 19-20).

 [5] Nous ne lui imposons pas nous-mêmes sont nom : il a déjà son nom donné par Dieu, nous le faisons connaître seulement. Les saints méritent de recevoir leur nom de Dieu ; les anges ne font que transmettre ces noms, ils ne les donnent pas eux-mêmes. Il apparaît bien que ce sera là non pas un nom de parenté, mais de prophétie (saint Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, II 31 & 32).

 [6] Il aurait été contradictoire qu’à l’apparition de celui qui devait être la voix, son père demeurât muet (saint Grégoire de Nazianze : discours XII).

Cette bouche avait été fermée par l’Ange; elle est ouverte par le fils qui avait été promis par l’Ange (saint Maxime de Turin : homélie LXV).

Il convenait que la foi déliât cette langue qui avait été liée par l’incrédulité. Croyons, nous aussi, et notre langue qui demeure embarrassée tant que nous sommes dans les liens de l’incrédulité, saura trouver des paroles pleines de raison. Si nous voulons savoir parler, sachons écrire en esprit les mystères de Dieu : sachons écrire non sur des tablettes, mais dans nos cœurs, tout ce qui annonce le Christ (saint Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, II 32).

 [7] Maintenant encore l’Eglise célèbre cette naissance ; elle ne célèbre que trois naissances, celle du Fils de Dieu, celle de sa mère et celle-ci ; elle sait« que pour l’homme le jour de la mort est meilleur que celui de sa naissance », et que toute naissance humaine est accompagnée de tristesse. C’est pourquoi elle célèbre la mort des martyrs qu’elle appelle leur naissance, car ils naissent vraiment à la vie quand ils se dépouillent de la vie pour le Christ. Mais cette naissance de Jean, l’Eglise la célèbre avec assurance sur la parole si expresse de l’Ange (saint Pierre Damien : sermon XXIII, sur la nativité de saint Jean-Baptiste, 4).

 [8] Voyez comme Dieu est bon et comme il pardonne complètement : non seulement il rend ce qu’il avait pris, mais il accorde des faveurs que l’on ne pouvait espérer. Cet homme, tout à l’heure muet, prophétise; ceux qui auront renié Dieu, sous l’action des grâces nouvelles, le loueront. Que personne donc ne perde confiance; que personne, au souvenir des fautes anciennes, ne désespère des dons de Dieu. Dieu sait changer ses jugements, si vous savez renoncer à vos fautes (saint Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, II 33).

 [9] Ce cantique contient deux prophéties : l’une relative au Christ, l’autre à Jean. La première est exprimée dans ces paroles qui annoncent la chose comme déjà présente : « Dieu a visité. » Celle qui a rapport au Précurseur sera annoncée tout à l’heure au futur (Origène : homélie X sur l’évangile selon saint Luc).

 [10] Ce peuple qu’il a visité, c’est cette nation qui depuis si longtemps portait le nom de peuple de Dieu, et qui depuis longtemps semblait abandonnée de Dieu. C’était aussi ce peuple qui, dans le monde entier, gémissait sous le joug du péché et que le sang du Sauveur allait racheter et dont il allait faire son peuple par cette rédemption (saint Jean Chrysostome : « Contra Judæos et Gentiles quod Christus sit Deus »).

 [11] Je pense qu’Abraham, Isaac et Jacob, au jour de l’avènement du Christ, ont joui des effets de sa miséricorde; il n’est pas possible que ceux qui avaient vu de loin son jour et en avaient eu une grande joie, n’aient pas eu une joie plus grande au jour où vint celui dont il est dit, « qu’il a, par le sang de sa croix, fait la paix et sur la terre et dans le ciel » (Origène : homélie X sur l’évangile selon saint Luc).

 [12] Toutes les Ecritures de l’ancienne Loi avaient eu pour objet le Christ ; Adam lui-même et tous les patriarches après lui, par leurs paroles ou par leurs actes, avaient rendu témoignage de cette économie qui préparait le Christ (saint Bède le Vénérable).

 [13] Nos ennemis sont aussi nos convoitises, qui nous font la guerre dans nos membres, et nos péchés qui nous accablent, et nos faiblesses qui nous tuent, et les terreurs de la conscience qui ne nous laissent aucun repos (Bossuet).

 [14] Non plus dans la justice charnelle des Juifs qui mettaient leur confiance dans les victimes et les observances de la Loi, mais dans une justice spirituelle, se traduisant en œuvres bonnes : dans la sainteté qui nous rend dignes de Dieu, et dans la justice qui nous fait accomplir tous nos devoirs envers le prochain; non plus dans une justice extérieure, comme est celle des hommes qui cherchent à plaire aux hommes, mais dans une justice qui agit devant Dieu, qui cherche non l’approbation des hommes, mais celle de Dieu; et cela non pas une fois ou pour un temps, mais tous les jours de la vie (saint Jean Chrysostome : « Contra Judæos et Gentiles quod Christus sit Deus »).

 [15] L’ombre de la mort c’est l’oubli envahissant l’âme : de même que la mort met un abîme entre le mort et les régions de la vie, de même l’oubli entre l’âme et l’objet qui s’est éloigné de son souvenir : le peuple juif, ayant oublié Dieu, était dans la mort par rapport à Dieu (saint Grégoire le Grand : « Moralia in Job », XVI 30).

 [16] Nous dressons nos pas dans le chemin de la paix quand le mouvement de nos actes est toujours en accord avec la grâce de notre Créateur (saint Grégoire le Grand : homélie XXXIII sur les péricopes évangéliques, 4).

 [17] Il y a des hommes qui cultivent en eux la vigueur corporelle pour être vainqueurs dans les combats : l’athlète de Dieu se fortifiait dans l’esprit pour briser la puissance de la chair (Origène : homélie XI sur l’évangile selon saint Luc).

 

Méditation et historique

L’Église célèbre la naissance du Sauveur au solstice d’hiver et celle de Jean-Baptiste au solstice d’été. Ces deux fêtes, séparées l’une de l’autre par un intervalle de six mois, appartiennent au cycle de l’Incarnation ; elles sont, par leur objet, dans une mutuelle dépendance ; à cause de ces relations, on peut leur donner le même titre, c’est en latin : nativitas, naissance ; natalis dies, Noël.

Pourquoi célébrer la naissance de Jean-Baptiste, se demande saint Augustin, dans un sermon qui se lit à l’office nocturne ? La célébration de l’entrée de Jésus-Christ dans ce monde s’explique fort bien ; mais les hommes – et Jean-Baptiste en est un – sont d’une condition différente ; s’ils deviennent des saints, leur fête est plutôt celle de leur mort : leur labeur est consommé, leurs mérites sont acquis ; après avoir remporté la victoire sur le monde, ils inaugurent une vie nouvelle qui durera toute l’éternité. Saint Jean-Baptiste est le seul à qui soit réservé cet honneur ; et cela dès le cinquième siècle, car la nativité de la Vierge Marie ne fut instituée que beaucoup plus tard. Ce privilège est fondé sur ce fait que Jean a été sanctifié dès le sein de sa mère Élisabeth, quand elle reçut la visite de Marie sa cousine ; il se trouva délivré du péché originel ; sa naissance fut sainte, on peut donc la célébrer. C’est un homme à part, il n’est inférieur à personne, non surrexit inter natos mulierum major Jobanne Baptista. L’ange Gabriel vint annoncer sa naissance, son nom et sa mission, nous dit saint Maxime, dans une leçon de l’octave ; sa naissance merveilleuse a été suivie d’une existence admirable, qu’un glorieux trépas a couronnée ; l’Esprit Saint l’a prophétisé, un ange l’a annoncé, le Seigneur a célébré ses louanges, la gloire éternelle d’une sainte mort l’a consacré. Pour ces motifs, l’Église du Christ se réjouit dans tout l’univers de la naissance du témoin qui signala aux mortels la présence de celui par lequel leur arrivent les joies de l’éternité.

Saint Augustin, qui s’appliquait à découvrir les raisons mystérieuses des événements, a voulu savoir pourquoi Jésus-Christ est né à l’équinoxe d’hiver et Jean-Baptiste à celui d’été. Dans le sermon du quatrième jour dans l’octave, il nous propose ce qu’il a découvert : Jean est un homme, le Christ est Dieu. Que l’homme se fasse petit, pour que Dieu apparaisse plus grand, suivant ces paroles dites par Jean au sujet du Sauveur : il faut qu’il croisse et que moi, je diminue. Pour que l’homme soit abaissé, Jean naît aujourd’hui, où les jours commencent à diminuer ; pour que Dieu soit exalté, le Christ naît au moment où les jours commencent à grandir. tout cela est très mystérieux. La naissance de Jean-Baptiste, que nous célébrons, est, comme celle du Sauveur, pleine de mystère. Quel est ce mystère, si ce n’est celui de notre humiliation, comme la naissance du Christ est pleine du mystère de notre élévation.

Ces témoignages de saint Maxime et de saint Augustin prouvent que cette fête est l’une des plus anciennes du calendrier. Sa célébration est constatée dès le milieu du quatrième siècle. Elle a déjà sa place parmi les solennités importantes ; on lui donna bientôt une octave et une vigile et elle traversa le moyen âge avec ce complément.

Les Pères du Concile de Bâle, dans leur quarante-troisième session (1441), firent suivre son octave d’une fête nouvelle, la Visitation, et Eugène IV eut soin de confirmer plus tard cette mesure. Ce n’est pas le Concile de Bâle, il est vrai, qui établit cette fête, il n’eut qu’à la fixer au 2 juillet ; son institution remonte au pontificat d’Urbain VI qui espérait, par ce moyen, appeler la protection de Notre Dame sur l’Église menacée d’un nouveau schisme ; la bulle qui lui assignait un jour après l’Annonciation fut promulguée par Boniface IX (1389).

Le Noël d’été a, comme celui d’hiver, son cortège liturgique. Sa vigile est une réduction de l’Avent : L’Église présente à nos réflexions le récit évangélique de la mission de l’ange Gabriel auprès de Zacharie, pour lui prédire la naissance d’un enfant : l’envoyé céleste lui dit qu’il sera grand devant le Seigneur ; l’Esprit Saint le remplira de sa vertu, dès le sein de sa mère ; il convertira un grand nombre de fils d’Israël au Seigneur leur Dieu ; il précédera le Seigneur, dans l’esprit et la vertu d’Élie ; il conciliera aux fils le cœur des pères ; il amènera les incrédules à la prudence des justes ; il préparera au Seigneur un peuple parfait. L’octave de la fête pourrait fort bien être appelée la circoncision de Jean-Baptiste : en ce jour, son père lui donna son nom et il entonna ce Benedictus Dominus Deus Israël que nous chantons tous les jours de l’année, à l’office du matin, en l’honneur de l’Oriens ex alto. La Visitation est, en quelque sorte, l’épiphanie de Jean-Baptiste : il confesse par un tressaillement la manifestation de Jésus, caché dans le sein maternel. Notre Dame chante au Seigneur le Magnificat anima mea Dominum.Ce Noël d’été précède le Noël d’hiver, comme saint Jean-Baptiste est le précurseur de Jésus-Christ ; elle l’annonce ; nous le verrons paraître quand le soleil sera au terme de ses diminutions.

L’objet historique de la fête et la doctrine qui l’éclaire sont exposés par saint Luc, au chapitre premier de son Évangile. Les trois passages qui nous intéressent sont lus aux messes de la vigile, de la Nativité et de la Visitation ; il est nécessaire d’y ajouter quelques lignes de l’évangile de saint Jean, qui termine la messe : Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Johannes ; his venit in testimonium, ut testimonium perbiberet de lumine, ut omnes crederent per illum ; non erat ille lux, sed ut testimonium perbiret de lumine. Il est le témoin, le précurseur, la voix de Dieu…

Une mission de ce caractère n’a pu échapper aux Prophètes de l’Ancien Testament ; il faut nous attendre à trouver, sous leur plume, des figures lumineuses qui aident à la saisir. Le plus expressif est Jérémie. Le début de sa prophétie s’applique aussi bien à saint Jean-Baptiste qu’à lui-même ; l’analogie est frappante ; il n’y a qu’à le reproduire et chacun, à première vue, pourra s’en convaincre : La parole du Seigneur s’est fait entendre ; il me disait : Je te connaissais avant de te former dans le sein de ta mère ; je t’ai sanctifié avant que tu en sortes ; je t’ai choisi pour être mon prophète devant les nations. Et j’ai bégayé, A, a, a, Seigneur, mon Dieu ; mais je ne sais pas parler, je ne suis qu’un enfant. Et le reste. L’Église fait lire Jérémie aux matines de la fête et à la messe de la vigile. L’épître du jour est empruntée à Isaïe ; c’est de Jean-Baptiste qu’il écrit : Que les îles écoutent ; peuples éloignés, faites attention. Le Seigneur m’a appelé, il s’est souvenu de mon nom dès le sein de ma mère. Il a fait de ma langue un glaive aigu ; il m’a protégé de l’ombre de sa main ; il m’a pris comme une flèche de son choix et il m’a caché dans son carquois… Le Seigneur, qui a fait de moi son serviteur dès le sein maternel, me dit : Je t’ai donné aux nations comme leur lumière pour que tu sois mon salut jusqu’aux extrémités de la terre.

Ces lectures fournissent le texte des antiennes et des répons : l’introït et le graduel enferment, dans leur mélodie, ce que Jérémie et Isaïe ont pu dire de la sanctification de Jean-Baptiste avant sa naissance ; le verset alleluiatique et la communion répètent cette déclaration de Zacharie devant le berceau et les langes de son enfant : Tu, puer, Propheta altissimi vocaberis ; prœibis enim ante faciem Domini parare vias ejus. Tu t’appelleras, enfant, le prophète du Très-Haut ; tu iras devant la face du Seigneur pour lui préparer les voies. Nous retrouvons ces mêmes paroles aux offices du jour et de la nuit : les antiennes, qui accompagnent les psaumes de vêpres, de matines ou de laudes, sont tirées de l’Évangile et des prophètes. Les unes prennent les traits principaux du récit et le reconstituent ; par exemple, celles des laudes et des secondes vêpres : Élisabeth Zachariæ magnum virum genuit, Jobannem prœcursorem Domini, c’est l’annonce de l’événement ; de là, nous passons à la circoncision et à la tradition du nom : Innuebant patri ejus, quem vellet vocari eum ; et scripsit, dicens : Joannes est nomen ejus ; la troisième revient sur la même pensée ; après quoi, il semble que nous soyons mis en présence de l’enfant et, en le saluant nous ne pouvons que lui rendre les témoignages contenus dans l’Évangile : Inter natos mulierum non surrexit major Jobanne Baptista. Les antiennes des premières vêpres traduisent les mêmes impressions et empruntent leurs formules aux mêmes sources : le peuple chrétien se représente la scène et s’approprie les sentiments et le langage de ceux qui remplissent un rôle actif ; avec eux, il dit de Jean : Ipse præbit ante illum in spiritu et virtute Eliæ – Joannes est nomen ejus ; vinum et siceram non bibet. – Ex utero senectutis et sterili Joannes natus est præcursor Domini. Je ne dis rien des antiennes de matines : elles ont ce même caractère. Pendant que l’âme s’applique à suivre le sens des psaumes, l’imagination est occupée par ces souvenirs ; cela ne lui damande guère d’effort ; elle est paisible ; l’esprit, qui reçoit ses impulsions, découvre dans la psalmodie, à la faveur d’aperçus auxquels il n’aurait jamais songé de lui-même, des allusions ingénieuses à la solennité ; la pensée de saint Jean apparaît partout.

Les observations faites au sujet des antiennes valent pour les répons ; on s’exposerait, en les citant, à des répétitions inutiles : ils transportent, dans le chant, des textes connus déjà ; je n’en reproduirai qu’un, d’une facture assez originale. Hic est præcursor dilectus, voici le précurseur bien-aimé, et lucerna lucens ante dominum, et la lumière qui brille devant le Seigneur. Ipse est enim Joannes, qui viam Domino preparavit in eremo, c’est Jean qui a préparé au Seigneur la voie dans le désert, sed et Agnum Dei demonstravit et illuminavit mentes hominum, il a montré l’agneau de Dieu et éclairé l’esprit des hommes. Ipse præibit ante illum in spiritu et virtute Eliæ. En résumé, les antiennes et les répons ne font que répéter ce que l’Évangile présente de saillant ; ces traits sont de nature à pénétrer l’âme de la mission du précurseur et de son importance ; ils accroissent, par leur répétition même, l’admiration pour son caractère et sa personne ; son souvenir prend vie dans le cœur.

L’Ange Gabriel avait annoncé à Zacharie que la naissance de Jean serait, pour un grand nombre, une occasion de joie, multi in nativitate ejus gaudebunt. En souvenir de cette prophétie, sa fête est joyeuse ; elle a pour signe caractéristique une allégresse qui ne se trouve pas ailleurs. L’Église invite les fidèles à s’y abandonner ; il lui suffit de leur répéter, par ses antiennes, les paroles de Gabriel. Mais la piété chrétienne ne s’est pas contentée du chant liturgique pour manifester sa joie ; elle a emprunté, en les transformant, les usages par lesquels les païens célébraient le solstice : on sait que l’instinct qui portait ces derniers à substituer, dans leur vénération religieuse, les forces créées de la nature à leur auteur, les faisait rendre un culte au soleil et au feu dont il est le grand foyer ; leur dévotion s’épanchait en manifestations bruyantes, au moment des équinoxes ; les fêtes, qui bénéficiaient d’une popularité extraordinaire, consistaient surtout en des réjouissances publiques ; la principale était d’allumer de grands feux autour desquels dansait la population. Le paganisme grec et romain avait eu l’art de mêler ainsi son culte à la vie extérieure des peuples, et c’est ce qui contribua le plus à le faire entrer dans les mœurs, si profondément même que ces coutumes ont survécu au paganisme.

Il y avait là, pour les chrétiens, un véritable danger ; tout le monde prenait part à ces réjouissances, qui en elles-mêmes n’avaient rien de condamnable. Mais les circonstances, en les liant à une superstition, les mettaient au service du paganisme naturaliste ; c’était un entraînement auquel on résistait fort mal. Tertullien, le premier, dénonça les chrétiens impudents, qui ne craignaient pas de célébrer ainsi les calendes de janvier, les brumalies et les saturnales. La conversion de l’Empire laissa leur popularité aux réjouissances solsticiales dans l’Afrique romaine, à Rome et dans les Gaules. Les évêques voyaient ce fait avec mécontentement ; saint augustin protestait avec énergie. Habeamus solemnem istum diem, disait-il, non sicut infideles, prpter hunc solem, sed propter eum qui fecit hunc solem, solennisons ce jour, non comme des infidèles, à cause du soleil, mais à cause de celui qui a fait le soleil. Saint Césaire proscrivit, pour les mêmes motifs, ces survivances païennes ; l’évêque franc, auteur des sermons qui nous sont parvenus sous le nom de saint Éloi, défend aux chrétiens de célébrer les solstices par des danses, des caroles et des chants diaboliques. Mais la fidélité aux superstitions pyrolatriques était tenace ; les évêques ne purent en avoir raison. C’est en vain que Charlemagne leur recommanda, par un capitulaire, de proscrire de nouveau ces feux sacrilèges et ces usages païens ; il fallut en prendre son parti et chercher à transformer, par une intention pieuse, l’abus qu’on ne pouvait supprimer. Cette évolution se produisit l’abus qu’on ne pouvait supprimer. Cette évolution se produisit dans le cours du neuvième siècle : on s’apercevait enfin qu’un retour offensif du paganisme n’était plus à craindre ; il était donc inutile de se prémunir contre un ennemi définitivement vaincu.

La réaction contre les pagania solsticiales avait sans nul doute accru la note joyeuse de la fête de saint Jean-Baptiste. Cette joie spirituelle, par son charme, contribuait à détourner les chrétiens de ces réjouissances profanes ; elle servit à ménager l’évolution, qui débarrassa ces dernières de toute pensée superstitieuses, en les associant à la fête de saint Jean-Baptiste. Le solstice d’été tomba dans l’oubli ; les feux furent allumés pour manifester la joie que la naissance du Précurseur causait au monde ; le feu devint ecclésiastique : le clergé alla processionnellement le bénir ; la Jouannée, ainsi que nos pères la nommaient, resta l’une des fêtes les plus populaires et les bourgeois des villes ne l’appréciaient pas moins que les campagnards.

Les Parisiens, entre autres, étaient amateurs des feux de saint Jean ; ils en allumaient un par quartier. Celui de la Bastille passait pour l’un des mieux réussis, la garnison de la forteresse assistait en armes à son embrasement. Il ne valait pas cependant celui de la place de Grève ; on laissait au roi l’honneur de l’allumer : Louis XI le fit en 1471, François Ier en 1528, Henri II et Catherine de Médicis en 1549, Charles IX en 1573, Henri IV en 1596, Louis XIII en 1615 et 1620, Anne d’Autriche en 1616 et 1618, Louis XIV en 1648 ; à partir de cette date, l’honneur d’allumer le feu revint au conseil de ville.

Les hommes de la Révolution furent incapables de comprendre ces réjouissances et elles disparurent, à Paris du moins, en 1789 ; il en fut de même dans la plupart des villes importantes ; à Douai, où la population tenait à ces feux au point d’en allumer un dans chaque rue, tous les soirs du 23 au 29 juin, la police les interdit en 1793 ; ils furent rallumés en 1795 et les années suivantes jusqu’en 1806, sans tenir compte d’une nouvelle défense promulguée en 1797.

Ces réjouissances populaires et religieuses faisaient entrer le sentiment chrétien dans la vie des villages et des villes ; la religion n’était pas reléguée entre les murailles des sanctuaires ; les hommes la connaissaient, ils l’aimaient comme un élément essentiel de leur existence. Les coutumes auxquelles on avait l’esprit de la mêler transmettaient, avec elles, sa pensée d’une génération à l’autre ; cela pouvait aller fort loin, car ces habitudes populaires sont tenaces. Ce fait n’a pas été toujours compris au dix-neuvième siècle. Ces traditions ont eu fréquemment pour adversaires aveugles des catholiques, qualifiés hommes d’œuvre, et des prêtres, qui ont affecté d’y voir des pratiques superstitieuses. C’est ainsi que les feux de saint Jean se sont éteints peu à peu dans un grand nombre de campagnes ; il est juste de dire que saint Jean-Baptiste n’y a pas gagné un rayon de joie spirituelle ; sa fête passe presque inaperçue ; elle attire certainement beaucoup moins de monde à la messe et à la Sainte Table que le premier vendredi du mois.

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