ADORATION DES BERGERS, AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN D'OUTREMEUSE (1338-1400), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (4)

Chapitre VIb : La naissance de Jésus

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Plan

  1. Le Romanz de Saint Fanuel
  2. Digression : La virginité de Marie et les « sages-femmes de la Nativité »
  3. Reprise de l’histoire d’Anastasie
  4. Synthèse du récit de Jean d’Outremeuse
  5. Aspects particuliers
  6. Ressemblances et différences
  7. Les trois lumières « inextinguibles »
  8. Les prophéties sont accomplies…
  9. Les animaux de l’étable
  10. Le recours à l’Ancien Testament comme procédé de composition
  11. Le foin et la crèche de Bethléem
  12. Des tombes, une chaise et d’autres choses
  13. Pierre le Mangeur et Jacques de Voragine sur la crèche

 

 

Pour décrire le recensement, on s’en souviendra, le chroniqueur liégeois avait abandonné le Romanz de saint Fanuel, mais il va y revenir très vite. En effet, lorsqu’il traite de l’entrée à Bethléem, des difficultés rencontrées par le couple pour trouver un logement et des circonstances entourant la naissance, l’essentiel du récit de Jean d’Outremeuse, et en particulier les § 5 à 15 de notre présentation, repose sans aucune contestation possible sur le texte du Romanz. Des deux côtés, on retrouve – et dans le même ordre, ce qui est significatif – toute une série de motifs bien précis.

Pour en convaincre le lecteur, nous présenterons d’abord le texte du Romanz de Saint Fanuel avant de le comparer à la version de Jean d’Outremeuse.

 

  1. Le Romanzde Saint Fanuel

 

Et d’abord l’arrivée du couple à Bethléem et les difficultés d’hébergement qu’ils rencontrent. Marie et Joseph sont à la porte de Bethléem. La future mère, épuisée, s’assied sur une pierre, tandis que Joseph part à la recherche d’un logement.

Atant vont droit en Belleant, Alors, ils vont droit à Bethléem,
Ainsi com nos trovons lisant. comme nous le trouvons écrit.
1415 A l’entrée de la cité À l’entrée de la cité,
Se sunt ambedoi reposé, ils se sont tous deux reposés
Par desus une blanche pierre. sur une pierre blanche.
Ce dist Joseph : « Amie chiere, Joseph dit : « Chère amie,
Atendez moi .i. seul petit, attendez-moi un petit moment,
1420 G’irai laiens, ne vos anuit, j’irai là-bas, si cela ne vous ennuie,
Por ostel querre et porchacier, pour chercher et découvrir un hôtel
Dont nos avons molt grant mestier. » dont nous avons très grand besoin. »
Joseph en la cit est entrez, Joseph entra dans la cité
. Molt hontex et molt trespensez ; fort mal à l’aise et très préoccupé.
1425 Mes il a trové tant de gent Mais il rencontra tant de gens
Qui venu sont au parlement venus à l’assemblée
C’onques n’i pot ostel trover, qu’il ne put trouver nulle part
Ou il se peust reposer. d’hôtel où ils puissent se reposer.

 

Ne trouvant de place dans aucune auberge, Jésus revient bredouille auprès de Marie, mais celle-ci décide quant même d’entrer à Bethléem.

Joseph est de la vile issus, Joseph est sorti de la ville,
 1430 A sa dame en est revenus, est revenu près de sa dame
Qui l’atendoit desus la pierre. qui l’attendait sur la pierre.
Ce dist Joseph : « Amie chiere, Joseph dit : « Chère amie,
Por le grant Deu, quel le ferons par le grand Dieu, que ferons-nous
Et en quel leu herbegerons ? et en quel lieu nous abriterons-nous ?
 1435 Ja ne troverons nos, ce cuit, Jamais nous ne trouverons, je crois,
Ostel ou nos gisons anuit, un hôtel pour y coucher cette nuit.
Car si est plaine la cité La cité est si remplie
Que je n’i puis trover ostel. » que je ne peux en trouver un. »
– « Sire, ce dist Ste Marie, « Sire, dit Sainte Marie,
1440 Por Deu, or ne vos doutes mie, par Dieu, ne craignez rien maintenant.
G’irai ensemble o vos laiens, J’irai avec vous là-bas ;
Se troverons aucunes gens nous trouverons bien quelques personnes
Qui por Deu nos herbergeront, qui, par Dieu, nous hébergeront
Et qui pitié de nos aront. » et auront pitié de nous. »
 1445 Ainsi se mistrent en la vile. Ainsi entrèrent-ils dans la ville.

 

Le couple va heureusement être « dépanné » par une personne rencontrée par hasard. C’est la fille d’un homme riche qui les prend en pitié et qui insiste auprès de son père pour qu’il leur procure malgré tout un abri de fortune, en l’occurrence une étable. Cette jeune personne, dont le nom (Anestese) sera donné au vers 1483 et que nous appellerons Anastasie, est lourdement handicapée : elle n’a, dit le texte au vers 1488, « ni pieds ni mains ». Nous verrons dans un instant ce qu’il faut  penser de ce très lourd handicap. Il reste qu’elle ne peut pas les aider autant qu’elle le voudrait, mais après leur avoir procuré le gîte et les avoir installés, elle veille aussi à ce que le couvert leur soit assuré.

.i. riches homs ot une fille Un homme riche avait une fille
Qui trespassoit parmi la rue ; qui passait dans la rue.
Joseph la vit, si la salue, Joseph la vit et la salua,
Et nostre dame l’apela, et Notre-Dame l’appela.
 1450 Molt doucement li demanda Très doucement elle lui demanda,
S’ele avoit ostel ne maison, si elle avait un hôtel ou une maison,
Qu’el lor prestast .i. anglechon qu’elle leur prête un petit coin
Ou il peussent reposer, où ils puissent s’installer,
Car ne poent avant aler, car ils ne pourraient aller plus loin
 1455 Tant que la nuit fust trespassée. une fois la nuit tombée.
La pucele dist que senée : La sage pucelle dit :
« E Dex, ge ne sui mie bome, « Eh Dieu ! je ne suis pas patronne,
Anchois sui fille a .i. riche home, mais la fille d’un homme riche
Mes g’irai mon pere proier Alors j’irai demander à mon père
Se il vos voudroit herbergier. de bien vouloir vous héberger.
1460 Certes j’en aroie grant joie. » Certainement, j’en serais très heureuse. »
Son pere apele, si li proie : Elle appelle son père et lui demande :
« Sire, por amor Deu le grant, « Sire, pour l’amour de Dieu le Grand,
Herbegiés ceste povre gent, hébergez ces pauvres gens,
1465 Car il sont molt desconseillié, car ils sont très désemparés.
Li grans Dex ait de vos pitié, Puissent-ils, par Dieu, obtenir votre pitié
Tant que la nuit soit trespassée, une fois la nuit tombée,
Car ceste dame est molt lassée. » car cette dame est très fatiguée. »
 – « Fille, ce dist li riches hom, – « Ma fille, dit l’homme riche,
1470 Je ai si plaine ma maison. ma maison est si remplie
Des chevaliers de cest païs de chevaliers de ce pays
Qu’il ont tot mon ostel porpris, qui ont occupé toute ma demeure,
Que ge nes aroie ou couchier, que je ne saurais où les coucher.
Si ne les ai ou herbergie[r].» Je n’ai pas où les héberger. »
1475 – « Sire, dist ele, si avez :  – « Messire, dit-elle, vous avez de la place :
En cele estable les metez. » mettez-les dans cette étable ».
– « Fille, fet il, et je l’otroi, – « Ma fille, fait-il, je veux bien,
Por ce que beles gens les voi, car je vois qu’ils sont bonnes gens.
Menés les i, ses i couchiés, Menez-les-y et couchez-les,
1480 A vo pooir les aaisiés. » mettez-les à l’aise autant que possible. »
Ele si fist tout maintenant, Elle fit tout cela immédiatement
Les i mena molt doucement. et les conduisit très gentiment.
 Anestese fu debonere : Anastasie se montra très bonne :
Molt s’entremist de lor affere, elle s’occupa beaucoup d’eux
1485 Et mex lor fust, s’ele poist. et aurait fait plus si elle l’avait pu.
De lor liz fere s’entremist Elle s’occupa de leur faire un lit
De blanche paille et d’estrain ; de paille blanche et de chaume.
Mes el n’avoit ne pié ne main (sic). Mais elle n’avait ni pieds ni mains.
Son pere, qui riche home estoit, Son père, qui était un homme riche,
1490 De tel vitaille come avoit leur fit porter à profusion
Lor fist porter a grant foison, des victuailles qu’il avait :
Pain et vin et char et poisson, pain, vin, viande et poisson ;
Puis les commande au salveor, Puis elle les recommanda au Sauveur,
Qui fist clarté et nuit et jor : qui a fait la clarté, et la nuit et le jour.

 

Avant d’aller plus loin, revenons sur la teneur du vers 1488 qui précise qu’Anastasie n’avait « ni pieds ni mains ». Pareille information peut surprendre. En effet, comme nous le verrons, la suite du texte, quand il fait allusion à son handicap et à sa guérison (v. 1554, 1573-1575, 1585-1624), n’évoque jamais les pieds, mais toujours les mains et les doigts. De même, le miracle dont elle bénéficiera ne porte que sur les mains (v. 1573-1575) et ce sont ses mains seulement que son père voudra trancher (v. 1585-1624). Bref, la formule « ni pieds ni mains » du vers 1488 interpelle.

En fait cette jeune infirme n’apparaît pas seulement dans le Romanz et dans Ly Myreur. De nombreux autres récits, que nous examinerons peut-être un jour dans un développement particulier, font allusion à l’Anastasie liée à la naissance de Jésus, mais elle y est toujours présentée comme « la fille sans mains ». Jamais son handicap ne porte sur les pieds.

Plus caractéristique encore peut-être, l’auteur du Romanz lui-même, là où il met Anastasie en scène (vers 1446-1449 du début), en fait une personne normale sur le plan de la marche. Elle se promenait normalement en rue lorsque Marie l’a interpellée. Et plus tard cette fois, à l’appel de Joseph, elle « court » auprès de Marie (La pucelle vint la corant, v. 1557).

Pareille incohérence a naturellement frappé l’éditeur (Chabaneau, 1888, p. 389), qui, tout en conservant au vers 1488 le texte du manuscrit suivi d’un sic, a noté qu’une variante de la tradition donnait nule main. Il a pour sa part proposé une correction en ne doit ne main (« ni doigts ni mains »). Bref, dans toute la tradition, à l’exception de ce vers 1488 dont le texte est fort discutable, Anastasie était « simplement » handicapée des mains. Mais laissons ce point de détail pour revenir au récit.

*

Après l’arrivée à Bethléem, la découverte d’un abri, l’installation, un lit simple et un bon repas, la nuit tombe. Mais l’étable est éclairée d’une vive clarté, jetée par trois candélabres portant trois grands cierges et descendus miraculeusement du ciel devant Marie. Dans une courte digression, le poète fait l’histoire de ces cierges qui, selon lui, existent encore. Quelle est cette lumière mystérieuse ? Quel sens a-t-elle ? Elle n’émane pas de l’enfant Jésus qui n’est pas encore physiquement présent parmi eux. Mais Joseph l’interprète quand même comme une manifestation de Dieu.

 

 1495 Quant la sainte virge ot soupé Quand la sainte Vierge eut soupé,
 Et li lit furent apresté, que les lits furent préparés,
 Donc est la noire nuit venue ; la nuit noire est donc venue,
 Et Dex, qui toz li mons salue, ainsi que Dieu, le sauveur du monde.
 Trois candelabres de fin or, Trois candélabres d’or fin,
 1500  Qui bien valoient .i. tresor, qui valaient bien un trésor
 Et .iii. grans cierges alumez, et trois grands cierges allumés
 Qui rendoient molt grans clartez, répandaient une très grande lumière,
 Com li solaux la matinée, comme le soleil le matin,
Quant il s’espant parmi la prée, quand il se répand sur les prairies.
 1505  Devant la virge sunt venu Devant la vierge ils sont venus
 Et a grant joie descendu. et joyeusement sont descendus.
Segnor, ce ne mescreez mie, Seigneurs, vous ne le croirez pas,
Devant l’autel Ste Soufie devant l’autel de Sainte Sophie,
En art li uns et nuit et jor, le premier brûle nuit et jour
1510 Qu’il ne puet perdre sa luor ; sans perdre de sa lumière.
Et a Meques resont li dui, Et à La Mecque, ils sont deux,
Bien l’avez oi dire autrui, vous l’avez entendu d’autrui,
Devant li deu as Sarrasins : devant les dieux des Sarrasins :
C’est Mahomes et Apollins ; Mahomet et Apollon.
1515 Non pas por ce que Dex les aint, Ce n’est pas parce que Dieu les aime
Mes il ne poent estre estaint. mais ils ne peuvent être éteints.
Trestoz jors ardent et ardront, Tous les jours ils brûlent et brûleront,
Ne james n’amenuiseront. et jamais ne diminueront.
Segnor, el font de haute mer Seigneurs, au fond de la mer
1520 Ardroient il autresi cler ils brûleraient aussi clairement.
Quant S. Joseph la clarte vit, Quand saint Joseph vit la lumière,
Dedenz son cuer s’en esjoist, en son cœur il se réjouit,
La sainte virge en apela : et appela la sainte Vierge :
« Dame, dist il, entendez ça ; « Dame, dit-il, voyez cela ;
1525 Dame, dist-il, or nos couchons ; dame, maintenant nous sommes couchés ;
Diex est ceains ensenble o nos, Dieu est ici, ensemble, avec nous,
Car bien le voi apertement ; je le vois bien clairement :
Il en fait bien l’aparissant. » c’en est bien la manifestation. »

 

Contentons-nous pour l’instant de relever la présence de ce motif des « cierges inextinguibles ». Nous reviendrons plus en détail sur lui dans le commentaire que nous consacrerons à Jean d’Outremeuse. Quoi qu’il en soit, à l’extérieur, il fait nuit noire (vers 1497) ; l’étable est éclairée d’une lumière mystérieuse, et Joseph a clairement la perception de la présence divine.

Que va-t-il se passer ensuite ?

*

Selon le poète, Marie et Joseph se sont couchés et se sont endormis, lorsqu’au point du jour, Marie réveille Joseph, le fait lever et l’envoie chercher la jeune personne qui les avait aidés la veille au soir. L’enfant  – le Sauveur, lui dit-elle –  va naître avec le jour.

Elle ne lui dit pas qu’elle a besoin d’une sage-femme, mais c’est ce que Joseph comprend.

 

La nuit quant il furent couchié La nuit, après s’être couchés
 1530 Et il se furent resveillié, quand ils se réveillèrent,
Grant piece ert de la nuit alée la nuit en grande partie était passée
Et pres estoit de l’ajornée. et le jour était proche.
Nostre dame issi del lit, Notre Dame sortit du lit
Josep apela, si li dist : appela Joseph et lui dit :
 1535 « Levez tost sus ignelement, « Levez-vous tout de suite,
Ovrez ces huis hastivement, ouvrez vite la porte,
Si me montez tost les degrez ; montez toutes les marches,
La damoisele m’apelez et appelez la demoiselle
Qu’ersoir nos herberja ceeins. qui hier soir nous logea ici.
 1540 Je ne quer plus de toutes gens ; Je ne veux personne d’autre.
Si recevra le saveor, Le sauveur va venir,
Qui nestera contre le jor.» qui naîtra avec le jour. »

 

Joseph sort à la recherche de quelqu’un qui pourrait l’aider. C’est ce qu’il fait aussi en la même circonstance dans les récits apocryphes de la naissance (Protévangile de Jacques, XIX, 1, p. 99, EAC I ; et Évangile du pseudo-Matthieu, XIII, 3, p. 133, EAC I). Ici, dans le Romanz de Fanuel, il frappe à la porte de la damoisele qui accepte sans hésiter de le suivre, tout en soulignant une fois de plus son infirmité, qui lui interdit d’être vraiment utile.

 

Josep molt tost s’apareilla Joseph se prépara immédiatement,
Et vint a l’uis, sel desfrema,  vint à la porte, l’ouvrit,
1545 Trois moz hucha la damoisele et appela trois fois la demoiselle
« He, Diex, dist ele, qui m’apele ? » « Par Dieu, dit-elle, qui m’appelle ? »
– « Dame, dist il, li povres hon – « Madame, dit-il, c’est le pauvre homme
Que herberjas en ta messon. que tu hébergeas dans ta maison.
Vien tost, si aïde a ma dame, Viens vite aider ma femme
1550 Qui molt a grant mestier de fame qui a grand besoin d’une femme.
Je sui uns hons, n’i doi touchier ; Comme homme, je ne dois pas agir ;
Je ne soi riens de tel mestier. » je ne sais pas ce qu’il faut faire.
 – « Sire, dist ele, n’est pas droiz ;  – « Messire, dit-elle, cela ne va pas ;
Diex ! ja n’ai je ne mains ne doiz ; Dieu ! Je n’ai ni mains ni doigts.
1555 Mes toutes voies ge irai Toutefois j’irai faire
A tout mon povair aiderai. » tout ce que je peux pour aider.

 

Dans les apocryphes aussi, lorsque Joseph revient avec de l’aide, l’enfant est déjà là. Personne en fait n’a assisté à l’accouchement proprement dit.

 

La pucele vint la corant, La jeune fille arriva en courant,
Delez la mere vit l’enfant. près de la mère elle vit l’enfant.

 

 

  1. Digression: la virginité de Marie et les « sages-femmes de la Nativité »

 

À cet endroit du récit, faisons une courte pause pour évoquer la question de l’accouchement proprement dit et de la virginité de la mère.

Lors de l’accouchement, les apocryphes anciens anciens (Protévangile de Jacques, XVIII-XX, p. 98-101, EAC I ; Pseudo-Matthieu, XIII, 3-5, p. 133-134, EAC I ; Vie de Jésus en arabe, II-IV, p. 212-213, EAC I) font généralement intervenir des personnages féminins, qui semblent être des sages-femmes de métier et qui sont apparemment convoquées comme telles. Appelées par Joseph ou liées à lui, elles arrivent après l’événement et n’aident donc pas beaucoup Marie. En fait elles ont pour fonction essentielle d’être des témoins crédibles du miracle que représente la virginité de l’accouchée.

Le témoignage de ces femmes qui reçoivent souvent un nom est bien mis en scène dans les apocryphes. L’une d’elles, Zahel, est acquise immédiatement au miracle, l’autre, Salomé, est d’abord incrédule. Elle demande même à vérifier de tactu cette virginité, ce qui va entraîner deux miracles successifs. En procédant à la vérification, l’incrédule perd sur le champ l’usage de sa main, qui est desséchée ou brûlée. Premier miracle qui sera presque immédiatement suivi d’un second : la victime demande pardon et sa main lui est rendue.

Sans avoir réellement assisté Marie lors de l’accouchement, ces « spécialistes » convoquées par les plus anciens apocryphes servent donc de preuves vivantes de l’événement extraordinaire qui s’est déroulé.

Le Romanz de Saint Fanuel n’a pas accueilli le témoignage des « sages-femmes de la Nativité ». Il aborde la question de la virginité de Marie en utilisant un tout autre  motif : celui de la semblance de la verrine, dont il a été assez longuement question plus haut dans l’article consacré à l’Annonciation :

 

Tout autresi con vos veez De la même manière que vous voyez
1560 Quant li soleil est eschaufez le soleil très chaud
Et il tresperce la verriere, traverser une verrière
La ou ele est la plus entiere, là où elle est intacte,
Si con li soleil vient et va y entrer et en sortir
Et la verriere mal n’en a, sans lui faire aucune mal,
 1565 Trestout autresi sainement, d’une manière tout aussi saine,
Ice sachiés vos vraiement, (et cela, sachez-le vraiment),
Nostre dame s’en delivra, Notre-Dame fut délivrée,
C’onques son cors n’en viola. sans que son corps n’en souffrit.

 

En fait, ces dix vers, qui suspendent la narration, remplissent dans le récit la même fonction que les « sages-femmes » des plus anciens apocryphes.

 

 

  1. Reprise de l’histoire d’Anastasie

 

Après cette affirmation de la virginité de Marie, l’histoire d’Anastasie reprend dans le Romanz de saint Fanuel. La jeune fille veut prendre l’enfant dans ses bras. C’est alors que Dieu va lui rendre ses deux mains :

 

La pucele sanz mains estoit, La pucelle était sans mains,
 1570 De l’enfant molt grant joie avoit, de l’enfant, elle avait grande joie ;
As .ii. moignons le volt lever, avec deux moignons, elle veut le soulever.
Et Diex, qui tout a a saver, Alors Dieu, qui doit tout sauver,
Andeus ses mains li a rendues. lui rendit ses deux mains.
Plus gentes ne furent veues, Des mains plus jolies, on n’en vit pas.
 1575 Beles et blanches come flor. Elles étaient blanches comme fleur.
Ele en vait prendre le seignor, Avec elles, elle va prendre le seigneur,
Celui qui nasqui purement, celui qui naquit dans la pureté
Pour racheter toute la gent, pour racheter le monde entier.
 En une creche le coucha, Elle le coucha dans une crèche,
1580 De blans drapiax l’envolopa. et l’enveloppa de linges blancs.

 

Le miracle rappelle évidemment celui de la main de la « sage-femme » incrédule des deux apocryphes déjà mentionnés et celui des deux mains d’une autre « sage-femme », celle qui apparaît dans l’Évangile arabe de l’enfance du Sauveur (ch. 2 et 3), dans la version traduite par P. Peeters en tout cas.

*

L’histoire aurait pu se terminer ici. Ce n’est pas le cas. Elle se prolonge par un épisode riche en valeur symbolique et dont il n’existe pas de trace dans les apocryphes anciens.

Rentrée chez elle, sainte Anestese va devoir affronter son père. Plus haut dans le récit, le poète l’avait présenté comme un homme riche, mais en taisant l’essentiel, à savoir qu’il était grand-prêtre et docteur de la loi, bref une haute autorité religieuse juive. Une confrontation violente va opposer les deux membres de la famille.

Montrant à son père ses « nouvelles mains », Sainte Anestese lui explique comment et par qui elle a été guérie. Refusant d’accepter ce que lui dit sa fille, à savoir que le Dieu Sauveur est né, il lui reproche d’avoir trahi la religion juive, s’empare d’une épée et veut lui trancher ses mains.

 

Sainte Anestese torne ariere Puis sainte Anastasie retourne
A son ostel, a bele chiere. dans sa maison, à belle allure.
Ses peres estoit archeprestres Son père était grand-prêtre,
Et de cele loi estoit mestres. et maître de la loi.
 1585 Sa fille voit qui avoit mains Il voit sa fille avec des mains,
Et les doiz lons, traitis et plains. avec de longs doigts, bien droits et entiers.
« Dont vien tu, dist il, ou alas ? « D’où viens-tu, dit-il, où es-tu allée ?
Noveles mains qui te dona ? » Qui t’a donné de nouvelles mains ? »
– « Pere, dist ele, li saverre, – « Père, dit-elle, c’est le sauveur,
 1590 Qui orendroit est nez de mere » qui en cet endroit est né de sa mère ».
 Li archeprestre fu crueus, Le grand-prêtre fut violent.
Ne volt pas croire ce fust Dieus. Il ne voulut pas croire que c’était Dieu.
Quant ot nomer sainte Marie, Et quand elle eut nommé sainte Marie,
Lors cuide bien perdre la vie. alors elle crut bien perdre la vie.
 1595 « Fille, dist il, mar le pensas. « Fille, dit-il, tu as mal pensé.
Pour nostre loi que fausée as, Au nom de notre loi que tu as trahie,
Te trencherai an .ii. les mains. » je te trancherai les deux mains. »

 

Mais – premier miracle –, quand il dégaine son épée pour frapper, il devient subitement aveugle. Comprenant vite son erreur, il s’explique avec sa fille (devenue sainte Agnetese au vers 1613) et fait alors profession de foi. Ce revirement entraîne un second miracle : il retrouve la vue.

 

Li juys, qui d’ire fu plains, Le Juif, qui était plein de colère,
Vint a s’espée, si l’a traite ; prend son épée, la dégaine,
1600 Sa fille prent par ire faite, saisit sa fille avec colère,
Andeus les mains li volt trenchier ; et veut lui trancher les deux mains.
Et quant ce vint au cop hauchier Mais quand il en vint à porter le coup
Et il dut sor les mains ferir, et qu’il dut frapper les mains,
Lors n’i pot il goute veir. alors il ne put plus rien voir.
 1605 A sa fille demande: « Ou es ? Il demande à sa fille : « Où es-tu ?
Avulgles sui par mes pechiés, Je suis aveugle à cause de mes péchés.
Pour Jhesu que mescreu ai. Pour n’avoir pas cru en Jésus,
Fille, james ne te verrai, ma fille, jamais plus je ne te verrai,
Terre, chalor, noif ne gelées. ni terre, ni chaleur, ni neige, ni gelée.
1610 S’a tes mains que Diex t’a donées Si, des mains que Dieu t’a données,
M’avoies tenu et tasté, tu m’avais tenu et touché,
Ja m’auroies enluminé. » déjà, j’aurais retrouvé la vue. »
Sainte Agnetese respondi : Sainte Anastasie répondit :
« Si m’aït Diex, qui ne menti, « Si m’aide Dieu qui ne ment pas,
1615 Ja par moi n’averez aïe, jamais par moi vous n’aurez d’aide,
Se ne creez sainte Marie si vous ne croyez en Sainte Marie
Et son chier filz, que je vi né et en son fils, que je vis naître
Sans luxure en virginité. » sans luxure, dans la virginité. »
 – « Fille, dist le pere, bien croi – « Ma fille, dit le père, je crois bien
1620 Que tenis le soverain roi que tu as tenu le souverain roi
Qui de la virge est nez en terre, qui est né sur terre de la vierge,
Pour nos ames d’enfer retrere. » pour retirer nos âmes de l’enfer. »
A ces paroles la veue À ces paroles, la vue
Fu au yuif tost revenue. au Juif fut aussitôt rendue.

 

Peut-être influencé par ce qui vient d’être dit au vers 1622, à savoir que le Christ était venu sur terre « pour aller rechercher nos âmes de l’enfer », le poète abandonne alors un instant le cas d’Anastasie pour introduire une digression de quelque quarante vers (vers 1625-1660). Il raconte qu’un ange descend du ciel dans une grande lumière pour annoncer la naissance et louer le Seigneur : « Que la joie et l’allégresse règnent au ciel pour la naissance du créateur. Que la paix et la joie soient maintenues sur terre pour sa venue. Les prophéties sont accomplies. Le monde entier, précédemment dans les ténèbres, est maintenant rempli de lumière. » Cette lumière gagne même les Enfers, au grand étonnement du Diable et à la grande joie des prophètes et de tous les amis du Christ, qui attendent sa venue.

*

Après cette digression, l’auteur revient en arrière, remontant toutefois un peu trop haut dans le fil de son récit. Il avait déjà dit en effet (vers 1579-1580) qu’Anastasie avait couché dans sa crèche l’enfant enveloppé de linges blancs. A-t-il changé de source ? C’est possible. En tout cas, il répète ce détail avant d’apporter des éléments nouveaux, notamment la présence près de la crèche de deux animaux (deus mues bestes), une vache et une mule, symboles respectifs pour lui de la nouvelle et de l’ancienne Loi. Nous n’avons toutefois pas repris ici son développement, qui se trouve aux vers 1671 à 1682, et que nous retrouverons en commentant la version de Jean d’Outremeuse.

 

Ore est bien droiz que je vos die Maintenant il est juste que je vous parle
De ma dame sainte Marie. De ma dame Sainte Marie.
Sainte Agnetesse a l’enfant pris, Sainte Anastasie a pris l’enfant
Qu’ele n’i a lonc terme quis. Qu’elle n’a pas mis longtemps à trouver.
 1665 En une creche l’a posé, Elle l’a posé dans une crèche,
De blans drapiax envolopé. Enveloppé de linges blancs.
En cele creche ou Diex estoit Dans cette crèche, où Dieu se trouvait,
Deus mues bestes i avoit. Il y avait deux bêtes silencieuses.
L’une s’ert vache debonere, L’une était une vache paisible,
 1670 Et l’autre iert mule por mal traire. L’autre une mule porte-malheur.

 

 

  1. Synthèsedu récit de Jean d’Outremeuse

 

Après cette présentation, presque intégrale, de la version du Romanz de saint Fanuel, il est temps de revenir à Jean d’Outremeuse. Notre lecteur dispose par ailleurs du texte complet, mais pour sa facilité il en trouvera ci-dessous un bref résumé numéroté en vingt éléments.

À Bethléem, Anastasie installe le couple dans une étable de sa maison – la lumière mystérieuse – l’accouchement – la virginité de Marie – Anastasie retrouve l’usage de ses mains – Son père, un haut dignitaire juif, veut les lui trancher – Il devient aveugle, mais, après une profession de foi, retrouve l’usage de la vue – Quelques précisions sur la crèche.

* 1. Avant d’entrer à Bethléem, Marie et Joseph font halte. Marie se repose sur une pierre.

* 2. Joseph part seul dans la cité à la recherche d’une auberge, mais la foule est telle qu’il ne trouve rien.

* 3. Il revient en avertir Marie qui décide d’entrer malgré tout.

* 4. Une fois en ville, le couple rencontre la fille d’un riche propriétaire, à qui Marie demande un abri dans sa maison. La fille répond qu’elle doit en référer à son père et qu’elle insistera auprès de lui.

* 5. Le père, d’abord très réticent vu l’affluence qu’il a déjà chez lui, finit, sur la suggestion de sa fille, par accepter de les héberger dans une étable.

* 6. Le couple s’y installe avec l’aide de la jeune fille, qui ne peut pas les aider beaucoup vu son handicap, mais qui leur fait apporter nourriture et boisson.

* 7. Au milieu de la nuit, l’étable se trouve éclairée par une vive lumière, assurée par trois grands cierges « inextinguibles » posés sur trois candélabres d’or fin. Ils brûlent encore, l’un à Constantinople, les deux autres à la Mecque.

* 8. Marie alors demande à Joseph d’appeler la fille de la maison. Il fait trois appels.

* 9. La fille de la maison se réveille et court chez Marie, en soulignant une fois de plus son handicap.

* 10. Quand elle arrive, l’enfant est déjà né. [Précision absente du Romanz : Il était sorti par l’oreille, par où il avait été conçu]. La virginité de Marie est rappelée par l’évocation du motif de la semblance de la verrine.

* 11. Miracle : quand la « fille sans mains » (on lui donne ici pour la première fois le nom d’Anastasie) veut prendre l’enfant dans ses bras, elle retrouve l’usage de ses mains.

[Digression, absente du Romanz, sur les prophéties, qui sont désormais accomplies]

* 12. Anastasie le couche alors dans une crèche et l’enveloppe de linges blancs.

* 13. Elle va ensuite montrer ses nouvelles mains à son père, un haut dignitaire religieux juif, en lui disant qu’elles lui ont été rendues par le « Sauveur du monde » qui venait de naître. Colère du Juif, furieux que sa fille trahisse de la sorte sa religion.

* 14. Il prend son épée et veut lui trancher les mains. Mais il devient brusquement aveugle.

* 15. Sa fille lui dit qu’il ne serait guéri qu’après une profession de foi en la Vierge Marie, Mère de Dieu.

* 16. Cette profession faite, il retrouve la vue.

* 17. Dans la crèche sont présentes deux bêtes silencieuses, qui réchauffent l’Enfant Jésus.

* 18. Cette naissance dans la crèche est une manifestation (une preuve) d’humilité.

* 19. Sur l’emplacement de la crèche fut construite une église où reposent saint Jérôme, sainte Paule et sainte Eustache.

* 20. La paille ou le fourrage de la crèche fut placé dans cette même église, avant d’être transporté à Sainte-Marie-Majeure.

*

Les constituants 1 à 16 ont pour modèle le Romanz de saint Fanuel, à quelques détails près : en 10, la précision de l’oreille, en tant qu’endroit de la conception et de la naissance est propre au Myreur, tout comme la digression sur l’accomplissement des prophéties, qui figure entre le 11 et le 12. Ces deux questions seront discutées plus loin.

Tout ce qui, chez Jean d’Outremeuse, précède le n° 1, à savoir le recensement et ses modalités qui permettent d’expliquer la présence de Marie et de Joseph à Bethléem, ne provient pas du Romanz. Ces données ont été commentées dans le fichier précédent. On n’y reviendra plus.

Nécessiteront également un commentaire spécial les éléments concernant la crèche qui suivent le n° 16. La présentation des deux animaux ne renvoie que très partiellement  au Romanz, les n° 18-20 ne figurent pas dans le Romanz. Jean d’Outremeuse les a empruntés à une autre source.

 

  1. Des aspects particuliers

 

  1. Ressemblanceset différences

Ces réserves faites, on peut conclure qu’en ce qui concerne le récit de la Nativité et l’histoire d’Anastasie, le chroniqueur liégeois a suivi le Romanz avec une grande fidélité. Comme on l’a dit en commençant, on retrouve des deux côtés toute une série de motifs bien précis et, de plus, dans le même ordre, ce qui est également très significatif.

Toutefois Jean d’Outremeuse a fortement résumé son modèle, notamment en en retravaillant la forme. La plupart des nombreux dialogues du Romanz ont disparu dans Ly Myreur, le chroniqueur préférant manifestement la forme narrative à la forme dialoguée.

D’autres observations plus ponctuelles pourraient également être faites concernant les ressemblances et les différences entre les deux textes. Épinglons-en quelques-unes.

On relèvera d’abord quelques brèves mais fort intéressantes correspondances de détail et de vocabulaire. Dans les deux versions du n° 1, Marie s’assied pour se reposer « sur une pierre blanche » ; dans le n° 4, Marie demande à la jeune fille de passage de lui prêter un anglechon de sa maison ; dans le n° 8, Joseph, dans les deux textes aussi, huche trois fois la fille de la maison ; dans les n° 15 et n° 16, la même expression « sans luxure, dans la virginité » se retrouve dans la bouche d’Anastasie dans Li Romanz (Et son chier filz, que je vi né / Sans luxure en virginité) et dans celle de son père dans Ly Myreur (qui de la vergue est neis sens luxure et sens pechiet, mains en pure virginiteit).

Ces quelques correspondances de détail – très précises – ne font évidemment que confirmer ce qui était déjà évident par ailleurs, vu le nombre important de constituants semblables se succédant dans le même ordre.

En ce qui concerne les différences, il serait vain de détailler toutes celles qui sont dues au passage d’un style majoritairement dialogué chez l’un à un style majoritairement narratif chez l’autre, de détailler aussi les légères différences de contenu, dues simplement au résumé. Ainsi – ce sera le seul exemple que nous donnerons – le père d’Anastasie, dans le Romanz, est présenté comme grand-prêtre et docteur de la Loi (Ses peres estoit archeprestres / Et de cele loi estoit mestres) ; il n’est plus qu’un docteur de la Loi chez Jean d’Outremeuse (astoit I des maistres de la loy).

Il vaut mieux s’arrêter là et consacrer le reste du fichier à ce qui mérite un commentaire. Il y a d’abord les trois lumières « inextinguibles » (n° 7), laissées en suspens un peu plus haut.

 

  1. Les trois lumières« inextinguibles »

Cet éclairage d’un type très spécial est présent dans Ly Myreur et dans Li Romanz. Au milieu de la nuit, une vive lumière envahit brusquement le local où Marie et Joseph sont endormis. Aussi forte que celle du soleil à midi, elle est due à la descente de trois grands cierges « inextinguibles » posés sur trois candélabres d’or fin.

Ici encore, pour comprendre ce motif, il faut partir des apocryphes les plus anciens. Chez eux la naissance miraculeuse de Jésus s’accompagne d’une lumière très vive, mystérieuse, apparue brusquement et symbolisant vraisemblablement « la lumière du Christ ».

Nous ne prendrons que deux exemples. Ainsi celui du Protévangile de Jacques (XIX, 2, p. 99, EAC I), où Joseph est parti chercher l’aide d’une « sage femme juive », avec laquelle il revient vers la grotte où il avait laissé Marie :

[…] ils se tinrent à l’endroit de la grotte. Et une nuée lumineuse couvrait la grotte. Et la sage-femme dit : « Mon âme a été exaltée aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui mes yeux ont vu des choses extraordinaires : le salut est né pour Israël. » Et aussitôt la nuée se retira de la grotte et une grande lumière apparut dans la grotte, au point que les yeux ne pouvaient la supporter. Et peu à peu cette lumière se retirait jusqu’à ce qu’apparût un nouveau-né ; et il vint prendre le sein de sa mère Marie. Et la sage-femme poussa un cri et dit : « Qu’il est grand pour moi, le jour d’aujourd’hui : j’ai vu cette merveille inédite. »

ou celui de l’Évangile du pseudo-Matthieu (XIII, 2-3). La lumière mystérieuse y joue aussi un rôle important, quoique différent de celui du récit précédent. Elle est présente avant la naissance, mais à un autre moment que dans Li Romanz et Ly Myreur, puisqu’elle se manifeste pour éclairer la grotte dans laquelle le couple trouve refuge :

Joseph fit arrêter la monture et invita Marie à descendre de la bête et à entrer dans une grotte où régnait une obscurité complète, car elle était totalement privée de la lumière du jour. Mais, à l’entrée de Marie, toute la grotte se mit à briller d’une grande clarté, et, comme si le soleil y eût été, ainsi elle commença tout entière à produire une lumière éclatante, et, comme s’il eût été midi, ainsi une lumière divine éclairait cette grotte. Et cette lumière ne s’éteignit ni le jour ni la nuit, aussi longtemps que Marie y accoucha d’un fils, que des anges entourèrent pendant sa naissance, et qu’aussitôt né et debout sur ses pieds ils adorèrent en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

C’est apparemment la présence même de Marie – et de l’enfant qu’elle porte – qui éclaire la grotte, dont la clarté égale celle du soleil à midi. Et, précise le rédacteur, cette lumière dura jusqu’à la naissance de Jésus. Marie aurait accouché seule, ou entourée d’anges, dans une lumière divine.

C’est très probablement ce motif ancien qui réapparaît ici sous la forme d’une lumière « inextinguible » provenant de cierges mystérieux.

*

Le motif du « feu inextinguible » est assez régulièrement utilisé au Moyen Âge. Nous l’avons d’ailleurs rencontré dans notre étude sur le Virgile de Jean d’Outremeuse, où il intervient à deux reprises dans le récit de prodiges qui accompagnèrent la vie du magicien. On se souviendra ainsi, à Rome, du feu toujours allumé pour les pauvres et surveillé par un archer d’airain et, à Naples cette fois, des deux cierges ardant perpetueis (« brûlant perpétuellement ») et de la lampe qui, elle aussi, brûlait toujours sens estindre et sens amenrir (diminuer), objets magiques que Virgile avait enfermés dans un endroit souterrain de son jardin.

Le cas qui nous occupe, celui de cierges apparus lors de la naissance de Jésus à Bethléem, s’il est différent des exemples donnés à l’instant, est relativement courant dans la littérature médiévale. La meilleure étude récente sur cette question est due à Claude Roussel, Conter de geste, Genève, 1998, p. 285-290. Ces cinq pages fournissent non seulement un examen attentif du contenu mais l’accompagnent d’un grand nombre d’attestations des XIIIe et XIVe siècles, où il est fait état tantôt de deux, tantôt de trois, tantôt même de quatre cierges réputés inextinguibles.

À propos de ce motif, on apprend, en lisant Claude Roussel, que si son origine est obscure, il est fort ancien, puisqu’à l’époque de saint Augustin déjà (Cité de Dieu, XXI, 6), on racontait « qu’il y avait à Rome dans un temple de Vénus un candélabre donnant en plein air une lumière qui ne pouvait être éteinte ni par la tempête ni par la pluie ». On y apprend aussi que les femmes berbères disaient « qu’une lampe s’allume à chaque naissance ». Y aurait-il dans le folklore universel un lien symbolique entre la lumière et la naissance ?

Claude Roussel examine aussi avec attention, dans la littérature médiévale, d’autres données plus précises en rapport avec les cierges de Bethléem, et notamment leur localisation, à Constantinople et – plus curieux encore – à la Mecque, chez les Sarrasins. On se souviendra que l’auteur du Romanz de Fanuel (v. 1515), source de Jean d’Outremeuse, était d’ailleurs un rien perplexe à propos de ce dernier point : « Ce n’est pas parce que Dieu aime les Sarrasins, [que les cierges sont là] » (Non pas por ce que Dieu les aint) ; Jean d’Outremeuse, lui, ne se pose pas de question à ce sujet.

Nous n’irons pas plus loin dans la discussion, nous contentant, pour illustrer le motif, de retranscrire deux citations reprises à Claude Roussel (p. 287-288) et dont nous avons assuré la traduction en français moderne.

La première est tirée du Roman de Mahomet, d’Alexandre du Pont, écrit en 1258. Elle signale trois luminaires :

 

Tous jors i durent en ardant Sans cesse restent allumés
doi cerge de vertu molt grant, deux cierges miraculeux,
dont li candelabre sont d’or. sur des candélabres d’or.
Ils valent .i. molt grant tresor, Ils valent un immense trésor,
 1920 car il ne pueent estre estaint : car on ne peut les éteindre :
ne mie pour chou que Dex l’aint, ce n’est pas que Dieu les aime,
ains lor fu la vertus donnee mais leur vertu leur fut donnée
en la glorieuse jornee en la journée glorieuse
que Dex em Betleem fu nés. où Dieu est né à Bethléem.
 1925 De teus trois fu enluminés, De tous ceux qui furent allumés
 ki molt sont vertuous et noble. trois ont une vertu forte et connue.
Li tiers est en Constantinoble, Un des trois est à Constantinople
a la tombe sainte Souphye sur le tombeau de sainte Sophie
ki fu virgene de bonne vie. qui fut une vierge de bonne vie.
 1930 Ne sai pas par quele aventure Je ne sais par quel hasard
li doi sont a la sepouture les deux autres sont sur la sépulture
de Mahommet le renoié, de Mahomet, le renégat,
mais molt i sont mal emploié. mais ils y sont très mal utilisés.

 

(v. 1916-1933, éd. Y.G. Lepage, Paris, 1977)

La seconde provient d’une chanson de geste de la première moitié du XIVe siècle, appartenant au deuxième cycle de la croisade et intitulée Le Bâtard de Bouillon. L’auteur du poème ne signale que deux luminaires, l’un à La Mecque, l’autre à Constantinople :

 

La [Miekes] est li Mahommés de chelle gent dervee La Mecque est le temple de ces dévoyés.
 1365 En la mahommerie qui est d’or fin ouvree. Dans le sanctuaire, tout ouvragé d’or,
Pendus à l’aÿmant pour faire renommee ; là suspendu à un aimant pour la montre
La est li candelabres ; ch’est le chierge loee se trouve le candélabre ; c’est le cierge célèbre
Qui cha jus aparut, par miracle ordenee, qui apparut ici-bas, sur un ordre miraculeux,
Quant Jhesucris nasqui de la Vierge senee. quand Jésus-Christ naquit de la vierge sage.
 1370 En l’estable des boes fu sa jouvente nee ; Dans l’étable des bœufs, son jeune enfant est né ;
Clarté i envoia la poissanche discree : la puissance avisée y envoya la clarté :
.ii. chierges reluisans, qui ardent le vespree, deux cierges brillants, qui brûlent le soir
Et par jour et par nuit en est clarté livree. et, jour et nuit, livrent leur clarté.
Des .ij. chierges en est li une demouree ; L’un des deux cierges est resté ;
 1375 Dedens Constentinoble en fu l’autre portee : l’autre fut transporté à Constantinople
Devant Sainte Souffie, une dame honneree, devant sainte Sophie, une dame honorée ;
Art par nuit et par jour, ch’est choze destinee, il y brûle jour et nuit : chose voulue par le destin
Et de Dieu le majour divinement creee. et divinement créée par Dieu le très grand.

 

(v. 1364-1378, éd. R.-F. Cook, Genève-Paris, 1972)

Passons maintenant à un autre innovation de Jean d’Outremeuse par rapport à sa source. Placée entre le n° 11 et le n° 12 et traitant ses « prophéties désormais accomplies », elle coupe en deux l’histoire d’Anastasie.

De quoi donc s’agit-il ?

 

  1. Les prophétiessont accomplies, celles des anciens prophètes et celles de Virgile

L’intertitre choisi reprend les mots même de la rubrique du Myreur. Mais en réalité, le chroniqueur ne développe pas le sujet annoncé. Ainsi, en ce qui concerne les anciens Prophètes, il ne fait qu’affirmer sans autre détail que leurs prédictions se sont réalisées lors de la nuit de Noël.

Et dans le paragraphe suivant, c’est à peine s’il consacre quelques mots à une autre prophétie, qui n’a d’ailleurs rien à voir avec l’Ancien Testament. En effet il l’a lui-même inventée et mise dans la bouche d’un personnage dont il s’est longuement occupé par ailleurs, Virgile. Mais cette pseudo-prophétie virgilienne est évoquée ici si brièvement que croyons devoir en dire quelques mots.

Nous avons déjà traité ailleurs ce sujet, particulièrement dans le premier chapitre de notre article sur La prédiction d’éternité conditionnelle portant sur des statues et des bâtiments dans la littérature médiévale (FEC, 27, 2014). Rappelons que sous la plume du chroniqueur liégeois, l’auteur de l’Énéide était devenu non seulement un magicien mais aussi un prophète du Christ. À ce propos, le Myreur, I, p. 233-235, pour ne prendre que cet exemple, contient des données particulièrement significatives, que les intertitres du manuscrit à cet endroit résument fort bien : La prophecie Virgile de la virge Marie et La confession katolique Virgile. C’est à ce passage que renvoie la formule enssi com j’ay dit deseur qu’emploie ici Jean d’Outremeuse.

Il y est raconté que Virgile, à Rome même où il est alors bien en cours, façonne une statue de cuivre qu’il place sur un socle de marbre. Elle représente une vierge, portant sur la poitrine une inscription latine dont la traduction en romans était « Che ymaige chi ne chairat / Jusqu’en virge enfant aurat ». Devant ses auditeurs, sceptiques, qui l’interrogent sur cette prédiction, il se lance dans un long discours, mêlant prophétie et profession de foi.

Il y annonce notamment que, dans quarante-trois ans, le seul vrai Dieu descendra dans une vierge, sans corrompre sa virginité, et que cette incarnation sera précisément marquée par la chute de la statue de la vierge qu’il avait fabriquée et installée sur son socle. Et effectivement, note Jean d’Outremeuse, ihl dest voir (= vrai), car sitoist que Nostre-Damme saincte Marie oit enfanteitly ymaige chaait jus de pyleir (= en bas du pilier) et debrisat tout (= se brisa complètement) (p. 235).

Cela dit, Jean d’Outremeuse reviendra encore plus loin sur cette pseudo-prophétie virgilienne. Une allusion à celle-ci figure en effet dans la biographie de Tibère (Myreur, I, p. 433-436). L’empereur, très malade, raconte le chroniqueur, ne fut guéri que par le Saint-Suaire, portant imprimée la face du Christ, que vint lui montrer sainte Véronique ; après cela, il ne voulut plus que l’on persécute les Chrétiens. Aux sénateurs romains qui contestaient sa position de clémence, il aurait, toujours selon Jean d’Outremeuse, tenu un discours évoquant notamment l’ymaige sour unc pyleir qu’avait fait dresser Virgile et qui s’effondra lors de la Nativité.

Pour en revenir à ce qui s’est passé la nuit de Noël, on rappellera – mais est-ce bien nécessaire ? – que la chute de la statue de la Vierge n’a aucun rapport avec une prophétie bien attestée scripturairement et émanant d’un saint Prophète de l’Ancien Testament. On est en présence d’une prédiction inventée par le chroniqueur liégeois et attribuée à un personnage historique, Virgile que ce même chroniqueur a arbitrairement transformé en « prophète du Christ ». On nage dans la fiction.

Passons maintenant au commentaire des passages où Jean d’Outremeuse s’écarte plus ou moins fort du Romanz de saint Fanuel. Nous commencerons par les animaux de l’étable.

 

  1. Les animauxde l’étable

Si l’on se réfère au texte du Romanz présenté plus haut, on se souviendra que son auteur avait présenté dans les termes suivants les animaux de la crèche :

 

En cele creche ou Diex estoit Dans cette crèche, où Dieu se trouvait,
Deus mues bestes i avoit. Il y avait deux bêtes silencieuses.
L’une s’ert vache debonere, L’une était une vache paisible,
 1670 Et l’autre iert mule por mal traire. L’autre une mule porte-malheur.

 

L’auteur du Romanz avait veillé à développer le sujet, comme l’attestent les vers suivants :

 

La vache as cornes qu’ele avoit La vache, avec ses cornes,
Nostre segnor acovetoit, abritait (couvait ?) Notre-Seigneur ;
La mule as denz le descovroit. la mule avec ses dents le découvrait.
Savés que ce senefioit ? Savez-vous ce que cela signifiait ?
 1675 La vache qui Dex coveta La vache qui protégeait Dieu
En essample senefia montrait par son exemple
Que la novele loi vendroit que la nouvelle loi viendrait,
Qui la vieille acaableroit ; qui l’ancienne accablerait.
Et la mule que je vos di Et la mule dont je vous parle
1680 Senefia, quant descovri, représentait, en découvrant l’enfant,
 La viese loi qu’est abatue que la vieille loi était abattue,
Et despecie et corrompue, démolie et corrompue.

 

Il est clair que, pour l’auteur du Romanz, ces deux bêtes symbolisaient, l’une, la nouvelle Loi, l’autre, l’ancienne. C’était en quelque sorte une reprise de l’opposition entre Anastasie, qui avait déjà reconnu le Christ, et son père, grand-prêtre juif et docteur de la Loi, refusant violemment de le faire et obligé in fine de céder.

Pourquoi Jean d’Outremeuse a-t-il, à cet endroit précis, abandonné sa source ? N’a-t-il pas voulu répéter le motif de l’opposition entre les deux lois ? Ou plus simplement a-t-il préféré la version, plus ancienne, de l’âne et du bœuf ? C’est difficile à dire. Quoi qu’il en soit, après une introduction (avoit II biestes mues) rappelant très fort celle du Romanz (Deus mues bestes i avoit), il abandonne complètement la vision, quelque peu théologique, de l’auteur du Romanz, pour fournir à son lecteur l’ancienne formule, la seule qui sera conservée dans l’imaginaire chrétien occidental, celle de l’âne et du bœuf, avec comme seule fonction, apparemment, celle de réchauffer l’enfant en période de grand froid.

On sait que les animaux autour de l’enfant ne constituent pas un motif canonique. Ils n’apparaissent qu’avec les apocryphes, et pas chez tous d’ailleurs. Ni le Protévangile de Jacques ni la Vie de Jésus en arabe ni le Livre arménien de l’enfance par exemple n’en font état. Par contre, ils sont bien présents dans l’Évangile du pseudo-Matthieu (XIV).

Selon l’auteur de cet apocryphe, l’accouchement a lieu dans une grotte, et ce n’est que deux jours plus tard que Marie quitte cet abri pour entrer dans une étable et déposer l’enfant dans une crèche, où « le bœuf et l’âne, fléchissant les genoux, adorèrent celui-ci ».

 

  1. Le recours à l’Ancien Testament comme procédé de composition

La suite du pseudo-Matthieu est intéressante, en ce qu’elle montre clairement l’origine lointaine – scripturaire et prophétique – de ce motif animalier :

Alors furent accomplies les paroles du prophète Isaïe disant : « Le bœuf a connu son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître », et ces animaux, tout en l’entourant, l’adoraient sans cesse. Alors furent accomplies les paroles du prophète Habaquq disant « Tu te manifesteras au milieu de deux animaux ». Et Joseph et Marie, avec l’enfant, demeurèrent au même endroit pendant trois jours » (pseudo-Matthieu, XIX, p. 134, trad. EAC I, 1977).

Ces références vétérotestamentaires furent reprises dans la tradition. Elles se retrouvent notamment chez Pierre le Mangeur lorsque, au chapitre V (De nativitate Salvatoris) de son Histoire scolastique, il évoque le bœuf et l’âne ainsi que la mangeoire dans laquelle fut déposé Jésus (in quo repositus est Jesus). Et la phrase est immédiatement suivie du renvoi aux deux prophéties de l’Ancien Testament :

Ad quod quidam referunt illud Isaiae: Cognovit bos possessorem suum, et asinus praesepe Domini sui (Isa. I). Et illud Habacuc: In medio duorum animalium cognosceris.

celle d’Isaïe (Cognovit bos possessorem suum, et asinus praesepe Domini sui) et celle d’Habaquq dans la version des Septante (In medio duorum animalium cognosceris ; 2.3.2).

L’intervention de ces références vétérotestamentaires nécessite quelques mots de commentaire. Elle est en effet révélatrice d’un procédé de composition courant.

L’âne et le bœuf interviennent effectivement dans un texte d’Isaïe (I, 2-3) où le prophète, parlant au nom de Yahweh, se plaignait amèrement de l’ingratitude d’Israël, son peuple. Voici ce texte :

J’ai nourri des enfants et je les ai élevés,

et eux se sont révoltés contre moi.

Le bœuf connaît son possesseur

et l’âne la crèche de son maître ;

mais Israël n’a point de connaissance,

mon peuple n’a point d’intelligence.

Mais ce texte fait allusion à l’Israël de l’époque d’Isaïe qui a « oublié » d’où il vient et qui se révolte contre son Dieu, alors que les animaux eux-mêmes restent étroitement liés à leur maître qu’ils connaissent bien. Rien dans ces phrases ne se rapporte à la naissance de Jésus. Le lien entre le texte d’Isaïe et celui des auteurs chrétiens sur la crèche de Bethléem est tout à fait artificiel. La prophétie d’Isaïe n’annonce pas Bethléem ; en réalité, elle a été utilisée par les rédacteurs chrétiens pour raconter Bethléem. Il faut donc inverser le sens de la relation entre les textes. En réalité, les deux animaux intervenant dans la prophétie furent empruntés à celle-ci, détournés du sens primitif et déplacés dans le récit de la Naissance à Bethléem pour l’enrichir – ou pour le constituer.

Le cas d’Habaquq est un peu plus compliqué en ce sens que les animaux n’interviennent que dans le texte des Septante, à la suite d’ailleurs d’une erreur de traduction. La phrase In medio duorum animalium cognosceris n’apparaît d’ailleurs plus dans nos Bibles modernes, qui ne travaillant pas sur la traduction des Septante, n’ont plus ce texte. Le « Tu te feras connaître entre deux animaux » est donc au départ le résultat d’une erreur de traduction.

Mais, dans un certain sens, peu importe pour nous, parce que c’est le texte qu’avaient sous les yeux des gens comme le pseudo-Matthieu, saint Jérôme, saint Augustin, Pierre le Mangeur, Jacques de Voragine, et les autres auteurs du moyen âge latin.

Au départ, le texte qui nous intéresse n’est donc rien d’autre résultat d’une traduction fautive. Mais l’histoire de cette pseudo-prophétie ne s’arrête pas là. La tradition chrétienne l’a en effet interprétée de différentes manières.

Ainsi, pour saint Jérôme (in Abac. 2.3.2, cfr CCSL 76 A, 631), le plus simple – c’était aussi, précisait-il, l’opinion commune – était d’y voir une allusion au Sauveur, qu’Habaquq aurait imaginé « crucifié entre deux larrons ». Pour sa part, saint Augustin (Cité de Dieu, XVIII, 32) laissait la porte ouverte à plusieurs interprétations : il s’agissait toujours du Seigneur bien sûr, mais « au milieu des deux Testaments, ou entre les deux larrons, ou encore au milieu de Moïse et d’Élie, conversant avec eux sur la montagne ».

On verra sur ce point l’article de R. Courtray, La figure des deux larrons chez Jérôme, dans A. Cain, Joseph Lössi, [Éd.], Jerome of Stridon : His Life, Writings, and Legacy, Aldershot, 2009, p. 105-116, avec, p. 108, le texte de saint Jérôme (in Abac. 2.3.2, cfr Corpus Christianorum. Series Latina, 76 A, 631) : Porro simplex interpretatio, et opinio vulgi de Salvatore intellegit, quod inter duos latrones crucifixus agnitus est. Cfr aussi : J. Ziegler, Ochs und Esel an der Krippe. Biblisch-patristische Erwägungen zu Is 1,3 und Hab 3,2 (LXX), dans Münchener Theologische Zeitschrift, t. 2, 1952, p. 385-402.

<https://ojs.ub.uni-muenchen.de/index.php/MThZ/article/viewFile/296/201&gt;

Point n’est besoin d’insister sur la facilité avec laquelle la tradition utilise les prophéties, moins pour expliquer les événements que pour les imaginer. On l’a déjà vu supra dans l’épisode du recensement. On aura l’occasion d’en reparler ailleurs.

Quoi qu’il en soit, c’est cette version ancienne (âne et bœuf) qui l’a emporté sur l’autre (mule et vache). Et dans nos crèches actuelles, ils continuent à occuper une place de prédilection, même si d’autres animaux viennent parfois les rejoindre, comme des moutons ou des agneaux (apportés par les bergers), des chameaux ou des dromadaires (amenés par les Rois Mages).

 

  1. Le foin et la crèche de Bethléem

L’information de Jean d’Outremeuse (§ 17) sur la paille ou le fourrage (ly fain ou ly four) de la crèche de Jésus qui se serait retrouvé à l’Église Sainte-Marie Majeure provient du chapitre V de Pierre le Mangeur qui la met du reste au compte de la tradition (dicitur) : Dicitur quod fenum in quo jacuit Jesus, delatum est Romam ab Helena, et est in ecclesia Sanctae Mariae Majoris « On dit que le foin sur lequel coucha Jésus, fut amené à Rome par Hélène, ou il se trouve dans l’Église de Sainte Marie Majeure. » Des deux côtés, le transfert de la relique est attribué à sainte Hélène.

On notera que plus haut (Myreur, I, p. 77-78), dans sa section consacrée aux Indulgentiae ecclesiarum de Rome, le chroniqueur liégeois présentait l’engliese de Nostre-Damme le Maiour, une des sept églises majeures de Rome, sans faire état de ce fourrage, mais il est vrai qu’il mettait l’accent, moins sur les reliques, que sur les indulgences que méritait la visite de l’ensemble de l’église aux différentes fêtes.

Nous n’avons pas mené une enquête approfondie pour tenter de savoir ce qu’étaient devenues aujourd’hui ces reliques, et nous nous contenterons de renvoyer un lecteur intéressé à la page de Wikipédia sur la Basilique Sainte-Marie-Majeure qui comporte une rubrique intitulée La première crèche et les reliques que nous transcrivons ci-dessous :

« Dans cette basilique est conservée la première crèche qui ait été réalisée en pierre. On la doit au pape Nicolas IV qui en 1288 passa commande à Arnolfo di Cambio d’une représentation de la Nativité. Cette tradition remonterait à l’an 432 lorsque le pape Sixte III (432-440) aurait créé dans la basilique originelle une « grotte de la Nativité » inspirée de celle de Bethléem, ce qui fit donner à cette église le nom de Notre-Dame ad praesepem (du latin : praesepium, « mangeoire »).

Des pèlerins revenant de Terre sainte en ramenèrent par ailleurs de précieux fragments du bois du Saint Berceau (en italien Sacra Culla, du latin cunabulum), qui sont encore aujourd’hui conservés dans un reliquaire doré. »

Peut-être la précieuse pièce se trouve-t-elle dans le Museo de cette basilique appelée parfois la « Bethléem d’Occident » (Bethlemme d’Occidente) et où, comme le signale le site officiel du monument, un local est consacré au Cristo nel mistero della Natività e della Passione. En tout cas, le site de la basilique de la Nativité à Bethléem signale qu’à Rome, « dans la Basilique Sainte-Marie-Majeure, sont vénérées des planches considérées comme des reliques de la mangeoire ». Les auteurs du volume sur Mages et Bergers, 2000, préciseront (p. 52) que ces reliques « aujourd’hui discutées » étaient « cinq bouts de bois qui auraient pu être le support de la mangeoire ». À propos de la crèche de Bethléem, les mêmes rédacteurs noteront, au même endroit, qu’en 420, saint Jérôme, qui connaissait bien les lieux, « se  lamentait sur le remplacement de l’humble mobilier des origines  — en argile ! — par une crèche en argent ».

Barthélemy de Trente, une des sources du Voragine de La légende dorée, écrivait de son côté :

Rome fit statio ad Sanctam Mariam Maiorem, ubi est presepe Domini et cunabula eius, in quibus pro nostra salute iacuit Deus infans. (Barthélemy de Trente, Liber epilogorum, ch. XII, De Nativitate, p. 34, éd. E. Paoli, 2001)

À Rome il y a une station à Sainte-Marie-Majeure, où se trouvent la crèche du Seigneur et son berceau. L’enfant Dieu y était couché pour notre salut. (Trad. personnelle)

 

  1. Des tombes, une chaise et d’autres choses

Comme pour les reliques de la mangeoire, les informations de Jean d’Outremeuse sur les tombes de saint Jérôme, de sainte Paule et de sainte Eustache remontent – directement ou non – à Pierre le Mangeur.

En effet, immédiatement près avoir présenté le foin comme une tradition, sans citer de garants, l’auteur de l’Histoire scolastique mentionne les tombeaux comme une donnée de fait :

Dicitur quod fenum in quo jacuit Jesus, delatum est Romam ab Helena, et est in ecclesia Sanctae Mariae Majoris. Intra basilicam, non longe a praesepio quiescit Hieronymus. Paula quoque et Eustochium in Bethlehem quiescunt.

On dit que le foin sur lequel coucha Jésus fut amené par Hélène à Rome, où il se trouve dans l’Église Sainte-Marie-Majeure. Jérôme repose dans la basilique, non loin de la crèche. Paule aussi ainsi qu’Eustache reposent à Bethléem. (Trad. personnelle)

Cela dit, il est exact que Bethléem offre aux pèlerins beaucoup de curiosa : plusieurs autres grottes en effet communiquent avec celle de la Nativité. On cite notamment (a) celle où dormait saint Joseph quand l’ange lui ordonna de fuir en Égypte avec l’enfant et avec Marie, (b) celle qui servit de sépulture aux enfants tués par Hérode et (c) celle où se retirait saint Jérôme pour travailler.

Jean de Mandeville, dans la version liégeoise de son Livre, fournit une description des richesses de ce lieu saint :

Item, delez la tour de celle eglise dessus dite, a la dextre partie, en descendant par .xvj. degrez, est le saint lieu ou Nostre Sire nasqui, qui est moult noblement ouvrez de marbre et gentement point d’or et d’asur et d’autres coulours ; et delez, a .iij. pas, est la creppe du buef et de l’asne, et assez prez est le puis ou l’estoille chey qui avoit conduit les roys Jaspar, Melcior et Balthazar. […] Item, au dessoubz de l’encloistre de celle esglise, par .xviij. degrez, a la destre partie, est le charnier des Innocens, ou leurs osseaux gisent. Item, devant le lieu ou Nostre Sire fu nez est la tombe saint [Jherome], qui fu docteur et translata le Psaltier et la Bible de hebrieu en latin; et dehors l’esglise est la chayere sur quoy il seoit quant il les translata. (p. 41, éd. Tyssens-Raelet, 2011)

Près de la tour de l’église dont on vient de parler, dans la partie droite, en descendant un escalier de seize marches, est le saint lieu où naquit notre Seigneur. Il est très richement décoré de marbre et finement peint d’or, d’azur et d’autres couleurs. Tout près, à quatre pas, se trouve la crèche du bœuf et de l’âne, et un peu plus loin le puits où tomba l’étoile qui avait guidé les rois Melchior, Gaspar et Balthasar. […] Et en-dessous du cloître de cette église, par un escalier de dix-huit marches, on arrive au cimetière des Innocents, où sont leurs ossements. Et, devant l’endroit où naquit notre Seigneur se trouve la tombe de saint Jérôme, qui fut docteur de l’Église et traduisit de l’hébreu en latin le Psautier et le Bible ; et en dehors de l’église, la chaise sur laquelle il était assis lors de la traduction. (trad. personnelle)

Ce qui est en tout cas historique, c’est que saint Jérôme vécut à Bethléem les dernières années de sa vie pour y poursuivre ses travaux de traduction, et qu’il y fut rejoint par Paule et sa fille Eustache, deux grandes dames romaines qui financèrent de leurs deniers la construction de divers bâtiments monastiques près de la grotte. Ces dames moururent avant Jérôme, et les trois personnes furent enterrées à Bethléem. On sera plus réticent sur l’historicité de la tombe des Saints Innocents, et sur celle de la relique mentionnée par Jean de Mandeville :

Item, a .lx. toises pres de celle eglise est une eglise de saint Nicholay, ou Nostre Dame se reposa aprés son enfantement, et pour tant qu'[elle] avoit trop de lait en ses mammelles si qu’il li faisoit mal, elle en getta illuec sur une [rouge] pierre de marbre si que encore y sont les [taches] blanches, car je les baisay. (ibid., éd. Tyssens-Raelet)

On trouvera d’autres détails sur le site Christus Rex du Vatican et sur les pages correspondantes du site des Franciscains bethleem.custodia.

 

  1. Pierre le Mangeuret Jacques de Voragine sur la crèche

Arrivé à ce point du récit, il peut être utile, en guise d’illustration et de comparaison, de noter ce que racontent sur la crèche Pierre le Mangeur et Jacques de Voragine.

Qu’en est-il d’abord de Pierre le Mangeur ? Dans son chapitre V (De nativitate Salvatoris), après avoir donné les informations reprises ci-dessus, l’auteur de l’Histoire scolastique tente, à l’aide de détails concrets, de reconstituer les événements de Bethléem. Vu l’affluence, écrit-il en substance, il était difficile pour des pauvres d’être accueillis dans de véritables maisons. Aussi le couple ne trouva-t-il pour s’abriter qu’un simple passage entre deux maisons, protégé par un toit. Les gens l’utilisaient dans leurs moments de détente pour se parler ou pour se voir, ou bien pour éviter le mauvais temps. Joseph avait peut-être (forte) fabriqué une mangeoire pour le bœuf et l’âne amenés avec lui et c’est dans cette mangeoire que Jésus fut déposé. L’allusion à cette mangeoire fournit à l’auteur l’occasion – on en a parlé plus haut – de signaler que se réalisaient ainsi deux prophéties de l’Ancien Testament, celle d’Isaïe et celle d’Habaquq.

Enfin, Pierre le Mangeur termine son chapitre par un exposé de type chronologique assez détaillé sur la date de la naissance de Jésus et sur les âges du monde. Il y évoque des théories selon lesquelles Jésus aurait inauguré le septième âge du monde, alors que pour Jean d’Outremeuse, l’âge de l’Incarnation en était simplement le sixième. Mais il n’est pas question d’ouvrir ici de nouvelles discussions sur la chronologie médiévale.

*

Jacques de Voragine, pour sa part, dans le chapitre V de La légende dorée, traitant de La Nativité du Seigneur, s’inspire étroitement de Pierre le Mangeur qu’il cite à deux reprises dans le texte suivant :

Ils arrivèrent donc tous deux à Bethléem ; mais ils étaient pauvres, et bien d’autres, qui étaient arrivés là pour la même raison, occupaient toutes les auberges. C’est pourquoi ils ne purent trouver de logement. Ils s’installèrent donc dans un passage public, qui, selon l’Histoire scolastique, se trouvait entre deux maisons [Evang., 5, col. 1540 A]. Ce passage couvert, qu’on appelait « caravansérail », offrait un abri aux gens qui s’y rassemblaient pour converser ou pour déjeuner, les jours de repos ou quand il faisait mauvais temps. C’est là, sans doute (forte), que Joseph avait fait une mangeoire pour son bœuf et son âne ; ou bien, selon d’autres, les paysans, quand ils venaient au marché, y attachaient leurs bêtes et on y avait construit une mangeoire. Cette même nuit, veille d’un dimanche, à minuit, la Vierge enfanta son fils et le déposa dans une mangeoire sur du foin. Ce foin, dont le bœuf et l’âne, dit-on, s’étaient abstenus, fut ensuite apporté à Rome par sainte Hélène, d’après l’Histoire scolastique [ibid., col. 1539 D]. (trad. A. Boureau, 2004, p. 51)

Concernant la présence d’une mangeoire, on notera que Voragine reprend l’explication donnée par Pierre le Mangeur, et selon laquelle Joseph l’aurait fabriquée pour les animaux qu’il avait amenés avec lui. Il en avance toutefois une autre : selon certains (secundum quosdam) écrit-il, elle était déjà là et servaient aux bêtes que les paysans venaient vendre au marché.

Un peu plus loin, dans son commentaire assez approfondi de l’événement, l’auteur de La légende dorée revient sur certains détails, notamment l’origine des deux animaux :

En partant pour Bethléem avec Marie enceinte, Joseph emmena avec lui un bœuf, sans doute (forte) pour le vendre, afin d’acquitter la capitation pour lui et pour la Vierge et de vivre sur le reste de la somme ; il emmena aussi un âne, sans doute (forte) pour transporter la Vierge. Or, de façon surnaturelle, le bœuf et l’âne reconnurent le Seigneur et l’adorèrent en fléchissant les genoux. Et même avant la Nativité, à ce que rapporte Eusèbe dans sa chronique des bœufs qui labouraient dirent aux laboureurs : « Les hommes manqueront et les moissons profiteront (Homines deficient, segetes proficient. » (trad. A. Boureau, 2004, p. 55-56).

allusion évidente au « prodige du bœuf parlant », que nous avons rencontré plus haut dans notre étude sur les « marqueurs » de la Nativité.

Ainsi donc, le Mangeur avait noté que Joseph avait amené avec lui un âne et un bœuf (quos secum adduxerat), mais sans dire pourquoi. Jacques de Voragine, de lui-même ou sur base d’une de ses lectures, tente de trouver des raisons à son geste, sans toutefois trop s’avancer (on notera le forte « sans doute » utilisé à deux reprises, pour introduire les deux raisons). La présence de l’âne s’expliquait évidemment mieux que celle du bœuf.

Jacques de Voragine mentionne l’attitude d’adoration de l’âne et bœuf, mais, à la différence de Pierre le Mangeur, il ne fait aucune allusion aux précédents prophétiques. Isaïe et Habaquq ont complètement disparu. Reste le geste d’adoration des animaux qui « reconnaissent » le Seigneur.

Reste aussi la citation attribuée par Voragine à Eusèbe. C’est en tout cas un motif qui, au Moyen Âge, faisait partie des prodiges annonciateurs de la mort de César. On le rencontre d’ailleurs dans ce contexte chez Jean d’Outremeuse (Myreur, I, p. 243-244 ; cfFEC 22, 2011). En fait, le chroniqueur signale deux prodiges, qui furent interprétés comme des allusions à la mort du grand homme. On les résumera en disant que d’une part le vent avertit les senateurs des bleis — entendons les responsables de l’annone — que les hommes faroient plus toist que les frumens  (« les hommes feraient défaut plus vite que les froments ») et que d’autre part un bœuf tirant une charrue reprocha à son maître de le tourmenter avec son aiguillon, en disant que bientôt on vivrait mieux, car les grans hommes defalront plus toist que les frumens.

 

 

 

 

AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (3)

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

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Chapitre VIa : Le recensement et le départ pour Bethléem

Plan

  1. Texte de Jean d’Outremeuse
  2. Commentaire
  3. Date de la naissance et du recensement à Bethléem
  4. Le chroniqueur liégeois abandonne le Romanz de saint Fanuel
  5. L’influence de l’Histoire scolastique de Pierre le Mangeur

 

  1. Texte de Jean d’Outremeuse

 

Augustus fist la description de monde Auguste fit le recensement du monde
[p. 341, l. 20] (1) A cel temps avient que Augustus Cesaire mandat par tout le monde à ses prevost et balhiers que ilhs rechussent et levassent à cascon de chief d’homme et de femme I denier d’argent ; et chu fasoit-ilh por savoir le nombre de cheauz qui astoient en sa subjection et desous sa saingnorie, et combien sa terre poroit valoir. (1) À cette époque, Auguste César ordonna à tous ses prévôts et baillis à travers le monde de percevoir et de prélever pour chaque tête, homme et femme, un denier d’argent. Il faisait cela pour connaître le nombre de ceux qui étaient soumis à son autorité de seigneur, et pour savoir ce que pourrait valoir sa terre.
(2) Et commandat que tous cheaux des casteals, des vilhes et des boch apportassent leurs deniers aux citeis desous lesqueiles ilhs astoient demorans. (2) Et il ordonna que tous les habitants des places fortes, des villes et des bourgs apportent leurs deniers dans les cités sous l’autorité desquelles leurs habitations se trouvaient.
(3) Chis deniers astoit d’argent et valoit X petis deniers cursaibles, et astoit dedens ches denirs enprinteit l’ymaige deI Emperere, et escript son nom tout altour. (3) Ces deniers étaient d’argent et valaient dix petits deniers courants. L’image de l’Empereur était gravée sur ces pièces, et son nom écrit tout autour.
Joseph et Marie s’en allont en Bethleem Joseph et Marie s’en vont à Bethléem
(4) Se avient que cheaux de Nazareth et de paiis environ furent somons del paiier leur deniers en Bethleem, car là le devoit rechivoir Turnus, qui prinche astoit de chi paiis.

[p. 342] (5) Adont y alat Joseph, et se y emmynat sa femme Marie awec Iy.

(4) Il se fit que les habitants de Nazareth et des régions voisines, furent invités à payer leurs deniers à Bethléem, car c’était là que devait les recevoir Turnus, le prince de ce pays.

(5) Alors Joseph s’y rendit, emmenant avec lui sa femme Marie.

 

 

  1. Commentaire

 

  1. Date de la naissance et du recensement à Bethléem

On se gardera d’entrer ici dans une discussion technique et détaillée sur la date de la naissance de Jésus. Disons simplement qu’il est impossible de la déterminer avec précision, mais qu’un accord existe aujourd’hui entre la plupart des spécialistes pour « considérer que Jésus est né entre l’an 7 et l’an 5 avant notre ère » (O. Rogeau, 50 clichés, 2014, p. 48).

Matthieu (II) et Luc (II), les seuls évangélistes à envisager sa naissance, la placent dans les dernières années du règne d’Hérode le Grand ; or ce dernier est mort au printemps de l’an 4 avant Jésus-Christ (Flavius Josèphe, Ant. Jud., XVII, 8, 3 ). Luc (II, 1-3) est même plus précis : il lie la naissance à un recensement universel imposé par Auguste : « Or, en ces jours-là, fut publié un édit de César Auguste, pour le recensement de toute la terre. Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville. » (trad. A. Crampon).

On pourrait croire que ces dernières données, en apparence précises et historiques, auraient clarifié les choses, mais ce n’est pas du tout le cas. Et cela pour plusieurs raisons.

(a) Si plusieurs recensements locaux de date augustéenne sont bien attestés, les historiens ne connaissent aucun édit d’Auguste allant dans le sens d’un recensement global de l’empire.

(b) Les informations extrabibliques fournies sur ce gouverneur de Syrie (Quirinius pour Luc, Publius Sulpicius Quirinius dans la prosopographie romaine, Cyrénius pour Flavius Josèphe) signalent bien un recensement qu’il organisa en Judée, mais elles le placent en l’an 6 de notre ère.

(c) De toute façon, un recensement organisé par un gouverneur de Syrie n’aurait pu concerner la Galilée – et donc Nazareth, où vivait la famille de Jésus – avant 39 après Jésus-Christ, date de la mort d’Hérode Antipas, qui dirigeait le pays depuis 4 avant J.-C. avec le titre de « tétrarque de Galilée et de Pérée ». C’est après sa mort seulement que la Galilée fut intégrée à la province de Judée. Elle ne pouvait donc pas être visée par un édit de recensement romain à la période de la naissance du Christ.

(d) Sur un plan plus pratique, on notera que, dans le monde romain, le recensement consistait en une déclaration faite à l’autorité compétente par le chef de famille, sans que les membres de sa famille (femme et enfants) soient tenus de se déplacer en personne.

Ces imprécisions ou incohérences historiques sont telles qu’on ne s’étonnera pas de voir les exégètes juger la tradition de la naissance à Bethléem en Judée « plus apologétique que biographique », comme l’écrit Olivier Rogeau (50 clichés, 2014, p. 49). Le résumé de ce dernier peut être repris intégralement : « il fallait faire naître Jésus dans la cité du roi David, de la lignée duquel le Messie attendu par les Juifs doit descendre. Le futur roi d’Israël est appelé à y venir au monde, selon l’oracle de Michée [V, 1] : De toi, Bethléem Ephrata […], va sortir en ma faveur celui qui gouvernera Israël. Le choix de Bethléem vise donc à donner à Jésus une légitimité royale et messianique. » En d’autres termes, on n’est pas dans l’Histoire mais dans l’Imaginaire: c’est une prophétie de l’Ancien Testament qui fournit l’endroit où le récit va placer l’événement.

L’« helléniste élégant » (O. Rogeau, ibidem, p. 47) qu’est Luc aurait-il pensé que cette allusion – non fondée – à Auguste et à un recensement romain donnerait un gage supplémentaire d’historicité à un récit théologiquement orienté ? C’est possible. En tout cas, il n’est pas question d’interpréter d’une manière trop serrée ces informations de l’évangéliste. On se rangera à l’avis d’un historien aussi compétent que F. Millar sur l’histoire du Proche-Orient romain sous l’empire : selon lui, l’utilisation que fait Luc du recensement de Quirinius est wholly misleading and unhistorical, « totalement trompeuse et non historique » (F. Millar, The Roman Near East, 1994, p. 46).

Une concordance autrement soignée et précise est présentée par ce même Luc (III, 1-2) pour dater l’entrée dans la vie publique de Jean Baptiste (et, par le fait même, celle de Jésus) : « La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée ; Hérode, tétrarque de la Galilée ; Philippe, son frère, tétrarque de l’Iturée et du pays de la Traconitide, et Lysanias tétrarque de l’Abilène ; au temps des  grands prêtres Anne et Caïphe, la parole de Dieu fut sur Jean, fils de Zacharie, dans le désert » (trad. A. Crampon). Ici, vu les données extrabibliques dont on dispose, on est en terrain plus sûr : entre 27 et 29 de notre ère. Pour sa part, J.P. Meier a choisi l’an 28 (Jésus, I, 2005, p. 235-238).

Pour en revenir à la naissance de Jésus, on n’oubliera toutefois pas que des dates extérieures à cette fourchette de -7 à -5 existent. Nous en citerons deux : celle de 6 après Jésus-Christ, proposée en 1955 par Gilbert-Charles Picard (La date de naissance de Jésus du point de vue romain, dans CRAI, t. 139, 1955, p. 799-907. Accessible via Persée), et celle de 1 avant Jésus-Christ, défendue en 2005 par Gérard Gertoux (Datation de la mort de Jésus et de sa naissance, également accessible sur la Toile). Elles ne disposent toutefois pas d’arguments suffisamment solides et convaincants pour servir de solution alternative.

Précisons encore que l’étoile suivie par les Rois Mages intervient souvent dans les discussions sur la date de la naissance de Jésus. Mais les données astronomiques avancées par les Modernes pour interpréter l’« étoile de Bethléem » sont trop peu sûres pour fixer solidement une date. Elles ne sont en tout cas pas susceptibles de modifier en quoi que ce soit la fourchette retenue ci-dessus (de -7 à -5 avant Jésus-Christ).

Mais de toute manière, nous devons dire clairement que, dans une recherche  qui porte sur l’histoire des légendes, les questions d’historicité portant sur le recensement, la date et l’endroit de la naissance sont secondaires. Nous aurons l’occasion de traiter ces points plus longuement ailleurs (dans un article encore à paraître). Nous dirons simplement ici que, s’il n’est pas question de nier l’existence historique d’un personnage comme Jésus de Nazareth, il est nécessaire d’admettre que tout ce qui touche à la période précédant sa vie publique reste et restera probablement toujours inaccessible à la recherche historique.

Comme l’écrit J.P. Meier, auteur de quatre gros volumes où il a tenté de dégager ce que l’historien peut dire de Jésus, « les sources qui pourraient nous permettre de dire quoi que ce soit sur la naissance de Jésus, sa famille, son éducation, peuvent être qualifiées au mieux de très minces » (Jésus, I, 2004, p. 127). Ce savant américain, prêtre, théologien et professeur dans des universités catholiques de son pays, est un spécialiste éminent qui a consacré près de la moitié de son premier volume (496 pages) à étudier ce que l’on peut dire d’historique sur ce qui précède la vie publique de Jésus.

 

Bibliographie

* B. Le Teuff, Les recensements augustéens, aux origines de l’Empire. Le monde romain de 70 av. J.-C. à 73 ap. J.-C., dans Pallas, t. 96, 2014, p. 000-000

* J.P. Meier, Jésus, I, Paris, 2004, p. 134-135, p. 236.

* F. Millar, The Roman Near East, 31 B.C.-A.D. 337, Cambridge, Londres, 1994, p. 46-48.

* O. Rogeau, 50 clichés crucifiés par les historiens, dans Le Vif. L’Express (hebdomadaire du 19 au 25 décembre), 2014, p. 46-50.

* G.-Ch. Picard, La date de naissance de Jésus du point de vue romain, dans CRAI, t. 139, 1955, p. 799-907. Accessible via Persée.

* G. Gertoux, Datation de la mort de Jésus et de sa naissance, 2005. Accessible sur la Toile.

*

  1. Le chroniqueur liégeois abandonne le Romanz de saint Fanuel

Mais revenons au recensement. Pour le décrire, le chroniqueur liégeois a jugé bon d’abandonner le Romanz de saint Fanuel qu’il avait précédemment suivi et qu’il reprendra d’ailleurs un peu plus loin pour raconter les circonstances de la naissance du Christ. Il était indispensable de mentionner le recensement pour expliquer la présence du couple à Bethléem, mais la vision du Romanz de saint Fanuel ne semble pas avoir plu à Jean d’Outremeuse qui a préféré la version « canonique ».

Nous avons retranscrit ci-dessous le passage correspondant du Romanz. Sa simple lecture montrera que les raisons invoquées pour expliquer le départ du couple vers Bethléem étaient très éloignées du récit évangélique et trop difficiles à accepter par le chroniqueur liégeois :

 

Apres vos dirai sanz faillance, Je vous dirai sans erreur
.vi. jors apres cele naissance ce qui se passa six jours
1395 Que S. Jehan le ber nasquit, après la naissance de saint Jean le Grand.
Si com trovomes en escrit, Comme nous le trouvons écrit,
En Jerusalem un roi avoit, il y avait à Jérusalem un roi
Qui la contree maintenoit. qui gouvernait la contrée.
Il dit q’il veut sa cort tenir, Il déclare qu’il veut tenir un conseil
1400 Por demander et por oïr pour demander et entendre
Les lois qu’en lor païs avoient les lois qu’ils avaient en leur pays
Et comment les citez tenoient. et comment ils géraient les cités.
Il fist venir tote sa gent Il fit venir tous ses sujets
. En la cité de Belleem. en la cité de Bethléem
1405 Partout ala la renomée Partout se répandit la nouvelle.
Joseph a dit a s’espousée : Joseph dit à son épouse :
« Li rois a fet mander sa gent, « Le roi a fait mander son peuple,
Que tuit voisent au parlement ; Que tous viennent à l’assemblée ;
Il nos i covendra aler, il faudra que nous y allions
1410 Ne l’oseriomes veer. » nous n’oserions pas refuser. »
« Sire, dist ele, je l’otroi, « Sire, dit-elle, je vous l’accorde,
S’orrons noveles de la loi. » nous serons ainsi informés de la loi. »

 

En effet, l’histoire proposée par l’auteur anonyme du Romanz est très curieuse. Il ne s’agit plus d’Auguste qui ordonne un recensement universel, mais du roi de Jérusalem – il n’est pas nommé – qui convoque ses gens en assemblée pour les interroger – si nous comprenons bien le texte – sur les lois de leurs cités et sur la manière dont elles étaient gouvernées. « Le roi, dit Joseph à Marie, a convoqué tous ses gens ; nous devons obéir et y aller ». Marie y consent. Et c’est ainsi que le couple se retrouve à Bethléem. Nous sommes loin de la version « canonique » du recensement. Impossible de savoir où l’auteur du Romanz a trouvé cette histoire, mais au vers 1396 le poète se réfère à une source écrite et il le fera encore une fois un peu plus loin (v. 1414).

 

  1. L’influence de l’Histoire scolastique de Pierre le Mangeur

Bref, Jean d’Outremeuse a changé de source. Il aurait pu retranscrire le texte de Luc, mais il a préféré, semble-t-il, se référer à Pierre le Mangeur, utilisé, soit directement (ch. IV de l’Histoire scolastique), soit à travers la citation qu’en donnait Jacques de Voragine (ch. VI de La légende dorée, sur la Nativité du Seigneur). L’emprunt semble indiscutable, mais avec, comme toujours, certaines différences :

 

Pierre le Mangeur Jean d’Outremeuse
In diebus illis exiit edictum a Caesare Augusto, ut describeretur universus orbis. Volens Caesar scire numerum regionum in orbe, quae Romanae suberant ditioni, numerum etiam civitatum in qualibet regione, nomina quoque capitum in qualibet civitate, (1) A cel temps avient que Augustus Cesaire mandat par tout le monde à ses prevost et balhiers que ilhs rechussent et levassent à cascon de chief d’homme et de femme I denier d’argent ; et chu fasoit-ilh por savoir le nombre de cheauz qui astoient en sa subjection et desous sa saingnorie, et combien sa terre poroit valoir.
praeceperat, ut de suburbanis oppidis, vicis, et pagis ad suam confluerent homines civitatem, et maxime ubicunque habitarent ad civitatem convenirent, unde traherent originem, (2) Et commandat que tous cheaux des casteals, des vilhes et des boch apportassent leurs deniers aux citeis desous lesqueiles ilhs astoient demorans.
et quisque denarium argenteum pretii decem nummorum usualium, unde denarius dicebatur praesidi provinciae tradens, se subditum Romano imperio profiteretur. Nam et nummus imaginem praeferebat Caesaris, et superscriptionem nominis. (3) Chis deniers astoit d’argent et valoit X petis deniers cursaibles, et astoit dedens ches denirs enprinteit l’ymaige deI Emperere, et escript son nom tout altour.

On notera que le chroniqueur liégeois a introduit des réalités médiévales (prévôts, baillis notamment) et qu’il a omis la gradation (régions, cités, têtes) présente chez Pierre le Mangeur ainsi que l’obligation, jugée pourtant importante (et maxime) par le modèle, d’un recensement « dans la ville d’origine ». Mais des correspondances comme l’énumération (suburbana oppida, vici, pagi, civitates, d’un côté, casteals, vihles, boch, citeis de l’autre) – quel que soit le sens précis à donner à ces diverses entités, antiques ou médiévales –, ou la valeur du prétendu denier d’argent servant au dénombrement et à l’impôt (decem nummi usuales d’un côté, X petis deniers cursaibles de l’autre), ou encore la mention de la présence de la figure et du nom de l’empereur semblent ne pas pouvoir laisser place au doute.

Si les trois premiers paragraphes sont manifestement inspirés de Pierre Le Mangeur, on s’aperçoit, dès le paragraphe suivant (§ 4), que Jean d’Outremeuse n’a pas tenu compte des raisons (avancées par Pierre le Mangeur et figurant déjà chez Luc) qui expliquaient la présence de Joseph à Bethléem : il n’avait pas dit en effet qu’on était censé se faire recenser dans sa cité d’origine.

Le chroniqueur liégeois éprouve certaines difficultés à réparer cet oubli ; elles apparaissent dans le § 4. Il y affirme que tous les habitants de Nazareth et des régions voisines devaient se rendre à Bethléem, et il donne même le nom du « prince de ce pays », chargé de recevoir leurs deniers, en l’occurrence Turnus. C’est, d’après l’index du Myreur, la seule mention d’un personnage de ce nom lié à Bethléem, mais le nom apparaît ailleurs sous la plume de Jean d’Outremeuse, notamment comme roi de Gaule (par exemple Myreur, I, p. 188) et roi de Toscane (par exemple Myreur, I, p. 20).

Invention bien sûr, probablement due au chroniqueur liégeois lui-même, mais qui lui permet, à partir du § 5, de reprendre le fil de son récit : Joseph et Marie, qui est enceinte, se trouvent à Bethléem, quelle que soit la raison précise de leur déplacement. Et leur situation est difficile.

 

 

 

AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), JEAN BAPTISTE (saint ; 1er siècle), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, VISITATION DE LA VIERGE MARIE A SA COUSINE ELISABETH

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (2)

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

[Extrait de Folia Electronica Classicat. 28, juillet décembre 2014]

Chapitre V : La Visitation et Jean Baptiste

 

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La Visitation de Marie à Élisabeth

  

Toujours inspiré par le Romanz de saint Fanuel, Jean d’Outremeuse place la Visitation au moment où Joseph, très inquiet après avoir découvert la grossesse de son épouse mais entièrement rassuré par l’ange, a demandé pardon à Marie d’avoir douté d’elle. Celle-ci le lui a accordé volontiers et lui a demandé de la conduire chez sa cousine Élisabeth. L’ange de l’Annonciation avait en effet appris à Marie qu’Élisabeth, pourtant stérile et très âgée (cent ans pour Jean d’Outremeuse, ch. 1, § 11), attendait, elle aussi, un enfant. Joseph avait accepté, comme dans Le Romanz de saint Fanuel, où il était dit : Joseph son oirre [= voyage] apareilla / Et nostre dame ovec ala (vers 1323-1324). C’est par ces mots d’ailleurs que se terminait le § 16 du récit des Épousailles.

Le présent chapitre raconte la Visitation, mais Joseph ne joue aucun rôle actif dans Ly Myreur, pas plus qu’il n’en jouait d’ailleurs dans le Romanz de saint Fanuel. Il faut dire que rares sont les auteurs antérieurs à Jean d’Outremeuse qui envisageaient un déplacement du couple. On trouve le motif chez Jean d’Outremeuse, dans le Romanz et dans Li Espozalizi, mais ce n’est que dans le drame liturgique provençal que Joseph joue réellement un rôle, on le verra plus loin.

On a mis précédemment en évidence la grande influence du Romanz de saint Fanuel sur la version des Épousailles chez Jean d’Outremeuse. Cette influence subsiste dans le récit de la Visitation.

 

Plan

  1. 1. Luc (I, 39-45)
  2. 2. Les saluts – les réactions de l’enfant à naître – le Magnificat(§ 1-3)
  3. 3. Les indications de lieu et de date (§ 4-5)
  4. 4. Le nom de l’enfant et la guérison de Zacharie (§ 5-6)
  5. 5. Courte présentation de Jean Baptiste (§ 7)
  6. 6. La version de l’Espozalizi de Nostra Dona

7.Quelques mots en guise de conclusion

 

  1. Luc (I, 39-45)

On n’oubliera pas que toute la tradition a été marquée par le récit de Luc (I, 39-80), le  seul évangéliste à faire état de la Visitation. Il la place immédiatement après l’épisode de l’Annonciation (Luc, I, 26-38), sans toutefois donner de détails sur la chronologie des faits ou les personnes qui auraient accompagné Marie (En ces jours-là, Marie partit et s’en alla en hâte vers la montagne, en une ville de Juda, I, 39). Il nous apprend simplement que Marie rendit visite à sa cousine, qu’elle demeura avec elle environ trois mois, et qu’elle s’en retourna chez elle (I, 56) – à Nazareth donc – avant la naissance de Jean-Baptiste.

Les centres d’intérêt de l’évangéliste sont ailleurs. Il traite d’abord des échanges verbaux entre les deux femmes (le salut d’Élisabeth auquel répond le Magnificat de Marie), évoque ensuite la circoncision de Jean Baptiste et la guérison de Zacharie, avant de terminer par un bref aperçu sur le Précurseur avant son entrée dans la vie publique. Une triple division qu’on retrouvera dans la version du chroniqueur liégeois, mais, on le verra, pareil rapprochement dans la structure – imposé en quelque sorte – n’implique pas une similitude de contenu.

 

  1. Les saluts – les réactions de l’enfant à naître – le Magnificat(§ 1-3)

Alors que Luc (I, 40) était très concis : « Marie entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth », Jean d’Outremeuse fournit des détails : Élisabeth vient à la rencontre de Marie sur le seuil de la maison de Zacharie ; elle l’embrasse et lui fait fête, avant d’adresser un salut en bonne et due forme à sa cousine Marie, qu’elle qualifie de « mère de Dieu, roi de ce monde et du ciel » (§ 1).

Il est plausible que le chroniqueur liégeois ait été influencé par le Romanz de saint Fanuel, où il est dit à propos de Marie :

Quant en l’ostel en est entrée,                             Quand [Marie] est entrée dans la maison,

1330         Elisabeth a encontrée.                                          Élisabeth est venue à sa rencontre.

Molt joieusement la salue,                                   Elle la salue très joyeusement,

Car grant joie ot de sa venue.                               Car elle se réjouissait beaucoup de sa venue.

Mais la grande originalité des § 2 et 3 est que le chroniqueur liégeois y a fortement retravaillé le passage évangélique.

Selon Luc, quand Élisabeth entendit le salut que lui adressait Marie à son arrivée, elle sentit son enfant « tressaillir dans son sein » (Luc, I, 41), formule qu’elle répétera dans sa réponse à Marie : « Votre voix […] n’a pas plus tôt frappé mes oreilles que l’enfant a tressailli de joie dans mon sein » (Luc, I, 44). Le chroniqueur liégeois a très lourdement « brodé » sur ce détail. Plus question chez lui d’un simple « tressaillement ». Le fœtus reconnaît à distance son Seigneur, puis, toujours dans le ventre de sa mère, « il se dresse sur ses pieds, joint les mains, lui rend grâce et lui adresse la parole », pour le remercier « de lui avoir donné assez de forces pour pouvoir se dresser là où il est » et aussi pour lui dire qu’il connaît le motif de sa venue : sauver le monde (§ 2).

Il est difficile de ne pas voir ici l’influence du Romanz de saint Fanuel, où on peut lire :

Saint Jehan, qi estoit a nestre,                                       Saint Jean qui devait naître

Connut son segnor et son mestre,                                reconnut son seigneur et son maître,

1335     Il se drecha sor ses .ii. pies,                                          il se dressa sur ses deux pieds,

Et puis se rest agenoilliez.                                            et puis resta agenouillé.

« Sire, dist-il, bien vieignes tu,                                     « Seigneur, dit-il, bienvenu sois-tu,

Qui m’as doné tele vertu                                              qui m’a donné la force

Que je me puis ceens drecier                                        de pouvoir me dresser ici,

1340     Et retorner et aaisier ;                                                    de me retourner à l’aise.

Or sai ge bien certain[em]ent                                        Maintenant je sais avec certitude

Que tu es Dex veraiement,                                           que tu es vraiment Dieu,

Qui revenis ta gent salver                                             revenu pour sauver ton peuple

Et de grans pechiés delivrer. »                                      et le délivrer de grands péchés. »

Avant le rédacteur du Romanz de saint Fanuel, d’autres auteurs de « gestes bibliques » avaient enregistré dans leurs poèmes le tressaillement du fœtus signalé par Luc. Ainsi Wace, dans la Conception Nostre Dame :

Sis fiz el ventre s’esjoï,                                                Son fils dans son ventre se réjouit,

D’amor et de joie s’esmut,                                           d’amour et de joie il bougea.

908       Sun seignor qui veneit conut.                                       Il reconnut son seigneur qui venait,

Cil qui esteit encore a naistre,                                       celui qui devait encore naître

Connut sun seignor e sun maistre.                               Reconnut son seigneur et son maître.

ou Herman de Valenciennes, dans Li Romanz de Dieu et de sa mere, lorsqu’il décrit la rencontre des deux cousines :

3381     Et lors se saluerent et se vont ambracent,                     Alors elles se saluèrent et s’embrassèrent,

Molt bel s’antr’acolerent, grant joie vont menant.        s’étreignirent longuement, menant grande joie.

Elysabeth s’estut, ne pot aller avant                              Élisabeth resta sur place, ne put avancer

3384     Por son fil qui s’aloit en son ventre movent                 à cause de son fils qui s’agitait dans son ventre.

Mais cela restait très sobre, fort éloigné des mouvements impressionnants de Jean Baptiste signalés dans le Romanz de saint Fanuel.

En fait, en matière de manifestations Jean d’Outremeuse dépasse encore – et de beaucoup – les extravagances du Romanz. On s’en rend compte à la lecture du § 3. Il s’agit du Magnificat dont le Romanz ne parle pas et que l’évangéliste Luc (I, 46-55) met dans la bouche de Marie. Pour sa part, Jean d’Outremeuse le fait prononcer par le fœtus, qui parlait « si haut que sa voix sortait par la bouche de sa mère Élisabeth ». On pourrait difficilement imaginer mieux.

Bref, le chroniqueur liégeois, qui ici encore a comme modèle le Romanz de saint Fanuel, enjolive le tableau qu’il y trouvait. On ne se trompera guère en portant ces additions à son crédit.

* Iconographie : On trouvera un intéressant aperçu de l’iconographie de la Visitation sur le site Itinéraire iconographique.

 

  1. Les indications de lieu et de date (§ 4-5)

L’évangéliste Luc plaçait la demeure de Zacharie et d’Élisabeth « en une ville de Juda » (I, 39), le terme désignant le pays, à savoir le royaume de Judée, une région montagneuse. Les exégètes modernes estiment généralement que la ville en question était Hébron, au sud de Jérusalem. Jean d’Outremeuse aurait-il pris ici Juda pour une ville ? Quand il parle du royaume, il utilise régulièrement le mot Judée. Ce détail est toutefois secondaire pour nous.

Jean d’Outremeuse ne pouvait pas ne pas dater l’événement. Il le place naturellement dans la première année de l’Incarnation, la conception de Jésus ayant déjà eu lieu quelques mois plus tôt, lors de l’Annonciation. Dans cette première année (imparfaite bien sûr), Jean d’Outremeuse date la visite du 24 juin, étant donné qu’il fait naître Jean Baptiste le jour même de la visite (§ 5) et que cette date marque, dans le calendrier liturgique, la fête de la Nativité de saint Jean Baptiste. On rappellera ici que, toujours selon Jean d’Outremeuse, le Précurseur avait été conçu le 24 septembre (cfr plus haut).

Lorsqu’il fait naître ainsi Jean Baptiste le 24 juin, c’est-à-dire le jour même de la Visitation, le chroniqueur liégeois, qui continue à suivre le calendrier, est donc cohérent avec lui-même. Il l’est toutefois moins avec l’évangéliste Luc (I, 56-58) qui dit explicitement que Marie resta avec sa cousine « environ trois mois » et qu’à son départ, le moment pour Élisabeth d’enfanter n’était pas encore venu.

Si l’on fait exception de Jean d’Outremeuse, aucun auteur, à notre connaissance, ne fait naître Jean Baptiste le jour même de la Visitation, même pas le Romanz de saint Fanuel, qui a eu tellement d’influence sur le chroniqueur liégeois. Après avoir rapporté les échanges et les saluts à l’arrivée de Marie dans la maison d’Élisabeth, le poète sans aucune transition note en trois vers la naissance du Précurseur :

1351     Nostre dame sainte Marie                                             Notre dame sainte Marie,

Fu tant leenz en compaignie                                         resta en leur compagnie jusqu’à

Que Jehan fu nez de sa mere.                                       ce que Jean naisse de sa mère.

avant de consacrer près de vingt vers à la question du nom à lui donner. Et c’est seulement alors, une fois Jean bautisié […] selonc la loi (v. 1371), c’est-à-dire circoncis, que le rédacteur notera le départ de Marie, après les relevailles d’Élisabeth :

Quant la fame Zacarie                                                   Quand la femme de Zacharie

Fu relevée et purifie,                                                     fut relevée et purifiée,

1375     Nostre dame s’en est alée                                             Notre-Dame est retournée

En Nazareth en sa contrée.                                           À Nazareth, sa contrée.

Il est clair pour l’auteur du Romanz que Marie a attendu, avant de rentrer chez elle, non seulement la naissance du Précurseur, mais encore la fin des relevailles de sa cousine Élisabeth. Elle n’est donc pas repartie avant la naissance.

C’est une version assez répandue dans la tradition, comme semble le montrer la présentation de la Visitation chez Jacques de Voragine (ch. 81, sur Saint Jean Baptiste) :

La Vierge demeura donc avec sa cousine pour la servir pendant trois mois, et ce fut elle qui, de ses saintes mains, souleva l’enfant de terre quand il vint au monde, comme on peut le lire dans l’Histoire scolastique et qui remplit avec les plus grands soins l’office de garder l’enfant ». (trad. A. Boureau, p. 434-435)

Ce paragraphe de la Légende dorée apporte deux précisions, l’une, présente déjà dans le Protévangile de Jacques (Marie séjourne trois mois chez sa cousine) et l’autre, qui est pour nous une nouveauté (Marie soulève Jean Baptiste de terre à sa naissance). Elle figure effectivement au chapitre 3 de Pierre le Mangeur (« On lit dans le Livre des Justes, que la Vierge fut la première à le soulever de terre »). Cette dernière information est étrangère au Myreur des Histors et au Romanz de saint Fanuel.

 

  1. Le nom de l’enfant et la guérison de Zacharie (§ 5-6)

Pour ce qui est du nom de l’enfant et de la guérison de Zacharie, le récit évangélique (Luc, I, 59-64) racontait :

Le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils le nommaient Zacharie d’après le nom de son père. Alors sa mère, prenant la parole : « Non, dit-elle, mais il s’appellera Jean ». Ils lui dirent : « Il n’y a personne de votre parenté qui soit appelé de ce nom. » Et ils demandaient par signes à son père comment il voulait qu’on le nommât. S’étant fait donner une tablette, il écrivit : « Jean est son nom ; » et tous furent dans l’étonnement. À l’instant sa bouche s’ouvrit et sa langue (se délia) ; et il parlait, bénissant Dieu. (Luc, I, 59-64)

Le Romanz reste partiellement dans cette ligne quand il écrit :

Zacarias ne pot parler,                                              Zacharie ne pouvait parler,

Son non commence a embriever ;                              il se met à inscrire son nom.

Une grieffe et .i. tablel prist,                                     Il prit un stylet et une tablette,

1360     En la cire point et escri[s]t                                       et écrivit dans la cire

Que il aroit a non Jehans.                                         qu’il aurait comme nom Jean.

« Par foi, dient totes les gens,                                  «Ma foi, disent tous les gens,

Ainc mes n’oismes si fet non                                   jamais nous n’avons entendu pareil nom.

En ceste loi que nos tenon.                                      Dans la religion que nous avons,

1365     Il n’iert ja ainsi apelez,                                             personne ne s’appelait ainsi.

Dites encor, se vos volez,                                        Dites encore, si vous voulez bien,

Par quel non on l’apelera. »                                     quel nom on lui donnera.»

Zacarias le regarda                                                   Zacharie les regarda

Et puis escrist autre foïe :                                       et écrivit une nouvelle fois :

1370     « Jehans ait non, nel lessiez mie. »                         «Qu’il s’appelle Jean, ne m’importunez pas.»

Bautisié l’ont selonc la loi,                                      Ils l’ont baptisé selon la loi [= l’ont circoncis]

Jehan le nomerent tot droit.                                     Et l’ont immédiatement nommé.

 

Si Jean d’Outremeuse s’inspire du Romanz, il a fortement résumé son modèle, réduisant l’épisode au strict minimum. On notera toutefois qu’il présente lui aussi la circoncision comme le baptême selon la loi juive.

Luc racontait ensuite que l’événement fut commenté « partout dans la montagne de Judée » et que tout le monde s’était demandé qui serait cet enfant. « Et en effet la main du Seigneur était avec lui » (Luc, I, 65-66). Et, dans la foulée de cette observation générale, l’évangéliste avait alors introduit le long cantique prophétique de Zacharie (I, 67-79). De ces développements canoniques, Jean d’Outremeuse n’a rien conservé. Il ne faisait que suivre en cela le Romanz.

 

  1. Courte présentation de Jean Baptiste (§ 7)

De l’enfant, Luc (I, 80) se borne à dire : « il croissait et se fortifiait en esprit, et il demeura dans le désert jusqu’au jour de sa manifestation devant Israël ». Jean d’Outremeuse n’est pas très explicite non plus ici sur le personnage de Jean Baptiste, dont il sera longuement question plus loin aussi bien dans Ly Myreur (I, p. 385-401) que dans les évangiles.

Toutefois les précisions sur ses vêtements et sa nourriture intriguent un peu. Matthieu (III, 6) et Marc (I, 6) avaient traité ce sujet, en donnant tous les deux le même texte : « Et Jean avait un vêtement de poils de chameau et, autour de ses reins, une ceinture de cuir ; il mangeait des sauterelles et du miel sauvage ». Mais les différences avec la version de Jean d’Outremeuse sont trop importantes pour qu’on puisse penser que le chroniqueur liégeois ait suivi ici les textes évangéliques.

C’est une fois de plus le Romanz de saint Fanuel qui apporte la solution. Il suffit de voir comment le poète présente Jean Baptiste à la fin de l’épisode de la Visitation. Il y est question non seulement de vêtements et de nourriture, mais aussi de l’ermitage et de l’âge qu’avait Jean Baptiste quand il y entra. La dame en question est Marie, dont le poète vient de signaler le départ :

De la dame lairons ester,                                              Sur la dame, nous en resterons là,

De S. Jehan voudron parler                                          nous voudrions parler de saint Jean.

Quant ot .XV. ans en son aage,                                    Quand il eut l’âge de 15 ans,

1380     Si entra en .I. hermitage,                                               il entra en un ermitage,

Ou il soufri mainte dolor                                              où il souffrit beaucoup

Por l’amistié nostre segnor.                                          pour l’amour de Notre-Seigneur.

Ainques ne fist si grant froidure                                   Même par les plus grands froids,

Ne fust toz nus sanz vesteure,                                      il était tout nu sans vêtements,

1385     Fors seulement que il faisoit,                                        sauf ceux qu’il se fabriquait,

En la forest ou il estoit,                                                 dans la forêt où il était,

Ses vestements de jonc marage,                                   en joncs de marécage.

Quant il aloit par le boscage.                                        Quand il allait dans le bocage,

Molt i mena honeste vie,                                              il menait une vie très simple ;

1390     Onques de pain n’i menga mie,                                    jamais il ne mangea de pain,

Fors les racines q’il tenoit                                            simplement les racines qu’il trouvait

Dedenz le bois ou les queroit.                                      dans le bois où il les cherchait.

 

Telle est indiscutablement l’origine des passages où Jean d’Outremeuse parlait de Jean Baptiste, de l’ermitage où il entra à l’âge de 15 ans, de ses vêtements et de sa nourriture. Ici encore il s’inspire de très près du Romanz.

Faisons remarquer, pour mémoire, que plus loin dans Ly Myreur (I, p. 395), lorsque le chroniqueur liégeois décrira le genre de vie de Jean Baptiste au début de sa prédication, il utilisera des termes relativement proches de ceux qu’on trouve ici au § 7 :

Et astoit Johans vestus d’onne haire, qui astoit faite de polhe de chamot, et avoit une chainture sus les rains, qui astoit de cure de berbis atout le poilhe [= cuir de brebis avec le poil]. Et vivoit saint Johans mult saintement, car ilh ne mangnoit que de une manere de rachines ; et bevoit de l’aighe qui plovoit des nues, plus sovent que aultre aighe.

Et Jean était vêtu d’une chemise, faite de poils de chameau et avait autour des reins une ceinture faite d’une toison de brebis. Jean vivait très saintement, car il ne mangeait que d’une sorte de racines, et buvait plus souvent l’eau qui tombait des nuées qu’une autre eau.

 

  1. La version de l’Espozalizide Nostra Dona

Nous dirons un mot pour terminer de l’Espozalizi de Nostra Dona, le drame provençal du XIIIe siècle, dont il a été question dans le chapitre quatrième à propos des Épousailles de Marie et de Joseph. Dans le récit de la Visitation (vv. 359-462), peu de choses sont à signaler, même pas en ce qui concerne les mouvements in utero de saint Jean. Élisabeth dit simplement à sa cousine :

Que tantost quan me saludetz                                  Lorsque tout à l’heure vous m’avez saluée,

388       Del sanh esperit m’esscalfetz,                                  de l’Esprit Saint vous m’avez réchauffée

Que tanfort m’a illuminat                                         et Il m’a tant illuminée

Que ins el ventre m’es bolegat                                  que dans mes entrailles a remué,

Mo filh, que se pogues per Dieu,                              mon fils, qui, si cela se peut grâce à Dieu,

392       De grat parlera am lo tieu.                                         volontiers parlera au vôtre.

(trad. G. Lefebvre, 1958, p. 79)

On épinglera cependant les derniers vers (vv. 391-392), qui font penser au passage de Jean d’Outremeuse où Jean Baptiste s’adresse à Jésus, les enfants étant tous les deux dans le ventre de leurs mères.

Outre la forme théâtrale qu’il adopte, une autre particularité du récit de la Visitation est que Marie, avec la permission de Joseph, part chez sa cousine, en compagnie de quelques chaperons, et que Joseph, inquiet de son retard, vient l’y rechercher. Ainsi dans le Romanz de saint Fanuel, dans Ly Myreur et dans l’Espozalizi, Joseph et Marie sont censés se trouver ensemble chez Élisabeth. Dans le drame liturgique, Zacharie se déclare d’ailleurs honoré « d’avoir sous son toit l’épouse et l’époux » (vv. 447-448). Mais les détails ne sont toutefois pas les mêmes dans l’Espozalizi et dans les deux autres œuvres. En tout cas, on ne trouve pas de traces nettes d’une influence de l’Espozilizi sur Jean d’Outremeuse.

 

Que dire au terme de ce chapitre ?

 

  1. Quelques mots en guise de conclusion

Si, dans son récit de la Visitation, Jean d’Outremeuse a conservé la structure de base qui remonte à Luc, il s’est écarté du texte de l’évangéliste sur de nombreux points, profondément influencé qu’il était par le Romanz de saint Fanuel. C’est que, ici comme dans les épisodes précédents, le chroniqueur liégeois avait certainement ce poème sous les yeux. Parfois il le suit d’assez près, comme lorsqu’il décrit l’ermite que fut Jean Baptiste avant son entrée dans la vie publique (§ 7) ; parfois il le résume, comme dans l’histoire de Zacharie consulté sur le nom à donner à l’enfant ; parfois il en reprend des éléments qu’il amplifie, en en exagérant les traits sans beaucoup de mesure.

C’est particulièrement le cas des mouvements impressionnants qu’il n’hésite pas à attribuer à Jean Baptiste, encore dans le ventre de sa mère. On songera à sa description du bébé se dressant sur ses deux pieds, puis s’agenouillant, joignant les mains, rendant grâces à l’enfant Jésus lui aussi dans le sein de sa mère et lui parlant notamment pour le remercier de lui avoir donné la force d’exécuter tous ces mouvements. Le sommet de la démesure, si l’on peut dire, est atteint lorsque Jean Baptiste se met à réciter le Magnificat d’une voix si haute qu’elle « sortait par la bouche de sa mère ». Jean Baptiste, il est vrai, toujours selon Jean d’Outremeuse, allait naître ce jour-là quelques instants plus tard. Mais c’est quand même un bel exploit, qui frise le miracle !

Le chroniqueur n’a manifestement pas peur d’innover. Et cela frappe d’autant plus que l’auteur du Romanz ne mentionnait même pas le Magnificat et que, pour la tradition, qui suit généralement le récit évangélique, c’est Marie elle-même qui récite cette prière, le plus souvent lors de la Visitation, parfois lors de l’Annonciation même (comme chez Herman de Valenciennes, vv. 3357-3374)

 

AUTOUR DE LA NAISSANCE DE JESUS, EVANGILE DE JEAN D'OUTREMEUSE (XIVè siècle), EVANGILES APOCRYPHES, JEAN D'OUTREMEUSE (1338-1400), JESUS CHRIST, NATIVITE DE JESUS, NOEL

Autour de la naissance de Jésus : L’Evangile selon Jean d’Outremeuse (XIVè siècle) (1)

 

L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.)

Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire.

Epousailles

Chapitre IV : Les Épousailles de Marie et de Joseph

par

Jacques Poucet

Membre de l’Académie royale de Belgique

Professeur émérite de l’Université de Louvain

[Extrait de Folia Electronica Classica, t. 28, juillet décembre 2014]

Le début du troisième chapitre a proposé quelques informations sur les coutumes matrimoniales de la Palestine au temps de Jésus, avec leurs trois étapes : promesse de mariage, fiançailles et mariage. Il a notamment souligné l’importance des fiançailles, ce qui expliquait que les évangélistes, en l’occurrence Matthieu et Luc, puissent présenter Marie aussi bien comme la fiancée que comme l’épouse de Joseph.

 

  1. Fiançailles, mariage, épousailles : le point de vue des évangélistes

Ainsi Matthieu (I, 18-25), tout au début de son Évangile, après avoir retracé la « Généalogie de Jésus », raconte la visite de l’Ange qui vient rassurer Joseph sur la grossesse de Marie. L’évangéliste, après avoir présenté Marie comme la « fiancée de Joseph », fait dire à l’ange : « Ne crains pas, Joseph, de prendre pour toi Marie ton épouse ». Voici le texte de Matthieu :

(18) Or la naissance de Jésus-Christ arriva ainsi. Marie, sa mère, ayant été fiancée à Joseph, il se trouva, avant qu’ils eussent habité ensemble, qu’elle avait conçu par la vertu du Saint-Esprit. (19) Joseph, son mari, qui était juste et ne voulait pas la diffamer, se proposa de la répudier secrètement. (20) Comme il était dans cette pensée, voici qu’un ange du Seigneur lui apparut en songe, et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains point de prendre pour toi Marie ton épouse, car ce qui est conçu en elle est du Saint-Esprit. (21) Et elle enfantera un fils, et tu lui donneras pour nom Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés. »

(22) Or tout cela arriva afin que fût accompli ce qu’avait dit le Seigneur par le prophète : Voici que la Vierge sera enceinte et enfantera un fils ; et on lui donnera pour nom Emmanuel, ce qui se traduit : Dieu avec nous.

(24) Réveillé de son sommeil, Joseph fit ce que l’ange du Seigneur lui avait commandé : il prit chez lui son épouse. (25) Et il ne la connut point jusqu’à ce qu’elle enfantât son fils, et il lui donna pour nom Jésus. (Matthieu, I, 18-25)

 

Quoi qu’il en soit, Matthieu précise que les fiancés « n’habitaient pas encore ensemble ». Comme Marie était enceinte et que Joseph savait qu’il n’y était pour rien, elle pouvait donc être traduite en justice et lapidée pour adultère. Parce qu’il ne voulait pas en arriver à cette extrémité, Joseph envisageait une répudiation aussi discrète que possible, quand l’ange du Seigneur était intervenu.

*

Si Luc ne raconte pas cette apparition de l’ange à Joseph, il enregistre, pour ainsi dire dans la foulée l’un de l’autre, l’épisode de l’ange Gabriel venant annoncer à Zacharie que son épouse Élisabeth concevra un fils (Luc, I, 5-25), puis celui de l’Annonciation (Luc, I, 26-38), puis celui de la Visitation (Luc, I, 39-80).

Au moment de l’Annonciation, lorsque Gabriel vient dire à Marie qu’elle enfantera le Fils de Dieu, la jeune fille est simplement décrite par l’évangéliste comme « fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph (Luc, I, 27) ». Et dans le dialogue, la phrase « Je ne connais point l’homme » mise dans la bouche de Marie (Luc, I, 34) indique clairement que non seulement les « fiancés » n’habitaient pas encore ensemble mais qu’ils ne s’étaient pas encore connus, au sens biblique du terme.

*

Sans entrer dans les détails, les textes canoniques sont donc relativement explicites sur le statut matrimonial de Marie. Elle est fiancée à Joseph, mais l’expression épouse semble pouvoir être également utilisée pour la décrire. Rien n’est dit toutefois d’une quelconque cérémonie – de fiançailles ou de mariage – qui aurait officiellement marqué cette union. En tout cas, les deux évangélistes, à l’origine de toute la tradition ultérieure, ne disent rien des cérémonies qui ont lié Marie et Joseph.

Il y a là un vide que les auteurs ultérieurs, et en particulier les apocryphes, vont tenter de combler, en imaginant de toutes pièces une cérémonie souvent appelée les Épousailles de Marie et de Joseph. Le recours à ce terme, quelque peu vieilli, d’« épousailles », s’il permet de ne pas trop entrer dans des subtilités juridiques ou institutionnelles, suffit en tout cas à indiquer qu’on a affaire à un couple, quel que soit son statut.

Les apocryphes qui ont travaillé les premiers sur le sujet vont jouer un rôle de pionnier, en traçant un cadre général qui servira de base aux récits ultérieurs. Outre la mise au point d’une cérémonie, ils devront aussi, dans leur construction, rencontrer et régler un problème spécifique, à savoir la succession des événements : dans quel ordre chronologique fallait-il envisager le séjour de Marie au Temple – inventé par eux, rappelons-le –, les Épousailles, l’Annonciation, la Visitation, la constatation par Joseph de la grossesse de sa fiancée ? Les deux premiers épisodes, rappelons-le aussi, étaient inconnus des évangiles canoniques.

 

  1. La version du plus ancien des apocryphes, le Protévangile de Jacques(vers 200)

 

Avant d’examiner la version de Jean d’Outremeuse et pour mieux la comprendre, il convient de présenter celle du Protévangile de Jacques, le plus ancien des apocryphes, rédigé vers 200 (ch. 6-16 ; EAC, I, 1977, p. 86-97). Tout y est déjà, en ce sens que les auteurs ultérieurs ne feront que retravailler le canevas qu’ils y trouvaient tracé, en jouant, parfois avec ampleur et originalité, sur des points relativement secondaires.

Le chapitre précédent avait déjà fait mention de cet apocryphe, à propos notamment de la piété manifestée par Marie dès sa plus tendre enfance : sa mère, on s’en souviendra, avait transformé en « sanctuaire » sa chambre de toute petite fille. L’occasion se présente ici d’en dire un peu plus sur le Protévangile en résumant le contenu des passages qui nous concernent.

 

Plan

  1. 1. Marie doit quitter le Temple
  2. 2. Les veufs de Judée sont tous convoqués avec une « baguette »
  3. 3. Joseph est choisi comme gardien de Marie
  4. 4. Une première série d’observations
  5. 5. Le tissage d’un voile pour le Temple
  6. 6. L’Annonciation
  7. 7. Le voile remis au Temple et la Visitation
  8. 8. Le retour de Joseph, rassuré par un ange
  9. 9. Jugement des prêtres et ordalie – libération du couple
  10. 10. Les apports du Protévangile de Jacques– la succession des événements

 

 

  1. Marie doit quitter le Temple

Marie était entrée au Temple à trois ans, « y demeurant comme une colombe et recevant de la nourriture de la main d’un ange » (EAC, I, 1997, p. 89), mais à l’âge de douze ans, il n’était plus question de l’y garder, car elle risquait de « souiller le sanctuaire ». Les prêtres lui suggérèrent de demander à Dieu de préciser les vues qu’il avait sur elle, et, lui dirent-ils, « ce que le Seigneur t’aura manifesté, cela nous le ferons » (ibidem).

 

  1. Les veufs de Judée sont tous convoqués avec une « baguette »

C’est alors que le prêtre Zacharie, dans le Saint des Saints, reçut d’un ange un message explicite : « Convoque les veufs du peuple ; qu’ils apportent chacun une baguette ; Marie sera la femme de celui à qui le Seigneur Dieu montrera un signe. » (ibidem). Le message fut transmis dans « tout le pays de Judée ».

Les veufs se rassemblèrent à Jérusalem et se rendirent chez le prêtre avec leurs baguettes. Joseph, présenté comme un charpentier, faisait partie du groupe.

On aura noté que ce ne sont pas les célibataires du pays qui ont été convoqués, mais uniquement les veufs. Dans les récits ultérieurs, on ne retrouvera plus cette précision : seront convoqués tous les célibataires. Dans certains cas, la cérémonie donnera même l’impression d’être devenue un spectacle ouvert à tous, femmes et enfants compris, presque une foire.

L’allusion aux baguettes se réfère à un procédé (Nombres, XVII, 16-28) par lequel, à l’époque de Moïse, dans des circonstances difficiles pour la communauté, Dieu avait fait connaître son choix : dans une tente particulière, les chefs des douze tribus d’Israël durent chacun déposer une baguette, portant le nom de leur tribu. « Le lendemain, Moïse retourna dans la tente […], et voici que la verge d’Aaron avait fleuri, pour la tribu de Levi : il y avait poussé des boutons, éclos des fleurs et mûri des amandes » (Nombres, XVII, 23). Aaron fut désigné de cette manière, « par les baguettes ». C’est sur ce modèle biblique que le rédacteur du Protévangile de Jacques a construit le récit de la désignation de Joseph, même s’il a modifié le « signe » envoyé par Dieu : ce n’est pas un bourgeon qui apparaît, mais une colombe qui s’en détache et se pose sur sa tête, « à l’instar de l’Esprit qui descend sur Jésus lors de son Baptême » dans les Évangiles (EAC I, 1977, p. 90, note).

Les textes ultérieurs sur les Épousailles de Marie et de Joseph, on le verra, retravailleront beaucoup cet épisode des baguettes. Certains même y intégreront une prophétie d’Isaïe (11, 1-2) qui faisait allusion à l’arbre de Jessé et qu’ils utiliseront pour valider le processus de désignation du futur époux. Mais, quelle que soit la formule retenue, prophétie ou épisode biblique, elle cautionnait en quelque sorte le récit, le rendant plus sérieux et plus crédible.

 

  1. Joseph est choisi comme gardien de Marie

Ainsi donc l’assemblée avait été convoquée pour donner un mari à Marie : « Marie sera la femme de celui à qui le Seigneur Dieu montrera un signe ». C’est Joseph qui recevra ce signe. Cependant il ne sera pas proclamé par le prêtre comme le « fiancé », ou comme l’« époux » de Marie, mais comme son « gardien ». Joseph devra prendre Marie « sous sa garde ». Voici le texte :

(1) Ensemble, ils [= les veufs d’Israël] se rendirent chez le prêtre avec leurs baguettes. Or le prêtre, ayant reçu d’eux les baguettes, entra dans le Temple et pria. Et, quand il eut achevé sa prière, il prit les baguettes, sortit et les leur donna ; et il n’y avait point de signe en elles. Or la dernière baguette, c’est Joseph qui la reçut. Et voici qu’une colombe sortit de la baguette et se percha sur la tête de Joseph. Et le prêtre dit : « Joseph, Joseph, c’est toi qui es désigné par le sort pour prendre sous ta garde la vierge du Seigneur ». (2) Joseph protesta, disant : « J’ai des fils, et je suis un vieillard, tandis qu’elle est une jeune fille. Je serai sans doute la risée des fils d’Israël ». (EAC, I, 1977, p. 90)

Pas question toutefois de refuser. Devant l’insistance du prêtre qui, pour emporter son accord, invoque un autre épisode biblique dont nous ne dirons rien, Joseph doit s’incliner. Ayant été choisi par le prêtre pour « garder Marie », « il la prit sous sa garde », dit le texte, qui lui fait dire à Marie :

« Marie, je t’ai reçue du Temple du Seigneur. Maintenant, je te laisse dans ma maison ; car je m’en  vais construire mes bâtiments, puis je reviendrai vers toi. Le Seigneur te gardera. » (EAC, I, 1977, p. 91)

« Je te laisse dans ma maison ». Pareille expression ne correspond pas tout à fait à la formulation de Matthieu, I, 24 : « Joseph prit chez lui son épouse ». Mais cette dernière phrase, on s’en souviendra, avait été prononcée dans d’autres circonstances : Joseph, constatant la grossesse d’une fiancée qu’il n’avait pas touchée, avait voulu la répudier mais un ange, apparu en songe, l’avait fait changer d’avis. Le Protévangile n’évolue pas dans le même contexte. Être gardien d’une jeune fille n’est pas la même chose qu’être son mari ou son fiancé.

Quoi qu’il en soit, Joseph va simplement laisser Marie dans sa maison à lui, où il ne pourra d’ailleurs pas rester, car il doit, dirions-nous aujourd’hui, retourner « sur ses chantiers ». C’est le Seigneur qui gardera Marie dans la maison de Joseph. « Le Seigneur te gardera », lui dit-il.

Interrompons un instant ce résumé commenté pour introduire quelques observations.

 

  1. Une première série d’observations

Le but de la cérémonie est clairement défini par les mots de l’ange transmettant au prêtre le message divin : « Marie sera la femme de celui à qui le Seigneur Dieu montrera un signe ». Le rédacteur n’imagine certainement pas une cérémonie de noces (comme celle qui s’était passé à Cana, avec invités et festin). Est-ce au moins une cérémonie officielle de fiançailles dont nous savons que dans la Palestine de Jésus elle marquait un engagement en principe définitif ? Un des veufs convoqués, Joseph, a bien reçu « le signe du Seigneur ». Cependant, dans la cérémonie décrite par le rédacteur du Protévangile, il n’est désigné ni comme l’époux, ni même comme le fiancé de Marie, simplement comme son « gardien ». Et en ce qui concerne cette « garde », Joseph ne s’en charge même pas lui-même, il quitte immédiatement la jeune fille en remettant au Seigneur le soin de l’assurer.

Ainsi, le message de l’ange, au début du récit apocryphe, annonçait expressis verbis que serait désigné un mari pour Marie ; mais, à la fin de ce même récit, la jeune fille ne reçoit ni un époux ni un fiancé, mais tout simplement un gardien. Sur ce point, le rédacteur du Protévangile ne se conforme donc pas tout à fait à la lettre des textes évangéliques qui parlaient d’époux ou de fiancé. Pourtant il les connaissait, comme le montre la suite du Protévangile (notamment en 19, 1) où Joseph est censé avoir dit à la sage-femme de Jérusalem que Marie n’était pas son épouse, mais sa fiancée. Les textes ultérieurs éviteront cette ambiguïté et laisseront tomber ce statut de « gardien » : chez eux, la cérémonie, quelle qu’en soit la forme, désignera Joseph comme le mari de Marie.

Dans le Protévangile, Joseph est non seulement un veuf comme tous les autres hommes convoqués mais aussi un vieillard. Il est donc normal qu’il ait des enfants d’un précédent mariage. Ce détail n’est pas anodin : il permet d’expliquer très simplement que Matthieu (XIII, 55-56) et Marc (VI, 3) aient pu faire allusion à des frères et à des sœurs de Jésus, sans mettre en danger le principe de la virginité de Marie (EAC I, 1977, p. 90, note).

D’autres points peuvent encore être relevés. Dans le récit des épousailles, le narrateur ne mentionne ni la promesse faite par Anne de consacrer sa fille au Seigneur, ni le vœu de chasteté qu’elle implique et que ce même Protévangile avait précédemment enregistré (ch. 4, 1 ; EAC, I, 1977, p. 84-85). D’autre part, à aucun moment de la cérémonie de désignation par les baguettes, Marie n’intervient. Elle n’a pas la parole et on ne sait même pas si elle était présente à la cérémonie. Elle ne semble avoir strictement rien à dire. Dans des textes ultérieurs, elle contestera vivement la position des prêtres qui voulaient la marier et mettra en avant son vœu de chasteté.

 

  1. Le tissage d’un voile pour le Temple

Le chapitre suivant (10) introduit un épisode – celui du tissage d’un voile pour le Temple – qui n’interviendra plus guère dans la tradition et qui sera pour notre discussion relativement secondaire.

Après avoir confié Marie à la garde de Joseph, les prêtres envisagent de faire tisser un voile pour le Temple, tâche que seules des vierges peuvent assumer. Parmi les jeunes filles qui ont été convoquées au Temple, le sort désigne Marie pour assurer la charge la plus honorable, celle de filer « la pourpre véritable et l’écarlate ». Marie reçoit ces matériaux précieux et, précise le texte, « s’en alla dans sa maison » (ibidem, p. 91) pour travailler. On peut penser que c’est la maison de Joseph, celle dont il a été question plus haut (au n° 3 : « Joseph est choisi comme gardien de Marie »), mais ce n’est expressément dit.

 

  1. L’Annonciation

Le détail a une certaine importance, car la maison de Joseph est en Judée, et celle de Marie en Galilée. Or c’est dans la maison de cette dernière que l’apocryphe (chapitre 11) place la scène de l’Annonciation, influencée évidemment par le récit de Luc (I, 26-38) mais enjolivée de quelques détails concrets. Ainsi, Marie était sortie avec sa cruche pour puiser de l’eau quand elle entend une voix la saluer. Ne voyant personne, elle rentre toute tremblante dans sa maison, dépose sa cruche, s’assied et se met à filer la pourpre, quand l’ange se dresse devant elle et lui adresse le message divin.

 

  1. Le voile remis au Temple et la Visitation

Au chapitre 12, le tissage terminé, Marie apporte le travail au prêtre du Temple qui la bénit. Puis – c’est l’épisode de la Visitation – elle s’en va chez sa cousine Élisabeth, où elle réside trois mois. Joseph, qui devait la garder et dans la maison de qui elle était censée habiter, avait-il autorisé ce long déplacement ? On ne le dit pas et cela n’inquiète manifestement pas le rédacteur. Quoi qu’il en soit, pendant son séjour chez sa cousine, le sein de Marie « grossissait de jour en jour ». Elle ne semble pas avoir attendu la naissance de Jean Baptiste pour quitter Élisabeth et rentrer chez elle, « remplie de crainte et se cachant des fils d’Israël ». À la fin du chapitre le rédacteur précise qu’« elle avait seize ans quand ces mystères s’accomplirent pour elle » ; on suppose qu’il s’agit de l’Incarnation.

 

  1. Le retour de Joseph, rassuré par un ange

Les chapitres suivants (13-14) narrent le retour de Joseph, revenu « de ses chantiers » et trouvant dans sa maison une Marie enceinte de six mois. L’homme, profondément troublé, se fait le reproche de ne pas l’avoir suffisamment bien gardée ; il s’interroge sur le père de l’enfant et lui demande des explications. Marie proclame la pureté de ses actes, et – détail quelque peu curieux, mais Marie, dans tout ce récit, a des oublis étranges – ne fait pas la moindre référence au message de l’ange de l’Annonciation, ce qui aurait pu expliquer certaines choses. En tout cas, Joseph, en proie à ses craintes et ne sachant comment régler cette délicate question, ne sera apaisé que par l’intervention en songe d’un ange, comme dans l’Évangile de Matthieu. Il décidera alors de garder la jeune fille.

 

  1. Jugement des prêtres et ordalie – libération du couple

Mais le plus dur est à venir (chapitres 15-16) : affronter les autres, surtout les prêtres mais aussi l’opinion publique. À l’occasion d’une visite impromptue rendue à Joseph, le scribe Anne remarque la grossesse de Marie et court en informer le grand prêtre, lequel envoie ses serviteurs pour vérifier. L’affaire passe alors au tribunal religieux. Joseph est accusé d’avoir manqué à sa parole et « d’avoir, dit le texte, furtivement consommé son mariage ». Ce dernier terme semble impliquer que le rédacteur du Protévangile avait à l’esprit que Joseph n’était pas seulement un gardien, mais aussi un époux. Mais pourquoi l’adverbe « furtivement » ? Quelle faute exacte aurait donc commise Joseph ? D’avoir consommé le mariage avant l’heure et sans bénédiction divine, ce qui aurait été assimilé à un adultère (EAC I, 1977, p. 96 note) ?

Quoi qu’il en soit, dans la suite du Protévangile, la défense de Joseph est très brève (« Je suis pur à son égard »). Quant à Marie, rien n’est dit d’elle. Le lecteur peut même se demander si elle était présente au procès. En tout cas, les deux membres du couple sont soumis à une sorte d’ordalie, qui est appelée « l’eau d’épreuve » et qui ne correspond pas tout à fait à la description de cette ordalie dans la Bible (Nombres, V, 11-31) :

(2) Et ayant pris l’eau, le grand prêtre fit boire Joseph et l’envoya au désert ; et ce dernier revint sain et sauf. Et il fit boire aussi la jeune fille et l’envoya au désert ; et elle redescendit saine et sauve. Et tout le peuple s’étonna  que leur faute n’eût pas été manifestée. (EAC, I, 1977, p. 96-97)

Sur cette ordalie, l’auteur du Protévangile de Jacques ne donne guère de détails. Elle était en tout cas censée mettre en évidence ce genre de faute.

Le jugement de Dieu ne les ayant pas condamnés, le grand prêtre ne les condamne pas non plus et les renvoie. Ils retournèrent chez eux « joyeux et glorifiant le Dieu d’Israël ». La suite concernera la naissance et l’enfance de Jésus.

 

  1. Les apports du Protévangile de Jacques – la succession des événements

Si nous avons ainsi insisté sur le Protévangile de Jacques, c’est d’abord parce qu’il est le premier à avoir imaginé, avec beaucoup de détails déjà, on en conviendra, le récit des Épousailles de Joseph et de Marie, que supposaient les évangiles canoniques, restés toutefois silencieux sur le déroulement – et même l’existence – de la cérémonie.

L’apport majeur du Protévangile est d’avoir voulu combler au mieux les lacunes ou les non-dits des traditions évangéliques. Un exemple frappant est la nature exacte du lien existant entre Marie et Joseph. Leur statut – qu’il soit matrimonial ou pré-matrimonial – supposait en effet des cérémonies qui n’avaient pas été décrites dans les évangiles canoniques et sur lesquelles les lecteurs chrétiens pouvaient légitimement se poser des questions… et attendre des réponses. Mais apparemment la solution qui avait été trouvée, celle d’un Joseph gardien de Marie tenait difficilement la route. Elle disparut d’ailleurs très vite de la tradition.

Un autre mérite du rédacteur du Protévangile est d’avoir organisé en un récit suivi des épisodes (séjour au Temple, Épousailles, Annonciation, Visitation, doutes de Joseph rassuré par l’ange) suggérés ou présentés en ordre dispersé dans les évangiles canoniques, peu intéressés par la cohérence chronologique d’une narration linéaire. On pourrait résumer de la sorte la séquence des événements ainsi retracés :

  1. De la petite enfance à la puberté, Marie mène au Temple une vie de piété.
  2. Lorsqu’à la puberté, elle doit quitter le Sanctuaire, les prêtres l’invitent à demander à Dieu quelles vues il a sur elle.
  3. Sur un ordre divin transmis par un ange, le grand-prêtre Zacharie décide d’organiser une réunion pour lui trouver un mari. Il sera désigné selon « le test des baguettes ». L’élu sera celui dont la baguette manifestera un signe particulier.
  4. Le vieux Joseph, veuf avec de grands enfants déjà, est désigné.
  5. Il accepte avec réticence la garde de Marie, l’introduit dans sa maison (en Judée ?) puis retourne à ses occupations.
  6. Marie reçoit à faire chez elle (en Galilée ?) du travail de tissage pour le voile du Temple.
  7. C’est là que Gabriel vient lui annoncer qu’elle sera la mère de Jésus (Annonciation).
  8. Marie porte au Temple le travail de tissage et reçoit la bénédiction du prêtre.
  9. Marie part visiter sa cousine Élisabeth (Visitation). Marie, enceinte, reste quelque temps près d’Élisabeth, puis revient chez elle sans attendre la naissance de Jean Baptiste.
  10. De retour chez lui, Joseph découvre Marie enceinte, ce qui le trouble et l’inquiète beaucoup.
  11. Après les explications d’un ange qui lui apparaît dans son sommeil, il décide de la garder.
  12. La grossesse ne peut être cachée aux prêtres et au peuple.
  13. Le couple doit se soumettre à une ordalie (« l’eau d’épreuve ») qui ne le condamne pas. Le prêtre les laisse aller.

 

  1. Les autres textes

On connaît la malléabilité des légendes et leur capacité d’évolution. En l’occurrence, les auteurs ultérieurs resteront relativement fidèles au texte de départ, sans se sentir toutefois tenus d’en respecter strictement la séquence et le contenu. On pourrait ainsi analyser en détail, sous l’angle de la fidélité et de l’innovation, les versions qui ont vu le jour entre le Protévangile de Jacques et Ly Myreur des Histors, mais cela nous entraînerait très loin. Pareille histoire de la légende constituerait en effet une grosse étude indépendante, que nous ne ferons pas. Nous nous contenterons de signaler, avec leurs références précises, quelques auteurs qui se sont intéressés au sujet. On le trouve en effet :

  1. 1. chez les apocryphes,
  2. 2. chez Jacques de Voragine,
  3. 3. chez les poètes traducteurs-adaptateurs des épisodes bibliques,
  4. dans un drame liturgique.

 

  1. Les apocryphes

Parmi les apocryphes, outre le Protévangile de Jacques, le plus ancien (ch. 6-16 ; EAC, I, 1977, p. 86-97), on pourra aussi utiliser l’Évangile du pseudo-Matthieu (ch. 4-12 ; EAC, I, 1977, p. 124-132), le Livre de la Nativité de Marie (ch. 6-10 ; EAC, I, 1977, p. 154-161) et le Livre arménien de l’enfance (ch. 4-7 ; p. 82-119, éd. Peeters, 1914).

  1. Jacques de Voragine

En ce qui concerne les compilateurs, l’Histoire scholastique de Pierre le Mangeur (ch. 3) ne donne pas d’autres détails sur le mariage de Joseph avec Marie que ceux qui figurent dans les évangiles canoniques. Jacques de Voragine par contre, dans sa Légende dorée, mentionne les épousailles de Joseph et de Marie à deux reprises.

Au début de son chapitre 50 (L’Annonciation), avant de raconter l’apparition de l’ange, il évoque brièvement le séjour de Marie au Temple et l’épisode du bâton de Joseph et des épousailles :

Ainsi, alors que la sainte Vierge, depuis l’âge de trois ans jusqu’à celui de quatorze ans, avait vécu au temple en compagnie d’autres vierges et qu’elle avait émis le vœu de conserver sa chasteté, sauf si Dieu en disposait autrement, Joseph l’épousa en suivant une révélation de Dieu et en voyant son bâton se couvrir de feuilles, comme cela se trouve plus longuement exposé dans l’Histoire de la nativité de la Vierge. Il alla à Bethléem, dont il était originaire, pourvoir à ce qui était nécessaire pour les noces, tandis qu’elle demeurait à Nazareth, dans la demeure de ses parents. (trad. A. Boureau, p. 259)

Un exposé plus détaillé figure dans le chapitre 127 de la Légende Dorée, intitulé La nativité de la Vierge (p. 728-743, trad. A. Boureau). Après avoir rappelé ce qu’il fallait savoir de la naissance et de l’enfance de Marie, Jacques de Voragine aborde l’histoire des épousailles de Marie et de Joseph :

Durant sa quatorzième année, le pontife annonça publiquement que les vierges élevées dans le Temple devaient retourner chez elles quand elles auraient atteint l’âge de se marier légitimement. Toutes obéirent à son commandement, et seule la sainte Vierge Marie répondit qu’elle ne le pouvait pas, d’une part parce que ses parents l’avaient vouée au service du Seigneur, de l’autre parce qu’elle-même lui avait consacré sa virginité. Le pontife fut embarrassé, car il n’osait ni briser un vœu en allant contre l’Écriture qui dit : Faites des vœux et accomplissez-les [Psaumes, 75, 12], ni introduire un usage étranger à cette nation.

On était à la veille d’une fête juive, et les anciens, qui avaient été convoqués, furent unanimement d’avis qu’en une situation aussi incertaine, il fallait interroger le Seigneur. Ils étaient en prière, et le pontife s’apprêtait à consulter le Seigneur, quand, du lieu de l’oratoire, tous entendirent aussitôt une voix disant que les hommes nubiles et non mariés de la maison de David devaient apporter chacun une [baguette] à l’autel, et que celui dont la [baguette] fleurirait, et au bout de laquelle, d’après la prophétie d’Isaïe, le Saint-Esprit descendrait sous l’aspect d’une colombe, celui-là, sans l’ombre d’un doute, devrait devenir l’époux de la Vierge.

Il y avait parmi eux Joseph, de la maison de David, qui, trouvant incongru qu’un homme d’un âge aussi avancé que le sien épouse une vierge si jeune, fut le seul à dissimuler sa [baguette] quand tous les autres avaient apporté la leur à l’autel. Comme rien ne se passait qui répondît à la parole divine, le pontife jugea bon de consulter à nouveau le Seigneur. Celui-ci répondit que l’homme qui devait épouser la Vierge était le seul qui n’eût pas apporté sa baguette. Ainsi désigné, Joseph apporta [la sienne], qui fleurit aussitôt, et au bout de laquelle se posa une colombe descendue du ciel. Tous comprirent alors avec certitude qu’il serait l’époux de la Vierge, et il s’en retourna dans sa ville de Bethléem pour préparer sa maison et organiser ses noces ; quant à la Vierge Marie, elle retourna à Nazareth, dans la maison paternelle, avec sept vierges du même âge, nourries du même lait, qu’elle avait reçues du prêtre pour témoigner du miracle. C’est en ce temps-là que l’ange Gabriel lui apparut durant sa prière, et qu’il lui annonça que le Fils de Dieu naîtrait d’elle. (trad. A. Boureau, p. 733-734)

En lisant ce texte, le lecteur qui connaît bien la version du Protévangile de Jacques ne se sent pas vraiment dépaysé, mais il constate toutefois la présence d’un certain nombre de variantes.

Ainsi Marie, totalement absente dans le Protévangile des discussions sur son avenir, est devenue un personnage de tout premier plan. Et effectivement, dans la tradition sur les Épousailles, plusieurs textes la montrent violemment opposée au projet des prêtres de la marier, parce que ses parents l’avaient vouée au culte de Seigneur et qu’elle-même lui avait consacré sa virginité. Ce refus plonge « le pontife » dans l’embarras, d’une part parce qu’il était très délicat pour lui de ne pas respecter pareil vœu et d’autre part parce que la coutume voulait que les filles élevées au Temple se marient lorsqu’elles devenaient nubiles. Cela dit, la référence faite au Psaume 75, à propos du caractère irréfragable d’un vœu, est une addition propre à Jacques de Voragine ou à sa source. C’est apparemment « un verset de justification du vœu religieux, si essentiel aux ordres mendiants » (Légende dorée, éd. A. Boureau, p. 1374, n. 20). C’est pour nous tout à fait secondaire.

Une autre différence sépare Jacques de Voragine du rédacteur du Protévangile. Selon ce dernier, on s’en souviendra, quand Marie doit quitter le Temple, les prêtres l’invitent à demander à Dieu de faire savoir ce qu’il veut d’elle, et c’est sur un ordre divin transmis par un ange, que le grand-prêtre Zacharie décide d’organiser une réunion pour lui trouver un mari, lequel sera désigné selon « le test des baguettes ». Chez Jacques de Voragine, le déroulement des événements est beaucoup plus complexe, mais pas nécessairement très clair. Quelle est cette convocation des « anciens » ? Cette double consultation du Seigneur ? On est manifestement en présence d’un résumé, que nous ne comprendrons bien que plus tard, quand nous aurons rencontré le texte qui lui correspond.

Quoi qu’il en soit, Jacques de Voragine ne fait plus explicitement mention de la verge d’Aaron. C’est Isaïe (11, 1-2) qui semble ici utilisé pour valider le processus de désignation du futur époux. Sa prophétie, qui annonçait au peuple juif les origines et les qualités d’un roi futur, commençait par les mots : « Un rameau sortira du tronc de Jessé / et de ses racines croîtra un rejeton. / Sur lui reposera l’esprit de Yahweh ». L’arbre de Jessé, motif fréquent dans l’iconographie chrétienne entre le XIIe et le XVe siècle, est une schématisation de l’arbre généalogique présumé de Jésus de Nazareth à partir de Jessé, le père du roi David. Dans l’interprétation courante, Marie est le rameau, et le rejeton, la fleur qu’il va donner, c’est Jésus.

On aura peut-être aussi noté une troisième différence. Dans le Protévangile, une fois terminée la cérémonie des Épousailles célébrée dans le Temple, il n’est pas très clairement dit que Marie retourne à Nazareth. Nous avons signalé ce point plus haut. Le texte de la Légende dorée ne souffre sur ce point d’aucune ambiguïté : « Joseph s’en retourna dans sa ville de Bethléem pour préparer sa maison et organiser ses noces ; quant à la Vierge Marie, elle retourna à Nazareth, dans la maison paternelle avec sept vierges du même âge ». En cela, Jacques de Voragine ne fait que suivre le Livre de la nativité de Marie, très explicite, lui aussi :

Après la célébration coutumière du rite de mariage, Joseph resta dans la ville de Bethléem pour organiser sa maison et pour se procurer ce qui était nécessaire au mariage, tandis que Marie, la Vierge du Seigneur, retourna à la maison de ses parents en Galilée avec sept autres vierges de son âge, etc. (ch. 8, 5-6 ; EAC, I, 1977, p. 157-158)

En fait, sur les points qui viennent d’être signalés – mais c’est vrai aussi sur d’autres –, Jacques de Voragine n’a fait que suivre la version du Livre de la nativité de Marie (8,1-9,2). Inutile de développer davantage, les exemples donnés ci-dessus suffiront, pensons-nous, à faire comprendre que les auteurs ultérieurs, s’ils suivaient en général le schéma du Protévangile, ne se sentaient pas tenus d’en reproduire fidèlement le texte.

 

  1. La poésie des adaptateurs-traducteurs d’épisodes bibliques

La même attitude – fidélité à la tradition et souci d’originalité – se retrouvera, aux XIIe et XIIIe siècles, dans la poésie des adaptateurs-traducteurs français d’épisodes bibliques. Ils proposeront eux aussi leurs propres versions des Épousailles, toujours bâties sur le schéma de base, mais plus ou moins innovantes, l’originalité pouvant notamment se marquer par d’importantes amplifications que nous n’analyserons pas. Ce sont généralement ces dernières qui expliquent les différences de longueur qu’on relève entre la Conception Nostre Dame de Wace (vv. 571-992), le Romanz de Dieu et de sa mere d’Herman de Valenciennes (vv. 3213-3292) et le Romanz de saint Fanuel (vv. 871-1393) : quelque 70 vers pour Herman de Valenciennes, un peu plus de 400 pour Wace, et plus de 500 pour l’auteur du Romanz.

 

  1. L’espozalizi de Nostra Dona

On n’oubliera pas L’espozalizi de Nostra Dona (XIIIe siècle), ce drame liturgique provençal totalisant quelque 800 vers et dont il a été question déjà à plusieurs reprises. La première de ses trois parties concerne la cérémonie des épousailles ; elle compte un peu plus de 250 vers (vv. 1-256). En voici un résumé.

Le récit commence par l’apparition d’un ange à des Juifs réunis avec leur évêque, nommé Abiatar. Dieu, leur dit ce dernier, ordonne qu’on marie à un gentilhomme de la lignée de Jessé une vierge du nom de Marie. L’évêque envoie alors quatre gentilshommes chercher la jeune fille dans le temple. Celle-ci refuse d’abord de venir, puis accepte de les suivre. L’évêque lui annonce qu’on va la marier. Elle proteste : elle n’a pas besoin de mari et veut rester vierge. L’évêque rejette ses objections et fait convoquer l’assemblée du peuple (vv. 73-126). Un appel général est lancé : Que ne reste ni petit ni grand / Jeune ni vieux jusqu’à cent ans, (vv. 123-124). Il n’est toutefois pas spécifié de condition pour y participer.

Beaucoup de gens répondent à l’appel, dont Joseph, et aussi un personnage que le texte appelle un evejos (« un envieux ») qui interpelle Joseph sans aménité. Lui reprochant de songer à épouser, à l’âge qu’il a, une si belle jeune fille, il le presse sans ménagement de quitter l’assemblée (E ades tost tornatz vos en, v. 162). Joseph, qui ne se formalise pas trop, répond en substance qu’il est uniquement venu pour voir le mariage. La discussion se prolonge, s’envenime même quelque peu (vv. 127-173) et il faudra que l’évêque fasse taire le perturbateur et lui rappelle quelques règles de courtoisie élémentaires : « les jeunes gens ne doivent pas ridiculiser les personnes âgées ».

Le calme revenu, l’évêque annonce aux Juifs réunis pourquoi il les a fait venir. Tout le monde sait déjà qu’il s’agit de trouver un mari pour Marie, mais il faut trouver un moyen pour le trouver. « Aidez-moi, dit l’évêque, à prier Dieu pour qu’il veuille bien le désigner. » On prie et on tient conseil.

La solution est alors annoncée par l’évêque. Les participants doivent prendre en main une baguette sèche (Una verga secca prenes / Cascu de vos que aissi es, vv. 193-194). Celui dont la baguette fleurira aura Marie pour femme. Les Juifs se mettent à genoux et prient, puis ils se relèvent et prennent chacun une baguette (vv. 193-216). L’envieux, qui veut se moquer de Joseph, lui tend une baguette, qui lui fleurit en main (ce que le texte ne dit pas clairement). L’évêque lui déclare alors qu’il épousera la Vierge (vv. 217-238). Joseph prend Marie, jure de vivre avec elle chastement et de la laisser vierge. L’évêque s’étonne de ce serment qu’il entend pour la première fois (vv. 239-256). »

En résumant cette version, nous n’entendions pas l’analyser en détail, mais simplement montrer le résultat d’un travail mené au XIIIe siècle sur le schéma de base.

Quelques observations toutefois semblent intéressantes. L’éditrice moderne du drame liturgique commente notamment l’intervention du personnage de « l’envieux », absent des récits antérieurs au XIIIe siècle. Il « rend, dit-elle, les dialogues plus familiers et donne une tournure dramatique au récit » (p. 208, n. 20). Elle relève aussi le serment de Joseph absent dans les apocryphes et dans les poèmes français du XIIIe siècle, un trait qu’on peut rapprocher « de l’histoire de sainte Delphine et saint Elzéar qui vécurent, quoique mariés, comme Joseph et Marie, par suite d’un vœu » (p. 209, n. 23). Elle dit encore avoir repéré dans le ms. français 2815 [Paris, BNF, un mss du Romanz de Saint Fanuel] une variante, qui semble rare, où Joseph vient demander Marie à l’évêque, lequel assemble le peuple et fait chercher la Vierge (p. 207, n. 17).

 

  1. La version de Jean d’Outremeuse

Les pages précédentes nous ont livré une idée sommaire de l’évolution du motif des Épousailles dans les œuvres antérieures au Myreur des Histors. Il n’était pas question de les analyser toutes en détail, mais la présentation suffit, croyons-nous, à dégager les grands axes de l’évolution. Nous aurons de toute façon besoin de ces informations pour commenter le Myreur et nous serons d’ailleurs amené à faire intervenir d’autres œuvres, voire d’autres extraits.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut préciser que le texte de Jean d’Outremeuse ne fournit aucune indication explicite sur ses sources ou ses modèles. On verra toutefois très vite qu’il est construit, lui aussi, sur le schéma que les premiers apocryphes ont donné des Épousailles, un schéma, nous le savons, que toute la tradition ultérieure a repris en ne reculant pas devant de multiples adaptations (omissions, additions, amplifications) plus ou moins importantes et qui varient d’un auteur à l’autre.

Rappelons aussi que les analyses précédentes ont mis en évidence certaines correspondances étroites entre la version de Jean d’Outremeuse et le Romanz de saint Fanuel. Au fil des pages suivantes cette impression se confirmer et devenir une certitude.

Plan

  1. 1. La situation délicate de Marie (§ 1)
  2. 2. Une intervention divine (§ 2) [p. 90]
  3. 3. Une discussion préparatoire et une assemblée de prétendants (§ 3)
  4. 4. La présence de Joseph (§ 4)
  5. 5. Les moqueries à l’égard de Joseph (§ 5)
  6. 6. La procédure du choix de l’élu (§ 6-8)
  7. 7. La baguette et le gros bâton (§ 8-9)
  8. 8. Le bâton de Joseph fleurit : c’est lui l’élu (§ 9)
  9. 9. Rappel de Joseph – Autres miracles (§ 10-11)
  10. 10. Le mariage et le départ de Joseph (§ 12)
  11. 11. Le retour de Joseph et ses inquiétudes (§ 13)
  12. 12. Un ange rassure Joseph qui demande pardon à Marie (§ 14-15)
  13. 13. Marie demande d’aller visiter Élisabeth (§ 16)

 

  1. La situation délicate de Marie (§ 1)

Comme Ly Myreur, à la différence de la majorité des œuvres précédentes, n’intègre pas les années d’enfance passées par Marie au Temple, le dernier épisode rapporté par le chroniqueur liégeois est celui de l’Annonciation, au terme duquel Marie, âgée de plus de quatorze ans et demi, se trouvait enceinte et sans mari.

Il est dès lors assez normal que le récit de Jean d’Outremeuse reprenne par une observation générale : la mention du sort peu enviable réservé à l’époque à une femme dans pareille situation. La règle valait pour tous, et la richesse ou à la naissance ne constituait pas un avantage : c’était la lapidation ou le bûcher.

Un autre texte, rappelons-le, adoptait la séquence Annonciation-Épousailles en assurant la transition entre les deux épisodes par le rappel de la loi juive de la lapidation de la femme sans mari. C’est le Romanz de saint Fanuel, où la transition se présentait de la manière suivante. Il venait d’y être question de l’Incarnation, car, pas plus que Ly Myreur, le Romanz ne signalait le séjour de Marie au Temple.

975           A cel terme que [je] vos di,                                       À l’époque dont je vous parle,

S’une fame n’eust mari                                             si une femme n’avait pas de mari

Et ele fust grosse d’enfant,                                        et attendait un enfant,

Ele fust prise maintenant ;                                         on s’emparait d’elle immédiatement.

Nel gardast ne fust lapidée                                        Toute la richesse d’un pays

980           Tot li avoir d’une contrée ;                                        n’empêchait pas qu’elle soit lapidée.

N’est riens qui la peust garir                                     Rien ne pouvait éviter

Qu’il ne la covenist morir.                                        qu’elle ne doive mourir.

Or devomes ci avant dire                                          Nous devons maintenant dire

Comment  Jhesu, li nostre sire,                                 comment Jésus, notre Seigneur,

985           Ceste pucele en delivra                                              en délivra cette pucelle

Et à Joseph la maria.                                                 et la maria à Joseph.

 

Même transition donc, entre les deux mêmes épisodes, chez Jean d’Outremeuse et dans le Romanz de saint Fanuel. Mais la version du chroniqueur, en ce qui concerne la peine (lapidée ou arse), surprend. En effet si la lapidation est attendue, on ne brûlait pas les coupables dans le monde juif. D’où viendrait cette curieuse précision ? Des coutumes médiévales ? Ou d’ailleurs ?

On pourrait songer à un épisode du Romanz de Fanuel, que nous avons rencontré dans le chapitre premier consacré aux ancêtres de Marie. On se souviendra de la mère de saint Fanuel tombée enceinte, rien qu’en respirant l’odeur d’une fleur merveilleuse. Traînée en justice, la jeune fille affirma qu’elle était vierge, se déclarant prête à le prouver en subissant avec succès l’épreuve du feu. Ce qui se produisit : les flammes n’abîmèrent même pas ses vêtements et la jeune fille sortit de l’épreuve couverte de fleurs de toutes sortes de couleurs (vv. 105-340). L’allusion au bûcher dans Ly Myreur ne proviendrait-elle pas précisément de cet épisode ?

Mais si Ly Myreur des Histors porte indiscutablement la trace de plusieurs épisodes du Romanz de saint Fanuel, il n’a rien conservé des sections qui, dans le Romanz, précédaient l’Annonciation et racontaient les événements merveilleux qui avaient entouré la conception et la naissance de saint Fanuel et de sainte Anne. On sait que cette œuvre, dont le nom complet était Romanz de saint Fanuel et de Sainte Anne et de Nostre Dame et de Nostre Segnor et de ses Apostres, se composait en fait de diverses sections qui ne circulaient pas nécessairement ensemble. Il se pourrait donc fort bien que le chroniqueur liégeois n’ait pas pu les consulter toutes et ait ignoré l’histoire du bûcher où on avait voulu brûler la fille d’Abraham, qui sera la mère de Fanuel. Il nous faut dès lors être très réservé sur l’explication proposée plus haut pour l’introduction de la peine du bûcher. Peut-être cette dernière aurait-elle été ajoutée par Jean d’Outremeuse sous l’influence de tout ce qui s’était passé dans l’Église à l’époque de l’Inquisition.

  1. Une intervention divine (§ 2)

Marie va être sauvée de cette situation délicate par une intervention divine. Jean d’Outremeuse fait état d’une assemblée réunie pour la prière. Par rapport aux versions parallèles, la description, dans sa terminologie en tout cas, est à la fois médiévale et peu précise. Le lieu de réunion est le Temple, mais on ne dit pas que c’est le Temple de Jérusalem. Le président de l’assemblée n’est pas le grand prêtre ou le prêtre, mais l’« évêque », « l’évêque de la loi », il est vrai, expression modelée probablement sur celle de « docteur de la loi », bien présente, elle, dans les Évangiles. Quant à l’assistance, elle est constituée par « tous les barons du pays ». Cette assemblée est en prières, et l’objet de la réunion n’est pas du tout le sort de Marie, lorsqu’une voix « venue d’en haut » ordonne de donner à celle-ci « un mari de la lignée dont elle est issue ».

Telle est, pour Jean d’Outremeuse, la manière dont aurait été lancée la procédure des épousailles. La version traditionnelle est différente et beaucoup plus complexe. On s’en souviendra. Marie, entrée au Temple à trois ans, devait la quitter à la puberté. « À cause de son état de femme » (Pseudo-Matthieu, 8, 1), elle ne pouvait plus y séjourner, risquant de « souiller le sanctuaire du Seigneur » (Protévangile de Jacques, 8, 2). Les prêtres devaient s’en débarrasser en la mariant. C’était d’ailleurs l’habitude, car Marie n’était pas la seule jeune fille qui vivait au Temple, au service du Seigneur.

Au cours de son évolution multiséculaire, la tradition connaîtra beaucoup de variations sur la procédure du choix d’un mari pour Marie, mais celle adoptée par Jean d’Outremeuse ne se rencontre, à notre connaissance, que dans un texte, Le Romanz de saint Fanuel, que nous commençons à connaître. Voici comment le rédacteur de cette œuvre voyait les choses, jetant son lecteur in medias res :

A tant est une voiz venue,                                         Alors est venue une voix,

Qui ens el temple est descendue,                               qui est descendue dans le temple,

Ilueques ou les genz estoient,                                    là où se tenaient les gens

996          Qui la loi maintenir devoient.                                    qui devaient maintenir la loi.

La voiz iert bele, si parla :                                         La voix était belle ; elle parla ainsi :

« Segnor, dist ele, entendez cha ;                              « Seigneurs, dit-elle, écoutez ceci :

Dex vos mande, nel laissiez mie,                               Dieu vous commande, veillez

1000         Que facies espouser Marie                                        à trouver un époux pour Marie

Qu’est del lignage Yessé née. »                                 qui est née de la lignée de Jessé. »

A tant s’en est la voiz alée,                                       Alors s’en alla la voix ;

Et quant il ont trestot oï                                            et quand ils eurent tous entendu

Ce que la voiz lor et gehi,                                          ce que la voix leur avait fait savoir,

1005         Tot communalment Deu looient,                              tous ensemble ils louèrent Dieu

A mains jointes graces rendoient.                             et lui rendirent grâces à mains jointes.

 

Il est clair que ce texte correspond étroitement à la version de Jean d’Outremeuse. Une voix se fait entendre dans une réunion, elle prescrit de donner à Marie un époux de la même lignée qu’elle, puis elle disparaît. Dans le Romanz, cette lignée est précisée, c’est celle de Jessé. On voit clairement, en lisant ce texte, d’où Jean d’Outremeuse a tiré sa formule d’« évêque de la loi ». Le rédacteur du Romanz avait réuni dans le Temple des gens chargés de « maintenir la loi ». Il n’y avait là que des religieux, lesquels, après avoir entendu le message du Seigneur, lui avaient rendu grâces. Dans le Romanz, les « barons » n’interviennent pas au premier stade, mais seulement plus tard.

  1. Une discussion préparatoire et une assemblée de prétendants (§ 3)

La suite du Romanz de saint Fanuel aussi précise mieux que Jean d’Outremeuse la succession des événements. Les « docteurs de la loi », destinataires du message divin, convoquent les « barons » et « l’évêque de la cité » pour une discussion (.i. parlement, v. 1009) à huis clos (privéement, v. 1010) sur le sujet. Un des membres du conseil (.i. frans hom debonere, v. 1013) propose en substance ceci : « Qu’on mande tous les célibataires du pays. Que pas un seul d’entre eux, quel que soit son âge (tant soit vex hom, v. 1018), ne se défile. Et quand ils seront tous là, s’en face Dex sa volenté (v. 1020). » La proposition est approuvée. On envoie alors partout lettres et messagers (vv. 1023-1026). Et quand les gens convoqués sont présents, on amène la pucelle / qui molt estoit et bone et bele  (vv. 1027-1028). Tout cela est très clair.

Ce ne l’est pas chez Jean d’Outremeuse, qui, de la discussion préliminaire destinée à mettre au point la procédure et de la convocation, n’a pas conservé grand-chose. En écrivant « Et l’évêque fit venir tous les barons du pays, sur le conseil d’un Juif très sage », il ne semble d’ailleurs pas avoir très bien compris son modèle. Ce ne sont pas, comme il l’écrit, « tous les barons du pays » qui sont convoqués, mais simplement tous les célibataires, quel que soit leur âge. En tout cas, son « Juif très sage » qui conseille ses collègues correspond certainement au frans hom debonere qui fait la proposition retenue par le groupe.

Quoi qu’il en soit, la suite du § 3 de Jean d’Outremeuse reflète assez bien, tout en la résumant, la version du roman. C’est la grande foule et, parmi les participants, beaucoup de gens venus non pour se marier mais en simples curieux.

1035         Venu i sunt por deporter.                                          Ils étaient venus pour se distraire,

N’avoient soing de marier ;                                       et ne se souciaient pas de se marier ;

Mes quant il virent la pucele,                                    mais quand ils virent la pucelle,

Et sa face qui tant fu bele.                                         et son visage qui était si beau,

N’i a celui, s’on li donast,                                         aucun d’entre eux, si on la lui donnait,

1040         Plus volentiers ne l’espousast                                   ne l’épouserait plus volontiers

Que la fille a un roi demeine,                                    que la fille d’un roi

Qui tenist France et Alemeine,                                  qui posséderait France et Allemagne.

Car molt iert bele creature.                                        Car c’était une très belle créature.

 

  1. La présence de Joseph (§ 4)

Le § 4 de Jean d’Outremeuse est une traduction presque littérale des vers 1047 à 1059 du Romanz de saint Fanuel, qui croquent le tableau d’un Joseph pas du tout à l’aise dans cette assemblée, vu son âge (que le Romanz ne chiffre pas, à la différence de Jean d’Outremeuse, toujours amateur de précisions et qui ose le chiffre de 200 ans !). Le vieillard a notamment peur d’être bousculé, voire jeté à terre, dans l’agitation générale, et il va se retirer un peu à l’écart pour se reposer.

Uns demoisiax i est venuz,                                       Un gentilhomme est venu,

Joseph a non, si est chenuz ;                                     nommé Joseph, et tout chenu ;

Venuz estoit au parlement                                         il était venu à l’assemblée,

1050         Por veoir le mariement.                                             pour voir le mariage.

Lassez estoit et traveilliez,                                         Il était las et épuisé.

Sor .i. perron s’est apuiés.                                        Il s’est appuyé sur un mur.

Quant vit la joie et la leesce,                                      Quand il vit la joie et la liesse,

Molt se douta  por sa vieillece                                   il eut très peur, vu sa vieillesse,

1055         Ne l’abatist la gent menue.                                        d’être renversé par la foule

Qui a la feste estoit venue.                                        qui était venue à la fête.

Trait soi arrier por reposer,                                       Il se mit en retrait pour se reposer,

À .i. piler s’ala ester,                                                 à un pilier il alla s’adosser

.i. peu en sus de l’autre gent.                                     un peu à l’écart des autres.

 

  1. Les moqueries à l’égard de Joseph (§ 5)

La présence d’un vieillard de 200 ans parmi les « prétendants » à la main d’une toute jeune fille pouvait sembler incongrue et susciter des réactions en sens divers. Elles sont le fait de personnages absents des récits apocryphes et qui ont dû être inventés assez tardivement. Inconnus encore de Wace et d’Herman de Valenciennes (XIIe siècle), ils apparaissent par contre au XIIIe siècle, précisément dans Le Romanz de saint Fanuel (vv. 1060-1114) et dans l’Espozalizi de Nostra Dona (vv. 127-180). On se souviendra, à propos de cette dernière pièce, du rôle joué par celui que le rédacteur du XIIIe siècle appelle « l’envieux » [p. 87]. Il est seul. C’est loin d’être le cas dans le Romanz de saint Fanuel et dans Ly Myreur, où ces personnages secondaires sont apparemment plus nombreux. Leur intervention introduit dans le récit une certaine variété, voire un peu de fantaisie. Quoi qu’il en soit, le chroniqueur liégeois ne les a pas inventés.

Ici aussi Jean d’Outremeuse résume très fort son modèle : dans le § 5, il ramène en fait à trois lignes plus de 50 vers du Romanz, riches en événements et en dialogues divers. En effet, dans le Romanz, on ne signale pas seulement des enfants, mais aussi des dames et puceles, / et bachelers et jovencelles qui viennent à grant aleure / veoir son cors et sa faiture [= son aspect, son allure] (vv. 1060-1064). Toujours dans le Romanz, Joseph est interrogé plutôt gentiment par une jeune fille qui lui demande ce qu’il vient faire là et à qui il répond qu’il est là pour obéir à son évêque. Il est ensuite interpellé par un des assistants qui finit par lui ordonner sans ménagement de partir (Alez vos ent, n’i estez mais, v. 1089). Ce personnage correspond assez bien à « l’envieux » (evejos) des Espozalizi auquel on pourrait le comparer. Mais Joseph ne se laisse pas faire : il veut voir comment les choses vont se passer. Finalement tout le monde se moque de lui : Trop le gaberent [= moquèrent] laidement / homes et fames et enfant (vv. 1097-1098). Cela va tellement loin que l’evesque qui présidait la séance et qui molt estoit saintimes hom / et gentilz de religion (v. 1101-1102) doit intervenir pour rétablir l’ordre, en faisant la leçon aux perturbateurs : « Quant vos veez une persone / qui a semblance de prodome (vv. 1107-1108), veillez à ne pas vous moquer d’elle ». Puis il revient à l’ordre du jour.

Telle est la version du Romanz de Fanuel, beaucoup plus riche d’ailleurs que celle des Espozalizi, où cette scène se réduit à une altercation, à laquelle mettra fin l’évêque, entre Joseph et l’« envieux ». Dans les Espozalizi, Joseph n’est pas l’objet d’une moquerie générale, comme dans le Romanz de Fanuel et Ly Myreur des Histors.

Bref sur le sujet des participants à la cérémonie et des moqueries dont Joseph est victime, Jean d’Outremeuse n’a donc pas conservé grand-chose de son modèle. Qu’en sera-t-il dans la suite ?

  1. La procédure du choix de l’élu (§ 6-8)

Chez Jean d’Outremeuse, l’évêque explique aux « barons » qu’il les a fait venir sur l’ordre de Dieu, puis leur demande de se mettre en prières pour que le Seigneur leur fasse connaître celui d’entre eux qui sera digne d’épouser Marie. Pendant que les « barons » s’exécutent, un ange vient leur communiquer la réponse divine : « Que chacun d’eux prenne en main une baguette ; celui dont la baguette fleurira, aura la jeune fille, sans contredit ».

Ici encore le Romanz de Fanuel a été utilisé. Même si le rédacteur de celui-ci ne met pas les instructions dans la bouche de l’ange, mais dans celle de l’évêque, les paroles sont les mêmes. Qu’on en juge :

Puis prengne chascun une verge,                              Puis que chacun prenne une baguette,

1130         Quel qu’il voudra, ou verde ou seche,                      celle qu’il voudra, ou verte ou sèche.

Cil qi la verge portera                                                Celui dont la main portera

En qui main ele florira,                                              la baguette qui fleurira,

Celui ara, ce vos afi,                                                  aura, je vous l’affirme,

La pucele sanz contredi.                                            la pucelle sans contredit.

 

Le Romanz toutefois était plus riche en détails. Ainsi l’évêque avait demandé aux assistants, non seulement de prier, mais aussi de ne pas oublier l’aumône à verser aux pauvres. Et c’est ce qu’ils feront avant de prendre leur baguette :

1145         Et desvestent lor vestemenz,                                     Ils enlèvent leurs vêtements,

Si les donent as povres genz ;                                   et les donnent aux pauvres gens ;

Il donent cotes et mantiax                                          Ils donnent tuniques et manteaux

Chapes forees et aneax,                                             chapes fourrées et manteaux

As povres qi en ot mestier […]                                 aux pauvres qui en avaient besoin […]

 

Jean d’Outremeuse n’a rien conservé de ces gestes de générosité. Par contre un détail comme « le sermon de l’évêque » qui figure dans Ly Myreur trouve un correspondant dans le roman, qui évoque le moment où sont terminés lor oraison, / les proieres et le sarmon (vv. 1141-1142).

  1. La baguette et le gros bâton (§ 8-9)

La cérémonie suit son cours, et chacun doit lever en l’air la main qui tenait la baguette. La fin du § 8, même si Jean d’Outremeuse distingue bien verge et bordon, n’est pas facile à comprendre si l’on ne se réfère pas au texte du Romanz, où il est bien expliqué que Joseph – qui ne se sentait pas vraiment concerné – avait déposé sa baguette par terre, et avait levé le gros bâton sur lequel il s’appuyait :

Joseph a la soe jus mise ;                                          Joseph avait mis la sienne par terre ;

.i. grant baston que il tenoit,                                      le grand bâton qu’il avait

De quoi a terre s’apuioit,                                           et sur lequel il s’appuyait,

1155         Tint en sa main ; ja ne querist,                                   il le tint en main ; il n’imaginait pas

Que tel fame li aferist.                                               qu’une pareille femme lui convienne.

 

  1. Le bâton de Joseph fleurit : c’est lui l’élu (§ 9)

Réapparaît au début du § 9 le motif de la moquerie dont Joseph était la victime (cfr plus haut § 5). C’est le cas aussi, mais avec beaucoup plus d’emphase et de détail, dans Le Romanz de saint Fanuel (v. 1157-1182). Voyant que Joseph levait en l’air un gros bâton et voulant poursuivre la plaisanterie, un de ceux qui s’était tant moqué de lui précédemment lui tend par dérision une verge toute seche, toute pelée / .vii. anz a qu’el ne fu coillie [= cueillie] (vv. 1164-1165). Et il ajoute : « C’est vous qui aurez la fille. A bacheler [= jeune homme de noble famille] de vostre aage / afiert [= convient] bien fame de parage. » (vv. 1169-1170)

Dans le Romanz toujours, Joseph éprouvait beaucoup de chagrin ; il avait honte de toutes les plaisanteries dont il était l’objet. Regardant la jeune fille et les jeunes gens de l’entourage, il se dit qu’il avait été bien fou de venir à la cérémonie pour obéir à l’évêque. Il veut jeter la vieille baguette, sèche et toute pelée, qui lui avait été donnée pour se moquer de lui et  qu’il avait conservée en main. Mais alors qu’il veut s’enfuir, survient le prodige :

 

Cele verge que il tenoit,                                             Cette baguette qu’il tenait

Voloit geter, si s’en fuiroit,                                       il aurait voulu la jeter et s’enfuir,

1185         Quant en sa main la vit florir                                     quand dans sa main il la vit fleurir,

Et fruit porter et raverdir,                                          porter fruit et reverdir.

Et sor la verge tot en son                                           Et tout en haut de la baguette,

Vit asseoir .i. blanc coulon.                                       il vit se poser une blanche colombe.

prodige que le poète interprète aussitôt :

Cele verge qi fu florie                                               Cette baguette qui fleurit

1190         Senefia sainte Marie,                                                 symbolise sainte Marie,

Qu’ele virge mere enfanta                                         vierge mère qui enfanta

N’ainques a hom n’adesa ;                                        et jamais ne toucha un homme ;

Et li coulons qi sus esta                                             et la colombe posée dessus

Selonc l’escrit senefia                                               signifie, selon l’Écriture,

1195         L’avenement de Jhesu Crist,                                     l’avènement de Jésus-Christ,

Si comme prophecie dist.                                          comme le dit la prophétie.

La verge toute seche, toute pelée qui reverdit et fleurit symbolise Marie, qui enfantera en restant vierge, et le pigeon qui la surmonte symbolise l’avènement de Jésus-Christ. Joseph devient l’époux de Marie. La présence de cette interprétation chez Jean d’Outremeuse prouve que le chroniqueur liégeois a toujours le Romanz de saint Fanuel comme modèle.

On remarquera toutefois qu’il l’a, sur un point important, assez profondément modifié. Non sans un certain bonheur d’ailleurs. En laissant tomber le passage où le plaisantin, voyant que Joseph levait son gros bâton, lui avait tendu une vieille baguette sèche et pelée, Jean d’Outremeuse escamotait la baguette « intermédiaire » et ne conservait que le bâton. L’effet était assez heureux. Le vieux gros bâton de Joseph se transformait, également dans le vocabulaire d’ailleurs. Le bordon [= bâton] des § 8 et 9 devient au § 11 une verge [= baguette].

  1. Rappel de Joseph – Autres miracles (§ 10-11)

À la vue du miracle de la baguette fleurie, les participants rappellent Joseph :

« Sire Joseph, arrier venez,                                       « Sire Joseph, revenez,

1200         La demoiselle epouserez,                                          vous épouserez la demoiselle,

Car Dex le velt, bien le savons,                                 car Dieu le veut, nous le savons

Et les miracles en veons. »                                        et nous en voyons les miracles. »

 

Des deux côtés, on retrouve donc la même séquence dans la description des événements.

On n’en a cependant pas fini avec les prodiges. Il y a d’abord la fleur nouvelle qui jette un tel parfum qu’on se serait cru au paradis ; il y a ensuite, sous les yeux de tous les assistants, la baguette que Joseph dans sa main et qui va se placer dans celle de Marie. C’est vrai tant chez Jean d’Outremeuse (§ 11) que dans le Romanz de saint Fanuel :

Joseph prent la verge o la flor,                                  Joseph prend la baguette avec la fleur

Qui lor geta si grant oudor,                                       qui jeta alors une telle odeur

Qui le tenist bien, li fust vis                                      que chacun avait l’impression

1220         Qu’il fut baigniez en paradis.                                    de baigner en plein paradis.

A l’evesque l’ont presentée,                                      Ils l’ont présentée à l’évêque

Qui bien l’a au poeple mostrée.                                 Qui l’a bien montrée au peuple.

La verge que Joseph tenoit,                                       La baguette que tenait Joseph

Quant li evesque sermonoit,                                      lorsque l’évêque faisait son sermon,

Lor escapa de maintenant ;                                        leur échappa à ce moment-là

Voiant trestote cele gent,                                           et, au vu de tout le monde,

Es mains a la virge se mist,                                       se plaça dans les mains de la vierge,

Ainsi com l’escripture dist.                                       conformément à l’Écriture.

L’allusion finale à la prophétie d’Isaïe n’a toutefois pas été conservée par Jean d’Outremeuse. Celle des vers 1193-1196 du Romanz (cfr plus haut), elle aussi, ne se retrouvait pas dans Ly Myreur.

  1. Le mariage et le départ de Joseph (§ 12)

Les assistants avaient déjà fait revenir Joseph en lui disant qu’il épouserait Marie. De son côté, l’évêque ne peut que procéder au mariage.

Quant l’evesque de la loi vit                                      Quand le docteur de la loi

Les miracles que Dex i fist,                                       vit les miracles accomplis par Dieu,

A Joseph la virge espousa                                        il maria la Vierge à Joseph

1220         Qui a grant honor la garda.                                       qui la garda avec grand honneur.

Désormais Joseph est l’époux de Marie. Où le couple va-t-il s’installer ? Jean d’Outremeuse ne donne aucun détail sur l’endroit, tandis que le rédacteur du Romanz précise : Et quant la virge ot espousée, / a son ostel l’en a menée (vv. 1221-1222). Mais c’est pour l’y garder a grant honor (v. 1220). Dans l’ensemble de la tradition en effet, ils ne vivent pas ensemble comme mari et femme, mais leur lieu exact de résidence est variable.

Dans le Protévangile de Jacques, qui constitue un peu le texte fondateur de la tradition, Joseph avait dit à Marie : « Je t’ai reçue du Temple du Seigneur. Maintenant, je te laisse dans ma maison ; car je m’en vais construire mes bâtiments, puis je reviendrai vers toi. Le Seigneur te gardera. » (EAC, I, 1977, p. 91) De son côté, Jacques de Voragine (Légende dorée, ch. 127, sur la Nativité de la sainte Vierge Marie) précisait : « Et Joseph s’en retourna dans sa ville de Bethléem pour préparer sa maison et organiser ses noces ; quant à la Vierge Marie, elle retourna à Nazareth, dans la maison paternelle » (trad. A. Boureau, p. 734), une localisation qui est dans la droite ligne du Livre de la Nativité de Marie (ch. 8, 5-6 ; EAC, I, 1977, p. 157-158).

Quoi qu’il en soit, pour le rédacteur du Romanz de saint Fanuel comme pour Jean d’Outremeuse,  Joseph n’accompagne pas Marie. Il s’absente non pas pour rejoindre ses chantiers, mais pour des raisons qui nous font aujourd’hui un peu sourire : il a besoin de l’aide de ses parents pour financer ses noces. Et son absence va durer quelque trois mois. Voici la version du Romanz :

Joseph estoit molt moiens hom,                                Joseph était homme de moyenne condition,

Petit avoit de garison.                                                il avait peu de ressources.

1225         Il se pensa q’il iroit querre                                        Il pensa qu’il irait demander

A ses parents, de par la terre,                                    à ses parents, à la campagne,

Aïde por ses noces fere.                                            de l’aide pour financer ses noces.

Trois mois i estut sanz repere […]                            Il mit trois mois avant de reparaître […]

 

  1. Le retour de Joseph et ses inquiétudes (§ 13)

Sur ce point encore les deux textes progressent de la même manière, avec bien sûr quelques variantes peu significatives.

Au retour, Joseph trouve donc Marie enceinte. Il en fut corouchiés / et esbahis, n’en merveilliées (v. 1231). Réactions bien normales, que le poète explique, disant en substance : « Quel est l’homme, qui, alors qu’il n’a jamais couché avec sa femme, n’aurait pas pensé à une infidélité ? » Il sait que l’adultère est une faute grave, punie par la lapidation :

La lois le mostre apertement :                                    La loi le montre à l’évidence :

Puis que fame a enfantement,                                    lorsqu’une femme a un enfant,

1245         S’ele ne l’a de son segnor,                                        qui n’est pas de son époux,

On la lapide a grand dolor.                              on la lapide cruellement.

Joseph est très direct avec Marie. Mais au fond il l’aime et il a pitié d’elle. Bref il ne sait trop que faire. Il envisage de demander l’aide et le conseil de Dieu (vv. 1253-1256). Et Marie de son côté priera le Seigneur de venir à son aide (vv. 1257-1273). Dieu répondra d’ailleurs à sa prière en envoyant un ange à Joseph.

Dans sa brève notice, Jean d’Outremeuse ne signale pas ces demandes faites à Dieu. Il note que Joseph blâma Marie mult durement, sans d’ailleurs mentionner le châtiment légal. Puis il termine par une remarque prosaïque, que nous n’avons rencontrée nulle part dans les textes antérieurs sur le sujet : « il s’en alla coucher ailleurs ».

 

  1. Un ange rassure Joseph qui demande pardon à Marie (§ 14-15)

L’histoire de l’ange qui vient rassurer Joseph et lui expliquer qu’il doit garder son épouse parce qu’elle est enceinte du Saint-Esprit et porte Dieu dans ses flancs est trop banale pour devoir être commentée :

« Joseph, ne t’esmaie noient,                                    « Joseph, ne te tourmente pas ;

Ta fame est grosse voirement ;                                  ta femme est vraiment enceinte ;

Del S. Esprit est engroissie,                                      du Saint-Esprit elle est grosse,

1280         Dex est ovec sa compaignie, etc. »                            Dieu est avec elle, etc. »

Il s’agit en fait d’un texte canonique, qu’on trouve dans la citation de Matthieu (I, 18-25) qui figure au commencement du présent chapitre.

Dans Ly Myreur, le détail de Joseph implorant avec succès le pardon de Marie a été repris au Romanz de Fanuel, où les scènes sont dessinées avec une certaine complaisance dans les détails et dans les dialogues. Ainsi par exemple ce début de la demande de pardon de Joseph :

1290         L’endemain quant il se leva                                       Le lendemain, quand Joseph se leva,

Devant la dame en est venus,                                    il est venu devant la dame,

A terre mist ses genoils nus :                                    il mit à terre ses genoux nus :

« Dame, fet-il, jou ai mepris,                            « Dame, fait-il, j’ai commis une faute,

Car ge vos dis molt grant folie […]                          car je vous ai dit une très grande folie […]

 

  1. Marie demande d’aller visiter Élisabeth (§ 16)

Après avoir pardonné à Joseph, Marie lui demande, dans Ly Myreur comme dans le Romanz de Saint Fanuel, de l’accompagner dans sa visite à Élisabeth. Dans les deux œuvres, cette demande sert de transition vers l’épisode de la Visitation. Mais ici encore, le rédacteur du Romanz est plus riche en détails et en dialogues. Voici comment l’affaire se termine :

« Dame, dist Joseph bonement,                                « Dame, dit Joseph comme il se doit,

1320         Ferai vostre commandement.                                    je ferai ce que vous me demandez ;

Commandés ce que vos volez,                                  demandez-moi ce que vous voulez,

De vos servit sui aprestez. »                            Je suis prêt à vous servir. »

Joseph son oirre apareilla                                          Joseph prépara son voyage

Et notre dame ovec ala.                                             et s’en alla avec elle.

*

Il n’y a pas d’hésitation à avoir. Tout le récit des Épousailles de Joseph et de Marie qui se donne à lire chez Jean d’Outremeuse a comme modèle celui du Romanz de sain Fanuel. Le chroniqueur liégeois le suit de près, qu’il s’agisse de la structure ou du contenu. Mais il abrège, à un point tel que, sans le recours au texte du Romanz, on aurait parfois du mal à comprendre avec précision ce qu’il veut dire. Dans un cas seulement – le bâton de Joseph se transformant en baguette fleurie –, la concision produit un heureux effet. On n’est toutefois pas sûr que ce résultat positif ait été voulu.

Il est temps maintenant de passer à l’épisode suivant, celui de la Visitation. On constatera très vite que Jean d’Outremeuse n’a pas changé de source. Il est toujours inspiré par le Romanz de saint Fanuel.

EGLISE CATHOLIQUE, FETE DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST, FETE LITURGIQUE, JESUS CHRIST, SAINT SACREMENT

Fête du Corps et du Sang du Christ : lectures et commentaires

 

Fête du Corps et du Sang du Christ

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 23 juin 2019

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Livre de la Genèse 14, 18-20

En ces jours-là,
18 Melkisédek, roi de Salem,
fit apporter du pain et du vin :
il était prêtre du Dieu très-haut.
19 Il bénit Abram en disant :
« Béni soit Abram par le Dieu très-haut,
qui a fait le ciel et la terre ;
20 et béni soit le Dieu très-haut,
qui a livré tes ennemis entre tes mains. »
Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

Melchisédech est nommé deux fois seulement dans l’Ancien Testament, ici dans le livre de la Genèse et dans le psaume 109/110 que nous lisons également ce dimanche. Deux fois, c’est peu, mais, curieusement, ce personnage devait jouer plus tard un grand rôle dans l’esprit de ceux qui attendaient le Messie et, un rôle bien plus grand encore chez les Chrétiens. La preuve, il est même cité dans une prière eucharistique ! Il nous intéresse donc au plus haut point.
Nous savons qu’Abraham revenait d’une expédition victorieuse quand il a rencontré Melchisédech. A vrai dire, les festivités après une victoire militaire étaient certainement chose courante et la Bible nous les raconte rarement. Pourquoi celle-ci nous est-elle racontée ? Certainement parce que plus tard, peut-être même très longtemps après les événements, on a trouvé à cette histoire un intérêt particulier.
Je commence par vous rappeler l’histoire : une guerre vient d’éclater dans la région ; deux petites coalitions s’affrontent, cinq rois d’un côté, quatre de l’autre. Chacun des belligérants s’est évidemment entouré pour la bataille du meilleur de ses troupes. Le roi de Sodome fait partie des combattants. Précisons tout de suite que ni Melchisédech ni Abraham ne sont directement concernés au début.
Mais les choses vont changer : à l’issue de la bataille, le roi de Sodome est vaincu ; or, parmi ses sujets, il y avait Lot, le neveu d’Abraham, qui est fait prisonnier. Abraham, prévenu, vole au secours de son neveu et délivre Lot et en même temps le roi de Sodome et ses sujets. Conformément aux usages de l’époque, le roi de Sodome va désormais devenir allié d’Abraham.
C’est alors qu’intervient Melchisédech dont le nom signifie « roi de justice » : probablement pour un repas d’Alliance, mais l’auteur de notre texte ne le précise pas, car, à partir de ce moment, il change de sujet : il focalise son récit sur le personnage de Melchisédech et sa relation avec Abraham.
Et que nous dit-il de Melchisédech ? Des choses assez inhabituelles dans la Bible :
Premièrement, il n’a pas de généalogie ; deuxièmement, il est à la fois roi et prêtre, alors que pendant de nombreux siècles de l’histoire d’Israël, c’est une chose qui ne devait pas se produire ; troisièmement, il est roi de Salem : on pense qu’il s’agit peut-être de la ville qui sera plus tard Jérusalem quand David l’aura conquise pour en faire sa capitale ; quatrièmement, l’offrande apportée par Melchisédech se compose de pain et de vin et non pas d’animaux comme le sacrifice qu’offrira Abraham et qui nous sera raconté au chapitre 15 ; cinquièmement, Melchisédech bénit le Dieu très-Haut et bénit Abraham en son nom ; enfin, sixièmement, Abraham verse la dîme (c’est-à-dire le dixième de son butin de guerre) à Melchisédech ; cela signifie qu’il reconnaît son sacerdoce.
Toutes ces précisions ont certainement un grand intérêt pour notre auteur qui s’attache visiblement aux relations entre le pouvoir royal et le sacerdoce : par exemple, c’est la première fois que le mot « prêtre » apparaît dans la Bible ; et, clairement, Melchisédech a toutes les caractéristiques des prêtres puisqu’il offre un sacrifice, qu’il prononce une bénédiction de la part du « Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre » et qu’Abraham lui offre la dîme, c’est-à-dire le dixième de ses biens.
On notera le silence absolu du texte sur les origines de Melchisédech : alors que, généralement, la Bible attache une très grande importance à la généalogie, surtout celle des prêtres, ce prêtre-là, Melchisédech, le premier de la liste, nous ne savons rien de lui… comme s’il était hors du temps…
Voici donc un prêtre reconnu comme tel ; cela veut dire qu’il existait un sacerdoce bien avant l’institution légale du sacerdoce dans la loi juive, avant qu’on ne décide que tous les prêtres devaient être pris dans la tribu de Lévi, lequel est le fils de Jacob et donc l’arrière petit-fils d’Abraham. A certaines époques, quand on était mécontent du pouvoir des prêtres, on était peut-être bien content de leur rappeler qu’il peut y avoir des prêtres qui ne descendent pas de Lévi, c’est ce qu’on appelait « être prêtre selon l’ordre de Melchisédech » (c’est-à-dire à la manière de Melchisédech).
Actuellement, aucun exégète ne sait dire de façon certaine ni par qui, ni quand ni dans quel but ce texte a été écrit. S’agissait-il de légitimer un sacerdoce différent, et lequel ? Ce texte pourrait dater de l’époque où la dynastie de David semblait éteinte à tout jamais et où l’on a commencé à entrevoir un Messie différent : non plus un roi descendant de David, mais un prêtre, capable d’apporter aux descendants d’Abraham la bénédiction du Dieu Très-Haut. On comprend alors ses titres : « roi de justice et roi de paix ».
Plus tard, je vous le disais en commençant, le personnage de Melchisédech a été considéré comme un ancêtre du Messie. Nous le verrons mieux dans le psaume 109/110 que cette même fête du Corps et du Sang du Christ nous propose.
Enfin, on ne se privera pas dans l’avenir de faire remarquer que Abraham n’était pas encore circoncis quand il a été béni par Melchisédech : puisque le rite de la circoncision ne sera donné à Abraham que plus tard, d’après le livre de la Genèse. Les Chrétiens, en particulier, en déduiront qu’il n’est pas nécessaire d’être circoncis pour être béni de Dieu. (On se souvient que c’était une question qui se posait dans les premières communautés chrétiennes composées de Juifs circoncis et de non-Juifs).
Bien sûr, une offrande de pain et de vin, scellant un repas d’Alliance, offerte par les mains du roi de justice et de paix, vrai roi, vrai prêtre du Dieu Très-Haut… nous, Chrétiens, nous y reconnaissons le geste du Christ : et nous y découvrons la continuité du projet de Dieu. A chaque Eucharistie, nous refaisons le geste de Melchisédech accompagnant l’offrande de pain et de vin des mots « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui donnes ce pain et ce vin… »
——————————-
Compléments
– Nous sommes au chapitre 14 du livre de la Genèse : le Dieu de Melchisédech s’appelle le Dieu Très-haut, exactement comme le Dieu d’Abraham. Mais les chapitres 12-13 et 15 qui sont des chapitres majeurs de l’histoire d’Abraham n’emploient pas le même nom de Dieu ! Ils l’appellent « le SEIGNEUR » (c’est-à-dire le Tétragramme YHVH). Le chapitre 14 est-il donc d’une autre venue que les chapitres qui l’entourent ?

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PSAUME – 109 (110), 1 – 4

1 Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur :
« Siège à ma droite,
et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

2 De Sion, le SEIGNEUR te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

3 Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore,
je t’ai engendré. »

4 Le SEIGNEUR l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l’ordre du roi Melkisédek. »

Certaines de ces phrases sont adressées au nouveau roi de Jérusalem le jour de son sacre ; je commence donc par vous raconter la cérémonie du sacre ; ce rituel s’explique si l’on sait que, en filigrane, derrière toute cérémonie de sacre d’un roi à Jérusalem se profilait l’attente du Messie : Dieu, rappelez-vous, a promis à David que sa dynastie serait éternelle, et depuis cette promesse, on attend le roi idéal qui ne manquera pas de venir, celui qu’on appelle le Messie. A chaque sacre d’un nouveau roi, à Jérusalem, donc, on espérait qu’il serait ce Messie attendu.
La cérémonie se déroulait en deux temps, au Temple de Jérusalem, d’abord, puis à l’intérieur du palais royal dans la salle du trône.
Au Temple, d’abord : le roi arrive, escorté de la garde royale ; puis un prophète pose le diadème sur sa tête (le terme technique, c’est il lui « impose » le diadème). Il lui remet également un rouleau (qu’on appelle « les témoignages ») et qui est la charte de l’Alliance conclue par Dieu avec la descendance de David ; cette charte contient des formules qui s’appliquent à chaque roi : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré »… et encore « Demande-moi et je te donnerai les nations comme héritage » : cette charte lui fait également connaître son nouveau nom (cf Isaïe 9,5). Toujours au Temple, le prêtre lui confère « l’onction ». La cérémonie au Temple s’achève par une acclamation, une clameur immense qu’on appelle la « Terouah » : tous ceux qui assistent à la cérémonie crient « un tel est roi » dans un concert d’applaudissements, au son du cor et des trompettes. La « Terouah », en réalité, c’est un cri de guerre qui s’est transformé en ovation pour le nouveau roi : c’est le roi-chef de guerre qu’on acclame.
Puis on se rend en cortège, ou plutôt en procession au Palais. Le cortège pousse des clameurs « à fendre la terre » comme on dit. Au passage, le roi s’arrêtera pour boire à une source, symbole de la vie nouvelle qui lui est donnée et de la force dont il est revêtu désormais pour triompher de ses ennemis. Au Palais, dans la salle du trône, se déroule la deuxième partie de la cérémonie : le cortège royal, venant du Temple, pénètre dans la salle du trône. Le psaume d’aujourd’hui commence ici : le prophète prend la parole au nom de Dieu, en employant la formule solennelle : « Oracle du SEIGNEUR » ; il invite le nouveau roi à gravir les marches du trône et à s’asseoir. Dans la Bible, on rencontre l’expression « s’asseoir sur le trône des rois » qui signifie « régner ». Sur les marches du trône, sont sculptés ou gravés des guerriers ennemis enchaînés : donc, en gravissant les marches, le roi posera le pied sur la nuque de ces soldats ; ce geste de victoire est le présage de ses victoires futures ; c’est le sens de la première strophe : « Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur » (il faut lire « parole de Dieu pour le nouveau roi ») : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ».
Reste l’expression « à ma droite »… or c’est Dieu qui parle par la bouche du prophète : au départ, cela correspond à une donnée très concrète, topographique : à Jérusalem, le palais de Salomon est situé au Sud du Temple (donc à droite du Temple, si vous êtes tournés vers l’Est) ; tout s’explique : Dieu trône invisiblement au-dessus de l’Arche dans le Temple et le roi siégeant sur son trône sera donc à sa droite. Puis le prophète remet le sceptre au nouveau roi ; et c’est la deuxième strophe : « De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force ; domine jusqu’au cœur  de l’ennemi ». Cette remise du sceptre est symbolique de la mission confiée au roi. Il dominera ses ennemis, pour protéger son peuple.
Désormais il s’inscrit dans la longue chaîne des rois descendants de David : il est à son tour porteur de la promesse faite à David ; on n’oublie pas qu’il n’est qu’un homme mortel, mais il devient porteur d’un destin éternel parce que le projet de Dieu est éternel. C’est probablement le sens de la strophe suivante, un peu obscure : « Le jour où paraît ta puissance » (c’est-à-dire le jour du sacre) « tu es prince, éblouissant de sainteté » (tu es revêtu de la sainteté de Dieu et donc de son immortalité)… « Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré » : manière de dire qu’il est prévu par Dieu depuis l’aurore du monde. Le roi homme reste mortel mais, dans la foi d’Israël, la lignée de David, prévue de toute éternité, est immortelle.
Dans le même sens, la strophe suivante emploie l’expression « à jamais » : « Tu es prêtre à jamais »… le roi futur (c’est-à-dire le Messie) sera donc à la fois roi et prêtre comme l’était Melchisédech ; il sera prêtre, c’est-à-dire médiateur entre Dieu et son peuple. On a ici la preuve que, dans les derniers siècles de l’histoire biblique, on pensait que le Messie serait prêtre. Enfin le psaume précise : prêtre « selon l’ordre de Melchisédech » ; c’est qu’il y avait réellement un problème : on ne peut pas être prêtre si on ne descend pas de Lévi ; c’est la Loi ; mais comment concilier cette Loi avec la promesse que le Messie sera un roi descendant de David, qui, est de la tribu de Juda et non de Lévi ? Le psaume 109/110 donne la réponse : il sera prêtre, oui, mais à la manière de Melchisédech, ce roi de Salem, à la fois roi et prêtre bien avant que n’existe la tribu de Lévi.
Soit dit en passant, le psaume 109/110 raconte un sacre, mais cela ne veut pas dire qu’il ait été chanté pour un sacre réel : ce qui est sûr, c’est qu’il a été chanté à Jérusalem, pendant la fameuse Fête des Tentes pour rappeler les promesses messianiques de Dieu. En évoquant une scène d’intronisation, ce sont ces promesses, en réalité, qu’on évoque pour maintenir l’espérance du peuple.
En relisant ce psaume, le Nouveau Testament y a découvert une profondeur nouvelle : Jésus-Christ est bien ce prêtre « à jamais », conçu de toute éternité, médiateur de l’Alliance définitive, et surtout il est victorieux du pire ennemi de l’homme, la mort, par sa résurrection. Saint Paul le dit dans la première lettre aux Corinthiens : « Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds. »
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Complément
On peut reconstituer le déroulement du sacre des rois à partir des descriptions qu’en donnent plusieurs livres de la Bible, en particulier les livres des Rois et des Chroniques, à propos des sacres de Salomon et de Joas.

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DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens 11, 23-26

Frères

23 j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur,
et je vous l’ai transmis :
la nuit où il était livré,
le Seigneur Jésus prit du pain,
24 puis, ayant rendu grâce,
il le rompit, et dit :
« Ceci est mon corps, qui est pour vous.
Faites cela en mémoire de moi. »
25 Après le repas, il fit de même avec la coupe,
en disant :
« Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang.
Chaque fois que vous en boirez,
Faites cela en mémoire de moi. »
26 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain
et que vous buvez cette coupe,
vous proclamez la mort du Seigneur,
jusqu’à ce qu’il vienne.

« Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition. » Saint Paul nous dit ici le véritable sens du mot « tradition » : non pas seulement une habitude qu’il faut respecter, mais un dépôt précieux que nous nous transmettons fidèlement de génération en génération… Si nous sommes croyants aujourd’hui, c’est parce que depuis deux mille ans, les Chrétiens, à toute époque, ont fidèlement transmis le trésor qu’ils portaient ; comme dans une course de relais, on se transmet ce qu’on appelle le « témoin ». Et si la transmission est fidèle, on peut dire que la tradition nous vient du Seigneur : « Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur ». Quand nous transmettons à notre tour le dépôt précieux de la foi, nous avons le devoir de vérifier qu’il vient bien du Seigneur et non pas de nos petites idées personnelles.
C’est cette transmission fidèle qui construit progressivement le Corps du Christ au long de l’histoire de l’humanité ; cette transmission n’est pas un savoir intellectuel, elle est l’entrée dans le mystère du Christ et notre fidélité se mesure à notre manière de vivre : or justement, Paul s’inquiète des mauvaises habitudes que sont en train de prendre les Corinthiens ; et les quelques versets que nous lisons ici s’inscrivent dans un chapitre où il leur rappelle les exigences de la vie fraternelle. « Je n’ai pas à vous féliciter : lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions… » On peut se demander ce qu’il dirait aujourd’hui en voyant tant de schismes et de divisions parmi les Chrétiens du vingt-et-unième siècle ? Pour lui l’exigence de vivre en communion les uns avec les autres découle directement du mystère de l’Eucharistie.
« La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain » : Paul fait un lien direct entre la Passion du Christ et ce geste ; « il était livré » : là Jésus est passif, il est le jouet d’une trahison, de l’incompréhension, de la haine des hommes… il est livré entre nos mains… Dans les phrases suivantes « il prit du pain… il rendit grâce, il le rompit, il dit… », au contraire, il est actif, il prend l’initiative, il donne un sens à tout ce qui va se passer : il retourne la situation ; de cette conduite de malheur, il va faire le geste suprême de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Et, là, on entend en écho la phrase de Jésus lui-même rapportée par Saint Jean : « Ma vie, on ne me la prend pas, je la donne » (Jn 10,18). De ce contexte de haine et d’aveuglement, il va faire le lieu de l’amour et du partage : « mon corps est pour vous » ; « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang »…Voilà ce qu’est le « pardon » au vrai sens du terme : le don parfait, au sens de parachevé, par-delà la haine… Et par là même, il montre la puissance de l’amour, qui est seul capable de transformer des conduites de mort en source de vie. Seul le pardon est capable de ce miracle. « Il est vraiment grand le mystère de la foi » comme nous le disons à chaque Eucharistie.
Quand il lit le mystère de la foi à ce niveau-là, Paul ne peut qu’être scandalisé de l’écart entre la profondeur de ce mystère et la mesquinerie de la conduite des Corinthiens. Je vous rappelle le reproche que leur faisait Paul : « Quand vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est ivre. » (1 Co 11, 20). On ne s’étonne pas que ce texte nous soit proposé justement le jour de la fête du Corps du Christ : nous sommes aujourd’hui ce Corps du Christ en train de grandir.
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur. » Nous proclamons sa mort : c’est-à-dire que nous proclamons son témoignage d’amour jusqu’au bout ; comme le dit la très belle prière eucharistique de la Réconciliation, nous proclamons que « ses deux bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance » (entre Dieu et l’humanité). Quand nous « proclamons sa mort », nous nous engageons donc résolument dans la grande œuvre  de réconciliation et d’Alliance inaugurée par Jésus.
Saint Paul termine par cette phrase : « Vous proclamez sa mort jusqu’à ce qu’il vienne ». Ce « jusque-là » dit notre impatience. Le peuple chrétien est tendu vers la venue du Christ ; nous sommes le peuple de l’attente. Cette attente, nous la disons à chaque Eucharistie : « Viens, Seigneur Jésus », c’est la dernière phrase de l’acclamation après la Consécration. Mais aussi dans le Notre Père : « Que ton règne vienne ». Et si Jésus nous invite à redire si souvent cette prière, c’est pour nous éduquer à l’espérance : pour que nous devenions des impatients de son Règne, de sa venue.
Dernière remarque : Paul dit « jusqu’à ce qu’il vienne » et non pas « jusqu’à ce qu’il revienne ». Nous n’attendons pas le retour du Christ comme s’il était parti quelque part loin de nous et qu’il devait revenir. Il n’est pas parti quelque part loin de nous ! Il est avec nous « tous les jours jusqu’à la fin des temps » comme il nous l’a promis (Mt 28, 20). Mais nous attendons sa VENUE au sens où l’on dit « Le Dieu qui est, qui était et qui vient » : il ne cesse de venir au sens où sa Présence agissante accomplit peu à peu le grand projet prévu dès avant la création du monde, pour peu que nous acceptions d’y collaborer.
Le dernier mot de la Bible, dans l’Apocalypse, c’est justement « Viens, Seigneur Jésus ». Le début du livre de la Genèse nous disait la vocation de l’humanité appelée à être l’image et la ressemblance de Dieu, donc destinée à vivre d’amour, de dialogue, de partage comme Dieu lui-même dans sa Trinité. Le dernier mot de la Bible nous dit que le projet se réalise en Jésus-Christ. Quand nous disons « Viens Seigneur Jésus », nous appelons de toutes nos forces le jour où il nous rassemblera tous des quatre coins du monde pour ne faire qu’un seul Corps.

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EVANGILE – selon Saint Luc 9, 11-17

En ce temps-là,
11 Jésus parlait aux foules du règne de Dieu,
et guérissait ceux qui en avaient besoin.
12 Le jour commençait à baisser.
Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent :
« Renvoie cette foule :
qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs
afin d’y loger et de trouver des vivres ;
ici nous sommes dans un endroit désert. »
13 Mais il leur dit :
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Ils répondirent :
« Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons.
À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture
pour tout ce peuple. »
14 Il y avait environ cinq mille hommes.
Jésus dit à ses disciples :
« Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
15 Ils exécutèrent cette demande
et firent asseoir tout le monde.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel,
il prononça la bénédiction sur eux,
les rompit
et les donna à ses disciples
pour qu’ils les distribuent à la foule.
17 Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ;
puis on ramassa les morceaux qui leur restaient :
cela faisait douze paniers.

Pour la fête du Corps et du Sang du Christ, nous lisons un récit de miracle et plus exactement de multiplication des pains : ce choix peut nous surprendre ; Corps et du Sang du Christ, nous pensons aussitôt à l’Eucharistie… et, à première vue, quel lien y a-t-il entre l’Eucharistie et un miracle de multiplication des pains ? Saint Luc, lui-même, pourtant, a très certainement voulu marquer ce lien car il décrit les gestes de Jésus avec les termes mêmes de la liturgie eucharistique : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples. »
Reprenons le texte en le suivant tout simplement : la première phrase, d’abord, « Jésus parlait du règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin ». Il annonce le règne de Dieu par ses paroles et par ses actes. La multiplication des pains intervient tout de suite après : c’est donc qu’elle s’inscrit dans ce contexte : la multiplication des pains, aussi, c’est le règne de Dieu en actes ; nourrir ceux qui ont faim, c’est faire naître le règne de Dieu. (On sait à quel point Luc aime insister sur la nécessaire cohérence entre les paroles et les actes).
« Le jour commençait à baisser » : les disciples ont souci de ces gens qui vont se laisser surprendre par la nuit ; très sagement ils suggèrent la solution : il faut disperser cette foule, renvoyer tout le monde ; chacun pourra régler son problème de logement et de nourriture ; on trouvera bien le nécessaire dans les environs… apparemment, à en croire le texte de Luc, c’était envisageable. Mais Jésus ne retient pas cette solution de dispersion : on peut se demander pourquoi ? Peut-être le Règne de Dieu qu’il annonce ne cadre-t-il pas avec des solutions de dispersion ? Le Royaume de Dieu est un mystère de rassemblement, nous le savons ; il ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Et Jésus dit sa solution à lui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » ; les disciples ont dû être un peu surpris ! Sa solution, elle est facile à dire, mais comment faire ? Ils sont réalistes, eux : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons » ; cela pourrait aller pour une famille, peut-être, mais pour cinq mille hommes, c’est dérisoire. Ils ont raison, cent fois raison… à vues humaines. Mais pourtant, si Jésus leur dit cette phrase plutôt surprenante, ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras ; jamais Jésus ne cherche à mettre quiconque dans l’embarras : ils le savent bien ; s’il leur dit de nourrir eux-mêmes la foule, c’est qu’ils en ont les moyens.
Alors ils ont l’idée d’une deuxième solution : nous pourrions « aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce monde ». C’est déjà beaucoup mieux ; ce n’est pas une solution de dispersion ; les disciples sont prêts à jouer les intendants, à se mettre au service de cette foule. Mais apparemment, cela ne convient pas encore : Jésus ne les laisse pas partir faire les courses. Visiblement, il a une autre solution ; il ne leur fait pas de reproche, il leur dit simplement : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante ». Il choisit donc la solution du rassemblement ; on peut remarquer cependant que si le règne de Dieu est un rassemblement, ce n’est pas une foule indistincte, c’est un rassemblement organisé ; une communauté de communautés, un rassemblement de communautés distinctes, si l’on préfère.
Il « bénit » les pains : ce n’est pas un rite magique sur le pain ; c’est reconnaître le pain comme don de Dieu et lui demander de savoir l’utiliser pour le service des affamés. Reconnaître le pain comme don de Dieu, c’est tout un programme ; c’est très exactement le sens de la démarche de la préparation des dons à la Messe : ce que l’on appelait autrefois l’offertoire ; si la Réforme liturgique engagée au Concile Vatican II a remplacé le mot « offertoire » par cette expression « Préparation des dons », c’est pour nous aider à mieux comprendre de quoi il s’agit : ce n’est pas nous qui donnons quelque chose. Dans la formule « Préparation des dons », il faut entendre « Préparation des dons de Dieu ». Quand nous apportons à l’autel du pain et du vin qui sont symboliques de tout le cosmos et de tout le travail de l’humanité, nous reconnaissons que tout est don de Dieu : que nous ne sommes pas propriétaires de tout ce qu’il nous a donné (que ce soit notre avoir matériel, ou nos richesses de toute sorte, physiques, intellectuelles, spirituelles…) ; nous n’en sommes pas propriétaires, nous en sommes intendants : et ce geste répété à chaque Eucharistie va peu à peu nous transformer, et faire de nous réellement des intendants de nos richesses pour le bien de tous. C’est peut-être bien dans ce geste de dépossession que nous pourrions puiser l’audace des miracles : en disant à ses disciples « Donnez-leur vous-mêmes à manger », Jésus voulait leur faire découvrir qu’ils ont des ressources insoupçonnées… mais à condition de tout reconnaître comme don de Dieu.
Encore une fois, quand Jésus dit « Donnez-leur vous-mêmes à manger », ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras : ils en sont capables, mais ils ne le savent pas, ou ils n’osent pas le croire. Si ce texte nous est proposé à nous, aujourd’hui, à notre tour, c’est que Jésus, devant les affamés du monde entier, nous dit aujourd’hui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Et nous aussi, comme les disciples, avons des ressources que nous ignorons. A condition de reconnaître nos richesses de toute sorte comme don de Dieu et de nous considérer, nous, comme de simples intendants. Encore faut-il nous souvenir d’une chose, nous l’avons vu un peu plus haut : en refusant la solution de dispersion de la foule imaginée par les disciples, Jésus nous montre que le Règne de Dieu ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Alors le lien entre cette multiplication des pains et la Fête du Corps et du Sang du Christ s’éclaire ; c’est l’évangile de Jean qui nous donne la clé : tandis que les trois évangiles synoptiques rapportent l’institution de l’Eucharistie, le soir du Jeudi Saint, avec, chez Luc, l’ordre du Seigneur « Vous ferez cela en mémoire de moi », Saint Jean, lui, raconte le lavement des pieds et la recommandation de Jésus : « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » Ce qui veut dire qu’il y a deux manières indissociables de célébrer le mémorial de Jésus-Christ : non seulement partager l’Eucharistie mais aussi nous mettre au service des autres (service symbolisé par le lavement des pieds), c’est-à-dire, très concrètement, multiplier les richesses du monde pour les partager à tous les hommes.

EGLISE CATHOLIQUE, FETE DIEU, FETE DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST, FETE LITURGIQUE, JESUS CHRIST, SAINT SACREMENT

Fête du Saint-Sacrement

La Fête-Dieu, fête du Saint-Sacrement

 

La Fête du Saint-Sacrement (2e dimanche après 110871907.pngès la Pentecôte) a été instituée au Moyen-Age pour commémorer la présence de Jésus-Christ dans le sacrement de l’eucharistie.

 

Histoire

Le pape Urbain IV en 1264 rendit la fête du Saint-Sacrement obligatoire pour l’Église universelle, mais cette fête a eu de la peine à s’imposer chez les évêques et les théologiens. Puis elle est devenue une fête très populaire, très célèbre en Espagne. Elle a été supprimée dans les pays protestants, mais cependant gardée par l’Église anglicane. Cette fête était appelée fête du Corpus Christi ou Fête du Saint-Sacrement. Le nom de Fête-Dieu n’existe qu’en français.

La procession de la Fête-Dieu

Procession-de-la-Fête-Dieu-par-Pellerin

Le pape Jean XXII en 1318 a ordonné de porter l’eucharistie, le jour de la Fête du Saint-Sacrement (Fête-Dieu), en cortège solennel dans les rues et sur les chemins pour les sanctifier et les bénir. C’est à ce moment qu’apparaît l’ostensoir. Elle se répand dans tout l’occident aux XIV° et XV° siècles. Le concile de Trente (1515-1563) approuve cette procession de la Fête-Dieu qui constitue une profession publique de foi en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Le défilé du Saint-Sacrement est encore très populaire en Italie et en Espagne. Mais en France, la procession de la Fête-Dieu se fait rarement, sauf dans de nombreux villages du Pays Basque.

 

Description de la procession de la Fête-Dieu

Pendant la procession de la Fête-Dieu, le prêtre portait l’eucharistie au milieu des rues et des places richement pavoisées de draperies et de guirlandes. On abritait le Saint sacrement sous un dais somptueux porté par quatre notables. On faisait aussi une station à un reposoir, sorte d’autel couvert de fleurs. L’officiant encensait l’eucharistie et bénissait le peuple. On marchait sur un tapis de pétales de rose que des enfants jettent sur le chemin du Saint-Sacrement. Cela constituait un vrai spectacle.

L’ostensoir

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Un prêtre portait l’eucharistie dans l’ostensoir sous un dais souvent tenu par quatre personnes. Parfois l’ostensoir était sur un char tiré par deux chevaux. Au reposoir, l’officiant encensait l’eucharistie et bénissait le peuple avec l’ostensoir. L’ostensoir est un objet liturgique destiné à contenir l’hostie consacrée, à l’exposer à l’adoration des fidèles et à les bénir.

 

Le reposoir de la Fête-Dieu

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Le reposoir de la procession de la Fête-Dieu est un temps fort de l’adoration du Saint-Sacrement. Le cortège de la Fête Dieu fait une station à un reposoir, sorte d’autel décoré ou couvert de fleurs. Au reposoir, l’officiant encense l’eucharistie et bénit le peuple avec l’ostensoir. Le reposoir peut être situé en plein air ou dans une salle. Sur le trajet il y en a parfois plusieurs. Après une station à un reposoir, on se rendait à un autre reposoir.

 

Quel est le sens de la Fête du Corps et du Sang du Christ ?

Depuis la réforme liturgique du concile Vatican II, la Fête Dieu est appelée « Fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ ». La Fête du Corps et du Sang du Christ commémore l’institution du sacrement de l’eucharistie. Elle est un appel à approfondir le sens de l’eucharistie et sa place dans notre vie. Cette fête est la célébration du Dieu d’amour qui se révèle en donnant son corps et son sang, en se donnant à nous comme nourriture de vie éternelle. Le sens de la fête du corps et du sang du Christ est un peu différent de celui de la Fête Dieu qui était plus centrée sur l’adoration de la présence réelle du Christ.

Messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ

La messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ (fête de Corpus Christi) est dite en ornement blanc. La procession a presque complètement disparu. Au cours de la messe, on est habituellement invité à communier au corps et au sang comme le Jeudi saint. On fait souvent la première communion le jour de la Fête du Corps et du Sang du Christ.

 

Date de la Fête du Corps et du Sang du Christ

La date de la Fête du Corps et du Sang du Christ (fête de Corpus Christi), comme la date de la Fête du Saint-Sacrement ou la date de la Fête-Dieu, est en principe le jeudi qui suit la fête de la Sainte-Trinité c’est-à-dire soixante jours après Pâques. Mais en France, depuis le concordat de 1801 et dans plusieurs pays, la Fête du Corps et du Sang du Christ est repoussée au dimanche qui suit la Sainte-Trinité en vertu d’un indult papal pour permettre la participation de tous les fidèles. En effet ce jeudi n’est pas un jour férié en France alors qu’il l’est dans certains pays comme la Belgique, la Suisse, certaines parties de l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, le Portugal, l’Espagne.

Source : Cybercuré
Dossier complet à retrouver sur le site Cybercuré

 

Fête du Saint-Sacrement

SOMMAIRE

La Fête-Dieu, Fête du Saint-Sacrement

La procession de la Fête-Dieu

Fête du Corps et du Sang du Christ

La Fête-Dieu, Fête du Saint-Sacrement

 

  1. Origine de la Fête du Saint-Sacrement

L’origine de la Fête du Saint-Sacrement remonte au XIII° siècle. Jusque là, il n’y avait ni office ni exposition du Saint-Sacrement. On conservait seulement la Sainte réserve pour les mourants et les malades. Actuellement, c’est la situation dans l’Église orthodoxe. La fête du Corpus Cristi (Fête-Dieu) est apparue au XIII° siècle à la suite d’une vision qu’a eu vers 1210 une religieuse, sainte Julienne de Cornillon du diocèse de Liège. Le premier formulaire d’une messe en l’honneur du Saint-Sacrement a été composé en 1246 dans le diocèse de Liège. Puis on a utilisé un nouveau formulaire, l’œuvre de saint Thomas d’Aquin pour la Fête du Saint-Sacrement.

  1. Histoire de la Fête du Saint-Sacrement

Le pape Urbain IV en 1264 rendit la fête du Saint-Sacrement obligatoire pour l’Église universelle, mais cette fête a eu de la peine à s’imposer chez les évêques et les théologiens. Puis elle est devenue une fête très populaire, très célèbre en Espagne. Elle a été supprimée dans les pays protestants, mais cependant gardée par l’Église anglicane. Cette fête était appelée fête du Corpus Christi ou Fête du Saint-Sacrement. Le nom de Fête-Dieu n’existe qu’en français.

  1. Prière pour la Fête du Saint-Sacrement

Mon Seigneur et mon Dieu,
je me prosterne humblement
et vous adore.
Je me sens impuissant à considérer
votre immense bonté,
votre amour infini dans la sainte Hostie.
Puis je me reconnais incapable
d’égaler ma gratitude
à cet incompréhensible bienfait,
plus je vous supplie avec instance
de mettre vous-même dans mon cœur,
les sentiments qui me manquent.
Faites que votre amour me détache
du monde et de moi-même,
et me suggère les paroles
qui peuvent mieux vous exprimer
mon désir de vous aimer et d’être,
à la vie, à la mort,
tout à votre divin Cœur.

Il y a beaucoup de prières pour la Fête du Saint-Sacrement.

La procession de la Fête-Dieu

  1. Historique de la procession de la Fête-Dieu

Le pape Jean XXII en 1318 a ordonné de porter l’eucharistie, le jour de la Fête du Saint-Sacrement (Fête-Dieu), en cortège solennel dans les rues et sur les chemins pour les sanctifier et les bénir. C’est à ce moment qu’apparaît l’ostensoir. Elle se répand dans tout l’occident aux XIV° et XV° siècles. Le concile de Trente (1515-1563) approuve cette procession de la Fête-Dieu qui constitue une profession publique de foi en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Le défilé du Saint-Sacrement est encore très populaire en Italie et en Espagne. Mais en France, la procession de la Fête-Dieu se fait rarement, sauf dans de nombreux villages du Pays Basque.

  1. Description de la procession de la Fête-Dieu

Pendant la procession de la Fête-Dieu, le prêtre portait l’eucharistie au milieu des rues et des places richement pavoisées de draperies et de guirlandes. On abritait le Saint sacrement sous un dais somptueux porté par quatre notables. On faisait aussi une station à un reposoir, sorte d’autel couvert de fleurs. L’officiant encensait l’eucharistie et bénissait le peuple. On marchait sur un tapis de pétales de rose que des enfants jettent sur le chemin du Saint-Sacrement. Cela constituait un vrai spectacle.

  1. L’ostensoir

Un prêtre portait l’eucharistie dans l’ostensoir sous un dais souvent tenu par quatre personnes. Parfois l’ostensoir était sur un char tiré par deux chevaux. Au reposoir, l’officiant encensait l’eucharistie et bénissait le peuple avec l’ostensoir. L’ostensoir est un objet liturgique destiné à contenir l’hostie consacrée, à l’exposer à l’adoration des fidèles et à les bénir.

  1. Le reposoir de la Fête-Dieu

Le reposoir de la procession de la Fête-Dieu est un temps fort de l’adoration du Saint-Sacrement. Le cortège de la Fête Dieu fait une station à un reposoir, sorte d’autel décoré ou couvert de fleurs. Au reposoir, l’officiant encense l’eucharistie et bénit le peuple avec l’ostensoir. Le reposoir peut être situé en plein air ou dans une salle. Sur le trajet il y en a parfois plusieurs. Après une station à un reposoir, on se rendait à un autre reposoir.

  1. Renouveau de la procession du Saint-Sacrement

L’archevêché de Paris veut remettre à l’honneur la procession du Saint sacrement et organise des cortèges pour la fête du corps et du sang du Christ. En 2007, 5.000 personnes s’étaient retrouvées à Notre-Dame pour une veillée de prière puis une procession du Saint sacrement à Montmartre. En 2008, l’archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, a présidé samedi une veillée à Saint-Augustin (VIII° siècle), a suivi une marche dans la nuit jusqu’à la basilique du Sacré-Coeur à Montmartre (XVIII° siècle) qui est restée ouverte toute la nuit. Le lendemain, dimanche, une vingtaine de paroisses parisiennes ont marqué cette fête de l’Eucharistie. En 2008, il y a une procession du Saint sacrement de l’Église Notre-Dame de Clignancourt au Sacré-Cœur de Montmartre. Les enfants précèdent le Saint Sacrement avec pétales de fleurs et bannières comme à la traditionnelle procession de la Fête Dieu. Ce renouveau a lieu aussi dans d’autres villes, par exemple à Toulon.

Documents

Histoire de la Fête-Dieu

Coutumes et traditions : cortège de la Fête à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône)

On voit le dais et le char dans les images de la Fête-Dieu.

La cortège de la Fête-Dieu est faite aussi par la Fraternité Saint-Pie X avec un char sur lequel est fixé l’ostensoir. Le char est tiré par deux chevaux. La majesté du cortège est faite pour susciter l’adoration du Saint-Sacrement.

Le reposoir est parfois situé à l’extérieur dans un endroit bien visible, comme en haut d’un escalier ou dans une salle plus recueillie.

 

Fête du Corps et du Sang du Christ

  1. Sens de la Fête du Corps et du Sang du Christ

Depuis la réforme liturgique du concile Vatican II, la Fête Dieu est appelée « Fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ ». La Fête du Corps et du Sang du Christ commémore l’institution du sacrement de l’eucharistie. Elle est un appel à approfondir le sens de l’eucharistie et sa place dans notre vie. Cette fête est la célébration du Dieu d’amour qui se révèle en donnant son corps et son sang, en se donnant à nous comme nourriture de vie éternelle. Le sens de la fête du corps et du sang du Christ est un peu différent de celui de la Fête Dieu qui était plus centrée sur l’adoration de la présence réelle du Christ.

  1. Messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ

La messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ (fête de Corpus Christi) est dite en ornement blanc. La procession a presque complètement disparu. Au cours de la messe, on est habituellement invité à communier au corps et au sang comme le Jeudi saint. On fait souvent la première communion le jour de la Fête du Corps et du Sang du Christ.

  1. Date de la Fête du Corps et du Sang du Christ

La date de la Fête du Corps et du Sang du Christ (fête de Corpus Christi), comme la date de la Fête du Saint-Sacrement ou la date de la Fête-Dieu, est en principe le jeudi qui suit la fête de la Sainte-Trinité c’est-à-dire soixante jours après Pâques. Mais en France, depuis le concordat de 1801 et dans plusieurs pays, la Fête du Corps et du Sang du Christ est repoussée au dimanche qui suit la Sainte-Trinité en vertu d’un indult papal pour permettre la participation de tous les fidèles. En effet ce jeudi n’est pas un jour férié en France alors qu’il l’est dans certains pays comme la Belgique, la Suisse, certaines parties de l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, le Portugal, l’Espagne.

Pour la date de la Fête du Corps et du Sang du Christ, voir le calendrier liturgique

  1. Textes, lectures de la messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ

Les textes et les lectures de la messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ (fête de Corpus Christi) sont différents pour les années A, B et C.

Fête du Corps et du Sang du Christ, année A (2008, 2011)

Année B (2009,2012)

Année C (2010,2013)

  1. Homélies de la messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ

Les homélies de la messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ ( fête de Corpus Christi ) sont différentes, comme les lectures, pour les années A, B et C.

  1. Prière universelle de la messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ

Voici un exemple de prière universelle de la messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ centrée sur le pain de la parole et le pain de l’amour, nourriture qui fait vivre.

Tout le monde a besoin de pain pour vivre. Le pain matériel, pour nourrir le corps. Le pain de la Parole, pour nourrir l’âme. Et le pain de l’amour, pour nourrir le cœur. Laissons monter vers le Seigneur notre prière et demandons-lui de combler toutes nos faims.

Dieu très-haut, écoute-nous.

Ô Seigneur, viens au secours des affamés ; accorde-leur le pain sans lequel la vie n’est plus possible.

Ô Dieu de la vie, viens au secours des assoiffés de sens : conduis-les vers les puits d’eau vive.

Ô Père de toute bonté, viens en aide à tous ceux et celles qui, partout dans le monde, luttent contre la faim : donne-leur le courage nécessaire à leurs efforts.

Ô Roi du ciel et de la terre, viens en aide à ceux et celles qui cherchent à transmettre du courage aux désespérés de toutes sortes : accorde-leur d’être de véritables témoins de sens.

Dieu de tendresse et d’amour, toi qui ne cesses de nourrir ton peuple avec générosité afin qu’il parvienne là où tu veux le conduire, entends notre prière : accorde à tous tes enfants la nourriture qui fait vivre. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. Amen.

Autre Prière universelle de la messe de la Fête du Corps et du Sang du Christ

Refrain : Seigneur nourris le monde du pain de ton amour

 

Procession de la Fête Dieu
à Aix (Bouches-du-Rhône)

(D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1836)

 

Cette procession avait été instituée, vers l’an 1462, par le roi René. Il avait emprunté, pour en faire un spectacle magnifique, tout ce que la verve poétique de ce temps savait mêler de sacré et de profane, d’histoire ancienne et d’histoire moderne. Le lundi de la Pentecôte, avait lieu la nomination des principaux chefs de la fête : le roi de la Basoche, le prince d’Amour, l’abbé de la Jeunesse, et quelques autres grands dignitaires.

 

René d’Anjou

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Le jour de la Trinité, étaient élus les officiers subalternes, et tous ceux qui voulaient prendre part à la cérémonie se faisaient inscrire. Ils parcouraient la ville en chantant et dansant, s’arrêtant devant les maisons de belle apparence, d’où on leur jetait quelques pièces de monnaie.

La veille de la grande procession avait lieu le passado ; vers midi, les bâtonniers, après avoir préalablement entendu la messe à la cathédrale , parcouraient la ville au pas de course, musique en tête, s’arrêtant à chaque coin de rue pour donner aux passants le spectacle de leur adresse. Puis ils se rendaient sur le Cours où avait lieu le lou gué, c’est-à-dire la distribution des costumes pour le lendemain. Le prévôt, accompagné des échevins, proclamait le nom des dieux de l’Olympe, qui venaient successivement se ranger près de lui.

Le lendemain, jour de la Fête-Dieu , la procession se mettait en marche au son des cloches à grande volée. D’abord se présentaient quatre bâtonniers chargés de rubans aux couleurs, soit de l’abbé de la Jeunesse, soit du roi de la Basoche, suivant qu’ils appartenaient à l’un ou l’autre de ces deux chefs ; puis se présentaient les ateliers du comte de Provence, portant chacun une torche.

Ils précédaient la Renommée, montée sur un cheval, que conduisaient quatre sampodophores (porteurs de torches) ; le costume de la déesse aux cent voix était une robe jaune sur laquelle étaient peintes les armes des principaux seigneurs provençaux ; deux ailes peintes également en jaune sortaient de la robe par deux fentes pratiquées aux épaules ; sa coiffure était un bonnet également jaune et couvert de plumes.

Deux groupes suivaient la Renommée : le premier se composait des chevaliers du Croissant, ordre militaire institué par le roi René. Cet ordre, célèbre dans les fastes de l’histoire de Provence, avait une armure ainsi qu’on la portait en ces temps ; un croissant que les chevaliers avaient sur la poitrine et à leurs casques, indiquait que leur valeur devait aller toujours en croissant, et les distinguait des autres guerriers. Une musique militaire les séparait du duc et de la duchesse d’Urbin, montés sur des ânes. Les figures grotesques de ces malheureux princes rappelaient un des trophées de René, qui vainquit Urbin en 1460. La duchesse d’Urbin était la fille d’Alexandre Sforce, que le duc avait épousée en 1459, après la mort de Gentile de Braccaleone, sa première femme.

Les vociférations et les railleries du peuple accueillaient toujours l’image de ce général, qui, pour avoir été vaincu une fois, n’en était pas moins un des plus remarquables de son époque. Momus suivait ces deux groupes ; son vêtement était chamarré de mille couleurs et couvert de grelots ; d’une main il balançait la marotte sur la tête de la foule, et de l’autre il tenait son masque.

Mercure l’accompagnait. Ce dieu, en cette circonstance, ne représentait pas le protecteur du commerce et de l’industrie, mais seulement celui des voleurs. A cet effet , il s’appuyait sur la Nuit qui le couvrait de son manteau noir parsemé d’étoiles et de pavots.

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Principale entrée de la ville d’Aix,
par A. Meunier, en 1792

 

Un charivari, réunion de bruits aigus et discords cherchant à imiter les pleurs et les grincements de dents de l’enfer, annonçait le noir Pluton. Cinq groupes différents composaient son cortège : le premier était celui des Razcassetos ; c’étaient les lépreux de l’Écriture : ils étaient tous munis de peignes, de brosses, de ciseaux et d’éponges, s’occupant sans cesse à brosser, peigner et laver un d’entre eux, qui cherchait vainement à se soustraire à leurs bons offices.

Lou jouec dou cat paraissait après les Razcassetos. Moïse portait les tables de la loi ; son front était orné des deux rayons lumineux que lui donne la tradition. Aaron était près de lui, et cherchait à expliquer la loi divine aux Israélites ; mais ceux-ci se moquaient des paroles du grand-prêtre, et dansaient autour du veau d’or. Un d’entre eux tenait un jeune chat qu’il lançait en l’air et ressaisissait dans sa chute avec beaucoup d’adresse, c’est ce qui faisait donner à ce groupe le nom de jeu de chat, lou jouec dou cat. Enfin Pluton, Proserpine, l’accompagnaient, tous deux vêtus de robes noires parsemées de flammes ; d’une main, ils avaient leurs sceptres d’ébène, et de l’autre les clefs du sombre empire ; les démons les entouraient formant devant et derrière des danses diaboliques.

Le quatrième groupe représentait le pichoum jouec déis diables (petit jeu des diables). Un enfant vêtu de blanc figurait une âme, qu’un ange conduisait par la main , lui montrant la croix. Des diables cherchaient toujours à frapper de leurs masses ou de leurs fouets la malheureuse âme ; mais les coups retombaient sur l’ange dont le dos était vraisemblablement rembourré. Le grand jeu des diables suivait le petit, et terminait le cortège du Dieu des enfers ; Hérode, revêtu des insignes de la royauté, était en butte à la fureur des démons, qui le harcelaient à coups de fourches et de piques, faisant sonner insolemment leurs grelots autour de sa tête.

La diablesse se faisait remarquer au milieu d’eux ; c’était une femme habillée dans le goût le plus moderne, personnification de la coquetterie. Les dieux de la mer suivaient ceux de l’enfer ; leurs costumes étaient bleu clair, ainsi qu’est l’eau azurée ; ils entouraient Neptune, dont la main était armée du redoutable trident ; les vents tonnaient autour de lui une danse animée.

Une musique champêtre annonçait les dieux de la terre ; les nymphes, vêtues de robes vertes comme les feuilles des bois, mêlaient leurs danses avec les satyres ; ceux-ci avaient les jambes couvertes de peaux bigarrées ; le haut de leur corps était couvert d’un gilet dont la couleur imitait celle de la chair ; une longue queue et des cornes complétaient le costume. Pan, habillé de même, les suivait en jouant de la flûte.

Ce char, couvert de pampres et de feuilles vertes, annonçait Bacchus : c’était en effet lui qui était assis sur ce tonneau ; d’une main il tenait une bouteille, et de l’autre une coupe. Il se versait à boire, et dès qu’il avait trempé ses lèvres dans la tasse, elle lui était arrachée par les faunes qui composaient sa suite, et qui la vidaient. Aussi cette partie de la procession était-elle une des plus gaies. Mars et Minerve suivaient Bacchus ; le premier portait le costume des chevaliers au temps de Louis XI, et la seconde celui des dames de la cour. Elle tenait en outre la lance et la tête de Méduse.

 

Eglise Saint-Jean, à Aix

Eglise-Aix

Venaient ensuite les chèvaouz frux  (chevaux fringants). Cette partie de la procession était certainement la plus curieuse. Des chevaliers de la cour de René exécutaient debout sur leurs chevaux des exercices, comme on en voit chez Franconi ; mais il paraît que ces seigneurs n’avaient pas la même adresse que les écuyers de dernier car, dans une de ces processions, plusieurs d’entre eux tombèrent et furent tués. Il fut décidé alors qu’on les remplacerait par des hommes qui auraient des chevaux de carton attachés à leurs ceintures, et qui répéteraient d’une manière moins dangereuse les exercices de leurs devanciers.

Diane et Apollon suivaient ces redoutables cavaliers ; Diane portait son arc et ses flèches ; Apollon, sa lyre harmonieuse et le coq matinal. Les Heures leur succédaient se tenant par la main. Le groupe suivant représentait la visite de la reine de Saba au grand roi ; elle le saluait avec des rameaux verts et en balançant son corps de droite à gauche. Salomon, pour lui faire honneur, exécutait devant elle une danse vive et animée, abaissant sa redoutable épée à la pointe de laquelle était attaché le castlet (petit château) surmonté de cinq girouettes ; ce castlet figurait le temple que ce monarque éleva. Les femmes de la reine la suivaient tenant chacune une coupe, présent du saint roi.

Les pichnoux dansaires et les grands dansaires, deux groupes de danseurs, précédaient le char des dieux. Celui-ci magnifiquement orné, couvert des tapis les plus riches, conduit par six superbes chevaux blancs richement caparaçonnés, supportait plusieurs trônes : sur le plus élevé était Jupiter, les foudres en main ; Junon était à ses pieds, elle caressait le paon son oiseau privilégié ; Vénus et l’Amour étaient assis près d’elle ; les Jeux et les Ris entouraient le char.

Derrière étaient les trois parques, Clotho, Lachésis et Atropos, roulant, filant et coupant les jours des mortels. Hérode les suivait ; il présidait au massacre des Innocents. Ses gardes, armés de fusils, tiraient en l’air, et une douzaine d’enfants se jetaient à terre en poussant de grands cris. Les Mages, les Apôtres, les Evangélistes figuraient aussi dans cette procession ; elle était terminée par le prince d’Amour, l’abbé de la Jeunesse et le roi de la Basoche. René avait personnifié, dans ces trois chefs de la procession, la noblesse, le clergé et le peuple ; tous trois marchaient sur la même ligne ; tous trois avaient un cheval de la même couleur et de la même taille ; tous trois avaient une même suite. En cette circonstance, mais en celle-là seule, se retrouvait l’égalité.

Telle était la procession d’Aix en 1490, et déjà quelques personnages, tels que Adam, Eve, Caïn, Abel, les Patriarches, etc., étaient supprimés. La procession du Saint-Sacrement, ainsi qu’elle était observée il y a encore quelques années à Paris, suivait ce cortège. En 1645, et principalement en 1680, les archevêques de la ville voulurent supprimer les scènes profanes de cette cérémonie ; le peuple mécontent menaça de brûler l’archevêché, et les prélats renoncèrent à leur censure. La fête continua donc sans obstacle jusqu’en 1789. A ce moment, la Révolution, qui renversait toutes les cérémonies du culte catholique, abolit aussi la procession d’Aix : elle fut reprise à l’époque du concordat ; mais alors elle était bien déchue de son ancienne bizarrerie.

 

https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article1691

CHJRISTIANISME, DIEU, EGLISE CATHOLIQUE, ESPRIT SAINT, JESUS CHRIST, JESUS-CHRIST, SAINT ESPRIT

La sainte Trinité

Qu’est ce que la Trinité ?

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Les chrétiens sont baptisés « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Quand ils commencent leur prière, ils se marquent du signe de la croix sur le front, le cœur et les épaules en invoquant Dieu : Au Nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit : c’est la Trinité.

L’homme n’est pas capable d’imaginer un Dieu unique qui existe en trois personnes. C’est Dieu qui nous a révélé ce mystère de son amour par l’envoi de son Fils et du Saint-Esprit. Jésus nous a révélé que Dieu est « Père », en nous montrant d’une façon unique et originale, que Lui-même n’existe que par son Père. Jésus est un seul Dieu avec le Père. Jésus a promis à ses apôtres – les douze hommes qu’Il a choisis et envoyés – le don de l’Esprit Saint. Il sera avec eux et en eux pour les instruire et les conduire « vers la vérité tout entière » (Jean 16, 13). Ainsi, Jésus nous le fait connaître comme une autre personne divine.

La Trinité est Une : nous ne croyons pas en trois dieux, mais en un seul Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Chacune des trois personnes est Dieu tout entier. Chacune des trois personnes n’existe qu’en union avec les deux autres dans une parfaite relation d’amour. Ainsi toute l’œuvre de Dieu est l’œuvre commune des trois personnes et toute notre vie de chrétiens est une communion avec chacune des trois personnes.

Source : Petit guide de la foi, Mgr Vingt-Trois, éd. le Sénevé.

 

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Qui est la Trinité ?

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S’il y a quelque chose de difficile à comprendre dans la foi chrétienne, c’est bien le mystère d’un seul Dieu en trois personnes..

Croire en un Dieu unique, et aussi relations en lui-même au point d’être trois, c’est tout de même un étrange mystère. Et ce d’autant plus que le mot n’apparaît pas dans le vocabulaire biblique. On raconte que saint Augustin, auteur d’un magnifique Traité sur la Trinité, vit un jour un ange qui essayait de mettre toute l’eau de la mer dans un seul petit coquillage. Lorsque l’évêque d’Hippone lui faisait remarquer la difficulté de son entreprise, l’ange lui répondit que cela lui serait plus facile que de vouloir épuiser, avec ses seules ressources de la raison humaine, le mystère de la Trinité. Pourtant, la Bible n’est pas muette à ce propos.

Au tout début du livre de la Genèse, Abraham reçoit la visite du seigneur sous la forme de trois mystérieux personnages. Le texte de la Bible alterne singulier et pluriel au point que l’hospitalité d’Abraham devint, pour les chrétiens, le symbole par excellence et la préfiguration de la Trinité. Les évangiles eux aussi connaissent les trois termes : le Père, le Fils et l’Esprit, pour désigner Dieu. Les textes les plus clairs à cet égard sont ceux de l’annonciation, du baptême de Jésus et, à la fin de l’Évangile de Matthieu, de l’envoi en mission.

Divinité une et trine

Mais il faudra plus de trois siècles pour que le mot Trinité apparaisse, sous la plume d’Athanase d’Alexandrie. Le terme, formé à partir du grec « trias », décrit cette réalité étonnante d’une divinité une et trine proposée à la foi des chrétiens. S’agirait-il d’une invention tardive, quelque peu éloignée du message originel de Jésus? N’a-t-on pas « brodé » sur Dieu?  Pour se convaincre du contraire, il faut revenir à l’histoire des premiers chrétiens. Juifs avant tout, ils partagent le monothéisme ombrageux d’Israël face à l’idolâtrie régnante. Ils ont donc assez logiquement du mal à rendre compte, par des concepts, de l’expérience vécue avec Jésus.

Sa résurrection est le meilleur gage de sa divinité, mais il ne nie pas l’existence d’un Créateur et Père, au contraire. Ainsi Jésus est vraiment Fils de Dieu et il envoie aux apôtres un Défenseur (Paraclet), l’Esprit, qui leur met, au cœur et sur les lèves, les paroles de vérité et de vie. Mais il existe une autre source de la foi : la liturgie. Le baptême n’est-il pas donné, selon Matthieu, « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit? ». Ne commençons-nous pas nos prières par un signe de croix qui est fait « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit? ».

La liturgie eucharistique est d’une  grande richesse à cet égard. Les textes des prières qui la composent proclament un mouvement interne à Dieu. Il est don, dans la Création, l’Incarnation et l’action permanente et renouvelée de l’Esprit. Il est amour, et l’amour est tout sauf immobile. Il est vie, et il n’existe pas de vie sans engendrement. Il est impossible au chrétien de se fixer sur une personne de la Trinité, car chacune d’elle réoriente le regard vers une des deux autres. Le croyant est alors en quelque sorte intégré à ce mouvement de vie et d’amour. Ce mouvement perpétuel d’une personne à l’autre de la Trinité montre aussi la divinité du Fils et celle de l’Esprit, ainsi que leur unité au Père.

L’amour absolu

Ni l’un ni l’autre ne sont des intermédiaires entre un Dieu solitaire et ses créatures. Pour contempler l’unité de la Trinité, la voie la plus accessible est de considérer l’amour dans sa forme d’absolue gratuité que nous appelons charité ou agapè. Cet amour désintéressé tend vers l’unité comme tout amour, dans une distance respectueuse de chacun. Lorsque l’amour est divin et donc parfait, il génère ce paradoxe inouï qu’est une unité plurielle. Pour avancer dans la saisie de ce mystère, deux voies s’offrent à nous, celle, simple et sûre, de la liturgie et celle, plus âpre mais indispensable, de l’amour réciproque.

 Le mystère de la Trinité

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C’est en faisant la volonté d’Amour du Père, en conformité avec la vie de Jésus Christ, que nous avons accès au Mystère de Dieu.

Le Père se donne totalement en engendrant son Fils : il ne garde rien qui ne serait une possession personnelle d’où naîtrait une supériorité sur son Fils. Ainsi, le Fils est engendré.

Par contre, le Fils, en se retournant vers son Père, ne garde rien qu’il ne rende à ce Père. Sa filiation est parfaite comme la paternité est totale. Ainsi l’échange d’amour est-il parfait, puisque le Père et le Fils son un : le Père est Père dans les profondeurs du Fils, le Fils est Fils dans les profondeurs du Père ; et cette relation mutuelle est l’Amour des deux, on l’appelle l’Esprit.

Cet Amour, cet Esprit ne peut être autre chose qu’eux-mêmes : si ce lien qui les unit n’était pas une personne, il y aurait en Dieu autre chose que Dieu ! Nous avons du mal à nous représenter ce que peut être cet amour substantiel du Père et du Fils, réalisé par le Don total qu’ils se font d’eux-mêmes. Le Christ nous fait pressentir cependant très clairement ce qu’il est. Cet Esprit sait tout ce que le Père et le Fils savent ; il viendra tout expliquer et tout vivifier de l’intérieur.

L’Esprit Saint au cœur de la Trinité

Il est l’Esprit, celui qui surgit de l’intime et pénètre l’intime ; et il a, par ailleurs, la liberté du vent. C’est pourquoi on l’appelle le Souffle. Il est le Souffle et le Soupir du Père au Fils, et réciproquement.

Il est Cœur de leur relation… Il est la perfection du Don, il est l’Amour. En lui, finalement, nous est révélée l’essence même de Dieu, qui est d’être Amour… Une fois arrivé à ce point, il semble inutile de cherche à expliquer la profondeur de Dieu. L’amour met en silence. Tout le reste est affaire d’intelligence spirituelle !

Mystère finalement très simple, car nous le connaissons en y pénétrant avec le Christ. Dès l’instant où nous croyons en lui, le Christ nous introduit dans l’univers de Dieu… C’est en faisant la volonté du Père, en conformité avec la vie du Fils, que nous avons accès au Mystère de Dieu.

DICTIONNAIRE, ENCYCLOPEDIE, JESUS CHRIST, JESUS L 'ENCYCLOPEDIE, JESUS-CHRIST, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION

Jésus, l’encyclopédie

Jésus, l’encyclopédie

Sous la direction de Joseph Doré et Christine Pedotti

Paris, Albin Michel, 2017. 846 pages

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Jésus donne de ses nouvelles

Exploration rigoureuse de la figure centrale du christianisme, « Jésus. L’encyclopédie » soulève d’inépuisables questions : qui était le Christ ? Quelle place occupe-t-il aujourd’hui ? 

Disons-le d’emblée. Que celui qui s’interroge sur l’existence ou la non-existence de Jésus passe son chemin. Cette question est volontairement mise entre parenthèses dans la magistrale encyclopédie réalisée sous la férule de Joseph Doré et Christine Pedotti. Non pas supprimée mais subordonnée à une autre interrogation qui la précède, interrogation à la fois plus actuelle et plus personnelle : « Qui est Jésus ? »

Plus actuelle, car l’existence de Jésus de Nazareth fait l’objet d’un très large consensus scientifique depuis le siècle dernier, point d’aboutissement de deux cents ans de recherches historiques internationales sur la question. Oui, Jésus a existé, c’est un fait attesté par les historiens et aujourd’hui admis par toute personne s’intéressant au sujet de manière objective. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter, par exemple, le livre de l’historien américain Bart D. Ehrman, agnostique à tendance athée, intitulé Did Jesus Exist ? (2012, non traduit). Le « mythe-Jésus » étant ainsi renvoyé aux ténèbres de l’ignorance ou de la mauvaise foi idéologique, il devient possible de se concentrer sur ce que Joseph Doré appelle le « problème-Jésus », dont l’intérêt est de mettre croyants et non-croyants sur un pied d’égalité.

 

Passionnante enquête scientifique sur l’identité de Jésus

C’est dans cette perspective qu’a été conçu Jésus. L’encyclopédie, dont le premier mérite est de rendre accessible au grand public la recherche la plus en pointe. Historiens, théologiens, philosophes et psychanalystes, de toute confession et conviction, sont convoqués pour nous faire entrer dans une passionnante enquête scientifique sur l’identité de Jésus. On se laisse ainsi embarquer dans le cheminement de la « rumeur » de sa résurrection, à laquelle on ne savait quel crédit accorder, à son « récit », c’est-à-dire à la constitution de l’Evangile qui en rend raison, en passant par sa naissance, son baptême, ses gestes, son enseignement, sa condamnation et sa passion.

Cette exploration, qui suit le fil conducteur de l’Evangile de Luc – le plus complet des quatre –, prend la forme de dizaines d’articles à la fois synthétiques et approfondis, encadrés, dans chaque chapitre, par de courtes séquences narratives, régulièrement titrées « On pourrait raconter l’histoire ainsi… », et par des cartes blanches où témoignent notamment des écrivains (François Cheng, Amos Oz, Sylvie Germain…). Le tout est accompagné d’une très belle iconographie, savamment choisie par l’historien d’art François Boespflug, qui rend délectable la lecture de l’ensemble.

 

Décider de lui décidera en même temps de nous-mêmes

Mais il y a plus. « Qui est Jésus ? » est aussi une question éminemment personnelle. Car si la science a permis de trancher le sujet de l’existence d’un certain juif nommé « Jésus de Nazareth », elle ne pourra jamais décider pour nous de son identité, de son essence, de ce qu’il prétend être lui-même – le « Fils de Dieu ». Il revient seulement à la science d’éclairer ce problème, le plus objectivement et le plus rigoureusement possible. Comme l’écrit le philosophe Jean-Luc Marion dans sa carte blanche, « nous sommes tous comme Pilate devant lui ». La question de l’existence n’étant plus d’actualité, nous nous retrouvons dans la situation du préfet romain qui, avant de prononcer son verdict, se voit contraint de se renseigner sur l’identité de Jésus : « Es-tu le roi des juifs ? »

Comme Pilate, nous avons aussi le vague pressentiment que tout jugement que nous porterons sur lui sera en même temps un jugement que nous porterons sur nous-mêmes, autrement dit : que décider de lui décidera en même temps de nous-mêmes.

Cette décision admet de multiples déclinaisons : Jésus messie, prophète, homme parmi les hommes… Selon ce que nous déciderons, nous nous apparaîtrons à nous-mêmes comme chrétien, juif, musulman, d’une autre religion ou tout simplement athée, ou encore agnostique – bref, au regard de l’histoire des réponses au « problème-Jésus », nous aurons décidé de l’orientation spirituelle de notre existence.

 

La possibilité d’une réponse personnelle au « problème-Jésus »

 

Personne ne peut donc répondre à notre place, surtout dans une société où personne ne nous demande non plus de répondre de notre orientation spirituelle. La possibilité d’une réponse personnelle au « problème-Jésus » est sans doute l’un des fruits de la sécularisation, entendue comme processus de séparation de l’ordre temporel et de l’ordre spirituel, dont Jésus lui-même avait défendu le principe : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Dans l’économie de cette encyclopédie, l’actualité scientifique ménage ainsi la place pour une question à propos de laquelle, quelles que soient les singularités de notre temps, aucune époque n’est plus avancée qu’une autre, car la question de l’identité de Jésus, que nous avons chacun à trancher en conscience, fût-ce pour la rejeter, est sans cesse relancée, de siècle en siècle.

Une occasion privilégiée de se demander ou de se redemander : « Qui est Jésus ? », et donc en même temps : « Qui suis-je face à lui ? »

 

Emilie Tardivel est maître de conférences à l’Institut catholique de Paris.

  

https://www.lemonde.fr/livres/article/2017/12/24/jesus-donne-de-ses-nouvelles_5234057_3260.html

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 Pour avoir participé depuis trois ans avec bonheur et passion au travail de conception, d’écriture et d’édition de ce beau livre, je ne peux que le recommander aux membres du Cetad, et à quiconque ouvre ce site.

 Un titre ambitieux, un livre de poids (848 pages), les éditions Albin Michel publient un ouvrage d’une grande originalité. Il est clair que la figure de Jésus continue d’interroger aujourd’hui, dans une culture qui hésite à assumer ses racines chrétiennes, mais où la quête de spiritualité est partout présente. L’éditeur non confessionnel relève avec force le défi.

 Refusant les « révélations » sensationnelles et une médiatisation parfois douteuse, cet ouvrage collectif veut apporter à un large public, mais aussi aux biblistes plus spécialisés, une synthèse de ce que peut dire aujourd’hui sur Jésus de Nazareth la recherche historique, sociologique et exégétique, à la fois dans une critique rigoureuse et dans une lecture attentive à la façon dont le texte évangélique veut agir sur ses lecteurs. Le terme « encyclopédie » vise la diversité des approches convoquées : historique, exégétique et littéraire, mais aussi sociologique, psychanalytique, voire poétique. Mais comment aborder « de façon encyclopédique » la personne et la question de Jésus ?

 Il n’était pas question de faire un dictionnaire alphabétique, et encore moins d’être exhaustif dans les études historiques. Aussi les auteurs de L’Encyclopédie ont-ils décidé d’honorer et d’épouser le projet même des auteurs des Evangiles, en entrant dans leur perspective narrative. Là se trouve, probablement, la plus grande originalité de ce travail. En effet, ce choix tient compte des dernières recherches en théorie de la littérature et notamment du récit et de l’énorme travail de la critique narrative ces dernières décennies ; il permet à chacun de se situer comme le lecteur que Luc construit par son récit, mais un lecteur critique et à chaque instant attentif aux choix narratifs et à leur sens. C’était la meilleure façon de respecter l’épaisseur et la richesse de signification du texte évangélique, en échappant à la fois à un historicisme naïf, et à un dogmatisme pesant.

 L’Encyclopédie est formée de 3 livres : Commencements, Vie publique, Passion et Résurrection, chacun comprenant 3 ou 4 parties. Ces parties se subdivisent en 27 chapitres, qui suivent les étapes de l’évangile de Luc. Chaque chapitre s’ouvre sur un « récit » des faits composé avec brio par C. Pedotti selon l’évangile de Luc ; il est suivi d’un ou plusieurs Articles principaux qui ont été demandés à des spécialistes reconnus ; des élairages plus brefs viennent compléter tel ou tel point plus technique ou répondre aux questions les plus fréquentes des lecteurs. La recherche est en cours, les spécialistes apportent parfois des analyses en tension, qui montrent bien à quel point la figure de Jésus reste l’objet de confrontations. Viennent ensuite un Contrepoint et une Carte blanche. Le Contrepoint honore le point de vue différent que peut avoir sur la question un spécialiste autre que ceux de l’exégèse biblique, spécialiste juif notamment ou chercheur relevant d’un autre point de vue religieux ou philosophique. Les Cartes blanches sont l’œuvre d’écrivains contemporains, parmi les plus connus ; chacun propose sa contribution sur la question, montrant comment la figure de Jésus résonne aujourd’hui dans des sphères différentes parfois très éloignées du christianisme.

 On est frappé par la qualité de la réflexion, la clarté de la présentation et l’honnêteté des auteurs qui entrent dans le débat, pour ne pas dire dans l’orchestre. Près de 50 exégètes venus de huit pays différents, des contrepoints venus encore d’ailleurs, 27 cartes blanches ; la richesse de ce travail est remarquable. Elle ne s’arrête pas là, car François Boepsflug, éminent spécialiste de l’iconographie chrétienne chargé de l’illustration de l’Encyclopédie, a proposé quelques 200 planches illustrant à travers les siècles, la réception multiforme de la personne de Jésus. Ces planches qu’il commente avec un regard aussi subtil que compétent sont souvent peu connues et très originales : citons seulement, pour sourire, l’enfant Jésus en youpala du 15ème siècle… Il est ainsi manifesté que la réception du récit évangélique à travers les siècles, participe aussi de l’effort pour éclairer la figure de Jésus de Nazareth.

Jésus. L’Encyclopédie offre donc un lieu de compétence et de liberté autour d’un sujet qui se révèle inépuisable et dont chacun a conscience que de toutes les façons il nous dépasse et continuera à nous dépasser. Ainsi pourra-t-il être utilisé largement d’une part comme un ouvrage de travail précieux, puisque, sur chacune des étapes de la vie de Jésus et sur les divers aspects de son message, il permet de faire le point sur la recherche actuelle et d’ouvrir plus largement l’horizon du lecteur qui travaille les textes bibliques. Mais il peut aussi être lu comme un passionnant commentaire de l’évangile de Luc, accompagnant pas à pas le lecteur dans le questionnement que le texte biblique ne cesse de soulever, et lui proposant un parcours qui le conduira, d’une façon ou d’une autre, à s’interroger sur ce qui reste le mystère de Jésus de Nazareth

 Un livre pour la rentrée… et pour la suite.

 

Roselyne DUPONT-ROC

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BIOGRAPHIES, DANIEL MARGUERAT (1943-...), JESUS CHRIST, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, VIE ET DESTIN DE JESUS DE NAZARETH

Vie et destin de Jésus de Nazareth par Daniel Marguerat

Vie et destin de Jésus de Nazareth

Daniel Marguerat

Paris, Le Seuil, 2019. 403 pages.

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Quatrième de couverture

Jésus est à. la mode. Historiens, écrivains, cinéastes tentent de percer le mystère : qui était l’homme de Nazareth ? A-t-il eu un père ? Qu’ambitionnait-il de faire ? Pourquoi est-il mort ? Ce livre n’esquive aucune question. Il est l’œuvre d’un historien, théologien, spécialiste de l’Antiquité. Il entraîne le lecteur, la lectrice à examiner les documents, à chercher des preuves, à dépasser les réponses ressassées pour en apercevoir d’autres

On découvre quels soupçons, déjà du temps de Jésus, pesaient sur sa naissance. On fait la connaissance de son maître spirituel, Jean dit le Baptiseur. Les diverses facettes de ce juif exceptionnel sont explorées : Jésus le guérisseur, Jésus le poète du Royaume, Jésus le maître de sagesse. Ses amis (hommes et femmes) et ses adversaires sont nommés. Les raisons de sa mort (pourquoi est-il monté à Jérusalem ?) sont analysées. La naissance de la croyance en la résurrection est scrutée. La fabuleuse destinée de Jésus dans les trois grands monothéismes est aussi retracée : christianisme, judaïsme et islam ont construit de lui une image, à chaque fois différente.
Le livre est aussi passionnant qu’une enquête policière. Dans un style vif et clair, Daniel Marguerat livre ici le meilleur de la recherche récente, tenant ses lecteurs en haleine jusqu’aux dernières pages.

Daniel Marguerat, historien et bibliste, est professeur honoraire de l’université de Lausanne. Ses travaux sur les origines du christianisme lui ont acquis une réputation mondiale. Il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes actuels de la recherche sur Jésus de Nazareth.

Un mot de l’auteur

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Daniel Marguerat, professeur honoraire de sciences bibliques à l’université de Lausanne, est un spécialiste internationalement reconnu des origines du christianisme. Auteur notamment d’un grand commentaire des Actes des apôtres (2015), déjà traduit en plusieurs langues, il a publié de nombreux ouvrages sur Jésus de Nazareth et codirigé Le Nouveau Testament commenté(Bayard-Labor et Fides). Il a participé au documentaire Corpus Christi de Mordillat et Prieur, où l’on peut apprécier sa grande clarté et son talent pédagogique.

 

PLAN DE L’OUVRAGE

PREMIERE PARTIE : LES COMMENCEMENTS

1 Que sait-on de Jésus ?

2 Un enfant sans père ?

3 A l’école de Jean le Baptiseur

  

DEUXIEME PARTIE : LA VIE DU NAZAREEN

 4 Le guérisseur

5 Le poète du Royaume

6 Le maître de sagesse

7 Ses amis, ses concurrents

8 Jésus et sa vocation

9 Mourir à Jérusalem

  

TROISIEME PARTIE ; JESUS APRES JESUS

 10 Ressuscité !

11 Jésus apocryphe

12 Jésus au regard du judaïsme

13 Jésus en Islam

 

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Jésus, un retour aux sources

Ce livre convoque les recherches les plus récentes pour établir ce que nous savons vraiment du « fils de Marie »

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Jésus fascine toujours. Livres, films et œuvres d’art ne cessent de scruter son énigme. Et on ne compte pas les « Vies de Jésus » qui ont tenté d’en établir le « vrai portrait ». Pourquoi alors « remettre aujourd’hui l’ouvrage sur le métier » ? Parce que l’archéologie a beaucoup progressé depuis 30 ans en Israël, explique Daniel Marguerat, tout comme la recherche sur les écrits susceptibles d’éclairer la figure de Jésus. Et aussi « parce que la recherche avance à l’aide de questions que ne se posaient pas les générations précédentes ». L’exégète de Lausanne, conscient que l’on ne peut atteindre le « vrai Jésus » ni des « certitudes absolues », entend présenter un Jésus dont le portrait a été « minutieusement contrôlé par l’analyse rigoureuse des sources », en ne reculant pas « devant les réponses non envisagées ou non souhaitées ».

Un enfant illégitime

L’étude des sources atteste l’existence de Jésus, et réduit à néant les théories qui voudraient en faire un mythe. Et si on ne peut établir une biographie de Jésus, on peut l’approcher sous plusieurs aspects essentiels. Le bibliste commence par les origines de Jésus, dans un chapitre qui désarçonnera peut-être le lecteur catholique. Nous savons très peu sur Joseph et la confrontation des sources, affirme Daniel Marguerat, laisse apparaître le statut de mamzer de Jésus, un enfant sans père et donc illégitime au regard de la Torah. L’appellation « fils de Marie » souligne l’anomalie. Plusieurs évangiles apocryphes le diront fils d’un soldat romain, et parleront de lui sans ambages comme d’un bâtard. Jésus, affirme encore l’auteur au regard des sources, eut des frères et sœurs. Les termes grecs, souligne-t-il, sont sans ambiguïté.

Les évangiles attestent aussi que Jésus fut proche de Jean le « baptiseur ». Le geste du baptême tranche avec les ablutions rituelles réitérées liées au système cultuel du temple. Jésus et Jean font de l’immersion un geste unique. Jean attend le jugement imminent de Dieu et l’extermination des pécheurs, Jésus annonce la proximité du Royaume. Ils diffèrent ainsi profondément, mais « Jésus ne serait pas devenu ce qu’il a été sans la rencontre de Jean ».

 Le pur et l’impur

La voie que Jésus prend laisse apparaître son expérience unique de Dieu, qui s’exprime dans sa pratique de guérison et d’exorcisme. Aucune formule magique chez lui, seulement sa présence et sa parole. Le mal recule, il cesse, anéanti par Dieu. C’est l’irruption du règne de Dieu, et Jésus appelle l’homme à participer activement à cette éclosion (« ta foi t’a sauvé ! »). Et il trace en paraboles ces temps nouveaux de Dieu. Il déplace aussi ou subvertit la notion de pureté : non pas une pureté par protection (lois de pureté) mais par effusion ou contamination. Ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le rend impur, mais ce qui en sort. Jésus rencontre dès lors pécheurs et lépreux sans crainte. Il les ouvre à cette clarté de Dieu. Les nombreux disciples de Jésus, hommes et femmes qui le suivent, s’en étonnent et l’apprennent.

Si Jésus monte à Jérusalem, c’est pour porter cette clarté dans « le lieu le plus saint d’Israël ». La tension est alors vive. Il est arrêté et mené devant les autorités juives (mais pas le Sanhédrin, qui ne siégeait pas la nuit), le procès est instruit pour blasphème, en raison de sa liberté à l’égard de la Loi et plus encore du Temple, de sa familiarité avec Dieu, et du pardon qu’il donne et que Dieu seul peut donner. Devant l’autorité d’occupation, il faut cependant présenter une accusation recevable : il est messie, au sens politique, ou roi, et donc dangereux pour l’ordre impérial. Pilate n’est pas un tendre, il décide du supplice de la croix, largement pratiqué par les romains.

La suite est l’histoire de la foi, qui dit l’expérience d’hommes et de femmes d’avoir vu Jésus ressuscité. Jésus s’inscrivait dans le judaïsme et voulait le réformer. Dans le choc brutal de sa mort puis les événements de la chute du Temple en 70 entraînant le durcissement du conflit entre le Judaïsme officiel et le mouvement chrétien naissant, est née l’Église, dans un essaimage rapide en terres païennes.

Daniel Marguerat suit encore la trace de Jésus dans le judaïsme et dans le Coran. Dans un style limpide et clair, son livre opère une immense et solide traversée. Un maître ouvrage, bienvenu au temps de Pâques.

Jacques Nieuviarts, 

La Croix du 4 avril 2019.

  

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Pleinement juif mais tellement singulier

 

Vie et destin de Jésus de Nazareth explore la condition humaine de Jésus sans sous-estimer, sans nier son univers religieux, mental, voir psychologique. Il évoque un Jésus pleinement juif, mais singulier.

L’ouvrage se divise en trois grandes parties. Dans la première, l’auteur s’intéresse à la richesse des sources documentaires anciennes et abondantes, qui, au passage, révèlent combien la théorie mythiste d’un Jésus imaginaire, récemment promue par Michel Onfray, est « une supercherie intellectuelle ». Puis vient l’examen des origines et de la condition fragile d’un enfant « venu au monde hors d’une union légalisée par la Torah ». Suit un chapitre très intéressant, parfois dérangeant, sur les liens qui unissent Jésus à son mentor spirituel, Jean le baptiseur, à la révélation de la vocation de Jésus, mais aussi à leurs différences qui conduisent Jésus à vouloir mener sa propre prédication.
La seconde partie aborde la vie publique de Jésus jusqu’à sa mort. Le guérisseur, le prédicateur, sa « messianité », sa radicalité, mais aussi sa singularité originale, voire révolutionnaire dans le judaïsme de son époque, sont abordés à frais nouveaux. Cette séquence s’achève sur les motifs qui ont conduit à sa condamnation et dont on peut lire une synthèse dans le dossier du Monde de la Bible de mars-avril-mai 2019.

Enfin, dans la dernière partie, l’exégète historien s’intéresse au destin de Jésus après sa mort. Selon lui, « la première interprétation de la vie et de la mort de Jésus a été la foi en sa résurrection. C’est au travers d’expériences visionnaires, un phénomène de type paranormal, que ses amis, femmes et hommes, ont reçu la conviction inattendue que Dieu se solidarisait avec l’homme pendu au bois ». « Il est faux, poursuit-il, de penser que l’“après” Jésus n’ait rien à voir avec l’“avant”… » La réception juive de Jésus, de son côté, révèle « l’histoire pathétique de la haine entre le christianisme et le judaïsme au fil des siècles », un dégel n’intervenant que vers 1970 quand les érudits juifs s’intéressent au Nazaréen et aux évangiles. Quant à l’Islam, « la réception de Jésus a été problématique : comment, à côté d’Allah, imaginer un autre être divin ? ». B. S.

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«Jésus n’a pas voulu fonder de nouvelle religion mais…»

228_MdB_Jesus-223x300Auteur d’un très attendu Vie et destin de Jésus de Nazareth, publié aux éditions du Seuil  , Daniel Marguerat, exégète, théologien et historien suisse, répond aux questions sur le thème de du dossier du Monde de la Bible et d’autres sujets soulevés dans son essai. Son ouvrage est la première monographie francophone sur le Jésus de l’Histoire publiée par un spécialiste depuis le Jésus de Nazareth de Jacques Schlosser en 1999.

 

Dans votre essai, vous dévoilez un Jésus incarné, pleinement juif mais singulier. Cette singularité, à vous lire, prendrait racine dès sa naissance et dans le statut que le judaïsme réservait aux enfants nés hors mariage. Pouvez-vous expliquer cela?

 Marguerat :D’où vient Jésus, comment est-il né ? Cette question n’a pas intéressé les premiers auteurs chrétiens. On ne lit rien sur le sujet dans l’évangile de Marc, ni chez Paul. Or, vingt ans plus tard, avant Luc, elle apparaît dans l’évangile de Matthieu. Cet évangile débute par une généalogie de Jésus, inhabituelle, pour ne pas dire troublante. Quatre femmes y figurent, chacune portant une réputation sulfureuse : Rahab est prostituée à Jéricho (Josué 2), Bethsabée fut arrachée par David à son mari Urie (2 Samuel 11), Tamar s’est déguisée en prostituée pour séduire son beau-père (Genèse 38), Ruth se faufile auprès de Booz la nuit (Ruth 3). Ces quatre femmes citées par Matthieu ont toutes été en situation d’irrégularité sexuelle face à la norme conjugale. Marie, différemment bien entendu, ne s’est-elle pas trouvée elle aussi en irrégularité avec un enfant né hors mariage ?

  1. Un chercheur américain, Bruce Chilton, a proposé de voir en Jésus un mamzer, c’est-à-dire un bâtard. Ce statut a des conséquences juridiques sévères selon la loi juive : les enfants nés hors mariage sont bannis de la congrégation religieuse et leurs descendants le sont jusqu’à la dixième génération (Deutéronome 23,3) ; leurs droits à l’héritage sont minimes et leurs possibilités de fonder un foyer et d’avoir des enfants sont compromises.

N’est-ce pas la situation de Jésus ? La tradition juive ancienne (le Talmud et les Toledot Yeshou) insiste sur l’irrégularité de la naissance de Jésus, présentée comme le fruit d’un amour illicite ou d’un viol de sa mère par un soldat romain, nommé Panthera. Ce contre-évangile relève d’une polémique contre la naissance virginale. Mais Jésus, incapable de désigner son père biologique et de prouver qu’il était issu d’une union légitimée par la Torah, a dû être considéré par ses contemporains comme un impur, un mamzer.
Quelles qu’aient été les modalités de sa conception, qui demeurent un mystère, une naissance hors mariage ne pouvait que générer rumeurs et soupçons. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que, ayant été lui-même désigné comme marginal par sa naissance, Jésus s’est montré naturellement sensible à la situation des marginaux de la société juive dont il s’approchera. Séparation de la famille, célibat, compassion pour les marginaux, relativisation des règles de pureté : tout cela porte, à mon avis, les stigmates d’une enfance exposée au soupçon d’impureté et d’une volonté de transcender cette exclusion sociale.

 Votre essai réserve bien d’autres surprises. Pour ma part plusieurs m’ont particulièrement frappé et intéressé : les relations entre Jésus et Jean le baptiseur, la révolution qu’induit la redéfinition par Jésus de la notion de pureté, sa relation au messianisme et d’autres encore. Mais vous avez souvent écrit dans Le Monde de la Bible que toute biographie de Jésus était par nature subjective. La vôtre échapperait-elle à la règle ?

 Marguerat :Non. Nous savons depuis Raymond Aron, Paul Ricœur et Paul Veyne que toute historiographie est une reconstruction, et qu’une lecture aussi objectivée que possible des documents engage la subjectivité de l’auteur. L’objectivité pure n’existe pas en histoire ; tout historien investit de soi. Prétendre exposer le « vrai Jésus » est une illusion, autant le dire tout de suite. Moi, j’ai voulu présenter un Jésus « vraisemblable », raisonnablement reconstruit. À cet égard, en tant que théologien, et historien, je ne suis pas plus subjectif que n’importe quel autre historien. Il est évident que mon intérêt pour la figure de Jésus vient de ma posture de théologien. J’ai toujours été fasciné par la figure de Jésus de Nazareth, mais j’ai veillé à ce que mes convictions théologiques ne s’imposent à ma quête historique. Ma déontologie a été d’accueillir les résultats de ma recherche historique, même s’ils m’apparaissaient inattendus, dérangeants ou déplaisants.

Propos recueillis par Benoît de Sagazan

À lire l’intégralité de l’entretien dans le numéro 228 (mars-avril-mai 2019) Jésus a-t-il fondé une nouvelle religion ?

 https://www.mondedelabible.com/a-lire-vie-et-destin-de-jesus-de-nazareth-par-daniel-marguerat/

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ARIANISME, ARIUS (IVè siècle), ATHANASE (saint ; IVè siècle), CHRISTIANISME, HISTOIRE DE L'EGLISE, JESUS CHRIST

Saint Athanase et la lutte contre l’arianisme

St Athanase d’Alexandrie (+375)

 Fêté le 02 mai

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Nul ne contribua davantage à la défaite de l’arianisme. Il n’écrivit, ne souffrit, ne vécut que pour défendre la divinité du Christ. Petit de taille, prodigieusement intelligent, nourri de culture grecque, il n’était encore que diacre lorsqu’il accompagna l’évêque d’Alexandrie au concile de Nicée en 325. Il y contribua à la condamnation de son compatriote Arius et à la formulation des dogmes de l’Incarnation et de la Sainte Trinité. Devenu lui-même évêque d’Alexandrie en 328, il fut, dès lors et pour toujours, en butte à la persécution des ariens, semi-ariens et anti-nicéens de tout genre qui pullulaient en Egypte et dans l’Eglise entière. Ces ariens étaient soutenus par les empereurs qui rêvaient d’une formule plus souple que celle de Nicée, d’une solution de compromis susceptible de rallier tous les chrétiens et de rendre la paix à l’empire. C’est ce qui explique que sur les quarante-cinq années de son épiscopat, saint Athanase en passa dix-sept en exil : deux années à Trèves, sept années à Rome, le reste dans les cavernes des déserts de l’Egypte. Il fut même accusé d’avoir assassiné l’évêque Arsène d’Ypsélé. Il ne dut la reconnaissance de son innocence qu’au fait qu’Arsène revint en plein jour et se montra vivant aux accusateurs de saint Athanase. Son œuvre  théologique est considérable.

Le Seigneur n’est pas venu seulement pour se montrer, mais pour soigner et enseigner ceux qui souffraient. Pour se montrer il lui suffisait d’apparaître et d’étonner ceux qui le verraient. Pour soigner et pour instruire, il lui fallait se mettre au service des hommes, sans excès qui dépasseraient les besoins de l’humanité et rendraient inutiles l’apparition de Dieu.
(Saint Athanase – De l’incarnation du Verbe)

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LES ORIGINES DE L’ARIANISME

Le fulgurant succès d’Arius

Arius

Ni émanation du Père, ni consubstantiel au Père, mais distinct et subordonné. C’est ainsi qu’Arius, prêtre d’Alexandrie définit dans ses prêches, à partir de 312, la nature du Christ. Pour ce théologien qui se place dans la tradition d’Origène, le Fils ne peut qu’être subordonné au Père, seul principe inengendré. Très vite, la querelle – attisée par des rivalités de personnes et des questions de pouvoir – embrase le clergé alexandrin. L’évêque de la métropole, Alexandre, finit par trancher et expulse Arius. Trop tard! C’est l’ensemble des Églises d’Orient qui se divise sur la question de la nature du Christ. Il faudra attendre le concile de Nicée en 325 pour que s’élabore un compromis qui rallie presque tous les évêques contre l’arianisme, sans toutefois encore redéfinir de façon satisfaisante l’unité divine primordiale.

Alexandre, prêtre d’Alexandrie, reçoit en 312 la succession de Pierre, “dernier martyr” de la grande persécution romaine (300-25 nov. 311), puis d’Akhillas (312), sur le siège de la principale métropole d’Orient. Il hérite d’une Église éprouvée dans son unité par le schisme mélitien, mais riche d’une tradition théologique forgée depuis Origène, et en passe de devenir dominante en Orient. Les chrétiens ne pouvaient en effet se contenter d’affirmer, à la suite des juifs, le caractère unique et transcendant de Dieu. Leur foi dans le Christ, Fils de Dieu, auquel ils sont “les premiers à rendre un culte”, les oblige à formuler la relation qu’il entretient avec Dieu le Père, tant son rôle est capital dans l’économie du salut: est-il Dieu comme son Père? Est-il un être divin distinct du Père? N’est-il qu’une créature de Dieu, fût-elle la première? Diverses solutions avaient déjà été envisagées aux IIe et IIIe siècles, oscillant entre deux écueils, l’unité de la substance divine dans la ligne du monarchianisme, au risque de nier la réalité trinitaire; la subsistance propre et égale du Fils, soupçonnée de dithéisme. À Alexandrie, la théologie du Logos, inspirée du platonisme, avait permis à Origène d’affirmer l’éternelle génération du Fils en même temps que la fonction de médiateur du Logos entre Dieu, incorporel et transcendant, et le monde. La première proposition pouvait conduire à l’idée qu’il y avait deux étant sans commencement (archè). La seconde, par le lien entre le Logos, instrument de la création voulue par Dieu, et la création, pouvait tendre à faire du Fils une créature. Denys d’Alexandrie (248-264), disciple d’Origène, dans son débat avec les monarchiens de Libye, se trouva pris entre ces deux étaux, mettant l’accent tantôt sur la distinction du Père et du Fils, tantôt sur la prééminence du Père, la génération du Fils glissant ainsi du sens ontologique au sens chronologique.

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Les églises d’Alexandrie

Le débat resurgit donc au lendemain de la grande persécution, quand les églises retrouvèrent leur vie normale. Alexandrie en comptait déjà une dizaine implantées dans la ville au hasard des donations. C’est en effet dans le cadre des prêches quotidiens auxquels se livraient les prêtres, placés par l’évêque à la tête de chacune d’elles, que la crise va éclater. Parmi elles, la Baukalis, du nom de ces vases à col allongé servant à rafraîchir l’eau ou le vin, avait été confiée à Arius; fréquentée par les dockers, les meuniers et les voyageurs, elle devait se trouver dans le quartier du port occidental plutôt que dans le faubourg oriental où on la situe d’ordinaire par une mauvaise assimilation au lieu-dit Ta Boukolou (les “pâtures” ou le “champ du bouvier”) où se trouvait le martyrion dit de Saint-Marc. Originaire de Libye, dit-on, Arius, alors déjà âgé, avait jadis été ordonné diacre par Pierre, puis prêtre par Akhillas. D’autres noms – Kollouthos, Karpones, Sarmatas – sont cités vers 375 par l’hérésiologue Épiphane de Salamine, notre principal informateur, qui précise que leur exégèse attirait les fidèles “selon l’inclination et l’éloge qu’ils suscitaient”, et que leurs partisans allaient jusqu’à s’appeler “les uns kollouthiens, les autres ariens”. Ces prêtres, qui rivalisaient entre eux, tiraient également leur prestige de ce qu’ils participaient, avec les évêques d’Égypte, à l’ordination de l’un des leurs comme évêque d’Alexandrie. Arius et Alexandre se seraient ainsi trouvés en compétition pour le siège épiscopal; le premier, selon ses partisans, se serait désisté en faveur du second, tandis que ceux d’Alexandre, conformément à l’arsenal
polémique traditionnel, attribuent à la jalousie d’Arius le motif de la querelle qui va suivre. Plus objectivement, on retiendra de ces récits contradictoires que l’âge et la réputation déjà acquise d’Arius en faisaient, au même titre qu’Alexandre, un candidat potentiel à cette haute charge.

Arius, un théologien convaincu

À sa réputation de théologien, Arius ajoutait celle de l’ascète, qui lui valut d’être suivi par tout un groupe de vierges, ce que les portraits de l’hérésiarque laissés par des adversaires qui ne l’ont pourtant pas connu, confirment à leur manière; écoutons Épiphane: “C’était un homme de haute stature, d’aspect mortifié, composant son extérieur comme un serpent rusé, capable de s’emparer des cœurs sans malice par la fourberie de ses dehors. Car le personnage portait toujours un demi-manteau et une tunique courte sans manches; il parlait avec douceur, séduisant les âmes et les flattant”; ou encore les propos tout aussi amènes de Rufin d’Aquilée: “Homme pieux davantage par l’allure extérieure que par la vertu, mais follement avide de gloire, de louange et de nouveauté.” Son enseignement, qu’il sut faire passer en cantiques faciles à mémoriser par ses ouailles qu’il faisait déambuler en processions dans les rues du quartier, ne nous est connu directement que par trois de ses lettres, les seules conservées, ainsi qu’une quarantaine de vers de son poème intitulé la Thalie ou le Banquet, cités par Athanase. Dans sa lettre au papas Alexandre, il professe avec insistance la transcendance absolue de Dieu, “un seul Dieu, un seul inengendré [agennètos], un seul éternel, un seul sans principe [anarchos]”, principe [archè] de toute chose. En conséquence, écartant la théorie origénienne de l’éternelle génération du Fils, il considère que celui-ci est autre: “engendré”, “créé par la volonté de Dieu” avant la création, comme le proclame la Sagesse (Prov. 8,22); “il n’était pas avant d’avoir été engendré”, “il n’est pas éternel, ni coéternel, ni co-inengendré avec le Père” car il ne peut y avoir deux principes inengendrés. Instrument du Père dans la création du monde, le Fils tient sa divinité du Père; ni émanation du Père, ni consubstantiel au Père, mais distinct et subordonné.
“Le Père ne fut pas toujours père Ni le Fils toujours fils Car le Fils n’existait pas avant d’être né Lui-même est né du non-être.” (Thalie).Reprenant la théologie alexandrine du Logos, Arius en donne une interprétation nettement subordinatienne; il en durcit les traits par une démonstration logique de l’infériorité du Fils appuyée sur un dossier scripturaire insistant sur les faiblesses de Jésus.

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Débats contradictoires

Cet enseignement, partagé par d’autres prêtres et des diacres qui les assistaient dans leurs églises, fut dénoncé à Alexandre par le prêtre Kollouthos, sans doute plus proche des monarchiens, qui se sépara de son évêque pour se considérer lui-même comme évêque et procéder à ses propres ordinations. Alexandre prit le temps de discuter dans le cadre du presbyterium (regroupant les clercs de l’Église d’Alexandrie et de la Maréote voisine, il comprenait une centaine d’individus) qu’il présidait, en organisant des débats contradictoires. Héritier lui aussi de la tradition origénienne, il défend la coéternité du Fils et réfute sa génération à partir du non-être comme n’importe laquelle des créatures, tout en se défendant d’affirmer, comme Arius le lui objecte, qu’il y a deux inengendrés (agennètoi): seul le Père est inengendré parce que “personne n’est cause de son être” – seul point sur lequel l’accord est général –, tandis qu’au Fils il faut “attribuer l’honneur qui convient en lui réservant la naissance sans commencement à partir du Père”. Fondant son raisonnement sur le prologue de Jean, il se retranche derrière l’absence d’explication de cette génération dans les Évangiles et renvoie au mystère, connu seulement du Père, lequel ne peut exister sans le Fils ni le Fils sans le Père. Son discours quelque peu embarrassé s’efforce de préserver l’unicité de l’inengendré sans nier pour autant la génération éternelle du Fils, “image achevée et ne différant en rien du Père” en même temps que “inférieur à lui du seul fait de l’inengendré”.

Le débat gagne les Églises d’Orient

Les deux partis restèrent sur leurs positions. Les troubles suscités par les prêches et manifestations diverses menaçant l’unité de son Église déjà fortement mise à l’épreuve, l’évêque, usant de son autorité, finit par trancher: Arius fut rayé du registre des prêtres avec dix-sept autres clercs dont six de Maréote. D’abord circonscrit à la seule Église d’Alexandrie, le débat était en train de gagner d’autres Églises en Orient par la campagne de lettres lancée par Arius auprès d’évêques dont certains connus pour être d’anciens disciples de Lucien d’Antioche et appelés pour cette raison sulloukianistes. Ces évêques, marqués par l’ancien conflit contre l’évêque d’Antioche, Paul de Samosate, condamné en 268 parce qu’il confondait le Père et le Fils en une seule hypostase et personne, comme Sabellius, défendaient la théologie du Logos. Eusèbe de Césarée, un héritier d’Origène hostile à la coéternité du Fils, réunit la majorité des évêques de Palestine dans un synode qui autorisa les prêtres condamnés à poursuivre leur ministère à Alexandrie, contrairement au droit ecclésiastique. Alexandre réagit en anathématisant six évêques de Palestine, dont Eusèbe et Paulin de Tyr. En outre, il mettait en garde tous ses confrères contre les démarches “d’Arius et de ses alliés” par une encyclique à laquelle était jointe un tomos déjà en circulation qu’il leur demandait de signer. La doctrine d’Arius, jugée blasphématoire contre le Christ, y est rattachée, non pas à celle d’Origène, reprise et amendée par les évêques d’Alexandrie, mais au courant monarchien judaïsant d’Ébion et d’Artémas puis de Paul de Samosate qui rejetait la préexistence du Fils avant son incarnation et niait sa divinité propre.
Expulsé de la ville par les autorités civiles, Arius fut accueilli à Césarée, comme jadis Origène. Il écrit à Eusèbe de Nicomédie, un ancien sulloukianiste, pour l’informer de la persécution qu’il subit pour sa foi; il la lui expose comme une évidence face à
celle d’Alexandre qu’il juge hérétique: “Et nous, qu’enseignons-nous? Que le Fils n’est ni inengendré, ni une partie de l’inengendré, ni tiré d’un substrat; mais qu’il a commencé à subsister par volonté et décision du Père avant les temps et avant les siècles, Dieu plénier, monogène, immuable; et avant qu’il fût engendré ou créé, défini ou fondé, il n’était pas, car il n’est pas inengendré. Nous sommes persécutés pour avoir dit que le Fils a un commencement mais que Dieu est sans commencement.” Ainsi alerté, Eusèbe de Nicomédie, fervent défenseur de l’unique inengendré, tente de faire pression sur Alexandre, origénien lui aussi, pour “le faire changer d’avis”. Si tous deux reconnaissent que la génération du Fils est “inexprimable”, “incompréhensible”, le second choisit de tenir ferme sur l’éternelle génération du Fils à partir du Père. Les espoirs d’Eusèbe furent vains. Le synode des évêques de Bithynie, qu’il réunit après la victoire de Constantin sur Licinius en septembre 324, marque la rupture avec Alexandrie.
La réponse d’Alexandre ne se fit pas attendre: un synode de près de cent évêques égyptiens excommunia Arius et ses partisans rejoints par deux évêques de Libye, Secundus de Ptolémaïs et Théonas de Marmarique, sensibles au danger monarchien. L’encyclique Hénos sômatos, peut-être rédigée par le jeune diacre et secrétaire d’Alexandre, Athanase, informa les évêques d’Orient de la décision, non sans stigmatiser l’entreprise d’Eusèbe. Arius, qui se considérait toujours membre de l’Église d’Alexandrie, avait envoyé sa profession de foi à son évêque qui la rejeta.

L’échec de la conciliation

Au moment où l’empereur Constantin faisait l’unité de l’Empire, la controverse religieuse entre chrétiens embrasait tout l’Orient. Ossius de Cordoue, conseiller ecclésiastique envoyé par l’empereur à Alexandrie pour résoudre le conflit, en repartit sur un constat d’échec. Seul Kollouthos avait accepté de rentrer dans le rang. Sur la route de retour vers Nicomédie, résidence impériale, Ossius s’arrête à Antioche où il préside, au début de l’année 325, un synode qui élit Eustathe et prend position en faveur d’Alexandre, excommuniant les partisans d’Arius dont Eusèbe de Césarée. L’empereur décide alors de convoquer un concile général, d’abord à Ancyre dont l’évêque, Marcel, est un monarchien convaincu et adversaire d’Eusèbe, puis, finalement, à Nicée, près de Nicomédie.
Quelque deux cent soixante-dix évêques, après d’âpres discussions qui durèrent deux mois, du 25 mai au 25 juillet 325, y rejetèrent les expressions “à partir du non-être”, “création”, “production”, et adoptèrent le terme homoousios, signifiant que le Fils est “de la même substance” que le Père. Ils espéraient, par cette précision, mettre fin à l’ambiguïté de la formule “Dieu de Dieu” pour exprimer la divinité du Fils. Le terme n’était pourtant pas scripturaire et, de plus, avait jadis été rejeté par le synode de 268 contre Paul de Samosate qui l’utilisait pour définir la Trinité. Origène l’avait aussi employé pour signifier non pas l’identité mais la communauté de substance entre le Père et le Fils. Deux évêques seulement, les Libyens Secundus de Ptolémaïs et Théonas de Marmarique, maintinrent leur refus du “consubstantiel” et durent prendre, comme Arius, le chemin de l’exil. Le credo nicéen, résultat d’un compromis destiné à écarter le danger du radicalisme arien faisant du Fils une créature, laissa une insatisfaction latente. La controverse n’allait pas tarder à rebondir.
Arius avait choisi de résoudre le conflit entre l’éternel et le contingent en niant toute continuité naturelle entre le Père et le Fils. Alexandre ne réussit pas davantage à sortir du dilemme. Il faudra encore plus d’un demi siècle de réflexion pour parvenir à une redéfinition de l’unité divine primordiale impliquant des relations internes. Ce sera l’œuvre des Cappadociens.

par Annick Martin
Professeur émérite à l’université de Rennes 2

Par Rédaction dans articles-histoire, Histoire · 21 mai 2006 ·