ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, MARTIN DE TOURS (saint ; 316-397), Non classé, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 62

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile


PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 20,7-9

7 SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ;
tu m’as saisi, et tu as réussi.
À longueur de journée je suis exposé à la raillerie,

tout le monde se moque de moi.

8 Chaque fois que j’ai à dire la Parole,
je dois crier, je dois proclamer :
« Violence et dévastation ! »
À longueur de journée, la parole du SEIGNEUR
attire sur moi l’insulte et la moquerie.
9 Je me disais : « Je ne penserai plus à lui,
je ne parlerai plus en son nom. »
Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur,
elle était enfermée dans mes os.
Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.


Jérémie nous décrit ici l’expérience spirituelle de persécution et de déchirement intérieur qu’il a vécue toute sa vie ; et il n’est pas le seul ; de nombreux autres prophètes et, plus tard, Jésus lui-même, ont affronté de telles situations 1.
Revenons à Jérémie : je vous rappelle le contexte de sa prédication : il a exercé son ministère pendant les quarante années qui ont précédé le désastre de Jérusalem en 587 av. J.C. et la déportation à Babylone. Quarante années de décadence spirituelle, et son ministère, précisément, consistait à prédire la catastrophe :
pas pour le plaisir de jouer les oiseaux de mauvais augure, évidemment, mais au contraire dans l’espoir d’obtenir in extremis la conversion du roi et du peuple.
Il ne néglige rien pour alerter ses contemporains, s’il est encore temps ; mais eux-mêmes ne négligent rien non plus pour faire taire cet empêcheur de danser en rond. C’est dans ce contexte très polémique et donc très angoissant pour lui que sont nées ces confidences dont nous venons de lire un extrait, ce que nous appelons ses « confessions » ; malheureusement, le mot « jérémiades », qui vient de là, bien sûr, est devenu péjoratif, ce qui est tout à fait injuste ; car les confessions de Jérémie sont magnifiques, pleines de douleur, c’est vrai, mais plus encore pleines de foi et de passion pour la cause de son Dieu.
Dans le texte d’aujourd’hui, par exemple, il nous livre le débat intérieur qui se joue au plus profond de lui : écartelé entre l’appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire : « Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » Mais abandonner la partie serait abandonner ses concitoyens à leur triste sort et tromper la confiance de Dieu.
On voit bien pourquoi ce texte nous est proposé ce dimanche où nous entendrons l’évangile de la confession de Pierre à Césarée. Quand Jésus avait demandé à ses disciples « Pour vous, qui suis-je ? » Pierre avait su répondre que Jésus était bien le Messie attendu ; mais aussitôt, Jésus avait dévoilé à ses disciples le sort qui l’attendait : la Passion, la croix, la mort, la résurrection ; je vous rappelle ce passage de l’évangile de saint Matthieu : « Pierre avait dit à Jésus : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. » Pierre, évidemment, s’était récrié : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais Jésus l’avait traité de Satan et avait prévenu ses disciples qu’ils ne seraient pas mieux traités que leur maître : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »
Et il avait expliqué pourquoi : les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, comme disait Isaïe ; un véritable prophète est donc inévitablement dérangeant pour les idées à la mode ; le feu dévorant de la parole de Dieu invitant à la conversion n’est pas fait pour plaire : « A longueur de journée je suis en butte à la raillerie, tout le monde se moque de moi » avoue Jérémie, et il ne cache pas qu’il lui arrive d’avoir peur. Il lui arrive d’entendre les gens parler dans son dos et comploter pour l’éliminer : « J’entends les propos menaçants de la foule » (Jr 20,10).
Le prophète est d’autant plus dérangeant qu’on n’arrive pas à s’en débarrasser : car s’il est vraiment l’envoyé du Seigneur, celui-ci lui donne la force de continuer malgré toutes les persécutions ; si bien qu’il n’y a pas moyen de le faire taire. On comprend bien pourquoi la persécution est inévitable.
Par exemple, les versets qui précèdent notre lecture d’aujourd’hui nous décrivent un épisode particulièrement difficile de la vie du prophète : Jérémie avait tellement cassé les oreilles de tout le monde dans le Temple avec tous ses reproches que le prêtre Pashehour l’avait fait attacher au pilori la tête en bas, sur la place publique ; le lendemain, quand Pashehour en personne est venu le détacher, pensant que cette rude punition l’avait enfin calmé, Jérémie avait repris de plus belle et s’en était pris carrément à Pashehour lui-même.
Et pourtant, ces confessions de Jérémie, empreintes de douleur, sont en même temps un aveu de la passion dévorante qui le brûle et, finalement, illumine sa vie : « SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » Il se plaint, oui, mais il ne donnerait pas sa place à un autre. « La Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur. »
Ce feu dévorant fait évidemment penser à la phrase du psaume 68/69 : « Le zèle de ta maison me dévorera », qui exprime bien la persécution endurée par tous les prophètes ; pour commencer, ce fut le cas du peuple d’Israël lui-même, investi d’une mission prophétique au service des nations. Tout au long de son histoire, il a cherché à rester fidèle à sa mission et cela lui valut par moments de terribles persécutions.
Puis ce fut le cas de tous les prophètes, les uns après les autres, parmi lesquels Jérémie ; et, bien sûr, les premiers chrétiens ont relu la vie de Jésus de la même manière. Comme Jérémie, Jésus a finalement été réduit au silence. Mais rien ne peut faire taire la Parole de Dieu : le Christ est ressuscité ; et désormais nous savons qu’un jour viendra où les hommes écouteront la Parole et y trouveront enfin leur lumière. Qui accepte de perdre sa vie la sauvera, la sienne et celle des autres.

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Note
On lit un texte tout à fait semblable de Jérémie dans la liturgie du douzième dimanche ordinaire de l’année A : Jr 20,10-13.
Compléments
« Le zèle de ta maison me dévorera » : Saint Jean, lui, a appliqué cette phrase à Jésus ; comme Jérémie, il a prêché à Jérusalem, et comme lui, il a été amené à déplaire ; et comme lui encore, il a risqué sa vie pour continuer à annoncer à temps et à contre-temps la parole qui aurait pu sauver ses contemporains, si seulement ils avaient bien voulu l’écouter. L’épisode que Jean a choisi pour évoquer la parole de ce psaume, c’est ce que l’on appelle la « purification du temple », c’est-à-dire le jour où Jésus a chassé les vendeurs du Temple de Jérusalem. Ce jour-là, d’ailleurs, Jésus citait une phrase de Jérémie : « Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, (dit Dieu, traduisez le temple), la prenez-vous pour une caverne de bandits ? » (Jr 7,11).


PSAUME – 62 (63), 2…9

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !


Ce psaume fait parfaitement écho à l’expérience spirituelle de Jérémie qui était l’objet de notre première lecture : il disait son déchirement intérieur, les agressions perpétuelles dont il était l’objet, mais aussi sa passion pour Dieu qui était plus forte que tout et l’aidait à tout supporter. C’est bien parce que, pour lui, « l’amour de Dieu valait mieux que la vie » qu’il trouvait la force de résister à toutes les menaces et à toutes les humiliations ; mais c’est pour cela aussi qu’on s’acharnait sur lui de plus belle.
Mais ce n’est pas pour parler de Jérémie que ce psaume a été composé. Serait-ce une prière du roi David ? Car le premier verset lui donne un sous-titre : « Psaume de David quand il était dans le désert de Juda », sous-entendu « quand il s’était réfugié dans le désert de Juda pour échapper à ses ennemis ». Ce psaume se présente donc comme une prière que le roi David aurait composée lorsqu’il était traqué par des ennemis
L’Ancien Testament rapporte au moins trois épisodes au cours desquels David a dû se réfugier dans le désert de Juda : je vous les rappelle : les deux premières fois, c’était pour échapper à la folie meurtrière du roi Saül, son prédécesseur ; Saül était devenu tellement jaloux du petit David à qui tout réussissait trop bien, qu’il a essayé à plusieurs reprises de se débarrasser de lui ; et David a dû s’enfuir dans le désert pour échapper au roi ; on trouve ces deux récits au premier livre de Samuel (22,5 ; 23,14).
La troisième fois fut encore plus dramatique : celui qui pourchassait David et voulait le tuer c’était son propre fils Absalom, un peu trop pressé de récupérer le trône et donc de hâter la mort de son père. Le dit Absalom avait déjà prouvé que rien ne l’arrêterait puisque, quelques années plus tôt, il avait réglé le sort de son frère aîné. David n’a pas tout de suite compris le danger : il était un coeur pur, lui, et avait jusqu’au bout respecté la vie de son prédécesseur ; il ne pouvait pas imaginer une âme aussi noire que celle d’Absalom. Quand il a enfin compris, il était trop tard : Absalom était sur le point de conquérir Jérusalem ; il ne restait qu’une seule solution, la fuite. Et tout Jérusalem a vu son roi, humilié, fuir à pied la ville sainte, témoin jadis de sa splendeur, et monter en pleurant le mont des Oliviers. (2 S 15,23-28). Sa cause était perdue, tout le monde le savait : David était à pied, Absalom le poursuivait à cheval… c’est tout dire. Et on prête à David les paroles de
ce psaume : « Ton amour vaut mieux que la vie ».
Mais nous avons déjà vu que les indications en tête des psaumes (ce que l’on appelle la suscription) ne désignent pas l’auteur du psaume, ici le roi David : ce psaume-ci en particulier recèle plusieurs allusions trop claires au Temple de Jérusalem que, bien sûr, David n’a pas connu puisque le temple n’a été construit que par son fils Salomon.
Je reviens au sous-titre de ce psaume : il indique plutôt un état d’esprit. « Psaume de David », ici, signifie « à la manière de David, l’assoiffé de Dieu ». La prière « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi. » a pu être celle du roi David qui était un homme de prière, c’est certain. Mais elle est également celle de toutes les générations du peuple élu, à toutes les époques de son histoire : depuis l’aube des temps (traduisez depuis Abraham) et jusqu’à la fin, jusqu’à la venue du JOUR.
Et, là-bas, dans ce pays qui sait être torride, l’expérience de la sécheresse, souvent, de la famine parfois, donne tout son poids aux images employées : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »
Dans les périodes les plus dramatiques, (et Dieu sait s’il y en a eu) la prière ne prenait que plus de force : pendant l’Exil à Babylone, par exemple, on a connu cette soif de l’âme ; « mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair » et on se remémorait les joies passées des célébrations au Temple de Jérusalem : « Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. » Seul ce souvenir pouvait fortifier la foi et la volonté de rester fidèle dans le milieu idolâtre où on était plongés.
De retour d’Exil, le peuple rend grâce : « Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes » ; ce sont les ailes des chérubins qui recouvrent l’Arche d’Alliance dans le Saint des Saints, d’abord ; mais elles rappellent aussi les ailes du grand aigle du désert qui protège sa nichée quand il lui apprend à voler : et Moïse avait repris l’image au compte de Dieu pour exprimer de quelle sollicitude il avait entouré son peuple : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigle », avait dit Dieu (Ex 19,4 ; Dt 32,10-11).
Dans ces conditions, bien sûr, les paroles de louange viennent d’elles-mêmes : « Tu seras la louange de mes lèvres ! Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. Comme par un festin je serai rassasié : la joie sur les lèvres, je dirai ta louange. » (Le mot « festin » fait référence aux repas de communion qui suivaient certains sacrifices au Temple de Jérusalem).
Et puis, il y a eu des périodes plus terribles encore, celles des persécutions : au deuxième siècle av. J.C., par exemple, il a fallu affronter la terrible persécution du roi grec, Antiochus Epiphane ; et nombre de Juifs sont morts, au nom de leur foi, en disant : « Ton amour, Seigneur, vaut mieux que la vie ».
Aujourd’hui encore, les croyants peuvent dire de toute leur âme : « Ton amour vaut mieux que la vie » : ce verset résonne particulièrement en ce dimanche où nous entendrons Jésus dire à ses disciples : « Celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Mt 16,25).
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Complément
– Jérémie… Elie, même combat : « Je suis passionné pour le Dieu des puissances, mais on cherche à m’ôter la vie. » (1 R 19,10).


DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre aux Romains 12,1-2

1 Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu,
à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –,
en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu :
c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte.
2 Ne prenez pas pour modèle le monde présent,
mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser
pour discerner quelle est la volonté de Dieu :
ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.


« Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu » : quelle magnifique entrée en matière ; jusqu’ici, en fin de compte, Paul n’a parlé que de cela, « la tendresse de Dieu ». Les onze premiers chapitres de la lettre aux Romains ont traité apparemment de questions doctrinales ; les grands thèmes de la théologie de Paul ont été longuement et profondément exposés : la puissance de la grâce, l’universalité du péché, la justification par la foi, le mystère pascal, l’action de l’Esprit, le salut promis et donné à tous. Mais tout ceci revient toujours à cet unique sujet, la tendresse de Dieu.
Maintenant, comme dans toutes ses lettres, Paul tire pour ses lecteurs les conséquences de son enseignement : car la découverte de cette immense tendresse de Dieu ne peut que bouleverser, ou plutôt irriguer désormais toute notre vie. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu… ». Ce qu’il va dire maintenant est en lien étroit avec tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, notamment dans les dernières lignes du chapitre précédent ; je vous en rappelle quelques mots : « Dieu veut faire à tous miséricorde… » suivis immédiatement de l’hymne d’action de grâce que nous avons lue dimanche dernier : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »

Donc, dit Saint Paul, il n’y a pas à hésiter : à ce Dieu si étonnant par sa tendresse et sa volonté de sauver toute l’humanité sans exception, sa puissance inouïe de pardon, une seule réponse est possible : celle de l’abandon et de la confiance ; accorder toute notre vie, toute notre personne à cette réalité bouleversante, nous offrir à Dieu pour qu’il accomplisse en nous son oeuvre. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. » On sait que le verbe « sacrifier – sacrum facere » veut dire « rendre sacré » ; on pourrait donc traduire ainsi : « Je vous exhorte à faire de vos personnes, de votre vie, une chose sacrée, une chose divine. »
Pierre le dira autrement en affirmant avec force que cela est possible : « La puissance divine nous a fait don de tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa puissance agissante. Par elles, les biens du plus haut prix qui nous avaient été promis nous ont été accordés, pour que par ceux-ci vous entriez en communion avec la nature divine. » (2 P 1,3-4). Nous sommes donc invités à la démarche qu’exprimait déjà le psaume 39 (40) : « Tu ne voulais ni offrande, ni sacrifice, tu m’as façonné un corps ; tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens » (Ps 39,7-8). On est en droite ligne de l’enseignement du prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Je reprends le texte : « Offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable », nous dit Saint Paul, d’après notre traduction ; mais si on scrute un peu les mots qu’il emploie, on s’aperçoit que le mot « véritable » de notre texte traduit le mot grec « logikos », au sens de conforme à la raison, à la logique : il est « logique » de vous comporter ainsi, dit Paul, cela est conforme à ce que Dieu a fait pour vous : pour le dire autrement, c’est la conséquence tout simplement de notre découverte de la tendresse de Dieu. Cette attitude est la réponse logique à l’œuvre  de Dieu pour nous. Il ne s’agit pas de gestes extérieurs, mais d’un culte qui nous engage vraiment, totalement, qui nous transforme en profondeur (le mot « logikos » en grec a également ce sens-là) : Paul consacrera la suite de la lettre aux Romains à présenter la nature de l’engagement chrétien : chacun, en fonction de ses dons et qualités, est invité à tenir sa place dans la mission de l’Eglise qui est le service de tous les hommes. Cet engagement est une participation active à la « volonté de Dieu » : cette volonté « que tous les hommes soient sauvés, c’est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité » (comme dit Paul ailleurs, dans la première lettre à Timothée (1 Tm 2,4).
Cela exige sans doute que nous acceptions chaque jour de « nous transformer en renouvelant notre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Accepter de « renouveler notre façon de penser » est pour nous, parfois, une véritable conversion. Car, trop souvent, « nos pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a reproché Jésus à Pierre, à Césarée de Philippe (Mt 16,23 : notre évangile de ce dimanche). Mais l’Esprit nou
s a été donné pour susciter en nous ce renouvellement : « Il nous mènera vers la vérité tout entière », nous a promis Jésus le dernier soir (Jn 16,13).
Cela exige également que nous acceptions de ne pas « prendre pour modèle le monde présent », ce qui est peut-être la chose la plus difficile à faire, pour les Romains du temps de Paul, comme pour nous. La véritable liberté consiste à frayer notre chemin, quelles que soient les sirènes de la mode ; et Paul s’est assez plaint dans les premiers chapitres que ses interlocuteurs se soient égarés.
Aimer le monde sans être esclaves des comportements du monde exige une vigilance de tous les instants : c’est logique pourtant, comme dit Saint Paul, quand on baigne dans la tendresse de Dieu ; mais nous savons tous que ce n’est pas facile ! Jésus le savait mieux que nous ; et ce n’est pas un hasard si ce fut justement l’objet de sa prière pour ses disciples, le dernier soir : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. » (Jn 17,15).


EVANGILE – selon saint Matthieu 16,21-27

21 En ce temps-là,
Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,

des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
22 Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

24 Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
25 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
26 Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite.


Ce récit fait suite à la mémorable profession de foi de Pierre que nous avons entendue dimanche dernier : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; cette affirmation lui a valu cette réponse de Jésus : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela (sous-entendu tu ne l’as pas deviné tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. » Comme toute béatitude, celle-ci, « Heureux es-tu » sonne comme un compliment (et quel compliment !) mais aussi comme un encouragement. Et effectivement, il faudra beaucoup de courage à Pierre pour rester fidèle à cette première profession de foi. Car il n’en connaît pas encore toute la portée, Jésus n’a pas fini de le surprendre.
En effet, celui-ci vient d’accepter au moins implicitement la reconnaissance par Pierre de son titre de Messie (« C’est mon Père qui t’a révélé cela ») et aussitôt après il présente son programme qui ne cadre nullement avec l’idée qu’on se faisait communément du Messie : « A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup… » C’était le monde à l’envers : un roi sans armes ni privilèges… Pire, un roi maltraité et apparemment consentant… Il parle de souffrir beaucoup et d’être même mis à mort !
Quelle idée ! Pierre a quelque raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois de Jérusalem l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance.
Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute 1, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. Au passage, nous voyons que Jésus n’a pas affronté des tentations seulement une fois pour toutes au début de son ministère (Mt 4,1-11), mais plusieurs fois au cours de sa mission, il a rencontré des « occasions de chute ».
Comme dit Paul dans la deuxième lecture de ce dimanche, il nous faut accepter de laisser l’Esprit de Dieu transformer complètement nos façons de voir : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »
Et là nous risquons d’avoir des surprises ; car les manières de Dieu sont toutes différentes de nos propres manières de voir. Il ne faut jamais perdre de vue la fameuse phrase d’Isaïe (c’est Dieu qui parle) : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR. C’est que les cieux sont hauts par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts par rapport à vos chemins, et mes pensées par rapport à vos pensées. » (Is 55, 6-8). « Si je comprenais Dieu, ce ne serait pas Dieu » disait saint Augustin. Il nous faut donc accepter d’être surpris : les apôtres et tous les Juifs de leur temps l’ont été, Pierre le premier. A de rares exceptions près, ils avaient prévu un Messie puissant, triomphant ; or Jésus est aux antipodes de ces belles prévisions.
Le dessein de Dieu, nous le savons, ce n’est rien d’autre que le salut du monde, c’est-à-dire la naissance de l’humanité nouvelle, celle qui ne vivra que de tendresse et de pitié, à l’image de Dieu lui-même. Or, le salut des hommes, c’est-à-dire notre conversion totale et définitive à l’amour et au pardon, à la fraternité et à la paix, au partage et à la justice, ne peut pas se faire par un coup de baguette magique : où serait notre liberté ?
Le salut des hommes passe donc inévitablement par une lente transformation des hommes ; et comment transformer les hommes sans leur en montrer le chemin ? Alors, il fallait bien que Jésus emprunte jusqu’au bout le chemin de douceur, de bonté, de pardon, si l’on veut avoir quelques chances que nous l’empruntions à notre tour. C’est pour cela que Jésus, expliquant sa passion et sa mort aux disciples d’Emmaüs, leur dit « il fallait », au sens de « il fallait malheureusement ».
Le plan de salut de Dieu ne s’accommode donc pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié : cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : on comprend mieux alors cette phrase de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Seule cette suprême preuve d’amour peut nous amener à emprunter à notre tour le chemin de l’amour
.
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Note
1 – « Occasion de chute » : le mot employé par Jésus signifie « pierre d’achoppement », la pierre qui fait trébucher. Voici encore l’une des facettes de la vie des disciples, dont Pierre est un exemple-type (cf l’épisode de la marche sur les eaux) : nos fragilités, nos doutes peuvent devenir pierres d’achoppement pour nous ou pour les autres.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DE JEREMIE, PSAUME 39

Vingtième dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaire

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Vingtième dimanche du Temps Ordinaire

 

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 18 août 2019

20éme dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Jérémie 38,4-6.8-10

En ces jours-là,
pendant le siège de Jérusalem,
les princes qui tenaient Jérémie en prison
4 dirent au roi Sédécias :
« Que cet homme soit mis à mort :
en parlant comme il le fait,
il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville,
et toute la population.
Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche,
mais son malheur. »
5 Le roi Sédécias répondit :
« Il est entre vos mains,
et le roi ne peut rien contre vous ! »
6 Alors ils se saisirent de Jérémie
et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi,
dans la cour de garde.
On le descendit avec des cordes.
Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue,
et Jérémie enfonça dans la boue.
8 Ébed-Mélek sortit de la maison du roi
et vint lui dire :
9 « Monseigneur le roi,
ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie,
c’est mal !
Ils l’ont jeté dans la citerne,
il va y mourir de faim
car on n’a plus de pain dans la ville ! »
10 Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien :
« Prends trente hommes avec toi,
et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie
avant qu’il ne meure. »

Le nom de Jérémie a donné naissance au mot « jérémiades ». Mais ce serait une erreur de penser que ce prophète a passé son temps à geindre et à se lamenter. En revanche, il est vrai qu’il a été conduit souvent à crier grâce sous l’accumulation des épreuves. Dieu sait s’il en a connues ! A tel point que le proverbe « Nul n’est prophète en son pays » s’applique particulièrement à lui. On trouve parfois sous sa plume des expressions de découragement absolu : « Quel malheur, ma mère, que tu m’aies enfanté, moi qui suis, pour tout le pays, l’homme contesté et contredit… Pourquoi ma douleur est-elle devenue permanente, ma blessure incurable ? (15,10… 18) ou encore : « Maudit le jour où je fus enfanté ! Le jour où ma mère m’enfanta, qu’il ne devienne pas béni ! … Pourquoi donc suis-je sorti du sein, pour connaître peine et affliction, pour être chaque jour miné par la honte ? » (20,14). Devant les échecs répétés de sa mission et les maux dont il est victime, il se pose de graves questions et il va jusqu’à demander des comptes à Dieu dont il juge la conduite étonnante sinon injuste : « Toi, SEIGNEUR, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi. Oui, je voudrais discuter avec toi de quelques cas. Pourquoi les démarches des coupables réussissent-elles ? Pourquoi les traîtres perfides sont-ils tous à l’aise ? Tu les plantes, ils s’enracinent et vont jusqu’à porter du fruit ! » (12,1-2).
En lisant le livre de Jérémie on se rend compte qu’il avait de bonnes raisons de se poser de telles questions et de se lamenter : on voit apparaître chapitre après chapitre les complots de ses adversaires, les pièges qu’ils lui tendent, les menaces qu’ils profèrent et qu’ils mettent cruellement à exécution : « J’entends les propos menaçants de la foule – c’est partout l’épouvante : Dénoncez-le ! – Oui, nous le dénoncerons ! » Tous mes intimes guettent mes défaillances : « Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche. » (20,10) « Allons mettre au point nos projets contre Jérémie… allons le démolir en le diffamant, ne prêtons aucune attention à ses paroles. » (18,18). Dans son village natal, Anatoth, il a entendu les menaces de mort : « Ne prophétise pas au nom du SEIGNEUR, sinon tu mourras de notre main. » (11,21), ainsi que les avertissements de quelques amis bienveillants : « Même tes frères, les membres de ta famille, oui, eux-mêmes te trahissent, oui, eux-mêmes convoquent dans ton dos des tas de gens. Ne te fie pas à eux quand ils te parlent gentiment. » (12,6).
Dans le passage que la liturgie nous offre ce dimanche, nous sommes devant l’un des malheurs de Jérémie, un épisode typique de sa vie où apparaissent la plupart des arguments de ses adversaires et des méchancetés que nous venons d’évoquer : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattants dans la ville et toute la population. Ce n’est pas le bonheur de la population qu’il cherche, mais son malheur. » … « Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne du prince Melkias, dans la cour de la prison. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne, il n’y avait pas d’eau, mais de la boue et Jérémie s’enfonça dans la boue. » On ne peut pas être plus réaliste dans la description de la persécution que Jérémie a dû subir.
Mais Dieu n’abandonne pas son prophète ; il tient la promesse qu’il lui avait faite dès le jour de sa vocation, de le soutenir envers et contre tous. Il s’agissait vraiment d’une alliance entre Dieu et lui : « Le SEIGNEUR m’adressa la parole et me dit : Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les peuples. Lève-toi, tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon, c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses chefs, à ses prêtres et à tout le peuple. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer. Parole du SEIGNEUR. » (1,4-5.17-19). Et un jour où Jérémie était particulièrement découragé, Dieu lui avait confirmé sa mission et avait réitéré sa promesse de le soutenir : « Je te délivre de la main des méchants, je t’arrache à la poigne des violents. » (15,21).
Aujourd’hui l’instrument de cette délivrance va être un étranger, un Ethiopien nommé Ebed-Mélek. Ce n’est pas la première fois que la Bible nous donne en exemple des étrangers plus respectueux de Dieu et de ses prophètes que les membres du peuple élu ! Il a le courage d’intervenir auprès du roi : « Mon Seigneur le roi, ce qu’ils ont fait au prophète Jérémie c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim ! ». Son intervention est efficace : le roi lui donne l’autorisation de sauver Jérémie. Quand Jésus racontera plus tard la parabole du Bon Samaritain peut-être pensait-il à cet Ethiopien venu au secours du prophète. Plus d’un point rapproche les deux hommes. Cela saute aux yeux si on lit dans la Bible le récit jusqu’au bout ; voici les versets 11, 12 et 13 qui ne nous sont pas donnés dans le texte liturgique : l’auteur accumule volontairement les détails qui mettent en valeur la délicatesse du païen qui vient au secours du prophète, prenant mille précautions pour ne pas risquer de le blesser au cours de la remontée ! « Ebed-Mélek prit les hommes avec lui, se rendit au palais, ramassa sous le trésor de vieux chiffons et les fit parvenir à Jérémie dans la citerne au moyen de cordes. Ebed-Mélek, l’Ethiopien, dit à Jérémie : Mets-toi les vieux chiffons au dessous des aisselles, sur les cordes. Jérémie le fit. Ils hissèrent donc Jérémie avec les cordes et le firent remonter de la citerne. » Peut-on trouver une charité fraternelle plus délicate ?
Une fois de plus, nous voici confrontés à la question cruciale, celle qui a déchiré tant de témoins de Dieu : pourquoi la Bonne Nouvelle est-elle si mal accueillie ? Pourquoi nul n’est-il prophète en son pays ? Probablement parce que l’annonce de l’amour de Dieu pour les hommes se double d’une exigence, celle d’aimer à notre tour.
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Complément
Les plaintes de Job (au chapitre 3) sont étonnamment semblables à celles de Jérémie ; l’auteur du livre de Job s’est probablement inspiré des cris de Jérémie qui était considéré comme l’exemple même du juste persécuté.

 

PSAUME – 39 (40),2,3,4,18

2 D’un grand espoir,
j’espérais le SEIGNEUR :
il s’est penché vers moi,
pour entendre mon cri.

3 Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.

4 Dans ma bouche, il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le SEIGNEUR.

18 Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi :
tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !

« D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR, Il s’est penché vers moi »… Comme souvent, le psaume parle à la première personne du singulier, mais nous savons bien qu’il s’agit en réalité d’un sujet collectif, le peuple d’Israël qui chante sa reconnaissance. Il a traversé de terribles épreuves et Dieu l’en a délivré. Le psaume 39/40 est donc un psaume d’action de grâce ; il a été composé pour remplir cette fonction bien précise dans la liturgie : être chanté au moment où l’on offrait un sacrifice d’action de grâce ; n’oublions pas que des sacrifices d’animaux ont été célébrés à Jérusalem jusqu’à la destruction définitive du Temple, en 70 après J.C.
Le motif de l’action de grâce, c’est le retour de l’Exil à Babylone : le peuple tout entier chante, explose de joie au retour de l’Exil… comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre… et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas (le psaume parle de « l’horreur du gouffre » ). Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir… Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance…
Pendant toute cette période d’épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours : « Tu es mon aide et mon libérateur : mon Dieu, ne tarde pas ! » 1
Et le miracle s’est produit : Dieu a sauvé son peuple : « D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR : il s’est penché vers moi, pour entendre mon cri. » C’est la restauration du peuple exilé, son retour au pays qui est dit en termes très imagés : quand il rentre, on peut le prendre pour un revenant. L’action de grâce vient donc tout naturellement : « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. Je suis pauvre et malheureux, mais le Seigneur pense à moi. » 2
Mais on peut tomber dans un puits, par imprudence : c’est ce qui est arrivé à Israël, nous dit le psalmiste ; et c’est certainement l’une des grandes leçons de l’Exil à Babylone : jusque-là, Israël était confiant dans la vie. Les prophètes s’étaient époumonnés pourtant, mais ils n’avaient pas réussi à réveiller le peuple de son insouciance. Pendant l’Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce drame ; et on s’est justement demandé si le malheur du peuple n’avait pas été la conséquence de cette attitude ?3
Reste à tirer les leçons du passé ; ce psaume sonne donc comme une mise en garde pour l’avenir, ou comme une résolution, si vous préférez.4 La seule solution pour ne pas retomber, on le sait bien, c’est de vivre désormais dans la fidélité à l’Alliance. C’est dans cet esprit que ce même psaume développe toute une réflexion sur les actes qui plaisent vraiment à Dieu : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : Voici, je viens. »
Pour exprimer cette expérience du retour au pays qui ressemble à un retour à la vie, le psalmiste recourt à une parabole, celle d’un homme tombé dans un puits. Je ne devrais pas dire « tombé » mais « jeté » dans un puits par ses ennemis. L’auteur du psaume s’est peut-être inspiré de l’expérience de Jérémie dont nous avons entendu les mésaventures dans la première lecture. Vous vous souvenez qu’il avait été jeté au fond d’un puits et n’en est sorti que grâce à l’intervention d’un païen, un étranger, Ebed-Mélek ; à travers la générosité magnifique et un peu inattendue, à vrai dire, de cet étranger, Jérémie savait bien que c’était Dieu lui-même qui lui était venu en aide : « D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR : il s’est penché vers moi, pour entendre mon cri. Il m’a tiré du gouffre inexorable, de la vase et de la boue ; il m’a fait reprendre pied sur le roc, il a raffermi mes pas. »
Evidemment, une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme, Jérémie donc, peut-être, explose de joie ! « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » Attention, encore une fois, l’expérience concrète de Jérémie a peut-être fourni les images, mais c’est bien du peuple tout entier qu’il s’agit dans ce psaume, comme dans tout le psautier.
Arrêtons-nous sur la deuxième partie de ce verset : « Voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » Si je comprends bien, c’est parce que celui qui a été sauvé chante la louange de Dieu que d’autres peuvent commencer à croire en Lui ! C’est logique après tout : c’est en découvrant que Dieu est capable de nous sauver que l’on peut avoir idée de se tourner vers lui. Finalement, apporter notre petite pierre au salut du monde, cela commence tout simplement par chanter la louange de Dieu !
Mais pourquoi le psaume ne s’arrête-t-il pas là ? Pourquoi y a-t-il encore des supplications comme celle du dernier verset : « Tu es mon aide et mon libérateur, mon Dieu, ne tarde pas ». Tout simplement parce que l’histoire n’est pas finie. Oui, le peuple est rentré de l’exil à Babylone, tout comme Jérémie est sorti de son puits, mais il reste encore bien des sauvetages à accomplir ! L’humanité n’est pas encore arrivée au terme de sa marche vers le bonheur, tant s’en faut ; et nous ne le savons que trop. Alors, ce psaume nous suggère deux attitudes de prière : tout d’abord, la louange pour les saluts déjà accordés, afin que d’autres se tournent vers Dieu sauveur et ensuite la prière pour le salut à venir pour que l’Esprit nous inspire les actions à entreprendre.
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Notes
1 – Et, dans un verset que nous n’entendons malheureusement pas ce dimanche : « Daigne, SEIGNEUR, me délivrer ; SEIGNEUR, viens vite à mon secours ! » (v. 14).
2 – Et un autre verset surenchérit : « Tu as fait pour nous tant de choses, toi, SEIGNEUR mon Dieu ! Tant de projets et de merveilles : non, tu n’as point d’égal ! Je l’ai dit, je l’ai redit encore ; mais leur nombre est trop grand ! » (v. 6). Et encore : « Tu seras l’allégresse et la joie de tous ceux qui te cherchent ; toujours ils rediront : Le SEIGNEUR est grand ! ceux qui aiment ton salut. » (v. 17).
3 – Un autre verset de ce psaume traduit bien cette prise de conscience : « Les malheurs m’ont assailli : leur nombre m’échappe ! Mes péchés m’ont accablé : ils m’enlèvent la vue ! Plus nombreux que les cheveux de ma tête, ils me font perdre coeur. »
4 – « Heureux est l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR et ne va pas du côté des violents, dans le parti des traîtres. » (verset 5 non lu aujourd’hui).
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Complément
Dernière remarque très encourageante, tirée du psaume : ce n’est pas nous qui sommes chargés de sauver le monde ! Le verset 4 développe en effet une théologie du salut tout à fait intéressante : « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » A vrai dire, le psalmiste ne l’a pas inventée : on sait que le prophète Amos a eu le premier l’intuition que, quoi qu’il arrive, Dieu trouvera bien le moyen de sauver au moins un petit nombre des fils d’Israël : la théologie du petit Reste était née : « Le SEIGNEUR, le Dieu des puissances, aura pitié du reste de Joseph. » (Am 5,15). Isaïe, à la même époque, dit des choses similaires. Par la suite cette idée a été reprise et approfondie par d’autres prophètes : Michée, d’abord, puis Sophonie et enfin Zacharie. Eux aussi annoncent que Dieu sauvera le Reste d’Israël, le petit noyau qui aura su demeurer fidèle contre vents et marées ; mais ils vont plus loin : ils annoncent que ce Reste sauvé deviendra sauveur. Dieu s’appuiera sur eux pour sauver toute l’humanité ; car, leur salut même sera pour le monde une preuve éclatante de l’oeuvre de Dieu. Voici par exemple une très jolie phrase de Michée (5, 6) : « Alors le reste de Jacob sera, au milieu de peuples nombreux, comme une rosée venant du SEIGNEUR. »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 12,1-4

Frères,
1 nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins,
et débarrassés de tout ce qui nous alourdit
– en particulier du péché qui nous entrave si bien –,
courons avec endurance
l’épreuve qui nous est proposée,
2 les yeux fixés sur Jésus,
qui est à l’origine et au terme de la foi.
Renonçant à la joie qui lui était proposée,
il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice,
et il siège à la droite du trône de Dieu.
3 Méditez l’exemple
de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité,
et vous ne serez pas accablés par le découragement.
4 Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang
dans votre lutte contre le péché.

A des Chrétiens qui subissent la persécution, l’auteur de la lettre adresse des encouragements. Il a consacré le chapitre 11 de sa lettre à présenter les grands modèles de la foi que l’on trouve dans l’Ancien Testament. Nous avons lu dimanche dernier ce qu’il disait d’Abraham et de Sara. Ici, il commence le chapitre 12 en disant : tous ces croyants de l’Ancien Testament sont comme une nuée qui vous entoure. Voilà une conviction qui devrait nous réconforter : tous ces témoins qui nous ont précédés nous entourent comme une nuée protectrice.
Cependant, l’auteur ne se contente pas de recommander aux Chrétiens d’imiter la confiance et la constance des grands personnages du passé, mais de « fixer leur regard » sur Jésus, le témoin toujours présent ; celui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28,20). Il est, dit l’auteur, « à l’origine et au terme de la foi » : ici, une traduction mot à mot est plus suggestive : « Il est l’initiateur de la foi et il la mène à son accomplissement. » Le mot grec traduit ici par initiateur signifie : Celui qui précède les autres sur le chemin à suivre ; le guide en quelque sorte. Et ce guide, dit le texte, est parfait, on peut se fier à lui absolument pour arriver au but ; tel un guide de montagne, il conduit au sommet, ce que notre texte appelle « l’accomplissement ».
C’est qu’il a lui-même subi l’épreuve d’endurance dans laquelle les Chrétiens sont à leur tour engagés, et plus durement encore que chacun d’eux ; car il était venu comme l’Epoux, pour la joie d’une noce ; il disait, en parlant du temps de sa présence ici-bas : « Est-ce que vous pouvez faire jeûner les invités de la noce pendant que l’Epoux est avec eux ? » (Mc 2,19). Mais l’Epoux ne fut pas reconnu : au contraire, « renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice. »
Saint Paul le dit autrement dans sa lettre aux Philippiens : « De condition divine, il n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur… Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. » (Phi 2, 6-8). Ce contraste est-il imaginable ?
Le Fils de Dieu est venu pour sauver les hommes du péché et leur apporter la vie ; il s’est heurté à une dramatique fin de non-recevoir, et il a été tué par le péché des hommes : « Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité. » Mais ce que soulignent la lettre aux Hébreux comme la lettre de Paul aux Philippiens, c’est que l’essentiel du cheminement de Jésus, notre modèle et notre soutien, n’est pas la quantité de ses souffrances, mais ce que les deux auteurs appellent son « obéissance » : « Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix », disait Saint Paul ; et on lit dans la lettre aux Hébreux : « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance. » (He 5, 8).
Obéir (ob-audire, en latin), c’est littéralement mettre son oreille (audire) devant (ob) la parole : c’est l’attitude du dialogue parfait, sans arrière-pensée, c’est la confiance absolue. C’est en cela que Jésus nous trace le chemin : dans la plus terrible souffrance, dans la pire des situations, il garde confiance en son Père, parce que Dieu est présent, attentif à son Fils qu’il aime, partageant sa souffrance et ses angoisses : « Lui (le Père) demeure fidèle, parce qu’il ne peut se renier lui-même. » (2 Tm 2,13). Alors vient pour le Christ le triomphe de l’Amour de Dieu : « Assis à la droite de Dieu, il règne avec lui. » C’est ce même triomphe qui est promis à ceux qui endurent à leur tour la persécution que le Christ a subie : « Ne désespérez pas, dit la lettre, Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. » L’auteur n’hésite pas à employer le mot de « lutte » pour qualifier ce courage : les Chrétiens auxquels il s’adresse risquent manifestement leur vie en témoignant de leur foi. Jésus les avait bien prévenus : « On portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons ; on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom… Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous… C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. » (Lc 21,12… 19).
On ne peut manquer d’être frappés par l’insistance des textes du Nouveau Testament sur les persécutions inévitables : il faut croire qu’elles furent le lot assez général ! Et pourtant, les disciples de Jésus ont tenu bon ; ils ont, comme dit notre auteur « couru avec endurance l’épreuve qui leur était proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui était à l’origine et au terme de leur foi. » Ils avaient tout simplement retenu la parole de victoire de leur Maître : « En ce monde vous êtes dans la détresse, mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jn 16,33).
A travers le monde, certains Chrétiens sont directement visés par cette lettre car ils traversent des persécutions ouvertes ou camouflées. A nous qui ne connaissons pas la persécution directe, il ne nous est pas demandé d’être des martyrs mais des témoins : peut-être tout simplement en osant parler de Dieu.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 12,49-53

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
49 « Je suis venu apporter un feu sur la terre,
et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
50 Je dois recevoir un baptême,
et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !
51 Pensez-vous que je sois venu
mettre la paix sur la terre ?
Non, je vous le dis,
mais bien plutôt la division.
52 Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées :
trois contre deux et deux contre trois ;
53 ils se diviseront :
le père contre le fils
et le fils contre le père,
la mère contre la fille
et la fille contre la mère,
la belle-mère contre la belle-fille
et la belle-fille contre la belle-mère. »

Pour décrire sa mission, Jésus la compare à un feu « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » Et très vite, on a pu mesurer les conséquences de l’annonce de la Bonne Nouvelle, aussi bien dans le monde juif que parmi les païens. Depuis le feu de la Pentecôte, cette annonce fut comme une flamme qui se répandait à toute vitesse dans les herbes sèches ou la forêt : dans le peuple juif, elle paraissait destructrice de tout l’édifice religieux, dans le monde païen, elle était considérée comme une contagion déraisonnable : Saint Paul l’écrit aux Corinthiens : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens. » (1 Co 1,23).
L’incendie fut tel qu’il laissa des traces indélébiles : ceux qui se laissaient embraser par l’annonce de l’Evangile et ceux qui la refusaient devenaient irrémédiablement antagonistes, même s’ils étaient unis par les liens de la famille ; et l’on a vu se réaliser ce que décrivait déjà avec désolation le prophète Michée en son temps qui était un temps de détresse : « Le fils traite son père de fou, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre la belle-mère. Chacun a pour ennemis les gens de sa maison. » (Mi 7,6).
Quand Jésus annonce ces déchirures, ce n’est pas chez lui l’expression d’un pressentiment : il parle d’expérience. Rappelons-nous l’épisode de sa visite à Nazareth. Luc raconte : « Jésus, avec la puissance de l’Esprit (l’Esprit de feu) revint en Galilée » (Lc 4,14), et l’on sait que l’une de ses premières visites fut pour le village de sa jeunesse. Après un moment d’enthousiasme, ses amis d’enfance et ses proches se sont retournés contre lui, parce qu’il venait de leur dire que sa mission dépassait largement les frontières d’Israël. Luc raconte : « Tous furent remplis de colère dans la synagogue en entendant ses paroles. Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas. » (Lc 4,28-29). Ce ne seront pas les seules circonstances où Jésus va se heurter à l’incompréhension, voire à l’opposition des siens : Saint Jean l’écrit : « Ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui. » (Jn 7,5). D’ailleurs, Jésus n’hésite pas à dire à ses disciples que l’une des conditions de l’annonce du Royaume de Dieu est l’acceptation de possibles déchirures : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14,26). On se souvient également de la réponse de Jésus à un homme qui lui disait : « Je vais te suivre, Seigneur ; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison » ; Jésus lui dit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » (Lc 9,61-62). Le feu allumé par Jésus conduit à des choix radicaux.
Pourtant, si l’on attendait un Messie en Israël, ce n’était évidemment pas pour qu’il apporte guerres et divisions, déjà que trop présentes ; au contraire, on comptait bien sur lui pour apporter enfin la paix au monde. On connaissait par coeur, par exemple, les magnifiques prophéties d’Isaïe : « De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faucilles. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on ne s’entraînera plus pour la guerre. » (Is 2)… « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâturage, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le boeuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère l’enfant étendra la main. Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur ma montagne sainte. » (Is 11).
S’il est bien le Messie que nous attendons, nous sommes en droit d’attendre la réalisation de ces promesses-là. Et Jésus nous annonce au contraire des divisions aggravées apparemment : « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. »… Aurions-nous oublié que la paix ne se réalise pas par un coup de baguette magique ? Elle réclame une radicale conversion du cœur  de l’homme ; c’est à cette conversion que beaucoup s’opposeront de toutes leur forces ; le jour de la Présentation de l’enfant Jésus au Temple de Jérusalem, Syméon l’avait bien annoncé : « Il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté… ainsi seront dévoilés les débats de bien des coeurs. » (Lc 2,34-35). Le message de paix rencontrera donc dans une première étape plus de contradicteurs que d’adhérents. Envoyé au monde perdu pour lui dire l’amour et le salut de Dieu, Jésus a rencontré la souffrance et la mort, comme il l’avait annoncé lui-même : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que le troisième jour il ressuscite. » (Lc 9,22) « Le Fils de l’homme sera livré aux païens, soumis aux moqueries, aux outrages, aux crachats ; après l’avoir flagellé, ils le tueront et le troisième jour il ressuscitera. » (Lc 18,32).
Mais sa Résurrection doit nous donner tous les courages : l’Esprit est désormais répandu sur nous et c’est à nous de propager ce feu.

EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE JEREMIE, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 1

Dimanche 17 février 2019 : lectures et commentaires

 

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, LIVRE DE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 70

Dimanche 3 février 2019 : Commentaire des lectures

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 3 février 2019

4éme dimanche du Temps ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

Rupnik_Adam_Christ

PREMIERE LECTURE – Livre de Jérémie 1,4-5.17-19

Au temps de Josias,
4 La parole du SEIGNEUR me fut adressée :
5 « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère,
je te connaissais ;
avant que tu viennes au jour,
je t’ai consacré ;
je fais de toi un prophète pour les nations. »

17 « Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi,
tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai.
Ne tremble pas devant eux,
sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux.
18 Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée,
une colonne de fer,
un rempart de bronze,
pour faire face à tout le pays,
aux rois de Juda et à ses princes,
à ses prêtres et à tout le peuple du pays.
19 Ils te combattront,
mais ils ne pourront rien contre toi,
car je suis avec toi pour te délivrer.
Oracle du SEIGNEUR. »

Jérémie fut un très grand prophète à Jérusalem, on le sait ; ici, il nous dit sa vocation, son expérience spirituelle. Mais il faut d’abord se rappeler le contexte historique dans lequel il est intervenu. C’était une période extrêmement difficile de l’histoire du peuple juif. On ne sait ni la date de la naissance ni celle de la mort de Jérémie, mais lui-même dit très précisément les dates de sa prédication qui s’étend de 627 à 587 av. J.-C. ; c’est-à-dire une durée de quarante ans, ce qui est considérable ! Pendant ce temps-là, la situation politique a connu de grands bouleversements !
Les grandes puissances de l’époque, dans cette région tout au moins, sont l’empire assyrien, l’Egypte et bientôt Babylone. Le royaume de Jérusalem n’est qu’un tout petit pays coincé entre ces grandes puissances qui se disputent la domination sur tout le Moyen-Orient. Tantôt en paix, tantôt en guerre, mais toujours sous domination étrangère, le roi de Jérusalem ne sait pas bien quelle politique d’alliance adopter avec quelle puissance étrangère pour reconquérir son indépendance. En fait, il sera tour à tour vassal de ces trois puissances.
C’est dans ce contexte que Jérémie a entendu l’appel de Dieu : « Le SEIGNEUR m’adressa la parole et me dit : Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ». Jérémie a donc bien conscience de n’avoir rien décidé par lui-même, c’est Dieu qui l’a choisi ; le mot « consacrer » signifie « mettre à part » : de la part du Seigneur, cela équivaut à choisir, prédestiner. Et on sait que Jérémie a trouvé ce choix de Dieu bien exigeant ! En tout cas, depuis son premier instant, la vie tout entière de Jérémie a été orientée vers la mission confiée par Dieu. Entendons-nous bien : Dieu l’a « mis à part », comme il dit, mais c’est tout le contraire d’une mise à l’écart, d’un splendide isolement, d’une tour d’ivoire, comme on dirait aujourd’hui. Toute vocation, dans la Bible, est toujours une « mise à part » pour un service.
Un service qui, dans le cas présent, ressemble fort à un combat ! Car, à la lumière de sa vocation, Jérémie porte sur la monarchie et sur les autorités religieuses un jugement très sévère qu’on pourrait résumer en deux phrases : à la cour, le roi et les chefs politiques ne parlent que guerres, soulèvements, renversement d’alliances ; c’est-à-dire tout le contraire de la paix dont rêve le peuple. Quant au Temple, on ne se préoccupe que de belles liturgies, pendant que la justice sociale et la morale sont en pleine décadence ; on est donc en parfaite hypocrisie.
Au milieu de tout cela, le prophète  doit être le porte-parole de Dieu ; il est là pour rappeler que la seule chose qui compte, la seule urgente, prioritaire, c’est l’Alliance avec Dieu, celle justement dont plus personne ne se préoccupe. Evidemment, ses vigoureuses remises en cause ne peuvent que soulever l’opposition ou, au mieux, la dérision. Dieu l’a bien prévenu : « Ils te combattront ». Et de fait, Jérémie a rencontré beaucoup d’opposition dans l’accomplissement de son ministère.
Le plus curieux dans cette histoire, c’est que pour cette tâche ingrate et qui exigeait beaucoup de courage, Dieu a choisi un jeune homme timide et « qui ne sait pas parler » (Jérémie le disait lui-même dans des versets qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche). Or il lui faudra parler, justement, crier, tempêter, prêcher… à temps et à contre-temps, tenir tête à tout un peuple et à son roi. En plus, c’est un cœur  sensible, et il sera profondément bouleversé par le malheur de sa patrie ; mais l’heure n’est pas à la mollesse : et il lui faudra consacrer toute son énergie à rappeler (sans le moindre succès) l’urgence de la conversion. « Oiseau de mauvais augure », annonceur de catastrophes, il sera détesté, méprisé, ridiculisé jusque dans sa propre famille.
Et pourtant, rien ni personne ne le détournera de sa mission : car Dieu est avec lui dans toutes ses épreuves. Lui qui se sentait si misérable, c’est vraiment en Dieu seul qu’il a trouvé sa force. A travers les quelques lignes de ce texte pourtant bien court nous devinons l’expérience spirituelle du prophète. Nous entendons là comme un écho des Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur … » C’est bien parce qu’il se trouvait pauvre que Jérémie a laissé Dieu l’envahir de sa force. Car si on lit attentivement ce texte, c’est bien Dieu qui est le principal acteur dans sa vie, c’est Dieu qui a toutes les initiatives : « Le SEIGNEUR m’adressa la parole et me dit … Je te connaissais… Je fais de toi… Je t’ordonnerai… Je suis avec toi… » Quant aux images, elles montrent bien quelle force intérieure il a fallu à Jérémie : « Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses chefs, à ses prêtres et à tout le peuple. »
Des siècles plus tard, Jésus, lui aussi a présenté sa vie comme un combat ; et la nôtre l’est aussi ; car l’annonce de la Parole de Dieu reste une tâche redoutable, tellement les pensées de Dieu sont loin de celles des hommes. Tellement les priorités de Dieu sont loin de celles des hommes. Et pourtant, les croyants savent que le bonheur de l’humanité ne peut naître que lorsque nos pensées et nos priorités se seront enfin transformées. Lorsque les valeurs de l’Alliance (comme disait Jérémie), celles de l’Evangile (diront-nous aujourd’hui) seront pleinement respectées.
Mais la force d’un Jérémie, celle de Jésus, la nôtre résident dans la certitude que Dieu nous accompagne sans cesse dans ce combat : nous avons entendu la phrase de Dieu à Jérémie : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi ». Plus tard, Jésus à son tour encouragera ses disciples en leur disant : « Confiance, j’ai vaincu le monde. »
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Compléments
1 – Saint Paul dit de la même manière dans la lettre aux Galates qu’il a conscience d’avoir été « mis à part » dès le sein maternel et appelé par la grâce de Dieu : « Celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens… » (Ga 1, 15).
2 – Les auteurs du Nouveau Testament ont certainement plus d’une fois été tentés de faire le rapprochement entre Jésus de Nazareth et Jérémie. Quand ils nous rapportent les larmes de Jésus devant la mort d’un ami ou devant le destin tragique de Jérusalem ; quand ils racontent l’hostilité grandissante que Jésus a dû affronter ; quand ils rapportent certaines paroles de menace prononcées par lui, dans un style tout à fait comparable à celui des prophètes ; ou encore quand ils nous disent avec quelle résolution Jésus a quand même pris le chemin de Jérusalem au moment même où ses rares amis essayaient de l’en détourner à cause des risques trop évidents. Quant à Jésus lui-même, il pensait peut-être bien à Jérémie quand il a dit à la synagogue de Nazareth (Lc 4, évangile de ce dimanche) « nul n’est prophète en son pays. »
3 – Une remarque sur la traduction du verset 17 : « Tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai ». En français, l’expression « prononcer contre » est violente. L’original hébreu dit seulement : « tu leur diras ». De fait, on lit chez Jérémie des prédications sévères mais aussi combien de paroles douces et consolantes.

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PSAUME – 70 (71), 1-2.3.5-6ab,15ab.17

1 En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge
garde-moi d’être humilié pour toujours
2 Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
Tends l’oreille vers moi et sauve-moi.

3 Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

5 SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
6ab Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

15 Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
17 Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

On pourrait croire que ce psaume parle du prophète Jérémie, dont nous avons un peu deviné l’expérience spirituelle dans la première lecture. Il pourrait signer sans hésiter, si j’ose dire ! Par exemple, lui qui était ébloui de son intimité avec Dieu, aurait parfaitement pu dire « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon appui dès ma jeunesse… tu m’as choisi dès le ventre de ma mère… tu as été mon secours et ma force. » Mais en réalité, le psaume 70 n’a pas été écrit pour Jérémie. Nous entendons bien quelqu’un parler à la première personne, mais, comme toujours dans les psaumes, ce JE est collectif. Le psaume est écrit à la première personne du singulier, mais il faut s’habituer à lire « Nous, peuple d’Israël, avec toute l’expérience spirituelle qui est la nôtre depuis Abraham, depuis Moïse… »
C’est l’expérience d’Israël qui est décrite sous forme de comparaisons, traduite en images, peinte comme le portrait d’un individu particulier. C’est ce que l’on appelle le phénomène du « Revêtement » que nous connaissons bien : par exemple, nous avons déjà rencontré plusieurs psaumes dans lesquels Israël est comparé à un lévite, tellement heureux d’avoir été choisi pour le service de Dieu et du Temple : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, tu es mon héritage… » (Ps 15-16).
Ici, dans notre psaume d’aujourd’hui, c’est bien Israël qui parle : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse. Toi, mon soutien dès avant ma naissance, tu m’as choisi dès le ventre de ma mère. Pour beaucoup, je fus comme un prodige ; tu as été mon secours et ma force. Je n’avais que ta louange à la bouche, tout le jour, ta splendeur. » On voit bien de quoi il s’agit, toute la longue expérience que le peuple élu a faite de la présence constante de Dieu à ses côtés, si j’ose dire.
Mais ces verbes au passé (par exemple « je fus comme un prodige ») nous surprennent un peu ; on a envie de demander : « c’est donc fini ? » Alors il faut aller lire le reste de ce psaume ; et effectivement, le ton change : très clairement, ce psaume est écrit dans un moment de détresse. (Là on voit bien le danger de lire seulement quelques versets hors de leur contexte).
Dans les versets que nous ne lisons pas aujourd’hui, Israël est représenté comme une vieille épouse qui supplie celui qui l’a aimée quand elle était belle et jeune de ne pas l’abandonner. « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne me rejette pas, ô mon Dieu. » (v.18).
Ce n’est pas l’image elle-même qui nous étonne : ce n’est pas la première fois que l’Alliance d’Israël est comparée à des fiançailles ou à un mariage. Mais ici, visiblement ce ne sont pas les joies du mariage qui sont évoquées ; à travers les lignes, on devine que l’épouse traverse une expérience douloureuse : celle de la vieillesse flétrie, abandonnée, en butte à l’arrogance des plus jeunes, dont c’est le tour aujourd’hui d’être belles, adulées, aimées : « Ne me rejette pas maintenant que j’ai vieilli ; alors que décline ma vigueur, ne m’abandonne pas. » (v.9).
Mais, bien sûr, il ne s’agit que d’une comparaison, les noces sont une manière de parler de l’Alliance que Dieu a conclue avec Israël ; ce qui est décrit comme l’abandon de la vieille épouse par son époux, c’est la période de l’Exil à Babylone. Là, effectivement, on a parfois été tentés de croire que Dieu avait abandonné son peuple ; et pendant ce temps, les ennemis d’Israël se frottaient les mains, en pensant qu’Israël serait bientôt rayé de la carte : « Mes ennemis parlent contre moi, ils me surveillent et se concertent. Ils disent : Dieu l’abandonne ! … Il n’a plus de défenseur ! »
Tout ceci donne à l’ensemble du psaume un aspect un peu curieux, parce qu’il est un mélange constant de supplication et de louange : au sein même de la détresse, de la vieillesse, du délaissement apparent, l’épouse garde espoir et ne cesse de faire des projets : « Je dirai aux hommes de ce temps ta puissance, à tous ceux qui viendront tes exploits (18)… En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge : garde-moi d’être humilié pour toujours. Dans ta justice, défends-moi, libère-moi, tends l’oreille vers moi et sauve-moi. Sois le rocher qui m’accueille, toujours accessible ; tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c’est toi (1-3)… Toi qui m’as fait voir tant de maux et de détresses, tu me feras vivre à nouveau, à nouveau tu me tireras des abîmes de la terre, tu m’élèveras et me grandiras, tu reviendras me consoler. Et moi, je te rendrai grâce sur la harpe pour ta vérité, ô mon Dieu ! Je jouerai pour toi de ma cithare, Saint d’Israël ! Joie pour mes lèvres qui chantent pour toi, et dans mon âme que tu as rachetée ! » (20-23).
Dommage que la liturgie  ne nous propose pas ce psaume plus souvent et en entier de préférence. Car il comporte de multiples résonances avec notre propre expérience. Dans la souffrance, la maladie, le deuil, nous connaissons bien ce mélange de sentiments ; le cri de la détresse, d’abord : « Mon Dieu, ne m’oublie pas, ne m’abandonne pas » ; et aussitôt, la peur d’offenser Dieu, alors nous ajoutons : « mais je sais bien que tu ne m’abandonnes jamais » ; ici le psaume dit : « tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c’est toi. » (3)
Mais pour continuer à espérer, le croyant a bien besoin de se rappeler tous les points d’appui de sa foi : « Mon Dieu, mon Rocher… SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse (5)… (en ce temps béni) je n’avais que ta louange à la bouche » (8)… sous-entendu je sais, j’affirme que ces jours bénis reviendront : « je revivrai les exploits du SEIGNEUR en rappelant que ta justice est la seule (16)… moi qui ne cesse d’espérer, j’ajoute encore à ta louange » (14).
C’est tout ce mélange d’expériences douloureuses, de souffrance, d’aveu des faiblesses passagères, mais aussi de foi retrouvée et d’espéranceindéracinable qu’il faut entendre à travers les lignes que nous lisons ce dimanche : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance  mon appui dès ma jeunesse. »
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Complément
On entend aussi dans ce psaume l’écho d’une autre expérience triste, celle de la flétrissure de l’amour : « Je n’avais que ta louange à la bouche » : l’épouse (traduisez Israël) reconnaît implicitement que sa tendresse (traduisez sa ferveur) l’a abandonnée ; les choses se sont gâtées… Alors il ne reste plus qu’à espérer l’indulgence de l’époux, traduisez encore : même si l’amour du peuple pour son Dieu s’est affaibli au long du temps, que Dieu lui, n’abandonne pas son épouse « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne m’abandonne pas, ô mon Dieu. » (18).

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DEUXIEME LECTURE – Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 12,31-13,13

Frères,
12, 31 recherchez avec ardeur les dons les plus grands.
Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
13, 1 J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges,
si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour,
je ne suis qu’un cuivre qui résonne,
une cymbale retentissante.
2 J’aurais beau être prophète,
avoir toute la science des mystères
et toute la connaissance de Dieu,
j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes,
s’il me manque l’amour,
je ne suis rien.
3 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés,
j’aurais beau me faire brûler vif,
s’il me manque l’amour,
cela ne me sert à rien.
4 L’amour prend patience ;
l’amour rend service ;
l’amour ne jalouse pas ;
il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;
5 il ne fait rien d’inconvenant ;
il ne cherche pas son intérêt ;
il ne s’emporte pas ;
il n’entretient pas de rancune ;
6 il ne se réjouit pas de ce qui est injuste,
mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
7 il supporte tout, il fait confiance en tout,
il espère tout, il endure tout.
8 L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées,
le don des langues cessera,
la connaissance actuelle sera dépassée.
9 En effet, notre connaissance est partielle,
nos prophéties sont partielles.
10 Quand viendra l’achèvement,
ce qui est partiel sera dépassé.
11 Quand j’étais petit enfant,
je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant,
je raisonnais comme un enfant.
Maintenant que je suis un homme,
j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
12 Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ;
ce jour-là, nous verrons face à face.
Actuellement, ma connaissance est partielle ;
ce jour-là, je connaîtrai parfaitement,
comme j’ai été connu.
13 Ce qui demeure aujourd’hui,
c’est la foi, l’espérance et la charité  ;
mais la plus grande des trois,
c’est la charité.

Dans les passages de la lettre aux Corinthiens que nous avons lus ces deux derniers dimanches, Saint Paul énumérait les différents dons que l’Esprit Saint fait aux membres du Corps du Christ dans leur diversité. Mais, dit-il, le plus précieux des dons que nous fait l’Esprit-Saint c’est l’Amour. C’est lui qui donne valeur à tous les autres.
Ce n’est donc pas une leçon de morale que Paul nous dispense ici, mais la contemplation d’un mystère qui nous dépasse. Car, en fait, avant de parler de nous, ce texte de Paul parle d’abord de Dieu, il contemple le mystère  de l’amour de Dieu ; à chaque fois que nous rencontrons le mot « Amour » dans ce texte, nous pourrions le remplacer par le mot « Dieu ».
« L’amour prend patience » ; oui, Dieu patiente avec son peuple, avec l’humanité, avec nous, lui pour qui « mille ans sont comme un jour, et un jour est comme mille ans », comme nous dit Pierre (2 P 3,8) ; oui, « l’amour rend service », il suffit de regarder Jésus laver les pieds de ses disciples (Jn 13) ; oui encore, le peuple d’Israël a eu maintes occasions d’expérimenter que « l’amour (c’est-à-dire Dieu) ne garde pas rancune » : lui qui a pardonné à son peuple sans se lasser tout au long de l’histoire biblique. Jusqu’au jour où sur le visage du Christ en croix, nous avons pu voir la preuve de l’amour infini de Dieu et nous avons entendu ce jour-là les paroles suprêmes du pardon : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Et il ne nous a laissé qu’une seule consigne « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Heureusement pour nous, nous ne sommes pas laissés à nos seules forces pour cela, puisqu’il nous a transmis son Esprit : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs  par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Ro 5, 5). Ce qui veut dire que « l’amour même de Dieu est répandu en nous ». Voilà une bonne nouvelle, si nous voulons bien l’entendre. Alors ici, Paul fait l’inventaire du don qui nous est fait, le catalogue des possibilités infinies de dépassement qu’il nous offre : en quelque sorte, il nous dit : « Voilà ce que l’amour vous rend capables de faire ». Les quinze comportements que Saint Paul énumère dans son inventaire, loin d’être des utopies, sont les réalités étonnantes que l’expérience fait découvrir : réellement, on le sait bien, l’amour et l’amour seul permet à ceux qui aiment, à ceux qui s’aiment, d’atteindre des sommets de patience, d’oubli de soi, de douceur, de transparence, de confiance totale, et en définitive, de joie profonde. C’est l’amour de Dieu, c’est-à-dire donné par Dieu, qui, seul, peut faire de nos communautés les témoins que le monde attend. Inversement, on peut lire dans ce texte de Paul un bon catalogue de critères pour juger nos comportements individuels et collectifs. En un temps où les mots (et les gestes) d’amour sont multipliés et galvaudés, une telle grille de discernement n’est peut-être pas superflue.
Paul insiste, c’est l’amour et lui seul qui fera de nous des adultes : « Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel disparaîtra. Quand j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant. » On peut en déduire que toutes les autres qualités : la science, la générosité, et même la foi et le courage, le don des langues ou de prophétie, ne sont que des enfantillages au regard de la seule valeur qui compte, l’amour. Quand on pense à l’importance que les Corinthiens attachaient à l’intelligence, à la naissance, à la condition sociale, on mesure mieux l’audace des propos de Paul. Toutes ces soi-disant valeurs auxquelles nous tenons tant, nous aussi, ne sont que des balayures, comme Paul le dit ailleurs. Puisque les plus grandes vertus elles-mêmes ne sont rien si elles ne sont pas irriguées uniquement par l’amour de Dieu lui-même. Voilà qui remet les choses à leur place ; une fois de plus, on entend résonner les béatitudes : seuls les pauvres de cœur  savent accueillir en eux les richesses de Dieu. Peut-être n’osons-nous pas assez compter sur ces possibilités infinies d’amour qui sont à notre disposition, pourvu que nous les sollicitions. L’Esprit est très discret, il attend peut-être que nous lui demandions son aide.

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EVANGILE  – selon Saint Luc, 4, 21-30

En ce temps-là,
dans la synagogue de Nazareth,
après la lecture du livre d’Isaïe,
21 Jésus déclara :
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture,
que vous venez d’entendre. »
22 Tous lui rendaient témoignage
et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche.
Ils se disaient :
« N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Mais il leur dit :
« Sûrement vous allez me citer le dicton :
Médecin, guéris-toi toi-même, et me dire :
Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm :
fais donc de même ici dans ton lieu d’origine ! »
24 Puis il ajouta :
« Amen, je vous le dis,
aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
25 En vérité, je vous le dis :
Au temps du prophète Elie,
lorsque pendant trois ans et demi
le ciel retint la pluie,
et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre,
il y avait beaucoup de veuves en Israël ;
26 pourtant, Elie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles,
mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon,
chez une veuve étrangère.
27 Au temps du prophète Elisée,
il y avait beaucoup de lépreux en Israël ;
et aucun d’entre eux n’a été purifié,
mais bien Naaman, le Syrien. »
28 A ces mots, dans la synagogue,
tous devinrent furieux.
29 Ils se levèrent,
poussèrent Jésus hors de la ville,
et le menèrent jusqu’à un escarpement
de la colline où leur ville est construite,
pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

« Nul n’est prophète en son pays » : apparemment, ce dicton n’est pas d’aujourd’hui, puisque Jésus en cite un tout à fait équivalent : « Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays », au moment où il est justement dans son propre pays, Nazareth, où il a grandi.
Si on y réfléchit, tout est étrange dans ce texte : d’abord, pourquoi, alors qu’il vient d’arriver dans son village natal, après une tournée triomphale dans les villages de la région, pourquoi Jésus met-il le sujet sur Capharnaüm ? Si l’on peut parler de « tournée triomphale », c’est parce que dans le début de cet évangile que nous avons lu dimanche dernier, Luc disait : « Lorsque Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge. » Luc ne dit rien de plus précis jusqu’à présent, mais Jésus doit avoir eu vent d’une certaine jalousie dans le coeur de ses compatriotes de Nazareth ; d’après sa phrase « nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm », nous devinons qu’il y a déjà eu des miracles à Capharnaüm. Et les habitants de Nazareth attendent bien d’en voir autant.
Ensuite, deuxième étrangeté de ce passage, pourquoi ce retournement de situation ? Jésus vient de faire la lecture du texte d’Isaïe, il a tranquillement affirmé « Cette parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit », ce qui revient à affirmer « Je suis le Messie  que vous attendez » et pour l’instant cela n’a soulevé aucun tollé. Luc nous dit simplement : « Tous lui rendaient témoignage ; et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Et il suffira de quelques paroles de Jésus pour les rendre furieux, au point qu’ils voudront se débarrasser de lui, une bonne fois pour toutes. On peut donc se demander ce que Jésus a dit de si extraordinaire et pourquoi il a jugé bon de le dire. En fait, il leur a asséné une leçon qui est dure à entendre ; elle tient en deux points : premièrement, si j’ai pu faire des miracles à Capharnaüm, c’est parce que ses habitants avaient une autre attitude. La fin de l’histoire prouve bien que Jésus n’a vu que trop juste : la violence de la réaction de ses compatriotes laisse entendre qu’ils n’étaient pas prêts à accueillir les dons de Dieu comme des dons.
Le deuxième point revient à dire « le salut n’est pas réservé aux fils d’Israël. Dieu s’intéresse aussi aux païens et ceux-ci sont parfois plus près du salut que ceux qui se disent croyants » : c’est ce qui se dégage des deux histoires d’Elie et Elisée. On trouve l’histoire d’Elie au premier Livre des Rois (1 R 17) : elle met en scène une veuve de la ville de Sarepta, en plein pays païen, la Phénicie ; Elie lui demande l’hospitalité, en période de sécheresse, et, malgré sa pauvreté, elle vient en aide au prophèt étranger, dans lequel elle reconnaît un homme de Dieu. Cela a suffi pour qu’Elie accomplisse pour elle deux miracles ; d’abord il la sauve de la famine : on se souvient de la fameuse promesse d’Elie « jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre ». Quant au deuxième miracle, c’est la guérison de son fils unique. Cette païenne a su se montrer accueillante à ce proph étranger au moment même où il était un paria et un exclu dans son propre pays. Bien lui en a pris !
L’histoire d’Elisée, elle, se trouve au Deuxième Livre des Rois (2 R 5) : Naaman est un général syrien ; par malheur il est atteint de la lèpre ; il a eu vent des talents de guérisseur du prophète  Elisée et se rend chez lui en grande tenue, bardé de cadeaux et de recommandations. Mais Elisée le décevra un peu ; c’est seulement quand il aura accepté de se plier humblement aux ordres du prophète que Naaman sera guéri : « Va ! Lave-toi sept fois dans le Jourdain. » Il se soumet donc et il descend jusqu’au Jourdain : geste très simple qui lui paraît dérisoire, à lui, général, favori du roi de Damas… mais geste symbolique d’humilité et de soumission au prophète du Dieu d’Israël. On connaît la suite : il est guéri et bien sûr il se convertit au Dieu d’Israël.
Une païenne (la veuve de Sarepta), un général ennemi, païen, lépreux (Naaman) : aucun des deux ne peut prétendre avoir des droits sur le Dieu d’Israël… et ce sont ces pauvres qui ont été comblés ; Jésus n’ajoute pas, mais tout le monde comprend : « A bon entendeur salut ».
En quelques lignes, nous avons ici un raccourci de la vie de Jésus : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » dira Saint Jean ; Luc le dit ici à sa manière en opposant l’attitude de Nazareth, sa ville natale, et celle de Capharnaüm (où il était au départ un inconnu) ; et cette opposition en préfigure une autre : l’opposition entre l’attitude de refus des Juifs (pourtant les destinataires du message des prophètes) et l’accueil de la Bonne Nouvelle par des païens ; comme la veuve de Sarepta, comme le général syrien Naaman, ce sont les non-Juifs qui feront le meilleur accueil au Messi. Mais la victoire définitive du Christ est déjà annoncée, symbolisée par sa maîtrise sur les événements : « Lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. »
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Complément
Jésus vient de faire à ses compatriotes une confidence : la confidence suprême, celle de sa mission. Sans doute a-t-il pensé que ceux qui l’avaient vu grandir, ses copains d’enfance, étaient les mieux placés pour accueillir son secret, pour lui faire confiance.
Quelle a dû être sa déception de se heurter à leur incompréhension, leur méfiance. C’est peut-être à la suite de cette expérience qu’il a désormais jalousement gardé son secret. Plus jamais il ne dira qu’il est le Messie. Ce n’est que bien plus tard qu’il acceptera la déclaration de Pierre à Césarée de Philippe.