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Dimanche 16 janvier 2022 : 2ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 16 janvier 2022 :

2ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – LIVRE DU PROPHETE ISAIE  62,1-5

1 Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas,
et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse
que sa justice ne paraisse dans la clarté,
et son salut comme une torche qui brûle.
2 Et les nations verront ta justice ;
tous les rois verront ta gloire.
On te nommera d’un nom nouveau,
que la bouche du SEIGNEUR dictera.
3 Tu seras une couronne brillante dans la main du SEIGNEUR,
un diadème royal entre les doigts de ton Dieu.
4 On ne te dira plus « Délaissée ! »,
A ton pays, nul ne dira « Désolation ! »
Toi, tu seras appelée « Ma Préférence »,
cette terre se nommera « L’Epousée ».
Car le SEIGNEUR t’a préférée,
et cette terre deviendra « L’Epousée ».
5 Comme un jeune homme épouse une vierge,
ton Bâtisseur t’épousera.
Comme la jeune mariée fait la joie de son mari,
tu seras la joie de ton Dieu.

COMME LA JEUNE MARIEE FAIT LA JOIE DE SON MARI…
Le prophète Isaïe ne manquait pas d’audace ! A deux reprises, dans ces quelques versets, il a employé le mot « désir » (au sens de désir amoureux) pour traduire les sentiments de Dieu à l’égard de son peuple. Les mots « ma préférée » et « préférence » sont trop faibles ; il faudrait traduire : « On ne t’appellera plus ‘la délaissée’, on n’appellera plus ta contrée ‘terre déserte’, mais on te nommera ‘ma désirée’ (littéralement mon désir est en toi), on nommera ta contrée ‘mon épouse’, car le SEIGNEUR met en toi son désir et ta contrée aura un époux.
Ce que nous avons entendu ici est une véritable déclaration d’amour ! Un fiancé n’en dirait pas davantage à sa bien-aimée. Tu seras ma préférée, mon épouse… Tu seras belle comme une couronne, comme un diadème d’or entre mes mains… tu seras ma joie… Et pour cette déclaration, vous avez remarqué la beauté du vocabulaire, la poésie qui émane de ce texte. On y retrouve le parallélisme des phrases, si caractéristique des psaumes. « Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, / et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse… Tu seras une couronne brillante dans la main du SEIGNEUR, / un diadème royal entre les doigts de ton Dieu… Toi, tu seras appelée ‘Ma Préférence’, cette terre se nommera ‘L’Epousée’. Car le SEIGNEUR t’a préférée, / et cette terre deviendra ‘L’Epousée’ ».
Cinq siècles avant Jésus-Christ, déjà, le prophète Isaïe allait donc jusque-là ! Car on pourrait vraiment appeler ce texte le « poème d’amour de Dieu ». Et Isaïe n’est pas le premier à avoir cette audace.
Il est vrai qu’au tout début de la Révélation biblique, les premiers textes de l’Ancien Testament n’employaient pas du tout ce langage. Pourtant, si Dieu aime l’humanité d’un tel amour, c’était déjà vrai dès l’origine. Mais c’était l’humanité qui n’était pas prête à entendre. La Révélation de Dieu comme Epoux, tout comme celle de Dieu-Père n’a pu se faire qu’après des siècles d’histoire biblique.
Au début de l’Alliance entre Dieu et son peuple, cette notion aurait été trop ambiguë. Les autres peuples ne concevaient que trop facilement leurs dieux à l’image des hommes et de leurs histoires de famille ; dans une première étape de la Révélation, il fallait donc déjà découvrir le Dieu tout-Autre que l’homme et entrer dans son Alliance.
C’est le prophète Osée, au huitième siècle av. J.C., qui, le premier, a comparé le peuple d’Israël à une épouse ; et il traitait d’adultères les infidélités du peuple, c’est-à-dire ses retombées dans l’idolâtrie. A sa suite Jérémie, Ezéchiel, le deuxième Isaïe et le troisième Isaïe (celui que nous lisons aujourd’hui) ont développé ce thème des noces entre Dieu et son peuple ; et on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces : les noms tendres, la robe nuptiale, la couronne de mariée, la fidélité, mais aussi la jalousie, l’adultère, les retrouvailles.
…TU SERAS LA JOIE DE TON DIEU
En voici quelques extraits, par exemple chez Osée : « Tu m’appelleras mon époux… je ferai de toi mon épouse pour toujours… dans la justice et le droit, dans la fidélité et la tendresse. » (Os 2,18.21). Et chez le deuxième Isaïe « Ton époux c’est Celui qui t’a faite… Est-ce que l’on rejette la femme de sa jeunesse ?… dans mon éternelle fidélité, je te montre ma tendresse. » (Is 54, 5…8). Le texte le plus impressionnant sur ce sujet, c’est évidemment le Cantique des Cantiques : il se présente comme un long dialogue amoureux, composé de sept poèmes ; pour être franc, nulle part les deux amoureux ne sont identifiés ; mais les Juifs le comprennent comme une parabole de l’amour de Dieu pour l’humanité ; la preuve, c’est qu’ils le lisent tout spécialement pendant la célébration de la Pâque, qui est pour eux la grande fête de l’Alliance de Dieu avec son peuple, et, à travers son peuple, avec toute l’humanité.
Pour revenir au texte d’aujourd’hui, l’un des passe-temps préférés, apparemment, du bien-aimé est de donner des noms nouveaux à sa bien-aimée. Vous savez l’importance du Nom dans les relations humaines : quelqu’un ou quelque chose que je ne sais pas nommer n’existe pas pour moi… Savoir nommer quelqu’un, c’est déjà le connaître ; et quand notre relation avec une personne s’approfondit, il n’est pas rare que nous éprouvions le besoin de lui donner un surnom, parfois connu de nous seuls. Dans la vie des couples, ou des familles, les diminutifs et les surnoms tiennent une grande place. Quand nous choisissons le prénom d’un enfant, par exemple, c’est très révélateur : nous faisons porter sur lui beaucoup d’espoirs ; souvent même, si on y regarde bien, c’est tout un programme.
La Bible traduit cette expérience fondamentale de la vie humaine ; et le nom y a une très grande importance ; il dit le mystère de la personne, son être profond, sa vocation, sa mission : très souvent, on nous indique le sens du nom des personnages principaux. Par exemple, l’ange annonçant la naissance de Jésus précise aussitôt que ce nom veut dire : « Dieu sauve » ; c’est-à-dire que cet enfant qui porte ce nom-là sauvera l’humanité au nom de Dieu. Et parfois Dieu donne un nom nouveau à quelqu’un en même temps qu’il lui confie une mission nouvelle : Abram devient Abraham, Saraï devient Sara, Jacob devient Israël et Simon devient Pierre.
Ici donc, c’est Dieu qui donne des noms nouveaux à Jérusalem : la « délaissée » devient la « Préférée », le pays de « désolation » devient « L’épousée » ; effectivement, le peuple juif pouvait avoir l’impression d’être délaissé par Dieu. Ce chapitre 62 d’Isaïe a été écrit dans le contexte du retour d’Exil. On est rentré de l’Exil (à Babylone) en 538 mais le Temple n’a commencé à être reconstruit qu’en 521 : c’est dans ce délai que la morosité s’installe et l’impression de délaissement. Si Dieu s’occupait de nous, pense-t-on, les choses iraient mieux et plus vite (il nous arrive bien de dire exactement la même chose : « s’il y avait un Bon Dieu, ces choses-là n’arriveraient pas » …). C’est pour combattre cette désespérance qu’Isaïe, inspiré par Dieu, ose ce texte magnifique : non, Dieu n’a pas oublié son peuple et sa ville de prédilection ; et dans peu de temps cela se saura ! « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu. »

 

PSAUME – 95 (96), 1-2a, 2b-3. 7-8a, 9a-10

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
chantez au SEIGNEUR, terre entière,
2 chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
3 racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

7 Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples,
rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance,
8 rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom.

9 Adorez le SEIGNEUR, éblouissant de sainteté.
10 Allez dire aux nations : le SEIGNEUR est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

A LA GLOIRE DE DIEU
Il n’est question, ici, que de la gloire de Dieu, son salut, ses merveilles, sa puissance : « Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau… chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom ! De jour en jour, proclamez son salut… » Rien d’étonnant, ici : cette invitation à chanter la gloire de Dieu est une chose habituelle en Israël où l’on ne cesse de « faire mémoire », comme on dit, de l’œuvre de Dieu, au long des siècles, pour libérer son peuple de tout ce qui peut entraver son bonheur.
Oui, « de jour en jour, Israël proclame son salut »… de jour en jour Israël fait mémoire de l’œuvre  de Dieu, de ses merveilles, c’est-à-dire de son œuvre  incessante de libération… de jour en jour Israël témoigne que Dieu l’a  libéré de l’Egypte d’abord, puis de toutes les formes d’esclavage : et le plus terrible des esclavages, c’est de se tromper de Dieu, c’est de mettre sa confiance dans de fausses valeurs, des faux dieux qui ne peuvent que décevoir, des idoles…
Parce qu’Israël a cette chance immense, cet honneur inouï, ce bonheur de savoir et d’être chargé de dire que « L’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est UN » (comme le dit la profession de foi juive, le « Shema Israël »*) et que la foi en lui est le seul chemin de bonheur pour l’homme. Voilà le message qu’Israël lance au monde : « Allez dire aux nations : Le SEIGNEUR est roi !… »
Je reprends l’expression : « Allez dire aux nations ». Les « nations », en langage biblique, c’est l’ensemble des autres peuples, ceux que l’on appelle les goyîm, c’est-à-dire le reste de l’humanité, les « incirconcis » comme disait saint Paul. Arrêtons-nous d’abord sur ce mot « gôyîm ». Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires : dans certains textes, il est carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c’est parce qu’il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. A la première étape de la pédagogie biblique où il s’agit pour le peuple élu de s’attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage du Dieu unique, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l’idolâtrie. Et l’histoire d’Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! De plus, dans la mentalité de l’époque, où les divinités étaient censées faire la guerre aux côtés de leurs peuples, on n’aurait pas pu imaginer un Dieu qui prenne le parti de tous les belligérants à la fois !
Mais, dans ce psaume, au contraire, le mot « nations » n’est plus péjoratif : les « nations » ce sont tous ceux qui ne font pas partie du peuple d’Israël et auxquels la Bonne Nouvelle du salut de Dieu est également destinée, tout autant qu’au peuple élu. Bien sûr, si ce psaume peut parler d’une manière aussi positive, cela veut dire qu’il a été composé relativement tardivement, probablement après l’Exil à Babylone. Puisque l’auteur peut imaginer qu’un jour, les peuples autres qu’Israël bénéficieront eux aussi du salut de Dieu. Car c’est pendant la période de déportation de la population de Jérusalem à Babylone que les hommes de la Bible ont définitivement compris que Dieu est réellement unique, qu’il est le Dieu de tout l’univers et de toute l’humanité et que, par conséquent, son salut, son œuvre, ses merveilles ne sont pas réservés à Israël.
RACONTEZ A TOUS LES PEUPLES SES MERVEILLES
Mais, pour en arriver là, il a fallu tout un long et patient travail de la pédagogie de Dieu pour amener les membres du peuple élu à ouvrir leur cœur, à accepter que leur Dieu soit aussi le Dieu de tous les hommes, aussi occupé (si j’ose dire) à faire le bonheur des autres que le leur. Et le peuple élu a compris peu à peu qu’il est le frère aîné, pas le fils unique : sa vocation était justement d’ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l’humanité à la rencontre de son Dieu. Un jour viendra où tous les peuples sans exception reconnaîtront Dieu comme le seul Dieu. L’humanité tout entière mettra sa confiance en lui seul : le psaume tout entier a cette dimension universelle. Ce jour-là, enfin, s’accomplira la promesse faite à Abraham : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ».
Les versets que nous lisons aujourd’hui sont pleins de cet espoir que les « nations » vont entendre la Bonne Nouvelle : « Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples, rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance, rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom. »
Les derniers versets, (que nous ne chantons pas ce dimanche, malheureusement), sont comme une sorte d’anticipation de la fin des temps. Ce jour-là, c’est la Création tout entière qui chantera la gloire de Dieu : « Joie au ciel ! Exulte la terre ! Les masses de la mer mugissent, la campagne tout entière est en fête. Les arbres des forêts dansent de joie devant la face du SEIGNEUR ». Vous avez déjà vu des arbres danser ? Eh bien oui, ce jour-là ils danseront ! Et la mer mugira, et la campagne tout entière sera en fête ! C’est nous qui sommes aveugles de n’avoir pas encore reconnu notre Dieu !
Bien sûr, si on y réfléchit, c’est normal ! Les mers sont moins bêtes que les hommes ! Elles, elles savent qui les a faites, qui est leur créateur ! Elles mugissent pour Lui, elles l’acclament à leur manière. Les arbres des forêts sont moins bêtes que les hommes : ils savent reconnaître leur créateur : parmi des tas d’idoles, de faux dieux, pour eux, il n’y a pas d’erreur possible, les arbres ne s’y laissent pas prendre.
Mais revenons sur terre ! Je disais que ce psaume anticipe ! Tout cela est encore du domaine du rêve : pour l’instant, la Bonne Nouvelle n’a pas encore pénétré toutes les nations. En attendant, on est dans le présent ! Et le présent n’est pas si facile ; il faut tenir bon dans la foi et il faut témoigner de cette foi à la face des nations. Tenir bon dans la foi, c’est un choix à refaire sans cesse : l’une des strophes que nous ne lisons pas non plus ce dimanche en porte la trace : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » Si on affirme que les dieux des nations ne sont que néant, c’est qu’il faut encore et toujours s’en persuader, refuser de retomber dans l’idolâtrie. Combat jamais complètement gagné.
Tout bien réfléchi, ce psaume n’est-il pas terriblement d’actualité ?
——————–
Note
*Traduction du rabbinat

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens  12,4-11

Frères,
4 les dons de la grâce sont variés,
mais c’est le même Esprit.
5 Les services sont variés,
mais c’est le même Seigneur.
6 Les activités sont variées,
mais c’est le même Dieu
qui agit en tout et en tous.
7 A chacun est donnée la manifestation de l’Esprit
en vue du bien.
8 A celui-ci est donnée, par l’Esprit,
une parole de sagesse ;
à un autre, une parole de connaissance
selon le même Esprit ;
9 un autre reçoit, dans le même Esprit,
un don de foi ;
un autre encore, dans l’unique Esprit,
des dons de guérison ;
10 à un autre est donné d’opérer des miracles,
à un autre de prophétiser,
à un autre de discerner les inspirations ;
à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ;
à l’autre de les interpréter.
11 Mais celui qui agit en tout cela,
c’est l’unique et même Esprit :
il distribue ses dons, comme il le veut,
à chacun en particulier.

CHRETIENS DANS UN MONDE PAIEN
La lettre aux Corinthiens date de vingt siècles et elle n’a pas pris une ride ! Au contraire, elle est complètement d’actualité : comment faire pour rester Chrétiens dans un monde qui a des valeurs tout autres ? Comment trier, dans les idées qui circulent, celles qui sont compatibles avec la foi chrétienne ? Comment cohabiter avec des non-Chrétiens sans manquer à la charité ? Mais aussi sans y perdre notre âme, comme on dit ? Le monde tout autour parle de sexe et d’argent… Comment l’évangéliser ? C’étaient les questions des Chrétiens de Corinthe convertis de fraîche date dans un monde majoritairement païen ; ce sont les nôtres, aujourd’hui, Chrétiens de souche ou non, mais dans une société qui ne privilégie plus les valeurs chrétiennes.
Les réponses de Paul nous concernent donc presque toutes. Il parle des divisions dans la communauté, des problèmes de la vie conjugale, notamment quand les deux époux ne partagent pas la même foi, du cap à tenir au milieu de tous les marchands d’idées nouvelles : sur tous ces points, il remet les choses à leur place. Mais comme toujours, quand il parle de choses très concrètes, il rappelle d’abord le fondement des choses, qui est notre Baptême : comme disait Jean-Baptiste, par le Baptême, nous avons été plongés dans le feu de l’Esprit (Mt 3,11), et désormais c’est l’Esprit qui se réfracte à travers nous selon nos propres diversités. Paul ne dit pas autre chose : « Celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier. »
A Corinthe, comme dans tout le monde hellénistique, on adorait l’intelligence, on rêvait de découvrir la sagesse, on parlait partout de philosophie. A ces gens qui rêvaient de découvrir la sagesse par eux-mêmes et par la rigueur de leurs raisonnements, Paul répond : la vraie sagesse, la seule connaissance qui compte, n’est pas au bout de nos discours : elle est un don de Dieu. « A celui-ci est donnée, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance selon le même Esprit. » Il n’y a pas de quoi s’enorgueillir, tout est cadeau. Le mot « don » (ou le verbe « donner ») revient sept fois ! Dans la Bible, ce n’est pas nouveau ! Ici, Paul ne fait que reprendre en termes chrétiens ce que son peuple avait découvert depuis longtemps, à savoir que seul Dieu connaît et peut faire découvrir la vraie sagesse. La nouveauté du discours de Paul est ailleurs : elle consiste à parler de l’Esprit comme d’une Personne.
L’ESPRIT A L’ŒUVRE DANS LA COMMUNAUTE
Plus profondément, Paul se démarque totalement par rapport aux recherches philosophiques des uns et des autres : il ne propose pas une nouvelle école de philosophie, une de plus… Il annonce Quelqu’un. Car les dons qui sont ainsi distribués aux membres de la communauté chrétienne ne sont pas de l’ordre du pouvoir ni du savoir, ils sont une présence intérieure : le nom de l’Esprit est cité sept fois dans ce passage. Finalement, ce texte est adressé aux Corinthiens, mais il ne parle pas d’eux, il parle exclusivement de l’Esprit à l’œuvre  dans la communauté chrétienne ; et qui, patiemment, inlassablement, nous tourne vers notre Père (il nous souffle de dire « Abba » – Père) et il nous tourne vers nos frères.
Pour que les choses soient bien claires, Paul précise : « A chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien. » On sait que les Corinthiens étaient avides de phénomènes spirituels extraordinaires, mais Saint Paul leur rappelle l’unique objectif : c’est le bien de tous. Car l’objectif de l’Esprit, ce n’est rien d’autre puisqu’il est l’Amour personnifié. Et alors, dans ses mains, si j’ose dire, nous devenons des instruments d’une infinie variété par la grâce de celui qui est le Dieu Un : « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. »
Telle est la merveille de nos diversités : elles nous rendent capables, chacun à sa façon, de manifester l’Amour de Dieu. Une des leçons de ce texte de Saint Paul est certainement d’apprendre à nous réjouir de nos différences. Elles sont les multiples facettes de ce que l’Amour nous rend capables de faire selon l’originalité de chacun. Réjouissons-nous donc de la variété des races, des couleurs, des langues, des dons, des arts, des inventions… C’est ce qui fait la richesse de l’Eglise et du monde à condition de les vivre dans l’amour.
C’est comme un orchestre : une même inspiration… des expressions différentes et complémentaires, des instruments différents et voilà une symphonie… une symphonie à condition de jouer tous dans la même tonalité… c’est quand nous ne jouons pas tous dans le même ton qu’il y a une cacophonie ! La symphonie dont il est question ici c’est le chant d’amour que l’Eglise est chargée de chanter au monde : disons « l’hymne à l’Amour » comme on dit « l’hymne à la joie » de Beethoven. Notre complémentarité dans l’Eglise n’est pas une affaire de rôles, de fonctions, pour que l’Eglise vive avec un organigramme bien en place… C’est beaucoup plus grave et plus beau que cela : il s’agit de la mission confiée à l’Eglise de révéler l’Amour de Dieu : c’est notre seule raison d’être.

 

EVANGILE – selon Saint Jean 2,1-11

En ce temps-là,
1 il y eut un mariage à Cana de Galilée.
La mère de Jésus était là.
2 Jésus aussi avait été invité au mariage
avec ses disciples
3 Or, on manqua de vin ;
la mère de Jésus lui dit :
« Ils n’ont pas de vin. »
4 Jésus lui répond :
« Femme, que me veux-tu ?
Mon heure n’est pas encore venue. »
5 Sa mère dit à ceux qui servaient :
« Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
6 Or, il y avait là six jarres de pierre
pour les purifications rituelles des Juifs ;
chacune contenait deux à trois mesures
(c’est-à-dire environ cent litres).
7 Jésus dit à ceux qui servaient :
« Remplissez d’eau les jarres. »
Et ils les remplirent jusqu’au bord.
8 Il leur dit :
« Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. »
Ils lui en portèrent.
9 Et celui-ci goûta l’eau changée en vin.
Il ne savait pas d’où venait ce vin,
mais ceux qui servaient le savaient bien,
eux qui avaient puisé l’eau.
10 Alors le maître du repas appelle le marié
et lui dit :
« Tout le monde sert le bon vin en premier,
et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon.
Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
11 Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit.
C’était à Cana de Galilée.
Il manifesta sa gloire,
et ses disciples crurent en lui.

L’HEURE DE LA NOUVELLE CREATION A SONNE
Il faut nous habituer à la manière d’écrire de Jean l’évangéliste ! C’est entre les lignes que les choses importantes sont dites ! Pour lui, ce premier « signe » (comme il dit) de Jésus à Cana est très important : il évoque à lui tout seul le grand mystère du projet de Dieu sur l’humanité, mystère de Création, mystère d’Alliance, mystère de Noces. Ce que nous appelons le Prologue, chez Jean, c’est-à-dire le tout début de son premier chapitre, était une grande méditation sur ce mystère ; le texte qui nous rapporte le miracle de Cana est exactement la même méditation, mais sur le mode du récit, cette fois. Comme si ces deux textes, au début de l’évangile, devaient nous introduire à la compréhension de tout ce qui va suivre. Je vous propose donc de lire le récit des noces de Cana à la lumière du Prologue.
Qu’y a-t-il eu entre les deux ? Des événements qui composent ce que l’on appelle la « semaine inaugurale » de la vie publique de Jésus. Elle commence auprès de Jean-Baptiste au bord du Jourdain où des Pharisiens sont venus l’interroger sur sa mission ; et déjà Jean-Baptiste annonçait la venue de Jésus ; le lendemain, Jean-Baptiste a la joie de voir Jésus lui-même venir vers lui et il reconnaît en lui « le Fils de Dieu, celui qui baptise dans l’Esprit Saint » (Jn 1,33-34). Le lendemain encore, (et c’est Jean qui donne la précision comme s’il disait « il y eut un soir, il y eut un matin »), nouvelle rencontre au bord de l’eau : cette fois, ce sont deux disciples de Jean-Baptiste qui se détachent de son groupe pour suivre Jésus et celui-ci les invite à passer la soirée auprès de lui. Le jour suivant, Jésus part en Galilée accompagné déjà de quelques disciples. Et c’est en Galilée, trois jours plus tard, qu’a lieu le miracle de Cana : Jean commence son récit des noces de Cana en disant « le troisième jour1, il y eut un mariage à Cana en Galilée » ; on est, bien sûr, tentés de faire le compte de tous ces jours depuis le début : cela donne « le septième jour » ; l’évocation d’une semaine, d’un « septième jour », dans un évangile, ce n’est évidemment pas anodin. Le « septième jour » renvoie toujours à l’achèvement de la Création.
Comme le mot « commencement », d’ailleurs, que l’évangéliste emploie à la fin de son récit : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. » Dans le Prologue, Jean affirmait « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. » Nous voici dans le cadre des sept jours de la Création.
L’HEURE DES NOCES DE DIEU AVEC L’HUMANITE
L’épisode des noces de Cana, un septième jour, lui fait donc un lointain écho : car, en réalité, à Cana, Jésus ne se contente pas de multiplier le vin, il le crée ; comme au commencement de toutes choses, le Verbe était tourné vers Dieu pour créer le monde, une nouvelle étape s’inaugure à Cana : la création nouvelle a commencé.
Et il s’agit d’une noce ! On pourrait continuer le parallèle : au sixième jour, Dieu avait achevé son œuvre  par la création du couple humain à son image ; au septième jour de la nouvelle création, Jésus participe à un repas de noces. Manière de dire que le projet créateur de Dieu est en définitive un projet d’alliance, un projet de noce. (Nous comprenons mieux alors pourquoi nous avons lu en première lecture ce texte du troisième Isaïe dans lequel Dieu disait à son peuple : « Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu » ; Is 62) Les Pères de l’Eglise ne se sont pas privés de voir dans le miracle de Cana la réalisation de la promesse de Dieu : la fête des noces de Dieu avec l’humanité débute là.
C’est pour cela que le mot « Heure » chez Jean est si important : il s’agit de l’Heure où le projet de Dieu a été définitivement accompli en Jésus-Christ. C’est bien à cela que Jésus pense quand il dit à Marie : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Visiblement ses préoccupations sont au-delà du problème matériel du manque de vin : il ne perd pas de vue sa mission qui est d’accomplir les noces de Dieu avec l’humanité.
Mais la première phrase (« Femme, que me veux-tu ? ») reste surprenante et on a beaucoup épilogué ; en réalité, dans le texte grec, c’est « qu’y a-t-il pour toi et pour moi ? » autrement dit : « tu ne peux pas comprendre ». Jésus affronte là, seul, la grande question de sa mission : pour accomplir cette mission, concrètement, que doit-il faire ? Doit-il créer du vin ? Et ainsi manifester qu’il est le Fils de Dieu ?
On a peut-être ici, dans l’évangile de Jean, un écho du récit des Tentations dans les Evangiles synoptiques ; ce qui expliquerait, d’ailleurs, la sécheresse apparente de la phrase de Jésus à sa mère ; au désert, dans l’épisode des Tentations, la question qui s’est posée à Jésus était « qu’est-ce, au juste, être Fils de Dieu ? » et le Tentateur lui avait susurré « si tu es vraiment le Fils de Dieu, maintenant que tu as faim, ordonne que ces pierres deviennent du pain ». On remarquera une chose : quand il est seul au désert, Jésus refuse de faire les miracles que lui suggère le Tentateur, car il en serait le seul bénéficiaire. A Cana, au contraire, Jésus multiplie le vin de la fête pour la joie des convives. Ce qui revient à dire que le Fils de Dieu ne fait de miracles que pour le bonheur des hommes.
——————
Note
1 – Le « troisième jour » : à elle toute seule, cette précision est certainement un message ; là encore il ne s’agit pas d’une notation anecdotique pour remplir un journal de bord, mais d’une méditation théologique : la mémoire des disciples est à jamais marquée par un certain troisième jour, celui de la Résurrection. Elle nous renvoie donc à l’autre bout, si j’ose dire, de la vie publique de Jésus, à la Passion, la mort et la Résurrection du Christ. Manière pour Jean de nous dire : c’est là et là seulement, que l’Alliance de Dieu avec l’humanité sera définitivement scellée, ses noces célébrées. D’ailleurs la dernière phrase « Il manifesta sa gloire » est aussi une allusion à la Résurrection. Dans le Prologue, encore, Jean disait « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire… » C’est à Cana, justement, que les disciples ont vu la gloire de Jésus pour la première fois. En attendant la manifestation définitive de la gloire de Dieu sur le visage du Christ, mort et ressuscité.

Compléments
– Saint Jean précise que Cana est en Galilée ; ce qui élargit considérablement la perspective : car la Galilée, traditionnellement, c’est le pays des païens, un carrefour de peuples ; Isaïe l’appelait le « pays de l’ombre, la Galilée des nations » : Dieu donc épouse l’humanité tout entière et pas seulement quelques privilégiés.
– « Femme que me veux-tu ? »  Ne cherchons pas à minimiser l’indéniable vivacité de cette réaction du Fils envers sa mère. En hébreu, cette phrase marque généralement une divergence de vues, parfois même une hostilité (Jg 11,12 ; Mc 1,24 ; 2 S 16,10 ; 2 S 19,23) ; reconnaissons qu’il s’agit ici de cas extrêmes ; la réflexion de Jésus s’apparente peut-être davantage à celle de la veuve de Sarepta face à Elie au moment de la mort de son fils (1 R 17,18) : elle considère la présence du prophète comme une intervention inopportune. Mais la difficulté persiste : Jésus, le doux et humble de cœur , manquerait-il de respect envers sa mère ? En réalité, peut-être y a-t-il ici l’aveu implicite d’un véritable affrontement intérieur pour le Fils au sujet de sa mission. Lui qui ne s’autorisait pas à accomplir des miracles pour son seul bénéfice (changer des pierres en pain), devait-il ici transformer l’eau en vin ? Ici, on touche à la profondeur du mystère du Christ, mystère dont lui-même a progressivement  pris conscience : pleinement homme, il a dû grandir peu à peu comme chacun de nous dans la découverte de sa mission.
– Les cuves d’eau de Cana sont en pierre et Jean le précise intentionnellement : les poteries de terre cuite étaient employées pour l’eau potable, les cuves de pierre pour l’eau des ablutions rituelles. C’est cette eau-là, eau symbolique de l’Alliance, qui est devenue vin des noces.
– Les disciples ne découvriront le miracle qu’après coup ; mais les seuls qui sont réellement dans la confidence, et Saint Jean le souligne, ce sont les serviteurs (verset 9) : ils le savaient dans leur chair, si j’ose dire, parce que ce sont eux qui sont allés puiser l’eau, qui l’ont transportée, et tout cela dans une obéissance aveugle, sans comprendre peut-être à quoi allait servir cette eau. Mais, bien sûr, nous ne sommes pas surpris outre mesure que des pauvres soient les premiers au courant du projet de Dieu !

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Dimanche 9 janvier 2022 : Fête du Baptême du Seigneur

Dimanche 9 janvier 2022 : Fête du Baptême du Seigneur

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 40,1-5.9-11

1 Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
2 Parlez au cœur  de Jérusalem.
Proclamez que son service est accompli,
que son crime est expié,
qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR
le double pour toutes ses fautes.
3 Une voix proclame :
« Dans le désert, préparez le chemin du SEIGNEUR ;
tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu.
4 Que tout ravin soit comblé,
toute montagne et toute colline abaissées !
Que les escarpements se changent en plaine.
et les sommets en large vallée !
5 Alors se révélera la gloire du SEIGNEUR
et tout être de chair verra que la bouche du SEIGNEUR a parlé. »
9 Monte sur une haute montagne,
toi qui portes la bonne nouvelle à Sion.
Elève la voix avec force,
toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem.
Elève la voix, ne crains pas.
Dis aux villes de Juda :
« Voici votre Dieu. »
10 Voici le SEIGNEUR Dieu !
Il vient avec puissance ;
son bras lui soumet tout.
Voici le fruit de son travail avec lui,
et devant lui, son ouvrage.
11 Comme un berger, il conduit son troupeau :
son bras rassemble les agneaux,
il les porte sur son cœur ,
il mène brebis qui allaitent.

BONNE NOUVELLE POUR LE PEUPLE DE L’ALLIANCE
C’est ici que commence l’un des plus beaux passages du Livre d’Isaïe ; on l’appelle le « Livret de la Consolation d’Israël » car ses premiers mots sont « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ». Cette phrase, à elle toute seule, est déjà une Bonne Nouvelle extraordinaire, presque inespérée, pour qui sait l’entendre ! Car les expressions « mon peuple »… « votre Dieu » sont le rappel de l’Alliance (un peu comme dans un couple, un surnom affectueux redit au moment d’un désaccord, vient rassurer sur la tendresse encore présente).
Or c’était la grande question des exilés. Pendant l’Exil à Babylone, c’est-à-dire entre 587 et 538 avant J.C.,  on pouvait se le demander : Dieu n’aurait-il pas abandonné son peuple, n’aurait-il pas renoncé à son Alliance…? Il pourrait bien s’être enfin lassé des infidélités répétées à tous les niveaux. Tout l’objectif de ce Livret de la Consolation d’Isaïe est de dire qu’il n’en est rien. Dieu affirme encore « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu », ce qui était la devise ou plutôt l’idéal de l’Alliance.
Je prends tout simplement le texte dans l’ordre : « Parlez au cœur  de Jérusalem et proclamez que son service est accompli » dit Isaïe ; cela veut dire que la servitude à Babylone est finie ; c’est donc une annonce de la libération et du retour à Jérusalem.
« Que son crime est expié et qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR le double pour toutes ses fautes. » D’après la loi d’Israël, un voleur devait restituer le double des biens qu’il avait volés (par exemple deux bêtes pour une). Parler au passé de cette double punition, c’était donc une manière imagée de dire que la libération approchait puisque la peine était déjà purgée. Ce que le prophète, ici, appelle les « fautes » de Jérusalem, son « crime », ce sont tous les manquements à l’Alliance, les cultes idolâtres, les manquements au sabbat et aux autres prescriptions de la Loi, et surtout les nombreux manquements à la justice et, plus grave encore que tout le reste, le mépris des pauvres. Le peuple juif a toujours considéré l’Exil comme la conséquence de toutes ces infidélités. Car, à l’époque on pensait encore que Dieu nous punit de nos fautes.
« Une voix proclame » (verset 3) : nulle part, l’auteur de ce livret ne nous dit qui il est ; il se présente comme « la voix qui crie de la part de Dieu » ; nous l’appelons traditionnellement le « deuxième Isaïe ». « Une voix proclame : Dans le désert, préparez le chemin du SEIGNEUR ». Déjà une fois dans l’histoire d’Israël, Dieu a préparé dans le désert le chemin qui menait son peuple de l’esclavage à la liberté : traduisez de l’Egypte à la Terre promise ; eh bien, nous dit le prophète, puisque le Seigneur a su jadis arracher son peuple à l’oppression égyptienne, il saura aujourd’hui, de la même manière, l’arracher à l’oppression babylonienne.
LA ROUTE DE LA LIBERTE
« Tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées, que les escarpements se changent en plaine, et les sommets en large vallée ! » C’était l’un des plaisirs du vainqueur que d’astreindre les vaincus à faire d’énormes travaux de terrassement pour préparer une voie triomphale pour le retour du roi victorieux. Il y a pire : une fois par an, à Babylone, on célébrait la grande fête du dieu Mardouk, et, à cette occasion, les esclaves juifs devaient faire ces travaux de terrassement : combler les ravins… abaisser les collines et même les montagnes, de simples chemins tortueux faire d’amples avenues… pour préparer la voie triomphale par laquelle devait passer le cortège, roi et statues de l’idole en tête ! Pour ces Juifs croyants, c’était l’humiliation suprême et le déchirement intérieur. Alors Isaïe, chargé de leur annoncer la fin prochaine de leur esclavage à Babylone et le retour au pays leur dit : cette fois, c’est dans le désert qui sépare Babylone de Jérusalem que vous tracerez un chemin… Et ce ne sera pas pour une idole païenne, ce sera pour vous et votre Dieu en tête !
« Alors se révélera la gloire du SEIGNEUR et tout être de chair verra que la bouche du SEIGNEUR a parlé. » : on pourrait traduire « Dieu sera enfin reconnu comme Dieu et tous verront que Dieu a tenu ses promesses. »
« Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Elève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. » Au passage, vous avez remarqué le parallélisme de ces deux phrases : parallélisme parfait qui a simplement pour but de porter l’accent sur cette Bonne Nouvelle adressée à Sion ou Jérusalem, c’est la même chose : il s’agit évidemment du peuple et non de la ville. Le contenu de cette Bonne Nouvelle suit immédiatement : « Voici votre Dieu. Voici le SEIGNEUR Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. »
« Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur  , il mène les brebis qui allaitent. » Nous retrouvons ici chez Isaïe l’image chère à un autre prophète de la même époque, Ezéchiel.
La juxtaposition de ces deux images (un roi triomphant, un berger) surprend peut-être, mais l’idéal du roi en Israël comprenait bien ces deux aspects : le bon roi, c’est un berger plein de sollicitude pour son peuple, mais c’est aussi un roi triomphant des ennemis, pour protéger son peuple justement… Comme un berger utilise son bâton pour chasser les animaux qui menaceraient le troupeau.
Ce texte, dans son ensemble, résonnait donc comme une extraordinaire nouvelle aux oreilles des contemporains d’Isaïe, au sixième siècle av. J.C. Et voilà que cinq ou six cents ans plus tard, lorsque Jean-Baptiste a vu Jésus de Nazareth s’approcher du Jourdain et demander le Baptême, il a entendu résonner en lui ces paroles d’Isaïe et il a été rempli d’une évidence aveuglante : le voilà celui qui rassemble définitivement le troupeau du Père… Le voilà celui qui va transformer les chemins tortueux des hommes en chemins de lumière… Le voilà celui qui vient redonner au peuple de Dieu sa dignité… Le voilà celui en qui se révèle la gloire (c’est-à-dire la présence) du SEIGNEUR. Fini le temps des prophètes, désormais Dieu lui-même est parmi nous !

 

PSAUME – 103 (104),1c-3a.3bc-4.24-25.27-28.29-30

1 Revêtu de magnificence,
2 tu as pour manteau la lumière !
Comme une tenture, tu déploies les cieux,
3 tu élèves dans leurs eaux tes demeures.

Des nuées, tu te fais un char,
tu t’avances sur les ailes du vent ;
4 tu prends les vents pour messagers,
pour serviteurs, les flammes des éclairs.

24 Quelle profusion dans tes œuvres , SEIGNEUR !
Tout cela, ta sagesse l’a fait. La terre s’emplit de tes biens.
25 Voici l’immensité de la mer,
son grouillement innombrable d’animaux grands et petits.

27 Tous, ils comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture en temps voulu.
28 Tu donnes, eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main, ils sont comblés.

29 Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;
tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à leur poussière.
30 Tu envoies ton souffle ; ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre

 

LE PSAUME 103 ET L’HYMNE DU PHARAON AKHENATON
Nous lisons ici des extraits du psaume 103/104 ; or, on peut les comparer avec une prière qui nous vient d’Egypte : il s’agit d’une hymne adressée au soleil par le roi Aménophis IV, l’époux de Nefertiti. On sait que ce Pharaon a consacré une bonne partie de ses énergies à l’instauration d’une religion nouvelle : il a remplacé le culte d’Amon (dont le clergé devenait beaucoup trop puissant à ses yeux) par celui du Dieu Aton, c’est-à-dire le soleil ; et, à cette occasion, il a pris un nouveau nom, Akhenaton. Sa prière a été retrouvée gravée sur un tombeau à Tell El-Amarna en Egypte (au bord du Nil).
La voici : « Tu te lèves beau dans l’horizon du ciel, Soleil vivant qui vis depuis l’origine. Tu resplendis dans l’horizon de l’Est, tu as rempli tout pays de ta beauté. Tu es beau, grand, brillant, tu t’élèves au-dessus de tout pays. Combien nombreuses sont tes œuvres , mystérieuses à nos yeux ! Seul dieu, tu n’as point de semblable, tu as créé la terre selon ton cœur . Les êtres se forment sous ta main comme tu les as voulus. Tu resplendis et ils vivent ; tu te couches et ils meurent. Toi, tu as la durée de la vie par toi-même, on vit de toi. Les yeux sont sur ta beauté jusqu’à ce que tu te caches, et tout travail prend fin, quand tu te couches à l’Occident. »
On ne peut pas nier que cette hymne adressée en Egypte au dieu-soleil ressemble comme deux gouttes d’eau à notre psaume 103/104 composé en Israël ; or le texte égyptien est plus ancien, il date du quatorzième siècle, à une époque où les Hébreux étaient esclaves en Egypte. On peut donc supposer qu’ils ont eu l’occasion d’y entendre ce poème adressé au dieu-soleil ; ils l’auraient alors adapté et transformé à la lumière de leur nouvelle religion, celle du dieu qui les avait libérés d’Egypte, précisément.
J’ai dit « adapté et transformé » parce que si ces deux textes se ressemblent, ils diffèrent plus encore ! Et sur deux points : premièrement, le Dieu d’Israël est un Dieu personnel, qui a proposé une relation d’Alliance à son peuple. Un Dieu qui a un projet sur l’humanité, un Dieu qui veut l’homme libre.
Par exemple, le psaume commence et finit par l’acclamation « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme » qui est typique de l’Alliance du peuple d’Israël avec son Dieu. Car, une fois de plus, le nom employé pour désigner Dieu est le fameux nom de l’Alliance, le nom en quatre lettres YHVH qu’on ne prononce pas, mais qui rappelle la présence de Dieu auprès de son peuple pour toujours. C’est ce nom qui est traduit ici par le mot SEIGNEUR.
DIEU SEUL EST DIEU, LE SOLEIL N’EST QU’UNE CREATURE
Deuxième différence : dans la pensée biblique, contrairement à la prière du pharaon Akhénaton, Dieu seul est Dieu, le soleil n’est qu’une créature dépourvue de toute volonté propre : dans d’autres versets de ce psaume, on affirme « Tu fis la lune qui marque les temps et le soleil qui connaît l’heure de son coucher. Tu fais descendre les ténèbres, la nuit vient » (versets 19-20). En d’autres termes, si le soleil a un quelconque pouvoir, c’est Dieu et Dieu seul qui le lui a donné. Dans le même sens, nous avons déjà remarqué l’insistance du livre de la Genèse : pour bien mettre le soleil et la lune à leur place de créatures, le poème du premier chapitre ne dit même pas leurs noms : il se contente de les appeler « les deux grands luminaires : le plus grand pour commander au jour, le plus petit pour commander à la nuit » (Gn 1,16), c’est-à-dire uniquement des instruments, en somme.
Revenons au psaume 103/104 : en Israël, donc, il était chanté à la louange du Dieu créateur, roi de toute la Création. C’est particulièrement net dans la phrase : « Tu envoies ton souffle : ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre » ; on pense évidemment au texte de la Genèse « Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. » (Gn 2,7).
Pour dire que Dieu est roi, on emploie le langage de la cour : « Revêtu de magnificence, tu as pour manteau la lumière ! », comme si Dieu avait un manteau de cour ! Ailleurs encore, le psalmiste s’écrie : « SEIGNEUR, mon Dieu, tu es si grand », acclamation royale traditionnelle en Israël où le mot « grand » est un mot du langage de cour.
Et voilà que la liturgie chrétienne nous propose ce psaume pour la fête du Baptême du Christ : rapprochement à première vue un peu surprenant… Quel lien y a-t-il entre l’acte créateur du Dieu de l’univers et une pratique religieuse d’un certain Jean le Baptiste, des millions d’années après, et à laquelle se soumet un fils de charpentier, Jésus de Nazareth ?
A moins que, justement, ce fils de charpentier ne soit venu pour « refaire le monde », comme on dit. Si ce psaume 103/104, une hymne au Dieu créateur, roi de la Création, nous est proposé pour fêter le Baptême de Jésus, c’est donc pour nous inviter à lire l’événement du Baptême du Christ sous deux aspects complémentaires ; d’une part, c’est lors de son Baptême que Jésus est proclamé « Fils de Dieu » : l’évangile de Luc raconte qu’une voix venue du ciel a dit « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie. »
D’autre part, l’heure du Baptême du Christ est aussi l’heure de la nouvelle création ; rappelons-nous le poème du chapitre 1 de la Genèse qui disait « Le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. » (Gn 1,2). Or le Baptême du Christ se déroule au bord des eaux du Jourdain et Saint Luc nous dit : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle comme une colombe, descendit sur Jésus. » Traduisez l’heure de la nouvelle création a sonné.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre à Tite 2,11-14 ; 3,4-7

2, 11 La grâce de Dieu s’est manifestée
pour le salut de tous les hommes.
12 Elle qui nous apprend à renoncer à l’impiété
et aux convoitises de ce monde,
et à vivre dans le temps présent
de manière raisonnable, avec justice et piété,
13 attendant que se réalise la bienheureuse espérance :
la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ.
14 Car il s’est donné pour nous
afin de nous racheter de toutes nos fautes,
et de nous purifier
pour faire de nous son peuple,
un peuple ardent à faire le bien.

3, 4 Lorsque Dieu, notre Sauveur,
a manifesté sa bonté
et son amour pour les hommes ;
5 il nous a sauvés.
non pas à cause de la justice de nos propres actes,
mais par sa miséricorde.
Par le bain du baptême,
il nous a fait renaître
et nous a renouvelés
dans l’Esprit Saint.
6 Cet Esprit, Dieu l’a répandu
sur nous en abondance,
par Jésus-Christ notre Sauveur ;
7 afin que, rendus justes par sa grâce,
nous devenions en espérance
héritiers de la vie éternelle.

 

LES COMMUNAUTES CHRETIENNES EN CRETE
Paul avait confié à son disciple Tite la responsabilité des communautés chrétiennes de Crète. La tâche n’était sans doute pas facile car les Crétois avaient très mauvaise réputation à l’époque ; c’est un poète local, Epiménide de Cnossos, au sixième siècle av. J.C qui les traitait de « Crétois, toujours menteurs, mauvaises bêtes, gloutons fainéants ». Et Paul, en le citant, le confirme en disant : « Ce témoignage est vrai » ! C’est pourtant de ces Crétois pleins de défauts que Paul et Tite ont essayé de faire des Chrétiens.
Cette lettre à Tite contient donc les conseils du fondateur de la communauté à celui qui en est désormais le responsable. Tout ce qui précède et ce qui suit cet ensemble consiste en recommandations extrêmement concrètes à l’intention des membres de la communauté, vieux et jeunes, hommes et femmes, maîtres et esclaves. Les responsables ne sont pas oubliés et si Paul insiste sur l’irréprochabilité qu’on doit exiger d’eux, il faut croire que cela n’allait pas de soi ! « Il faut que le responsable de communauté soit sans reproche, puisqu’il est l’intendant de Dieu ; il ne doit être ni arrogant, ni coléreux, ni buveur, ni brutal, ni avide de profits malhonnêtes ; mais il doit être accueillant, ami du bien, raisonnable, juste, saint, maître de lui. » (Tt 1,7-8).
Une telle avalanche de conseils donne une idée des progrès qui restaient à faire : en général un bon pédagogue ne se hasarde pas à donner des conseils superflus…
Ce qui est très intéressant pour nous, c’est l’articulation entre tous ces conseils d’ordre moral et le passage qui nous intéresse aujourd’hui et qui est au contraire un exposé théologique sur le mystère de la foi ; mais justement, pour Paul, l’un découle de l’autre ; c’est notre Baptême qui fait de nous des hommes nouveaux. Paul vient de donner toute sa série de conseils et il les justifie par la seule raison que « la grâce de Dieu s’est manifestée », comme il dit.
Cela veut dire que la morale chrétienne s’enracine dans l’événement qui est la charnière de l’histoire du monde : la naissance du Christ. Quand Paul dit « la grâce de Dieu s’est manifestée », il faut traduire « Dieu s’est fait homme ». Et désormais, c’est notre manière d’être hommes qui est transformée : « Par le bain du Baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. » (3,5).

UN MONDE NOUVEAU
Désormais la face du monde est changée, et donc aussi notre comportement. Encore faut-il nous prêter à cette transformation. Et le monde attend de nous ce témoignage. Il ne s’agit pas de mérites à acquérir : « Il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde », mais de témoignage à porter. Le mystère de l’Incarnation va jusque-là. Dieu veut le salut de toute l’humanité, pas seulement le nôtre ! « La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. » Mais il attend notre collaboration pour cela.
 C’est donc la transformation de l’humanité tout entière qui est au programme, si l’on peut dire ; car le projet de Dieu, prévu de toute éternité, c’est de nous réunir tous autour de Jésus-Christ. Tellement serrés autour de lui que nous ne ferons qu’un avec lui. Réunir, c’est-à-dire surmonter nos divisions, nos rivalités, nos haines, pour faire de nous un seul homme ! Il y a encore du chemin à faire, c’est vrai ; tellement de chemin que les incroyants disent que « c’est une utopie » ; mais les croyants affirment « puisque c’est une promesse de Dieu, c’est une certitude ! » Paul dit bien : « En attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ. » « En attendant », cela veut dire « c’est certain, tôt ou tard, cela viendra. »

Au passage, nous reconnaissons là une phrase que le prêtre prononce à chaque Eucharistie, après le Notre Père : « Nous qui attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus-Christ, notre Sauveur. » Ce n’est pas une manière de nous voiler la face sur les lenteurs de cette transformation du monde, c’est un acte de foi : nous osons affirmer que l’amour du Christ aura le dernier mot.
Cette certitude, cette attente sont le moteur de toute liturgie : au cours de la célébration, les Chrétiens ne sont pas des gens tournés vers le passé mais déjà un seul homme debout tourné vers l’avenir. Quand viendra la fin du monde, le journaliste de service écrira : « Et ils se levèrent comme un seul homme. Et cet homme avait pour nom Jésus-Christ ».
———————–
Note
1 – A propos de la naissance d’une communauté chrétienne en Crète, certains exégètes formulent l’hypothèse suivante : d’après les Actes des Apôtres, le bateau qui transportait Paul prisonnier en attente d’un jugement à Rome a fait escale dans un endroit appelé « Beaux Ports » au sud de l’île. Mais Luc ne parle pas de la naissance d’une communauté à cette occasion, et Tite ne faisait pas partie du voyage. On sait qu’après de nombreuses péripéties, ce voyage s’est terminé comme prévu à Rome où Paul a été emprisonné pendant deux ans dans des conditions très libérales : on pourrait parler plutôt de « résidence surveillée ». On suppose que cette captivité romaine s’est soldée par une remise en liberté. Paul aurait alors entrepris un quatrième voyage missionnaire, et c’est au cours de ce dernier voyage qu’il aurait évangélisé la Crète.
2 – Pour des raisons de style, de vocabulaire et même de vraisemblance chronologique, beaucoup de ceux qui connaissent bien les épîtres pauliniennes pensent que cette lettre à Tite (comme les deux lettres à Timothée, d’ailleurs) aurait été écrite seulement à la fin du premier siècle, c’est-à-dire trente ans environ après la mort de Paul, mais dans la fidélité à sa pensée et pour appuyer son oeuvre. Quelle que soit l’époque à laquelle cette lettre a été rédigée, il faut croire que les difficultés des Crétois persistaient !

 

EVANGILE – selon Saint Luc 3,15-22

15 Le peuple venu auprès de Jean-Baptiste était en attente,
et tous se demandaient en eux-mêmes
si Jean n’était pas le Christ.
16 Jean s’adressa alors à tous :
« Moi, je vous baptise avec de l’eau ;
mais il vient, celui qui est plus fort que moi.
Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales.
Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. »
21 Comme tout le peuple se faisait baptiser
et qu’après avoir été baptisé lui aussi,
Jésus priait,
le ciel s’ouvrit.
22 L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle,
comme une colombe.
descendit sur Jésus,
et il y eut une voix venant du ciel :
« Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie. »

 

TOUT LE PEUPLE SE FAISAIT BAPTISER
Les trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) racontent l’événement du Baptême du Christ, chacun à sa manière. Jean, lui, ne le raconte pas, mais il y fait allusion. Luc a ses accents propres et ce sont eux que je vais essayer ici de mettre en lumière. Par exemple, son texte commence par « Comme tout le peuple se faisait baptiser » : Luc est le seul à mentionner que le peuple se faisait baptiser ; il est aussi le seul à mentionner la prière de Jésus : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait » ; ce rapprochement est bien dans la manière de Luc : homme parmi les hommes, Jésus ne cesse pas d’être en même temps uni à son Père.
Luc veut tellement insister sur l’humanité de Jésus que, chez lui et lui seul, curieusement, le récit du Baptême est suivi immédiatement par une généalogie. Contrairement à la généalogie placée tout au début de l’évangile de Matthieu et qui part d’Abraham pour descendre jusqu’à Jésus en passant par David et par Joseph, la généalogie de Jésus chez Luc part de lui pour remonter à ses ancêtres ; il était (à ce que l’on pensait, dit Luc) fils de Joseph, fils de David, fils d’Abraham… Mais Luc remonte encore bien plus haut : il nous dit que Jésus est « fils d’Adam, fils de Dieu ». Cela veut bien dire qu’au moment où il écrit son évangile, les premiers Chrétiens avaient découvert cette relation privilégiée de Jésus le Nazaréen avec Dieu : il était le Fils de Dieu au vrai sens du terme. « Toi, tu es mon Fils bien-aimé » dit la voix venant du ciel.
La suite n’est pas propre à Luc : Matthieu et Marc emploient à peu près les mêmes termes. Pendant que Jésus priait, « le ciel s’ouvrit » : en trois mots, un événement décisif ! La communication entre le ciel et la terre est rétablie ; la prière du peuple croyant vient d’être entendue ; depuis des siècles, c’était l’attente du peuple juif. « Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face, comme un feu qui enflamme les broussailles, un feu qui fait bouillonner les eaux. » disait Isaïe (Is 63,19-64,1). Les eaux, nous y sommes, puisque ceci se passe au bord du Jourdain ; le feu, le voici : « Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » disait Jean-Baptiste. Et Luc continue : « L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus. » Ici l’Esprit n’est pas associé à la violence du feu, mais à la colombe, symbole de douceur et de fragilité. Ce n’est pas contradictoire : force et violence… douceur et fragilité, tel est l’amour, tel est l’Esprit.
Les quatre évangélistes citent cette manifestation de l’Esprit sous la forme d’une colombe : dans les trois évangiles synoptiques, les expressions sont tout à fait similaires : Matthieu et Marc disent que l’Esprit descend « comme une colombe », chez Luc « L’Esprit Saint descendit sur Jésus, sous une apparence corporelle, comme une colombe. » Dans l’évangile de Jean, c’est Jean-Baptiste qui, après coup, raconte la scène : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint. Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. » (Jn 1,32-34).
L’ESPRIT SAINT COMME UNE COLOMBE
Cette représentation de la colombe est donc certainement très importante puisque les quatre évangélistes l’ont retenue. Que pouvait-elle évoquer pour eux ? Dans l’Ancien Testament, elle évoque d’abord la Création : le texte de la Genèse ne cite pas la colombe, il dit simplement « le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. » (Gn 1,2). Mais dans la méditation juive, on avait appris à reconnaître dans ce souffle, l’Esprit même de Dieu ; et un commentaire rabbinique de la Genèse dit « L’Esprit de Dieu planait sur la face des eaux comme une colombe qui plane au-dessus de ses petits, mais ne les touche pas. » (Talmud de Babylone). Ensuite, la colombe évoquait l’Alliance entre Dieu et l’humanité, renouée après le Déluge ; on se souvient du lâcher de colombe de Noé : c’est elle qui a indiqué à Noé que le déluge était fini et que la vie pouvait reprendre. Mieux encore, l’amoureux du Cantique des Cantiques appelle sa bien-aimée « ma colombe, dans les fentes du rocher… ma soeur, mon amie, ma colombe, ma toute pure. » (Ct 2,14 ; 5,2). Or le peuple juif lit le Cantique des Cantiques comme la déclaration d’amour de Dieu à l’humanité. Nous sommes donc bien à l’aube d’une ère nouvelle : nouvelle Création, nouvelle Alliance.
A ce moment-là, nous dit Luc « Il y eut une voix venant du ciel : Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie. » Il ne fait de doute pour personne que cette voix est la voix de Dieu lui-même : depuis bien longtemps, le peuple d’Israël n’avait plus de prophètes, mais les rabbins disaient que rien n’empêche Dieu de se révéler directement et que sa voix, venant des cieux, gémit comme une colombe. Or, cette phrase « Il y eut une voix venant du ciel : Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie » n’était pas nouvelle pour des oreilles juives : elle en était d’autant plus grave ; car c’était avec ces mots-là que les prophètes parlaient du Messie. A ce moment-là, Jean-Baptiste a compris : la colombe de l’Esprit désignait le Messie.
————————
Complément
 – Une question nous brûle les lèvres : pourquoi Jésus qui n’est pas pécheur demande-t-il le Baptême ? A quoi l’on peut répondre que c’est le contraire qui serait surprenant. Comment se désolidariserait-il du grand mouvement des foules avides de conversion qui se pressent autour du Baptiste ? D’autre part, Luc a certainement en tête une fois de plus les Chants du Serviteur du deuxième livre d’Isaïe : « Il a été compté avec les pécheurs. » (Is 53,12). Luc la cite lui-même d’ailleurs au cœur de la Passion (Lc 22,37).

ADORATION DES MAGES, ANCIEN TESTAMENT, EPIPHANIE, EPIPHANIE DU SEIGNEUR, EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX EPHESIENS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 71

Dimanche 2 janvier 2022 : Fête de l’Epiphanie : lectures et commentaires

Dimanche 2 janvier 2022 : Fête de l’Epiphanie

L'Adoration des Mages
Rubens, Petrus PaulusPays-Bas du Sud, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 1762 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010060870https://collections.louvre.fr/CGU

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 60,1-6

1 Debout, Jérusalem, resplendis !
Elle est venue, ta lumière,
et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi.
2 Voici que les ténèbres couvrent la terre,
et la nuée obscure couvre les peuples.
Mais sur toi se lève le SEIGNEUR,
Sur toi sa gloire apparaît.
3 Les nations marcheront vers ta lumière,
et les rois, vers la clarté de ton aurore.
4 Lève les yeux alentour, et regarde :
tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ;
tes fils reviennent de loin,
et tes filles sont portées sur la hanche.
5 Alors tu verras, tu seras radieuse,
ton cœur  frémira et se dilatera.
Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi,
vers toi viendront les richesses des nations.
6 En grand nombre, des chameaux t’envahiront,
de jeunes chameaux de Madiane et d’Epha.
Tous les gens de Saba viendront,
apportant l’or et l’encens ;
ils annonceront les exploits du SEIGNEUR.

Vous avez remarqué toutes les expressions de lumière, tout au long de ce passage : « Resplendis, elle est venue ta lumière… la gloire (le rayonnement) du SEIGNEUR s’est levée sur toi (comme le soleil se lève)… sur toi se lève le SEIGNEUR, sa gloire brille sur toi…ta lumière, la clarté de ton aurore…tu seras radieuse ».
On peut en déduire tout de suite que l’humeur générale était plutôt sombre ! Je ne dis pas que les prophètes cultivent le paradoxe ! Non ! Ils cultivent l’espérance.
Alors, pourquoi l’humeur générale était-elle sombre, pour commencer. Ensuite, quel argument le prophète avance-t-il pour inviter son peuple à l’espérance ?
Pour ce qui est de l’humeur, je vous rappelle le contexte : ce texte fait partie des derniers chapitres du livre d’Isaïe ; nous sommes dans les années 525-520 av. J.C., c’est-à-dire une quinzaine ou une vingtaine d’années après le retour de l’exil à Babylone. Les déportés sont rentrés au pays, et on a cru que le bonheur allait s’installer. En réalité, ce fameux retour tant espéré n’a pas répondu à toutes les attentes.
D’abord, il y avait ceux qui étaient restés au pays et qui avaient vécu la période de guerre et d’occupation. Ensuite, il y avait ceux qui revenaient d’Exil et qui comptaient retrouver leur place et leurs biens. Or si l’Exil a duré cinquante ans, cela veut dire que ceux qui sont partis sont morts là-bas… et ceux qui revenaient étaient leurs enfants ou leurs petits-enfants … Cela ne devait pas simplifier les retrouvailles. D’autant plus que ceux qui rentraient ne pouvaient certainement pas prétendre récupérer l’héritage de leurs parents : les biens des absents, des exilés ont été occupés, c’est inévitable, puisque, encore une fois, l’Exil a duré cinquante ans !
Enfin, il y avait tous les étrangers qui s’étaient installés dans la ville de Jérusalem et dans tout le pays à la faveur de ce bouleversement et qui y avaient introduit d’autres coutumes, d’autres religions…
Tout ce monde n’était pas fait pour vivre ensemble…
La pomme de discorde, ce fut la reconstruction du Temple : car, dès le retour de l’exil, autorisé en 538 par le roi Cyrus, les premiers rentrés au pays (nous les appellerons la communauté du retour) avaient rétabli l’ancien autel du Temple de Jérusalem, et avaient recommencé à célébrer le culte comme par le passé ; et en même temps, ils entreprirent la reconstruction du Temple lui-même.
Mais voilà que des gens qu’ils considéraient comme hérétiques ont voulu s’en mêler ; c’étaient ceux qui avaient habité Jérusalem pendant l’Exil : mélange de juifs restés au pays et de populations étrangères, donc païennes, installées là par l’occupant ; il y avait eu inévitablement des mélanges entre ces deux types de population, et même des mariages, et tout ce monde avait pris des habitudes jugées hérétiques par les Juifs qui rentraient de l’Exil.
Alors la communauté du retour s’est resserrée et a refusé cette aide dangereuse pour la foi : le Temple du Dieu unique ne peut pas être construit par des gens qui, ensuite, voudront y célébrer d’autres cultes ! Comme on peut s’en douter, ce refus a été très mal pris et désormais ceux qui avaient été éconduits firent obstruction par tous les moyens. Finis les travaux, finis aussi les rêves de rebâtir le Temple !
Les années ont passé et on s’est installés dans le découragement. Mais la morosité, l’abattement ne sont pas dignes du peuple porteur des promesses de Dieu. Alors, Isaïe et un autre prophète, Aggée, décident de réveiller leurs compatriotes : sur le thème : fini de se lamenter, mettons-nous au travail pour reconstruire le Temple de Jérusalem. Et cela nous vaut le texte d’aujourd’hui :
Connaissant le contexte difficile, ce langage presque triomphant nous surprend peut-être ; mais c’est un langage assez habituel chez les prophètes ; et nous savons bien que s’ils promettent tant la lumière, c’est parce qu’elle est encore loin d’être aveuglante… et que, moralement, on est dans la nuit. C’est pendant la nuit qu’on guette les signes du lever du jour ; et justement le rôle du prophète est de redonner courage, de rappeler la venue du jour. Un tel langage ne traduit donc pas l’euphorie du peuple, mais au contraire une grande morosité : c’est pour cela qu’il parle tant de lumière !
Pour relever le moral des troupes, nos deux prophètes n’ont qu’un argument, mais il est de taille : Jérusalem est la Ville Sainte, la ville choisie par Dieu, pour y faire demeurer le signe de sa Présence ; c’est parce que Dieu lui-même s’est engagé envers le roi Salomon en décidant « Ici sera Mon Nom », que le prophète Isaïe, des siècles plus tard, peut oser dire à ses compatriotes « Debout, Jérusalem ! Resplendis… »
Le message d’Isaïe aujourd’hui, c’est donc : « vous avez l’impression d’être dans le tunnel, mais au bout, il y a la lumière. Rappelez-vous la Promesse : le JOUR vient où tout le monde reconnaîtra en Jérusalem la Ville Sainte. » Conclusion : ne vous laissez pas abattre, mettez-vous au travail, consacrez toutes vos forces à reconstruire le Temple comme vous l’avez promis.
J’ajouterai trois remarques pour terminer : premièrement, une fois de plus, le prophète nous donne l’exemple : quand on est croyants, la lucidité ne parvient jamais à étouffer l’espérance.
Deuxièmement, la promesse ne vise pas un triomphe politique… Le triomphe qui est entrevu ici est celui de Dieu et de l’humanité qui sera un jour enfin réunie dans une harmonie parfaite dans la Cité Sainte ; reprenons les premiers versets : si Jérusalem resplendit, c’est de la lumière et de la gloire du SEIGNEUR : « Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue ta lumière, et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi… sur toi se lève le SEIGNEUR, et sa gloire brille sur toi… »
Troisièmement, quand Isaïe parlait de Jérusalem, déjà à son époque, ce nom désignait plus le peuple que la ville elle-même ; et l’on savait déjà que le projet de Dieu déborde toute ville, si grande ou belle soit-elle, et tout peuple, il concerne toute l’humanité.

 

PSAUME – 71 (72)

1 Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
2 Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

7 En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
8 Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

10 Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
11 Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

12 Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
13 Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Imaginons que nous sommes en train d’assister au sacre d’un nouveau roi. Les prêtres expriment à son sujet des prières qui sont tous les souhaits, j’aurais envie de dire tous les rêves que le peuple formule au début de chaque nouveau règne : vœux  de grandeur politique pour le roi, mais surtout vœux  de paix, de justice pour tous. Les « lendemains qui chantent », en quelque sorte ! C’est un thème qui n’est pas d’aujourd’hui… On en rêve depuis toujours ! Richesse et prospérité pour tous… Justice et Paix… Et cela pour tous… d’un bout de la terre à l’autre… Or le peuple élu a cet immense avantage de savoir que ce rêve des hommes coïncide avec le projet de Dieu lui-même.
La dernière strophe de ce psaume, elle, change de ton (malheureusement, elle ne fait pas partie de la liturgie de cette fête) : il n’est plus question du roi terrestre, il n’est question que de Dieu : « Béni soit le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël, lui seul fait des merveilles ! Béni soit à jamais son nom glorieux, toute la terre soit remplie de sa gloire ! Amen ! Amen ! » C’est cette dernière strophe qui nous donne la clé de ce psaume : en fait, il a été composé et chanté après l’Exil à Babylone, (donc entre 500 et 100 av. J.C.) c’est-à-dire à une époque où il n’y avait déjà plus de roi en Israël ; ce qui veut dire que ces voeux, ces prières ne concernent pas un roi en chair et en os… ils concernent le roi qu’on attend, que Dieu a promis, le roi-messie. Et puisqu’il s’agit d’une promesse de Dieu, on peut être certain qu’elle se réalisera.
La Bible tout entière est traversée par cette espérance indestructible : l’histoire humaine a un but, un sens ; et le mot « sens » veut dire deux choses : à la fois « signification » et « direction ». Dieu a un projet. Ce projet inspire toutes les lignes de la Bible, Ancien Testament et Nouveau Testament : il porte des noms différents selon les auteurs. Par exemple, c’est le JOUR de Dieu pour les prophètes, le Royaume des cieux pour Saint Matthieu, le dessein bienveillant pour Saint Paul, mais c’est toujours du même projet qu’il s’agit. Comme un amoureux répète inlassablement des mots d’amour, Dieu propose inlassablement son projet de bonheur à l’humanité. Ce projet sera réalisé par le messie et c’est ce messie que les croyants appellent de tous leurs voeux lorsqu’ils chantent les psaumes au Temple de Jérusalem.
Ce psaume 71, particulièrement, est vraiment la description du roi idéal, celui qu’Israël attend depuis des siècles : quand Jésus naît, il y a 1000 ans à peu près que le prophète Natan est allé trouver le roi David de la part de Dieu et lui a fait cette promesse dont parle notre psaume. Je vous redis les paroles du prophète Natan à David : « Quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles et j’affermirai sa royauté… Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils… Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais » (2 S 7,12-16).1
De siècle en siècle, cette promesse a été répétée, répercutée, précisée. La certitude de la fidélité de Dieu à ses promesses en a fait découvrir peu à peu toute la richesse et les conséquences ; si ce roi méritait vraiment le titre de fils de Dieu, alors il serait à l’image de Dieu, un roi de justice et de paix.
A chaque sacre d’un nouveau roi, la promesse était redite sur lui et on se reprenait à rêver… Depuis David, on attendait, et le peuple juif attend toujours… et il faut bien reconnaître que le règne idéal n’a encore pas vu le jour sur notre terre. On finirait presque par croire que ce n’est qu’une utopie…
Mais les croyants savent qu’il ne s’agit pas d’une utopie : il s’agit d’une promesse de Dieu, donc d’une certitude. Et la Bible tout entière est traversée par cette certitude, cette espérance invincible : le projet de Dieu se réalisera, nous avançons lentement mais sûrement vers lui. C’est le miracle de la foi : devant cette promesse à chaque fois déçue, il y a deux attitudes possibles : le non-croyant dit « je vous l’avais bien dit, cela n’arrivera jamais » ; mais le croyant affirme tranquillement « patience, puisque Dieu l’a promis, il ne saurait se renier lui-même », comme dit Saint Paul (1 Tm 2,13).
Ce psaume dit bien quelques aspects de cette attente du roi idéal : par exemple « pouvoir » et « justice » seront enfin synonymes ; c’est déjà tout un programme : de nombreux pouvoirs humains tentent loyalement d’instaurer la justice et d’enrayer la misère mais n’y parviennent pas ; ailleurs, malheureusement, « pouvoir » rime parfois avec avantages de toute sorte et autres passe-droits ; parce que nous ne sommes que des hommes.
En Dieu seul le pouvoir n’est qu’amour : notre psaume le sait bien puisqu’il précise « Dieu, donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice ».
Et alors puisque notre roi disposera de la puissance même de Dieu, une puissance qui n’est qu’amour et justice, il n’y aura plus de malheureux dans son royaume. « En ces jours-là fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes !… Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. »
Ce roi-là, on voudrait bien qu’il règne sur toute la planète ! C’est de bon cœur  qu’on lui souhaite un royaume sans limite de temps ou d’espace ! « Qu’il règne jusqu’à la fin des lunes… » et « Qu’il domine de la mer à la mer et du Fleuve jusqu’aux extrémités de la terre ». A l’époque de la composition de ce psaume, les extrémités du monde connu, c’étaient l’Arabie et l’Egypte et c’est pourquoi on cite les rois de Saba et de Seba : Saba, c’est au Sud de l’Arabie, Seba, c’est au Sud de l’Egypte… Quant à Tarsis, c’est un pays mythique, qui veut dire « le bout du monde ».
Aujourd’hui, le peuple juif chante ce psaume dans l’attente du roi-Messie2 ; nous, chrétiens, l’appliquons à Jésus-Christ et il nous semble que les mages venus d’Orient ont commencé à réaliser la promesse « Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents, les rois de Saba et de Seba feront leur offrande… Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront ».
———————-
Notes
1 – Quand le chant « Il est né le divin enfant » nous fait dire « Depuis plus de 4000 ans nous le promettaient les prophètes », le compte n’est pas tout à fait exact, peut-être le nombre 4000 n’a-t-il été retenu que pour les nécessités de la mélodie.
2 – De nos jours, encore, dans certaines synagogues, nos frères juifs disent leur impatience de voir arriver le Messie en récitant la profession de foi de Maïmonide, médecin et rabbin à Tolède en Espagne, au douzième siècle : « Je crois d’une foi parfaite en la venue du Messie, et même s’il tarde à venir, en dépit de tout cela, je l’attendrai jusqu’au jour où il viendra. »

 

DEUXIEME LECTURE – Ephésiens 3, 2…6

Frères,
2 vous avez appris, je pense,
en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous :
3 par révélation, il m’a fait connaître le mystère.
Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance
des hommes des générations passées,
comme il a été révélé maintenant
à ses saints Apôtres et aux prophètes,
dans l’Esprit.
Ce mystère,
c’est que toutes les nations sont associées au même héritage,
au même corps,
au partage de la même promesse,
dans le Christ Jésus,
par l’annonce de l’Evangile.

Ce passage est extrait de la lettre aux Ephésiens au chapitre 3 ; or c’est dans le premier chapitre de cette même lettre que Paul a employé sa fameuse expression « le dessein bienveillant de Dieu » ; ici, nous sommes tout à fait dans la même ligne ; je vous rappelle quelques mots du chapitre 1 : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ».
Dans le texte d’aujourd’hui, nous retrouvons ce mot de « mystère ». Le « mystère », chez Saint Paul, ce n’est pas un secret que Dieu garderait jalousement pour lui ; au contraire, c’est son intimité dans laquelle il nous fait pénétrer. Paul nous dit ici : « Par révélation, Dieu m’a fait connaître le mystère du Christ » : ce mystère, c’est-à-dire son dessein bienveillant, Dieu le révèle progressivement ; tout au long de l’histoire biblique, on découvre toute la longue, lente, patiente pédagogie que Dieu a déployée pour faire entrer son peuple élu dans son mystère ; nous avons cette expérience qu’on ne peut pas, d’un coup, tout apprendre à un enfant : on l’enseigne patiemment au jour le jour et selon les circonstances ; on ne fait pas d’avance à un enfant des leçons théoriques sur la vie, la mort, le mariage, la famille… pas plus que sur les saisons ou les fleurs… l’enfant découvre la famille en vivant les bons et les mauvais jours d’une famille bien réelle ; il découvre les fleurs une à une, il traverse avec nous les saisons… quand la famille célèbre un mariage ou une naissance, quand elle traverse un deuil, alors l’enfant vit avec nous ces événements et, peu à peu, nous l’accompagnons dans sa découverte de la vie.
Dieu a déployé la même pédagogie d’accompagnement avec son peuple et s’est révélé à lui progressivement ; pour Saint Paul, il est clair que cette révélation a franchi une étape décisive avec le Christ : l’histoire de l’humanité se divise nettement en deux périodes : avant le Christ et depuis le Christ. « Ce mystère1, n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. » A ce titre, on peut se réjouir que nos calendriers occidentaux décomptent les années en deux périodes, les années avant J.C. et les années après J.C.
Ce mystère, ici, Paul l’appelle simplement « le mystère du Christ », mais on sait ce qu’il entend par là : à savoir que le Christ est le centre du monde et de l’histoire, que l’univers entier sera un jour réuni en lui, comme les membres le sont à la tête ; d’ailleurs, dans la phrase « réunir l’univers entier sous un seul chef le Christ », le mot grec que nous traduisons « chef » veut dire tête.
Il s’agit bien de « l’univers entier » et ici Paul précise : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus » ; on pourrait dire encore autrement : l’Héritage, c’est Jésus-Christ… la Promesse, c’est Jésus-Christ… le Corps, c’est Jésus-Christ… Le dessein bienveillant de Dieu, c’est que Jésus-Christ soit le centre du monde, que l’univers entier soit réuni en lui. Dans le Notre Père, quand nous disons « Que ta volonté soit faite », c’est de ce projet de Dieu que nous parlons et, peu à peu, à force de répéter cette phrase, nous nous imprégnons du désir de ce Jour où enfin ce projet sera totalement réalisé.
Donc le projet de Dieu concerne l’humanité tout entière, et non pas seulement les Juifs : c’est ce qu’on appelle l’universalisme du plan de Dieu. Cette dimension universelle du plan de Dieu fut l’objet d’une découverte progressive par les hommes de la Bible, mais à la fin de l’histoire biblique, c’était une conviction bien établie dans le peuple d’Israël, puisqu’on fait remonter à Abraham la promesse de la bénédiction de toute l’humanité : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). Et le passage d’Isaïe que nous lisons en première lecture de cette fête de l’Epiphanie est exactement dans cette ligne. Bien sûr, si un prophète comme Isaïe a cru bon d’y insister, c’est qu’on avait tendance à l’oublier.
De la même manière, au temps du Christ, si Paul précise : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus », c’est que cela n’allait pas de soi. Et là, nous avons un petit effort d’imagination à faire : nous ne sommes pas du tout dans la même situation que les contemporains de Paul ; pour nous, au vingt-et-unième siècle, c’est une évidence : beaucoup d’entre nous ne sont pas juifs d’origine et trouvent normal d’avoir part au salut apporté par le Messie ; pour un peu, même, après deux mille ans de Christianisme, nous aurions peut-être tendance à oublier qu’Israël reste le peuple élu parce que, comme dit ailleurs Saint Paul, « Dieu ne peut pas se renier lui-même ». Aujourd’hui, nous avons un peu tendance à croire que nous sommes les seuls témoins de Dieu dans le monde.
Mais au temps du Christ, c’était la situation inverse : c’est le peuple juif qui, le premier, a reçu la révélation du Messie. Jésus est né au sein du peuple juif : c’était la logique du plan de Dieu et de l’élection d’Israël ; les Juifs étaient le peuple élu, ils étaient choisis par Dieu pour être les apôtres, les témoins et l’instrument du salut de toute l’humanité ; et on sait que les Juifs devenus chrétiens ont eu parfois du mal à tolérer l’admission d’anciens païens dans leurs communautés. Saint Paul vient leur dire « Attention… les païens, désormais, peuvent aussi être des apôtres et des témoins du salut »… Au fait, je remarque que Matthieu, dans l’évangile de la visite des mages, qui est lu également pour l’Epiphanie, nous dit exactement la même chose.
Les derniers mots de ce texte résonnent comme un appel : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus par l’annonce de l’évangile » : si je comprends bien, Dieu attend notre collaboration à son dessein bienveillant : les mages ont aperçu une étoile, pour laquelle ils se sont mis en route ; pour beaucoup de nos contemporains, il n’y aura pas d’étoile dans le ciel, mais il faudra des témoins de la Bonne Nouvelle.

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 2, 1-12

1 Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d’Orient
arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’orient
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
3 En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé,
et tout Jérusalem avec lui.
4 Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple,
pour leur demander où devait naître le Christ.
Ils lui répondirent :
5 « A Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda,
tu n’es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Juda,
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger de mon peuple Israël. »
7 Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
8 Puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant.
Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer
pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
9 Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient
les précédait,
jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit
où se trouvait l’enfant.
10 Quand ils virent l’étoile,
ils se réjouirent d’une très grande joie.
11 Ils entrèrent dans la maison,
ils virent l’enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à ses pieds,
ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leur coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12 Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

On sait à quel point l’attente du Messie était vive au temps de Jésus. Tout le monde en parlait, tout le monde priait Dieu de hâter sa venue. La majorité des Juifs pensait que ce serait un roi : ce serait un descendant de David, il régnerait sur le trône de Jérusalem, il chasserait les Romains, et il établirait définitivement la paix, la justice et la fraternité en Israël ; et les plus optimistes allaient même jusqu’à dire que tout ce bonheur s’installerait dans le monde entier.
Dans ce sens, on citait plusieurs prophéties convergentes de l’Ancien Testament : d’abord celle de Balaam dans le Livre des Nombres. Je vous la rappelle : au moment où les tribus d’Israël s’approchaient de la terre promise sous la conduite de Moïse, et traversaient les plaines de Moab (aujourd’hui en Jordanie), le roi de Moab, Balaq, avait convoqué Balaam pour qu’il maudisse ces importuns ; mais, au lieu de maudire, Balaam, inspiré par Dieu avait prononcé des prophéties de bonheur et de gloire pour Israël ; et, en particulier, il avait osé dire : « Je le vois, je l’observe, de Jacob monte une étoile, d’Israël jaillit un sceptre … » (Nb 24,17). Le roi de Moab avait été furieux, bien sûr, car, sur l’instant, il y avait entendu l’annonce de sa future défaite face à Israël ; mais en Israël, dans les siècles suivants, on se répétait soigneusement cette belle promesse ; et peu à peu on en était venu à penser que le règne du Messie serait signalé par l’apparition d’une étoile. C’est pour cela que le roi Hérode, consulté par les mages au sujet d’une étoile, prend l’affaire très au sérieux.
Autre prophétie concernant le Messie : celle de Michée : « Toi, Bethléem, trop petite pour compter parmi les clans de Juda, c’est de toi que sortira le Messie » ; prophétie tout à fait dans la ligne de la promesse faite par Dieu à David : que sa dynastie ne s’éteindrait pas et qu’elle apporterait au pays le bonheur attendu.
Les mages n’en savent peut-être pas tant : ce sont des astrologues ; ils se sont mis en marche tout simplement parce qu’une nouvelle étoile s’est levée ; et, spontanément, en arrivant à Jérusalem, ils vont se renseigner auprès des autorités. Et c’est là, peut-être, la première surprise de ce récit de Matthieu : il y a d’un côté, les mages qui n’ont pas d’idées préconçues ; ils sont à la recherche du Messie et ils finiront par le trouver. De l’autre, il y a ceux qui savent, qui peuvent citer les Ecritures sans faute, mais qui ne bougeront pas le petit doigt ; ils ne feront même pas le déplacement de Jérusalem à Bethléem. Evidemment, ils ne rencontreront pas l’enfant de la crèche.
Quant à Hérode, c’est une autre histoire. Mettons-nous à sa place : il est le roi des Juifs, reconnu comme roi par le pouvoir romain, et lui seul… Il est assez fier de son titre et férocement jaloux de tout ce qui peut lui faire de l’ombre … Il a fait assassiner plusieurs membres de sa famille, y compris ses propres fils, il ne faut pas l’oublier. Car dès que quelqu’un devient un petit peu populaire… Hérode le fait tuer par jalousie. Et voilà qu’on lui rapporte une rumeur qui court dans la ville : des astrologues étrangers ont fait un long voyage jusqu’ici et il paraît qu’ils disent : « Nous avons vu se lever une étoile tout à fait exceptionnelle, nous savons qu’elle annonce la naissance d’un enfant-roi… tout aussi exceptionnel… Le vrai roi des juifs vient sûrement de naître » ! … On imagine un peu la fureur, l’extrême angoisse d’Hérode !
Donc, quand Saint Matthieu nous dit : « Hérode fut bouleversé et tout Jérusalem avec lui », c’est certainement une manière bien douce de dire les choses ! Evidemment, Hérode ne va pas montrer sa rage, il faut savoir manœuvrer  : il a tout avantage à extorquer quelques renseignements sur cet enfant, ce rival potentiel… Alors il se renseigne :
D’abord sur le lieu : Matthieu nous dit qu’il a convoqué les chefs des prêtres et les scribes et qu’il leur a demandé où devait naître le Messie ; et c’est là qu’intervient la prophétie de Michée : le Messie naîtra à Bethléem.
Ensuite, Hérode se renseigne sur l’âge de l’enfant car il a déjà son idée derrière la tête pour s’en débarrasser ; il convoque les mages pour leur demander à quelle date au juste l’étoile est apparue. On ne connaît pas la réponse mais la suite nous la fait deviner : puisque, en prenant une grande marge, Hérode fera supprimer tous les enfants de moins de deux ans.
Très probablement, dans le récit de la venue des mages, Matthieu nous donne déjà un résumé de toute la vie de Jésus : dès le début, à Bethléem, il a rencontré l’hostilité et la colère des autorités politiques et religieuses. Jamais, ils ne l’ont reconnu comme le Messie, ils l’ont traité d’imposteur… Ils l’ont même supprimé, éliminé. Et pourtant, il était bien le Messie : tous ceux qui le cherchent peuvent, comme les mages, entrer dans le salut de Dieu.
———————
Compléments
1-Au passage, on notera que c’est l’un des rares indices que nous ayons de la date de naissance exacte de Jésus ! On connaît avec certitude la date de la mort d’Hérode le Grand : 4 av JC (il a vécu de 73 à 4 av JC)… or il a fait tuer tous les enfants de moins de 2 ans : c’est-à-dire des enfants nés entre 6 et 4 (av JC) ; donc Jésus est probablement né entre 6 et 4 ! Probablement en 6 ou 5… Mais, quand au sixième siècle on a voulu – à juste titre – compter les années à partir de la naissance de Jésus, (et non plus à partir de la fondation de Rome) il y a eu tout simplement une erreur de comptage.
2-On a ici une illustration de l’Election d’Israël : les mages païens ont vu l’étoile, car elle est visible par tout un chacun.
Mais ce sont les scribes d’Israël qui peuvent en révéler le sens : encore faut-il qu’eux-mêmes se laissent guider par les Ecritures.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 32

Dimanche 17 octobre 2021 : 29è dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 17 octobre 2021 :

29ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre d’Isaïe 53, 10 – 11

10 Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR.
S’il remet sa vie en sacrifice de réparation,
il verra une descendance, il prolongera ses jours :
par lui, ce qui plaît au SEIGNEUR réussira.
11 Par suite de ses tourments,
il verra la lumière,
la connaissance le comblera.
Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes,
il se chargera de leurs fautes.

LES EXILES DANS LA TOURMENTE
Essayons d’abord de lire ce texte sans penser tout de suite à Jésus-Christ : le prophète Isaïe qui écrivait au sixième siècle av. J.C. parlait d’abord pour ses contemporains ; sinon qui l’écouterait ? Un prédicateur qui, aujourd’hui, nous parlerait pour l’an 3000 n’aurait guère d’auditeurs ! Il faut donc chercher ce qu’Isaïe voulait dire à ses contemporains, en quoi son message pouvait les stimuler.
La seule chose évidente dans les quelques lignes que nous lisons ici, c’est qu’on est dans un contexte de persécution : un « Serviteur » est « broyé par la souffrance ». Puisque ce passage est inséré dans le livre du deuxième Isaïe (c’est-à-dire les chapitres 40 à 55 d’Isaïe), on peut penser qu’il s’agit de l’Exil à Babylone. La souffrance est là pour ce peuple qui a tout perdu et qui peut aller jusqu’à se sentir abandonné de Dieu. Alors le prophète vient redonner des raisons de vivre et d’espérer, des raisons de tenir le coup, malgré tout. Il vient dire : votre souffrance n’est pas inutile, elle a un sens, vous pouvez lui donner un sens.
Il cite l’exemple d’un Serviteur, mais sans le désigner précisément ; qui est ce « Serviteur » ? Ce même titre revient avec insistance dans les quatre textes qu’on appelle justement « les chants du Serviteur » chez le deuxième Isaïe. Il s’agit probablement du peuple lui-même exilé, ou ce qu’il en reste : le petit noyau qui essaie coûte que coûte de rester un serviteur de Dieu.
Je commence par la phrase la plus difficile : « Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au SEIGNEUR. » L’horrible contresens à ne pas faire, ce serait de croire une seule seconde que Dieu puisse prendre un quelconque plaisir à la souffrance d’un homme ; comment concilier cette manière de voir avec tout ce que nous savons par ailleurs, à savoir que Dieu est Amour… Même nous, qui ne sommes pas très bons, nous ne nous réjouissons pas des souffrances des autres ! Donc, ne faisons pas dire à ce texte ce qu’il ne dit pas !… Nulle part, dans le texte hébreu, il n’est dit que Dieu s’est complu à broyer son Serviteur par la souffrance.
Le verbe « plaire » ici est un mot que l’on employait à propos des sacrifices pour dire qu’ils étaient agréés par Dieu et qu’il donnait son absolution au peuple tout entier. Pour le dire autrement, dans sa souffrance, le serviteur est invité à adopter une attitude que Dieu peut agréer comme une œuvre de réparation, d’absolution.
Ce qui revient à dire que le serviteur peut transformer sa souffrance en une œuvre de salut. D’abord pour lui-même : derrière l’expression « broyé par la souffrance », il y a l’image du « coeur brisé » d’Ezéchiel ou du psaume 50/51: un coeur de pierre qui devient coeur de chair… dans la souffrance, et spécialement celle infligée par les hommes, la persécution, on peut réagir par le durcissement (haine pour haine), ou par l’amour et le pardon. C’est donc au sein même de sa souffrance que le serviteur peut tracer un chemin de lumière : c’est le sens de la phrase « par suite de ses tourments, il verra la lumière ». De tout mal, Dieu peut nous aider à faire sortir un bien ! Voilà la merveille, la puissance de l’amour de Dieu.

TRACER UN CHEMIN DE LUMIERE
Mais ce serviteur souffrant peut également contribuer au salut des autres. C’est le deuxième message d’Isaïe : Cette souffrance que les hommes vous ont infligée, vous pouvez en faire un moyen de salut pour eux ; Dieu accepte, agrée votre attitude intérieure d’offrande comme un sacrifice et il pardonne à tous, y compris vos bourreaux. Il est vrai que vous n’êtes pas en train d’accomplir un sacrifice au Temple de Jérusalem selon les rites traditionnels, mais, dans sa miséricorde pour tous les hommes, Dieu accueille votre attitude intérieure d’offrande et de pardon comme un sacrifice de réparation. Etant entendu que c’est toujours Dieu qui répare, qui pardonne.
C’est bien ce qui est dit ici par Isaïe au sujet du Serviteur : broyé par la haine des hommes, le Juste a répondu par le silence et le pardon. Dieu a permis que ce pardon soit le salut des bourreaux…! Que ce pardon convertisse le coeur des bourreaux parce qu’ils se sont ouverts à l’absolution offerte par Dieu.
Alors Isaïe délivre le message le plus important de sa prophétie : « Par lui (par le serviteur), ce qui plaît au SEIGNEUR réussira » ; c’est la phrase centrale de ce texte ; cette volonté de Dieu, Isaïe le sait bien, comme déjà Moïse le savait avant lui, c’est de sauver l’humanité, de la libérer de toutes ses chaînes ; et la pire de nos chaînes, c’est la haine, la violence, la jalousie qui rongent notre coeur. Cette volonté de Dieu, c’est donc tout simplement que l’humanité redécouvre la paix ; or cela peut se réaliser grâce aux serviteurs de Dieu. C’est ce que dit Isaïe ; « Si le Serviteur fait de sa vie un sacrifice de réparation… par lui ce qui plaît au SEIGNEUR réussira ». A partir de ce pardon accordé par Dieu, tous les pécheurs, délivrés de leur culpabilité, peuvent entamer une nouvelle vie. Devant l’attitude du Serviteur, le cœur des bourreaux s’attendrira. « Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » Ce qu’Isaïe dit ici, c’est que le salut des bourreaux est dans les mains de leurs victimes. Car seul le pardon accordé par la victime peut attendrir le cœur de son bourreau et le convertir.
C’est bien le sens de la phrase de Jésus : « Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
——————————-

Complément
Quelques siècles plus tard, le prophète Zacharie s’inscrivait dans la même ligne : « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé… Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure. » (Za 12, 10 ; 13, 1).

 

PSAUME – 32 (33), 4-5. 18-19. 20.22

4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous,
comme notre espoir est en toi !

UNE PAROLE QUI EST LUMIERE
Dommage, nous n’avons entendu que quelques versets de ce psaume magnifique qui commence par « jubilez, hommes justes ! » Il est tout plein de jubilation, effectivement. Il comporte vingt-deux versets, ce qui est déjà tout un programme, nous l’avons vu souvent. Parce que vingt-deux, c’est le nombre des lettres de l’alphabet hébreu, on dit donc que ce psaume est « alphabétisant ». Lorsqu’on rencontre un psaume alphabétisant, on sait d’avance qu’il est consacré à l’Alliance que Dieu a proposée à son peuple pour annoncer son projet au monde et pour le réaliser. Manière symbolique de dire la perfection du projet de Dieu, qui est le tout de notre vie, « de A à Z ».
L’Alliance, le projet de Dieu est donc au centre de ce psaume : le mot « Alliance » ne sera pas prononcé une seule fois, mais il est sous-entendu dans le choix de ce nombre de vingt-deux versets. Et d’ailleurs, curieusement, (et ce n’est sûrement pas un hasard), la strophe centrale de ce psaume (les versets 11 et 12) dit : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. » Et aussitôt après (verset 13), vient le rappel de l’élection d’Israël, c’est-à-dire de sa vocation particulière au service du projet de Dieu : « Heureux le peuple dont le SEIGNEUR est le Dieu, heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine. »

On ne s’étonne donc pas d’avoir entendu pour commencer tout à l’heure « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Sans cesse, dans la Bible, on médite sur cet événement extraordinaire : le Dieu inaccessible parle à l’homme. Il parle pour créer, il parle pour proposer son Alliance, il parle pour guider la marche de son peuple, et avec lui, de toute l’humanité au long des siècles. « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR », elle est en ligne droite depuis le début, elle poursuit toujours l’unique projet. La juxtaposition des deux lignes de ce verset est très intéressante : « Oui, elle est droite la Parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. » Contrairement aux apparences peut-être, il n’y a pas là deux affirmations distinctes, l’une concernant la Parole de Dieu, l’autre portant sur ses actes, sur ce qu’il fait. Chez l’homme, la parole et l’action ne sont pas toujours très cohérents ; nos beaux discours sont souvent sans lendemain. Mais en Dieu la parole est acte : le même mot hébreu « Davar » veut dire à la fois « parole » et « action, oeuvre, événement ». Ce que Dieu dit, Il le fait ! « Il dit et cela fut » répète le récit de la création au chapitre 1 de la Genèse. Ou encore rappelez-vous Isaïe au chapitre 55 : « La Parole qui sort de ma bouche ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée. » Il y a certainement là aussi, comme très souvent dans la Bible, une allusion (j’aurais envie de dire un coup de patte) aux idoles qui, elles sont muettes et inertes, impuissantes.

« Il est fidèle en tout ce qu’il fait » : il s’agit encore et toujours de ce projet de Dieu : et le psaume détaille toute cette oeuvre de Dieu : la Création non pas comme un acte du passé mais comme une présence de Dieu, une vigilance sur tous ceux qu’il a appelés à l’existence ; j’ai employé le mot « vigilance » parce que nous le trouverons tout à l’heure.

Pour guider la marche de son peuple, Dieu parle à travers sa Loi. On en a un écho dans ce verset : « Il aime le bon droit et la justice, la terre est remplie de son amour. » La Création tout entière a vocation à devenir le lieu de l’amour, du droit et de la justice. Rappelez-vous le mot du prophète Michée : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que de respecter le droit, d’aimer la fidélité et de t’appliquer à marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8). C’est la Loi qui éduque peu à peu ce peuple et promeut le droit et la justice tels que Dieu les entend. Dans tous les peuples du monde, la loi est faite pour garantir et développer les valeurs régnantes de la société ; la particularité en Israël c’est que la Loi a été donnée par Dieu et donc elle défend les valeurs de Dieu : l’amour, la liberté, le respect mutuel, la solidarité ; les commandements tendent tous à éduquer le peuple dans ce sens.

Les autres versets que nous entendons ce dimanche font partie de la fin du psaume, mais ils sont dans la suite logique de ceux que nous venons de voir : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour », car la crainte de Dieu comporte toujours une dimension d’obéissance à sa Loi : une obéissance dictée par la confiance ; comme un enfant écoute celui qui l’avertit du danger, s’il lui fait confiance toutefois. Au passage, vous avez remarqué, nous avons là une belle définition de la « crainte de Dieu » : « Craindre » Dieu c’est espérer en son amour. Encore une fois, vous voyez qu’on est bien loin de la peur.

LA VIGILANCE DE DIEU
« Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine. » On voit bien pourquoi ce verset a été choisi précisément pour ce dimanche, en réponse à la première lecture : le chant du Serviteur souffrant au chapitre 53 d’Isaïe. Dans la souffrance, le serviteur ne tient le coup que parce qu’il sait qu’il est l’objet de la vigilance de Dieu, Isaïe dit « de la prédilection de Dieu ». En hébreu, le texte de notre psaume dit « L’oeil de Dieu est sur ceux qui le craignent ». Belle manière de dire sa sollicitude. Quant à la citation des « jours de famine », elle est certainement une allusion au temps de l’Exode : pendant la marche dans le désert, Dieu a réellement sauvé le peuple qui mettait son espoir en lui, en lui envoyant la manne, chaque matin.

Il reste que l’expression « pour les délivrer de la mort » pose question : pour tous, croyants ou incroyants, la mort est inéluctable et, à l’époque où ce psaume a été écrit, personne n’a encore ressuscité ! Dieu n’a délivré personne de la mort physique ! Mais il s’agit du peuple : et, réellement, ce peuple peut témoigner que Dieu l’a délivré plusieurs fois de la mort : que ce soit en Egypte, ou à Babylone, ou ailleurs.

Le dernier verset est un beau résumé de l’Alliance, une expression de confiance extraordinaire : le peuple met tout son espoir dans celui qui l’accompagne de sa vigilance : « Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous, comme notre espoir est en toi. » Cette confiance ne devrait jamais nous quitter puisque, dans la foi, nous savons que : « Le plan du SEIGNEUR demeure pour toujours, les projets de son coeur subsistent d’âge en âge. » Dans nos moments de découragement, nous devrions nous répéter cette phrase !

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 4, 14 – 16

Frères,
14 en Jésus, le Fils de Dieu,
nous avons le grand prêtre par excellence,
celui qui a traversé les cieux ;
tenons donc ferme l’affirmation de notre foi.
15 En effet, nous n’avons pas un grand prêtre
incapable de compatir à nos faiblesses,
mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses,
à notre ressemblance, excepté le péché.
16 Avançons-nous donc avec assurance
vers le Trône de la grâce,
pour obtenir miséricorde
et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

JESUS N’ETAIT PAS PRETRE A LA MANIERE JUIVE
Tout se passe comme si nous assistions à une discussion sur le thème de la religion : deux théories, ou plutôt deux groupes, sont en présence : d’une part des Juifs, fervents, très attachés au culte du Temple et à l’institution du sacerdoce à Jérusalem : hors de là pas de salut ; et, en face, des Chrétiens tout neufs qui ont trouvé en Jésus-Christ, mort et ressuscité, le salut que l’humanité attend. Le dialogue entre ces deux groupes est d’autant plus difficile qu’ils emploient exactement le même vocabulaire, mais en donnant aux mots des sens complètement différents, voire même opposés.
Pour les Juifs, le rôle des prêtres en général, et du grand prêtre en particulier, c’est de faire le pont entre le Dieu inaccessible et le peuple. Quand on dit « Dieu Saint », on pense Dieu séparé, inaccessible ; les hommes, eux, appartiennent au monde profane, ce que l’Ancien Testament appelle impur. (Encore un mot qui a changé de sens !) ; alors, pour transmettre à ce Dieu nos prières, ou même nos actions de grâce, il faut un médiateur, un intermédiaire, quelqu’un qui fasse le pont. (C’est de là que vient le mot « pontife », « pontifex »). Ce quelqu’un ne peut pas être un homme ordinaire, qui appartient au monde profane ; d’où tout le rituel de la consécration du grand prêtre ; le mot « consécration » signifiant justement séparation, mise à part. Pourtant, nous savons que déjà l’Ancien Testament avait découvert, et merveilleusement, le Dieu tout proche ; mais le chemin était à sens unique, si l’on peut dire : Dieu traversait l’abîme qui nous sépare de lui, mais pour l’homme, c’était impossible. D’où la nécessité du prêtre, mis à part pour cela.
Dans cette logique-là, il est évident que Jésus ne remplit aucune des conditions du sacerdoce : premièrement, il n’est pas de la tribu des prêtres (la tribu de Lévi), puisqu’il descend de David, qui est de la tribu de Juda ; ses disciples se vantent assez, d’ailleurs, de cette filiation davidique ; pire, pour être grand prêtre, il fallait, à l’intérieur de la tribu de Lévi, descendre de la famille d’Aaron, ce qui évidemment n’était pas non plus le cas. Il n’a donc pas non plus reçu la consécration de grand prêtre, et pour cause. Et encore plus grave, il est mort comme un maudit : la mort de Jésus n’est pas un acte du culte, bien au contraire : c’est l’exécution d’un condamné ; et pour ceux qui l’ont condamné, il n’était qu’un imposteur, un faux Messie ; d’ailleurs la preuve, c’est que Dieu ne lui épargne pas cette mort infâme ; il a donc menti en se prétendant fils de Dieu. C’est en le tuant, au contraire, qu’on a accompli un acte religieux, en supprimant un blasphémateur qui ne pouvait que dévoyer le peuple.
Pour les Chrétiens, au contraire, tout repose sur le mystère de l’Incarnation. Dieu s’est fait homme ; en Jésus-Christ, homme et Dieu ne font qu’un. Le voilà, celui qui, réellement, efficacement, fait le pont. En lui, Dieu est venu vers l’humanité, Dieu a traversé l’abîme qui nous sépare de lui. Notre texte dit « Il a traversé les cieux ». En lui aussi, et en même temps, par sa Résurrection, un homme a traversé les cieux : pour rester dans cette image, on pourrait dire que le chemin a été fait dans les deux sens. En lui, l’humanité tient fermement une fois pour toutes la main de Dieu. Et nous, puisque nous sommes son corps, nous avons par lui accès à Dieu. Donc, c’est lui notre médiateur une fois pour toutes. « Tenons ferme dans l’affirmation de notre foi » nous dit l’auteur, c’est-à-dire ne nous laissons plus intimider par une théorie d’un autre âge. Désormais, tout est changé. Ne regardons plus vers le passé ; il n’était qu’une étape dans le projet de Dieu. Désormais, « En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence. »

LE MYSTERE DE L’INCARNATION
Nous lisons ici que, au moment où cette lettre a été écrite, déjà la communauté chrétienne donnait à Jésus le titre de Fils de Dieu. Mais, du coup, ces Chrétiens avaient la même difficulté que nous. Ce Fils de Dieu pouvait-il en même temps être un homme comme nous ? Il est là, le mystère de l’Incarnation, et il faut bien accepter qu’il reste pour nous un mystère : les desseins de Dieu sont trop impénétrables pour nous. Chez nous tous, même si nous récitons fidèlement que Jésus est « vrai homme et vrai Dieu », l’idée que Dieu est irrémédiablement lointain demeure tenace.
C’est probablement pour répondre à ce genre de difficulté que l’auteur ajoute tout de suite après : « Le grand prêtre que nous avons n’est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché. » Cette épreuve du Christ, recouvre certainement les multiples tentations qui ont jalonné sa vie : celles que nous rapportent les évangiles synoptiques dans ce qu’on appelle les tentations au désert ; celle du pouvoir, du succès, du prestige ; celle de se faire servir au lieu de se faire serviteur (nous en aurons un écho dans l’évangile de ce même dimanche) ; celle que lui a occasionnée Pierre en le poussant à éviter la persécution et la mort qui l’attendaient à Jérusalem ; celle de Gethsémani… Celle, enfin, de se croire abandonné, au pire moment, c’est-à-dire sur la croix. Toutes ces tentations sont les nôtres, mais lui n’a jamais succombé ; pas une fois il ne s’est éloigné de la volonté de son père : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ». Il est donc bien à la fois notre frère, qui partage notre condition, nos épreuves, nos tentations, et Fils de Dieu vivant parfaitement selon la volonté du Père.
Il ne nous reste plus qu’à marcher à sa suite, nous qui sommes ses membres, comme dit Saint Paul dans la lettre aux Corinthiens. Ce qui est dit ici sous la forme : « Avançons-nous donc avec pleine assurance… » Désormais, l’institution israélite du sacerdoce n’a plus de raison d’être. Mais alors, tout de suite se pose la question : pourquoi y a-t-il encore des prêtres parmi nous ? Soyons francs, quand l’auteur de la lettre aux Hébreux écrivait, personne dans aucune communauté chrétienne ne portait le titre de prêtre ; et si ce titre est revenu en usage par la suite, c’est avec un sens tout différent. Le prêtre chrétien ne prétend pas « faire le pont » entre Dieu et les fidèles. Mais, par sa présence, il rappelle sans cesse à ses frères, que Jésus-Christ, le seul grand prêtre, le seul pontife, est au milieu d’eux.

 

EVANGILE – selon Saint Marc 10, 35-45

En ce temps-là,
35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée,
s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, ce que nous allons te demander,
nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
36 Il leur dit :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
37 Ils lui répondirent :
« Donne-nous de siéger,
l’un à ta droite et l’autre à ta gauche,
dans ta gloire. »
38 Jésus leur dit :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,
être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
39 Ils lui dirent :
« Nous le pouvons. »
Jésus leur dit :
« La coupe que je vais boire, vous la boirez ;
et vous serez baptisés
du baptême dans lequel je vais être plongé.
40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche,
ce n’est pas à moi de l’accorder,
il y a ceux pour qui cela est préparé. »
41 Les dix autres, qui avaient entendu,
se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
42 Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez :
ceux que l’on regarde comme chefs des nations
les commandent en maîtres ;
les grands leur font sentir leur pouvoir.
43 Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.
Celui qui veut devenir grand parmi vous
sera votre serviteur.
44 Celui qui veut être parmi vous le premier
sera l’esclave de tous :
45 car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

POUR LIBERER LA MULTITUDE
Commençons par ces derniers mots « rançon pour la multitude » : ils ont malheureusement complètement changé de sens depuis le temps du Christ, et nous risquons donc de les entendre de travers ; aujourd’hui, quand nous entendons le mot rançon, c’est dans le contexte d’une prise d’otage, il s’agit de payer la somme exigée par les ravisseurs, seul moyen d’obtenir la libération du prisonnier. Le mot « rançon » désigne le montant de la somme à verser. On dira, par exemple, que les preneurs d’otage exigent une « forte rançon ». Tandis qu’à l’époque du Christ, au contraire, le mot « rançon » signifiait la libération, c’est-à-dire la seule chose importante en définitive. Le mot grec qui a été traduit par rançon est dérivé d’un verbe qui signifie « délier, détacher, délivrer ».
C’est donc un contresens, par rapport au texte grec de l’évangile de Saint Marc, d’imaginer que Jésus doive payer quelque chose pour nous. Ce contresens défigure complètement l’image de Dieu : un fameux chant de Noël a cru bien faire en parlant d’apaiser le courroux de Dieu, mais celui qui l’a écrit n’avait certainement pas complètement lu l’Ancien Testament ! Les disciples de Jésus l’avaient lu, eux, et ils ne risquaient donc pas de faire le contresens. D’autant plus que toute la Bible raconte la longue entreprise de Dieu pour libérer son peuple, d’abord, et toute l’humanité ensuite, de tous ses esclavages de toute sorte. Dieu est le Dieu libérateur, c’est le premier article du Credo d’Israël.
D’autre part, nous savons bien que tous les prophètes ont lutté de toutes leurs forces contre l’horrible pratique des sacrifices humains, dont ils disaient que c’est une abomination. Donc, quand les disciples ont entendu Jésus leur dire « je dois donner ma vie en rançon pour la multitude », il ne leur est pas venu à l’idée une minute que Dieu pouvait exiger l’exécution de son Fils pour apaiser un quelconque courroux : ils savaient depuis longtemps que Dieu n’a pas de courroux contre l’humanité et qu’il ne veut pas de sacrifice humain.
En revanche, ils attendaient une libération : de l’occupant romain d’abord, c’est certain ; et le malentendu a duré longtemps pour quelques-uns d’entre eux, y compris Judas, probablement. Plus profondément, ils étaient des croyants et donc, ils attendaient aussi la libération définitive de l’humanité de tout le mal qui la ronge : le mal d’ordre physique, moral, spirituel. Et ils entendaient Jésus leur dire « je dois consacrer ma vie à cette oeuvre divine de libération de l’humanité ». Mais Jésus leur dit aussi que cette oeuvre de libération de l’humanité passe par la conversion du coeur de l’homme ; et cela va lui coûter la vie, il le sait. Il vient, pour la troisième fois de leur annoncer sa passion, sa mort et sa résurrection ; annonce qui ne fait que confirmer leurs craintes ; Marc note un peu plus haut qu’ils sont sur la route qui monte à Jérusalem et que Jésus marche en avant du groupe ; eux suivent sans empressement, parce qu’ils ont peur, et à juste titre, de ce qui les attend à Jérusalem.

SERVIR QUOI QU’IL EN COUTE
Du groupe, deux hommes se détachent, peut-être les plus courageux, ou les plus clairvoyants ? Jacques et Jean, les fils de Zébédée, ceux que Jésus a surnommés « les fils du tonnerre ». Alors, de cette troisième annonce qui confirme leurs pires craintes, ils préfèrent ne retenir que la fin et ils demandent à Jésus de les rassurer : nous qui allons affronter Jérusalem avec toi, dis-nous qu’ensuite, nous aurons part à ta gloire. Jésus répond : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? Recevoir le Baptême dans lequel je vais être plongé ? » Manière de dire, je ne peux pas éviter le chemin de souffrance et de mort sur lequel les hommes m’entraînent ; et vous, êtes-vous prêts à vous engager sur ce même chemin ?
La dernière phrase de Jésus est très curieuse, si on y réfléchit : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi » : mais, justement, le Fils de l’homme, d’après le prophète Daniel (Dn 7), était celui qui devait être sacré roi de toute l’humanité. Curieux portrait de roi qu’un roi à genoux devant l’humanité au lieu d’être assis sur son trône au-dessus des autres.
Clairement, ici, Jésus se présente non comme un roi triomphant mais comme le serviteur d’Isaïe dont nous lisions le portrait en première lecture : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie » ; Isaïe disait « Par lui s’accomplira la volonté du SEIGNEUR », c’est-à-dire le salut de l’humanité ; parce que la non-violence, le pardon, le service, l’humilité sont le seul moyen de changer le coeur de l’homme ; alors on comprend la phrase de Jésus : « Les chefs des nations païennes commandent en maîtres… Il ne doit pas en être ainsi parmi vous ». Vous, mes disciples, qui êtes le noyau et le ferment de l’humanité nouvelle, soyez à l’image du Fils de l’homme, faites-vous serviteurs.
—————————–

Compléments

– Le livre de l’Exode raconte qu’à une époque où on croyait encore qu’il fallait payer quelque chose à Dieu pour se « racheter » à ses yeux, Moïse avait répondu « si cela peut vous aider à apaiser votre conscience, donnez une pièce d’argent pour le service de la Tente de la Rencontre, et n’en parlons plus. » Cette pièce d’argent pesait environ sept grammes, (c’était le franc symbolique, en quelque sorte), et Moïse précisait bien que ce devait être la même chose pour tout le monde, riches ou pauvres, car toutes les vies ont la même valeur aux yeux de Dieu (Ex 30, 16).
– « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie » : le rapprochement avec la première lecture s’impose : la figure du Serviteur annoncée par Isaïe a été pour les premiers Chrétiens la seule manière de comprendre l’incompréhensible : le roi du monde humilié au lieu d’être couronné.
– On peut penser que, très certainement, cet épisode et la réponse de Jésus devaient trouver un écho dans la communauté pour laquelle Marc a rédigé son évangile : car, pour elle, la persécution était déjà une réalité. Et au long des siècles, cette phrase de Jésus se répercute encore : l’oeuvre de libération de l’humanité n’est pas terminée ; elle nécessitera encore d’autres témoins, d’autres martyrs.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE DE MARC, LETTRE DE SAINT JACQUES, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 114

Dimanche 12 septembre 2021 : 34ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 12 septembre 2021 : 24ème dimanche du Temps Ordinaire

QUI-DITES-VOUS-QUE-JE-SUIS

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre d’ISAIE 50, 5-9a

5 Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe.
Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats.
7 Le SEIGNEUR mon Dieu vient à mon secours ;
c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.
8 I1 est proche, Celui qui me justifie.
Quelqu’un veut-il plaider contre moi ?
Comparaissons ensemble !
Quelqu’un veut-il m’attaquer en justice ?
Qu’il s’avance vers moi !
9 Voilà le SEIGNEUR mon Dieu, il prend ma défense ;
qui donc me condamnera ?

LE SERVITEUR DE DIEU DECRIT PAR ISAIE
Ce texte fait partie d’un ensemble qu’on appelle les « Chants du Serviteur » dans le livre d’Isaïe : quatre textes qui brossent le portrait d’un personnage étonnant appelé le « Serviteur de Dieu ». C’est un véritable témoin de Dieu, il mène une vie exemplaire, mais il est persécuté ; après sa mort, on reconnaît en lui le porte-parole de Dieu, et mystérieusement, c’est à travers lui que l’humanité tout entière est sauvée ; c’est donc lui qui fait aboutir le projet de salut de Dieu pour toute l’humanité. Bien sûr, après deux mille ans de christianisme, nous croyons tout de suite qu’il s’agit de Jésus-Christ !
Mais le prophète Isaïe, lui, ne pensait certainement pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l’Exil à Babylone. Il s’adressait aux exilés et donnait un sens à leur souffrance en rappelant à cette communauté sa mission de serviteur. Il fallait tenir à tout prix le cap de la fidélité pour collaborer au projet de salut de Dieu.
Le prophète invite la communauté à puiser ses forces dans la Parole de Dieu : « Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. » « L’écoute » (« l’oreille ouverte ») est un thème très présent dans la Bible : il est synonyme de confiance. On a pris l’habitude d’opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l’égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu’on sait dans la foi que sa volonté n’est que bonne… ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu… et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu’il nous a abandonnés ou pire qu’il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.
Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd’hui écouterez-vous la Parole de Dieu…? » (Ps 94/95) et dans leur bouche, le mot « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu’il arrive ». Et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (qui lui font confiance) ». De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il nous donne la force d’opposer un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la résurrection. Le mal reste un mal, mais du mal, Dieu fait naître du bien.
C’est cette confiance qui pousse le Serviteur à accepter la mission confiée. I1 s’agit bien d’une « mission confiée » ; ce n’est pas un jeu de mots : c’est l’expression d’une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c’est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu’il rencontrera inévitablement.
LA MISSION DU PROPHETE, UNE MISSION A RISQUES
En invitant ses frères à se ressourcer chaque jour dans la parole de Dieu, le prophète ne leur cache pas que leur mission de « Serviteur de Dieu » comporte des risques. Et la persécution est décrite ici de manière très réaliste : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe » Ce n’était probablement pas le fait des Babyloniens, mais de frères qui abandonnaient la religion des pères et persécutaient le petit noyau fidèle.
Pourquoi les prophètes, les vrais serviteurs sont-ils inévitablement persécutés ? Parce que la fidélité à la Parole de Dieu amène immanquablement le Serviteur à se singulariser, à déplaire ; s’il « écoute » réellement la Parole de Dieu, c’est-à-dire s’il la met en pratique, il devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l’appel à leur tour… d’autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Les vrais prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu meurent rarement dans leur lit.
Mais le Serviteur trouve sa force auprès de Celui qui lui permet de tout affronter car, en confiant une mission, le Seigneur donne la force nécessaire ; il « donne » le langage nécessaire : dans les versets précédents, le Serviteur l’a reconnu expressément : « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire » … C’est Dieu lui-même qui nourrit cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille », ce qui veut dire que l’écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable.
C’est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu. Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé… Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours. » Et là Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu ma face dure comme pierre* » : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », eh bien ici le Serviteur affirme « rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive, vous ne me verrez pas le visage défait » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure : parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… »
Tout cela, Jésus l’a vécu ; et dans l’évangile de ce dimanche, il nous invite à le suivre sur ce chemin, quoi qu’il arrive : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera. »
—————–
Note
Luc a repris exactement cette formule à propose de Jésus, prenant résolument la route de Jérusalem (Lc 9,51). Une traduction littérale serait : « Jésus durcit sa face pour se rendre à Jérusalem ».

 

PSAUME – 114 (116), 1-2, 3ac-4, 5-6, 8ac-9

1 J’aime le SEIGNEUR :
il entend le cri de ma prière ;
2 Il incline vers moi son oreille :
toute ma vie, je l’invoquerai.

3 J’étais pris dans les filets de la mort,
retenu dans les liens de l’abîme,
j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ;
4 j’ai invoqué le nom du SEIGNEUR :
« SEIGNEUR, je t’en prie, délivre-moi ! »

5 Le SEIGNEUR est justice et pitié,
notre Dieu est tendresse.
6 Le SEIGNEUR défend les petits :
j’étais faible, il m’a sauvé.

8 Il a sauvé mon âme de la mort,
gardé mes yeux des larmes
et mes pieds du faux pas.
9 Je marcherai en présence du SEIGNEUR
sur la terre des vivants.

LA SOLLICITUDE DE DIEU POUR SON PEUPLE AU LONG DE L’HISTOIRE
Comme toujours dans les psaumes, celui qui dit « Je » n’est pas un individu isolé, c’est le peuple croyant tout entier qui parle ; un peuple qui a souffert, qui a prié, je devrais dire « crié » et qui a expérimenté, au sein même de la souffrance, que Dieu était son allié : « J’aime le SEIGNEUR : il entend le cri de ma prière ; il incline vers moi son oreille : toute ma vie, je l’invoquerai. » En Israël, on peut le dire d’expérience : c’est Dieu qui prend l’initiative, et cela depuis toujours, depuis l’origine. Avec Adam, avec Noé, avec Abraham, chaque fois c’est Dieu qui a appelé l’homme à l’existence et à l’Alliance pour le bonheur de l’homme et non pour son profit, à lui, Dieu.
Puis, quand le peuple a souffert en Egypte, le Seigneur est venu à son secours. Le livre de l’Exode a cette phrase magnifique : « Les fils d’Israël gémirent du fond de la servitude et crièrent. Leur appel monta vers Dieu du fond de la servitude. Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son Alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu vit les fils d’Israël ; Dieu se rendit compte. » (Ex 2,23-25). Et alors ce fut la formidable découverte du buisson ardent : « Le SEIGNEUR dit à Moïse : Oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups des chefs de corvée. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens… Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Egyptiens font peser sur eux, va, maintenant ; je t’envoie vers Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël ». (Ex 3,7… 10).
Il y a certainement cette expérience historique derrière la phrase du psaume : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse. » Les filets de la mort dont il parle, c’est l’esclavage en Egypte : dix fois Pharaon a promis la liberté, mais toujours en définitive, il s’est comporté en ennemi ; seul Dieu a soutenu l’effort de libération de son peuple, et a couvert sa fuite.
Et chaque fois que le peuple a traversé des périodes sombres, car il y en a eu d’autres, Dieu est intervenu. Le psaume traduit : « Le SEIGNEUR défend les petits : j’étais faible, il m’a sauvé. » (v. 6). La très grande découverte d’Israël est dite ici : « Le SEIGNEUR est justice et pitié, notre Dieu est tendresse. »
Alors, en réponse, et seulement en réponse, le peuple rend grâce, il reconnaît l’oeuvre de Dieu : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » Quelle plus belle action de grâce ? « Je marcherai, je me tiendrai debout ». Le Serviteur d’Isaïe celui qui parle dans notre première lecture de ce dimanche, a pu dire ces strophes en toute vérité : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »
JESUS L’A CHANTE LE SOIR DU JEUDI-SAINT
Bien sûr, ce psaume prend tout son sens quand on sait qu’il fait partie des psaumes du Hallel, (les psaumes 112/113 à 117/118 qui étaient chantés à l’occasion de la fête juive de la Pâque, certains au début et les autres à la fin du repas) ; Jésus l’a donc chanté le soir du Jeudi-Saint ; Matthieu le dit : « Après avoir chanté les psaumes, (il s’agit des psaumes du jour, donc du Hallel, et en particulier de ce psaume-ci), ils sortirent pour aller au mont des Oliviers. » (Mt 26,30). Et ce qui est très frappant, c’est la parenté entre ce psaume que Jésus a chanté le Jeudi soir et celui qu’il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (le psaume 21/22). L’un et l’autre évoquent la douleur. Nous venons d’entendre le cri du psaume 21/22, auquel répond notre psaume d’aujourd’hui : « J’étais pris dans les filets de la mort, retenu dans les liens de l’abîme, j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ; j’ai invoqué le nom du SEIGNEUR : SEIGNEUR, je t’en prie, délivre-moi ! »
L’un et l’autre se terminent par l’action de grâce, et presque dans les mêmes termes ; Psaume 21/22 : « Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses… Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob… Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte ». En écho, notre psaume d’aujourd’hui reprend la même résolution : « Je marcherai en présence du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » La « terre des vivants », c’est la terre promise ; et le mot « repos » (« Retrouve ton repos, mon âme »,v. 7) a le même sens ; le psaume évoque donc toute l’histoire du salut d’Israël, depuis la sortie d’Egypte, jusqu’à l’entrée en possession de la terre.
Et le psaume continue : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. Il en coûte au SEIGNEUR de voir mourir les siens ! Ne suis-je pas, SEIGNEUR, ton serviteur, moi, dont tu brisas les chaînes ? Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce, j’invoquerai le nom du SEIGNEUR. Je tiendrai mes promesses au SEIGNEUR, oui, devant tout son peuple, à l’entrée de la maison du SEIGNEUR, au milieu de Jérusalem ! »
———————-
Note
1 – Dans la traduction grecque de la Bible, les versets qui suivent sont considérés comme faisant partie d’un nouveau psaume, numéroté 115 ; en revanche, dans la Bible en hébreu (le texte original), il s’agit toujours du même psaume numéroté 116.

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Jacques 2,14-18

14 Mes frères,
Si quelqu’un prétend avoir la foi,
sans la mettre en oeuvre,
à quoi cela sert-il ?
Sa foi peut-elle le sauver ?
15 Supposons qu’un frère ou une soeur
n’ait pas de quoi s’habiller,
ni de quoi manger tous les jours ;
16 si l’un de vous leur dit :
« Allez en paix !
Mettez-vous au chaud,
et mangez à votre faim ! »
sans leur donner le nécessaire pour vivre,
à quoi cela sert-il ?
17 Ainsi donc, la foi,
si elle n’est pas mise en œuvre,
est bel et bien morte.
18 En revanche, on va dire :
« Toi, tu as la foi ;
moi, j’ai les oeuvres.
Montre-moi donc ta foi sans les oeuvres ;
moi, c’est par mes oeuvres que je te montrerai la foi. »

IL NE SUFFIT PAS DE DIRE : SEIGNEUR, SEIGNEUR !
On connaît bien la phrase de Jésus : « Il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21). On connaît moins celle de Saint Jacques, mais c’est bien la même chose : « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en oeuvre, à quoi cela sert-il ? » Si la phrase de Jacques nous paraît un peu polémique, c’est parce que le problème était à l’ordre du jour. « Si quelqu’un prétend avoir la foi, alors qu’il n’agit pas » ; la formule « Si quelqu’un » invite à penser qu’il y a effectivement des gens qui prétendent avoir la foi alors qu’ils ne bougent pas le petit doigt pour leurs frères.
Mais au fait, tous les prédicateurs de tous les temps ont eu à le rappeler : Loi et prophètes, en Israël, s’y sont employés. Où l’on voit, d’ailleurs, une fois de plus, que Jacques était très marqué par l’Ancien Testament. Le service des autres était un thème privilégié des prophètes ; par exemple Isaïe : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. » (Is 58,6-7). C’est ce que Jacques appelle « mettre sa foi en pratique ». Alors que, pour nous, un « pratiquant », c’est plutôt quelqu’un qui va à la messe !
Il semble bien que ce soit la leçon à retenir de ce texte : il y a pratique et pratique, justement… et les auteurs du Nouveau Testament emploient ce mot dans des sens différents. Il y a la pratique du culte et la pratique du précepte de la charité; et tous sont d’accord pour dire que l’un ne remplace pas l’autre. Quand Jésus cite (par deux fois) la fameuse phrase du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, et non les holocaustes. » (Os 6,6 ; cité deux fois par Matthieu aux chapitres 9 et 12), il veut justement rappeler que toutes les belles pratiques du culte (les sacrifices) ne dispensent pas des gestes de charité.
C’est ce que Jacques dit ici à l’aide de sa petite parabole : « Supposons qu’un frère ou une soeur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim ! sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? » Traduisez : toutes les belles paroles du monde n’ont jamais servi à rien.
Cela, on le savait, me direz-vous ! Mais le problème, apparemment, c’est que si les belles paroles ne servent à rien pour les autres, Jacques semble dire qu’elles ne nous font pas du bien à nous non plus ! A l’en croire, notre foi meurt de n’être pas mise en pratique, c’est-à-dire au service des autres. Un peu plus bas, il dira : « Comme le corps qui ne respire plus est mort, la foi qui n’agit pas est morte » (2,26). Ce qui veut dire que les actes sont la respiration de la foi.
IL Y A PRATIQUE ET PRATIQUE
Une fois de plus, Saint Jean nous semble très proche : vous connaissez cette phrase de sa première lettre : « Si quelqu’un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu’il se ferme à toute compassion, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Mes petits enfants, n’aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité… Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu puisque Dieu est amour. » (1 Jn 3, 17-18).
Ou encore « Quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. (1 Jn 4, 7-8). Le mérite de cette dernière phrase est de nous faire comprendre que la foi n’est pas un bagage, mais un chemin, celui sur lequel, grâce à l’attention portée à nos frères, nous découvrons Dieu lui-même. Jésus, lui, prend une autre comparaison : il ne compare pas la foi à un chemin, mais à une construction : « Tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et les met en pratique, peut être comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc… Et tout homme qui entend les paroles que je viens de dire et ne les met pas en pratique, peut être comparé à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. » (Mt 7,24… 26).
Saint Paul n’est pas en reste : « Quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. » (1 Co 13,2). Paul et Jacques sont donc bien d’accord. Oui, mais alors, que deviennent toutes les affirmations de Paul sur la gratuité du salut ? Il insiste beaucoup pour dire que Dieu nous sauve gratuitement sans mérite de notre part : ce ne sont pas ce que l’on appelle nos « oeuvres » qui nous sauvent. (Par oeuvres il entend bien les oeuvres de charité, mais surtout la circoncision et les règles alimentaires juives).
En réalité, il n’y pas opposition sur le fond entre Paul et Jacques ; seulement, ce sont deux prédicateurs qui s’adressent à deux auditoires différents ; donc ils n’insistent pas sur les mêmes choses.
Les chrétiens de Paul n’en finissent pas de discuter pour savoir s’il faut ou non respecter toutes les pratiques juives (à commencer par la circoncision) en plus du baptême chrétien. A ceux-là, Paul affirme : Dieu nous sauve gratuitement, (c’est ce qu’il appelle « par la foi ») ; il nous suffit de croire en Lui et d’accueillir ce salut offert. Les oeuvres de charité suivront forcément si notre foi est réelle !
Oui, mais du coup, dans l’auditoire de Jacques, il y a des petits malins qui profitent des affirmations de Paul pour dire que puisqu’il suffit d’avoir la foi, et que nos oeuvres (nos gestes de charité) ne comptent pas, il n’y a pas besoin de s’occuper des autres !
A ceux-là, Jacques rappelle tout simplement la phrase de Jésus : « A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35).
——————–
Complément
Jésus a répercuté cette prédication de multiples manières : par exemple, la parabole du Jugement dernier chez Saint Matthieu semble bien privilégier les gestes : « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. » (Mt 25,31-46).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 8, 27 – 35

En ce temps-là,
27 Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples,
vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe.
Chemin faisant, il interrogeait ses disciples :
« Au dire des gens, qui suis-je ? »
28 Ils lui répondirent :
« Jean le Baptiste ;
pour d’autres, Elie ;
pour d’autres, un des prophètes. »
29 Et lui les interrogeait :
« Et vous, que dites-vous ?
Pour vous, qui suis-je ? »
Pierre, prenant la parole, lui dit :
« Tu es le Christ. »
30 Alors, il leur défendit vivement
de parler de lui à personne.
31 Il commença à leur enseigner
qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup,
qu’il soit rejeté
par les anciens, les grands prêtres et les scribes,
qu’il soit tué,
et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Jésus disait cette parole ouvertement.
Pierre, le prenant à part,
se mit à lui faire de vifs reproches.
33 Mais Jésus se retourna
et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »
34 Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix,
et qu’il me suive.
35 Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra ;
mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile
la sauvera. »

LE PREMIER RENIEMENT DE PIERRE
Pierre vient d’oser la déclaration la plus extraordinaire que l’on pouvait imaginer à l’époque : « Tu es le Messie. » Et on est surpris de la réaction de Jésus ; il ne refuse pas le titre, mais aussitôt il donne une stricte consigne de silence. Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce fameux « secret messianique » : il est trop tôt pour dire à tous que Jésus est le Messie, parce que ce titre est trop ambigu. Car Jésus est bien le Messie  qu’on attend, mais pas du tout comme on l’attend ! C’est ce qu’il va essayer de faire comprendre à ses disciples : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. »
Pour des oreilles juives, ce discours était complètement paradoxal : au moment même où Jésus revendiquait le titre de Messie (Fils de l’homme était un synonyme), il prévoyait l’échec, la souffrance, la mort. Quelques mots d’abord sur ce titre de « Fils de l’homme » : cette expression sort tout droit du livre de Daniel, au chapitre 7 : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur les nuées du ciel venait comme un Fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient. Sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera jamais détruite. » (Dn 7,13-14). Quelques versets plus loin, Daniel précise que ce Fils d’homme n’est pas un individu solitaire, mais un peuple : « Les Saints du Très-Haut recevront la royauté, et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais… La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux, elles ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » (Dn 7,18.27). Quand Jésus s’applique à lui-même ce titre de Fils de l’homme, il se présente donc comme celui qui prend la tête du peuple de Dieu. Il est bien le Messie qui vient établir le règne de Dieu sur la terre.
Pas question de souffrance dans tout cela ! Quelle idée ! Pierre a raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois du pays l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance. Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
LES PENSEES DE DIEU NE SONT PAS CELLES DES HOMMES
Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. A la différence de Matthieu et Luc, Marc ne raconte pas le détail des tentations de Jésus au désert, mais nul doute qu’il nous en décrit une ici, une particulièrement grave et qui suscite une réaction très vive de Jésus, preuve qu’il doit livrer ici un véritable combat : « voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : Passe derrière moi, Satan ! »
Pourquoi Marc note-t-il ici que c’est à cause de la présence des disciples que Jésus a réagi de cette manière ? Sinon parce que la méprise de Pierre est d’autant plus grave qu’il risque d’entraîner les autres dans son erreur ? Le titre de Satan (« l’obstacle ») dit bien quel est l’enjeu : comme le Serviteur d’Isaïe (première lecture), Jésus est résolu à « écouter » son Père, à se laisser instruire, et à accomplir jusqu’au bout sa mission, quitte à subir les outrages, les crachats, les coups.
« Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats » disait le Serviteur décrit par Isaïe (Is 50,5-6 ; la première lecture de ce dimanche).
Car le plan de salut de Dieu ne s’accommode pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité », comme dit Paul (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié ; cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Et il invite à sa suite tous ses disciples de tous les temps.
Marc note que Jésus, alors, a appelé la foule et poursuivi son enseignement sur les exigences de l’évangélisation : « Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera. »

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Dimanche 28 mars 2021 : Dimanche des Rameaux : lectures et commentaires

Dimanche 28 mars 2021 : Dimanche des Rameaux

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 50, 4-7

4 Le SEIGNEUR mon Dieu m’a donné le langage des disciples
pour que je puisse, d’une parole,
soutenir celui qui est épuisé.
Chaque matin, il éveille,
il éveille mon oreille
pour qu’en disciple, j’écoute.
5 Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille,
et moi, je ne me suis pas révolté,
je ne me suis pas dérobé.
6 J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient,
et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe.
Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats.
7 Le SEIGNEUR mon Dieu vient à mon secours ;
c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages,
c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre :
je sais que je ne serai pas confondu.

ISRAEL, SERVITEUR DE DIEU
Depuis des années, nous avons lu et relu ces textes étonnants qui font partie du livre d’Isaïe et qu’on appelle les « Chants du Serviteur » ; ils nous intéressent tout particulièrement, nous Chrétiens, pour deux raisons : d’abord par le message qu’Isaïe lui-même voulait donner par là à ses contemporains ; ensuite, parce que les premiers Chrétiens les ont appliqués à Jésus-Christ.
Je commence par le message du prophète Isaïe à ses contemporains :
Une chose est sûre, Isaïe ne pensait évidemment pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av.J.C., pendant l’Exil à Babylone. Parce que son peuple est en Exil, dans des conditions très dures et qu’il pourrait bien se laisser aller au découragement, Isaïe lui rappelle qu’il est toujours le serviteur de Dieu. Et que Dieu compte sur lui, son serviteur (son peuple) pour faire aboutir son projet de salut pour l’humanité. Car le peuple d’Israël est bien ce Serviteur de Dieu nourri chaque matin par la Parole, mais aussi persécuté en raison de sa foi justement et résistant malgré tout à toutes les épreuves.
Dans ce texte, Isaïe nous décrit bien la relation extraordinaire qui unit le Serviteur (Israël) à son Dieu. Sa principale caractéristique, c’est l’écoute de la Parole de Dieu, « l’oreille ouverte » comme dit Isaïe ;
« Ecouter » la Parole, « se laisser instruire » par elle, cela veut dire vivre dans la confiance. « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire »… « La Parole me réveille chaque matin »… « J’écoute comme celui qui se laisse instruire »… « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille ».
« Ecouter », c’est un mot qui a un sens bien particulier dans la Bible : cela veut dire faire confiance ; les auteurs bibliques ont l’habitude d’opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l’égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu’on sait d’expérience que sa volonté n’est que bonne… ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu… et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu’il nous a abandonnés ou pire qu’il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.
Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Ecoute, Israël » ou bien « Aujourd’hui écouterez-vous la Parole de Dieu…? » Et, dans leur bouche, la recommandation « Ecoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu’il arrive » ; et Saint Paul dira pourquoi : parce que « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment (c’est-à-dire qui lui font confiance). » (Rm 8,28). De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il oppose un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la Résurrection.
C’est bien l’histoire d’une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c’est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu’il rencontrera inévitablement. Ici la mission est celle de témoin : « Pour que je puisse soutenir celui qui est épuisé », dit le Serviteur. En confiant cette mission, le Seigneur donne la force nécessaire : Il « donne » le langage nécessaire : « Dieu, mon SEIGNEUR m’a donné le langage d’un homme qui se laisse instruire »… Et, mieux, il nourrit lui-même cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille », ce qui veut dire que l’écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable. C’est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu.
TENIR BON DANS L’EPREUVE
Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé… » La fidélité à la mission confiée implique inévitablement la persécution : les vrais prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu sont rarement appréciés de leur vivant. Concrètement, Isaïe dit à ses contemporains : tenez bon, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, au contraire, vous êtes en mission pour lui. Alors ne vous étonnez pas d’être maltraités.
Pourquoi ? Parce que le Serviteur qui « écoute » réellement la Parole de Dieu, c’est-à-dire qui la met en pratique, devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l’appel à leur tour… d’autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Et chaque matin, le Serviteur doit se ressourcer auprès de Celui qui lui permet de tout affronter : « Il éveille mon oreille chaque matin… Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages… » Et là, Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu mon visage dur comme pierre »1 : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », et bien ici le Serviteur affirme « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure : parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le SEIGNEUR Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages. »
Je disais en commençant que le prophète Isaïe parlait pour son peuple persécuté, humilié, dans son Exil à Babylone ; mais, bien sûr, quand on relit la Passion du Christ, cela saute aux yeux : le Christ répond exactement à ce portrait du serviteur de Dieu. Ecoute de la Parole, confiance inaltérable et donc certitude de la victoire, au sein même de la persécution, tout cela caractérisait Jésus au moment précis où les acclamations de la foule des Rameaux signaient et précipitaient sa perte.
—————
Note
1 – Luc a repris exactement cette expression en parlant de Jésus : il dit « Jésus durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem » (Luc 9,51 ; notre traduction liturgique dit « Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem »)

 

PSAUME – 21 (22), 2, 8-9, 17-20, 22b-24

2 Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
8 Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
9 « Il comptait sur le SEIGNEUR : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

17 Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure ;
ils me percent les mains et les pieds,
18 je peux compter tous mes os.

19 Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
20 Mais toi, SEIGNEUR, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

22 Mais tu m’as répondu !
23 Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
24 Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR.

DU CRI DE DETRESSE A L’ACTION DE GRACE
Ce psaume 21/22 nous réserve quelques surprises : il commence par cette fameuse phrase « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » qui a fait couler beaucoup d’encre et même de notes de musique ! L’ennui, c’est que nous la sortons de son contexte, et que du coup, nous sommes souvent tentés de la comprendre de travers : pour la comprendre, il faut relire ce psaume en entier. Il est assez long, trente-deux versets dont nous lisons rarement la fin : or que dit-elle ? C’est une action de grâce : « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Celui qui criait « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » dans le premier verset, rend grâce quelques versets plus bas pour le salut accordé. Non seulement, il n’est pas mort, mais il remercie Dieu justement de ne pas l’avoir abandonné.
Ensuite, à première vue, on croirait vraiment que le psaume 21/22 a été écrit pour Jésus-Christ : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Il s’agit bien du supplice d’un crucifié ; et cela sous les yeux cruels et peut-être même voyeurs des bourreaux et de la foule : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure »… « Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits, et tirent au sort mon vêtement ».
Mais, en réalité, ce psaume n’a pas été écrit pour Jésus-Christ : il a été composé au retour de l’Exil à Babylone : ce retour est comparé à la résurrection d’un condamné à mort ; car l’Exil était bien la condamnation à mort de ce peuple ; encore un peu, et il aurait été rayé de la carte !
Et donc, dans ce psaume 21/22, Israël est comparé à un condamné qui a bien failli mourir sur la croix (n’oublions pas que la croix était un supplice très courant, depuis la période de la domination perse, c’est pour cela qu’on prend l’exemple d’une crucifixion) : le condamné a subi les outrages, l’humiliation, les clous, l’abandon aux mains des bourreaux… et puis, miraculeusement, il en a réchappé, il n’est pas mort. Traduisez : Israël est rentré d’Exil. Et, désormais, il se laisse aller à sa joie et il la dit à tous, il la crie encore plus fort qu’il n’a crié sa détresse. Le récit de la crucifixion n’est donc pas au centre du psaume, il est là pour mettre en valeur l’action de grâce de celui (Israël) qui vient d’échapper à l’horreur.
Du sein de sa détresse, Israël n’a jamais cessé d’appeler au secours et il n’a pas douté un seul instant que Dieu l’écoutait. Son grand cri que nous connaissons bien : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n’est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. Bien au contraire ! C’est la prière de quelqu’un qui souffre, qui ose crier sa souffrance. Au passage, nous voilà éclairés sur notre propre prière quand nous sommes dans la souffrance quelle qu’elle soit : nous avons le droit de crier, la Bible nous y invite.
Ce psaume est donc en fait le chant du retour de l’Exil : Israël rend grâce. Il se souvient de la douleur passée, de l’angoisse, du silence apparent de Dieu ; il se sentait abandonné aux mains de ses ennemis … Mais il continuait à prier, la prière à elle toute seule prouve bien qu’on n’a pas complètement perdu espoir, sinon on ne prierait même plus ! Israël continuait à se rappeler l’Alliance, et tous les bienfaits de Dieu.
LE PSAUME 21 COMME UN EX-VOTO
Au fond, ce psaume est l’équivalent de nos ex-voto : au milieu d’un grand danger, on a prié et on a fait un vœu ; du genre « si j’en réchappe, j’offrirai un ex-voto à tel ou tel saint » ; (le mot « ex-voto » veut dire justement « à la suite d’un vœu  ») ; une fois délivré, on tient sa promesse.
Dans certaines églises du Midi de la France, ou d’Europe centrale, par exemple, les murs sont couverts de tableaux qui représentent les circonstances du danger auquel on a échappé ; ce peut être un incendie, un accident, un naufrage… on voit aussi parfois une jeune femme en train de mourir en couches avec déjà toute une ribambelle d’enfants autour de son lit ; la représentation de ce qui a failli arriver est toujours dramatique ; et on voit les parents et les proches éplorés qui assistent impuissants ; ce sont eux qui ont promis de faire exécuter ce tableau si celui qui était en danger en réchappait. En général, le tableau est divisé en trois parties ; le danger encouru… les proches en prière, et, en haut de la toile, dans un coin du ciel, le saint ou la sainte qui nous a secourus, ou bien la Vierge. Et c’est l’ex-voto tout entier lui-même qui est l’action de grâce dont on a le cœur plein quand enfin tout se termine bien.
Notre psaume 21/22 ressemble exactement à cela : il décrit bien l’horreur de l’Exil, la détresse du peuple d’Israël et de Jérusalem assiégée par Nabuchodonosor, le sentiment d’impuissance devant l’épreuve ; et ici l’épreuve, c’est la haine des hommes ; il dit la prière de supplication : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » qu’on peut traduire « Pourquoi, en vue de quoi, m’as-tu abandonné à la haine de mes ennemis ? » Et Dieu sait si le peuple d’Israël a affronté de nombreuses fois la haine des hommes. Mais ce psaume dit encore plus, tout comme nos ex-voto, l’action de grâce de celui qui reconnaît devoir à Dieu seul son salut. « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères… Je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR ! » Et les derniers versets du psaume ne sont qu’un cri de reconnaissance ; malheureusement, nous ne les chanterons pas pendant la messe de ce dimanche des Rameaux … (peut-être parce que nous sommes censés les connaître par cœur ?) : « Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ; ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent. A vous toujours, la vie et la joie ! La terre se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui… Moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le SEIGNEUR aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Philippiens 2, 6-11

6 Le Christ Jésus,
ayant la condition de Dieu,
ne retint pas jalousement
le rang qui l’égalait à Dieu.
7 Mais il s’est anéanti,
prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.
8 Reconnu homme à son aspect,
il s’est abaissé,
devenant obéissant jusqu’à la mort
et la mort de la croix.
9 C’est pourquoi Dieu l’a exalté.
Il l’a doté du Nom
qui est au-dessus de tout nom,
10 afin qu’au nom de Jésus
tout genou fléchisse
au ciel, sur terre et aux enfers,
11 Et que toute langue proclame :
« Jésus-Christ est Seigneur »
à la gloire de Dieu le Père.

JESUS, SERVITEUR DE DIEU
Pendant l’Exil à Babylone, au sixième siècle avant Jésus-Christ, le prophète Isaïe, de la part de Dieu bien sûr, avait assigné une mission et un titre à ses contemporains ; le titre était celui de Serviteur de Dieu. Il s’agissait, au cœur même des épreuves de l’Exil, de rester fidèles à la foi de leurs pères et d’en témoigner au milieu des païens de Babylone, fut-ce au prix des humiliations et de la persécution. Dieu seul pouvait leur donner la force d’accomplir cette mission.
Lorsque les premiers Chrétiens ont été affrontés au scandale de la croix, ils ont médité le mystère du destin de Jésus, et n’ont pas trouvé de meilleure explication que celle-là : « Jésus s’est anéanti, prenant la condition de serviteur ». Lui aussi a bravé l’opposition, les humiliations, la persécution. Lui aussi a cherché sa force auprès de son Père parce qu’il n’a jamais cessé de lui faire confiance.
Mais il était Dieu, me direz-vous. Pourquoi n’a-t-il pas recherché la gloire et les honneurs qui reviennent à Dieu ? Mais, justement, parce qu’il est Dieu, il veut sauver les hommes. Il agit donc en homme et seulement en homme pour montrer le chemin aux hommes. Paul dit : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. » C’est justement parce qu’il est de condition divine, qu’il ne revendique rien. Il sait, lui, ce qu’est l’amour gratuit… il sait bien que ce n’est pas bon de revendiquer, il ne juge pas bon de « revendiquer » le droit d’être traité à l’égal de Dieu… Et pourtant c’est bien cela que Dieu veut nous donner ! Donner comme un cadeau. Et c’est effectivement cela qui lui a été donné en définitive.1
J’ai bien dit comme un cadeau et non pas comme une récompense. Car il me semble que l’un des pièges de ce texte est la tentation que nous avons de le lire en termes de récompense ; comme si le schéma était : Jésus s’est admirablement comporté et donc il a reçu une récompense admirable ! Si j’ose parler de tentation, c’est que toute présentation du plan de Dieu en termes de calcul, de récompense, de mérite, ce que j’appelle des termes arithmétiques est contraire à la « grâce » de Dieu… La grâce, comme son nom l’indique, est gratuite ! Et, curieusement, nous avons beaucoup de mal à raisonner en termes de gratuité ; nous sommes toujours tentés de parler de mérites ; mais si Dieu attendait que nous ayons des mérites, c’est là que nous pourrions être inquiets… La merveille de l’amour de Dieu c’est qu’il n’attend pas nos mérites pour nous combler ; c’est en tout cas ce que les hommes de la Bible ont découvert grâce à la Révélation. On s’expose à des contresens si on oublie que tout est don gratuit de Dieu.
LE PROJET DE DIEU EST GRATUIT
Pour Paul, c’est une évidence que le don de Dieu est gratuit. Essayons de résumer la pensée de Paul : le projet de Dieu (son « dessein bienveillant ») c’est de nous faire entrer dans son intimité, son bonheur, son amour parfait. Ce projet est absolument gratuit, ce qui évidemment n’a rien d’étonnant, puisque c’est un projet d’amour. Ce don de Dieu, cette entrée dans sa vie divine, il nous suffit de l’accueillir avec émerveillement, tout simplement ; pas question de le mériter, c’est « cadeau » si j’ose dire. Avec Dieu, tout est cadeau. Mais nous nous excluons nous-mêmes de ce don gratuit si nous adoptons une attitude de revendication ; si nous nous conduisons à l’image de la femme du jardin d’Eden : elle prend le fruit défendu, elle s’en empare, comme un enfant « chipe » sur un étalage*… Jésus-Christ, au contraire, n’a été que accueil (ce que Saint Paul appelle « obéissance »), et parce qu’il n’a été que accueil du don de Dieu et non revendication, il a été comblé. Et il nous montre le chemin, nous n’avons qu’à suivre, c’est-à-dire l’imiter.
Il reçoit le Nom qui est au-dessus de tout nom : c’est bien le Nom de Dieu justement ! Dire de Jésus qu’il est Seigneur, c’est dire qu’il est Dieu : dans l’Ancien Testament, le titre de « Seigneur » était réservé à Dieu. La génuflexion aussi, d’ailleurs : « afin qu’au Nom de Jésus, tout genou fléchisse »… C’est une allusion à une phrase du prophète Isaïe: « Devant moi tout genou fléchira et toute langue prêtera serment, dit Dieu » (Is 45,23).
Jésus a vécu sa vie d’homme dans l’humilité et la confiance, même quand le pire est arrivé, c’est-à-dire la haine des hommes et la mort. J’ai dit « confiance » ; Paul, lui, parle « d’obéissance ». « Obéir », « ob-audire » en latin, c’est littéralement « mettre son oreille (audire) « devant » (ob) la parole : c’est l’attitude du dialogue parfait, sans ombre ; c’est la totale confiance ; si on met son oreille devant la parole, c’est parce qu’on sait que cette parole n’est qu’amour, on peut l’écouter sans crainte.
L’hymne se termine par « toute langue proclame Jésus-Christ est Seigneur pour la gloire de Dieu le Père » : la gloire, c’est la manifestation, la révélation de l’amour infini, de l’amour personnifié ; autrement dit, en voyant le Christ porter l’amour à son paroxysme, et accepter de mourir pour nous révéler jusqu’où va l’amour de Dieu, nous pouvons dire comme le centurion « Oui, vraiment, celui-là est le Fils de Dieu »… puisque Dieu, c’est l’amour.
————–
Note
* C’est bien la même question dans l’épisode des Tentations (dans les évangiles de Matthieu et de Luc) : le diviseur (c’est le sens du mot diable/diabolos en grec) ne lui propose que des choses qui font partie du plan de Dieu ! Mais lui refuse de s’en emparer. Il compte sur son Père pour les lui donner. Le Tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, tu peux tout te permettre, ton Père ne peut rien te refuser : transforme les pierres en pains quand tu as faim… jette-toi en bas de la montagne, il te protègera… adore-moi, je te ferai régner sur le monde entier… » Mais Jésus attend tout de Dieu seul.
Complément
Nous connaissons bien ce texte : on l’appelle souvent « l’Hymne de l’Epître aux Philippiens » : parce qu’on a l’impression que Paul ne l’a pas écrite lui-même, mais qu’il a cité une hymne que l’on chantait habituellement dans la liturgie.

 

EVANGILE – Extraits de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ selon Saint Marc : Mc 15, 1…39

15, 1 : Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême.
Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate.
2 Celui-ci l’interrogea :
« Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui le dis. »
3 Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations.
4 Pilate lui demanda à nouveau : « Tu ne réponds rien?
Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. »
5 Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné.
16 Les soldats l’emmenèrent à I’intérieur du palais,
c’est-à-dire dans le Prétoire.
Alors ils rassemblent toute la garde,
17 ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée.
18 Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant :
« Salut, roi des Juifs. »
19 Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui,
et s’agenouillaient pour lui rendre hommage.
20 Quand ils se furent bien moqués de lui,
ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements.
Puis, de là, ils l’emmenèrent pour le crucifier,
21 et ils réquisitionnent, pour porter sa croix,
un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs.
22 Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit Lieu-du-Crâne (ou Calvaire).
23 Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas.
24 Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun.
25 C’était la troisième heure (c’est-à-dire neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia.
26 L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots :
« Le roi des Juifs».
39 Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, s’écria :
« Vraiment, cet homme était Fils de Dieu!»

LA SOLITUDE DE JESUS ET SON SILENCE
Tout d’abord, on notera deux particularités de la Passion chez Marc : la solitude de Jésus et son silence.
La solitude de Jésus : dans la Passion selon Saint Marc, Jésus est particulièrement seul ; après le reniement de Pierre, Marc ne note plus aucune présence amicale à ses côtés ; les femmes sont citées, mais seulement après sa mort.
Quant à son silence, il est impressionnant : quelques mots seulement au procès, et ensuite, note Marc, « Jésus ne répondit plus rien ». Et Pilate lui-même s’en étonne : « Pilate l’interrogeait de nouveau : Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. Mais Jésus ne répondit plus rien, de sorte que Pilate était étonné. » (Mc 15,4-5)
Puis, sur la croix une seule parole : « Eloï, Eloï, lama sabactani ? » Interprétés par un soldat romain, ces mots sonnent comme un cri de désespoir ; mais un Juif ne s’y serait pas trompé : ce sont les premiers d’un chant de victoire ; puisque, nous l’avons vu en étudiant le psaume 21/22, celui-ci n’est aucunement un cri de désespoir, ni même de doute !
Devant cette solitude et ce silence de Jésus, on se demande forcément « quel est son secret ? ». Il passe en peu de temps de la popularité à la déchéance, de l’entrée royale dans la ville à l’exclusion et l’exécution hors de la ville, de la reconnaissance comme envoyé de Dieu (« Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ») à la condamnation pour blasphème et à l’exécution au nom de la Loi, ce qui signifiait aux yeux de tous qu’il était maudit de Dieu. Reconnu comme le Messie, c’est-à-dire le roi d’Israël, le libérateur, le sauveur par ses disciples et toute une foule enthousiaste, il est liquidé rapidement après un procès monté de toutes pièces.
Il s’est laissé faire dans le triomphe, il se laisse faire plus encore dans la persécution. Ce faisant, il garde encore le secret qu’il a gardé toute sa vie ; c’est seulement après sa Résurrection que ses disciples pourront enfin comprendre.
Il semble bien que cette sobriété du récit de Marc vise à faire ressortir deux aspects du mystère de Jésus : Messie-Roi et Messie-Prêtre.
LE MESSIE-ROI QU’ON ATTENDAIT
Messie-Roi : que ce soit sous forme de question, de dérision, d’affirmation, la royauté du Christ est bien au centre du récit. La première question que Pilate pose à cet homme qu’on lui amène, ligoté, c’est « Es-tu le roi des Juifs ? » Il n’obtient qu’une réponse sibylline « C’est toi qui le dis » (15,2). Dans la suite, Pilate donne deux fois ce titre à Jésus « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » (v. 9) et « Que ferai-je donc de celui que vous appelez le roi des Juifs ? » (v. 12). Et, curieusement, personne ne dira le contraire ! Suit la parodie des soldats, le manteau, la couronne et les acclamations « Salut, roi des Juifs ! » (15,18). Et puis, cet écriteau en haut de la croix, mal intentionné peut-être, mais qui annonce quand même à tous les passants « celui-ci est le roi des Juifs » (15,26). Même les grands prêtres et les scribes en se moquant lui donnent ce titre : « Il en a sauvé d’autres, et il n’est pas capable de se sauver lui-même ! Le Messie, le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix. » (15,32).
LE MESSIE-PRETRE QU’ON ATTENDAIT
Deuxième aspect du mystère de Jésus mis en lumière par le récit de Marc, il est le Messie-Prêtre : il y avait des grands prêtres en exercice et ce sont eux qui ont joué le premier rôle dans la condamnation et la mort de Jésus. Ce sont eux qui amènent Jésus chez Pilate et qui veillent au bon déroulement des opérations : « Dès le matin, les grands prêtres tinrent conseil avec les Anciens, les scribes et le Sanhédrin tout entier. Ils lièrent Jésus, l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. »
Un peu plus tard, ce sont eux qui excitent la foule pour qu’elle réclame la libération de Barabbas : « Les chefs des prêtres soulevèrent la foule pour qu’il leur libérât plutôt Barabbas. » (Mc 15,11). Pilate lui-même n’est pas dupe, puisque Marc précise : « Pilate voyait bien que les grands prêtres l’avaient livré par jalousie. » (Mc 15,10). Une jalousie justifiée, si l’on veut bien admettre que, de bonne foi, ils se sont inquiétés du succès de Jésus, qui, à leurs yeux, entraînait le peuple vers de fausses espérances.
Mais le vrai prêtre, le Messie-prêtre qu’on attendait, c’est lui. Car Marc est le seul avec Jean à parler de pourpre pour le vêtement remis à Jésus pour se moquer de lui. Or la pourpre était la couleur des vêtements des rois et des grands prêtres. Suprême dérision : ceux qui portaient cette pourpre passeront à côté de la vérité. C’est d’un païen que vient la première profession de foi : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »

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Dimanche 10 janvier 2021 : Baptême du Seigneur : lectures et commentaires

Dimanche 10 janvier 2021 : Baptême du Seigneur

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 55,1-11

Ainsi parle le Seigneur :
1 Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau !
Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer,
venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer.
2 Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas,
vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Ecoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses,
vous vous régalerez de viandes savoureuses !
3 Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Ecoutez, et vous vivrez.
Je m’engagerai avec vous par une alliance éternelle :
ce sont les bienfaits garantis à David.
4 Lui, j’en ai fait un témoin pour les peuples,
pour les peuples, un guide et un chef.
5 Toi, tu appelleras une nation inconnue de toi ;
une nation qui ne te connaît pas accourra vers toi,
à cause du SEIGNEUR ton Dieu,
à cause du Saint d’Israël, car il fait ta splendeur.
6 Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver ;
invoquez-le tant qu’il est proche.
7 Que le méchant abandonne son chemin,
et l’homme perfide, ses pensées !
Qu’il revienne vers le SEIGNEUR, qui lui montrera sa miséricorde,
vers notre Dieu, qui est riche en pardon.
8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées,
et vos chemins ne sont pas mes chemins,
– oracle du SEIGNEUR.
9 Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins,
et mes pensées, au-dessus de vos pensées.
10 La pluie et la neige qui descendent des cieux
n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre,
sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer,
donnant la semence au semeur
et le pain à celui qui doit manger ;
11 ainsi ma parole, qui sort de ma bouche,
ne me reviendra pas sans résultat,
sans avoir fait ce qui me plaît,
sans avoir accompli sa mission.

UNE ETONNANTE REVELATION
Vous avez entendu au milieu de ce texte la petite phrase « oracle du SEIGNEUR ». Quand un prophète l’emploie, c’est toujours pour signaler une révélation importante ou difficile à accepter : une sorte de précaution, en somme. De quoi s’agit-il ici ?
« Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu… Vos chemins ne sont pas mes chemins »… et l’image utilisée par Isaïe est forte : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » Il est bien vrai que les cieux sont hauts par rapport à la terre. Eh bien les pensées de Dieu sont aussi loin des nôtres, paraît-il !
Si je comprends bien, pour nous ajuster aux pensées de Dieu, il va falloir opérer une véritable révolution de nos pensées spontanées. Pour nous y préparer, Isaïe a commencé par un petit discours un peu surprenant : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer ». C’est un discours sur la gratuité. Le prophète, ici, cherche à nous faire comprendre que notre relation avec Dieu n’est pas de l’ordre du commerce, du calcul, du donnant-donnant ; et il continue : « Que le méchant abandonne son chemin, que l’homme pervers abandonne ses pensées ! Qu’il revienne vers le SEIGNEUR, qui aura pitié de lui, vers notre Dieu, qui est riche en pardon. CAR mes pensées ne sont pas vos pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins ». Ce petit mot « Car » nous dit en quoi consiste cette si grande distance qui nous sépare de Dieu, qui sépare nos pensées de ses pensées : Lui, il a pitié, Lui, il est riche en pardon.
Au fond, cela ne devrait pas nous étonner, puisque, comme dit Saint Jean, Dieu est Amour ; et donc, Il est sur le registre de la gratuité, on dit « la grâce ».
CHANGER DE REGISTRE
Nous, nous sommes parfois sur le registre du calcul, du donnant-donnant. Nous voulons que les bons soient récompensés et les méchants punis. Nous calculons nos mérites et ceux des autres à notre égard ; nous disons « je ne mérite pas » le pardon de Dieu, ou celui qui m’a offensé ne « mérite » ni mon pardon ni celui de Dieu ; sans nous apercevoir qu’en disant cela, c’est comme si nous calculions à la place de Dieu !
Dieu, lui, ne demande à personne de mériter quoi que ce soit ! « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes », comme dit Jésus dans le sermon sur la montagne (Mt 5,45). Nous parlons de « gagner » notre ciel, Lui, nous propose de vivre une relation d’amour, donc gratuite par définition.
Et c’est pour cela qu’Isaïe insiste tellement dans le début de ce texte sur la gratuité : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. »
Et voilà la révolution de la pensée qui nous est demandée : Isaïe nous invite à emprunter à notre tour ce chemin-là, ces pensées-là, de gratuité, de pitié, de pardon. Pourquoi ne pas admettre une fois pour toutes que nous sommes sans argent (je veux dire sans titres à faire valoir) devant Dieu et qu’il n’attend de nous qu’un cœur  offert, une « oreille ouverte » : « Ecoutez et vous vivrez », dit Isaïe.
Vous allez peut-être me dire : « si nous n’avons pas besoin de gagner des mérites, alors nous allons nous conduire n’importe comment … » Je ne le crois pas du tout ; le jour où nous serons vraiment convaincus, et donc éblouis de l’amour de Dieu, alors notre cœur  changera et nous commencerons à lui ressembler : le feu prendra et nous entrerons petit à petit dans le registre de la gratuité.
Notre Eglise a une tâche redoutable, il me semble : elle est une institution humaine, elle vit dans une société bâtie sur le commerce plus que sur le service ; et c’est au cœur  même de cette société qu’elle doit faire germer le royaume de la gratuité. Notre mission de baptisés, c’est de témoigner au milieu des hommes non pas d’un AILLEURS, mais d’un AUTREMENT.
———————–
Complément
« Cherchez le SEIGNEUR tant qu’il se laisse trouver. Invoquez-le tant qu’il est proche » : là, malheureusement, notre traduction risque de nous induire en erreur ; la conjonction traduite ici par « tant que » veut dire également « puisque » ; il faut comprendre « Cherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver. Invoquez-le puisqu’il est proche. » Et rien d’autre ne nous est demandé parce qu’avec Lui, tout est gratuit. Seulement, voilà, nos chemins sont si éloignés des siens que nous risquons de faire un contresens ; pourtant, il n’existe pas de temps où Dieu ne se laisserait pas trouver, il n’existe pas de temps où Dieu ne serait pas proche !

 

PSAUME – CANTIQUE DU PROPHETE ISAÏE 12, 2 … 6

2 Voici le Dieu qui me sauve :
j’ai confiance, je n’ai plus de crainte.
Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ;
il est pour moi le salut.
4 Rendez grâce au SEIGNEUR,
proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits !
Redites-le : « Sublime est son nom ! »
5 Car il a fait les prodiges
que toute la terre connaît.
6 Jubilez, criez de joie, habitants de Sion,
car il est grand au milieu de vous, le Saint d’Israël !

ACTION DE GRACE OU PROFESSION DE FOI ?
Ce poème est tiré du livre d’Isaïe, il ne fait pas partie du livre des psaumes, mais de toute évidence, il s’agit quand même d’un cantique écrit pour la liturgie1.
A première vue, il s’agit d’un Psaume d’action de grâce parce que Dieu nous sauve : « Rendez grâce au SEIGNEUR, proclamez son nom, annoncez parmi les peuples ses hauts faits ! » On pourrait croire que tout était rose …!
Mais si vous avez la curiosité de vous reporter au texte dans la Bible, le verset précédent parle au futur : « Tu diras ce jour-là » (Rendez grâce…) ce qui veut dire que pour l’instant, on n’a pas encore le coeur à rendre grâce, on est dans la crainte.
Pour comprendre de quoi il s’agit, nous sommes obligés de faire un peu d’histoire : nous sommes au huitième siècle av J.C., vers 740 – 730 : la menace de l’Empire Assyrien (capitale : Ninive) pèse sur toute la région… Beaucoup de textes de cette époque reflètent la crainte que faisait peser la menace de l’expansion Assyrienne. Elle est la puissance montante. Elle est l’Ennemi, le Danger public !
A cette époque-là, le peuple de Dieu est divisé en deux royaumes (depuis la mort de Salomon en 933) : deux royaumes minuscules, tout proches l’un de l’autre : ce qui menace l’un menace inévitablement l’autre. Ces deux royaumes qui devraient au moins être frères, à défaut d’être unifiés, mènent des politiques différentes, et parfois même opposées : c’est le cas ici. Ils réagissent de façon diamétralement opposée à la menace de la domination assyrienne. Le royaume du Nord (capitale Samarie) tente de résister, il veut se battre. Le royaume du Sud fait l’inverse : son tout jeune roi Achaz (à Jérusalem), préfère capituler : à quoi bon se battre pour une cause qui lui semble perdue d’avance ? Ne vaut-il pas mieux prendre les devants, négocier et accepter une fois pour toutes d’être vassal de l’Assyrie ? Pour le faire changer d’avis, ses voisins, les rois de Damas et de Samarie menacent à leur tour de le détrôner et font le siège de Jérusalem. Tout va mal pour lui ! Et il ne sait vraiment plus à quel saint se vouer.
C’est là que le livre d’Isaïe a cette phrase superbe : « Le cœur  d’Achaz et le cœur  de son peuple furent agités comme les arbres de la forêt sont agités par le vent »… (Is 7,2). Soyons francs… On le comprend ; pour un jeune homme, la charge est lourde… et à vues humaines, il a raison !… (ou au moins, il a des raisons). Mais le prophète vous répondra : le peuple élu de Dieu a-t-il le droit de raisonner « à vues humaines » ?
Non, bien sûr ; le peuple avec qui Dieu a fait alliance peut rester assuré en toutes circonstances de sa protection ; seulement il faut garder confiance ; alors Isaïe multiplie les appels à la confiance : « Reste calme, ne crains pas » (7,4), « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » (7,9). On croit l’entendre dire « homme de peu de foi »…
ESPERER MALGRE TOUT
Et les chapitres 7 à 11 (qui précèdent juste notre chant d’aujourd’hui) ne sont que paroles d’espérance ; on a là des textes que nous connaissons bien : au chapitre 7, ce que nous appelons l’oracle de l’Emmanuel, « Voici que la jeune femme est enceinte » : c’est la promesse d’un nouveau roi qui restaurera la sécurité à Jérusalem… ou encore au chapitre 9 : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière... » (nous l’avons lu la nuit de Noël), et enfin un texte superbe que nous connaissons car il a été repris par le pasteur Martin Luther King dans ce qu’il appelait son « rêve » : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte, le lion comme le bœuf , mangera du fourrage, le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main… Il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR comme les eaux recouvrent les mers. » (Is 11,6). Effectivement c’est une vision de rêve … Mais, dans la foi, on sait que les rêves de Dieu sont des promesses.
DIEU NOUS A LIBERES D’EGYPTE, IL NOUS LIBERERA ENCORE
Ce qui complique à première vue la lecture de tous ces chapitres, c’est que, manifestement, on y a regroupé des prédications de plusieurs époques ; mais il y a une manière plus positive d’aborder cette complexité : car c’est une formidable leçon de foi qui nous est donnée là ; quelles que soient les circonstances, au long des siècles, l’homme de foi, et le peuple d’Israël après lui, sait de certitude absolue que le tunnel a toujours une fin et qu’il débouche toujours sur la lumière, simplement parce que Dieu l’a promis. Les expériences historiques se suivent, les langages se superposent, mais la foi reste la même.
Et donc, tout normalement, le prophète qui croit de toutes ses forces à la réalisation des promesses de Dieu termine en disant « Ce jour-là, vous chanterez comme vos pères ont chanté, à leur sortie d’Egypte ».
On se souvient de leur chant sur le bord de la mer des Roseaux : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR, il a été pour moi le salut. C’est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l’exalterai » (Ex 15,2). En écho, des siècles plus tard, Isaïe reprend : « Voici le Dieu qui me sauve ; j’ai confiance, je n’ai plus de crainte. Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ; il est pour moi le salut. »
Mais bien sûr, quand on fait sien un chant du passé, on le lit avec ce qu’on est : et, par exemple, l’expérience spirituelle d’Isaïe s’exprime ici : il a toujours été très marqué par la Grandeur de Dieu, par sa Sainteté ; vous vous souvenez de l’exclamation des séraphins, lors de sa vocation au Temple de Jérusalem « Saint, Saint, Saint est le SEIGNEUR, le Dieu de l’univers » (Is 6).
Et quand il compose ce chant, je l’imagine face au Temple de Jérusalem, le lieu de la Présence de Dieu : la même exclamation lui vient aux lèvres : « Oui, vraiment, Il est grand au milieu de toi, le SAINT d’Israël ».
———————–
Note 1
Cela prouve que tous les chants liturgiques n’ont pas été inclus dans le psautier.

Complément
A côté des réminiscences de l’Exode, le contexte historique d’Isaïe affleure ici : par exemple, dans la phrase « Jubilez, criez de joie, habitants de Sion… » ; bien sûr, les Hébreux sortis d’Egypte ne risquaient pas de parler de Sion dont ils ignoraient encore l’existence et le rôle qu’elle jouerait plus tard dans leur histoire.
A propose de la crainte qu’inspire l’expansion de l’Empire Assyrien : il suffit de se rappeler le Livre de Jonas qui présente Ninive comme la ville impie où se commet tout ce qu’il y a de mal sur la terre.

DEUXIEME LECTURE – PREMIERE LETTRE DE SAINT JEAN 5,1-9

Bien-aimés,
1 celui qui croit que Jésus est le Christ,
celui-là est né de Dieu ;
celui qui aime le Père qui a engendré
aime aussi le Fils qui est né de lui.
2 Voici comment nous reconnaissons
que nous aimons les enfants de Dieu :
lorsque nous aimons Dieu
et que nous accomplissons ses commandements.
3 Car tel est l’amour de Dieu :
garder ses commandements ;
et ses commandements ne sont pas un fardeau,
4 puisque tout être qui est né de Dieu
est vainqueur du monde.
Or la victoire remportée sur le monde,
c’est notre foi.
5 Qui donc est vainqueur du monde ?
N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
6 C’est lui, Jésus Christ,
qui est venu par l’eau et par le sang :
non pas seulement avec l’eau,
mais avec l’eau et avec le sang.
Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit,
car l’Esprit est la vérité.
7 En effet, ils sont trois qui rendent témoignage,
8 l’Esprit, l’eau et le sang,
et les trois n’en font qu’un.
9 Nous acceptons bien le témoignage des hommes ;
or, le témoignage de Dieu a plus de valeur,
puisque le témoignage de Dieu, c’est celui qu’il rend à son Fils.

A LA RECHERCHE DES MOTS POUR DIRE LE MYSTERE DU CHRIST
La clé de ce passage est peut-être dans le chapitre précédent : Jean a dénoncé les sectes en disant : « Beaucoup de prophètes de mensonge se sont répandus dans le monde… Eux ils sont du monde ; aussi parlent-ils le langage du monde et le monde les écoute. » (1 Jn 4,1-6). Dans le passage d’aujourd’hui, son but est donc d’armer ses frères chrétiens dans leur rencontre avec les sectes.
Par exemple, dès le premier verset, on sent une petite pointe contre les sectes : verset 1 « Celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu ; celui qui aime le Père qui a engendré aime aussi le Fils qui est né de lui. » C’est-à-dire « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ » : cette formule s’oppose évidemment à l’attitude d’exclusion (on dit « sectaire » justement) qui caractérise toujours les sectes.
Deuxième allusion : « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu » ; traduisez : il suffit de croire, il n’y a pas de chemin initiatique. Dans les sectes, il faut toujours passer par un mystérieux chemin d’initiation1 ; au contraire, le mystère de Dieu n’est pas un secret jalousement gardé, il nous est révélé. Et la communauté vit au grand jour. Par exemple, les portes des églises restent toujours ouvertes en principe pendant les offices.
Nulle part dans les lettres de Jean, nous ne trouvons la carte d’identité de ses adversaires, mais là encore, en lisant entre les lignes, on peut deviner où se trouvait le problème majeur.
Visiblement, il s’agit de la personne même du Christ ; le problème étant de comprendre et de traduire son mystère. Pour les Juifs, Dieu était le Tout-Autre, nous l’avons réentendu dans la première lecture tirée d’Isaïe… alors parler d’Incarnation pour Dieu était proprement impensable, scandaleux ; et à l’inverse, prétendre que cet homme Jésus de Nazareth, mortel comme tous les hommes, puisse être Dieu, c’était du blasphème. Et, pire encore, le livre du Deutéronome disait que le condamné à mort est maudit de Dieu ; par suite, comment intégrer dans le mystère du Christ le supplice de la croix ?
Alors, dans les mots de son temps, Jean essaie de formuler la foi chrétienne sans rien abandonner, ni défigurer ; en Jésus-Christ, le Tout-Autre s’est fait le Tout Proche, le Dieu inaccessible a pris chair en humanité, comme n’importe lequel d’entre nous. L’homme-Jésus, pleinement homme, fait de chair et de sang, comme on disait, est en même temps et inséparablement Christ, Messie, Fils de Dieu, Dieu lui-même.
C’est le même sur qui s’est manifesté l’Esprit de Dieu au Baptême et qui est mort de mort humaine, sanglante… ce qui était proprement scandaleux pour les hommes de son temps, Juifs ou Grecs… « scandaleux » au sens étymologique du terme, qui veut dire pierre d’achoppement, obstacle qui fait trébucher…
Paul dit exactement la même chose : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens… » (1 Co 1,23).
JESUS HOMME ET DIEU
Sur cette vérité-là, il ne faut pas transiger, estime Jean.
Dans sa deuxième lettre, il le dit clairement : « De nombreux séducteurs se sont répandus dans le monde : ils ne professent pas la foi à la venue de Jésus-Christ dans la chair. Le voilà, le séducteur et l’Antichrist » (2 Jn,7).
Voir en Jésus seulement l’homme ou seulement Dieu, c’est le diviser, c’est ne plus être chrétien. Un peu plus haut, dans cette première lettre, il l’a dit : « Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu… » (1 Jn 4,3).
Il arrive que des auteurs se risquent à produire un film ou une pièce sur Jésus : chaque fois on voit bien que le problème est là ; bien souvent, le réalisateur nous présente soit un homme-Jésus qui n’est qu’un homme muni de quelques pouvoirs magiques, soit un être céleste complètement hors de nos réalités. Mais comment s’étonner que le mystère de Celui qui est Dieu lui-même nous échappe ?
Les évangiles, chacun à leur manière, essaient, tout au long, de décrire cette réalité : homme, Jésus ne sait pas tout d’avance, grandit et progresse, traverse des étapes dans sa maturation, affronte des tentations… Mais en même temps, il est Dieu, c’est-à-dire l’amour même et à ce titre vainqueur du monde.
Ici, dans sa lettre, Jean, tout simplement, évoque les événements majeurs de la vie du Christ, et il les juxtapose en soulignant qu’on ne peut en ignorer aucun ; ces événements, ce sont le Baptême et la Croix : le Baptême dans l’eau, le Baptême dans le sang.
Quand Jean dit, « Jésus-Christ est venu par l’eau et par le sang : pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang », sa formule « pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang » veut bien dire « il n’est pas question de retenir seulement l’événement glorieux du Baptême et de refuser l’humiliation de la Croix ».
Et l’Esprit était présent à la Croix comme il l’était au Baptême pour manifester que celui-ci était le Fils ; d’où l’expression « Ils sont trois qui rendent témoignage, l’Esprit, l’eau et le sang, et tous les trois se rejoignent en un seul témoignage ».
Cet unique témoignage, c’est celui que Dieu lui-même rend à son Fils ; comme dit Jean : « Nous acceptons bien le témoignage des hommes ; or le témoignage de Dieu a plus de valeur, et le témoignage de Dieu c’est celui qu’il rend à son Fils. » Ce témoignage, c’est la Résurrection ; Pierre le proclame le jour de la Pentecôte : « Que toute la maison d’Israël le sache avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié. » (Ac 2, 36).
———————–
Note 1
Il est vrai que, dans la communauté chrétienne, on emploie aussi les mots de mystère et d’initiation, mais c’est dans un tout autre sens.
Complément
Ce texte est incontestablement difficile, mais étonnamment d’actualité ! Il suffit de recenser les innombrables parutions, livres ou revues sur Jésus au cours de ces dernières années ! Tout le monde y va de sa biographie, plus ou moins documentée ; en tout cas, il est clair que cela se vend bien. Ce qui veut dire que le sujet préoccupe nos contemporains.
Le contexte dans lequel écrivait saint Jean devait ressembler au nôtre : il s’adressait à une communauté chrétienne qui avait bien du mal à faire son choix entre toutes les théories qui circulaient sur la personne de Jésus. On sait bien que le manque d’information ou de catéchèse des Chrétiens fait le jeu des sectes. C’est ce qui a amené l’Eglise Catholique à réécrire son Catéchisme. C’est ce qui a amené saint Jean à écrire ses Lettres.

EVANGILE – selon saint Marc 1, 7-11

En ce temps-là,
7 Jean le Baptiste proclamait :
« Voici venir derrière moi
celui qui est plus fort que moi.
Je ne suis pas digne de m’abaisser
pour défaire la courroie de ses sandales.
8 Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ;
lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
9 En ces jours-là,
Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée,
et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain.
10 Et aussitôt, en remontant de l’eau,
il vit les cieux se déchirer
et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe.
11 Il y eut une voix venant des cieux :
« Tu es mon Fils bien-aimé ;
en toi, je trouve ma joie. »

L’ESPRIT DESCENDIT COMME UNE COLOMBE
Le Baptême de Jésus est sa première manifestation publique, et il va être l’occasion d’une véritable révélation sur sa personne.
Jean-Baptiste lui-même, semble-t-il, ne sait pas à qui il a affaire ; quand il parle du Messie à venir, il l’annonce dans des termes que tout le monde comprend, mais il ne sait pas qu’il s’agit de Jésus de Nazareth. Il dit : « Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint » ; ce qui veut dire : « moi je vous ai plongés dans l’eau, lui vous plongera dans l’Esprit Saint ». (Le mot « baptiser » veut dire « plonger »). Alors tout le monde comprend qu’il parle du Messie car tout le monde a en tête la promesse du prophète Joël : « En ces jours-là (sous-entendu quand viendra le Messie), je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3,1). Le prophète Isaïe, également, avait parlé à plusieurs reprises du Messie sur qui reposerait l’Esprit : « Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR. » (Is 11,2). Et la vocation de ce Messie, c’est encore Isaïe qui la décrit : « L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi : le SEIGNEUR, en effet a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés, panser ceux qui ont le cœur  brisé, procurer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement… » (Is 61,1).
Or, vous connaissez la suite : « Au moment où il sortait de l’eau, Jésus vit le ciel se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Du ciel une voix se fit entendre : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie. »
« Tu es mon Fils » : cela c’était justement le titre du Messie, un titre que chaque nouveau roi à Jérusalem recevait le jour de son sacre ; Jésus est donc le roi-Messie ; cela veut dire que le Baptême est une véritable scène d’investiture royale.
La formule du sacre ne comprenait pas le mot « bien-aimé » (Tu es mon fils bien-aimé) ; peut-être y a-t-il là une allusion à Isaac, le fils tendrement aimé d’Abraham, le fils librement offert… Quant à la formule finale, « en toi je trouve ma joie » (littéralement « en toi j’ai mis mon bon plaisir »), c’est encore une référence à Isaïe parlant du Messie : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j’ai moi-même en faveur, j’ai mis mon Esprit sur lui. » (Is 42,1).
JESUS SOLIDAIRE DES HOMMES
Bien plus tard, après la Passion et la Résurrection de Jésus, on a contemplé cette scène du Baptême et on en a mieux compris toute la profondeur.
Par exemple, on pose souvent la question : « Pourquoi Jésus demande-t-il le Baptême alors qu’il n’est pas pécheur ? » Première réponse possible : parce qu’il veut s’inscrire dans la démarche de tout son peuple, il choisit de se montrer solidaire des hommes pécheurs ; et chose remarquable, c’est précisément à ce moment-là qu’il est déclaré « Fils ».
Deuxième réponse : cela prouve que le véritable centre de gravité du Baptême n’est pas le péché… le Baptême est une histoire d’amour : pas étonnant si c’est une plongée dans l’Esprit Saint ! Il s’agit de se situer en position filiale par rapport au Père et solidaire par rapport aux frères. Nous pensons le Baptême en termes de purification, Dieu, lui, parle d’amour filial et fraternel !
Le Baptême qui nous plonge dans l’Esprit Saint nous plonge dans l’amour de Dieu ; quand Dieu dit à Jésus « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie », il le propose à travers lui à l’humanité tout entière ; il nous suffit tout simplement d’accepter que l’amour de Dieu nous habite.
LES CIEUX SE SONT DECHIRES
Alors on comprend que les cieux se déchirent enfin, comme l’avait souhaité Isaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais, tel que les montagnes soient secouées devant toi, tel un feu qui brûle les taillis, tel un feu qui fait bouillonner les eaux, pour faire connaître ton nom… » (Is 63,19). Les cieux déchirés, cela veut dire qu’il n’y a plus de séparation entre le ciel et la terre : l’univers n’est plus la prison dans laquelle l’humanité s’est enfermée depuis qu’elle a peur de Dieu, depuis le soupçon du jardin d’Eden ; la communication entre Dieu et ses enfants est enfin rétablie, l’humanité connaît enfin son Dieu tel qu’il est et non selon les caricatures qu’elle a inventées au cours du temps.
Jésus vient de prendre la tête de cette humanité nouvelle, celle qui vit selon l’Esprit de Dieu ; comme dira Saint Paul, il est le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8,29 ). Alors l’image de la colombe nous parle mieux : « Jésus vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. », nous dit Marc : comme le souffle de Dieu planait sur les eaux de la première création, l’Esprit plane sur cet homme qui est le premier de la création nouvelle. Le Baptême de Jésus, c’est la première manifestation de la Trinité.
Et ceci se passe au bord du Jourdain, ce même fleuve que le peuple élu avait traversé à pied sec sous la conduite de Josué pour entrer en Terre Promise : à son tour, Jésus émerge du Jourdain, comme Josué, mais il a pris la tête du peuple nouveau en marche vers la vraie Terre Promise, celle où tous les hommes seront frères.
———————–
Compléments
– « Tu es mon Fils bien-aimé » : à chaque sacre d’un nouveau roi à Jérusalem, on prononçait sur lui la phrase : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré », en écho à la prophétie messianique de Nathan qui avait annoncé au roi David que le Seigneur lui donnerait une descendance royale. Et le prophète disait du futur roi (de la part de Dieu, bien sûr) : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils » (2 S 7,14). Au bord du Jourdain, le titre de Fils de Dieu ne veut dire encore que roi, mais, plus tard, après la Résurrection, on comprendra qu’il s’agit de beaucoup plus encore ; une véritable relation de filiation entre Jésus et son Père.
– « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais » : quelques années plus tard, le voile du Temple de Jérusalem (qui pour les Juifs symbolisait le firmament, puisqu’il séparait le lieu du peuple et le lieu de Dieu), ce voile s’est déchiré au moment de la mort du Christ sur la Croix. Et Paul commente (ou contemple, si vous préférez) : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa Croix » (Col 1,19-20).
– Pourquoi Jésus demande-t-il le Baptême ? Il choisit de se montrer solidaire des hommes pécheurs : ce mystère d’amour et de solidarité s’accomplira en plénitude à la croix ; et c’est Marc, justement, qui fait le rapprochement, en citant la parole de Jésus à Jacques et Jean : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ou être baptisés du Baptême dont je vais être baptisé ? » (Mc 10,38). Se montrer solidaire de ses frères pécheurs, c’est cela « accomplir toute justice » comme dit Jésus dans l’évangile de Matthieu : Mt 3,15.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DE L'EPIPHANIE, EPIPHANIE DU SEIGNEUR, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX EPHESIENS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 71

Dimanche 3 janvier 2021 : Fête de l’Epiphanie

 Dimanche 3 janvier 2021 : Fête de l’Epiphanie

la-nativite-adoration-des-mages

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

 PREMIERE LECTURE – Isaïe 60,1-6

1 Debout, Jérusalem, resplendis !
Elle est venue, ta lumière,
et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi.
2 Voici que les ténèbres couvrent la terre,
et la nuée obscure couvre les peuples.
Mais sur toi se lève le SEIGNEUR,
Sur toi sa gloire apparaît.
3 Les nations marcheront vers ta lumière,
et les rois, vers la clarté de ton aurore.
4 Lève les yeux alentour, et regarde :
tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ;
tes fils reviennent de loin,
et tes filles sont portées sur la hanche.
5 Alors tu verras, tu seras radieuse,
ton cœur  frémira et se dilatera.
Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi,
vers toi viendront les richesses des nations.
6 En grand nombre, des chameaux t’envahiront,
de jeunes chameaux de Madiane et d’Epha.
Tous les gens de Saba viendront,
apportant l’or et l’encens ;
ils annonceront les exploits du SEIGNEUR.

Vous avez remarqué toutes les expressions de lumière, tout au long de ce passage : « Resplendis, elle est venue ta lumière… la gloire (le rayonnement) du SEIGNEUR s’est levée sur toi (comme le soleil se lève)… sur toi se lève le SEIGNEUR, sa gloire brille sur toi…ta lumière, la clarté de ton aurore…tu seras radieuse ».
On peut en déduire tout de suite que l’humeur générale était plutôt sombre ! Je ne dis pas que les prophètes cultivent le paradoxe ! Non ! Ils cultivent l’espérance
Alors, pourquoi l’humeur générale était-elle sombre, pour commencer. Ensuite, quel argument le prophète  avance-t-il pour inviter son peuple à l’espérance ?
Pour ce qui est de l’humeur, je vous rappelle le contexte : ce texte fait partie des derniers chapitres du livre d’Isaïe ; nous sommes dans les années 525-520 av. J. C., c’est-à-dire une quinzaine ou une vingtaine d’années après le retour de l’exil à Babylone. Les déportés sont rentrés au pays, et on a cru que le bonheur allait s’installer. En réalité, ce fameux retour tant espéré n’a pas répondu à toutes les attentes.
D’abord, il y avait ceux qui étaient restés au pays et qui avaient vécu la période de guerre et d’occupation. Ensuite, il y avait ceux qui revenaient d’Exil et qui comptaient retrouver leur place et leurs biens. Or si l’Exil a duré cinquante ans, cela veut dire que ceux qui sont partis sont morts là-bas… et ceux qui revenaient étaient leurs enfants ou leurs petits-enfants … Cela ne devait pas simplifier les retrouvailles. D’autant plus que ceux qui rentraient ne pouvaient certainement pas prétendre récupérer l’héritage de leurs parents : les biens des absents, des exilés ont été occupés, c’est inévitable, puisque, encore une fois, l’Exil a duré cinquante ans !
Enfin, il y avait tous les étrangers qui s’étaient installés dans la ville de Jérusalem et dans tout le pays à la faveur de ce bouleversement et qui y avaient introduit d’autres coutumes, d’autres religions…
Tout ce monde n’était pas fait pour vivre ensemble…
La pomme de discorde, ce fut la reconstruction du Temple : car, dès le retour de l’Exil, autorisé en 538 par le roi Cyrus, les premiers rentrés au pays (nous les appellerons la communauté du retour) avaient rétabli l’ancien autel du Temple de Jérusalem, et avaient recommencé à célébrer le culte comme par le passé ; et en même temps, ils entreprirent la reconstruction du Temple lui-même.
Mais voilà que des gens qu’ils considéraient comme hérétiques ont voulu s’en mêler ; c’étaient ceux qui avaient habité Jérusalem pendant l’Exil : mélange de juifs restés au pays et de populations étrangères, donc païennes, installées là par l’occupant ; il y avait eu inévitablement des mélanges entre ces deux types de population, et même des mariages, et tout ce monde avait pris des habitudes jugées hérétiques par les Juifs qui rentraient de l’Exil.
Alors la communauté du retour s’est resserrée et a refusé cette aide dangereuse pour la foi : le Temple du Dieu unique ne peut pas être construit par des gens qui, ensuite, voudront y célébrer d’autres cultes ! Comme on peut s’en douter, ce refus a été très mal pris et désormais ceux qui avaient été éconduits firent obstruction par tous les moyens. Finis les travaux, finis aussi les rêves de rebâtir le Temple !
Les années ont passé et on s’est installés dans le découragement. Mais la morosité, l’abattement ne sont pas dignes du peuple porteur des promesses de Dieu. Alors, Isaïe et un autre prophète, Aggée, décident de réveiller leurs compatriotes : sur le thème : fini de se lamenter, mettons-nous au travail pour reconstruire le Temple de Jérusalem. Et cela nous vaut le texte d’aujourd’hui.
Connaissant le contexte difficile, ce ton presque triomphant nous surprend peut-être ; mais c’est un langage assez habituel chez les prophètes ; et nous savons bien que s’ils promettent tant la lumière, c’est parce qu’elle est encore loin d’être aveuglante… et que, moralement, on est dans la nuit. C’est pendant la nuit qu’on guette les signes du lever du jour ; et justement le rôle du prophète est de redonner courage, de rappeler la venue du jour. Un tel langage ne traduit donc pas l’euphorie du peuple, mais au contraire une grande morosité : c’est pour cela qu’il parle tant de lumière !
Pour relever le moral des troupes, nos deux prophètes n’ont qu’un argument, mais il est de taille : Jérusalem est la Ville Sainte, la ville choisie par Dieu, pour y faire demeurer le signe de sa Présence ; c’est parce que Dieu lui-même s’est engagé envers le roi Salomon en décidant « Ici sera Mon Nom », que le prophète Isaïe, des siècles plus tard, peut oser dire à ses compatriotes « Debout, Jérusalem ! Resplendis… »
Le message d’Isaïe aujourd’hui, c’est donc : « Vous avez l’impression d’être dans le tunnel, mais au bout, il y a la lumière. Rappelez-vous la Promesse : le JOUR vient où tout le monde reconnaîtra en Jérusalem la Ville Sainte. » Conclusion : ne vous laissez pas abattre, mettez-vous au travail, consacrez toutes vos forces à reconstruire le Temple comme vous l’avez promis.
J’ajouterai trois remarques pour terminer : premièrement, une fois de plus, le prophète nous donne l’exemple : quand on est croyants, la lucidité ne parvient jamais à étouffer l’espérance.
Deuxièmement, la promesse ne vise pas un triomphe politique… Le triomphe qui est entrevu ici est celui de Dieu et de l’humanité qui sera un jour enfin réunie dans une harmonie parfaite dans la Cité Sainte ; reprenons les premiers versets : si Jérusalem resplendit, c’est de la lumière et de la gloire du SEIGNEUR : « Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue ta lumière, et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi… sur toi se lève le SEIGNEUR, et sa gloire brille sur toi… »
Troisièmement, quand Isaïe parlait de Jérusalem, déjà à son époque, ce nom désignait plus le peuple que la ville elle-même ; et l’on savait déjà que le projet de Dieu déborde toute ville, si grande ou belle soit-elle, et tout peuple, il concerne toute l’humanité.

 

PSAUME – 71 (72)

1 Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
2 Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

7 En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
8 Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

10 Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
11 Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

12 Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
13 Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Imaginons que nous sommes en train d’assister au sacre d’un nouveau roi. Les prêtres expriment à son sujet des prières qui sont tous les souhaits, j’aurais envie de dire tous les rêves que le peuple formule au début de chaque nouveau règne : vœux  de grandeur politique pour le roi, mais surtout vœux  de paix, de justice pour tous. Les « lendemains qui chantent », en quelque sorte ! C’est un thème qui n’est pas d’aujourd’hui… On en rêve depuis toujours ! Richesse et prospérité pour tous… Justice et Paix… Et cela pour tous… d’un bout de la terre à l’autre… Or le peuple élu a cet immense avantage de savoir que ce rêve des hommes coïncide avec le projet de Dieu lui-même.
La dernière strophe de ce psaume, elle, change de ton (malheureusement, elle ne fait pas partie de la liturgie de cette fête) : il n’est plus question du roi terrestre, il n’est question que de Dieu : « Béni soit le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël, lui seul fait des merveilles ! Béni soit à jamais son nom glorieux, toute la terre soit remplie de sa gloire ! Amen ! Amen ! » C’est cette dernière strophe qui nous donne la clé de ce psaume : en fait, il a été composé et chanté après l’Exil à Babylone, (donc entre 500 et 100 av.J.C.) c’est-à-dire à une époque où il n’y avait déjà plus de roi en Israël ; ce qui veut dire que ces vœux , ces prières ne concernent pas un roi en chair et en os… ils concernent le roi qu’on attend, que Dieu a promis, le roi-messie. Et puisqu’il s’agit d’une promesse de Dieu, on peut être certain qu’elle se réalisera.
La Bible tout entière est traversée par cette espérance indestructible : l’histoire humaine a un but, un sens ; et le mot « sens » veut dire deux choses : à la fois « signification » et « direction ». Dieu a un projet. Ce projet inspire toutes les lignes de la Bible, Ancien Testament et Nouveau Testament : il porte des noms différents selon les auteurs. Par exemple, c’est le « JOUR de Dieu » pour les prophètes, le « Royaume des cieux » pour Saint Matthieu, le « dessein bienveillant » pour Saint Paul, mais c’est toujours du même projet qu’il s’agit. Comme un amoureux répète inlassablement des mots d’amour, Dieu propose inlassablement son projet de bonheur à l’humanité. Ce projet sera réalisé par le messie, et c’est ce messie   que les croyants appellent de tous leurs vœux  lorsqu’ils chantent les psaumes au Temple de Jérusalem.
Ce psaume 71, particulièrement, est vraiment la description du roi idéal, celui qu’Israël attend depuis des siècles : quand Jésus naît, il y a 1000 ans à peu près que le prophète Natan est allé trouver le roi David de la part de Dieu et lui a fait cette promesse dont parle notre psaume. Je vous redis les paroles du propphète Natan à David : « Quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles et j’affermirai sa royauté… Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils… Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais » (2 S 7,12-16).1
De siècle en siècle, cette promesse a été répétée, répercutée, précisée. La certitude de la fidélité de Dieu à ses promesses en a fait découvrir peu à peu toute la richesse et les conséquences ; si ce roi méritait vraiment le titre de fils de Dieu, alors il serait à l’image de Dieu, un roi de justice et de paix.
A chaque sacre d’un nouveau roi, la promesse était redite sur lui et on se reprenait à rêver… Depuis David, on attendait, et le peuple juif attend toujours… et il faut bien reconnaître que le règne idéal n’a encore pas vu le jour sur notre terre. On finirait presque par croire que ce n’est qu’une utopie…
Mais les croyants savent qu’il ne s’agit pas d’une utopie : il s’agit d’une promesse de Dieu, donc d’une certitude. Et la Bible tout entière est traversée par cette certitude, cette espérance invincible : le projet de Dieu se réalisera, nous avançons lentement mais sûrement vers lui. C’est le miracle de la foi : devant cette promesse à chaque fois déçue, il y a deux attitudes possibles : le non-croyant dit « je vous l’avais bien dit, cela n’arrivera jamais » ; mais le croyant affirme tranquillement « patience, puisque Dieu l’a promis, il ne saurait se renier lui-même », comme dit Saint Paul (2 Tm 2,13).
Ce psaume dit bien quelques aspects de cette attente du roi idéal : par exemple « pouvoir » et « justice » seront enfin synonymes ; c’est déjà tout un programme : de nombreux pouvoirs humains tentent loyalement d’instaurer la justice et d’enrayer la misère mais n’y parviennent pas ; ailleurs, malheureusement, « pouvoir » rime parfois avec avantages de toute sorte et autres passe-droits ; parce que nous ne sommes que des hommes.
En Dieu seul le pouvoir n’est qu’amour : notre psaume le sait bien puisqu’il précise « Dieu, donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice ».
Et alors puisque notre roi disposera de la puissance même de Dieu, une puissance qui n’est qu’amour et justice, il n’y aura plus de malheureux dans son royaume. « En ces jours-là fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes !… Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. »
Ce roi-là, on voudrait bien qu’il règne sur toute la planète ! C’est de bon coeur qu’on lui souhaite un royaume sans limite de temps ou d’espace ! « Qu’il règne jusqu’à la fin des lunes… » et « Qu’il domine de la mer à la mer et du Fleuve jusqu’aux extrémités de la terre ». A l’époque de la composition de ce psaume, les extrémités du monde connu, c’étaient l’Arabie et l’Egypte et c’est pourquoi on cite les rois de Saba et de Seba : Saba, c’est au Sud de l’Arabie, Seba, c’est au Sud de l’Egypte… Quant à Tarsis, c’est un pays mythique, qui veut dire « le bout du monde ».
Aujourd’hui, le peuple juif chante ce psaume dans l’attente du roi-Messie 2 ; nous, chrétiens, l’appliquons à Jésus-Christ et il nous semble que les mages venus d’Orient ont commencé à réaliser la promesse « Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents, les rois de Saba et de Seba feront leur offrande… Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront ».
———————–
Notes
1 – Quand le chant « Il est né le divin enfant » nous fait dire « Depuis plus de 4000 ans nous le promettaient les prophètes », le compte n’est pas tout à fait exact, peut-être le nombre 4000 n’a-t-il été retenu que pour les nécessités de la mélodie.
2 – De nos jours, encore, dans certaines synagogues, nos frères juifs disent leur impatience de voir arriver le Messie en récitant la profession de foi de Maïmonide, médecin et rabbin à Tolède en Espagne, au douzième siècle : « Je crois d’une foi parfaite en la venue du Messie, et même s’il tarde à venir, en dépit de tout cela, je l’attendrai jusqu’au jour où il viendra. »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de l’apôtre Paul aux Ephésiens 3, 2…6

Frères,
2 vous avez appris, je pense,
en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous :
3 par révélation, il m’a fait connaître le mystère.
Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance
des hommes des générations passées,
comme il a été révélé maintenant
à ses saints Apôtres et aux prophètes,
dans l’Esprit.
Ce mystère,
c’est que toutes les nations sont associées au même héritage,
au même corps,
au partage de la même promesse,
dans le Christ Jésus,
par l’annonce de l’Evangile.

Ce passage est extrait de la lettre aux Ephésiens au chapitre 3 ; or c’est dans le premier chapitre de cette même lettre que Paul a employé sa fameuse expression « le dessein bienveillant de Dieu » ; ici, nous sommes tout à fait dans la même ligne ; je vous rappelle quelques mots du chapitre 1 : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre » (Traduction TOB).
Dans le texte d’aujourd’hui, nous retrouvons ce mot de « mystère » Le « mystère», chez Saint Paul, ce n’est pas un secret que Dieu garderait jalousement pour lui ; au contraire, c’est son intimité dans laquelle il nous fait pénétrer. Paul nous dit ici : « Par révélation, Dieu m’a fait connaître le mystère   du Christ » : ce mystère, c’est-à-dire son dessein bienveillant, Dieu le révèle progressivement ; tout au long de l’histoire biblique, on découvre toute la longue, lente, patiente pédagogie que Dieu a déployée pour faire entrer son peuple élu dans son mystère ; nous avons cette expérience qu’on ne peut pas, d’un coup, tout apprendre à un enfant : on l’enseigne patiemment au jour le jour et selon les circonstances ; on ne fait pas d’avance à un enfant des leçons théoriques sur la vie, la mort, le mariage, la famille… pas plus que sur les saisons ou les fleurs… l’enfant découvre la famille en vivant les bons et les mauvais jours d’une famille bien réelle ; il découvre les fleurs une à une, il traverse avec nous les saisons… quand la famille célèbre un mariage ou une naissance, quand elle traverse un deuil, alors l’enfant vit avec nous ces événements et, peu à peu, nous l’accompagnons dans sa découverte de la vie.
Dieu a déployé la même pédagogie d’accompagnement avec son peuple et s’est révélé à lui progressivement ; pour Saint Paul, il est clair que cette révélation a franchi une étape décisive avec le Christ : l’histoire de l’humanité se divise nettement en deux périodes : avant le Christ et depuis le Christ. « Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. » A ce titre, on peut se réjouir que nos calendriers occidentaux décomptent les années en deux périodes, les années avant J.C. et les années après J.C.
Ce mystère, ici, Paul l’appelle simplement « le mystère du Christ », mais on sait ce qu’il entend par là : à savoir que le Christ est le centre du monde et de l’histoire, que l’univers entier sera un jour réuni en lui, comme les membres le sont à la tête ; d’ailleurs, dans la phrase « réunir l’univers entier sous un seul chef le Christ », le mot grec que nous traduisons « chef » veut dire tête.
Il s’agit bien de « l’univers entier » et ici Paul précise : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus » ; on pourrait dire encore autrement : l’Héritage, c’est Jésus-Christ… la Promesse, c’est Jésus-Christ… le Corps, c’est Jésus-Christ… Le dessein bienveillant de Dieu, c’est que Jésus-Christ soit le centre du monde, que l’univers entier soit réuni en lui. Dans le Notre Père, quand nous disons « Que ta volonté soit faite », c’est de ce projet de Dieu que nous parlons et, peu à peu, à force de répéter cette phrase, nous nous imprégnons du désir de ce Jour où enfin ce projet sera totalement réalisé.
Donc le projet de Dieu concerne l’humanité tout entière, et non pas seulement les Juifs : c’est ce qu’on appelle l’universalisme du plan de Dieu. Cette dimension universelle du plan de Dieu fut l’objet d’une découverte progressive par les hommes de la Bible, mais à la fin de l’histoire biblique, c’était une conviction bien établie dans le peuple d’Israël, puisqu’on fait remonter à Abraham la promesse de la bénédiction de toute l’humanité : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). Et le passage d’Isaïe que nous lisons en première lecture de cette fête de l’Epiphanie est exactement dans cette ligne. Bien sûr, si un prophète comme Isaïe a cru bon d’y insister, c’est qu’on avait tendance à l’oublier.
De la même manière, au temps du Christ, si Paul précise : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus », c’est que cela n’allait pas de soi. Et là, nous avons un petit effort d’imagination à faire : nous ne sommes pas du tout dans la même situation que les contemporains de Paul ; pour nous, au vingt-et-unième siècle, c’est une évidence : beaucoup d’entre nous ne sont pas juifs d’origine et trouvent normal d’avoir part au salut apporté par le Messie ; pour un peu, même, après deux mille ans de Christianisme, nous aurions peut-être tendance à oublier qu’Israël reste le peuple élu parce que, comme dit ailleurs Saint Paul, « Dieu ne peut pas se renier lui-même » (2 Tm 2,13). Aujourd’hui, nous avons un peu tendance à croire que nous sommes les seuls témoins de Dieu dans le monde.
Mais au temps du Christ, c’était la situation inverse : c’est le peuple juif qui, le premier, a reçu la révélation du Messie . Jésus est né au sein du peuple juif : c’était la logique du plan de Dieu et de l’élection d’Israël ; les Juifs étaient le peuple élu, ils étaient choisis par Dieu pour être les apôtres, les témoins et l’instrument du salut de toute l’humanité ; et on sait que les Juifs devenus chrétiens ont eu parfois du mal à tolérer l’admission d’anciens païens dans leurs communautés. Saint Paul vient leur dire « Attention… les païens, désormais, peuvent aussi être des apôtres et des témoins du salut »… Au fait, je remarque que Matthieu, dans l’évangile de la visite des mages, qui est lu également pour l’Epiphanie, nous dit exactement la même chose.
Les derniers mots de ce texte résonnent comme un appel : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus par l’annonce de l’évangile ». Si je comprends bien, Dieu attend notre collaboration à son dessein bienveillant : les mages ont aperçu une étoile, pour laquelle ils se sont mis en route ; pour beaucoup de nos contemporains, il n’y aura pas d’étoile dans le ciel, mais il faudra des témoins de la Bonne Nouvelle.

 

EVANGILE  – selon saint Matthieu 2, 1-12

1 Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d’Orient
arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’orient
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
3 En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé,
et tout Jérusalem avec lui.
4 Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple,
pour leur demander où devait naître le Christ.
Ils lui répondirent :
5 « A Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le prophète :
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda,
tu n’es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Juda,
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger de mon peuple Israël. »
7 Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
8 Puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant.
Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer
pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
9 Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient
les précédait,
jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit
où se trouvait l’enfant.
10 Quand ils virent l’étoile,
ils se réjouirent d’une très grande joie.
11 Ils entrèrent dans la maison,
ils virent l’enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à ses pieds,
ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leur coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12 Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

On sait à quel point l’attente du Messie était vive au temps de Jésus. Tout le monde en parlait, tout le monde priait Dieu de hâter sa venue. La majorité des Juifs pensait que ce serait un roi : ce serait un descendant de David, il régnerait sur le trône de Jérusalem, il chasserait les Romains, et il établirait définitivement la paix, la justice et la fraternité en Israël ; et les plus optimistes allaient même jusqu’à dire que tout ce bonheur s’installerait dans le monde entier.
Dans ce sens, on citait plusieurs prophéties convergentes de l’Ancien Testament : d’abord celle de Balaam dans le Livre des Nombres. Je vous la rappelle : au moment où les tribus d’Israël s’approchaient de la terre promise sous la conduite de Moïse, et traversaient les plaines de Moab (aujourd’hui en Jordanie), le roi de Moab, Balaq, avait convoqué Balaam pour qu’il maudisse ces importuns ; mais, au lieu de maudire, Balaam, inspiré par Dieu avait prononcé des prophéties de bonheur et de gloire pour Israël ; et, en particulier, il avait osé dire : « Je le vois, je l’observe, de Jacob monte une étoile, d’Israël jaillit un sceptre … » (Nb 24,17). Le roi de Moab avait été furieux, bien sûr, car, sur l’instant, il y avait entendu l’annonce de sa future défaite face à Israël ; mais en Israël, dans les siècles suivants, on se répétait soigneusement cette belle promesse ; et peu à peu on en était venu à penser que le règne du Messie serait signalé par l’apparition d’une étoile. C’est pour cela que le roi Hérode, consulté par les mages au sujet d’une étoile, prend l’affaire très au sérieux.
Autre prophétie concernant le Messie: celle de Michée : « Toi, Bethléem, trop petite pour compter parmi les clans de Juda, c’est de toi que sortira le Messie» ; prophétie tout à fait dans la ligne de la promesse faite par Dieu à David : que sa dynastie ne s’éteindrait pas et qu’elle apporterait au pays le bonheur attendu.
Les mages n’en savent peut-être pas tant : ce sont des astrologues ; ils se sont mis en marche tout simplement parce qu’une nouvelle étoile s’est levée ; et, spontanément, en arrivant à Jérusalem, ils vont se renseigner auprès des autorités. Et c’est là, peut-être, la première surprise de ce récit de Matthieu : il y a d’un côté, les mages qui n’ont pas d’idées préconçues ; ils sont à la recherche du Messie et ils finiront par le trouver. De l’autre, il y a ceux qui savent, qui peuvent citer les Ecritures sans faute, mais qui ne bougeront pas le petit doigt ; ils ne feront même pas le déplacement de Jérusalem à Bethléem. Evidemment, ils ne rencontreront pas l’enfant de la crèche.
Quant à Hérode, c’est une autre histoire. Mettons-nous à sa place : il est le roi des Juifs, reconnu comme roi par le pouvoir romain, et lui seul… Il est assez fier de son titre et férocement jaloux de tout ce qui peut lui faire de l’ombre … Il a fait assassiner plusieurs membres de sa famille, y compris ses propres fils, il ne faut pas l’oublier. Car dès que quelqu’un devient un petit peu populaire… Hérode le fait tuer par jalousie. Et voilà qu’on lui rapporte une rumeur qui court dans la ville : des astrologues étrangers ont fait un long voyage jusqu’ici et il paraît qu’ils disent : « Nous avons vu se lever une étoile tout à fait exceptionnelle, nous savons qu’elle annonce la naissance d’un enfant-roi… tout aussi exceptionnel… Le vrai roi des juifs vient sûrement de naître » ! … On imagine un peu la fureur, l’extrême angoisse d’Hérode !
Donc, quand Saint Matthieu nous dit : « Hérode fut bouleversé et tout Jérusalem avec lui », c’est certainement une manière bien douce de dire les choses ! Evidemment, Hérode ne va pas montrer sa rage, il faut savoir manœuvrer  : il a tout avantage à extorquer quelques renseignements sur cet enfant, ce rival potentiel… Alors il se renseigne :
D’abord sur le lieu : Matthieu nous dit qu’il a convoqué les chefs des prêtres et les scribes et qu’il leur a demandé où devait naître le Messie ; et c’est là qu’intervient la prophétie de Michée : le Messie naîtra à Bethléem.
Ensuite, Hérode se renseigne sur l’âge de l’enfant car il a déjà son idée derrière la tête pour s’en débarrasser ; il convoque les mages pour leur demander à quelle date au juste l’étoile est apparue. On ne connaît pas la réponse mais la suite nous la fait deviner : puisque, en prenant une grande marge, Hérode fera supprimer tous les enfants de moins de deux ans.
Très probablement, dans le récit de la venue des mages, Matthieu nous donne déjà un résumé de toute la vie de Jésus : dès le début, à Bethléem, il a rencontré l’hostilité et la colère des autorités politiques et religieuses. Jamais, ils ne l’ont reconnu comme le Messie, ils l’ont traité d’imposteur… Ils l’ont même supprimé, éliminé. Et pourtant, il était bien le Messie: tous ceux qui le cherchent peuvent, comme les mages, entrer dans le salut de Dieu.
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Compléments
1-Au passage, on notera que c’est l’un des rares indices que nous ayons de la date de naissance exacte de Jésus ! On connaît avec certitude la date de la mort d’Hérode le Grand : 4 av JC (il a vécu de 73 à 4 av JC)… or il a fait tuer tous les enfants de moins de 2 ans : c’est-à-dire des enfants nés entre 6 et 4 (av JC) ; donc Jésus est probablement né entre 6 et 4 ! Probablement en 6 ou 5… Mais, quand au sixième siècle on a voulu – à juste titre – compter les années à partir de la naissance de Jésus, (et non plus à partir de la fondation de Rome) il y a eu tout simplement une erreur de comptage.
2-On a ici une illustration de l’Election d’Israël : les mages païens ont vu l’étoile, car elle est visible par tout un chacun.
Mais ce sont les scribes d’Israël qui peuvent en révéler le sens : encore faut-il qu’eux-mêmes se laissent guider par les Ecritures.

AVENT, CANTIQUE DE MARIE, EVANGILE SELON SAINT JEAN, GAUDETE ET EXSULTATE, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS

Dimanche 13 décembre 2020 : 3ème dimanche de l’Avent : lectures et commentaires

Dimanche 13 décembre 2020 : 3ème dimanche de l’Avent 

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Commentaires du dimanche 13 décembre

1ère lecture

Psaume

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Isaïe 61, 1-2a. 10-11

1 L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi
parce que le SEIGNEUR m’a consacré par l’onction.
Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles,
guérir ceux qui ont le cœur  brisé,
proclamer aux captifs leur délivrance,
aux prisonniers leur libération,
2 proclamer une année de bienfaits accordée par le SEIGNEUR.
10 Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR,
mon âme exulte en mon Dieu.
Car il m’a vêtue des vêtements du salut,
il m’a couverte du manteau de la justice,
comme le jeune marié orné du diadème,
la jeune mariée que parent ses joyaux.
11 Comme la terre fait éclore son germe,
et le jardin, germer ses semences,
le SEIGNEUR Dieu fera germer la justice et la louange
devant toutes les nations.

Il y a deux parties dans ce texte : dans la première, c’est bien Isaïe en personne, en tant que prophète, qui annonce une bonne nouvelle au peuple juif ; tandis que dans la seconde, c’est le peuple lui-même qui se réjouit comme si les promesses de la première partie étaient déjà accomplies : là on est en pleine anticipation ; la première partie, ce sont les versets « L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi… Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle » ; la seconde commence par « Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR, mon âme exulte en mon Dieu. »
Je commence par la première partie :

LES DIFFICULTES DU RETOUR AU PAYS
« L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi… Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur  brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le SEIGNEUR. » C’est le prophète qui parle. Mais de qui parle-t-il ?
Qui sont ces cœurs  brisés, ces captifs, ces prisonniers, ces pauvres (littéralement les « dos courbés ») ? Bien sûr, il s’agit des habitants de Jérusalem et du peuple juif tout entier. Mais pourquoi sont-ils si affligés ?
Car, à l’heure où Isaïe leur parle, justement, les habitants de Jérusalem ne sont plus ni prisonniers ni captifs : au contraire, ils sont revenus de l’Exil à Babylone, et ils ont même entrepris les travaux de restauration du Temple de Jérusalem. Je vous rappelle le contexte :
Vous vous souvenez que l’Exil à Babylone a pris fin, tout simplement parce que Babylone, après ses heures de gloire, a été conquise à son tour par Cyrus, roi de Perse ; or, contrairement aux autres empereurs qui ont conquis successivement la région, Cyrus favorise le retour au pays des populations déplacées ; les déportés sont donc revenus. Il est vrai qu’ils ne sont pas un peuple libre pour autant, puisque la terre d’Israël est désormais sous la domination des rois de Perse, Cyrus puis ses successeurs ; mais enfin, on ne peut quand même pas parler de prison ou de captivité au vrai sens du terme.
Seulement, voilà, finalement, ces exilés rentrés au pays sont affreusement déçus du retour : là-bas, à Babylone, ils attendaient leur libération, leur délivrance comme un grand bonheur… Ils espéraient connaître l’éblouissement de celui qui a été dans un cachot aveugle et qui émerge tout d’un coup à la lumière le jour où on lui ouvre la porte. En fait, ils découvrent qu’il existe dans nos vies d’autres prisons, d’autres chaînes, moins matérielles, mais tout aussi oppressantes.
Car au pays, on ne les attendait pas vraiment. Et on leur a mis tous les bâtons possibles dans les roues pour les empêcher de reconstruire le Temple. Il faut dire qu’en leur absence, d’autres populations également déplacées par les vainqueurs ont été installées à Jérusalem, et y ont introduit leur propre religion ; désormais, par le biais des mariages mixtes (entre des Juifs et des étrangères), la religion juive est en minorité. Qui respecte encore la Loi ? Elle est loin, la pureté de la pratique religieuse qu’on espérait restaurer !
D’où l’éternelle question qui renaît à chaque étape difficile : Dieu n’aurait-il pas abandonné son peuple ? Et la réponse toujours renouvelée des prophètes, et ici, en particulier d’Isaïe : Dieu ne peut pas se renier lui-même ; gardez confiance, vous êtes encore et toujours le peuple élu par Dieu pour une mission bien particulière.
Du coup, nous pouvons relire les premiers versets de notre texte d’aujourd’hui : « L’Esprit du SEIGNEUR Dieu est sur moi, (c’est donc Isaïe qui parle) parce que le SEIGNEUR m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la Bonne Nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur  brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le SEIGNEUR. » Le premier sens de ce texte, c’est donc : ne vous laissez pas aller au découragement, Dieu ne vous abandonnera jamais.
Reste un mot un peu surprenant dans la bouche d’Isaïe : « Le SEIGNEUR m’a consacré par l’onction. » Il s’agit de l’onction d’huile que recevaient les rois le jour de leur sacre ; celui qui avait reçu l’onction s’appelait désormais un « messie » parce que messie en hébreu veut dire « oint, consacré » ; et cette onction signifiait que le consacré (normalement le roi) avait mission d’apporter le bonheur à son peuple ; et voilà que c’est un prophète qui parle de lui-même dans les termes où l’on parlait des rois. Il dit : « Le SEIGNEUR a fait de moi un Messie».
C’est la preuve que, à l’époque du troisième Isaïe (auteur de ce texte) alors précisément qu’il n’y a plus de roi sur le trône de David, l’attente juive du Messie évolue ; elle n’est plus seulement l’attente d’un roi, fils de David ; le Messie attendu pourrait bien être un prophète

« JE TRESSAILLE DE JOIE DANS LE SEIGNEUR »
Pour résumer cette annonce d’Isaïe, le bonheur, le vrai, c’est-à-dire la justice, la consolation pour tous va se lever sur Jérusalem ; alors la deuxième partie du texte s’éclaire : c’est Jérusalem (c’est-à-dire le peuple de Dieu) qui parle. Jérusalem qui se réjouit déjà, comme si c’était là : « Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR, mon âme exulte en mon Dieu. » Les prophètes usent souvent de ce genre d’anticipations pour montrer à quel point on peut être sûrs des promesses de Dieu.
La fin du texte est très imagée : le manteau de la justice, des bijoux, un diadème : « Le SEIGNEUR m’a vêtue des vêtements du salut, il m’a couverte du manteau de la justice, comme le jeune marié orné du diadème, la jeune mariée que parent ses joyaux. » Non seulement, c’est magnifique, mais le message théologique est très important : le manteau de la justice, c’est Dieu qui nous en enveloppe…
Cela veut dire que notre rêve le plus profond, la pureté du cœur, est un cadeau de Dieu. C’est un don gratuit de Dieu, la plus magnifique des parures, le plus beau des bijoux, des diadèmes.
Le texte se termine par ce que j’appellerai la parabole de la semence : « Comme la terre fait éclore son germe, et le jardin, germer ses semences, le SEIGNEUR Dieu fera germer la justice et la louange devant toutes les nations. » La germination est une belle image pour soutenir l’espérance : traduisez : confiance, à toute graine, il faut du temps…
—————————-
Complément : L’Année sabbatique ou jubilaire
Lorsque Isaïe parle de l’année de bienfaits accordée par le Seigneur, il fait allusion à une coutume bien particulière qui nous est moins familière sans doute, mais que ses contemporains connaissaient très bien ; c’est presque un terme technique : il s’agit de l’année sabbatique ou même jubilaire ; tous les sept ans (l’année sabbatique), les esclaves hébreux devaient être libérés sans contrepartie ; tous les cinquante ans (l’année jubilaire), ce sont tous les habitants qui devaient être libérés, toutes les dettes remises, toutes les propriétés rendues à leurs premiers propriétaires. En un mot, on redécouvrait l’idéal de justice sociale voulu par Dieu pour la Terre Sainte.

PSAUME – MAGNIFICAT DE LA VIERGE MARIE (Luc 1, 46b-48, 49-50, 53-54)

46 Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur.
48 Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.

49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !
50 Son amour s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.

53 Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
54 Il relève Israël, son serviteur,
il se souvient de son amour.

LE CHANT DE LA VISITATION
Vous vous rappelez les circonstances dans lesquelles la Vierge Marie a chanté ce que nous appelons le Magnificat. Elle vient de recevoir la visite de l’ange Gabriel qui lui a annoncé la naissance de Jésus et qui lui a révélé la grossesse de sa cousine Elisabeth. Elle est aussitôt partie rendre visite à sa cousine : « En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit-Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. » (Luc 1, 39 – 45). En guise de réponse, Marie entonne le Magnificat.
Une chose assez surprenante à propos du Magnificat : si vous ouvrez votre Bible à cette page de Saint Luc, vous trouverez dans la marge des quantités de références à d’autres textes bibliques ; et si vous connaissez les psaumes, vous en avez reconnu des bribes dans presque toutes les phrases du Magnificat. Ce qui veut dire que Marie n’a pas inventé les mots de sa prière. Pour exprimer son émerveillement devant l’action de Dieu, elle a tout simplement repris des phrases prononcées par ses ancêtres dans la foi.
Il y a là, déjà, une double leçon : d’humilité d’abord. Spontanément, pourtant mise devant une situation d’exception, Marie reprend tout simplement les expressions de la prière de son peuple.
De sens communautaire ensuite : on dirait aujourd’hui de sens de l’Eglise. Car aucune des citations bibliques reprises dans le Magnificat n’a un caractère individualiste ; elles concernent toujours le peuple tout entier. C’est l’une des grandes caractéristiques de la prière juive et maintenant de la prière chrétienne : le croyant n’oublie jamais qu’il fait partie d’un peuple et que toute vocation, loin de le mettre à l’écart, le met au service de ce peuple.

LA PRIERE DES HOMMES DE LA BIBLE
On retrouve donc dans la prière de Marie les grands thèmes des prières bibliques : j’en retiens au moins quatre :
Premièrement, la joie de la foi
Deuxièmement, l’émerveillement devant la fidélité de Dieu à ses promesses et à son Alliance
Troisièmement, l’action de grâce pour l’œuvre  de Dieu
Quatrièmement, la découverte de la prédilection de Dieu pour les pauvres et les petits
Premier thème des prières bibliques, la joie de la foi : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon sauveur » ; dans la première lecture de ce troisième dimanche de l’Avent, nous lisons presque la réplique de cette phrase : « Je tressaille de joie dans le SEIGNEUR, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61, 10) ; c’est un texte du troisième Isaïe, donc vers 500 av. J.C. Et cent ans plus tôt, vers 600 av. J.C., Habacuq avait dit : « Je bondis de joie dans le SEIGNEUR, j’exulte en Dieu, mon Sauveur ! » (Ha 3,18).
Deuxième thème des prières bibliques : l’émerveillement devant la fidélité de Dieu à ses promesses et à son Alliance : chez Michée par exemple : « Tu accordes à Jacob ta fidélité, à Abraham ta faveur, comme tu l’as juré à nos pères depuis les jours d’autrefois. » (Mi 7,20). Et les psaumes y reviennent souvent : « Il s’est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d’Israël. » (Ps 97/98,3). « Oui, le SEIGNEUR est bon, éternel est son amour, sa fidélité demeure d’âge en âge » (Ps 99/100,5).
Troisième thème des prières bibliques : l’action de grâce pour l’œuvre  de Dieu : Cela, c’est l’un des thèmes majeurs de la Bible, vous le savez bien ; et quand on dit l’œuvre  de Dieu, il s’agit toujours de l’unique sujet de toute la Bible, c’est-à-dire son grand projet, son œuvre  de libération de l’humanité. Par exemple : « Il est ta louange, il est ton Dieu, lui qui a fait pour toi ces choses grandes et terribles que tu as vues de tes yeux » (Dt 10, 21). Ou encore, dans le psaume 110/111 : « Il apporte la délivrance à son peuple, son alliance est promulguée pour toujours. »
Enfin, Quatrième thème des prières bibliques : la découverte de la sollicitude particulière de Dieu pour les pauvres et les petits : et toujours il intervient pour les rétablir dans leur dignité. « Il s’est penché sur son humble servante, désormais tous les âges me diront bienheureuse », chante Marie. On trouve quelque chose de tout à fait semblable dans le cantique d’Anne, la maman de Samuel : « Mon cœur exulte à cause du SEIGNEUR ; mon front s’est relevé grâce à mon Dieu ! De la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire. » (1 S 2,1.8). Ce thème du renversement de situation est très cher à la Bible, dès l’Ancien Testament ; par exemple dans le psaume 112/113,7 : « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre, pour qu’il siège parmi les princes, parmi les princes de son peuple ». Ou encore cette phrase superbe du livre de Ben Sirac : « Le Seigneur a renversé les princes de leurs trônes des orgueilleux, et installé les doux à leur place. » (Si 10,14).
J’ai parlé de « sollicitude particulière » de Dieu pour les pauvres et les petits. Je n’ai pas parlé de « préférence » de Dieu pour les pauvres. Parce qu’il me semble que l’Amour infini n’a pas de préférences, il est infini pour chacun de nous, grands ou petits. J’ai parlé de « sollicitude particulière pour les pauvres » parce que ce sont ceux qui ont de plus urgents besoins. Mais tous, grands ou petits, nous pouvons compter sur l’Amour infini.

DEUXIEME LECTURE – 1 Thessaloniciens 5, 16-24

Frères,
16 soyez toujours dans la joie,
17 priez sans relâche,
18 rendez grâce en toute circonstance :
c’est la volonté de Dieu à votre égard
dans le Christ Jésus.
19 N’éteignez pas l’Esprit,
20 ne méprisez pas les prophéties,
21 mais discernez la valeur de toute chose :
ce qui est bien, gardez-le ;
22 éloignez-vous de toute espèce de mal.
23 Que le Dieu de la paix lui-même
vous sanctifie tout entiers ;
que votre esprit, votre âme et votre corps,
soient tout entiers gardés sans reproche
pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ.
24 Il est fidèle, Celui qui vous appelle :
tout cela, il le fera.

LES YEUX FIXES SUR L’HORIZON
Je prends une comparaison, lorsque nous partons en voyage, c’est le but (la destination finale) du voyage qui nous dicte la route à prendre ; pour Paul, le but du voyage chrétien, c’est l’établissement du Royaume de Dieu à la fin des temps. Et, dans toutes ses lettres, on découvre à quel point le retour du Christ est l’horizon de toutes ses pensées.
C’est ce qui justifie toutes les recommandations qu’il donne ici aux Thessaloniciens. Vivre les yeux fixés sur l’horizon (c’est-à-dire l’établissement du Royaume de Dieu), c’est prier, c’est agir et tout cela dans la joie.
Il ne s’agit pas de n’importe quelle joie bien sûr : il ne s’agit pas d’un optimisme béat, et d’ailleurs, si Saint Paul doit préciser « soyez toujours dans la joie », c’est que les Thessaloniciens avaient parfois du mal à rester joyeux ; ce que l’on comprend bien puisque l’on sait qu’ils connaissaient déjà la persécution ; et que Paul a dû quitter précipitamment Thessalonique, après seulement quelques semaines de présence et de prédication parce que la colonie juive le dénonçait au pouvoir romain comme fauteur de troubles.
Aujourd’hui encore, on a parfois du mal à se réjouir quand on pense à toutes les guerres meurtrières qui endeuillent trop de pays tous les jours, au terrorisme et à la persécution religieuse qui fleurit ici ou là, ou aux problèmes économiques et à la vie misérable de tant d’hommes et de femmes sur la planète.
Et pourtant, aux yeux de Paul, la joie est possible et même recommandée : il s’agit de la joie profonde de l’assemblée croyante ; joie d’accueillir la Bonne Nouvelle de la Parole de Dieu ; joie de lire dans nos vies les signes de l’Esprit ; joie d’une vie fraternelle…

IL EST FIDELE, LE DIEU QUI VOUS APPELLE
Joie de voir naître, lentement peut-être, mais sûrement, le Règne de Dieu. Joie de nous appuyer, non pas sur nos propres forces, mais sur le rocher de la fidélité de Dieu. Vous avez remarqué dans notre texte les derniers mots de Paul : « Il est fidèle, le Dieu qui vous appelle : tout cela il l’accomplira » ; dans cette phrase, je lis au moins trois choses :
Premièrement, Il le fera ; c’est-à-dire que le premier artisan du Royaume de Dieu, c’est Dieu lui-même.
Deuxièmement, Il est fidèle : pour des interlocuteurs juifs, c’était leur foi, leur certitude depuis bien longtemps ; parce que leur histoire était justement pleine de l’expérience de cette fidélité de Dieu, quelles que soient les infidélités de son peuple ; mais pour des interlocuteurs non-juifs, c’était une nouvelle extraordinaire que de découvrir que l’histoire tout entière de l’humanité est accompagnée par la fidélité de Dieu ; d’un Dieu qui n’a pas d’autre but que le bonheur du genre humain tout entier. Rappelez-vous ce que Paul écrit dans la lettre à Timothée : « Je recommande avant tout que l’on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâce, pour tous les hommes… Voilà ce qui est beau et agréable aux yeux de Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 2, 1-4).
Si seulement tous nos contemporains étaient conscients que Dieu n’a pas d’autre but que le salut et le bonheur de tous les hommes… Il me semble que la face du monde serait changée !
Troisièmement, Dieu vous appelle : cette expression vient contrebalancer ce que j’ai dit plus haut ; d’une part, il est vrai que Dieu est le premier artisan de la venue du Royaume… Mais il nous appelle à y contribuer.
Par la prière, d’abord : vous l’avez entendu dans la lettre à Timothée, mais aussi dans le début du texte d’aujourd’hui : « Priez sans relâche, rendez grâce en toutes circonstances : c’est la volonté de Dieu à votre égard ».
Par toute notre action, ensuite… parce que prier, ce n’est pas nous débarrasser sur Dieu des tâches qui nous reviennent, c’est puiser dans son Esprit les ressources nécessaires, en force et en imagination, pour accomplir la participation qu’il attend de nous.

N’ETEIGNEZ PAS L’ESPRIT
Et c’est bien pour cela que Paul ajoute « N’éteignez pas l’Esprit » : comme on dirait il ne faut pas éteindre un feu, une flamme qui éclaire la nuit ; ce qui signifie que l’Esprit est une flamme qui brûle déjà en nous et dans le monde. Rappelez-vous cette phrase superbe de la quatrième prière eucharistique : « L’Esprit poursuit son œuvre  dans le monde et achève toute sanctification ».
Paul fait encore deux recommandations : « Ne repoussez pas les prophètes, mais discernez la valeur de toute chose » ; quand on sait à quel point les Grecs étaient friands de manifestations charismatiques (don des langues, prophéties…) on peut comprendre ce double conseil : d’une part, respectez les dons qui se manifestent parmi vous : si quelqu’un prophétise, c’est-à-dire est le porte-parole de Dieu, acceptez de vous laisser interpeller : ne courez pas le risque de refuser d’écouter Dieu lui-même ; mais sachez discerner ; ne suivez pas n’importe qui aveuglément.
Comment reconnaître ce qui vient de l’Esprit-Saint ? C’est bien simple : comme il le dira plus tard, dans la lettre aux Corinthiens, ce qui vient de l’Eprit-Saint, c’est ce qui édifie la communauté.
Il me semble qu’ici le critère que nous donne Paul, c’est « choisissez ce qui fait avancer le Royaume ».
Comme le disait Mgr Coffy : « Réintroduire dans nos pensées, nos jugements, nos comportements une référence au Royaume de Dieu qui vient est aujourd’hui une tâche essentielle de l’Eglise, non pas parce que la culture met l’accent sur le futur – raison non négligeable – mais parce que la fidélité à la Révélation l’exige ». (« Eglise, signe de salut au milieu des hommes » ; Conférence des Evêques à Lourdes, 1971).
—————————
Complément
Traditionnellement, ce dimanche s’appelait le dimanche de « Gaudete », ce qui veut dire en latin « réjouissez-vous », et les ornements étaient roses. Ce mot « gaudete » est le premier de cette deuxième lecture, tirée de la première lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens.

EVANGILE selon saint Jean 1, 6-8. 19-28

6 Il y eut un homme envoyé par Dieu ;
son nom était Jean.
7 Il est venu comme témoin,
pour rendre témoignage à la Lumière,
afin que tous croient par lui.
8 Cet homme n’était pas la Lumière,
mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière.

19 Voici le témoignage de Jean,
quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem
des prêtres et des lévites pour lui demander :
« Qui es-tu ? »
20 Il ne refusa pas de répondre, il déclara ouvertement :
« Je ne suis pas le Christ. »
21 Ils lui demandèrent :
« Alors qu’en est-il ?
Es-tu le prophète Élie ? »
Il répondit : « Je ne le suis pas.
– Es-tu le Prophète annoncé ? »
Il répondit : « Non. »
22 Alors ils lui dirent : « Qui es-tu ?
Il faut que nous donnions une réponse
à ceux qui nous ont envoyés.
Que dis-tu sur toi-même ? »
23 Il répondit :
« Je suis la voix de celui qui crie dans le désert :
Redressez le chemin du Seigneur,
comme a dit le prophète Isaïe. »
24 Or, ils avaient été envoyés de la part des pharisiens.
25 Ils lui posèrent encore cette question :
« Pourquoi donc baptises-tu,
si tu n’es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète ? »
26 Jean leur répondit :
« Moi, je baptise dans l’eau.
Mais au milieu de vous
se tient celui que vous ne connaissez pas ;
c’est lui qui vient derrière moi,
et je ne suis pas digne
de délier la courroie de sa sandale. »
27 Cela s’est passé à Béthanie, de l’autre côté du Jourdain,
à l’endroit où Jean baptisait.

DANS L’ATTENTE GENERALE
Les questions posées à Jean-Baptiste reflètent bien l’état d’esprit qui régnait en Israël au moment de la venue du Christ : visiblement, on attendait le Messie de façon très prochaine ; et dans certains milieux, au moins, cette attente était devenue une impatience, si bien que dans les dernières décennies avant la venue du Christ, on a cru plusieurs fois le reconnaître enfin ; et de toute évidence, Jean-Baptiste jouissait d’une réputation telle qu’on s’est posé la question à son sujet.
Tout le monde attendait, oui, mais tout le monde n’attendait pas la même chose, ou le même personnage : c’est pour cela que les questions se bousculent : « Es-tu le Messie lui-même ? Ou bien Elie ? Ou bien encore le Prophète   annoncé ? » Car les promesses de l’Ancien Testament alimentaient l’espérance et l’impatience, mais elles n’étaient pas très claires : certains s’appuyaient en particulier sur les derniers versets du prophète Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Elie, le prophète, avant que ne vienne le Jour du SEIGNEUR, jour grand et redoutable. Il ramènera le cœur  des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères (Ml 3, 23-24). Il y avait aussi dans le livre du Deutéronome cette promesse : « Dieu dit à Moïse : Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. » (Dt 18,18). Très certainement, cette promesse était considérée comme l’une des annonces du Messie. Mais s’appliquait-elle à Jean-Baptiste ?
JE SUIS LA VOIX QUI CRIE
A toutes ces questions, « Es-tu le Messie? Es-tu Elie ? Es-tu le Prophète annoncé ? » Jean-Baptiste répond par la négative : il n’est ni le Messie, ni Elie, ni le Prophète annoncé, au sens de nouveau Moïse, il n’est qu’une simple voix. Quand il parle de sa mission, il ne se réfère ni à Malachie, ni au Deutéronome, mais à Isaïe : « Je suis la voix qui crie dans le désert : Redressez le chemin du SEIGNEUR, comme a dit le prophète Isaïe. » (Is 40, nous l’avons lu pour le deuxième dimanche de l’Avent).
Chez Isaïe, c’était une annonce de la libération prochaine du peuple exilé à Babylone : le Seigneur allait venir lui-même prendre la tête de son peuple et le ramener sur sa terre ; par la suite, ce texte avait été relu comme une annonce de la venue du Messie ; c’est bien dans ce sens que Jean-Baptiste le cite : le Messie est proche, lui-même (Jean) est seulement la voix qui l’annonce.
Derrière les dénégations de Jean-Baptiste se profile donc l’affirmation essentielle : le Messie est proche, même si vous ne l’avez pas encore reconnu ; « Au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas. » Lui-même semble ne pas le connaître encore ; il le dit explicitement quelques versets plus loin : c’est seulement lorsque Jésus s’est présenté à lui pour lui demander le Baptême Jean-Baptiste a eu la certitude qu’il était le Messie; je vous rappelle ce passage (dans le même évangile de Jean) : « Je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : « Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit-Saint ». (Jn 1,33).
Ce qui veut dire que Jean-Baptiste a connu ce que nous appelons quelquefois la nuit de la foi : il a commencé à annoncer la présence de Jésus au milieu des hommes avant même de l’avoir reconnu. A cela on reconnaît le vrai prophète: premièrement, il poursuit sa mission, même dans la nuit… car ce qui compte avant tout, c’est que les hommes croient : « Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. » (On retrouve là une très grande insistance de Saint Jean tout au long de son évangile : « afin que tous croient »).
Deuxièmement, il ne nous attire pas vers lui, il nous tourne vers celui qu’il annonce ; Jean-Baptiste remet bien les choses en place : c’est vers lui que les foules viennent ; mais aussitôt, il les dirige vers le Christ. Il ne se présente pas en porteur de la vérité, mais il tourne les cœurs  vers la rité.
Saint Jean insiste beaucoup sur l’humilité de Jean-Baptiste devant Jésus : « Je ne suis pas digne de défaire la courroie de sa sandale. » Il semble qu’il n’était pas inutile peut-être de mettre les choses au point pour les lecteurs de l’évangile ; car on sait par ailleurs (et on le devine ici) que les disciples de Jean-Baptiste ont parfois pris ombrage du succès croissant de Jésus et que, plus tard, parmi les premiers Chrétiens, certains auraient eu tendance à inverser les rôles. C’est pour cela que Jean insiste : « Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la lumière… (et Jean continue) Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme ».
Un peu plus loin, dans ce même évangile de Saint Jean, c’est Jésus lui-même qui dira : « Jean-Baptiste était la lampe qui brûle et qui brille » (Jn 5, 35). Jean-Baptiste est la lampe, il n’est pas la lumière elle-même. Zacharie, son père, ne s’était pas trompé quand il chantait : « Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face du Seigneur, et tu prépareras ses chemins » (Lc 1, 76).

ANCIEN TESTAMENT, AVENT, EVANGILE SELON SAINT MARC, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, LIVRE DU PROPHETE ISAÏE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 79

Dimanche 29 novembre 2020 : 1er dimanche de l’Avent : lectures et commentaire

Dimanche 29 novembre 2020 :

1er dimanche de l’Avent

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Commentaires du dimanche 29 novembre

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Isaïe 63, 16b-17, 19b ; 64, 2b-7

16b C’est toi, SEIGNEUR, notre Père ;
« Notre-Rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom.
17 Pourquoi, SEIGNEUR, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ?
Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ?
Reviens, à cause de tes serviteurs,
des tribus de ton héritage.
19b Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais,
les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
64, 2b Voici que tu es descendu :
les montagnes furent ébranlées devant ta face.
3 Jamais on n’a entendu,
jamais on n’a ouï dire,
nul oeil n’a jamais vu un autre dieu que toi
agir ainsi pour celui qui l’attend.
4 Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice,
qui se souvient de toi en suivant tes chemins.
Tu étais irrité, mais nous avons encore péché
et nous nous sommes égarés.
5 Tous, nous étions comme des gens impurs,
et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés.
Tous, nous étions desséchés comme des feuilles,
et nos fautes, comme le vent, nous emportaient.
6 Personne n’invoque plus ton nom,
nul ne se réveille pour prendre appui sur toi.
Car tu nous as caché ton visage,
tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes.
7 Mais maintenant, SEIGNEUR, c’est toi notre Père.
Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes :
nous sommes tous l’ouvrage de ta main.

QUAND ISRAEL APPELAIT DIEU « NOTRE PERE »
Vous voyez que le catéchisme du petit enfant Juif et celui du petit Chrétien ont au moins un point commun : les deux affirment que Dieu est Père ! Ce texte d’Isaïe date probablement de cinq cents ans avant le Christ, ce qui veut dire qu’il est vieux de plus de deux mille cinq cents ans ; or il est très clair sur ce point. Il le dit même deux fois : dans le texte tel qu’il nous est proposé par la liturgie   cela forme ce qu’on appelle une « inclusion » ; la première et la dernière ligne sont deux affirmations identiques et elles encadrent tout le texte ; première ligne « C’est toi, SEIGNEUR, notre Père »… dernière ligne « SEIGNEUR, c’est toi notre Père. » Suit l’image du potier : « Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main ».
Image très intéressante, celle du potier, qui dit bien dans quel sens Dieu est Père : il ne s’agit pas d’une paternité charnelle semblable à la paternité humaine ; le potier n’est pas le papa biologique de l’objet qu’il crée ; il en est le créateur, c’est tout autre chose !
Et là, une fois de plus, Israël se démarque des peuples voisins ; car je disais tout-à-l’heure qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour appeler Dieu « Père », mais pour être tout-à-fait honnête, on n’a pas attendu non plus l’Ancien Testament ni le peuple hébreu ; les autres peuples aussi invoquaient leur dieu comme leur père ; par exemple, au quatorzième siècle avant notre ère, à Ugarit (en Syrie, au Nord de la Palestine), le dieu suprême s’appelle « El, roi-père » .
Mais le titre de père, chez les autres peuples, a deux significations : premièrement un sens d’autorité ; deuxièmement un sens de paternité charnelle ; la Bible a gardé le premier sens de l’autorité, mais a toujours refusé de considérer Dieu comme un père biologique à la manière humaine. Dieu est le Tout-Autre, sur ce plan-là aussi.
C’est pour cette raison, d’ailleurs, qu’on trouve assez rarement, et seulement tardivement, dans l’Ancien Testament des affirmations péremptoires du genre « Dieu est votre Père » ; pendant trop longtemps, on aurait risqué de se méprendre et de l’imaginer père à la manière humaine, comme les peuples voisins.1
En revanche, on trouve plus tôt et plus souvent le titre de fils appliqué au peuple d’Israël tout entier ; c’est évidemment moins ambigu : on ne risque pas de penser cette filiation d’un peuple entier en termes de sexualité. Par exemple, dès le livre de l’Exode, dans un texte probablement très ancien, on peut lire « Ainsi parle le SEIGNEUR : Mon fils premier-né, c’est Israël » (Ex 4, 22 ; premier-né signifiant ici « bien-aimé », « fils de prédilection »). Ce qui fait évidemment penser à l’élection d’Israël.
Deuxième étape, depuis David, le roi est appelé « fils de Dieu » ; vous connaissez la formule du Psaume 2, prononcée le jour du sacre d’un nouveau roi « Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré ».
Puis, peu à peu, on comprendra que chacun de nous peut se considérer comme fils de Dieu, c’est-à-dire objet de sa tendresse… Vous voyez que notre prière du Notre Père remonte très loin ; tellement loin qu’on trouve pratiquement toutes les phrases du Notre Père dans des prières juives qui étaient récitées dans les synagogues bien avant la naissance de Jésus.
QUAND ISRAEL APPELAIT DIEU « NOTRE LIBERATEUR »
L’autre titre donné à Dieu par Isaïe, c’est celui de « Rédempteur », ce qui veut dire « libérateur » ; chaque fois que nous rencontrons les mots « Rédempteur », « Rédemption », il faut penser « Libérateur », « Libération » ; Le Dieu de l’Ancien Testament est celui qui veut l’homme libre : libre de tout esclavage humain et aussi de toute idolâtrie, car c’est la pire des servitudes.
Pour le dire, Isaïe emploie ici un mot bien précis, le Go’el ; c’est un terme juridique que nous traduisons par « Rédempteur », « Libérateur ».
A plusieurs reprises dans l’Ancien Testament, Dieu est appelé le « Rédempteur », le « racheteur » de son peuple. Par exemple, on connaît la fameuse profession de foi de Job : « Je sais, moi, que mon Rédempteur (mon libérateur) est vivant. » Bien sûr, quand on applique ce terme de rachat à Dieu, on n’envisage pas une transaction commerciale ; mais on affirme deux choses : premièrement, Dieu est le plus proche parent de son peuple ; deuxièmement Dieu veut l’homme libre.
Quand Saint Paul, dans ses lettres, insiste tellement sur la liberté des enfants de Dieu, il est le lointain fils spirituel d’Isaïe.
——————————
Note
1 – C’est pour la même raison que, dans le Nouveau Testament, Jésus tarde à se faire reconnaître comme le Messie: parce que pendant tout un temps il y aurait trop d’ambiguïtés sur le mot.
Compléments
A – Dieu « Rédempteur », c’est-à-dire « libérateur »
La première expérience qu’Israël a faite de Dieu est celle de la libération d’Egypte ; voilà pourquoi Isaïe dit : « ‘Notre-Rédempteur-depuis-toujours’, tel est ton nom ».
Le premier article du Credo des Juifs n’est donc pas « Je crois au Dieu créateur », mais « je crois au Dieu libérateur ». Le centre de la tradition d’Israël, la mémoire qu’on se transmet de génération en génération, c’est « Dieu nous a libérés et a fait Alliance avec nous ». Voilà le centre de la foi et de la prière de ce peuple ; ou, plus exactement, ce qui fait d’Israël un peuple, c’est cette foi commune.
En hébreu, ce mot « Go’el » (que l’on traduit par « rédempteur ») vient d’une racine qui signifie « racheter, revendiquer, mais surtout protéger ». Voici de quoi il s’agit : s’il arrive qu’un Israélite soit obligé de se vendre comme esclave pour payer ses dettes, son plus proche parent sera son « Go’el », son « Rédempteur » ; il ira trouver le créancier pour obtenir la libération de son parent (Lv 25, 47-49). De la même manière, si un Israélite est obligé de vendre son patrimoine, le plus proche parent, le « Go’el » exercera un droit de préemption. Bien sûr, le Go’el devra rembourser le créancier, mais l’aspect financier n’est que secondaire ; l’aspect majeur est celui de la libération du débiteur. Pour la simple raison que, au nom du Dieu libérateur, et parce que le peuple de Dieu doit être fait d’hommes libres, un fils d’Israël ne peut pas tolérer de laisser ses proches réduits en esclavage ; d’où l’institution du « Go’el », le « Rédempteur » ou le « Libérateur ».
B – Une prière de repentance
Entre ces deux affirmations que Dieu est notre Père (Is 63, 16 et 64, 7), Isaïe développe toute une prière adressée à Dieu précisément parce qu’Il est Père : « Reviens… Ah ! Si tu déchirais les cieux… ». Des expressions comme celle-là (« Reviens ») sont typiques des prières de pénitence : même si on sait bien que Dieu n’a pas besoin de revenir ! Il ne risque pas de s’être éloigné. En réalité, c’est un aveu, l’aveu que le peuple s’est éloigné, qu’il est retombé dans ses fautes favorites, en particulier l’idolâtrie, sous une forme ou sous une autre. « Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi ». Et pourtant, on sait bien que Dieu est le seul Dieu. « Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul oeil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend ».
Mais Dieu seul peut nous convertir, au vrai sens du terme, nous faire revenir à lui. « Ah ! Si tu déchirais les cieux… » Quelques siècles plus tard, au Baptême de Jésus, les cieux se sont déchirés et au Calvaire, c’est le voile du temple (symbole du firmament) qui s’est déchiré. Dieu a entendu la prière d’Isaïe ; il est intervenu en son Fils pour nous faire revenir à lui.

PSAUME – 79 (80)

2 Berger d’Israël, écoute,
resplendis au-dessus des Kéroubim !
3 Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

15 Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-là,
16 celle qu’a plantée ta main puissante.

18 Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
19 Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

PSAUME POUR CELEBRATION PENITENTIELLE
« Jamais plus nous n’irons loin de toi, fais-nous vivre et invoquer ton Nom ». Ce psaume est un véritable cri de détresse : Israël, probablement dans une célébration pénitentielle, lance vers son Dieu une prière de supplication. C’est une prière chantée, très certainement, car elle comprend cinq strophes séparées par des refrains ; les strophes sont construites en alternance : tantôt rappels du passé… tantôt appels au secours pour le présent. Quant aux refrains, ils sont une demande de pardon : « Dieu, fais-nous revenir, que ton visage s’éclaire et nous serons sauvés ». Tout ce psaume, et spécialement son refrain, dit l’impatience de voir s’accomplir enfin définitivement ces promesses de salut de Dieu : « Réveille ta vaillance et viens nous sauver ».
Pour garder l’espérance, on s’appuie sur les souvenirs du passé. Dieu a prouvé maintes fois son amour pour son peuple… donc il le sauvera encore. Les souvenirs du passé : ce sont, bien sûr, les débuts de ce peuple avec la sortie d’Egypte, l’Exode, l’entrée en Terre promise, l’Alliance de Dieu avec les douze tribus, la conquête progressive de la Terre… et surtout l’irrésistible ascension de ce peuple parti de rien (au début ce n’était qu’une poignée d’esclaves échappés).
Et cette aventure extraordinaire, ce petit peuple sait bien que c’est à Dieu qu’il la doit, à sa Présence continuelle : c’est lui, réellement, qui a fait naître et grandir son peuple, qui l’a protégé inlassablement au cours du temps.
Cet amour de Dieu pour son peuple, sa sollicitude qu’on a tant de fois expérimentée, on l’exprime par deux images privilégiées dans la Bible, celle du berger, celle du vigneron. Deux figures qui disent, l’une et l’autre, le soin jaloux dont Dieu entoure son Peuple : comme un vigneron soigne sa vigne ; comme un berger veille sur ses brebis pour n’en perdre aucune. « Berger d’Israël… Toi qui conduis ton troupeau… Visite cette vigne qu’a plantée ta main puissante… Que ta main soutienne ton protégé. »
LA SOLLICITUDE DU BERGER ET CELLE DU VIGNERON
Le berger, nous l’avons longuement évoqué la semaine dernière, à l’occasion de la fête du Christ-Roi : nous avons lu en particulier la superbe prédication du prophète Ezékiel : « Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau… ainsi je veillerai sur mes brebis… La brebis perdue, je la chercherai. Celle qui est faible, je lui rendrai des forces. »
Le vigneron, également, est un bel exemple de sollicitude : car la vigne est réputée pour être une culture exigeante. A tel point que, dans une fameuse chanson de noces, la même attention amoureuse était recommandée au jeune époux envers son épouse. Lorsque, à partir du huitième siècle av. J.-C, les prophètes, à commencer par Osée, commencèrent à considérer l’Alliance entre Dieu et son peuple non plus seulement comme un contrat juridique, mais comme un lien d’amour, alors l’image de la vigne s’imposa d’elle-même : Dieu, comme un vigneron, entoure son peuple de soins constants. La vigne est donc devenue une métaphore privilégiée de l’Alliance : et nous avons entendu récemment la prédication d’Isaïe (c’était à l’occasion du vingt-septième dimanche) : « La vigne du SEIGNEUR de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plan qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda » (Is 5,7). Le raisin, lui aussi, offrait matière à réflexion : bon ou mauvais, il symbolisait le comportement du peuple et de ses chefs. Et les prophètes 
Osée, Isaïe, Jérémie, Ézékiel ont souvent déploré les 
manquements à l’Alliance comme autant
 de mauvais fruits : « Moi pourtant, j’avais fait de toi
 une vigne de raisin vermeil, tout entière d’un cépage de
 qualité. Comment t’es-tu changée pour moi en vigne 
méconnaissable et sauvage ? » disait Jérémie (Jr 2,21).
Puis vint l’Exil à Babylone, et le peuple fut comparé à une vigne à l’abandon : « La vigne que tu as prise à l’Égypte… Pourquoi as-tu percé sa clôture ? Tous les passants y grappillent en chemin ; le sanglier des forêts la ravage et les bêtes des champs la broutent » (c’est l’un des thèmes de notre psaume d’aujourd’hui : Ps 79/80,9-14).
LES « KEROUBIM », C’EST-A-DIRE LES « CHERUBINS »
Dernière remarque : je relève un nom curieux dans ces versets : les « Keroubim » ; c’est un mot hébreu qui a donné notre mot « Chérubins ». C’est là encore un rappel des temps heureux. L’Arche d’Alliance était un coffret précieux en bois d’acacia, plaqué d’or, qui mesurait cent vingt-cinq centimètres de long et soixante-quinze centimètres de large. Il renfermait les Tables de la Loi données par Dieu à Moïse au Sinaï. Ce coffret était surmonté d’une plaque d’or (qu’on appelait le propitiatoire), et de deux statues de chérubins en bois d’olivier plaqué d’or. Les chérubins étaient des animaux : à corps et pattes de lion, tête d’homme, et des ailes immenses.
Leur rôle était de protéger l’Arche de leurs ailes et on les considérait comme le marchepied du trône invisible de Dieu. Tout au long de l’Exode, l’Arche, abritée sous une tente, a accompagné le peuple ; plus tard, le roi Salomon l’a placée dans le temple de Jérusalem. Bien sûr, on n’a jamais pensé enfermer la présence de Dieu dans une tente ou dans un temple, mais l’Arche était le signe visible, le symbole de cette Présence. « Toi qui sièges au-dessus des Keroubim… »
Ce rappel, ici, évoque non seulement la splendeur de ce Temple magnifique ; il évoque surtout la Présence du Dieu fidèle qui n’a jamais abandonné son peuple.
————————–
COMPLEMENTS
1- Ce psaume est relativement court, mais très dense ; vingt versets seulement, qui sont un véritable résumé de l’histoire d’Israël : ses heures de gloire, ses heures de peine.
Les heures de peine, j’en ai parlé plus haut.
Les heures de gloire : ce sont, bien sûr, les débuts de ce peuple avec la sortie d’Egypte, l’Exode, l’entrée en Terre promise, l’Alliance de Dieu avec les douze tribus, la conquête progressive de la Terre… et surtout l’irrésistible ascension de ce peuple parti de rien (au début ce n’était qu’une poignée d’esclaves échappés). Heures difficiles, certes, mais le temps embellit les souvenirs et puis c’était tellement beau par rapport au présent… et surtout, cette aventure extraordinaire, ce petit peuple sait bien que c’est à Dieu qu’il la doit, à sa Présence continuelle : c’est lui, réellement, qui a fait naître et grandir son peuple, qui l’a protégé avec un soin jaloux. « Berger d’Israël… Toi qui conduis ton troupeau… Visite cette vigne qu’a plantée ta main puissante… Que ta main soutienne ton protégé. »
2- La Septante (la traduction grecque du troisième siècle av.J.C.), a ajouté un mot au premier verset pour situer l’ennemi : il s’agirait de l’Assyrie. Cela nous reporterait donc historiquement, bien avant l’Exil à Babylone, entre le neuvième et le septième siècle av. J.C. à un moment où l’Assyrie était une formidable puissance en pleine expansion ; c’est elle qui a écrasé le Royaume du Nord (Samarie), en 721… avant d’être écrasée à son tour par Babylone. Mais les commentaires juifs actuels sont d’accord pour attribuer à ce psaume une date beaucoup plus tardive.
On ne sait pas exactement dans quel contexte historique est né ce psaume : en tout cas, c’est évident, dans une période d’épreuves et de douleur : « SEIGNEUR, Dieu de l’univers, vas-tu longtemps encore opposer ta colère aux prières de ton peuple, le nourrir du pain de ses larmes, l’abreuver de larmes sans mesure ? » Cette épreuve, c’est l’occupation étrangère ; le texte est très clair sur ce point, quand il parle de vigne ravagée par des bêtes féroces, de clôture rompue (il s’agit des frontières). Voici quelques versets que nous n’entendons pas ce dimanche : « Tu fais de nous la cible des voisins, nos ennemis ont vraiment de quoi rire ! … La vigne que tu as prise à l’Egypte… pourquoi as-tu percé sa clôture ? Tous les passants y grappillent en chemin ; le sanglier des champs la ravage et les bêtes des champs la broutent… La voici détruite, incendiée ». C’est peut-être une allusion aux horreurs du siège de Jérusalem par les troupes de Nabuchodonosor, roi de Babylone, en 587.
3- Le verset 3 cite Ephraïm, Benjamin, Manassé : pourquoi eux ?
« Berger d’Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau : resplendis au-dessus des Keroubim, devant Ephraïm, Benjamin, Manassé ». Ephraïm, Benjamin, Manassé, ce sont les noms de trois tribus d’Israël… trois sur les douze… On peut se demander « pourquoi ces trois-là ? » Et pourquoi est-il question de Joseph, et pas d’un autre ancêtre du peuple, Abraham ou Isaac, par exemple ? Le texte n’en dit pas plus.
Un petit peu de généalogie va nous le faire comprendre : Jacob a eu douze fils de quatre femmes différentes. Les quatre mères, ce sont d’abord ses deux épouses, Léa et Rachel, les deux sœurs , filles de Laban, puis leurs deux servantes, Bilha et Zilpa. Vous vous souvenez du piège dans lequel était tombé Jacob le jour de son mariage ; il avait demandé Rachel en mariage, celle qu’il aimait d’amour tendre… et le beau-père avait fait semblant d’accepter ; mais la fiancée est voilée jusqu’à la nuit de noces ; et le beau-père soucieux de caser d’abord Léa, la fille aînée, en avait profité pour marier Léa et non Rachel. Cruelle déception sous la tente au petit matin… et Jacob n’avait pu obtenir Rachel qu’en second ! Heureusement que la polygamie existait encore, en un sens ! Rachel a eu deux fils, Joseph et Benjamin ; et Joseph, fils de Rachel, a eu aussi deux fils, Ephraïm et Manassé. Ces quatre noms, Joseph, Benjamin, Ephraïm et Manassé, ce sont donc les descendants nés de l’amour de Jacob et Rachel. Ils sont les fils de la tendresse.

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens 1, 3-9

Frères,
3 A vous la grâce et la paix,
de la part de Dieu notre Père
et du Seigneur Jésus Christ.
4 Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet,
pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ;
5 en lui vous avez reçu toutes les richesses,
toutes celles de la Parole
et de la connaissance de Dieu.
6 Car le témoignage rendu au Christ
s’est établi fermement parmi vous.
7 Ainsi aucun don de grâce ne vous manque,
à vous qui attendez
de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ.
8 C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout,
et vous serez sans reproche
au jour de notre Seigneur Jésus Christ.
9 Car Dieu est fidèle,
lui qui vous a appelés à vivre en communion
avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

L’AVENT COMME UNE REMISE EN PERSPECTIVE
En cherchant une image qui puisse nous aider à entrer dans ce texte de Paul, il m’est venu celle de la boussole : quoi qu’il arrive, une boussole digne de ce nom, vous indiquera toujours le Nord ; irrésistiblement, elle y revient toujours ; pour Paul, un chrétien est comme une boussole : il est tourné vers l’Avenir… et il faut écrire A-Venir en deux mots.
Si Paul prend la plume pour écrire aux Corinthiens, c’est parce qu’ils avaient un peu perdu le Nord sur certains points justement. Alors il leur rappelle ce qui fait à ses yeux la première caractéristique des Chrétiens, l’attente : « Vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ ». Les chrétiens ne sont pas tournés vers le passé mais vers l’avenir.
Bien sûr, si cette lecture nous est proposée pour le premier dimanche de l’Avent, c’est parce que, précisément, l’Avent est le temps où nous redécouvrons toutes les dimensions de l’Attente chrétienne, où nous nous remettons dans la perspective de l’A-Venir que Dieu nous promet.
A un premier niveau, l’Avent est d’abord le Temps de préparation à Noël ; nous serons invités à commémorer un événement historique : la venue du Christ dans l’histoire des hommes. L’Avent est le temps de la préparation de cet anniversaire. Et donc, chaque année, à pareille époque, nous relisons dans la Bible les annonces des prophètes, les promesses de Dieu : promesses de salut, c’est-à-dire de bonheur. Le même thème revient sans cesse sous des formes différentes : « Réjouissez-vous… Le Seigneur vient vous sauver »… Parfois, les promesses se précisent : c’est Isaïe qui dit « La Vierge enfantera », ou Jérémie (23, 5) « Je ferai naître chez David un germe de justice »…
Mais l’histoire du salut ne s’arrête pas à la crèche de Bethléem. Cette attente, nous la vivons encore aujourd’hui pour notre propre compte. Nous venons de célébrer la Fête du Christ-Roi, et nous avons eu raison : oui, le Christ est Roi… DEJA par sa mort et sa Résurrection, car DEJA la vie a vaincu la mort, DEJA l’amour a vaincu l’indifférence et la haine. Mais son Royaume n’est pas encore pleinement réalisé : il suffit de lire les journaux, d’écouter la radio ou de regarder la télévision, ou plus simplement de regarder en nous et autour de nous, pour en être convaincus !
Le Christ sera pleinement roi lorsque, en chacun de ses frères, l’amour sera roi. C’est cela que nous attendons en même temps que le retour du Christ. Nous attendons la manifestation définitive de sa victoire à la tête de l’humanité : une humanité tout entière enfin libérée de l’esclavage du péché et de la mort. Nous sommes le peuple porteur de cette espérance. Même quand le mal, la haine, la violence, le racisme semblent mener l’histoire du monde, nous croyons, nous sommes sûrs que le Mal n’aura pas le dernier mot. Selon un mot du Père Joseph Templier « La défaite du Mal est programmée et elle est définitive ». Si bien qu’il faut savoir lire les textes de ces dimanches de l’Avent à trois niveaux :
premier niveau : l’attente du Messie dans le peuple juif, depuis David, jusqu’à la naissance de Jésus à Bethléem.
deuxième niveau : le salut déjà accompli en Jésus-Christ : celui que Jésus inaugure par sa mort et sa résurrection ; l’humanité est enfin capable dans l’un des siens (Jésus) d’être pleinement accordée à l’Amour et à la volonté du Père ; c’est-à-dire de vivre à plein et exclusivement les valeurs de l’amour, du partage, de la solidarité, de la douceur, du pardon.
troisième niveau : notre attente du Jour de Dieu, du déploiement définitif et universel de la victoire de Christ, du royaume de Dieu. Ce Jour-là, c’est l’humanité tout entière qui vivra ces valeurs qu’incarnait Jésus-Christ. Et nous savons que ce n’est pas seulement un beau rêve, puisque Jésus nous a montré que cela était possible.
Par exemple, quand Paul dit à ses frères de Corinthe « A vous la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ », ce n’est pas une simple formule de politesse ni même un souhait affectueux ; il parle comme toujours dans la perspective du projet de Dieu. La « grâce et la paix », c’est une manière de dire le projet de Dieu : la grâce, c’est l’attribut même de Dieu, on pourrait traduire « amour », « don gratuit », présence aimante de Dieu. Etre dans la grâce, c’est être en communion avec Dieu ; la paix en est la conséquence à notre échelle. Or le projet de Dieu, c’est précisément cela : faire entrer définitivement l’humanité tout entière dans la communion d’amour de la Trinité.
Et Saint Paul, ici, se situe aux trois niveaux dont je parlais tout-à-l’heure : on les lit très clairement dans ce passage :
LE CHEMIN DE LA GRACE
premier niveau : ce projet de Dieu, grâce et paix, est prévu de toute éternité ; et tout au long de l’histoire biblique, le peuple élu en a pris de mieux en mieux conscience.
deuxième niveau : la grâce est déjà donnée, ce projet de Dieu est déjà inauguré en Jésus-Christ ; Saint Paul dit aux Corinthiens « Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée (c’est au passé) dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la Parole et toutes celles de la connaissance de Dieu. »
troisième niveau : « A vous la grâce et la paix… à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout… » En d’autres termes, il vous aidera à ne pas perdre le Nord, ou à le retrouver si vous l’aviez momentanément perdu. Et pour alimenter le courage de ses Corinthiens (et le nôtre), Paul ajoute : « Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur ».
L’Avent, c’est donc un temps très dynamique ! C’est le moment par excellence où nous nous rappelons sans cesse la fidélité de Dieu à son projet pour y puiser la force de le faire avancer chacun à notre mesure.
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Complément
Au verset 7, le mot qui a été traduit « Vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ » est dans le texte grec « attendant la révélation (apocalupsis) de notre Seigneur Jésus-Christ ».

EVANGILE  – selon saint Marc 13, 33 – 37

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
33 « Prenez garde, restez éveillés :
car vous ne savez pas
quand ce sera le moment.
34 C’est comme un homme parti en voyage :
en quittant sa maison,
il a donné tout pouvoir à ses serviteurs,
fixé à chacun son travail,
et demandé au portier de veiller.
35 Veillez donc,
car vous ne savez pas
quand vient le maître de la maison,
le soir ou à minuit,
au chant du coq ou le matin.
36 S’il arrive à l’improviste,
il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis.
37 Ce que je vous dis là,
je le dis à tous :
Veillez ! »

PRENEZ GARDE, VEILLEZ
Dans le passage qui précède tout juste celui-ci, Jésus vient de parler à ses disciples de ce qu’il appelle « la venue du Fils de l’homme » et il a ajouté « Ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père. » (Mc 13, 32).
Et il en déduit pour ses disciples ce que nous venons d’entendre : si lui, le Fils, comme il se nomme lui-même, ne connaît pas l’heure de sa venue, nous la connaissons encore moins ; et donc, il ajoute : « Prenez garde, veillez (au sens de « restez éveillés »), car vous ne savez pas quand ce sera le moment ». On a bien l’impression que cela veut dire « vous pourriez vous laisser surprendre ».
La suite du texte va tout à fait dans ce sens : « Vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin » : le « chant du coq », c’est très probablement une allusion au reniement de Pierre (on sait que Marc était très proche de Pierre) ; cette phrase est une mise en garde : si vous n’êtes pas attentifs au jour le jour, il peut vous arriver de me renier sans y prendre garde.
Quelques heures avant cette défaillance de Pierre, Jésus, à Gethsémani, avait dit aux trois apôtres qui l’accompagnaient : « Veillez et priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation » (Mc 14, 38). Et il avait ajouté : « L’esprit est plein d’ardeur, mais la chair est faible »… Manière de dire à quel point nous sommes perpétuellement écartelés entre les valeurs du Royaume et le retour à l’égoïsme, l’indifférence, la lâcheté. C’est pour cela qu’il faut prier sans cesse, pour ne pas lâcher la main de Dieu.
Voilà qui éclaire notre texte d’aujourd’hui : « veiller » veut dire « prier » ; non pas prier le Père de réaliser son Royaume lui-même, tout seul, sans nous. Ce n’est pas son projet. Mais prier pour être remplis de son Esprit qui nous fera entrer dans le projet du Père. Alors nous pourrons regarder le monde, qui est la matière première du Royaume, avec les yeux de Dieu si j’ose dire. Et alors, nous deviendrons capables d’agir dans le sens du Royaume.
Vous connaissez la leçon de Luc sur la prière : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira. Quel père parmi vous, si son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou encore s’il demande un oeuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit –Saint à ceux qui le lui demandent. »
Oui, le Jour et l’heure sont le secret de Dieu… « Nul ne les connaît sinon le Père », comme dit Jésus ; mais ce n’est pas une raison pour s’inquiéter, l’Esprit est avec nous. Encore faut-il le prier, c’est-à-dire le désirer ; il ne nous envahira pas contre notre gré.
Du coup, cela éclaire en quoi consiste la tentation : « Veillez et priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation », dit Jésus ; et dans le texte d’aujourd’hui, il s’est comparé à un maître de maison qui part en voyage : « Il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche, et il a donné au portier l’ordre de veiller. » La tentation, en quelque sorte, c’est de dormir, c’est-à-dire de négliger la maison ; or on est tout à la fin de l’évangile de Marc, à quelques jours de la fête de la Pâque, c’est-à-dire juste avant la Passion ; tout comme la parabole du jugement dernier chez Matthieu, que nous lisions pour la fête du Christ-Roi ; il me semble que la leçon est la même : avec Matthieu, nous avions compris que « veiller » veut dire « veiller sur » nos frères, afin que grandisse le Royaume dans lequel tout homme sera roi. Marc, lui, a pris une autre image : il dit « votre mission, c’est de veiller sur la maison » !

GARDIENS DE LA MAISON DE DIEU
Nous voilà promus gardiens de la maison de Dieu ! Nous sommes ces serviteurs, ce portier. Voilà la Bonne Nouvelle extraordinaire qui nous sera répétée tout au long de l’Avent : nos vies, si modestes soient-elles, peuvent contribuer à la gestation de l’humanité nouvelle ; c’est ce qui fait notre grandeur. Il a « fixé à chacun son travail » : cela veut dire que chacun d’entre nous a un rôle à jouer, son rôle. Et un rôle efficace puisqu’en partant « il a donné tout pouvoir à ses serviteurs » !
C’est peut-être bien l’une des raisons pour lesquelles personne, pas même le Fils (tant qu’il était parmi nous) ne connaît l’heure de l’avènement définitif du Royaume : c’est que nous avons notre part dans sa construction.
Et il me semble que c’est le message le plus urgent que nous devrions transmettre à nos jeunes ; cela suppose, évidemment, que nous n’attendions pas l’avènement du Royaume de Dieu comme on attend le train, mais que notre attente soit active !
Mais notre problème, justement, c’est que, bien souvent, nous restons passifs, ou pire, nous oublions que nous attendons quelque chose, ou plutôt Quelqu’un ! Et alors, nous occupons le temps à autre chose ; mais occuper le temps à autre chose, quand il s’agit du Royaume de Dieu, évidemment, c’est grave. Et c’est pour cela que Jésus met ses apôtres en garde. Et Saint Pierre, qui a certainement avoué son reniement à Marc, ne le sait que trop.
Voilà donc notre raison de vivre : et quel programme ! Portiers de la maison de Dieu : il nous revient d’y faire entrer tous les hommes. Sans oublier la leçon de la parabole des talents : le maître de maison nous fait confiance, il nous confie ses trésors. La seule réponse digne de l’honneur qu’il nous fait consiste à lui faire confiance en retour et à nous retrousser les manches ! Ce n’est pas le moment de nous occuper à autre chose !