ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DE LA TRINITE, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DU DEUTERONOME, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 32, TRINITE

Dimanche 30 mai 2021 : Fête de la Trinité

Dimanche 30 mai 2021 : Fête de la Trinité

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Deutéronome 4,32-34.39-40

Moïse disait au peuple :
32 « Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé,
depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre :
d’un bout du monde à l’autre,
est-il arrivé quelque chose d’aussi grand,
a-t-on jamais connu rien de pareil ?
33 Est-il un peuple qui ait entendu comme toi
la voix de Dieu parlant du milieu du feu,
et qui soit resté en vie ?
34 Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation,
de venir la prendre au milieu d’une autre,
à travers des épreuves, des signes, des prodiges et des combats,
à main forte et à bras étendu,
et par des exploits terrifiants
comme tu as vu le SEIGNEUR ton Dieu,
le faire pour toi en Egypte  ?
39 Sache donc aujourd’hui, et médite cela en ton cœur  :
c’est le SEIGNEUR qui est Dieu,
là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ;
il n’y en a pas d’autre.
40 Tu garderas les décrets
et les commandements du SEIGNEUR
que je te donne aujourd’hui,
afin d’avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie
sur la terre que te donne le SEIGNEUR ton Dieu, tous les jours. »

UNE DECOUVERTE PROGRESSIVE
Nous lisons ce texte pour la fête de la Trinité, mais s’il est bien question de Dieu, du SEIGNEUR et de tout ce qu’il a fait pour son peuple, nous n’avons pas entendu le mot « Trinité » ; tout simplement parce que, lorsque le livre du Deutéronome a été écrit, la révélation n’en était pas encore là, si j’ose dire. La découverte du mystère de la Trinité sera la dernière étape de la révélation de Dieu à son peuple. A l’époque du Livre du Deutéronome et pendant tout l’Ancien Testament, il s’agissait d’abord de libérer le peuple du polythéisme. Parce que, tout au début de l’histoire d’Israël, quand Dieu a choisi le peuple élu pour se révéler aux hommes, les peuples du Moyen Orient étaient polythéistes ; dans ce contexte-là, il était impossible pour l’homme d’entendre le double message : Dieu est UN et il est en Trois Personnes. La première étape de la pédagogie de Dieu a donc été de se révéler d’abord comme le Dieu Unique (et c’est l’objet de l’Ancien Testament) ; la deuxième étape sera l’objet du Nouveau Testament : ce Dieu UN n’est pas solitaire, il est une communion d’amour entre trois Personnes.
Revenons à ce texte du Livre du Deutéronome. Nous avons là, en quelques lignes, tout le catéchisme du peuple d’Israël ; nous sommes donc dans la première étape de la pédagogie de Dieu ; l’auteur inspiré insiste : « Sache donc aujourd’hui, et médite cela en ton coeur : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. » Sous-entendu, il n’y a pas les dieux du ciel et ceux de la mer, et ceux des armées et ceux de la fécondité… Dieu seul est Dieu.
Curieusement, dans ce catéchisme, il n’y a pas de définition de Dieu, ni de description de Dieu ; en revanche, il y a la longue énumération émerveillée des œuvres  de Dieu pour l’humanité, puis pour son peuple élu. Dieu a créé l’humanité (« Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre… »), Dieu a parlé à son peuple (« Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu du feu …? » Il s’agit du Sinaï), Dieu a choisi ce peuple et l’a libéré (« Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre …? »), Dieu lui a donné les commandements comme recette du bonheur pour tous (« Tu garderas les décrets et les commandements du SEIGNEUR que je te donne aujourd’hui, afin d’avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie… »), enfin Dieu a donné à son peuple sa terre.
UN DIEU INATTENDU
J’ai parlé d’émerveillement : « Interroge les temps anciens… Est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil ? » Il y a là la reconnaissance du peuple élu, conscient d’avoir été choisi sans aucun mérite de sa part.
Il y a aussi et surtout la surprise, l’étonnement, devant cette révélation d’un Dieu tellement inattendu, tellement différent de tout ce qu’on aurait pu imaginer ! Un Dieu créateur, c’est facile à imaginer, mais un Dieu qui se révèle, un Dieu qui choisit une nation, qui vient la « prendre », la distinguer, qui s’intéresse à elle, qui intervient pour elle à de multiples reprises, qui lui donne une terre, qui lui dévoile les secrets du bonheur et de la vie…
On imaginait spontanément un Dieu de puissance, celui qu’on appelait « Elohim » ; mais on a découvert tellement plus merveilleux : ou plutôt, on n’a rien découvert, c’est Dieu qui s’est révélé… Dieu seul peut parler valablement de Dieu. Il nous fallait bien la Révélation ! Et Dieu s’est révélé non comme l’Elohim, le Dieu de la puissance mais comme le SEIGNEUR, le Dieu de la Présence. Le fameux nom de Dieu, révélé à Moïse, ce nom en quatre lettres « YHVH » qu’on ne prononce jamais, dit justement la Présence permanente de Dieu auprès de son peuple, hier, aujourd’hui et demain.
Cette présence permanente de Dieu auprès de son peuple, il restera à découvrir qu’elle n’est pas réservée à Israël, que Dieu est le Dieu de tous les hommes ; là encore, il faut déchiffrer la pédagogie de Dieu ; dans un contexte historique où chaque peuple, pour se faire sa place au soleil, croit avoir son ou ses dieux qui combattent avec lui, aucun peuple au monde, et pas non plus le peuple hébreu, n’aurait pu envisager un dieu qui aurait été pour lui sans prendre parti contre tous les autres.
Puis, peu à peu, le peuple élu découvrira qu’il a été élu, non au détriment des autres, mais au service de tous les autres. Comme le dit André Chouraqui : « Le peuple de l’Alliance est destiné à devenir le futur instrument de l’Alliance des peuples ».
Le Livre du Deutéronome que nous lisons aujourd’hui est un livre déjà tardif de la Bible et il amorce bien cette étape de la Révélation : à la fois Israël est le peuple élu (« Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu ? ») et en même temps Dieu est le Dieu de tous les peuples, puisqu’il est le seul Dieu.
« Sache donc aujourd’hui, et médite cela dans ton coeur : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. »

PSAUME – 32  (33), 4-5.6.9.18-19.20-22

4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

6 Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa parole,
l’univers, par le souffle de sa bouche.
9 Il parla, et ce qu’il dit exista ;
il commanda et ce qu’il dit survint.

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
Les garder en vie aux jours de famine.

20 Nous attendons notre vie du SEIGNEUR :
il est pour nous un appui, un bouclier.
22 Que ton amour, SEIGNEUR, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

LA TERRE EST REMPLIE DE SON AMOUR
Pas un mot du mystère de la Trinité dans ce psaume, au moins apparemment. Evidemment, puisque ce Mystère du Dieu Unique en Trois Personnes n’a été découvert par les croyants qu’après la Pentecôte. Mais en revanche des mots très beaux dans ces quelques versets sur l’énorme découverte que les hommes de l’Ancien Testament avaient déjà faite.
Vous avez entendu par exemple « La terre est remplie de son amour » : c’est déjà une superbe profession de foi ! Il a fallu tout un long chemin de Révélation pour que l’humanité découvre cette réalité fondamentale que Dieu est Amour et que la terre (entendez la Création) est remplie de son amour. Et c’est bien la caractéristique des croyants, il me semble : ils traversent l’existence et ses réalités de joie ou même d’épreuves en affirmant, quoi qu’il arrive, que la terre est remplie de l’amour de Dieu. Ce qui ne veut pas dire que l’amour règne partout sur la terre ! Ni l’amour universel, ni le bonheur ne sont encore au rendez-vous. Pour l’instant, ce qui est sûr, c’est que Dieu regarde le cosmos et l’humanité avec amour. Pour le reste, ce n’est pas encore accompli, mais c’est la vocation de la Création tout entière d’être le lieu de l’amour, du droit et de la justice.
L’amour de Dieu pour l’humanité est donc vieux comme le monde, pourrait-on dire : c’est le sens du rappel de la Création que nous entendons ici : « Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa parole, l’univers, par le souffle de sa bouche. Il parla, et ce qu’il dit exista ; il commanda et ce qu’il dit survint. »
Mais Dieu ne s’est pas contenté de créer le cosmos et l’humanité un beau jour pour les abandonner à leur sort ensuite ; depuis l’aube du monde, il veille sur nous à chaque instant : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ».
Cette certitude de la foi est assise sur une expérience : celle de la vigilance de Dieu au long des siècles. Depuis Abraham, Isaac et Jacob, depuis Moïse et le buisson ardent et la sortie d’Egypte, et l’entrée en terre promise… et je pourrais reprendre les uns après les autres les événements de l’histoire du peuple élu, à chaque étape on a su, expérimenté que Dieu veille et que la terre est remplie de son amour.
DIEU VEILLE SUR CEUX QUI LE CRAIGNENT
Je reviens sur ce verset étonnant : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Je ferai deux remarques. Premièrement, nous avons là une définition du mot « crainte » : Traduisez : ceux qui craignent le Seigneur, ce sont justement ceux qui mettent leur espoir en son amour, qui lui font confiance en toutes circonstances. Deuxièmement, on peut être surpris de la formulation : « Dieu veille sur ceux qui le craignent » ; on a envie de demander : « et les autres ? Ceux qui ne sont pas croyants ? Est-ce que Dieu ne veille pas sur eux ? » Bien sûr, Dieu veille sur tous ses enfants, mais seuls ceux qui le connaissent le savent et peuvent le dire pour l’instant !
Autre caractéristique de ce psaume, l’importance attachée à la Loi ! L’amour du peuple d’Israël pour la Loi nous étonne parfois ; mais pour les croyants, cela va de soi car ils y voient l’expression de la vigilance de Dieu pour ses enfants : sa Loi nous accompagne, tout comme un code de la route protège des accidents et des faux pas ; elle est donc considérée comme un cadeau d’amour de Dieu. Et ce n’est pas un hasard si ce psaume comporte exactement vingt-deux versets, (qui correspondent aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu), en hommage à la Parole de Dieu qui est le tout de notre vie, de A à Z.
Et désormais pour les croyants, la seule attitude valable, la seule manière de respecter Dieu c’est d’obéir aux commandements, parce qu’on sait qu’ils ne sont guidés que par l’amour. C’est exactement le sens de la profession de foi juive (Dt 6,4) : « Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur , de tout ton être, de toute ta force. » Traduisez « Tu l’aimeras, tu lui feras confiance et (parce que c’est inséparable) tu observeras ses commandements, sa parole » ; c’est le deuxième sens du mot « parole » ; le verset « Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR » est un hommage à la Parole créatrice, mais aussi à la Loi donnée par Dieu.
Car il ne faut pas oublier que la création dont on s’émerveille le plus en Israël, ce n’est pas celle de la terre, c’est celle du peuple. A chaque époque de son histoire, la parole de Dieu l’appelle à la liberté, et lui donne la force de conquérir cette liberté ; liberté par rapport à toute idolâtrie, liberté par rapport à tout esclavage.
A première vue, dans ces versets, comme je le disais en commençant, nous ne trouvons pas trace de la Trinité. Il a fallu attendre la venue du Christ pour comprendre que la Parole de Dieu dont ce psaume a tant parlé est une Personne : « Au commencement était le Verbe… C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui », médite Saint Jean dans son prologue (Jn 3) ; alors nous pouvons donner tout leur sens aux affirmations du psaume 32/33 : « Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait… Le SEIGNEUR a fait les cieux par sa Parole, l’univers, par le souffle de sa bouche… Il parla et ce qu’il dit exista ; il commanda et ce qu’il dit survint. »

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul aux Romains 8,14-17

Frères,
14 tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu,
ceux-là sont fils de Dieu.
15 Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves
et vous ramène à la peur ;
mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ;
et c’est en lui que nous crions « Abba ! »
c’est-à-dire : Père !
16 C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit
que nous sommes enfants de Dieu.
17 Puisque nous sommes ses enfants,
nous sommes aussi ses héritiers ;
héritiers de Dieu,
héritiers avec le Christ,
si du moins nous souffrons avec lui
pour être avec lui dans la gloire.

ESCLAVES DE DIEU ? OU FILS DE DIEU ?
A l’époque de Paul, l’esclavage faisait partie de la réalité quotidienne et c’est cette réalité qui lui a inspiré la méditation que nous lisons ici. Lorsqu’un maître de maison a auprès de lui en même temps des fils et des esclaves, les uns et les autres n’ont évidemment pas avec lui le même type de relations. L’esclave a peur de son maître, il se sait à sa merci ; le fils, lui, vit dans la confiance, la sécurité. Quand il dit « Père » (« Abba »), il sait d’avance qu’il sera entendu, compris, aimé. Tous les deux (l’esclave et le fils) obéissent ; car le propre du maître de maison, du père, c’est de dire la loi ; un père qui ne donne pas de loi n’est pas un père, on le sait bien, et il ne fait grandir personne ; mais la grande différence entre l’esclave et le fils devant la loi du père, c’est que l’esclave obéit par peur du châtiment, tandis que le fils obéit par confiance dans la sagacité de son père.
Si, dans la lettre aux Romains, Paul s’intéresse tant à ce sujet, c’est qu’il y voit une image de notre relation à Dieu. Dieu est notre Père, il l’est depuis toujours, et donc, dès le début de la création, il veut nouer avec l’humanité un rapport de père à fils ; mais voilà, l’homme a bien du mal à se comporter en fils. Ne croyant pas que Dieu est Père, l’homme se comporte non pas en fils mais en esclave : il a peur de son maître et il lui prête toute sorte de mauvaises intentions : il imagine un maître jaloux, exigeant, vindicatif et injuste. Il est clair que dans tout le début de la lettre aux Romains, Paul a toujours devant les yeux le portrait d’Adam : Adam, c’est une manière d’être homme qui consiste justement à soupçonner Dieu ; Adam se méfie du commandement donné par Dieu, parce qu’il s’imagine que ce commandement est mal intentionné !… Et donc, Adam désobéit à la loi de Dieu, puis il se cache quand Dieu l’appelle, pensant que Dieu va certainement se venger de cette désobéissance…
De la même manière, plus tard, quand Dieu dira à Caïn de dominer sa violence, au lieu de se laisser dominer par elle (Gn 4,7), Caïn n’écoutera pas et tuera Abel… Et voilà, l’engrenage de la violence et du malheur est installé. Si Adam avait fait confiance, il aurait simplement obéi au commandement ; il n’aurait pas eu peur de Dieu qui le cherchait ; si Caïn avait fait confiance au conseil qui lui était donné, il se serait dominé. La racine de la désobéissance, au fond, c’est le manque de confiance.
Si l’on peut dire « Pour Paul, Adam, c’est une manière d’être homme », c’est parce que Paul sait bien que Adam n’est pas un individu particulier qui serait le premier spécimen de l’humanité ; les rabbins juifs ont même l’habitude de dire « chacun est Adam pour soi ». Manière de dire que chacun de nous est esclave de la fausse idée qu’il se fait de Dieu. Et cet esclavage-là est le pire de tous ; on l’appelle « originel » précisément parce qu’il est à la racine de nos comportements et qu’il engendre le malheur de l’humanité ; d’ailleurs, quand on parle de ce texte du livre de la Genèse, on l’appelle le « récit de la chute d’Adam » ; le mot « chute » dit bien qu’il s’agit d’un engrenage épouvantable ; comme on dit « mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose », on pourrait dire « soupçonnez, soupçonnez, il en restera toujours quelque chose ». Parce que, une fois le soupçon installé, il défigure tout ; c’est vraiment à la base que tout est faussé.
On pourrait reprendre les commandements l’un après l’autre ; le premier manquement était peut-être sans gravité, et on le croyait sans lendemain, on l’imaginait comme une exception ; mais qui a volé volera, qui a trompé trompera, qui a menti mentira. Saint Paul décrit cet engrenage dans les premiers chapitres de cette lettre aux Romains, et il brosse un tableau tellement triste qu’on a envie de dire « pauvre humanité ».
Les nouvelles du monde, que nous entendons certains jours, ne sont pas plus réjouissantes ! Mais Paul ne reste pas sur ce triste bilan ! Car il sait, lui, que la face du monde est changée par la venue, la vie, la mort et la Résurrection du Christ.
QUE TA VOLONTE SOIT FAITE PARCE QU’ELLE EST BONNE
A l’opposé du chemin d’Adam, l’autre chemin, l’autre voie, c’est celle du Christ : lui, dont Jean dit qu’il est celui qui est en permanence « tourné vers le Père » dans l’attitude du dialogue sans ombre. C’est le sens de ce verset du prologue de saint Jean « Il (le Verbe) était auprès de Dieu » Jn 1,2). Même en plein cœur  de l’épreuve, de l’angoisse devant la torture et la mort violente, « Il disait : « Abba, Père, tout est possible pour toi. Eloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » (Mc 14,36). Parce que sa confiance en son Père était plus forte que toute autre voix.
Déjà, le récit des tentations dans les évangiles nous le montrait résistant aux propositions les plus alléchantes de celui qu’on appelle le diviseur (c’est le sens du mot grec « diabolos » qui se traduit « diable »), celui qui voulait le séparer de son Père.
Le secret de Jésus, l’évangile le précise bien, c’est qu’il est rempli de l’Esprit de Dieu, habité, conduit par cet Esprit. Quand Paul dit « si, du moins, nous souffrons avec lui », c’est de cela qu’il parle : il n’y a pas de souffrance exigée par Dieu, mais il y a une attitude à adopter : dans nos épreuves, être avec le Christ, nous comporter comme lui, nous laisser conduire, comme lui, par l’Esprit.
Toute l’histoire de l’humanité est celle d’un long apprentissage pour passer de l’attitude de l’esclave (celle d’Adam) à l’attitude de fils, celle de Jésus-Christ.
Quand les rabbins juifs disent « chacun est Adam pour soi », ils ne veulent pas dire que nos vies se déroulent toutes et tout le temps sous le signe d’Adam. Nous avons nos heures selon Adam et nos heures selon le Christ. Les heures « selon le Christ », ce sont celles où nous nous laissons mener par l’Esprit qui nous habite depuis notre Baptême ; quand Paul dit « nous souffrons avec Jésus », il pense à tous ces moments de tentation qui sont autant d’épreuves à surmonter.
Allons-nous faire confiance au sein même de l’épreuve, garder le cap de notre vocation ou de nos engagements, obéir au commandement parce qu’il ne peut qu’être bon pour nous et pour les autres…?
Si nous reprenons le même chemin que Jésus, si, résolument, nous refusons le soupçon d’Adam, si nous acceptons de faire confiance à Dieu au jour le jour, nous nous conduisons comme Jésus en fils de Dieu et nous vivons de la vie de Dieu ; c’est ce que Paul appelle « être avec lui dans la gloire ».

EVANGILE – selon Saint Matthieu 28, 16 – 20

En ce temps-là
16 les onze disciples s’en allèrent en Galilée,
à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent,
mais certains eurent des doutes.
18 Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles :
« Tout pouvoir m’a été donné
au ciel et sur la terre.
19 Allez !
De toutes les nations faites des disciples :
baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
20 apprenez-leur
à observer tout ce que je vous ai commandé.
Et moi, je suis avec vous
tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

DE TOUTES LES NATIONS FAITES DES DISCIPLES
Aussitôt après la Résurrection, voici le très bref discours d’adieu de Jésus. Cela se passe en Galilée qu’on appelait couramment le « carrefour des païens », la « Galilée des nations » ; car désormais la mission des Apôtres concerne « toutes les nations ». L’Evangile de Matthieu semble tourner court : mais, en fait, l’aventure commence ; tout se passe comme dans un film où le mot « FIN » s’inscrit sur une route qui ouvre vers l’infini. Car c’est bien vers l’infini que Jésus les envoie : l’immensité du monde et l’infini des siècles ; « Allez… De toutes les nations faites des disciples… Jusqu’à la fin du monde. »
Curieusement, ils n’ont l’air qu’à moitié préparés à cette mission !
Si Jésus était un chef d’entreprise, il ne pourrait pas prendre le risque de confier la suite de son affaire à des collaborateurs comme ceux-là : des collaborateurs qui semblent bien ne pas avoir assimilé toute la formation qu’il leur a assurée pendant trois ans. Ils font erreur sur l’objectif, sur les délais, sur la nature de l’entreprise.
Ils vont même jusqu’à douter de la réalité qu’ils sont en train de vivre ; puisque Matthieu dit clairement « Certains eurent des doutes ». La mission qui leur est confiée et qui est pleine de risques est de promouvoir un message qui les surprend encore. Folie, diront les gens sages, Sagesse de Dieu répondrait Saint Paul. C’est que l’entreprise dont il s’agit n’est pas banale : elle dépasse tout ce que l’esprit humain peut imaginer ou concevoir. Il s’agit de la communication entre Dieu et les hommes. Celui qui est venu en allumer l’étincelle confie à ses disciples le soin d’en répandre le feu. « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. »
« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » : nous n’avons pas souvent l’occasion de nous arrêter sur cette formule extraordinaire de notre foi. Première formulation du mystère de la Trinité : l’expression « Au nom de », très habituelle dans la Bible, signifie qu’il s’agit bien d’un seul Dieu ; en même temps les trois Personnes sont nommées et bien distinctes : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Si l’on se souvient que le NOM, dans la Bible, c’est la personne, et que baptiser veut dire étymologiquement « plonger », cela veut dire que le Baptême nous plonge littéralement dans la Trinité. On comprend l’ordre express de Jésus à ses disciples « Allez !», il y a urgence. Comment ne pas être pressés de voir toute l’humanité profiter de cette proposition ?
PLONGES DANS LA TRINITE
En même temps, il faut bien dire que cette formule, si habituelle pour nous aujourd’hui, était pour la génération du Christ une véritable révolution !
A preuve, quand les apôtres, Pierre et Jean, ont guéri le boiteux de la Belle Porte (Ac 3 et 4), les autorités leur ont aussitôt demandé « Par quelle puissance, par le nom de qui avez-vous fait cette guérison ? » (Ac 4,7) : parce qu’il n’était pas permis d’invoquer un autre nom que celui de Dieu.
Jésus parle bien de Dieu, mais sa phrase cite trois personnes, or Dieu était unique, les prophètes l’avaient assez dit. L’incompréhension des Juifs pour les fidèles du Christ est inscrite ici, la persécution était inévitable. Jésus le sait, qui les a prévenus le dernier soir : « On vous exclura des assemblées. Bien plus, l’heure vient où ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu, (c’est-à-dire croiront défendre l’honneur de Dieu)… Et Jésus ajoutait : « Ils feront cela parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi. » (Jn 16,2-3).
La mission confiée aux apôtres s’apparente bien à une folie ; mais ils ne sont pas seuls, et cela, il ne faut jamais l’oublier : dans la mesure où notre engagement n’est pas le nôtre, mais le sien, nous n’avons pas de raison de nous inquiéter des résultats : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! »… En d’autres termes, c’est nous qui allons, mais c’est lui qui a tout pouvoir…
Voici ce que l’on raconte de Jean XXIII : il paraît que peu de jours après son élection il reçoit la visite d’un ami qui lui dit « Très Saint Père, comme la charge doit être lourde ! » Jean XXIII répond « C’est vrai, le soir, quand je me couche, je pense « Angelo, tu es le Pape » et j’ai bien du mal à m’endormir ; mais, au bout de quelques minutes je me dis « Angelo, que tu es bête, le responsable de l’Eglise, ce n’est pas toi, c’est le Saint-Esprit… Alors je me tourne de l’autre côté et je m’endors…! » Nous aussi, semble-t-il, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles : l’évangélisation doit être notre travail, mais pas notre angoisse ! Jésus a bien précisé « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. »
A elle toute seule, cette petite phrase est un résumé extraordinaire de la vie du Christ : ceci se passe sur une montagne, a dit Matthieu ; laquelle on ne sait pas, mais elle évoque, bien sûr, celle de la tentation ; sur la montagne de la tentation, Jésus a refusé de recevoir d’un autre que son Père le pouvoir sur la Création : « Le diable l’emmène sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : Tout cela je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. Alors Jésus, lui dit : Arrière Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. » (Mt 4,8). Ce pouvoir que Jésus n’a pas revendiqué, n’a pas acheté, lui est donné par son Père.
Et, désormais, ce pouvoir est entre nos mains ! A nous d’y croire… « Allez ! Et moi, ajoute Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Le Dieu de la Présence révélé à Moïse au buisson ardent, l’Emmanuel (ce qui signifie « Dieu avec nous ») promis par Isaïe ne font qu’un dans l’Esprit d’amour qui les unit. A nous désormais de révéler au monde cette présence aimante du Dieu-Trinité.
——————-
Compléments
Qui donc est Dieu ? C’est la question que l’humanité se pose depuis le premier jour. Il y a deux manières d’y répondre : trouver la réponse nous-mêmes, tout seuls comme des grands… Mais cela suppose que le mystère de Dieu soit à notre portée. Ou bien laisser Dieu nous souffler lui-même la réponse… Et je dis bien « souffler » : depuis des milliers d’années, le souffle de Dieu nous révèle peu à peu qui Il est.
La Trinité : l’aboutissement de la trajectoire
Il a fallu toute la durée de l’Ancien Testament pour se libérer du polythéisme et croire en un Dieu unique ; ce fut, comme on sait, une œuvre  de longue haleine des prophètes. Encore ne parvint-on pas d’une seule traite au monothéisme pur. Une étape intermédiaire fut celle de l’hénothéisme : on professait un seul Dieu d’Israël, mais on concevait que les autres peuples aient leurs dieux. C’est pendant l’Exil à Babylone, semble-t-il, que l’on découvrit que Dieu est le Dieu unique de tout l’univers. La profession de foi « Shema Israël, Ecoute Israël, notre Dieu est le SEIGNEUR UN » prenait alors toute sa valeur. Mais cette unicité de Dieu aurait alors paru totalement incompatible avec la reconnaissance de l’Esprit comme une personne ; il a fallu pour cela la Pentecôte et l’expérience des premières communautés chrétiennes. Quant au Fils de Dieu, ce titre habituellement donné à chaque roi le jour de son sacre, ne signifiait nullement un lien d’engendrement. C’est Jésus lui-même qui l’a révélé, mais ses paroles n’ont été comprises, elles aussi, qu’à la lumière de la Pentecôte.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT MARC, LIVRE DU DEUTERONOME, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 94

Dimanche 31 janvier 2021 : 4ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 31 janvier 2021 :

4ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 PREMIERE LECTURE – livre du Deutéronome 18,15-20

Moïse disait au peuple :
15 « Au milieu de vous, parmi vos frères,
le SEIGNEUR votre Dieu
fera se lever un prophète comme moi,
et vous l’écouterez.
16 C’est bien ce que vous avez demandé au SEIGNEUR votre Dieu,
au mont Horeb, le jour de l’assemblée, quand vous disiez :
Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu,
je ne veux plus voir cette grande flamme,
je ne veux pas mourir !
17 Et le SEIGNEUR me dit alors :
Ils ont bien fait de dire cela.
18 Je ferai se lever
au milieu de leurs frères
un prophète comme toi ;
je mettrai dans sa bouche mes paroles,
et il leur dira tout ce que je lui prescrirai.
19 Si quelqu’un n’écoute pas les paroles
que ce prophète prononcera en mon nom,
moi-même je lui en demanderai compte.
20 Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom
une parole que je ne lui aurais pas prescrite,
ou qui parlerait au nom d’autres dieux,
ce prophète-là mourra. »

Le livre du Deutéronome nous rappelle ici un vieil épisode du Sinaï au temps de Moïse. Le peuple rassemblé au pied de la montagne avait entendu la voix de Dieu parlant à Moïse et son cœur  était partagé entre l’émerveillement et la peur : l’émerveillement parce que c’était inouï que Dieu lui-même s’adresse à ce pauvre petit peuple ; mais aussi la peur car pouvait-on entendre la voix de Dieu sans mourir ? Et c’est la crainte qui l’avait emporté : « Je ne veux plus entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu, disait-on, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir. »
Alors Dieu avait fait transmettre par Moïse cette promesse qui est rapportée ici : « Ils ont raison, je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles… » C’était pour le peuple une assurance formidable : Dieu comprenait sa peur mais ne le priverait pas pour autant de sa Parole, car le risque est toujours grand pour les hommes d’écouter des charlatans : comme disait Moïse, « Les nations écoutent ceux qui pratiquent l’incantation et consultent les oracles. Mais pour toi, le SEIGNEUR ton Dieu n’a rien voulu de pareil. » (Dt 18,14).
La promesse rapportée par Moïse insiste sur quatre points : premièrement, c’est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères ; deuxièmement, il doit être issu du peuple de l’Alliance ; troisièmement, il doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre ; enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple de l’écouter.
Premièrement, c’est un prophète choisi par Dieu et par nul autre qui doit conduire ses frères : on sent affleurer ici une pointe contre des faux prophètes non envoyés par Dieu ; or au temps de Jérémie, qui est contemporain pour une large part du Deutéronome (dont est extrait notre texte d’aujourd’hui), on sait que les faux prophètes ne manquaient pas : Jérémie s’en est assez plaint ; c’est lui qui avait dit un jour à un prétendu prophète: « Ecoute, Hananya, le SEIGNEUR ne t’a pas envoyé ; c’est toi qui fais que ce peuple se berce d’illusions. » (Jr 28,15) ;
Ezékiel, lui non plus, ne mâchait pas ses mots : « Malheureux les prophètes insensés qui suivent leur esprit sans avoir rien vu… ils ont des visions illusoires et des prédictions trompeuses, eux qui disent : « oracle du SEIGNEUR » sans que le SEIGNEUR les ait envoyés. » (Ez 13,3… 6).
Moïse, au contraire, Dieu l’avait choisi, appelé, envoyé.
C’est pour cela que notre passage d’aujourd’hui insiste pour qu’on ne donne sa confiance qu’à un prophète « comme Moïse », c’est-à-dire un véritable envoyé de Dieu : « Je ferai se lever… un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles… » Avec ce texte, le prophétisme en Israël se démarque résolument de toutes les pratiques de divination ; le prophète n’est pas un devin, il est le porte-parole de Dieu et Dieu ne s’amuse pas à prédire l’avenir.
Deuxièmement, un véritable prophète doit être issu du peuple de l’Alliance ; la formule « pris parmi les frères » est claire : car il existait des quantités de prophètes étrangers, qui poussaient le peuple vers d’autres cultes ; il suffit de se rappeler les quatre cents prêtres de Baal amenés à Samarie par la reine Jézabel et contre qui le prophète Elie a tant lutté. Donc non seulement le prophète en Israël n’est pas un devin, mais il est le médiateur de l’Alliance.
Troisièmement, un vrai prophète doit transmettre fidèlement la Parole de Dieu et nulle autre : « Je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai… Mais un prophète qui oserait dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète -là mourra. » Au temps de Jérémie, ce genre de beaux parleurs ne devait pas manquer : son chapitre 23 les attaque de front : « Ainsi parle le SEIGNEUR le tout-puissant : Ne faites pas attention aux paroles des prophètes qui vous prophétisent ; ils vous leurrent ; ce qu’ils prêchent n’est que vision de leur imagination, cela ne vient pas de la bouche du SEIGNEUR. » (Jr 23,16 ; voir aussi Jr 23,25-28)… « Je vais m’en prendre aux prophètes qui ont des songes fallacieux – oracle du SEIGNEUR -, qui les racontent et qui, par leur fausseté et leurs balivernes, égarent mon peuple… » (Jr 23,32).
Enfin, quatrièmement, il est vital pour le peuple d’écouter les prophètes envoyés par Dieu : « Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète   prononcera en mon nom, dit Dieu, moi-même je lui en demanderai compte. » Pour citer encore une fois Jérémie : « Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël : malheureux l’homme qui n’écoute pas les termes de cette Alliance que j’ai proposée à vos pères lorsque je les ai fait sortir du pays d’Egypte… » (Jr 11,3).
On peut être surpris de l’insistance du livre du Deutéronome tout autant que de Jérémie sur les exigences d’une véritable prophétie : il faut croire que le problème était aigu ; on peut se demander s’il ne l’est pas tout autant aujourd’hui et si d’ailleurs il ne l’est pas de tous les temps ?
Il suffit de lire le premier chapitre de la deuxième lettre de Pierre, l’écrit le plus tardif peut-être de tout le Nouveau Testament : « Nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur… Ce n’est pas la volonté humaine qui a jamais produit une prophétie, mais c’est portés par l’Esprit-Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (2 P 1,19-21).
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Compléments
– En parlant d’un « prophète comme Moïse », le livre du Deutéronome pensait peut-être à Samuel (cf 1 S 3,19 – 4,1) puisque Jérémie lui-même fait le rapprochement (cf Jr 15, 1).
– Mais qui donc, au temps de la composition du livre du Deutéronome, avait intérêt à réveiller cette vieille histoire ? Le livre du Deutéronome est très tardif et s’adresse au peuple d’Israël, à une période cruciale, dans les années 600 av. J.C. Il faut croire qu’il circulait alors de nombreux faux prophètes et que les croyants désorientés étaient tentés d’écouter n’importe qui. Alors ce texte vient à point nommé rappeler qu’il ne faut pas se laisser berner par des prétendus prophètes : Dieu ne confie ni sa parole ni son peuple à la légère.
– Lorsque la monarchie fut définitivement éteinte, en Israël, et que beaucoup perdirent tout espoir de voir naître le Messie -roi attendu, on relut dans ce texte du Deutéronome l’annonce d’un Messie-prophète. Cela explique les questions posées à Jean-Baptiste : « Es-tu le Prophète ? » (Jn 1,21).

 

PSAUME – 94 (95), 1-2. 6-7. 8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu’il conduit,
le troupeau guidé par sa main.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre cœur  comme au désert
comme au jour de tentation et de défi
9 où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

Après l’insistance de la première lecture sur l’importance d’écouter la véritable parole de Dieu transmise par les prophètes, on n’est pas surpris d’entendre en écho « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Car le peuple d’Israël n’a pas toujours écouté docilement ses prophètes : y compris dans le désert quand il a eu bien des réticences à l’égard de Moïse lui-même ; et ce psaume justement est tout imprégné d’une expérience très négative qui s’est déroulée au désert.
Si vous allez vérifier dans votre Bible  le texte de la dernière strophe que nous venons d’entendre, voilà ce que vous lirez « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». Massa et Meriba, en réalité, ce sont deux lieux qui ne figurent sur aucune carte : l’histoire s’est passée à Rephidim (aujourd’hui on situe cette oasis dans le Sud du Sinaï, au Wadi Feiran). On a campé là, mais il n’y avait pas d’eau ; très vite, entre le peuple et Moïse, le ton a monté : faire camper tout le peuple dans un endroit où il n’y avait rien à boire, c’était certainement pour les faire tous mourir de soif ; c’est ce qu’on a pensé ; comme on pouvait s’y attendre, ce genre de récrimination a été ressentie par Moïse comme l’injure suprême ; lui, pourtant, continuait à faire confiance à son Dieu ; s’il les avait menés jusque-là, il saurait aussi les faire survivre. Et c’est là, en réponse à cette foi de Moïse et en pardonnant la méfiance du peuple, que Dieu a fait jaillir l’eau d’un rocher. Pour que cela ne se reproduise plus jamais, Moïse a donné à ce lieu mémorable le double nom de Massa et Meriba qui veut dire épreuve et querelle parce qu’on avait querellé Dieu.
Et donc la strophe du psaume prend tout son sens : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur  comme au désert où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Dans cette simple strophe, est résumée toute l’aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C’est ce qu’on peut appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d’Israël, la question de confiance s’est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » (Ex 17,7), ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’appuyer sur lui ? Etre sûr qu’il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir… ? »
La Bible dit que la foi, justement, c’est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu’elle s’est posée à Massa et Meriba, est l’un des piliers de la réflexion d’Israël ; la preuve, c’est qu’elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s’appuyer sur Dieu » ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j’y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »).
Et Isaïe, par exemple dit au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, littéralement, si vous ne vous appuyez pas sur Dieu, vous ne tiendrez pas » (Is 7,9).
Toute une autre série de textes brodent sur le mot « écouter », parce que quand on fait confiance à quelqu’un, on l’écoute. D’où la fameuse prière juive, le « Shema Israël » : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces »… Tu aimeras, c’est-à-dire tu lui feras confiance.
Pour écouter, encore faut-il avoir l’oreille ouverte : encore une expression qu’on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; par exemple dans le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m’as ouvert l’oreille » ; ou encore dans ce chant du Serviteur d’Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille… » (Is 50,5). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine : en hébreu comme en grec, quand il s’agit de l’obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. En français aussi, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » qui veut dire « entendre ».
Cette confiance de la foi est appuyée sur l’expérience… Pour le peuple d’Israël, tout a commencé avec la libération d’Egypte ; c’est ce que notre psaume appelle « l’exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Cette expérience, et de siècle en siècle, pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.
Et donc, on peut s’appuyer sur lui comme sur un rocher… « Acclamons notre rocher, notre salut », ce n’est pas de la poésie : c’est une profession de foi. Une foi qui s’appuie sur l’expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre… Mais Dieu a quand même fait couler l’eau du Rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu’il est le « Rocher » d’Israël.
Ce choix résolu de la confiance est à refaire chaque jour : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Il faut lire cette phrase comme très libérante : chaque jour est un jour neuf, aujourd’hui, tout est de nouveau possible.
Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c’est pour cela que ce psaume 94/95 est le premier chaque matin dans la liturgie  des heures ; et que chaque jour les juifs récitent deux fois leur profession de foi (le Shema Israël) qui commence par ce mot « Ecoute ». Et le « Chant du Serviteur » d’Isaïe (cité plus haut) le dit bien : « Le SEIGNEUR Dieu m’a donné une langue de disciple … Matin après matin, il me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute, comme les disciples. » (Is 50,4).
Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? »… Cette conscience de faire partie d’un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », c’est l’expérience qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu’Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l’Eglise actuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu… « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre rocher, notre salut ! »
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Compléments
Le récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d’Israël sur la foi, à partir de l’épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c’est-à-dire chacun d’entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d’un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)… Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu’il limite nos désirs d’avoir, de pouvoir… La foi, alors, c’est la confiance que, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d’échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.
Pour certains d’entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc… Il ne nous reste plus qu’à dire comme Pierre à Césarée, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d’intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bienveillant à votre égard.

 

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 7,32-35

Frères,
32 j’aimerais vous voir libres de tout souci.
Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur,
il cherche comment plaire au Seigneur.
33 Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde,
il cherche comment plaire à sa femme,
et il se trouve divisé.
34 La femme sans mari,
ou celle qui reste vierge,
a le souci des affaires du Seigneur,
afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit.
Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde,
elle cherche comment plaire à son mari.
35 C’est dans votre intérêt que je dis cela ;
ce n’est pas pour vous tendre un piège,
mais pour vous proposer ce qui est bien,
afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

« Etre attachés au Seigneur sans partage », décidément, c’est la seule chose qui compte pour Saint Paul ; il faut garder en mémoire la belle formule que nous avons lue dimanche dernier : « Le temps est limité », littéralement « le temps a cargué ses voiles » comme un navire qui arrive au port. Traduisez « l’histoire humaine arrive à son terme, le Christ vient accomplir le dessein de Dieu, c’est-à-dire nous réunir tous en lui. »
Mais on pouvait très bien s’appuyer sur cette imminence du Royaume pour tomber dans deux excès contraires, et apparemment, les Corinthiens n’y échappaient pas : certains se livrant à la débauche, sous prétexte que « seul le royaume compte et que ce que l’on fait dans la vie quotidienne ne compte pas, on peut donc faire tout ce qu’on veut, Jésus nous a libérés » ; d’autres au contraire, méprisant la sexualité, se prenant pour des « surhommes », prêchant la continence à tout prix et soutenant « qu’il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme » (c’est au début du chapitre 7).
Nous avons lu au deuxième dimanche la réponse de Paul aux débauchés : elle était on ne peut plus claire : « Frères, fuyez l’impureté… Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l’sprit-Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu… » (1 Co 6,18-19). Ici il s’attaque à l’excès inverse : ceux qui prêchent la continence absolue dans le mariage ou plus radicalement le célibat ; il a commencé très prudemment en précisant en début de chapitre qu’il ne fait que répondre à des questions qu’on lui a posées : « Venons-en à ce que vous m’avez écrit » (7,1).
Il a d’autant plus de raisons d’être prudent que la question du célibat était déjà très controversée chez les Juifs : pendant des siècles, la méditation des phrases de la Genèse « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul » (Gn 2,18) et « Soyez féconds et prolifiques » (Gn 1,28) avait conduit à considérer que le seul état de vie normal pour le croyant était le mariage ; à tel point que les eunuques ne pouvaient ni être prêtres (Lv 21,20), ni même entrer dans l’assemblée du Seigneur (Dt 23,2). Et la stérilité était ressentie comme une honte et une malédiction : « Dieu a enfin enlevé mon opprobre », s’écrie Rachel en mettant au monde son premier fils (Gn 30,23).
Après l’Exil à Babylone, ce mépris pour les célibataires et les eunuques s’était estompé dans les textes bibliques. On en a la preuve dans un texte du prophète Isaïe après l’Exil à Babylone : on avait ouvert les portes des synagogues aux eunuques s’ils désiraient vraiment s’agréger à la communauté des croyants. (cf Is 56,3-5 et Sg 3,14). Mais l’opinion populaire est restée longtemps réticente au choix délibéré pour le célibat ; Paul, lui, lutte certainement contre ce mépris ; il n’a d’ailleurs de mépris pour personne, ni pour les gens mariés, ni pour les célibataires.
Il ne fait pas non plus de théorie : il ne nous propose pas un cours sur le mariage, le célibat et la vie sexuelle en général ; il veut encore moins donner de directives contraignantes : « Je ne veux pas vous prendre au piège, mais vous proposer ce qui est bien… c’est votre intérêt à vous que je cherche » ; seulement, il constate : il y a des célibataires qui savent user de leur liberté pour se consacrer à Dieu et aux autres. Il arrive également que la vie du couple occupe tellement l’horizon des amoureux qu’ils en délaissent leur vie spirituelle ; il faut croire qu’il avait ces deux sortes d’exemples sous les yeux…
Paul avait également rencontré des couples mariés auxquels le Baptême de l’un des deux avait posé des problèmes insurmontables : il en a parlé explicitement dans les versets précédents. Car lorsqu’un couple entendait parler de la foi chrétienne, il arrivait que l’un des deux se convertisse et pas l’autre : comment dans ce cas le nouveau baptisé pouvait-il être attaché au Seigneur sans partage ?
Mais l’inverse peut se produire aussi : que l’amour vécu dans le mariage soit un chemin de progression dans l’amour de Dieu et des frères ; et que, au contraire, des célibataires se recroquevillent dans leur égoïsme. Deux types d’attitudes que nous connaissons bien mais que Paul préfère ne pas évoquer dans l’ambiance de mépris du célibat qui prévalait alors.
Son seul objectif est la propagation de l’évangile. A chacun de choisir l’état de vie qui lui permet d’être le plus disponible : la seule chose qui compte, c’est que nous soyons « attachés au Seigneur sans partage », car nous sommes dans les derniers temps. Cette perspective seule doit occuper notre esprit ; il dit bien : « J’aimerais vous voir libres de tout souci. » Il faut croire que c’est très important pour lui puisque le mot « souci » revient cinq fois dans ce court passage ! On entend résonner ici la phrase de la lettre aux Philippiens (Phi 4,5-7) : « Le Seigneur est proche. N’entretenez aucun souci, mais, en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnée d’action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs  et vos pensées en Jésus-Christ. »
——————
Complément
Le célibat volontaire, jusque-là inconnu dans le Judaïsme, avait fait son apparition à Qumran, dans un milieu qui, précisément, vivait ardemment l’attente du Jour de Dieu.

 

EVANGILE – Selon saint Marc 1,21-28

21 Jésus, accompagné de ses disciples,
arrive à Capharnaüm.
Aussitôt, le jour du sabbat,
il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.
22 On était frappé par son enseignement,
car il enseignait en homme qui a autorité,
et non pas comme les scribes.
23 Or, il y avait dans leur synagogue
un homme tourmenté par un esprit impur,
qui se mit à crier :
24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ?
Es-tu venu pour nous perdre ?
Je sais qui tu es :
Tu es le Saint de Dieu. »
25 Jésus l’interpella vivement :
« Tais-toi ! Sors de cet homme. »
26 L’esprit impur le fit entrer en convulsions,
puis, poussant un grand cri, sortit de lui.
27 Ils furent tous frappés de stupeur
et se demandaient entre eux :
« Qu’est-ce que cela veut dire ?
Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité !
Il commande même aux esprits impurs,
et ils lui obéissent. »
28 Sa renommée se répandit aussitôt partout,
dans toute la région de la Galilée.

Je prends le texte dans l’ordre : Jésus vient tout juste de recruter ses quatre premiers disciples au bord de ce que nous appelons aujourd’hui le lac de Tibériade : Simon et André son frère, d’abord, puis Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Avec eux, il « arrive à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rend à la synagogue » : rien de plus normal pour un Juif ; Marc note ici l’enracinement de Jésus dans le monde juif, dans la tradition de son peuple. Quand ce même Jésus a commencé à parcourir la Galilée en proclamant : « Le temps est accompli, le Règne de Dieu s’est approché » (Mc 1,15), il s’inscrivait bien dans l’attente de son peuple, dans la continuité du projet de Dieu sur Israël. Et là, dans la synagogue de Capharnaüm, il se met à enseigner. Rien de plus normal, non plus : tout Juif avait le droit de se présenter pour commenter les Ecritures qui venaient d’être lues.
Mais il semble bien que Marc ait voulu concentrer l’intérêt du lecteur sur l’enseignement de Jésus, puisque les mots « enseigner » et « enseignement » reviennent quatre fois en quelques lignes :
Au début du texte « Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. » Et à la fin du texte : « Tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! » Peut-être, parmi les assistants, certains ont-ils pensé à la promesse que Dieu avait faite à Moïse : « Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles. » (Dt 18,18 ; première lecture).
C’est donc au cœur  même de cet enseignement de Jésus que Marc note une rupture, une nouveauté : l’histoire du monde vient de basculer ; à l’enseignement des scribes vient de se substituer celui du Sauveur ; et on va en avoir tout de suite la preuve, car Marc ne nous rapporte pas ce que Jésus a bien pu dire, mais, bien mieux, entre ces deux insistances sur l’étonnant enseignement de ce nouveau venu, Marc décrit l’expulsion d’un démon, ce que nous appellerions aujourd’hui un « exorcisme ». Ce qui veut dire que pour Marc les deux facettes de l’œuvre  de Jésus (enseignement et exorcisme) vont ensemble ; ou même que le meilleur des enseignements est l’action, la vraie, celle qui libère l’homme de toute forme de mal.
Et tout ceci, nous l’avons vu, se passe à la synagogue (Marc le précise deux fois) et, qui plus est, un jour de sabbat, ce qui n’est pas non plus sans importance ! Puisque le sabbat était le jour par excellence où l’on célébrait l’action du Dieu créateur et libérateur. En Jésus, Marc nous montre le Père libérant l’homme de tous les démons qui le possèdent : les temps sont accomplis, oui, puisque le Mal est vaincu.
(« Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons, alors le règne de Dieu vient de vous atteindre. » Mt 12,28).
Il y avait donc ce jour-là, parmi les croyants réunis à la synagogue, un homme possédé d’un esprit impur ; Jésus ne l’agresse pas, mais l’esprit impur, lui, se sent agressé par cette seule présence. Car ce face à face avec le Dieu Saint lui est intolérable, lui qui est l’impur, c’est-à-dire en grec le contraire même, l’incompatible avec le Dieu Saint. Et c’est lui qui crie, annonçant lui-même sa défaite : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu. » (v. 24). L’esprit impur a tout compris, son interrogation « Es-tu venu pour nous perdre ? » n’en est pas une. Mis en présence de celui qui sauve les hommes de tout mal, il se démasque lui-même, reconnaissant l’autorité de Jésus.
Cette fois, Jésus hausse le ton : « Silence ! Sors de cet homme. »
Et il emploie pour cela un verbe étonnant que nous retrouverons (adressé à la mer déchaînée) dans le récit de la tempête apaisée : « Sois muselé » (phimoô).
Mais pourquoi Jésus commande-t-il à l’esprit impur de se taire ? Il s’agit peut-être de ce que l’on appelle le « secret messianique » : Jésus ne voulant pas que le mystère de sa personne soit divulgué trop tôt, avant que ses disciples ne soient prêts à l’entendre. Plus simplement, ce ne sont pas des belles paroles que Jésus attend : car une déclaration, même exacte, ne constitue pas forcément une profession de foi ; et comme très souvent dans les évangiles, ce sont les démons qui font les plus belles déclarations.
Encore un cri de l’esprit impur et cette fois l’homme possédé est délivré ; alors les langues se délient pour reconnaître l’importance de l’événement : « Saisis de frayeur, tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. » (v. 27). Le récit de Marc se clôt donc sur une question : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » C’est bien le rôle des miracles et des actes de puissance de Jésus en général : ils interrogent, ils font signe.
Reprenons maintenant l’ensemble du texte du point de vue de ses lecteurs : parce qu’un texte, quel qu’il soit, et un évangile plus que tout autre, vise toujours des lecteurs.
Quand Marc écrit son évangile, bien des années après la résurrection de Jésus, il propose à ses lecteurs chrétiens une contemplation qui doit les encourager à tenir bon dans la foi : un peu comme si Marc leur disait « les quatre disciples qui accompagnent Jésus dès le début de son enseignement et de ses œuvres , c’est l’Eglise naissante ; eh bien, c’est vous qui êtes appelés désormais à annoncer cette Bonne Nouvelle à toute l’humanité ; (ce que laisse entendre ce chiffre de quatre).
Vous êtes cette Eglise désormais détachée du Judaïsme, (il faudrait dire déchirée), et dont le déchirement était en germe, déjà, dans l’opposition latente entre Jésus et les scribes.
Mais vous pouvez faire confiance à Celui dont la Parole efficace a déjà vaincu les forces du Mal. Celui-ci, il est vrai, agite encore l’humanité et même le peuple croyant ; mais ses cris même et son agitation sont les convulsions de la fin : le Mal est vaincu depuis la Résurrection du Christ. Mes frères, la vérité du Christ, son autorité, vous en êtes les dépositaires ; avec lui, à votre tour, vous musellerez les forces du Mal. »
A la synagogue de Capharnaüm, les contemporains de Jésus se sont étonnés (« Saisis de frayeur, tous s’interrogeaient : Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, proclamé avec autorité ! Il commande même aux esprits mauvais, et ils lui obéissent. »), mais pour les lecteurs de Marc, comme pour nous aujourd’hui, il s’agit d’aller plus loin : il s’agit de croire en celui qui seul peut libérer l’humanité de toutes les forces du Mal.

ANCIEN TESTAMENT, CORPS ET SANG DU CHRIST, EUCHARISTIE, EVANGILE SELON SAINT JEAN, FÊTE-DIEU, FÊTES LITURGIQUES, LIVRE DU DEUTERONOME, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 147

Fête du Corps et du Sang du Christ : dimanche 14 juin 2020 : lectures et commentaires

Dimanche 14 juin 2020 : 

Fête du Corps et du Sang du Christ

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre du Deutéronome 8, 2 …16

Moïse disait au peuple d’Israël :
2 « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite
pendant quarante années dans le désert ;
le SEIGNEUR ton Dieu te l’a imposée
pour te faire passer par la pauvreté ;
il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur :
allais-tu garder ses commandements, oui ou non ?
3 Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim,
et il t’a donné à manger la manne
– cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue –
pour que tu saches que l’homme
ne vit pas seulement de pain,
mais de tout ce qui vient de la bouche du SEIGNEUR.
14 N’oublie pas le SEIGNEUR ton Dieu
qui t’a fait sortir du pays d’Égypte,
de la maison d’esclavage.
15 C’est lui qui t’a fait traverser ce désert,
vaste et terrifiant,
pays des serpents brûlants et des scorpions,
pays de la sécheresse et de la soif.
C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau
de la roche la plus dure.
16 C’est lui qui, dans le désert, t’a donné la manne
– cette nourriture inconnue de tes pères. »

« Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert » … il s’agit de l’Exode, bien sûr. Moïse rappelle ici toutes les épreuves de cette longue traversée et de la vie au désert : « la pauvreté… la faim… le désert lui-même vaste et terrifiant, inhospitalier pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif ». Ailleurs, dans ce même livre du Deutéronome, Moïse décrit le désert comme « les solitudes remplies de hurlements sauvages ».
Mais il ne rappelle pas les épreuves pour elles-mêmes : ce qu’il rappelle ici, c’est la sollicitude de Dieu pour son peuple au coeur même de ces épreuves. Plus que tout le reste, l’expérience la plus marquante du désert, c’est l’Alliance conclue au Sinaï. Et cette Alliance a été vécue au jour le jour dans des événements extrêmement concrets.
Dieu avait promis d’être auprès de son peuple et c’est ce qu’il a accompli au long des jours, permettant ainsi à son peuple de surmonter toutes ces difficultés : « Il t’a donné à manger la manne, cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue », « c’est lui qui t’a fait traverser ce désert… c’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure »… On reconnaît là au passage, tous les épisodes de la traversée du Sinaï, racontés par le livre de l’Exode et par celui des Nombres. Et tout cela, on sait que c’était le prix à payer pour la liberté.
Mais le plus curieux, ici, c’est que Moïse présente ces épreuves comme un temps d’apprentissage imposé par Dieu : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le SEIGNEUR ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le coeur… »
Ces épreuves sont un lieu de vérité, et doublement : vérité de notre pauvreté et vérité de la sollicitude constante de Dieu. Sans ces interventions répétées de Dieu, le peuple serait mort à petit feu : mort de faim d’abord, et de soif ; et ceux qui ne seraient pas morts de faim ou de soif auraient succombé aux morsures des serpents et des scorpions… mais Dieu était là. Il était chaque fois intervenu ; et notre texte insiste bien sur le caractère miraculeux de chacune de ces interventions : la manne est une nourriture inconnue jusque-là « Le SEIGNEUR t’a donné à manger la manne, cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue » ; quant à l’eau « C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure »… « C’est lui qui t’a fait traverser, (sous-entendu sain et sauf), ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif ».
Et tout cela, donc, était une pédagogie de Dieu : un autre verset de ce même chapitre dit « Tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8, 5). Et le même livre du Deutéronome dit encore : « Le SEIGNEUR ton Dieu t’a porté tout au long de la route, comme un homme porte son fils. » Toute cette pédagogie avait un seul but : il fallait qu’on acquière le réflexe de dire « C’est Lui » : « N’oublie pas le SEIGNEUR ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage ».
Mais pourquoi tout cet apprentissage ? Pour le bénéfice de qui ? Dieu a-t-il besoin de nos remerciements ? Serait-il comme ces bienfaiteurs qui attendent une reconnaissance éternelle ?
Non, bien sûr ; penser une chose pareille, ce serait encore une fois nous fabriquer un dieu à notre image ; en réalité, si Dieu veut que nous reconnaissions notre dépendance à son égard, c’est qu’elle est vitale pour nous. Le livre de la Genèse dit de manière imagée que nous sommes suspendus à son souffle ; le livre du Deutéronome le dit à sa manière : « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du SEIGNEUR » : son Souffle, sa Parole …
Dieu veut son peuple libre ; il ne veut donc pas faire de nous ses esclaves ; mais reconnaître notre dépendance à son égard est le seul moyen de ne pas devenir esclaves de quelqu’un d’autre. Or on sait que ce texte, comme tout le livre du Deutéronome, n’est pas de Moïse ; il a été écrit bien longtemps après lui : à une époque justement où l’on peut craindre que, peu à peu, le peuple élu ne tombe dans l’amnésie. Installés en Canaan, on ne risque plus la faim, la soif, ni tous les dangers du désert, serpents et autres scorpions… mais il faut résister à un nouveau danger, autrement sérieux : l’idolâtrie des Cananéens. Contre cette contamination, un seul vaccin, la fidélité du peuple à l’Alliance, c’est-à-dire très concrètement l’obéissance aux commandements.
Visiblement, c’est là l’enjeu : pour commencer, notre texte le dit clairement : « Le SEIGNEUR voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le coeur : est-ce que tu allais garder ses commandements, oui ou non ? » Et d’autre part, le verset qui précède tout juste ceux que nous avons lus aujourd’hui, dit : « Tout le commandement que je te donne aujourd’hui, vous veillerez à le pratiquer afin que vous viviez, que vous deveniez nombreux, et que vous entriez en possession du pays que le SEIGNEUR a promis par serment à vos pères »…
« Il t’a fait passer par la pauvreté » : rappel salutaire au moment où on risque d’être trop bien installé et de reléguer au musée des antiquités les commandements de l’Alliance…
D’autre part, la reconnaissance de notre pauvreté fondamentale est le préalable à toute rencontre de Dieu en vérité : quand nous nous abandonnons à son action, alors il peut nous combler. Si nous cessons de croire que nous avons des forces par nous-mêmes, alors nous découvrons des forces insoupçonnées, qui sont les siennes. L’Esprit Saint nous a été donné pour cela. Et la fête du Corps et du Sang du Christ nous rappelle que Jésus nous propose beaucoup mieux, c’est d’habiter en nous.
———————-
Complément
La mémoire d’un peuple (ou d’une communauté, d’un couple), c’est un peu comme les racines d’un arbre : aujourd’hui, on voit l’arbre, on ne voit pas ses racines… n’empêche qu’il ne vit que grâce à elles, il leur doit tout en quelque sorte. Imaginez un arbre qui dirait « je me sépare de mes racines », elles m’empêchent de me déplacer, pire, elles m’empêchent de voler… on devine la suite, c’est la mort de l’arbre. Au vrai sens du terme, l’avenir de l’arbre est dans ses racines.
Quand Moïse dit à son peuple « Souviens-toi » ou « n’oublie pas », c’est comme s’il lui disait « ne te coupe pas de tes racines », « ton avenir est dans ta fidélité à tes racines ». Moïse ne se retourne pas vers le passé par sentiment ; mais c’est parce qu’il est tout entier tourné vers l’avenir qu’il se préoccupe de la fidélité aux racines. Il dit quelque chose comme « Si tu veux être encore debout demain, n’oublie pas aujourd’hui, ce que tu es et grâce à qui tu l’es ».
De siècle en siècle, Israël s’est construit en restant fidèle à ses racines ; Jésus, à son tour, pour résister au tentateur, a repris simplement les mots du Deutéronome : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur ».

 

PSAUME 147 (147 B)

12 Glorifie le SEIGNEUR, Jérusalem !
Célèbre ton Dieu, ô Sion !
13 Il a consolidé les barres de tes portes,
dans tes murs il a béni tes enfants.

14 Il fait régner la paix à tes frontières
et d’un pain de froment te rassasie.
15 Il envoie sa parole sur la terre :
rapide, son verbe la parcourt.

19 Il révèle sa parole à Jacob,
ses volontés et ses lois à Israël.
20 Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ;
nul autre n’a connu ses volontés.

« Glorifie le SEIGNEUR, Jérusalem ! Célèbre ton Dieu, ô Sion ! » Il faut entendre ce parallélisme : Sion et Jérusalem, c’est la même chose. Et, d’ailleurs, quand on parle de Sion ou de Jérusalem, ici, plutôt que de la ville, il s’agit des habitants, c’est-à-dire du peuple d’Israël, en définitive.
Je reviens à cette phrase : « Glorifie le SEIGNEUR, Jérusalem ! » On peut la dater facilement : nous sommes au retour de l’exil à Babylone, donc à la fin du sixième siècle ; il a fallu reconstruire la ville et redresser le Temple. Sans l’aide de Dieu rien de tout cela n’aurait été possible : « Il a consolidé les barres des portes de Jérusalem ».
Dans le psaume précédent, Dieu est appelé le « bâtisseur de Jérusalem » et le « rassembleur des dispersés d’Israël » (Ps 146/147 A, 2). Mais ce n’est pas seulement un travail d’architecte que Dieu a fait : ce retour au pays est une véritable restauration du peuple, une vie nouvelle va commencer ; une vie dans la paix et la sécurité : « Il fait régner la paix à tes frontières et d’un pain de froment te rassasie. » En Exil, on a mangé le pain des larmes, le pain d’amertume ; le retour au pays, c’est le temps de l’abondance, le pain de froment qui rassasie.
Le deuxième accent très fort de ce psaume, c’est la conscience aiguë du privilège que représente l’élection d’Israël : « Pas un peuple qu’il ait ainsi traité, nul autre n’a connu ses volontés ».
Voici ce qu’en dit le livre du Deutéronome : « Tu es un peuple consacré au SEIGNEUR ton Dieu : c’est toi qu’il a choisi pour être son peuple, son domaine particulier parmi tous les peuples de la terre… C’est uniquement à tes pères que le SEIGNEUR ton Dieu s’est attaché par amour. Après eux, entre tous les peuples, c’est leur descendance qu’il a choisie, ce qu’il fait encore aujourd’hui avec vous » (Dt 7,6 ; 10,15). Il s’agit d’un choix libre et inexpliqué de Dieu, un choix dont on ne cesse de s’émerveiller et de rendre grâce.
Voici un autre passage du livre du Deutéronome : « Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre : d’un bout du monde à l’autre, est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil ? Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu du feu, et qui soit resté en vie ? Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre, à travers des épreuves, des signes, des prodiges et des combats, à main forte et à bras étendu, et par des exploits terrifiants – comme tu as vu le SEIGNEUR ton Dieu le faire pour toi en Égypte ? Il t’a été donné de voir tout cela pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, il n’y en a pas d’autre. Du haut du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour t’instruire ; sur la terre, il t’a fait voir son feu impressionnant, et tu as entendu ce qu’il te disait du milieu du feu. » (Dt 4,32-36). A vues humaines, ce choix ne s’explique pas ; la seule explication que Moïse ait trouvée est celle-ci : « Parce qu’il a aimé tes pères et qu’il a choisi leur descendance, en personne il t’a fait sortir d’Égypte. » (Dt 4,37). C’est donc tout simplement une histoire d’amour, il n’y a pas d’autre explication. Et tout l’Ancien Testament déroule cette histoire d’amour bien étonnante entre un tout petit peuple souvent infidèle et le Dieu de l’univers qui, pour autant, ne l’abandonne jamais.
Si le peuple élu est heureux et fier de ce choix de Dieu, il sait qu’il n’y a pas là matière à s’enorgueillir : Moïse leur disait : « Si le SEIGNEUR s’est attaché à vous, s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le plus petit de tous. C’est par amour. »
À l’origine, dans la pensée d’Israël, la conscience de vivre une Alliance avec le Dieu du Sinaï n’excluait pas que d’autres peuples aient leurs propres dieux protecteurs. Israël n’était pas encore monothéiste : il était « monolâtre » (on dit également « hénothéiste ») c’est-à-dire qu’il ne rendait de culte qu’à un seul Dieu, le Dieu du Sinaï, celui qui l’avait libéré d’Égypte. Il ne devint réellement « monothéiste » que pendant l’Exil à Babylone (au sixième siècle avant notre ère). Ce fut alors un nouveau saut dans la foi, la découverte de l’universalisme : si Dieu était le Dieu unique, alors, il était également celui de tous les peuples.
L’élection d’Israël n’était pas dénoncée pour autant et l’on trouve sous la plume du prophète Isaïe des phrases magnifiques en ce sens : « Toi, Israël, mon serviteur, Jacob que j’ai choisi, descendance d’Abraham mon ami : aux extrémités de la terre je t’ai saisi, du bout du monde je t’ai appelé ; je t’ai dit : Tu es mon serviteur, je t’ai choisi, je ne t’ai pas rejeté. Ne crains pas : je suis avec toi ; ne sois pas troublé : je suis ton Dieu. Je t’affermis ; oui, je t’aide, je te soutiens de ma main victorieuse. » (Is 41,8-10). C’est le même Isaïe qui sut faire comprendre à ses contemporains que leur élection prenait désormais un autre visage, celui d’une vocation au service des autres peuples : être auprès d’eux le témoin de Dieu. C’est le sens, entre autres des quatre textes que l’on appelle « Les Chants du Serviteur » : « Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » (Is 49,6).

 

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Paul aux Corinthiens 10, 16-17

Frères,
16 La coupe d’action de grâce que nous bénissons,
n’est-elle pas communion au sang du Christ ?
Le pain que nous rompons,
n’est-il pas communion au corps du Christ ?
17 Puisqu’il y a un seul pain,
la multitude que nous sommes est un seul corps,
car nous avons tous part à un seul pain.

Dans la lettre de Paul aux Corinthiens, le passage que nous venons de lire est encadré par une double recommandation dont il faut entendre toute la gravité ; cela commence par « Mes bien-aimés, fuyez l’idolâtrie » et la fin du passage, c’est « voulez-vous exciter la jalousie du Seigneur ? », ce qui veut dire exactement la même chose ; quand la Bible parle de la jalousie du Seigneur, c’est toujours pour mettre mise en garde contre l’idolâtrie.
Ici, Paul vise un problème bien précis, et notre passage d’aujourd’hui ne peut pas se comprendre hors de ce contexte : dans la religion chrétienne, on ne pratique pas de sacrifices d’animaux ; mais la religion juive en pratiquait et elle n’était pas la seule, les autres religions en faisaient autant ; et dans toutes les religions, que ce soit la religion juive ou une autre, le sacrifice était souvent suivi d’un repas qui avait lieu dans le temple même et au cours duquel on mangeait l’animal sacrifié, dans l’intention d’entrer en communion avec la divinité.
Et donc, parmi les Corinthiens fraîchement convertis au Christianisme, il y avait des gens qui jusqu’à leur conversion avaient participé aux sacrifices d’animaux de la religion grecque et aux repas qui suivaient ces cérémonies. Il semble bien, d’après le contexte de notre lettre, que certains d’entre eux avaient encore la tentation de continuer à participer à ces repas dans les temples des idoles ; là Paul est très ferme, il faut choisir : ou entrer en communion avec le Dieu vivant ou rechercher une autre communion. Il n’est pas question, dit-il, de participer à la fois à la table du Seigneur et à celle des idoles.
Une autre question, plus difficile, se posait : les surplus de viande des animaux sacrifiés dans les temples des idoles étaient vendus en boucherie ; un Chrétien pouvait-il en acheter et en consommer sans se faire complice de l’idolâtrie ? Cette question a empoisonné les débuts de l’Eglise, elle prend une grande place dans les Actes des Apôtres (chapitre 15), dans la lettre de Paul aux Romains (chapitres 14 et 15) et dans cette lettre aux Corinthiens (chapitres 8 à 10).
Pour certains, les choses étaient claires : puisque les idoles n’existent pas, on peut bien acheter au marché et manger dans nos maisons la viande des sacrifices, c’est de la viande tout simplement ; Paul n’y voit pas d’inconvénient à condition que l’on ne risque pas de scandaliser des Chrétiens plus scrupuleux ou des non-Chrétiens qui seraient surpris de voir les Chrétiens se rendre complices de l’idolâtrie. Son raisonnement s’appuie toujours sur le même fondement : l’Eucharistie nous fait entrer en communion avec le Dieu de Jésus-Christ.
On comprend mieux du coup pourquoi Paul insiste sur le sens du repas de la liturgie chrétienne : « La coupe d’action de grâce que nous bénissons est communion au sang du Christ ; le pain que nous rompons est communion au corps du Christ. » Le mot que Paul emploie, « koinônia » en grec, évoque un lien d’intimité, d’appartenance, une solidarité profonde.
Le Christ l’a dit en d’autres termes en employant le mot « Alliance » : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous » (Luc 22,20). L’alliance au sens biblique, c’est bien une appartenance réciproque, un engagement mutuel : la grande formule de l’alliance c’était : « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu. »
En Jésus, c’est Dieu qui accomplit son Alliance avec l’humanité ; mais en Jésus aussi, c’est l’humanité qui accueille ce projet de Dieu et y répond ; il est celui qui entretient avec Dieu le dialogue sans ombre proposé à Adam, c’est-à-dire à l’humanité tout entière. C’est tout le mystère de Jésus à la fois homme et Dieu : en Lui, Dieu propose son amour, en lui, l’humanité répond par l’action de grâce. En Lui Dieu parle, se révèle (il est le Verbe, la Parole du Père) ; en Lui l’humanité répond à la Parole. En Lui, Dieu se donne ; en Lui l’humanité accueille le don de Dieu. Vous avez reconnu là le schéma de toute célébration liturgique qui est justement le lieu de l’accomplissement de l’alliance. Et la Prière Eucharistique se conclut par cette phrase magnifique : « Par Lui, avec Lui et en Lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint Esprit tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles. Amen. »
Ce qui fut la grande découverte d’Israël (le Dieu tout-autre se fait le tout proche) est vrai au plus haut point dans l’Eucharistie : elle demeure pour nous le mystère du Dieu tout-autre et en même temps elle nous fait participer à son intimité, à sa vie divine : ce n’est pas l’homme qui atteint Dieu, c’est Dieu qui se fait proche.
L’Eucharistie est donc repas de communion comme toutes les religions en connaissaient, mais c’est le sacrifice lui-même qui a changé : le sacrifice que Dieu attend, ce n’est pas l’égorgement d’un animal, c’est le don de nos vies. Comme le disait déjà le psaume 39/40, « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici je viens. » C’est ce qu’a fait le Christ. Sa vie tout entière a été offerte et mise au service de ses frères. Et quand nous participons au repas de communion de l’Eucharistie, nous unissons nos vies à la sienne pour les offrir au Père.
Cela va très loin : Paul ose dire que nous faisons partie du même corps que le Christ « Le pain que nous rompons est communion au corps du Christ. » Et si nous faisons réellement un seul corps avec lui, il nous rend capables de mener désormais la même vie que lui. Quand Saint Augustin dit à ceux qui communient « Devenez ce que vous recevez, recevez ce que vous êtes », il dit bien que nous devenons corps et sang de Jésus-Christ, c’est-à-dire à notre tour, vies offertes pour la naissance de l’humanité nouvelle.
Car effectivement, quand nous participons à l’Eucharistie, nous ne sommes pas seuls concernés : Jésus a bien dit qu’il donnait sa vie pour la multitude, et quand il se donne en nourriture, c’est bien aussi en vue de la multitude.
Et c’est bien à la multitude que nous sommes envoyés. « Oui, vraiment, il est grand le mystère de la foi ! »

 

EVANGILE – selon Saint Jean 6, 51-58

En ce temps-là,
Jésus disait aux foules des Juifs :
51 « Moi, je suis le pain vivant,
qui est descendu du ciel :
si quelqu’un mange de ce pain,
il vivra éternellement.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair,
donnée pour la vie du monde. »
52 Les Juifs se querellaient entre eux :
« Comment celui-là
peut-il nous donner sa chair à manger ? »
53 Jésus leur dit alors :
« Amen, amen, je vous le dis :
si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme,
et si vous ne buvez pas son sang,
vous n’avez pas la vie en vous.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang
a la vie éternelle ;
et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 En effet, ma chair est la vraie nourriture,
et mon sang est la vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang
demeure en moi,
et moi, je demeure en lui.
57 De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé,
et que moi je vis par le Père,
de même celui qui me mange,
lui aussi vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel :
il n’est pas comme celui que les pères ont mangé.
Eux, ils sont morts ;
celui qui mange ce pain
vivra éternellement. »

A la suite de ce discours, des quantités de gens ont cessé de suivre Jésus : ce qu’il disait était inacceptable ; alors il s’est retourné vers les Douze et il leur a demandé : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? » C’est là que Pierre a répondu « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle ».
Voilà le paradoxe de la foi : ces paroles sont humainement incompréhensibles et pourtant elles nous font vivre. Il nous faut suivre le chemin de Pierre : vivre de ces paroles, les laisser nous nourrir et nous pénétrer, sans prétendre les expliquer. Il y a là déjà une grande leçon : ce n’est pas dans les livres qu’il faut chercher l’explication de l’Eucharistie ; mieux vaut y participer, laisser le Christ nous entraîner dans son mystère de vie.
Le mot qui revient le plus souvent dans ce texte, c’est la vie : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, (c’est-à-dire ma vie) donnée pour que le monde ait la vie. » La lettre aux Hébreux le dit bien : « En entrant dans le monde, le Christ dit : Voici je suis venu faire ta volonté » et la volonté de Dieu, on le sait, c’est que le monde ait la vie. Une vie qui est cadeau : « le pain que je donnerai » ; tout est cadeau : Isaïe l’avait déjà annoncé « O vous qui êtes assoiffés, venez vers les eaux, même celui qui n’a pas d’argent, venez ! Demandez du grain et mangez ; venez et buvez – sans argent, sans paiement – du vin et du lait. A quoi bon dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, votre labeur pour ce qui ne rassasie pas ? Ecoutez donc, écoutez-moi, et mangez ce qui est bon ; que vous trouviez votre jouissance dans des mets savoureux : tendez l’oreille, venez vers moi, écoutez et vous vivrez. » (Is 55,1-3).
Et ce qui nous fait vivre, c’est le don de la vie du Christ, ce que nous appelons son sacrifice ; mais il ne faut pas nous méprendre sur le sens du mot « sacrifice ». Tout au long de l’histoire biblique, on a assisté à une transformation, une véritable conversion de la notion de sacrifice ; on peut déceler plusieurs étapes dans cette pédagogie qui a pris des siècles.
Au début de l’histoire biblique, le peuple hébreu pratiquait, comme beaucoup d’autres peuples, des sacrifices sanglants, d’humains et d’animaux. Spontanément, pour s’approcher de Dieu, pour entrer en communion avec Lui (c’est le sens du mot « sacrifier » – « sacrum facere »- faire du sacré), on croyait devoir tuer. Au fond pour entrer dans le monde du Dieu de la vie, on lui rendait ce qui lui appartient, la vie, donc on tuait.
La première étape de la pédagogie biblique a été l’interdiction formelle des sacrifices humains ; et ce dès la première rencontre entre Dieu et le peuple qu’il s’est choisi ; puisque c’est à Abraham que cette interdiction a été faite « Ne lève pas la main sur l’enfant » (Gn 22). Et depuis Abraham, cette interdiction ne s’est jamais démentie ; chaque fois qu’il l’a fallu, les prophètes l’ont rappelée en disant que les sacrifices humains sont une abomination aux yeux de Dieu. Et déjà, dès le temps d’Abraham, la Bible ouvre des horizons nouveaux (avec le sacrifice de Melchisédek) en présentant comme un modèle de sacrifice au Dieu très-haut une simple offrande de pain et de vin (Gn 14).
On a pourtant continué quand même à pratiquer des sacrifices sanglants pendant encore des siècles. Dieu use de patience envers nous ; comme dit Pierre, « Pour lui, mille ans sont comme un jour » …
La deuxième étape, c’est Moïse qui l’a fait franchir à son peuple : il a gardé les rites ancestraux, les sacrifices d’animaux, mais il leur a donné un sens nouveau. Désormais, ce qui comptait, c’était l’alliance avec le Dieu libérateur.
Puis est venue toute la pédagogie des prophètes : pour eux, l’important, bien plus que l’offrande elle-même, c’est le coeur de celui qui offre, un coeur qui aime. Et ils n’ont pas de mots trop sévères pour ceux qui maltraitent leurs frères et se présentent devant Dieu, les mains chargées d’offrandes. « Vos mains sont pleines de sang » dit Isaïe (sous-entendu « le sang des animaux sacrifiés ne cache pas aux yeux de Dieu le sang de vos frères maltraités ») (Is 1,15). Et Osée a cette phrase superbe que Jésus lui-même a rappelée « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices » (Os 6,6). Michée résume magnifiquement cette leçon : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi. Rien d’autre que de respecter le droit et la justice et de marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6,8).
L’étape finale de cette pédagogie, ce sont les fameux chants du Serviteur du deuxième Isaïe : à travers ces quatre textes, on découvre ce qu’est le véritable sacrifice que Dieu attend de nous ; sacrifier (faire du sacré), entrer en communion avec le Dieu de la vie, ce n’est pas tuer ; c’est faire vivre les autres, c’est-à-dire mettre nos vies au service de nos frères. Le Nouveau Testament présente souvent Jésus comme ce Serviteur annoncé par Isaïe ; sa vie est tout entière donnée pour les hommes. Elle est le sacrifice parfait tel que la Bible a essayé de l’inculquer à l’humanité. « Le pain que je donnerai ; c’est ma chair1 donnée pour que le monde ait la vie ». Et désormais, dans la vie donnée du Christ, nous accueillons la vie même de Dieu : « De même que le Père qui est vivant m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi ».
——————–
Note
1 – Le mot « chair » ici, dans la bouche de Jésus est équivalent de vie : nous pouvons donc lire « ma vie donnée pour que le monde ait la vie ». Et nous comprenons bien que Jésus fait allusion à sa Passion et à ce mystère.
Complément à propos des sacrifices
La dernière conversion qui nous reste à faire, c’est de ne plus chercher à « faire » du sacré, mais à accueillir la Vie que Dieu nous donne.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL AUX COLOSSIENS, LIVRE DU DEUTERONOME, NOUVEAU TESTAMENT, PARABOLE DU BON SAMARITAIN, PSAUME 18

Quinzième dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 14 juillet :

quinzième dimanche du Temps Ordinaire

Le-Bon-Samaritain-Van-Gogh

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 14 juillet 2019

15éme dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Deutéronome 30,10-14

 

 

Moïse disait au peuple :
10 « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu,
en observant ses commandements et ses décrets
inscrits dans ce livre de la Loi,
et reviens au SEIGNEUR ton Dieu
de tout ton cœur et de toute ton âme.
11 Car cette loi que je te prescris aujourd’hui
n’est pas au-dessus de tes forces
ni hors de ton atteinte.
12 Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises :
‘Qui montera aux cieux
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?’
13 Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises :
‘Qui se rendra au-delà des mers
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?’
14 Elle est tout près de toi, cette Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton cœur,
afin que tu la mettes en pratique. »

 

Le livre du Deutéronome se présente comme le dernier discours de Moïse, son testament spirituel en quelque sorte : mais il n’a certainement pas été écrit par Moïse lui-même puisqu’il répète à de nombreuses reprises : Moïse a dit, Moïse a fait… Et l’auteur use de beaucoup de solennité pour rappeler ce qui lui semble être l’apport majeur de Moïse : celui qui a fait sortir d’Egypte le peuple d’Israël et a conclu l’Alliance avec Dieu au Sinaï. Par cette Alliance, Dieu s’engageait à protéger son peuple tout au long de son histoire, mais réciproquement, le peuple s’engageait à toujours respecter la Loi de Dieu car il y reconnaissait le meilleur garant de sa liberté retrouvée.
Mais une chose est de s’engager, une autre de respecter l’engagement. Or le peuple y a trop souvent manqué ; le royaume du Nord a fait lui-même son propre malheur, et depuis la victoire des Assyriens, il est rayé de la carte. Les habitants du royaume du Sud feraient bien d’en tirer les leçons et c’est à eux que l’auteur s’adresse ici : « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi ».
Et pourtant il a l’air de dire que ce ne serait pas bien difficile d’observer cette Loi : elle n’est ni difficile à comprendre ni difficile à appliquer : « Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. »
Alors pourquoi les hommes, du temps de Moïse, comme du temps de l’auteur du Deutéronome, comme aujourd’hui sont-ils si rétifs à des commandements pourtant bien simples : tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas le bien d’autrui ? A cette question, Moïse répondait : le peuple a « la nuque raide » ; à la fin de sa vie, quand il réfléchissait sur le passé, il pouvait dire : « Ce n’est pas parce que tu es juste que le SEIGNEUR te donne ce bon pays en possession, car tu es un peuple à la nuque raide. Souviens-toi, n’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où tu es sorti du pays d’Egypte jusqu’à votre arrivée ici, vous avez été en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9,6-7).
Je m’arrête sur cette expression « nuque raide » : il y a une superbe image qui se cache derrière cette formule que nous disons malheureusement toujours trop vite ; il faut avoir devant les yeux un joug, cette pièce de bois qui unit deux bœufs pour labourer. L’expression « nuque raide » évoque donc un attelage, ou plus exactement une bête qui refuse de courber son cou sous l’attelage ; si une bête est rétive, on se doute bien que l’attelage est moins performant : or, justement, l’Alliance entre Dieu et son peuple était comparée à une attache, un joug d’attelage. Pour recommander l’obéissance à la Loi, Ben Sirac, par exemple, disait : « Soumettez votre nuque à son joug et que votre âme reçoive l’instruction ! » (Si 51, 26-27). Jérémie reprochant au peuple d’Israël ses manquements à la Loi disait dans le même sens : « Tu as brisé ton joug » (Jr 2, 20 ; Jr 5, 5). On comprend mieux du coup la phrase célèbre de Jésus : « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école… Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mt 11, 29-30).
Cette phrase de Jésus a peut-être bien ses racines justement dans notre texte du Deutéronome : « Cette Loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. » Autrement dit, Dieu ne demande pas à son peuple des choses impossibles. Peut-être ce passage s’adresse-t-il à des croyants découragés, à l’instar des disciples qui se plaignirent un jour à Jésus en lui demandant « Qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19, 25).
On retrouve bien là, dans le Deutéronome d’abord, chez Jésus ensuite, le grand message très positif de la Bible : la Loi est à notre portée, le mal n’est pas irrémédiable ; l’humanité va vers son salut : un salut qui consiste à vivre dans l’amour de Dieu et des autres, pour le plus grand bonheur de tous. Mais, l’expérience aidant, on a appris aussi que la pratique d’une vie juste, c’est-à-dire en conformité avec ce projet de Dieu est quasi-impossible aux hommes s’ils comptent sur leurs seules forces. Et la leçon est toujours la même : Jésus répond à ses disciples : « Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu, tout est possible. » (Mt 19,26).
Oui, à Dieu tout est possible, y compris de transformer nos nuques raides. Puisque son peuple est désespérément incapable de fidélité, c’est Dieu lui-même qui transformera son cœur  : « Le SEIGNEUR ton Dieu te circoncira le cœur , pour que tu aimes le SEIGNEUR et que tu vives. » (Dt 30,6). Par « circoncision du cœur  », on entend l’adhésion de l’être tout entier à la volonté de Dieu. On a longtemps espéré que le peuple lui-même atteindrait cette qualité d’adhésion à l’Alliance « de tout son cœur , de toute son âme, de toutes ses forces » (comme dit la fameuse phrase du « Shema Israël », la grande profession de foi, Dt 6,4) ; mais il a bien fallu se rendre à l’évidence ; et des prophètes comme Jérémie, Ezéchiel prennent acte de ce qu’il y faudra une intervention de Dieu : « Je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. » (Jr 31,33).

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PSAUME – 18 (19), 8, 9, 10, 11

8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables :

11 plus désirables que l’or,
qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

 

Curieuse litanie en l’honneur de la Loi : « La Loi du SEIGNEUR », « la charte du SEIGNEUR », « les préceptes du SEIGNEUR », « le commandement du SEIGNEUR », « les décisions du SEIGNEUR »… En réalité, il n’est question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le SEIGNEUR. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l’a libéré… Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l’accompagner dans toute son existence… Celui, enfin, qui poursuit son œuvre  de libération en proposant sa Loi…
Il ne faut jamais oublier qu’avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d’Egypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c’est l’expression consacrée) son peuple des chaînes de l’esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l’homme d’être heureux. C’est cela l’Alliance Eternelle. L’Exode était route vers la Terre Promise ; l’obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l’humanité.
Le livre du Deutéronome y insiste à plusieurs reprises : « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6,3). A quoi notre psaume répond en écho : « Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils réjouissent le cœur  ».
La grande certitude qu’ont acquise les hommes de la Bible, c’est que Dieu veut l’homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d’écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : on sait que la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d’abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples ». Ici les simples, ce sont ceux justement qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu : « Et maintenant, Israël, qu’est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur ». (Dt 10,12-13). Et le prophète Michée reprend en écho : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6,8 ). Il n’y a pas d’autre exigence, il n’y a pas non plus d’autre chemin pour être heureux.
« Les décisions du SEIGNEUR sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Là, on touche du doigt la distance culturelle qui nous sépare de l’auteur de ce psaume : pour nous comme pour lui, l’or est un métal à la fois inaltérable, et précieux, donc désirable. Pour le miel, c’est autre chose : il n’évoque sûrement pas pour nous ce qu’il représentait pour un habitant d’Israël ; quand Dieu appelle Moïse pour la première fois et lui confie la mission de libérer son peuple, il lui promet : « Je vous ferai monter de la misère d’Egypte… vers le pays ruisselant de lait et de miel » (Ex 3, 17). On ne sait pas à quand remonte cette expression : apparemment, elle est très ancienne et les Cananéens l’employaient déjà. Pour eux, comme pour Israël, elle caractérise l’abondance et la douceur. Du miel, on en trouve évidemment bien ailleurs qu’en Israël : le goût sucré des gâteaux de miel est apprécié dans de nombreux pays. On en trouve même dans le désert : la preuve, c’est que Jean-Baptiste « se nourrissait de miel sauvage » (Mt 3, 4), mais c’est quand même rare ! Et justement, ce qui sera merveilleux dans la Terre Promise, ce sera la profusion, le miel « ruissellera ».
Cette abondance, cette douceur est attribuée à l’action de Dieu ; mais, me direz-vous, cela non plus n’est pas propre au peuple d’Israël : partout ou presque on pense que notre vie est dans les mains des dieux ; et tous les rites religieux sont justement faits pour obtenir les faveurs des divinités : on cherche à leur plaire pour obtenir la pluie en temps voulu, pour éviter la grêle, les sauterelles et tout ce qui pourrait compromettre les récoltes… Parce que les divinités ont tout pouvoir.
Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de l’œuvre  de Dieu, et cela change tout ! Il ne s’agit pas de l’amadouer pour obtenir ses bienfaits ; ses bienfaits sont acquis d’avance. Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de la générosité de Dieu. Dieu a pris l’initiative de créer le monde, simplement par amour ; Dieu a pris l’initiative de sauver son peuple, simplement par amour. Et le miel devient pour eux symbole de la douceur même de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l’Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32,13). La manne, aussi, parce qu’elle est douce et parce qu’elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « C’était comme de la graine de coriandre, c’était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16,31). Désormais on parlera des oignons d’Egypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Egypte, mais on n’avait pas encore fait l’expérience de l’Exode et de la Présence de Dieu.
Désormais, Israël ne sait pas seulement que la Parole de Dieu a créé le monde, Israël sait mieux encore que sa Parole sauve le monde : « La loi du SEIGNEUR est parfaite, qui redonne vie ; la charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples. »
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Complément
– C’est dans le Livre du Deutéronome qu’on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?… A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui… Reconnais-le aujourd’hui et réfléchis : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32… 40).

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DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Colossiens 1,15-20

15 Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible,
le premier-né, avant toute créature :
16 en lui, tout fut créé,
dans le ciel et sur la terre.
Les êtres visibles et invisibles,
Puissances, Principautés,
Souverainetés, Dominations,
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant toute chose,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église :
c’est lui le commencement,
le premier-né d’entre les morts,
afin qu’il ait en tout la primauté.
19 Car Dieu a jugé bon
qu’habite en lui toute plénitude
20 et que tout, par le Christ,
lui soit enfin réconcilié,
faisant la paix par le sang de sa Croix,
la paix pour tous les êtres
sur la terre et dans le ciel.

 

Je commence par la dernière phrase qui est peut-être pour nous la plus difficile : « Dieu a voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Paul ici compare la mort du Christ à un sacrifice comme on en offrait habituellement au Temple de Jérusalem. Il existait en particulier des sacrifices qu’on appelait « sacrifices de paix ».
Paul sait bien que ceux qui ont condamné Jésus n’avaient aucunement l’intention d’offrir un sacrifice : tout d’abord parce que les sacrifices humains n’existaient plus en Israël depuis fort longtemps ; ensuite parce que Jésus a été condamné à mort comme un malfaiteur et exécuté hors de la ville de Jérusalem. Mais il contemple une chose inouïe : dans sa grâce, Dieu a transformé l’horrible passion infligée à son fils par les hommes en œuvre de paix ! On pourrait lire « Dieu a bien voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Pour le dire autrement, c’est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, parce que Dieu accomplit cette œuvre  de grâce, ce paroxysme de haine des hommes est transformé en un instrument de réconciliation, de pacification
Et pourquoi sommes-nous réconciliés ? Parce qu’enfin, nous connaissons Dieu tel qu’il est vraiment, pur amour et pardon, bien loin du Dieu punisseur que nous imaginons parfois. Et cette découverte peut transformer nos cœurs  de pierre en cœurs  de chair (pour reprendre l’expression d’Ezéchiel) si nous laissons l’Esprit du Christ envahir nos cœurs . Dans cette lettre aux Colossiens, nous lisons la même méditation que développe également saint Jean et qui est inspirée par Zacharie. De la part de Dieu, le prophète annonçait : « En ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication. Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé… ils pleureront sur lui. » (Za 2, 10). En d’autres termes, c’est Dieu qui nous inspire de contempler la croix et, de cette contemplation, peut naître notre conversion, notre réconciliation.
Paul nous invite donc à cette même contemplation : en levant les yeux vers le transpercé (comme dit Zacharie) nous découvrons en Jésus l’homme juste par excellence, l’homme parfait, tel que Dieu l’a voulu. Dans le projet créateur de Dieu, l’homme est créé à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c’est donc d’être l’image de Dieu. Or le Christ est l’exemplaire parfait, si l’on ose dire, il est véritablement l’homme à l’image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l’homme, tel que Dieu l’a voulu. « Il est l’image du Dieu invisible », dit Paul. « Voici l’homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !
Et c’est pour cela que Paul peut parler d’accomplissement : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total. » Je reprends le début du texte : « Le Christ est l’image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c’est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. »
Mais Paul va plus loin : en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l’expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l’entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m’a vu a vu le Père » dit-il lui-même dans l’évangile de Jean (Jn 14, 9). Un peu plus bas dans cette même lettre aux Colossiens, Paul dit encore : « En Christ habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l’homme… en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.
Reste un verset, très court, mais capital : « Il est aussi la tête du corps, c’est-à-dire de l’Eglise. Il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, puisqu’il devait avoir en tout la primauté. » C’est peut-être le texte le plus clair du Nouveau Testament pour nous dire que nous sommes le Corps du Christ. Il est la tête d’un grand corps dont nous sommes les membres. Dans la lettre aux Romains (Rm 12,4-5) et la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12,12), Paul avait déjà dit que nous sommes tous les membres d’un même corps. Ici, il précise plus clairement : « Le Christ est la tête du corps qui est l’Eglise ». (Il développe la même idée dans la lettre aux Ephésiens : Ep 1,22 ; 4,15 ; 5,23).
Evidemment, il dépend de nous que ce Corps grandisse harmonieusement. A nous de jouer, donc, maintenant, si j’ose dire : la Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ s’offre à la liberté des hommes ; pour nous, baptisés, elle est (ou elle devrait être) un sujet sans cesse renouvelé d’émerveillement et d’action de grâce ; un peu plus haut, l’auteur commençait sa contemplation par : « Rendez grâce à Dieu le Père qui vous a rendus capables d’avoir part, dans la lumière, à l’héritage du peuple saint ». Il s’adressait à ceux qu’il appelle « les saints », c’est-à-dire les baptisés. L’Eglise, par vocation, c’est le lieu où l’on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s’appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).

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EVANGILE selon Saint Luc 10,25-37

En ce temps-là,
25 un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant :
« Maître, que dois-je faire
pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
26 Jésus lui demanda :
« Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ?
Et comment lis-tu ? »
27 L’autre répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de toute ta force et de toute ton intelligence,
et ton prochain comme toi-même. »
28 Jésus lui dit :
« Tu as répondu correctement.
Fais ainsi et tu vivras. »
29 Mais lui, voulant se justifier,
dit à Jésus :
« Et qui est mon prochain ? »
30 Jésus reprit la parole :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,
et il tomba sur des bandits ;
ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups,
s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ;
il le vit et passa de l’autre côté.
32 De même un lévite arriva à cet endroit ;
il le vit et passa de l’autre côté.
33 Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ;
il le vit et fut saisi de compassion.
34 Il s’approcha, et pansa ses blessures
en y versant de l’huile et du vin ;
puis il le chargea sur sa propre monture,
le conduisit dans une auberge
et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent,
et les donna à l’aubergiste, en lui disant :
‘Prends soin de lui ;
tout ce que tu auras dépensé en plus,
je te le rendrai quand je repasserai.’
36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain
de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
37 Le docteur de la Loi répondit :
« Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »
Jésus lui dit :
« Va, et toi aussi, fais de même. »

Tel est pris qui croyait prendre ! S’il espérait mettre Jésus dans l’embarras, le docteur de la Loi en a été pour ses frais et c’est lui, en définitive, qui a dû se trouver bien embarrassé. En posant à celui qui est l’Amour même la question : « Jusqu’où faut-il aimer ? », il s’est attiré une réponse bien exigeante ! Si l’on veut rester tranquille, en effet, il y a des questions à ne pas poser ! Surtout si ce sont des questions aussi importantes que la première posée par le docteur de la Loi : « Maître, que dois-je faire, pour avoir part à la vie éternelle ? » ou, plus compromettante encore, la question suivante : « Et qui donc est mon prochain ? » Devant de telles interrogations, Jésus ne peut que désirer conduire son interlocuteur jusqu’au plus intime du coeur de Dieu lui-même.
Ce cheminement, Jésus va le situer très exactement sur une route bien connue de ses auditeurs, les trente kilomètres qui séparent Jérusalem de Jéricho, une route en plein désert, dont certains passages étaient à l’époque de véritables coupe-gorge. Ce récit d’attentat et cette histoire de secours au blessé étaient d’une vraisemblance criante. L’homme est donc tombé aux mains de brigands qui l’ont dépouillé et laissé pour mort. A son malheur physique et moral, s’ajoute pour lui une exclusion d’ordre religieux : touché par des « impurs », il a contracté lui aussi une impureté. C’est probablement l’une des raisons de l’indifférence apparente, voire de la répulsion qu’éprouvent à sa vision le prêtre et le lévite soucieux de préserver leur intégrité rituelle. Le Samaritain, bien sûr, ne va pas avoir de scrupules de ce genre.
La scène au bord de la route dit en images ce que Jésus a fait lui-même bien souvent concrètement : en guérissant le jour du sabbat, par exemple, en se penchant sur des lépreux, en accueillant les pécheurs, et en citant plusieurs fois. (Cette parabole du bon Samaritain fait penser à) la parole du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices ; et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6, 6).
La connaissance de Dieu, parlons-en : quand Jésus avait posé la question : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Que lis-tu ? », le docteur de la Loi avait récité avec enthousiasme : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur , de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui avait dit : « Tu as bien répondu. » Car la seule chose qui compte, on le savait déjà en Israël, c’est la fidélité à ce double amour. Saint Jean écrira plus tard : « Si quelqu’un dit J’aime Dieu et qu’il n’aime pas son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4,20). Et encore : « Aimons-nous les uns les autres, car l’amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. » (1 Jn 4,7).
Le fin mot de cette connaissance que nous révèle la Bible, Ancien et Nouveau Testaments confondus, c’est que Dieu est « miséricordieux » (littéralement en hébreu « ses entrailles vibrent ») ; or, nous dit le récit, quand le Samaritain vit l’homme blessé, « il fut saisi de pitié » (en grec « ému aux entrailles »). Ce n’est pas par hasard si Luc emploie exactement la même expression pour dire l’émotion de Jésus, à la porte du village de Naïm, à la vue de la veuve conduisant son fils unique au cimetière (Lc 7)… ou pour décrire l’émotion du Père au retour du fils prodigue (Lc 15).
Je reviens à la parabole : ce voyageur miséricordieux n’est pourtant aux yeux des Juifs qu’un Samaritain, c’est-à-dire ce qu’il y a de moins recommandable. Car Samaritains et Juifs étaient normalement ennemis : les Juifs méprisaient les Samaritains qu’ils considéraient comme hérétiques et les Samaritains, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d’avoir détruit leur sanctuaire sur le mont Garizim (en 129 av.J.C.). Le mépris, à vrai dire, était ancestral : au livre de Ben Sirac, on cite parmi les peuples considérés comme détestables les Samaritains, « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (Si 50,26). Et c’est cet homme méprisé qui est déclaré par Jésus plus proche de Dieu que les dignitaires et servants du Temple (le prêtre   et le lévite passés à côté du blessé sans s’arrêter). Cette émotion « jusqu’aux entrailles » (tout le contraire de la dureté des cœurs de pierre dont parlait Ezéchiel), nous dit que le Samaritain, (ce mécréant aux yeux des Judéens) est capable d’être « l’image de Dieu » ! A son niveau personnel, on voit quelle attitude Jésus lui-même a choisie, lui qui dispense sans compter compassion et guérison.
Jésus propose donc ici un renversement de perspective : à la question « qui est mon prochain », il ne répond pas, comme on s’y attendrait, en traçant le cercle de ceux que nous devons considérer comme notre prochain. Car un cercle, aussi large soit-il pose une limite. Jésus refuse de donner une « définition » (dans « définition », il y a le mot latin « finis », limite), il en fait une affaire de cœur et non d’intellect. A ce propos, gare au vocabulaire ! A lui seul le mot « prochain » laisse entendre qu’il y a des « lointains ».
Alors, si on demande à Jésus « Qui donc est mon prochain ? », il nous répond : A toi de décider jusqu’où tu acceptes de te faire proche. Et si l’on se pose la question : Pourquoi le Samaritain nous est-il donné en exemple ? La réponse est toute simple : parce qu’il est capable d’être saisi de pitié. A nous aussi, Jésus dit : « Va, et toi aussi, fais de même. » Sous-entendu, ce n’est pas facultatif : « Fais ainsi et tu auras la vie » avait-il dit à son interlocuteur un peu avant ; Luc répète souvent cette exigence de cohérence entre parole et actes : c’est bien beau de parler comme un livre (c’est le cas du docteur de la Loi, ici), mais cela ne suffit pas : « Ma mère et mes frères, disait Jésus, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8, 21). Et là, notre capacité d’inventer est sollicitée : si les dimensions du cercle de notre prochain dépendent de notre bon vouloir, si les considérations de catégories sociales et de convenances doivent céder le pas à la pitié (ce qui semble bien être la leçon de cette parabole), alors, il ne nous reste plus qu’à inventer l’amour sans frontières !
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Complément
– Si la question « Quel est le plus grand commandement ? » se retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Marc, la parabole du Bon Samaritain, en revanche, est propre à Luc. On notera également que chez Luc, c’est le docteur de la Loi qui donne lui-même la réponse « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… et ton prochain comme toi-même. » Alors Jésus reprend : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. »
– Il est intéressant de noter que cette présentation éminemment sympathique d’un Samaritain (Luc 10) suit de très près dans l’évangile de Luc le refus d’un village samaritain de recevoir Jésus et ses disciples en route de la Galilée vers Jérusalem (Luc 9). Ce qui semble vouloir dire que Jésus se refuse catégoriquement à tout amalgame !