ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 1

Dimanche 13 février 2022 : 6ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 13 février 2022 :

6ème dimanche du Temps Ordinaire

image-3

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 17, 5 – 8

5 Ainsi parle le SEIGNEUR.
Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel,
qui s’appuie sur un être de chair,
tandis que son cœur  se détourne du SEIGNEUR.
6 Il sera comme un buisson sur une terre désolée,
il ne verra pas venir le bonheur.
Il aura pour demeure les lieux arides du désert,
une terre salée et inhabitable.
7 Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR,
dont le SEIGNEUR est la confiance.
8 Il sera comme un arbre, planté près des eaux,
qui pousse, vers le courant, ses racines.
il ne craint pas quand vient la chaleur :
son feuillage reste vert ;
L’année de la sécheresse,
il est sans inquiétude :
il ne manque pas de porter du fruit.

LES MISE EN GARDE DE JEREMIE
Le début du texte est fait pour nous impressionner ! Tout d’abord, l’introduction est très solennelle : « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Quand un prophète emploie l’expression « Parole du SEIGNEUR » ou un équivalent, c’est toujours pour nous alerter ; quelque chose comme ‘Attention, ce que j’ai à vous dire est très grave, et c’est le SEIGNEUR lui-même (le Dieu de l’Alliance du Sinaï) qui vous parle.’
Et ici, la suite est à première vue terrible : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ». Cela pose au moins deux questions : premièrement, Dieu pourrait-il nous maudire ? Deuxièmement, mettre sa confiance dans un mortel (c’est-à-dire dans un homme) en quoi est-ce mal ? Je reprends ces deux questions l’une après l’autre.
Première question : Dieu pourrait-il nous maudire ? Souhaiter notre malheur ? Certainement pas, lui qui cherche inlassablement à nous sauver. L’expression « maudit soit » chez les prophètes est une mise en garde, du genre ‘Attention, vous filez un mauvais coton, vous avez pris un chemin dangereux, une pente glissante ; cela ne peut que mal finir’. L’expression symétrique « Béni soit » est au contraire un encouragement du genre ‘Continuez, vous êtes sur la bonne voie’.
Deuxième question : Jérémie dit : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ». Alors devrions-nous nous méfier les uns des autres ? Certainement pas non plus, puisque le projet de Dieu est que l’humanité soit tellement unie qu’elle ne fasse plus qu’un… donc toute méfiance entre les hommes est contraire au projet de Dieu. En fait, le mot « foi » est un mot très fort qui signifie « s’appuyer sur » comme on s’appuie sur un rocher ; il faut relire la phrase de Jérémie en entier : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair TANDIS QUE son cœur  se détourne du SEIGNEUR » ; ce qui est grave, c’est de se détourner du Seigneur. Bien sûr, nous pouvons, nous devons nous appuyer les uns sur les autres, mais que cela ne nous détourne pas du Seigneur.
Jérémie vise probablement ici deux erreurs funestes des rois, des chefs religieux et du peuple tout entier : premièrement, l’idolâtrie ; deuxièmement, les alliances. Commençons par l’idolâtrie : plusieurs rois ont réintroduit en Israël d’autres cultes que celui du vrai Dieu. On invoque d’autres dieux, on les prie, on leur offre des sacrifices ; un peu plus loin, Jérémie le dit expressément : « Mon peuple m’a oublié, aux vaines idoles ils brûlent de l’encens. » (Jr 18,15).
Quant aux alliances, Jérémie a eu tout loisir de méditer sur la politique des rois de son temps : au lieu de compter sur la protection de Dieu, ils ont accumulé les manœuvres  diplomatiques, s’alliant tour à tour avec chacune des puissances du Moyen-Orient ; mais ils n’ont récolté que des guerres et du malheur ; et quand on demande la protection d’un roi de la terre, on devient inévitablement son vassal, on perd donc automatiquement sa liberté. Ce sera exactement le destin du roi Sédécias, peu de temps après ; Jérémie le raconte plus loin dans son livre : Sédécias a compté sur ses manœuvres  diplomatiques, il a compté sur sa force militaire… et il n’a récolté qu’échec, massacre, humiliations, pour lui et pour son peuple (Jr 39,1-10).
A QUI IRIONS-NOUS, SEIGNEUR ?
On est là en face de l’une des grandes exigences de l’Alliance : parce qu’Israël était investi d’une mission de témoignage au milieu des nations, il lui était demandé de ne jamais rechercher une autre Alliance que celle de son Dieu. A vues humaines, cela pouvait paraître fou. Mais quand on a l’immense honneur d’être le peuple élu de Dieu, on ne peut plus raisonner à vues humaines. (Entre nous soit dit, cette remarque est désormais valable également pour nous, Eglise du Christ.)
Au moment où Jérémie écrit notre texte d’aujourd’hui, il est encore temps de mettre en garde, et donc il tire la sonnette d’alarme ; il insiste : la seule source d’eau vive pour l’homme, c’est le Seigneur ; s’en éloigner, c’est se priver d’eau, c’est connaître la sécheresse. Quelques versets plus loin, Jérémie reprend exactement la même expression : « Ils ont abandonné le SEIGNEUR, la source d’eau vive. » (Jr 17,13). Et déjà au chapitre 2 : « Oui, mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! » (Jr 2,13). Pour se faire comprendre, il emploie l’image de l’eau, très suggestive dans un pays qui connaît la sécheresse. Pour lui, c’est une évidence, s’éloigner de Dieu, c’est se priver d’eau, c’est connaître la sécheresse.
Ceux-là ont fait le mauvais choix, l’avenir montrera qu’ils se sont trompés ; on dira leur malheur, c’est le sens du verbe « maudire » (male-dicere). « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur  se détourne du SEIGNEUR. Il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée et inhabitable… » Mais ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur, ceux-là ont fait le bon choix ; on ne peut que les féliciter ; et l’avenir montrera qu’ils ont eu raison, on dira du bien de leur conduite, on dira leur bonheur : c’est exactement le sens du mot « bénir » (bene-dicere en latin). « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR, dont le SEIGNEUR est la confiance. »
Une fois de plus, nous remarquons les profondes affinités entre Jésus et Jérémie : dans l’évangile des Béatitudes, par exemple, que nous lisons également ce dimanche, mais aussi dans le thème de l’eau vive : il suffit de se rappeler la phrase que Jésus a prononcée à l’occasion de la fête des Tentes à Jérusalem : « Au jour solennel où se terminait la fête, Jésus, debout, s’écria : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! Comme dit l’Ecriture : de son cœur  couleront des fleuves d’eau vive. » (Jn 7,37-38).
————————
Complément
On aura remarqué l’importance de la sécheresse dans ce texte : Jérémie parle d’expérience. Il suffit de se remettre en mémoire la route de Jérusalem à Jéricho : un désert complètement aride la plus grande partie de l’année et pourtant capable de reverdir et refleurir avec les pluies de printemps. Comme tout bon prédicateur, il puise ses exemples et ses images dans l’existence quotidienne de ses auditeurs. Ces mêmes images se retrouvent d’ailleurs dans d’autres textes orientaux : rien d’étonnant puisqu’ils ont des climats similaires ! Par exemple, en Egypte, voici à quoi on compare le sage : « Il est comme un arbre qui croît dans un jardin. Il fleurit et double son produit ; il se tient devant la face de son maître, son fruit est doux, son ombre agréable ». Soyons francs, pour évoquer l’ombre de façon aussi positive, il faut avoir expérimenté l’ardeur du soleil torride ! Dans des pays humides, de telles images sont nettement moins suggestives.

PSAUME – 1, 1-2, 3, 4.6

1 Heureux est l’homme
qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
2 mais se plaît dans la loi du SEIGNEUR
et murmure sa loi jour et nuit !

3 Il est comme un arbre
planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira.
4 Tel n’est pas le sort des méchants.

Mais ils sont comme la paille
balayée par le vent :
6 Le SEIGNEUR connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

LE CHEMIN DU BONHEUR
Voici le premier de tous les psaumes : il nous donne la clé de tous les autres, puisque c’est lui qui a été choisi pour nous introduire dans la prière d’Israël. Il est très court, comme il se doit pour une introduction, mais chaque détail compte. Le premier mot de ce psaume et donc du psautier tout entier est « Heureux » ! … ce qui est déjà tout un programme. Le psalmiste a compris que Dieu veut notre bonheur ; c’est la chose la plus importante qu’il a voulu dire pour commencer ! Pour comprendre le sens du mot « heureux » dans la Bible, il faut penser aux « félicitations » que nous nous adressons les uns aux autres dans les grandes occasions : quand nous recevons un faire-part joyeux, de naissance ou de mariage, nous offrons aux heureux parents ou aux fiancés ce que nous appelons des « félicitations » : étymologiquement « féliciter » quelqu’un, c’est le reconnaître « felix », c’est-à-dire « heureux » et s’en réjouir avec lui. C’est d’abord un constat (heureux êtes-vous) : parfois même cela nous plonge dans la contemplation parce que le spectacle d’un bonheur évident, rayonnant, nous émeut toujours. En même temps, c’est un souhait très vif et même un encouragement, une invitation à faire chaque jour grandir ce bonheur encore tout neuf. Quelque chose comme ‘vous êtes bien partis, continuez à être heureux ; le monde a besoin du témoignage de votre amour et de votre bonheur’.
Le mot biblique « heureux » dit tout cela : il a ces deux aspects de constat et aussi d’encouragement. C’est pour cela que, bien souvent, avec André Chouraqui, on traduit « heureux » par « en marche ». Cela nous invite à nous représenter l’histoire de l’humanité comme une longue marche : une marche au cours de laquelle les hommes sont à chaque instant invités à choisir leur chemin. On aura remarqué l’insistance de ces quelques versets sur le mot « chemin » : « Heureux l’homme qui ne suit pas le chemin des pécheurs… Le SEIGNEUR connaît le chemin des justes, mais le chemin des méchants se perdra. »
C’est ce que l’on appelle le « thème des deux voies » : sous-entendu il y a deux routes, deux voies, la bonne et la mauvaise ; à nous de choisir. Le thème des deux voies s’appuie sur une comparaison : notre vie est comparée à un croisement ; tout se passe comme si nous débouchions sur la grand-route. Nous savons où nous voulons aller : mais nous ne savons pas de quel côté il faut tourner ; faut-il tourner à droite ? Ou à gauche ? Si, par chance, nous choisissons la bonne direction, chacun de nos pas nous rapprochera du but ; à l’inverse, si nous nous trompons de direction, chacun de nos pas, désormais, nous éloignera du but, simplement parce que nous aurons choisi le mauvais chemin.
CHOISIS LA VIE
La Révélation biblique n’a qu’un seul objet, indiquer à l’humanité le chemin du bonheur que Dieu veut pour elle. C’est pourquoi elle est parsemée de multiples poteaux indicateurs ; le livre du Deutéronome, par exemple, a beaucoup développé ce thème* : « Vois, je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur… Choisis donc la vie » (Dt 30,15.19).
Dans cette optique, les mots « heureux, malheureux » ou « béni, maudit » sont comme des feux de signalisation : quand Jérémie dit ce que nous avons entendu dans la première lecture : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel » (Jr 17,5), ou quand Isaïe vitupère « Malheureux ! Ils rédigent des décrets malfaisants » (Is 10,1), ils ne prononcent ni jugement ni condamnation définitifs sur des personnes, ils préviennent du danger comme on crie quand on voit quelqu’un au bord du précipice. A l’inverse, des expressions comme « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR » (Jr 17,7, dans la première lecture de ce dimanche), ou « Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants » (Ps 1) sonnent comme des encouragements : ‘Vous êtes sur la bonne voie’.
Ce thème des deux voies dit une autre chose très importante, à savoir que nous sommes libres ; mais si nous voulons être heureux, il y a des voies sans issue, donc à éviter. Le désir inscrit au coeur de tous les hommes, le but de toutes leurs actions, c’est la recherche du bonheur ; mais bien souvent, ils se trompent de direction. La loi donnée par Dieu n’a pas d’autre but que de guider notre liberté vers le bon chemin. D’où ce grand amour de la Loi que nous avons rencontré si souvent en Israël : le peuple de l’Alliance sait que la Loi est un don de Dieu ; cadeau de celui qui ne veut que notre bonheur et qui nous en indique le chemin. « Heureux est l’homme qui se plaît dans la loi du SEIGNEUR et murmure sa loi jour et nuit ! »
Mais attention, quand le psaume parle des justes et des méchants, il s’agit de comportements, et non pas d’individus ; une chose très importante, à ne jamais oublier lorsque l’on rencontre ce thème des deux voies : il n’y a pas d’un côté des hommes entièrement, parfaitement justes… et de l’autre des hommes qui sont tout entiers méchants !… Et d’ailleurs, nous-mêmes, dans quelle catégorie nous rangerions-nous ? Oserions-nous prétendre appartenir à la catégorie des justes ? Non bien sûr, mais pas davantage il ne serait équitable de ranger qui que ce soit d’entre nous dans la catégorie des méchants. De toute évidence, nous appartenons tour à tour à ces deux catégories : certaines facettes de nos vies sont sur la bonne voie, d’autres non. Celles-ci, il faut le savoir, ne mènent nulle part. En revanche, et c’est une merveilleuse nouvelle pour nous, aujourd’hui, tous nos efforts pour écouter la Parole sont autant de pas sur le chemin du vrai bonheur : « Heureux est l’homme qui se plaît dans la loi du SEIGNEUR ! »
————————
Note
*« Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité, dans un pays ruisselant de lait et de miel, comme te l’a dit le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères. » (Dt 6,3). C’est le thème de la principale prière juive, le « Shema Israël ».

Complément
A elle seule, la construction littéraire de ce psaume met en évidence l’importance du bon choix ; exceptionnellement, elle n’est absolument pas symétrique ; on oppose bien deux comportements, celui des justes, et celui des pécheurs. Mais ceux qui ont choisi la bonne direction, et qu’on appelle « les justes », se voient consacrer la plus grande partie du psaume. En revanche, il n’est presque pas question des autres, ceux qui ont fait le mauvais choix, et qu’on appelle « les méchants ». Cette inégalité de traitement est parlante : seul vaut qu’on en parle le sort des heureux ; les autres (c’est-à-dire la face obscure de chacun de nous) ne sont que « paille balayée par le vent ».

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15, 12.16-20

Frères,
12 nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts ;
alors, comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer
qu’il n’y a pas de résurrection des morts ?

16 Car si les morts ne ressuscitent pas,
le Christ non plus n’est pas ressuscité.
17 Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur,
vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés ;
18 et donc, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus.
19 Si nous avons mis notre espoir dans le Christ
pour cette vie seulement,
nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes.
20 Mais non ! Le Christ est ressuscité d’entre les morts,
lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.

A LA SUITE DU CHRIST, NOUS RESSUSCITERONS
Pour entrer dans ce texte de Saint Paul, commençons par nous remémorer la dernière célébration de funérailles à laquelle nous avons assisté. Le Rituel prévoit trois rites très importants : il y a d’abord le Cierge Pascal qui brûle tout au long de la célébration pour nous rappeler que le Christ ressuscité est vivant parmi nous ; un autre rite se déroule vers la fin de la célébration, au moment du dernier adieu : le prêtre puis les fidèles aspergent le corps du défunt avec l’eau qui rappelle son Baptême. Mais, avant cela, il y a eu un autre rite : le prêtre a encensé le corps ; c’est le geste le plus audacieux ! Dans l’empire romain, c’est devant les statues des dieux que l’on brûlait de l’encens ; et c’est au moment où ce corps sans vie semble réduit à néant que nous l’encensons. Pourquoi ? Parce que tout Chrétien, depuis son baptême, est le temple de l’Esprit Saint, comme dit Saint Paul dans cette même lettre aux Corinthiens que nous venons de lire. Soyons francs, s’il a besoin de le rappeler, c’est parce qu’on pourrait parfois l’oublier, nous tout autant que les Corinthiens de son temps.
Dans le texte d’aujourd’hui, il lutte contre un autre oubli des Corinthiens : la Résurrection des corps. Ils sont bien convaincus de la Résurrection du Christ, mais ils ont du mal à en tirer la conséquence qui pour Paul est évidente : si Christ est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons.
Il argumente en deux temps : d’abord, il réaffirme le fait de la Résurrection du Christ, ensuite il en tire les conséquences ; je commence par le premier point : Paul rappelle que la Résurrection du Christ est le socle de la foi chrétienne : « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur ». Un peu plus haut, il a même dit « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu » (1 Co 15,14). Effectivement, si nous ne croyons plus à la Résurrection du Christ, tout l’édifice de notre foi s’effondre comme un château de cartes. C’est peut-être ce qui se passe pour un certain nombre de catholiques français : un sondage récent, paru dans la revue « Le Monde des Religions » révèle que sur les Français qui se reconnaissent catholiques, à peine plus d’un sur deux croit à la Résurrection du Christ, et parmi eux, une infime minorité croit à notre propre résurrection. Il nous faut donc lire et relire la lettre aux Corinthiens !
Car, si le Christ n’était pas ressuscité, alors il n’aurait été qu’un pauvre malheureux condamné et exécuté comme tant d’autres. Il serait mort pour rien. Il ne serait pas le Sauveur qu’on attendait, et toutes ses promesses n’auraient été que des vœux pieux.
Dans un deuxième temps, Paul tire les conséquences de la Résurrection du Christ. J’essaie de résumer son raisonnement : parce qu’il est ressuscité, (beaucoup l’ont vu vivant, et peuvent en témoigner), parce qu’il est ressuscité, alors oui, il est le sauveur du monde, l’envoyé de Dieu ; alors oui, tout ce qu’il a dit et promis est vrai. Désormais, nous sommes, à notre tour, des temples de l’Esprit. C’est-à-dire que l’Esprit vit en nous, l’Esprit d’amour de Dieu lui-même nous anime (si nous le voulons, bien sûr). Or l’Esprit d’amour, c’est le contraire du péché, justement, puisque le péché, c’est notre manque d’amour pour Dieu et pour les autres. Voilà pourquoi Paul peut dire que nous sommes délivrés du péché.
Alors, parce que nous sommes, comme le Christ, habités par l’Esprit de Dieu, nous ressusciterons comme lui. Ce qui fut le temple de l’Esprit peut être transformé, cela ne peut pas être détruit pour toujours. La mort biologique peut bien détruire notre corps, mais Jésus le relèvera ; vous vous rappelez sa phrase : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2,19). Sur le moment, on a cru qu’il parlait du temple de Jérusalem, mais Saint Jean dit qu’ils ont compris plus tard qu’il parlait de sa propre résurrection.
DIEU N’EST PAS LE DIEU DES MORTS, MAIS DES VIVANTS.
Paul ajoute : « Le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. » Ceci est la traduction française, mais, dans le texte grec, pour dire que le Christ est le premier, Paul emploie un mot qui veut dire « prémices » au sens de commencement d’une longue série. Dans l’Ancien Testament, on appelait « prémices » les prélèvements que l’on faisait sur les premiers produits du sol au début de la récolte. Dire que Jésus est ressuscité comme « prémices de ceux qui sont morts », c’est dire qu’il est le frère aîné de la multitude humaine, Paul l’appelle ailleurs le « premier-né » : « Il est la tête du corps… c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. » (Col 1,18). Le mot « prémices » dit la solidarité entre le Christ et le reste de l’humanité : les prémices sont un prélèvement sur la récolte, mais ils font bien partie de la récolte.
En définitive, il faut, comme toujours, revenir au dessein bienveillant de Dieu, qui est de réunir l’humanité tout entière en Jésus-Christ : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef (une seule tête), le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. » (Ep 1,9-10 ; traduction TOB). Dieu n’a évidemment pas prévu de réunir des morts mais des vivants. Jésus a pris très nettement parti là-dessus dans sa discussion avec les Sadducéens : « Et au sujet de la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu ce qui vous a été dit par Dieu : ‘Moi, je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob’ ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » (Mt 22, 31-32).
Nous découvrons là une facette du mystère de l’Incarnation à laquelle nous ne pensons pas toujours : Dieu prend notre humanité, notre corps très au sérieux. Le Verbe s’est fait chair ; il est devenu en tous points semblable aux hommes, tellement semblable que son destin est le nôtre : s’il est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons.
La résurrection du Christ n’est donc pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle : elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort ; le premier-né est entré dans la vie qui ne finit pas. La mort n’est plus un mur, elle est une porte… nous nous y engouffrons derrière lui.
Ce qui veut dire que la foi chrétienne est radicalement incompatible avec toute idée de réincarnation ! Notre dignité va jusque-là : même si notre corps est parfois bien pauvre et défait, Dieu ne le traite jamais comme une dépouille qu’on peut jeter et remplacer ; notre personne est un tout ; il nous arrive de nous mépriser nous-mêmes, mais, aux yeux de Dieu, si j’ose dire, chacun d’entre nous est unique et irremplaçable. C’est notre être tout entier qui est appelé à vivre pour toujours auprès de lui.

EVANGILE – selon Saint Luc, 6, 17.20-26

En ce temps-là,
17 Jésus descendit de la montagne avec les Douze
et s’arrêta sur un terrain plat.
Il y avait là un grand nombre de ses disciples,
et une grande multitude de gens
venus de toute la Judée, de Jérusalem,
et du littoral de Tyr et de Sidon.
20 Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara :
« Heureux, vous les pauvres,
car le royaume de Dieu est à vous !
21 Heureux, vous qui avez faim maintenant,
car vous serez rassasiés !
Heureux, vous qui pleurez maintenant :
car vous rirez !
22 Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent
et vous excluent,
quand ils insultent
et rejettent votre nom comme méprisable,
à cause du Fils de l’homme.
23 Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie,
car alors votre récompense est grande dans le ciel ;
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
24 Mais quel malheur pour vous, les riches,
car vous avez votre consolation !
25 Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant,
car vous aurez faim !
Quel malheur pour vous qui riez maintenant,
Car vous serez dans le deuil et vous pleurerez !
26 Quel malheur pour vous
lorsque tous les hommes disent du bien de vous !
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

LES DEUX VOIES
La première lecture, tirée du livre de Jérémie, nous avait mis en garde : ne mettez pas votre confiance en vous-mêmes et en vos richesses de toutes sortes… ne vous appuyez que sur Dieu seul. L’évangile des Béatitudes va encore plus loin : Heureux, les pauvres ; mettez votre confiance en Dieu : Il vous comblera de ses richesses… SES richesses…! « Heureux », cela veut dire « bientôt on vous enviera » ! Il faut dire premièrement que ce n’étaient pas les gens socialement influents, importants, qui formaient le gros des foules qui suivaient Jésus ! On lui a assez reproché de frayer avec n’importe qui ! Deuxièmement, le mot « pauvres » dans l’Ancien Testament n’a aucun rapport avec le compte en banque : les « pauvres » au sens biblique (les « anawim ») ce sont ceux qui n’ont pas le coeur fier ou le regard hautain, comme dit le psaume ; on les appelle « les dos courbés » : ce sont les petits, les humbles du pays, dans le langage prophétique. Ils ne sont pas repus, satisfaits, contents d’eux, il leur manque quelque chose. Alors Dieu pourra les combler.
On retrouve là le langage des prophètes : tantôt sévère, menaçant… tantôt encourageant ; sévère, menaçant quand le peuple fait fausse route, se trompe de valeurs ; encourageant quand le peuple traverse des périodes de détresse et de désespoir. Ici Jésus, regardant ses disciples et, au-delà d’eux la foule, éduque leur regard : il reprend ces deux langages prophétiques ; et on retrouve là le même discours que dans la première lecture de ce dimanche, le texte de Jérémie : vous qui mettez votre confiance dans les richesses matérielles, dans votre position sociale, vous qui êtes bien vus, « bientôt, on ne vous enviera pas ! » Vous n’êtes pas sur la bonne route. Si vous étiez sur la bonne voie, vous ne seriez pas si riches, pas si bien vus.
Un vrai prophète s’expose à déplaire, Jésus en sait quelque chose ; un vrai prophète n’a ni le temps ni la préoccupation d’amasser de l’argent, ou de soigner sa publicité… On peut tout à fait appliquer à Jésus-Christ ces quatre Béatitudes : lui, le pauvre qui n’avait pas une pierre pour reposer sa tête et qui est mort dans le dénuement et l’abandon ; lui qui a pleuré le deuil de son ami Lazare ; et qui a connu l’angoisse du Jardin des Oliviers ; lui qui a pleuré sur le malheur de Jérusalem ; lui qui a eu faim et soif, au désert et jusque sur la croix ; lui qui a été méprisé, calomnié, persécuté, et pour finir, supprimé au nom des bons principes et de la vraie religion (ce qui est quand même un comble si on y réfléchit !)
LE REGARD DE L’HOMME ET LE REGARD DE DIEU
En proclamant « heureux » ceux qui vivent ces Béatitudes, à commencer par lui-même, Jésus rend grâce en quelque sorte : car il sait de quel regard d’amour son Père l’enveloppe ; et il sait que la victoire est déjà acquise : la promesse de la Résurrection se profile déjà derrière ces Béatitudes. Il nous révèle ce regard de Dieu, cette miséricorde de Dieu : étymologiquement, le mot « miséricorde » signifie des entrailles qui vibrent ; ce texte vient nous dire : il y a le regard de l’homme, il y a le regard de Dieu ; l’admiration de l’homme se trompe souvent d’objet : son admiration va vers les riches, les repus, les gâtés de la vie. Le regard de Dieu est tout autre : « un pauvre a crié, Dieu l’entend » dit le psaume ; ou encore « d’un cœur  brisé et broyé, Dieu n’a point de mépris » (Ps 50/51).
Les pauvres, les persécutés, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent, Dieu se penche sur eux avec prédilection : non pas en vertu d’un mérite de leur part, mais en raison de leur situation même. Et Jésus ouvre ici nos yeux sur une autre dimension du bonheur : le véritable bonheur, c’est ce regard de Dieu sur nous. Et alors, sûrs de ce regard de Dieu, les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim, trouveront la force de prendre leur destin en main ; comme le traduit André Chouraqui, le mot « heureux » veut aussi dire « en marche ». Par exemple, le peuple guidé par Moïse a trouvé la force de sa longue marche au désert dans la certitude de la présence constante de Dieu à ses côtés. Encore une fois, cette opposition entre béatitudes et malédictions ne divise pas l’humanité en deux populations distinctes : ceux qui méritent ces paroles de réconfort et ceux qui n’encourent que réprobation. Nous faisons partie tour à tour de l’un ou l’autre groupe, et c’est à chacun de nous que le Christ dit « en marche…! »
Je disais plus haut que ces Béatitudes sont d’abord applicables à Jésus-Christ, elles le sont ensuite aux disciples. Luc nous dit : « Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés. » ; traduisez ‘Vous qui me suivez, voilà ce que vous récolterez : la faim, la soif, la pauvreté ; vous pleurerez de découragement dans l’entreprise d’évangélisation, vous serez persécutés, assassinés les uns après les autres, mais vous avez fait le bon choix’.
« Vous serez rassasiés, consolés, soyez heureux et sautez de joie » : c’était déjà dans l’Ancien Testament, la manière de parler du bonheur qu’apporterait le Messie ; les disciples connaissaient bien ces expressions ; ils comprennent du coup très bien ce que Jésus leur annonce ici : ‘Vous qui êtes sortis de la foule pour me suivre, vous n’êtes pas partis pour récolter les honneurs ni la richesse, mais vous avez fait le bon choix, puisque vous avez su reconnaître en moi le Messie’.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 70

Dimanche 30 janvier 2022 : 4ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 30 janvier 2022 :

4ème dimanche du Temps Ordinaire

istockphoto-184995372-1024x1024
« Jesus preaches in the synagogue. Woodcut after a drawing by Julius Schnorr von Carolsfeld (German painter, 1794 – 1872) from my archive, published in 1877. »

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre de Jérémie 1,4-5.17-19

Au temps de Josias,
4 La parole du SEIGNEUR me fut adressée :
5 « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère,
je te connaissais ;
avant que tu viennes au jour,
je t’ai consacré ;
je fais de toi un prophète pour les nations. »

17 « Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi,
tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai.
Ne tremble pas devant eux,
sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux.
18 Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée,
une colonne de fer,
un rempart de bronze,
pour faire face à tout le pays,
aux rois de Juda et à ses princes,
à ses prêtres et à tout le peuple du pays.
19 Ils te combattront,
mais ils ne pourront rien contre toi,
car je suis avec toi pour te délivrer.
Oracle du SEIGNEUR. »

LE CHOIX DE DIEU
Jérémie fut un très grand prophète à Jérusalem, on le sait ; ici, il nous dit sa vocation, son expérience spirituelle. Mais il faut d’abord se rappeler le contexte historique dans lequel il est intervenu. C’était une période extrêmement difficile de l’histoire du peuple juif. On ne sait ni la date de la naissance ni celle de la mort de Jérémie, mais lui-même dit très précisément les dates de sa prédication qui s’étend de 627 à 587 av. JC. ; c’est-à-dire une durée de quarante ans, ce qui est considérable ! Pendant ce temps-là, la situation politique a connu de grands bouleversements !
Les grandes puissances de l’époque, dans cette région tout au moins, sont l’empire assyrien, l’Egypte et bientôt Babylone. Le royaume de Jérusalem n’est qu’un tout petit pays coincé entre ces grandes puissances qui se disputent la domination sur tout le Moyen-Orient. Tantôt en paix, tantôt en guerre, mais toujours sous domination étrangère, le roi de Jérusalem ne sait pas bien quelle politique d’alliance adopter avec quelle puissance étrangère pour reconquérir son indépendance. En fait, il sera tour à tour vassal de ces trois puissances.
C’est dans ce contexte que Jérémie a entendu l’appel de Dieu : « La parole du SEIGNEUR me fut adressée : ‘Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré’ ». Jérémie a donc bien conscience de n’avoir rien décidé par lui-même, c’est Dieu qui l’a choisi ; le mot « consacrer » signifie « mettre à part » : de la part du Seigneur, cela équivaut à choisir, prédestiner. Et on sait que Jérémie a trouvé ce choix de Dieu bien exigeant ! En tout cas, depuis son premier instant, la vie tout entière de Jérémie a été orientée vers la mission confiée par Dieu. Entendons-nous bien : Dieu l’a « mis à part », comme il dit, mais c’est tout le contraire d’une mise à l’écart, d’un splendide isolement, d’une tour d’ivoire, comme on dirait aujourd’hui. Toute vocation, dans la Bible, est toujours une « mise à part » pour un service.
Un service qui, dans le cas présent, ressemble fort à un combat ! Car, à la lumière de sa vocation, Jérémie porte sur la monarchie et sur les autorités religieuses un jugement très sévère qu’on pourrait résumer en deux phrases : à la cour, le roi et les chefs politiques ne parlent que guerres, soulèvements, renversement d’alliances ; c’est-à-dire tout le contraire de la paix dont rêve le peuple. Quant au Temple, on ne se préoccupe que de belles liturgies, pendant que la justice sociale et la morale sont en pleine décadence ; on est donc en parfaite hypocrisie.
Au milieu de tout cela, le prophète doit être le porte-parole de Dieu ; il est là pour rappeler que la seule chose qui compte, la seule urgente, prioritaire, c’est l’Alliance avec Dieu, celle justement dont plus personne ne se préoccupe.  Evidemment, ses vigoureuses remises en cause ne peuvent que soulever l’opposition ou, au mieux, la dérision. Dieu l’a bien prévenu : « Ils te combattront ». Et de fait, Jérémie a rencontré beaucoup d’opposition dans l’accomplissement de son ministère.
LE COMBAT DE JEREMIE
Le plus curieux dans cette histoire, c’est que pour cette tâche ingrate et qui exigeait beaucoup de courage, Dieu a choisi un jeune homme timide et « qui ne sait pas parler » (Jérémie le disait lui-même dans des versets qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche). Or il lui faudra parler, justement, crier, tempêter, prêcher… à temps et à contre-temps, tenir tête à tout un peuple et à son roi. En plus, c’est un cœur  sensible, et il sera profondément bouleversé par le malheur de sa patrie ; mais l’heure n’est pas à la mollesse : et il lui faudra consacrer toute son énergie à rappeler (sans le moindre succès) l’urgence de la conversion. « Oiseau de mauvais augure », annonceur de catastrophes, il sera détesté, méprisé, ridiculisé jusque dans sa propre famille.
Et pourtant, rien ni personne ne le détournera de sa mission : car Dieu est avec lui dans toutes ses épreuves. Lui qui se sentait si misérable, c’est vraiment en Dieu seul qu’il a trouvé sa force. A travers les quelques lignes de ce texte pourtant bien court nous devinons l’expérience spirituelle du prophète. Nous entendons là comme un écho des Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur … » C’est bien parce qu’il se trouvait pauvre que Jérémie a laissé Dieu l’envahir de sa force. Car si on lit attentivement ce texte, c’est bien Dieu qui est le principal acteur dans sa vie, c’est Dieu qui a toutes les initiatives : « La parole du SEIGNEUR me fut adressée … Je te connaissais… Je fais de toi… Je t’ordonnerai… Je suis avec toi… »  Quant aux images, elles montrent bien quelle force intérieure il a fallu à Jérémie : « Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. »
Des siècles plus tard, Jésus, lui aussi a présenté sa vie comme un combat ; et la nôtre l’est aussi ; car l’annonce de la Parole de Dieu reste une tâche redoutable, tellement les pensées de Dieu sont loin de celles des hommes. Tellement les priorités de Dieu sont loin de celles des hommes. Et pourtant, les croyants savent que le bonheur de l’humanité ne peut naître que lorsque nos pensées et nos priorités se seront enfin transformées. Lorsque les valeurs de l’Alliance (comme disait Jérémie), celles de l’Evangile, (dirons-nous aujourd’hui) seront pleinement respectées.
Mais la force d’un Jérémie, celle de Jésus, la nôtre résident dans la certitude que Dieu nous accompagne sans cesse dans ce combat : nous avons entendu la phrase de Dieu à Jérémie : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi ». Plus tard, Jésus à son tour encouragera ses disciples en leur disant : « Confiance, j’ai vaincu le monde. »
——————
Compléments
1 – Saint Paul dit de la même manière dans la lettre aux Galates qu’il a conscience d’avoir été « mis à part » dès le sein maternel et appelé par la grâce de Dieu : « Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère ;  dans sa grâce, il m’a appelé ; et il a trouvé bon de révéler en moi son Fils, pour que je l’annonce parmi les nations païennes… » (Ga 1,15).
2 – Les auteurs du Nouveau Testament ont certainement plus d’une fois été tentés de faire le rapprochement entre Jésus de Nazareth et Jérémie. Quand ils nous rapportent les larmes de Jésus devant la mort d’un ami ou devant le destin tragique de Jérusalem ; quand ils racontent l’hostilité grandissante que Jésus a dû affronter ; quand ils rapportent certaines paroles de menace prononcées par lui, dans un style tout à fait comparable à celui des prophètes ; ou encore quand ils nous disent avec quelle résolution Jésus a quand même pris le chemin de Jérusalem au moment même où ses rares amis essayaient de l’en détourner à cause des risques trop évidents. Quant à Jésus lui-même, il pensait peut-être bien à Jérémie quand il a dit à la synagogue de Nazareth (Lc 4, évangile de ce dimanche) : « Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays ».
3 – Une remarque sur la traduction du verset 17 : « Tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai ». En français, l’expression « prononcer contre » est violente. L’original hébreu dit seulement : « tu leur diras ». De fait, on lit chez Jérémie des prédications sévères mais aussi combien de paroles douces et consolantes.

 

PSAUME – 70 (71), 1-2.3.5-6ab,15ab.17

1 En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge
garde-moi d’être humilié pour toujours
2 Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
Tends l’oreille vers moi et sauve-moi.

3 Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

5 SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
6ab Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

15 Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
17 Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

L’EXPERIENCE SPIRITUELLE D’ISRAEL
On pourrait croire que ce psaume parle du prophète Jérémie, dont nous avons un peu deviné l’expérience spirituelle dans la première lecture. Il pourrait signer sans hésiter, si j’ose dire ! Par exemple, lui qui était ébloui de son intimité avec Dieu, aurait parfaitement pu dire « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon appui dès ma jeunesse… tu m’as choisi dès le ventre de ma mère… ma forteresse et mon roc, c’est toi ! » Mais en réalité, le psaume 70/71 n’a pas été écrit pour Jérémie. Nous entendons bien quelqu’un parler à la première personne, mais, comme toujours dans les psaumes, ce JE est collectif. Le psaume est écrit à la première personne du singulier, mais il faut s’habituer à lire « Nous, peuple d’Israël, avec toute l’expérience spirituelle qui est la nôtre depuis Abraham, depuis Moïse… »
C’est l’expérience d’Israël qui est décrite sous forme de comparaisons, traduite en images, peinte comme le portrait d’un individu particulier. C’est ce que l’on appelle le phénomène du « Revêtement » que nous connaissons bien : par exemple, nous avons déjà rencontré plusieurs psaumes dans lesquels Israël est comparé à un lévite, tellement heureux d’avoir été choisi pour le service de Dieu et du Temple : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort… » (Ps 15/16).
Ici, dans notre psaume d’aujourd’hui, c’est bien Israël qui parle : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse. Toi, mon soutien dès avant ma naissance, tu m’as choisi dès le ventre de ma mère. » Un peu plus loin, le psaume continue : « Pour beaucoup, je fus comme un prodige ; tu as été mon secours et ma force. Je n’avais que ta louange à la bouche, tout le jour, ta splendeur. » On voit bien de quoi il s’agit, toute la longue expérience que le peuple élu a faite de la présence constante de Dieu à ses côtés, si j’ose dire.
Mais ces verbes au passé (par exemple « je fus comme un prodige ») nous surprennent un peu ; on a envie de demander : « c’est donc fini ? » Alors il faut aller lire le reste de ce psaume ; et effectivement, le ton change : très clairement, ce psaume est écrit dans un moment de détresse. (Là on voit bien le danger de lire seulement quelques versets hors de leur contexte).
Dans les versets que nous ne lisons pas aujourd’hui, Israël est représenté comme une vieille épouse qui supplie celui qui l’a aimée quand elle était belle et jeune de ne pas l’abandonner. « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne me rejette pas, ô mon Dieu. » (v.18).
Ce n’est pas l’image elle-même qui nous étonne : ce n’est pas la première fois que l’Alliance d’Israël est comparée à des fiançailles ou à un mariage. Mais ici, visiblement ce ne sont pas les joies du mariage qui sont évoquées ; à travers les lignes, on devine que l’épouse traverse une expérience douloureuse : celle de la vieillesse flétrie, abandonnée, en butte à l’arrogance des plus jeunes, dont c’est le tour aujourd’hui d’être belles, adulées, aimées : « Ne me rejette pas maintenant que j’ai vieilli ; alors que décline ma vigueur, ne m’abandonne pas. » (v.9).
L’ALLIANCE COMPAREE A DES NOCES
Mais, bien sûr, il ne s’agit que d’une comparaison, les noces sont une manière de parler de l’Alliance que Dieu a conclue avec Israël ; ce qui est décrit comme l’abandon de la vieille épouse par son époux, c’est la période de l’Exil à Babylone. Là, effectivement, on a parfois été tentés de croire que Dieu avait abandonné son peuple ; et pendant ce temps, les ennemis d’Israël se frottaient les mains, en pensant qu’Israël serait bientôt rayé de la carte : « Mes ennemis parlent contre moi, ils me surveillent et se concertent. Ils disent : Dieu l’abandonne ! … Il n’a plus de défenseur ! »
Tout ceci donne à l’ensemble du psaume un aspect un peu curieux, parce qu’il est un mélange constant de supplication et de louange : au sein même de la détresse, de la vieillesse, du délaissement apparent, l’épouse garde espoir et ne cesse de faire des projets : « Je dirai aux hommes de ce temps ta puissance, à tous ceux qui viendront tes exploits (18)… En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge : garde-moi d’être humilié pour toujours. Dans ta justice, défends-moi, libère-moi, tends l’oreille vers moi et sauve-moi. Sois le rocher qui m’accueille, toujours accessible ; tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c’est toi (1-3)… Toi qui m’as fait voir tant de maux et de détresses, tu me feras vivre à nouveau, à nouveau tu me tireras des abîmes de la terre, tu m’élèveras et me grandiras, tu reviendras me consoler. Et moi, je te rendrai grâce sur la harpe pour ta vérité, ô mon Dieu ! Je jouerai pour toi de ma cithare, Saint d’Israël ! Joie pour mes lèvres qui chantent pour toi, et dans mon âme que tu as rachetée ! » (20-23).
Dommage que la liturgie ne nous propose pas ce psaume plus souvent et en entier de préférence. Car il comporte de multiples résonances avec notre propre expérience. Dans la souffrance, la maladie, le deuil, nous connaissons bien ce mélange de sentiments ; le cri de la détresse, d’abord : « Mon Dieu, ne m’oublie pas, ne m’abandonne pas » ; et aussitôt, la peur d’offenser Dieu, alors nous ajoutons : « mais je sais bien que tu ne m’abandonnes jamais » ; ici le psaume dit : « tu as résolu de me sauver : ma forteresse et mon roc, c’est toi. » (3)
Mais pour continuer à espérer, le croyant a bien besoin de se rappeler tous les points d’appui de sa foi : « Mon Dieu, mon Rocher… SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse (5)… (en ce temps béni) je n’avais que ta louange à la bouche » (8)… sous-entendu je sais, j’affirme que ces jours bénis reviendront : « je revivrai les exploits du SEIGNEUR en rappelant que ta justice est la seule (16)… moi qui ne cesse d’espérer, j’ajoute encore à ta louange » (14).
C’est tout ce mélange d’expériences douloureuses, de souffrance, d’aveu des faiblesses passagères, mais aussi de foi retrouvée et d’espérance indéracinable qu’il faut entendre à travers les lignes que nous lisons ce dimanche : « SEIGNEUR mon Dieu, tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse. »
—————–
Complément
On entend également dans ce psaume l’écho d’une autre expérience triste, celle de la flétrissure de l’amour : « Je n’avais que ta louange à la bouche » : l’épouse (traduisez Israël) reconnaît implicitement que sa tendresse (traduisez sa ferveur) l’a abandonnée ; les choses se sont gâtées… Alors il ne reste plus qu’à espérer l’indulgence de l’époux, traduisez encore : même si l’amour du peuple pour son Dieu s’est affaibli au long du temps, que Dieu lui, n’abandonne pas son épouse « Aux jours de la vieillesse et des cheveux blancs, ne m’abandonne pas, ô mon Dieu. » (18).

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens  12,31-13,13

Frères,
12, 31 recherchez avec ardeur les dons les plus grands.
Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
13, 1 J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges,
si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour,
je ne suis qu’un cuivre qui résonne,
une cymbale retentissante.
2 J’aurais beau être prophète,
avoir toute la science des mystères
et toute la connaissance de Dieu,
j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes,
s’il me manque l’amour,
je ne suis rien.
3 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés,
j’aurais beau me faire brûler vif,
s’il me manque l’amour,
cela ne me sert à rien.
4 L’amour prend patience ;
l’amour rend service ;
l’amour ne jalouse pas ;
il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;
5 il ne fait rien d’inconvenant ;
il ne cherche pas son intérêt ;
il ne s’emporte pas ;
il n’entretient pas de rancune ;
6 il ne se réjouit pas de ce qui est injuste,
mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
7 il supporte tout, il fait confiance en tout,
il espère tout, il endure tout.
8 L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées,
le don des langues cessera,
la connaissance actuelle sera dépassée.
9 En effet, notre connaissance est partielle,
nos prophéties sont partielles.
10 Quand viendra l’achèvement,
ce qui est partiel sera dépassé.
11 Quand j’étais petit enfant,
je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant,
je raisonnais  comme un enfant.
Maintenant que je suis un homme,
j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
12 Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ;
ce jour-là, nous verrons face à face.
Actuellement, ma connaissance est partielle ;
ce jour-là, je connaîtrai parfaitement,
comme j’ai été connu.
13 Ce qui demeure aujourd’hui,
c’est la foi, l’espérance et la charité ;
mais la plus grande des trois,
c’est la charité.

AIMEZ-VOUS COMME JE VOUS AI AIMES
Dans les passages de la lettre aux Corinthiens que nous avons lus ces deux derniers dimanches, Saint Paul énumérait les différents dons que l’Esprit Saint fait aux membres du Corps du Christ dans leur diversité. Mais, dit-il, le plus précieux des dons que nous fait l’Esprit-Saint c’est l’Amour. C’est lui qui donne valeur à tous les autres.
Ce n’est donc pas une leçon de morale que Paul nous dispense ici, mais la contemplation d’un mystère qui nous dépasse. Car, en fait, avant de parler de nous, ce texte de Paul parle d’abord de Dieu, il contemple le mystère de l’amour de Dieu ; à chaque fois que nous rencontrons le mot « Amour » dans ce texte, nous pourrions le remplacer par le mot « Dieu ».
« L’amour prend patience » ; oui, Dieu patiente avec son peuple, avec l’humanité, avec nous, lui pour qui « un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour », comme nous dit Pierre (2 P 3,8) ; oui, « l’amour rend service », il suffit de regarder Jésus laver les pieds de ses disciples (Jn 13) ; oui encore, le peuple d’Israël a eu maintes occasions d’expérimenter que « l’amour (c’est-à-dire Dieu) ne garde pas rancune » : lui qui a pardonné à son peuple sans se lasser tout au long de l’histoire biblique. Jusqu’au jour où sur le visage du Christ en croix, nous avons pu voir la preuve de l’amour infini de Dieu et nous avons entendu ce jour-là les paroles suprêmes du pardon : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Et il ne nous a laissé qu’une seule consigne « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Heureusement pour nous, nous ne sommes pas laissés à nos seules forces pour cela, puisqu’il nous a transmis son Esprit : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Ce qui veut dire que l’amour même de Dieu est répandu en nous. Voilà une bonne nouvelle, si nous voulons bien l’entendre. Alors ici, Paul fait l’inventaire du don qui nous est fait, le catalogue des possibilités infinies de dépassement qu’il nous offre : en quelque sorte, il nous dit : ‘Voilà ce que l’amour vous rend capables de faire’.
A LA DECOUVERTE DE NOTRE HERITAGE
Les quinze comportements que Saint Paul énumère dans son inventaire, loin d’être des utopies, sont les réalités étonnantes que l’expérience fait découvrir : réellement, on le sait bien, l’amour et l’amour seul permet à ceux qui aiment, à ceux qui s’aiment, d’atteindre des sommets de patience, d’oubli de soi, de douceur, de transparence, de confiance totale, et en définitive, de joie profonde. C’est l’amour de Dieu, c’est-à-dire donné par Dieu, qui, seul, peut faire de nos communautés les témoins que le monde attend. Inversement, on peut lire dans ce texte de Paul un bon catalogue de critères pour juger nos comportements individuels et collectifs. En un temps où les mots (et les gestes) d’amour sont multipliés et galvaudés, une telle grille de discernement n’est peut-être pas superflue.
Paul insiste, c’est l’amour et lui seul qui fera de nous des adultes : « Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui ce qui était propre à l’enfant. » On peut en déduire que toutes les autres qualités : la science, la générosité, et même la foi et le courage, le don des langues ou de prophétie, ne sont que des enfantillages au regard de la seule valeur qui compte, l’amour. Quand on pense à l’importance que les Corinthiens attachaient à l’intelligence, à la naissance, à la condition sociale, on mesure mieux l’audace des propos de Paul. Toutes ces soi-disant valeurs auxquelles nous tenons tant, nous aussi, ne sont que des balayures, comme Paul le dit ailleurs. Puisque les plus grandes vertus elles-mêmes ne sont rien si elles ne sont pas irriguées uniquement par l’amour de Dieu lui-même. Voilà qui remet les choses à leur place ; une fois de plus, on entend résonner les béatitudes : seuls les pauvres de cœur  savent accueillir en eux les richesses de Dieu. Peut-être n’osons-nous pas assez compter sur ces possibilités infinies d’amour qui sont à notre disposition, pourvu que nous les sollicitions. L’Esprit est très discret, il attend peut-être que nous lui demandions son aide.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 4, 21-30

En ce temps-là,
dans la synagogue de Nazareth,
après la lecture du livre d’Isaïe,
21 Jésus déclara :
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture,
que vous venez d’entendre. »
22 Tous lui rendaient témoignage
et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche.
Ils se disaient :
« N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Mais il leur dit :
« Sûrement vous allez me citer le dicton :
Médecin, guéris-toi toi-même, et me dire :
Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm :
fais donc de même ici dans ton lieu d’origine ! »
24 Puis il ajouta :
« Amen, je vous le dis,
aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
25 En vérité, je vous le dis :
Au temps du prophète Elie,
lorsque pendant trois ans et demi
le ciel retint la pluie,
et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre,
il y avait beaucoup de veuves en Israël ;
26 pourtant, Elie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles,
mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon,
chez une veuve étrangère.
27 Au temps du prophète Elisée,
il y avait beaucoup de lépreux en Israël ;
et aucun d’entre eux n’a été purifié,
mais bien Naaman, le Syrien. »
28 A ces mots, dans la synagogue,
tous devinrent furieux.
29 Ils se levèrent,
poussèrent Jésus hors de la ville,
et le menèrent jusqu’à un escarpement
de la colline où leur ville est construite,
pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

NUL N’EST PROPHETE EN SON PAYS
« Nul n’est prophète en son pays » : apparemment, ce dicton n’est pas d’aujourd’hui, puisque Jésus en cite un tout à fait équivalent : « Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays », au moment où il est justement dans son propre pays, Nazareth, où il a grandi.
Si on y réfléchit, tout est étrange dans ce texte : d’abord, pourquoi, alors qu’il vient d’arriver dans son village natal, après une tournée triomphale dans les villages de la région, pourquoi Jésus met-il le sujet sur Capharnaüm ? Si l’on peut parler de « tournée triomphale », c’est parce que dans le début de cet évangile que nous avons lu dimanche dernier, Luc disait : « Lorsque Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge. » Luc ne dit rien de plus précis jusqu’à présent, mais Jésus doit avoir eu vent d’une certaine jalousie dans le coeur de ses compatriotes de Nazareth ; d’après sa phrase « nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm », nous devinons qu’il y a déjà eu des miracles à Capharnaüm. Et les habitants de Nazareth attendent bien d’en voir autant.
Ensuite, deuxième étrangeté de ce passage, pourquoi ce retournement de situation ? Jésus vient de faire la lecture du texte d’Isaïe, il a tranquillement affirmé : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre », ce qui revient à affirmer « Je suis le Messie que vous attendez » et pour l’instant cela n’a soulevé aucun tollé. Luc nous dit simplement : « Tous lui rendaient témoignage ; et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Ils se demandaient : N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Et il suffira de quelques paroles de Jésus pour les rendre furieux, au point qu’ils voudront se débarrasser de lui, une bonne fois pour toutes. On peut donc se demander ce que Jésus a dit de si extraordinaire et pourquoi il a jugé bon de le dire. En fait, il leur a asséné une leçon qui est dure à entendre ; elle tient en deux points : premièrement, si j’ai pu faire des miracles à Capharnaüm, c’est parce que ses habitants avaient une autre attitude. La fin de l’histoire prouve bien que Jésus n’a vu que trop juste : la violence de la réaction de ses compatriotes laisse entendre qu’ils n’étaient pas prêts à accueillir les dons de Dieu comme des dons.
IL EST VENU CHEZ LUI ET LES SIENS NE L’ONT PAS REÇU
Le deuxième point revient à dire « le salut n’est pas réservé aux fils d’Israël. Dieu s’intéresse aussi aux païens et ceux-ci sont parfois plus près du salut que ceux qui se disent croyants » : c’est ce qui se dégage des deux histoires d’Elie et Elisée. On trouve l’histoire d’Elie au premier Livre des Rois (1 R 17) : elle met en scène une veuve de la ville de Sarepta, en plein pays païen, la Phénicie ; Elie lui demande l’hospitalité, en période de sécheresse, et, malgré sa pauvreté, elle vient en aide au prophète étranger, dans lequel elle reconnaît un homme de Dieu. Cela a suffi pour qu’Elie accomplisse pour elle deux miracles ; d’abord il la sauve de la famine : on se souvient de la fameuse promesse d’Elie « jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre ». Quant au deuxième miracle, c’est la guérison de son fils unique. Cette païenne a su se montrer accueillante à ce prophète étranger au moment même où il était un paria et un exclu dans son propre pays. Bien lui en a pris !
L’histoire d’Elisée, elle, se trouve au Deuxième Livre des Rois (2 R 5) : Naaman est un général syrien ; par malheur il est atteint de la lèpre ; il a eu vent des talents de guérisseur du prophète Elisée et se rend chez lui en grande tenue, bardé de cadeaux et de recommandations. Mais Elisée le décevra un peu ; c’est seulement quand il aura accepté de se plier humblement aux ordres du prophète que Naaman sera guéri : « Va ! Lave-toi sept fois dans le Jourdain. » Il se soumet donc et il descend jusqu’au Jourdain : geste très simple qui lui paraît dérisoire, à lui, général, favori du roi de Damas… mais geste symbolique d’humilité et de soumission au prophète du Dieu d’Israël. On connaît la suite : il est guéri et bien sûr il se convertit au Dieu d’Israël.
Une païenne (la veuve de Sarepta), un général ennemi, païen, lépreux (Naaman) : aucun des deux ne peut prétendre avoir des droits sur le Dieu d’Israël… et ce sont ces pauvres qui ont été comblés ; Jésus n’ajoute pas, mais tout le monde comprend : « A bon entendeur salut ».
En quelques lignes, nous avons ici un raccourci de la vie de Jésus : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » dira Saint Jean ; Luc le dit ici à sa manière en opposant l’attitude de Nazareth, sa ville natale, et celle de Capharnaüm (où il était au départ un inconnu) ; et cette opposition en préfigure une autre : l’opposition entre l’attitude de refus des Juifs (pourtant les destinataires du message des prophètes) et l’accueil de la Bonne Nouvelle par des païens ; comme la veuve de Sarepta, comme le général syrien Naaman, ce sont les non-Juifs qui feront le meilleur accueil au Messie. Mais la victoire définitive du Christ est déjà annoncée, symbolisée par sa maîtrise sur les événements : « Lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. »
—————–
Complément
Jésus vient de faire à ses compatriotes une confidence : la confidence suprême, celle de sa mission. Sans doute a-t-il pensé que ceux qui l’avaient vu grandir, ses copains d’enfance, étaient les mieux placés pour accueillir son secret, pour lui faire confiance.
Quelle a dû être sa déception de se heurter à leur incompréhension, leur méfiance. C’est peut-être à la suite de cette expérience qu’il a désormais jalousement gardé son secret. Plus jamais il ne dira qu’il est le Messie. Ce n’est que bien plus tard qu’il acceptera la déclaration de Pierre à Césarée de Philippe.

ANCIEN TESTAMENT, AVENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, PSAUME 24

Dimanche 28 novembre 2021 : 1er dimanche de l’Avent : lectures et commentaires

Dimanche 28 novembre 2021 : 1er dimanche de l’Avent

luc-21-29-33

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Jérémie 33, 14 – 16

14 Voici venir des jours – oracle du SEIGNEUR –
où j’accomplirai la promesse de bonheur
que j’ai adressée à la maison d’Israël
et à la maison de Juda :
15 En ces jours-là, en ce temps-là,
je ferai germer pour David un Germe de justice,
et il exercera dans le pays le droit et la justice.
16 En ces jours-là, Juda sera sauvé,
Jérusalem habitera en sécurité,
et voici comment on la nommera :
« Le SEIGNEUR-est-notre-Justice. »

LE LANGAGE DE L’ESPERANCE
« Voici venir des jours où j’accomplirai la promesse de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda. » Le prédicateur qui parle ici n’est pas le prophète Jérémie. Il est son fils spirituel, et parce qu’il est son fils spirituel, ses prédications ont été conservées dans le livre de Jérémie lui-même. En un moment où ses contemporains sont tentés de désespérer de l’avenir, il leur rappelle les propos de Jérémie quelques siècles plus tôt. Il leur dit « Vous vous souvenez de la promesse que vous a transmise Jérémie de la part de Dieu, eh bien, gardez confiance, elle va bientôt se réaliser. » Et qu’avait dit Jérémie ? « Je ferai naître chez David un Germe de justice ». En langage biblique, cela voulait dire « un nouveau roi, descendant de David, va naître et régner à Jérusalem ».
Déjà, au temps de Jérémie, il était bien difficile d’y croire. Et au temps de son fils spirituel, plus encore. Parlons d’abord de l’époque de Jérémie. Le roi David était mort depuis bien longtemps et sa dynastie (on l’appelait l’arbre de Jessé) semblait définitivement éteinte. Car le roi Nabuchodonosor avait déporté successivement à Babylone les deux derniers rois de Jérusalem (vers 600 av.J.C). Désormais, la ville était occupée, le Temple détruit, le pays dévasté, la population décimée. La plupart des survivants avaient été faits prisonniers et emmenés en exil à Babylone : après la longue marche forcée entre Jérusalem et Babylone, la petite colonie juive semblait condamnée à mourir là-bas, loin du pays. Et l’on pouvait se poser bien des questions : Israël serait-il bientôt rayé de la carte ? Qu’étaient donc devenues les belles promesses des prophètes ? Depuis Natan qui avait annoncé à David et à sa descendance une royauté éternelle, on rêvait du roi idéal qui instaurerait la sécurité, la paix, la justice pour tous. Devait-on, à tout jamais, s’interdire de rêver ?
C’est alors que l’Esprit-Saint avait soufflé à Jérémie le langage de l’espoir ; il commençait par cette formule bien connue : « Parole du SEIGNEUR ». Je m’y arrête un instant : lorsque la prédication d’un prophète commence par la formule « Parole du SEIGNEUR », il faut être particulièrement attentif. Cela veut dire que ce qui suit est difficile à croire ou à comprendre pour les auditeurs. Si un prophète prend la peine de préciser qu’il s’agit bien d’une parole du Seigneur, et non pas seulement de lui-même, c’est parce que ses contemporains sont découragés. Et toute parole d’espoir leur paraît un pieux mensonge ! Pourquoi sont-ils découragés ? Parce que la période est rude, parce que le bonheur promis par Dieu à son peuple depuis Abraham semble s’éloigner tous les jours davantage, parce que le trône de Jérusalem est désespérément vacant…
Jérémie continuait : « Voici venir des jours où je ferai naître chez David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda (c’est la région autour de Jérusalem) sera délivré, Jérusalem habitera en sécurité, et voici le nom qu’on lui donnera : Le SEIGNEUR est notre Justice. »
C’est donc justement à ce moment précis où le peuple juif était privé de roi, et où la royauté (et la Promesse qui s’y attache depuis David) semblait définitivement éteinte que le prophète osait proclamer : contre toute apparence, la promesse faite par Dieu à David se réalisera. Un nouveau roi viendra qui fera régner la justice. Et alors Jérusalem, dont le nom signifie « Ville de la Paix » remplira sa vocation. Notre prophète allait même encore plus loin puisqu’il disait « la promesse de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda » comme si ces deux royaumes ne faisaient qu’un ; or, à l’époque de Jérémie, il y avait bien longtemps que le royaume de Salomon avait été divisé en deux royaumes distincts, plus souvent ennemis que frères, Israël et Juda ; et depuis les conquêtes assyriennes le royaume d’Israël dont la capitale était Samarie a été rayé de la carte. Et notre prophète osait parler de réunification ! C’est un pur défi au bon sens, mais c’est cela la foi ! Belle leçon d’espérance et bel exemple de ce qu’est une parole prophétique : celle qui, dans les jours sombres, annonce la lumière.

SIMPLEMENT PARCE QUE DIEU L’A PROMIS
Le fils spirituel de Jérémie, celui que nous lisons aujourd’hui, prêche en un temps tout aussi troublé. Les siècles ont passé, mais le Messie n’a toujours pas vu le jour. A vrai dire, on ne sait pas très bien quand ces lignes ont été écrites, mais on pense qu’il s’agit de la prédication d’un auteur très tardif de l’Ancien Testament, probablement au deuxième siècle av. J.C. (Plus tard, son discours a été inséré dans le livre du prophète Jérémie, au chapitre 33).1
Il commence par la formule dont je parlais en commençant : « Parole du SEIGNEUR » et on comprend maintenant mieux la suite ; il dit : « Voici venir des jours où j’accomplirai la promesse de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda. » Cette promesse de bonheur, c’est celle que son illustre prédécesseur, le prophète Jérémie a prononcée à Jérusalem quelques siècles auparavant, dans un autre moment de découragement.
Nous ne connaissons donc pas le nom de ce prédicateur qui reprend les propos de Jérémie plusieurs siècles après lui. Ce qui est admirable, c’est que dans une nouvelle période morose, ce prophète anonyme rappelle à ses contemporains les promesses de Dieu annoncées quelques siècles auparavant par Jérémie. « Voici venir des jours où j’accomplirai la promesse de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël… » Le secret de l’espérance invincible des croyants tient en ces quelques mots : notre attente n’est pas du domaine du rêve, mais de la promesse de Dieu. Lui, le fidèle, saura faire naître un nouveau germe sur l’arbre de Jessé.
A vrai dire, il nous arrive à nous aussi, de connaître le découragement. Depuis des siècles et des siècles, c’est toujours la même question : pourquoi la paix, l’harmonie, la fraternité dont nous rêvons, semblent-elles inaccessibles, en un mot pourquoi le Royaume de Dieu tarde-t-il tant à s’installer ? Il est bien vrai que le retard dans la venue du royaume de Dieu est un défi pour notre foi et pour la foi de tous les croyants de tous les temps.
Rassurons-nous : notre foi s’appuie sur deux raisons absolument invincibles : la première c’est que Dieu ne peut pas manquer à une promesse… Mais surtout : et c’est le dernier mot de ce texte : « Le SEIGNEUR est notre justice. » Cela, c’est la meilleure raison de ne jamais perdre l’espoir. Si nous comptions sur nos propres forces pour transformer le monde, l’entreprise semble bien perdue d’avance… Mais justement, la merveilleuse nouvelle de ce texte, c’est que la justice qui règnera à Jérusalem et sur toute la terre ne sera pas au bout de nos efforts : elle viendra de Dieu lui-même !

——————————-

Note
1 – Pourquoi suppose-t-on que ces versets (Jr 33, 14-16) ne sont pas du prophète Jérémie ? Parce qu’ils figurent bien dans la Bible en hébreu, mais pas dans la traduction grecque dite des « Septante » réalisée vers 250 av.J.C. (à l’intention des très nombreux Juifs présents à Alexandrie qui ne comprenaient plus l’hébreu).
Bien évidemment, on peut être certain que les traducteurs ont religieusement respecté le texte original et n’en ont certainement pas supprimé une ligne! Donc si un passage n’existe pas dans la Bible grecque, c’est qu’il ne figurait pas encore dans la Bible en hébreu au moment de la traduction. Or, la presque totalité du livre de Jérémie a été traduite, mais pas ces versets précis que nous lisons ici ; on en déduit que ce passage ne figurait pas encore dans la Bible hébraïque en 250 av. J.C. et donc qu’il ne peut pas être de Jérémie lui-même qui est mort quelque part en Egypte trois cents ans auparavant. Ces versets auront été insérés dans le livre de Jérémie par un lointain fils spirituel. Ils n’en ont que plus de force : à une époque où la promesse semble peut-être irrémédiablement caduque, un prophète anonyme reprend un vieil oracle de Jérémie pour maintenir vivante la foi et l’espérance de ses frères.
Compléments
– On sait comment Saint Pierre répondait à des Chrétiens complètement découragés qui lui tenaient ce genre de discours : « Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans, et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience… » (2 Pi 3, 8 – 9). Eh bien, ce passage du livre de Jérémie est exactement de la même veine !
– Les Juifs posaient donc la même question que les Chrétiens de Pierre, et que les Chrétiens que nous sommes. Une question du genre : « Vous y croyez encore, vous, que le monde est en marche vers le royaume ? » C’est la question que nous entendons souvent. Que répond Pierre ? Que répond le prophète ? Que devons-nous répondre, nous aujourd’hui ? Oui, c’est vrai, certaines apparences sont contraires, mais Dieu est Dieu, il est fidèle, donc c’est justement le moment de croire. C’est quand il fait nuit qu’il faut s’accrocher à sa foi. Et si Dieu a fait une promesse, nous sommes certains qu’il l’accomplira !
– « Le SEIGNEUR est notre justice » : c’était le nom même du dernier roi de Jérusalem avant l’Exil, un nom qu’il n’avait guère honoré.

PSAUME – 24 (25), 4-5, 8-9, 10. 14

4 SEIGNEUR, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
5 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi
car tu es le Dieu qui me sauve.

8 Il est droit, il est bon, le SEIGNEUR,
Lui qui montre aux pécheurs le chemin.
9 Sa justice dirige les humbles,
Il enseigne aux humbles son chemin.

10 Les voies du SEIGNEUR sont amour et vérité
pour qui veille à son Alliance et à ses lois.
14 Le secret du SEIGNEUR est pour ceux qui le craignent ;
à ceux-là Il fait connaître son Alliance.

TROUVER SA ROUTE
« Le SEIGNEUR montre aux pécheurs le chemin. » Ce simple verset nous met dans l’ambiance : nous sommes dans une célébration pénitentielle au Temple de Jérusalem. Le vocabulaire du chemin est typique des psaumes pénitentiels. Parce que le péché, au fond, c’est une fausse route. Et on sait que le mot « conversion » signifie « demi-tour ». Dans la Bible, le pécheur qui se convertit, fait un véritable demi-tour ; on dit qu’il « revient de son mauvais chemin ». Moïse déjà utilisait la même image, il disait au peuple : « Vous veillerez à agir comme vous l’a ordonné le Seigneur notre Dieu sans vous écarter ni à droite ni à gauche. Vous marcherez toujours sur le chemin que le Seigneur votre Dieu vous a prescrit… » (Dt 5, 32 – 33). Les pénitents reconnaissent avoir fait fausse route, parfois, et supplient Dieu de les remettre sur le droit chemin. Qu’est-ce que le « droit chemin » ? C’est l’observance de la Loi de Dieu, tout simplement.
C’est pour affirmer cela très fortement que ce psaume est composé d’une manière toute spéciale. Si vous vous reportiez à votre Bible, vous verriez qu’en face de chaque début de verset, figure une lettre de l’alphabet hébreu. Et le verset correspondant commence effectivement par cette lettre. C’est ce que l’on appelle un psaume alphabétique. L’auteur l’a composé volontairement comme un acrostiche. Et si vous regardez seulement la marge, elle indique de haut en bas l’alphabet hébreu en entier. A lui seul, ce procédé de composition est une véritable profession de foi : les psaumes alphabétiques (car celui-ci n’est pas le seul) ont toujours le même sujet : l’amour du peuple d’Israël pour la Loi de Dieu, la reconnaissance qu’elle est le seul chemin de bonheur pour l’homme. En français on dirait « C’est le B.A. BA du bonheur » ; en hébreu, on dit en quelque sorte : « c’est l’alphabet du bonheur ».
C’est toujours un peu surprenant pour nous, qui sommes tentés de considérer les lois comme des contraintes et des atteintes à notre liberté. Mais n’oublions pas que, pour un Juif croyant, la Loi est un cadeau de Dieu, une très grande preuve de sa tendresse pour l’homme. Le mot même « Loi » (Torah) ne vient pas d’une racine qui signifierait « prescrire », mais du verbe « enseigner ». Elle enseigne la voie pour instaurer la vie paisible et fraternelle dont tout le monde rêve. Le thème « enseigne-moi tes voies » est d’ailleurs très présent dans ce psaume. Car on sait bien que si Dieu a donné la loi à l’homme, c’est pour son bonheur : la Loi est le mode d’emploi de notre liberté pour que nous soyons heureux puisque Dieu n’a pas d’autre but. On pourrait dire qu’elle est le code de la route du bonheur. C’est exactement le sens du verset : « Les voies du SEIGNEUR sont amour et vérité pour qui veille à son Alliance et à ses lois. »

SEIGNEUR, ENSEIGNE-MOI TES VOIES
On comprend bien alors le but du procédé alphabétique dont je parlais il y a un instant : il s’agit d’affirmer haut et fort notre attachement à la Loi et notre désir sincère de nous y conformer. C’est donc non seulement une profession de foi, mais tout autant une résolution. Au cours de cette célébration pénitentielle, le peuple d’Israël reconnaît qu’il a été infidèle à l’Alliance et que beaucoup de ses malheurs viennent de là ; en particulier, après le retour de l’Exil à Babylone, on a beaucoup réfléchi sur ce grand malheur et on a considéré l’Exil comme une conséquence des infidélités répétées. Et ce psaume est justement une demande de pardon pour cette infidélité perpétuelle, originelle pourrait-on dire.
En même temps on sait bien que la fidélité à l’avenir ne sera possible qu’avec l’aide de Dieu. C’est pour cela que la prière se fait pressante. Je vous lis d’autres versets de ce psaume, qui traduisent une véritable détresse : « Epargne-moi la honte ; ne laisse pas triompher mon ennemi… Prends pitié de moi qui suis seul et misérable. L’angoisse grandit dans mon cœur  : tire-moi de ma détresse… Vois mes ennemis si nombreux, la haine violente qu’ils me portent. » Et le dernier verset rassemble toute cette prière : « Libère Israël, ô mon Dieu, de toutes ses angoisses ! » Le souvenir de l’horreur de l’Exil est probablement rappelé ici.
Or quel fut le principal péché d’Israël ? C’est probablement grave, puisqu’au milieu du psaume, le verset 11 avoue : « pardonne ma faute, elle est grande ». Or, le premier commandement de la Loi était l’interdiction des idoles ; par « idoles », on peut entendre des faux dieux que l’on se fabrique et à qui l’on adresse des prières. Cela ne manquait pas au temps de l’Exil à Babylone. Mais il y a d’autres idoles, tout aussi dangereuses qui deviennent le principal centre d’intérêt et détournent de Dieu et des autres : ce peut être le pouvoir ou l’argent ou toute autre addiction qui envahit peu à peu tout notre temps et notre intérêt.
La première conversion demandée à Israël, c’est de se détourner des idoles pour se tourner vers le seul Dieu vivant. Dans ce psaume, la phrase « car tu es le Dieu qui me sauve » est bien l’expression de la résolution de ne se tourner désormais que vers le Dieu d’Israël. D’autres versets redisent cette ferme décision : « Vers toi, SEIGNEUR, j’élève mon âme… J’ai les yeux tournés vers le SEIGNEUR. »
N’est-ce pas la plus belle des résolutions pour cet Avent qui commence ?

———————
Complément

Ce psaume semble évoquer les douleurs de l’Exil à Babylone ; mais si vous consultez votre Bible, vous verrez qu’au tout premier verset, il est écrit « de David », qui est la traduction de la formule en hébreu « LeDavid » ; à vrai dire, personne ne sait exactement ce que veut dire l’expression hébraïque « LeDavid » : « Le » est une préposition qui signifie « à », mais aussi « pour » ou « par rapport à »… Ce qui est sûr, c’est que David n’est pas l’auteur de tous les psaumes qui sont précédés de cette formule. Car nombre d’entre eux (y compris celui-ci) sont remplis d’allusions bien trop claires à la période de l’Exil. Du coup, la formule « de David » ne doit pas être considérée comme une attribution ou une signature, mais elle nous indique un état d’esprit : le peuple d’Israël, puisque c’est toujours du peuple entier qu’il s’agit dans les psaumes, se coule dans la prière et dans la foi du grand ancêtre.

Or quel souvenir David a-t-il laissé ? Celui, non pas d’un homme sans faute (tout le monde connaît l’histoire de Bethsabée), mais celui d’un croyant et d’un humble devant Dieu. Un homme qui savait reconnaître ses fautes et demander le pardon de Dieu. C’est probablement la clé de ce psaume : nous avons vu qu’il s’agit d’un psaume composé pour une célébration de pénitence !

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de Saint Paul apôtre aux Thessaloniciens 3, 12 – 4, 2

Frères,
3, 12 que le Seigneur vous donne,
entre vous et à l’égard de tous les hommes,
un amour de plus en plus intense et débordant,
comme celui que nous avons pour vous.
13 Et qu’ainsi il affermisse vos cœurs
les rendant irréprochables en sainteté
devant Dieu notre Père,
lors de la venue de notre Seigneur Jésus
avec tous les Saints. Amen.
4, 1 Pour le reste, frères, vous avez appris de nous
comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu ;
et c’est ainsi que vous vous conduisez déjà.
Faites donc de nouveaux progrès,
nous vous le demandons,
oui, nous vous en prions dans le Seigneur Jésus.
2 Vous savez bien quelles instructions
nous vous avons données de la part du Seigneur Jésus.

L’AVENT : UNE REMISE EN PERSPECTIVE
Paul est arrivé à Thessalonique probablement en l’an 50, c’est-à-dire environ vingt ans après la mort et la résurrection du Christ ; c’était un port de commerce très important, et la capitale de la province de Macédoine, occupée par les Romains. Beaucoup d’étrangers y vivaient, dont une importante colonie juive. Par les Actes des Apôtres, on sait que Paul a fait là ce qu’il faisait chaque fois qu’il arrivait dans une nouvelle ville : il commençait par se rendre à la synagogue le samedi matin, pour l’office du sabbat ; cette fois il était accompagné de Silas et de Timothée et les Actes nous disent qu’ils se sont rendus à la synagogue trois samedis de suite. Sa prédication a eu un certain succès, puisque le livre des Actes nous dit encore : « A partir des Ecritures, il expliquait et établissait que le Messie devait souffrir, ressusciter des morts, et le Messie disait-il, c’est ce Jésus que je vous annonce. Certains des Juifs se laissèrent convaincre et furent gagnés par Paul et Silas, ainsi qu’une multitude de grecs adorateurs de Dieu et bon nombre de femmes de la haute société. » (Ac 17, 3 – 4).
Il a converti aussi des païens qui, jusque-là, étaient adorateurs des idoles, puisque dans cette lettre Paul leur dit : « Vous vous êtes tournés vers Dieu en vous détournant des idoles pour servir le Dieu vivant et véritable » (1 Th 1, 9). Mais ce beau succès soulevait la colère des Juifs hostiles à Jésus. Ils dénoncèrent Paul et ses amis aux autorités comme ennemis de l’empereur. Et il parut plus prudent de s’enfuir. Paul est donc parti pour Bérée, non loin de Thessalonique, puis à Athènes et enfin à Corinthe. On ne sait pas exactement combien de temps il a passé à Thessalonique, mais il est clair qu’il y a laissé une communauté chrétienne toute neuve pour laquelle il se faisait du souci. Si bien que, quelques mois plus tard, « n’y tenant plus » (ce sont ses propres termes), il envoya Timothée à Thessalonique pour voir cette communauté et la soutenir dans la foi.
Le chapitre 3 de cette lettre que nous lisons ici commence par ces mots : « Aussi, n’y tenant plus, nous avons pensé que le mieux était de rester à Athènes, et nous vous avons envoyé Timothée, notre frère, le collaborateur de Dieu dans la prédication de l’évangile du Christ pour vous affermir et vous encourager dans votre foi, afin que personne ne soit ébranlé au milieu des épreuves présentes, car vous savez bien que nous y sommes destinés. Quand nous étions chez vous, nous vous prévenions qu’il faudrait subir des épreuves, et c’est ce qui est arrivé, vous le savez. C’est pour cela que, n’y tenant plus, j’ai envoyé prendre des nouvelles de votre foi, dans la crainte que le Tentateur ne vous ait tentés et que notre peine ne soit perdue. » Les épreuves dont il parle, c’est la persécution qui continue de la part des Juifs.
Or Timothée est revenu avec d’excellentes nouvelles : « Maintenant Timothée vient de nous arriver de chez vous et de nous apporter la bonne nouvelle de votre foi et de votre amour ; il dit que vous gardez un bon souvenir de nous, et que vous désirez nous revoir, autant que nous désirons vous revoir. Ainsi frères, nous avons trouvé en vous un réconfort, grâce à votre foi, au milieu de toutes nos angoisses et de toutes nos épreuves, et maintenant nous revivons puisque vous tenez bon dans le Seigneur. »
Les versets que nous lisons ce dimanche sont donc en quelque sorte la réaction à chaud de Paul tout ému par ces excellentes nouvelles. Que peut-il souhaiter de mieux ? Les Thessaloniciens sont sur la bonne voie, il s’en réjouit et il leur dit quelque chose comme : il ne vous reste qu’à persévérer.

GARDER LE CAP DE L’ESPERANCE
Persévérer jusqu’à quand ? Jusqu’au jour du retour du Christ : c’est le projet de Dieu qui donne sens à toute notre vie ; voilà encore un défi au bon sens, comme celui de Jérémie dans la première lecture ; dans un monde qui ne sait plus où il va, le « défi » chrétien, c’est de vivre toute sa vie « en perspective », c’est de garder le cap de l’espérance. Toute la pensée de Paul est dominée par cette attente de la venue du Christ en gloire au dernier Jour.
La prière que nous disons dans toutes nos célébrations liturgiques, le Notre Père, nous oriente bien vers ce but : « Que ton Règne vienne, ta Volonté soit faite, ton Nom soit sanctifié… » C’est également le sens de la prière qui suit le Notre Père dans la liturgie eucharistique : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps : soutenus par ta miséricorde, nous serons libérés du péché, à l’abri de toute épreuve, nous qui attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus-Christ notre Sauveur. »
Les Chrétiens ne sont pas tournés vers le passé mais vers l’avenir ; et l’on sait bien qu’il faut écrire « A-VENIR » en deux mots : c’est cet « A-VENIR » qui donne sens à notre vie d’aujourd’hui ; c’est très exactement ce que dit Paul ici : « Que le Seigneur affermisse vos coeurs les rendant irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous les Saints. »
Et c’est bien la clé du texte qui nous est proposé ici : il invite les chrétiens à mettre toute leur existence en perspective de ce « jour où notre Seigneur Jésus viendra avec tous les Saints ». Il est remarquable de constater que, dans ces quelques lignes, Paul lie très fortement trois réalités de notre vie de foi : l’amour, la sainteté, l’attente de la venue du Seigneur (pour le dire autrement « l’espérance »). Concrètement, mettre toute notre vie « en perspective », c’est la vivre déjà en misant uniquement sur les valeurs du royaume ; et voilà le deuxième aspect du « défi chrétien » : toujours et uniquement miser sur l’amour. Quand Paul écrit, nous l’avons vu, la vie n’est pas plus rose qu’aujourd’hui. C’est pour cela que c’est vraiment un défi… C’est d’ailleurs tellement un défi que nous ne pouvons pas y arriver tout seuls ! C’est un don de Dieu ; Paul dit bien : « Que Dieu vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant… » « et qu’ainsi il vous établisse fermement dans une sainteté sans reproche… » C’est cela être saint : il n’y a pas d’autre sainteté, on le sait bien, que celle de l’amour… puisque « Dieu est amour », comme dit Saint Jean… « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (1 Jn 1). Alors nous pourrons « plaire à Dieu », comme dit encore Paul : « Vous avez appris de nous comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu » ; ce qui revient tout simplement à accomplir notre vocation de fils, à l’image du Fils bien-aimé en qui Il se « complaît ».

EVANGILE – selon Saint Luc 21, 25-28, 34-36

En ce temps-là,
Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
25 « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles.
Sur terre, les nations seront affolées et désemparées
par le fracas de la mer et des flots.
26 Les hommes mourront de peur
dans l’attente de ce qui doit arriver au monde,
car les puissances des cieux seront ébranlées.
27 Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée,
avec puissance et grande gloire.
28 Quand ces événements commenceront,
redressez-vous et relevez la tête,
car votre rédemption approche.

34 Tenez-vous sur vos gardes,
de crainte que votre cœur  ne s’alourdisse
dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie,
et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste
35 comme un filet ;
il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière.
36 Restez éveillés et priez en tout temps :
ainsi vous aurez la force
d’échapper à tout ce qui doit arriver,
et de vous tenir debout debout devant le Fils de l’homme. »

LE STYLE APOCALYPTIQUE
Si on prend ces lignes au pied de la lettre, il y a de quoi frémir ! Mais nous avons déjà rencontré des textes de ce genre : on dit qu’ils sont de style « apocalyptique » et nous savons bien qu’il ne faut pas les prendre au premier degré ! Le malheur, c’est que, aujourd’hui, le mot « apocalypse » a très mauvaise presse ! Pour nous, il est synonyme d’horreur… alors que c’est tout le contraire ! Commençons donc par redonner au mot « apocalyptique » son vrai sens : on se rappelle que « apocaluptô », en grec, signifie « lever le voile », c’est le même mot que « re-velare » (en latin) – révéler en français ! Il faut traduire « texte apocalyptique » par « texte de révélation ». Ils révèlent la face cachée des choses.
Le genre apocalyptique a au moins quatre caractéristiques tout-à-fait particulières :
Premièrement, ce sont des livres pour temps de détresse, généralement de guerre et d’occupation étrangère doublée de persécution ; c’est particulièrement vrai pour le livre de Daniel au deuxième siècle avant notre ère : dans ce cas, ils évoquent les persécuteurs sous les traits de monstres affreux ; et c’est pour cela que le mot « apocalypse » a pu devenir synonyme de personnages et d’événements terrifiants.
Deuxièmement, parce qu’ils sont écrits en temps de détresse, ce sont des livres de consolation : pour conforter les croyants dans leur fidélité et leur donner, face au martyre, des motifs de courage et d’espérance. Et ils invitent les croyants justement à tenir bon.
Troisièmement, ils « dévoilent », c’est-à-dire « lèvent le voile », « révèlent », la face cachée de l’histoire. Ils annoncent la victoire finale de Dieu : de ce fait, ils sont toujours tournés vers l’avenir ; malgré les apparences, ils ne parlent pas d’une « fin du monde », mais de la transformation du monde, de l’installation d’un monde nouveau, du « renouvellement » du monde. Quand ils décrivent un chamboulement cosmique, ce n’est qu’une image symbolique du renversement complet de la situation. En résumé, leur message c’est « Dieu aura le dernier mot ». Ce message de victoire, nous l’avions entendu dimanche dernier dans le livre de Daniel. Il annonçait que le Fils de l’homme qui n’est autre que le peuple des Saints du Très-Haut1 verrait un jour ses ennemis vaincus et recevrait la royauté universelle.
Quatrièmement, dans l’attente de ce renouvellement promis par Dieu, ils invitent les croyants à adopter une attitude non pas d’attente passive, mais de vigilance active : le quotidien doit être vécu à la lumière de cette espérance.
Ces quatre caractéristiques des livres apocalyptiques se retrouvent dans notre évangile d’aujourd’hui.
Parole pour temps de détresse, elle décrit des signes effrayants, langage codé pour annoncer que le monde présent passe : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles… le fracas de la mer et de la tempête… les puissances des cieux seront ébranlées ». Parole de consolation, elle invite les croyants à tenir bon : « Votre rédemption (traduisez votre libération) approche ». Parole qui « lève le voile », « révèle », la face cachée de l’histoire, elle annonce la venue du Fils de l’homme. Jésus reprend ici cette promesse par deux fois, et visiblement il s’attribue à lui-même ce titre de « Fils de l’homme », manière de dire qu’il prend la tête du peuple des Saints du Très-Haut,1 c’est-à-dire des croyants : « Alors on verra le Fils de l’homme venir dans la nuée avec une grande puissance et une grande gloire. » … « Vous serez jugés dignes d’échapper à tout ce qui doit arriver et de paraître debout devant le Fils de l’homme. »

LE DEFI DES CROYANTS
Enfin, dans l’attente de ce renouvellement promis par Dieu, notre texte invite les croyants à adopter une attitude non pas d’attente passive, mais de vigilance active : « Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête. »… « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur  ne s’alourdisse… restez éveillés et priez en tout temps… » « Relever la tête », c’est bien un geste de défi, comme Jérémie nous y invitait dans la première lecture, le défi des croyants.
Le mot « croyants » n’est pas employé une seule fois ici, mais pourtant il est clair que Luc oppose d’un bout à l’autre deux attitudes : celle des croyants et celle des non-croyants qu’il appelle les nations ou les autres hommes. « Sur terre, les nations seront affolées… les hommes mourront de peur… mais vous, redressez-vous et relevez la tête » sous-entendu car vous, vous êtes prévenus et vous savez le sens dernier de l’histoire humaine : l’heure de votre libération a sonné, le mal va être définitivement vaincu.
Il reste une chose paradoxale dans ces lignes : le Jour de Dieu semble tomber à l’improviste sur le monde et pourtant les croyants sont invités à reconnaître le commencement des événements ; en fait, et cela aussi fait partie du langage codé des Apocalypses, ce jour ne semble venir soudainement que pour ceux qui ne se tiennent pas prêts.
Rappelons-nous les paroles de Paul aux Thessaloniciens : « Le Jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit. Quand les gens diront : quelle paix, quelle sécurité !, c’est alors que la ruine fondra sur eux comme les douleurs sur la femme enceinte, et ils ne pourront y échapper. Mais vous, frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres, pour que (de sorte que) ce jour vous surprenne comme un voleur. Tous, en effet, vous êtes fils de la lumière, fils du jour… » (1 Th 5, 2 – 5). Paul, comme Luc, type bien deux attitudes différentes.
Comme dans toutes les autres lectures de ce dimanche, les Chrétiens sont donc invités ici à une attitude de témoignage : le témoignage de la foi auquel nous invitait le prophète de la première lecture dans une situation apparemment sans issue, à vues humaines ; le témoignage de l’amour dans la lettre aux Thessaloniciens : « Que le Seigneur vous donne à l’égard de tous les hommes un amour de plus en plus intense et débordant » ; le témoignage de l’espérance2 alors que tout semble s’écrouler dans cet évangile : « Redressez-vous et relevez la tête… Vous serez dignes… de paraître debout devant le Fils de l’homme ». « Les hommes mourront de peur », mais vous, vous serez debout parce que vous savez que « rien, ni la vie, ni la mort… ne peut nous séparer de l’amour de Dieu révélé dans le Christ » (Rm 8, 39). Ce triple témoignage, voilà bien le défi chrétien. Beau programme pour cet Avent qui commence !
———————–
Note
1 – On sait que dans le livre de Daniel, le Fils d’homme est en réalité un personnage collectif, le « peuple des saints du Très-Haut ».
2 – La dignité des croyants, c’est précisément ce témoignage d’espérance dans un monde troublé. Ce n’est pas un hasard si nous disons debout les prières de la Messe : quoi qu’il arrive en nous et autour de nous, depuis notre baptême, nous sommes déjà ressuscités.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 125

Dimanche 24 octobre 2021 : 30ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 24 octobre 2021 :

Laveugle-Jesus-Rabbouni-retrouve-Jesus-Va-sauve-Marc-11-51-52_0
« L’aveugle dit à Jésus : “Rabbouni, que je retrouve la vue !” Et Jésus lui dit : “Va, ta foi t’a sauvé”. » (Marc 11, 51-52)

30ème dimanche du Temps Ordinaire

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Jérémie 31, 7-9

7 Ainsi parle le SEIGNEUR :
Poussez des cris de joie pour Jacob,
acclamez la première des nations !
Faites résonner vos louanges et criez tous :
« SEIGNEUR, sauve ton peuple,
le reste d’Israël ! »
8 Voici que je les fais revenir du pays du Nord,
que je les rassemble des confins de la terre ;
parmi eux, tous ensemble, l’aveugle et le boiteux,
la femme enceinte et la jeune accouchée ;
c’est une grande assemblée qui revient.
9 Ils avancent dans les pleurs et les supplications,
je les mène, je les conduis vers les cours d’eau
par un droit chemin où ils ne trébucheront pas.
Car je suis un père pour Israël,
Ephraïm est mon fils aîné.

UNE LUMIERE DANS LA NUIT
Il faut croire que cela allait bien mal ! Il suffit d’entendre ce ton presque triomphal par avance pour deviner dans quel contexte épouvantable Jérémie a pris la parole ici. Car c’est une caractéristique des prophètes. Jérémie, comme tous les prophètes, tient deux langages : à l’heure de l’insouciance et de l’infidélité à la Loi, il a des paroles très sévères pour inviter ses compatriotes à la conversion. Il menace, il annonce la catastrophe imminente. A temps et à contre-temps, au risque de devenir insupportable et d’être persécuté, il met en garde, il invite à ouvrir les yeux, à revenir vers Dieu. Son message, c’est « vos bêtises vous mènent tout droit à la catastrophe ! » Mais, au contraire, à l’heure du malheur et de la déportation, il vient redonner l’espérance, il rappelle que Dieu n’abandonne jamais son peuple, quelles que soient ses bêtises.
Donc, à lire entre les lignes, on devine que le prophète prêche dans un contexte de malheur. C’est parce qu’on est au fin fond du désespoir que Jérémie ose dire « Poussez des cris de joie », c’est parce qu’on est au fin fond de l’humiliation que Jérémie appelle Jacob (c’est-à-dire le peuple d’Israël) « la première des nations ». Ce n’est pas par goût du paradoxe, c’est le cri de la foi ! C’est quand on est dans la nuit, qu’il faut à tout prix croire que la lumière reviendra. Le prophète, dans ces cas-là, c’est celui qui sait, le premier, discerner les lueurs de l’aube. On aura peut-être du mal à croire à ce message d’espoir puisque tout va mal, c’est pour cela qu’il prend la peine d’introduire son message par la formule solennelle : « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Manière de dire : je ne parle pas de moi-même, ce que je vous dis, c’est Dieu lui-même qui vous le promet1.
De quel malheur s’agit-il ? Bien évidemment de l’exil à Babylone. Il ne peut pas s’agir des malheurs du royaume du Nord : on ne connaît pas exactement les dates de Jérémie, mais ce qui est sûr, c’est qu’il est né longtemps après la fin du royaume du Nord, lequel a été définitivement détruit par l’Assyrie (c’est-à-dire Ninive) en 721. Lui-même dit avoir entendu la parole du Seigneur pour la première fois pendant le règne de Josias qui a régné de 640 à 609. Le malheur dont il s’agit ne peut donc être que l’Exil à Babylone qui a duré de 587 à 538.
Mais alors comment expliquer la phrase : « Je les fais revenir des pays du Nord » ? Babylone est au sud par rapport à Jérusalem, que l’on sache. Mais tout simplement, parce que pour se rendre à l’est ou au sud, il fallait commencer par se diriger vers le nord et emprunter les routes du croissant fertile.
Une première vague de déportations a eu lieu en 597 puis une deuxième vague en 587 ; Jérémie, lui, n’a pas été déporté ; il a bien failli l’être, pourtant, il faisait partie de la file de déportés enchaînés ; mais le chef de la garde personnelle de Nabuchodonosor lui a laissé le choix, soit de partir à Babylone avec les déportés, soit de rester à Jérusalem et Jérémie a choisi de rester ; il a fort à faire à Jérusalem pour maintenir le moral de ceux qui sont restés au pays. Sur le plan politique, plusieurs partis s’opposent : faut-il rester sur place, subir cette tutelle babylonienne, et essayer de faire survivre le pays en attendant des jours meilleurs ? C’était la position de Jérémie ; faut-il au contraire s’exiler en Egypte ? Ou encore faut-il continuer la guerilla, quitte à supprimer ceux qui s’accommodent trop bien de la présence babylonienne ?
Le texte que nous venons d’entendre est donc écrit par Jérémie resté à Jérusalem, pour lutter contre le désespoir de ses compatriotes. Il annonce le grand retour des exilés « Voici que je les fais revenir du pays du Nord, que je les rassemble des extrémités du monde… C’est une grande assemblée qui revient. » Et il oppose les conditions du départ en exil dans l’humiliation au retour triomphal au pays : « Ils étaient partis dans les larmes, dans les consolations je les ramène. » Dans les convois de déportés, on sait bien d’avance qu’un certain nombre ne supportera pas la brutalité des conditions de détention et les difficultés de la route. Mais quand il s’agira de revenir, la marche sera douce, si douce que, même les plus faibles pourront l’entreprendre ! « Il y a parmi eux l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée. » C’est un peuple vaincu, affaibli, trébuchant qui a été emmené enchaîné, et, pour certains, les yeux crevés… C’est un peuple libre, assuré qui reviendra.

JE SUIS UN PERE POUR ISRAEL
Ce qui est troublant, c’est que tous les noms (Jacob, Ephraïm, Israël) que Jérémie emploie pour parler du peuple sont des noms qui qualifiaient non pas le royaume du Sud (Jérusalem) mais le royaume du Nord avant sa destruction ; sachant qu’en aucun cas Jérémie ne peut avoir été contemporain du royaume du Nord, on peut penser qu’il annonce ici, tacitement, la réunification du peuple de Dieu. On sait également qu’une partie de la population du Nord s’était réfugiée à Jérusalem après la destruction de Samarie en 721 ; peut-être s’adresse-t-il à eux tout particulièrement ?
Dernière remarque, la paternité de Dieu est affirmée très clairement ici : « Je suis un père pour Israël, Ephraïm est mon fils aîné ». Cette manière de parler de Dieu est récente : c’est peut-être  le prophète Osée qui en a parlé le premier, au huitième siècle, dans le royaume du Nord, en décrivant la sollicitude de Dieu pour son peuple « Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Egypte, j’appelai mon fils… J’étais pour eux comme celui qui élève un nourrisson, tout contre sa joue. » (Os 11, 1. 4). Jusque-là, on hésitait à appeler Dieu Père, pour éviter toute ambiguïté ; car les autres peuples utilisaient volontiers ce même titre mais ils envisageaient la paternité divine à l’image de la paternité humaine, charnelle, biologique. En Israël, Dieu est le Tout-Autre, et sa paternité est d’un autre ordre. Mais Jérémie franchit le pas, il emploie le mot « Père » : « Je suis un père pour Israël, Ephraïm est mon fils aîné » ; encore une fois, c’est au creux même de la catastrophe que la foi d’Israël a fait un bond en avant.

PSAUME – 125 (126) – « Chant des montées »

1 Quand le SEIGNEUR ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
2 Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! »
3 Quelles merveilles le SEIGNEUR fit pour nous :
nous étions en grande fête !

4 Ramène, SEIGNEUR, nos captifs,
comme les torrents au désert.
5 Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

6 Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

MERVEILLES QUE FIT POUR NOUS LE SEIGNEUR
Dans la première lecture de ce dimanche, le prophète Jérémie, au début de l’Exil à Babylone, annonçait déjà le retour au pays. Visiblement, au moment où ce psaume a été écrit, le retour est chose faite : « Quand le SEIGNEUR ramena nos captifs à Sion »… Vous connaissez l’histoire : la grande puissance Babylone vaincue à son tour ; le nouveau maître des lieux, Cyrus, a une tout autre politique : quand il s’empare de Babylone, en 538, il renvoie dans leurs pays respectifs toutes les populations déplacées par Nabuchodonosor. Les habitants de Jérusalem en ont bénéficié comme les autres. Cela paraît tellement miraculeux que Cyrus sera considéré comme l’envoyé de Dieu, ni plus, ni moins !
Ce psaume évoque donc la joie, l’émotion du retour : « Nous étions comme en rêve ». En exil, là-bas, on en avait tant de fois rêvé… quand cela s’est réalisé, on osait à peine y croire. Cette libération est pour le peuple une véritable résurrection : en exil à Babylone, il était littéralement condamné à la disparition, en tant que peuple : par l’oubli de ses racines et de ses traditions, par la contamination de l’idolâtrie ambiante. Pour évoquer cette résurrection, le psalmiste évoque deux images chères à ce peuple, celle de l’eau, celle de la moisson. L’eau pour commencer : « Ramène, SEIGNEUR nos captifs, comme torrents au désert » ; au sud de Jérusalem, le Néguev est un désert : mais au printemps, des torrents dévalent les pentes et tout à coup éclosent des myriades de fleurs. Deuxième image, quand le grain de blé est semé en terre, c’est pour y pourrir, apparemment y mourir… quand viennent les épis, c’est comme une naissance… « Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence : il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte les gerbes. » Il y a certainement là l’évocation de la joie que suscite chaque nouvelle récolte : il suffit de penser que, dans toutes les civilisations, la moisson a toujours donné lieu à des réjouissances.
Mais, plus profondément, il y a la joie de la reprise en main du pays et de ses cultures : quand les exilés reviennent au pays, le pays revit. Au dernier verset, la traduction littérale est « Il s’en va, il s’en va en pleurant, il jette la semence : il s’en vient, il s’en vient dans la joie, il rapporte ses gerbes. » En clair, l’esclavage, la captivité sont du passé : désormais le peuple cultive « ses » terres, il est propriétaire de « sa » récolte.
« On rapporte les gerbes » : la fête des Tentes était primitivement une fête des récoltes. Dans la pratique d’Israël, il en reste des rites d’apport de gerbes, précisément. Chaque année, ce cantique était chanté au cours du pèlerinage, tandis que l’on « montait » à Jérusalem, pour la fête des Tentes, à l’automne. Si vous consultez votre Bible, vous verrez que ce psaume fait partie de ce qu’on appelle « les cantiques des montées » (c’est-à-dire des pèlerinages). En chantant ce psaume durant la montée à Jérusalem, on évoquait cette autre montée, celle du retour d’Exil.
Mais en Israël, quand on évoque le passé, ce n’est jamais pour le seul plaisir de faire de l’histoire. On rend grâce à Dieu pour son oeuvre dans le passé, on fait mémoire, comme on dit, mais c’est surtout pour puiser la force de croire à son oeuvre définitive pour demain. Cette libération, ce retour à la vie, que l’on peut dater historiquement, devient une raison d’espérer d’autres résurrections, d’autres libérations. Comme, déjà, on avait chanté la libération d’Egypte, et elle est évidemment sous-jacente ici, (dans le mot « merveilles » par exemple qui fait partie du vocabulaire de la libération d’Egypte), comme, désormais, on chantait la libération et le retour de l’exil à Babylone, on priait Dieu de hâter le Jour de la libération définitive. C’est pour cela qu’à l’action de grâce se mêle la prière « Ramène, SEIGNEUR, nos captifs… »

RAMENE, SEIGNEUR, NOS CAPTIFS
Ces « captifs », ce sont d’abord ceux qui sont restés au loin, dispersés parmi les peuples étrangers. Mais ce sont aussi tous les hommes : depuis l’Exil à Babylone, précisément, Israël sait qu’il a vocation à prier pour toute l’humanité. Ou pour le dire autrement, Israël sait que sa vocation, son « élection » est au service de l’humanité. C’est très net dans la deuxième strophe de ce psaume : « Alors on disait parmi les nations : Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! » : ce n’est pas de la prétention ; c’est la reconnaissance de la gratuité de ce choix que Dieu a fait d’un tout petit peuple, pas meilleur que les autres (comme dit le livre du Deutéronome) ; c’est aussi la joie missionnaire de voir les nations devenir sensibles à l’action de Dieu, premier pas vers leur conversion, et donc leur libération.
La libération définitive de toute l’humanité, des « nations » comme dit le psaume, c’est la venue du Messie : on sait que la fête des Tentes comportait une dimension d’attente messianique très forte. C’est au cours de cette fête, par exemple, qu’on faisait cette immense procession avec les gerbes, dont parle ce psaume, en chantant des « Hosanna » (ce qui veut dire « sauve ton peuple ») ; on poussait également cette exclamation que nous connaissons bien « Béni soit celui qui vient au nom du SEIGNEUR ! » qui était une acclamation anticipée du Messie.
Après tant et tant d’aventures, ce peuple, notre frère aîné, comme dit le Concile Vatican II, est bien placé pour nous donner une superbe leçon d’espérance et d’attente : faisons confiance au « Maître de la moisson ».

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 5, 1 – 6

1 Tout grand prêtre est pris parmi les hommes,
il est établi pour intervenir en faveur des hommes
dans leurs relations avec Dieu ;
il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés.
2 Il est capable de compréhension
envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement,
car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ;
3 et, à cause de cette faiblesse,
il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés
comme pour ceux du peuple.
4 On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même,
on est appelé par Dieu, comme Aaron.
5 Il en est bien ainsi pour le Christ :
il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ;
il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit :
Tu es mon Fils,
moi, aujourd’hui, je t’ai engendré,
6 car il lui dit aussi dans un autre psaume :
Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek
pour l’éternité.

LE SACERDOCE DANS L’ANCIEN TESTAMENT
Décidément on pourrait écrire la lettre aux Hébreux en deux colonnes : dans la colonne de gauche, il y a le régime (si l’on peut dire) de l’Ancien Testament, dans l’autre, celui du Nouveau Testament ; ou pour le dire autrement, ce qui était avant Jésus-Christ et ce qui est depuis ; pour l’auteur, comme pour tout le Nouveau Testament, depuis Jésus-Christ, tout est changé ; il passe son temps à comparer ces deux régimes pour dire : Faites le pas ; acceptez sans hésiter la nouveauté apportée par Jésus ; cette nouveauté du Christ n’est pas une infidélité à la religion de vos pères ; elle en est l’accomplissement. Comme avait dit Jésus lui-même « je ne suis pas venu abolir la loi et les prophètes, je suis venu accomplir. » (Mt 5, 17).
En Jésus-Christ, tout est nouveau et pourtant, tout est dans la droite ligne de l’Ancien Testament. Aujourd’hui, l’auteur évoque trois points précis : premier point, le grand prêtre est un homme comme les autres ; deuxième point, il fait le pont entre Dieu et les hommes (il est « pontife ») ; ces deux points nous les avons vus dans les passages que nous avons lus les dimanches précédents ; troisième point, la mission de grand prêtre découle d’un appel de Dieu.
Reprenons nos deux colonnes : dans l’Ancien Testament, vous vous rappelez que les prêtres devaient être des hommes séparés : le mot « consacré » dans l’Ancien Testament signifiait « séparé ». Et donc, parmi les douze tribus d’Israël, on avait choisi, mis à part une tribu particulière, celle de Lévi. Les descendants de Lévi (les lévites) ne possédaient pas un territoire particulier, ils étaient répartis sur l’ensemble du territoire, et ils étaient consacrés au service du Temple. Leurs revenus provenaient pour une part des offrandes faites au Temple.
L’institution du sacerdoce s’est précisée au cours des siècles et on distinguait plusieurs classes de prêtres selon les diverses fonctions à remplir dans le Temple. Il faut bien imaginer ce que pouvait être le service d’un lieu de culte où se déroulaient des sacrifices quotidiens, et des pèlerinages gigantesques avec de multiples chorales ; quand on pense qu’en certaines occasions, on a sacrifié en une seule cérémonie plusieurs milliers d’animaux, on imagine le personnel nécessaire ; le deuxième livre des Rois raconte par exemple que Salomon a sacrifié lors de la dédicace du Temple qu’il venait de construire vingt-deux mille têtes de gros bétail et cent vingt mille têtes de petit bétail !
Moïse et son frère Aaron étaient tous les deux descendants de Lévi ; plus tard, c’est aux descendants d’Aaron qu’on a réservé le privilège d’être grand prêtre ; il ne suffisait donc plus d’être lévite, il fallait faire partie de la famille d’Aaron. Ce grand prêtre nommé pour un an avait seul le droit d’entrer dans le Saint des Saints (la partie la plus sacrée du Temple de Jérusalem) le jour du Yom Kippour, c’est-à-dire du grand pardon. Voilà le régime de l’Ancien Testament.
Arrivé là, notre auteur a évidemment un problème pour remplir la colonne de droite concernant Jésus-Christ ! Car une chose est sûre : Jésus ne descend pas de Lévi ni d’Aaron : il descend de David par son père (on ne connaît pas l’origine de Marie, mais c’est l’origine paternelle qui comptait). Donc dans la logique de l’Ancien Testament, Jésus ne peut pas recevoir le titre de grand prêtre.
A moins que… A moins que Dieu soit quand même libre d’appeler qui il veut ! Notre auteur dit « On ne s’attribue pas à soi-même cet honneur d’être grand prêtre, on le reçoit par appel de Dieu ». L’appel de Dieu pour certains consiste dans leur naissance, c’étaient les lévites ; mais pour Jésus, Dieu en a décidé autrement : premièrement si son Fils s’est fait homme, c’est précisément pour être le médiateur, le « pont » entre Dieu et les hommes ; deuxièmement, une fois de plus, la liberté de Dieu déborde tous nos schémas : le psaume 109/ 110 affirme : « Le SEIGNEUR l’a juré, il ne s’en repentira pas : tu es prêtre pour toujours, à la manière de Melkisédek. » (Ps 109/110, 4).

JESUS, PRETRE A LA MANIERE DE MELCHISEDECH
Qui donc était Melkisédek? Nous sommes au temps d’Abraham, c’est-à-dire bien avant l’institution des lévites : Loth ayant été victime d’une razzia et fait prisonnier, Abraham a volé à son secours pour le délivrer. Ce faisant, il s’est taillé une réputation d’homme fort, dans la région. C’est là qu’il rencontre Melchidésech. Or la Bible présente ce personnage qui était jusque-là un inconnu comme roi de Salem (on pense qu’il s’agit peut-être de la future Jérusalem) ; et un peu plus bas, alors qu’on ne sait rien de ses ascendances, le texte précise « Il était prêtre du Dieu Très-Haut ». Ce qui veut bien dire qu’il peut exister un sacerdoce légitime en dehors de la descendance d’Aaron : puisque, je vous rappelle que Melkisédek était contemporain d’Abraham, et donc ne descendait pas de Lévi qui a vécu plusieurs générations plus tard.
Ce psaume a probablement été écrit par quelqu’un qui était très critique à l’égard du sacerdoce de Jérusalem, et il imaginait un sacerdoce dégagé des contraintes d’appartenance à la famille de Lévi ; plus tard, parmi les premiers Chrétiens, ceux qui attendaient un Messie-prêtre et étaient bien obligés d’admettre que Jésus ne descendait pas de Lévi, se sont référés à ce psaume qui reconnaissait le titre de grand prêtre à Melkisédek ; ils y ont lu l’annonce que le Messie déborderait toutes les catégories et les institutions de l’Ancien Testament, même celles du sacerdoce.
Enfin, pour faire alliance avec Abraham, Melkisédek, ce prêtre étonnant, lui propose un sacrifice à base de pain et de vin. Bien évidemment, l’auteur de la lettre aux Hébreux fait le rapprochement ! Pour lui, cela ne fait aucun doute : Jésus est le nouveau Melkisédek, il est bien dans la droite ligne de l’Ancien Testament.

EVANGILE – selon Saint Marc 10, 46b – 52

46 Tandis que Jésus sortait de Jéricho
avec ses disciples et une foule nombreuse,
le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait,
était assis au bord du chemin.
47 Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth,
il se mit à crier :
« Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »
48 Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire,
mais il criait de plus belle :
« Fils de David, prends pitié de moi ! »
49 Jésus s’arrête et dit :
« Appelez-le. »
On appelle donc l’aveugle, et on lui dit :
« Confiance, lève-toi ;
il t’appelle. »
50 L’aveugle jeta son manteau,
bondit et courut vers Jésus.
51 Prenant la parole, Jésus lui dit :
« Que veux-tu que je fasse pour toi ?
– Rabbouni, que je retrouve la vue ! »
52 Et Jésus lui dit :
« Va, ta foi t’a sauvé. »
Aussitôt l’homme retrouva la vue,
et il suivait Jésus sur chemin.

LE MESSIE AUX PORTES DE JERUSALEM
Ce texte s’inscrit juste après ceux des dimanches précédents, c’est-à-dire dans la dernière montée de Jésus vers Jérusalem ; Jésus a annoncé pour la troisième fois à ses disciples sa passion, sa mort et sa résurrection ; puis il y a eu cette demande des fils de Zébédée « accorde-nous de partager ta gloire » ; et Jésus a saisi cette occasion pour leur dire à tous : « Vous le savez, les chefs des nations païennes se conduisent en maîtres et font sentir leur pouvoir… Il ne doit pas en être ainsi parmi vous » ; et il terminait par cette phrase étonnante et inquiétante à la fois : « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon (libération) pour la multitude ». Lui et ses disciples quittent Jéricho, suivis par toute une foule, nous dit Marc. Ils entament la dernière étape avant Jérusalem. Et voilà que Bartimée, le mendiant aveugle se met à crier : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » Marc précise que beaucoup cherchent à le faire taire : effectivement, par les temps qui courent, les disciples et l’entourage de Jésus se passeraient de cette publicité : après ce que Jésus vient de leur dire, ce n’est pas le moment d’attirer l’attention.
Mais rien ne fait taire les appels au secours de Bartimée : « Il criait de plus belle Fils de David, aie pitié de moi ! » On ne peut pas savoir ce que recouvre exactement sa demande « aie pitié de moi ». Car on employait la même expression que ce soit pour mendier ou pour prier. Tant il est vrai que nos prières sont bien des demandes d’aumône que nous adressons à Dieu. Jésus l’entend et dit « Appelez-le » ; lui, c’est clair, a décidé de ne pas prendre de précautions. Cette fois, au lieu de rabrouer Bartimée, les proches de Jésus l’encouragent : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » Est-ce cela qui décuple l’audace de Bartimée ? Cette fois, sa demande à Jésus est sans ambiguïté : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Immédiatement, sans faire un geste, Jésus lui répond « Va, ta foi t’a sauvé. » Et aussitôt l’aveugle recouvra la vue.
Quelques jours plus tard, Jésus fera à ses disciples toute une leçon sur la foi : « Ayez foi en Dieu. En vérité je vous le déclare, si quelqu’un dit à cette montagne : ôte-toi de là et jette-toi dans la mer, et s’il ne doute pas en son cœur , mais croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé. C’est pourquoi je vous déclare : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et cela vous sera accordé. » (Mc 12, 22-24). Et une autre fois, déjà, il avait dit : « Tout est possible à celui qui croit. » (Mc 9, 23).
Cette guérison miraculeuse d’un aveugle à ce moment précis résonne donc certainement comme une révélation de l’identité véritable de Jésus. C’est un aveugle, qui, le premier, sait ouvrir les yeux et appelle Jésus « Fils de David » (l’un des titres du Messie) ; et, (dans l’évangile de Saint Marc), cette guérison est suivie aussitôt de l’entrée triomphale à Jérusalem, où Jésus est acclamé comme le Messie : « Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur. Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père. »
On est tentés de faire le rapprochement avec l’annonce de Jérémie que nous avons entendue en première lecture : « Le SEIGNEUR sauve son peuple, le reste d’Israël… Il y a même parmi eux l’aveugle et le boiteux ». (Jr 31). D’autant plus que, à l’époque de Jésus, cette prophétie de Jérémie était considérée comme une annonce du Messie.

FINI, LE TEMPS DU SECRET
Chose curieuse, Jésus ne cherche pas à garder secret ce dernier miracle : dans le chapitre 8, Marc avait déjà raconté un miracle identique : c’était à Bethsaïde, en Galilée, juste avant la profession de foi de Pierre à Césarée. Mais alors Jésus n’avait autorisé ni l’aveugle guéri ni les disciples à lui faire la moindre publicité ; Marc précisait « Il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. » Parce qu’à cette phase de sa vie, on risquait encore de se méprendre sur son titre de messie : on ne rêvait que trop encore d’un messie glorieux, chassant l’occupant romain par la force.
Cette fois, au contraire, aux portes de Jérusalem, Jésus accepte pour la première fois d’être reconnu pour ce qu’il est, le Messie, le fils de David. C’est la première fois que ce titre apparaît dans l’évangile de Marc. Car, désormais, les choses sont claires : Jésus lui-même s’est reconnu comme le Messie en se disant « Fils de l’homme » mais il a aussitôt précisé que ce serait à la manière d’un serviteur et non d’un maître. Cette guérison vient confirmer que Jésus est bien le Messie attendu. Il accomplit en sa personne ce que le prophète Isaïe disait du Serviteur de Dieu : « C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai mis en réserve et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations, à ouvrir les yeux aveuglés, à tirer du cachot les prisonniers et de la maison d’arrêt, les habitants des ténèbres. » (Is 42, 6 – 7).
Dans l’ambiance de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, les apôtres ont certainement repensé à plusieurs annonces du Messie dans l’Ancien Testament : dans un autre passage d’Isaïe, par exemple : « Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » (Is 35, 5-6)… ou encore : « En ce jour-là, les sourds entendront la lecture du livre et, sortant de l’obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. De plus en plus, les humbles se réjouiront dans le SEIGNEUR et les pauvres gens exulteront à cause du Saint d’Israël. » (Is 29, 18-19).
Marc précise que l’aveugle s’est levé d’un bond pour venir près de Jésus. Lui, l’humble, s’est, le premier, réjoui dans le Seigneur… Le pauvre, le mendiant, a exulté à cause du Saint d’Israël et est entré à sa suite dans Jérusalem.

ANCIEN TESTAMENT, CAREME, EVANGILE SELON SAINT JEAN, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 50

Dimanche 21 mars 2021 : 5ème dimanche du Temps de Carême : lectures et commentaires

Dimanche 21 mars 2021 :

5ème dimanche du Temps de Carême  

ob_38d928_christ-mosaique

Commentaires par Marie-Noëlle Thabut

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Jérémie 31,31-34

31 Voici venir des jours – oracle du SEIGNEUR -,
où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda
une Alliance nouvelle.
32 Ce ne sera pas comme l’Alliance
que j’ai conclue avec leurs pères,
le jour où je les ai pris par la main
pour les faire sortir du pays d’Egypte :
mon Alliance, c’est eux qui l’ont rompue,
alors que moi, j’étais leur maître
– oracle du SEIGNEUR.
33 Mais voici quelle sera l’Alliance
que je conclurai avec la maison d’Israël
quand ces jours-là seront passés,
– oracle du SEIGNEUR.
Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ;
je l’inscrirai dans leur cœur .
Je serai leur Dieu,
et ils seront mon peuple.
34 Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon,
ni chacun son frère en disant :
« Apprends à connaître le SEIGNEUR ! »
Car tous me connaîtront,
des plus petits jusqu’aux plus grands
– oracle du SEIGNEUR.
Je pardonnerai leurs fautes,
je ne me rappellerai plus leurs péchés.

UNE ALLIANCE NOUVELLE
« Voici venir des jours… » : toute la Bible est tendue vers l’avenir, avec cette certitude inébranlable que les Jours promis par Dieu viendront. La caractéristique des prophètes, c’est de savoir regarder avant tout le monde l’éclosion des bourgeons. « Voici venir des jours où je conclurai avec la Maison d’Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle » : nous rencontrons le mot Alliance à chaque pas dans la Bible ; c’est la grande particularité de la foi juive puis chrétienne ! La conviction que Dieu a choisi de se révéler aux hommes par l’intermédiaire d’un peuple qui a la vocation d’être son témoin au milieu des nations. A ce peuple il a proposé son Alliance.
Au long des siècles, nos frères juifs ont médité cette proposition inouïe du Dieu Tout-Puissant ; il s’agit bien d’une « proposition » de Dieu ; car c’est toujours Dieu qui prend l’initiative : « Voici venir des jours, déclare le SEIGNEUR, où je conclurai avec la Maison d’Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle ».
Hélas, Jérémie est bien obligé de faire un constat d’échec : au long des siècles de l’histoire d’Israël, la proposition a été sans cesse renouvelée de la part de Dieu, et trop souvent mal vécue de la part de l’homme. Mais si l’homme est infidèle, Dieu, lui, ne se lasse pas : « Je conclurai avec la Maison d’Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle ».
Cette expression « Alliance Nouvelle » ne signifie pas que Dieu aurait changé d’avis ; comme s’il y avait eu une première Alliance, puis une deuxième différente… Ce ne sera pas une Alliance différente, mais une nouvelle étape de la même Alliance.
« Ce ne sera pas comme l’Alliance que j’ai conclue avec leurs pères, le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir d’Egypte » : pour être fidèle à l’Alliance, c’était bien simple, le chemin était tout tracé, il suffisait de respecter la Loi. Mais, à chaque époque, les prophètes ont dû ouvrir les yeux du peuple élu sur ses manquements à la Loi ; cette fois, la Nouvelle Alliance sera sans faille du côté de l’homme.
Au passage, vous avez noté l’expression « la Maison d’Israël et avec la Maison de Juda » : c’est une annonce de réunification du peuple en un seul royaume. Quand le peuple a été divisé en deux, après la mort du roi Salomon, il y avait le royaume de Juda au Sud, et le royaume d’Israël au Nord. Ici l’expression « Je conclurai avec la Maison d’Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle » signifie que la promesse de Dieu est valable pour le peuple tout entier, malgré les vicissitudes de l’histoire.
« Mon Alliance, c’est eux qui l’ont rompue, alors que moi, j’avais des droits sur eux. » Dieu a fait ses preuves, si l’on peut dire, en libérant son peuple de l’esclavage en Egypte ; et l’Alliance entre Dieu et Israël est fondée sur cette expérience ; quand Dieu propose son Alliance à Moïse, Il l’envoie dire au peuple : « Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait (à l’Egypte), comment je vous ai pris sur des ailes d’aigle et vous ai fait arriver jusqu’à moi. Et maintenant, si vous entendez ma voix et gardez mon Alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples – puisque c’est à moi qu’appartient toute la terre – et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » Et alors le peuple a pris un engagement solennel : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit (c’est-à-dire la Loi), nous le mettrons en pratique ». Et donc, tout manquement à la loi est une rupture de l’Alliance.
« Mais voici quelle sera l’Alliance que je conclurai avec la Maison d’Israël quand ces jours-là seront passés, déclare le SEIGNEUR ». « Ces jours-là », ce sont les jours de l’infidélité du peuple : autrement dit, une nouvelle étape commence ; « Alliance Nouvelle » ne signifie pas « Alliance Autre, différente », mais « Alliance vécue autrement ». Et Dieu continue : « Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes, je l’inscrirai dans leur cœur ». Au Sinaï, Dieu avait inscrit sa Loi sur des tables de pierre ; désormais cette Loi sera inscrite dans le cœur même de l’homme : tant que la Loi n’est inscrite que sur des tables de pierre ou dans des livres, elle peut bien rester lettre morte ; toutes les promesses de conversion les plus sincères (et il y en a eu de nombreuses dans l’histoire d’Israël comme dans chacune de nos vies !) ont toujours été suivies de rechutes.
Pour que la Loi de Dieu devienne intérieure à l’homme, comme une seconde nature, c’est le cœur même de l’homme qu’il faut changer !

ILS ME CONNAITRONT
« Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple » : cette appartenance réciproque était le programme, on pourrait dire la devise de l’Alliance. Une appartenance réelle qui s’exprime par le mot  « connaître » : dans la Bible, le mot « connaître » n’est pas de l’ordre de l’intelligence ; il s’agit d’une relation d’intimité : on dit que l’époux « connaît son épouse », et l’épouse « connaît » son époux. Et l’Ancien Testament n’hésite pas à employer des mots du langage de l’intimité et de l’amour pour qualifier les relations entre Dieu et son peuple. « Tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands… » Et parce que tous connaîtront Dieu tel qu’Il est, c’est-à-dire le Dieu d’amour, ils pratiqueront de bon cœur  la Loi donnée par Dieu pour leur bonheur.
Cette expression « Alliance Nouvelle » ne se trouve qu’une seule fois dans l’Ancien Testament, ici, chez Jérémie ; mais d’autres prophètes rediront cette même espérance, Ezéchiel par exemple : « Je vous donnerai un cœur  nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’enlèverai de votre corps le cœur  de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre Esprit, je vous ferai marcher selon mes lois, garder et pratiquer mes coutumes. » (Ez 36,26-27).
« Voici venir des jours… , disait Jérémie ; avec Jésus, ces jours sont venus ; en instituant l’Eucharistie, Jésus a fait expressément allusion à la prophétie de Jérémie : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous. » (Luc 22,20). Il veut dire par là qu’en se donnant à nous, il vient transformer définitivement nos cœurs  de pierre en cœurs  de chair.
———————-
Compléments
– C’est beau la foi ! Et les prophètes, comme chacun sait, n’en manquent pas. Quand tout va mal, ils ne disent pas « tout est perdu », au contraire, ils trouvent justement de nouvelles raisons d’espérer ! C’est exactement ce qui se passe ici dans ce texte de Jérémie ; il fait un constat d’échec : le peuple de Dieu, c’est-à-dire lié à Dieu par une Alliance en principe irrévocable de part et d’autre, ne se conduit pas du tout comme il devrait, comme le peuple de Dieu. Cela, c’est le constat d’échec. Mais au lieu de s’en désespérer, Jérémie en déduit que Dieu trouvera bien le moyen de changer le coeur de l’homme.
– Nous rencontrons le mot Alliance à chaque pas dans la Bible ; à tel point que c’est le titre même de la Bibl. Quand nous disons « Ancien Testament », en fait, nous devrions traduire « Ancienne Alliance » et « Nouveau Testament », « Nouvelle Alliance » : parce que le mot grec qui veut dire « Alliance » a été traduit en latin par « Testamentum », ce qui est devenu en français « Testament ». Malheureusement, aujourd’hui, quand nous entendons « Testament » en français, nous pensons acte chez le notaire pour régler la dévolution des biens, ce qui, évidemment, n’a rien à voir avec notre sujet.

 

PSAUME – 50 (51), 3-4, 12-13, 14-15

3 Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
4 Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

12 Crée en moi un cœur  pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
13 Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit-saint.

14 Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
15 Aux pécheurs j’enseignerai tes chemins,
vers toi reviendront les égarés.

QUAND ISRAEL REFLECHIT SUR SON HISTOIRE
La dernière phrase de Jérémie, dans la première lecture de ce dimanche, était : « Je pardonnerai leurs fautes, je ne me rappellerai plus leurs péchés » ; cette promesse-là, le peuple d’Israël l’a bien entendue et sa réponse, c’est ce magnifique psaume 50/51, dont nous ne nous lisons malheureusement que quelques versets aujourd’hui ; mais ils sont déjà très riches. Celui qui parle ici, qui dit « Pitié pour moi… mon Dieu… efface mon péché », c’est le peuple juif, au Temple de Jérusalem, après l’Exil à Babylone. Ce psaume a été composé pour être chanté dans des célébrations pénitentielles. Parce qu’il est écrit à la première personne du singulier, on pourrait croire que c’est un individu, un pécheur qui parle : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché ». Mais ce « MOI » est collectif. C’est en réalité le peuple d’Israël tout entier ; ce peuple qui a connu l’horreur de la défaite, la destruction du Temple de Jérusalem, et qui, en Exil, a eu tout loisir de méditer sur son histoire : l’Alliance sans cesse proposée par Dieu et les infidélités répétées du peuple. Il peut dire d’expérience la « grande miséricorde» de Dieu.
« Ton amour, ta miséricorde» « mon Dieu » : on a un écho ici de toutes les formules habituelles de l’Alliance conclue au Sinaï : c’est là que Dieu lui-même s’est révélé à Moïse comme « le SEIGNEUR Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations… » (Ex 34,6). C’est là aussi que Dieu s’est engagé à accompagner son peuple tout au long de son histoire : « Je marcherai au milieu de vous, je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » (Lv 26,12). Et puisque Dieu est fidèle, on finira par en déduire qu’il ne peut que pardonner inlassablement à son peuple ; la majorité des paroles des prophètes redit cette certitude, par exemple Isaïe :
« Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme malfaisant, ses pensées. Qu’il retourne vers le SEIGNEUR qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui se surpasse pour pardonner. » (Is 55,7). Ou encore, dans un texte où c’est Dieu lui-même qui parle : « J’ai effacé comme un nuage tes révoltes, comme une nuée, tes fautes ; reviens à moi, car je t’ai racheté » (Is 44,22).
Sans oublier cette autre phrase soufflée par Dieu à Isaïe : « Avec tes fautes, c’est toi qui m’as réduit en servitude ; avec tes perversités, c’est toi qui m’as fatigué ; moi, cependant, moi je suis tel que j’efface, par égard pour moi, tes révoltes, que je ne garde pas tes fautes en mémoire » (Is 43,24-25).

LE PECHE LE PLUS GRAVE
Quand les prophètes parlent du péché d’Israël, il ne faut pas se tromper : il s’agit d’abord de l’unique péché qui est la source de tous les autres, l’idolâtrie ; c’est ce que les prophètes appellent « l’adultère d’Israël » ; c’est-à-dire chaque fois que l’on cherche ailleurs qu’auprès de Dieu et de sa Parole la source de notre bonheur ; nous évoquions dimanche dernier cette parole de Jérémie : « Ils m’abandonnent, moi, la source d’eau vive, dit Dieu, pour se creuser des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau. » (Jr 2,13). On voit alors ce que veut dire le mot « purifier » dans ce psaume : « Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense » ; spontanément, nous imaginons la pureté comme une sorte de blancheur ; mais toute la pédagogie biblique va nous faire découvrir qu’il s’agit de quelque chose de beaucoup plus profond : il s’agit de retourner à la source d’eau vive, de s’y plonger, pour être renouvelés de fond en comble. Voici Ezéchiel, par exemple : « Je ferai sur vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos impuretés et de toutes vos idoles. » (Ez 36,25). Ici on voit bien que le mot « impuretés » signifie « idoles » : c’est-à-dire tout ce qui nous occupe trop l’esprit ou le cœur  au point de nous détourner de l’unique source du bonheur, qui est la vie dans l’Alliance avec Dieu et les autres.
Il nous faut apprendre à croire que Dieu ne déplore nos fautes que parce qu’elles font notre malheur et celui des autres ; comme dit Jérémie « Est-ce bien moi qu’ils offensent ? dit Dieu ; n’est-ce pas plutôt eux-mêmes ? » (Jr 7,19). Mais pour que nous ne fassions plus notre propre malheur, il faut que Dieu nous transforme, il faut que lui-même renouvelle encore et encore l’Alliance à laquelle nous avons tant de mal à être fidèles. Et c’est bien ce qu’on demande à Dieu dans ce psaume, on lui demande d’agir lui-même : « Efface mon péché »… « Lave-moi »… « Purifie-moi »… « Crée en moi un cœur  pur »… « Renouvelle et raffermis mon esprit »… « Rends-moi la joie d’être sauvé »… Le croyant reconnaît que seule l’œuvre  de Dieu peut accomplir ce renouvellement du cœur de l’homme.
On entend résonner ici l’écho de la superbe annonce de Jérémie dans notre première lecture : « Voici venir des jours où je conclurai avec la Maison d’Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle »… « Je mettrai ma loi au plus profond d’eux-mêmes, je l’inscrirai dans leur cœur . Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. » (Jr 31,31… 33) ; et en écho, Ezéchiel : « Je vous donnerai un cœur  neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur  de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit… » (Ez 36,25-27 ; Ez 11,19-20). Et alors, comme dit Jérémie, dans cette même promesse de l’Alliance Nouvelle, « Tous, des plus petits jusqu’aux plus grands, connaîtront Dieu tel qu’il est », c’est-à-dire le Dieu d’amour et de miséricorde. Et ils déborderont de joie et de reconnaissance ; c’est bien ce que dit le dernier verset : « Aux pécheurs, j’enseignerai tes chemins, vers toi reviendront les égarés » : la découverte du vrai visage de Dieu rend inévitablement missionnaire !

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 5,7-9

Le Christ,
7 pendant les jours de sa vie dans la chair,
offrit, avec un grand cri et dans les larmes,
des prières et des supplications
à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ;
et il fut exaucé
en raison de son grand respect.
8 Bien qu’il soit le Fils,
il apprit par ses souffrances l’obéissance
9 et, conduit à sa perfection,
il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent
la cause du salut éternel.

La lettre aux Hébreux s’adresse à des Chrétiens d’origine juive. L’auteur cherche à éclairer leur foi chrétienne toute neuve à partir de leur foi juive et de leur connaissance de l’Ancien Testament. Son objectif est de montrer que l’histoire humaine a franchi avec le Christ une étape décisive : il y avait eu le régime de l’Ancienne Alliance, désormais il y a l’Alliance Nouvelle, annoncée par Jérémie ; cette Alliance Nouvelle est réalisée dans la personne même du Christ. Parce qu’il est à la fois Dieu et homme, pleinement Dieu et pleinement homme, il est l’Homme-Dieu, celui qui unit intimement, irrévocablement Dieu et l’humanité jusque dans sa personne même. Et c’est ainsi que s’accomplit la prophétie de Jérémie « Voici venir des jours où je conclurai avec la Maison d’Israël et avec la Maison de Juda une Alliance Nouvelle ».
Donc très normalement, l’auteur insiste à la fois sur l’humanité et sur la divinité du Christ ; pleinement homme, il est mortel, il connaît la souffrance et l’angoisse devant la mort : « Pendant les jours de sa vie mortelle, le Christ a présenté, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort… »
L’expression « Pendant les jours de sa vie mortelle » dit bien qu’il est homme, mortel. Devant la perspective de la persécution, de la Passion, il a prié et supplié Dieu qui pouvait le sauver de la mort. Jusque-là, nous comprenons ; mais l’auteur  ajoute « il a été exaucé » ; affirmation plutôt surprenante ! Car, en définitive, malgré sa prière et sa supplication, il est mort… Donc on peut se demander en quoi il a été exaucé…
Il faut croire que sa prière ne signifiait pas ce que nous imaginons à première vue. Je m’arrête un peu là-dessus : ici, visiblement, l’auteur fait allusion à Gethsémani : le grand cri et les larmes du Christ, sa prière et sa supplication disent son angoisse devant la mort et son désir d’y échapper.
Cet épisode de Gethsémani est rapporté par les trois évangiles synoptiques à peu près dans les mêmes termes ; les trois évangélistes notent la tristesse et l’angoisse du Christ, en même temps que sa détermination. Saint Luc dit « Jésus priait, disant : Père, si tu veux, éloigne cette coupe loin de moi ! Cependant, que ta volonté soit faite, et non la mienne ! » (Lc 22,42). Que Jésus ait désiré échapper à la mort, c’est clair ; et il a dit à son Père ce désir ; mais sa prière ne s’arrête pas là ; sa prière, justement, c’est « Que ta volonté soit faite… et non la mienne ». Dans sa prière, le  Christ fait passer le désir de son Père avant le sien propre. Voilà déjà une formidable leçon pour nous !
Le Christ a cette confiance absolue dans son Père : ce que l’auteur de la lettre aux Hébreux traduit par : « Il s’est soumis en tout ». Le mot « soumission » ou « obéissance » dans la Bible, signifie justement cette confiance totale ; parce qu’il sait que la volonté de Dieu n’est que bonne. Dans la prière qu’il nous a enseignée, s’il nous invite à répéter après lui « Que ta volonté soit faite », c’est pour que nous apprenions à souhaiter la réalisation du projet de Dieu parce que Dieu n’a pas d’autre projet que notre bonheur ! Comme dit Saint Paul dans sa première lettre à Timothée : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 2,4).
Cette prière du Christ a été doublement exaucée : parce que le salut du monde a été accompli et parce qu’il est ressuscité. En ce sens-là, il a été « sauvé de la mort ».
L’auteur n’hésite pas non plus à dire que Jésus a aussi, comme tout homme, connu un apprentissage : « Il a appris l’obéissance par les souffrances de sa passion ». Ce mot d’apprentissage signifie qu’il a eu, comme tout homme, un chemin à parcourir : celui de la souffrance et de l’angoisse devant la mort ; et là, l’humanité connaît deux attitudes, la peur de Dieu ou la confiance en Dieu. Et parce qu’il n’a pas quitté la confiance dans le Dieu de la vie, son chemin l’a conduit à la résurrection. On ne peut pas ne pas penser ici à l’épisode de Césarée ; quand Jésus avait commencé à prévenir ses apôtres de ce qu’il lui faudrait affronter, Pierre s’était insurgé : « Jésus-Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des Anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort, et, le troisième jour, ressusciter. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander en disant : Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas ! Mais lui, se retournant, dit à Pierre : Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mt 16,21-23 ; Mc 8,31-33). A Gethsémani, Jésus a résolument fait passer les vues de Dieu avant les siennes.
« Et ainsi, continue le texte, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel ». Le « salut », c’est précisément connaître Dieu tel qu’il est, le Dieu dont l’amour nous fait vivre. « Obéir » au Christ, c’est, à notre tour, lorsque nous traversons la souffrance, lui faire confiance, suivre son exemple, et donc faire confiance à la volonté du Père. A ses disciples, Jésus a donné son secret : « Veillez et priez afin de ne pas tomber au pouvoir de la tentation ». (Mc 14,38). Il ne s’agit  pas de je ne sais quelle arithmétique du genre « si vous priez bien, Dieu vous évitera la tentation »… Il s’agit de la grande réalité de la prière : prier, c’est rester en contact avec Dieu, lui faire confiance ; c’est tout le contraire de la tentation, celle à laquelle pense Jésus : la tentation de soupçonner les intentions de Dieu, de penser qu’il nous veut du mal et donc de nous révolter. Suivre l’exemple du Christ, semble-t-il, c’est premièrement, oser dire à Dieu notre désir, et deuxièmement, lui faire assez confiance pour ajouter aussitôt « Cependant, que ta volonté soit faite, et non la mienne ! »
———————-
Compléments
– Le mot « perfection » (verset 9) ici a également un autre sens : il s’agit de la « consécration » du grand prêtre ; l’objectif majeur de la Lettre aux Hébreux étant de démontrer que le Christ est vraiment le grand prêtre de la Nouvelle Alliance.
– Les psychologues qui analysent notre comportement religieux comptent trois étapes dans la croissance spirituelle : première étape, celle de l’enfant, qui ne connaît que son désir ; il tape des pieds en disant « Que ma volonté se fasse ». Deuxième étape, lorsque nous avons pris conscience de notre impuissance à combler par nous-mêmes tous nos désirs, alors on prie Dieu pour qu’il nous y aide : la prière devient « Que ma volonté se fasse avec ton aide ». (Il me semble qu’un certain nombre de nos prières ressemblent à celle-là…) Troisième étape, celle de la foi, c’est-à-dire de la confiance absolue dans le projet de Dieu : « Que ta volonté se fasse et non la mienne ».

 

EVANGILE – selon saint Jean 12,20-33

En ce temps-là,
20 Il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem
pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque.
21 Ils abordèrent Philippe,
qui était de Bethsaïde en Galilée,
et lui firent cette demande :
« Nous voudrions voir Jésus. »
22 Philippe va le dire à André ;
et tous deux vont le dire à Jésus.
23 Alors Jésus leur déclare :
« L’heure est venue où le Fils de l’homme
doit être glorifié.
24 Amen, amen, je vous le dis :
si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
il reste seul ;
mais s’il meurt,
il porte beaucoup de fruit.
25 Qui aime sa vie la perd ;
Qui s’en détache en ce monde
la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir,
qu’il me suive ;
et là où moi je suis,
là aussi sera mon serviteur.
Si quelqu’un me sert,
mon Père l’honorera.
27 Maintenant, mon âme est bouleversée.
Que vais-je dire ?
« Père, sauve-moi de cette heure » ?
-Mais non ! C’est pour cela
que je suis parvenu à cette heure-ci !
28 Père, glorifie ton nom ! »
Alors, du ciel vint une voix qui disait :
« Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »
29 En l’entendant, la foule qui se tenait là
disait que c’était un coup de tonnerre.
D’autres disaient :
« C’est un ange qui lui a parlé. »
30 Mais Jésus leur répondit :
« Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix,
mais pour vous.
31 Maintenant a lieu le jugement de ce monde ;
maintenant le prince de ce monde
va être jeté dehors ;
32 et moi, quand j’aurai été élevé de terre,
j’attirerai à moi tous les hommes. »
33 Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir.

L’HEURE DE LA REVELATION
Nous sommes dans les derniers jours avant la fête de la Pâque à Jérusalem ; il y a de quoi inquiéter les autorités : Jésus a fait ces jours-ci une entrée triomphale dans la ville, le peuple a crié « Hosanna » sur son passage, comme on faisait dans les grandes cérémonies pour acclamer la promesse du Messie ; c’est sûr, la foule le prend pour le Messie. Et Saint Jean raconte que les Pharisiens se sont dit les uns aux autres « Vous le voyez, vous n’arriverez à rien : voilà que le monde se met à sa suite. »
Et, comme pour leur donner raison, des Grecs (c’est-à-dire des Juifs de la Diaspora) se présentent juste à ce moment-là et s’adressent à ses disciples : « Nous voudrions voir Jésus » ; pas seulement l’apercevoir, mais le rencontrer, lui parler. Ils sont « montés à Jérusalem », comme on dit, et ils y sont venus en pèlerins pour « adorer Dieu durant la Pâque » ; en même temps ils souhaitent approcher Jésus ; ils ne savent pas à quel point ils ont raison : c’est en rencontrant Jésus, qu’ils accompliront leur meilleure démarche d’adoration de Dieu. Mais, bien sûr, ils ne le savent pas encore. Jésus, lui, fait le rapprochement : ses disciples viennent lui dire que des Grecs souhaitent le voir ; et il répond « L’Heure est venue pour le Fils de l’homme d’être glorifié », c’est-à-dire révélé comme Dieu.
Le mot « glorifier » revient plusieurs fois dans ce texte ; mot difficile pour nous, parce que, dans notre langage courant, la gloire évoque quelque chose qui n’a rien à voir avec Dieu. Pour nous, la gloire, c’est le prestige, l’auréole qui entoure une vedette, sa célébrité, l’importance que les autres lui reconnaissent. Dans la Bible, la gloire de Dieu, c’est sa Présence. Une Présence rayonnante comme le feu du Buisson Ardent où Dieu s’est révélé à Moïse (Ex 3). Et alors le mot « glorifier » veut dire tout simplement « révéler la présence de Dieu ». Quand Jésus dit « Père, glorifie ton nom », on peut traduire « Fais-toi connaître, révèle-toi tel que tu es, révèle-toi comme le Père très aimant qui a conclu avec l’humanité une Alliance d’amour ». Parce que c’est cela, finalement, le salut, le bonheur de l’homme, et il nous a appris que c’est la première chose à demander dans la prière : « Que ton Nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite », en d’autres termes, « que tu sois reconnu comme le Dieu d’amour et que vienne ton règne d’amour »… Jésus s’est incarné pour cela : quelques jours plus tard, au cours de son interrogatoire par Pilate, il dira « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37).

LE PRINCE DE CE MONDE VA ETRE JETE DEHORS
Pour aller jusqu’au bout de cette révélation, Jésus a accepté de subir la Passion et la croix : au moment d’aborder cette Heure décisive, l’évangile que nous lisons aujourd’hui nous dit bien les sentiments qui habitent Jésus : l’angoisse, la confiance, la certitude de la victoire.
L’angoisse : « Maintenant, je suis bouleversé », « Dirai-je Père, délivre-moi de cette heure ? » On a là chez Saint Jean, l’écho de Gethsémani : le même aveu de souffrance du Christ, son désir d’échapper à la mort « Père, si tu veux, éloigne cette coupe loin de moi ! »  L’angoisse, oui, mais aussi la confiance : « Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! » et aussi cette certitude que « si le grain de blé meurt, il portera du fruit », au sens où de sa mort, un peuple nouveau va naître. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il donne beaucoup de fruits ». A l’heure extrême où il est bouleversé, où il aborde la Passion « avec un grand cri et dans les larmes » (comme dit la lettre aux Hébreux), Jésus peut continuer à dire « que ta volonté soit faite » en toute confiance : il sait que, de cette mort, Dieu fera surgir la vie pour tous. Angoisse, confiance, et pour finir, la certitude de la victoire « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi »… « Le prince de ce monde va être jeté dehors ». Dans ces deux phrases apparemment dissemblables, c’est de la même victoire qu’il s’agit : celle de la vérité, celle de la révélation de Dieu. Le prince de ce monde, justement, c’est celui qui, depuis le jardin de la Genèse, nous bourre la tête d’idées fausses sur Dieu. Au contraire, en contemplant la croix du Christ, qui nous dit jusqu’où va l’amour de Dieu pour l’humanité, nous ne pouvons qu’être attirés par lui. La voilà la preuve de l’amour de Dieu : le Fils accepte de mourir de la main des hommes, le Père exauce sa prière « Père, pardonne-leur… » Désormais, en levant les yeux vers la croix, nous y lisons non un instrument de haine et de douleur, mais l’instrument du triomphe de l’amour. Il était venu pour rendre témoignage à la vérité, l’Heure est venue, la mission est accomplie.
Quand Jésus a prié « Père, glorifie ton nom », Saint Jean nous dit qu’une voix vint du ciel qui disait : « Je l’ai glorifié (mon Nom) et je le glorifierai encore ». « J’ai glorifié mon Nom », c’est-à-dire je me suis révélé tel que je suis ; « et je le glorifierai encore », cela veut dire maintenant l’Heure est venue où en regardant le crucifié, vous découvrirez jusqu’où va l’amour insondable de la Trinité. Et toute cette pédagogie de révélation n’a qu’un seul but : que l’humanité entende enfin la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu : « C’est pour vous, dit Jésus, que cette voix s’est fait entendre. »

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, MARTIN DE TOURS (saint ; 316-397), Non classé, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 62

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile


PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 20,7-9

7 SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ;
tu m’as saisi, et tu as réussi.
À longueur de journée je suis exposé à la raillerie,

tout le monde se moque de moi.

8 Chaque fois que j’ai à dire la Parole,
je dois crier, je dois proclamer :
« Violence et dévastation ! »
À longueur de journée, la parole du SEIGNEUR
attire sur moi l’insulte et la moquerie.
9 Je me disais : « Je ne penserai plus à lui,
je ne parlerai plus en son nom. »
Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur,
elle était enfermée dans mes os.
Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.


Jérémie nous décrit ici l’expérience spirituelle de persécution et de déchirement intérieur qu’il a vécue toute sa vie ; et il n’est pas le seul ; de nombreux autres prophètes et, plus tard, Jésus lui-même, ont affronté de telles situations 1.
Revenons à Jérémie : je vous rappelle le contexte de sa prédication : il a exercé son ministère pendant les quarante années qui ont précédé le désastre de Jérusalem en 587 av. J.C. et la déportation à Babylone. Quarante années de décadence spirituelle, et son ministère, précisément, consistait à prédire la catastrophe :
pas pour le plaisir de jouer les oiseaux de mauvais augure, évidemment, mais au contraire dans l’espoir d’obtenir in extremis la conversion du roi et du peuple.
Il ne néglige rien pour alerter ses contemporains, s’il est encore temps ; mais eux-mêmes ne négligent rien non plus pour faire taire cet empêcheur de danser en rond. C’est dans ce contexte très polémique et donc très angoissant pour lui que sont nées ces confidences dont nous venons de lire un extrait, ce que nous appelons ses « confessions » ; malheureusement, le mot « jérémiades », qui vient de là, bien sûr, est devenu péjoratif, ce qui est tout à fait injuste ; car les confessions de Jérémie sont magnifiques, pleines de douleur, c’est vrai, mais plus encore pleines de foi et de passion pour la cause de son Dieu.
Dans le texte d’aujourd’hui, par exemple, il nous livre le débat intérieur qui se joue au plus profond de lui : écartelé entre l’appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire : « Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » Mais abandonner la partie serait abandonner ses concitoyens à leur triste sort et tromper la confiance de Dieu.
On voit bien pourquoi ce texte nous est proposé ce dimanche où nous entendrons l’évangile de la confession de Pierre à Césarée. Quand Jésus avait demandé à ses disciples « Pour vous, qui suis-je ? » Pierre avait su répondre que Jésus était bien le Messie attendu ; mais aussitôt, Jésus avait dévoilé à ses disciples le sort qui l’attendait : la Passion, la croix, la mort, la résurrection ; je vous rappelle ce passage de l’évangile de saint Matthieu : « Pierre avait dit à Jésus : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. » Pierre, évidemment, s’était récrié : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais Jésus l’avait traité de Satan et avait prévenu ses disciples qu’ils ne seraient pas mieux traités que leur maître : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »
Et il avait expliqué pourquoi : les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, comme disait Isaïe ; un véritable prophète est donc inévitablement dérangeant pour les idées à la mode ; le feu dévorant de la parole de Dieu invitant à la conversion n’est pas fait pour plaire : « A longueur de journée je suis en butte à la raillerie, tout le monde se moque de moi » avoue Jérémie, et il ne cache pas qu’il lui arrive d’avoir peur. Il lui arrive d’entendre les gens parler dans son dos et comploter pour l’éliminer : « J’entends les propos menaçants de la foule » (Jr 20,10).
Le prophète est d’autant plus dérangeant qu’on n’arrive pas à s’en débarrasser : car s’il est vraiment l’envoyé du Seigneur, celui-ci lui donne la force de continuer malgré toutes les persécutions ; si bien qu’il n’y a pas moyen de le faire taire. On comprend bien pourquoi la persécution est inévitable.
Par exemple, les versets qui précèdent notre lecture d’aujourd’hui nous décrivent un épisode particulièrement difficile de la vie du prophète : Jérémie avait tellement cassé les oreilles de tout le monde dans le Temple avec tous ses reproches que le prêtre Pashehour l’avait fait attacher au pilori la tête en bas, sur la place publique ; le lendemain, quand Pashehour en personne est venu le détacher, pensant que cette rude punition l’avait enfin calmé, Jérémie avait repris de plus belle et s’en était pris carrément à Pashehour lui-même.
Et pourtant, ces confessions de Jérémie, empreintes de douleur, sont en même temps un aveu de la passion dévorante qui le brûle et, finalement, illumine sa vie : « SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » Il se plaint, oui, mais il ne donnerait pas sa place à un autre. « La Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur. »
Ce feu dévorant fait évidemment penser à la phrase du psaume 68/69 : « Le zèle de ta maison me dévorera », qui exprime bien la persécution endurée par tous les prophètes ; pour commencer, ce fut le cas du peuple d’Israël lui-même, investi d’une mission prophétique au service des nations. Tout au long de son histoire, il a cherché à rester fidèle à sa mission et cela lui valut par moments de terribles persécutions.
Puis ce fut le cas de tous les prophètes, les uns après les autres, parmi lesquels Jérémie ; et, bien sûr, les premiers chrétiens ont relu la vie de Jésus de la même manière. Comme Jérémie, Jésus a finalement été réduit au silence. Mais rien ne peut faire taire la Parole de Dieu : le Christ est ressuscité ; et désormais nous savons qu’un jour viendra où les hommes écouteront la Parole et y trouveront enfin leur lumière. Qui accepte de perdre sa vie la sauvera, la sienne et celle des autres.

———————–
Note
On lit un texte tout à fait semblable de Jérémie dans la liturgie du douzième dimanche ordinaire de l’année A : Jr 20,10-13.
Compléments
« Le zèle de ta maison me dévorera » : Saint Jean, lui, a appliqué cette phrase à Jésus ; comme Jérémie, il a prêché à Jérusalem, et comme lui, il a été amené à déplaire ; et comme lui encore, il a risqué sa vie pour continuer à annoncer à temps et à contre-temps la parole qui aurait pu sauver ses contemporains, si seulement ils avaient bien voulu l’écouter. L’épisode que Jean a choisi pour évoquer la parole de ce psaume, c’est ce que l’on appelle la « purification du temple », c’est-à-dire le jour où Jésus a chassé les vendeurs du Temple de Jérusalem. Ce jour-là, d’ailleurs, Jésus citait une phrase de Jérémie : « Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, (dit Dieu, traduisez le temple), la prenez-vous pour une caverne de bandits ? » (Jr 7,11).


PSAUME – 62 (63), 2…9

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !


Ce psaume fait parfaitement écho à l’expérience spirituelle de Jérémie qui était l’objet de notre première lecture : il disait son déchirement intérieur, les agressions perpétuelles dont il était l’objet, mais aussi sa passion pour Dieu qui était plus forte que tout et l’aidait à tout supporter. C’est bien parce que, pour lui, « l’amour de Dieu valait mieux que la vie » qu’il trouvait la force de résister à toutes les menaces et à toutes les humiliations ; mais c’est pour cela aussi qu’on s’acharnait sur lui de plus belle.
Mais ce n’est pas pour parler de Jérémie que ce psaume a été composé. Serait-ce une prière du roi David ? Car le premier verset lui donne un sous-titre : « Psaume de David quand il était dans le désert de Juda », sous-entendu « quand il s’était réfugié dans le désert de Juda pour échapper à ses ennemis ». Ce psaume se présente donc comme une prière que le roi David aurait composée lorsqu’il était traqué par des ennemis
L’Ancien Testament rapporte au moins trois épisodes au cours desquels David a dû se réfugier dans le désert de Juda : je vous les rappelle : les deux premières fois, c’était pour échapper à la folie meurtrière du roi Saül, son prédécesseur ; Saül était devenu tellement jaloux du petit David à qui tout réussissait trop bien, qu’il a essayé à plusieurs reprises de se débarrasser de lui ; et David a dû s’enfuir dans le désert pour échapper au roi ; on trouve ces deux récits au premier livre de Samuel (22,5 ; 23,14).
La troisième fois fut encore plus dramatique : celui qui pourchassait David et voulait le tuer c’était son propre fils Absalom, un peu trop pressé de récupérer le trône et donc de hâter la mort de son père. Le dit Absalom avait déjà prouvé que rien ne l’arrêterait puisque, quelques années plus tôt, il avait réglé le sort de son frère aîné. David n’a pas tout de suite compris le danger : il était un coeur pur, lui, et avait jusqu’au bout respecté la vie de son prédécesseur ; il ne pouvait pas imaginer une âme aussi noire que celle d’Absalom. Quand il a enfin compris, il était trop tard : Absalom était sur le point de conquérir Jérusalem ; il ne restait qu’une seule solution, la fuite. Et tout Jérusalem a vu son roi, humilié, fuir à pied la ville sainte, témoin jadis de sa splendeur, et monter en pleurant le mont des Oliviers. (2 S 15,23-28). Sa cause était perdue, tout le monde le savait : David était à pied, Absalom le poursuivait à cheval… c’est tout dire. Et on prête à David les paroles de
ce psaume : « Ton amour vaut mieux que la vie ».
Mais nous avons déjà vu que les indications en tête des psaumes (ce que l’on appelle la suscription) ne désignent pas l’auteur du psaume, ici le roi David : ce psaume-ci en particulier recèle plusieurs allusions trop claires au Temple de Jérusalem que, bien sûr, David n’a pas connu puisque le temple n’a été construit que par son fils Salomon.
Je reviens au sous-titre de ce psaume : il indique plutôt un état d’esprit. « Psaume de David », ici, signifie « à la manière de David, l’assoiffé de Dieu ». La prière « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi. » a pu être celle du roi David qui était un homme de prière, c’est certain. Mais elle est également celle de toutes les générations du peuple élu, à toutes les époques de son histoire : depuis l’aube des temps (traduisez depuis Abraham) et jusqu’à la fin, jusqu’à la venue du JOUR.
Et, là-bas, dans ce pays qui sait être torride, l’expérience de la sécheresse, souvent, de la famine parfois, donne tout son poids aux images employées : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »
Dans les périodes les plus dramatiques, (et Dieu sait s’il y en a eu) la prière ne prenait que plus de force : pendant l’Exil à Babylone, par exemple, on a connu cette soif de l’âme ; « mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair » et on se remémorait les joies passées des célébrations au Temple de Jérusalem : « Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. » Seul ce souvenir pouvait fortifier la foi et la volonté de rester fidèle dans le milieu idolâtre où on était plongés.
De retour d’Exil, le peuple rend grâce : « Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes » ; ce sont les ailes des chérubins qui recouvrent l’Arche d’Alliance dans le Saint des Saints, d’abord ; mais elles rappellent aussi les ailes du grand aigle du désert qui protège sa nichée quand il lui apprend à voler : et Moïse avait repris l’image au compte de Dieu pour exprimer de quelle sollicitude il avait entouré son peuple : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigle », avait dit Dieu (Ex 19,4 ; Dt 32,10-11).
Dans ces conditions, bien sûr, les paroles de louange viennent d’elles-mêmes : « Tu seras la louange de mes lèvres ! Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. Comme par un festin je serai rassasié : la joie sur les lèvres, je dirai ta louange. » (Le mot « festin » fait référence aux repas de communion qui suivaient certains sacrifices au Temple de Jérusalem).
Et puis, il y a eu des périodes plus terribles encore, celles des persécutions : au deuxième siècle av. J.C., par exemple, il a fallu affronter la terrible persécution du roi grec, Antiochus Epiphane ; et nombre de Juifs sont morts, au nom de leur foi, en disant : « Ton amour, Seigneur, vaut mieux que la vie ».
Aujourd’hui encore, les croyants peuvent dire de toute leur âme : « Ton amour vaut mieux que la vie » : ce verset résonne particulièrement en ce dimanche où nous entendrons Jésus dire à ses disciples : « Celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Mt 16,25).
———————–
Complément
– Jérémie… Elie, même combat : « Je suis passionné pour le Dieu des puissances, mais on cherche à m’ôter la vie. » (1 R 19,10).


DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre aux Romains 12,1-2

1 Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu,
à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –,
en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu :
c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte.
2 Ne prenez pas pour modèle le monde présent,
mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser
pour discerner quelle est la volonté de Dieu :
ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.


« Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu » : quelle magnifique entrée en matière ; jusqu’ici, en fin de compte, Paul n’a parlé que de cela, « la tendresse de Dieu ». Les onze premiers chapitres de la lettre aux Romains ont traité apparemment de questions doctrinales ; les grands thèmes de la théologie de Paul ont été longuement et profondément exposés : la puissance de la grâce, l’universalité du péché, la justification par la foi, le mystère pascal, l’action de l’Esprit, le salut promis et donné à tous. Mais tout ceci revient toujours à cet unique sujet, la tendresse de Dieu.
Maintenant, comme dans toutes ses lettres, Paul tire pour ses lecteurs les conséquences de son enseignement : car la découverte de cette immense tendresse de Dieu ne peut que bouleverser, ou plutôt irriguer désormais toute notre vie. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu… ». Ce qu’il va dire maintenant est en lien étroit avec tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, notamment dans les dernières lignes du chapitre précédent ; je vous en rappelle quelques mots : « Dieu veut faire à tous miséricorde… » suivis immédiatement de l’hymne d’action de grâce que nous avons lue dimanche dernier : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »

Donc, dit Saint Paul, il n’y a pas à hésiter : à ce Dieu si étonnant par sa tendresse et sa volonté de sauver toute l’humanité sans exception, sa puissance inouïe de pardon, une seule réponse est possible : celle de l’abandon et de la confiance ; accorder toute notre vie, toute notre personne à cette réalité bouleversante, nous offrir à Dieu pour qu’il accomplisse en nous son oeuvre. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. » On sait que le verbe « sacrifier – sacrum facere » veut dire « rendre sacré » ; on pourrait donc traduire ainsi : « Je vous exhorte à faire de vos personnes, de votre vie, une chose sacrée, une chose divine. »
Pierre le dira autrement en affirmant avec force que cela est possible : « La puissance divine nous a fait don de tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa puissance agissante. Par elles, les biens du plus haut prix qui nous avaient été promis nous ont été accordés, pour que par ceux-ci vous entriez en communion avec la nature divine. » (2 P 1,3-4). Nous sommes donc invités à la démarche qu’exprimait déjà le psaume 39 (40) : « Tu ne voulais ni offrande, ni sacrifice, tu m’as façonné un corps ; tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens » (Ps 39,7-8). On est en droite ligne de l’enseignement du prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Je reprends le texte : « Offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable », nous dit Saint Paul, d’après notre traduction ; mais si on scrute un peu les mots qu’il emploie, on s’aperçoit que le mot « véritable » de notre texte traduit le mot grec « logikos », au sens de conforme à la raison, à la logique : il est « logique » de vous comporter ainsi, dit Paul, cela est conforme à ce que Dieu a fait pour vous : pour le dire autrement, c’est la conséquence tout simplement de notre découverte de la tendresse de Dieu. Cette attitude est la réponse logique à l’œuvre  de Dieu pour nous. Il ne s’agit pas de gestes extérieurs, mais d’un culte qui nous engage vraiment, totalement, qui nous transforme en profondeur (le mot « logikos » en grec a également ce sens-là) : Paul consacrera la suite de la lettre aux Romains à présenter la nature de l’engagement chrétien : chacun, en fonction de ses dons et qualités, est invité à tenir sa place dans la mission de l’Eglise qui est le service de tous les hommes. Cet engagement est une participation active à la « volonté de Dieu » : cette volonté « que tous les hommes soient sauvés, c’est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité » (comme dit Paul ailleurs, dans la première lettre à Timothée (1 Tm 2,4).
Cela exige sans doute que nous acceptions chaque jour de « nous transformer en renouvelant notre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Accepter de « renouveler notre façon de penser » est pour nous, parfois, une véritable conversion. Car, trop souvent, « nos pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a reproché Jésus à Pierre, à Césarée de Philippe (Mt 16,23 : notre évangile de ce dimanche). Mais l’Esprit nou
s a été donné pour susciter en nous ce renouvellement : « Il nous mènera vers la vérité tout entière », nous a promis Jésus le dernier soir (Jn 16,13).
Cela exige également que nous acceptions de ne pas « prendre pour modèle le monde présent », ce qui est peut-être la chose la plus difficile à faire, pour les Romains du temps de Paul, comme pour nous. La véritable liberté consiste à frayer notre chemin, quelles que soient les sirènes de la mode ; et Paul s’est assez plaint dans les premiers chapitres que ses interlocuteurs se soient égarés.
Aimer le monde sans être esclaves des comportements du monde exige une vigilance de tous les instants : c’est logique pourtant, comme dit Saint Paul, quand on baigne dans la tendresse de Dieu ; mais nous savons tous que ce n’est pas facile ! Jésus le savait mieux que nous ; et ce n’est pas un hasard si ce fut justement l’objet de sa prière pour ses disciples, le dernier soir : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. » (Jn 17,15).


EVANGILE – selon saint Matthieu 16,21-27

21 En ce temps-là,
Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,

des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
22 Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

24 Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
25 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
26 Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite.


Ce récit fait suite à la mémorable profession de foi de Pierre que nous avons entendue dimanche dernier : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; cette affirmation lui a valu cette réponse de Jésus : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela (sous-entendu tu ne l’as pas deviné tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. » Comme toute béatitude, celle-ci, « Heureux es-tu » sonne comme un compliment (et quel compliment !) mais aussi comme un encouragement. Et effectivement, il faudra beaucoup de courage à Pierre pour rester fidèle à cette première profession de foi. Car il n’en connaît pas encore toute la portée, Jésus n’a pas fini de le surprendre.
En effet, celui-ci vient d’accepter au moins implicitement la reconnaissance par Pierre de son titre de Messie (« C’est mon Père qui t’a révélé cela ») et aussitôt après il présente son programme qui ne cadre nullement avec l’idée qu’on se faisait communément du Messie : « A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup… » C’était le monde à l’envers : un roi sans armes ni privilèges… Pire, un roi maltraité et apparemment consentant… Il parle de souffrir beaucoup et d’être même mis à mort !
Quelle idée ! Pierre a quelque raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois de Jérusalem l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance.
Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute 1, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. Au passage, nous voyons que Jésus n’a pas affronté des tentations seulement une fois pour toutes au début de son ministère (Mt 4,1-11), mais plusieurs fois au cours de sa mission, il a rencontré des « occasions de chute ».
Comme dit Paul dans la deuxième lecture de ce dimanche, il nous faut accepter de laisser l’Esprit de Dieu transformer complètement nos façons de voir : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »
Et là nous risquons d’avoir des surprises ; car les manières de Dieu sont toutes différentes de nos propres manières de voir. Il ne faut jamais perdre de vue la fameuse phrase d’Isaïe (c’est Dieu qui parle) : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR. C’est que les cieux sont hauts par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts par rapport à vos chemins, et mes pensées par rapport à vos pensées. » (Is 55, 6-8). « Si je comprenais Dieu, ce ne serait pas Dieu » disait saint Augustin. Il nous faut donc accepter d’être surpris : les apôtres et tous les Juifs de leur temps l’ont été, Pierre le premier. A de rares exceptions près, ils avaient prévu un Messie puissant, triomphant ; or Jésus est aux antipodes de ces belles prévisions.
Le dessein de Dieu, nous le savons, ce n’est rien d’autre que le salut du monde, c’est-à-dire la naissance de l’humanité nouvelle, celle qui ne vivra que de tendresse et de pitié, à l’image de Dieu lui-même. Or, le salut des hommes, c’est-à-dire notre conversion totale et définitive à l’amour et au pardon, à la fraternité et à la paix, au partage et à la justice, ne peut pas se faire par un coup de baguette magique : où serait notre liberté ?
Le salut des hommes passe donc inévitablement par une lente transformation des hommes ; et comment transformer les hommes sans leur en montrer le chemin ? Alors, il fallait bien que Jésus emprunte jusqu’au bout le chemin de douceur, de bonté, de pardon, si l’on veut avoir quelques chances que nous l’empruntions à notre tour. C’est pour cela que Jésus, expliquant sa passion et sa mort aux disciples d’Emmaüs, leur dit « il fallait », au sens de « il fallait malheureusement ».
Le plan de salut de Dieu ne s’accommode donc pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié : cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : on comprend mieux alors cette phrase de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Seule cette suprême preuve d’amour peut nous amener à emprunter à notre tour le chemin de l’amour
.
———————–
Note
1 – « Occasion de chute » : le mot employé par Jésus signifie « pierre d’achoppement », la pierre qui fait trébucher. Voici encore l’une des facettes de la vie des disciples, dont Pierre est un exemple-type (cf l’épisode de la marche sur les eaux) : nos fragilités, nos doutes peuvent devenir pierres d’achoppement pour nous ou pour les autres.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 68

Dimanche 21 juin 2020 : 12ème dimache du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 21 juin 2020 :

12ème dimanche du Temps Ordinaire

DEuLNZIWAAAndf8

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 20,10-13

Moi Jérémie,
10 j’entends les calomnies de la foule :
« Dénoncez-le ! Allons le dénoncer,
celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. »
Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent :
« Peut-être se laissera-t-il séduire…
Nous réussirons,
et nous prendrons sur lui notre revanche ! »
11 Mais le SEIGNEUR est avec moi, tel un guerrier redoutable :
mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas.
Leur défaite les couvrira de honte,
d’une confusion éternelle, inoubliable.
12 SEIGNEUR de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste,
toi qui vois les reins et les cœurs,
fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras,
car c’est à toi que j’ai remis ma cause.
13 Chantez le SEIGNEUR, louez le SEIGNEUR :
il a délivré le malheureux de la main des méchants.

Ce passage fait partie de ce qu’on appelle les « Confessions de Jérémie », on pourrait dire les « Confidences de Jérémie » ; là il dévoile le plus intime de lui-même : et les quelques lignes d’aujourd’hui nous résument bien ses sentiments ; sa vie est un continuel paradoxe : ce qui fait sa joie la plus profonde, sa raison de vivre, son assurance… est aussi la source de toutes ses souffrances ; c’est la Parole de Dieu. Elle n’est pas nommée ici mais elle est sous-entendue. C’est parce qu’il proclame la Parole de Dieu « à temps et à contre-temps » (comme dit Saint Paul) qu’il est persécuté ; mais c’est cette même Parole qui lui donne la force de continuer.
On dit souvent que « Nul n’est prophète en son pays », cela s’applique parfaitement à Jérémie. Il a été un très grand prophète mais c’est seulement après sa mort qu’on s’en est aperçu. De son vivant, sa parole était trop dérangeante. Il précise lui-même très exactement la date de sa prédication : « De la treizième année du règne de Josias jusqu’à la déportation de Jérusalem », ce qui veut dire de 627 à 587 avant J.C. Quarante années, au cours desquelles il a vu se succéder plusieurs rois à Jérusalem : mais bien peu l’ont écouté.
Que lui reprochait-on ? Simplement d’avoir le courage de dire la vérité. Et la vérité n’était pas brillante : du haut en bas de l’échelle sociale, les infidélités à l’Alliance se multipliaient dans tous les domaines. Voici un exemple de sa prédication : « Tous sont des adultères, un ramassis de traîtres (9,1)… Tous, petits et grands, sont âpres au gain ; tous, prophètes et prêtres ont une conduite fausse. » (8, 10). Traduisez : la corruption et l’amour de l’argent ont gangrené toute la société ; la religion n’est plus que de façade.
Comme on peut s’y attendre, ce genre de rappels à l’ordre n’est pas du goût de tout le monde. D’autant plus qu’il sait être cinglant : « Une panthère peut-elle de pelage ? Et les Judéens habitués à faire le mal, pourraient-ils faire le bien ? » (Jr 13, 23). Où l’on voit qu’il a le sens des formules. Il passe donc une bonne partie de sa vie à hurler, provoquer, injurier. Il fait aussi quelquefois des choses étranges pour alerter le roi, la cour, les prêtres, tous les responsables qui entraînent le peuple vers sa ruine.
Sur le plan politique, il essaie d’ouvrir les yeux de ses compatriotes et ose prédire ce qui est l’évidence, à savoir que Nabuchodonosor ne fera bientôt qu’une bouchée de la ville de Jérusalem. Et, pour se faire comprendre, il accomplit un geste spectaculaire : il casse en public une cruche toute neuve sortant de la main du potier pour annoncer le sort qui attend Jérusalem : elle va être réduite en miettes (Jr 19, 1-11).
Mais, au lieu de l’écouter, on l’accuse de complot avec l’ennemi : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, on le sait bien.
En lisant le livre de Jérémie, on pense inévitablement à cette phrase du psaume 68/69 : « Le zèle de ta maison me dévorera » (que Saint Jean a citée bien plus tard à propos de Jésus) ; elle résume tout-à-fait bien la vie de Jérémie ; mais rien 
ni personne n’a pu le détourner de sa mission. On peut se demander quel fut son secret : la conscience d’être en mission, tout simplement. Et les croyants savent que Dieu leur donnera toujours les forces nécessaires à l’accomplissement de leur mission. Il suffit d’aller à la source.
Le deuxième secret est là : Jérémie se savait trop petit pour la tâche, et ne cherchait donc pas ses forces en lui-même, mais en Dieu. « C’est lorsque je suis faible que je suis fort » disait Paul : c’est-à-dire « lorsque j’expérimente et reconnais ma propre faiblesse, je vais chercher la force où elle se trouve, c’est-à-dire en Dieu ». De fait, Jérémie a expérimenté la présence de Dieu au cœur de toutes ses épreuves : « Je suis avec toi pour te délivrer », lui avait-il promis, au jour de sa vocation (Jr 1,19).
Reste cette prière étonnante du prophète : « SEIGNEUR, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause. » Cela m’inspire trois remarques : premièrement, le désir de revanche est bien humain et le prophète reste un homme comme les autres ; sa mission particulière ne le rend pas insensible ou surhumain. Deuxièmement, il ne cherche pas à prendre sa revanche lui-même, il s’en décharge sur Dieu ; c’est déjà un progrès par rapport à la vengeance directe. L’idéal du pardon de toutes les offenses sans condition n’est apparu que plus tard en Israël, dans la prédication du deuxième Isaïe. Troisièmement, au-delà d’une revanche personnelle, ce qu’il appelle de tous ses vœux, c’est le triomphe de la vérité. Comme tout vrai prophète, il sait déjà que l’amour de Dieu sera plus fort que tout, et parviendra un jour à supprimer tout mal de la terre. C’est cela qu’il appelle la « revanche » de Dieu, le triomphe éternel de Dieu sur les forces du mal.

 

PSAUME – 68 (69)

8 C‘est pour toi que j’endure l’insulte,
que la honte me couvre le visage :
9 je suis un étranger pour mes frères,
un inconnu pour les fils de ma mère.
10 L’amour de ta maison m’a perdu ;
on t’insulte et l’insulte retombe sur moi

14 Et moi je te prie, SEIGNEUR :
c’est l’heure de ta grâce :
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi,
toi qui peux vraiment me sauver.
17 Réponds-moi, SEIGNEUR,
car il est bon ton amour ;
dans ta grande tendresse, regarde-moi.

33 Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie à vous qui cherchez Dieu ! »
34 Car le SEIGNEUR écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.
35 Que le ciel et la terre le célèbrent,
les mers et tout leur peuplement !

C’est bien parce que le psalmiste est convaincu de cette dernière phrase : « Le SEIGNEUR écoute les humbles, il n’oublie pas les siens emprisonnés » qu’il ose dire tout ce qui précède. Car ce psaume est justement le cri de détresse d’un malheureux, d’un humilié, peut-être d’un emprisonné. Apparemment, il s’agit d’un croyant persécuté pour sa foi, puisqu’il dit : « C’est pour toi (sous-entendu toi-Dieu) que j’endure l’insulte et que la honte me couvre le visage : l’amour de ta maison m’a perdu ; on t’insulte et l’insulte retombe sur moi ».
La persécution est malheureusement une situation bien connue en Israël : d’une part, les prophètes ont tous été persécutés au sein même de leur peuple : ce fut le cas avec Jérémie (nous l’entendons dans la première lecture de ce dimanche), et on en dirait autant de tous les autres. D’autre part, et surtout, le peuple lui-même a été persécuté par les autres peuples. Si on y réfléchit, il n’est pas étonnant que le peuple choisi par Dieu pour être son prophète subisse le même sort que les prophètes individuels.
Mais pourquoi un prophète ne meurt-il presque jamais dans son lit ? Pourquoi faut-il qu’il subisse la honte et les insultes ? De la même manière Jésus dira : « Il fallait que le Fils de l’homme souffrît… » Pourquoi est-ce inévitable ? On peut dire qu’un prophète est un peu l’interprète de Dieu, on dit qu’il est la « bouche de Dieu » puisqu’il proclame sa Parole. Or on sait bien que « nos pensées ne sont pas les pensées de Dieu et que ses chemins ne sont pas nos chemins », et qu’il y a la même distance entre nos pensées et celles de Dieu qu’entre la terre et le ciel ! comme dit Isaïe (Is 55, 8 -9). Si donc le prophète se fait l’écho fidèle des pensées de Dieu, il est sans cesse en contradiction avec à peu près tout le monde ; il est condamné à être sans cesse à contre-courant. Sa parole, parfois sa simple présence est un appel à la justice, à la sainteté (c’est-à-dire concrètement l’amour des frères), au partage, toutes choses dont nous n’avons guère envie. Ecouter de belles paroles, c’est facile, mais les prophètes ne se contentent pas de dire de belles paroles, ils appellent à changer de vie, ce qui est autrement plus dérangeant. La prédication des véritables prophètes ressemble à un projecteur braqué sur les recoins de notre vie et tout spécialement sur notre attitude envers les autres. Dans bien des cas, nous préférons éteindre la lumière.
Par moments, cette hostilité submerge le prophète : Moïse a eu ses moments de découragement ; Elie a supplié de mourir ; Jérémie a regretté d’être né ; voici quelques lignes de lui qui éclairent la première lecture de ce dimanche : « Maudit, le jour où je fus enfanté ! Le jour où ma mère m’enfanta, qu’il ne devienne pas béni ! Maudit l’homme qui annonça à mon père : ‘Un fils t’est né !’… Et pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas fait mourir dès le sein ? Ma mère serait devenue ma tombe, sa grossesse n’arrivant jamais à terme. Pourquoi suis-je donc sorti du sein, pour connaître peine et affliction, pour être chaque jour miné par la honte ? » (Au passage, on ne peut que remarquer la parenté de ce texte avec le livre de Job ; ce qui n’a rien d’étonnant puisque le personnage de Job représente le peuple d’Israël dans ses moments de détresse).
Je reviens à notre psaume : celui qui parle se compare à un noyé qui est en train de perdre pied : il n’a plus la force de remonter ; je vous lis les premiers versets qui ne font pas partie de la liturgie de ce jour : « Sauve-moi, mon Dieu : les eaux montent jusqu’à ma gorge ! J’enfonce dans la vase du gouffre, rien qui me retienne ; je descends dans l’abîme des eaux ; le flot m’engloutit ». (Là on croit entendre les paroles de Jonas).
Mais même au fond du gouffre, un vrai prophète ne perd pas confiance : la Parole qui lui cause tant de malheurs est en même temps son soutien ; et notre psaume, après toute une série de lamentations se transforme en prière pour se terminer en action de grâce, déjà, car il est sûr, malgré tout, d’être exaucé. Commençons par la prière : « Et moi, je te supplie, SEIGNEUR, c’est l’heure de ta grâce… Tire-moi de la boue, sinon je m’enfonce : que j’échappe à ceux qui me haïssent, à l’abîme des eaux. Que les flots ne me submergent pas, que le gouffre ne m’avale, que la gueule du puits ne se ferme pas sur moi ». Là on croirait entendre Jérémie en personne, lui qui a été jeté un jour dans un puits pour avoir tenu sur le Temple des propos qui n’ont pas plu : il a osé dire « cette Maison sur laquelle le Nom de Dieu a été proclamé, vous la prenez pour une caverne de bandits ».
Entre parenthèses, Jésus a tenu à son tour à peu près les mêmes propos en chassant les vendeurs du Temple et quand Saint Jean raconte cet épisode, il cite justement une phrase de notre psaume d’aujourd’hui : « Le zèle de ta maison me dévorera. » (Jn 2, 17).
Enfin ce psaume se termine par une prière d’action de grâce : c’est une donnée permanente de la prière juive que la supplication et l’action de grâce soient toujours étroitement mêlées. Ici, le psalmiste chante déjà victoire : non seulement lui-même sera sauvé, mais le peuple entendra enfin la voix de son Dieu et le bonheur pour tous pourra s’installer : « Je louerai le nom de Dieu par un cantique, je vais le magnifier, lui rendre grâce. Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête : « Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de saint Paul aux Romains 5, 12 – 15

Frères,
12 nous savons que par un seul homme,
le péché est entré dans le monde,
et que par le péché est venue la mort ;
et ainsi, la mort est passée en tous les hommes,
étant donné que tous ont péché.
13 Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde,
mais le péché ne peut être imputé à personne
tant qu’il n’y a pas de loi.
14 Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse,
la mort a établi son règne,
même sur ceux qui n’avaient pas péché
par une transgression semblable à celle d’Adam.
Or, Adam préfigure celui qui devait venir.
15 Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute.
En effet, si la mort a frappé la multitude
par la faute d’un seul,
combien plus la grâce de Dieu
s’est-elle répandue en abondance sur la multitude,
cette grâce qui est donnée en un seul homme,
Jésus Christ.

Paul aborde ici un thème sur lequel il revient souvent : c’est la comparaison entre Adam et Jésus-Christ. Et s’il les compare, c’est pour les opposer. Ce faisant, il n’oppose pas deux individus, mais deux types de comportement. Car Paul ne lit pas le récit de la Genèse comme un récit historique du passé, mais comme une méditation sur la situation humaine de tous les temps ; une méditation sous forme d’image, une sorte de parabole. Le comportement à la manière d’Adam conduit à la mort spirituelle ; le comportement à la manière de Jésus-Christ nous conduit à la vie. Précisons tout de suite que chez Saint Paul, comme dans le livre de la Genèse, il s’agit bien de vie et de mort spirituelles, et non pas de vie et de mort biologiques ; quand Saint Paul dit « par le péché est venue la mort », il parle de la mort spirituelle ; la mort biologique au terme d’une existence bien remplie ne posait pas de problème aux hommes de la Bible, elle leur paraissait normale.
Je reviens à Adam et Jésus-Christ ; entre ces deux comportements, où est la différence ? Le projet de Dieu, lui, ne change pas ; d’après le livre de la Genèse, Dieu a commandé à l’homme : « Remplissez la terre et Dominez-la. » Le programme est tracé. Donc, quand l’humanité a des rêves fous de puissance, de bonheur, de maîtrise de l’univers, elle ne fait là que répondre à sa vocation ; si Dieu a insufflé ces aspirations en nous, c’est pour les combler ; seulement voilà, lui seul peut le faire.
Le livre de la Genèse, encore, le dit par une image : « Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » (Gn 2, 7). Vivant non pas seulement au sens biologique, mais vivant de la vie de Dieu : car je note que les animaux qui sont bien vivants, pourtant, n’ont pas en eux ce souffle de Dieu. Voilà le projet de Dieu : faire vivre les hommes de sa vie. Manière de dire que l’homme n’est « un être vivant », pour reprendre l’expression même de la Genèse, que tant qu’il reste suspendu au souffle de Dieu ; cette relation est donc vitale pour nous. Et c’est en vivant de la vie même de Dieu que l’humanité accède peu à peu au destin magnifique prévu pour elle. Quand le serpent tentateur suggère à la femme qu’elle et son mari pourraient « devenir comme des dieux », il ne fait que dire le vrai projet de Dieu. Souhaiter « devenir comme des dieux », ce n’est pas mal en soi : encore une fois, ce désir d’infini qui habite le coeur de l’homme est sain.
Là où le serpent trompe l’homme et la femme, c’est en leur faisant croire qu’ils vont y arriver par leurs propres forces, en désobéissant à Dieu, en chipant le fruit de l’arbre interdit. L’image du texte de la Genèse est très suggestive ; car, en désobéissant à Dieu, l’homme et la femme se détournent de lui et donc coupent eux-mêmes le lien vital qui les rattachait à lui. Désormais, privés du souffle vital de Dieu, ils ne seront plus des vivants spirituellement.
Adam, c’est l’humanité qui cherche sa vie ailleurs qu’en Dieu : évidemment, c’est faire fausse route ! Au lieu de faire confiance à Dieu, l’homme se comporte comme un voleur, il cherche à saisir comme une proie les attributs de Dieu, mais ce faisant, il coupe lui-même la relation vitale qui le rattache à Dieu. C’est de cela qu’il est question quand on parle de « péché mortel » ou de « péché originel qui a entraîné la mort ».
A cette attitude folle, Paul oppose celle du Christ ; comme il le dit dans la lettre aux Philippiens : « Lui qui est de condition divine, n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu ». L’amour de son Père, Jésus le reçoit ; ou, pour le dire autrement, il n’est que accueil pour l’amour du Père, il baigne dedans, si l’on peut dire, et c’est pour cela qu’on dit qu’il est sans péché. Comme dit Saint Jean « il est plein de grâce et de vérité ». Et, grâce à lui, les Adam que nous sommes, nous pouvons être réintégrés dans l’amour du Père : nous retrouvons là, une fois de plus, ce mystère du Christ, l’Homme-Dieu, pleinement homme, pleinement Dieu. En lui, la relation d’amour est tissée entre Dieu et l’humanité. Il est à la fois Dieu qui attire l’humanité à lui (« Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi »)… et en même temps l’Homme (au sens de l’Humanité) qui se laisse combler par Dieu.
Voilà donc les deux comportements que Paul oppose : ou bien nous acceptons de vivre suspendus au souffle de Dieu, et nous accueillons de lui la relation qui nous fait vivre et grandir spirituellement ; c’est la manière de Jésus-Christ ; ou bien nous voulons chercher notre bonheur en dehors de lui, (c’est ce que Paul appelle la manière d’Adam) et nous récoltons la mort spirituelle, puisque la vie n’est pas en notre pouvoir. Chercher notre bonheur en-dehors de Dieu, c’est un leurre, une folie.
Donc, quand Paul dit : « La grâce de Dieu a comblé la multitude, cette grâce qui est donnée1 en Jésus-Christ », il veut dire que Jésus-Christ a instauré entre Dieu et nous cette relation d’amour qui est vitale pour nous, et qui nous comble parce que nous sommes faits pour elle. Comme dit Saint Augustin « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ». Saint Jean dit la même chose, mais autrement : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17, 3). Or, en langage biblique, connaître et aimer c’est la même chose. La vie éternelle, celle qui est commencée depuis notre Baptême, c’est donc de vivre dans l’amour de Dieu, tout simplement, dans sa grâce qui nous environne à tout instant.
C’est bien le moment de chanter le psaume de ce dimanche : « Vie et joie à vous qui cherchez Dieu ! »
——————————
Note
1 – « La grâce nous a été donnée » (verset 15) : la grâce n’est pas une chose, un objet qu’on se donne, c’est une relation, la relation d’amour entre Dieu et l’humanité. Il est toujours très difficile de ne pas parler de la grâce comme d’un objet que l’on possède ; et il ne faudrait pas que l’expression « la grâce nous a été donnée » nous pousse à considérer justement la grâce comme un objet qu’on se transmettrait ; ce n’est certainement pas l’idée de Paul : grâce est synonyme d’amour de Dieu et nous savons bien qu’un amour n’est pas un objet, il est la relation qui unit les deux personnes qui s’aiment.

 

EVANGILE – selon saint Matthieu 10, 26 – 33

En ce temps-là,
Jésus disait à ses Apôtres :
26 « Ne craignez pas les hommes ;
rien n’est voilé qui ne sera dévoilé,
rien n’est caché qui ne sera connu.
27 Ce que je vous dis dans les ténèbres,
dites-le en pleine lumière ;
ce que vous entendez au creux de l’oreille,
proclamez-le sur les toits.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps
sans pouvoir tuer l’âme ;
craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne
l’âme aussi bien que le corps.
29 Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ?
Or, pas un seul ne tombe à terre
sans que votre Père le veuille.
30 Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
31 Soyez donc sans crainte :
vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux.
32 Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes,
moi aussi je me déclarerai pour lui
devant mon Père qui est aux cieux.
33 Mais celui qui me reniera devant les hommes,
moi aussi je le renierai
devant mon Père qui est aux cieux. »

Il suffit d’entendre l’insistance de Jésus à dire « Ne craignez pas » pour penser que les disciples avaient de bonnes raisons d’être inquiets ! Effectivement, après leur avoir annoncé qu’il les envoyait en mission (c’était notre évangile de dimanche dernier), il ne leur a pas caché que l’entreprise était risquée. Voici, chez Saint Matthieu, les phrases qui précèdent notre évangile d’aujourd’hui : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups … Prenez garde aux hommes : ils vous livreront aux tribunaux et vous flagelleront dans leurs synagogues ; vous serez traduits devant des gouverneurs et des rois, à cause de moi…Vous serez haïs de tous à cause de mon nom. » Et c’est ici que commence notre texte d’aujourd’hui. Jésus poursuit en disant : « Ne les craignez pas… ».
Les apôtres sont donc prévenus et pourtant Jésus les invite à avoir l’audace de témoigner quand même. Son argument pour les encourager, c’est : la Vérité est irrésistible. Rien n’arrêtera la Révélation. « Tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu ». (Donc n’hésitez pas.) « Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour ; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits ».
Tout au long de l’Ancien Testament, Dieu découvre à l’homme ses secrets par la parole des prophètes et la réflexion des sages. Mais toutes ces choses « cachées depuis la fondation du monde » (Mt 13, 35 ; Ps 77/78, 2) ne deviennent lumineuses qu’au moment de la venue du Christ : c’est ce que dit Paul aux Corinthiens : « Jusqu’à ce jour, quand on lit l’Ancien Testament, le voile demeure. Il n’est pas levé : c’est en Christ qu’il disparaît » (2 Co 3, 14). Dans le Christ apparaît en pleine lumière le dessein bienveillant de Dieu : « Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 27).
Les disciples, témoins de cette levée du voile, ne peuvent que crier ce qu’ils ont vu, entendu, touché : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons à vous aussi… et nous vous écrivons cela pour que notre joie soit complète. » (1 Jn 1, 1…3). Jean ici parle de la joie de l’apôtre qui se laisse porter par le dynamisme de la Révélation.
Mais comme Jésus le leur avait prédit, il leur a fallu surmonter la persécution, à commencer par celle de leurs frères juifs. Quand Matthieu écrit son évangile, la persécution des chrétiens par les Juifs est une réalité et l’évangile d’aujourd’hui a certainement pour but de fortifier leur détermination. A notre tour, si nous sommes croyants aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils ont tenu bon et qu’ils ont surmonté leurs premières craintes.
Jésus leur avait dit : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la Géhenne l’âme aussi bien que le corps ». En disant « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps », Jésus envisage les périls corporels bien réels auxquels s’exposent les disciples. Il risquent effectivement la mort : « Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront condamner à mort » (Mt 10, 21). « L’heure vient où celui qui vous fera périr croira rendre un culte à Dieu. » (Jn 16, 2). Le « ne craignez pas » signifie sans doute : « N’ayez pas peur de rester fidèles même au risque de la mort », la mort biologique, s’entend.
La seule crainte autorisée, c’est de manquer à la mission qu’il nous a confiée d’annoncer l’évangile : « Craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la Géhenne l’âme aussi bien que le corps ». C’est-à-dire le Tentateur qui vous poussera à la désertion. Car le mot « périr » vise un autre danger bien plus grave, celui de la mort spirituelle, la rupture avec celui qui est le maître de notre destinée. Il est bien évident que Dieu veut nous garder de ce danger-là. Et, pour encourager ses disciples, Jésus les invite à la confiance ; il leur rappelle qu’ils sont sans cesse dans la main de Dieu : « Est-ce qu’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Pourtant pas un d’entre eux ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés ».
Et il continue : « Celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, moi aussi je me prononcerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux ». Il s’agit de se déclarer publiquement et en actes, solidaires du Christ ; ne faire qu’un avec lui. Il ne s’agit pas d’un calcul, mais d’une relation d’amour : par notre baptême, nous avons été greffés sur Jésus-Christ, nous sommes inséparables de Lui ; et avec lui, nous demeurons dans l’intimité de la Trinité. Comme le dit Saint Paul, « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Ro 8, 39).
La deuxième phrase « Celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux » dit seulement que nous restons toujours libres de nous éloigner et de dire comme Saint Pierre au moment de l’arrestation du Christ : « Je ne connais pas cet homme » (Mt 26, 72). Mais nous savons bien que celui qui s’éloigne à la manière de Pierre peut toujours revenir ; et, comme à Pierre, le Christ lui dira simplement « M’aimes-tu ? » (Jn 21, 15…)