MADELEINE DELBRÊL (1904-1964)

Madeleine Delbrêl (1904-1964)

Madeleine Delbrêl (1904-1964)

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Madeleine Delbrêl, la bonté «soudée à la charité»

 

Madeleine Delbrêl (1904-1964) est une mystique chrétienne française, assistante sociale, essayiste et poétesse.

La vie et l’œuvre littéraire de Madeleine Delbrêl sont prophétiques, elles préparent la fécondité apostolique d’un nombre grandissant de croyants vivant au sein d’un monde sécularisé. À la fin de sa vie, au seuil des années soixante, ce qu’elle dit de la bonté est très caractéristique de ce mouvement. Elle était plongée dans des milieux prolétaires dont elle connaissait la mentalité et la valeur. Elle disait d’eux : «La bonté, on la rencontre seulement quelquefois chez les petits, et ils en gardent en tout cas et le nom et la nostalgie.» (1) Ce milieu était encadré et dynamisé par le Parti communiste, dont elle pointe non sans humour une contradiction : «Si le cœur est rigoureusement absent de la doctrine communiste, il est sans doute son plus important facteur d’action.» (2)

 Dans ce creuset de vie, elle est consciente de l’usure des mots : cœur, charité, mais aussi bonté sont devenus péjoratifs dans certains sens. C’est que leurs réalités s’estompent vite, y compris chez un chrétien devenu au fil des jours un individualiste ou bien l’homme d’un milieu, coupé de Dieu.  Cependant, elle insiste : «Faites ce que vous voudrez pourvu que la bonté tienne dans votre vie une place proportionnée à la place de Dieu.» (3) Mais elle sait que la bonté n’a rien de définitif. Ce qui est donné définitivement au chrétien, «c’est le cœur de Jésus-Christ, la faculté définitive de pouvoir y régénérer à chaque instant son propre cœur.» (4) Le chrétien serait perdu sans cette faculté de se régénérer. Quand la bonté glisse vers les seules bonnes mœurs ou les habitudes chrétiennes, elle n’est plus «soudée à la charité» (5). Au contraire, la bonté est «traduction du mystère de la charité», elle est « le corps sensible de la charité » (6). Lucide sur un monde qui «nous force à être nous-mêmes plus autre chose : famille, profession, nationalité, race, classe…», elle dit l’intime de la vie touchée par le Christ : «Pour la bonté de Jésus-Christ, c’est chacun qui existe, et tout le reste devient d’un coup relatif.» (7)Là se trouve le mouvement apostolique de Madeleine, prophète pour notre temps : «L’Évangile n’est annoncé vraiment que si l’évangélisation reproduit entre le chrétien et les autres le cœur à cœur du chrétien avec le Christ et l’Évangile.» (8)  Alors, cette bonté du cœur «sympathise avec ce qui, dans le cœur de l’incroyant, est à la fois le plus solitaire et plus apte à se tourner intérieurement, secrètement vers Dieu comme un possible.» (9) 

 

NOTES

  1. La femme, le prêtre et Dieu, Nouvelle Cité, 2011, p. 239.
    2. Athéismes et évangélisation, Nouvelle Cité, 2010, p. 148.
    3. La femme, le prêtre et Dieu, p. 234.
    4. Idem, p. 226.
    5.  Athéismes et évangélisation, p. 147.
    6. La femme, le prêtre et Dieu, p. 226.
    7. Idem, p. 228.
    8. Athéismes et évangélisation, p. 149.
    9. Idem, p. 150.
  2. Gilles François, postulateur de la cause en béatification de Madeleine Delbrêl – 2013

 

Madeleine est née dans une famille où on était à la fois pauvre et très doué, patriote et libertaire, anticlérical à la façon des années 1905-1920. Elle a été une jeune fille excellente pianiste et auteur de poèmes publiés dans une collection qui éditait des auteurs reconnus. Elle gagnera même le prix Sully-Prudhomme. Elle a également fait des études en philosophie.

 

Madeleine Delbrêl, la bonté « soudée à la charité »

À 18 ans, elle fait connaissance de Jean Maydieu. Ils ne se quittent guère et on les voit déjà fiancés. Mais Jean a déjà entendu un autre appel et il la quitte pour rejoindre le noviciat des Dominicains. La question de Dieu la taraude, d’autant que ses camarades se disent chrétiens et en vivent. Elle cherche alors à les comprendre. Elle se met à lire et à prier.

En1926, elle devient cheftaine d’une meute de louveteaux chez les Scouts de France à la paroisse St Dominique (Paris XIVe). C’est là que Madeleine apprend les partages de l’Évangile en vue de comprendre sa vie à la lumière de la Parole de Dieu.

En 1927, après avoir réfléchi et prié, Madeleine est certaine de faire la volonté de Dieu en restant à travailler pour lui dans le monde. Elle devient une des premières assistantes sociales.

Madeleine rassemble un groupe de jeunes femmes, pour réfléchir ensemble sur l’Écriture sainte. Ces rencontres leur permettent de discerner le sens de la Parole de Dieu dans leur vie. Dans ce groupe d’une douzaine de femmes, plusieurs se sentent appelées à mener une vie contemplative hors les murs d’un couvent. Elles ont l’idée de vivre en petite communauté, menant une vie chrétienne contemplative au cœur du monde. Le prêtre qui accompagne le groupe, le Père Lorenzo, appuie leur désir de rester des laïques ordinaires.

Avant de s’installer à Ivry en 1933, le groupe définit leur but : leur vie devait être, au sens le plus vrai, une vie contemplative fondée sur l’Évangile, et vécue au cœur du monde. Le groupe croit qu’il est essentiel d’annoncer l’Évangile non par des paroles, mais par la vie. Elles se sentent appelées à vivre simplement l’Évangile et ne veulent pas se faire accaparer par les tâches paroissiales.

Madeleine Delbrêl participe au démarrage de la mission de France. Elle travaille avec les communistes, mais elle y découvre un jour une divergence majeure. Si le communisme s’intéressait à la classe ouvrière, c’était à l’exclusion de toutes les autres classes sociales. Or, si l’Évangile propose d’aimer en priorité les plus pauvres et les plus rejetés, il proclame en même temps l’amour universel de tous les êtres humains, quelles que soient leur richesse matérielle ou leurs positions sociales.

Épuisée, Madeleine Delbrêl meurt en 1964 à sa table de travail, elle allait avoir soixante ans.

Sources :

– Les Amis de Madeleine Delbrêl
– « Madeleine Delbrêl, missionnaire au cœur de la ville« , Marie-Thérèse Abgrall sfx,

 

Madeleine Delbrêl: une vie donnée au dialogue avec les athées

 

Connue surtout pour son engagement social dans le monde ouvrier et son dialogue avec les communistes,se sentait proche des athées.A dix-sept ans, elle avait même proclamé son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. »

« Militante sociale, 1904-1964 », indique la plaque de la petite rue Madeleine Delbrêl, à Mussidan, le bourg de Dordogne où elle est née. « L’une des plus grandes mystiques du XXe siècle », déclarait quant à lui le cardinal Martini, archevêque émérite de Milan, en Italie, pasteur et théologien renommé. Une militante sociale mystique ? Bizarre.

La suite du portrait est à l’avenant. Ce petit bout de femme à la santé fragile perce les nuits pour discuter passionnément avec des amis ouvriers ou pour écrire, paquet de Gauloises et cafetière à portée de main. L’artiste éprise de beauté goûte le roquefort et le vin rouge plus que la tasse de thé. L’assistante sociale réaliste qui travaille à la mairie d’Ivry-sur-Seine avec « des grands types du Parti » est d’une fidélité sans faille à l’Eglise.

L’originalité de Madeleine, ses talents, son parcours, font éclater les classifications habituelles. Et sa conversion violente et totale, qui la laisse « éblouie par Dieu », à l’âge de vingt ans, n’explique pas tout. Les étiquettes ne tiennent pas bien sur elle. Par héritage familial peut-être : le couple de ses parents n’est pas dans la norme. Jules, son père, un Gascon d’origine ouvrière, intelligent et dynamique, original jusqu’à l’extravagance, fait une belle carrière aux Chemins de fer. Lucile, sa mère, plus effacée, est de famille bourgeoise. Jules et Lucile se sépareront en 1936. Leur fille unique dira : « J’ai vécu, et cela fut une chance, hors des cloisonnements sociaux. Ma famille était faite de tout. »

Madeleine évolue librement dans les environnements les plus divers. C’est la même qui fréquente les milieux intellectuels et reçoit, à vingt-et-un ans, le prix Sully-Prudhomme de l’Académie Française pour ses poèmes, qui choisit, huit ans plus tard, de quitter Paris pour vivre parmi les ouvriers d’Ivry-sur-Seine, bastion historique du Parti communiste. Parce que l’Evangile l’appelle à vivre au coude à coude avec les pauvres, avec ceux dont la plus grande misère est peut-être de ne pas connaître Dieu. C’est le début d’une aventure de plus de trente ans, interrompue par sa mort. Dieu… Il faut bien y venir pour comprendre Madeleine. A dix-sept ans, au lendemain de la Grande Guerre, alors qu’elle étudie les lettres et la philosophie à la Sorbonne, elle proclame son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. » Trois pages où elle pointe l’absurdité de l’existence humaine fuyant la réalité : la mort est le point final. Comment ne pas penser à Jacques et Raïssa Maritain qui, une vingtaine d’années plus tôt, dans les mêmes interrogations sur le sens de la vie, également étudiants à la Sorbonne, songeaient au suicide ? Ils découvrirent la foi avec Léon Bloy et animèrent ensuite les milieux intellectuels et artistiques chrétiens.

Madeleine, elle, rencontre Jean Maydieu et son groupe d’amis. Les deux jeunes gens sont si bien ensemble qu’on les considère comme fiancés. Mais Jean disparaît sans crier gare pour entrer chez les dominicains.

 

L’Evangile, le livre à vivre

En plein remue-ménage intérieur, à la limite de ses forces, Madeleine se laisse interroger au contact de ces jeunes proches d’elle. Ils réfléchissent, vivent, et n’en sont pas moins chrétiens ! Dieu n’est donc plus rigoureusement impossible… Madeleine est une femme réaliste. C’est une constante dans sa vie. Donc, plutôt que d’agiter des idées sur Dieu, elle décide de prier. Elle raconte : « Dès la première fois, je priai à genoux par crainte, encore, de l’idéalisme… Depuis, lisant et réfléchissant, j’ai trouvé Dieu ; mais en priant j’ai cru que Dieu me trouvait et qu’il est la vérité vivante, et qu’on peut l’aimer comme on aime une personne. »

Deux ans plus tard, par la vie paroissiale et le scoutisme dans lequel elle s’est engagée, elle rencontre l’abbé Lorenzo, vicaire à Saint-Dominique, à Paris. Il « fait exploser l’Evangile » pour elle. Ce sera désormais pour elle « non seulement le livre du Seigneur vivant, mais le livre du Seigneur à vivre », écrira-t-elle. Elle le lit « comme on mange du pain ». Un pain « tenu par les mains de l’Eglise ». La jeune convertie désire « être volontairement à Dieu autant qu’un être humain peut appartenir à celui qu’il aime ». Le carmel l’attire, mais elle décide de rester dans le monde, notamment pour prendre soin de sa mère. Madeleine, elle-même souvent malade, lit beaucoup. Elle acquiert une solide culture chrétienne et passe un diplôme de l’Ecole pratique de service social.

En 1933, le 15 octobre, jour de la fête de sainte Thérèse d’Avila, Madeleine s’installe à Ivry-sur-Seine avec deux amies, anciennes du scoutisme comme elle. C’est le début de ce qu’on appellera plus tard les « Equipes Madeleine Delbrêl ». 

Elles ne seront jamais plus d’une quinzaine. Les fondatrices ignorent tout de la condition ouvrière et du marxisme. Or la cohabitation entre catholiques et communistes est rude. Il arrive aux jeunes femmes de recevoir des cailloux dans la rue : elles sont du parti des « curés » ! Comme le sont aussi les trois patrons d’Ivry payant le plus mal leurs ouvriers… L’assistante sociale collabore avec les services municipaux. Elle découvre la solidarité et l’organisation des communistes. Madeleine et ses compagnes se mêlent si bien à la population que, dans leur maison, se croisent des gens de tous bords, de tous âges, accueillis avec la même cordialité. Le style y est très franciscain : simplicité et joie, fantaisie. 
 
Un ami s’interroge : « Votre vie ensemble me pose une énigme scientifique… » Audace prophétique aussi. A la façon de saint François qui alla à la rencontre des musulmans, Madeleine participe à des meetings du Parti. Elle désire comprendre ceux avec qui elle vit et travaille. En 1936, le responsable communiste Maurice Thorez (qui habitait Ivry), « tend la main » aux chrétiens dans un appel célèbre. C’est à cette époque, semble-t-il, que Madeleine connaît la « tentation » de devenir communiste, selon ses propres mots. Elle replonge dans les évangiles et n’y trouve pas l’ombre d’une justification de la violence que prône le communisme. Puis elle lit des textes de Lénine sur la religion. Une lecture décisive : « Une fiche clinique d’une asphyxie de la foi était comme établie et je pouvais constater sur moi que, pour les premiers résultats tout au moins, la méthode était parfaitement efficace. A ce moment-là, je sursautai de crainte pour Dieu, mon trésor », écrit-elle. Quelques mois avant sa mort, Madeleine dira encore : « J’ai été et je reste éblouie par Dieu. » L’identité profonde de l’assistante sociale apparaît clairement : Madeleine est une amoureuse, une mystique. Son action ne se comprend qu’à partir de là. La tentation surmontée, ses engagements ne changent pas pour autant. Ainsi, au moment de la tenue du premier congrès eucharistique de l’Après-guerre, à Barcelone, en 1952, elle écrit aux évêques espagnols pour qu’ils ne marquent pas d’inféodation au dictateur espagnol Franco lors de cette manifestation. Sans succès. 
 
Lors de l’affaire des époux Rosenberg, marxistes juifs suspectés d’espionnage des Etats-Unis au profit de l’URSS, elle prend la parole au cours d’un grand rassemblement au Vel’d’Hiv. Elle veille dans la prière la nuit de leur exécution, le 19 juin 1953.

 

 Sœur  aînée des prêtres-ouvriers 
   

C’est à cette époque également que prend place la crise des prêtres ouvriers. Rome met fin à l’expérience qui dure depuis une dizaine d’années. On a pu dire de Madeleine qu’elle était la soeur aînée des prêtres-ouvriers : elle a réalisé leur idéal de témoigner du Christ en travaillant au milieu des ouvriers ; elle a été mêlée de près aux débuts du séminaire de la Mission de France à Lisieux, en 1941. Et elle souffre beaucoup de la crise. 
 
Son expérience du communisme et son sens de l’Eglise déterminent sa position : il faut obéir à l’Eglise. C’est ici que prend place la seule anecdote « merveilleuse » de la vie de Madeleine. Elle a un grand désir d’aller prier à Rome sur la tombe des apôtres pour l’issue de la crise. Est-ce bien raisonnable, demandent ses compagnes ? Elles n’ont pas d’argent, Madeleine relève de maladie et on a besoin d’elle à Ivry. Et si la somme nécessaire arrivait de façon inopinée, ne serait-ce pas l’indication qu’il faut faire ce voyage ? Or un billet de loterie est offert à l’équipe. Il est gagnant et couvre exactement le montant du voyage…

Les témoins de la vie de Madeleine soulignent unanimement sa bonté, sa tendresse et son attention aux personnes. Les chercheurs qui commencent à étudier sa vie et ses écrits mettent en évidence un autre aspect, méconnu jusqu’alors, de son parcours : son expérience de la souffrance. 
 
Sa santé, l’accompagnement de ses parents, ses engagements pour l’Eglise lui en ont donné une expérience précoce. Jusqu’à atteindre, vers 1955-1956, les limites de ses possibilités physiques et nerveuses. 
 
Et quand Madeleine parle de la souffrance, c’est dans les formules-chocs des mystiques : « Le chrétien est voué au combat […] Pour cela il n’a qu’une seule arme, sa foi […] qui transforme le mal en bien, s’il reçoit lui-même la souffrance comme une énergie de salut pour le monde. »
 
Ailleurs, elle évoque la souffrance comme « tout ce négatif qui rend libre pour l’amour ». Libre pour l’amour, Madeleine l’a été. Les textes qu’elle a laissés, lumineux, ouvrent pour nous la porte de son monde intérieur : elle donne Dieu, tout simplement.

Le 13 octobre 1964, ses compagnes la trouvent morte à sa table de travail. Cette grande table où l’on peut voir encore les cartes du monde, de l’URSS, de l’Afrique, de Rome que la grande missionnaire aimait avoir sous les yeux. Son agenda, habituellement plein de rendez-vous bien à l’avance, n’en contenait plus à partir de ce jour.

  

Christophe Chaland- Article paru dans la revue Panorama

 

 

 

 

 

 

MadeleineDelbrel

APOSTOLAT, EGLISE CATHOLIQUE, MADELEINE DELBRÊL (1904-1964), MISSION

Madeleine Delbrêl (1904-1964)

Madeleine Delbrêl : une vie missionnaire au cœur  de la ville

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« Dieu est mort, vive la mort » et la vie est absurde… Qui aurait pu imaginer que la jeune fille de 17 ans, qui lance alors comme un cri de défi cette profession de foi nihiliste, s’engagerait dix ans plus tard comme « missionnaire sans bateau » au cœur de la ville pour y vivre l’Évangile ?

Madeleine Delbrêl est née en 1904 à Mussidan, en Dordogne. Elle est fille unique, très choyée, et déjà sa personnalité s’affirme, vive, impulsive, artiste. Elle mène une vie très libre et poursuit ses études de manière un peu anarchique car sa santé fragile l’oblige souvent à travailler seule à la maison. De plus, étant cheminot, son père entraîne les siens dans de multiples déplacements. Dès 13 ans, à Paris, elle fréquente avec lui des milieux littéraires agnostiques ou athées, s’adonne à la poésie, à la musique. Elle aime danser et faire la fête entre amis. Elle s’inscrit à une académie de peinture et suit des cours en Sorbonne. Il y a en elle, à cette époque, un mélange de lucidité désespérée et d’amour passionné de la vie.

Mystérieux destin

 A 18 ans, elle fait connaissance d’un garçon brillant, Jean Maydieu. Au bal de ses 19 ans, ils ne se quittent guère et on les voit déjà fiancés. Mais Jean a déjà entendu un autre appel et il la quitte brusquement pour rejoindre le noviciat des Dominicains. Mystérieux destins croisés… Cet éloignement soudain laissera Madeleine dans le désarroi et les questions. Cinq ans plus tard, dans une lettre à sa mère, elle écrira pourtant : « Nous aurions pu manquer tragiquement notre vie, Jean et moi. Nous étions faits pour autre chose et le réveil aurait pu être terrible ». L’un et l’autre, en effet, sont appelés à une autre vocation.

Elle est en quête de vérité. La question de Dieu la taraude, et c’est une question qui ne peut être éliminée d’un trait puisque d’autres jeunes, ses camarades, « ni plus vieux ni plus bêtes ni plus idéalistes que moi, dira-t-elle plus tard, se disent chrétiens et en vivent ». Elle cherche alors à comprendre, à rejoindre leur « réel ». Elle, dont la formation religieuse s’est bornée à un catéchisme vite rejeté, se met à lire et décide de prier. Un jour, sur ce chemin, Dieu la saisit.

De cette rencontre intime qui va bouleverser sa vie, nous ne saurons rien sinon que ce fut un éblouissement et qu’il dura toute sa vie. « Car Dieu est grand et ce n’est pas l’aimer du tout que de l’aimer petitement. » Nous sommes en 1924, elle a 20 ans et songe à entrer au Carmel. Ce n’est pas là que Dieu l’appelle, mais dans un engagement dans la cité avec les pauvres. Dans sa paroisse, elle découvre peu à peu, avec l’aide du Père Lorenzo, toute la richesse et toute la radicalité de l’Évangile. Elle se lance avec passion dans le scoutisme. Avec certaines jeunes cheftaines, elle se retrouve une fois par semaine pour lire et méditer l’Évangile. Elle prie beaucoup et se laisse conduire par l’Esprit-Saint. L’Évangile va peu à peu devenir pour elle « non seulement le livre du Seigneur vivant, mais encore le livre du Seigneur à vivre ».

Ainsi trouve-t-elle sa route qui la conduite à entamer des études d’assistante sociale et à s’installer en 1933 à Ivry, en plein quartier ouvrier, pour y vivre avec deux compagnes une vie fraternelle, une vie laïque toute semblable à celle des « gens ordinaires » mais entièrement donnée à Dieu, livrée au Christ et, pour l’amour de lui, aux autres. Ivry est une ville fortement marquée par le marxisme ; le parti communiste y est très actif. Quand elle y arrive, elle ignore tout de ce qu’elle va trouver : la grande pauvreté et la misère liées à la crise économique et sociale des années trente, ainsi qu’une déchristianisation profonde, « un mur entre la classe ouvrière et l’Église » (cardinal Suhard). Elle se sent envoyée à ce monde-là. Elle va y demeurer jusqu’à sa mort.

Aux côtés des militants communistes

Elle vit la mission en proximité avec « les gens des rues », « au coude à coude avec les pauvres et les incroyants », dans la vie la plus ordinaire. Dans la cité, elle prend des engagements aux côtés des militants communistes, mais sans jamais s’inféoder à cette idéologie athée qu’elle ne peut partager. Elle noue un dialogue vrai, des relations amicales et profondes avec tous, y compris avec la municipalité, tout en gardant l’entière liberté de parole qui la caractérise. Elle mène avec eux des actions communes sans pour autant cacher sa foi et son attachement filial à l’Église. « Milieu athée, circonstance favorable à notre propre conversion », tel sera le titre de sa dernière conférence à des étudiants, quelques semaines avant sa mort.

Son expérience est précieuse pour tous ceux qui veulent alors, dans les années quarante et cinquante, s’engager pour la mission ouvrière. C’est une époque bouillonnante de recherches, débats et tâtonnements dans l’Église de France et son discernement si juste sait mesurer les enjeux de cette grande aventure apostolique. En 1952, soucieuse des menaces de division à l’intérieur de l’Église autour de la question des prêtres-ouvriers, elle fait un voyage éclair à Rome. Elle y reste douze heures qu’elle passera entièrement à prier auprès du tombeau de saint Pierre. « Rome est pour moi une sorte de sacrement du Christ-Église et il me semblait que certaines grâces ne se demandent pour l’Église et ne s’obtiennent pour elle qu’à Rome » (lettre au Père Jean Gueguen). Toute la foi de Madeleine est là, tout l’élan qui l’anime. Pendant trente ans, elle vit « aux frontières, là où l’Évangile ne retentit pas ». La maison de la rue Raspail est toujours pleine, elle est très sollicitée et se dépense sans compter en dépit d’une santé toujours très fragile et de lourdes épreuves familiales. Elle passe des nuits à écrire des lettres, des notes, des conférences. Elle répond à des appels venus de Pologne, d’Afrique. A ce rythme, elle s’épuise et se consume. « L’amour de Dieu est une chose si dévorante, si totale, si intransigeante pour ceux qui veulent l’aimer. » Le 13 octobre 1964, on la trouve inanimée à sa table de travail. Elle allait avoir 60 ans.

Aujourd’hui, la cause de béatification de Madeleine Delbrêl est introduite à Rome. Son rayonnement est à la mesure du souffle missionnaire qui l’a habitée.

https://www.mavocation.org/vocation/suivre-jesus-christ/319-saints/109-madeleine-delbrel.html

APOSTOLAT, MADELEINE DELBRÊL (1904-1964), MISSION

Actualité de Madeleine Delbrêl

La mission à l’école de Madeleine Delbrêl

DELBREL

 

         Madeleine Delbrêl a vécu sa mission de chrétienne avec les pauvres, les incroyants et les athées. Dans la ville d’Ivry, de 1933 à 1964,  elle a vécu une vie ordinaire mais jamais repliée sur elle-même. Dans cette cité marxiste elle va beaucoup apprendre : leurs combats, leur idéologie ; si elle s’engage à leurs côtés dans certaines occasions elle aura toujours le courage de dire et de témoigner ce qui la sépare d’eux : sa foi dans le Christ et son attachement indéfectible à l’Eglise Elle nouera des amitiés vraies mais basées sur la vérité. « Milieu athée, circonstance favorable à notre propre conversion« , tel sera le titre de sa dernière conférence à des étudiants, quelque temps avant sa mort.

 

         Aujourd’hui nous ne sommes plus dans les années où le Communisme pouvait attirer nombre de personnes généreuses.

Le temps de certaines idéologies semble mort bien que l’actualité nous montre combien certaines idées mortifères ressurgissent çà et là. Aujourd’hui le temps est à la désespérance parce que notre monde ne serait plus chrétien ! Mais l’a-t-il été vraiment ? Le temps est à la désespérance parce le christianisme est (ou semble) minoritaire en Occident  Il y a donc mille et une raison de désespérer : haine de l’autre, racisme, sécularisation agressive, montée d’un islamiste que l’on ne maîtrise pas, culte de la performance à tout prix, lois de la nature que l’on oublie devant les progrès de la technologie…..

 

         Et pourtant il encore des raisons d’espérer ! Il reste encore une mission à accomplir ! Le petit livre de Madeleine Delbrêl Ville marxiste terre de mission peut être une lumière sur notre chemin … Ce petit livre est riche d’enseignements pour aujourd’hui parce qu’il parle de foi, de charité et d’espérance à hauteur humaine ! Il parle d’apostolat non pas dans des missions impossibles mais dans ce qui fait notre vie de tous les jours, un apostolat dans le hic et nunc  de notre quotidien. Et surtout il nous rappelle que chaque être humain – que ce soit le croyant ou l’incroyant, l’athée ou le musulman –est avant tout une créature de Dieu, un être aimé de Dieu, donc un frère à aimer. Cette conviction devrait nous rappeler cette parole de Jésus : « Je ne suis pas venu pour les justes ! »

 

         L’apostolat, la mission envers  ceux qui ne connaissent pas le Christ, envers ceux qui ne croient pas en Lui  devrait donc nous porter non pas à vouloir les convertir d’emblée mais de prendre le temps de les connaître, de les aimer ; la pensée d’être en amitié avec celui qui ne croit pas on la trouve déjà chez un saint François d’Assise. Ce n’est peut-être qu’après un compagnonnage avec eux que l’on pourra témoigner de notre foi mais que cette foi soit aussi une foi vécue avec Joie et dans la Charité. Quant au désir de convertir l’autre – ce qui est louable – cela est-il bien de notre ressort ? Finalement qui convertit ? N’est-ce pas Dieu qui décide de l’heure, du moment et aussi de la manière dont il ouvrira un cœur à la grâce de le rencontrer.

 

         Peut-être que notre tâche de chrétien si elle est d’amener quelqu’un à rencontrer Dieu un jour ressemble davantage au travail du laboureur qui travaille la terre mais dont le fruit ne se verra que bien plus tard. Alors si nous sommes collaborateur de Dieu, laissons-lui faire son travail de Dieu : laissons Dieu être Dieu.

         Il nous faut aussi penser à l’attitude de Marie. Marie lors de la visite de l’ange Gabriel a dit simplement : « Qu’il me soit fait selon Sa Parole ! » Aux noces de Cana elle dit simplement : « Faites tout ce qu’Il vous dira ! ». Au pied de la Croix Marie ne dit rien quand Jésus lui dit « Femme voici ton fils ! ». Et c’est pourtant ainsi qu’elle est devenue la Mère de Dieu, la Mère de tous les hommes.

 

         Il y a peut-être dix mille raisons de désespérer mais on pourrait trouver  mille raisons d’espérer aussi ! Et même s’il n’en restait qu’un seule : puisque  Jésus nous a fait cette promesse : « Et moi, Je suis avec vous tous les jours  jusqu’à la fin des temps ! » (Matthieu 28, 20)

 

►©Claude-Marie T.

5 mars 2018

LIVRES, LIVRES - RECENSION, MADELEINE DELBRÊL (1904-1964), MARXISME ET RELIGION, VILLE MARXISTE TERRE DE MISSION

Madeleine Delbrêl : Ville marxiste terre de mission

 

Ville marxiste terre de mission : Textes missionnaires, volume 5 

Madeleine Delbrel  avec une préface de Claude Dagens

Paris, Nouvelle Cité, 2014. 246 pages.

 

M. DELBREL

Extrait de l’introduction

Ville marxiste, terre de mission sortit des presses en octobre 1957. Madeleine en avait décidé la publication à la fin du mois de novembre 1956, à la suite d’une entrevue avec le cardinal Feltin auquel elle avait donné à lire un certain nombre de documents, déjà soumis à Mgr Veuillot, alors membre de la secrétairerie d’État, à Rome, avec lequel ces textes avaient été travaillés.
Mais il faut faire remonter beaucoup plus avant ce qu’on peut appeler l’acte de naissance de Ville marxiste. Le 12 août 1954, Madeleine envoie à Mgr Veuillot un premier document, accompagné d’une lettre. Dans cette lettre, elle rappelle d’abord au prélat français l’audience que lui a accordée Pie XII à Castel Gandolfo au début du mois d’août 1953, au cours de laquelle il lui a répété trois fois le mot «apostolat». L’insistance du Pape sur ce mot a déclenché chez elle toute une réflexion qui a influé profondément sur sa conception de l’évangélisation. Elle y reviendra souvent durant les années suivantes comme un événement majeur :

Durant la semaine que je devais encore passer à Rome, j’ai essayé de redécouvrir ce que voulait dire «Apostolat». J’ai cru comprendre qu’entre lui et notre mot «mission», il y avait tout un décalage; la mission avait mis en lumière certaines réalités que l’apostolat ne pouvait oublier, mais elle avait, en revanche, oublié certaines conditions essentielles à toute évangélisation.

Quelles étaient donc ces conditions essentielles ? Elles se résumaient en fait en un seul mot : la gloire de Dieu. Que Dieu soit glorifié, c’est-à-dire connu et aimé, voilà ce qui devait orienter, selon Madeleine, toute action apostolique :

Cette perspective rétablissait, comme d’un seul coup, le manque de dimension dont la mission semblait souffrir. Elle faisait aussi tomber toutes les fausses patiences en éclairant le premier impératif apostolique : que Dieu, pour tout le monde marxiste, cesse d’être mort.

Pourquoi le monde marxiste ? Tout simplement parce qu’elle vivait à Ivry-sur-Seine, en milieu marxiste et que c’était son premier lieu d’apostolat. Mais aussi parce que, en cet été 1953, la crise des prêtres-ouvriers s’annonçait de plus en plus, et que le marxisme, même s’il n’en était pas le seul élément, était au coeur de cette crise. Or, peu à peu, au fur et à mesure qu’elle fréquentait de plus près les marxistes, Madeleine s’était convaincue des dangers que courait la foi des chrétiens au milieu des marxistes, si certaines conditions n’étaient pas assurées :

La rencontre des tentations propres à ce milieu m’avait lentement convaincue de certaines nécessités sans lesquelles le chrétien y devient la proie de l’un ou l’autre de deux dangers : cesser d’être chrétien ou cesser d’être missionnaire.

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Présentation de l’éditeur

Ceci est singulier dans les Œuvres Complètes. Publié par Madeleine Delbrêl en 1957, Ville marxiste terre de mission est «le» livre de sa vie. Elle précise non sans humour qu’elle l’a «rédigé à Ivry de 1933 à 1957». Après son recueil de poèmes, La Route, en 1927, puis sa Veillée d’armes, en 1942, adressée aux travailleuses sociales, il se situe à un tout autre niveau de maturité. On s’aperçoit que, si sa vie chrétienne contredit le marxisme, Madeleine reconnaît aussi la «provocation du marxisme à une vocation pour Dieu». 
Madeleine transmet son élan missionnaire grâce à la finesse et à la justesse de ses analyses. Dans une très belle évocation du buisson ardent, elle donne elle-même une interprétation mystique à son expérience d’Ivry : «Pour rendre Dieu, le faire présent, en faire la compagnie des hommes nous n’avons pas besoin de valoir cher, une brassée d’épines suffit. […] Le chrétien qui vivra ainsi dans la ville touchera par tout son être la force de l’amour évangélique. La réalité de cet amour éclatera, hors de lui comme une évangélisation, en lui comme une illumination.»

Cette nouvelle édition contient une préface de Mgr Claude Dagens de l’Académie française.

Poète, assistante sociale et mystique. Madeleine Delbrêl (1904-1964) est considérée par beaucoup comme une des figures spirituelles majeures du XXe siècle. Par ses engagements sociaux, son témoignage en milieu déchristianisé et par l’ampleur de ses écrits, elle atteint un Large public sensible à la vérité de sa vie. Sa cause en béatification a été introduite à Rome.

 

 

Quelques extraits du livre de Madeleine Delbrêl

 

Les marxistes sont dans une nuit si profonde qu’elle assombrit la gloire de Dieu. Ne pas les aimer, est-ce ou n’est-ce pas assombrir deux fois cette gloire ?

 

La  rédemption de l’homme par l’homme, la fidélité à un prolétariat guide et artisan de l’humanité future réclament prêtres et prophètes : le parti en assumera les fonctions. A travers les grands soirs qui peuvent saigner, il annonce un demain qui chante. Il préfigure dans sa propre communauté les communautés à venir. Il est la conscience et l’interprète des tâches et des luttes prolétariennes, le rappel des souffrances nécessaires. Son devoir peut être même de les susciter. Ce qui nous indigne comme de froides cruautés, ces opérations dont on dit volontiers que « la classe ouvrière fait les frais », ces aggravations suscitées et momentanées de la souffrance prolétarienne sont pour un marxiste des cruautés dont l’une des causes peut, en certains cas, être l’amour. Cet amour, le parti le connaît souvent par lui-même, car il n’en est pas dispensé. Il croit qu’il est des cas où il faut savoir mourir pour un peuple, mourir volontiers, souvent pour que le peuple le sache, quelquefois aussi s’il doit l’ignorer toujours.

 

Le marxisme fournit au prince de ce monde le corps politique de l’homme capable de faire front au corps même du Fils de l’Homme, un corps capable de souffrir la passion de l‘humanité pour obtenir la mort de ce qu’elle appellera enfin « son péché » : Dieu.

Si l’esprit du mal a fait le péché en séparant l’homme de Dieu, jamais, semble-t-il, il n’a situé cette rupture à un point à la fois aussi capital et aussi ambigu ; il l’a situé, très exactement entre le premier et le second commandement du Seigneur : il a demandé la haine de Dieu au nom de l’amour des hommes.

 

Si, au départ et extérieurement, pauvreté chrétienne et dénuement marxiste sont dans bien des cas semblables, dès leurs premiers pas ils se divisent. Si le chrétien et le marxiste mettaient cartes sur table, s’ils disaient en vérité le pourquoi doctrinal de ce fait commun : leur pauvreté, s’ils en disaient aussi le but, le fait en apparence commun de leur vie ne serait plus qu’un proche dos-à-dos, menacé par la première de leurs démarches.

En effet, le chrétien serait obligé de dire qu’il fait partie d’un peuple dont Dieu est le bien. Ce sont seuls les cœurs pauvres qui le reçoivent. Il sait qu’il n’a pas fini de rencontrer, en chair et en os, la parabole de Lazare et de l’homme riche – Jésus ne dit pas le mauvais riche – et que l’Église n’a pas fini de lui demander ses richesses, comme à d’autres leur puissance oppressive ; parce que le bien de Lazare, son Dieu, il le possède pour toujours ; mais rejetant Lazare, l’homme riche, lui, se rive à un manque d’amour éternel. Sans conversion, c’est lui « le damné de la terre », le damné dès la terre, dont l’éternité ne ferait qu’éclairer la damnation. Tout le message du Christ semble tellement aller vers la dépossession volontaire de ce qui capte le cœur de l’homme, le rend vis-à-vis de Dieu autonome, c’est-à-dire idolâtre