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Lettre apostolique du Pape François sur la signification et la valeur de la crèche

LETTRE APOSTOLIQUE ADMIRABILE SIGNUM

DU SOUVERAIN PONTIFE FRANÇOIS

SUR LA SIGNIFICATION ET LA VALEUR DE LA CRÈCHE

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  1. Le merveilleux signe de la crèche, si chère au peuple chrétien, suscite toujours stupeur et émerveillement. Représenter l’événement de la naissance de Jésus, équivaut à annoncer le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu avec simplicité et joie. La crèche, en effet, est comme un Évangile vivant, qui découle des pages de la Sainte Écriture. En contemplant la scène de Noël, nous sommes invités à nous mettre spirituellement en chemin, attirés par l’humilité de Celui qui s’est fait homme pour rencontrer chaque homme. Et, nous découvrons qu’Il nous aime jusqu’au point de s’unir à nous, pour que nous aussi nous puissions nous unir à Lui.

Par cette lettre je voudrais soutenir la belle tradition de nos familles qui, dans les jours qui précèdent Noël, préparent la crèche. Tout comme la coutume de l’installer sur les lieux de travail, dans les écoles, les hôpitaux, les prisons, sur les places publiques… C’est vraiment un exercice d’imagination créative, qui utilise les matériaux les plus variés pour créer de petits chefs-d’œuvre de beauté. On l’apprend dès notre enfance : quand papa et maman, ensemble avec les grands-parents, transmettent cette habitude joyeuse qui possède en soi une riche spiritualité populaire. Je souhaite que cette pratique ne se perde pas ; mais au contraire, j’espère que là où elle est tombée en désuétude, elle puisse être redécouverte et revitalisée.

  1. L’origine de la crèche se trouve surtout dans certains détails évangéliques de la naissance de Jésus à Bethléem. L’évangéliste Luc dit simplement que Marie « mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune » (2, 7). Jésus est couché dans une mangeoire, appelée en latin praesepium, d’où la crèche.

En entrant dans ce monde, le Fils de Dieu est déposé à l’endroit où les animaux vont manger. La paille devient le premier berceau pour Celui qui se révèle comme « le pain descendu du ciel » (Jn 6, 41). C’est une symbolique, que déjà saint Augustin, avec d’autres Pères, avait saisie lorsqu’il écrivait : « Allongé dans une mangeoire, il est devenu notre nourriture » (Serm. 189, 4). En réalité, la crèche contient plusieurs mystères de la vie de Jésus de telle sorte qu’elle nous les rend plus proches de notre vie quotidienne.

Mais venons-en à l’origine de la crèche telle que nous la comprenons. Retrouvons-nous en pensée à Greccio, dans la vallée de Rieti, où saint François s’arrêta, revenant probablement de Rome, le 29 novembre 1223, lorsqu’il avait reçu du Pape Honorius III la confirmation de sa Règle. Après son voyage en Terre Sainte, ces grottes lui rappelaient d’une manière particulière le paysage de Bethléem. Et il est possible que le Poverello ait été influencé à Rome, par les mosaïques de la Basilique de Sainte Marie Majeure, représentant la naissance de Jésus, juste à côté de l’endroit où étaient conservés, selon une tradition ancienne, les fragments de la mangeoire.

Les Sources franciscaines racontent en détail ce qui s’est passé à Greccio. Quinze jours avant Noël, François appela un homme du lieu, nommé Jean, et le supplia de l’aider à réaliser un vœu : « Je voudrais représenter l’Enfant né à Bethléem, et voir avec les yeux du corps, les souffrances dans lesquelles il s’est trouvé par manque du nécessaire pour un nouveau-né, lorsqu’il était couché dans un berceau sur la paille entre le bœuf et l’âne »[1]. Dès qu’il l’eut écouté, l’ami fidèle alla immédiatement préparer, à l’endroit indiqué, tout le nécessaire selon la volonté du saint. Le 25 décembre, de nombreux frères de divers endroits vinrent à Greccio accompagnés d’hommes et de femmes provenant des fermes de la région, apportant fleurs et torches pour illuminer cette sainte nuit. Quand François arriva, il trouva la mangeoire avec la paille, le bœuf et l’âne. Les gens qui étaient accourus manifestèrent une joie indicible jamais éprouvée auparavant devant la scène de Noël. Puis le prêtre, sur la mangeoire, célébra solennellement l’Eucharistie, montrant le lien entre l’Incarnation du Fils de Dieu et l’Eucharistie. À cette occasion, à Greccio, il n’y a pas eu de santons : la crèche a été réalisée et vécue par les personnes présentes[2].

C’est ainsi qu’est née notre tradition : tous autour de la grotte et pleins de joie, sans aucune distance entre l’événement qui se déroule et ceux qui participent au mystère.

Le premier biographe de saint François, Thomas de Celano, rappelle que s’ajouta, cette nuit-là, le don d’une vision merveilleuse à la scène touchante et simple : une des personnes présentes vit, couché dans la mangeoire, l’Enfant Jésus lui-même. De cette crèche de Noël 1223, « chacun s’en retourna chez lui plein d’une joie ineffable »[3].

  1. Saint François, par la simplicité de ce signe, a réalisé une grande œuvre d’évangélisation. Son enseignement a pénétré le cœur des chrétiens et reste jusqu’à nos jours une manière authentique de proposer de nouveau la beauté de notre foi avec simplicité. Par ailleurs, l’endroit même où la première crèche a été réalisée exprime et suscite ces sentiments. Greccio est donc devenu un refuge pour l’âme qui se cache dans le rocher pour se laisser envelopper dans le silence.

Pourquoi la crèche suscite-t-elle tant d’émerveillement et nous émeut-elle ? Tout d’abord parce qu’elle manifeste la tendresse de Dieu. Lui, le Créateur de l’univers, s’abaisse à notre petitesse. Le don de la vie, déjà mystérieux à chaque fois pour nous, fascine encore plus quand nous voyons que Celui qui est né de Marie est la source et le soutien de toute vie. En Jésus, le Père nous a donné un frère qui vient nous chercher quand nous sommes désorientés et que nous perdons notre direction ; un ami fidèle qui est toujours près de nous. Il nous a donné son Fils qui nous pardonne et nous relève du péché.

Faire une crèche dans nos maisons nous aide à revivre l’histoire vécue à Bethléem. Bien sûr, les Évangiles restent toujours la source qui nous permet de connaître et de méditer sur cet Événement, cependant la représentation de ce dernier par la crèche nous aide à imaginer les scènes, stimule notre affection et nous invite à nous sentir impliqués dans l’histoire du salut, contemporains de l’événement qui est vivant et actuel dans les contextes historiques et culturels les plus variés.

D’une manière particulière, depuis ses origines franciscaines, la crèche est une invitation à « sentir » et à « toucher » la pauvreté que le Fils de Dieu a choisie pour lui-même dans son incarnation. Elle est donc, implicitement, un appel à le suivre sur le chemin de l’humilité, de la pauvreté, du dépouillement, qui, de la mangeoire de Bethléem conduit à la croix. C’est un appel à le rencontrer et à le servir avec miséricorde dans les frères et sœurs les plus nécessiteux (cf. Mt 25, 31-46).

  1. J’aimerais maintenant passer en revue les différents signes de la crèche pour en saisir le sens qu’ils portent en eux. En premier lieu, représentons-nous le contexte du ciel étoilé dans l’obscurité et dans le silence de la nuit. Ce n’est pas seulement par fidélité au récit évangélique que nous faisons ainsi, mais aussi pour la signification qu’il possède. Pensons seulement aux nombreuses fois où la nuit obscurcit notre vie. Eh bien, même dans ces moments-là, Dieu ne nous laisse pas seuls, mais il se rend présent pour répondre aux questions décisives concernant le sens de notre existence : Qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Pourquoi suis-je né à cette époque ? Pourquoi est-ce que j’aime ? Pourquoi est-ce que je souffre ? Pourquoi vais-je mourir ? Pour répondre à ces questions, Dieu s’est fait homme. Sa proximité apporte la lumière là où il y a les ténèbres et illumine ceux qui traversent l’obscurité profonde de la souffrance (cf. Lc 1, 79).

Les paysages qui font partie de la crèche méritent, eux aussi, quelques mots, car ils représentent souvent les ruines d’anciennes maisons et de palais qui, dans certains cas, remplacent la grotte de Bethléem et deviennent la demeure de la Sainte Famille. Ces ruines semblent s’inspirer de la Légende dorée du dominicain Jacopo de Voragine (XIIIème siècle), où nous pouvons lire une croyance païenne selon laquelle le temple de la Paix à Rome se serait effondré quand une Vierge aurait donné naissance. Ces ruines sont avant tout le signe visible de l’humanité déchue, de tout ce qui va en ruine, de ce qui est corrompu et triste. Ce scénario montre que Jésus est la nouveauté au milieu de ce vieux monde, et qu’il est venu guérir et reconstruire pour ramener nos vies et le monde à leur splendeur originelle.

  1. Quelle émotion devrions-nous ressentir lorsque nous ajoutons dans la crèche des montagnes, des ruisseaux, des moutons et des bergers ! Nous nous souvenons ainsi, comme les prophètes l’avaient annoncé, que toute la création participe à la fête de la venue du Messie. Les anges et l’étoile de Bethléem sont le signe que nous sommes, nous aussi, appelés à nous mettre en route pour atteindre la grotte et adorer le Seigneur.

« Allons jusqu’à Bethléem pour voir ce qui est arrivé, l’événement que le Seigneur nous a fait connaître » (Lc 2, 15) : voilà ce que disent les bergers après l’annonce faite par les anges. C’est un très bel enseignement qui nous est donné dans la simplicité de sa description. Contrairement à tant de personnes occupées à faire mille choses, les bergers deviennent les premiers témoins de l’essentiel, c’est-à-dire du salut qui est donné. Ce sont les plus humbles et les plus pauvres qui savent accueillir l’événement de l’Incarnation. À Dieu qui vient à notre rencontre dans l’Enfant Jésus, les bergers répondent en se mettant en route vers Lui, pour une rencontre d’amour et d’étonnement reconnaissant. C’est précisément cette rencontre entre Dieu et ses enfants, grâce à Jésus, qui donne vie à notre religion, qui constitue sa beauté unique et qui transparaît de manière particulière à la crèche.

  1. Dans nos crèches, nous avons l’habitude de mettre de nombreuses santons symboliques. Tout d’abord, ceux des mendiants et des personnes qui ne connaissent pas d’autre abondance que celle du cœur. Eux aussi sont proches de l’Enfant Jésus à part entière, sans que personne ne puisse les expulser ou les éloigner du berceau improvisé, car ces pauvres qui l’entourent ne détonnent pas au décor. Les pauvres, en effet, sont les privilégiés de ce mystère et, souvent, les plus aptes à reconnaître la présence de Dieu parmi nous.

Les pauvres et les simples dans la crèche rappellent que Dieu se fait homme pour ceux qui ressentent le plus le besoin de son amour et demandent sa proximité. Jésus, « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), est né pauvre, il a mené une vie simple pour nous apprendre à saisir l’essentiel et à en vivre. De la crèche, émerge clairement le message que nous ne pouvons pas nous laisser tromper par la richesse et par tant de propositions éphémères de bonheur. Le palais d’Hérode est en quelque sorte fermé et sourd à l’annonce de la joie. En naissant dans la crèche, Dieu lui-même commence la seule véritable révolution qui donne espoir et dignité aux non désirés, aux marginalisés : la révolution de l’amour, la révolution de la tendresse. De la crèche, Jésus a proclamé, avec une douce puissance, l’appel à partager avec les plus petits ce chemin vers un monde plus humain et plus fraternel, où personne n’est exclu ni marginalisé.

Souvent les enfants – mais aussi les adultes ! – aiment ajouter à la crèche d’autres figurines qui semblent n’avoir aucun rapport avec les récits évangéliques. Cette imagination entend exprimer que, dans ce monde nouveau inauguré par Jésus, il y a de la place pour tout ce qui est humain et pour toute créature. Du berger au forgeron, du boulanger au musicien, de la femme qui porte une cruche d’eau aux enfants qui jouent… : tout cela représente la sainteté au quotidien, la joie d’accomplir les choses de la vie courante d’une manière extraordinaire, lorsque Jésus partage sa vie divine avec nous.

  1. Peu à peu, la crèche nous conduit à la grotte, où nous trouvons les santons de Marie et de Joseph. Marie est une mère qui contemple son enfant et le montre à ceux qui viennent le voir. Ce santon nous fait penser au grand mystère qui a impliqué cette jeune fille quand Dieu a frappé à la porte de son cœur immaculé. À l’annonce de l’ange qui lui demandait de devenir la mère de Dieu, Marie répondit avec une obéissance pleine et entière. Ses paroles : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38), sont pour nous tous le témoignage de la façon de s’abandonner dans la foi à la volonté de Dieu. Avec ce « oui » Marie est devenue la mère du Fils de Dieu, sans perdre mais en consacrant, grâce à lui, sa virginité. Nous voyons en elle la Mère de Dieu qui ne garde pas son Fils seulement pour elle-même, mais demande à chacun d’obéir à sa parole et de la mettre en pratique (cf. Jn 2, 5).

À côté de Marie, dans une attitude de protection de l’Enfant et de sa mère, se trouve saint Joseph. Il est généralement représenté avec un bâton à la main, et parfois même tenant une lampe. Saint Joseph joue un rôle très important dans la vie de Jésus et de Marie. Il est le gardien qui ne se lasse jamais de protéger sa famille. Quand Dieu l’avertira de la menace d’Hérode, il n’hésitera pas à voyager pour émigrer en Égypte (cf. Mt 2, 13-15). Et ce n’est qu’une fois le danger passé, qu’il ramènera la famille à Nazareth, où il sera le premier éducateur de Jésus enfant et adolescent. Joseph portait dans son cœur le grand mystère qui enveloppait Jésus et Marie son épouse, et, en homme juste, il s’est toujours confié à la volonté de Dieu et l’a mise en pratique.

  1. Le cœur de la crèche commence à battre quand, à Noël, nous y déposons le santon de l’Enfant Jésus. Dieu se présente ainsi, dans un enfant, pour être accueilli dans nos bras. Dans la faiblesse et la fragilité, se cache son pouvoir qui crée et transforme tout. Cela semble impossible, mais c’est pourtant ainsi : en Jésus, Dieu a été un enfant et c’est dans cette condition qu’il a voulu révéler la grandeur de son amour qui se manifeste dans un sourire et dans l’extension de ses mains tendues vers tous.

La naissance d’un enfant suscite joie et émerveillement, car elle nous place devant le grand mystère de la vie. En voyant briller les yeux des jeunes mariés devant leur enfant nouveau-né, nous comprenons les sentiments de Marie et de Joseph qui, regardant l’Enfant Jésus, ont perçu la présence de Dieu dans leur vie.

« La vie s’est manifestée » (1Jn 1, 2) : c’est ainsi que l’Apôtre Jean résume le mystère de l’Incarnation. La crèche nous fait voir, nous fait toucher cet événement unique et extraordinaire qui a changé le cours de l’histoire et à partir duquel la numérotation des années, avant et après la naissance du Christ, est également ordonnée.

La manière d’agir de Dieu est presque étourdissante, car il semble impossible qu’il renonce à sa gloire pour devenir un homme comme nous. Quelle surprise de voir Dieu adopter nos propres comportements : il dort, il tète le lait de sa mère, il pleure et joue comme tous les enfants ! Comme toujours, Dieu déconcerte, il est imprévisible et continuellement hors de nos plans. Ainsi la crèche, tout en nous montrant comment Dieu est entré dans le monde, nous pousse à réfléchir sur notre vie insérée dans celle de Dieu ; elle nous invite à devenir ses disciples si nous voulons atteindre le sens ultime de la vie.

  1. Lorsque s’approche la fête de l’Épiphanie, nous ajoutons dans la crèche les trois santons des Rois Mages. Observant l’étoile, ces sages et riches seigneurs de l’Orient, s’étaient mis en route vers Bethléem pour connaître Jésus et lui offrir comme présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ces dons ont aussi une signification allégorique : l’or veut honorer la royauté de Jésus ; l’encens sa divinité ; la myrrhe sa sainte humanité qui connaîtra la mort et la sépulture.

En regardant la scène de la crèche, nous sommes appelés à réfléchir sur la responsabilité de tout chrétien à être évangélisateur. Chacun de nous devient porteur de la Bonne Nouvelle pour ceux qu’il rencontre, témoignant, par des actions concrètes de miséricorde, de la joie d’avoir rencontré Jésus et son amour.

Les Mages nous enseignent qu’on peut partir de très loin pour rejoindre le Christ. Ce sont des hommes riches, des étrangers sages, assoiffés d’infinis, qui entreprennent un long et dangereux voyage qui les a conduits jusqu’à Bethléem (cf. Mt 2, 1-12). Une grande joie les envahit devant l’Enfant Roi. Ils ne se laissent pas scandaliser par la pauvreté de l’environnement ; ils n’hésitent pas à se mettre à genoux et à l’adorer. Devant lui, ils comprennent que, tout comme Dieu règle avec une souveraine sagesse le mouvement des astres, ainsi guide-t-il le cours de l’histoire, abaissant les puissants et élevant les humbles. Et certainement que, de retour dans leur pays, ils auront partagé cette rencontre surprenante avec le Messie, inaugurant le voyage de l’Évangile parmi les nations.

  1. Devant la crèche, notre esprit se rappelle volontiers notre enfance, quand nous attendions avec impatience le moment de pouvoir commencer à la mettre en place. Ces souvenirs nous poussent à prendre de plus en plus conscience du grand don qui nous a été fait par la transmission de la foi ; et en même temps, ils nous font sentir le devoir et la joie de faire participer nos enfants et nos petits-enfants à cette même expérience. La façon d’installer la mangeoire n’est pas importante, elle peut toujours être la même ou être différente chaque année ; ce qui compte c’est que cela soit signifiant pour notre vie. Partout, et sous différentes formes, la crèche parle de l’amour de Dieu, le Dieu qui s’est fait enfant pour nous dire combien il est proche de chaque être humain, quelle que soit sa condition.

Chers frères et sœurs, la crèche fait partie du processus doux et exigeant de la transmission de la foi. Dès l’enfance et ensuite à chaque âge de la vie, elle nous apprend à contempler Jésus, à ressentir l’amour de Dieu pour nous, à vivre et à croire que Dieu est avec nous et que nous sommes avec lui, tous fils et frères grâce à cet Enfant qui est Fils de Dieu et de la Vierge Marie ; et à éprouver en cela le bonheur. À l’école de saint François, ouvrons notre cœur à cette grâce simple et laissons surgir de l’émerveillement une humble prière : notre « merci » à Dieu qui a voulu tout partager avec nous afin de ne jamais nous laisser seuls.

Donné à Greccio, au Sanctuaire de la crèche, le 1er décembre 2019, la septième année de mon Pontificat.

François

BETHLEEM, CLAUDE TRICOIRE (1951-...), CRECHE, MEDITATIONS, NATIVITE DE JESUS, NOEL, UNE NUIT A BETHLEEM.... PRESQUE COMME LES AUTRES !

Une nuit à Bethléem… presque comme les autres !

Une nuit à Bethléem … presque comme les autres

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Hier

Il est venu une nuit qui semblait comme toutes les autres nuits

Il est venu de nuit.

C’était une nuit calme ou presque puisqu’il y avait beaucoup de monde à Bethléem ce jour là à cause de l’ordre de l’empereur Auguste qui avait ordonné le recensement de tous les habitants dans leur ville d’origine.

A part cet évènement dans cette bourgade rien de bien extraordinaire ! Rien n’annonçait un fait qui marquerait l’histoire du monde. Mise à part les auberges assaillies par le flot des nouveaux arrivants il n’y avait sans doute peu de quoi faire de grandes emplettes et encore moins de grands magasins où faire des achats dispendieux ; non, rien qui aurait pu distraire le voyageur et encore moins de grandes manifestations qui auraient annoncé un quelconque fait extraordinaire.

Il est né tellement discrètement que personne ne se doutait de rien comme seuls savent le faire les pauvres.

Et pourtant Il est venu !

Il est né discrètement comme pour ne déranger personne.

Il est venu chez les siens sans faire de fracas comme pour laisser le monde le découvrir au temps voulu.

Dieu s’est fait homme une nuit semblable à toutes les nuits dans le silence ! Il repose dans une simple mangeoire que Marie et Joseph ont trouvé dans une étable.

Ce fut cette nuit-là que le monde a reçu la LUMIERE …. Une lumière que nul ténèbre ne pourra jamais éteindre !

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Aujourd’hui

Il vient encore une nuit !

Il vient encore….

Tout le mois de décembre, chaque année, dans chaque ville, dans chaque village, les lumières des rues, les lumières des magasins brillent de mille feux qui aveuglent, qui veulent donner l’illusion d’une fête pour tous, d’un bonheur qui se veut accessible à tous. Mais c’est un moment où chacun voudrait oublier les tristes réalités du monde au milieu du bruit et au milieu de la foule. .

Tout le mois de décembre les magasins rivalisent de mille astuces pour attirer le client, pour vendre du rêve et du bonheur. Les sapins sont à chaque coin de rue, à chaque devanture. Les crèches aussi se font plus grandes les unes que les autres, plus décorées aussi… Comme elle est loin l’étable de Bethléem !

Les gens se pressent, se précipitent pour faire leurs achats et déambulent dans les rues les bras chargés de lourds cadeaux. Ils ont dépensé une fortune sans doute pour acheter un semblant de bonheur ! Et dans la nuit de Noël ils mangeront le foie gras et la dinde !

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Comme il est loin le dénuement de l’humble étable de Bethléem !

Comme il est loin le temps où il y a deux mille ans Marie et Joseph sont arrivés repus de fatigue, avec leur maigre bagage et personne pour leur offrir un logis ou un lit pour se reposer du voyage et faire naître un petit enfant !

Comme il loin le temps où il y a deux mille ans dans le silence de la nuit Dieu se faisait homme, homme parmi les hommes pour libérer l’humanité de ses chaines.

Comme elle est loin la nuit de Bethléem éclairée seulement par les étoiles ! Comme elle est loin la nuit de Bethléem où le silence ne fut rompu que par le chant des anges !

Lui seul est le vrai cadeau que personne ne peut acheter parce qu’Il se donne.

Lui seul est la vraie lumière venu en ce monde pour éclairer le monde et dissiper les ténèbres de nos vies !

AU COMMENCEMENT était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu.

C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui.En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.

Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu.

 (Jn 1, 1-5.9-11)

©Claude Tricoire

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Basilique de La Nativité

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AVENT, LE CHANT DE LA VIERGE, LE CHANT DE LA VIERGE PAR MARIE NOËL, MARIE-NOËL (1883-1967), MARIE-NOËL ROUGET (1883-1967), MEDITATIONS, NATIVITE DE JESUS, NOEL, PRIERE, PRIERES, VIERGE MARIE, VIERGE MARIE

Le chant de la Vierge par Marie Noël

Le Chant de la Vierge Marie

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MARIE :
Je me hâte, je prépare,
Car nous entrons en Avent,
Le trousseau de mon Enfant.
« Joseph a taillé du hêtre
Pour sa Couchette de bois ;

LES ANGES :
Les Juifs tailleront du hêtre
Pour Lui dresser une Croix.

MARIE :
J’ai fait de beaux points d’épine
Sur Son petit bonnet rond ;

LES ANGES :
Nous avons tressé l’épine
En couronne pour Son front.

MARIE :
J’ai là des drapeaux de toile
Pour L’emmailloter au sec ;

LES ANGES :
Nous avons un drap de toile
Pour L’ensevelir avec.

MARIE :
Un manteau de laine rouge
Pour qu’Il ait bien chaud dehors ;

LES ANGES :
Une robe de sang rouge
Pour Lui couvrir tout le corps.

MARIE :
Pour Ses mains, Ses pieds si tendres,
Des gants, des petits chaussons ;

LES ANGES :
Pour Ses mains, Ses pieds si tendres,
Quatre clous, quatre poinçons.

MARIE :
La plus douce des éponges
Pour laver Son corps si pur ;

LES ANGES :
La plus dure des éponges
Pour L’abreuver de vin sur.

MARIE :
La cuiller qui tourne, tourne,
Dans Sa soupe sur le feu ;

LES ANGES :
La lance qui tourne, tourne
Dans son Cœur. Un rude épieu.

MARIE :
Et, pour Lui donner à boire,
Le lait tiède de mon sein ;

LES ANGES :
Et, pour Lui donner à boire,
Le fiel prêt pour l’assassin.

MARIE :
Au bout de l’Avent nous sommes,
Tout est prêt, Il peut venir…

LES ANGES :
Tout est prêt, Tu peux venir,
Ô Jésus, sauver les hommes »

Ainsi soit-il.

Marie Noël Rouget (1883-1967)

BERCEUSE DE LA MERE DE DIEU, MARIE-NOËL (1883-1967), MARIE-NOËL ROUGET (1883-1967), NATIVITE DE JESUS, NOEL, POEME, POEMES, PRIERE, PRIERES

Berceuse de la Mère de Dieu par Marie Noël

Berceuse de la Mère de Dieu

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Mon Dieu qui dormez faible entre mes bras,

Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,

J’adore en mes mains et berce étonnée,

La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.

Vierge que je suis, en cet humble état,

Quelle joie en fleur de moi serait née ?

Mais Vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

Que rendrais-je à vous, moi sur qui tomba

Votre grâce ? Ô Dieu, je souris tout bas

Car j’avais aussi, petite et bornée,

J’avais une grâce et Vous l’ai donnée.

De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…

Ta bouche de lait vers mon sein tournée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…

Ta main, bouton clos, rose encor gênée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour rompre avec eux le pain du repas…

Ta chair au printemps de moi façonnée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour sauver le monde… Ô douleur ! là-bas,

Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée,

Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

Marie Noël, Le Rosaire des joies 

Un poème de Marie Noël, qui fait parler la Vierge Marie avec la simplicité d’une mère. Celle-ci avoue l’émerveillement devant la naissance et la gratitude d’avoir été choisie pour être la mère de Dieu. Elle donne tout son prix à l’Incarnation en évoquant la bouche consolatrice, la main guérisseuse, la chair qui deviendra Eucharistie, qu’elle-même a façonnées. Enfin, elle dit dans les larmes le mystère de la Rédemption qui doit passer par la mort de son fils. En quelques strophes, tout le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption est accompli.

CHARLES PEGUY, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERE, PRIERES

Le Noël de Charles Péguy

Le Noël de Charles Péguy 

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Je ne comprends pas les hommes, dit Dieu :
Tous s’apprêtent à fêter Noël et si peu pensent à mon Fils !
Noël est pourtant la fête de mon Fils, ou bien ?
Et eux, les hommes – pas tous, mais la plupart –
Font de Noël leur fête à eux.
Ils mangent et boivent en famille, ils se font des cadeaux.
Je veux bien qu’ils s’offrent des cadeaux,
Et demande même qu’ils en reçoivent.
Mais qu’ils n’oublient pas le cadeau extraordinaire
Que moi – Père – je leur ai fait de mon Fils unique.
A-t-on jamais vu un père donner son fils en cadeau ?
J’ai fait don de mon Fils aux hommes qui se perdaient,
Parce que mon amour pour eux
Ne voyait pas d’autre moyen de les sauver.
J’ai bien le droit de demander qu’à Noël
Les hommes pensent moins à leurs cadeaux à eux
Et davantage à mon cadeau à moi.
Et je sais à quel point cela vaudrait mieux pour eux.
Il faut être raisonnable, dit Dieu :
Ou bien fêter Noël et recevoir mon Fils, obéir à mon Fils,
Ou bien ne pas recevoir mon Fils, mais alors ne pas fêter Noël,
Il faut être raisonnable, dit Dieu.

 

Charles Péguy, écrivain et poète français (1873-1914) –

NOËL, NOEL, PRIERE AFRICAINE POUR LA NATIVITE DE JESUS, PRIERES

Prière africaine pour la nativité de Jésus

Noël tant attendu s’approche et cette année, je vous propose d’assister à la célébration de la Nativité au Congo invité par le poète-prêtre Aloys Shanyungu Mupenda –Watu. Nous pensons tout particulièrement aux priants du Congo de cette communauté !

Congo Nativity set with the Holy Family carved on wooden black

Abusirwe’ene*, Alléluia !

 

Conscients de l’événement splendide,
Ils étaient venus nombreux …
Les uns accroupis, assis à même le sol,
Debout ou adossés aux colonnes ;
Les autres obstinés à mettre à l’écart
Un certain rhumatisme naissant ;
Ils étaient là, en attente.

C’était alors le moment opportun
De profonde exhibition,
Lorsque le mudahwa** fit son entrée ;
Dans une ambiance très cadencée,
Tous étaient embarqués !

A voir l’atmosphère régnante,
Qui ne se réjouirait en se trémoussant,
à la vue de la multitude,
à la figure miroitante, rayonnante,

Et à la joie surabondante ?

Coup de sonnette donnée,
L’assistance n’avait qu’une seule pensée :
Glorifier l’Eternel,
Louer le « Grand-Attendu »,
L’Hôte de marque annoncé ;
Et elle s’y mit sans baragouiner.

A brûle-pourpoint,
Des cris jaillirent çà et là,
Accompagnant des mélodies quasi-angéliques,
Au rythme vif et enthousiaste ;
Le coup de pédale était donné !

Là quelqu’un marmonne,
Ici un autre toussote,
Là encore, un enfant regarde,
Ebahi et un peu souriant,
Stupéfait de tout ce qui se passait,
Ne comprenant rien à ce grand « carnaval » !

Un rire sur les lèvres,
Les chrétiens se dandinent, se trémoussent,
Y compris les enfants de chœur et les servants,
Enfants, jeunes et vieux pratiquants…
Oh oui ! Il fallait magnifier
Nyamuzinda-Nnamahanga*** !

Il y avait de quoi bondir d’allégresse…

Privé de la vue,
Comme l’aveugle de Jéricho,
Le maître des chants écoutait ;
Tout en battant la mesure adéquate…
Il dansait de son mieux !

Chacun pour sa part
Savourait l’atmosphère joyeuse,
Engagé ou non à faire bouger
Ventre, hanches, bras et épaules

C’était merveilleux à voir !

Loué soit le « Grand Visiteur » qui vient !
Glorifié soit le Rédempteur et l’homme !
Dans les cieux et sur la terre,
à Murhesa, Cibanda-Mpungwe,
Buhimba, Vulindi, Vuhira, Mufala,
Comme partout ailleurs…

Que cette allégresse se déverse,
En abondance, à fortes doses,
Jusqu’aux confins de la terre.
Gloria in excelsis Deo !
Et paix sur notre terre !

 

*Il est né aujourd’hui

**prêtre

***Deux noms différents de Dieu

 

MARIE-NOËL (1883-1967), MARIE-NOËL ROUGET (1883-1967), MON DIEU, VOUS QUI DORMEZ FAIBLE ENTRE MES BRAS, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL, PRIERE DE MARIE NOËL ROUGET POUR NOËL, PRIERES

Prière de Marie Noël pour Noël

Prière de Marie Noël Rouget pour Noël

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La Prière de Marie Noël 

« Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras » :

« Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,
J’adore en mes mains et berce étonnée,
La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais Vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

Que rendrais-je à Vous, moi sur qui tomba
Votre Grâce ? Ô Dieu, je souris tout bas
Car j’avais aussi, petite et bornée,
J’avais une grâce et Vous l’ai donnée.

De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…
Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…
Ta main, bouton clos, rose encore gênée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas…
Ta chair au printemps de moi façonnée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde… Ô douleur ! Là-bas,
Ta mort d’homme, un soir, noir, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée. »

Ainsi soit-il.

Marie Noël Rouget (1883-1967)

 Prière de Berceuse de la Mère-Dieu à son Fils bien-aimé « Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras » de Marie Rouget (1883-1967), Poète et écrivain française profondément Catholique au pseudonyme de « Marie Noël » suite à la mort de son jeune frère un lendemain de Noël qui resta célibataire toute sa vie après un amour de jeunesse déçu et l’attente d’un grand amour qui ne viendra jamais

CHJRISTIANISME, EGLISE CATHOLIQUE, FÊTES LITURGIQUES, HISTOIRE DU CHRISTIANISME PRIMITIF (30-600), NOËL, NOEL, PREMIER NOËL DE L'HISTOIRE (Rome, 25 décembre 336)

Le premier Noël de l’histoire : Rome, 25 décembre 336

Rome, 25 décembre 336 : le premier Noël de l’histoire

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La première preuve historique d’une célébration de la naissance du Christ le 25 décembre remonte au début du IVe siècle, à Rome. La Ville d’entre les villes connaît alors un nouvel apogée sous l’impulsion d’empereurs désormais chrétiens. Mais ailleurs dans l’Empire, personne n’a entendu parler de cette fête nouvelle…

 

« Antioche, fin du IVesiècle. Un vieil évêque grec s’arrête au milieu de son sermon. L’assemblée à laquelle il fait face est incrédule, il le sent. »

Antioche, fin du IVe siècle. Un vieil évêque grec s’arrête au milieu de son sermon. L’assemblée à laquelle il fait face est incrédule, il le sent. Les arguments pesés, rationnels et savamment agencés qu’il leur présente depuis vingt-cinq minutes ne convainquent pas. Difficile de dire à quoi il le voit. Pas à l’expression des visages en tout cas, peut-être à la piètre qualité du silence, à l’agaçante répétition des quintes de toux. Mais ce sont là des unités de mesure bien relatives. Sans doute est-ce plus simplement quelque chose que tous les prêtres ressentent avec l’expérience. L’instinct des prédicateurs.

L’usage veut qu’on raccourcisse toujours un peu les homélies les jours de fête

C’est la septième fois qu’il consacre un sermon à la Nativité du Christ. Et cette fois, son homélie est parfaite sur la forme. Mais comme le dit le plus excellent dénigreur des cuistres, des barbouilleurs de lettres et des charlatans de la littérature, le jeune Augustin d’Hippone (l’un des seuls théologiens latins pour lequel il a de l’estime) : mieux vaut être repris par les grammairiens que n’être pas compris par le peuple. De toute façon, son sermon est déjà beaucoup trop long. Il le savait en écrivant, dès le premier brouillon. L’usage veut qu’on raccourcisse toujours un peu les homélies les jours de fête. Les fidèles peuvent avoir quelque chose sur le feu. Lors des messes de semaine en revanche, on peut y aller plus franchement. Celui qui se déplace à l’église un mardi matin est toujours prêt à écouter quelque chose d’un peu consistant.

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Constantin est le premier empreur chrétien de l’Empire romain. Avec  lui , le christianisme devient légal mais pas encore une religion d’Etat. Chypre fresque byzantine du XV  siècle / Buffetrille/Leemage

Son erreur principale, il ne l’identifie que maintenant, a été de commencer son sermon par autant de considérations calendaires. C’est là qu’il a perdu l’essentiel de son auditoire. Pourtant, c’est le cœur du sujet : faire entendre aux fidèles que l’on fêtera désormais la naissance du Christ au mois de décembre. Démonstration : selon l’Évangile de Luc, le grand prêtre Zacharie est dans le saint des saints du Temple lorsque l’ange Gabriel lui annonce que sa femme Élisabeth va concevoir un enfant. Or, il est autorisé à entrer dans ce sanctuaire seulement le jour du Grand Pardon, qui tombe à la fin du mois de septembre. Jean le Baptiste, fils d’Élisabeth, est donc conçu en octobre. Et Luc précise que l’ange Gabriel vient trouver Marie six mois après le début de la maternité d’Élisabeth, c’est-à-dire en mars. Jésus, fils de Marie, est donc conçu en avril. Il naît ensuite comme tous les enfants, neuf mois plus tard, c’est-à-dire au mois de décembre.

À ce moment-là de l’homélie, l’assemblée avait commencé à décrocher. Elle doit maintenant se poser des questions. Le silence de l’évêque dure un peu. Ses derniers mots ont été : « Préparez-vous à un spectacle émouvant et merveilleux, celui de Notre Seigneur couché dans la crèche et enveloppé de langes. » C’est sensible, imagé. On voit d’ici la grotte et le bestiaire, l’âne, le bœuf, les agneaux… Mais cela suffirait-il à convaincre les fidèles ? Certains s’interrogent sans doute : si le Christ est né en décembre, pourquoi ni les anciens ni les Apôtres n’en ont-ils fait mention avant ce jour ? Et dans les Évangiles, Luc ne raconte-t-il pas que des bergers vivaient dehors lorsque Marie mit au monde son fils ? Or chacun sait qu’en décembre les nuits sont bien trop fraîches pour garder des brebis dans les champs. Quant aux agneaux associés à cette fameuse crèche, ils ne naissent généralement pas avant les beaux jours, aux environs du mois de mars.

L’évêque s’agace de ces interrogations qu’il suppose. Certaines choses ne devraient-elles pas tout simplement s’admettre ? Un acte de foi, est-ce trop demander à cette assemblée ? Tous ces croyants qui raisonnent comme des philosophes… Il en viendrait presque à penser comme un autre de ces Latins, Tertullien de Carthage : quel malheur qu’Aristote ait appris aux hommes la dialectique qui leur permet de bâtir et de détruire des raisonnements, de changer sans cesse d’avis, de s’embarrasser de conjectures, d’opposer aux autres des arguments tranchants.

La suite de son sermon est tout trouvée : vous fêterez désormais la Nativité le 25 décembre parce que je vous le demande. Le Christ est venu, qu’y a-t-il encore à chercher ? Non, impossible. Il ne le dira pas comme ça. Ce serait brutal, péremptoire et surtout insincère. Jamais il ne l’avouera en public, et encore moins face à son peuple d’Antioche, mais lui-même eut des doutes lorsqu’il entendit parler de la Nativité pour la première fois…

Les idoles étaient partout

C’était à Rome, à la fin de l’année 336, et il aurait peut-être dû commencer par là. Il n’était encore qu’un très jeune étudiant voyageant en Occident, découvrant cette ville-monde, la seule dans l’Empire à dépasser le million d’habitants. Il se souvient s’être demandé combien de chrétiens y vivaient (sans doute quelques dizaines de milliers). Pour de nombreux Romains, la Voie du Christ n’était pas encore une évidence. Les idoles étaient partout. Mars, Saturne, Jupiter et Vesta étaient vénérés autant qu’Isis, Cybèle et quantité d’autres faux dieux indigènes, rassemblés sous ce qui était alors un immense autel, le Panthéon.

Rome avait mille ans d’histoire déjà, au début du IVe siècle. La Ville avait annexé l’univers. Loin d’être décadente, elle vivait un nouvel apogée, sans cesse plus grandiose sous l’impulsion d’empereurs désormais chrétiens. Elle continuait de se transformer au gré des constructions d’églises, de nouveaux quartiers.

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Jean Chrysostome (349-407) a inspiré l’écriture de l’homélie de ce récit. Le prédicateur brode à partir de l’Evangile de Luc pour expliquer que Jésus est bien né le 25 décembre. Fresque du début du 12ème siècle. Église de Panayia Phorviotissa (Asinou) a Nikitart / DeAgostini/Leemage

L’évêque se souvient de la première fois qu’il découvrit la plus grande église de tout l’Empire, la basilique Saint-Jean-de-Latran. Huit colonnes de porphyres rouge tacheté de noir attendaient qu’on les érige sur le sol de son baptistère octogonal, encore en travaux. La richesse des lieux était telle qu’il lui paraissait certain que l’empereur se ferait baptiser là. Mais Constantin avait déjà quitté Rome. Une ville nouvelle à son nom se construisait sur les rives du Bosphore. C’est là-bas qu’il recevrait le sacrement, sur son lit de mort. Il y a entre Rome et lui quelque chose d’une histoire ratée.

En entrant dans Saint-Jean-de-Latran ce jour-là, l’évêque avait fait la rencontre de deux diacres qui en gardaient les portes contre d’éventuelles intrusions de chiens ou de païens. C’est à eux qu’il demanda quelle était l’étrange solennité que l’on fêtait ce jour-là. C’était un 25 décembre et leur réponse lui parut d’abord incongrue. Pourquoi célébrait-on la naissance du Christ ?

Il songea à cet enseignement d’Origène (il avait été formé à l’école de pensée du grand théologien d’Alexandrie) : dans la Bible et la tradition chrétienne, seuls les païens comme pharaon, les empereurs et les mauvais Juifs célèbrent leur anniversaire. Difficile d’oublier celui d’Hérode Antipas, ce roi-marionnette des Romains, qui se termina avec la tête coupée de Jean le Baptiste déposée sur un plateau. N’est-ce pas le repoussoir ultime ? La mort du prophète devrait faire passer l’envie à tous les chrétiens de célébrer quelque anniversaire que ce soit. Ont-ils eu besoin de le faire pour les martyrs ? Non. Ils les ont toujours glorifiés à la date de leur mort, témoignant par là de leur foi en la Vie éternelle. Et soudain, il faudrait agir tout à fait autrement envers Notre Seigneur ?

« Valentin, fleuris en Dieu ! »

L’évêque avait exprimé un jour toutes ses interrogations au sénateur romain qui l’hébergeait lors de son séjour dans la capitale du monde. Sa maison, située à deux pas du Colisée, était un ancien immeuble populaire reconverti en une confortable villa. La vingtaine de salles au rez-de-chaussée étaient toutes ornées de fresques païennes. La famille de ce sénateur venait de se convertir au christianisme. Les murs n’avaient pas encore été redécorés. L’évêque avait été particulièrement troublé le premier soir, à table, de dîner en présence du taureau Apis. Cette idole égyptienne peinte sur un coin du mur face auquel on l’avait placé n’était-elle pas associée à la puissance sexuelle ?

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La discussion sur la Nativité qu’il eut le soir même avec ce sénateur, prénommé Valentin, se tint dans la cour extérieure de la maison, sous une autre dérangeante représentation : une nymphe alanguie semblait flotter dans un décor bleuté. Valentin tenait absolument à lui montrer un livre contenant une étonnante série de calendriers ; certains illustrés, d’autres non ; certains chrétiens, les autres païens. Le sénateur avait fait rassembler là tous les éléments qui régissaient alors la vie publique, religieuse et personnelle d’un Romain. Cela allait de la liste des consuls depuis 509 avant Jésus-Christ, aux dates de la fête pascale, année après année, en passant par quelques allusions superflues aux signes du zodiaque.

Sur la couverture de cet almanach original, le célèbre graveur romain Furius Dionysius Filocalus avait écrit cette jolie dédicace, témoignage de la foi naissante, mais sincère, de son riche commanditaire : « Valentin, fleuris en Dieu ! » Le sénateur tourna quelques pages. L’une de ces listes renseignait par ordre chronologique les dates, les noms et le lieu d’inhumation des différents martyrs commémorés à Rome. Sous le doigt de Valentin était écrit : le huitième jour des Calendes de janvier (25 décembre), naissance du Christ à Bethléem en Judée. C’était la première mention officielle de la fête de la Nativité. Elle avait été établie quelques mois plus tôt sous l’autorité du pape Marc, évêque de Rome, certainement soucieux de christianiser un calendrier jusque-là rythmé par l’épuisante accumulation des jeux païens. Constantin, tout premier empereur chrétien qu’il soit, était à 1 400 kilomètres de là, et n’y était sans doute pour rien.

Comme il est bon et vrai de croire que Dieu sait d’avance et ordonne tout

L’évêque n’en revenait pas. La basilique Saint-Jean-de-Latran, les deux diacres, l’étonnante solennité… Il avait sans doute assisté à la toute première célébration officielle de la Nativité ! Cette synchronicité le troublait. Il ne croyait pas au destin. La vie d’un homme ne pouvait être déterminée par la disposition des astres au jour de sa conception ou de sa naissance, comme le pensent les superstitieux et ces charlatans d’oniromanciens. Non, l’enchaînement des causes qui produisent tout ce qui arrive dans l’univers est plutôt à attribuer à la volonté et à la puissance souveraine de Dieu. Le jeune Augustin d’Hippone l’avait déjà écrit : comme il est bon et vrai de croire que Dieu sait d’avance et ordonne tout. Reste à comprendre les signes.

Par un effet de la providence, la naissance du Christ s’était accomplie au moment du solstice d’hiver, en plein milieu des fêtes païennes, comme intercalée entre les beuveries des Saturnales de décembre et le libertinage des Calendes de janvier. L’évêque se souvenait très bien de ces temps de débauche à Rome, ce tourbillon dans lequel on pouvait si vite se laisser entraîner. Lui-même n’avait-il pas été tenté, quelques jours avant cette fameuse messe du 25 décembre ?

Il se revoit encore, c’était un dimanche matin, prostré à l’entrée nord du cirque Maxime, sous ce large portique aux colonnes taillées dans un marbre gris veiné de rose. Seul le tapage de la foule couvrait par intermittence le vacarme des chars. Les bleus et les verts s’affrontaient dans cette arène de 100 000 places. L’affiche était trop belle. La sollicitation, l’attrait, la soif, la passion du jeu, trop fortes. Il avait eu la faiblesse d’entrer.

Rétrospectivement, cette expérience lui avait appris une chose : tout aussi chrétien que l’on soit, on préfère généralement aller au stade plutôt qu’à la messe. Voilà pourquoi l’Église évitait soigneusement de fixer des célébrations les jours de fêtes païennes. Or il n’y en avait justement pas le 25 décembre.

Bientôt, la célébration de la naissance de Notre Seigneur s’étendrait partout

Les cultes associés au solstice d’hiver étaient totalement passés de mode à Rome : la vénération du soleil que certains empereurs avaient qualifié d’invaincu tombait en désuétude, le culte de Mithra, lui aussi associé à l’astre, ne rassemblait plus guère qu’une poignée de militaires ayant servi en Perse, d’où était originaire ce faux dieu sacrificateur de taureaux. L’évêque eut l’occasion de voir, quelques années plus tard, une étrange grotte où se retrouvaient ses adeptes. On aurait dit la cale d’un petit bateau. Des bancs creusés à même le tuf encadraient un autel sous une voûte remplie d’étoiles. Des ouvriers y déversaient des pelletées de terre : le mithraeum serait bientôt enseveli sous une nouvelle basilique, Saint-Clément-du-Latran.

L’évêque s’inquiétait tout de même. Cette tension entre les attraits des jeux des Saturnales et l’austérité des textes lus au Latran le matin du 25 décembre (le Prologue de Jean) avait profondément interpellé le pasteur qu’il était. Il s’en était ouvert à un jeune prêtre venu de Turin, Maxime, à l’occasion d’une rencontre sur le forum. Quel sage, comprenant le mystère sacré de la naissance du Seigneur, ne condamnerait pas toutes ces fêtes impies, voulant avoir affaire avec le Christ et non avec le monde ? s’était demandé Maxime.

Ce prélat sérieux semblait avoir tout compris, lui, du mystère sacré de la Nativité. Son réquisitoire était sévère à l’encontre de ceux qui, à la remorque de la nouvelle coutume chrétienne, célébraient encore cette vieille superstition frivole, le 1er janvier, comme une très grande festivité ; ils recherchent une turbulence, qui engendre une tristesse plus grande, analysait Maxime. Ils se livrent à un tel libertinage de beuveries et de ripailles que l’homme qui a passé toute l’année dans la continence et la tempérance se retrouve, ce jour-là, ivre et dégradé. De telles festivités n’étaient heureusement pas appelées à perdurer, affirmait encore le prêtre turinois : bientôt, la célébration de la naissance de Notre Seigneur s’étendrait partout. La véritable lumière brillerait dans les ténèbres de la superstition et de l’erreur.

Paganisme !

L’évêque s’interrogeait. La nativité du Christ pouvait-elle sans péril être mise en parallèle avec l’accueil de la lumière au milieu des ténèbres ? N’allait-on pas la réduire à une simple clarté renaissant au plus profond de l’hiver ? À un malheureux culte solaire ? À cette question, il se souvint que Maxime avait ri et lui avait donné un rendez-vous le lendemain, à l’aube, à l’extérieur des murs de Rome, au-delà du Tibre, au pied de la colline du Vatican où se construisait la basilique voulue par l’empereur en hommage à l’apôtre Pierre, que l’on disait enterré là. Le chantier, entamé quelques années plus tôt, n’était pas achevé, mais on s’y pressait déjà pour prier au plus près de la tombe du disciple du Christ.

L’évêque comprit le sens de cette invitation sur le parvis de l’édifice dont l’entrée s’ouvrait à l’est, à l’inverse des autres églises. C’était un dimanche, les premières lueurs du jour venaient d’apparaître, et ce qu’il vit le stupéfia. De nombreux fidèles, sans doute persuadés d’agir pieusement, exécutaient un étrange gesteen s’approchant de la basilique du bienheureux apôtre : passé les quelques marches qui menaient au porche de son entrée principale, ils tournaient soudain leur visage vers le soleil levant et, courbant la tête, s’inclinaient en l’honneur de son disque radieux. Paganisme ! Le risque était réel que de tels fidèles déjà égarés puissent croire, de manière pernicieuse, que l’on fêtait chaque 25 décembre non la naissance du Christ mais le retour du soleil.

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L’évêque avait ensuite accompagné Maxime jusqu’à la tombe de Pierre. En chemin, ils avaient parlé de la nécropole qui s’étendait sous leurs pieds. C’est là que l’Apôtre avait été inhumé au milieu du cimetière païen qui s’étalait alors en bordure du cirque de Caligula et Néron. La nécropole avait dû être terrassée. Parmi les tombes condamnées, Maxime se souvenait en particulier de celle d’un très jeune garçon du nom de Iulius Tarpeianus, mort à 1 an, 9 mois et 27 jours. Ses parents, Iulia Palatina et Maximus, des chrétiens, avaient fait réaliser une grande mosaïque au-dessus de sa tombe.

Maxime la décrivait ainsi : le Christ est entouré de gracieuses feuilles de vigne et porte un globe dans la main gauche. Il est debout sur un chariot tiré par des chevaux blancs. Un halo de lumière entoure sa tête dont partent sept rayons pareils à ceux du soleil. Ces parents, très certainement éplorés jusqu’au désespoir d’enterrer là leur si jeune fils, n’avaient pas attendu les théologiens et leurs arguties pour comprendre, et cela au plus profond de leur cœur, que Notre Seigneur est le vrai soleil (Luc 1, 78). Ce commentaire de Maxime bouleversa l’évêque.

“Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie”

« Doit-on vraiment s’étonner que la fête de la Nativité soit née à Rome ? Et que nous autres, les Grecs, ayons du mal à nous l’approprier ? » À Antioche, les fidèles eurent l’impression que leur évêque venait de sortir d’un étrange sommeil. Cela faisait dix minutes maintenant qu’il se taisait. Debout, immobile, les yeux fermés ; seuls les mouvements de ses lèvres trahissaient quelque chose de l’intense monologue intérieur dont il venait d’émerger.

« Tout serait tellement plus simple si j’avais eu à prêcher devant vous, ce matin, sur le baptême de Notre Seigneur. Très cher peuple d’Antioche, vous aurais-je dit, nous célébrons comme chaque 6 janvier ce moment où la nature divine du Christ est apparue dans le monde. Vous connaissez la scène, elle se passe quelque part entre le mont Hermon et la mer Morte, dans les eaux du Jourdain. L’apôtre Matthieu raconte que les Cieux s’ouvrirent et qu’une voix se fit entendre : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie.” Le monde fut ainsi mis au courant que le Christ est Dieu né du vrai Dieu, de même nature que le Père. »

« Je sais que vous auriez accroché à un tel sermon. C’est le genre qui vous rassure : métaphysique, un peu abstrait, théologiquement carré. Nous parlons tout de même de l’apparition de la nature divine du Christ… Voilà qui présage de belles empoignades en synode. C’est de la graine de débats théologiques pour des siècles ! La quintessence de notre esprit grec. L’esprit latin est très différent, je m’en aperçois maintenant. La conversion de Constantin par exemple… Le futur empereur ne s’est pas tourné vers le Christ au terme d’une puissante révélation mystique mais bien à la veille d’une bataille cruciale près d’un pont du Tibre. L’apparition d’un signe dans le ciel lui permit avant tout d’infliger une tannée à Maxence, son rival. Pour lui, l’essentiel est là. »

« Le message du Christ vu par l’empereur nouvellement chrétien, c’est d’abord un coup de pouce militaire. Du concret ! Je sais que cela trouble certains. Mais comprenez qu’à Rome, on a toujours aimé les religions qui fonctionnent bien. Un seul Dieu, est-ce bien raisonnable, pensent encore les indécrottables païens de la ville éternelle ? Ne pourrait-on pas garder deux ou trois divinités sous le coude au cas où les rituels rendus au Dieu unique deviendraient moins efficaces ? J’entends vos rires. Vous entendez mon ironie. C’est bien. La critique de l’esprit latin nous défoule. Parce qu’il est rustre, trivial et à de très rares exceptions incapable d’aboutir à autre chose que de la théologie bancale. Y a-t-il seulement un Père de l’Église digne de ce nom dont la langue natale ne soit pas le grec ? »

« Le plus pur génie latin »

Le vieil évêque s’interrompt, laissant sa question en suspend, heureux d’avoir su captiver son auditoire.

« Et pourtant… J’ai moi-même mis du temps à le comprendre, mais cette fête de la Nativité qui nous vient de Rome est une idée remarquable. Le plus pur génie latin. Oui, Dieu est apparu. Oui, il est à la fois Père, Fils et Esprit. Et oui, le Fils a été crucifié, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les morts. Mais avant tout cela, Il est né. Et c’est cela que Rome a voulu nous dire. C’est cela que le regretté pape de Rome, Marc, nom que beaucoup d’entre vous ont oublié, a voulu nous dire. Pendant ce temps que faisions-nous, peuple grec ? Nous rejetions, c’est vrai, les assauts de toutes les hérésies. Nous contrions la rhétorique des Ébionites et celle des Ariens. Nous coupions les cheveux en quatre pour savoir à quel moment très précis la nature divine était entrée dans Jésus. Lors de sa conception ? Lors de sa naissance ? Lorsqu’il fut montré aux Mages ? Lors de son baptême ? »

« Pendant ce temps, Rome célébrait ce Dieu qui naît. Ce Dieu qui, comme tous les enfants du monde, sortit un jour du ventre de sa mère, tout gluant de liquide amniotique et encore relié à elle par un cordon ombilical qu’il a bien fallu que quelqu’un sectionne. C’est si latin, si concret. Désarmant. C’est ce que l’on célèbre le 25 décembre. »

L’évêque repense un court instant au très jeune Iulius Tarpeianus. À sa tombe ensevelie sous Saint-Pierre de Rome. À ce Christ en mosaïque au-dessus de son tombeau. À vrai dire, l’association avec Hélios, le faux dieu du soleil, le dérange. Mais elle a été la manière de ce couple confronté à un si grand drame d’exprimer l’espérance qui lui restait. Cette lumière, il a eu le courage de la voir malgré la mort, malgré l’absence. Comment juger de cela ? L’évêque reprend la parole. « Peuple d’Antioche ! L’enfant qui naît aujourd’hui est la lumière du monde. »

——————–

Autour de l’an 4 av. J.-C. Naissance de Jésus sous le règne d’Hérode, roi de Judée de 37 à

4 avant J.-C. L’an 0 a été fixé, rétrospectivement, au VIe siècle.

336 Première mention d’une fête de la Nativité à Rome.

408 Première mention de l’Avent. Maxime, évêque de Turin, évoque une « saison préparatoire
à la venue du Christ 
».

Milieu du Ve siècle Premières messes de minuit à Rome (inspirées par l’Église

de Jérusalem). Avant, la Nativité était célébrée le matin du 25 décembre à 9 heures.

XIIe siècle Le culte de Nicolas de Myre (270-345), dans l’actuelle Turquie, est transféré en Occident. Saint Nicolas devient le patron des enfants.

1112 Première occurrence écrite du mot « Noël ».

1223 François d’Assise organise une crèche vivante (uniquement l’âne et le bœuf) dans le village italien de Greccio. La crèche se popularise à partir du XVIe siècle.

1760-1765 Première représentation d’un arbre décoré, en l’occurrence un pin, sur un tableau signé Nikolaus Hoffmann, conservé au Museumslandschaft Hessen Kassel, en Allemagne.

1809 L’écrivain américain Washington Irving

(1783-1859) recompose la figure néerlandaise du « Sinter Klaas ». La figure de Santa Claus (père Noël) se popularise.

XXe siècle Le cadeau, jusque-là une récompense non obligée, devient un dû systématique.

https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Rome-25-decembre-336-premier-Noel-lhistoire-2019-12-24-1201068315?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwA

 

CONTES, ENFANCE, NATIVITE DE JESUS, NOËL, NOEL

Contes de Noël

Contes de Noël

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Entre le bœuf et l’âne gris

Auteur : André-Delastre, Louise | Ouvrage : Autres textes .

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Parmi les fêtes chrétiennes, Noël avait toutes les préférences de saint François [d’Assise] (il n’est pas le seul) ! Ce jour, qui nous a donné le Sauveur, ne pouvait à ses yeux apporter assez de joie aux créatures, même à leur corps, ce « Frère Âne » qu’il traitait si mal d’ordinaire. Une année que Noël tombait un vendredi, les frères délibéraient pour savoir si l’on ferait maigre ce jour-là. François proteste : « Ne parlez pas de vendredi ni de maigre 1 un jour pareil, le jour où l’Enfant-Dieu est né. Je voudrais qu’en ce jour les murs mêmes puissent manger de la viande, ou du moins qu’on les frotte de graisse puisqu’ils ne peuvent manger ».

Il demandait aux riches de régaler les pauvres en l’honneur de la fête et de donner aux bœufs et aux ânes, compagnons de Jésus dans l’étable, double ration d’avoine et de foin. — « Si je connaissais l’Empereur, disait-il encore, je le supplierais de faire une loi ordonnant de semer du grain sur les routes pour le régal des petits oiseaux, et surtout de nos sœurs les Alouettes. » Ces alouettes, qui montent si haut dans le ciel en chantant, devaient lui rappeler les anges de Bethléem.

Bref, notre saint aimait tant Noël que, trois ans avant sa mort, lui vint à ce sujet une belle idée. Il fait appeler Messire Jean, noble riche, instruit et chrétien plus fervent encore. — « Rends-toi à Greccio si tu le veux bien, lui dit-il ; nous y célébrerons la prochaine fête du Seigneur. Pars dès maintenant et occupe-toi des préparatifs que je vais t’indiquer… »

Ici, nous ne trahirons pas le secret que, longuement, François confie à l’oreille de Jean. Celui-ci accepte aussitôt et se met en route.

La grande Nuit arrive. On a convoqué les Frères de plusieurs couvents des environs et le peuple se presse, nombreux, avec des torches et des cierges. Tous sont fort intrigués : il y aura une surprise, paraît-il. Le lieu, déjà, étonne. Une messe de minuit en plein bois, dans une grotte, une cabane ? Un frère rassure les scrupuleux : la permission de dresser cet « autel portatif » — comme nous dirions — a été obtenue de Rome. Elle était alors très rarement donnée, mais le Pape vénérait beaucoup Frère François.

Lorsque celui-ci arrive, il voit que Messire Jean a fait exactement comme il voulait et, déjà, se sent tout heureux. Les fidèles n’en croient pas leurs yeux : une mangeoire est là, remplie de foin, et de chaque côté, un âne et un bœuf, comme à Bethléem. Il ne manque que les personnages, mais à cette époque nul n’aurait osé aller jusque-là 2.

Les frères chantent l’Office et les montagnes d’alentour renvoient l’écho de ces belles prières ; les lumières brillent dans la nuit.

L’heure venue de la messe, François revêt le vêtement du diacre, la dalmatique, pour assister le prêtre à l’autel…

— Comment, ce n’est pas lui qui dit la messe ?

— Non, car il ne fut jamais ordonné prêtre et resta diacre toute sa vie. Par humilité, croyons-le ; mais le diacre peut toucher les hosties consacrées, lire l’Évangile et remplir bien d’autres fonctions et cela seulement le comblait de joie ».

Si pauvre pour lui et pour ses frères, il ne trouvait jamais assez beaux les calices et les ciboires qui doivent contenir le Corps et le Sang du Christ. Il avait aussi le plus grand respect pour les mains des prêtres et leur personne et disait souvent : « Si je rencontrais un saint venu du Ciel et le plus pauvre petit prêtre, je saluerais le prêtre avant le saint, car ses mains touchent le Verbe de Dieu, le Pain de vie ». 3

Mais revenons à notre messe.

Le prêtre, donc, monte à l’autel qu’on a dressé sur la mangeoire ; il dira n’avoir jamais senti autant de ferveur qu’en célébrant cette messe-là.

François, pourtant bien affaibli, chante l’Évangile d’une voix joyeuse et sonore, puis il prêche. Lorsqu’il parlait de l’Enfant de Bethléem, cette voix, écrit l’historien, devenait comme un bêlement d’agneau, tant le seul Nom de Jésus était doux, passant sur ses lèvres.

Messire Jean de Greccio, qui méritait bien une récompense aurait aperçu de ses yeux, dans la mangeoire, un merveilleux petit enfant endormi, mais qui se réveillait chaque fois que François approchait de lui. Le saint, par sa
parole, ne réveillait-il pas en effet dans le cœur des hommes Jésus, trop souvent oublié ?

Les cérémonies terminées, chacun rentra chez soi. Nul ne se souvenait d’avoir jamais connu un Noël aussi beau.

Mais les Frères avaient gardé le foin de la crèche, et chaque fois qu’une bête était malade dans une ferme de la région, on lui en faisait manger un peu. Souvent elle guérissait ; Dieu sait bien que les paysans ont besoin de leurs animaux. Des hommes et des femmes mêmes, en touchant pieusement quelques brins de ce foin recouvraient la santé, les mamans surtout, lorsqu’elles avaient de la peine à mettre leur bébé au monde.

La « crèche » de Greccio fut d’ailleurs convertie en chapelle et son autel s’élève à l’endroit de la mangeoire. Le Jésus de la crèche et celui de l’Hostie ne sont-ils pas le même divin Sauveur ?

Voila pourquoi, dans notre Arche de Saint François, les autres animaux se rangent avec une sorte de respect pour laisser entrer de compagnie l’âne et le bœuf ; ils leur ont même réservé un coin spécial, avec du foin.

Extrait de L’arche de Saint François, (1986), Louise André-Delastre

Illustration de Christine Tracol.

 

Notes :

Faire maigre est se priver de viande, par pénitence, le vendredi et certains jours de l’Avent et du Cueille ou les veilles de grandes fêtes. L’Église a adouci ce commandement, mais beaucoup de fidèles continuent à l’observer ; c’est tout de même une bien petite privation !

Il ne faut donc pas dire que Saint François ait inventé les crèches telles que nous aimons tant à les faire
aujourd’hui, mais sa belle idée en donna d’autres aux artistes. Quant aux santons… les premiers ne furent-ils pas tous les gens de Greccio ?

Un saint de notre temps, aussi ami de la pauvreté que François, comme lui ne trouvera jamais rien d’assez beau pour le culte de Dieu, pour les églises, et, comme lui, parlera admirablement de la grandeur du prêtre c’est le saint Curé d’Ars.
(Lire, du même auteur, « Saint Jean-Marie Vianney, Curé d’Ars », 2e éd., 1986, Bétinas Annonay).

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Une crèche à la page

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Fêtes de l’année liturgique .

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Qu’en penses-tu, Michel ?

– Qu’en dis-tu, Nicolas ?

– Parle aussi, toi, Luc… »

Parler ?… Souvent, la chose est aisée aux trois garçons. Aujourd’hui, elle leur semble terriblement difficile : ils voudraient exprimer des choses… des choses qui ne sont pas faciles à dire. Alors, ils se taisent ; ils réfléchissent et concluent seulement :

« Il faut que ça finisse ! »

***

De mémoire d’homme, il y eût des frottements durs entre les Têtembois-de-la-ville et les Têtembois-de-la-terre. Ceux de la ville éclaboussaient les cousins paysans de leurs toilettes et de leur argent, de leur fin parler, de leur confort et de leur mépris pour cette allure de rustauds endimanchés qu’ils promenaient sur les trottoirs de la ville, les jours de marché. Ceux de la terre se moquaient un brin des cousins citadins qui ne distinguaient pas une poule d’un coq, et pour un peu de boue poussaient des cris de pintade effarouchée ; surtout, ils ne leur pardonnaient pas de compter pour abêtissant leur rude labeur, et de les tenir pour rustres, parce qu’ils n’avaient point appris à débiter joliment des inutilités et des menteries. À chaque rencontre, cela faisait des étincelles ; aussi, les rencontres s’espacèrent de plus en plus : hier, on en était à l’échange d’une carte au jour de l’an…

Mais le chômage survint, et se compliqua de la maladie, chez les Têtembois-de-la-ville, qui se firent « tout miel » avec les Têtembois-de-la-terre : « Cousin par-ci… Cousine par-là… Comment allez-vous ?… Quelle joie de vous revoir !… Dites donc ?… le petit a besoin de grand air et de bonne nourriture ; nous avions pensé que, peut-être… »

Les Têtembois-de-la-terre suivaient le manège d’un œil amusé. Tiens ! tiens ! Ça sert donc à quelque chose, ces paysans ? On échangea des mots acides ; et cela finit très mal.

Mais Luc, Michel et Nicolas Têtembois-de-la-terre se demandent par quel bout cet esprit « revanchard » peut bien s’accorder avec la Loi de Jésus qui dit de s’aimer tous comme des frères. Et, ne trouvant vraiment pas, ils concluent :

« Il faut que ça finisse ! »

Mais comment faire finir « ça » ?

***

« Où donc sont les gamins ?

– Dans la chambre, à déménager la crèche.

– Déménager la crèche ? C’est pas encore le temps, la Marie. Tu veux dire qu’ils y installent les Rois-Mages, sans doute ?

– Oh ! j’sais point, moi. Mais ils y sont d’puis l’matin, avec des airs de conspirateurs… »

Ils ont même demandé à Maman de ne pas venir voir avant que ce soit fini ; le mystère intrigue fort Maman… et même Papa…

« Tu crois, la Marie, qu’faut les laisser bricoler ça sans y voir ?

– C’est une surprise, qu’y-z-ont dit… »

***

Si Papa et Maman Têtembois-de-la-terre savaient ce qui se passe dans la chambre, ils seraient encore plus intrigués. Luc, Michel et Nicolas dessinent, découpent, collent, clouent et calligraphient… Cela n’a rien d’extraordinaire ; l’étonnant, c’est qu’ils prient en travaillant :

« Prête-moi tes ciseaux, Michel…

– Tiens… Je vous salue, Marie, pleine de grâce…

– Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, maintenant…

– Oui, c’est « maintenant » qu’elle doit prier pour nous, la maman du ciel…

– C’est surtout ce soir… Je vous salue, Marie, pleine de grâce…

– Priez pour nous… maintenant… et ce soir… quand Papa et Maman verront. »

Le murmure de leurs « ave » se mêle au crissement des ciseaux et au toc-toc des marteaux… Les petits Têtembois ne sont pourtant ni des moines ni des saints, je vous assure !… Leur cervelle déborde toujours d’idées désopilantes et leurs jambes nerveuses ont du mal à rester en place pendant le catéchisme ; mais aujourd’hui, ils ont décide de frapper un grand coup ; et ils sentent le besoin de « mettre la Sainte Vierge avec eux ».

« Dis donc, elle sera peut-être fâchée, la Sainte Vierge, qu’on la retire de la crèche ?

– Bêta, va ! On ne la retire pas : on la met à la mode d’à présent, tiens ! »

Et crac-crac-crac… les ciseaux s’activent…

Et pan-pan-pan, répondent les marteaux…

« C’est fou, fou, fou ! ›› souffle le diable qui n’est pas content.

« Que non, non, non ! » répliquent les petits gars.

« Je vous salue, Marie…

– Priez bien pour nous… »

***

« Marie ?… Eh, Marie ?… Écoute voir… »

Papa Têtembois a l’air tout drôle… Si ses petits gars le voyaient, ils se douteraient de quelque chose… Mais ils ne peuvent le voir : ils sont au catéchisme… Ils sont partis en fermant soigneusement la porte de la chambre… Mais Papa est venu tout doucement l’entrouvrir… il a jeté un coup d’œil… puis deux… puis tout d’un coup il est entré :

« Faut que j’aille voir ça ! »

Il n’en voulait pas croire ses yeux… Alors, il a appelé la Maman, pour qu’elle regardât aussi… Et maintenant, ils sont tous les deux devant la crèche. La même crèche qu’hier, avec les rochers et le sentier de mousse… Mais les personnages ont changé : le cousin Têtembois-de-la-ville a pris la place de saint joseph, et la Sainte Vierge est remplacée par la cousine !… Le Petit Jésus Lui-même est parti, avec son auge de paille : à la place, il y a les trois petits cousins Têtembois-de-la-ville, à. table devant des assiettes vides… Les bergers, le bœuf et l’âne ont déserté cette salle à manger de ville ; et les Rois-Mages qui étaient en route, chargés de présents, sur le chemin de mousse, se sont effacés devant Luc, Michel et Nicolas Têtembois-de-la-terre qui poussent une brouette vers cette extraordinaire crèche…

Et, sur leur brouette, il y a trois petits billets soigneusement pliés. L’un dit : « Je donne au Petit jésus les pommes de mon goûter d’une semaine ». L’autre annonce : « Le beurre de ma tartine pendant huit jours ». Et le troisième promet : « Mon beau lapin blanc »…

Sans doute ces choses eussent été réellement sur la brouette si celle-ci n’avait été si petite, petite, à la mesure des photographies dans lesquelles les trois garçons avaient découpé les personnages de leur crèche « à la mode d’à présent ».

Papa et Maman Têtembois-de-la-terre restent tout ébahis à la vue de la famille Têtembois-de-la-ville, surgit dans la crèche à la place de la Sainte Famille…

« Qu’est-ce ça signifie, la Marie ?

– T’en as point une ‘tite idée, le Père ?… »

Peut-être bien qu’ils en ont tous deux une « “tite idée »… car leurs cœurs sont drôlement retournés… Et, quand ils voient la banderole que tendent les anges au-dessus de cette crèche moderne, ils comprennent tout à fait. Les anges de cette année-là ne chantent plus « la paix aux hommes de bonne volonté » ; ils expliquent la « bonne volonté » qu’il faut pour mériter cette paix-là ; ils disent, de la part du Petit Jésus : « Ce que vous ferez au plus petit des miens, c’est à Moi que vous le ferez ».

Papa et Maman se regardent…

Ils se mouchent très fort… si fort que ce n’est pas naturel… Est-ce que ça fait cet effet-là quand des cœurs chrétiens se réveillent ?…

« Ils sont meilleurs que nous, nos petits gars…

– Mais on pourrait peut-être devenir aussi bons qu’eux, le Père ?… »

Cette année-là, il y eut cinq Rois-Mages à la crèche des Têtembois-de-la-terre, car le papa et la maman de Luc, Michel et Nicolas réclamèrent l’honneur d’y porter aussi leur offrande…

Et comme tout était vraiment moderne à cette crèche-là, le téléphone convia les Têtembois-de-la-ville à en prendre livraison, en partageant le lendemain le repas familial et la galette des rois… Une famille de bonne volonté avait retrouvé la paix auprès d’une « crèche à la page »…

Et le Petit Jésus demeura chez les Têtembois-de-la-terre avec le petit dernier des Têtembois-de-la-ville qui était si pâlot et avait besoin du grand air…

Rose Dardennes.

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Les rois mages

Auteur : Mistral, Frédéric | Ouvrage : Autres textes .

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À la rencontre des Rois. – La crèche.

– C’est demain la fête des Rois Si vous voulez les voir arriver, allez vite à leur rencontre, enfants, et portez-leur quelques présents.

Voilà, de notre temps, ce que disaient les mères, la veille du jour des Rois.

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Et en avant toute la marmaille, les enfants du village ; nous partions enthousiastes à la rencontre des rois Mages, qui venaient à Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite, pour adorer l’Enfant Jésus.

– Où allez-vous, enfants ?

– Nous allons au-devant des Rois !

Et ainsi , tous ensemble, mioches ébouriffés et petites blondinettes, avec nos calottes et nos petits sabots, nous filions sur le chemin d’Arles, le cœur tressaillant de joie, les yeux remplis de visions. Et nous portions à la main, comme on nous l’avait recommandé, des fouaces pour les Rois, des figues sèches pour les pages et du foin pour les chameaux.

Jours croissants,
Jours cuisants.

C’était au commencement de janvier et la bise soufflait : c’est vous dire qu’il faisait froid. Le soleil descendait, tout pâle, vers le Rhône. Les ruisseaux étaient glacés, l’herbe était flétrie. Des saules dépouillés, les branches rougeoyaient. Le rouge-gorge et le roitelet sautaient, frétillants, de branche en branche, et l’on ne voyait personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui mettait sur sa tête son tablier rempli de souches, ou quelque vieillard en haillons qui cherchait des escargots au pied d’une haie.

– Où allez-vous si tard, petits ?

– Nous allons au-devant des Rois !

Et la tête en arrière, fiers comme Artaban, en riant, en chantant, en courant à cloche-pied, ou en faisant des glissades, nous cheminions sur la route crayeuse, balayée par le vent.

Puis le jour baissait. Le clocher de Maillane disparaissait derrière les arbres, derrière les grands cyprès noirs ; et la campagne s’étendait tout là-bas, vaste et nue. Nous portions nos regards aussi loin que possible, à perte de vue, mais en vain ! Rien ne paraissait, si ce n’est quelques fagots d’épines emportés par le vent dans les chaumes. Comme cela a lieu dans les soirées d’hiver, tout était triste et muet.

Parfois, cependant, nous rencontrions un berger, pelotonné dans sa limousine, qui venait de garder ses brebis.

– Mais, où allez-vous, enfants, si tard ?

– Nous allons au-devant des Rois… Ne pourriez-vous pas nous dire s’ils sont encore bien éloignés ?

– Ah ! les Rois ?… C’est vrai… Ils arrivent là-derrière. Vous allez bientôt les voir.

Et de courir, et de courir au-devant des Rois, avec nos gâteaux, nos petites fouaces et des poignées de foin pour les chameaux.

Puis le jour tombait. Le soleil, noyé dans un gros nuage, s’évanouissait peu à peu. Les babils folâtres se calmaient un brin. Le vent devenait plus froid. Et les plus courageux marchaient avec retenue.

Tout d’un coup :

– Les voilà !

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches. Et la magnificence de la pompe royale illuminait nos yeux. Un rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides embrasait le couchant. D’énormes lambeaux de pourpre flambaient ; une demi-couronne d’or et de rubis, lançant dans le ciel un cercle de longs rayons, rendait l’horizon éblouissant.

– Les Rois les Rois !… Voyez leur couronne ! voyez leurs manteaux, leurs drapeaux, leur cavalerie et leurs chameaux !

 

Et nous restions tout ébaubis !… Mais bientôt cette splendeur, cette gloire, dernière flambée du soleil couchant, se fondait, s’éteignait peu à peu dans les nuages ; et, stupéfaits, bouche béante, dans la campagne sombre, terrifiante, nous nous trouvions tout seulets.

– Où donc ont passé les Rois ?

– Derrière la montagne.

La chouette miaulait. La peur nous saisissait ; et, dans le crépuscule, nous nous en retournions penauds, en grignotant les gâteaux, les fouaces et les figues que nous avions apportés pour les Rois.

Et quand enfin nous arrivions à nos maisons :

– Eh bien les avez-vous vus ? nous disaient nos mères.

– Non ! Ils ont passé d’un autre côté, derrière la montagne.

– Mais quel chemin avez-vous donc pris ?

– Le chemin d’Arles.

– Ah mes pauvres enfants, les Rois ne viennent pas de ce côté. C’est du Levant qu’ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux Chemin de Rome… Ah ! comme c’était beau, si vous aviez vu !… si vous aviez vu, quand ils sont entrés dans Maillane ! Les tambours, les trompettes, les pages, les chameaux, quel brouhaha ! mon Dieu !… Maintenant ils sont à l’église, en adoration. Après dîner, vous irez les voir.

Nous dînions vite ; puis, nous courions à l’église. Et dans l’église comble, dès notre entrée, l’orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, commençait lentement, puis continuait d’une voix formidable le superbe Noël :

Ce matin
J’ai rencontré le train
De trois grands rois qui partaient en voyage
Ce matin J’ai rencontré le train
De trois grands rois dessus le grand chemin.

Nous autres, affolés par la curiosité, nous nous faufilions entre les jupons des femmes, jusqu’à la chapelle de la Nativité ; et là, sur l’autel, nous voyions la belle Étoile ! Nous voyions les trois rois Mages en manteaux rouge, jaune et bleu, qui saluaient l’enfant Jésus : le roi Gaspard avec sa cassolette d’or ; le roi Melchior avec son encensoir, et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe ! Nous admirions les galants pages qui portaient la queue des manteaux traînants ; les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l’âne et le bœuf ; la sainte Vierge et saint Joseph ; puis, tout alentour, sur une petite montagne de papier barbouillé, les bergers, les bergères, qui portaient des fouaces, des paniers d’œufs et des langes ; le Meunier, qui tenait un sac de farine ; la Fileuse, qui filait ; l’Ébahi qui s’émerveillait ; le Rémouleur, qui remoulait ; l’Hôtelier ahuri qui, réveillé en sursaut, ouvrait sa fenêtre, et tous les santons qui figurent à la Crèche ; mais celui que nous regardions le plus, c’était le roi Maure.

Parfois, depuis lors, quand viennent les Rois, je vais me promener, à la chute du jour, sur le chemin d’Arles. Le rouge-gorge et le roitelet y voltigent toujours le long des haies ; toujours quelque vieux cherche, comme jadis, des escargots dans l’herbe, et la chouette miaule toujours. Mais dans les nuages du couchant, je ne vois plus les illusions, je ne vois plus la gloire ni la couronne des vieux Rois.

– Où ont passé les Rois ?

– Derrière la montagne.

Frédéric Mistral
in Mémoires et souvenir (Traduit du provençal)

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Jésus, le petit frère

Auteur : Diethelm, P. Walther | Ouvrage : Le plus beau cadeau .

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Un bébé était arrivé pendant la nuit chez les voisins Dupré. Le matin, il était là, tout simplement couché dans le berceau. Il avait un mignon petit nez et des doigts si minuscules qu’il pouvait en porter plusieurs à la fois à la bouche.

Le bébé dormait et ne s’occupait nullement des gens qui l’entouraient. Ce n’était au fond pas bien poli ; et, les six enfants Dupré avaient l’air bien déçus. Ils auraient tant voulu saluer leur petit frère.

Papa leur expliqua qu’il ne fallait pas prendre cela comme une offense, que le petit enfant, ayant eu un long chemin à parcourir pour leur arriver, était fatigué, et que maintenant il voulait dormir.

Chacun fut satisfait de cette explication ; même, les enfants se mirent à parler tout bas pour ne pas empêcher le nouveau frère de dormir. Quand la nurse arriva et commanda à toute la petite compagnie de sortir, elle obéit sagement et se retira aussitôt, dans la chambre de famille, où, naturellement, la conversation continua à voix basse. Il s’agissait avant tout de savoir quel nom on donnerait au petit frère. Les uns voulaient l’appeler Francis, car ils avaient déjà eu un Francis, mais le Bon Dieu était venu le chercher. Les autres voulaient lui donner le nom de Robert ; le grand-père s’appelait ainsi. Finalement, papa mit fin à ces discussions en disant : « Claude sera son nom : son oncle et parrain s’appelle ainsi ».

* * *

Quelqu’un frappa à la porte. C’était Mariette, la petite voisine, qui passait la tête par l’entrebâillement de la porte et demandait si elle osait aussi entrer. Elle avait entendu parler d’un nouveau petit frère et elle aimerait tellement le voir.

Naturellement, elle put entrer ; comme elle n’avait pas de frères et sœurs pour jouer avec elle, les enfants Dupré la considéraient comme de la maison.

Pour faire plaisir à Mariette, papa ouvrit la porte de la chambre. Les enfants s’approchèrent sur la pointe des pieds et se groupèrent gentiment autour du berceau où était couché le petit Claude. Ils étaient fiers de présenter leur nouveau petit frère ! René expliqua même tout bas : « Tu sais, Mariette, il doit dormir maintenant, il a fait un si long chemin pour venir jusqu’à nous ; c’est pour cela que nous n’avons pas encore pu lui dire bonjour ».

Le petit Claude dormait et n’avait pas l’air de tenir beaucoup à faire connaissance avec ses frères et sœurs. Sans doute, trouvait-il qu’il lui resterait bien assez de temps pour cela, car il n’avait pas l’intention de retourner si vite chez le Bon Dieu ; au contraire, il semblait vouloir s’installer pour longtemps sur cette terre.

De retour dans sa famille, Mariette en eut long a raconter.

« Maman, dit-elle tout à coup, les Dupré avaient déjà six enfants, et maintenant ils en reçoivent encore un, cela fait sept. Et chez nous, il n’y a que moi ! Pourquoi les Dupré… ont-ils encore un enfant ? Ils en ont bien assez ! Le Bon Dieu aurait pu le savoir et nous le donner à nous, ce petit. Je lui aurais bien cédé la voiture de poupée que saint Nicolas m’a apportée ; elle est assez grande pour lui, il est si petit ! »

En entendant parler Mariette, la maman souriait, tout émue. Elle-même avait pensé presque la même chose. Depuis si longtemps elle souhaitait un petit frère à sa Mariette.

« Mariette, dit-elle pour consoler la petite et en-même temps pour se consoler elle-même, le Bon Dieu donne les petits enfants à qui il veut, et comme il veut ; on ne peut que le prier, et rien de plus, pour en obtenir un. Peut-être ne le lui as-tu pas dit assez aimablement et assez fort que tu désirais un petit frère. Ainsi il n’a pas frappé à la bonne porte ».

* * *

Il se trouva que la classe de Mariette put assister au baptême du petit Claude, parce que M. le Vicaire leur avait justement expliqué le sacrement de baptême au catéchisme. Tous se rassemblèrent autour de cet enfant de la terre qui allait devenir un enfant de Dieu. Pleins de respect, ils observèrent comment le prêtre traçait le premier signe de croix sur le front et sur la poitrine du bébé. Ils le virent mettre un peu de sel dans la bouche du petit Claude, « le sel de la sagesse », comme le prêtre l’appelait. Le petit tordit un peu la bouche, puis il se remit à dormir comme il l’avait toujours fait jusque là. Les enfants accompagnèrent le bébé dans l’église, où, avec le parrain et la marraine, ils récitèrent le Notre Père et le Credo. Du premier banc, ils suivirent attentivement chaque cérémonie. Ils virent comment se faisaient les onctions avec l’huile sainte ; comment l’eau du baptême était versée sur la petite tête. Ils se tenaient sur la pointe des pieds pour ne perdre aucun geste du prêtre, sachant combien le baptême est important. Ils savaient bien que sans baptême on n’est rien devant le Bon Dieu. En effet, on ne peut même pas recevoir un autre sacrement avant d’avoir été baptisé.

Celui qui n’aurait rien vu de ce saint acte, aurait au moins pu en entendre quelque chose. Claude, le nouveau chrétien, s’était mis à crier de toutes ses forces. Il ne paraissait pas du tout enchanté de recevoir cette eau. Le poupon pleurait encore même après que sa petite tête eut été séchée avec de la ouate. La cérémonie terminée, le parrain et la marraine sortirent de l’église avec leur protégé. René les suivait de tout près, portant le cierge baptismal, trop lourd pour les menottes de son petit frère nouveau-baptisé.

Après le baptême, Mariette attendit M. le Vicaire devant la sacristie. Quand il sortit, elle lui donna la main en lui disant : « M. le vicaire, j’aimerais aussi un petit frère. Maman a dit qu’il fallait le commander au Bon Dieu. Je l’ai fait déjà souvent, mais il ne m’a pas écoutée ; il a envoyé le bébé chez les Dupré. Peut-être saurez-vous mieux présenter mon désir au Bon Dieu ; chaque jour vous êtes si près de Jésus pendant la sainte messe. S’il vous plaît, demandez au Bon Dieu de m’exaucer ; n’oubliez pas la bonne adresse : Mariette Olivey, Rue Haute 15. »

* * *

Mariette ne remarqua pas le sourire de M. le Vicaire ; elle était tout oreilles pour écouter sa réponse et se demandait si M. le Vicaire avait bien tout compris et s’il ferait bien la commission.

« Bien, Mariette ! dit M. le Vicaire. Je présenterai à Jésus ta requête. Mais je ne peux pas te promettre qu’il fera selon ton désir. Il me vient une idée : peut-être Jésus ne veut-il pas te donner un petit frère, parce que c’est Jésus lui-même qui veut être ton petit frère. Tu sais, ma petite, qu’il s’est fait enfant pour descendre sur la terre le jour de Noël. S’il est si pauvre et si petit, c’est pour pouvoir dire à tous les hommes, grands et petits : « Je veux être votre frère ! » Mariette, maintenant que tu te prépares à ta première communion, tu devrais souvent penser à cela et aller tous les jours rendre visite à Jésus à l’église. Ainsi chaque fois que tu aimerais jouer avec un petit frère, va chez lui et dis-lui que tu l’aimes bien. Le jour de ta première communion, il viendra dans ton cœur, et ce divin petit frère te donnera cette joie non seulement une fois, mais chaque fois que tu iras communier plus tard. »

Mariette est rentrée toute pensive. Elle a froncé les sourcils comme une grande qui doit beaucoup réfléchir. Jésus est mon frère ?… C’est magnifique !… C’est encore plus beau que d’avoir le plus cher petit frère dans le berceau à la maison… Mariette se sent heureuse.

* * *

« M. le Vicaire, regardez ce que j’ai trouvé dans la crèche hier soir », dit le sacristain, le lendemain matin, à la sacristie. Et il lui tendit une grande poupée toute neuve. Heureusement, la porte de la sacristie était fermée, sinon, dans l’église on aurait entendu M. le Vicaire rire tout fort. — Que c’était amusant, cette poupée que quelqu’un avait mise dans la crèche avec l’enfant Jésus ! — « Voyez, il y avait encore un billet sur lequel est écrit en grandes lettres : Pour Jésus le petit frère ! C’est une enfant de la première ou de la deuxième classe qui doit l’avoir écrit. »

  1. le Vicaire eut vite trouvé la clef du mystère : personne d’autre que Mariette n’a pu faire cela, pense-t-il. Elle a voulu faire cadeau à l’enfant Jésus de ce qui lui était le plus cher, afin de réjouir son petit frère divin.

Naturellement, on ne remit pas la poupée dans la crèche à l’église. Jésus n’aurait su qu’en faire ; l’amour de Mariette lui suffisait. Une poupée dans la crèche ! … que diraient les personnes venant à l’église ? … Elles ne pouvaient savoir ce qu’une petite fille avait voulu donner et dire à l’enfant Jésus en lui apportant sa poupée.

 

* * *

Ce soir-là quand Mariette alla se coucher elle trouva sa poupée sur son lit. Elle tenait une image représentant le petit Jésus tendant les mains. M. le Vicaire avait écrit : « Le divin petit frère te dit merci ! »

Heureuse, la poupée dans ses bras, Mariette s’endormit. Dans son sommeil elle souriait encore, parce qu’elle aussi avait un petit frère.

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Dans la nuit où s’ouvrent les cœurs

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Fêtes de l’année liturgique .

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Ils sont deux, Martine et Vincent, petits et transis, seuls entre le bois et la plaine immense, dans la profonde nuit. Leurs yeux grands ouverts sur tout ce noir hostile gardent encore l’affreuse vision du château paternel assailli, ravagé, pillé…

Et leur cœur est en eux comme avec une grande déchirure béante qui les fait pleurer et appeler douloureusement le papa et la maman que le sire de Mauroc a emmenés prisonniers…

« Papa !…

– Maman !… »

Ah ! dès que s’apaisa le tumulte de la bataille, durant laquelle ils s’étaient cachés tous les deux derrière une tenture, comme ils les ont cherchés !… Dans tout le château désert et ruiné, sinistre comme si la mort y rôdait encore, ils ont appelé… crié… Pleuré, aussi ; car dans la chère demeure ravagée, l’écho de leur propre voix répondait seul, lugubrement, à leurs appels ; et toutes les portes béantes ou enfoncées ouvraient sur des salles vides, abandonnées, glacées…

Tant qu’une lueur de jour pénétra par les hautes fenêtres à meneaux, ils ont erré par les couloirs et les galeries, et lorsqu’ils n’y virent plus à l’intérieur, ils furent chercher encore par les cours et les jardins…

Mais en vain.

Parents, serviteurs, amis, tous étaient morts ou prisonniers ; il n’y avait plus personne.

Personne, qu’un petit garçon de sept ans, et sa sœur qui en avait à peine six…

Dans la grande nuit tout à fait venue, un grand frisson les saisit et ils s’enfuirent sans savoir où, tout droit devant eux, courant comme si dans cette ombre affreuse le sire de Mauroc allait les poursuivre…

Tant coururent et crièrent, et pleurèrent, les pauvrets, qu’ils tombèrent épuisés au pied d’un grand chêne tout en haut de la colline… C’était fini, leurs petites jambes ne pouvaient plus avancer, et ils avaient si peur, si peur…

Alors ils se serrèrent très fort l’un contre l’autre, et tous les deux contre le grand arbre…

Mais comme le grand arbre était raide et froid !…

Tant qu’ils avaient marché, ils n’avaient pas pris garde au silence de la nuit. Mais maintenant que leurs pas se sont tus, ah ! comme c’est grand, et grave, et effrayant, tout ce noir où l’on n’entend rien, rien, rien…

Ils se serrent encore plus fort et retiennent même leur souffle…

Oh ! ce craquement, là tout près, n’est-ce pas un loup ?… Ou bien le sire de Mauroc et ses soudards venus pour les saisir et les tuer ?…

Et ces formes, là-bas, encore plus noires que la noire nuit ?… Des buissons ?… des bêtes ?… des hommes prêts à bondir ?… Ah ! que c’est affreux pour deux petits enfants d’être seuls et perdus dans la nuit !…

Leurs yeux, pourtant, finissent par se clore : ils sont si las… et ils ont tant pleuré.

* * *

Leurs anges gardiens seuls savent combien de temps Martine et Vincent ont dormi dans la froide nuit.

Mais voici que, tout à coup, dans cette nuit toute noire s’allume – très loin – une lumière tremblante… puis une autre… dix… vingt… cent… plus encore, bien sûr : à droite, à gauche, en face aussi, à croire que les étoiles du ciel sont toutes descendues pour voyager cette nuit sur la terre, par petits groupes clignotants, comme elles font les autres nuits dans le ciel… Elles sont seulement un peu moins blanches et brillantes que là-haut, mais c’est sans doute pour ne pas éblouir les petits enfants des hommes !…

Comme c’est drôle : les étoiles en voyage sur la terre partent des quatre coins de la nuit ; mais elles s’en viennent toutes vers une brillante constellation qui vient de s’allumer d’un seul coup au milieu, et ne bouge pas, elle… Martine et Vincent regardent, regardent ces lueurs amies, et songent à se mettre en route comme elles vers la lumière toute rose des six fenêtres en ogives et du grand portail illuminé… lorsque débouchent là, juste derrière eux, quelques lumières encore qui accourent, s’arrêtent et se penchent sur leurs visages.

« Oh ! les pauvres petits, mon Dieu !… » dit une douce voix à côté d’eux. Des bras solides et forts les soulèvent… Une douce chaleur, peu à peu, les enveloppe… Ils arrivent dans une grande salle où flambe une bûche énorme sur des landiers de fer, et le lait chaud et sucré coule entre leurs lèvres bleuies de froid… Ils sont bien… Trop bien… C’est un beau rêve sans doute ! »

* * *

« Que me dit-on, Bertrande ?… Vous avez recueilli… »

Un homme vient de pénétrer dans la haute salle, et les petits poussent un cri de terreur : cet homme à l’affreux regard de tigre, ils l’ont reconnu, ils en sont sûrs, c’est le sire de Mauroc ! Ah ! c’est un cauchemar, maintenant l’homme s’approche, et son regard luit…

« Maughein… Comme je me rendais avec mes gens à l’office de cette Sainte Nuit, je les ai trouvés, en larmes et transis sur le chemin glacé… Et je les ai ramenés ici…

– Mais savez-vous, Bertrande, qui sont ces enfants-là ?…

– Des malheureux, que Dieu nous envoie, Maughein…

– Le fils et la fille du seigneur de Haultjoye, mon prisonnier !… J’entends qu’on les jette dehors à l’instant !

– Maughein ?… Y pensez-vous ?… »

L’homme au regard de tigre se dresse, menaçant, et du doigt montre la porte à dame Bertrande son épouse.

« Qu’on me laisse seul avec eux ; je m’en charge, moi ! »

Plus encore qu’au pied du grand chêne, dans la nuit glacée, les pauvrets se serrent l’un contre l’autre, transis de peur…

« Maughein !… Maughein ! dit encore la douce voix derrière la porte, allez-vous une nuit de Noël mettre le comble à vos crimes ? Ne voyez-vous pas que Dieu vous envoie ces petits pour vous inviter plutôt à vous repentir ?

– Taisez-vous, et partez, vous dis-je !… Ou sinon… »

Elle se tait, oui. Car elle a dit les mots qu’elle avait à dire, et, quoi qu’il y fasse, son époux les a reçus en plein cœur ; si rudement que son pas en est plus lent, et moins cruel son regard pesant silencieusement sur Martine et Vincent…

Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va faire ?… Et qu’il est impressionnant, là, tout droit au-dessus d’eux, sans rien dire et sans bouger…

Les secondes passent… Et puis les minutes…

D’abord, ils n’osent lever les yeux. Mais c’est si long qu’à la fin Vincent s’y risque, timidement…

« Oh ! regarde… » murmure-t-il à sa sœur dans un souffle.

Tous les deux voient ainsi rouler lentement une larme des yeux du sire de Mauroc. Et ces yeux qui pleurent ne luisent plus comme ceux du tigre…

« Noël !… » répète l’homme à mi-voix…

Noël !… Depuis dix ans qu’il brigande dans la région, il ne fête plus Noël, lui… Dame Bertrande, chaque année, s’en va seule avec ses gens vers la petite église en liesse…

Mais voici que ce soir, puisqu’encore il ne vient point, Monseigneur Jésus l’envoie chercher par ces deux petits-là… ? Monseigneur Jésus ne connaît point en son Cœur la méchante fierté des hommes qui se replient durement lorsqu’une fois on les a blessés… Il aime encore Maughein, et l’appelle ; Il lui envoie ces deux petits à sa porte pour lui suggérer le geste qui réparerait un peu le malheur qu’hier il sema à Haultjoye…

Ce geste… il le devine… il le voit… il n’aurait que trente pas à faire pour ouvrir au fond du sombre couloir la porte du cachot où pleurent sans doute Alain et Marie-Liesse de Haultjoye en songeant à leurs enfants perdus… Il les amènerait là… et les petits, éblouis, sauteraient dans leurs bras…

…Et puis ensemble, ayant fait la paix, tous iraient bien vite, avec les petites lanternes dans la grande nuit, retrouver les autres chez Monseigneur Jésus qui apporte le pardon et la paix aux gens de bonne volonté.

 

* * *

Ils iraient… Ils vont…

Ils arrivent, tout juste comme on sonne la messe.

Car ce geste, le sire de Mauroc l’a accompli pour montrer à Dieu sa bonne volonté revenue. Et tandis qu’au fond de l’église il avoue ses crimes et s’incline sous le divin pardon, Martine et Vincent, serrant bien fort la main de leur papa et de leur maman, s’en vont jusqu’à la crèche remercier Monseigneur Jésus venu parmi les hommes pour qu’en leur cœur la haine cède le pas à l’amour et que refleurisse le bonheur sur les pas de la charité…

 

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La pastorale de Galagu

Auteur : Renoux, Jean-Claude | Ouvrage : Autres textes .

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Dans une maison, vieille maison offerte à tous les vents, restait il y a bien longtemps une vieille, vieille femme qu’on appelait la mamet Jaumette. La vie n’avait guère épargné la vieille, et elle n’avait plus de famille qu’un petit-fils. Et encore : l’enfant qui s’appelait Olivier était si petit, si maigre, si pâle, que le voyant chacun retenait sa respiration de crainte de le voir s’affaisser comme un château de cartes. La vieille avait en charge la bergerie du château de la Baume qui se trouvait tout à côté de la maison, vieille maison offerte à tous les vents.

Un jour un médecin passant par là, vit l’enfant si petit, si maigre, si pâle. Il dit à la vieille femme qu’elle devrait mieux le conduire à l’hôpital. Au regard qu’échangèrent la mamet Jaumette et son petit-fils, il sut que rien ne pourrait séparer ces deux-là. Alors il proposa à la vieille de faire coucher l’enfant dans la bergerie, et non dans la vieille maison offerte à tous les vents :

— La chaleur des moutons le protégera du froid, et avec un peu de chance peut-être se portera-t-il mieux.
Et le médecin s’en fut là où l’on payait ses services.

La vieille femme aménagea un coin pour l’enfant, à l’écart des moutons, et la vie continua comme par le passé. Mais Olivier ne s’en portait pas mieux. La fièvre dévorait ses grands yeux, et il ne quittait plus guère la bergerie.

Vint la période de Noël. Olivier, pour passer le temps, confectionna une crèche, et y mit tous les santons que la mémé Jaumette lui avait offerts les Noëls précédents :

Le tout petit Enfant dans son nid de paille, Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, les rois mages, l’ange Boufareu soufflant dans sa trompette, le berger et son chien, un petit pâtre qui portait un agneau, l’aveugle et son fils, un banc d’allumettes, les amoureux Mireille et Vincent se cachant derrière un buisson de mousse, Roustide et sa lanterne cherchant les amoureux, le Ravi s’extasiant tout en levant les bras, le garde champêtre et le boumian, la poissonnière et son pistachier de mari, le rémouleur, qu’on appelle amoulaïre en Provence, le meunier qui s’était chargé d’un sac énorme de farine fraîchement moulue, un montreur d’ours et sa bête…

Olivier se dit que l’âne et le bœuf ne suffiraient peut-être pas à réchauffer le tout petit enfant, et il découpa une étoile de papier jaune qu’il accrocha tout en haut de la crèche. Puis il songea que peut-être l’agneau du pastouret aurait soif, et il confectionna un gros nuage bleu avec du carton qu’il suspendit non loin de l’étoile de papier jaune. Quand il eut fini d’aménager la crèche, il se rappela les contes de la mamet Jaumette, et de Galagu, le géant du légendaire provençal. Alors avec un peu d’argile, il fit une figurine, plus grande que les autres, qu’il plaça non loin du pastouret et de l’agneau. Et puisqu’il lui restait du temps, puisqu’il avait sous la main bien des boites en carton, et beaucoup de planches, il fabriqua, à quelques pas de la crèche, un petit village provençal, avec ses maisons, ses rues commerçantes et ses ruelles tortueuses, sa place et sa fontaine… il n’y manquait que le mont du Castelas et l’étang de l’olivier pour que le village ressemblât à Istres, en ce temps-là !

Il eut terminé pour Noël. La mamet Jaumette vint lui apporter un grand plat de lentille, en guise de réveillon, et admira la crèche, et le village à quelques pas de là.

— Surtout ferme bien les portes : il fait si froid que les loups approchent du village. Bientôt on les verra gratter aux portes des bergeries. Ils pourraient manger les moutons, et toi par dessus le marché !

Olivier promit, et la vieille s’en fut vers la maison offerte à tous les vents.

L’enfant contemplait la crèche, quand tout à coup voilà qu’elle s’anima :

Le tout petit Enfant dans son petit nid de paille souriait à Joseph et Marie, le bœuf et l’âne soufflaient à qui mieux peut, les rois mages se félicitaient d’être arrivés à temps au bout de leur voyage, l’ange Boufareu reprenait son souffle, le berger caressait le chien qui remuait la queue, l’agneau se pressait contre le pastouret en regardant Galagu, le fils de l’aveugle faisait asseoir le vieux sur le banc d’allumettes, les amoureux Mireille et Vincent s’embrassaient derrière le buisson de mousse, pendant que Roustide balayait l’obscurité de sa lanterne pour les chercher, le Ravi s’extasiait tout en levant les bras et en regardant les amoureux : » Que le monde est beau « , le garde champêtre roulait une cigarette pour le boumian, et le boumian proposait au garde champêtre de partager avec lui la dinde qu’il avait volé à Roustide, la poissonnière surveillait son pistachier de mari, le rémouleur, qu’on appelle amoulaïre en Provence, affûtait un couteau, le meunier posait le sac énorme de farine fraîchement moulue pour s’éponger le front, le montreur d’ours faisait danser sa bête…

Galagu bailla bien fort, et déclara aux uns aux autres, qu’il avait bien faim et qu’il s’offrirait bien un agneau. Quand il fit un pas vers celui du pastouret, tous s’émurent. Mais le géant eut vite fait de bouléguer les uns, les autres, d’aganter le couteau du rémouleur, et de courir après le petit pâtre qui se sauvait de toutes ses courtes jambes d’argile vers le village provençal, à quelques pas de là, sous le regard étonné d’Olivier :

— Ne bouge pas, lui dit l’ange Boufareu, ou tu deviendrais santon parmi les santons !

Le pastouret et Galagu coururent entre les maisons de bois et de carton, au hasard des rues et des ruelles tortueuses…

Les rois mages n’avaient encore rien dit, rien fait pour empêcher Galagu de s’emparer de l’agneau. Mais figurez-vous que le soir de Noël chacun d’eux a droit à un vœu ! Gaspard tendit le doigt vers les araignées qui regardaient toute cette animation, suspendues aux poutres maîtresses de la charpente de la bergerie. Les araignées descendirent à toutes pattes et tentèrent de maîtriser en le ligotant de leurs fils le géant en furie. Elles se décarcassèrent tant et plus, mais malgré la peine qu’elles y prirent, le géant eut tôt fait de se libérer. Melchior tendit alors la main vers le nuage de carton bleu, et voilà que celui-ci déversa l’eau en quantité telle que bientôt les pas du géant se firent plus pesant, ses pieds ne se décollèrent plus qu’avec difficulté. Bientôt il ne put plus avancer, puis il ramollit, et se transforma en un tas informe d’argile humide, tout en haut du village de bois et de carton, pendant que l’eau dévalait les rues et les ruelles, pour former une mare en contrebas. Balthazar, qui ne voulait pas être de reste, tendit le doigt vers l’étoile de papier jaune, et voilà que les araignées affluèrent à nouveau, et entreprirent de la hisser tout en haut de la plus grosse des poutres maîtresses de la charpente de la bergerie. Là, l’étoile se mit à briller, à briller, à briller, alors que l’ange Boufareu, avant d’emboucher sa trompette, s’adressait à l’enfant pour lui dire :

— Eh bien, qu’attends-tu pour ouvrir toutes grandes les portes de la bergerie ? C’est Noël pour tous ce soir !
Puis chacun reprit la pause :

Le tout petit Enfant dans son nid de paille, Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, les rois mages, l’ange Boufareu soufflant dans sa trompette, le berger et son chien, le petit pâtre portant l’agneau, l’aveugle et son fils, les amoureux Mireille et Vincent derrière un buisson de mousse, Roustide et sa lanterne, le Ravi levant les bras, le garde champêtre et le boumian, la poissonnière et son pistachier de mari, le rémouleur, qu’on appelle amoulaïre en Provence, le meunier et son sac énorme de farine fraîchement moulue, le montreur d’ours et sa bête…

Olivier ouvrit la porte ! Une première paire d’yeux s’allumèrent dans l’obscurité, et un loup rentra en montrant les dents, puis un autre, et un troisième. Mais au lieu de courir aux moutons, ils s’adoucissaient en pénétrant plus avant, et en passant sous l’étoile. Les voilà assis tout autour du plat de lentille ! Ensuite se fut au tour des renards, puis des blaireaux de prendre place dans la bergerie. Les lapins, les écureuils suivirent. Les animaux des bois, des combes et des collines se pressaient autour du plat, et plus ils en mangeaient, autant il y en avait. Le plat semblait ne devoir jamais diminuer. Quand ils furent assadoulés, ils partirent. Les loups d’abord, puis les renards et les blaireaux, suivis des lapins et des écureuils, et de tous les animaux qui peuplent les bois, les combes et les collines d’Istres.

Lorsqu’au matin la mamet Jaumette se rendit à la bergerie, sa gorge se noua en voyant les portes grandes ouvertes. Elle eut peur pour les moutons, bien sûr, mais surtout pour Olivier, si petit, si maigre, si pâle, incapable de résister à l’appétit des loups ! Ce furent des bêlements amicaux qui l’accueillirent, au lieu du carnage qu’elle redoutait voir. Tout à côté de la crèche, l’enfant dormait. La fièvre semblait être tombée. La vieille, vieille femme s’étonna de voir que le village de cartons et de bois comptait maintenant un mont qui ressemblait à celui du Castelas ; et un étang lui baignait les pieds, qu’on aurait pris pour celui de l’olivier : c’était bien Istres, tel qu’il était en ce temps-là. Un rayon de soleil rentra derrière la vieille. Mille fils d’or scintillèrent, mille fils d’or qui convergeaient vers l’étoile qui brillait, tout là-haut, suspendue à la plus grosse des poutres maîtresse de la charpente de la bergerie.

Jean-Claude Renoux

 

Source : http://contespourtous.centerblog.net/6536439-La-pastorale-de-Galagu

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Le Salut des Bêtes

Auteur : Lemaître, Jules | Ouvrage : Autres textes .

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La vieille Séphora habitait le village de Bethléem.

Elle vivait d’un troupeau de chèvres et d’un petit champ planté de figuiers.

Jeune, elle avait été servante chez un prêtre, en sorte qu’elle était plus instruite des choses religieuses que ne le sont d’ordinaire les personnes de sa condition.

Revenue au village, mariée, plusieurs fois mère, elle avait perdu son mari et ses enfants. Et alors, tout en restant secourable aux hommes selon ses moyens, le meilleur de sa tendresse s’était reporté sur les bêtes. Elle apprivoisait des oiseaux et des souris ; elle recueillait les chiens abandonnés et les chats en détresse ; et sa petite maison était pleine de tous ces humbles amis.

Elle chérissait les animaux, non seulement parce qu’ils sont innocents, parce qu’ils donnent leur cœur à qui les aime et parce que leur bonne foi est incomparable, mais encore parce qu’un grand besoin de justice était en elle.

Elle ne comprenait pas que ceux-là souffrent qui ne peuvent être méchants ni violer une règle qu’ils ne connaissent pas.

Elle s’expliquait tant bien que mal les souffrances des hommes. Instruite par le prêtre, elle ne croyait pas que tout finit dans la paix dormante du schéol, ni que le Messie, quand il viendrait, dût simplement établir la domination terrestre d’Israël. Le « royaume de Dieu », ce serait le règne de la justice par delà la tombe. Il apparaîtrait clairement, dans ce monde inconnu, que la douleur méritée fut une expiation. Et quant à la douleur imméritée et stérile (comme celle des petits enfants ou de certains malheureux qui n’ont que médiocrement péché), elle ne semblerait plus qu’un mauvais rêve, et serait compensée par une somme au moins égale de félicités.

Mais les bêtes qui souffrent ? Mais celles qui meurent lentement de maladies cruelles, — comme les hommes, — en vous regardant de leurs bons yeux ? Mais les chiens dont la tendresse est méconnue, ou ceux qui perdent le maître à qui ils s’étaient donnés, et qui se consument de l’avoir perdu ? Mais les chevaux, dont les journées si longues ne sont qu’un effort haletant, une lassitude saignante sous les coups, et dont le repos même est si morne dans l’obscurité des écuries étroites ? Mais les fauves captifs que l’ennui ronge entre les barreaux des cages ? Mais tous ces pauvres animaux dont la vie n’est qu’une douleur sans espoir et qui n’ont même pas une voix pour faire comprendre ce qu’ils endurent ou pour se soulager en malédictions ? A quoi sert leur souffrance, à ceux-là ? Qu’est-ce qu’ils expient ? Ou quelle compensation peuvent-ils attendre ?…

Séphora était une vieille femme bien simple ; mais, parce qu’elle était ingénument affamée de justice, elle agitait souvent ces questions dans son cœur ; et la pensée du mal inexpliqué obscurcissait pour elle la beauté du jour et les couleurs exquises des collines de Judée.

* * *

Lorsque ses voisins vinrent lui dire : « Le Messie est né ; un ange nous l’a annoncé la nuit dernière ; il est dans une étable, avec sa mère, à un quart de lieue d’ici ; et nous l’avons adoré », la vieille Séphora répondit :

— Nous verrons bien.

Car elle avait son idée.

Le soir, après avoir soigné ses chèvres, donné la pâtée à ses autres bêtes et les avoir toutes embrassées, elle se mit en marche vers l’étable merveilleuse.

… Dans l’enchantement de la nuit bleue, la plaine, les rochers, les arbres et jusqu’aux brins d’herbe semblaient immobiles de bonheur. On eût dit que tout sur la terre reposait délicieusement. Mais la vieille Séphora n’oubliait pas que, à cette heure même, la Nature injuste continuait de faire des choses à défier toute réparation future ; elle n’oubliait pas que, à cette heure même, par le vaste monde, des malades qui n’étaient pas des méchants suaient d’angoisse dans leurs lits brûlants, des voyageurs étaient égorgés sur les routes, des hommes étaient torturés par d’autres hommes, des mères pleuraient sur leurs petits enfants morts, — et des bêtes souffraient inexprimablement sans savoir pourquoi…

Elle vit devant elle une lueur suave, et pourtant si vive qu’elle faisait pâlir celle de la lune. Cette lumière émanait de l’étable, qui était creusée dans un rocher et soutenue par des piliers naturels.

Près de l’entrée, des chameaux dormaient sur leurs genoux repliés, au milieu d’un amoncellement de vases ciselés ou peints, de corbeilles de fruits, de lourds tapis déroulés et de coffrets entr’ouverts où des joyaux scintillaient prodigieusement.

« Qu’est-ce que cela ? demanda la vieille femme.

— Les rois sont arrivés, répondit un homme.

— Des rois ? » dit Séphora en fronçant les sourcils.

* * *

Elle entra dans l’étable, vit l’Enfant dans une crèche, entre Marie et Joseph, les trois rois Mages, des bergers et des laboureurs avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, et, dans un coin, un âne et un bœuf.

— Attendons, dit-elle.

Les trois rois s’avancèrent vers l’Enfant, et les bergers se reculèrent poliment devant eux. Mais l’Enfant fit signe aux bergers de s’approcher.

La vieille Séphora ne bougea point.

L’Enfant posa sa petite main d’abord sur la tête des femmes et des filles, parce qu’elles sont meilleures et souffrent davantage, puis sur celles des hommes et des garçons.

Et Marie leur dit :

— Soyez patients ; il vous aime et vient souffrir avec vous.

Alors le roi blanc crut son tour venu. Mais l’Enfant, d’un geste doux, appela le roi noir, puis le roi jaune.

Le roi noir, les cheveux tressés court et luisants d’huile, et riant de toutes ses dents, offrit au nouveau-né des colliers d’arêtes de poisson, des cailloux de diverses couleurs, des dattes et des noix de coco.

Et Marie lui dit :

— Tu n’es pas méchant, mais tu ne sais pas. Tâche de te figurer ce que tu serais si tu n’étais pas roi dans ton pays. Ne mange plus d’hommes et ne bats plus tes sujets.

Le roi jaune, aux yeux obliques, offrit des pièces de soie brodées de chimères, des potiches où des rayons de lune semblaient figés dans l’émail, une sphère d’ivoire curieusement fouillée, qui représentait le ciel avec ses planètes et tous les animaux de la création, et des sacs de thé cueilli sur des arbrisseaux de choix dans la bonne saison.

Et Marie lui dit :

— Ne te cache plus à ton peuple. Ne crois pas que toute sagesse soit en toi et dans ta race. Et prends soin de ceux qui ne mangent que de mauvais riz.

Le roi blanc, en habit militaire, offrit à l’Enfant des orfèvreries délicates, des armes ciselées et niellées, des statuettes taillées à la ressemblance des plus belles femmes, et des étuis de pourpre contenant les écritures d’un sage nommé Platon.

Et Marie lui dit :

— Ne fais pas de guerres injustes. Crains les plaisirs qui endurcissent le cœur. Fonde des lois équitables, et crois qu’il importe à tous et à toi-même que nul ne soit maltraité dans ton royaume.

Et, après les bergers et les laboureurs, l’Enfant bénit les rois, dans l’ordre où il les avait appelés.

* * *

La vieille Séphora songeait :

— Cet ordre est raisonnable. L’Enfant a commencé par ceux qui ont le plus besoin de sa venue. Il fait assez entendre qu’il se soucie de la justice et qu’il en rétablira le règne, soit dans ce monde, soit dans un autre… Sa mère, d’ailleurs, a très bien parlé… Cependant il ne songe pas à tout. Que fera-t-il pour les bêtes ?

Mais Marie entendit sa pensée. Elle se tourna vers l’Enfant, et l’Enfant se tourna vers l’âne et le bœuf.

* * *

L’âne, maigre et rogneux, le bœuf, assez gras, mais triste, s’approchèrent de la crèche et flairèrent Jésus…

L’Enfant posa une main sur le nez du bœuf et, de son autre main, il serra doucement une des oreilles de l’âne.

Et le bœuf sembla sourire ; et des yeux de l’âne jaillirent deux larmes, qui se perdirent dans son poil rude.

En même temps, un des chameaux qui étaient dehors entra paisiblement dans l’étable et allongea vers l’Enfant sa tête confiante.

* * *

La vieille Séphora comprit ce que cela signifiait, et qu’il y a aussi un paradis pour les bêtes qui souffrent…

Et, à son tour, elle s’avança vers l’Enfant.

 

 

 

HIVER, NOËL, NOEL, POEME, POEMES, QUELQUES POEMES POUR NOËL

Quelques poèmes sur Noël

POEMES POUR L’HIVER ET POUR NOËL

BALLADE DE NOËL

parce-qua-noel-maladie-malheur-tristesse-ne-f-L-1

C’est vrai qu’il vient et qu’on le crie !
Mais non sur un clair olifant,
Quand on a la gorge meurtrie
Par l’hiver à l’ongle griffant.
Las ! Avec un râle étouffant
Il est salué chaque année
Chez ceux qu’il glace en arrivant,
Ceux qui n’ont pas de cheminée.

Il jasait, la mine fleurie,
Plus joyeux qu’un soleil levant,
Apportant fête et gâterie,
Bonbons, joujoux, cadeaux, devant
Le bébé riche et triomphant.
Mais quelle âpre et triste journée
Pour les pauvres repus de vent
Ceux qui n’ont pas de cheminée.

Heureux le cher enfant qui prie
Pour son soulier au nœud bouffant,
Afin que Jésus lui sourie !
Aux gueux, le sort le leur défend.
Leur soulier dur, crevé souvent,
Dans quelle cendre satinée
Le mettraient-ils, en y rêvant,
Ceux qui n’ont pas de cheminée ?

ENVOI

Prince, ayez pitié de l’enfant
Dont la face est parcheminée,
Faites Noël en réchauffant
Ceux qui n’ont pas de cheminée.

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Jovette-Alice BERNIER

ÉTRENNES

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Dans ma chaussette, bon Jésus,
Dis-moi, que déposeras-tu ?

Moi, j’avais rêvé pour étrennes
D’une chose peut-être vaine :

C’est un trésor que j’ai perdu
Et que je ne retrouve plus.

Depuis si longtemps, je médite,
Attendant ta bonne visite.

On m’a pris mon cœur, bon Jésus,
Et je le voudrais sans surplus.

Mets-le dans ma chaussette rose
Et n’ajoute rien autre chose

Qu’un baiser pour le douilletter,
Car l’amour l’a tant maltraité…
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Eulalie BOISSONNAULT

NOËL

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Noël ! Un chant s’élève éclatant dans la nuit,
Il épand ses flots d’or, vibre, s’épanouit :
Pastorale sacrée !
Les anges l’ont transmis aux bergers anxieux
Et l’univers redit la chorale des cieux :
C’est l’hymne consacrée !

Noël ! La neige met dans les arbres glacés
Un luxe de blancheur, treillis foliacés,
Imitant la guipure ;
Sur l’asphalte, elle étend ses beaux papillons blancs
Et sur les toits hier, obscurs ou rutilants,
Sa gaze la plus pure.

Noël ! La cloche prend son vol joyeux dans l’air,
La lune vaporeuse a des teintes d’éclair,
Un air de chrysanthème ;
Et mille étoiles d’or fleurdelisent le ciel
Humanité, Dieu t’aime !

Noël ! vieux mot d’espoir, d’allégresse et de paix,
Mot qui met en éveil des ferveurs de respects,
Mot qui sonne et convie
À la crèche sacrée où le petit Jésus
Nous apporte des biens que nous n’aurions pas eus
Sans sa terrestre vie.
_________________

Pierre CORNEILLE

POUR LE JOUR DE NOËL

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Christ, rédempteur de tous, Fils unique du Père,
Seul qu’avant tout commencement,
Engendrant en soi-même, et produisant sans mère,
Il fit naître ineffablement.

Adorable splendeur des clartés paternelles,
Espoir immuable de tous,
Daigne écouter, Seigneur, les vœux que tes fidèles
En tous lieux t’offrent comme nous.

Souviens-toi qu’autrefois, pour réparer l’injure
Que te fit l’homme criminel,
Tu pris chair dans les flancs d’une Vierge très pure,
Et voulus naître homme et mortel.

Vois comme tous les ans ce grand jour fait entendre,
Par l’hommage de nos concerts,
Que du sein paternel il te plut de descendre
Pour le salut de l’univers.

C’est ce jour que le ciel, que la terre, que l’onde,
Que tout ce qui respire en eux,
Bénit cent et cent fois d’avoir sauvé le monde
Par ton avènement heureux.

Nous y joignons nos voix, nous que par ta clémence
Ton sang retira du tombeau,
Et pour renouveler le jour de ta naissance,
Nous chantons un hymne nouveau.

Gloire à toi, sacré Verbe, et merveille suprême,
Dieu par une Vierge enfanté ;
Même gloire à ton Père, au Saint-Esprit la même,
Durant toute l’éternité.

^^^^^^^^^^^^^^^^^^

Carmen LAVOIE

SABOTS DES SANS-NOËL

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Les deux petits sabots fêlés
Dans les grands chemins désolés,
Où vont-ils, chantant sur la grêle
Dont s’est clair verni leur bois frêle,
Les deux petits sabots tout blancs,
Aux petits pieds tout bleus dedans ?

Ils s’en vont fuyant l’âtre, au gel
Car les sabots des sans-noël,
Ô pourquoi ? retrouvés pleins d’ombre
Font au jour, deux trous au cœur sombre,
Les deux pauvres sabots navrants
Sans petits pieds de gueux dedans.

Décembre a des sabots trop grands.
__________________

MILLICENT

PRIÈRE DE NOEL

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Petits Jésus des crèches,
En nos églises fraîches
Vous allez revenir, avec vos cheveux blonds,
Votre sourire ému, vos yeux pleins de tendresse,
Vos doigts roses chargés d’incomparables dons
Qu’implore avec ferveur la foule qui s’empresse.

L’enfance vous attend
Et depuis bien longtemps
Rêve de la minuit et de Noël en fête,
Qui promet le sapin aux rameaux merveilleux
Où pendent les joujoux accrochés jusqu’au faîte
Et des lampions d’or qui jettent mille feux.

Pour moi qui n’ai plus l’âge
De ces enfantillages,
Je vous attends, Jésus, avec d’autres désirs
Et je veux vous prier avec une âme ardente
Pour que vous bénissiez mes rêves d’avenir
Et que croisse en mon cœur la grâce fécondante.

Donnez-moi ce cœur fort
Qui ne craint pas l’effort
Et qui pour votre gloire a toutes les audaces.
Donnez-moi de mourir à moi-même, Seigneur,
Au monde sans vertus, aux vanités qui passent,
À tout ce qui rend lâche et dégrade le cœur.

Petits Jésus des crèches,
En nos églises fraîches
Vous verrez défiler le cortège navrant
De tous les maux humains. Écoutez la prière
Que chacun vous adresse en son cœur défaillant
Jésus, donnez à tous Force, Paix et Lumière.
_________________

Edmond ROSTAND

LES ROIS MAGES

Les-Rois-mages

Ils perdirent l’étoile, un soir ; pourquoi perd-on
L’étoile ? Pour l’avoir parfois trop regardée,
Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée,
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.
Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,
Mais l’étoile avait fuit, comme fuit une idée.
Et ces hommes dont l’âme eût soif d’être guidée
Pleurèrent, en dressant des tentes de coton.
Mais le pauvre Roi noir, méprisé des deux autres,
Se dit « Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux. »
Et, tandis qu’il tenait son seau d’eau par son anse,
Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux
Il vit l’étoile d’or, qui dansait en silence.

¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨

Émile Verhaeren

LA NEIGE

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La neige tombe, indiscontinûment,
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
Froide d’amour, chaude de haine.

La neige tombe, infiniment,
Comme un moment –
Monotone – dans un moment ;
La neige choit, la neige tombe,
Monotone, sur les maisons
Et les granges et leurs cloisons ;
La neige tombe et tombe
Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.

Le tablier des mauvaises saisons,
Violemment, là-haut, est dénoué ;
Le tablier des maux est secoué
A coups de vent, sur les hameaux des horizons.

Le gel descend, au fond des os,
Et la misère, au fond des clos,
La neige et la misère, au fond des âmes ;
La neige lourde et diaphane,
Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,
Qui se fanent, dans les cabanes.

Aux carrefours des chemins tors,
Les villages sont seuls, comme la mort ;
Les grands arbres, cristallisés de gel,
Au long de leur cortège par la neige,
Entrecroisent leurs branchages de sel.

Les vieux moulins, où la mousse blanche s’agrège,
Apparaissent, comme des pièges,
Tout à coup droits, sur une butte ;
En bas, les toits et les auvents
Dans la bourrasque, à contre vent,
Depuis Novembre, luttent ;
Tandis qu’infiniment la neige lourde et pleine
Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.

Ainsi s’en va la neige au loin,
En chaque sente, en chaque coin,
Toujours la neige et son suaire,
La neige pâle et inféconde,
En folles loques vagabondes,
Par à travers l’hiver illimité monde.
_________________

Catulle MENDES

PAYSAGE DE NEIGE

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Au dedans, le silence et la paix sont profonds ;
De froides pesanteurs descendent des plafonds,
Et, miroirs blanchissants, des parois colossales
Cernent de marbre nu l’isolement des salles.

De loin en loin, et dans les dalles enchâssé,
Un bassin de porphyre au rebord verglacé
Courbe sa profondeur polie, où l’onde gèle ;
Le froid durcissement a poussé la margelle,

Et le porphyre en plus d un endroit est fendu ;
Un jet d’eau qui montait n’est point redescendu,
Roseau de diamant dont la cime évasée
Suspend une immobile ombelle de rosée.

Dans la vasque, pourtant, des fleurs, givre à demi,
Semblent les rêves frais du cristal endormi
Et sèment d’orbes blancs sa lucide surface,
Lotus de neige éclos sur un étang de glace,

Lys étranges, dans l’âme éveillant l’idéal
D’on ne sait quel printemps farouche et boréal.
__________________

Jean DANIEL   (1490-1531)

NOËL

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Gentils pasteurs, qui veillez en la prée,
Abandonnez tout amour terrien,
Jésus est né et vous craignez de rien,
Chantez Noël de jour et de vesprée.
Noël !

Laissez agneaux repaître en la contrée,
Gloire est aux cieux pour l’amour de ce bien
Qui porte paix, amour et entretien ;
Allez le voir, c’est bonne rencontrée.
Noël !

Or est ému tout le pays de Judée,
Pasteurs y vont, ne demandez combien,
Portant présents et de va et de vient ;
Sans celer rien leur bourse fut vidée.
Noël !

La toison d’or qui est emprisonnée
Sera dehors de ce cruel détient
Car Jésus est trop plus nôtre que sien :
Pour la tirer la chose est jà sonnée.
Noël !

Aurora vient que la nuit est finée,
Honnêtement et de très bon maintien
Rompu sera le fier et âpre chien
Portier d’enfer ; sa cause est assignée.
Noël !

Prions Jésus qu’à la sainte journée
Ayons de lui tout appui et soutien.
Vierge Marie, il est nôtre, il est tien,
Compose o lui, que paix nous soit donnée.
Noël !
_________________

Paul VERLAINE

NOËL

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Petit Jésus qu’il nous faut être,
Si nous voulons voir Dieu le Père,
Accordez-nous d’alors renaître

En purs bébés, nus, sans repaire
Qu’une étable, et sans compagnie
Qu’un âne et qu’un boeuf, humble paire ;

D’avoir l’ignorance infinie
Et l’immense toute-faiblesse
Par quoi l’humble enfance est bénie ;

De n’agir sans qu’un rien ne blesse
Notre chair pourtant innocente
Encor même d’une caresse,

Sans que notre oeil chétif ne sente
Douloureusement l’éclat même
De l’aube à peine pâlissante,

Du soir venant, lueur suprême,
Sans éprouver aucune envie
Que d’un long sommeil tiède et blême…

En purs bébés que l’âpre vie
Destine – pour quel but sévère
Ou bienheureux ? – foule asservie

Ou troupe libre, à quel calvaire ?
__________________

Louis FRECHETTE

NOËL

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Le lourd battant de fer bondit dans l’air sonore,
Et le bronze en rumeur ébranle ses essieux…
Volez, cloches, grondez, clamez, tonnez encore,
Chantez paix sur la terre et gloire dans les cieux !

Sous les dômes ronflants des vastes basiliques,
L’orgue répand le flot de ses accords puissants ;
Montez vers l’Éternel, beaux hymnes symboliques,
Montez avec l’amour, la prière et l’encens !

Enfants, le doux Jésus vous sourit dans ses langes ;
À vos accents joyeux laissez prendre l’essor ;
Lancez vos clairs noëls : là-haut les petits anges
Pour vous accompagner penchent leurs harpes d’or.

Blonds chérubins chantant à la lueur des cierges,
Cloche, orgue, bruits sacrés que le ciel même entend,
Sainte musique, au moins, gardez chastes et vierges,
Pour ceux qui ne croient plus, les légendes d’antan.

Et quand de l’an nouveau l’heure sera sonnée,
Sombre airain, cœurs  naïfs, claviers harmonieux,
Pour offrir au Très-Haut l’aurore de l’année,
Orgues, cloches, enfants, chantez à qui mieux mieux !
__________________

Madame de TERSAC

LES CLOCHES

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Cloches, cloches, ébranlez-vous
En ding-dings sonores et doux !
Qui, vous comprenant, ne vous aime ?
Il n’est pas de fêtes sans vous…
Cloches, cloches, ébranlez-vous,
Pénétrez la voûte suprême !

Pleines de l’arôme des buis,
Ô cloches des Rameaux, de verdure habillées,
Chassant les hivernales nuits,
Jetez au printemps vos notes éparpillées !

Par-dessus le bourdon du glas,
Le désarroi des tocsins fauves,
Élevez votre voix, cloches de Pâques mauves
Qui sentez si bon le lilas !

Cloches de Fête-Dieu qu’enguirlandent les roses,
Murmurez d’estivales choses
Sous l’arc fleuri des reposoirs !…

Vous, cloches bleues de Mai, descendez turbulentes…

Avec l’odeur des pins, tombez sages et lentes,
Cloches d’Angélus des beaux soirs !

Sous le vermeil levant, cloches de Pentecôte
Frappant tôt le ciel opalin,
Du vent bienfaisant de la côte,
Rapportez-nous le suc salin !

Vous, dans la canicule en ses lourdeurs d’étuve,
Pourpres cloches d’Assomption,
Des terres en production,
Répandez le puissant effluve !

Cloches grises de la Toussaint,
Larmoyantes sous vos longs voiles,
Allez, mélancolique essaim,
Narrer votre deuil aux étoiles !

Cloches du minuit de Noël,
Si célestement poétiques,
Dans la neige vierge et le gel
Lancez vos carillons mystiques !
À Bethléem transportez-nous
Parmi les bergers et les mages
Montrez-nous les chères images
Dont l’idéal plaît à nos goûts !

Et vous qui nous sauvez du divin anathème,
Ô cloches blanches du baptême
Embaumant la dragée, avec mol abandon,
D’accords légers faites-nous don !

Vous aussi qu’enveloppe un mousselin nuage,
Cloches dorées du mariage
Aux parfums d’orangers, pour unir des heureux,
Formez un concert amoureux !

Vous, plus guère aujourd’hui qu’un pâle simulacre,
Cloches solennelles du sacre
Qui fleurez tant les lys, ne parlons pas de vous
Car vous suscitez des courroux.

Ne t’oublions pas, toi, cloche simple et grossière,
Mais qui nous es si familière
Cloche grave appelant, exact à l’atelier,
Deux fois chaque jour, l’ouvrier…
Cloche grêle attirant vers l’école, l’élève…
Cloche allégeante de la trêve…
Ou cloche sans façon prévenant du régal
D’un repas plus ou moins frugal !

Quel que soit le motif noble qui vous entraîne,
Ô Cloches à voix surhumaine,
Vous éveillez les sens et venez rafraîchir
La mémoire prompte à fléchir !

Par-dessus monts et roches,
Cloches, cloches !
Par-dessus les grands bois,
Les hauts toits,
Éclatez souveraines
Et sereines,
Votre langage clair
Charme l’air !
C’est de vos envolées
Assemblées
Que, dans un libre essor,
L’esprit sort.
Que votre battant vibre
Fibre à fibre,
Ainsi qu’un coeur humain
Sous la main.
Que de vos sons progresse
L’allégresse
Jusqu’au suprême lieu
Où vit Dieu !
¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨

François BRIAND

NOËL

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Tous les regrets quoncques furent au monde
Esmoy, soucy, ostez nous et tristesse,
Voicy le jour ou toute joye habonde,
Voicy soulas, voicy toute liesse.

Ô pastoureaux chantez en voix parfonde,
Harpes et luctz, le hault roy de noblesse
Vous salurez, par qui est sorty lunde
Qui a lavé de péché la rudesse.

Ô Baltazar, ô ta langue faconde,
Or présentas demonstrant la richesse,
Mais maintenant la bonté t’en redonde,
Tu estois veil, tu reviens en jeunesse.

Et toy, Jaspart, ô ton mir qui est monde
Bien demonstras qu’il soufferoit opresse.
Homme il estoyt, pourquoy rayson se fonde
Qu’il est mortel, non obstant sa haultesse.

Il est décent que chascun don responde
Selon celuy à qui le don s’adresse.
Donc Melchior, qui est roy de Sabonde
Offrit encens, comme roy de sagesse,

Prince des cieulx, de voulenté parfonde,
De cueur contrict, en petite simplesse,
Te supplions que ta bonté confonde
De l’ennemy l’astuce et la finesse.
Amen. Nouel.
__________________

Simon PELLEGRIN (1663-1745)

VENEZ, DIVIN MESSIE

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Venez, divin Messie,
Sauver nos jours infortunés ;
Venez, source de vie,
Venez, venez, venez.

Ah ! descendez, hâtez vos pas,
Sauvez les hommes du trépas,
Secourez-nous, ne tardez pas.
Venez, divin Messie,
Sauver nos jours infortunés ;
Venez, source de vie,
Venez, venez, venez.

Ah ! désarmez votre courroux ;
Nous soupirons à vos genoux ;
Seigneur, nous n’espérons qu’en vous.
Pour nous livrer la guerre,
Tous les enfers sont déchaînés ;
Descendez sur la terre,
Venez, venez, venez.

Que nos soupirs soient entendus !
Les biens que nous avons perdus
Ne nous seront-ils point rendus ?
Voyez couler nos larmes.
Grand Dieu, si vous nous pardonnez,
Nous n’aurons plus d’alarmes ;
Venez, venez, venez.

Eclairez-nous, divin flambeau ;
Parmi les ombres du tombeau,
Faites briller un jour nouveau.
Au plus affreux supplice
Nous auriez-vous abandonnés ?
Venez, Sauveur propice,
Venez, venez, venez.

Si vous venez en ces bas-lieux,
Nous vous verrons victorieux
Fermer l’enfer, ouvrir les cieux.
Nous l’espérons sans cesse ;
Les cieux nous furent destinés ;
Tenez votre promesse,
Venez, venez, venez.

Ah ! Puissions-nous chanter un jour,
Dans votre bienheureuse cour,
Et votre gloire, et votre amour !
C’est là l’heureux partage
De ceux que vous prédestinez ;
Donnez-nous-en le gage,
Venez, venez, venez.
_________________

Jean RICHEPIN

NOËL MISERABLE

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Noël ! Noël ! À l’indigent
Il faudrait bien un peu d’argent,
Pour acheter du pain, des nippes.
Petits enfants, petits Jésus,
Des argents que vous avez eus
Il aurait bourré bien des pipes.

Noël ! Noël ! Les amoureux
Sont bien heureux, car c’est pour eux
Qu’est fait le manteau gris des brumes.
Sonnez, cloches ! cloches, sonnez !
Le pauvre diable dans son nez
Entend carillonner les rhumes.

Noël ! Noël ! Les bons dévots
S’en vont chanter comme des veaux,
Près de l’âne, au pied de la crèche.
Notre homme trouverait plus neuf
De manger un morceau de bœuf ,
Et dit que ça sent la chair fraîche.

Noël ! Ça sent les réveillons,
Les bons grands feux pleins de rayons,
Et la boustifaille, et la joie,
Le jambon rose au bord tremblant,
Le boudin noir et le vin blanc,
Et les marrons pondus par l’oie.

Et le misérable là-bas
Voit la crèche comme un cabas
Bondé de viande et de ripaille,
Et dans lequel surtout lui plaît
Un beau petit cochon de lait…
C’est l’enfant Jésus sur sa paille.

Noël ! Noël ! Le prêtre dit
Que Dieu parmi nous descendit
Pour consoler le pauvre hère.
Celui-ci voudrait bien un peu
Boire à la santé du bon Dieu ;
Mais Dieu n’a rien mis dans son verre,

Noël ! On ferme. Allons, va-t’en !
Heureux encore si Satan,
Qui chez nous ces jours-là s’égare,
Te fait trouver dans le ruisseau
Quelque os où reste un bon morceau
Et quelque moitié de cigare !

Noël ! Noël ! Les malheureux
N’ont rien pour eux qu’un ventre creux
Qui tout bas grogne comme un fauve,
Si bien que le bourgeois, voyant
Leur oeil dans l’ombre flamboyant,
Au lieu de leur donner, se sauve.
_________________

Honorat de RACAN

NOËL

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Maintenant que l’astre doré
Par qui le monde est éclairé
A cédé la place aux étoiles,
Par un miracle non pareil
La nuit au milieu de ses voiles
A vu naître un nouveau soleil.

Un bienheureux enfantement
Remplit l’enfer d’étonnement,
Réjouit les âmes captives
Et rend le Jourdain glorieux
De voir naître dessus ses rives
Le Roi de la terre et des cieux.

Ce roi des astres adoré
N’est point né dans un lieu paré
Où la pompe étale son lustre :
Un haillon lui sert au besoin
Et n’a pour dais ni pour balustre
Qu’une crèche pleine de foin.

Ces petits bras emmaillotés
Sont ces mêmes bras redoutés
Du ciel, de l’onde et de la terre ;
Ils se sont à notre aide offerts,
Et ne s’arment plus du tonnerre
Que pour foudroyer les enfers.

Voyez que son divin pouvoir
Surpasse tout humain savoir
De quiconque le considère :
Dieu de son corps est créateur.
Une vierge enfante son Père
Et l’œuvre produit son auteur.
__________________

Wilfrid LALONDE

MARIE PRÈS DE LA CRÈCHE

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Avec précaution, de peur de la répandre,
Ainsi que dans une urne on garde une liqueur,
Tout ce dont elle souffre et de voir et d’entendre,
Marie, avec amour, le compare en son cœur ;

À côté de la crèche où Dieu voulut descendre
Elle voit s’agiter le prétoire moqueur ;
Le repos de l’Enfant Jésus lui fait comprendre
Qu’un jour d’un tel sommeil Il sortira Vainqueur ;

Son front qu’une divine auréole environne
Paraît déjà courbé sous l’affreuse couronne,
Et ses pieds semblent joints pour le crucifiement !

Demande-t-elle au Ciel d’être un peu moins sévère
Qu’elle voit, dans un coin sombre du firmament,
Se dessiner la Croix sanglante du Calvaire !
__________________

FAGUS

NOËL

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Tant l’on crie Noël
Qu’à la fin nous vient.
Tout mon cœur appelle
Noël, Noël !
Tout mon cœur appelle,
Tant il se souvient.

Dame neige est en voyage
Sur les routes de l’hiver ;
Les oiseaux du voisinage
Se sont enfuis par les airs.

Seul, le rouge-gorge appelle
Avec sa fluette voix ;
Il fait : Noël et Noël,
À tous les échos des bois.

Tant l’on crie Noël,
Noël, Noël!
Tant l’on crie Noël
Qu’enfin on le voit.

L’espérance est en voyage ;
Dans les bois flambe le houx ;
Le petit enfant bien sage
Rêve au bonhomme aux joujoux.

Tant l’on crie Noël,
Noël, Noël,
Tant l’on crie Noël
Qu’il s’en vient à nous.
__________________

Arthur de BUSSIÈRES.

CHANT DE NOËL

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J’adore ta venue, enfant, frère des mondes,
– Œuvre de votre amour, ô Père, ô Saint Esprit ! –
Sublime agneau, victime et sauveur, Jésus-Christ,
Dont le front doit blêmir à nos douleurs profondes.

Je t’adore, ô Promis de toute éternité !
Je t’adore en mes cris, je t’adore en ma joie ;
D’une âme que le feu de ses désirs rougeoie,
Je t’adore en mon rêve et mon humanité.

Je t’adore !… Car j’ai compris ton beau sourire :
Sur ta lèvre divine où ses plis sont posés
Comme en un grand miroir, bouche et traits convulsés,
Le Prodige inouï du Calvaire se mire…

Ô divin Rédempteur ! Flambeau des Paradis
Que la chair et la vie agitent devant l’Être ;
Ô Sauveur ! apprends-moi ce que je dois connaître
Pour dompter la chimère et ses envols maudits !

Car je veux, avec Toi, grandir dans l’humble enceinte ;
Comme Toi, je veux mettre à mon front le roseau ;
Je veux m’agenouiller auprès de ton berceau,
Pour expirer plus tard aux pieds de la Croix sainte.
_________________

Joachim du BELLAY

DU JOUR DE NOËL

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La Terre au Ciel, l’Homme à la Deïté,
Sont assemblés d’un nouveau mariage.
Dieu prenant corps, sans faire au corps outrage,
Nait aujourd’hui de la virginité.

La Vierge rend à la Divinité
Son saint dépôt, dont le Monde est l’ouvrage,
Mais aujourd’hui il a fait d’avantage,
S’étant vêtu de notre humanité !

Il a plus fait : car si du corps humain
Tenant la vie et la mort en sa main,
Il s’est rendu mortel par sa naissance,

Ne s’est-il pas lui-même surmonté ?
Cette œuvre là démontre sa puissance,
Et celle-ci démontre sa bonté.
_________________

Patrice de LA TOUR DU PIN

CHANSON DU RAMONEUR

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Je suis fils de ramoneurs
Qui n’ont
De père en fils, de cœur en cœur,
qu’une seule destinée,
Et c’est de se perdre au fond,
Au fin fond des cheminées !

Les plus belles, de châteaux…
À l’aube,
On s’est glissé sous leurs rideaux ;
De tout le jour on ne sort,
Tout le jour, un jour de taupes
Courant dans leurs corridors.

On revient passé le soir,
Les yeux
Fumés, vagues et tout noirs,
Mais gardant le clair des chambres
Où dorment des gens heureux…
– Sur la route de décembre.

À l’autre Noël, perdu
Par chance,
Je ne suis pas redescendu :
Petit ramoneur glacé
Perché sur des toits immenses
À voir la Noël passer…
__________________

Charles FRÉMINE

NOÊL

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Coupez le gui ! Coupez le houx !
Feuillage vert, feuillage roux,
Mariez leurs branches ;
Perles rouges et perles blanches,

Coupez le gui ! Coupez le houx !
C’est la Noël, fleurissez vous !
Chassez les grives et les merles,
Chassez les mésanges au dos bleu

Du gui dont les fleurs sont des perles,
Du houx dont les fleurs sont du feu !
Courez à la forêt prochaine,
Courez à l’enclos des fermiers ;

Coupez le gui sur le grand chêne,
Coupez le gui sur les pommiers.
Coupez le houx le long des haies
Qui bordent le chemin des bois ;

Coupez le houx sous les futaies
Où sont nos vieux temples gaulois ?
… Et coupez-les par tas, par piles !
Liez en gerbes leurs rameaux,

Et qu’on en pavoise les villes,
Qu’on en pavoise les hameaux !
Coupez le gui ! Coupez le houx !
Feuillage vert, feuillage roux,

Mariez leurs branches !
Perles rouges et perles blanches ;
Coupez le gui ! Coupez le houx !
C’est la Noël ! Fleurissez-vous !
__________________

Arthur RIMBAUD

LE MATIN DES ÉTRENNES

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Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun , pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quel songe étrange où l’on voyait joujoux,
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,

Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s’éveillait matin, on se levait joyeux ,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux …

On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,

Aux portes des parents tout doucement toucher …
On entrait ! …puis alors les souhaits … en chemise,
Les baisers répétés, et la gaieté permise !
__________________

José-Maria de HEREDIA   (1842-1905)

ÉPIPHANIE

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Donc, Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages,
Chargés de nefs d’argent, de vermeil et d’émaux
Et suivis d’un très long cortège de chameaux,
S’avancent, tels qu’ils sont dans les vieilles images.

De l’Orient lointain, ils portent leurs hommages
Aux pieds du fils de Dieu, né pour guérir les maux
Que souffrent ici-bas l’homme et les animaux ;
Un page noir soutient leurs robes à ramages.

Sur le seuil de l’étable où veille saint Joseph,
Ils ôtent humblement la couronne du chef
Pour saluer l’Enfant qui rit et les admire.

C’est ainsi qu’autrefois, sous Augustus Caesar,
Sont venus, présentant l’or, l’encens et la myrrhe,
Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.
__________________

ANONYME

LE VIEUX NOËL

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Ainsi qu’ils le font chaque année,
En papillotes, les pieds nus,
Devant la grande cheminée
Les petits enfants sont venus.

Tremblants dans leur longue chemise,
Ils sont là… Car le vieux Noël,
Habillé de neige qui frise,
A minuit descendra du ciel.

Quittant la guirlande des anges,
Le Jésus de cire et les Rois,
Transportant des paquets étranges,
Titubant sur le bords des toits,

Le vieux bonhomme va descendre …
Et, de crainte d’être oubliés,
Les enfants roses, dans la cendre,
Ont mis tous leurs petits souliers

Ils ont même, contre une bûche
Qui venait de rouler du feu,
Rangé leurs pantoufles à ruche
Et leurs bottes de vernis bleu.

Puis, après quelque phrase brève,
Ils s’endormirent en riant
Et firent un si joli rêve
Qu’ils riaient encore en dormant.

Ils rêvaient d’un pays magique
Où l’alphabet fut interdit ;
Les ruisseaux étaient d’angélique,
Les maisons de sucre candi ;

Et dans des forêts un peu folles,
Tous les arbres, au bord du ciel,
Pleins de brillantes girandoles,
Etaient des arbres de Noël.

Dans ce pays tendre et fidèle,
Les animaux parlent encore,
L’Oiseau Bleu vient quand on l’appelle ;
La Poule a toujours des oeufs d’or.

… Mais comme venait d’apparaître
Peau d’Ane en un manteau de fleurs,
Le jour entrant par la fenêtre
A réveillé tous les dormeurs.

C’est un talon qu’on voit descendre !
C’est un pied nu sur le parquet !
Les mains s’enfoncent dans la cendre,
Comme un bourdon dans un bouquet !

« Une armure avec une épée !
– Un navire ! Un cheval de bois !
– Oh ! la merveilleuse poupée
Et qui parle avec une voix !

– Que la bergerie est légère !
– Et comme le troupeau est blanc !
– Le loup ! – le berger ! – la bergère ! »
Tout tremble au bord du coeur tremblant…

Oh ! Bonheur ! Noël de la vie,
Laisse-nous quelques fois, le soir
Aux cendres de mélancolie,
Mettre un petit soulier d’espoir !
_________________

Tristan KLINGSOR

LE BONHOMME DE NEIGE

bonhomme-de-neige-

Les enfants ont fait un bonhomme de neige;
L’hiver aux toits de chaume blancs
Pend ses chandelles de glace et ses cierges
Et les saules ont l’air de mendiants tremblants.

Les enfants s’en vont aux chaumines closes
Manger leurs tartines sans doute,
Leurs tartines beurrées de bonnes choses,
Et le bonhomme de neige reste seul sur la route.

Mais le fou qui passe, cheveux roux,
Bouche bleuie et bâton trop court,
Le fou dont la culotte a plus de trous
Que les filles n’ont de sourires d’amour.

Le fou dont toute la pitié naïve s’éveille
Doucement couvre de ses guenilles décousues
Avec des soins de bonne vieille
Ce doux bonhomme blanc et beau comme un Jésus.
__________________

Jules BARBIER

CHANTEZ NOEL

Angelots de Noël

Montez à Dieu, chants d’allégresse !
Ô cœurs brûlés d’un saint amour.
Chantez Noël ! voici le jour
Le ciel entier frémit d’ivresse !
Que la nuit sombre disparaisse !
Voici le jour ! voici le jour !
Montez à Dieu, chants d’allégresse !

Ô Vierge mère, berce encore
L’enfant divin, et dans ses yeux
Aspire la clarté des cieux !
De son regard, céleste aurore,
Sur ton front pur qui se colore.
Une auréole semble éclore !
Une auréole semble éclore !

Ô Dieu sauveur, ma voix t’appelle,
De tes enfants j’entends le chœur
Remplir les cieux d’un chant vainqueur !
Laisse à mon âme ouvrir son aile !
Qu’elle s’envole et sente en elle
Qu’elle s’envole et sente en elle
Rayonner ta flamme éternelle.
_________________
Tristan DEREME

BONNE ANNÉE

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Voici la nouvelle année
Souriante, enrubannée,
Qui pour notre destinée,
Par le ciel nous est donnée :
C’est à minuit qu’elle est née.
Les ans naissent à minuit
L’un arrive, l’autre fuit.
Nouvel an ! Joie et bonheur !
Pourquoi ne suis-je sonneur
De cloches, carillonneur,
Pour mieux dire à tout le monde
À ceux qui voguent sur l’onde
Ou qui rient dans leurs maisons,
Tous les vœux que nous faisons
Pour eux, pour toute la Terre
Pour mes amis les enfants
Pour les chasseurs de panthères
Et les dompteurs d’éléphants.
_________________

Henri-Frédéric AMIEL

UN NOËL D’ALLEMAGNE

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Enfants et fleurs, vous, grâce de la vie,
Calices purs d’innocence et d’amour,
Voici Noël ! Noël tous nous convie,
Mais vous surtout êtes rois en ce jour.
Au ciel, enfants, dérobez son sourire,
Fleurs, à la terre empruntez vos couleurs ;
Notre allégresse auprès de vous s’inspire,
Enfants et fleurs !

Enfants et fleurs, ô suave rosée,
D’un Dieu clément envoi mystérieux,
Vous ignorez pour toute âme embrasée
Quelle fraîcheur vous distillez des cieux !
Un vent plus doux vient caresser la lyre,
Du cœur blessé vous calmez les douleurs ;
Tout reverdit à votre aimable empire,
Enfants et fleurs !

Enfants et fleurs, par quels magiques charmes,
Vous, chers aux bons, mais aux méchants jamais,
Au repentir arrachez-vous des larmes,
A l’espérance apportez-vous la paix ?
Serait-ce hélas ! que, miroirs sans nuage,
Purs de toute ombre et non ternis de pleurs,
D’un ciel perdu vous reflétez l’image,
Enfants et fleurs ?

Sainte au front pâle et couronné d’étoiles,
A l’œil profond comme l’éternité,
Fille de Dieu qui lis en Dieu sans voiles,
Descends vers nous, chaste Sérénité ;
Sur un berceau tu mis ton auréole,
Dans un rayon consume nos langueurs ;
Et, pur encens, que notre âme à Dieu vole,
Enfants et fleurs.
_________________

Édouard TAVAN

DE JANVIER À NOËL

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Janvier grelottant, neigeux et morose,
Commande la ronde éternellement ;
Déjà Février sourit par moment ;
Mars cueille frileux une fleur éclose.
Avril est en blanc, tout ruché de rose
Et Mai, pour les nids, tresse un dais clément ;
Dans les foins coupés, Juin s’ébat gaîment,
Sur les gerbes d’or, Juillet se repose.
Derrière Août qui baille au grand ciel de feu
Se voile Septembre en un rêve bleu ;
Le pampre couronne Octobre en démence.
Novembre, foulant du feuillage mort,
Fuit l’âpre Décembre au souffle qui mord.
Et le tour fini – sans fin recommence.

¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨

Madeleine MORIZE

CHANSON D’HIVER

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Les flocons, loin du ciel sévère,
S’en sont allés, tout en dansant,
Bien pressés d’atteindre la terre
Qui les attirait doucement.
Menant une ronde joyeuse,
Ils semblent un duvet léger
Échappé d’une aile soyeuse
Et que le vent fait voltiger.
Petits et clairs, dans la tourmente,
Ils ont l’allure de lutins
Qui se frôlent dans la descente
Aussi caressants que mutins.
Mais la glace emprisonne et gèle
Les jolis flocons blancs si fous.
La mort étend sur tout son aile.
Cœurs qui souffrez, endormez-vous !
Et maintenant, dans le mystère,
Sous l’épaisseur du manteau blanc,
C’est le grand travail de la terre !
Elle prépare dans son flanc
Toutes les richesses futures :
Les fleurs si douces du printemps,
De l’été, les vertes ramures,
De l’automne, les tons ardents.
Et pourtant, elle semble morte ;
Les charmes sont ensevelis ;
Chaque neige que le vent porte
Du linceul alourdit les plis.
Cette blancheur s’immobilise
Sous le ciel gris, en contours flous
Et toute forme est imprécise.
Oh ! Cœurs qui dormez, rêvez-vous ?
Mais voici que dans la nature
Viennent à passer des frissons.
Peu à peu s’en vont la froidure,
La neige pâle et les glaçons.
Écartant son voile superbe,
La terre apparaît et sourit ;
Des rubans d’eau courent dans l’herbe
Qui, sous leurs baisers, reverdit.
Et, là-bas, voilà que s’éveille
La voix profonde des forêts
Et que s’ouvre, pure merveille,
La clochette des blancs muguets.
La vie, en tout, fleurit et chante
Et l’air est infiniment doux.
Il se lève une aube charmante.
Cœurs qu’on croit morts, réveillez-vous !
__________________

Jean RICHEPIN

LA NEIGE EST BELLE

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La neige est belle. Ô pâle, ô froide, ô calme vierge,
Salut ! Ton char de glace est traîné par des ours,
Et les cieux assombris tendent sur son parcours
Un dais de satin jaune et gris couleur de cierge.

Salut ! dans ton manteau doublé de blanche serge,
Dans ton jupon flottant de ouate et de velours
Qui s’étale à grands plis immaculés et lourds,
Le monde a disparu. Rien de vivant n’émerge.

Contours enveloppés, tapages assoupis,
Tout s’efface et se tait sous cet épais tapis.
Il neige, c’est la neige endormeuse, la neige

Silencieuse, c’est la neige dans la nuit.
Tombe, couvre la vie atroce et sacrilège,
Ô lis mystérieux qui t’effeuilles sans bruit !
__________________

Georges RODENBACH

L’HIVER

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Ô neige, toi la douce endormeuse des bruits
Si douce, toi la sœur pensive du silence,
Ô toi l’immaculée en manteau d’indolence
Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits,

Douce ! Tu les éteins et tu les atténues
Les tumultes épars, les contours, les rumeurs ;
Ô neige vacillante, on dirait que tu meurs
Loin, tout au loin, dans le vague des avenues !

Et tu meurs d’une mort comme nous l’invoquons,
Une mort blanche et lente et pieuse et sereine,
Une mort pardonnée et dont le calme égrène
Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons.

Et c’est la fin : le ciel sous de funèbres toiles
Est trépassé ; voici qu’il croule en flocons lents,
Le ciel croule ; mon cœur se remplit d’astres blancs
Et mon cœur est un grand cimetière d’étoiles !
_________________

Théophile GAUTIER

LA DERNIÈRE FEUILLE

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Dans la forêt chauve et rouillée
Il ne reste plus au rameau
Qu’une pauvre feuille oubliée,
Rien qu’une feuille et qu’un oiseau.

Il ne reste plus en mon âme
Qu’un seul amour pour y chanter,
Mais le vent d’automne, qui brame
Ne permet pas de l’écouter ;

L’oiseau s’en va, la feuille tombe,
L’amour s’éteint, car c’est l’hiver.
Petit oiseau, viens sur ma tombe
Chanter, quand l’arbre sera vert !
__________________

Fernand MAZADE

ATTENTE

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Il neige. La source écume et frissonne
Avant que d’aller mourir dans la mer.
Un seul arbre est vert : c’est un chêne-vert.
Le jour se dissipe et l’angélus sonne.
Le village tousse et s’encapuchonne.
Aucune chanson ne réchauffe l’air :
Les chardonnerets n’aiment point l’hiver.
Sur les sentiers blancs ne passe personne.
Le beau mois de mai quand reviendra-t-il ?
Pourrons-nous bientôt cueillir le myrtil ?
Et des papillons voir les arrivées ?

Sous le chêne vert, trois enfants blottis
Chevelures d’or tout ébouriffées
Yeux écarquillés, membres engourdis,
Trois petits enfants attendent les fées.
__________________

Francis YARD

LA NEIGE AU VILLAGE

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Lente et calme, en grand silence,
Elle descend, se balance
Et flotte confusément,
Se balance dans le vide,
Voilant sur le ciel livide
L’église au clocher dormant.
Pas un soupir, pas un souffle,
Tout s’étouffe et s’emmitoufle
De silence recouvert…
C’est la paix froide et profonde
Qui se répand sur le monde,
La grande paix de l’hiver.
__________________

Maurice CARÊME

LE GIVRE

Fleurs-de-givre

Mon dieu comme ils sont beaux
Les tremblants animaux
Que le givre a fait naître
La nuit sur ma fenêtre !

Ils broutent des fougères
dans un bois plein d’étoiles,
Et l’on voit la lumière
À travers leur corps pâles.

Il y a un chevreuil
Qui me connaît déjà ;
Il soulève pour moi
Son front d’entre les feuilles,

Et quand il me regarde,
Ses grands yeux sont si doux
Que je sens mon cœur battre
Et trembler mes genoux.

Laissez-moi, ô décembre !
Ce chevreuil merveilleux.
Je resterai sans feu
Dans ma petite chambre.
__________________

Victor HUGO

LA BISE

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Va-t’en, me dit la bise,
C’est mon tour de chanter.
Et tremblante, surprise,
N’osant pas résister,

Fort décontenancée
Devant un Quos ego,
Ma chanson est chassée
Par cette Virago.

Pluie. On me congédie
Partout, sur tous les tons.
Fin de la comédie.
Hirondelles, partons.

Grêle et vent. La ramée
Tord ses bras rabougris ;
Là-bas fuit la fumée
Blanche sur le ciel gris.

Une pâle dorure
Jaunit les coteaux froids.
Le trou de ma serrure
Me souffle sur les doigts.
__________________

Madeleine MORIZE

CHANSON D’HIVER

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Les flocons, loin du ciel sévère,
S’en sont allés, tout en dansant,
Bien pressés d’atteindre la terre
Qui les attirait doucement.
Menant une ronde joyeuse,
Ils semblent un duvet léger
Échappé d’une aile soyeuse
Et que le vent fait voltiger.

Petits et clairs, dans la tourmente,
Ils ont l’allure de lutins
Qui se frôlent dans la descente
Aussi caressants que mutins.
Mais la glace emprisonne et gèle
Les jolis flocons blancs si fous.
La mort étend sur tout son aile.

Cœurs qui souffrez, endormez-vous !

Et maintenant, dans le mystère,
Sous l’épaisseur du manteau blanc,
C’est le grand travail de la terre !
Elle prépare dans son flanc
Toutes les richesses futures :
Les fleurs si douces du printemps,
De l’été, les vertes ramures,
De l’automne, les tons ardents.
Et pourtant, elle semble morte ;
Les charmes sont ensevelis ;
Chaque neige que le vent porte
Du linceul alourdit les plis.
Cette blancheur s’immobilise
Sous le ciel gris, en contours flous
Et toute forme est imprécise.

Oh ! Cœurs qui dormez, rêvez-vous ?

Mais voici que dans la nature
Viennent à passer des frissons.
Peu à peu s’en vont la froidure,
La neige pâle et les glaçons.
Écartant son voile superbe,
La terre apparaît et sourit ;
Des rubans d’eau courent dans l’herbe
Qui, sous leurs baisers, reverdit.
Et, là-bas, voilà que s’éveille
La voix profonde des forêts
Et que s’ouvre, pure merveille,
La clochette des blancs muguets.
La vie, en tout, fleurit et chante
Et l’air est infiniment doux.
Il se lève une aube charmante.

Cœurs qu’on croit morts, réveillez-vous !
__________________

Alfred de MUSSET

LE PREMIER FRISSON DE L’HIVER

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Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme
Je saluais tes murs. Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre cœur sitôt avait changé pour moi ?
_______________________

Émile NELLIGAN

SOIR D’HIVER

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Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé!
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai !

Tous les étangs gisent gelés ,
Mon âme est noire: Où vis-je ? Où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai ! ...
______________________

Alexandre POUCHKINE

SOIR D’HIVER

langourla.jpg

Ciel de brume ; la tempête
Tourbillonne en flocons blancs,
Vient hurler comme une bête,
Ou gémit comme un enfant,
Et soufflant soudain pénètre
Dans le vieux chaume avec bruit,
Elle frappe à la fenêtre,
Voyageur pris par la nuit.

La chaumière est triste et sombre,
Chère vieille, qu’as-tu donc
A rester dans la pénombre,
Sans plus dire ta chanson ?
C’est la bise qui résonne
Et, hurlant, t’abasourdit ?
Ou la ronde monotone
Du fuseau qui t’assoupit ?

Mais buvons, compagne chère
D’une enfance de malheur !
Noyons tout chagrin ! qu’un verre
Mette de la joie au cœur !
Chante comme l’hirondelle,
Doucement vivait au loin ;
Chante-moi comme la belle
Puisait l’eau chaque matin.

Ciel de brume ; la tempête
Tourbillonne en flocons blancs,
Vient hurler comme une bête
Ou gémit comme un enfant.
Mais buvons, compagne chère
D’une enfance de malheur !
Noyons tout chagrin ! qu’un verre
Mette de la joie au cœur !
_______________________