ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), LITTERATURE FRANÇAISE, Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

POEMES D’ARTHUR RIMBAUD

Quelques poèmes d’Arthur Rimbaud

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Bibliographie

  • L’édition de référence pour lire les Poésies de Rimbaud est : Poésies Complètes en Classiques de Poche, Le Livre de Poche n°9635, édition de Pierre Brunel.
  • Steve Murphy, Le Premier Rimbaud ou l’Apprentissage de la subversion, CNRS, Presses Universitaires de Lyon, 1990
  • Pour une biographie complète, longue et détaillée, consulter : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001 (1200 pages)
  • Dominique Noguez, Les trois Rimbaud, Minuit, 1986
  • Jean-Pierre Richard, Poésie et profondeur, Seuil, 1955

Quelques poèmes de Rimbaud

Sensation

Sensation

Ce poème est celui de l’entrée en poésie de Rimbaud : c’est en effet celui-là qu’il envoie à Banville, poète très célèbre alors, le 24 mai 1870. Il lui adresse une lettre dans laquelle il se présente et il joint un poème, sans titre, qui deviendra plus tard « Sensation », ainsi que « Ophélie » et « Credo in unam ».

Voici la première version du texte « Sensation » de 1870 :

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue….

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais un amour immense enrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme
!

Et voici la version connue de « Sensation » :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Ma bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Non classé

Dimanche 6 septembre 2020 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

DIMANCHE 6 SEPTEMBRE 2020 :1395781756_83283_1200x630x1.f

23ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

Commentaire de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume.

2ème lecture

Evangile




PREMIERE LECTURE – LIVRE DU PROPHETE EZECHIEL 33, 7-9

La parole du SEIGNEUR me fut adressée :
7 « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur

pour la maison d’Israël.
Lorsque tu entendras une parole de ma bouche,
tu les avertiras de ma part.
8 Si je dis au méchant
Tu vas mourir

et que tu ne l’avertisses pas,
si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise,
lui, le méchant, mourra de son péché,
mais à toi, je demanderai compte de son sang.
9 Au contraire, si tu avertis le méchant
d’abandonner sa conduite,
et qu’il ne s’en détourne pas,
lui mourra de son péché,
mais toi, tu auras sauvé ta vie. »


Ezékiel était prêtre à Jérusalem au sixième siècle av.J.C. ; il a été emmené à Babylone, par les armées de Nabuchodonosor, dès la première vague de déportations en 597 av.J.C. C’est là-bas, au bord des rives du fleuve Kebar, dans un village appelé Tel-Aviv, qu’il apprend les malheurs qui s’abattent sur la ville sainte ; en 587, tout est fini, la ville est rasée, le Temple a été dévasté.
Mais devant ces récits de catastrophes successives, Ezékiel ne baisse pas les bras ; dès son arrivée là-bas et pendant les vingt premières années de l’Exil, (dix ans avant la destruction de Jérusalem et du Temple, et dix ans à peu près ensuite), il consacrera toutes ses forces à maintenir l’espérance de son peuple. C’est d’ailleurs en souvenir de lui que la capitale de l’Israël moderne porte le nom de Tel-Aviv (qui veut dire « colline du printemps ») ; manière d’honorer l’un de ceux à qui Israël doit sa survie.
Inlassablement, tout au long de ses vingt années de ministère, Ezékiel s’est battu sur deux fronts : premièrement, il fallait bien s’installer pour survivre ; deuxièmement, il fallait maintenir intacte l’espérance du retour. Ces deux objectifs sont ceux d’Ezékiel tout au long de son livre, et ce sont les deux axes de sa prédication. Dieu a fixé le but de sa nouvelle mission de prophète : « Je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël » (Ez 3, 17).
On sait combien les hommes de la Bible aiment les images : celle du guetteur est très suggestive ; dans les versets qui précèdent notre texte d’aujourd’hui, Ezékiel l’a longuement développée : il imagine une ville en danger ; les ennemis sont aux portes ; le guetteur est sur le rempart et il accomplit son office, il sonne du cor ;
certains entendant le cor se mettent à l’abri, ils survivront à l’assaut ; d’autres font semblant de ne pas entendre le son du cor, ils ne se protègent pas et perdent la vie. Il se peut aussi malheureusement que le guetteur n’accomplisse pas son office : il ne sonne pas du cor pour avertir ses concitoyens du danger ; il sera le responsable de leur mort.
C’est très exactement comme cela qu’Ezékiel comprend sa mission : il se doit de transmettre à ses frères exilés les avertissements de Dieu et les appels à la conversion ; s’il manque à sa mission, il sera responsable de leur malheur. Lourde responsabilité que celle du prophète : ses avertissements relèvent de « l’assistance à personne en danger ».
Mais « Nul n’est prophète en son pays ! », on le sait bien ; cela veut dire que bien souvent malheureusement, les auditeurs, ceux que le prophète voulait sauver, n’écoutent pas : Dieu l’a prévenu : « Au fond, tu es pour eux comme un chant passionné, d’une belle sonorité, avec un bon accompagnement. Ils écoutent tes paroles mais personne ne les met en pratique. » (Ez 33,32). Bien souvent, le prophète a connu le découragement : les gens semblent intéressés par la Parole de Dieu, ils se disent les uns aux autres « Viens, on va écouter ce que raconte Ezékiel, il parle si bien de la part de Dieu… » Mais cette parole, si elle est belle à entendre, est bien exigeante à mettre en pratique ! Celà aussi, Dieu lui avait dit : « Ils écouteront tes paroles mais ils ne les mettront pas en pratique car leur bouche est pleine des passions qu’ils veulent assouvir. » (Ez 33,31).
Ezékiel a donc bien souvent l’impression de prêcher dans le désert, comme on dit. Dans ces moments de découragement, il se rappelle sa mission de guetteur : il faut continuer sans jamais se décourager ; car le guetteur n’a pas le droit de faillir à sa mission. Alors, malgré les échecs répétés, Ezékiel a continué : cette mission exigeante, il s’y est montré fidèle, et doublement.

Guetteur, il l’a été : guetteur à l’écoute de la Parole de son Dieu et aussi guetteur de l’aube qui ne manquerait pas de se lever pour son peuple. Poète, visionnaire, courageux, il a affronté toutes les résistances de ses contemporains découragés pour annoncer, dans une langue superbe et combien imagée, le seul message qu’ils devaient entendre pour trouver la force de survivre en attendant le retour : « Je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol d’Israël. » (Ez 37,12).
Un guetteur, voilà une belle définition pour tout prophète, chargé de lire dans l’histoire les signes de l’espérance. Car Dieu ne désespère jamais de son peuple : « Par ma vie – oracle du SEIGNEUR Dieu – est-ce que je prends plaisir à la mort du méchant ? Bien plutôt à ce que le méchant change de conduite et qu’il vive !
Revenez, revenez de votre méchante conduite ; pourquoi faudrait-il que vous mouriez, maison d’Israël ? » (c’est encore une phrase d’Ezékiel, dans ce même chapitre 33,11).
A noter que cette phrase « pourquoi faudrait-il que vous mouriez, maison d’Israël ? » est prononcée alors que tout espoir semble irrémédiablement perdu, et le peuple d’Israël définitivement mort : nous sommes à mi-chemin du ministère d’Ezékiel, au moment précis où l’effroyable nouvelle retentit aux oreilles des exilés : là-bas, au pays, Jérusalem vient de tomber. Plus que jamais, le guetteur se doit de prévenir ses frères : oui, la catastrophe est là, mais le relèvement est encore possible, à condition de s’en remettre à Dieu.
Le rapprochement avec l’évangile d’aujourd’hui est très éclairant : car nous voyons Jésus charger ses disciples d’une mission analogue ; au nom de l’amour fraternel, justement, il leur recommande de veiller les uns sur les autres, au point d’être capable de rappeler à l’ordre celui qui fait fausse route, le cas échéant. « Tu n’auras aucune pensée de haine, mais tu n’hésiteras pas à faire des réprimandes… » disait déjà le livre du Lévitique ; réprimander à bon escient, voilà un art bien difficile ! Et pourtant cela aussi, c’est de l’amour. C’est vouloir le bien de l’autre, c’est, s’il le faut, savoir l’arrêter au bord du gouffre. La critique positive par amour fait grandir. La rude tâche d’Ezékiel était de cet ordre : quand on place une sentinelle au poste de garde, c’est bien pour sauver la ville.


PSAUME 94 (95), 1-2.6-7.8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »


Je vais m’attacher à la dernière strophe : en fait, si vous allez vérifier dans votre Bible le texte que nous venons d’entendre, voilà ce que vous lirez « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. »1 C’est dire que ce psaume est tout imprégné de l’expérience de Massa et Meriba. (Ex 17,1-7). Là-bas, dans le désert, au temps de l’Exode avec Moïse, on a gravement douté des intentions de Dieu. Vous vous rappelez, il faisait une chaleur torride, et il n’y avait pas d’eau au campement ; on était arrivés là, assoiffés, bien décidés à se jeter sur les points d’eau ; mais tout était à sec. Alors, cela a très mal tourné ; on s’en est pris à Moïse qui se débrouillait bien mal, puis à Dieu lui-même : après tout, c’était peut-être ce qu’il cherchait, qu’on meure de soif.
La suite de l’histoire a rempli tout le monde de honte : Dieu, égal à lui-même, a ignoré la révolte et donné de l’eau à profusion, qui s’est mise à ruisseler du rocher ; et Moïse, bien sûr, a fait la leçon à son peuple : on avait pourtant bien vu l’exploit de Dieu nous faisant échapper à la mer et aux cavaliers égyptiens ; comment avait-on pu douter des intentions de Dieu ? Désormais, quand on parle de Massa et Meriba, la honte revient à la mémoire.
Dans cette simple strophe, donc, « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur  comme
à Meriba, comme au jour de Massa » est résumée toute l’aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C’est ce que l’on pourrait appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d’Israël, la question de confiance s’est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » (Ex 17,7), ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’appuyer sur lui ? Etre sûr qu’il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir… ? » Etre certain que quand il nous invite à la conversion, par la bouche d’un Ezékiel, par exemple, (que nous entendons dans la première lecture de ce dimanche), il n’a en vue que notre bonheur ?
La Bible dit que la foi, justement, c’est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu’elle s’est posée à Massa et Meriba, est l’un des piliers de la réflexion d’Israël ; la preuve, c’est qu’elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s’appuyer sur Dieu » ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j’y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »). Et Isaïe, par exemple, faisant un jeu de mots, disait au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, (si vous ne vous appuyez pas sur Dieu), vous ne tiendrez pas debout » (Is 7,9).
Dans la même strophe, la phrase « Aujourd’hui écouterez-vous sa Parole ? » est une invitation à la confiance ; parce que quand on fait confiance à quelqu’un, on l’écoute. D’où la fameuse prière juive, le « Shema Israël »
: « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le Seigneur UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces. » (Dt 6,4). Tu aimeras, c’est-à-dire tu lui feras confiance et tu t’attacheras à lui sans partage.
Pour écouter, encore faut-il avoir l’oreille ouverte : encore une expression que l’on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; vous connaissez le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m’as ouvert l’oreille » ; ou encore ce chant du Serviteur d’Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille… » (Is 50,4). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine
: en hébreu comme en grec, quand il s’agit de l’obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. (En français aussi, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » : obéir, « ob-audire », c’est mettre son oreille devant la parole).
Cette confiance de la foi est appuyée sur l’expérience… Pour le peuple d’Israël, tout a commencé avec la libération d’Egypte ; c’est ce que notre psaume appelle « l’exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Cette expérience, et de siècle en siècle pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.
Et donc, on peut s’appuyer sur lui comme sur un rocher… Le début du psaume, « Acclamons notre rocher, notre salut », n’est pas seulement de la poésie, c’est une véritable profession de foi. Une foi qui s’appuie sur l’expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre… Mais Dieu a quand même fait couler l’eau du rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu’il est le Rocher d’Israël.
Ce choix résolu de la confiance est à refaire chaque jour : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Cette phrase est très libérante : elle signifie que chaque jour est un jour neuf ; aujourd’hui, tout est de nouveau possible. Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c’est bien cela qu’Ezékiel prêchait à son peuple en exil, découragé.
Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? »… Cette conscience de faire partie d’un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », là non plus, ce n’est pas de la poésie, c’est l’expérience d’Israël qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu’Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l’Eglise actuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu… « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre Rocher, notre salut ! »
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Note
1 – Notre traduction liturgique provient du texte grec qui ne donne pas les noms de Massa et Meriba. En revanche, on peut les lire dans nos bibles, car elles sont traduites à partir de l’hébreu.
Compléments
Pour certains d’entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc… Il ne nous reste plus qu’à dire comme Pierre à Césarée, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d’intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bienveillant à votre égard.
Le
récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d’Israël sur la foi, à partir de l’épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c’est-à-dire chacun d’entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d’un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)… Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu’il limite nos désirs d’avoir, de pouvoir… La foi, alors, c’est la confiance que, toujours, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d’échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.


DEUXIEME LECTURE : Lettre de Saint Apôtre aux Romains 13, 8-10

Frères,
8 n’ayez de dette envers personne,
sauf la dette de l’amour mutuel,
car celui qui aime les autres
a parfaitement accompli la Loi.
9 La Loi dit :
Tu ne commettras pas d’adultère,
tu ne commettras pas de meurtre
,
tu ne commettras pas de vol,
tu ne convoiteras pas.
Ces commandements et tous les autres
se résument dans cette parole :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
10 L’amour ne fait rien de mal au prochain.
Donc le plein accomplissement de la Loi,
c’est l’amour.


Pour comprendre cette lecture d’aujourd’hui sans la réduire, il faut la replacer dans son contexte. Depuis le chapitre 12 de sa lettre aux Romains, Paul donne des conseils aux Chrétiens sur la question la plus difficile peut-être à toutes les époques : comment vivre concrètement en Chrétiens dans un monde qui ne l’est pas ? Vivre en chrétien, c’est, comme il l’a dit plus haut, faire de toute notre vie quotidienne un véritable hommage à Dieu, un « sacrifice saint », une chose sacrée ; c’était notre lecture de dimanche dernier, et il avait ajouté : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu. » C’était logique : un Chrétien cherche en permanence à « reconnaître quelle est la volonté de Dieu ».
Aujourd’hui, nous sommes au chapitre 13 de cette même lettre ; Paul entre dans le concret de la vie sociale, le rapport avec les autorités. Quand on lit l’ensemble du chapitre, on constate presque avec étonnement les précisions qu’il donne sur les obligations des citoyens : le respect des tribunaux, le paiement de l’impôt et des taxes, la soumission à toutes les autorités. Pour résumer, on pourrait dire : un bon Chrétien se doit d’être un bon citoyen. D’entrée de jeu, il affirme : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir ». Soyons francs, cette consigne a dû en surprendre plus d’un.
Dans le monde juif de l’Ancien Testament, de tels propos n’auraient surpris personne, car le pouvoir politique
était entre les mains des autorités religieuses ; la loi civile ne se distinguait pas de la Loi de Dieu. C’est dans cette optique-là que Jésus avait pu dire à la foule et à ses disciples : « Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse ; faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire… » (Mt 23,1)
Mais on ne pouvait pas en dire autant du monde romain ; les autorités en question étaient les empereurs romains et toute la hiérarchie de leurs gouverneurs, magistrats et soldats dont la volonté de Dieu était évidemment le moindre souci ! Et si Paul avait pu écrire : « Ne vous conformez pas au monde présent », c’est bien parce que l’idéal de la société romaine était, sur certains points, aux antipodes de l’idéal chrétien. Alors, obéir à une autorité baignant dans le paganisme était-il possible ? C’est la question qui a été posée à Paul certainement, et qui est à l’origine de notre texte.
Paul répond en deux points :

Premièrement, ne prenez pas prétexte de votre appartenance chrétienne pour fuir vos responsabilités de citoyens ; son argument est le suivant : « Il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par Lui. » (On trouve cela au début de ce chapitre). On entend résonner ici la phrase de Jésus à Pilate : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. » (Jn 19,11). Autre argument, les lois civiles poursuivent le bien elles aussi ; dans tous les pays du monde, la loi est normalement au service de la justice et de la défense des faibles. Paul dit : « L’autorité civile est au service de Dieu pour t’inciter au bien… et elle poursuit les malfaiteurs. » Visiblement, Paul ne traite pas ici du problème des lois iniques. D’autre part, il faut se souvenir que les Juifs (et avec eux les premiers Chrétiens, puisque les Romains ne faisaient pas encore la différence) étaient dispensés des lois romaines qui choquaient leur conscience : par exemple brûler de l’encens devant la statue de l’empereur, ou bien faire le service militaire. Donc premier point, obéissez sans hésiter aux lois romaines qui vous sont imposées (puisque vous êtes exemptés de celles qui sont contraires à notre religion).
Deuxième point, il ne suffit pas d’être un bon citoyen et d’être parfaitement en règle avec l’autorité civile pour être un bon Juif ou un bon Chrétien ; quand vous êtes en règle avec la loi civile, nous dit Paul, vous n’êtes pas allés jusqu’au bout de la charité ; c’est le sens de la première phrase de notre lecture d’aujourd’hui
: « Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel » : « ne gardez aucune dette envers personne », c’est-à-dire soyez en règle avec tous ; « sauf la dette de l’amour mutuel », c’est-à-dire « quand vous serez en règle avec tous » il faudra aller encore plus loin. Car, déjà dans l’Ancien Testament, on avait compris que le fin mot de la Loi donnée par Dieu, c’est d’aimer nos frères. Pour le dire autrement, on avait compris qu’il ne suffit pas de dire : je n’ai pas tué, pas volé, pas commis l’adultère… on savait bien qu’il faut encore aller plus loin ; je cite Paul : « Ce que dit la Loi de Moïse : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras rien, ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Cela veut bien dire que pour être en règle avec la Loi de Moïse, il ne suffisait pas de ne pas faire de mal, il fallait surtout aimer. Cela exige une conversion profonde, on le sait bien. C’est pourquoi Paul a dit un peu plus haut : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Et là, nous aurons peut-être des surprises : c’est l’histoire de celui que Matthieu appelle le jeune homme riche. Il avait demandé à Jésus : « Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » Et Jésus avait répondu « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » Là-dessus, le jeune homme était parfaitement en règle ; alors Jésus l’avait appelé à aller plus loin et à le suivre au service des hommes : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres… puis viens, suis-moi. »
Une chose est sûre, la décision de suivre le Christ peut nous mener très loin !


EVANGILE – Selon saint Matthieu 18, 15-20

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
15 « Si ton frère a commis un péché contre toi,
va lui faire des reproches seul à seul.
S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
16 S’il ne t’écoute pas,
prends en plus avec toi une ou deux personnes
afin que toute l’affaire soit réglée

sur la parole de deux ou trois témoins.
17 S’il refuse de les écouter,
dis-le à l’assemblée de l’Église ;
s’il refuse encore d’écouter l’Église,
considère-le comme un païen et un publicain.
18 Amen, je vous le dis :
tout ce que vous aurez lié sur la terre
sera lié dans le ciel,

et tout ce que vous aurez délié sur la terre
sera délié dans le ciel.
19 Et pareillement, amen, je vous le dis,
si deux d’entre vous sur la terre
se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit,
ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
20 En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom,
je suis là, au milieu d’eux. »


Dans la deuxième lecture de ce dimanche, Saint Paul nous disait : « Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel… l’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour. » Tout le chapitre 18 de l’évangile de Matthieu, dont nous lisons un extrait ici traite sous différents angles de l’accomplissement de cet amour (des relations) à l’intérieur de la communauté chrétienne : il aborde en particulier deux thèmes : la priorité donnée aux petits et aux faibles, et le pardon mutuel. Pour introduire ses recommandations, juste avant ce passage, Jésus a raconté la parabole de la brebis perdue ; c’était une image facilement compréhensible pour ses auditeurs qui étaient nourris de la Bible : les images de berger et de troupeau étaient évidemment familières dans le paysage et on avait pris l’habitude de parler d’Israël comme le troupeau de Dieu ; sur terre, les chefs de la communauté étaient donc comparés à des bergers délégués par le berger suprême qui est Dieu bien sûr. La conclusion de la parabole, tout le monde l’avait deviné, c’était : « Votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde. » (Mt 18,14). C’est bien normal pour un berger.
Et ce sera désormais la consigne de vigilance que Jésus confie à ses disciples : ne laissez pas vos frères s’égarer. Ce devoir de vigilance concerne d’abord et avant tout les responsables de la communauté, les bergers. Déjà Ezékiel disait : « Malheur aux bergers d’Israël… Vous n’avez pas fortifié les bêtes débiles, vous
n’avez pas guéri la malade, vous n’avez pas fait de bandage à celle qui avait une patte cassée, vous n’avez pas ramené celle qui s’écartait… les bêtes se sont dispersées, faute de berger, et elles ont servi de proie à toutes les bêtes sauvages… mon troupeau s’est dispersé sur toute la surface du pays… sans personne qui aille à sa recherche. » (Ez 34,2… 6).
Mais le devoir de vigilance mutuelle existe aussi à l’intérieur même du troupeau ; ce ne sont pas seulement les bergers qui ont la responsabilité de la bonne santé et de la bonne marche du troupeau : les brebis sont responsables les unes des autres ; je cite encore Ezékiel : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : je viens juger moi-même entre la brebis grasse et la brebis maigre. Parce que vous avez bousculé du flanc et de l’épaule, et parce que vous avez donné des coups de cornes à toutes celles qui étaient malades jusqu’à ce que vous les ayez dispersées hors du pâturage, je viendrai au secours de mes bêtes et elles ne seront plus au pillage. » Ezékiel annonçait alors que Dieu lui-même allait reprendre en main son troupeau par l’intermédiaire de son Messie : « Je susciterai à la tête de mon troupeau un berger unique ; lui le fera paître : ce sera mon serviteur David. Lui le fera paître, lui sera leur berger. » (Ez 34,20-23).
Jésus s’est présenté comme ce berger annoncé par le Seigneur, ce bon berger qui connaît ses brebis et que ses brebis connaissent (Jn 10) ; il donne ici ses consignes pour la vie du troupeau, en particulier en ce qui concerne le soutien fraternel et l’aide de la communauté pour qu’aucun des frères « ne se perde ». « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Eglise ; s’il refuse encore d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain. » Pour avoir le courage de reprendre celui qui « file un mauvais coton » comme on dit, il faut beaucoup d’amour ; un amour dont normalement, une communauté chrétienne doit pouvoir faire preuve. Car on sait bien que le véritable amour est exigeant : quand on aime réellement quelqu’un, on ne le laisse pas faire n’importe quoi ; il y va de « l’assistance à personne en danger ». Répéter inlassablement que Dieu est Amour ne pousse pas au laxisme que certains redoutent : car si Dieu est Amour, nous n’oublions pas que nous sommes appelés à lui ressembler, ce qui est terriblement exigeant !
Sur le chapitre de la relation des Chrétiens entre eux, lorsque l’un s’égare, Jésus indique la voie à suivre : d’abord chercher personnellement le dialogue avant d’en parler à d’autres, pour éviter, sans doute, d’aggraver les blessures de la brebis. Et tout faire pour qu’elle puisse rejoindre le troupeau.

Mais comment interpréter la phrase : « Si ton frère refuse d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain » ? A la lumière de tout ce que l’on sait par ailleurs au sujet de Jésus et de l’accueil qu’il a toujours réservé aux publicains et aux pécheurs, il ne peut pas s’agir d’un rejet définitif mais du respect de la liberté de chacun… en attendant que Zachée (ou le publicain Matthieu) se convertisse. Ce qui ressort de la progression que recommande le Christ, c’est la nécessité absolue du respect que l’on doit à quiconque, et en particulier, à celui que l’on dit pécheur. Toutes les démarches pour renouer avec le frère, que ce soit la rencontre individuelle, l’appel à témoins, ou le recours à la communauté, doivent être marquées de cette délicatesse et de cette discrétion.
Telles sont les règles de base de la vie dans l’Eglise ; leur respect est semence de vie éternelle : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. » Le Royaume du Dieu de tendresse et de fidélité se bâtit dans la tendresse et la fidélité.
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Complément
« Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » (verset 20). On peut lire dans les maximes des Pères Juifs (les Pirké Avot) : « Lorsque deux sont assis ensemble et s’occupent des paroles de la Torah, la Shekinah (c’est-à-dire la présence de Dieu) est au milieu d’eux. » (Avot 3,2).

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, MARTIN DE TOURS (saint ; 316-397), Non classé, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 62

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile


PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 20,7-9

7 SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ;
tu m’as saisi, et tu as réussi.
À longueur de journée je suis exposé à la raillerie,

tout le monde se moque de moi.

8 Chaque fois que j’ai à dire la Parole,
je dois crier, je dois proclamer :
« Violence et dévastation ! »
À longueur de journée, la parole du SEIGNEUR
attire sur moi l’insulte et la moquerie.
9 Je me disais : « Je ne penserai plus à lui,
je ne parlerai plus en son nom. »
Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur,
elle était enfermée dans mes os.
Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.


Jérémie nous décrit ici l’expérience spirituelle de persécution et de déchirement intérieur qu’il a vécue toute sa vie ; et il n’est pas le seul ; de nombreux autres prophètes et, plus tard, Jésus lui-même, ont affronté de telles situations 1.
Revenons à Jérémie : je vous rappelle le contexte de sa prédication : il a exercé son ministère pendant les quarante années qui ont précédé le désastre de Jérusalem en 587 av. J.C. et la déportation à Babylone. Quarante années de décadence spirituelle, et son ministère, précisément, consistait à prédire la catastrophe :
pas pour le plaisir de jouer les oiseaux de mauvais augure, évidemment, mais au contraire dans l’espoir d’obtenir in extremis la conversion du roi et du peuple.
Il ne néglige rien pour alerter ses contemporains, s’il est encore temps ; mais eux-mêmes ne négligent rien non plus pour faire taire cet empêcheur de danser en rond. C’est dans ce contexte très polémique et donc très angoissant pour lui que sont nées ces confidences dont nous venons de lire un extrait, ce que nous appelons ses « confessions » ; malheureusement, le mot « jérémiades », qui vient de là, bien sûr, est devenu péjoratif, ce qui est tout à fait injuste ; car les confessions de Jérémie sont magnifiques, pleines de douleur, c’est vrai, mais plus encore pleines de foi et de passion pour la cause de son Dieu.
Dans le texte d’aujourd’hui, par exemple, il nous livre le débat intérieur qui se joue au plus profond de lui : écartelé entre l’appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire : « Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » Mais abandonner la partie serait abandonner ses concitoyens à leur triste sort et tromper la confiance de Dieu.
On voit bien pourquoi ce texte nous est proposé ce dimanche où nous entendrons l’évangile de la confession de Pierre à Césarée. Quand Jésus avait demandé à ses disciples « Pour vous, qui suis-je ? » Pierre avait su répondre que Jésus était bien le Messie attendu ; mais aussitôt, Jésus avait dévoilé à ses disciples le sort qui l’attendait : la Passion, la croix, la mort, la résurrection ; je vous rappelle ce passage de l’évangile de saint Matthieu : « Pierre avait dit à Jésus : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. » Pierre, évidemment, s’était récrié : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais Jésus l’avait traité de Satan et avait prévenu ses disciples qu’ils ne seraient pas mieux traités que leur maître : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »
Et il avait expliqué pourquoi : les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, comme disait Isaïe ; un véritable prophète est donc inévitablement dérangeant pour les idées à la mode ; le feu dévorant de la parole de Dieu invitant à la conversion n’est pas fait pour plaire : « A longueur de journée je suis en butte à la raillerie, tout le monde se moque de moi » avoue Jérémie, et il ne cache pas qu’il lui arrive d’avoir peur. Il lui arrive d’entendre les gens parler dans son dos et comploter pour l’éliminer : « J’entends les propos menaçants de la foule » (Jr 20,10).
Le prophète est d’autant plus dérangeant qu’on n’arrive pas à s’en débarrasser : car s’il est vraiment l’envoyé du Seigneur, celui-ci lui donne la force de continuer malgré toutes les persécutions ; si bien qu’il n’y a pas moyen de le faire taire. On comprend bien pourquoi la persécution est inévitable.
Par exemple, les versets qui précèdent notre lecture d’aujourd’hui nous décrivent un épisode particulièrement difficile de la vie du prophète : Jérémie avait tellement cassé les oreilles de tout le monde dans le Temple avec tous ses reproches que le prêtre Pashehour l’avait fait attacher au pilori la tête en bas, sur la place publique ; le lendemain, quand Pashehour en personne est venu le détacher, pensant que cette rude punition l’avait enfin calmé, Jérémie avait repris de plus belle et s’en était pris carrément à Pashehour lui-même.
Et pourtant, ces confessions de Jérémie, empreintes de douleur, sont en même temps un aveu de la passion dévorante qui le brûle et, finalement, illumine sa vie : « SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » Il se plaint, oui, mais il ne donnerait pas sa place à un autre. « La Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur. »
Ce feu dévorant fait évidemment penser à la phrase du psaume 68/69 : « Le zèle de ta maison me dévorera », qui exprime bien la persécution endurée par tous les prophètes ; pour commencer, ce fut le cas du peuple d’Israël lui-même, investi d’une mission prophétique au service des nations. Tout au long de son histoire, il a cherché à rester fidèle à sa mission et cela lui valut par moments de terribles persécutions.
Puis ce fut le cas de tous les prophètes, les uns après les autres, parmi lesquels Jérémie ; et, bien sûr, les premiers chrétiens ont relu la vie de Jésus de la même manière. Comme Jérémie, Jésus a finalement été réduit au silence. Mais rien ne peut faire taire la Parole de Dieu : le Christ est ressuscité ; et désormais nous savons qu’un jour viendra où les hommes écouteront la Parole et y trouveront enfin leur lumière. Qui accepte de perdre sa vie la sauvera, la sienne et celle des autres.

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Note
On lit un texte tout à fait semblable de Jérémie dans la liturgie du douzième dimanche ordinaire de l’année A : Jr 20,10-13.
Compléments
« Le zèle de ta maison me dévorera » : Saint Jean, lui, a appliqué cette phrase à Jésus ; comme Jérémie, il a prêché à Jérusalem, et comme lui, il a été amené à déplaire ; et comme lui encore, il a risqué sa vie pour continuer à annoncer à temps et à contre-temps la parole qui aurait pu sauver ses contemporains, si seulement ils avaient bien voulu l’écouter. L’épisode que Jean a choisi pour évoquer la parole de ce psaume, c’est ce que l’on appelle la « purification du temple », c’est-à-dire le jour où Jésus a chassé les vendeurs du Temple de Jérusalem. Ce jour-là, d’ailleurs, Jésus citait une phrase de Jérémie : « Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, (dit Dieu, traduisez le temple), la prenez-vous pour une caverne de bandits ? » (Jr 7,11).


PSAUME – 62 (63), 2…9

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !


Ce psaume fait parfaitement écho à l’expérience spirituelle de Jérémie qui était l’objet de notre première lecture : il disait son déchirement intérieur, les agressions perpétuelles dont il était l’objet, mais aussi sa passion pour Dieu qui était plus forte que tout et l’aidait à tout supporter. C’est bien parce que, pour lui, « l’amour de Dieu valait mieux que la vie » qu’il trouvait la force de résister à toutes les menaces et à toutes les humiliations ; mais c’est pour cela aussi qu’on s’acharnait sur lui de plus belle.
Mais ce n’est pas pour parler de Jérémie que ce psaume a été composé. Serait-ce une prière du roi David ? Car le premier verset lui donne un sous-titre : « Psaume de David quand il était dans le désert de Juda », sous-entendu « quand il s’était réfugié dans le désert de Juda pour échapper à ses ennemis ». Ce psaume se présente donc comme une prière que le roi David aurait composée lorsqu’il était traqué par des ennemis
L’Ancien Testament rapporte au moins trois épisodes au cours desquels David a dû se réfugier dans le désert de Juda : je vous les rappelle : les deux premières fois, c’était pour échapper à la folie meurtrière du roi Saül, son prédécesseur ; Saül était devenu tellement jaloux du petit David à qui tout réussissait trop bien, qu’il a essayé à plusieurs reprises de se débarrasser de lui ; et David a dû s’enfuir dans le désert pour échapper au roi ; on trouve ces deux récits au premier livre de Samuel (22,5 ; 23,14).
La troisième fois fut encore plus dramatique : celui qui pourchassait David et voulait le tuer c’était son propre fils Absalom, un peu trop pressé de récupérer le trône et donc de hâter la mort de son père. Le dit Absalom avait déjà prouvé que rien ne l’arrêterait puisque, quelques années plus tôt, il avait réglé le sort de son frère aîné. David n’a pas tout de suite compris le danger : il était un coeur pur, lui, et avait jusqu’au bout respecté la vie de son prédécesseur ; il ne pouvait pas imaginer une âme aussi noire que celle d’Absalom. Quand il a enfin compris, il était trop tard : Absalom était sur le point de conquérir Jérusalem ; il ne restait qu’une seule solution, la fuite. Et tout Jérusalem a vu son roi, humilié, fuir à pied la ville sainte, témoin jadis de sa splendeur, et monter en pleurant le mont des Oliviers. (2 S 15,23-28). Sa cause était perdue, tout le monde le savait : David était à pied, Absalom le poursuivait à cheval… c’est tout dire. Et on prête à David les paroles de
ce psaume : « Ton amour vaut mieux que la vie ».
Mais nous avons déjà vu que les indications en tête des psaumes (ce que l’on appelle la suscription) ne désignent pas l’auteur du psaume, ici le roi David : ce psaume-ci en particulier recèle plusieurs allusions trop claires au Temple de Jérusalem que, bien sûr, David n’a pas connu puisque le temple n’a été construit que par son fils Salomon.
Je reviens au sous-titre de ce psaume : il indique plutôt un état d’esprit. « Psaume de David », ici, signifie « à la manière de David, l’assoiffé de Dieu ». La prière « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi. » a pu être celle du roi David qui était un homme de prière, c’est certain. Mais elle est également celle de toutes les générations du peuple élu, à toutes les époques de son histoire : depuis l’aube des temps (traduisez depuis Abraham) et jusqu’à la fin, jusqu’à la venue du JOUR.
Et, là-bas, dans ce pays qui sait être torride, l’expérience de la sécheresse, souvent, de la famine parfois, donne tout son poids aux images employées : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »
Dans les périodes les plus dramatiques, (et Dieu sait s’il y en a eu) la prière ne prenait que plus de force : pendant l’Exil à Babylone, par exemple, on a connu cette soif de l’âme ; « mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair » et on se remémorait les joies passées des célébrations au Temple de Jérusalem : « Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. » Seul ce souvenir pouvait fortifier la foi et la volonté de rester fidèle dans le milieu idolâtre où on était plongés.
De retour d’Exil, le peuple rend grâce : « Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes » ; ce sont les ailes des chérubins qui recouvrent l’Arche d’Alliance dans le Saint des Saints, d’abord ; mais elles rappellent aussi les ailes du grand aigle du désert qui protège sa nichée quand il lui apprend à voler : et Moïse avait repris l’image au compte de Dieu pour exprimer de quelle sollicitude il avait entouré son peuple : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigle », avait dit Dieu (Ex 19,4 ; Dt 32,10-11).
Dans ces conditions, bien sûr, les paroles de louange viennent d’elles-mêmes : « Tu seras la louange de mes lèvres ! Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. Comme par un festin je serai rassasié : la joie sur les lèvres, je dirai ta louange. » (Le mot « festin » fait référence aux repas de communion qui suivaient certains sacrifices au Temple de Jérusalem).
Et puis, il y a eu des périodes plus terribles encore, celles des persécutions : au deuxième siècle av. J.C., par exemple, il a fallu affronter la terrible persécution du roi grec, Antiochus Epiphane ; et nombre de Juifs sont morts, au nom de leur foi, en disant : « Ton amour, Seigneur, vaut mieux que la vie ».
Aujourd’hui encore, les croyants peuvent dire de toute leur âme : « Ton amour vaut mieux que la vie » : ce verset résonne particulièrement en ce dimanche où nous entendrons Jésus dire à ses disciples : « Celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Mt 16,25).
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Complément
– Jérémie… Elie, même combat : « Je suis passionné pour le Dieu des puissances, mais on cherche à m’ôter la vie. » (1 R 19,10).


DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre aux Romains 12,1-2

1 Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu,
à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –,
en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu :
c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte.
2 Ne prenez pas pour modèle le monde présent,
mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser
pour discerner quelle est la volonté de Dieu :
ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.


« Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu » : quelle magnifique entrée en matière ; jusqu’ici, en fin de compte, Paul n’a parlé que de cela, « la tendresse de Dieu ». Les onze premiers chapitres de la lettre aux Romains ont traité apparemment de questions doctrinales ; les grands thèmes de la théologie de Paul ont été longuement et profondément exposés : la puissance de la grâce, l’universalité du péché, la justification par la foi, le mystère pascal, l’action de l’Esprit, le salut promis et donné à tous. Mais tout ceci revient toujours à cet unique sujet, la tendresse de Dieu.
Maintenant, comme dans toutes ses lettres, Paul tire pour ses lecteurs les conséquences de son enseignement : car la découverte de cette immense tendresse de Dieu ne peut que bouleverser, ou plutôt irriguer désormais toute notre vie. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu… ». Ce qu’il va dire maintenant est en lien étroit avec tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, notamment dans les dernières lignes du chapitre précédent ; je vous en rappelle quelques mots : « Dieu veut faire à tous miséricorde… » suivis immédiatement de l’hymne d’action de grâce que nous avons lue dimanche dernier : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »

Donc, dit Saint Paul, il n’y a pas à hésiter : à ce Dieu si étonnant par sa tendresse et sa volonté de sauver toute l’humanité sans exception, sa puissance inouïe de pardon, une seule réponse est possible : celle de l’abandon et de la confiance ; accorder toute notre vie, toute notre personne à cette réalité bouleversante, nous offrir à Dieu pour qu’il accomplisse en nous son oeuvre. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. » On sait que le verbe « sacrifier – sacrum facere » veut dire « rendre sacré » ; on pourrait donc traduire ainsi : « Je vous exhorte à faire de vos personnes, de votre vie, une chose sacrée, une chose divine. »
Pierre le dira autrement en affirmant avec force que cela est possible : « La puissance divine nous a fait don de tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa puissance agissante. Par elles, les biens du plus haut prix qui nous avaient été promis nous ont été accordés, pour que par ceux-ci vous entriez en communion avec la nature divine. » (2 P 1,3-4). Nous sommes donc invités à la démarche qu’exprimait déjà le psaume 39 (40) : « Tu ne voulais ni offrande, ni sacrifice, tu m’as façonné un corps ; tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens » (Ps 39,7-8). On est en droite ligne de l’enseignement du prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Je reprends le texte : « Offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable », nous dit Saint Paul, d’après notre traduction ; mais si on scrute un peu les mots qu’il emploie, on s’aperçoit que le mot « véritable » de notre texte traduit le mot grec « logikos », au sens de conforme à la raison, à la logique : il est « logique » de vous comporter ainsi, dit Paul, cela est conforme à ce que Dieu a fait pour vous : pour le dire autrement, c’est la conséquence tout simplement de notre découverte de la tendresse de Dieu. Cette attitude est la réponse logique à l’œuvre  de Dieu pour nous. Il ne s’agit pas de gestes extérieurs, mais d’un culte qui nous engage vraiment, totalement, qui nous transforme en profondeur (le mot « logikos » en grec a également ce sens-là) : Paul consacrera la suite de la lettre aux Romains à présenter la nature de l’engagement chrétien : chacun, en fonction de ses dons et qualités, est invité à tenir sa place dans la mission de l’Eglise qui est le service de tous les hommes. Cet engagement est une participation active à la « volonté de Dieu » : cette volonté « que tous les hommes soient sauvés, c’est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité » (comme dit Paul ailleurs, dans la première lettre à Timothée (1 Tm 2,4).
Cela exige sans doute que nous acceptions chaque jour de « nous transformer en renouvelant notre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Accepter de « renouveler notre façon de penser » est pour nous, parfois, une véritable conversion. Car, trop souvent, « nos pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a reproché Jésus à Pierre, à Césarée de Philippe (Mt 16,23 : notre évangile de ce dimanche). Mais l’Esprit nou
s a été donné pour susciter en nous ce renouvellement : « Il nous mènera vers la vérité tout entière », nous a promis Jésus le dernier soir (Jn 16,13).
Cela exige également que nous acceptions de ne pas « prendre pour modèle le monde présent », ce qui est peut-être la chose la plus difficile à faire, pour les Romains du temps de Paul, comme pour nous. La véritable liberté consiste à frayer notre chemin, quelles que soient les sirènes de la mode ; et Paul s’est assez plaint dans les premiers chapitres que ses interlocuteurs se soient égarés.
Aimer le monde sans être esclaves des comportements du monde exige une vigilance de tous les instants : c’est logique pourtant, comme dit Saint Paul, quand on baigne dans la tendresse de Dieu ; mais nous savons tous que ce n’est pas facile ! Jésus le savait mieux que nous ; et ce n’est pas un hasard si ce fut justement l’objet de sa prière pour ses disciples, le dernier soir : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. » (Jn 17,15).


EVANGILE – selon saint Matthieu 16,21-27

21 En ce temps-là,
Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,

des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
22 Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

24 Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
25 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
26 Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite.


Ce récit fait suite à la mémorable profession de foi de Pierre que nous avons entendue dimanche dernier : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; cette affirmation lui a valu cette réponse de Jésus : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela (sous-entendu tu ne l’as pas deviné tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. » Comme toute béatitude, celle-ci, « Heureux es-tu » sonne comme un compliment (et quel compliment !) mais aussi comme un encouragement. Et effectivement, il faudra beaucoup de courage à Pierre pour rester fidèle à cette première profession de foi. Car il n’en connaît pas encore toute la portée, Jésus n’a pas fini de le surprendre.
En effet, celui-ci vient d’accepter au moins implicitement la reconnaissance par Pierre de son titre de Messie (« C’est mon Père qui t’a révélé cela ») et aussitôt après il présente son programme qui ne cadre nullement avec l’idée qu’on se faisait communément du Messie : « A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup… » C’était le monde à l’envers : un roi sans armes ni privilèges… Pire, un roi maltraité et apparemment consentant… Il parle de souffrir beaucoup et d’être même mis à mort !
Quelle idée ! Pierre a quelque raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois de Jérusalem l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance.
Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute 1, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. Au passage, nous voyons que Jésus n’a pas affronté des tentations seulement une fois pour toutes au début de son ministère (Mt 4,1-11), mais plusieurs fois au cours de sa mission, il a rencontré des « occasions de chute ».
Comme dit Paul dans la deuxième lecture de ce dimanche, il nous faut accepter de laisser l’Esprit de Dieu transformer complètement nos façons de voir : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »
Et là nous risquons d’avoir des surprises ; car les manières de Dieu sont toutes différentes de nos propres manières de voir. Il ne faut jamais perdre de vue la fameuse phrase d’Isaïe (c’est Dieu qui parle) : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR. C’est que les cieux sont hauts par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts par rapport à vos chemins, et mes pensées par rapport à vos pensées. » (Is 55, 6-8). « Si je comprenais Dieu, ce ne serait pas Dieu » disait saint Augustin. Il nous faut donc accepter d’être surpris : les apôtres et tous les Juifs de leur temps l’ont été, Pierre le premier. A de rares exceptions près, ils avaient prévu un Messie puissant, triomphant ; or Jésus est aux antipodes de ces belles prévisions.
Le dessein de Dieu, nous le savons, ce n’est rien d’autre que le salut du monde, c’est-à-dire la naissance de l’humanité nouvelle, celle qui ne vivra que de tendresse et de pitié, à l’image de Dieu lui-même. Or, le salut des hommes, c’est-à-dire notre conversion totale et définitive à l’amour et au pardon, à la fraternité et à la paix, au partage et à la justice, ne peut pas se faire par un coup de baguette magique : où serait notre liberté ?
Le salut des hommes passe donc inévitablement par une lente transformation des hommes ; et comment transformer les hommes sans leur en montrer le chemin ? Alors, il fallait bien que Jésus emprunte jusqu’au bout le chemin de douceur, de bonté, de pardon, si l’on veut avoir quelques chances que nous l’empruntions à notre tour. C’est pour cela que Jésus, expliquant sa passion et sa mort aux disciples d’Emmaüs, leur dit « il fallait », au sens de « il fallait malheureusement ».
Le plan de salut de Dieu ne s’accommode donc pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié : cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : on comprend mieux alors cette phrase de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Seule cette suprême preuve d’amour peut nous amener à emprunter à notre tour le chemin de l’amour
.
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Note
1 – « Occasion de chute » : le mot employé par Jésus signifie « pierre d’achoppement », la pierre qui fait trébucher. Voici encore l’une des facettes de la vie des disciples, dont Pierre est un exemple-type (cf l’épisode de la marche sur les eaux) : nos fragilités, nos doutes peuvent devenir pierres d’achoppement pour nous ou pour les autres.

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Dix huit romans à découvrir ou redécouvrir

DES ROMANS A DECOUVRIR OU A REDECCOUVRIR 

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« Le Discours », de Fabrice Caro (2018)

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Le discours

Fabrice Caro

Paris, Gallimard, 2018. 224 pages.

On l’a peut-être déjà oublié, en ces temps confinés, mais un dîner de famille peut virer au calvaire. Entre le bruit insupportable de la fourchette de son beau-frère Ludo, les conversations sur le chauffage hors-sol et les questions de sa mère, sans oublier le gratin dauphinois dont les tranches de pommes de terre évoquent « l’inéluctable délitement de la passion amoureuse », Adrien a connu meilleure période dans sa vie.

D’autant plus que Ludo formule une petite demande pour son mariage à venir avec Sophie : « Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. » Et comme si tout cela ne suffisait pas, Adrien tente de gérer une bien mystérieuse « pause » décidée par son amie Sonia, voilà trente-huit jours. Fabrice Caro raconte avec absurdité et tendresse les tourments d’un loser sympathique. Et démontre au passage que la mélancolie et la déprime provoquent parfois les meilleurs fous rires.

 

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 « Le Père Porcher », de Terry Pratchett (1996)

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Le Père Porcher

Terry Pratchett

Paris, Pocket, 2006. 384 pages.

Imaginez une planète plate comme une pizza, portée par quatre éléphants géants, eux-mêmes établis sur le dos d’une gigantesque tortue voyageant dans l’espace. Ajoutez une bonne dose de magie et un humour absurde digne des Monty Python : vous obtenez l’univers délirant de la série Les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett.

L’un des coups de génie de l’écrivain britannique, c’est d’avoir créé une galerie de personnages récurrents : un trio de sorcières hautes en couleur, un tyran tout compte fait plutôt tolérant, un bibliothécaire transformé en orang-outan suite à un accident magique, ou encore… la Mort. Il (« la Mort est un mâle, un mal nécessaire ») apparaît sous la forme d’un squelette de 2,10 m vêtu d’une robe noire. Autre signe distinctif : IL PARLE EN CAPITALES. Malgré son travail, il est toujours prêt à rendre service : dans Le Père Porcher, la Mort décide de remplacer au pied levé l’équivalent pratchettien du père Noël. Evidemment, ça ne se passe pas comme prévu. Et, évidemment, c’est hilarant.

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 « La Vie mode d’emploi », de Georges Perec (1978)

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La vie mode d’emploi

Georges Perec

Paris, L’Atalante, 2002. Rééd. 2016, 384

 

Parfaite lecture pour le confinement que ce prodigieux roman qui se déroule entièrement entre les murs d’un immeuble parisien. Ses habitants « se barricadent dans leurs parties privatives – puisque c’est comme cela que ça s’appelle – et ils aimeraient bien que rien n’en sorte », écrit Perec dès le premier chapitre. Mais tout sort, évidemment, grâce à l’écrivain qui retire la façade et, pièce après pièce, raconte les mille et une vies qui s’y jouent : le bijoutier assassiné trois fois, la dame qui s’invente des nièces, le violoniste jaloux, l’homme qui raye les mots… J’ai beau l’avoir parcouru en tous sens, ce livre m’époustoufle encore à chaque fois.

 

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« Saga », de Tonino Benacquista (1997)

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Saga

 Tonino Benacquista

Paris, Gallimard, 1997. 448 pages.

 

Quatre scénaristes désœuvrés sont recrutés par une chaîne de télévision pour écrire un feuilleton, destiné à remplir les quotas de production française et diffusé à 4 heures du matin. Le tout avec un seul décor, des acteurs sous-payés et même pas de bouts de ficelle. Mais ils ont carte blanche pour imaginer cette série que personne n’est censé regarder.

Evidemment, les scénaristes décident d’écrire ce qui leur passe par la tête. Ils font parler Dieu, parlent de foi, de philosophie et d’amour. Leur aventure, toujours drôle, reste légère même dans les moments les plus tragiques. On se demande sans cesse jusqu’où les héros iront dans la transgression, et ils ne déçoivent jamais. Saga se dévore en un week-end, ce qui est moins idéal pour le confinement que Le Rouge et le Noir. Mais vous aurez (sans doute) envie de le relire

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« Dune », de Frank Herbert (1965)

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Dune

Frank Herbert

Robert Laffont, 1970. 832 pages.

 Les plus belles planètes à visiter sont toujours celles qui n’existent pas. C’est le cas d’Arrakis, présentée au début du livre comme un endroit hostile, grouillant de monstrueux vers des sables et habitée par un peuple peu avenant, les Fremens. Arrakis va pourtant devenir le centre de l’univers. Comment est-ce possible ? Pour le comprendre, il faut suivre le destin du jeune Paul, fils du duc Atréides, que l’empereur place à la tête de la planète pour récolter une mystérieuse épice. Complots, explorations, prophéties…

Frank Herbert allie art du récit individuel et fresque épique. Mélangeant roman d’aventure et intrigues géopolitiques complexes, Dune est un « space opera » sans temps mort. L’autre force de la série de romans qui forment Le Cycle de Dune, c’est d’avoir développé un univers cohérent et riche. Et si l’on veut se faire sa propre idée sur cette saga culte de la SF, il faut la lire rapidement : Dune devrait revenir sur grand écran fin 2020 sous la direction de Denis Villeneuve.

 

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 « Pour un oui ou pour un non », de Nathalie Sarraute (1982)

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Pour un oui pour un non

Nathalie Sarraute

Paris, Gallimard, 1982. 96 pages.

Deux hommes – H1 et H2 – se retrouvent dans un lieu clos, et l’amitié solide, ancienne, qui les lie, se fissure et se brise sous leurs yeux. Ce n’est rien, d’abord, juste une micro-faille, une façon que l’un a eu de dire à l’autre, qui se vantait d’un succès professionnel : « C’est biiiien… ça… ». Dans l’intonation, dans le temps suspendu entre le « C’est bien » et le « ça », s’engouffrent tous les malentendus qui, jusque-là, avaient été tus : le mépris contenu de H1 pour le mode de vie de H2, l’ennui qu’inspire à H2 la réussite affichée de H1.

Par temps de confinement, ce très court texte offre, au choix, des raisons de désespérer de l’impossible « vivre ensemble » ou un précieux viatique pour comprendre et, au mieux, prévenir les disputes amicales, amoureuses, familiales, qui éclatent « pour un oui ou pour un non ».

  

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  « Le Cœur cousu », de Carole Martinez (2007)

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Le Cœur cousu

Carole Martinez

Paris, Gallimard, 2007. 448 pages.

Entre roman initiatique et fable merveilleuse, ce premier livre de Carole Martinez est servi par une plume fine. Soledad y conte la vie baladée de Frasquita, sa mère, née dans un village du sud de l’Espagne d’une lignée de femmes qui se transmettent, de génération en génération, une mystérieuse boîte de couture. Par une magie délicate, proche de celle des romans de Gabriel Garcia Marquez, elle recoud les êtres et les âmes.

C’est aussi une histoire d’errance et de révolte. Celle de la fuite de Frasquita, que son mari a perdue en la pariant lors un combat de coqs. Traînant avec elle ses enfants, elle se retrouve alors sur les routes sèches d’Andalousie, embarquée dans un soulèvement de paysans anarchistes. Une épopée pleine d’imagination.

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  « Orlando », de Virginia Woolf (1928)

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Virginia Woolf

Paris, Gallimard, 2018. 416 pages.

fLa biographie fictive, s’étalant sur quatre siècles, d’un jeune noble britannique qui devient femme. Ainsi peut-on présenter Orlando, le facétieux roman de la Britannique Virginia Woolf. C’est un des seuls livres de son autrice que l’on savoure avec un grand sourire, tant l’écriture et la narration sont délicieusement farfelues. Les textes les plus connus de Woolf (Mrs DallowayLes Vagues) ne sont pas des parangons de drôlerie. Mais Orlando, que Woolf décrit dans son Journal comme « une récréation d’écrivain », est une fresque farcesque sur l’éternelle jeunesse, sur l’infini désir et sur l’immortalité de l’art.

Le roman, dédié à sa grande amie la poétesse Vita Sackville-West et publié en 1928, est un bonheur de lecture ainsi qu’une porte d’entrée idéale dans l’univers d’une écrivaine hors norme. –

 

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« Watership Down », de Richard Adams (1972)

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Watership

Richard Adams

Paris, Flammarion, 1976, 544 pages.

 

Watership Down est une véritable épopée avec son lot d’aventures haletantes, de drames poignants, sa galerie de personnages attachants, des plus courageux aux plus lâches. L’histoire d’un exode aussi, d’une communauté fuyant le lieu de toutes ses attaches pour plonger dans l’inconnu et se sauver d’une mort certaine. Un long récit qui fait écho à de nombreux événements passés ou actuels, même si les protagonistes ne sont pas des humains, mais… des lapins. Cette allégorie n’a rien d’enfantin, même si elle est accessible à tout âge.

Ce livre paru en 1972 s’est vendu à plus de 50 millions d’exemplaires. Il est devenu un classique de la littérature britannique, d’un genre unique puisqu’à sa lecture il est impossible de ne pas se sentir un petit peu lapin.

 

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  « Solal », d’Albert Cohen (1930)

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Solal

Albert Cohen

Paris, Gallimard, 1930. Réédition 1981. 480 pages.

 Moins tragique que Belle du SeigneurSolal raconte les débuts du héros éponyme d’Albert Cohen, un fils de rabbin qui s’enfuit de son île grecque dans des circonstances rocambolesques pour chercher fortune loin de la petite communauté juive dans laquelle il a grandi. Solal est un roman d’amour – comme Belle du Seigneur –, mais c’est d’abord un récit d’aventure drôle et bien mené, dans lequel vous découvrirez des personnages que vous n’oublierez pas de sitôt, « les Valeureux », ces quatre hommes mi-vagabonds, mi-chaperons, qui suivent Solal à la trace en faisant à peu près n’importe quoi. Divertissant, tout en étant merveilleusement bien écrit. A lire si vous voulez profiter de cette période pour découvrir des classiques, sans avoir le courage de vous lancer dans des lectures trop ambitieuses.

 

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 « Rosa candida », d’Audur Ava Olafsdottir (2007)

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Rosa Candida

Audur Ava Ollafsdottir

Zulma, 2007. 288 pages.

Il est jeune, il est Islandais, il s’appelle Arnljótur et se passionne pour la botanique, marotte qu’il partage avec sa mère. Lorsque cette dernière meurt, et alors qu’il est jeune papa d’une petite Flora-Sol  fruit d’une nuit d’amour avec Anna , il s’envole pour rejoindre une roseraie mythique mais abandonnée, propriété d’un monastère reculé, à laquelle il entend bien redonner de sa superbe. Il y fait la connaissance d’un moine cinéphile amateur de boisson.

Mais le calme de leur petit ciné-club est rompu lorsque son ex-amante vient lui confier la garde de leur progéniture afin qu’elle puisse achever la rédaction de son mémoire. Les deux jeunes parents découvrent la vie à trois et prennent les choses comme elles viennent tout au long de ce roman qu’on effeuille avec plaisir.

 

« La Première Enquête de Montalbano », d’Andrea Camilleri (2004)

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La Première enquête de Montalbano

Andrea Camilleri

Paris, Fleuve Noir, 2006. 352 pages.

Le polar italien a quelques aspects bien à lui : ses héros sont souvent des misanthropes torturés et de fins gourmets. Surtout, chaque auteur enracine son œuvre dans sa région d’origine. Andrea Camilleri en est le représentant le plus célèbre, avec les livres mettant en scène le commissaire sicilien Salvo Montalbano.

Ouvrir l’un des vingt-huit « Montalbano » traduits en français, c’est la garantie d’être plongé dans une intrigue drolatique où l’on croise des personnages secondaires à mourir de rire, comme Catarella, gardien de la paix maladroit et dyslexique. Montalbano, lui, passe son temps à se disputer avec sa fiancée génoise (décidément beaucoup trop terre à terre pour lui), à manger des spécialités de son île et à résoudre des enquêtes tortueuses mêlant corruption politique et mainmise mafieuse.

 

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  « Le Guide du voyageur galactique », de Douglas Adams (1979)

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^Le guide du voyageur galactique

Douglas Adams

Paris, Denoël, 1982. 288 pages.

Vous savez ce qui est pénible avec les Terriens ? Leur manie de toujours se plaindre. La moitié de l’humanité est confinée chez elle, certes, mais cela aurait pu être pire : vous auriez pu vous réveiller et apprendre que la planète bleue allait être détruite dans l’heure pour faire place à une voie galactique express.

C’est ce qui est arrivé un beau matin à Arthur Dent, banal Anglais encore imprégné de sa cuite de la veille, sauvé in extremis de l’extinction de la race humaine par Ford Prefect, compagnon de bar qui s’est révélé être, heureuse coïncidence, un extraterrestre « space-trotter » sous couverture. La suite ne sera que péripéties ubuesques, mélange de parodie de science-fiction, d’humour british et de métaphysique délirante, avec un vaisseau propulsé par un générateur d’improbabilité infinie, des poissons polyglottes à s’enfourner dans les oreilles et une race alien architecte spécialisée dans les fjords. En outre, Le Guide du voyageur galactique contient la réponse à « La Grande Question sur la vie, l’univers et le reste », ce qui, en période de doute, en fait une lecture indispensable.

 

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 « De bons présages », de Terry Pratchett et Neil Gaiman (1990)

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De bons présages

Terry Pratchett et Neil Gaiman

Au Diable Vauvert, 2002. 448 pages.

Réussir l’apocalypse, c’est beaucoup plus difficile que ça en a l’air. Surtout quand le démon et l’ange chargés par leurs camps respectifs de l’organiser se rendent compte que la Terre, finalement, c’est plutôt un endroit où il fait bon vivre. Et qu’ils concluent un pacte étonnant pour saboter le grand plan de l’Armageddon.

Mais ce qui fait de De bons présages un livre particulièrement réconfortant, ce n’est pas uniquement son scénario baroque ; c’est avant tout la multitude de détails hilarants qui le parsèment, depuis les prophéties de la sorcière Anathème Bidule jusqu’aux constatations désabusées de l’ange et du démon sur la vie quotidienne dans les années 1980. Vous aussi, vous l’avez toujours su : une cassette abandonnée dans une voiture se transforme toujours en best-of de Queen.

 

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  « La Haine de la famille », de Catherine Cusset (2001)

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La haine de la famille

Catherine Cusset

Paris, Gallimard, 2001. 352 pages.

Cette famille aurait-elle résisté au confinement ? La narratrice, Marie, tente d’y trouver sa place, entre ses frères, sa sœur et le couple incongru que forment ses parents. Lui, énarque, croyant, maniaque, obsédé par le rangement des serviettes et des torchons. Elle, « juge tourmentée », lunatique, distraite, qui « n’embrasse pas facilement » et « peut être méchante », s’habille en tenues haute couture, se prend de lubies monochromes (ne porter que du rouge), et préfère laisser à son mari les tâches domestiques. Sa « haine de la famille », elle n’en fait pas mystère, elle qui déteste les anniversaires, la fête des mères « pétainiste », Noël… Mais les apparences sont bien sûr trompeuses. Le père obsessionnel est la présence rassurante qui soigne et veille. La mère, entre deux coups de griffe, apprend à Marie l’amour des livres et se montre intransigeante sur le travail scolaire.

On plonge dans le passé de cette femme égocentrique et foutraque, son année à Harvard, son mari qu’elle croit puceau alors qu’elle est enceinte de lui, leur union sacrée face aux reproches de Marie. Le portrait de la grand-mère maternelle livrera d’autres clefs de ces relations familiales : cette avocate, qui, en 1943, prend le temps de se maquiller alors que des policiers français viennent l’arrêter, gagnera son procès contre l’Etat qui lui interdit de travailler parce que juive. La liberté gagnée et farouchement défendue, c’est peut-être ça « notre esprit de famille », résume Marie dans ce roman plein d’humour, tendre et grinçant à la fois.

 

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 « Chaos calme », de Sandro Veronesi (2005)

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Chaos calme

Sandro Veronesi

Paris, Grasset, 2008. Réédition 2010. 544 pages.

Pietro est jeune, beau et riche. Pietro a une femme, Lara, jeune et belle. Pietro a une fille de 10 ans, Claudia, délicieuse, comme la plupart des enfants à cet âge. Un jour, Lara s’effondre dans le jardin. Rupture d’anévrisme. En attendant d’avoir mal, ce golden-boy, qui se retrouve soudain tout bête, renonce à conclure la fusion qui devait le rendre encore plus riche et se plante tous les jours sous les fenêtres de l’école de sa fille. Il attend que la journée passe, lui fait coucou lorsqu’elle lui adresse un regard au moment de la récréation.

Cette voiture dans la rue devient sa maison, son bureau, sa salle de réunion, le lieu où s’ancre son deuil. Il y croisera des personnages familiers, des inconnus, y apprivoisera son chagrin et son désarroi. Aux larmes et au pathos, Sandro Veronesi oppose des personnages complexes et attachants, des dialogues parfaitement maîtrisés et des monologues intérieurs mémorables. Ecrit à la première personne, Chaos calme est également le regard, magnifique, d’un homme sur les femmes qui l’entourent.

 

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 « Comment voyager avec un saumon », d’Umberto Eco (1992)

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Comment voyager avec un saumon

Umberto Ecco

Paris, Grasset, 1997. Réédition Livre de Poche, 2000. 283 pages.

A l’heure où les gestes barrières sont érigés en nouvelle philosophie, il convient de toute urgence de reprendre son exemplaire de Comment voyager avec un saumon, à la chronique intitulée Comment éviter les maladies contagieuses. Là, en trois petites pages, Umberto Eco pose quelques précautions qui peuvent vraiment nous sauver la vie en cette période de pandémie. L’auteur piémontais nous y rappelle en effet qu’il est primordial en ces temps d’usage du masque, des gants, et du lavage des mains intempestif, de surtout bien « veiller à ne pas se faire enlever par des bergers sardes ou des terroristes, les ravisseurs utilisant en général le même capuchon pour plusieurs otages ».

Et comme si ce précieux conseil ne suffisait pas, il insiste sur un autre point (lui aussi trop souvent négligé des autorités sanitaires) : « Nager dans une mer polluée par une marée noire accroît le risque de contagion car le pétrole en suspension contient les particules de salive de tous ceux qui ont bu la tasse avant vous et ont recraché ».

Si, spontanément, on aurait envie d’embrasser l’auteur pour la pertinence des conseils, très vite on revient à la raison, pour passer au reste du recueil. Un travelling arrière vers un passé où les avions rayaient encore l’azur, et où le voyageur franchissait les frontières avec une désinvolture qu’on est en droit de juger provocante – mais qui fait du bien. L’Italien nous transporte tour à tour de sa chambre dans un hôtel international où il peine à maintenir un saumon dans son frigo, au choix d’une bonne valise à roulettes avec laquelle il pourra courir pour attraper son train ou son avion. Et on le suit bien volontiers, juste histoire de se rappeler avec lui le monde d’avant. –

 

 « Les enfants de la Terre, t. 1 : Le Clan de l’ours des cavernes »,

de Jean M. Auel (1980)

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Les enfants de la terre. Tome 1 : Le clan de l’ours des cavernes

Jean M. Auel

Paris, Presses de la Cité, 1991. Réédition Pocket 2002. 544 pages.

Oubliez tout. Le coronavirus, le confinement, la mondialisation, nos sociétés modernes, vos appartements, l’électricité, les routes, les villages… tout. Retour 30 000 ans avant notre ère, à la fin de la dernière période glaciaire, quelque part en Europe. Au milieu des vallées et des forêts primaires, dans des paysages sauvages, intouchés, peuplés d’animaux gigantesques, d’une flore luxuriante et d’à peine plus d’un million d’êtres humains à l’échelle de la planète. Parmi ces humains, une femme, Ayla, héroïne du livre, promise à une extraordinaire destinée ; une Homo Sapiens recueillie enfant, blessée et orpheline, par une communauté de Néandertals et qui devra partir à la recherche des siens, de l’Oural à l’Atlantique.

A travers son apprentissage, ses rencontres, ses histoires d’amour et d’amitié, et de façon plutôt vraisemblable selon la communauté scientifique, le récit nous plonge dans le quotidien de la vie préhistorique : la réalité du nomadisme, l’adaptation à l’environnement naturel, les techniques de chasse, de couture, de médecine par les herbes, le début de la domestication des animaux et les premières croyances mystiques sur l’origine de la vie…

 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/04/12/dix-huit-livres-qui-font-du-bien-a-re-lire-pendant-le-confinement-la-selection-du-monde_6036354_3246.html

 

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ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, ET SI ON RELISAIT L'OEUVRE D'ALBERT CAMUS, L'ETRANGER, LA CHUTE, LE MYTHE DE SISYPHE, Non classé

Et si on relisait l’oeuvre d’Albert Camus

Relire Camus

 

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La Peste

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972. 288 pages

Résumé :

– Naturellement, vous savez ce que c’est, Rieux ?
– J’attends le résultat des analyses.
– Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment… Et puis, comme disait un confrère :  » C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est…
– Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste.

 

PRÉSENTATION DE LA PESTE :

Oran, 1940. Le Docteur Rieux doit lutter contre une épidémie de peste qui oblige les autorités à fermer les portes de la ville, prisonnière du malheur. Le Dr Rieux lutte de toutes ses forces contre le mal, refuse toute justification métaphysique à cette calamité, contrairement au père Paneloux, qui voit dans la peste une malédiction divine, une punition des péchés humains.

Ce roman allégorique souffre plusieurs interprétations. La peste symbolise le fléau du malheur sous toutes ses formes, y compris celle de la guerre. Lutter contre la peste, si périlleuse, si aléatoire, voire si vaine que soit cette lutte, est la seule conduite humaine possible. L’homme doit dépasser l’absurde de sa conduite et du mal, par un acte de protestation qui lui permette de rejoindre les autres « dans les seules certitudes qu’ils ont en commun et qui sont l’amour, la souffrance, l’exil ».

Camus distingue trois étapes possibles pour l’homme qui fait l’expérience de l’absurde : l’homme quotidien vit l’absurde sans en avoir une claire conscience, tel Meursault, le héros de L’Étranger, au début du roman ; l’homme absurde a pleinement compris l’absurde et l’assume, comme le même Meursault à la fin du roman ; l’homme révolté est quant à lui capable de construire sa vie sur l’absurde.

 

LA TRAME DU ROMAN

L’intrigue du roman présente l’histoire d’une épidémie de peste qui sévit sur la ville d’Oran dans les années 1940. Des rats viennent mourir au grand jour ; ils portent le bacille de la peste. L’épidémie se répand dans la ville qu’il faut fermer ; le héros, le docteur Rieux – on apprend à la fin du livre que c’est lui en réalité qui relate les événements – est séparé de son épouse partie se soigner dans une ville voisine.

Camus distingue plusieurs réactions face à ce fléau. Cottard, le cynique, se réjouit de façon malsaine des souffrances qui s’abattent sur les hommes, il tire profit de l’épidémie en organisant le marché noir ; son attitude vaine le conduit à la folie. Le prêtre Paneloux voit dans la peste le châtiment de Dieu qui punit les hommes pour leur égoïsme ; il invite les fidèles à la conversion ; mais, profondément bouleversé par la mort d’un jeune enfant, il se tait et meurt seul, sans avoir demandé l’aide de la médecine. Grand, le fonctionnaire, contaminé, guérit sans qu’on sache exactement pourquoi. Rambert, le journaliste parisien séparé de la femme qu’il aime, met tout en œuvre pour quitter la ville ; lorsqu’il en a la possibilité, il choisit d’y rester pour se battre avec ceux qui luttent. Rieux et Tarrou agissent pour organiser un service sanitaire qui soulage, autant que faire se peut, la souffrance des hommes. À la fin du roman, Tarrou meurt et Rieux apprend par un télégramme que sa femme, elle aussi, est morte.

L’une des scènes les plus importantes du roman raconte l’agonie terrible et la mort d’un jeune enfant, le fils du juge Othon. Elle est commentée par Rieux en ces termes devenus célèbres : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés ».

 

LA PESTE, UNE METAPHORE

Au début du roman, le narrateur précise : «La peste fut notre affaire à tous » ; à la fin du récit, il ajoute que ce fléau « les a confrontés à l’absurdité de leur existence et à la précarité de la condition humaine ». La peste est une double métaphore.

 

Une métaphore historique et politique

En 1955, Camus précise : « “La Peste”, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme ». La peste est l’allégorie du nazisme, une grave maladie politique contagieuse et mortelle encore dénommée « la peste brune ». La population représente les victimes du nazisme, les Juifs en particulier ; la peste disparue, les survivants montrent une capacité d’oubli troublante. Cottard est celui qui tire profit de l’occupation allemande pour s’enrichir. Paneloux représente l’impasse d’une religion qui ne condamne pas clairement l’horreur humaine du nazisme. Grand, fonctionnaire sans envergure, se révèle toutefois utile par ses tâches administratives. Tarrou, Rieux, puis Rambert, sont les résistants qui s’engagent contre l’occupant. Rieux fait observer dans les dernières pages que cette peste du totalita­risme, même si elle se fait oublier, demeure tapie et peut resurgir.

 

Une métaphore métaphysique et morale

La peste est aussi l’allégorie du mal qui est implanté dans tout homme. Pour Tarrou, « Chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne… Ce qui est naturel, c’est le microbe ». Ce « microbe », le mal, consiste par exemple à réclamer, en s’en faisant une gloire, la peine de mort pour punir un assassin, comme le fait le père de Tarrou, qui est avocat général, sans du tout se rendre compte qu’il commet « le plus abject des assassinats ».

Alors que Tarrou cherche à éradiquer le mal, à être « un saint sans Dieu », Rieux, porte-parole de Camus, poursuit un but plus modeste : « Je me sens plus de solidarité avec les vaincus qu’a les saints, dit-il. Je n’ai pas de goût, je crois, pour l’héroïsme la sainteté. Ce qui m’intéresse, c’est d’être un homme ». Être homme, pour Rieux, c’est tout mettre en œuvre pour soulager souffrance des victimes du mal, et par là donner un sens à sa \ par la solidarité, solidarité avec ceux qui souffrent, solidarité av ceux qui luttent. Mais cette lutte est sans illusion : ce n’est p Rieux et son équipe qui éliminent la peste, « La maladie sembla partir comme elle était venue ». Autrement dit, la peste existe toujours, jamais le mal ne sera totalement terrassé ; aux hommes de demeurer vigilants.

Camus travaille à La Peste dès 1943 : il faut lire ce roman comme le second volet d’un diptyque, le premier étant constitué par L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe : toute la pensée de Camus se trouve dans ces trois ouvrages. S’arrêter au seul premier volet revient à trahir la pensée de Camus.

 

EXTRAITS

 

« La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. […] Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux »

« Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en réalité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni de bel amour sans toute la clairvoyance possible ».

 

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L-Etranger

L’Etranger

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972.

 

Condamné à mort, Meursault. Sur une plage algérienne, il a tué un Arabe. À cause du soleil, dira-t-il, parce qu’il faisait chaud. On n’en tirera rien d’autre. Rien ne le fera plus réagir : ni l’annonce de sa condamnation, ni la mort de sa mère, ni les paroles du prêtre avant la fin. Comme si, sur cette plage, il avait soudain eu la révélation de l’universelle équivalence du tout et du rien.
La conscience de n’être sur la terre qu’en sursis, d’une mort qui, quoi qu’il arrive, arrivera, sans espoir de salut. Et comment être autre chose qu’indifférent à tout après ça ? Étranger sur la terre, étranger à lui-même, Meursault le bien nommé pose les questions qui deviendront un leitmotiv dans l’œuvre de Camus.
De La Peste à La Chute, mais aussi dans ses pièces et dans ses essais, celui qui allait devenir Prix Nobel de littérature en 1957 ne cessera de s’interroger sur le sens de l’existence. Sa violente en 1960 contribua quelque peu à rendre mythique ce maître à penser de toute une génération.

 

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Le mythe de Sisyphe

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1985.

 

La notion d’absurde et le rapport entre l’absurde et le suicide forment le sujet de cet essai. Une fois reconnu le divorce entre son désir raisonnable de compréhension et de bonheur et le silence du monde, l’homme peut-il juger que la vie vaut la peine d’être vécue ? Telle est la question fondamentale de la philosophie. Mais si l’absurde m’apparaît évident, je dois le maintenir par un effort lucide et accepter en le vivant de vivre. Ma révolte, ma liberté, ma passion seront ses conséquences. Assuré de mourir tout entier, mais refusant la mort, délivré de l’espoir surnaturel qui le liait, l’homme va pouvoir connaître la passion de vivre dans un monde rendu à son indifférence et à sa beauté périssable. Les images de Don Juan, du comédien, de l’aventurier illustrent la liberté et la sagesse lucide de l’homme absurde. Mais la création – une fois admis qu’elle peut ne pas être – est pour lui la meilleure chance de maintenir sa conscience éveillée aux images éclatantes et sans raison du monde. Le travail de Sisyphe qui méprise les dieux, aime la vie et hait la mort, figure la condition humaine. Mais la lutte vers les sommets porte sa récompense en elle-même. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Avec cette formule foudroyante, qui semble rayer d’un trait toute la philosophie, un jeune homme de moins de trente ans commence son analyse de sa sensibilité absurde. Il décrit le « mal de l’esprit » dont souffre l’époque actuelle : « L’absurde naît de la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde. »

 

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La-Chute

La chute

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972.

Dans un bourg d’Algérie où se croisent matelots de toutes nations, souteneurs, prostituées et voleurs, un homme que le hasard a mis sur le chemin de l’un de ses compatriotes, se raconte. Qui est-il ? C’est la source de cet admirable monologue, où Jean-Baptiste Clémence retrace le parcours autrefois brillant de son existence. Jusqu’au jour où différents Evénements ruinent les derniers vestiges de sa normalité existentielle. Il fuit dans la débauche ce qu’il découvre tous les jours un peu plus. Fuir l’hypocrisie des cœurs, de la charité, de la solidarité, l’hypocrisie du monde, fuir cette existence fausse où le plaisir personnel décide des actes les plus beaux. Il part alors pour la cosmopolite Amsterdam et s’y institue  » juge pénitent  » pour dénoncer l’ignominie humaine.

« Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui d’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. »

AIX-EN-PROVENCE (BOUCHES-DU-RHÔNE), EGLISE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Aix-en-Provence), EUGENE DELACROIX (1798-1863), LE CHRIST EN CROIX, MAURICE GENOYER (1933-2020), Non classé

Le Christ en croix de Delacroix (Eglise Saint-Jean de Malte, Aix-en-Provence)

Le Christ en croix d’Eugène Delacroix

 

Le tableau de jeunesse de Delacroix offert à l’église Saint-Jean-de-Malte

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« Le Christ en croix » de Delacroix a été offert à l’église aixoise par l’industriel marseillais Maurice Genoyer en 1998.PHOTO PHILIPPE LAURENSON

Première église gothique de Provence, l’édifice trône fièrement à l’angle de la rue d’Italie et de la rue Cardinale. Bichonnée depuis plus de trente ans par les Amis de Saint-Jean-de-Malte, on connaît d’elle son vitrail, « extrêmement grand pour une église provençale », au dire de Jean-Claude Reviron, président de l’association, son orgue contemporain réalisé par le facteur alsacien Daniel Kern ou encore ses cloches…

L’on connaît moins ce trésor, caché à l’abri d’une chapelle, au droit de la nef. Une œuvre  de jeunesse d’Eugène Delacroix, datée de 1820, lequel peindra, dix ans plus tard, le célébrissime tableau du Louvre, La Liberté guidant le peuple. Cette toile, Le Christ en croix, est en fait une « copie » d’un Van Dyck que l’on peut voir en l’église Notre-Dame de Bruges. Sans doute que le jeune Delacroix – il avait 22 ans lorsqu’il l’a peinte – l’avait réalisée à l’occasion d’un voyage dans la Venise du Nord.

L’œuvre , qui fit partie de collections privées, a été officiellement installée en l’église Saint-Jean- de-Malte le jour du bicentenaire de la naissance du peintre, le 26 avril 1998.

Ce don a été fait, « à condition qu’il reste accroché » aux murs de l’église aixoise, par l’industriel marseillais Maurice Genoyer qui y avait associé son épouse Ute, décédée en janvier 1997 des suites d’un accident de cheval après de longs mois de coma et dont les obsèques furent célébrées à Saint-Jean-de-Malte. Lors de l’accrochage, l’on évoqua « la douleur bien visible sur le visage de ce Christ, ses lèvres déjà bleues, les yeux presque révulsés et tout son corps à l’agonie ». Une « puissante description de la douleur humaine » exprimée par un artiste dont on disait qu’il était le peintre de « l’irrémédiable douleur ».

Ce don symbolique et affectif de Maurice Genoyer fait, depuis, l’objet d’une attention particulière de la part des Amis de Saint-Jean-de-Malte. Sous verre, dans un cadre renforcé, sécurisée par une serrure multipoints, la toile est également protégée par une alarme. Peu courant dans une église, mais la rareté et la valeur de l’œuvre , autant commerciale qu’émotionnelle, justifient ces multiples précautions.

Paroisse Saint-Jean de Malte

https://www.laprovence.com/article/edition-aix-pays-daix/4065198/le-tableau-de-jeunesse-de-delacroix-offert-a-leglise-saint-jean-de-malte.html

 

Le Christ en croix

1820

(d’après un tableau de A. van Dyck)

Ce tableau est une œuvre de jeunesse de Delacroix (1798 – 1863). On peut lire la signature et la date (1820) en bas, sur la gauche. Il s’agit d’une copie d’une toile de van Dyck qui se trouve aujourd’hui dans l’église Notre-Dame à Bruges. Elle fut sans doute réalisée au cours d’un voyage du jeune Delacroix dans cette ville. Ce tableau fit partie de collections privées et fut donnée récemment à l’église Saint-Jean-de-Malte, « à condition qu’il reste accroché à ses murs».

Il fut installé officiellement le jour du bicentenaire de la naissance de l’artiste (26 avril 1998).

 

http://bmasson-blogpolitique.over-blog.com/2016/08/peinture-eugene-delacroix.html

 

 

Maurice Genoyer, fondateur du groupe Genoyer, s’est éteint

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Maurice Genoyer (à droite sur la photo) approchait de ses 87 ans.PHOTO ARCHIVES FRÉDÉRIC SPEICH

 

Maurice Genoyer, natif de Marseille et fondateur en 1964 de la société Phocéenne de Métallurgie, s’est éteint jeudi après-midi en Suisse, à Crans Montana. Il approchait de ses 87 ans.

De l’entreprise des débuts, spécialisée dans le négoce et vannes et pipes destinés à l’industrie pétrolière et gazière, il a fait un groupe industriel doté de capacités de productions. Après avoir ouvert en 1998 le capital au fonds Carlyle, Maurice Genoyer a pris du recul, jusqu’à se retirer du groupe dont le siège est à Vitrolles et qui porte toujours son nom. Maurice Genoyer est aussi à l’origine de l’association Enfants du Monde et de la fondation Maurice et Ute Genoyer.

https://www.laprovence.com/actu/en-direct/5890723/maurice-genoyer-fondateur-du-groupe-genoyer-sest-eteint.html

 

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ART JAPONAIS, ARTS, ESTAMPES JAPONAISES, JAPON, Non classé

Les estampes japonaises

Les estampes japonaises
« Images du monde flottant »

 

Une estampe est une image produite par impression à l’aide d’une planche gravée. Les estampes japonaises sont le fruit de la rencontre de cet art xylographique et d’un mouvement artistique d’inspiration bouddhiste, dit des « images du monde flottant » (ukiyo-ye). L’ère de l’estampe japonaise s’étend depuis XVIIe siècle, au moment où cet art se sécularise, jusqu’à la fin du XIXe siècle (ère Meiji), où l’appartion au Japon de nouvelle techniques de gravure, en même temps que l’influence de l’art occidental, détournent les artistes de talent vers d’autres horizons.

Technique 

Les estampes japonaises sont issues de gravures sur bois. Il convient, avant tout, de remarquer que les dessinateurs auxquels on doit ces charmantes silhouettes ne gravaient pas eux-mêmes leurs oeuvres. Ils exécutaient leurs dessins au pinceau, avec de l’encre de Chine, sur du papier mince et transparent, puis ils les livraient à d’habiles graveurs. En principe, la technique de ces derniers était fort simple : ils travaillaient sur des blocs de cerisier ou de buis, qui, à la différence de la manière occidentale, étaient sciés dans le sens de la longueur du bois. Sur ce bois, ils retournaient face au bloc, puis collaient le dessin exécuté sur papier transparent; à l’aide de couteaux et de gouges, ils taillaient le bois de manière à laisser les traits en relief. Ce travail achevé, ils procédaient à l’impression. Après avoir garni leur planche d’encre de Chine, à la main ou au frotton, ils y appliquaient fortement une feuille de papier humectée, sur laquelle le dessin se trouvait reproduit.

Depuis les origines jusque vers la moitié du XVIIIe siècle, les estampes furent imprimées en noir sur blanc. Dès le début du XVIIIe siècle (vers 1715), on eut l’idée d’ajouter sur ces épreuves, mais à la main et au pinceau, diverses touches de couleurs. Il importe de ne pas confondre ces épreuves coloriées au pinceau avec les estampes imprimées en polychromie, lesquelles ne furent inventées que plus tard. C’est de 1743, en effet, que date la plus ancienne épreuve d’impression en deux tons : ces deux tons étaient (outre le noir des contours) le rose et le vert; vers 1760, un troisième ton fut ajouté : on eut alors le rouge, le jaune et le bleu; enfin, vers 1765, avec Harunobu (voir plus loin), on trouve employée la polychromie complète, qui pouvait comporter une quinzaine de tons. Les couleurs employées étaient des couleurs à l’eau, rendues adhérentes par un mélange de colle de riz. Chaque couleur supposait une planche spéciale. Le plus souvent, les différentes planches relatives à un même sujet étaient taillées sur le même bloc de bois. Le repérage, exécuté avec un soin minutieux, se faisait au moyen de deux marques spéciales, réserves en bas de la planche. L’impression en polychromie permettait la plus grande liberté dans l’art de varier les tons. Elle admettait non seulement la juxtaposition des couleurs, mais encore leur superposition : nouvelle ressource pour les coloristes. Enfin, au moyen d’une planche supplémentaire, on pouvait obtenir d’habiles effets de gaufrage.
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Lever de soleil sur la maison de vacances de Naniwa, triptyque de Utagawa Toyokuni.

Historique 

Par comparaison avec les autres arts qui ont fleuri au Japon, et spécialement à la peinture, l’art de l’estampe est un art récent. Il ne commence véritablement d’exister qu’à la fin du XVIIe siècle. Ce n’est pas que les procédés matériels de la gravure sur bois, du reste empruntés à la Chine, n’existassent depuis fort longtemps dès le VIIIe siècle, on gravait sur bois des caractères calligraphiques; postérieurement, vers le XIVe siècle, on imprima en noir, pour les besoins du culte bouddhique, des images de piété; puis, aux XVIe et XVIIe siècles, parurent les livres illustrés, où les figures et le texte se trouvaient gravés sur le même bloc; mais c’est à la fin du XVIIe siècle, vers 1760, que paraissent les premières estampes séparées. Relativement à la peinture, art essentiellement aristocratique et traditionnaliste, l’art de l’estampe est populaire : c’est l’ukiyo-ye (ukiyo-e) ou peinture du monde flottant (ou du monde contemporain – transitoire, vain); elle représente les moeurs de tous les jours. Néanmoins, il convient de ne pas creuser un abîme entre les deux arts. Presque tous les dessinateurs d’estampes sont des peintres. Si l’on considère l’estampe dans l’ensemble de son histoire, on doit reconnaître qu’elle est restée en somme un art idéaliste et décoratif, aussi bien que la peinture dont elle est comme un rameau détaché. Enfin, si l’estampe représente des tendances relativement réalistes, n’oublions pas que la peinture lui avait parfois donné l’exemple et que, dès le XVIIe siècle, le peintre Iwasa Matahei avait fondé à Kyoto l’école dite « vulgaire ».

Les primitifs. 

Le premier et le plus grand des primitifs de l’estampe est Hishikawa Moronobu, qui naquit vers 1618 et produisit surtout entre 1669 et 1694, année de sa mort. Dessinateur en broderies, peintre, illustrateur, il exécuta de grandes estampes en noir, rehaussées à la main de touches d’un rouge orange, où il traite en général des sujets légendaires. Son art est d’un archaïsme vigoureux, son style noble et non dépourvu de grâce. Il n’est rien de plus majestueux que ses belles robes aux larges manches et aux opulentes broderies.

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Un couple d’amoureux, par Hishikawa Moronobu.

Au début du XVIIIe siècle, Kwaigetsudo se distingue parmi les premiers dessinateurs de la femme japonaise, qu’il représente richement vêtue, avec la seule aide de la couleur noire heureusement distribuée. Mais presque toute la première moitié du XVIIIe siècle est occupée par l’école des Torii, fameuse par la représentation des acteurs. Le fondateur en est Torii Kiyonobu Ier (1663-1720), qui a traité ces silhouettes d’acteurs en noir rehaussé (à la main) de vermillon, avec fermeté et hardiesse et une espèce de sobre harmonie; dans la même voie s’est distingué son fils Torii Kiyomasu (né vers 1679, mort en 1763).

Vers la même époque, Okumura Masanobu, qui vécut entre 1685 et 1764 et qui fut élève de Moronobu, représente avec une élégance gracieuse des femmes dans leurs occupations journalières, des courtisanes des scènes d’amour. Il grava d’abord en noir; puis il put profiter de l’invention des tirages à deux et trois tons dont nous allons parler : ses impressions en vert et rose sont renommées.
Masanobu-Acteurs

Acteurs de kabuki (deux sont travestis en femmes), par Masanobu.

Entre 1674 et 1754, vécut Nisbikawa Sukenobu, de Kyoto, qui reprit la manière de Moronobu et dessina des courtisanes avec une molle suavité. On cite son recueil les Cent femmes de tout rang. La représentation des courtisanes atteint d’ailleurs un sommet vers la même époque (début du XVIIIe siècle) avec Kaigetsudo Ando et ses élèves.

L’impression polychrome.

On peut rattacher au nom de Nishimura Shigenaga (1697-1756) l’invention de l’impression en deux couleurs, qui date de 1743. Cet artiste, comme Masanobu, a dessiné de préférence des scènes de la vie des femmes. L’impression en trois couleurs, inventée peu après (vers 1760, est pratiquée par lshikawa Toyonobu (1711-1785), auteur de nombreux triptyques à figures de femmes, qui a su tirer un beau parti des superposilions de couleurs, du rouge sur vert par exemple, et par Torii Kiyomitsu (1735-1785), connu par ses silhouettes féminines au galbe déjà allongé, et par ses types d’acteurs.

Shigenaga-Geisha-Cithare

Shigenaga-Benkei

Geisha jouant de la cithare, par Shigenaga.   Le moine Benkei récompense des enfants

L’emploi de la polychromie (nishiki-ye ou nishiki-e) complète coïncide avec l’épanouissement d’un charmant artiste. La première épreuve en polychromie qui soit datée (1765) est l’oeuvre de Suzuki Harunobu, élève de Shigenaga, et qui vécut à Edo ou Yedo ( = Tokyo) de 1718 à 1770.

Avec lui, l’estampe atteint une perfection et une grâce toutes nouvelles; il est juste de dire qu’il fut servi par de merveilleux graveurs. Il prépara d’abord des estampes tirées à deux et à trois tons; puis il produisit en polychromie ces kakemonos (rouleaux déroulés verticalement et accrochés sur un mur), et surtout, dans un petit format carré, ces délicats surimonos (ce sont des feuilles artistement gravées que s’offraient entre eux les membres de sociétés d’artistes, d’amateurs, etc. et dont le mode de diffusion confidentiel permettait une grande liberté d’expression), où il représenta, avec des couleurs claires et vives, qui n’ont rien perdu de leur fraîcheur, de jeunes femmes japonaises dans leur intérieur, à leur toilette, en promenade, dans des scènes d’amour figures souples, charmantes de vie, de grâce et de naturel.

Son contemporain Koriusaï, qui travaillait aux environs de 1775, excella dans les mêmes sujets : habile à faire tenir plusieurs figures dans un étroit kakemono, coloriste rare, remarquable par ses beaux tons noir, orange et bleu. Kitao Shigemasa (1739-1819) peignit des animaux, des fleurs, et sut draper en perfection des vêtements féminins.
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 Ichikawa Danzo I.                      Ichikawa Monnosuke II.

Shunsho-Ichikawa-Monnosuke

Acteurs de kabuki, par Shunsho.

Katsukawa Shunsho (1726-1792), qui produisit vers 1770-1780, reprenant la tradition des Torii, mais celle fois avec le secours de la polychromie, représenta des acteurs avec une rare intensité de mouvement, de couleur, de vie et de pittoresque, et des femmes aux toilettes somptueuses. On doit à ce grand illustrateur le beau recueil : le Miroir des beautés des maisons vertes, un des chefs-d’oeuvre des livres à gravures au Japon. Son émule Ippilsusai Buntcho (mort en 1796), avec plus de finesse dans le dessin et de sobriété dans le coloris, représenta aussi des acteurs  de kabuki (théâtre japonais), et souvent dans des rôles féminins (on sait qu’au Japon les femmes ne pouvaient monter sur le théâtre).

Un élève de Shunsho, Kalsukavva Shunyei (1762-1819), dessina des acteurs, des lutteurs. Utagawa Toyoharu (1733-1814), élève de Shigenaga et fondateur de la dynastie des Utagawa, produisit des estampes peu nombreuses, mais de grand mérite, où il se révèle un précurseur dans le paysage.
Kiyonaga-Femmes-Bonsai

Kiyonaga-Femmes-Riviere

La vendeuse de bonsaï.            Femmes au bord d’une rivière.

Estampes de Kiyonaga.

Les amateurs du pur art japonais s’accordent pour attribuer à Kiyonaga le mérite d’avoir conduit l’art de l’estampe à son apogée. Torii Kiyonaga (1749-1815) reçut de son maître Kiyomitsu les traditions de l’école des Torii : il dessina, lui aussi, des acteurs; mais, abandonnant toute convention et tout maniérisme, il les représenta dans des proportions vraiment humaines (encore qu’un peu allongées), avec une vigueur sereine, une rare intensité de vie. Il a dessiné surtout des scènes féminines, particulièrement dans ses beaux triptyques, dont il a garni le fond soit de décorations d’intérieurs, soit de paysages fraîchement verdoyants : car il est un des premiers paysagistes de l’estampe. Par la magnificence des draperies, l’harmonie des attitudes, la noblesse de l’expression, Kiyonaga atteint le plus haut style.

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Baigneuses, par Kiyonaga.

Après avoir cité trois élèves de Shunsho : Kubo Shunman, Katsukawa Shuntcho (mort vers 1841), qui imita d’ailleurs de préférence Kiyonaga, et qui a placé ses aimables figures de femmes dans de gracieux paysages, et Katsukawa Shunzan; après avoir signalé Kilao Keisaï Masayoshi (1761-1824), auquel on doit des croquis fort vivants, qui montrent un observateur exact, nous arrivons à trois artistes : Yeishi, Utamaro, Toyokuni, qui représentent un nouveau style, plein de noblesse encore, mais plus raffiné, avec un peu de maniérisme, se trahissant par l’allongement des corps et des visages.

Hosoi Yeishi travailla entre 1780 et 1800, et se consacra exclusivement à la peinture. On lui doit de grands et beaux triptyques, représentant des scènes de genre, Il s’est fait remarquer par un emploi très personnel des trois couleurs : noir, jaune et carmin.

Kitagawa Utamaro (né en 1754 à Kawagoye, mort en 1806) est, après Hokusaï, le plus connu en Occident de tous les dessinateurs japonais d’estampes. Elève de Toriyama Sekiyen (1712-1788), imitateur de Kiyonaga, il débuta par la peinture, puis illustra des livres, et particulièrement des livres d’histoire naturelle (insectes, coquillages, oiseaux). Enfin, il aborda le genre où il s’est rendu célèbre : la représentation de la femme. Il a montré tantôt la mère de famille dans son intérieur, nourrissant ses enfants, jouant avec eux, tantôt la courtisane des maisons de thé du Yoshiwara (le quartier galant de Yedo), dont il idéalise et poétise l’existence.
Utamaro-Visage-Femme

Utamaro-Courtisane-Serviteurs

Un visage de femme, par Utamaro. Courtisane entourée de deux serviteurs.

Plus que tous les artistes de son temps, il est porté à amincir le type féminin, à lui donner un corps souple, mince et frêle, un visage d’un ovale allongé, peu individuel, avec des yeux à peine ouverts, une toute petite bouche et une très haute coiffure. Cette manière ne manque ni de charme, ni d’élégance, mais elle tend vers l’affectation et la bizarrerie. Ses triptyques renommés et ses grandes compositions en plusieurs parties échappent heureusement à ces défauts, auxquels il ne s’est abandonné que pendant une partie de sa carrière. C’est un coloriste habile, qui sait admirablement varier les tons des étoffes.

Toshusaï Sharaku, dans une courte période d’activité, dessina des acteurs, types bizarres, souvent grimaçants, à la bouche rentrée, aux prunelles presque retournées, et pourtant tracés d’un trait fin et hardi, avec un coloris harmonieux, une vigueur d’expression singulière.

Utagawa Toyokuni (1769-1825), dont la principale production se place entre 1785 et 1810, élève de Toyoharu, rivalisa avec Utamaro sur son déclin et avec Hokusaï à ses débuts. Il dessina, comme Sharaku, des acteurs d’une allure un peu heurtée, et comme Utamaro, des femmes d’un galbe allongé. On voit déjà se marquer chez lui l’influence occidentale. Les couleurs sont un peu voyantes, et il emploie volontiers un rouge sombre. On cite surtout de lui l’Averse, en 10 feuilles.

Katsushika Hokusaï (pron. Hok’-saï), né à Yedo le 5 mars 1760, mort le 13 avril 1849 (il a fréquemment changé de nom et de signature), est le plus célèbre en France de tous le dessinateurs japonais. C’est en effet un prodigieux artiste, tant par la vérité de l’observation que par la fécondité de l’invention. Celui qui s’est appelé lui-même le « vieillard fou de dessin » (Gwakio-Rôdjin) n’a cessé de travailler et de se perfectionner jusqu’à un âge fort avancé. Quand il mourut, à quatre-vingt-dix ans, il avait produit, dit-on, plus de 30.000 dessins.

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Une maison de thé et le mont Fuji sous la neige, par Hokusai.

Elève de Shunsho, Hokusaï étudia ses principaux prédécesseurs, et aussi les maîtres occidentaux, et cultiva tous les genres : paysages, fleurs, animaux, portraits, scènes variées de la vie japonaise. Ses recueils de croquis de fantaisie, comme la célèbre Mangwa (1812-1878, en 13 volumes) et ses ouvrages d’enseignement, révèlent son étonnante richesse d’imagination, sa connaissance approfondie de l’anatomie, la gaieté de son talent humoristique, la liberté de son pinceau, qui, rejetant toutes les règles et toutes les traditions, n’a d’autre guide que sa merveilleuse fantaisie. Ses célèbres recueils de paysages : les Trente-Six vues du Fuji, puis les Cent vues du Fuji (en plus petit format, en noir et en gris, 1831-1836), les huit cascades, les Cinquande-trois stations du Tokaïdo, etc., sont composés avec une ingéniosité, une harmonie et une vérité extrêmes. Le réalisme si vrai par lequel il séduit les Européens le fit dédaigner longtemps des Japonais, pour lesquels, relativement à l’art idéaliste et de grand style des maîtres du XVIIIe siècle, tels que Kiyonaga, son art était une décadence.

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Contours de l’une des 36 vues du mont Fuji, par Hokusaï.

Parmi ceux qui vinrent en même temps que lui ou après lui, les uns sont ses élèves, comme Teisai Hokuba, Uvoya Hokkei (1870-vers 1855), fécond illustrateur et dessinateur de surimonos (estampes souvent accompagnées d’un  texte de kyoka ou « poésie folle », genre en vogue à cette époque), auteur des Cinquante poètes et des Cinquante poétesses célèbres, Yanagawa Shighenobu (1786-1842), le gendre d’Hokusai, Sholu Kiosai (18311889), fameux par ses caricatures politiques, etc.

Les autres reprennent la manière des maîtres du XVIIIe siècle, comme Katsukawa Shunsen, paysagiste, ou comme Katsukawa Shuntei, qui dessina des lutteurs et des acteurs. Citons encore Kikugawa Yeizan, qui produisit entre 1810 et 1820 et qui eut pour élève Keisai Yeisen (1792-1848), paysagiste remarquable et auteur de l’illustration des Quarante-sept Rônins; Utagawa Kuniyoshi (1800-1861), qui se distingua dans la peinture des guerriers et aussi dans celle des paysages; Kikushi Yosaï (1787-1878), qui tenta de revenir à la manière idéaliste traditionnelle, auteur du grand recueil en 20 volumes les héros célèbres.

Cependant, l’école des Utagawa, fondée par Toyokuni, était représentée dans la première partie du XIXe siècle par Utagawa Kuniasada (1785-1865), qui s’appela plus tard Tokoyuni II. Cet artiste n’est pas exempt de défauts. Ses personnages, des acteurs principalement, ont des allures fougueuses et désordonnées, des physionomies convulsées. Ses couleurs ont des oppositions heurtées.

L’histoire de l’estampe japonaise se clôt avec un nom très célèbre également : Motonaga Hiroshigé (1797-1858). Le paysage, qui jusque-là n’avait d’aube rôle que de servir de fond dans des scènes à personnages, devient un genre qui se suffit à lui-même. Hiroshigé, évidemment influencé par les maîtres occidentaux, est un paysagiste et aussi un peintre d’oiseaux et de poissons d’une singulière fécondité, à la vision nette, au faire simple et large, clair, lumineux, et qui surtout compose admirablement ses sujets, qualité par où il reste un vrai décorateur japonais.

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Voyageurs à la station de Yoshida, sur la route de Tokaïdo, par Hiroshige.

Ses effets de neige, ses clairs de lune, ses espaces ont beaucoup de vérité et non moins de véritable poésie. Il les complète de personnages de très petites dimensions, mais pleins de vie, de mouvement et de verve. Ses Stations du Tokaïdo, ses Vues de Yedo, ses Soixante-neuf stations de la route montagneuse de Kyoto à Yedo sont bien connues par les innombrables reproductions populaires qu’on en a faites, malheureusement diminuées par l’emploi de couleurs criardes. 

Après lui, l’influence européenne tend à enlever toute originalité à l’art de l’estampe japonaise.

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Paysage de neige, par Hiroshige.

L’estampe japonaise en Occident

Les estampes japonaises ne commencèrent à être connues en France qu’à partir du dernier tiers du XIXe siècle. Les expositions universelles, notamment celles de Paris de 1867 et de 1878, contribuèrent à les révéler au public. Les artistes furent aussitôt frappés de leurs mérites. Les amateurs se mirent en quête, et ainsi commencèrent à se former ces belles collections privées ou publiques, comme celle du musée Guimet, à Paris.

Il s’est produit dans l’appréciation des estampes japonaises par les critiques et les  historiens d’art une sorte de renversement des valeurs. On fut d’abord frappé des qualités qu’à l’époque de leur découverte en Occident, admire le plus chez un artiste : la fidélité dans l’observation et dans l’expression artistique de la nature. De ce point de vue, le réalisme souple et vigoureux de Hokusaï parut l’expression la plus achevée de l’art japonais. D’autre part, l’étude attentive de ses prédécesseurs dans l’art de l’estampe et, d’une façon générale, celle de toute la tradition picturale du Japon, fit prévaloir une appréciation fondée, comme l’esthétique japonaise tout entière, sur un certain idéal de noblesse et d’élégance décoratives. Un art de cette sorte, essentiellement aristocratique, est quelque peu dédaigneux d’une simple imitation de la nature; son objet est de la styliser, de l’ennoblir, de manière à procurer à l’esprit la joie de visions conformes à une tradition artistique, à certains égards conventionnelles, mais d’une élégance exquise. De ce point de vue, la charmante et tendre harmonie d’un Harunobu et surtout la grâce noble et forte d’un Kiyonaga paraissent marquer le véritable apogée de l’estampe japonaise. 

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Cinq hommes se relaxant autour d’un hibashi, par Katsukawa Shunsho.

Du reste, cette distinction entre deux tendances ne doit pas faire oublier que le plus réaliste des dessinateurs japonais demeure avant tout un artiste japonais, c’est-à-dire un décorateur. 

C’est là un trait essentiel des dessinateurs et des peintres du Japon, comme aussi bien des artistes chinois qui ont été leurs premiers maîtres. En extrême Orient, l’art pictural est comme une dérivation de la calligraphie. On n’y trouve ni perspective (sauf la perspective linéaire), ni raccourci, ni ombre pour donner l’impression de l’épaisseur et du modelé : les attitudes, comme les proportions, sont souvent artificielles, insoucieuses de l’anatomie réelle et non exemptes de monotonie; mais la pureté et la finesse des contours, l’harmonie des fraîches couleurs, la richesse des tons, le sentiment raffiné de la composition en font un enchantement pour les yeux. Ces mérites expliquent la séduction exercée par les maîtres de l’estampe japonaise sur les artistes occidentaux et l’influence considérable qu’ils ont eue dans le renouvellement de l’art décoratif en Europe. (La Jarrie).

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Jeune femme cueillant des chrysantèmes au bord d’un ruisseau, par Suzuki Harunobu.   

CAROLINE MULLER (1987-...), DIRECTION SPIRITUELLE, EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE DE L'EGLISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, Non classé, UNE HISTOIRE INTIME DES CATHOLIQUES AU XIXè SIECLE

Une histoire intime des catholiques au XIXè siècle

 

Au plus près des âmes et des corps

Une histoire intime des catholiques au XIXe siècle

Caroline Muller

Paris, PUF, 2019. 364 pages.

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Au XIXe siècle, nombre d’hommes et de femmes – de femmes principalement – confient le récit de leur vie personnelle, de leurs pensées et de leurs tourments les plus intimes à un directeur de conscience. Cet homme d’Église, avec qui l’on évoque ce dont on ne peut parler ailleurs, est tout à la fois un guide moral et le premier confident : si sa charge initiale est de veiller à la bonne tenue des âmes, son écoute devient souvent pour les individus dirigés une occasion de parler d’eux-mêmes et de s’observer, d’ouvrir une « chambre à soi ». Les femmes y content les pesanteurs de la vie conjugale et domestique, les hommes leur difficulté à remplir leurs devoirs : se marier, entretenir une famille.
Caroline Muller a mené l’enquête sur ces hommes et ces femmes, mais aussi sur les directeurs de conscience qui les accompagnent, à une époque où la vertu thérapeutique de la parole n’est pas encore une fin en soi. Préoccupations morales et spirituelles, inquiétudes existentielles, désirs de liberté se lisent dans ces lettres, largement retranscrites ici, et qui portent bien souvent la mention « à brûler ».
 

 

Sommaire

Prologue.
Qu’est-ce que la direction de conscience ?
Un observatoire des secrets : une histoire des pratiques de soi, de l’intime et du genre.
« Il est interdit de penser par lettres », et pourtant …
Note d’intention.

Introduction
À la recherche d’un « douanier vigilant » pour son âme : le retour de la direction de conscience.
De Boileau à Michelet, la direction de conscience en débat
Trouver le bon directeur.
Penser par lettres. Les règles de la correspondance
S’écrire, chaque semaine ou chaque mois
« Mon enfant, quel long silence, n’est-ce pas ? » L’espace-temps de la correspondance.
Des secrets délivrés par le papier

Chapitre 1. — Dans l’armée silencieuse des femmes catholiques, sur le front de la reconquête des âmes
Les « pétrisseuses d’âmes » d’une nouvelle humanité : il y a des femmes dans l’armée catholique
À la tête des armées féminines, le directeur de conscience
Le foyer, espace de la mission. Convertir les enfants et les maris
Adélaïde Mignon (1854‑1874) : trouver la «vocation du milieu »
Adélaïde et son directeur. Une affaire de famille(s)
Une religieuse dans la famille ? Vie publique et « vie cachée »
La « vocation du milieu » : de la religieuse à l’apôtre dans la famille

Chapitre 2. — « Le bon Dieu est à la mode »
Le grand monde de la direction de conscience
« Jamais un prêtre ne mangea plus en ville que moi »
Se distinguer : la direction de conscience entre intime et affichage de soi
Marie Rakowska : « Dieu seul change les cœurs ! »
Des attachements spirituels et des intérêts matériels
Une dirigée désobéissant
Une autorité spirituelle affaiblie ?

Chapitre 3. — Aimer, obéir, contester
L’horizon du mariage. Qu’est-ce qu’une union réussie ?
Aimer l’autre après Dieu et avant soi
Qu’est-ce qu’un bon mariage ? 
« Quand on connaît un peu la vie et les secrets des familles… »
Les arrangements du mariage     155
Prendre un parti. Le directeur de conscience et les secrets des familles
Influencer les choix… « en supposant toutefois que le bon Dieu consente »
« Le rêve que j’ai formé pour vous » …Pourquoi des directeurs marieurs ?
Les cœurs, les corps, les âmes. Le directeur arbitre des conflits conjugaux
Du devoir conjugal aux violences sexuelles Disputes et violences.
De qui le directeur est-il l’allié ? 
Conciliations et conciliabules
L’obéissance à tout prix ? La théorie et la pratique
Arthémine de Menthon : « J’ai passé ma vie à désirer, craindre, regretter »
Scènes de la vie conjugale
La direction sans en avoir l’air : Arthémine directrice de conscience
« Comment supporter que tout rayonne de son foyer et que je ne sois plus rien ? » Arthémine en son foyer

Chapitre 4. — Libertés de papier
Un monde à soi. Expériences spirituelles féminines
Communier, se confesser
Combattre le « féminin » en soi : lutter contre la sensibilité
Des femmes qui doutent
Écrire pour repousser l’horizon
Une armée de plumes dans la bataille de l’imprimé
Autrice, collaboratrice, autre ?
Madame d’Adhémar et l’abbé Frémont, du confessionnal au salon 
« Vos fleurs sur mes lèvres »
L’écriture comme exploration de l’expérience
Une association intellectuelle
« Vous avez voulu du bruit et de la discussion, vous voilà exaucé » 
Organiser le passage à la postérité
« Je compte sur vous, comptez aussi sur moi, car nous ne comptons l’un et l’autre que sur Dieu et n’agissons l’un et l’autre que pour Dieu »
Un monde à soi (2). Écrire, guérir, penser
Écrire, c’est penser
Madame de Lestrange et le père Janvier : « Je me réfugie près de vous » (1908‑1914)
Écrire pour contester : scènes de la vie domestique
En quête d’un allié
Un directeur en fuite
Quand écrire, c’est guérir

Chapitre 5. — « Qu’il fasse ce qu’un homme doit faire »
Des pères et des maris 
Le prêtre, un père spirituel
Des maris et des pères de famille 
Lucien Laveur : prêtre envers et contre tous
Le catholicisme au masculin
La religion, « affaire de bonnes femmes » 
Compter (sur) les hommes
Confession et communion des hommes
Compter les hommes
En pratiques : un catholicisme de morale
Antoine M. : la foi, l’amour et le devoir
Devenir un homme
Des devoirs irréconciliables : le mariage et le déclassement
Un enfant spirituel devenu chef de famille

Conclusions

Annexes
Glossaire
Documents consultés
Tableau de synthèse des principales correspondances consultées
Bibliographie indicative
Index des noms de personnes
 

 

 

LA MORT, LE TEMPS, Non classé, VANITES DES VANITES, VANITES DES VANITES : LE TEMPS.... LA MORT

Vanités des vanités : le temps… la mort

Vanités des vanités :

le temps qui passe et le thème de la mort

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La farandole des crânes

Vous reprendrez bien un peu de crânes ? À l’heure de la Toussaint, les revoilà qui s’amusent à envahir notre quotidien, arborant dans boutiques et magazines de grands sourires édentés. Simple tocade inspirée par l’Halloween anglo-saxon ? Pas tout-à-fait…

Depuis l’Antiquité, ils sont là pour nous rappeler que la mort approche ! Très apprécié dans l’Art, ce thème des Vanités a donné lieu à des créations terrifiantes, étonnantes, voire même cocasses. Suivez dès à présent ces crânes dans une joyeuse petite rétrospective !

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Nature morte. Cornelis Norbertus Gysbrechts  (1640-1675)

Vanitas, vanitatum…

La fameuse expression « Vanité, tout n’est que vanité » est tirée de ces paroles de l’Ecclésiaste, fils de David et roi de Jérusalem :
« Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau. Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie ; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent. Toutes choses sont en travail au delà de ce qu’on peut dire ; l’œil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre. Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. S’il est une chose dont on dise : Vois ceci, c’est nouveau ! cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés. On ne se souvient pas de ce qui est ancien ; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard. Moi, l’Ecclésiaste, j’ai été roi d’Israël à Jérusalem. J’ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder par la sagesse tout ce qui se fait sous les cieux : c’est là une occupation pénible, à laquelle Dieu soumet les fils de l’homme. J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent » (Ecclésiaste, vers le IIIe s. av. J .-C.)

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L’Ecclésiaste. 1671. Philippe de Champaigne. 

Quel crâneur !

Imaginez la réaction des archéologues lorsqu’ils se retrouvèrent nez à nez, en 1874, avec un crâne aux yeux vides, mais curieusement pourvu d’une oreille. Se détachant en mosaïque sur le sol de la salle à manger d’une tannerie de Pompéi, cette représentation surmonte un papillon et une roue.

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Pour les connaisseurs de la civilisation latine, le message est simple : le corps comme l’âme sont en permanence en équilibre au-dessus du destin, la vie n’est qu’incertitude, nous finirons tous sous la forme d’un squelette. Cette image, qui nous paraît aujourd’hui banale, a pourtant mis longtemps à s’imposer puisqu’on ne trouve pas de figures semblables du côté de Sumer, en Égypte ou en Grèce.

Ces vénérables Anciens s’insurgeaient en effet contre l’idée de décomposition du corps et préféraient imaginer leurs morts gambadant au milieu des fleurs de l’autre monde plutôt que nourrissant les vers de celui-ci. Ils privilégiaient donc momification et crémation.

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Mais les Latins du Ier siècle ne l’entendaient plus de cette oreille : ils avaient écouté Épicure et retenu qu’il fallait avant tout trouver la paix intérieure en profitant des plaisirs de la vie. Attention ! Des plaisirs simples, pas des bacchanales tous les soirs !

C’est le principe du carpe diem que le poète Horace a popularisé dans son célèbre vers : « Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit. Cueille le jour [carpe diem] et ne crois pas au lendemain » (Odes, 23 av. J.-C.). Si l’on ajoute cet autre vers : « Maintenant il faut boire [Nunc est bibendum], maintenant il faut frapper la terre d’un pied léger », on comprend mieux pourquoi on trouve des mosaïques figurant des squelettes, une cruche de vin à la main…

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Memento. Nature morte. 1623.

Regarde derrière toi !

Théologien carthaginois du IIe siècle, Tertullien a participé malgré lui à la popularité du Memento mori en diffusant cette anecdote sur les triomphes des empereurs romains :
« [César] ne peut être empereur sans être un homme. Lors même qu’il s’avance environné de gloire sur le char triomphal, on a soin de l’avertir qu’il est mortel. Derrière lui est placé un héraut qui lui crie : « Regarde derrière toi, et souviens-toi que tu es homme ». Rien de si flatteur, de si propre à lui donner une haute idée de sa pompe éblouissante, que l’indispensable précaution de lui rappeler la fragilité de son être. Appelez-le dieu, il descend, parce qu’il a la conscience du mensonge: mais qu’il est mille fois plus grand quand on l’avertit de ne pas se croire un dieu ! » (Tertullien, Apologétique, IIe s.)

À en perdre la tête

Autres temps, autres mœurs : avec l’arrivée du christianisme, on ne rit plus. « Memento mori, souviens-toi que tu vas mourir ! » répète-t-on au pécheur trop prompt à oublier son destin pour mettre à profit un carpe diem pris au pied de lettre.

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La Genèse, déjà, après avoir raconté la chute d’Adam, prévenait ses descendants : « Souviens-toi, Homme, que tu es poussière et que tu redeviendras poussière ». Pour mieux marteler le message, on commence à multiplier les représentations de la Mort sous forme d’un squelette galopant à cheval au milieu des batailles ou récoltant les vies à grands coups de faux.

Lorsque l’allégorie de la terreur n’est pas efficace, on passe à un autre type d’argumentation moins spectaculaire, plus culpabilisant : le Dit des trois morts et des trois vifs met en effet en scène des jeunes gens croisant leurs futurs cadavres, rencontre certes surréaliste mais propre à créer un certain questionnement sur l’avenir.

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Les trois morts et les trois vifs. XIVè siècle. Robert de Lisle

 

Toujours pas convaincu ? Essayons l’humour ! La fin du Moyen Âge voit ainsi se multiplier dans ses foires, à une époque riche en guerres et périls, des saynètes montrant des représentants de toutes les catégories de la population en grande conversation avec la Mort.

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Rapidement, les murs d’églises se couvrent de sarabandes de cadavres vire-voltant joyeusement, entraînant dans leurs folles danses empereurs et chevaliers, moines et paysannes.

Pris dans le tourbillon des danses macabres qui peuplent les gravures populaires, le croyant se familiarise avec la représentation de squelettes et autres crânes qui le rappellent à ses priorités. Cette mise en garde se prolonge jusque sur les épitaphes, telle celle-ci : « En lisant dans ce miroir observe que tu dois mourir, que tu es cendre, ou plutôt boue ; que tu seras nourriture pour les vers » (XIIIe siècle, musée saint Pierre, Lyon).

Le public est prêt, les grands artistes de la Renaissance n’ont plus qu’à se mettre au travail !

« Et rose, elle a vécu… »

Les poètes de la Renaissance ont très souvent associé le thème du temps qui passe à celui de la fragilité de la rose, comme dans les célèbres vers de Malherbe destinés à aider un ami desespéré du décès de sa fille : « Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,/ L’espace d’un matin » (« Consolation à M. du Périer sur la mort de sa fille », 1599). Mais c’est surtout Ronsard qui s’est approprié ce thème pour écrire parmi les plus belles pages de la poésie. Qui ne connaît « Mignonne, allons voir si la rose… » ou encore « Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose… » ? Plus original, et surtout plus provocateur, Baudelaire reprend en 1857 le thème du carpe diem pour créer à son tour un poème d’amour, mais dans une version sensiblement moins romantique :

« Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir. […]

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements. [ …] »
 (« La Charogne »Les Fleurs du Mal, 1857)
.

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Invasion d’os

Comme ce fut le cas pendant tout le Moyen Âge, la Renaissance aime à se plonger dans la vénération des reliques et en particulier de ce crâne qui semble le plus apte à traverser les siècles.

Le voilà notamment qui s’invite tel un vulgaire caillou au pied du Christ en croix, suivant la tradition byzantine. Golgotha, d’ailleurs, ne signifie-t-il pas « crâne » en araméen ?

Posé comme un simple objet de décor dans les scènes de crucifixions, on le retrouve très vite tenant le beau rôle entre les mains d’un saint Jérôme s’interrogeant sur la mort. C’est un autre saint, François, qui reprend la pose à la fin du XVIe siècle, à une période marquée par des troubles religieux intenses et qui, fragilisée, se reconnait dans les préceptes d’humilité du saint personnage.

Petit à petit, le crâne va envahir l’Art, subrepticement, depuis la ville calviniste de Leyde. Il commence tout d’abord par se glisser au milieu des natures mortes moralisatrices qui se répandent du nord au sud de l’Europe. Quel plus beau symbole de vanité de l’Homme que cette tête de mort intercalée entre un plat en or et une poignée de bijoux !

 

Dans le célèbre portrait des Ambassadeurs de Hans Holbein (1533), elle est déformée mais bien là, anamorphose offrant son sourire dévastateur et angoissant au curieux qui pensait admirer deux hommes au sommet de leur puissance.

Au XVIIe s., pour les pays protestants du Nord privés de représentations de saints au profit de scènes de la vie quotidienne, elle va tenir compagnie aux pommes trop mûres ou aux bulles de savon qui rappellent l’évanescence du temps passé sur Terre.

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L’Église catholique s’empresse de s’approprier ce thème porteur pour en faire l’un des succès de son âge baroque. Quelques tristes ossements isolés ne sont-ils pas parfaits pour faire oublier la profusion et le clinquant ?

Pouah !

Hanté par l’assassinat de son père, Hamlet cherche à soigner sa mélancolie en hantant les cimetières… Dans cette scène du dernier acte de la pièce, Shakespeare nous offre une belle allusion littéraire aux Vanités.
« Le fossoyeur – Tenez ! voici un crâne : ce crâne-là a été en terre vingt-trois ans.
Hamlet – A qui était-il ?
Le fossoyeur – A un fou né d’une de ces filles-là. A qui croyez-vous ?
Hamlet – Ma foi ! je ne sais pas.
Le fossoyeur – Peste soit de l’enragé farceur ! Un jour, il m’a versé un flacon de vin sur la tête ! Ce même crâne, monsieur, était le crâne de Yorick, le bouffon du roi.
Hamlet, prenant le crâne. – Celui-ci ?
Le fossoyeur – Celui-là même.
Hamlet – Hélas! pauvre Yorick!… Je l’ai connu, Horatio ! C’était un garçon d’une verve infinie, d’une fantaisie exquise ; il m’a porté sur son dos mille fois. Et maintenant quelle horreur il cause à mon imagination ! Le cœur m’en lève. Ici pendaient ces lèvres que j’ai baisées, je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant? Vos escapades ? vos chansons? et ces éclairs de gaieté qui faisaient rugir la table de rires ? Quoi ! plus un mot à présent pour vous moquer de votre propre grimace ? plus de lèvres ?… Allez maintenant trouver madame dans sa chambre, et dites-lui qu’elle a beau se mettre un pouce de fard, il faudra qu’elle en vienne à cette figure-là ! Faites-la bien rire avec ça… Je t’en prie, Horatio, dis-moi une chose.
Horatio – Quoi, monseigneur ?
Hamlet – Crois-tu qu’Alexandre ait eu cette mine-là dans la terre ?
Horatio – Oui, sans doute.
Hamlet – Et cette odeur-là?… Pouah ! (Il jette le crâne.) »
 (William Shakespeare, Hamlet,1603)

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Saint François d’Assise. Francesco Albani. 1630-1650

 

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Saint Jérôme écrivant. 1606. Le Caravage

Au fond du trou

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Un enterrement. Vers 1849. Gustave Courbet

Quel triste siècle que le XVIIIe ! Aucune tête morbide cachée dans les paysages des fêtes galantes, aucun squelette participant aux épisodes mythologiques de Poussin ! Le rationalisme est passé par là, renvoyant les écorchés à leur place, dans leurs manuels d’anatomie.

Les Romantiques, pourtant fins connaisseurs du macabre, continuent à leur tourner le dos, leur préférant la jolie défunte Atala peinte par Girodet ou les cadavres accusateurs du Radeau de la Méduse de Géricault.

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Fini la dimension théologique, on veut des histoires, du sensationnel ! Seul un crâne danois parvient à se faire une place dans la main d’Hamlet, héros tourmenté de Shakespeare dont l’œuvre est redécouverte à cette époque. « Être ou ne pas être »

Ce n’est qu’à la fin du XIXe s. que les grands amateurs d’Art que sont Courbet, Manet et surtout Cézanne vont redonner vie à un thème quelque peu poussiéreux. N’hésitant pas à représenter, dit-on, son propre enterrement dans sa bonne ville d’Ornans, Courbet dispose devant la fosse un crâne à la présence fort peu réaliste.

Pourtant bien loin des plaisirs de l’existence mis en avant par les Impressionnistes, les Vanités reprennent du poil de la bête en tant qu’hommages aux Anciens ou simples exercices d’adresse.

« Que c’est beau à peindre un crâne ! » se serait d’ailleurs écrié Cézanne, tout content de tester son habileté à représenter cette forme tout en rondeur. Un crâne ou une pomme, quelle différence ? Le jeu sur les couleurs, le rendu du modelé, les ombres, n’est-il pas le même ?

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Paul Cézanne

Tirer la langue à la mort

Dans son poème « Crevasse », Raymond Queneau reprend à sa façon le vieux thème du face-à-face avec la mort.
« Du crâne qui crugit lorsque le vent souffle
suinte mélancolicolicoliquement
le croupissant cresson qui sourd de ses orbites
Crions ! crions ! toujours bêle l’os armature
et gémit mélodieulodieusement
le croisé des crocs qui scient un peu d’espace
Telle crevasse en la cronfusion quotidienne
crécelle le sourire et creuse le bonheur mais
qui tire la langue au crétin croquemitaine.
Cré nom ! crois-je bien que c’est moi »
. (Les Ziaux, 1943).

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Nature morte avec crâne. Pablo Picasso.

La résurrection

Pour trouver un message caché, il faut attendre les grandes catastrophes qui vont meurtrir l’Europe dans la première moitié du XXe siècle et pousser les peintres à s’interroger de nouveau sur le sort de l’Homme.

Revoilà notre crâne invité dans les toiles de Braque, Buffet ou encore de Picasso, même si celui-ci se veut prudent : « Le symbolisme ne doit pas trop être évident ; on ne peut pas continuer à peindre comme ça des os en croix alors on remplace les os par des poireaux et ils disent ce que vous avez à dire » (selon un témoignage de Françoise Gilot).

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La dimension existentialiste reste cependant visible dans les œuvres de la fin du siècle qui traduisent une nouvelle inquiétude face aux bouleversements technologiques ou écologiques que nous connaissons. On continue à dénoncer un mode de vie, désormais vu comme une fuite en avant dans la culture de l’apparence et la consommation à tout prix. D’ailleurs la mort est aussi devenue un produit comme un autre avec lequel on s’amuse.

Mais entre parodie du thème ancien et recherche de l’originalité, les artistes ont bien souvent remplacé les considérations morales d‘autrefois par de la pure provocation.

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À ce petit jeu, la peinture a perdu sa place prédominante au profit des nouveaux supports comme la photographie et la vidéo, mais aussi de la joaillerie et de la sculpture.

Le britannique Damien Hirst réussit ainsi l’exploit en 2007 de créer l’oeuvre d’Art la plus chère au monde avec sa tête composée de diamants, platine et dents humaines. Si le crâne reste donc la star du genre, il est désormais suivi de près par les squelettes souvent utilisés pour donner une dimension plus humoristique à l’œuvre.

Autrefois symbole de rébellion pour pirates ou rockeurs, l’image de la mort est redevenue à la mode mais fait désormais sourire, alors même que l’on fait tout pour en cacher la réalité dans la vie de tous les jours. Un beau succès qui montre qu’en Art elle a a encore de beaux jours devant elle !

« La Camarde ricane »

Parmi les célèbres réquisitoires prononcés par Pierre Desproges au Tribunal des flagrants délires, celui consacré à François Cavanna propose une version modernisée de la formule romantique « O Temps, suspends ton vol ! » d’Alphonse de Lamartine…
« Comme le temps passe… et nous glisse entre les doigts… […]
O arrêter le temps ! Repousser à jamais l’heure inéluctable du tombeau ! Mais non, hélas, la Camarde ricane et nous guette sans hâte, tandis que sournoisement d’heure en heure nous ne cessons de nous flétrir, de nous racornir, de nous friper, de nous tasser lentement mais sûrement jusqu’au stade ultime où les microbes infâmes nous jailliront des entrailles pour nous liquéfier les chairs et nous réduire à l’état d’engrais naturel. Qu’es-tu devenue, toi que j’aimais, qui fus pimpante et pétillant, bouche de fraise et nez coquin, qu’est-ce que tu fous sous ton cyprès ? Qu’es-tu devenue ? Oh je sais. Tu es devenue : azote 12%, acide phosphorique 17%, sels de phosphate 31%, âme zéro. […]
Le temps nous pousse. Sans répit depuis le berceau, le temps nous pousse, le temps nous presse sans trêve vers le trou final : Tic Tac Tic Tac… Tic Tac, merci cloaque ! »
 (Réquisitoires du Tribunal des flagrants délires, 1982).

 

Bibliographie

C’est la vie ! Vanités de Pompéi à Damien Hirst, catalogue d’exposition, 2010, éd. Flammarion,
Élisabeth Quin, Le Livre des vanités, 2008, éd. du Regard.

https://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=2637&ID_dossier=368

 

BEATRICE DE PROVENCE (1229-1267), FRANCE, HISTOIRE DE FRANCE, HISTOIRE DE LA PROVENCE, Non classé, PROVENCE

Béatrice de Provence (1229-1267)

Béatrice de Provence

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Béatrice de Provence, née en 1229 et morte à Nocera le 23 septembre 1267, est une comtesse de Provence et de Forcalquier, fille de Raimond-Bérenger IV, comte de Provence et de Forcalquier, et de Béatrice de Savoie. Par mariage, elle devient reine de Naples et de Sicile.

Biographie

 Origine

Béatrice naît en 1229. Elle est la fille de Raimond-Bérenger IV, comte de Provence et de Forcalquier, et de Béatrice de Savoie, dont elle porte le prénom.

À la mort de son père, le 19 août 1245, elle devient l’héritière du comté de Provence et celui de Forcalquier.

 Mariage de la Provence et de la France

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Béatrice de Provence et Charles Ier d’Anjou

Un projet de mariage est organisé par la reine Blanche de Castille, soutenu par le pape Innocent IV, avec Charles, frère du roi de France, Louis IX. Ce dernier a épousé Marguerite, la sœur aînée de Béatrice En 1245, le mariage est préparé par sa mère, Béatrice, comtesse douairière de Provence, et le Conseil de régence. Le projet est engagé puisque le roi de France a obtenu l’accord de son côté L’oncle de Béatrice, l’archevêque de Lyon Philippe de Savoie, devient l’intermédiaire privilégié entre les différentes parties

Toutefois, certains princes ne sont pas favorables à ce rapprochement entre la Provence et le royaume de France. Ainsi, le comte de Toulouse, qui ne participe pas aux tractations, menace d’envahir le comté. Son voisin, le roi d’Aragon Jacques Ier, approche avec son armée. Charles intervient en pénétrant en Provence avec une troupe de chevaliers, obligeant le roi d’Aragon à se retirer

La jeune fille est remise à Charles, avec le consentement du roi Louis IX. De fait, Charles devient comte de Provence. Le mariage se déroule le 31 janvier 1246 à Aix. Après un court séjour en Provence, les jeunes époux rentrent en France.

Ce mariage est qualifié par l’historien Gérard Sivéry comme « l’un des chefs-d’œuvre de la grande stratégie matrimoniale médiévale ».

Ses deux autres sœurs, Éléonore (1223-1291), reine consort d’Angleterre depuis 1236, et Sancie (1228-1261), comtesse de Cornouailles, réclament une part d’héritage de la Provence

Comtesse de Provence

Charles de France est adoubé en mai 1246. Trois mois plus tard, il est fait par son frère comte d’Anjou et du Maine.

Charles d’Anjou reprend la politique d’expansion en direction de la péninsule italienne entamée par le comte Raimond-Bérenger IV de Provence.

Les Provençaux se soulèvent contre ce prince étranger au printemps 1246. Il faut attendre l’année 1265 pour que son pouvoir soit définitivement assis sur la Provence.

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Statue de Béatrice de Provence

Famille

Béatrice épouse en 1246 Charles Ier (1226 † 1285), roi de Naples et de Sicile (1266-1285), comte d’Anjou et du Maine (1246-1285), et ont :

Louis (1248 † 1248)

Blanche (1250 † 1269), mariée en 1265 avec Robert III de Dampierre (1249 † 1322), comte de Flandre

Béatrice (1252 † 1275), mariée en 1273 à Philippe Ier de Courtenay (1243 † 1283), empereur titulaire de Constantinople

Charles II de Naples (1254 † 1309), comte d’Anjou et du Maine, roi de Naples

Philippe (1256 † 1277), prince d’Achaïe, marié en 1271 avec Isabelle de Villehardouin (1263 † 1312), princesse d’Achaïe et de Morée

Robert (1258 † 1265)

Isabelle (ou Élisabeth) (1261 † 1303), mariée à Ladislas IV (1262 † 1290), roi de Hongrie

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Statue de Béatrice de Provence (Eglise Saint-Jean-de-Malte, Aix-en-Provence)

Bibliographie complémentaire

Thierry Pécout, « Celle par qui tout advint : Béatrice de Provence, comtesse de Provence, de Forcalquier et d’Anjou, reine de Sicile (1245-1267) », Mélanges de l’École française de Rome – Moyen Âge, nos 129-2,‎ 2017