ANCIEN TESTAMENT, CHRIST ROI, EVANGILE SELON MATTHIEU, FETE DU CHRIST ROI, LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, LIVRE DU PROPHETE EZECHIEL, Non classé, PSAUME 22

Dimanche 22 novembre 2020 : Fête du Christ-Roi de l’Univers

Dimanche 22 novembre 2020 : Solennité de la Fête du Christ-Roi de l’univers

6W40CrrvKiJhew5IDoHUyCHem68

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,


1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète   Ezéchiel 34,11-12.15-17

11 Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu.
Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis,
et je veillerai sur elles.
12 Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau
quand elles sont dispersées,
ainsi je veillerai sur mes brebis,
et j’irai les délivrer dans tous les endroits
où elles ont été dispersées
un jour de nuages et de sombres nuées.
15 C’est moi qui ferai paître mon troupeau,
et c’est moi qui le ferai reposer,
– oracle du SEIGNEUR Dieu !
16 La brebis perdue, je la chercherai ;
l’égarée, je la ramènerai.
Celle qui est blessée, je la panserai.
Celle qui est malade, je lui rendrai des forces.
Celle qui est grasse et vigoureuse,
je la garderai, je la ferai paître selon le droit.
17 Et toi, mon troupeau,
– ainsi parle le SEIGNEUR Dieu,
voici que je vais juger entre brebis et brebis,
entre les béliers et les boucs.

UN TROUPEAU A LA DEBANDADE
Imaginez un troupeau de brebis en transhumance et une épaisse nappe de brouillard qui s’abat tout d’un coup sur les prés. Si le berger n’est pas attentif, ce qui était un troupeau n’en sera bientôt plus un : les brebis mal guidées vont se perdre l’une après l’autre, elles seront bientôt toutes dispersées sur la montagne.
C’est l’image qui vient à l’esprit du prophète Ezékiel à propos du peuple d’Israël au moment de l’Exil à Babylone. On est en pleine tentation de découragement, on risque de penser que le peuple de Dieu n’est plus le peuple de Dieu, et même plus un peuple du tout. Va-t-il être rayé de la carte ?
Mais notre prophète est un prophète, justement. Et donc il sait que Dieu est fidèle à son Alliance, que Dieu n’abandonne jamais son peuple, son troupeau. « C’est moi qui ferai paître mon troupeau » dit Dieu.
La première grande annonce de ce texte, la Bonne Nouvelle, est là : « Vous êtes encore le troupeau de Dieu ». Car il reste fidèle à son Alliance en toutes circonstances.
« J’IRAI MOI-MEME A LA RECHERCHE DE MES BREBIS » DIT DIEU
Deuxième Bonne Nouvelle qui en découle aussitôt : Dieu va vous rassembler et vous ramener sur votre pâturage : « Je veillerai sur mes brebis, et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de nuages et de sombres nuées. » Ezékiel ne vise pas ici la venue du Messie. Une promesse d’avenir très lointain, reportée à la fin du monde, n’aurait dynamisé personne ; il pense d’abord à l’avenir proche, il annonce la fin de l’Exil à Babylone et le retour au pays. Pour quand cette promesse ? Ezékiel ne le dit pas, il ne sait pas le dire de manière précise ; mais il sait que cela arrivera sûrement. « Votre pâturage », c’est Jérusalem, bien sûr, et la Terre Promise ; « les endroits où elles ont été dispersées », c’est Babylone, loin du pâturage natal.
Suit cette évocation magnifique de la sollicitude du berger : « La brebis perdue, je la chercherai. Celle qui est faible, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la ferai paître avec justice ».
C’est la Troisième Bonne Nouvelle de ce texte, une promesse de bonheur : Dieu va veiller lui-même sur ses brebis à l’avenir. Il se fera lui-même leur berger. Ce qui implique à la fois sollicitude et fermeté : un berger sérieux, digne de ce nom, doit déployer ces deux qualités : c’est avec le même bâton, son bâton de marcheur, qu’il guide et rassemble les brebis qui ont du mal à suivre, mais aussi qu’il éloigne les indésirables, qu’il sépare les brebis des boucs… et qu’il chasse les bêtes sauvages qui menacent le troupeau1.
Quand Ezékiel présente Dieu comme le bon berger dont rêve le peuple, il y a une pointe contre les rois qui ont régné sur Israël jusqu’à l’Exil à Babylone. Normalement, en Israël, à cause de l’Alliance, c’est Dieu lui-même et lui seul qui est le roi de son peuple ; et les rois de la terre ne sont là que pour faire régner la justice de Dieu. Dès le début de la royauté, avec le premier roi, Saül, puis avec David, les prophètes rappellent au roi sa mission : une mission de service uniquement. Et pour exercer cette mission, le roi reçoit l’onction d’huile, qui est le signe que désormais il est inspiré directement par Dieu lui-même ; on dit que l’esprit de Dieu fond sur lui.
Malheureusement, le roi reste libre, bien sûr, de ne pas écouter l’inspiration divine : les rois ne se sont pas privés de cette liberté, malgré toutes leurs belles promesses. Ils ont oublié qu’il n’étaient que les lieutenants de Dieu (au sens étymologique de ce mot « tenant lieu »)… Les uns après les autres, ils ont failli à leur mission. Au lieu de veiller sur leur troupeau, ils se sont préoccupés d’eux-mêmes, de leur richesse, de leurs honneurs, de leur grandeur ; et au lieu de faire régner la justice dans le pays, ils ont laissé s’installer l’injustice au profit de l’opulence des uns, au risque de la misère des autres. Les brebis ont presque toutes été dispersées en ces jours « de nuages et de sombres nuées. » Et ce jour d’obscurité semble ne jamais devoir finir. Le peuple a-t-il encore un avenir ?
En Exil à Babylone, on a tout loisir pour méditer sur le passé et sur les fautes des rois successifs, des mauvais bergers d’Israël, sans quoi on n’en serait pas là.
LE MESSIE, QUAND IL VIENDRA, SERA COMME UN BON BERGER
Ce qui est surprenant ici, c’est que quand Ezékiel écrit, il n’y a plus de roi (le dernier roi est mort en exil) ; alors Ezékiel explique : Dieu a jugé les mauvais rois, il leur a enlevé la charge du troupeau ; et c’est lui-même, désormais, qui va reprendre la direction des opérations : « C’est moi qui ferai paître mon troupeau ». Bien sûr, le peuple aura encore besoin de gouvernants, mais désormais ils se comporteront en serviteurs, Dieu veillera à ce qu’ils soient de bons bergers.
Soyons francs, le vrai roi – bon berger annoncé ici par Ezékiel – n’est pas venu plus après qu’avant ; alors, parce que là-bas, on avait la foi, on a continué d’espérer ; un jour, sûrement, il viendra, ce roi idéal, celui qu’on appelle le Messie, qui doit siéger sur le trône de David ; depuis cette promesse d’Ezékiel, on l’imagine sous les traits d’un berger portant sur ses épaules la brebis malade.
——
Note 1- Par exemple, écoutez David raconter son expérience de berger au roi Saül, il lui dit : « J’étais berger chez mon père. S’il venait un lion, et même un ours, pour enlever une brebis du troupeau, je partais à sa poursuite, je le frappais et la lui arrachais de la gueule. Quand il m’attaquait, je le saisissais par les poils et je le frappais à mort » (1 S 17,34-35). Et il continue « Tu vois, j’ai su frapper des lions et des ours, je ferai bien mon affaire du géant Goliath ». Dans son idée, un chef de guerre doit avoir les mêmes qualités qu’un berger.
On dit même que, primitivement, le sceptre des rois était un bâton de berger. Vers 1750 av.J.C., le fameux roi de Babylone, Hamourabi se comparait déjà à un berger et disait « Je suis le berger qui sauve et dont le sceptre est juste ».
Complément
Espérons que, du haut du ciel, le prophète Samuel a le triomphe modeste ! Il aurait beau jeu de dire « Je vous l’avais bien dit » ; quand les Anciens d’Israël étaient venus le trouver pour lui demander de leur nommer un roi, puisque les peuples voisins avaient chacun le leur, Samuel les avait bien prévenus ; Ah, vous voulez un roi, moi, je vais vous dire ce qui vous attend ; et il leur avait dressé un portrait peu engageant : « Voici comment gouvernera le roi qui régnera sur vous : il prendra vos fils pour les affecter à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les prendra pour s’en faire des chefs de millier et des chefs de cinquantaine, pour labourer son labour, pour moissonner sa moisson, pour fabriquer ses armes et ses harnais. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs. Il les prendra et les donnera à ses serviteurs. Il lèvera la dîme sur vos grains et sur vos vignes et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, les meilleurs de vos jeunes gens et vos ânes pour les mettre à son service. Il lèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes enfin, vous deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous crierez à cause de ce roi que vous vous serez choisi… » (1 S 8,11-18). On est loin de l’idéal du berger, mais tout près de la réalité.
Samuel était donc très réticent à l’idée de donner un roi au peuple d’Israël (et l’avenir lui a donné largement raison !)

PSAUME – 22 ( 23 )

1 Le SEIGNEUR est mon berger :
je ne manque de rien.
2 Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles
3 et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.
4 Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.
5 Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.
6 Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du SEIGNEUR
pour la durée de mes jours.

On croirait que le compositeur du psaume 22/23 était un paroissien d’Ezékiel ! Un paroissien qui a bien compris le sermon avant d’écrire ce chant de la brebis à son berger… ou plus exactement du troupeau à son berger. Parce que, comme toujours, celui qui parle dans ce psaume, c’est le peuple d’Israël tout entier. Israël qui se reconnaît comme le peuple de Dieu, le troupeau de Dieu.
DIEU, LE BERGER DE SON PEUPLE
Aujourd’hui, nous ne trouvons peut-être pas très flatteur le terme de troupeau ! Mais il faut nous replacer dans le contexte biblique : à l’époque le troupeau était peut-être la seule richesse ; il n’y a qu’à voir comment le livre de Job décrit l’opulence puis la déchéance de son héros. Cela se chiffre en nombre d’enfants, d’abord, en nombre de bêtes tout de suite après. « Il était une fois, au pays de Ouç, un homme appelé Job. Cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il avait un troupeau de sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses, et il possédait un grand nombre de serviteurs. Cet homme était le plus riche de tous les fils de l’Orient. » Et quand on vient annoncer à Job tous les malheurs qui s’abattent sur lui, cela concerne ses enfants et ses troupeaux. Déjà d’Abraham on disait : « Abraham était extrêmement riche en troupeaux, en argent et en or. » (Gn 13,2).
Mais alors, si les troupeaux sont considérés comme une richesse, nous pouvons oser penser que Dieu nous considère comme une de ses richesses. Ce qui est quand même une belle audace sur le plan théologique ! En écho, le livre des Proverbes dit que la Sagesse de Dieu « trouve ses délices avec les fils des hommes » (Pr 8,31).
Pour revenir à notre psaume d’aujourd’hui, il décline l’amour de Dieu pour son peuple dans le vocabulaire du berger : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles… » Le verbe « mener » est ce qui caractérise le mieux un berger digne de ce nom. A plusieurs reprises, Ezékiel, pendant l’Exil à Babylone, se plaint des bergers d’Israël (entendez les rois), qui, justement, n’ont pas « mené » le peuple, parce qu’ils étaient avant tout préoccupés de leur intérêt personnel.
Par exemple : « Quel malheur pour les bergers d’Israël qui sont bergers pour eux-mêmes ! N’est-ce pas pour les brebis qu’ils sont bergers ?… Elles se sont dispersées, faute de berger, pour devenir la proie de toutes les bêtes sauvages (entendez les nations étrangères, et en particulier Babylone). Mon troupeau s’égare sur toutes les montagnes et toutes les collines élevées1 ; mes brebis sont dispersées dans tout le pays, personne ne les cherche, personne ne part à leur recherche. » (Ez 34,2.5-6). Quand le prophète parle de dispersion, il vise toutes les infidélités à l’Alliance, toutes les idolâtries, tous les cultes qui se sont instaurés partout dans le pays pourtant consacré au Dieu unique ; ce sont autant de fausses pistes qui ont entraîné le malheur actuel du peuple.
Dans le psaume, la phrase « Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son Nom » vise exactement la même chose : en langage biblique, le « chemin » signifie toujours la vie dans l’Alliance avec le Dieu unique, c’est-à-dire l’abandon résolu de toute idolâtrie ; or l’histoire montre que ce n’est jamais gagné et qu’à toute époque l’idolâtrie a été le combat incessant de tous les prophètes ; soit-dit en passant, ils auraient peut-être tout autant à faire aujourd’hui ; une idole, ce n’est pas uniquement une statue de bois ou de plâtre… c’est tout ce qui risque d’accaparer nos pensées au point d’entamer notre liberté. Que ce soit une personne, un bien convoité, ou une idée, Dieu veut nous en délivrer, non pas pour faire de nous ses esclaves, mais pour faire de nous des hommes libres ; c’est cela « l’honneur de son Nom » (verset 3) : le Dieu libérateur veut l’homme libre.
Pour libérer définitivement l’humanité de toutes ces fausses pistes, Dieu a envoyé son Fils ; et désormais, les Chrétiens ont en tête la phrase de Jésus dans l’évangile de Jean : « Je suis le Bon Pasteur, je donne ma vie pour mes brebis. » (Jn 10). Il donne sa vie, au sens vrai du terme. Si bien que nous pouvons chanter à notre tour : « Toi, Seigneur, tu es mon berger…Tu es avec moi, ta croix (ton bâton) me guide et me rassure. »
LE PSAUME 22 DEVENU FETE DU BAPTEME
Au début de l’Eglise, ce psaume était devenu naturellement le psaume spécial de la liturgie du Baptême  ; les baptisés (je parle au pluriel parce que les baptêmes étaient toujours célébrés communautairement) émergeant de la cuve baptismale, partaient en procession vers le lieu de la Confirmation et de l’Eucharistie. Et l’évocation des eaux tranquilles, vivifiantes, (pour le Baptême), de la table et de la coupe (pour l’Eucharistie) du parfum (pour la Confirmation) nous rappelle évidemment cette triple liturgie. « Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre… Tu prépares la table pour moi… Ma coupe est débordante… tu répands le parfum sur ma tête… »
Désormais, « grâce et bonheur accompagnent » le baptisé puisque, comme le Christ nous l’a promis, il est avec nous « tous les jours jusqu’à la fin du monde ».
——
Note
1 – « Les collines élevées » : c’est une allusion à l’idolâtrie, véritable perdition. Car les lieux de culte aux idoles étaient toujours placés sur les sommets.

DEUXIEME LECTURE –

lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens 15, 20-26. 28

Frères,
20 le Christ est ressuscité d’entre les morts,
lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.
21 Car, la mort étant venue par un homme,
c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts.
22 En effet, de même que tous les hommes
meurent en Adam,
de même c’est dans le Christ
que tous recevront la vie,
23 mais chacun à son rang :
en premier, le Christ,
et ensuite, lors du retour du Christ,
ceux qui lui appartiennent.
24 Alors, tout sera achevé,
quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père,
après avoir anéanti, parmi les êtres célestes,
toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance.
25 Car c’est lui qui doit régner
jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis.
26 Et le dernier ennemi qui sera anéanti,
c’est la mort.
28 Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils,
lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père
qui lui aura tout soumis,
et ainsi, Dieu sera tout en tous.

LES FORCES DU MAL NE L’EMPORTERONT PAS
Le Ressuscité est apparu un jour à Saül de Tarse en route vers Damas ; ce jour-là, la Royauté du Christ s’est imposée à lui comme une évidence ! Désormais, cette certitude habitera toutes ses paroles, toutes ses pensées. Car, pour lui, il n’y avait plus de doute possible : Jésus-Christ, vainqueur de la mort, l’est également de toutes les forces du mal.
Et la conviction de Paul, sa foi (qui est donc aussi la nôtre), c’est que le Royaume du Christ grandit irrésistiblement jusqu’à ce que tout soit « achevé », c’est le mot qu’il emploie ici ; « Tout sera achevé quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu le Père… » Toute l’histoire de l’humanité s’inscrit dans cette perspective : perspective exaltante pour les croyants qui constatent au jour le jour la victoire de l’amour et du pardon sur la haine, de la vie sur la mort.
La mort exemplaire et la Résurrection   du Christ étaient aux yeux des apôtres le plus beau signe que ce Royaume était en train de naître ; que les forces du mal ne l’emporteront pas, comme l’a dit Jésus à Pierre, qu’elles sont déjà vaincues, comme il l’a dit encore, c’est dans l’évangile de Jean, cette fois : « Courage ! Moi, je suis vainqueur du monde. » (Jn 16,33).
Il nous reste à choisir notre camp, si j’ose dire : être du côté du Christ, faire avancer le projet… ou non. Et là Paul oppose deux attitudes, celle d’Adam, celle du Christ. C’est un parallèle que Paul développe souvent, mais cela reste probablement pour nous le passage le plus difficile de ce texte ; en fait, Paul reprend ici un thème extrêmement familier aux lecteurs de l’Ancien Testament, celui du choix indispensable, ce qu’on appelait le thème des deux voies (voie au sens de comportement).
IMITER ADAM OU IMITER JESUS-CHRIST ?
Depuis que Paul a rencontré le Christ, tout s’éclaire pour lui. Il sait en quoi consiste le choix : nous conduire à la manière d’Adam ou nous conduire à la manière de Jésus-Christ. Adam, c’est celui qui tourne le dos à Dieu, qui se méfie de Dieu ; le Christ, c’est celui qui fait confiance jusqu’au bout. Quand nous nous conduisons à la manière d’Adam, nous allons vers la mort (spirituelle) ; quand nous nous conduisons à la manière du Christ nous allons vers la Vie. Rappelons-nous en quoi consiste la manière d’Adam : ce que la Bible affirme au sujet d’Adam, c’est qu’il a contrecarré le projet de Dieu ; vous connaissez le récit de la chute (aux chapitres 2 et 3 du livre de la Genèse) : Dieu « fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal » ; avant la faute, l’arbre de vie n’est pas interdit, il est à la disposition de l’homme ; mais celui-ci est prévenu qu’il ne doit pas manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ; sinon il connaîtra la mort.
Effectivement, après la faute, l’accès à l’arbre de vie lui est fermé. Mal conseillé par le serpent qui le poussait à soupçonner le projet de Dieu, Adam a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux et il a connu le malheur et la mort.
LA MORT APRES LA FAUTE
De quelle mort s’agit-il après la faute ? Peut-être le mystère de l’Assomption de Marie peut-il nous aider à entrevoir un peu le projet de Dieu quand l’homme ne l’entrave pas. Marie est pleinement humaine, mais elle n’a jamais agi à la manière d’Adam ; elle connaît le destin que tout homme aurait dû connaître s’il n’y avait pas eu la chute ; or elle a connu, comme tout homme, toute femme, le vieillissement ; et un jour, elle a quitté la vie terrestre, elle a quitté ce monde, tel que nous le connaissons ; elle s’est endormie pour entrer dans un autre mode de vie auprès de Dieu. On parle de la « Dormition » de la Vierge.
Pour nous, frères d’Adam, il ne s’agit pas seulement de « dormition » comme la Vierge, mais de mort ; Saint Paul dit bien ici, dans sa lettre aux Corinthiens : « la mort est venue par un homme… C’est en Adam que meurent tous les hommes. » Dans la lettre aux Romains, il dit : « Par un seul homme le péché (on pourrait dire le soupçon) est entré dans le monde, et par le péché la mort… » (Rm 5,12).
On peut donc affirmer deux choses : Premièrement, notre corps n’a jamais été programmé pour durer tel quel éternellement sur cette terre, et nous pouvons en avoir une idée en regardant Marie ; elle, la toute pure, pleine de grâce, s’est endormie.
Deuxièmement, Adam a contrecarré le projet de Dieu et la transformation corporelle que nous aurions dû connaître, la « dormition » est devenue mort, avec son cortège de souffrance et de laideur. La mort, telle que nous la connaissons, si douloureusement, est entrée dans le monde par le fait de l’humanité elle-même.
Mais là où nous avons introduit les forces de mort, Dieu peut redonner la vie ; Jésus a été tué par la haine des hommes, mais Dieu l’a ressuscité ; lui, le premier ressuscité, il nous fait entrer dans la vraie vie, celle où règne l’amour. Il a accepté de subir le pouvoir de haine et de mort des hommes et il ne leur a opposé que douceur et pardon ; là où la faute a abondé, son amour a surabondé, comme dit Paul. Par lui, désormais, Dieu donne à l’humanité tout entière son Esprit d’amour… C’est cela que Jésus est venu faire parmi nous ; il est venu nous rendre la vie et nous apprendre à la donner : « Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10,10). Car nous sommes faits pour la vie.
——
Compléments
– Le vocabulaire de Paul est nettement moins imagé que celui d’Ezékiel ou du psaume 22/23, qui sont nos deux premières lectures de ce dimanche, mais le thème est le même. Ezékiel (dans la première lecture) parle de Dieu et nous dit : « Dieu est avec l’homme comme un berger qui mène ses brebis vers les meilleurs pâturages. » Dans le psaume 22/23, c’est la brebis (entendez le peuple d’Israël) qui parle de son berger et s’émerveille de sa sollicitude : « Il me mène vers les eaux tranquilles… Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer ».
Dans ces deux textes (celui d’Ezékiel et le psaume), l’image du berger était une manière de parler de la royauté, et on ne perdait pas de vue que Dieu seul est véritablement le roi d’Israël. Paul, lui, qui a eu la chance, l’honneur de rencontrer le Christ ressuscité, sait désormais que c’est le Christ qui instaure lentement mais sûrement ce Royaume de Dieu sur la terre. Paul dit bien : « C’est lui (le Christ) en effet qui doit régner… et quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis… »
– Le Ressuscité est, sans hésitation possible, le Messie attendu depuis des siècles. C’est pourquoi, au fil des lettres de Paul, on reconnaît toutes les expressions de l’attente messianique de l’époque. Dans le passage que nous lisons aujourd’hui dans la lettre aux Corinthiens, il y a deux expressions fortes de l’attente d’un Messie-Roi: « Tout sera achevé quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu le Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. » (sous-entendu après avoir détruit toutes les puissances du mal. » (verset 24)… « Il doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. » (comme l’avait annoncé le psaume 110/109, verset 28).

EVANGILE – selon saint Matthieu 25, 31-46

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
31 « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire,
et tous les anges avec lui,
alors il siégera sur son trône de gloire.
32 Toutes les nations seront rassemblées devant lui ;
il séparera les hommes les uns des autres,
comme le berger sépare les brebis des boucs :
33 il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.
34 Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite :
‘Venez, les bénis de mon Père,
recevez en héritage le Royaume
préparé pour vous depuis la fondation du monde.
35 Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ;
j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ;
j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ;
36 j’étais nu, et vous m’avez habillé ;
j’étais malade, et vous m’avez visité ;
j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’
37 Alors les justes lui répondront :
‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…?
tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ?
tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?
38 tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ?
tu étais nu, et nous t’avons habillé ?
39 tu étais malade ou en prison…
Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’
40 Et le Roi leur répondra :
‘Amen, je vous le dis :
chaque fois que vous l’avez fait
à l’un de ces plus petits de mes frères,
c’est à moi que vous l’avez fait.’
41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche :
‘Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits,
dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges.
42 Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ;
j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
43 j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ;
j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ;
j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’
44 Alors ils répondront, eux aussi :
‘Seigneur, quand t’avons-nous vu
avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison,
sans nous mettre à ton service ?’
45 Il leur répondra :
‘Amen, je vous le dis :
chaque fois que vous ne l’avez pas fait
à l’un de ces plus petits,
c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’
46 Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel,
et les justes, à la vie éternelle. »

NOTRE HERITAGE
« Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. » Par cette parabole, Jésus nous révèle notre vocation, le projet que Dieu a sur l’humanité en nous créant : nous sommes faits pour être roi. Et il faut écrire « roi » au singulier ; car c’est l’humanité tout entière qui est créée pour être reine ; « Remplissez la terre et dominez-la » dit Dieu à l’homme au commencement du monde. (Gn 1,28). L’idée que nous nous faisons d’un roi, entouré, courtisé, bien logé, bien vêtu, bien nourri… c’est très exactement ce que Jésus revendique pour tout homme.
Le Livre du Deutéronome, déjà, affirmait que si l’on veut vivre l’Alliance avec Dieu, il faut éliminer la pauvreté : « Il n’y aura pas de pauvres parmi vous » (Dt 15,4) au sens de « Vous ne devez pas tolérer qu’il y ait des malheureux et des pauvres parmi vous ». Jésus s’inscrit dans la droite ligne de cet idéal attribué à Moïse.
VENEZ, LES BENIS DE MON PERE
A tous ceux qui auront su avoir des gestes d’amour et de partage le Fils de l’homme dit : « Venez les bénis de mon Père » : ce qui veut dire « vous êtes ses fils, vous lui ressemblez ; vous êtes bien à l’image de ce berger qui prend soin de ses brebis » dont parlait Ezékiel dans la première lecture. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Le jugement porte sur des actes concrets ; curieusement, ce n’est pas l’intention qui compte ! Matthieu avait déjà noté une phrase de Jésus qui allait dans le même sens : « Ce n’est pas en me disant : Seigneur, Seigneur ! qu’on entrera dans le Royaume des cieux ; mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21).
BENIS OU MAUDITS ?
Il reste que ce texte garde un caractère un peu choquant par l’opposition radicale entre les deux catégories d’hommes, les bénis du Père, et les maudits : et d’ailleurs, dans laquelle pourrions-nous être comptés ? Tous, nous avons su, un jour ou l’autre, visiter le malade ou le prisonnier, vêtir celui qui avait froid et nourrir l’affamé… Mais tous aussi, nous avons, un jour ou l’autre, détourné les yeux (ou le porte-monnaie) d’une détresse rencontrée.
Aucun de nous n’oserait se compter parmi « les bénis du Père » ; aucun non plus ne mérite totalement la condamnation radicale ; Dieu, le juste juge, sait cela mieux que nous. Aussi, quand nous rencontrons dans la Bible l’opposition entre les bons et les méchants, les justes et les pécheurs, il faut savoir que ce sont deux attitudes opposées qui sont visées et non pas deux catégories de personnes : il n’est évidemment pas question de séparer l’humanité en deux catégories, les bons et les justes, d’un côté, les méchants et les pécheurs de l’autre ! Nous avons chacun notre face de lumière et notre face de ténèbres.
Si bien que, contrairement aux apparences, ce n’est pas une parabole sur le jugement que Jésus développe ici : c’est beaucoup plus grave et dérangeant : il s’agit du lien entre tout homme et Jésus : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Il est saisissant de resituer ce discours de Jésus dans son contexte : d’après Saint Matthieu, cela se passe juste avant la Passion du Christ, c’est-à-dire que ces ultimes paroles de Jésus prennent valeur de testament. Au moment de quitter ce monde, Celui qui nous fait confiance, comme il nous l’a dit dans la parabole des talents, nous confie ce qu’il a de plus précieux au monde : l’humanité.
——
Compléments
– Il faut quand même une belle audace pour célébrer la fête du Christ-Roi ! Confinement oblige, nous serons peut-être privés des cérémonies du couronnement… Mais combien de baptisés le regretteront-ils vraiment ?
– Tous ces derniers dimanches, les évangiles nous proposaient ce que j’appellerais des variations sur la vigilance, sur le mot « veiller » ; ici, une nouvelle variation nous est proposée : « veiller » cela peut vouloir dire « veiller sur ».
LA POINTE DE LA PARABOLE
A y regarder de plus près, en définitive, on l’a vu, ce passage de l’évangile de Matthieu ne nous offre pas une parabole sur le jugement.
– Au passage, nous avons là une définition intéressante de la justice, aux yeux de Dieu : quand nous parlons de justice, nous avons toujours envie de dessiner une balance ; or ce n’est pas du tout dans ces termes-là que Jésus en parle ! Pour lui, être juste, c’est-à-dire être accordé au projet de Dieu, c’est donner à pleines mains à qui est dans le besoin. D’autre part, il n’y a même pas besoin d’en être conscient : « Quand est-ce que nous t’avons vu ? Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? »… Nous qui nous demandons parfois si le salut est réservé à une élite, nous avons ici une réponse : visiblement, Jésus ne se préoccupe ici ni des titres ni de la religion de chacun : « Quand les nations seront rassemblées devant lui, il séparera les hommes les uns des autres… » Ce qui veut dire que des non-Chrétiens auront le Royaume en héritage et peuvent être appelés « les bénis de son Père » ! C’est parmi des hommes de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions qu’il se vit déjà au jour le jour quelque chose du Royaume. Nous savons bien que nous n’avons pas le monopole de l’amour, mais il n’est pas mauvais de nous l’entendre dire !

Non classé

Tout, la haine et le deuil de Victor Hugo

Tout, la haine et le deuil

couteau_sang_agression_main_violence-533x261

Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! – Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas… –
Ecoutez bien ceci :


Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur , ou, si vous l’aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez que l’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin
.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;

– Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! –
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l’individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l’homme en face,
Dit : – Me voilà ! je sors de la bouche d’un tel
. –

Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

Victor Hugo

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX THESSALONICIENS, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, Non classé, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 95

Dimanche 18 octobre 2020 : 29ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 18 octobre 2020 :

29ème dimanche du Temps Ordinaire

odp_081

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,


1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Isaïe 45,1-6

1 Ainsi parle le SEIGNEUR à son messie, à Cyrus,
qu’il a pris par la main,
pour lui soumettre les nations et désarmer les rois,
pour lui ouvrir les portes à deux battants,
car aucune porte ne restera fermée :
4 « A cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu,
je t’ai appelé par ton nom,
je t’ai donné un titre,
alors que tu ne me connaissais pas.
5 Je suis le SEIGNEUR, il n’en est pas d’autre :
hors moi, pas de Dieu.
Je t’ai rendu puissant,
alors que tu ne me connaissais pas,
6 pour que l’on sache, de l’Orient à l’Occident,
qu’il n’y a rien en dehors de moi. »
Je suis le SEIGNEUR, il n’en est pas d’autre

PAROLE DU SEIGNEUR AU ROI CYRUS
Quand Isaïe écrit ce texte, les Juifs sont en exil à Babylone depuis presque cinquante ans ; depuis que, en 587, les armées de Nabuchodonosor ont conquis Jérusalem, pillé et dévasté le Temple et emmené comme prisonniers de guerre les survivants encore valides. Et voici que, de toute la région, parviennent les bruits des conquêtes du nouveau maître du monde, Cyrus, le roi de Perse. Or, curieusement, ces bruits sont une bonne nouvelle pour les Juifs déportés à Babylone : tout le monde sait que bientôt toute la région appartiendra à ce nouvel empereur Cyrus à qui rien ne résiste.
Tout le monde sait aussi, car c’est assez inhabituel pour impressionner les foules, que contrairement à tous les autres souverains du temps, celui-là pratique une politique humanitaire : il laisse la vie sauve aux vaincus, ne dévaste pas, ne pille pas, ne déplace pas les populations ; dans tous les pays qu’il conquiert, il rencontre des populations déplacées par les vainqueurs : (c’est le cas des Juifs exilés à Babylone par Nabuchodonosor) ; à chaque fois, il les renvoie dans leur pays, leur rend les biens volés par les conquérants précédents et leur donne même les moyens de reconstruire leur pays. Sans doute a-t-il compris qu’un empereur a tout intérêt à être le maître de peuples heureux.
C’est dans ce contexte qu’Isaïe prononce cette prophétie qui sonne comme une extraordinaire profession de foi : il commence par dire « Ainsi parle le SEIGNEUR à son messie, à Cyrus » : en réalité, il ne parle pas directement à Cyrus lui-même qui ne lira jamais le livre d’un obscur prophète juif : plus vraisemblablement, le message d’Isaïe est adressé aux exilés pour leur redonner espoir, un espoir qui repose sur deux convictions :
Première conviction, Dieu reste fidèle à son Alliance, il n’abandonne pas son peuple élu : c’est le sens de l’expression « A cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu ». N’oublions pas que cette phrase est prononcée au moment même où on aurait toutes les raisons d’en douter. Si Israël peut être tombé aussi bas, avoir tout perdu, non seulement son indépendance politique, mais pire sa liberté, sa terre, son Temple, son roi… on peut quand même se demander si Dieu n’a pas abandonné son peuple… et certains se le demandent. C’est pour eux justement que le prophète   Isaïe proclame de toutes ses forces « Jacob est toujours le serviteur de Dieu, Israël est toujours son élu ».
DIEU, LE SEUL SEIGNEUR
Deuxième conviction, Dieu reste le maître des événements : « Je suis le SEIGNEUR, il n’en est pas d’autre : hors moi, pas de Dieu ». Traduisez Cyrus, lui-même, le grand roi païen, est dans sa main : les expressions « donner un titre », « prendre par la main », « ouvrir les portes à deux battants » sont des allusions aux rites du sacre des rois : effectivement, le jour de son sacre, le nouveau roi recevait le nom de fils de Dieu, puis l’onction d’huile ; désormais il était dans la main de Dieu ; pour entrer dans la salle du trône, les portes s’ouvraient, symbole de toutes les portes des villes ennemies qui céderaient bientôt devant lui. Isaïe multiplie les allusions au sacre des rois d’Israël comme si Dieu lui-même avait choisi et sacré Cyrus comme roi à son service. Mais c’est Dieu qui garde l’initiative.
Ce texte n’est donc pas, malgré les apparences, une hymne à la gloire du roi Cyrus. On pourrait dire, au contraire, qu’il le remet à sa place ! Car la tentation d’idolâtrie était réelle en milieu babylonien. Et ce même chapitre 45 d’Isaïe comporte d’autres vigoureuses mises en garde contre l’idolâtrie et l’affirmation répétée que Dieu est Unique. C’est donc précisément au moment où Cyrus vole de victoires en victoires qu’Isaïe rappelle au peuple juif que Dieu est le seul Seigneur véritable ; Cyrus lui-même est dans sa main : Dieu saura faire tourner le succès de ce roi païen au profit de son peuple élu. Et ce roi païen ne saura même pas lui-même qu’il sert bien involontairement les projets de Dieu ; Isaïe insiste bien : « A cause de mon serviteur Jacob et d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, alors que tu ne me connaissais pas… Je t’ai rendu puissant alors que tu ne me connaissais pas ». A la limite la phrase est écrite de telle manière que le peuple élu semble le plus important, lui qui est pourtant dans une situation apparemment désespérée.
Mais c’est cela la foi du prophète justement : l’espoir qui repose sur ces deux convictions peut se traduire : « Puisque Dieu reste le maître et qu’il ne vous oublie pas, alors gardez courage ! De cette domination, de cette botte étrangère, Dieu saura faire sortir du bien. Aucun pouvoir humain, si grand soit-il, ne résiste à Dieu ».
On connaît la suite : l’avenir a donné raison à Isaïe ; Cyrus a effectivement conquis Babylone en 539. Il a autorisé les Juifs, dès 538, à rentrer à Jérusalem, en leur rendant les biens volés par Nabuchodonosor et en leur donnant une subvention pour reconstruire le Temple de Jérusalem.
Dernière remarque : Cyrus est appelé «messie » parce qu’il a été choisi par Dieu pour libérer son peuple. Il n’est pourtant ni roi, ni prêtre, ni prophète en Israël, mais le plus important c’est l’œuvre  qu’il accomplit. On peut en déduire que chaque fois que quelqu’un agit dans le sens d’une libération véritable des hommes, il accomplit l’œuvre  de Dieu.
———————–
Compléments à Isaïe 45
On ne peut quand même pas dire que l’histoire se répète toujours ! Un prophète juif a pu aller jusqu’à dire qu’un roi d’Iran était le Messie ! Les temps ont bien changé…
Bien sûr, parmi les auditeurs d’Isaïe, certains ont trouvé qu’il poussait l’audace un peu loin. Cela nous vaut une superbe réplique du prophète (quelques lignes plus bas dans ce même chapitre 45) : c’est Dieu qui parle « Au sujet de l’œuvre  réalisée par mes mains, est-ce que vous me donneriez des ordres par hasard ? » (Is 45,11).
Insistance sur « Je suis le SEIGNEUR, il n’y a pas d’autre dieu que moi » = preuve des innombrables tentations de fausses pistes : cela est d’une brûlante actualité.

PSAUME – 95 (96), 1.3, 4-5, 7-8, 9-10ac

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
chantez au SEIGNEUR, terre entière,
3 racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations, ses merveilles !

4 Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué,
redoutable au-dessus de tous les dieux :
5 néant tous les dieux des nations !
Lui, le SEIGNEUR, a fait les cieux.

7 Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples,
rendez au SEIGNEUR la gloire et la puissance,
8 rendez au SEIGNEUR la gloire de son nom.
Apportez votre offrande, entrez dans ses parvis.

9 Adorez le SEIGNEUR, éblouissant de sainteté:
tremblez devant lui, terre entière.
10 Allez dire aux nations : « Le SEIGNEUR est roi ! »
Il gouverne les peuples avec droiture.

COMME SI C’ÉTAIT DÉJÀ LA FIN DU MONDE
Une espèce de frémissement, d’exaltation court sous tous ces versets. Pourquoi est-on tout vibrants ? C’est la foi qui fait vibrer ce peuple, ou plutôt c’est l’espérance… qui est la joie de la foi… l’espérance qui permet d’affirmer avec certitude ce qu’on ne possède pas encore.
Car on est en pleine anticipation : il faut lire les derniers versets pour comprendre que ce psaume nous transporte déjà à la fin du monde, en ce jour béni où tous les peuples sans exception reconnaîtront Dieu comme le seul Dieu. Les voici : « Joie au ciel ! Exulte la terre ! Les masses de la mer mugissent, la campagne tout entière est en fête. Les arbres des forêts dansent de joie devant la face du SEIGNEUR, car il vient, car il vient pour juger la terre. Il jugera le monde avec justice, et les peuples selon sa vérité ! » C’est ce jour-là que l’on attend, que l’on chante déjà. Imaginons un peu cette scène que nous décrit le psaume : nous sommes à Jérusalem … et plus précisément dans le Temple ; tous les peuples, toutes les nations, toutes les races se pressent aux abords du Temple, l’esplanade grouille de monde, les marches du parvis du Temple sont noires de monde, la ville de Jérusalem n’y suffit pas… aussi loin que porte le regard, les foules affluent… il en vient de partout, il en vient du bout du monde. Et toute cette foule immense chante à pleine gorge, c’est une symphonie ; que chantent-ils ? « Dieu règne ! » C’est une clameur immense, superbe, gigantesque… Une clameur qui ressemble à l’ovation qu’on faisait à chaque nouveau roi le jour de son sacre, mais cette fois, ce n’est pas le peuple d’Israël qui acclame un roi de la terre, c’est l’humanité tout entière qui acclame le roi du monde : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, redoutable » (toutes ces expressions sont empruntées au vocabulaire de cour).
QUAND LE MONDE ENTIER ENTRE DANS LA FÊTE
En fait, c’est beaucoup plus encore que l’humanité : la terre elle-même en tremble. Et voilà que les mers aussi entrent dans la symphonie : on dirait qu’elles mugissent. Et les campagnes entrent dans la fête, les arbres dansent. A-t-on déjà vu des arbres danser ? Et bien oui, ce jour-là ils dansent !
Bien sûr, si on y réfléchit, c’est normal ! Les mers sont moins bêtes que les hommes ! Elles, elles savent qui les a faites, qui est leur Créateur ! Elles mugissent pour Lui, elles l’acclament à leur manière. Les arbres des forêts, eux aussi, sont moins bêtes que les hommes : ils savent reconnaître leur Créateur : parmi des tas d’idoles, de faux dieux, pas d’erreur possible, les arbres ne s’y laissent pas prendre.
Les hommes, eux, se sont laissé berner longtemps… Il suffit de se rappeler l’insistance d’Isaïe dans notre première lecture de ce vingt-neuvième dimanche pour dire « Je suis le SEIGNEUR, il n’en est pas d’autre ; hors moi, pas de Dieu ». Ce qui prouve que, du temps d’Isaïe, l’idolâtrie, sous une forme ou sous une autre n’était pas loin ! On entend ici cette même pointe contre l’idolâtrie : « néant tous les dieux des nations ». Il est incroyable que les hommes aient mis si longtemps à reconnaître leur Créateur, leur Père… qu’il ait fallu leur redire cent fois cette évidence que le Seigneur est « redoutable au-dessus de tous les dieux » ; que « c’est LUI, le Seigneur, (sous-entendu « et personne d’autre ») qui a fait les cieux ».
Mais cette fois c’est arrivé ! Et on vient à Jérusalem pour acclamer Dieu parce qu’enfin on a entendu la bonne nouvelle ; et si on a pu l’entendre c’est parce qu’elle était clamée à nos oreilles depuis des siècles ! Oui, « de jour en jour, Israël avait proclamé son salut »… de jour en jour Israël avait raconté l’œuvre  de Dieu, ses merveilles, traduisez son œuvre  incessante de libération… de jour en jour Israël avait témoigné que Dieu l’avait libéré de l’Egypte d’abord, puis de toutes les sortes d’esclavage : et le plus terrible des esclavages, c’est de se tromper de Dieu, c’est de mettre sa confiance dans de fausses valeurs, des faux dieux qui ne peuvent que décevoir, des idoles…
LA VOCATION DES CROYANTS
Israël a cette chance immense, cet honneur inouï, ce bonheur de savoir et d’être chargé de dire que notre Dieu, est le seul Dieu ; comme le dit la profession de foi juive, le « Shema Israël » : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN ». C’est le mystère de la vocation d’Israël dont on n’a pas fini de s’émerveiller ; comme le dit le livre du Deutéronome : « A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre. » (Dt 4,32). Mais le peuple choisi n’a jamais oublié que s’il lui a été donné de voir, c’est pour qu’il le fasse savoir.
Et alors, enfin, la bonne nouvelle a été entendue jusqu’aux extrémités de la terre… et tous se pressent pour entrer dans la Maison de leur Père.
Nous sommes là en pleine anticipation ! En attendant que ce rêve se réalise, le peuple d’Israël fait retentir ce psaume pour renouveler sa foi et son espérance, pour puiser la force de faire entendre la bonne nouvelle dont il est chargé.

DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens 1,1-5

1 Paul, Silvain et Timothée,
à l’Église de Thessalonique
qui est en Dieu le Père
et dans le Seigneur Jésus Christ.
À vous, la grâce et la paix.
2 À tout moment, nous rendons grâce à Dieu au sujet de vous tous,
en faisant mémoire de vous dans nos prières.
3 Sans cesse, nous nous souvenons
que votre foi est active,
que votre charité se donne de la peine,
que votre espérance tient bon
en notre Seigneur Jésus Christ,
en présence de Dieu notre Père.
4 Nous le savons, frères bien-aimés de Dieu,
vous avez été choisis par lui.
5 En effet, notre annonce de l’Évangile
n’a pas été, chez vous, simple parole,
mais puissance, action de l’Esprit-Saint, pleine certitude.

LE PREMIER ÉCRIT CHRÉTIEN
Voilà le premier écrit chrétien ! Nous avons tellement l’habitude de voir les évangiles figurer en tête du Nouveau Testament que nous risquons d’oublier qu’ils sont postérieurs aux lettres de Paul. La Première lettre aux Thessaloniciens date d’une vingtaine d’années seulement après la Résurrection du Christ ; et on a donc là les premières affirmations de la prédication chrétienne. C’est la première fois qu’on essaie de formuler par écrit cette découverte inouïe du mystère de Jésus-Christ. Nous sommes vers l’année 50 et, déjà, l’évangile est annoncé très loin de Jérusalem ! Thessalonique est en Europe, au Nord de la Grèce, dans cette région qu’on appelle la Macédoine ; mais avant d’arriver jusque-là, Paul a déjà eu le temps de fonder des communautés dans tout le Sud, le centre et même la côte Ouest de la Turquie.
C’est par les Actes des Apôtres qu’on sait comment les choses se sont passées ; Paul était en mission sur la côte ouest de la Turquie, quand une nuit, il a eu une vision : un Macédonien le suppliait de venir chez eux : « Passe en Macédoine, viens à notre secours ». Et Luc qui était du voyage raconte : « A la suite de cette vision, nous avons immédiatement cherché à partir pour la Macédoine, car nous étions convaincus que Dieu venait de nous appeler à y annoncer la Bonne Nouvelle » (Ac 16,10).
PAUL, SILVAIN ET TIMOTHEE EN EUROPE
Voilà donc nos missionnaires (Paul, Luc et Silas) sur la côte grecque ; la ville de Philippes est leur première étape (nous lisions ces temps-ci la lettre aux Philippiens) et vous savez que cela a failli très mal se terminer : d’abord bien accueillis, ils ont bientôt été accusés de troubler l’ordre public, battus et jetés en prison ; un providentiel tremblement de terre est passé par là et, finalement, on les a libérés en les priant de quitter la ville.
C’est de là qu’ils sont passés à Thessalonique. Dès leur arrivée, Paul s’est adressé aux Juifs pendant l’office du samedi matin à la synagogue, et cela trois samedis de suite. D’après les Actes des Apôtres, sa prédication était toujours la même : « Pendant trois sabbats, il discuta avec eux à partir des Écritures, dont il ouvrait le sens pour établir que le Christ devait souffrir et ressusciter d’entre les morts ; il ajoutait : « Le Christ, c’est ce Jésus que moi, je vous annonce. » Le texte ajoute « Certains des Juifs se laissèrent convaincre… avec une grande multitude de Grecs qui adoraient Dieu et avec un bon nombre de femmes de notables ».
Nous savons donc déjà de quoi est composée la communauté de Thessalonique à laquelle s’adresse cette lettre. Mais, comme d’habitude, Paul n’a pas suscité que de l’enthousiasme : toujours d’après les Actes, « Les Juifs, pris de jalousie, ramassèrent sur la place publique quelques vauriens ; ayant provoqué des attroupements, ils semaient le trouble dans la ville » (Ac 17,5), si bien que très vite il a paru plus prudent que Paul et Silas quittent la ville. Paul a donc quitté cette nouvelle communauté trop vite et est resté un moment inquiet à son sujet ; quand il écrit cette lettre que nous débutons aujourd’hui, il vient enfin d’être rassuré par Silas et Timothée qui étaient restés derrière lui en Macédoine et qui lui en rapportent d’excellentes nouvelles. Cela explique le ton particulièrement joyeux de ce début de lettre : c’est le soulagement qui suit l’inquiétude.
« Paul, Silvain (autre nom de Silas), et Timothée, à l’Eglise de Thessalonique qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus-Christ. A vous la grâce et la paix. A tout moment, nous rendons grâce à Dieu au sujet de vous tous ». Dès cette première phrase, on est surpris de la solennité de cette salutation : cette communauté est toute petite, et il l’appelle pompeusement « l’Eglise de Thessalonique qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus-Christ ». Ce respect immense de Paul pour les communautés chrétiennes, même modestes, est caractéristique de toutes ses lettres. Et c’est certainement cela qui motive l’action de grâce et même la jubilation qui est elle aussi un trait dominant de tous ses débuts de lettres, même quand il n’a pas que des compliments à faire à ses correspondants. Quels que soient leurs défauts, leurs imperfections, il voit d’abord en eux l’action de Dieu.
Ces quelques lignes contiennent déjà d’énormes affirmations théologiques ; j’en vois au moins deux :
DIEU UN EN TROIS PERSONNES
Premièrement, ce texte est trinitaire ; le mot « Trinité » n’y est pas bien sûr, on ne l’emploiera que plus tard ; mais Jésus est appelé « Seigneur », titre réservé à Dieu dans l’Ancien Testament, et l’action de grâce est adressée aux trois Personnes : « Nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine, que votre espérance tient bon en Notre Seigneur Jésus-Christ, en présence de Dieu notre Père… En effet, notre annonce de l’Evangile n’a pas été, chez vous, simple parole, mais puissance, action de l’Esprit-Saint … ».
Deuxièmement, c’est Paul qui a prêché mais c’est l’Esprit-Saint qui a agi ; voilà qui met toute prédication à sa place : quand les croyants (que ce soit Israël, les disciples de Jésus ou les Thessaloniciens), se montrent disponibles à la Parole et se laissent transformer par elle, c’est à l’Esprit de Dieu que nous le devons.

EVANGILE – selon saint Matthieu 22,15-21

En ce temps-là,
15 les pharisiens allèrent tenir conseil
pour prendre Jésus au piège
en le faisant parler.
16 Ils lui envoient leurs disciples,
accompagnés des partisans d’Hérode :
« Maître, lui disent-ils, nous le savons :
tu es toujours vrai
et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ;
tu ne te laisses influencer par personne,
car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens.
17 Alors, donne-nous ton avis :
Est-il permis, oui ou non,
de payer l’impôt à César, l’empereur ? »
18 Connaissant leur perversité, Jésus dit :
« Hypocrites !
pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ?
19 Montrez-moi la monnaie de l’impôt. »
Ils lui présentèrent une pièce d’un denier.
20 Il leur dit :
« Cette effigie et cette inscription,
de qui sont-elles ? »
21 Ils répondirent :
« De César. »
Alors il leur dit :
« Rendez donc à César ce qui est à César,
et à Dieu ce qui est à Dieu. »

UNE QUESTION-PIÈGE
« Est-il permis de payer l’impôt à l’empereur ? » Jésus répond en traitant les questionneurs « d’hypocrites » ! Pourquoi « hypocrites » ? Parce que cette soi-disant question n’en est pas une… Hypocrites pour deux raisons : hypocrites, premièrement, parce que cette question, il y a longtemps qu’ils l’ont résolue. A Jérusalem, où se passe la scène, il n’est pas question de faire autrement, sauf à se mettre hors-la-loi, ce qu’ils n’ont pas l’intention de faire, ni les uns ni les autres, qu’ils soient Pharisiens ou partisans d’Hérode. Payer l’impôt à l’empereur, « Rendre à César ce qui est à César », ils le font et Jésus ne leur donne pas tort.
Mais hypocrites, aussi, deuxièmement, parce qu’ils ne posent pas une question, ils tendent un piège, ils cherchent à prendre Jésus en faute… » Et le ton faussement respectueux qui précède la question force encore le trait : « Maître, lui disent-ils, nous le savons, tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ». Toutes ces amabilités ne sont qu’un préambule pour une question-piège1 ; et ce piège-là, logiquement, Jésus ne devrait pas s’en sortir ; de deux choses l’une : ou bien il incite ses compatriotes à refuser l’impôt prélevé au profit de l’occupant romain et il sera facile de le dénoncer aux autorités, comme résistant ou même comme révolutionnaire et il sera condamné…
ou bien il conseille de payer l’impôt et on pourra le discréditer aux yeux du peuple comme collaborateur, ce qui va bien dans le sens de ses mauvaises fréquentations… mais pire, il perd toute chance d’être reconnu comme le Messie ; car le Messie attendu doit être un roi indépendant et souverain sur le trône de Jérusalem, ce qui passe forcément par une révolte contre l’occupant romain. Et puisqu’il a prétendu être le Messie, aux yeux du peuple et des autorités religieuses, il méritera la mort, ce n’est qu’un imposteur et un blasphémateur.
Le piège est bien verrouillé ; de toute manière il est perdu et c’est bien cela qu’on cherche : la première occasion sera la bonne pour le faire mourir ; la Passion se profile déjà à l’horizon, nous sommes dans les tout derniers moments à Jérusalem. Dans sa réponse, Jésus montre bien qu’il a compris : « Hypocrites ! Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? » Il n’est pas dupe du piège qu’on lui tend…
Pourtant il est interdit de penser qu’il pourrait chercher à embarrasser ses interlocuteurs ; Jésus n’a jamais cherché à mettre quiconque dans l’embarras ou à tendre un piège à quelqu’un ; ce serait indigne du Dieu dont la lumière éclaire les bons et les méchants.
Jésus ne répond donc pas au piège par un autre piège. Il traite la question comme une question et il y répond vraiment. Sa réponse tient en trois points : « Rendez à César ce qui est à César » … « Ne rendez à César que ce qui est à César » … « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu ».
« RENDEZ À CÉSAR CE QUI EST À CÉSAR »
Premièrement, « Rendez à César ce qui est à César », y compris en payant l’impôt. C’est tout simplement reconnaître que César est actuellement le détenteur du pouvoir, ce qui est la pure vérité. Rien à voir avec de la servile collaboration ; au contraire, c’est accepter une situation de fait ; dans la perspective de l’Ancien Testament on considère que tout pouvoir vient de Dieu. Jésus lui-même, au cours de sa Passion, dira à Pilate : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en-haut » (Jn 19,11). D’autre part, et Isaïe nous l’a rappelé dans notre première lecture de ce dimanche, en parlant du roi Cyrus, Dieu peut faire tourner toute royauté humaine au bien de son peuple… or nos pharisiens connaissent mieux que nous le texte d’Isaïe sur Cyrus ; ils savent donc très bien que tout pouvoir, même païen, est dans la main de Dieu. Notons quand même en passant que le César du moment s’appelait en réalité « Tibère ». (Le nom « César » était devenu un titre).
Deuxièmement, « Ne rendez à César que ce qui est à César » : quand César (c’est-à-dire l’empereur romain) exige l’impôt, il est dans son droit, mais quand il exige d’être appelé Seigneur, quand il exige qu’on lui rende un culte, il vous expose à l’idolâtrie ; et là, il ne faut pas transiger. A l’époque où Matthieu écrit son Evangile, cette hypothèse était une réalité. De nombreux martyrs ont payé de leur vie ce refus de rendre un culte à l’empereur romain.
« RENDEZ À DIEU CE QUI EST À DIEU »
Troisièmement, « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu ». La vraie question est là : Etes-vous sûrs de rendre à Dieu ce qui est à Dieu ? En l’occurrence, il s’agit de reconnaître en Jésus celui qui vient de Dieu, celui qui « est à Dieu ».
Sans vouloir tirer de ce texte une théorie du pouvoir politique que, manifestement, Jésus n’a pas voulu y mettre, parce qu’il ne s’est pas placé sur ce terrain-là, on peut retenir de cet évangile une fois de plus une étonnante leçon de liberté. César n’est que César ; les rois de la terre ne sont en réalité que des roitelets. Leur royauté est passagère et le royaume de Dieu est d’un tout autre ordre : c’est au sein même des royaumes de la terre que toute œuvre  d’amour et de fraternité fait grandir le seul vrai royaume, le Royaume de Dieu.
——————-
Note
Question-piège, oui, mais tous les compliments que ses adversaires viennent de lui adresser pour se moquer sont profondément vrais : « Maître, tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens. » Très certainement, l’évangéliste rapporte avec bonheur ces compliments qu’il estime bien mérités.

Non classé

Livres en bibliothèque

Trois-Biblio-choses-707x1024

Trois biblio-choses : l’ombre des bibliothèques

Lucrèce Luciani

Paris, Editions La Bibliothèque, 2019. 103 pages.

Après Le Démon de saint Jérôme où elle mit ses pas dans ceux de saint Jérôme, explora l’aube du livre et connut le bonheur édénique de subir le même jour un article de Roger Pol-Droit dans Le Monde et un autre de Sébastien Lapaque dans Le Figaro, Lucrèce Luciani récidive ici autour du livre et du sol y sombra des bibliothèques. Sous l’égide de Verlaine et autour de trois maîtres en peinture, Magnasco, Arcimboldo, Magritte, cet ouvrage explore et raconte la part d’ombre de la bibliothèque, sa face cachée comme souvent ignorée. Cet envers du décor, si morbide qu’il paraît, ne doit pas occulter ce déjà-là fondamental : Bibliothèque est autant vivante que vous et moi. Trois-biblio choses ou trois ekphrasis menées jusqu’au vertige par trois titres de tableaux : La Bibliothèque du couvent (Alessandro Magnasco), Le Bibliothécaire (Giuseppe Arcimboldo), La lectrice soumise (René Magritte).

arcimboldo-1527-1593

Le bibliothécaire de Giuseppe Archiboldo

Ce qu’on perçoit de prime abord, c’est le portrait d’un homme en buste. Il occupe tout le centre de la toile. Le fond est séparé en diagonale par un rideau vert qui se termine en cape. Pourtant, on s’aperçoit rapidement que la représentation de la figure humaine n’est qu’une illusion créée par un amoncellement de livres et d’objets familiers des bibliothèques (liens, marque-pages et queues d’hermine pour nettoyer les livres). L’agencement, apparemment désordonné des livres est fait de telle sorte qu’il compose une figure humaine, celle du bibliothécaire. Portrait physique (on pense à l’autoportrait du peintre, qui fut lui-même bibliothécaire), portrait psychologique (on ressent le poids du savoir et des responsabilités) et portrait professionnel (le bibliothécaire semble porter des livres). Si bien que ce portrait peut se lire à plusieurs niveaux, bien qu’on ne puisse jamais observer en même temps la représentation des objets et l’illusion du portrait.

Giuseppe_Arcimboldo

Giuseppe Arcimboldo

3307c28356392371983a6e6579a25ed8

La lectrice soumise de René Magritte

Pourquoi « soumise »? « Soumise » à quoi?
Soumise au livre, à l’histoire, comme le montre l’expression de cette lectrice (qui pourrait aussi bien être un lecteur si on n’avait pas le titre pour nous aiguiller) avec sa bouche ouverte, suspendue au récit qui se déroule devant ses yeux (sans lunettes, on le remarque!).
Aussi, on note qu’elle est adossée à un mur (dans la position exacte que j’adopte quand je lis debout contre la porte du métro, un peu avachie quand même) donc qu’elle ne peut s’empêcher de continuer de lire, absolument ferrée par la narration. Le confort passe après.

 

Pourquoi une femme ? 
On peut penser à Northanger Abbey, de Jane Austen, dans lequel l’auteure explique qu’au 19e encore (au 18e c’est une évidence), les romans sont affaire de femmes. Les hommes, eux, lisent des mémoires (tournant principalement autour de la guerre). Dans un roman du XVIIIè ou du XIXè siècle on nous parle d’une femme qui, invitée à un dîner, a été retrouvée par sa servante assise par terre au milieu de sa garde-robe, un roman à la main et les joues baignées de larmes. En fait je me demande si ce n’est pas dans Jane Austen d’ailleurs…

rene-magritte.jpg!PinterestLarge

René Magritte

218ec672255508e31db8c6eee170f4dd--painters-sur

La bibliothèque du couvent d’Alessandro Magnasco

Alessandro Magnasco

ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), LITTERATURE FRANÇAISE, Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

POEMES D’ARTHUR RIMBAUD

Quelques poèmes d’Arthur Rimbaud

437

Bibliographie

  • L’édition de référence pour lire les Poésies de Rimbaud est : Poésies Complètes en Classiques de Poche, Le Livre de Poche n°9635, édition de Pierre Brunel.
  • Steve Murphy, Le Premier Rimbaud ou l’Apprentissage de la subversion, CNRS, Presses Universitaires de Lyon, 1990
  • Pour une biographie complète, longue et détaillée, consulter : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001 (1200 pages)
  • Dominique Noguez, Les trois Rimbaud, Minuit, 1986
  • Jean-Pierre Richard, Poésie et profondeur, Seuil, 1955

Quelques poèmes de Rimbaud

Sensation

Sensation

Ce poème est celui de l’entrée en poésie de Rimbaud : c’est en effet celui-là qu’il envoie à Banville, poète très célèbre alors, le 24 mai 1870. Il lui adresse une lettre dans laquelle il se présente et il joint un poème, sans titre, qui deviendra plus tard « Sensation », ainsi que « Ophélie » et « Credo in unam ».

Voici la première version du texte « Sensation » de 1870 :

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue….

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais un amour immense enrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme
!

Et voici la version connue de « Sensation » :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Ma bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Non classé

Dimanche 6 septembre 2020 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

DIMANCHE 6 SEPTEMBRE 2020 :1395781756_83283_1200x630x1.f

23ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

Commentaire de Marie-Noëlle Thabut

1ère lecture

Psaume.

2ème lecture

Evangile




PREMIERE LECTURE – LIVRE DU PROPHETE EZECHIEL 33, 7-9

La parole du SEIGNEUR me fut adressée :
7 « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur

pour la maison d’Israël.
Lorsque tu entendras une parole de ma bouche,
tu les avertiras de ma part.
8 Si je dis au méchant
Tu vas mourir

et que tu ne l’avertisses pas,
si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise,
lui, le méchant, mourra de son péché,
mais à toi, je demanderai compte de son sang.
9 Au contraire, si tu avertis le méchant
d’abandonner sa conduite,
et qu’il ne s’en détourne pas,
lui mourra de son péché,
mais toi, tu auras sauvé ta vie. »


Ezékiel était prêtre à Jérusalem au sixième siècle av.J.C. ; il a été emmené à Babylone, par les armées de Nabuchodonosor, dès la première vague de déportations en 597 av.J.C. C’est là-bas, au bord des rives du fleuve Kebar, dans un village appelé Tel-Aviv, qu’il apprend les malheurs qui s’abattent sur la ville sainte ; en 587, tout est fini, la ville est rasée, le Temple a été dévasté.
Mais devant ces récits de catastrophes successives, Ezékiel ne baisse pas les bras ; dès son arrivée là-bas et pendant les vingt premières années de l’Exil, (dix ans avant la destruction de Jérusalem et du Temple, et dix ans à peu près ensuite), il consacrera toutes ses forces à maintenir l’espérance de son peuple. C’est d’ailleurs en souvenir de lui que la capitale de l’Israël moderne porte le nom de Tel-Aviv (qui veut dire « colline du printemps ») ; manière d’honorer l’un de ceux à qui Israël doit sa survie.
Inlassablement, tout au long de ses vingt années de ministère, Ezékiel s’est battu sur deux fronts : premièrement, il fallait bien s’installer pour survivre ; deuxièmement, il fallait maintenir intacte l’espérance du retour. Ces deux objectifs sont ceux d’Ezékiel tout au long de son livre, et ce sont les deux axes de sa prédication. Dieu a fixé le but de sa nouvelle mission de prophète : « Je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël » (Ez 3, 17).
On sait combien les hommes de la Bible aiment les images : celle du guetteur est très suggestive ; dans les versets qui précèdent notre texte d’aujourd’hui, Ezékiel l’a longuement développée : il imagine une ville en danger ; les ennemis sont aux portes ; le guetteur est sur le rempart et il accomplit son office, il sonne du cor ;
certains entendant le cor se mettent à l’abri, ils survivront à l’assaut ; d’autres font semblant de ne pas entendre le son du cor, ils ne se protègent pas et perdent la vie. Il se peut aussi malheureusement que le guetteur n’accomplisse pas son office : il ne sonne pas du cor pour avertir ses concitoyens du danger ; il sera le responsable de leur mort.
C’est très exactement comme cela qu’Ezékiel comprend sa mission : il se doit de transmettre à ses frères exilés les avertissements de Dieu et les appels à la conversion ; s’il manque à sa mission, il sera responsable de leur malheur. Lourde responsabilité que celle du prophète : ses avertissements relèvent de « l’assistance à personne en danger ».
Mais « Nul n’est prophète en son pays ! », on le sait bien ; cela veut dire que bien souvent malheureusement, les auditeurs, ceux que le prophète voulait sauver, n’écoutent pas : Dieu l’a prévenu : « Au fond, tu es pour eux comme un chant passionné, d’une belle sonorité, avec un bon accompagnement. Ils écoutent tes paroles mais personne ne les met en pratique. » (Ez 33,32). Bien souvent, le prophète a connu le découragement : les gens semblent intéressés par la Parole de Dieu, ils se disent les uns aux autres « Viens, on va écouter ce que raconte Ezékiel, il parle si bien de la part de Dieu… » Mais cette parole, si elle est belle à entendre, est bien exigeante à mettre en pratique ! Celà aussi, Dieu lui avait dit : « Ils écouteront tes paroles mais ils ne les mettront pas en pratique car leur bouche est pleine des passions qu’ils veulent assouvir. » (Ez 33,31).
Ezékiel a donc bien souvent l’impression de prêcher dans le désert, comme on dit. Dans ces moments de découragement, il se rappelle sa mission de guetteur : il faut continuer sans jamais se décourager ; car le guetteur n’a pas le droit de faillir à sa mission. Alors, malgré les échecs répétés, Ezékiel a continué : cette mission exigeante, il s’y est montré fidèle, et doublement.

Guetteur, il l’a été : guetteur à l’écoute de la Parole de son Dieu et aussi guetteur de l’aube qui ne manquerait pas de se lever pour son peuple. Poète, visionnaire, courageux, il a affronté toutes les résistances de ses contemporains découragés pour annoncer, dans une langue superbe et combien imagée, le seul message qu’ils devaient entendre pour trouver la force de survivre en attendant le retour : « Je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol d’Israël. » (Ez 37,12).
Un guetteur, voilà une belle définition pour tout prophète, chargé de lire dans l’histoire les signes de l’espérance. Car Dieu ne désespère jamais de son peuple : « Par ma vie – oracle du SEIGNEUR Dieu – est-ce que je prends plaisir à la mort du méchant ? Bien plutôt à ce que le méchant change de conduite et qu’il vive !
Revenez, revenez de votre méchante conduite ; pourquoi faudrait-il que vous mouriez, maison d’Israël ? » (c’est encore une phrase d’Ezékiel, dans ce même chapitre 33,11).
A noter que cette phrase « pourquoi faudrait-il que vous mouriez, maison d’Israël ? » est prononcée alors que tout espoir semble irrémédiablement perdu, et le peuple d’Israël définitivement mort : nous sommes à mi-chemin du ministère d’Ezékiel, au moment précis où l’effroyable nouvelle retentit aux oreilles des exilés : là-bas, au pays, Jérusalem vient de tomber. Plus que jamais, le guetteur se doit de prévenir ses frères : oui, la catastrophe est là, mais le relèvement est encore possible, à condition de s’en remettre à Dieu.
Le rapprochement avec l’évangile d’aujourd’hui est très éclairant : car nous voyons Jésus charger ses disciples d’une mission analogue ; au nom de l’amour fraternel, justement, il leur recommande de veiller les uns sur les autres, au point d’être capable de rappeler à l’ordre celui qui fait fausse route, le cas échéant. « Tu n’auras aucune pensée de haine, mais tu n’hésiteras pas à faire des réprimandes… » disait déjà le livre du Lévitique ; réprimander à bon escient, voilà un art bien difficile ! Et pourtant cela aussi, c’est de l’amour. C’est vouloir le bien de l’autre, c’est, s’il le faut, savoir l’arrêter au bord du gouffre. La critique positive par amour fait grandir. La rude tâche d’Ezékiel était de cet ordre : quand on place une sentinelle au poste de garde, c’est bien pour sauver la ville.


PSAUME 94 (95), 1-2.6-7.8-9

1 Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR,
acclamons notre Rocher, notre salut !
2 Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

6 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le SEIGNEUR qui nous a faits.
7 Oui, il est notre Dieu :
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
8 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert
9 où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »


Je vais m’attacher à la dernière strophe : en fait, si vous allez vérifier dans votre Bible le texte que nous venons d’entendre, voilà ce que vous lirez « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. »1 C’est dire que ce psaume est tout imprégné de l’expérience de Massa et Meriba. (Ex 17,1-7). Là-bas, dans le désert, au temps de l’Exode avec Moïse, on a gravement douté des intentions de Dieu. Vous vous rappelez, il faisait une chaleur torride, et il n’y avait pas d’eau au campement ; on était arrivés là, assoiffés, bien décidés à se jeter sur les points d’eau ; mais tout était à sec. Alors, cela a très mal tourné ; on s’en est pris à Moïse qui se débrouillait bien mal, puis à Dieu lui-même : après tout, c’était peut-être ce qu’il cherchait, qu’on meure de soif.
La suite de l’histoire a rempli tout le monde de honte : Dieu, égal à lui-même, a ignoré la révolte et donné de l’eau à profusion, qui s’est mise à ruisseler du rocher ; et Moïse, bien sûr, a fait la leçon à son peuple : on avait pourtant bien vu l’exploit de Dieu nous faisant échapper à la mer et aux cavaliers égyptiens ; comment avait-on pu douter des intentions de Dieu ? Désormais, quand on parle de Massa et Meriba, la honte revient à la mémoire.
Dans cette simple strophe, donc, « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur  comme
à Meriba, comme au jour de Massa » est résumée toute l’aventure de notre vie de foi, personnelle et communautaire. C’est ce que l’on pourrait appeler, au vrai sens du terme, la « question de confiance ». Pour le peuple d’Israël, la question de confiance s’est posée à chaque difficulté de la vie au désert : « Le SEIGNEUR est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas ? » (Ex 17,7), ce qui revient à dire « Peut-on lui faire confiance ? S’appuyer sur lui ? Etre sûr qu’il nous donnera à chaque instant les moyens de nous en sortir… ? » Etre certain que quand il nous invite à la conversion, par la bouche d’un Ezékiel, par exemple, (que nous entendons dans la première lecture de ce dimanche), il n’a en vue que notre bonheur ?
La Bible dit que la foi, justement, c’est tout simplement la confiance. Cette question de confiance, telle qu’elle s’est posée à Massa et Meriba, est l’un des piliers de la réflexion d’Israël ; la preuve, c’est qu’elle affleure sous des quantités de textes bibliques ; et, par exemple, le mot qui dit la foi en Israël signifie « s’appuyer sur Dieu » ; c’est de lui que vient le mot « Amen » qui dit l’adhésion de la foi : il signifie « solide », « stable » ; on pourrait le traduire « j’y crois dur comme pierre » (en français on dit plutôt « dur comme fer »). Et Isaïe, par exemple, faisant un jeu de mots, disait au roi Achaz « Si vous ne croyez pas, (si vous ne vous appuyez pas sur Dieu), vous ne tiendrez pas debout » (Is 7,9).
Dans la même strophe, la phrase « Aujourd’hui écouterez-vous sa Parole ? » est une invitation à la confiance ; parce que quand on fait confiance à quelqu’un, on l’écoute. D’où la fameuse prière juive, le « Shema Israël »
: « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le Seigneur UN. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toutes tes forces. » (Dt 6,4). Tu aimeras, c’est-à-dire tu lui feras confiance et tu t’attacheras à lui sans partage.
Pour écouter, encore faut-il avoir l’oreille ouverte : encore une expression que l’on rencontre à plusieurs reprises dans la Bible, dans le sens de mettre sa confiance en Dieu ; vous connaissez le psaume 39/40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu m’as ouvert l’oreille » ; ou encore ce chant du Serviteur d’Isaïe : « Le SEIGNEUR Dieu m’a ouvert l’oreille… » (Is 50,4). Et les mots « obéir, obéissance » sont de la même veine
: en hébreu comme en grec, quand il s’agit de l’obéissance à Dieu, ils sont de la même racine que le verbe écouter, au sens de faire confiance. (En français aussi, d’ailleurs, puisque notre verbe « obéir » vient du verbe latin « audire » : obéir, « ob-audire », c’est mettre son oreille devant la parole).
Cette confiance de la foi est appuyée sur l’expérience… Pour le peuple d’Israël, tout a commencé avec la libération d’Egypte ; c’est ce que notre psaume appelle « l’exploit de Dieu » : « Et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Cette expérience, et de siècle en siècle pour les générations suivantes, la mémoire de cette expérience vient soutenir la foi : si Dieu a pris la peine de libérer son peuple de l’esclavage, ce n’est pas pour le laisser mourir de faim ou de soif dans le désert.
Et donc, on peut s’appuyer sur lui comme sur un rocher… Le début du psaume, « Acclamons notre rocher, notre salut », n’est pas seulement de la poésie, c’est une véritable profession de foi. Une foi qui s’appuie sur l’expérience du désert : à Massa et Meriba, le peuple a douté que Dieu lui donne les moyens de survivre… Mais Dieu a quand même fait couler l’eau du rocher ; et, désormais, on rappellera souvent cet épisode en disant de Dieu qu’il est le Rocher d’Israël.
Ce choix résolu de la confiance est à refaire chaque jour : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? » Cette phrase est très libérante : elle signifie que chaque jour est un jour neuf ; aujourd’hui, tout est de nouveau possible. Chaque jour nous pouvons réapprendre à « écouter », à « faire confiance » : c’est bien cela qu’Ezékiel prêchait à son peuple en exil, découragé.
Dernière remarque, le psaume parle au pluriel : « Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? »… Cette conscience de faire partie d’un peuple était très forte en Israël ; quand le psaume 94/95 dit : « Nous sommes le peuple que Dieu conduit », là non plus, ce n’est pas de la poésie, c’est l’expérience d’Israël qui parle ; dans toute son histoire, on pourrait dire qu’Israël parle au pluriel. « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous » sous-entendu sans vous demander où vous en êtes chacun dans votre sensibilité croyante ; nous touchons peut-être là un des problèmes de l’Eglise actuelle : dans la Bible, c’est un peuple qui vient à la rencontre de son Dieu… « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons notre Rocher, notre salut ! »
——————-
Note
1 – Notre traduction liturgique provient du texte grec qui ne donne pas les noms de Massa et Meriba. En revanche, on peut les lire dans nos bibles, car elles sont traduites à partir de l’hébreu.
Compléments
Pour certains d’entre nous la question de confiance se pose chaque fois que nous ne trouvons pas de réponse à nos interrogations : accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre, accepter que les voies de Dieu nous soient impénétrables exige parfois de nous une confiance qui ressemble à un chèque en blanc… Il ne nous reste plus qu’à dire comme Pierre à Césarée, « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ».
Quand Saint Paul dit dans la lettre aux Corinthiens « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » on peut traduire « Cessez de lui faire des procès d’intention, comme à Massa et Meriba » ou quand Marc dit dans son Evangile « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », on peut traduire « croyez que la Nouvelle est bonne », c’est-à-dire croyez que Dieu vous aime, qu’il n’est que bienveillant à votre égard.
Le
récit du paradis terrestre, lui-même, peut se lire à la lumière de cette réflexion d’Israël sur la foi, à partir de l’épisode de Massa et Meriba : pour Adam, c’est-à-dire chacun d’entre nous, la question de confiance peut se poser sous la forme d’un obstacle, une limitation de nos désirs (par exemple la maladie, le handicap, la perspective de la mort)… Ce peut être aussi un commandement à respecter, qui limite apparemment notre liberté, parce qu’il limite nos désirs d’avoir, de pouvoir… La foi, alors, c’est la confiance que, toujours, même si les apparences sont contraires, Dieu nous veut libres, vivants, heureux et que de nos situations d’échec, de frustration, de mort, il fera jaillir la liberté, la plénitude, la résurrection.


DEUXIEME LECTURE : Lettre de Saint Apôtre aux Romains 13, 8-10

Frères,
8 n’ayez de dette envers personne,
sauf la dette de l’amour mutuel,
car celui qui aime les autres
a parfaitement accompli la Loi.
9 La Loi dit :
Tu ne commettras pas d’adultère,
tu ne commettras pas de meurtre
,
tu ne commettras pas de vol,
tu ne convoiteras pas.
Ces commandements et tous les autres
se résument dans cette parole :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
10 L’amour ne fait rien de mal au prochain.
Donc le plein accomplissement de la Loi,
c’est l’amour.


Pour comprendre cette lecture d’aujourd’hui sans la réduire, il faut la replacer dans son contexte. Depuis le chapitre 12 de sa lettre aux Romains, Paul donne des conseils aux Chrétiens sur la question la plus difficile peut-être à toutes les époques : comment vivre concrètement en Chrétiens dans un monde qui ne l’est pas ? Vivre en chrétien, c’est, comme il l’a dit plus haut, faire de toute notre vie quotidienne un véritable hommage à Dieu, un « sacrifice saint », une chose sacrée ; c’était notre lecture de dimanche dernier, et il avait ajouté : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu. » C’était logique : un Chrétien cherche en permanence à « reconnaître quelle est la volonté de Dieu ».
Aujourd’hui, nous sommes au chapitre 13 de cette même lettre ; Paul entre dans le concret de la vie sociale, le rapport avec les autorités. Quand on lit l’ensemble du chapitre, on constate presque avec étonnement les précisions qu’il donne sur les obligations des citoyens : le respect des tribunaux, le paiement de l’impôt et des taxes, la soumission à toutes les autorités. Pour résumer, on pourrait dire : un bon Chrétien se doit d’être un bon citoyen. D’entrée de jeu, il affirme : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir ». Soyons francs, cette consigne a dû en surprendre plus d’un.
Dans le monde juif de l’Ancien Testament, de tels propos n’auraient surpris personne, car le pouvoir politique
était entre les mains des autorités religieuses ; la loi civile ne se distinguait pas de la Loi de Dieu. C’est dans cette optique-là que Jésus avait pu dire à la foule et à ses disciples : « Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse ; faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire… » (Mt 23,1)
Mais on ne pouvait pas en dire autant du monde romain ; les autorités en question étaient les empereurs romains et toute la hiérarchie de leurs gouverneurs, magistrats et soldats dont la volonté de Dieu était évidemment le moindre souci ! Et si Paul avait pu écrire : « Ne vous conformez pas au monde présent », c’est bien parce que l’idéal de la société romaine était, sur certains points, aux antipodes de l’idéal chrétien. Alors, obéir à une autorité baignant dans le paganisme était-il possible ? C’est la question qui a été posée à Paul certainement, et qui est à l’origine de notre texte.
Paul répond en deux points :

Premièrement, ne prenez pas prétexte de votre appartenance chrétienne pour fuir vos responsabilités de citoyens ; son argument est le suivant : « Il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par Lui. » (On trouve cela au début de ce chapitre). On entend résonner ici la phrase de Jésus à Pilate : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. » (Jn 19,11). Autre argument, les lois civiles poursuivent le bien elles aussi ; dans tous les pays du monde, la loi est normalement au service de la justice et de la défense des faibles. Paul dit : « L’autorité civile est au service de Dieu pour t’inciter au bien… et elle poursuit les malfaiteurs. » Visiblement, Paul ne traite pas ici du problème des lois iniques. D’autre part, il faut se souvenir que les Juifs (et avec eux les premiers Chrétiens, puisque les Romains ne faisaient pas encore la différence) étaient dispensés des lois romaines qui choquaient leur conscience : par exemple brûler de l’encens devant la statue de l’empereur, ou bien faire le service militaire. Donc premier point, obéissez sans hésiter aux lois romaines qui vous sont imposées (puisque vous êtes exemptés de celles qui sont contraires à notre religion).
Deuxième point, il ne suffit pas d’être un bon citoyen et d’être parfaitement en règle avec l’autorité civile pour être un bon Juif ou un bon Chrétien ; quand vous êtes en règle avec la loi civile, nous dit Paul, vous n’êtes pas allés jusqu’au bout de la charité ; c’est le sens de la première phrase de notre lecture d’aujourd’hui
: « Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel » : « ne gardez aucune dette envers personne », c’est-à-dire soyez en règle avec tous ; « sauf la dette de l’amour mutuel », c’est-à-dire « quand vous serez en règle avec tous » il faudra aller encore plus loin. Car, déjà dans l’Ancien Testament, on avait compris que le fin mot de la Loi donnée par Dieu, c’est d’aimer nos frères. Pour le dire autrement, on avait compris qu’il ne suffit pas de dire : je n’ai pas tué, pas volé, pas commis l’adultère… on savait bien qu’il faut encore aller plus loin ; je cite Paul : « Ce que dit la Loi de Moïse : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras rien, ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Cela veut bien dire que pour être en règle avec la Loi de Moïse, il ne suffisait pas de ne pas faire de mal, il fallait surtout aimer. Cela exige une conversion profonde, on le sait bien. C’est pourquoi Paul a dit un peu plus haut : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Et là, nous aurons peut-être des surprises : c’est l’histoire de celui que Matthieu appelle le jeune homme riche. Il avait demandé à Jésus : « Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » Et Jésus avait répondu « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » Là-dessus, le jeune homme était parfaitement en règle ; alors Jésus l’avait appelé à aller plus loin et à le suivre au service des hommes : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres… puis viens, suis-moi. »
Une chose est sûre, la décision de suivre le Christ peut nous mener très loin !


EVANGILE – Selon saint Matthieu 18, 15-20

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
15 « Si ton frère a commis un péché contre toi,
va lui faire des reproches seul à seul.
S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
16 S’il ne t’écoute pas,
prends en plus avec toi une ou deux personnes
afin que toute l’affaire soit réglée

sur la parole de deux ou trois témoins.
17 S’il refuse de les écouter,
dis-le à l’assemblée de l’Église ;
s’il refuse encore d’écouter l’Église,
considère-le comme un païen et un publicain.
18 Amen, je vous le dis :
tout ce que vous aurez lié sur la terre
sera lié dans le ciel,

et tout ce que vous aurez délié sur la terre
sera délié dans le ciel.
19 Et pareillement, amen, je vous le dis,
si deux d’entre vous sur la terre
se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit,
ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
20 En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom,
je suis là, au milieu d’eux. »


Dans la deuxième lecture de ce dimanche, Saint Paul nous disait : « Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel… l’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour. » Tout le chapitre 18 de l’évangile de Matthieu, dont nous lisons un extrait ici traite sous différents angles de l’accomplissement de cet amour (des relations) à l’intérieur de la communauté chrétienne : il aborde en particulier deux thèmes : la priorité donnée aux petits et aux faibles, et le pardon mutuel. Pour introduire ses recommandations, juste avant ce passage, Jésus a raconté la parabole de la brebis perdue ; c’était une image facilement compréhensible pour ses auditeurs qui étaient nourris de la Bible : les images de berger et de troupeau étaient évidemment familières dans le paysage et on avait pris l’habitude de parler d’Israël comme le troupeau de Dieu ; sur terre, les chefs de la communauté étaient donc comparés à des bergers délégués par le berger suprême qui est Dieu bien sûr. La conclusion de la parabole, tout le monde l’avait deviné, c’était : « Votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde. » (Mt 18,14). C’est bien normal pour un berger.
Et ce sera désormais la consigne de vigilance que Jésus confie à ses disciples : ne laissez pas vos frères s’égarer. Ce devoir de vigilance concerne d’abord et avant tout les responsables de la communauté, les bergers. Déjà Ezékiel disait : « Malheur aux bergers d’Israël… Vous n’avez pas fortifié les bêtes débiles, vous
n’avez pas guéri la malade, vous n’avez pas fait de bandage à celle qui avait une patte cassée, vous n’avez pas ramené celle qui s’écartait… les bêtes se sont dispersées, faute de berger, et elles ont servi de proie à toutes les bêtes sauvages… mon troupeau s’est dispersé sur toute la surface du pays… sans personne qui aille à sa recherche. » (Ez 34,2… 6).
Mais le devoir de vigilance mutuelle existe aussi à l’intérieur même du troupeau ; ce ne sont pas seulement les bergers qui ont la responsabilité de la bonne santé et de la bonne marche du troupeau : les brebis sont responsables les unes des autres ; je cite encore Ezékiel : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : je viens juger moi-même entre la brebis grasse et la brebis maigre. Parce que vous avez bousculé du flanc et de l’épaule, et parce que vous avez donné des coups de cornes à toutes celles qui étaient malades jusqu’à ce que vous les ayez dispersées hors du pâturage, je viendrai au secours de mes bêtes et elles ne seront plus au pillage. » Ezékiel annonçait alors que Dieu lui-même allait reprendre en main son troupeau par l’intermédiaire de son Messie : « Je susciterai à la tête de mon troupeau un berger unique ; lui le fera paître : ce sera mon serviteur David. Lui le fera paître, lui sera leur berger. » (Ez 34,20-23).
Jésus s’est présenté comme ce berger annoncé par le Seigneur, ce bon berger qui connaît ses brebis et que ses brebis connaissent (Jn 10) ; il donne ici ses consignes pour la vie du troupeau, en particulier en ce qui concerne le soutien fraternel et l’aide de la communauté pour qu’aucun des frères « ne se perde ». « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Eglise ; s’il refuse encore d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain. » Pour avoir le courage de reprendre celui qui « file un mauvais coton » comme on dit, il faut beaucoup d’amour ; un amour dont normalement, une communauté chrétienne doit pouvoir faire preuve. Car on sait bien que le véritable amour est exigeant : quand on aime réellement quelqu’un, on ne le laisse pas faire n’importe quoi ; il y va de « l’assistance à personne en danger ». Répéter inlassablement que Dieu est Amour ne pousse pas au laxisme que certains redoutent : car si Dieu est Amour, nous n’oublions pas que nous sommes appelés à lui ressembler, ce qui est terriblement exigeant !
Sur le chapitre de la relation des Chrétiens entre eux, lorsque l’un s’égare, Jésus indique la voie à suivre : d’abord chercher personnellement le dialogue avant d’en parler à d’autres, pour éviter, sans doute, d’aggraver les blessures de la brebis. Et tout faire pour qu’elle puisse rejoindre le troupeau.

Mais comment interpréter la phrase : « Si ton frère refuse d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain » ? A la lumière de tout ce que l’on sait par ailleurs au sujet de Jésus et de l’accueil qu’il a toujours réservé aux publicains et aux pécheurs, il ne peut pas s’agir d’un rejet définitif mais du respect de la liberté de chacun… en attendant que Zachée (ou le publicain Matthieu) se convertisse. Ce qui ressort de la progression que recommande le Christ, c’est la nécessité absolue du respect que l’on doit à quiconque, et en particulier, à celui que l’on dit pécheur. Toutes les démarches pour renouer avec le frère, que ce soit la rencontre individuelle, l’appel à témoins, ou le recours à la communauté, doivent être marquées de cette délicatesse et de cette discrétion.
Telles sont les règles de base de la vie dans l’Eglise ; leur respect est semence de vie éternelle : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. » Le Royaume du Dieu de tendresse et de fidélité se bâtit dans la tendresse et la fidélité.
——————-
Complément
« Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » (verset 20). On peut lire dans les maximes des Pères Juifs (les Pirké Avot) : « Lorsque deux sont assis ensemble et s’occupent des paroles de la Torah, la Shekinah (c’est-à-dire la présence de Dieu) est au milieu d’eux. » (Avot 3,2).

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LETTRE DE SAINT PAUL AUX ROMAINS, LIVRE DE JEREMIE, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, MARTIN DE TOURS (saint ; 316-397), Non classé, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 62

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

Dimanche 30 août 2020 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile


PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 20,7-9

7 SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ;
tu m’as saisi, et tu as réussi.
À longueur de journée je suis exposé à la raillerie,

tout le monde se moque de moi.

8 Chaque fois que j’ai à dire la Parole,
je dois crier, je dois proclamer :
« Violence et dévastation ! »
À longueur de journée, la parole du SEIGNEUR
attire sur moi l’insulte et la moquerie.
9 Je me disais : « Je ne penserai plus à lui,
je ne parlerai plus en son nom. »
Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur,
elle était enfermée dans mes os.
Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.


Jérémie nous décrit ici l’expérience spirituelle de persécution et de déchirement intérieur qu’il a vécue toute sa vie ; et il n’est pas le seul ; de nombreux autres prophètes et, plus tard, Jésus lui-même, ont affronté de telles situations 1.
Revenons à Jérémie : je vous rappelle le contexte de sa prédication : il a exercé son ministère pendant les quarante années qui ont précédé le désastre de Jérusalem en 587 av. J.C. et la déportation à Babylone. Quarante années de décadence spirituelle, et son ministère, précisément, consistait à prédire la catastrophe :
pas pour le plaisir de jouer les oiseaux de mauvais augure, évidemment, mais au contraire dans l’espoir d’obtenir in extremis la conversion du roi et du peuple.
Il ne néglige rien pour alerter ses contemporains, s’il est encore temps ; mais eux-mêmes ne négligent rien non plus pour faire taire cet empêcheur de danser en rond. C’est dans ce contexte très polémique et donc très angoissant pour lui que sont nées ces confidences dont nous venons de lire un extrait, ce que nous appelons ses « confessions » ; malheureusement, le mot « jérémiades », qui vient de là, bien sûr, est devenu péjoratif, ce qui est tout à fait injuste ; car les confessions de Jérémie sont magnifiques, pleines de douleur, c’est vrai, mais plus encore pleines de foi et de passion pour la cause de son Dieu.
Dans le texte d’aujourd’hui, par exemple, il nous livre le débat intérieur qui se joue au plus profond de lui : écartelé entre l’appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire : « Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » Mais abandonner la partie serait abandonner ses concitoyens à leur triste sort et tromper la confiance de Dieu.
On voit bien pourquoi ce texte nous est proposé ce dimanche où nous entendrons l’évangile de la confession de Pierre à Césarée. Quand Jésus avait demandé à ses disciples « Pour vous, qui suis-je ? » Pierre avait su répondre que Jésus était bien le Messie attendu ; mais aussitôt, Jésus avait dévoilé à ses disciples le sort qui l’attendait : la Passion, la croix, la mort, la résurrection ; je vous rappelle ce passage de l’évangile de saint Matthieu : « Pierre avait dit à Jésus : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. » Pierre, évidemment, s’était récrié : « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais Jésus l’avait traité de Satan et avait prévenu ses disciples qu’ils ne seraient pas mieux traités que leur maître : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »
Et il avait expliqué pourquoi : les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes, comme disait Isaïe ; un véritable prophète est donc inévitablement dérangeant pour les idées à la mode ; le feu dévorant de la parole de Dieu invitant à la conversion n’est pas fait pour plaire : « A longueur de journée je suis en butte à la raillerie, tout le monde se moque de moi » avoue Jérémie, et il ne cache pas qu’il lui arrive d’avoir peur. Il lui arrive d’entendre les gens parler dans son dos et comploter pour l’éliminer : « J’entends les propos menaçants de la foule » (Jr 20,10).
Le prophète est d’autant plus dérangeant qu’on n’arrive pas à s’en débarrasser : car s’il est vraiment l’envoyé du Seigneur, celui-ci lui donne la force de continuer malgré toutes les persécutions ; si bien qu’il n’y a pas moyen de le faire taire. On comprend bien pourquoi la persécution est inévitable.
Par exemple, les versets qui précèdent notre lecture d’aujourd’hui nous décrivent un épisode particulièrement difficile de la vie du prophète : Jérémie avait tellement cassé les oreilles de tout le monde dans le Temple avec tous ses reproches que le prêtre Pashehour l’avait fait attacher au pilori la tête en bas, sur la place publique ; le lendemain, quand Pashehour en personne est venu le détacher, pensant que cette rude punition l’avait enfin calmé, Jérémie avait repris de plus belle et s’en était pris carrément à Pashehour lui-même.
Et pourtant, ces confessions de Jérémie, empreintes de douleur, sont en même temps un aveu de la passion dévorante qui le brûle et, finalement, illumine sa vie : « SEIGNEUR, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. » Il se plaint, oui, mais il ne donnerait pas sa place à un autre. « La Parole était comme un feu brûlant dans mon cœur. »
Ce feu dévorant fait évidemment penser à la phrase du psaume 68/69 : « Le zèle de ta maison me dévorera », qui exprime bien la persécution endurée par tous les prophètes ; pour commencer, ce fut le cas du peuple d’Israël lui-même, investi d’une mission prophétique au service des nations. Tout au long de son histoire, il a cherché à rester fidèle à sa mission et cela lui valut par moments de terribles persécutions.
Puis ce fut le cas de tous les prophètes, les uns après les autres, parmi lesquels Jérémie ; et, bien sûr, les premiers chrétiens ont relu la vie de Jésus de la même manière. Comme Jérémie, Jésus a finalement été réduit au silence. Mais rien ne peut faire taire la Parole de Dieu : le Christ est ressuscité ; et désormais nous savons qu’un jour viendra où les hommes écouteront la Parole et y trouveront enfin leur lumière. Qui accepte de perdre sa vie la sauvera, la sienne et celle des autres.

———————–
Note
On lit un texte tout à fait semblable de Jérémie dans la liturgie du douzième dimanche ordinaire de l’année A : Jr 20,10-13.
Compléments
« Le zèle de ta maison me dévorera » : Saint Jean, lui, a appliqué cette phrase à Jésus ; comme Jérémie, il a prêché à Jérusalem, et comme lui, il a été amené à déplaire ; et comme lui encore, il a risqué sa vie pour continuer à annoncer à temps et à contre-temps la parole qui aurait pu sauver ses contemporains, si seulement ils avaient bien voulu l’écouter. L’épisode que Jean a choisi pour évoquer la parole de ce psaume, c’est ce que l’on appelle la « purification du temple », c’est-à-dire le jour où Jésus a chassé les vendeurs du Temple de Jérusalem. Ce jour-là, d’ailleurs, Jésus citait une phrase de Jérémie : « Cette Maison sur laquelle mon nom a été proclamé, (dit Dieu, traduisez le temple), la prenez-vous pour une caverne de bandits ? » (Jr 7,11).


PSAUME – 62 (63), 2…9

2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

3 Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !


Ce psaume fait parfaitement écho à l’expérience spirituelle de Jérémie qui était l’objet de notre première lecture : il disait son déchirement intérieur, les agressions perpétuelles dont il était l’objet, mais aussi sa passion pour Dieu qui était plus forte que tout et l’aidait à tout supporter. C’est bien parce que, pour lui, « l’amour de Dieu valait mieux que la vie » qu’il trouvait la force de résister à toutes les menaces et à toutes les humiliations ; mais c’est pour cela aussi qu’on s’acharnait sur lui de plus belle.
Mais ce n’est pas pour parler de Jérémie que ce psaume a été composé. Serait-ce une prière du roi David ? Car le premier verset lui donne un sous-titre : « Psaume de David quand il était dans le désert de Juda », sous-entendu « quand il s’était réfugié dans le désert de Juda pour échapper à ses ennemis ». Ce psaume se présente donc comme une prière que le roi David aurait composée lorsqu’il était traqué par des ennemis
L’Ancien Testament rapporte au moins trois épisodes au cours desquels David a dû se réfugier dans le désert de Juda : je vous les rappelle : les deux premières fois, c’était pour échapper à la folie meurtrière du roi Saül, son prédécesseur ; Saül était devenu tellement jaloux du petit David à qui tout réussissait trop bien, qu’il a essayé à plusieurs reprises de se débarrasser de lui ; et David a dû s’enfuir dans le désert pour échapper au roi ; on trouve ces deux récits au premier livre de Samuel (22,5 ; 23,14).
La troisième fois fut encore plus dramatique : celui qui pourchassait David et voulait le tuer c’était son propre fils Absalom, un peu trop pressé de récupérer le trône et donc de hâter la mort de son père. Le dit Absalom avait déjà prouvé que rien ne l’arrêterait puisque, quelques années plus tôt, il avait réglé le sort de son frère aîné. David n’a pas tout de suite compris le danger : il était un coeur pur, lui, et avait jusqu’au bout respecté la vie de son prédécesseur ; il ne pouvait pas imaginer une âme aussi noire que celle d’Absalom. Quand il a enfin compris, il était trop tard : Absalom était sur le point de conquérir Jérusalem ; il ne restait qu’une seule solution, la fuite. Et tout Jérusalem a vu son roi, humilié, fuir à pied la ville sainte, témoin jadis de sa splendeur, et monter en pleurant le mont des Oliviers. (2 S 15,23-28). Sa cause était perdue, tout le monde le savait : David était à pied, Absalom le poursuivait à cheval… c’est tout dire. Et on prête à David les paroles de
ce psaume : « Ton amour vaut mieux que la vie ».
Mais nous avons déjà vu que les indications en tête des psaumes (ce que l’on appelle la suscription) ne désignent pas l’auteur du psaume, ici le roi David : ce psaume-ci en particulier recèle plusieurs allusions trop claires au Temple de Jérusalem que, bien sûr, David n’a pas connu puisque le temple n’a été construit que par son fils Salomon.
Je reviens au sous-titre de ce psaume : il indique plutôt un état d’esprit. « Psaume de David », ici, signifie « à la manière de David, l’assoiffé de Dieu ». La prière « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi. » a pu être celle du roi David qui était un homme de prière, c’est certain. Mais elle est également celle de toutes les générations du peuple élu, à toutes les époques de son histoire : depuis l’aube des temps (traduisez depuis Abraham) et jusqu’à la fin, jusqu’à la venue du JOUR.
Et, là-bas, dans ce pays qui sait être torride, l’expérience de la sécheresse, souvent, de la famine parfois, donne tout son poids aux images employées : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. »
Dans les périodes les plus dramatiques, (et Dieu sait s’il y en a eu) la prière ne prenait que plus de force : pendant l’Exil à Babylone, par exemple, on a connu cette soif de l’âme ; « mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair » et on se remémorait les joies passées des célébrations au Temple de Jérusalem : « Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. » Seul ce souvenir pouvait fortifier la foi et la volonté de rester fidèle dans le milieu idolâtre où on était plongés.
De retour d’Exil, le peuple rend grâce : « Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes » ; ce sont les ailes des chérubins qui recouvrent l’Arche d’Alliance dans le Saint des Saints, d’abord ; mais elles rappellent aussi les ailes du grand aigle du désert qui protège sa nichée quand il lui apprend à voler : et Moïse avait repris l’image au compte de Dieu pour exprimer de quelle sollicitude il avait entouré son peuple : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigle », avait dit Dieu (Ex 19,4 ; Dt 32,10-11).
Dans ces conditions, bien sûr, les paroles de louange viennent d’elles-mêmes : « Tu seras la louange de mes lèvres ! Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. Comme par un festin je serai rassasié : la joie sur les lèvres, je dirai ta louange. » (Le mot « festin » fait référence aux repas de communion qui suivaient certains sacrifices au Temple de Jérusalem).
Et puis, il y a eu des périodes plus terribles encore, celles des persécutions : au deuxième siècle av. J.C., par exemple, il a fallu affronter la terrible persécution du roi grec, Antiochus Epiphane ; et nombre de Juifs sont morts, au nom de leur foi, en disant : « Ton amour, Seigneur, vaut mieux que la vie ».
Aujourd’hui encore, les croyants peuvent dire de toute leur âme : « Ton amour vaut mieux que la vie » : ce verset résonne particulièrement en ce dimanche où nous entendrons Jésus dire à ses disciples : « Celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Mt 16,25).
———————–
Complément
– Jérémie… Elie, même combat : « Je suis passionné pour le Dieu des puissances, mais on cherche à m’ôter la vie. » (1 R 19,10).


DEUXIEME LECTURE – lettre de saint Paul apôtre aux Romains 12,1-2

1 Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu,
à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –,
en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu :
c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte.
2 Ne prenez pas pour modèle le monde présent,
mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser
pour discerner quelle est la volonté de Dieu :
ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.


« Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu » : quelle magnifique entrée en matière ; jusqu’ici, en fin de compte, Paul n’a parlé que de cela, « la tendresse de Dieu ». Les onze premiers chapitres de la lettre aux Romains ont traité apparemment de questions doctrinales ; les grands thèmes de la théologie de Paul ont été longuement et profondément exposés : la puissance de la grâce, l’universalité du péché, la justification par la foi, le mystère pascal, l’action de l’Esprit, le salut promis et donné à tous. Mais tout ceci revient toujours à cet unique sujet, la tendresse de Dieu.
Maintenant, comme dans toutes ses lettres, Paul tire pour ses lecteurs les conséquences de son enseignement : car la découverte de cette immense tendresse de Dieu ne peut que bouleverser, ou plutôt irriguer désormais toute notre vie. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu… ». Ce qu’il va dire maintenant est en lien étroit avec tout ce qu’il a écrit jusqu’ici, notamment dans les dernières lignes du chapitre précédent ; je vous en rappelle quelques mots : « Dieu veut faire à tous miséricorde… » suivis immédiatement de l’hymne d’action de grâce que nous avons lue dimanche dernier : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! »

Donc, dit Saint Paul, il n’y a pas à hésiter : à ce Dieu si étonnant par sa tendresse et sa volonté de sauver toute l’humanité sans exception, sa puissance inouïe de pardon, une seule réponse est possible : celle de l’abandon et de la confiance ; accorder toute notre vie, toute notre personne à cette réalité bouleversante, nous offrir à Dieu pour qu’il accomplisse en nous son oeuvre. « Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. » On sait que le verbe « sacrifier – sacrum facere » veut dire « rendre sacré » ; on pourrait donc traduire ainsi : « Je vous exhorte à faire de vos personnes, de votre vie, une chose sacrée, une chose divine. »
Pierre le dira autrement en affirmant avec force que cela est possible : « La puissance divine nous a fait don de tout ce qui est nécessaire à la vie et à la piété en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa puissance agissante. Par elles, les biens du plus haut prix qui nous avaient été promis nous ont été accordés, pour que par ceux-ci vous entriez en communion avec la nature divine. » (2 P 1,3-4). Nous sommes donc invités à la démarche qu’exprimait déjà le psaume 39 (40) : « Tu ne voulais ni offrande, ni sacrifice, tu m’as façonné un corps ; tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici, je viens » (Ps 39,7-8). On est en droite ligne de l’enseignement du prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité, et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
Je reprends le texte : « Offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable », nous dit Saint Paul, d’après notre traduction ; mais si on scrute un peu les mots qu’il emploie, on s’aperçoit que le mot « véritable » de notre texte traduit le mot grec « logikos », au sens de conforme à la raison, à la logique : il est « logique » de vous comporter ainsi, dit Paul, cela est conforme à ce que Dieu a fait pour vous : pour le dire autrement, c’est la conséquence tout simplement de notre découverte de la tendresse de Dieu. Cette attitude est la réponse logique à l’œuvre  de Dieu pour nous. Il ne s’agit pas de gestes extérieurs, mais d’un culte qui nous engage vraiment, totalement, qui nous transforme en profondeur (le mot « logikos » en grec a également ce sens-là) : Paul consacrera la suite de la lettre aux Romains à présenter la nature de l’engagement chrétien : chacun, en fonction de ses dons et qualités, est invité à tenir sa place dans la mission de l’Eglise qui est le service de tous les hommes. Cet engagement est une participation active à la « volonté de Dieu » : cette volonté « que tous les hommes soient sauvés, c’est-à-dire parviennent à la connaissance de la vérité » (comme dit Paul ailleurs, dans la première lettre à Timothée (1 Tm 2,4).
Cela exige sans doute que nous acceptions chaque jour de « nous transformer en renouvelant notre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. » Accepter de « renouveler notre façon de penser » est pour nous, parfois, une véritable conversion. Car, trop souvent, « nos pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes », comme l’a reproché Jésus à Pierre, à Césarée de Philippe (Mt 16,23 : notre évangile de ce dimanche). Mais l’Esprit nou
s a été donné pour susciter en nous ce renouvellement : « Il nous mènera vers la vérité tout entière », nous a promis Jésus le dernier soir (Jn 16,13).
Cela exige également que nous acceptions de ne pas « prendre pour modèle le monde présent », ce qui est peut-être la chose la plus difficile à faire, pour les Romains du temps de Paul, comme pour nous. La véritable liberté consiste à frayer notre chemin, quelles que soient les sirènes de la mode ; et Paul s’est assez plaint dans les premiers chapitres que ses interlocuteurs se soient égarés.
Aimer le monde sans être esclaves des comportements du monde exige une vigilance de tous les instants : c’est logique pourtant, comme dit Saint Paul, quand on baigne dans la tendresse de Dieu ; mais nous savons tous que ce n’est pas facile ! Jésus le savait mieux que nous ; et ce n’est pas un hasard si ce fut justement l’objet de sa prière pour ses disciples, le dernier soir : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. » (Jn 17,15).


EVANGILE – selon saint Matthieu 16,21-27

21 En ce temps-là,
Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,

des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
22 Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

24 Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
25 Car celui qui veut sauver sa vie la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
26 Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite.


Ce récit fait suite à la mémorable profession de foi de Pierre que nous avons entendue dimanche dernier : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; cette affirmation lui a valu cette réponse de Jésus : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela (sous-entendu tu ne l’as pas deviné tout seul), mais mon Père qui est aux cieux. » Comme toute béatitude, celle-ci, « Heureux es-tu » sonne comme un compliment (et quel compliment !) mais aussi comme un encouragement. Et effectivement, il faudra beaucoup de courage à Pierre pour rester fidèle à cette première profession de foi. Car il n’en connaît pas encore toute la portée, Jésus n’a pas fini de le surprendre.
En effet, celui-ci vient d’accepter au moins implicitement la reconnaissance par Pierre de son titre de Messie (« C’est mon Père qui t’a révélé cela ») et aussitôt après il présente son programme qui ne cadre nullement avec l’idée qu’on se faisait communément du Messie : « A partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup… » C’était le monde à l’envers : un roi sans armes ni privilèges… Pire, un roi maltraité et apparemment consentant… Il parle de souffrir beaucoup et d’être même mis à mort !
Quelle idée ! Pierre a quelque raison de s’insurger. Comme beaucoup de ses contemporains, il attendait un Messie-roi, triomphant, glorieux, puissant, et chassant une bonne fois de Jérusalem l’occupant romain. Alors ce qu’annonce Jésus est inacceptable, le Dieu tout-puissant ne peut pas laisser faire des choses pareilles ! On pourrait presque intituler ce texte : « Le premier reniement de Pierre », premier refus de suivre le Messie dans la souffrance.
Jésus affronte ce refus spontané de Pierre comme une véritable tentation pour lui-même et il le lui dit avec véhémence : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute 1, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Que nos vues soient spontanément « humaines », quoi de plus naturel ! Mais il nous faut laisser l’Esprit les transformer, parfois les bouleverser complètement, si nous voulons rester fidèles au plan de Dieu. Au passage, nous voyons que Jésus n’a pas affronté des tentations seulement une fois pour toutes au début de son ministère (Mt 4,1-11), mais plusieurs fois au cours de sa mission, il a rencontré des « occasions de chute ».
Comme dit Paul dans la deuxième lecture de ce dimanche, il nous faut accepter de laisser l’Esprit de Dieu transformer complètement nos façons de voir : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. »
Et là nous risquons d’avoir des surprises ; car les manières de Dieu sont toutes différentes de nos propres manières de voir. Il ne faut jamais perdre de vue la fameuse phrase d’Isaïe (c’est Dieu qui parle) : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, oracle du SEIGNEUR. C’est que les cieux sont hauts par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts par rapport à vos chemins, et mes pensées par rapport à vos pensées. » (Is 55, 6-8). « Si je comprenais Dieu, ce ne serait pas Dieu » disait saint Augustin. Il nous faut donc accepter d’être surpris : les apôtres et tous les Juifs de leur temps l’ont été, Pierre le premier. A de rares exceptions près, ils avaient prévu un Messie puissant, triomphant ; or Jésus est aux antipodes de ces belles prévisions.
Le dessein de Dieu, nous le savons, ce n’est rien d’autre que le salut du monde, c’est-à-dire la naissance de l’humanité nouvelle, celle qui ne vivra que de tendresse et de pitié, à l’image de Dieu lui-même. Or, le salut des hommes, c’est-à-dire notre conversion totale et définitive à l’amour et au pardon, à la fraternité et à la paix, au partage et à la justice, ne peut pas se faire par un coup de baguette magique : où serait notre liberté ?
Le salut des hommes passe donc inévitablement par une lente transformation des hommes ; et comment transformer les hommes sans leur en montrer le chemin ? Alors, il fallait bien que Jésus emprunte jusqu’au bout le chemin de douceur, de bonté, de pardon, si l’on veut avoir quelques chances que nous l’empruntions à notre tour. C’est pour cela que Jésus, expliquant sa passion et sa mort aux disciples d’Emmaüs, leur dit « il fallait », au sens de « il fallait malheureusement ».
Le plan de salut de Dieu ne s’accommode donc pas d’un Messie triomphant : pour que les hommes « parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4), il faut qu’ils découvrent le Dieu de tendresse et de pardon, de miséricorde et de pitié : cela ne se pourra pas dans des actes de puissance mais dans le don suprême de la vie du Fils : on comprend mieux alors cette phrase de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13). Seule cette suprême preuve d’amour peut nous amener à emprunter à notre tour le chemin de l’amour
.
———————–
Note
1 – « Occasion de chute » : le mot employé par Jésus signifie « pierre d’achoppement », la pierre qui fait trébucher. Voici encore l’une des facettes de la vie des disciples, dont Pierre est un exemple-type (cf l’épisode de la marche sur les eaux) : nos fragilités, nos doutes peuvent devenir pierres d’achoppement pour nous ou pour les autres.

Non classé

Dix huit romans à découvrir ou redécouvrir

DES ROMANS A DECOUVRIR OU A REDECCOUVRIR 

default11_b

« Le Discours », de Fabrice Caro (2018)

fabrice-caro-1

Le discours

Fabrice Caro

Paris, Gallimard, 2018. 224 pages.

On l’a peut-être déjà oublié, en ces temps confinés, mais un dîner de famille peut virer au calvaire. Entre le bruit insupportable de la fourchette de son beau-frère Ludo, les conversations sur le chauffage hors-sol et les questions de sa mère, sans oublier le gratin dauphinois dont les tranches de pommes de terre évoquent « l’inéluctable délitement de la passion amoureuse », Adrien a connu meilleure période dans sa vie.

D’autant plus que Ludo formule une petite demande pour son mariage à venir avec Sophie : « Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie. » Et comme si tout cela ne suffisait pas, Adrien tente de gérer une bien mystérieuse « pause » décidée par son amie Sonia, voilà trente-huit jours. Fabrice Caro raconte avec absurdité et tendresse les tourments d’un loser sympathique. Et démontre au passage que la mélancolie et la déprime provoquent parfois les meilleurs fous rires.

 

^^^^^^^^^^^^^^

 « Le Père Porcher », de Terry Pratchett (1996)

71KsRTW+-6L

Le Père Porcher

Terry Pratchett

Paris, Pocket, 2006. 384 pages.

Imaginez une planète plate comme une pizza, portée par quatre éléphants géants, eux-mêmes établis sur le dos d’une gigantesque tortue voyageant dans l’espace. Ajoutez une bonne dose de magie et un humour absurde digne des Monty Python : vous obtenez l’univers délirant de la série Les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett.

L’un des coups de génie de l’écrivain britannique, c’est d’avoir créé une galerie de personnages récurrents : un trio de sorcières hautes en couleur, un tyran tout compte fait plutôt tolérant, un bibliothécaire transformé en orang-outan suite à un accident magique, ou encore… la Mort. Il (« la Mort est un mâle, un mal nécessaire ») apparaît sous la forme d’un squelette de 2,10 m vêtu d’une robe noire. Autre signe distinctif : IL PARLE EN CAPITALES. Malgré son travail, il est toujours prêt à rendre service : dans Le Père Porcher, la Mort décide de remplacer au pied levé l’équivalent pratchettien du père Noël. Evidemment, ça ne se passe pas comme prévu. Et, évidemment, c’est hilarant.

^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 « La Vie mode d’emploi », de Georges Perec (1978)

s-l400

La vie mode d’emploi

Georges Perec

Paris, L’Atalante, 2002. Rééd. 2016, 384

 

Parfaite lecture pour le confinement que ce prodigieux roman qui se déroule entièrement entre les murs d’un immeuble parisien. Ses habitants « se barricadent dans leurs parties privatives – puisque c’est comme cela que ça s’appelle – et ils aimeraient bien que rien n’en sorte », écrit Perec dès le premier chapitre. Mais tout sort, évidemment, grâce à l’écrivain qui retire la façade et, pièce après pièce, raconte les mille et une vies qui s’y jouent : le bijoutier assassiné trois fois, la dame qui s’invente des nièces, le violoniste jaloux, l’homme qui raye les mots… J’ai beau l’avoir parcouru en tous sens, ce livre m’époustoufle encore à chaque fois.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^

« Saga », de Tonino Benacquista (1997)

9782070408450-200x303-1

Saga

 Tonino Benacquista

Paris, Gallimard, 1997. 448 pages.

 

Quatre scénaristes désœuvrés sont recrutés par une chaîne de télévision pour écrire un feuilleton, destiné à remplir les quotas de production française et diffusé à 4 heures du matin. Le tout avec un seul décor, des acteurs sous-payés et même pas de bouts de ficelle. Mais ils ont carte blanche pour imaginer cette série que personne n’est censé regarder.

Evidemment, les scénaristes décident d’écrire ce qui leur passe par la tête. Ils font parler Dieu, parlent de foi, de philosophie et d’amour. Leur aventure, toujours drôle, reste légère même dans les moments les plus tragiques. On se demande sans cesse jusqu’où les héros iront dans la transgression, et ils ne déçoivent jamais. Saga se dévore en un week-end, ce qui est moins idéal pour le confinement que Le Rouge et le Noir. Mais vous aurez (sans doute) envie de le relire

^^^^^^^^^^^^^^^^^^

« Dune », de Frank Herbert (1965)

0665774

Dune

Frank Herbert

Robert Laffont, 1970. 832 pages.

 Les plus belles planètes à visiter sont toujours celles qui n’existent pas. C’est le cas d’Arrakis, présentée au début du livre comme un endroit hostile, grouillant de monstrueux vers des sables et habitée par un peuple peu avenant, les Fremens. Arrakis va pourtant devenir le centre de l’univers. Comment est-ce possible ? Pour le comprendre, il faut suivre le destin du jeune Paul, fils du duc Atréides, que l’empereur place à la tête de la planète pour récolter une mystérieuse épice. Complots, explorations, prophéties…

Frank Herbert allie art du récit individuel et fresque épique. Mélangeant roman d’aventure et intrigues géopolitiques complexes, Dune est un « space opera » sans temps mort. L’autre force de la série de romans qui forment Le Cycle de Dune, c’est d’avoir développé un univers cohérent et riche. Et si l’on veut se faire sa propre idée sur cette saga culte de la SF, il faut la lire rapidement : Dune devrait revenir sur grand écran fin 2020 sous la direction de Denis Villeneuve.

 

 ^^^^^^^^^^^^^^

 « Pour un oui ou pour un non », de Nathalie Sarraute (1982)

unnamed (2)

Pour un oui pour un non

Nathalie Sarraute

Paris, Gallimard, 1982. 96 pages.

Deux hommes – H1 et H2 – se retrouvent dans un lieu clos, et l’amitié solide, ancienne, qui les lie, se fissure et se brise sous leurs yeux. Ce n’est rien, d’abord, juste une micro-faille, une façon que l’un a eu de dire à l’autre, qui se vantait d’un succès professionnel : « C’est biiiien… ça… ». Dans l’intonation, dans le temps suspendu entre le « C’est bien » et le « ça », s’engouffrent tous les malentendus qui, jusque-là, avaient été tus : le mépris contenu de H1 pour le mode de vie de H2, l’ennui qu’inspire à H2 la réussite affichée de H1.

Par temps de confinement, ce très court texte offre, au choix, des raisons de désespérer de l’impossible « vivre ensemble » ou un précieux viatique pour comprendre et, au mieux, prévenir les disputes amicales, amoureuses, familiales, qui éclatent « pour un oui ou pour un non ».

  

^^^^^^^^^^^^^^^^

  « Le Cœur cousu », de Carole Martinez (2007)

81A65yuvuPL

Le Cœur cousu

Carole Martinez

Paris, Gallimard, 2007. 448 pages.

Entre roman initiatique et fable merveilleuse, ce premier livre de Carole Martinez est servi par une plume fine. Soledad y conte la vie baladée de Frasquita, sa mère, née dans un village du sud de l’Espagne d’une lignée de femmes qui se transmettent, de génération en génération, une mystérieuse boîte de couture. Par une magie délicate, proche de celle des romans de Gabriel Garcia Marquez, elle recoud les êtres et les âmes.

C’est aussi une histoire d’errance et de révolte. Celle de la fuite de Frasquita, que son mari a perdue en la pariant lors un combat de coqs. Traînant avec elle ses enfants, elle se retrouve alors sur les routes sèches d’Andalousie, embarquée dans un soulèvement de paysans anarchistes. Une épopée pleine d’imagination.

^^^^^^^^^^^^^^^^

  « Orlando », de Virginia Woolf (1928)

9782253029830-200x303-1

Ôrlando

Virginia Woolf

Paris, Gallimard, 2018. 416 pages.

fLa biographie fictive, s’étalant sur quatre siècles, d’un jeune noble britannique qui devient femme. Ainsi peut-on présenter Orlando, le facétieux roman de la Britannique Virginia Woolf. C’est un des seuls livres de son autrice que l’on savoure avec un grand sourire, tant l’écriture et la narration sont délicieusement farfelues. Les textes les plus connus de Woolf (Mrs DallowayLes Vagues) ne sont pas des parangons de drôlerie. Mais Orlando, que Woolf décrit dans son Journal comme « une récréation d’écrivain », est une fresque farcesque sur l’éternelle jeunesse, sur l’infini désir et sur l’immortalité de l’art.

Le roman, dédié à sa grande amie la poétesse Vita Sackville-West et publié en 1928, est un bonheur de lecture ainsi qu’une porte d’entrée idéale dans l’univers d’une écrivaine hors norme. –

 

^^^^^^^^^^

« Watership Down », de Richard Adams (1972)

watership-down-1978-criterion-collection-1332088975_ML

Watership

Richard Adams

Paris, Flammarion, 1976, 544 pages.

 

Watership Down est une véritable épopée avec son lot d’aventures haletantes, de drames poignants, sa galerie de personnages attachants, des plus courageux aux plus lâches. L’histoire d’un exode aussi, d’une communauté fuyant le lieu de toutes ses attaches pour plonger dans l’inconnu et se sauver d’une mort certaine. Un long récit qui fait écho à de nombreux événements passés ou actuels, même si les protagonistes ne sont pas des humains, mais… des lapins. Cette allégorie n’a rien d’enfantin, même si elle est accessible à tout âge.

Ce livre paru en 1972 s’est vendu à plus de 50 millions d’exemplaires. Il est devenu un classique de la littérature britannique, d’un genre unique puisqu’à sa lecture il est impossible de ne pas se sentir un petit peu lapin.

 

******************

  « Solal », d’Albert Cohen (1930)

Solal_1_F39280.TIFF

Solal

Albert Cohen

Paris, Gallimard, 1930. Réédition 1981. 480 pages.

 Moins tragique que Belle du SeigneurSolal raconte les débuts du héros éponyme d’Albert Cohen, un fils de rabbin qui s’enfuit de son île grecque dans des circonstances rocambolesques pour chercher fortune loin de la petite communauté juive dans laquelle il a grandi. Solal est un roman d’amour – comme Belle du Seigneur –, mais c’est d’abord un récit d’aventure drôle et bien mené, dans lequel vous découvrirez des personnages que vous n’oublierez pas de sitôt, « les Valeureux », ces quatre hommes mi-vagabonds, mi-chaperons, qui suivent Solal à la trace en faisant à peu près n’importe quoi. Divertissant, tout en étant merveilleusement bien écrit. A lire si vous voulez profiter de cette période pour découvrir des classiques, sans avoir le courage de vous lancer dans des lectures trop ambitieuses.

 

 ^^^^^^^^^^

 « Rosa candida », d’Audur Ava Olafsdottir (2007)

0448888_6

Rosa Candida

Audur Ava Ollafsdottir

Zulma, 2007. 288 pages.

Il est jeune, il est Islandais, il s’appelle Arnljótur et se passionne pour la botanique, marotte qu’il partage avec sa mère. Lorsque cette dernière meurt, et alors qu’il est jeune papa d’une petite Flora-Sol  fruit d’une nuit d’amour avec Anna , il s’envole pour rejoindre une roseraie mythique mais abandonnée, propriété d’un monastère reculé, à laquelle il entend bien redonner de sa superbe. Il y fait la connaissance d’un moine cinéphile amateur de boisson.

Mais le calme de leur petit ciné-club est rompu lorsque son ex-amante vient lui confier la garde de leur progéniture afin qu’elle puisse achever la rédaction de son mémoire. Les deux jeunes parents découvrent la vie à trois et prennent les choses comme elles viennent tout au long de ce roman qu’on effeuille avec plaisir.

 

« La Première Enquête de Montalbano », d’Andrea Camilleri (2004)

517fUuxFH8L._SX210_

La Première enquête de Montalbano

Andrea Camilleri

Paris, Fleuve Noir, 2006. 352 pages.

Le polar italien a quelques aspects bien à lui : ses héros sont souvent des misanthropes torturés et de fins gourmets. Surtout, chaque auteur enracine son œuvre dans sa région d’origine. Andrea Camilleri en est le représentant le plus célèbre, avec les livres mettant en scène le commissaire sicilien Salvo Montalbano.

Ouvrir l’un des vingt-huit « Montalbano » traduits en français, c’est la garantie d’être plongé dans une intrigue drolatique où l’on croise des personnages secondaires à mourir de rire, comme Catarella, gardien de la paix maladroit et dyslexique. Montalbano, lui, passe son temps à se disputer avec sa fiancée génoise (décidément beaucoup trop terre à terre pour lui), à manger des spécialités de son île et à résoudre des enquêtes tortueuses mêlant corruption politique et mainmise mafieuse.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^

  « Le Guide du voyageur galactique », de Douglas Adams (1979)

ede5329db3_50157222_h2g2-tome-1-folio-sf2016-copyrsylvie-perrin

^Le guide du voyageur galactique

Douglas Adams

Paris, Denoël, 1982. 288 pages.

Vous savez ce qui est pénible avec les Terriens ? Leur manie de toujours se plaindre. La moitié de l’humanité est confinée chez elle, certes, mais cela aurait pu être pire : vous auriez pu vous réveiller et apprendre que la planète bleue allait être détruite dans l’heure pour faire place à une voie galactique express.

C’est ce qui est arrivé un beau matin à Arthur Dent, banal Anglais encore imprégné de sa cuite de la veille, sauvé in extremis de l’extinction de la race humaine par Ford Prefect, compagnon de bar qui s’est révélé être, heureuse coïncidence, un extraterrestre « space-trotter » sous couverture. La suite ne sera que péripéties ubuesques, mélange de parodie de science-fiction, d’humour british et de métaphysique délirante, avec un vaisseau propulsé par un générateur d’improbabilité infinie, des poissons polyglottes à s’enfourner dans les oreilles et une race alien architecte spécialisée dans les fjords. En outre, Le Guide du voyageur galactique contient la réponse à « La Grande Question sur la vie, l’univers et le reste », ce qui, en période de doute, en fait une lecture indispensable.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 « De bons présages », de Terry Pratchett et Neil Gaiman (1990)

5146KOTuCGL._SX195_

De bons présages

Terry Pratchett et Neil Gaiman

Au Diable Vauvert, 2002. 448 pages.

Réussir l’apocalypse, c’est beaucoup plus difficile que ça en a l’air. Surtout quand le démon et l’ange chargés par leurs camps respectifs de l’organiser se rendent compte que la Terre, finalement, c’est plutôt un endroit où il fait bon vivre. Et qu’ils concluent un pacte étonnant pour saboter le grand plan de l’Armageddon.

Mais ce qui fait de De bons présages un livre particulièrement réconfortant, ce n’est pas uniquement son scénario baroque ; c’est avant tout la multitude de détails hilarants qui le parsèment, depuis les prophéties de la sorcière Anathème Bidule jusqu’aux constatations désabusées de l’ange et du démon sur la vie quotidienne dans les années 1980. Vous aussi, vous l’avez toujours su : une cassette abandonnée dans une voiture se transforme toujours en best-of de Queen.

 

 ^^^^^^^^^^^^^^^^^

  « La Haine de la famille », de Catherine Cusset (2001)

81JUPKbZNGL

La haine de la famille

Catherine Cusset

Paris, Gallimard, 2001. 352 pages.

Cette famille aurait-elle résisté au confinement ? La narratrice, Marie, tente d’y trouver sa place, entre ses frères, sa sœur et le couple incongru que forment ses parents. Lui, énarque, croyant, maniaque, obsédé par le rangement des serviettes et des torchons. Elle, « juge tourmentée », lunatique, distraite, qui « n’embrasse pas facilement » et « peut être méchante », s’habille en tenues haute couture, se prend de lubies monochromes (ne porter que du rouge), et préfère laisser à son mari les tâches domestiques. Sa « haine de la famille », elle n’en fait pas mystère, elle qui déteste les anniversaires, la fête des mères « pétainiste », Noël… Mais les apparences sont bien sûr trompeuses. Le père obsessionnel est la présence rassurante qui soigne et veille. La mère, entre deux coups de griffe, apprend à Marie l’amour des livres et se montre intransigeante sur le travail scolaire.

On plonge dans le passé de cette femme égocentrique et foutraque, son année à Harvard, son mari qu’elle croit puceau alors qu’elle est enceinte de lui, leur union sacrée face aux reproches de Marie. Le portrait de la grand-mère maternelle livrera d’autres clefs de ces relations familiales : cette avocate, qui, en 1943, prend le temps de se maquiller alors que des policiers français viennent l’arrêter, gagnera son procès contre l’Etat qui lui interdit de travailler parce que juive. La liberté gagnée et farouchement défendue, c’est peut-être ça « notre esprit de famille », résume Marie dans ce roman plein d’humour, tendre et grinçant à la fois.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 « Chaos calme », de Sandro Veronesi (2005)

0320500_5

Chaos calme

Sandro Veronesi

Paris, Grasset, 2008. Réédition 2010. 544 pages.

Pietro est jeune, beau et riche. Pietro a une femme, Lara, jeune et belle. Pietro a une fille de 10 ans, Claudia, délicieuse, comme la plupart des enfants à cet âge. Un jour, Lara s’effondre dans le jardin. Rupture d’anévrisme. En attendant d’avoir mal, ce golden-boy, qui se retrouve soudain tout bête, renonce à conclure la fusion qui devait le rendre encore plus riche et se plante tous les jours sous les fenêtres de l’école de sa fille. Il attend que la journée passe, lui fait coucou lorsqu’elle lui adresse un regard au moment de la récréation.

Cette voiture dans la rue devient sa maison, son bureau, sa salle de réunion, le lieu où s’ancre son deuil. Il y croisera des personnages familiers, des inconnus, y apprivoisera son chagrin et son désarroi. Aux larmes et au pathos, Sandro Veronesi oppose des personnages complexes et attachants, des dialogues parfaitement maîtrisés et des monologues intérieurs mémorables. Ecrit à la première personne, Chaos calme est également le regard, magnifique, d’un homme sur les femmes qui l’entourent.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 « Comment voyager avec un saumon », d’Umberto Eco (1992)

0294652_3 (1)

Comment voyager avec un saumon

Umberto Ecco

Paris, Grasset, 1997. Réédition Livre de Poche, 2000. 283 pages.

A l’heure où les gestes barrières sont érigés en nouvelle philosophie, il convient de toute urgence de reprendre son exemplaire de Comment voyager avec un saumon, à la chronique intitulée Comment éviter les maladies contagieuses. Là, en trois petites pages, Umberto Eco pose quelques précautions qui peuvent vraiment nous sauver la vie en cette période de pandémie. L’auteur piémontais nous y rappelle en effet qu’il est primordial en ces temps d’usage du masque, des gants, et du lavage des mains intempestif, de surtout bien « veiller à ne pas se faire enlever par des bergers sardes ou des terroristes, les ravisseurs utilisant en général le même capuchon pour plusieurs otages ».

Et comme si ce précieux conseil ne suffisait pas, il insiste sur un autre point (lui aussi trop souvent négligé des autorités sanitaires) : « Nager dans une mer polluée par une marée noire accroît le risque de contagion car le pétrole en suspension contient les particules de salive de tous ceux qui ont bu la tasse avant vous et ont recraché ».

Si, spontanément, on aurait envie d’embrasser l’auteur pour la pertinence des conseils, très vite on revient à la raison, pour passer au reste du recueil. Un travelling arrière vers un passé où les avions rayaient encore l’azur, et où le voyageur franchissait les frontières avec une désinvolture qu’on est en droit de juger provocante – mais qui fait du bien. L’Italien nous transporte tour à tour de sa chambre dans un hôtel international où il peine à maintenir un saumon dans son frigo, au choix d’une bonne valise à roulettes avec laquelle il pourra courir pour attraper son train ou son avion. Et on le suit bien volontiers, juste histoire de se rappeler avec lui le monde d’avant. –

 

 « Les enfants de la Terre, t. 1 : Le Clan de l’ours des cavernes »,

de Jean M. Auel (1980)

71-rMcrWUQL

Les enfants de la terre. Tome 1 : Le clan de l’ours des cavernes

Jean M. Auel

Paris, Presses de la Cité, 1991. Réédition Pocket 2002. 544 pages.

Oubliez tout. Le coronavirus, le confinement, la mondialisation, nos sociétés modernes, vos appartements, l’électricité, les routes, les villages… tout. Retour 30 000 ans avant notre ère, à la fin de la dernière période glaciaire, quelque part en Europe. Au milieu des vallées et des forêts primaires, dans des paysages sauvages, intouchés, peuplés d’animaux gigantesques, d’une flore luxuriante et d’à peine plus d’un million d’êtres humains à l’échelle de la planète. Parmi ces humains, une femme, Ayla, héroïne du livre, promise à une extraordinaire destinée ; une Homo Sapiens recueillie enfant, blessée et orpheline, par une communauté de Néandertals et qui devra partir à la recherche des siens, de l’Oural à l’Atlantique.

A travers son apprentissage, ses rencontres, ses histoires d’amour et d’amitié, et de façon plutôt vraisemblable selon la communauté scientifique, le récit nous plonge dans le quotidien de la vie préhistorique : la réalité du nomadisme, l’adaptation à l’environnement naturel, les techniques de chasse, de couture, de médecine par les herbes, le début de la domestication des animaux et les premières croyances mystiques sur l’origine de la vie…

 

https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/04/12/dix-huit-livres-qui-font-du-bien-a-re-lire-pendant-le-confinement-la-selection-du-monde_6036354_3246.html

 

citations-lecture-4-638

 

ALBERT CAMUS (1913-1960), ECRIVAIN FRANÇAIS, ET SI ON RELISAIT L'OEUVRE D'ALBERT CAMUS, L'ETRANGER, LA CHUTE, LE MYTHE DE SISYPHE, Non classé

Et si on relisait l’oeuvre d’Albert Camus

Relire Camus

 

31GvyCIK82L._SX302_BO1,204,203,200_

La Peste

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972. 288 pages

Résumé :

– Naturellement, vous savez ce que c’est, Rieux ?
– J’attends le résultat des analyses.
– Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment… Et puis, comme disait un confrère :  » C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est…
– Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste.

 

PRÉSENTATION DE LA PESTE :

Oran, 1940. Le Docteur Rieux doit lutter contre une épidémie de peste qui oblige les autorités à fermer les portes de la ville, prisonnière du malheur. Le Dr Rieux lutte de toutes ses forces contre le mal, refuse toute justification métaphysique à cette calamité, contrairement au père Paneloux, qui voit dans la peste une malédiction divine, une punition des péchés humains.

Ce roman allégorique souffre plusieurs interprétations. La peste symbolise le fléau du malheur sous toutes ses formes, y compris celle de la guerre. Lutter contre la peste, si périlleuse, si aléatoire, voire si vaine que soit cette lutte, est la seule conduite humaine possible. L’homme doit dépasser l’absurde de sa conduite et du mal, par un acte de protestation qui lui permette de rejoindre les autres « dans les seules certitudes qu’ils ont en commun et qui sont l’amour, la souffrance, l’exil ».

Camus distingue trois étapes possibles pour l’homme qui fait l’expérience de l’absurde : l’homme quotidien vit l’absurde sans en avoir une claire conscience, tel Meursault, le héros de L’Étranger, au début du roman ; l’homme absurde a pleinement compris l’absurde et l’assume, comme le même Meursault à la fin du roman ; l’homme révolté est quant à lui capable de construire sa vie sur l’absurde.

 

LA TRAME DU ROMAN

L’intrigue du roman présente l’histoire d’une épidémie de peste qui sévit sur la ville d’Oran dans les années 1940. Des rats viennent mourir au grand jour ; ils portent le bacille de la peste. L’épidémie se répand dans la ville qu’il faut fermer ; le héros, le docteur Rieux – on apprend à la fin du livre que c’est lui en réalité qui relate les événements – est séparé de son épouse partie se soigner dans une ville voisine.

Camus distingue plusieurs réactions face à ce fléau. Cottard, le cynique, se réjouit de façon malsaine des souffrances qui s’abattent sur les hommes, il tire profit de l’épidémie en organisant le marché noir ; son attitude vaine le conduit à la folie. Le prêtre Paneloux voit dans la peste le châtiment de Dieu qui punit les hommes pour leur égoïsme ; il invite les fidèles à la conversion ; mais, profondément bouleversé par la mort d’un jeune enfant, il se tait et meurt seul, sans avoir demandé l’aide de la médecine. Grand, le fonctionnaire, contaminé, guérit sans qu’on sache exactement pourquoi. Rambert, le journaliste parisien séparé de la femme qu’il aime, met tout en œuvre pour quitter la ville ; lorsqu’il en a la possibilité, il choisit d’y rester pour se battre avec ceux qui luttent. Rieux et Tarrou agissent pour organiser un service sanitaire qui soulage, autant que faire se peut, la souffrance des hommes. À la fin du roman, Tarrou meurt et Rieux apprend par un télégramme que sa femme, elle aussi, est morte.

L’une des scènes les plus importantes du roman raconte l’agonie terrible et la mort d’un jeune enfant, le fils du juge Othon. Elle est commentée par Rieux en ces termes devenus célèbres : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés ».

 

LA PESTE, UNE METAPHORE

Au début du roman, le narrateur précise : «La peste fut notre affaire à tous » ; à la fin du récit, il ajoute que ce fléau « les a confrontés à l’absurdité de leur existence et à la précarité de la condition humaine ». La peste est une double métaphore.

 

Une métaphore historique et politique

En 1955, Camus précise : « “La Peste”, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme ». La peste est l’allégorie du nazisme, une grave maladie politique contagieuse et mortelle encore dénommée « la peste brune ». La population représente les victimes du nazisme, les Juifs en particulier ; la peste disparue, les survivants montrent une capacité d’oubli troublante. Cottard est celui qui tire profit de l’occupation allemande pour s’enrichir. Paneloux représente l’impasse d’une religion qui ne condamne pas clairement l’horreur humaine du nazisme. Grand, fonctionnaire sans envergure, se révèle toutefois utile par ses tâches administratives. Tarrou, Rieux, puis Rambert, sont les résistants qui s’engagent contre l’occupant. Rieux fait observer dans les dernières pages que cette peste du totalita­risme, même si elle se fait oublier, demeure tapie et peut resurgir.

 

Une métaphore métaphysique et morale

La peste est aussi l’allégorie du mal qui est implanté dans tout homme. Pour Tarrou, « Chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne… Ce qui est naturel, c’est le microbe ». Ce « microbe », le mal, consiste par exemple à réclamer, en s’en faisant une gloire, la peine de mort pour punir un assassin, comme le fait le père de Tarrou, qui est avocat général, sans du tout se rendre compte qu’il commet « le plus abject des assassinats ».

Alors que Tarrou cherche à éradiquer le mal, à être « un saint sans Dieu », Rieux, porte-parole de Camus, poursuit un but plus modeste : « Je me sens plus de solidarité avec les vaincus qu’a les saints, dit-il. Je n’ai pas de goût, je crois, pour l’héroïsme la sainteté. Ce qui m’intéresse, c’est d’être un homme ». Être homme, pour Rieux, c’est tout mettre en œuvre pour soulager souffrance des victimes du mal, et par là donner un sens à sa \ par la solidarité, solidarité avec ceux qui souffrent, solidarité av ceux qui luttent. Mais cette lutte est sans illusion : ce n’est p Rieux et son équipe qui éliminent la peste, « La maladie sembla partir comme elle était venue ». Autrement dit, la peste existe toujours, jamais le mal ne sera totalement terrassé ; aux hommes de demeurer vigilants.

Camus travaille à La Peste dès 1943 : il faut lire ce roman comme le second volet d’un diptyque, le premier étant constitué par L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe : toute la pensée de Camus se trouve dans ces trois ouvrages. S’arrêter au seul premier volet revient à trahir la pensée de Camus.

 

EXTRAITS

 

« La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. […] Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux »

« Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en réalité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni de bel amour sans toute la clairvoyance possible ».

 

===================

L-Etranger

L’Etranger

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972.

 

Condamné à mort, Meursault. Sur une plage algérienne, il a tué un Arabe. À cause du soleil, dira-t-il, parce qu’il faisait chaud. On n’en tirera rien d’autre. Rien ne le fera plus réagir : ni l’annonce de sa condamnation, ni la mort de sa mère, ni les paroles du prêtre avant la fin. Comme si, sur cette plage, il avait soudain eu la révélation de l’universelle équivalence du tout et du rien.
La conscience de n’être sur la terre qu’en sursis, d’une mort qui, quoi qu’il arrive, arrivera, sans espoir de salut. Et comment être autre chose qu’indifférent à tout après ça ? Étranger sur la terre, étranger à lui-même, Meursault le bien nommé pose les questions qui deviendront un leitmotiv dans l’œuvre de Camus.
De La Peste à La Chute, mais aussi dans ses pièces et dans ses essais, celui qui allait devenir Prix Nobel de littérature en 1957 ne cessera de s’interroger sur le sens de l’existence. Sa violente en 1960 contribua quelque peu à rendre mythique ce maître à penser de toute une génération.

 

^^^^^^^^^^^^^^^^

41wVmJCedML._SX301_BO1,204,203,200_

Le mythe de Sisyphe

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1985.

 

La notion d’absurde et le rapport entre l’absurde et le suicide forment le sujet de cet essai. Une fois reconnu le divorce entre son désir raisonnable de compréhension et de bonheur et le silence du monde, l’homme peut-il juger que la vie vaut la peine d’être vécue ? Telle est la question fondamentale de la philosophie. Mais si l’absurde m’apparaît évident, je dois le maintenir par un effort lucide et accepter en le vivant de vivre. Ma révolte, ma liberté, ma passion seront ses conséquences. Assuré de mourir tout entier, mais refusant la mort, délivré de l’espoir surnaturel qui le liait, l’homme va pouvoir connaître la passion de vivre dans un monde rendu à son indifférence et à sa beauté périssable. Les images de Don Juan, du comédien, de l’aventurier illustrent la liberté et la sagesse lucide de l’homme absurde. Mais la création – une fois admis qu’elle peut ne pas être – est pour lui la meilleure chance de maintenir sa conscience éveillée aux images éclatantes et sans raison du monde. Le travail de Sisyphe qui méprise les dieux, aime la vie et hait la mort, figure la condition humaine. Mais la lutte vers les sommets porte sa récompense en elle-même. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Avec cette formule foudroyante, qui semble rayer d’un trait toute la philosophie, un jeune homme de moins de trente ans commence son analyse de sa sensibilité absurde. Il décrit le « mal de l’esprit » dont souffre l’époque actuelle : « L’absurde naît de la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde. »

 

^^^^^^^^^^^^^^

 

La-Chute

La chute

Albert Camus

Paris, Gallimard, 1972.

Dans un bourg d’Algérie où se croisent matelots de toutes nations, souteneurs, prostituées et voleurs, un homme que le hasard a mis sur le chemin de l’un de ses compatriotes, se raconte. Qui est-il ? C’est la source de cet admirable monologue, où Jean-Baptiste Clémence retrace le parcours autrefois brillant de son existence. Jusqu’au jour où différents Evénements ruinent les derniers vestiges de sa normalité existentielle. Il fuit dans la débauche ce qu’il découvre tous les jours un peu plus. Fuir l’hypocrisie des cœurs, de la charité, de la solidarité, l’hypocrisie du monde, fuir cette existence fausse où le plaisir personnel décide des actes les plus beaux. Il part alors pour la cosmopolite Amsterdam et s’y institue  » juge pénitent  » pour dénoncer l’ignominie humaine.

« Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui d’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. »

AIX-EN-PROVENCE (BOUCHES-DU-RHÔNE), EGLISE SAINT-JEAN-DE-MALTE (Aix-en-Provence), EUGENE DELACROIX (1798-1863), LE CHRIST EN CROIX, MAURICE GENOYER (1933-2020), Non classé

Le Christ en croix de Delacroix (Eglise Saint-Jean de Malte, Aix-en-Provence)

Le Christ en croix d’Eugène Delacroix

 

Le tableau de jeunesse de Delacroix offert à l’église Saint-Jean-de-Malte

20160807_1_2_1_1_1_obj12430610_1 (1)

« Le Christ en croix » de Delacroix a été offert à l’église aixoise par l’industriel marseillais Maurice Genoyer en 1998.PHOTO PHILIPPE LAURENSON

Première église gothique de Provence, l’édifice trône fièrement à l’angle de la rue d’Italie et de la rue Cardinale. Bichonnée depuis plus de trente ans par les Amis de Saint-Jean-de-Malte, on connaît d’elle son vitrail, « extrêmement grand pour une église provençale », au dire de Jean-Claude Reviron, président de l’association, son orgue contemporain réalisé par le facteur alsacien Daniel Kern ou encore ses cloches…

L’on connaît moins ce trésor, caché à l’abri d’une chapelle, au droit de la nef. Une œuvre  de jeunesse d’Eugène Delacroix, datée de 1820, lequel peindra, dix ans plus tard, le célébrissime tableau du Louvre, La Liberté guidant le peuple. Cette toile, Le Christ en croix, est en fait une « copie » d’un Van Dyck que l’on peut voir en l’église Notre-Dame de Bruges. Sans doute que le jeune Delacroix – il avait 22 ans lorsqu’il l’a peinte – l’avait réalisée à l’occasion d’un voyage dans la Venise du Nord.

L’œuvre , qui fit partie de collections privées, a été officiellement installée en l’église Saint-Jean- de-Malte le jour du bicentenaire de la naissance du peintre, le 26 avril 1998.

Ce don a été fait, « à condition qu’il reste accroché » aux murs de l’église aixoise, par l’industriel marseillais Maurice Genoyer qui y avait associé son épouse Ute, décédée en janvier 1997 des suites d’un accident de cheval après de longs mois de coma et dont les obsèques furent célébrées à Saint-Jean-de-Malte. Lors de l’accrochage, l’on évoqua « la douleur bien visible sur le visage de ce Christ, ses lèvres déjà bleues, les yeux presque révulsés et tout son corps à l’agonie ». Une « puissante description de la douleur humaine » exprimée par un artiste dont on disait qu’il était le peintre de « l’irrémédiable douleur ».

Ce don symbolique et affectif de Maurice Genoyer fait, depuis, l’objet d’une attention particulière de la part des Amis de Saint-Jean-de-Malte. Sous verre, dans un cadre renforcé, sécurisée par une serrure multipoints, la toile est également protégée par une alarme. Peu courant dans une église, mais la rareté et la valeur de l’œuvre , autant commerciale qu’émotionnelle, justifient ces multiples précautions.

Paroisse Saint-Jean de Malte

https://www.laprovence.com/article/edition-aix-pays-daix/4065198/le-tableau-de-jeunesse-de-delacroix-offert-a-leglise-saint-jean-de-malte.html

 

Le Christ en croix

1820

(d’après un tableau de A. van Dyck)

Ce tableau est une œuvre de jeunesse de Delacroix (1798 – 1863). On peut lire la signature et la date (1820) en bas, sur la gauche. Il s’agit d’une copie d’une toile de van Dyck qui se trouve aujourd’hui dans l’église Notre-Dame à Bruges. Elle fut sans doute réalisée au cours d’un voyage du jeune Delacroix dans cette ville. Ce tableau fit partie de collections privées et fut donnée récemment à l’église Saint-Jean-de-Malte, « à condition qu’il reste accroché à ses murs».

Il fut installé officiellement le jour du bicentenaire de la naissance de l’artiste (26 avril 1998).

 

http://bmasson-blogpolitique.over-blog.com/2016/08/peinture-eugene-delacroix.html

 

 

Maurice Genoyer, fondateur du groupe Genoyer, s’est éteint

1581678831_gneoy

Maurice Genoyer (à droite sur la photo) approchait de ses 87 ans.PHOTO ARCHIVES FRÉDÉRIC SPEICH

 

Maurice Genoyer, natif de Marseille et fondateur en 1964 de la société Phocéenne de Métallurgie, s’est éteint jeudi après-midi en Suisse, à Crans Montana. Il approchait de ses 87 ans.

De l’entreprise des débuts, spécialisée dans le négoce et vannes et pipes destinés à l’industrie pétrolière et gazière, il a fait un groupe industriel doté de capacités de productions. Après avoir ouvert en 1998 le capital au fonds Carlyle, Maurice Genoyer a pris du recul, jusqu’à se retirer du groupe dont le siège est à Vitrolles et qui porte toujours son nom. Maurice Genoyer est aussi à l’origine de l’association Enfants du Monde et de la fondation Maurice et Ute Genoyer.

https://www.laprovence.com/actu/en-direct/5890723/maurice-genoyer-fondateur-du-groupe-genoyer-sest-eteint.html

 

jean_malte_028 (2)