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La Vulgate, la Bible traduite par Saint Jérôme

Qu’est-ce que la Vulgate écrite par Saint Jérôme ?

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Pendant de nombreux siècles, l’Église catholique s’est appuyée uniquement sur cette traduction.

Contrairement à l’époque actuelle où il est possible de trouver les textes bibliques en deux clics ou dans chaque librairie, il était difficile pour les premiers chrétiens d’avoir accès aux Saintes Écritures. En effet, elles ne furent compilées qu’au IVe siècle. Jusqu’alors, il existait plusieurs versions des Évangiles et des lettres de saint Paul ainsi que de l’Ancien Testament. En Occident, les chrétiens s’appuyaient sur des traductions grecques ou des traductions latines locales copiées et partagées au sein des différentes communautés.

Au fur et à mesure, ces traductions s’éloignèrent du texte original et certaines devinrent même corrompues. C’est pourquoi, en 382, le pape Damase Ier missionna saint Jérôme pour qu’il révise les traductions latines des Évangiles en s’appuyant sur les manuscrits grecs les plus anciens. Saint Jérôme se mit donc à la tâche. Une fois lancé dans cette entreprise d’envergure et piqué par la curiosité, il décida de ne pas s’arrêter aux Évangiles et enchaîna avec la traduction des psaumes. Il partit ensuite pour Jérusalem et une fois arrivé dans la Ville sainte, eut l’ambitieux projet de traduire l’intégralité de l’Ancien Testament en s’appuyant sur les textes d’origine rédigés en hébreu. Ce travail lui prit près de seize ans, mais il laissa certains livres de côté, à savoir la Sagesse, l’Ecclésiaste, Baruch et les Maccabées.

Une traduction officielle

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Saint Jérôme s’attacha à traduire le texte hébreu dans un latin compréhensible tout en restant le plus fidèle possible au texte d’origine. Il fut l’un des tout premiers exégètes à mettre tant de soin dans la traduction biblique qu’elle devint rapidement la traduction de référence. Au fil des siècles, la traduction fut amendée à différentes reprises, mais l’Église continua de considérer que la Vulgate faisait autorité. Lors du concile de Trente, au XVIe siècle, elle fut identifiée comme vulgata editio (« édition vulgaire » ou commune) et désignée comme traduction officielle au sein de l’Église catholique romaine.

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Ce n’est qu’à partir du XXe siècle que les traducteurs commencèrent à se détacher de la Vulgate pour revenir aux textes d’origine, par ailleurs assez proches de ceux sur lesquels saint Jérôme s’était appuyé au IVe siècle. Ainsi, la Vulgate a façonné la liturgie catholique pendant près de 1500 ans ! L’héritage laissé par saint Jérôme est immense, et a eu un impact considérable sur l’histoire de l’Église.

Les chrétiens du monde latin ont utilisé très tôt des traductions latines de la version grecque de la Bible juive (la Septante) ainsi que du Nouveau Testament, rédigé originellement en grec. On parle à propos de ce type de traduction de Vetus latina, (« vieille latine »). Au IVe siècle, cette Bible latine est jugée imparfaite. Jérôme, au cours de son séjour à Rome (382-385), avait déjà entrepris une révision de la traduction des Évangiles. Installé à Bethléem, en 386, Jérôme entend tout d’abord réviser la traduction latine de la Septante à partir des Hexaples d’Origène (Bible en six colonnes, quatre versions grecques et deux hébraïques). Ensuite, dans les années 390, il entreprend une traduction nouvelle de l’Ancien Testament à partir du texte hébreu, le seul inspiré à ses yeux. Il n’arriva pas au bout de cette traduction qui fut continuée par d’autres.

Ce retour à « la vérité hébraïque », au détriment de la Septante, ne s’imposa pleinement qu’au VIIe siècle. Désignée à partir du XIIIe siècle comme vulgata versio, « texte communément employé », la Vulgate fut déclarée traduction authentique par le concile de Trente en 1546. Elle comprend bien pour l’essentiel les traductions de Jérôme sur l’hébreu et ses révisions des Évangiles, mais également d’autres traductions latines qui ne sont pas de lui. Une version latine moderne, appelée Nova Vulgata, a été promulguée par Jean-Paul II en 1979.

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Massoud, biographie

Massoud : De l’islamisme à la liberté 

Michael Barry

Paris, Louis Audibert, 2002. 303 pages.

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Depuis la mort du commandant Massoud, assassiné par des membres d’Al-Qaida deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001, les biographies et les témoignages sur le celui qui a symbolisé la résistance aux Russes durant la décennie 80 et au régime taliban depuis 1996 se sont succédé, à commencer par le Massoud l’Afghan, de Christophe de Ponfilly, qui date même d’avant la mort du héros.
C’est sur le même ton du portrait sensible et avec la même révérence vis-à-vis d’un personnage hors norme, charismatique, courageux et humble, que Michael Barry peint Massoud. Barry, spécialiste américain de la littérature persane, traducteur du poète Nazâmi et auteur du Royaume de l’insolence, l’Afghanistan : 1504-2001, a rencontré plusieurs fois Massoud au cours de voyages humanitaires pour Médecins du monde. Il est devenu un proche, un ami. Parlant sa langue, le persan, et partageant avec lui la lecture des poètes mystiques du XIIe siècle, il dépeint Massoud comme un chef exemplaire, toujours soucieux des préoccupations des autres et toujours prêt à expliquer idéologiquement et stratégiquement le pourquoi de sa lutte. Barry reprend par le fil biographique la vie de Massoud : Ahmad Shâh, fils de notable tadjik – colonel de l’armée royale de surcroît – élevé en partie dans la vallée du Panjshir, brillant élève du lycée de Kaboul et étudiant au Pakistan, devient l’un des leaders de la lutte contre l’envahisseur russe qui entre à Kaboul le 27 avril 1978. Ahmad Shâh devient Massoud, nom de guerre donné par les siens, qui signifie « le Bienheureux », « le Chanceux ». Dans la vallée du Panjshir, il mène dix ans durant une résistance héroïque. Le 15 février 1989, les modjâhedîn, les soldats de la résistance, font fuir les derniers Russes. Mais les vainqueurs sont incapables de s’entendre entre eux : après une entrée sanglante dans Kaboul, la mise en place de la République afghane où Massoud exerce des hautes fonctions à la Défense, la guerre civile continue. En 1996, le pouvoir tombe aux mains des talibans, les « étudiants », qui imposent à la presque totalité du pays un régime islamiste extrémiste. Massoud retourne alors en résistance dans les montagnes, et tente, sans grand succès, de reprendre du terrain avec l’Alliance du Nord.
Visiblement fasciné par son sujet, Michael Barry tente malgré tout de camper le personnage de Massoud dans toute sa complexité. Il montre un homme qui, sans se départir de sa foi, a évolué vers un islam modéré compatible avec les préceptes d’un régime politique démocratique et défendu la réconciliation nationale dans son pays au-delà des luttes ethniques. Pour Barry, Massoud est un personnage historique car « aucune figure proprement musulmane dans sa lutte contre l’islamisme n’aura atteint, au XXe siècle finissant, l’envergure héroïque de Massoud ». Au lecteur d’en juger… –Denis Gombert

Quatrième de couverture

Le 9 septembre 2001, les fanatiques d’al-Qaida assassinaient le commandant Massoud, sinistre prélude aux attentats de New York. Qui était vraiment cet homme charismatique et secret ? Un génie stratégique, symbole de la résistance afghane qui a tenu en échec les chars de l’armée soviétique, puis contenu longtemps les fondamentalistes appuyés par le Pakistan ? Un politique visionnaire qui voulait restaurer dans Kaboul un Etat nationaliste et laïc ? Un mystique engagé dans l’action, épris de poésie et tenant d’un Islam hautement spiritualisé ? L’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire afghane, Michael Barry trace le portrait et l’itinéraire de cette personnalité fascinante et énigmatique, qui a rompu avec l’extrémisme islamiste, pour le combattre jusqu’à son dernier souffle en s’identifiant à l’amour de son pays. C’est dans une prestigieuse lignée historique de sages guerriers – Marc Aurèle, Lincoln, Abd El Kader – que Michael Barry inscrit Massoud l’Afghan.

À la fin du livre, l’auteur, qui s’est lui-même longtemps méfié de l’aura quasi christique qui entourait Massoud, se rend à l’évidence : «De 1989 à 2001, la combinaison hétéroclite entière, de Riyâdh à Washington, d’Islâmâbâd aux camps d’al-Qâ‘ida, des humanitaires piégés par leurs canaux pakistanais aux magnats pétroliers et aux marchands de sous-marins dernier cri, allaient tous buter sur un seul et même obstacle – et cela, de manière répétée : Massoud. Il fallait que Massoud meure. Al-Qâ‘ida l’a tué. Mais l’Occident l’aura laissé mourir. […] Un résistant issu d’une archaïque société paysanne, profondément convaincu de sa foi, défendait, plus ou moins habilement, une indépendance nationale et maintenait ces mêmes droits les plus élémentaires (notamment celui des femmes d’étudier, travailler, être soignées) quand toutes les puissances mondiales se liguaient contre lui, ou préféraient l’ignorer.»

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Biographie de l’auteur

Michael Barry, né à New York en 1948, réside en France. Sa connaissance de l’Afghanistan, où il a mené de nombreuses missions humanitaires, lui a valu une réputation internationale. Lauréat de plusieurs prix littéraires, il est l’auteur du Royaume de l’insolence (Flammarion, 1984, 2002) et traducteur du poète persan Nezâmi (Le pavillon des sept princesses, Gallimard, 2000).

Ahmed Chah Massoud

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Ahmed Chah Massoud, fréquemment appelé le commandant Massoud, né le 2 septembre 1953 à Bazarak (Afghanistan) et mort tué lors d’un attentat-suicide le 9 septembre 2001 à Darqad (Afghanistan), est le commandant du Front uni islamique et national pour le salut de l’Afghanistan, du Jamiat-e-Islami – parti pour lequel il est ministre de la Défense de 1992 à 1996 — et le chef de l’Armée islamique, une armée combattant contre l’occupation soviétiquz puis l’Emira islamique d’Afghanistan de 1996 à 2001.

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Sa réputation de chef militaire et notamment son surnom de « Lion du Pandjchir » vient du fait qu’il réussit à repousser sept attaques d’envergure des troupes soviétiques contre la allée du Pandchir, au nord-est de Kaboul, puis protège sa vallée contre les talibans qui ont pris le pouvoir et qui ne parviendront jamais à la contrôler. Alors qu’il n’a eu de cesse de prévenir les Occidentaux de la menace internationale notamment constituée par la présence d’Oussama Ben Laden et d’Al-Quaïda sur le sol afghan, son assassinat par cette organisation survient deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001.

Les talibans fêtant la prise de Kaboul

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Dimanche 22 août 2021 : 21ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 22 août 2021 : 21ème dimanche du Temps Ordinaire

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – LIVRE DE JOSUE 24, 1-2a. 15-17. 18b

En ces jours-là,
1 Josué réunit toutes les tribus d’Israël à Sichem ;
puis il appela les anciens d’Israël,
avec les chefs, les juges et les scribes ;
ils se présentèrent devant Dieu.
2 Josué dit alors à tout le peuple :
15 « S’il ne vous plaît pas de servir le SEIGNEUR,
choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir :
les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate,
ou les dieux des Amorites dont vous habitez le pays.
Moi et les miens, nous voulons servir le SEIGNEUR. »
16 Le peuple répondit :
« Plutôt mourir que d’abandonner le SEIGNEUR
pour servir d’autres dieux !
17 C’est le SEIGNEUR notre Dieu
qui nous a fait monter, nous et nos pères,
du pays d’Egypte, cette maison d’esclavage ;
c’est lui qui, sous nos yeux, a accompli tous ces signes
et nous a protégés
tout le long du chemin que nous avons parcouru,
chez tous les peuples au milieu desquels nous sommes passés.
18 Nous aussi, nous voulons servir le SEIGNEUR,
car c’est lui notre Dieu. »

JOSUE, LE MECONNU
S’il faut rendre à César ce qui est à César, comme dit Jésus, alors nous sommes injustes avec Josué. Nous ne lisons presque jamais le récit de son oeuvre : il y a pourtant un livre entier qui porte son nom et ce n’est pas sans raison ! Il apparaît très tôt dans la grande aventure de l’Exode (Ex 17), et semble être le plus proche de Moïse, son fils spirituel, en quelque sorte.
Il avait depuis toujours fait montre d’une fidélité sans faille à Dieu et à Moïse ; et, juste avant sa mort, celui-ci a publiquement désigné son successeur : « Moïse appela Josué, et lui dit en présence de tout Israël : ‘Sois fort et courageux : c’est toi qui vas entrer avec ce peuple dans le pays que le SEIGNEUR a promis par serment à ses pères, c’est toi qui vas remettre au peuple son héritage. C’est le SEIGNEUR qui marchera devant toi, c’est lui qui sera avec toi ; il ne te lâchera pas, il ne t’abandonnera pas. Ne crains pas, ne t’effraie pas !’ » (Dt 31,7-8).
C’est donc Josué qui succéda à Moïse, et eut l’honneur et la responsabilité de faire entrer les fils d’Israël en terre promise. Le livre qui porte son nom rapporte les premiers événements qui marquèrent l’entrée des tribus d’Israël en Canaan ; notre texte de ce dimanche est le dernier grand moment de sa carrière : avant de mourir, il convoque une grande assemblée des douze tribus et scelle leur union autour de l’Alliance conclue au Sinaï.
Deuxième grand nom de ce texte, Sichem (l’actuelle Naplouse) ; nous le connaissons le plus souvent par le Nouveau Testament : quand Saint Jean rapporte le récit de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine (Jn 4), il juge utile de préciser que cela se passe « non loin » de l’antique Sichem ; mais, si Jean en parle, c’est parce que, dans l’Ancien Testament, déjà, elle avait joué un grand rôle : on rappelait volontiers qu’Abraham y avait élevé un autel ; Jacob également ; c’est là aussi que Joseph fut enterré. Plus tard, après le schisme qui déchira le royaume en deux à la mort de Salomon, elle devint la première capitale du royaume du Nord.
Mais la véritable grandeur de Sichem est ailleurs : car elle est devenue le symbole du choix ; Jacob, déjà, au cours de ses pérégrinations, avait pris là une grande décision ; dans un geste ostentatoire de fidélité au Dieu qu’il avait découvert à Béthel, il avait obligé sa famille à abandonner les faux dieux et il avait enterré toutes leurs statues et autres amulettes au pied d’un arbre (Gn 35,4) ; et voici, avec notre texte du livre de Josué le grand moment de Sichem : « Josué réunit toutes les tribus d’Israël à Sichem ».
Qui a pu écrire ce texte ? Quand ? Et pour qui ? On ne sait pas le dire, vu la difficulté de reconstituer l’histoire réelle de l’entrée des tribus d’Israël en Canaan. Les différents textes bibliques sur ce point ne sont pas toujours compatibles ; parce que leur but n’est pas de faire de l’histoire au sens moderne du mot : leur but est toujours d’abord théologique.

LE PEUPLE A L’HEURE DU CHOIX
Ici, on peut noter quelques insistances majeures : tout d’abord le rôle de Josué ; visiblement, certains auteurs ont souhaité le mettre en valeur : par exemple, le livre des Nombres (13,16) note que, primitivement, il ne s’appelait pas Josué, mais Hoshéa : son premier nom signifiait « il sauve », le second, Josué, est plus précis, puisqu’il veut dire : « C’est le SEIGNEUR qui sauve ». Or, ici, nous voyons Josué dans son rôle de sauveur : il assure l’unité du peuple entier autour de son Dieu. Et il prend la tête de son peuple en donnant l’exemple : « Moi et les miens, nous voulons servir le SEIGNEUR. » Et, bien sûr, il invite toute l’assistance à s’engager comme lui au service du Dieu d’Israël. Pour cela (dans les versets 3-14 manquants dans notre lecture liturgique) il retrace toute l’oeuvre de Dieu en leur faveur, depuis le choix d’Abraham « au-delà de l’Euphrate » jusqu’à l’entrée dans ce bon pays (la terre promise), en passant par le miracle de la sortie d’Egypte. Puis il les met en quelque sorte au pied du mur : « Choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate (en Mésopotamie), ou les dieux des Amorites (Cananéens) dont vous habitez le pays. Moi et les miens, nous voulons servir le SEIGNEUR. »
Deuxième insistance de ce texte, la nécessité, et même l’urgence du choix : si notre texte insiste tellement sur la résolution non équivoque du peuple rassemblé à Sichem, c’est peut-être parce que leurs lointains descendants (pour qui ces lignes furent écrites) avaient bien besoin d’en prendre de la graine. On retrouve ici les accents du livre du Deutéronome : « Prenez bien garde que votre cœur ne soit séduit, que vous ne vous détourniez pour servir d’autres dieux et vous prosterner devant eux » (Dt 11,16). Or on sait bien que la tentation du retour à l’idolâtrie a été permanente, que ce soit par exemple au temps des rois (il suffit de se rappeler le combat d’Elie contre les prêtres de Baal, 1 R 19), ou plus tard au temps de l’Exil à Babylone (la mention des dieux du pays au-delà de l’Euphrate n’est probablement là par hasard). Notre texte est exemplaire : évidemment, le peuple saisit la gravité de la question : « Plutôt mourir que d’abandonner le SEIGNEUR pour servir d’autres dieux ! » et fait le bon choix : « Nous aussi, nous voulons servir le SEIGNEUR, car c’est lui notre Dieu. »
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Compléments
– A lire le chapitre 24 en entier, ce grand rassemblement fait penser à une liturgie, une cérémonie de profession de foi, en quelque sorte : tout y est ; la convocation du peuple (v. 1 « ils se présentèrent devant Dieu » est une formule liturgique), la prédication (v.2-15), la profession de foi de l’assemblée (v. 16-18), l’engagement à la fidélité sous forme d’un dialogue entre Josué et les assistants (v. 19-24), la ratification par le célébrant (parole v. 25, écriture v. 26a, signe, la pierre dressée v.26b- 27), et enfin le renvoi de l’assemblée (v.28).
– Certains exégètes pensent que si certains clans descendant d’Abraham n’étaient pas partis en Egypte (au temps de Joseph) ils n’avaient pas non plus fait l’expérience de la sortie miraculeuse d’Egypte : l’assemblée de Sichem pourrait avoir été pour eux le lieu décisif de l’entrée dans la fédération des tribus, au prix de l’abandon des religions locales.
– Jésus, le nouveau Josué, propose lui aussi le salut à la Samaritaine de Sichem : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit ‘donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive. » (Jn 4,10).

PSAUME – 33 (34), 2-3, 16-17, 20-21, 22-23

2 Je bénirai le SEIGNEUR en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
3 Je me glorifierai dans le SEIGNEUR :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

16 Le SEIGNEUR regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
17 Le SEIGNEUR affronte les méchants
pour effacer de la terre leur mémoire.

20 Malheur sur malheur pour le juste,
mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre.
21 Il veille sur chacun de ses os :
pas un ne sera brisé.

22 Le mal tuera les méchants ;
ils seront châtiés d’avoir haï le juste.
23 Le SEIGNEUR rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.

OU EST DIEU QUAND NOUS SOUFFRONS ?
« Le SEIGNEUR regarde les justes, il écoute, attentif à leurs cris. Malheur sur malheur pour le juste (c’est-à-dire même si les malheurs s’ajoutent les uns aux autres, ou quels que soient les malheurs qui s’acharnent sur lui), Malheur sur malheur pour le juste, mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre. Il veille sur chacun de ses os : pas un ne sera brisé. »
Est-ce vrai au premier degré ? La Vierge Marie n’était-elle pas juste ? Elle n’a pas échappé à toute souffrance, pourtant. Jésus n’était-il pas le juste par excellence ? Peut-on dire qu’il a été délivré ? Problème éternel qui se repose à nous devant toute souffrance. Problème auquel le livre de Job tout entier s’est affronté. La Bible ne répond pas à toutes nos questions sur ce sujet, mais elle indique fermement le chemin ; il n’y en a pas d’autre que celui de la confiance éperdue. Il nous faut croire, envers et contre tout, et même si les apparences sont contraires, que Dieu est avec nous quand nous souffrons. Comme le dit le verset 16 : « Le SEIGNEUR écoute, attentif à leurs cris. » : on a là un écho de l’extraordinaire découverte du buisson ardent ; Moïse a entendu là de la bouche de Dieu lui-même cette phrase inoubliable : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte, et j’ai entendu ses cris… Je connais ses souffrances. » (Ex 3,7).
Pour autant, la sollicitude de Dieu n’est pas une baguette magique qui ferait disparaître tout désagrément, toute souffrance de nos vies… Au désert, derrière Moïse, ou en Canaan derrière Josué, le peuple n’a pas été miraculeusement épargné de tout souci ! Mais la présence de Dieu l’accompagnait en toutes circonstances pour lui faire franchir les obstacles ; c’est l’un des sens d’un verset du début de ce psaume : « L’ange du SEIGNEUR campe alentour pour libérer ceux qui le craignent. » D’après le livre de l’Exode, la nuit de la sortie d’Egypte, l’ange du Seigneur protégeait la fuite du peuple (Ex 14,19) ; et il guida la marche vers la terre promise (Ex 23,20. 23 ; Ex 32,34 ; Ex 33,2).
Dans sa leçon sur la prière, l’évangile de Luc nous dit exactement la même chose : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père, parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Luc 11,9-13). Reprenons encore une fois le texte : « Le SEIGNEUR regarde les justes, il écoute, attentif à leurs cris. » Dans l’épreuve, la souffrance, la douleur, il est non seulement permis mais recommandé de crier.
OSER CRIER
Nous ne serons pas magiquement délivrés de toute difficulté, de toute douleur, mais nous les vivrons avec lui, remplis de son Esprit. Et nous trouverons la force de les supporter.
Je reviens sur cette expression : « Malheur sur malheur pour le juste » : « Le juste », ou « les justes », voilà un mot qui revient souvent dans ce psaume, opposé aux « méchants ». « Le SEIGNEUR regarde les justes, il écoute, attentif à leurs cris. Le SEIGNEUR affronte les méchants pour effacer de la terre leur mémoire. Malheur sur malheur pour le juste, mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre… Le mal tuera les méchants ; ils seront châtiés d’avoir haï le juste. » Cette opposition est fréquente dans la Bible: l’objectif est de nous faire prendre en horreur une certaine manière de vivre et de nous exhorter à choisir le bon chemin ; celui de la sagesse. C’est ce qu’on appelle le « thème des deux voies ». Sous-entendu, il n’y a qu’une manière sage de vivre, si l’on veut être heureux, il n’y a qu’une manière de vivre pour plaire à Dieu, c’est la même puisqu’il veut notre bonheur. C’est de le chercher sans cesse, (en langage biblique, cela s’appelle la « crainte de Dieu »), c’est de suivre au jour le jour ses commandements. On ne s’étonne pas, évidemment, de trouver ce thème des deux voies dans un psaume alphabétique comme ce psaume 33/34, puisque l’alphabétisme est toujours un moyen de rendre grâce à Dieu pour le don de la Loi.
Pour autant, il ne faut pas prendre au pied de la lettre la sévérité qui semble menacer les méchants : premièrement, on est dans un type de langage qui se veut menaçant pour faire réfléchir ; deuxièmement, il n’y a pas sur terre un groupe des « méchants » et un groupe des « justes » ! Dieu, le juste juge, sait mieux que nous à quel point tout coeur humain est partagé. Dieu combat le mal, il ne combat pas les hommes. « Le SEIGNEUR affronte les méchants (c’est-à-dire le mal) pour effacer de la terre leur mémoire. » Mais, en chaque homme, il sait déceler, infiniment mieux que nous, la part même infime de bonne volonté qui sommeille ; voilà qui devrait nous rassurer pour nous-mêmes : « Je me glorifierai dans le SEIGNEUR : que les pauvres m’entendent et soient en fête ! »
———————–
Complément
Saint Jean, faisait peut-être allusion à ce psaume lorsqu’il racontait la Passion de Jésus : vous savez que pour hâter la mort des crucifiés, on leur brisait les jambes ; or on était un vendredi, donc veille de sabbat et, de plus, veille de la Pâque. Les soldats sont donc allés, à la demande des Juifs, pour briser les jambes des condamnés. Jean raconte : « Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté… » Et Jean ajoute : « Cela, en effet, arriva pour que s’accomplisse l’Écriture (qui dit) ‘Aucun de ses os ne sera brisé’. » (Jn 19,33). C’est certainement une allusion aux agneaux qu’on immolait chaque année pour la Pâque et dont on ne devait pas briser les os (Ex 12,46 ; Nb 9,12) ; mais Jean évoque peut-être également notre psaume d’aujourd’hui qui dit que dans l’épreuve, Dieu protège ses serviteurs. « Malheur sur malheur pour le juste, mais le SEIGNEUR chaque fois le délivre. Il veille sur chacun de ses os : pas un ne sera brisé. »

DEUXIEME LECTURE – LETTRE DE SAINT PAUL APOTRE AUX EPHESIENS 5,21-32

Frères,
21 par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres ;
22 les femmes, à leur mari,
comme au Seigneur Jésus ;
23 car, pour la femme, le mari est la tête,
tout comme, pour l’Eglise, le Christ est la tête,
lui qui est le Sauveur de son corps.
24 Eh bien ! Puisque l’Eglise se soumet au Christ,
qu’il en soit toujours de même pour les femmes,
à l’égard de leur mari.
25 Vous, les hommes,
aimez votre femme à l’exemple du Christ :
il a aimé l’Eglise, il s’est livré lui-même pour elle,
26 afin de la rendre sainte
en la purifiant par le bain de l’eau baptismale,
accompagné d’une parole ;
27 il voulait se la présenter à lui-même, cette Eglise,
resplendissante,
sans tache, ni ride, ni rien de tel ;
il la voulait sainte et immaculée.
28 C’est de la même façon que les maris doivent aimer leur femme :
comme leur propre corps.
Celui qui aime sa femme s’aime soi-même.
29 Jamais personne n’a méprisé son propre corps :
au contraire, on le nourrit, on en prend soin.
C’est ce que fait le Christ pour l’Eglise,
30 parce que nous sommes les membres de son corps.
Comme dit l’Ecriture :
31 A cause de cela,
l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme,
et tous deux ne feront plus qu’un.
32 Ce mystère est grand :
je le dis en référence au Christ et à l’Eglise.

LA VOCATION DE L’AMOUR HUMAIN, IMAGE DE DIEU
On n’a évidemment pas attendu le Nouveau Testament pour s’émerveiller et parler de la beauté du couple humain ! Le livre des Proverbes compte l’union conjugale parmi les quatre merveilles qu’on ne peut comprendre : « Il y a trois merveilles qui me dépassent, quatre dont je ne sais rien : le chemin de l’aigle dans le ciel, le chemin du serpent sur le rocher, le chemin du navire en haute mer et le chemin de l’homme chez la jeune fille. » (Pr 30, 18-19). Quatre réalités belles à voir, quatre exploits. Comment l’aigle si lourd peut-il s’élancer ? Comment le serpent non muni de pattes peut-il marcher ? Comment le navire peut-il se maintenir sans couler ? Mais surtout comment le couple humain né du désir d’un instant peut-il s’inscrire dans la durée ? Tous les poèmes du monde ont médité ces mystères et chanté la beauté de l’amour humain.
Mais la Bible apporte sa note particulière : l’amour humain y est présenté avec une profondeur inégalée, car il est l’image de l’amour de Dieu ; « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; il les créa homme et femme. » (Gn 1,27).
Quand le Cantique des Cantiques dit l’élan du fiancé pour la fiancée « Ah ! Que tu es belle, mon amie ! Ah ! Que tu es belle ! » (Ct 4,1)… « Tu es toute belle, ô mon amie ! Nulle tache en toi ! » (Ct 4,7), le peuple juif sait que ce sont les paroles mêmes de Dieu pour Israël et pour l’humanité. La preuve, c’est que le Cantique est lu au cours de la semaine de célébration de la Pâque juive : la fête qui rassemble toute la mémoire et toute l’espérance d’Israël. On y célèbre la nuit de la libération d’Egypte, d’une part, mais on évoque aussi la grande nuit, celle qu’on attend depuis des siècles : celle où l’humanité tout entière sera unie à son Dieu pour des noces éternelles.
La vocation du couple humain, c’est donc de donner à voir un avant-goût de ce que sera à la fin des temps l’union de Dieu lui-même avec l’humanité. On ne peut pas rêver d’un langage plus optimiste et valorisant sur la sexualité !
Pour cette raison, il y a comme une sorte de va et vient dans le langage biblique sur le couple humain : dans un premier temps, c’est l’amour humain qui a donné des mots pour parler de l’Alliance proposée par Dieu à son peuple Israël, et à travers lui, à l’humanité tout entière ; parce que l’amour des époux est considéré comme l’image humaine la plus fidèle possible de l’Alliance de Dieu. En retour, l’expérience juive de la fidélité inébranlable de Dieu à son Alliance a inspiré aux communautés croyantes de grandes exigences pour les couples.
Paul pouvait-il aller beaucoup plus loin ? Oui, justement, une fois de plus, cette lettre apporte une nouveauté : car le mystère de l’union entre Dieu et l’humanité se réalise  désormais, en Jésus-Christ ; et l’union entre le Christ et l’Eglise en est non seulement l’image, mais le germe. La nouveauté tient en deux points : premièrement, vos amours humaines si belles mais si difficiles ne peuvent se réaliser que dans l’union à Jésus-Christ ; deuxièmement, voilà donc une vocation grandiose pour le couple humain, refléter l’amour du Christ pour son Eglise, qui s’inscrit dans l’amour de Dieu pour l’ensemble de l’humanité.
Les conseils que Paul donne ici aux couples humains s’inscrivent donc dans cette réflexion sur le mystère du Christ : « Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Eglise. » (v.32).
FEMMES SOYEZ SOUMISES A VOS MARIS
Reste une phrase difficile dans ce texte : « Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres, les femmes à leur mari… ». Dans la lettre aux Colossiens, c’est plus clair encore : « Vous, les femmes, soyez soumises à votre mari » (Col 3,18). Combien de fois cette formule de Paul n’est-elle pas tournée en scandale ou en dérision ? La dérision vient de tel ou tel mari trop content d’affirmer une obligation (supposée) d’obéissance ; quant au scandale, il est le fait de certaines épouses (qui) se croient ainsi mises en état d’infériorité.
Mais c’est un mauvais procès. D’une part, c’est rabaisser ce texte admirable dans lequel Paul s’écrie : « Ce mystère est grand ! » Introduire des relations de domination dans ce mystère d’unité que représente le couple, image de Dieu, c’est le profaner. D’autre part, dans le vocabulaire de Paul, être soumis veut dire « faire confiance » tout simplement.
Enfin, il faut rappeler le contexte social et juridique de l’époque ; l’homme était légalement le chef de la famille, c’est un fait. Dans ce contexte, le but de Paul n’était pas de prêcher la révolution, il était de dire les exigences de l’amour humain à la lumière du dessein de Dieu accompli en Jésus-Christ. D’ailleurs, après avoir dit ce que tout le monde attendait (le discours « socialement correct », pourrait-on dire) « Vous, les femmes, soyez soumises à votre mari », et que Pierre dit exactement dans les mêmes termes ! (1 P 3,1), Paul ajoute une exigence nouvelle pour les maris, (et ceux-ci ne s’y attendaient peut-être pas !) et cela toujours au nom de Jésus-Christ : « Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ. » Alors, oui l’épouse peut faire confiance !
En filigrane, on retrouve dans ces quelques lignes un des thèmes majeurs de cette lettre, comme de tout le Nouveau Testament : l’union entre le Christ et l’Eglise, prélude et germe de l’union entre Dieu et toute l’humanité se réalise dans le don de sa vie par le Christ : « Il a aimé l’Eglise, il s’est livré lui-même pour elle. » La nouveauté instaurée par le Nouveau Testament et que notre lettre a sans cesse rappelée est précisément là : le Christ est le centre et le réalisateur du projet de Dieu ; tout advient par lui, avec lui et en lui, comme le dit si bien notre liturgie.

EVANGILE– SELON SAINT JEAN  6, 60 – 69

En ce temps-là, Jésus avait donné un enseignement
dans la synagogue de Capharnaüm :
60 Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, déclarèrent :
« Cette parole est rude !
Qui peut l’entendre ? »
61 Jésus savait en lui-même que ses disciples récriminaient à son sujet.
Il leur dit :
« Cela vous scandalise ?
62 Et quand vous verrez le Fils de l’homme
monter là où il était auparavant !…
63 C’est l’esprit qui fait vivre,
la chair n’est capable de rien.
Les paroles que je vous ai dites sont esprit
et elles sont vie.
64 Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. »
Jésus savait en effet depuis le commencement
quels étaient ceux qui ne croyaient pas,
et qui était celui qui le livrerait.
65 Il ajouta :
« Voilà pourquoi je vous ai dit
que personne ne peut venir à moi
si cela ne lui est pas donné par le Père. »
66 A partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent
et cessèrent de l’accompagner.
67 Alors Jésus dit aux Douze :
« Voulez-vous partir, vous aussi ? »
68 Simon-Pierre lui répondit :
« Seigneur, à qui irions-nous ?
Tu as les paroles de la vie éternelle.
69 Quant à nous, nous croyons,
et nous savons que tu es le Saint de Dieu. »

CROIRE OU NE PAS CROIRE ?
Voilà la fin du discours sur le pain de vie ; l’heure de la décision a sonné ; comme les arrivants sur la Terre Promise, à la suite de Josué (notre première lecture) ont eu à choisir une bonne fois quel Dieu ils voulaient servir, les auditeurs de Jésus sont au pied du mur. Oui, ce qu’il dit est dur à entendre, faut-il refuser de l’écouter pour autant ? C’est toute la question.
Voilà le paradoxe de la foi : les paroles de Jésus sont humainement incompréhensibles et pourtant elles nous font vivre. Il nous faut suivre le chemin des apôtres : vivre de ces paroles, les laisser nous nourrir et nous pénétrer sans prétendre les expliquer. Il y a là déjà une grande leçon : ce n’est pas dans les livres qu’il faut chercher l’explication de l’Eucharistie. Mieux vaut y participer et laisser le Christ nous entraîner dans son mystère de vie.
On sent bien que, tout au long de l’évangile de Jean se repose cette grande question : croire ou ne pas croire. Si vraiment Jésus est l’envoyé du Père, c’est folie de ne pas accueillir avec émerveillement et reconnaissance le cadeau que Dieu nous fait. Voilà donc la question telle qu’elle se pose aux auditeurs de Jésus : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. »
La réponse sera diverse évidemment ; certains de ses disciples cesseront de le suivre (v. 66) ; au nom des Douze, Pierre, au contraire, aura la réponse de la foi. Cela se passe à Capharnaüm et l’on se demande bien pourquoi Jean juge utile de le préciser à trois reprises (v. 17, 24, 59). Le mystère mystère pascal proprement dit, qui se profile sous tout ce discours, s’est pourtant déroulé à Jérusalem. Mais c’est à Capharnaüm, en Galilée, qu’il a été annoncé. Car il s’agit bien d’une annonce de la Passion, ici : l’abandon des uns, le choix résolu des autres préfigure la croix. Jésus est rejeté, déjà, par le plus grand nombre : Douze, c’est tout ce qui reste de la grande foule (les cinq mille hommes) de la multiplication des pains.
A la différence des trois évangiles synoptiques, l’évangile de Jean ne rapporte ni la profession de foi de Pierre à Césarée, ni les annonces de la Passion ; on peut considérer qu’on en a ici l’équivalent : l’annonce de la Passion : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » La profession de foi de Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu. »
A QUI IRIONS-NOUS ?
Jésus leur a posé la question « de confiance » : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Curieux vocabulaire : les uns « s’en allèrent », Pierre dit « à qui irions-nous ? » Une fois de plus, la foi n’est pas un bagage, mais un chemin. Un chemin sur lequel il faut se laisser guider. « Personne ne peut venir à moi (Jésus) si cela ne lui est pas donné par le Père. » Bienheureux Pierre qui s’est contenté de recevoir le cadeau du Père. A relire tout le discours, on est surpris, d’ailleurs, de la fréquence du verbe « donner », ici et dans tout l’évangile de Jean. Le Père donne le Fils, le Fils donne sa vie ; il nous donne la vie par le partage de sa chair et de son sang. Ce que Jésus résume en parlant à la Samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu ! » (Jn 4).
Reste le dernier don, celui de l’Esprit. Car lui seul fera entrer les croyants dans le mystère : « la chair (c’est-à-dire l’homme réduit à ses seules forces) n’est capable de rien. » L’annonce en est encore voilée ici : « C’est l’esprit qui fait vivre. » Plus tard, dans le discours après la Cène, la veille de sa mort, Jésus en parlera beaucoup plus explicitement. Cela veut-il dire que l’heure de cette ultime révélation n’avait pas encore sonné à Capharnaüm ? L’annonce du don de l’Esprit devait-elle être d’abord faite à Jérusalem ? C’est à Jérusalem, effectivement, que Jésus dira le dernier soir : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement. » (Jn 15,26-27).
Pierre pressent tout cela lorsqu’il ose formuler la phrase décisive : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu. »
Plus tard, il aura tout loisir de méditer l’extraordinaire discours de Jésus à Capharnaüm : mais il aura fallu auparavant vivre la Passion et la Résurrection du Christ : Le Fils de l’homme, vraiment homme, mortel, était bien l’envoyé de Dieu, « le Saint de Dieu ». Désormais, il est « monté là où il était auparavant » (v. 62) ; vivant de la vie même de Dieu, il la communique aux hommes : il est vraiment « le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. » Le pain qu’il donne, c’est sa chair, « donnée pour la vie du monde. » (v. 51). Car la volonté du Père, c’est la vie du monde : Jésus avait bien dit : « Je suis descendu du ciel non pas pour faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. » (v. 38-39).
Désormais, « celui (tout homme) qui voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle » (v. 40) : telle est la volonté de Dieu. Pour qu’elle se réalise au plus vite, Jésus nous a appris à dire « Que ta volonté soit faite. »

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Dimanche 25 juillet 2021 : 17ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 25 juillet 2021 :

17ème dimanche du Temps Ordinaire

multiplication-des-pains

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre du deuxième livre des Rois 4,42-44

En ces jours-là,
42 Un homme vint de Baal-Shalisha et,
prenant sur la récolte nouvelle,
il apporta à Elisée, l’homme de Dieu,
vingt pains d’orge et du grain frais dans un sac.
Elisée dit alors :
« Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent. »
43 Son serviteur répondit :
« Comment donner cela à cent personnes ? »
Elisée reprit :
« Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent,
car ainsi parle le SEIGNEUR :
On mangera et il en restera. »
44 Alors, il le leur donna, ils mangèrent,
et il en resta, selon la parole du SEIGNEUR.

LES NOMBREUX MIRACLES D’ELISEE
Elisée a été prophète dans le Royaume du Nord, entre 850 et 800 av. J.C. environ. Son histoire se lit comme un roman : on la trouve pour la plus grande part dans le deuxième livre des Rois ; Elisée est le successeur du grand prophète Elie, il est son fils spirituel ; et, d’ailleurs, les auteurs bibliques lui attribuent des pouvoirs semblables à ceux du grand prophète.
Voici comment, bien plus tard, vers 200 av. J.C, le livre du Siracide résume sa vie : « Lorsqu’Elie eut été caché dans le tourbillon, Elisée fut rempli de son esprit. Ses jours durant, il ne fut ébranlé par aucun chef et personne ne put lui en imposer. Rien n’était trop difficile pour lui… Pendant sa vie il fit des prodiges, même après sa mort ses oeuvres furent merveilleuses. » (Si 48,12-14).
Elisée n’a pourtant pas laissé d’écrits mais ses miracles et ses paroles de feu ont visiblement marqué la mémoire d’Israël ; familier des rois, il ne mâchait pas ses mots : apparemment, sa liberté de parole était totale parce qu’il était reconnu comme « un homme de Dieu » (2 R 3,12). Et, malheureusement, il trouvait bien souvent à redire car, de son vivant, l’idolâtrie n’a jamais cessé dans le Royaume du Nord. Il lui est arrivé, plus d’une fois, de se mêler de politique, d’ailleurs, quand il s’agissait de favoriser un roi disposé à respecter l’Alliance. C’est ainsi, qu’un beau jour, il a tranquillement profité du déplacement du roi (Achazias) pour en faire sacrer bien vite un autre à sa place (Jéhu) !
Mais cet « homme de Dieu » doit principalement sa célébrité à ses nombreux miracles : deux d’entre eux nous sont proposés ailleurs dans la liturgie : la naissance du fils de la Shunamite (2 R 4,8-16) et la guérison du général syrien lépreux, Naaman (2 R 5). Mais il y en a bien d’autres ; à commencer par son premier geste, celui qui lui permit de se faire respecter comme porte-parole de Dieu : il ouvrit les eaux du Jourdain et traversa à pied sec (2 R 2,14), comme Josué l’avait fait pour le peuple, lors de l’entrée dans la terre Promise (Jos 3), comme Elie lui-même venait de le faire devant lui (2 R 2,8) ; je vous rappelle brièvement quelques autres des miracles d’Elisée dans l’ordre du récit du livre des Rois : quand les eaux de Jéricho devinrent mauvaises et frappèrent le peuple et les troupeaux de stérilité, c’est lui qu’on appela, et il les assainit (2 R 2,19) ; il intervint à plusieurs reprises en faveur de la famille de Shunam qui l’avait hébergé, en particulier il ressuscita l’enfant (2 R 4 et 8). Pour finir, on ne parle pas souvent du miracle de l’huile, bien joli pourtant : une veuve pauvre, poursuivie par des créanciers, était sur le point de se faire enlever ses deux fils pour en faire des esclaves ; elle appela Elisée au secours ; celui-ci lui dit : « Que puis-je faire pour toi ? Dis-moi, que possèdes-tu chez toi ? » Elle répondit : « Je n’ai plus rien chez moi, si ce n’est un peu d’huile pour me parfumer. » C’était dire son extrême pauvreté : étant en deuil, elle ne se parfumait plus et avait rangé l’huile dans son placard, c’était la seule chose qui lui restait. Il n’en fallait pas davantage à l’homme de Dieu : il lui dit : « Va emprunter des vases chez tous tes voisins, des vases vides, le plus que tu pourras… Puis verse ton huile à parfumer dedans. » Vous devinez la suite : elle remplit autant de vases qu’elle put en trouver, l’huile coulait toujours. Elle n’eut plus qu’à vendre son huile pour payer ses dettes (2 R 4,1-7).

CHARITE BIEN ORDONNEE… NE COMMENCE PAS PAR SOI-MEME
Venons-en à la multiplication des pains qui est notre première lecture de ce dimanche. Encore une fois, Elisée agit dans un contexte de pauvreté : grâce aux historiens, on sait que le royaume d’Israël a connu plusieurs fois la famine après une période de sécheresse. Ceci dit, la raison raisonnante n’est pas de son côté : on ne sait pas très bien quelle taille faisaient les vingt pains d’orge, mais il faut croire qu’ils étaient notoirement insuffisants, puisque, très sagement, et dans les meilleures intentions du monde, son serviteur a cherché à le dissuader : « Comment donner cela à cent personnes ? » sous-entendu « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Mais la foi, la vraie, est têtue : sans désemparer, et sans changer un seul mot, d’ailleurs, Elisée répète « Donne-le à tous ces gens pour qu’ils mangent » ; cette fois, pourtant, il s’explique : « car ainsi parle le SEIGNEUR : On mangera, et il en restera. » Le serviteur n’a plus qu’à obéir, car, visiblement, Elisée ne puise pas son audace en lui-même. Comme toujours, il y a la voix de la raison humaine… et l’autre, celle qui sait que « Le SEIGNEUR est proche de ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité », comme dit le psaume de ce dimanche (Ps 144/145).
Quelques remarques, pour terminer, sur le miracle lui-même : dans tous les récits de miracles, qu’ils soient de l’Ancien ou du Nouveau Testament, on retrouve quatre éléments, toujours les mêmes : premièrement, un vrai besoin : la maladie, le handicap, la mort, ou encore la famine (ici), …
Deuxièmement, un geste libre : ici, quelqu’un a pris du pain sur sa récolte, en temps de famine, justement ;
troisièmement, le recours à celui qui est considéré comme l’envoyé de Dieu : ici, Elisée ; les pains lui sont offerts, parce qu’il est reconnu comme l’homme de Dieu : on nous précise que ce sont des pains de prémices, (littéralement, de la récolte nouvelle) c’est-à-dire l’offrande liturgique.
enfin, quatrièmement, la foi dans l’intervention du Seigneur : contre l’avis de son serviteur, Elisée maintient sa décision. La sollicitude de Dieu lui a donné raison !
La morale de cette histoire ? Charité bien ordonnée… ne commence pas par soi-même !

 

PSAUME – 144 (145),10-11,15-16,17-18

10 Que tes œuvres , SEIGNEUR, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
11 Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

15 Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
16 tu ouvres ta main ;
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.

17 Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
18 Il est proche de ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

UN PSAUME « ALPHABETIQUE »
On ne pouvait pas trouver mieux que ce psaume 144/145 pour faire écho à la première lecture de ce dimanche ! Le prophète Elisée multipliant les pains en période de famine avait été l’instrument de la bonté de Dieu : « Les yeux sur toi, tous ils espèrent : tu leur donnes la nourriture au temps voulu ; Tu ouvres ta main ; tu rassasies avec bonté tout ce qui vit. » Ce psaume est le cri de la reconnaissance et de l’action de grâce : « Que tes œuvres , SEIGNEUR, te rendent grâce et que tes fidèles te bénissent ! »
Au passage, vous avez remarqué le parallélisme d’une ligne à l’autre de chaque verset : il est particulièrement accentué ; cela vaudrait la peine de le lire à deux voix ou deux chœurs  alternés.
« Que tes œuvres , SEIGNEUR, te rendent grâce // et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne // ils parleront de tes exploits.
Les yeux sur toi, tous ils espèrent // tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
Tu ouvres ta main // tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.
Le SEIGNEUR est juste en toutes ses voies // fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de ceux qui l’invoquent // de tous ceux qui l’invoquent en vérité.
Ils diront la gloire de ton règne // ils parleront de tes exploits. »
La composition de ce psaume est donc très soignée ; deuxième remarque d’ordre littéraire : si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez qu’il est ce qu’on appelle un psaume « alphabétique » : il comprend vingt-deux versets  dont chacun commence par l’une des lettres de l’alphabet hébreu selon leur ordre alphabétique. En littérature, c’est ce qu’on appelle un acrostiche. Ici il ne s’agit pas d’une prouesse de style. Utilisé dans la Bible, ce procédé indique toujours que l’objectif principal du psaume est de rendre grâce pour l’Alliance : manière de dire « toute notre vie, de A à Z, (en hébreu de Aleph à Tav) baigne dans l’Alliance, dans la tendresse de Dieu ».
On ne s’étonne pas que ce psaume figure dans la prière juive de chaque matin : pour le Juif croyant, le matin (l’aube du jour neuf) évoque irrésistiblement l’aube du JOUR définitif, celui du monde à venir, celui de l’Alliance renouvelée… Si nous allons un peu plus loin dans la spiritualité juive, le Talmud (l’enseignement des rabbins des premiers siècles après J.C.) affirme que celui qui récite ce psaume trois fois par jour « peut être assuré d’être un fils du monde à venir ».
Sur les vingt-deux versets que comporte donc ce psaume, nous n’en avons malheureusement entendu que six, mais toute la découverte biblique de Dieu est dite dans ces quelques lignes. Par exemple, il y a à la fois la grandeur, la gloire, la royauté de Dieu (« que tes fidèles te bénissent ! Ils diront la gloire de ton règne // ils parleront de tes exploits. ») ET sa bonté pour nous, sa proximité : « Il est proche de ceux qui l’invoquent // de tous ceux qui l’invoquent en vérité. »

DIEU, LE TOUT-AUTRE SE FAIT LE TOUT-PROCHE
C’est bien l’une des découvertes admirables du peuple d’Israël que d’avoir réussi à articuler avec autant de force ces deux données de la Révélation aussi importantes l’une que l’autre : Dieu est le Tout-Autre (c’est à lui et à lui seul que reviennent le règne, la puissance et la gloire) et en même temps il est le Tout Proche. Si proche que nos larmes coulent sur ses joues comme dit le livre de ben Sirac. Ce n’est pas un roi comme ceux qu’on connaît sur la terre. C’est un roi à la fois tout-puissant et bon : il ne veut que notre bonheur… Voilà la découverte qu’Israël a faite au long de son histoire. Quand on parle de la puissance de ce roi pas comme les autres, on sait que sa puissance n’est qu’amour ; on se souvient de ce que Dieu a dit de lui-même à Moïse : « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour » (Ex 34,6). C’est peut-être le meilleur résumé qu’on puisse donner de toute la révélation biblique.
Une révélation que le peuple d’Israël qui en fut le premier bénéficiaire ne peut pas et ne veut pas garder pour lui ! Car sa mission, il le sait, est de le chanter assez fort pour que tous le sachent : la richesse de pardon, la tendresse et la pitié du Seigneur, elles sont POUR TOUS !
« La bonté du SEIGNEUR est pour tous, sa tendresse pour toutes ses oeuvres » dit un autre verset.
Ici, nous avons bien entendu « Il est proche de ceux qui l’invoquent // de tous ceux qui l’invoquent en vérité. » Cette universalité du projet de Dieu est l’une des grandes découvertes de l’Ancien Testament : Dieu aime toute l’humanité et son projet d’amour, son « dessein bienveillant » concerne toute l’humanité et toute la création.
Pour terminer, si l’on se rapporte au texte complet de ce psaume, on lui découvre une parenté très grande avec le Notre Père : par exemple, le Notre Père s’adresse à Dieu à la fois comme à un Père ET comme à un roi : un père qui est le Dieu de tendresse et de pitié dont parle ce psaume… un roi dont le seul objectif est le bonheur de tous les hommes. « Notre Père… donne-nous… pardonne-nous… délivre-nous du mal…  que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel … » parce qu’on sait que sa volonté est, comme dit Saint Paul , « que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ».  (1 Tm 2,4).
On comprend que ce psaume 144/145 soit devenu la prière du matin du peuple qui le premier a appris à parler à Dieu comme à un père.

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de Saint Paul apôtre aux Ephésiens 4,1-6

Frères,
1 moi qui suis en prison à cause du Seigneur,
je vous exhorte à vous conduire
d’une manière digne de votre vocation :
2 ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience,
supportez-vous les uns les autres avec amour ;
3 ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit
par le lien de la paix.
4 Comme votre vocation vous a tous appelés
à une seule espérance,
de même il y a un seul Corps et un seul Esprit.
5 Il n’y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême,
6 un seul Dieu et Père de tous,
au-dessus de tous,
par tous, et en tous.

LA VOCATION DE L’UNITE
Paul est en prison (probablement à Rome) et il sait que tout ne va pas tout seul entre les Chrétiens de sa communauté d’Ephèse : les causes de discorde ne manquent pas, notamment, entre anciens Juifs et anciens païens ; et il y a probablement aussi des risques d’hérésie : en tout cas, on peut le supposer puisque, un peu plus bas, au verset 14, il émet le souhait que « nous ne soyons plus des enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d’idées, au gré des hommes, eux qui emploient leur astuce à nous entraîner dans l’erreur. » C’est probablement pour cela qu’il insiste tant ici à la fois sur l’unité dans le comportement et l’unité de doctrine : « une seule espérance… un seul Corps et un seul Esprit… un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême… un seul Dieu et Père de tous ».
Mais, comme toujours chez Paul, les recommandations d’ordre moral sont d’abord une leçon de dogme : l’arrière-plan de notre texte d’aujourd’hui, c’est le mystère du projet de Dieu, ce fameux dessein bienveillant, dont nous parlons souvent, et qu’il a décrit dans le premier chapitre ; voici ce passage (c’était notre lecture du quinzième dimanche) : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, tout réunir sous un seul chef, le Christ » (traduction TOB).
Un peu plus bas, dans les versets qui suivent tout juste notre lecture de ce dimanche, il va donner une autre définition du dessein bienveillant : « Au terme, nous parviendrons tous ensemble à l’unité dans la foi et la vraie connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ. »
« La plénitude de la stature du Christ », cela veut dire quand l’humanité tout entière sera réunie autour de Jésus-Christ, au point de ne faire qu’un avec lui ! Je vous rappelle la très belle image qu’en donnait le Père Teilhard de Chardin : (Avant de vous redire sa phrase, je vous invite à bien entendre la différence qu’il marque entre Jésus (de Nazareth) et le Christ au sens du Christ total que nous formons avec lui et qui n’a pas achevé de se former). Voici la phrase du Père Teilhard de Chardin : « Dès l’origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé… Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles … » (Ecrits de guerre – 1916).

UN SEUL SEIGNEUR, UNE SEULE FOI, UN SEUL BAPTEME
Je reviens à la lettre aux Ephésiens : c’est à cause de ce grand dessein de Dieu que Paul insiste tellement dans le texte d’aujourd’hui sur l’unité de foi, d’espérance, d’amour : « Votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance… il n’y a qu’un seul Corps et un seul Esprit. Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous. » Ce projet de Dieu résonne à nos oreilles comme un appel ; Paul fait certainement exprès d’employer trois fois le même mot « appel » (traduit ici par appel, vocation, appeler) : « Je vous encourage à suivre fidèlement l’appel que vous avez reçu de Dieu… votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance ».
« Suivre fidèlement l’appel reçu de Dieu » : voilà qui dit bien que Dieu cherche des collaborateurs pour son projet ; un appel, c’est une proposition, à laquelle nous sommes libres de coopérer ou non ; par le Baptême, nous avons accepté l’invitation, nous avons accepté d’être embauchés sur le chantier de la construction du projet. Le chantier, c’est le monde entier, le maître d’œuvre , c’est l’Esprit Saint.
Au passage, il faut noter que le mot « Eglise » (« ecclesia » en grec), est de la même racine que le mot « appel » ; membres de l’Eglise, nous sommes les appelés du dessein bienveillant de Dieu. Du coup, l’insistance de Paul sur les vertus de patience, humilité, douceur s’explique : nous serons de piètres collaborateurs du dessein bienveillant de Dieu si nous ne sommes pas bienveillants nous-mêmes ! Le modèle, tout simplement, c’est Jésus lui-même, le doux et humble de cœur .
Bien sûr, toutes ces vertus nous paraissent un programme impossible ! Cela dépasse évidemment nos forces ; mais les contemporains de Paul avaient les mêmes difficultés, disons-nous bien ! D’autre part, ce beau programme, c’est lui qui peut le réaliser en nous, si nous voulons bien ; il faut seulement accepter de reconnaître que nous n’en avons pas la force tout seuls. Mais, avec son aide, nous le pouvons, ou plutôt c’est lui qui peut le réaliser en nous, si nous nous laissons transformer peu à peu par son Esprit d’amour.  C’est le moment de se rappeler la phrase de Jésus : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra pour mes disciples ! » (Jn 13,35). Si l’on peut reconnaître l’action de Dieu en nous, ce sera justement parce qu’il nous donne de réaliser des choses humainement impossibles ! Seul l’Esprit de Dieu peut réaliser ce prodige de nous faire vivre dans l’humilité, la douceur, la patience… et il est là le témoignage ! Car, du coup, les gens seront bien obligés d’admettre que l’Esprit de Dieu existe et que c’est lui qui agit en nous !
Nous il nous est seulement demandé d’avoir cela à cœur  ! C’est-à-dire de désirer de toutes nos forces la réalisation du projet de Dieu : « Ayez à cœur  de garder l’unité dans l’Esprit. »

 

EVANGILE – selon Saint Jean 6,1-15

En ce temps-là,
1 Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée,
le lac de Tibériade
2 Une grande foule le suivait,
parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait
sur les malades.
3 Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples.
4 Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
5 Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui.
Il dit à Philippe :
« Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? »
6 Il disait cela pour le mettre à l’épreuve,
car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire.
7 Philippe lui répondit :
« Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas
pour que chacun reçoive un peu de pain. »
8 Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
9 « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge
et deux poissons,
mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »
10 Jésus dit : « Faites asseoir les gens. »
Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit.
Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes.
11 Alors Jésus prit les pains,
et, après avoir rendu grâce,
il les distribua aux convives ;
il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient.
12 Quand ils eurent mangé à leur faim,
il dit à ses disciples :
« Rassemblez les morceaux en surplus,
pour que rien ne se perde. »
13 Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers
avec les morceaux des cinq pains d’orge,
restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
14 A la vue du signe que Jésus avait accompli,
les gens disaient :
« C’est vraiment lui le Prophète annoncé,
celui qui vient dans le monde. »
15 Mais Jésus savait
qu’ils allaient venir l’enlever
pour faire de lui leur roi ;
alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.

LA PAQUE ETAIT PROCHE
La réaction de la foule après la multiplication des pains dit bien l’effervescence qui régnait en Israël à l’époque de Jésus ; car on attendait le Messie avec impatience : alors, quand on a vu Jésus guérir les malades, on s’est mis à le suivre ; Jean raconte : « Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. »
L’effervescence était particulièrement grande, certainement, dans les jours qui précédaient la Pâque ; cette fête de la libération passée (de l’esclavage en Egypte) préfigurait aux yeux de tous la libération définitive qu’apporterait le Messie. Et si Jean prend la peine de préciser : « La Pâque, la fête des Juifs, était proche », c’est qu’il y a là un élément important de compréhension du récit de la multiplication des pains.
Dans les dimanches qui viennent, nous aurons l’occasion de mesurer à quel point le mystère pascal est sous-jacent à tout le discours de Jésus sur le pain de vie.
Pour l’instant, Jésus entraîne la foule vers la montagne : « Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples. » Le mot « montagne », en Galilée, près du lac, ne peut être que symbolique (les collines culminent à quelques centaines de mètres) ; sans doute Jean veut-il nous faire entendre que l’heure du banquet messianique annoncé par le prophète Isaïe a sonné : « Le SEIGNEUR, le tout-puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux, de viandes grasses succulentes et de vins vieux décantés » (Is 25,6). A cette foule affamée du festin de Dieu, Jésus va offrir le signe que ce jour tant attendu est vraiment là. Car c’est bien lui qui prend l’initiative.
Il commence par questionner Philippe, l’un des Douze : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » Et Jean commente : « Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car lui-même savait bien ce qu’il allait faire. » Sans doute, ici comme ailleurs, l’évangéliste veut-il insister sur la prescience de Jésus ; mais en quoi consiste cette « mise à l’épreuve » des apôtres ? Pour un Juif comme Jean, cette expression est un rappel de l’expérience de l’Exode : car la longue pérégrination dans le Sinaï avait été comprise par la suite comme un temps de « mise à l’épreuve » ; le livre du Deutéronome explique : « Le SEIGNEUR ton Dieu t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton cœur  » (Dt 8,2). Philippe, lui, n’a peut-être pas compris tout de suite que Jésus en appelait à sa foi, il répond de manière toute humaine, pleine de bon sens : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun ait un petit morceau de pain. » Et André ajoute : « Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »

LE BON SENS… OU LA FOI ?
A vues humaines, on ne peut pas leur donner tort ! Mais le bon sens, la raison raisonnante ne sont pas toujours bons conseillers. Ont-ils donc oublié, Philippe et André, l’histoire du prophète Elisée (première lecture de ce dimanche) ? Bien intentionné, le serviteur du prophète avait, dans un cas tout à fait semblable, tenu les mêmes propos : un tout petit peu de pain pour cent personnes, ce n’était même pas la peine d’y penser ! Mais Elisée avait passé outre… Jésus fait la même chose, il se contente de dire « Faites-les asseoir. » Pourquoi Jean précise-t-il « qu’il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. » ? Sinon pour faire entendre qu’un « bon pasteur » (encore une image messianique ; cf Jn 10) prend toujours soin d’emmener ses brebis sur un bon pâturage ? « Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes. »
Les quatre évangiles notent la disproportion entre les cinq pains et les cinq mille hommes (disproportion beaucoup moins accentuée dans la multiplication des pains par Elisée) ; histoire de noter la surabondance des dons messianiques.
Arrivé là, Jean change de ton : « Alors Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce, les leur distribua. » On y reconnaît sans peine les mots de la Cène ; Jean, il est vrai, ne relate nulle part l’institution de l’Eucharistie ; (il la remplace par le lavement des pieds, Jn 13) ; mais ici, visiblement, il y fait référence : les chrétiens auxquels il s’adresse comprennent aussitôt que le miracle des pains sur la petite montagne de Galilée est le signe du banquet de l’Eucharistie qu’ils célèbrent chaque dimanche depuis la Résurrection du Christ.
————————
Compléments
– Après le repas miraculeusement improvisé, on sera tout prêts à croire qu’enfin on a trouvé le Messie : « Les gens disaient : C’est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. »
– On attendait le retour d’Elie pour les temps messianiques ; le miracle des pains a-t-il suggéré à la foule un rapprochement avec Elie (et la veuve de Sarepta) ?

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Dimanche 18 juillet 2021 : 16ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 18 juillet 2021 : 16ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Jérémie 23,1-6

1  Quel malheur pour vous, pasteurs !
Vous laissez périr et vous dispersez
les brebis de mon pâturage – oracle du SEIGNEUR !
2 C’est pourquoi, ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël
contre les pasteurs qui conduisent mon peuple :
Vous avez dispersé mes brebis, vous les avez chassées,
et vous ne vous êtes pas occupés d’elles.
Eh bien ! Je vais m’occuper de vous,
à cause de la malice de vos actes
– oracle du SEIGNEUR.
3 Puis, je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis
de tous les pays où je les ai chassées.
Je les ramènerai dans leur enclos,
elles seront fécondes et se multiplieront.
4 Je susciterai pour elles des pasteurs
qui les conduiront ;
elles ne seront plus apeurées ni effrayées,
et aucune ne sera perdue – oracle du SEIGNEUR.
5 Voici venir des jours – oracle du SEIGNEUR -,
où je susciterai pour David un Germe juste :
il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence,
il exercera dans le pays le droit et la justice.
6 En ces jours-là, Juda sera sauvé,
et Israël habitera en sécurité.
Voici le nom qu’on lui donnera :
« Le-SEIGNEUR-est-notre-justice. »

LE ROI COMME UN BERGER
La métaphore du berger était familière aux peuples du Moyen-Orient, pour parler des rois ; et le sceptre royal était en fait une houlette. En Israël, cette image s’appliquait particulièrement bien à David, l’ancien berger, et on continua à l’évoquer pour ses descendants. Un bon roi est celui qui, tel un berger, veille à la sécurité et à la prospérité de son troupeau, son peuple. Malheureusement, l’histoire de la royauté fut très mouvementée, et, s’il y eut quelques bons bergers, il y en eut beaucoup plus de mauvais. Le premier livre de Samuel offre une description de l’institution royale très sévère, mais toute empreinte de réalisme : « Tels seront les droits du roi qui va régner sur vous. Vos fils, il les prendra, il les affectera à ses chars et à ses chevaux, et ils courront devant son char. Il les utilisera comme officiers de millier et comme officiers de cinquante hommes ; il les fera labourer et moissonner à son profit, fabriquer ses armes de guerre et les pièces de ses chars. Vos filles, il les prendra pour la préparation de ses parfums, pour sa cuisine et pour sa boulangerie. Les meilleurs de vos champs, de vos vignes et de vos oliveraies, il les prendra pour les donner à ses serviteurs. Sur vos cultures et vos vignes il prélèvera la dîme, pour la donner à ses dignitaires et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens, ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Sur vos troupeaux, il prélèvera la dîme, et vous-mêmes deviendrez ses esclaves. » (1 S 8,11-17). Malheureusement, en bien des circonstances, cette description n’a rien d’exagéré. D’où les emportements des prophètes, en particulier de Jérémie.
Le texte que nous lisons ici vise les derniers rois de Jérusalem au moment de l’Exil à Babylone : « Quel malheur pour vous, pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage. » Mais Dieu veille : car, en dernier ressort, le vrai, le seul berger d’Israël, c’est Dieu lui-même : « Le SEIGNEUR est mon berger : je ne manque de rien » chante le psaume 22/23. Dans les mauvaises périodes, combien de fois les prophètes n’ont-ils pas répercuté la douleur de Dieu devant la dispersion de son troupeau ? Car son unique souci est de le rassembler ; et, dans leur foi, les prophètes ne doutent pas un seul instant qu’il y parviendra : un jour, lointain peut-être, mais certain, naîtra enfin un bon roi. Dès l’Ancien Testament, donc, l’image du bon pasteur était devenue l’une des expressions de l’attente messianique.
Chez Michée par exemple : « Toi, Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël… Il se dressera et il sera leur berger par la puissance du SEIGNEUR, par la majesté du nom du SEIGNEUR son Dieu. » (Mi 5,1-3).
Le texte de Jérémie que nous lisons aujourd’hui se situe dans cette ligne : « Je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis… Je susciterai pour elles des pasteurs qui les conduiront… aucune ne sera perdue – oracle du SEIGNEUR. » Mais, à l’heure où Jérémie prêchait, plus grand monde ne croyait, probablement, aux belles promesses d’avenir, car le prophète multiplie (cinq fois dans ces versets !) les assurances qu’il s’agit bien d’une parole qui vient du Seigneur, avec la formule « Parole du SEIGNEUR » ou son équivalent.
UN GERME SUR L’ARBRE DE JESSE
Puis la même prédication d’espérance est reprise avec une autre image, celle du « Germe » : le mot apparaît rarement dans la Bible, mais il est, comme il se doit, lourd de promesses ; bien sûr, pour commencer, le verbe « germer, pousser » (tsamah) évoque bien la croissance d’une semence. (Le même verbe est employé dans le récit de la Création : « Le Seigneur Dieu fit pousser (en hébreu, c’est le verbe « germer ») du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger. » Gn 2,9). Mais les prophètes Isaïe, Jérémie, Zacharie en ont fait l’image d’une espérance bien précise : celle de voir s’accomplir enfin les promesses faites à David (le fils de Jessé), en d’autres termes, celle de l’arrivée du Messie. Si bien que le mot « Germe » (en particulier dans l’expression « Germe de David ») est devenu synonyme de Messie. Plus les temps sont durs, plus les prophètes s’appliquent à maintenir cette espérance. C’est le cas ici : « Voici venir des jours – oracle du SEIGNEUR, où je susciterai pour David un Germe juste : il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence, il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, et Israël habitera en sécurité. » Droit, justice, sécurité, voilà à quoi aspire le peuple, voilà ce que lui apportera le Messie ; le nom du coupable et malheureux roi Sédécias, emmené enchaîné à Babylone en 587 signifiait « Le SEIGNEUR est ma justice » ; or il fut largement infidèle à ce beau programme. Ironiquement, Jérémie annonce que le Messie, lui, saura porter ce nom au service du peuple tout entier : « Voici le nom qu’on lui donnera : Le SEIGNEUR est notre justice. »
Dernière remarque : Jérémie, parlant du Messie promis, nous dit : « En ces jours-là, Juda sera sauvé, et Israël habitera en sécurité. » Sachant que « Juda » désignait le royaume du sud et « Israël » celui du Nord, à l’époque où il y avait deux royaumes (avant 721), on peut entendre là de la part du prophète une annonce de la réunification des deux royaumes.
———————-
Compléments
– Plus tard, à une époque où la souche royale semble définitivement éteinte, (la restauration attendue de Zorobabel après l’Exil fut un échec), les prophètes continuent d’affirmer que de tout arbre mort Dieu peut susciter des pousses nouvelles et que le bonheur de l’ère messianique viendra tôt ou tard : « Le SEIGNEUR Dieu fera germer la justice » (Is 61,11).
– Plus tard encore, un autre prophète (anonyme celui-là) reprendra intégralement la prédication de Jérémie 23,5-6 ; et ses paroles seront intégrées dans le livre qui porte le nom de Jérémie : elles se trouvent en Jr 33,15-16.
– Le psaume 84/85 de dimanche dernier (quinzième dimanche) se situait dans la même ligne : « J’écoute : que dira le SEIGNEUR Dieu ? Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple. Son salut est proche de ceux qui le craignent, et la gloire habitera notre terre. Amour et vérité se rencontrent,  justice et paix s’embrassent ; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. Le SEIGNEUR donnera ses bienfaits, et notre terre donnera son fruit. La justice marchera devant lui, et ses pas traceront le chemin. »

 

PSAUME – 22 (23),1-6

1 Le SEIGNEUR est mon berger :
je ne manque de rien.
2 Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
3 et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

4 Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

5 Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

6 Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du SEIGNEUR
pour la durée de mes jours.

LE BERGER D’ISRAEL
« Je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis » annonçait Jérémie de la part de Dieu (première lecture) ; au nom du peuple, le psaume 22/23 répond : « Le SEIGNEUR est mon berger ». Parce que, comme toujours, celui qui parle dans ce psaume, c’est le peuple d’Israël tout entier. Israël qui se reconnaît comme le peuple de Dieu, le troupeau de Dieu : « Oui, Il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main » (Ps 94/95).
Aujourd’hui, nous ne trouvons peut-être pas très flatteur le terme de troupeau ! Mais il faut nous replacer dans le contexte biblique : à l’époque le troupeau était peut-être la seule richesse ; déjà d’Abraham, on disait « Abram était extrêmement riche en troupeaux, en argent et en or. » (Gn 13,2). Et il suffit de voir comment le livre de Job décrit l’opulence puis la déchéance de son héros. Cela se chiffre en nombre d’enfants, d’abord, en nombre de bêtes tout de suite après : « Il était une fois, au pays de Ouç, un homme appelé Job. Cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il avait un troupeau de sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses, et il possédait un grand nombre de serviteurs. Cet homme était le plus riche de tous les fils de l’Orient. » (Jb 1,1-3). Et quand on vient annoncer à Job tous les malheurs qui s’abattent sur lui, cela concerne ses enfants et ses troupeaux.
Mais alors, si les troupeaux sont considérés comme une richesse, nous pouvons oser penser que Dieu nous considère comme une de ses richesses. Ce qui est quand même une belle audace sur le plan théologique ! En écho, le livre des Proverbes dit que la Sagesse de Dieu « trouve ses délices avec les fils des hommes » (Pr 8,31). Plus tard, on ira encore beaucoup plus loin, puisqu’on osera dire « Dieu a tant aimé le monde (c’est-à-dire l’humanité) qu’Il a donné son Fils Unique ». (Jn 3,16).
Pour revenir à notre psaume d’aujourd’hui, il décline l’amour de Dieu pour son peuple dans le vocabulaire du berger : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles… » Le verbe « mener » est ce qui caractérise le mieux un berger digne de ce nom. Dans notre première lecture, au contraire, Jérémie se plaignait des bergers d’Israël (entendez les rois), qui, justement, n’ont pas « mené » le peuple, parce qu’ils étaient avant tout préoccupés de leur intérêt personnel.
Et, pendant l’Exil à Babylone, Ezéchiel en disait tout autant : « Quel malheur pour les bergers d’Israël qui sont bergers pour eux-mêmes ! N’est-ce pas pour les brebis qu’ils sont bergers ?… Elles se sont dispersées, faute de berger, pour devenir la proie de toutes les bêtes sauvages (entendez les nations étrangères, et en particulier Babylone)…Mon troupeau s’égare sur toutes les montagnes et toutes les collines élevées ; mes brebis sont dispersées dans tout le pays, personne ne les cherche, personne ne part à leur recherche. » (Ez 34,2.5-6).
Quand le prophète parle de dispersion, il vise toutes les infidélités à l’Alliance, toutes les idolâtries, tous les cultes qui se sont instaurés partout dans le pays pourtant consacré au Dieu unique ; ce sont autant de fausses pistes qui ont entraîné le malheur actuel du peuple.
ROMPRE AVEC LES IDOLES
Dans ce psaume, la phrase « Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son Nom » vise exactement la même chose : en langage biblique, le « chemin » signifie toujours la vie dans l’Alliance avec le Dieu unique, c’est-à-dire l’abandon résolu de toute idolâtrie ; or l’histoire montre que ce n’est jamais gagné et qu’à toute époque l’idolâtrie a été le combat incessant de tous les prophètes ; soit-dit en passant, ils auraient peut-être tout autant à faire aujourd’hui ; car une idole n’est pas obligatoirement une statue de bois ou de plâtre… c’est tout ce qui risque d’accaparer nos pensées au point d’entamer notre liberté : que ce soit une personne, un bien convoité, ou une idée, Dieu veut nous en délivrer, non pas pour faire de nous ses esclaves, mais pour faire de nous des hommes libres. C’est cela « l’honneur de son Nom » : le Dieu libérateur veut l’homme libre.
Pour libérer définitivement l’humanité de toutes ces fausses pistes, Dieu a envoyé son Fils ; et désormais, les Chrétiens ont en tête la phrase de Jésus dans l’évangile de Jean : « Je suis le Bon Pasteur, je donne ma vie pour mes brebis » (Jn 10). Il donne sa vie, au vrai sens du terme. Si bien que nous pouvons chanter à notre tour « Toi, Seigneur, tu es mon berger…Tu es avec moi, ton bâton (ta croix) me guide et me rassure. »
Au début de l’Eglise, ce psaume était devenu naturellement le psaume spécial de la liturgie du Baptême ; les baptisés (je parle au pluriel parce que les baptêmes étaient toujours célébrés de manière communautaire) émergeant de la cuve baptismale, partaient en procession vers le lieu de la confirmation et de l’Eucharistie. Et l’évocation des eaux tranquilles, vivifiantes, (pour le Baptême), de la table et de la coupe (pour l’Eucharistie), du parfum (pour la Confirmation) nous rappelle évidemment cette triple liturgie. « Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre… Tu prépares la table pour moi… Ma coupe est débordante… tu répands le parfum sur ma tête… »
Désormais, grâce et bonheur accompagnent le baptisé puisque, comme le Christ nous l’a promis, il est « avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

 

DEUXIEME LECTURE – Lettre de Saint Paul apôtre aux Ephésiens 2,13-18

Frères,
13 maintenant, dans le Christ Jésus,
vous qui autrefois étiez loin,
vous êtes devenus proches par le sang du Christ.
14 C’est lui, le Christ, qui est notre paix :
des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ;
par sa chair crucifiée,
il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine ;
15 il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse.
Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen,
il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix,
16 et réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps
par le moyen de la croix ;
en sa personne, il a tué la haine.
17 Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix,
la paix pour vous qui étiez loin,
la paix pour ceux qui étaient proches.
18 Par lui, en effet, les uns et les autres,
nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père.

A EPHESE, JUIFS ET PAIENS DEVENUS FRERES
« Les uns et les autres, nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père » : ici, Paul fait référence à deux catégories de personnes : les uns, ce sont les chrétiens d’origine juive, les autres, les chrétiens d’origine païenne. Quand Paul est arrivé à Ephèse, Apollos l’avait précédé et avait rassemblé autour de lui douze nouveaux Chrétiens d’origine juive (Ac 19,1). Paul a continué l’œuvre  entreprise et, comme toujours, il a commencé par annoncer l’évangile au cœur  même de la synagogue. Au bout de trois mois, cependant, certains des membres de la synagogue étant très opposés à sa prédication, il fallut trouver un autre lieu de rassemblement ; mais la communauté chrétienne était née et elle grandit peu à peu : à côté des douze premiers, elle comprit bientôt côte à côte des membres d’origine païenne et des membres d’origine juive. Désormais Paul pouvait dire : « Des deux, Israël et les païens, il (le Christ) a fait un seul peuple ».
Un peu plus haut, dans cette même lettre (dans le texte de dimanche dernier), il avait pris acte de cette diversité d’origine des Chrétiens : il disait « nous » quand il s’adressait aux Juifs, (dont il faisait partie), il disait « vous » aux anciens païens : « Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ…En lui, vous aussi, après avoir écouté la parole de vérité, l’Évangile de votre salut, et après y avoir cru, vous avez reçu la marque de l’Esprit Saint. » (Ep 1,5.13).
En d’autres termes, Israël est le premier bénéficiaire de l’annonce du projet de Dieu, mais, désormais, en Christ, des païens ont pu l’écouter à leur tour, au sens de devenir croyants, et recevoir l’Esprit Saint. C’est à Antioche de Pisidie que Paul a compris ce grand tournant de l’histoire de la révélation : rencontrant une violente opposition de la part des Juifs, il leur avait déclaré : « C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la parole de Dieu ! Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes. » (Ac 13,46).
L’UNITE A CONSTRUIRE
Dans le texte d’aujourd’hui, c’est à ces païens convertis au Christianisme que Paul s’adresse : « Vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches par le sang du Christ » et il développe le thème de la réconciliation entre les uns et les autres ; et s’il le fait aussi longuement, c’est que cette entente devait paraître à beaucoup d’entre eux irréalisable. Visiblement, au moment où cette lettre a été écrite, l’unité recommandée par le Christ était en jeu. Or il ne s’agit pas seulement d’un problème de comportement, il y va du contenu même de la foi chrétienne. Les uns et les autres ont été baptisés, c’est-à-dire plongés dans la vie nouvelle du Ressuscité, c’est la seule réalité qui compte désormais. Nous ne sommes plus sous le régime de la Première Alliance : oui, seuls, jusque-là, les Juifs avaient accès à la révélation du Père ; et on sait qu’ils comprenaient leur vocation comme une mise à part. Concrètement cela se marquait par une barrière sur l’esplanade même du Temple de Jérusalem. Le tour de l’esplanade était accessible à tout le monde, Juifs ou païens, mais la cour centrale était réservée aux Juifs, on l’appelait « le parvis d’Israël ». Un écriteau interdisait aux non-Juifs l’entrée dans cette cour sous peine de mort.
C’est peut-être à cette barrière que Paul fait allusion quand il parle d’un « mur de la haine ». Il pense aussi à la méfiance qui s’était installée entre Juifs et païens : les Juifs, circoncis par fidélité à la loi de Moïse, méprisaient parfois ceux qu’ils appelaient les « incirconcis ».
Dans les versets qui précèdent notre texte, Paul a rappelé cet ostracisme qui pesait sur les païens : « Vous qui autrefois étiez païens, traités de « non-circoncis » par ceux qui se disent circoncis à cause d’une opération pratiquée dans la chair, souvenez-vous donc qu’en ce temps-là vous n’aviez pas le Christ, vous n’aviez pas droit de cité avec Israël, vous étiez étrangers aux alliances et à la promesse, vous n’aviez pas d’espérance et, dans le monde, vous étiez sans Dieu. » (2,11-12). Ici, il résume : « Vous qui autrefois étiez loin » (sous-entendu de l’Alliance de Dieu).
Or le projet de Dieu, qu’il a décrit dans le premier chapitre (1,9-10) est un projet d’amour et de réconciliation à l’échelle de l’humanité tout entière, et même de la Création tout entière, dans et par le Christ. Alors, le Christ serait-il né et mort pour rien ? Non, dit Paul, désormais, ce projet est accompli ; nous sommes dans la Nouvelle Alliance scellée en Jésus-Christ « pour la multitude », comme il l’a dit lui-même au soir de la Cène ; car « Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour vous qui étiez loin, (les anciens païens), la paix pour ceux qui étaient proches (les Juifs) ».
Annoncer en paroles et en actes, en vérité : par trois fois, Paul fait référence à la Passion du Christ : « Vous êtes devenus proches par le sang du Christ… par sa chair crucifiée, il a fait tomber ce qui les séparait (Juifs et païens), le mur de la haine… il a voulu réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps par le moyen de la croix… »
Désormais, la Loi ne doit plus être une cause de discorde entre anciens Juifs et anciens païens ; tous peuvent donner leur foi au Christ : « Il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine, il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. » Désormais, en levant les yeux vers le Christ crucifié, tout homme qui croit en lui peut entrer dans le mystère de l’amour trinitaire. « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » avait promis Jésus (Jn 12,32).
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Complément
INSCRIPTION INTERDISANT L’ENTRÉE AUX ÉTRANGERS DANS LE TEMPLE DE JÉRUSALEM
« Que nul étranger ne pénètre à l’intérieur de la barrière et de l’enceinte qui entourent le lieu sacré. Celui qui serait pris y pénétrant serait responsable envers lui-même que mort s’ensuive. »
cf Ac 21,27-31 (l’histoire de Trophime : un païen, compagnon de Paul, que l’on a cru voir pénétrer dans l’espace interdit ; ce qui a déclenché l’arrestation de Paul).
Dans la vie courante, la barrière d’interdits était la traduction de cette séparation entre Juifs et païens. Elle manifestait le désir profond du peuple élu de rester fidèle en tous points à la Loi reçue de Moïse.

 

EVANGILE – selon Saint Marc 6, 30-34

En ce temps-là,
après leur première mission,
30 les Apôtres se réunirent auprès de Jésus,
et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné.
31 Il leur dit :
« Venez à l’écart dans un endroit désert,
et reposez-vous un peu. »
De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux
et l’on n’avait même pas le temps de manger.
32 Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart.
33 Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention.
Alors, à pied, de toutes les villes,
ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux.
34 En débarquant, Jésus vit une grande foule.
Il fut saisi de compassion envers eux,
parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger.
Alors, il se mit à les enseigner longuement.

RETOUR DE MISSION : REPOSEZ-VOUS UN PEU
Dimanche dernier, nous avions assisté à l’envoi en mission des Douze pour la première fois (Mc 6,7-13) ; et Marc décrivait rapidement la façon dont ils s’en étaient acquittés : « Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils expulsaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient. » (6,12-13). Ils ont donc fait très exactement ce qu’ils voient Jésus faire depuis le début de leur rencontre : guérir les malades, chasser les démons, enseigner ; Marc veut certainement faire entendre à ses lecteurs que la mission des Douze est dans la parfaite continuité de celle de Jésus.
Car il a pris bien soin de les décrire en parallèle ; on peut noter en effet que le début de la mission de Jésus et celui de la mission des Douze sont semblables : le lieu est le même (la Galilée), et surtout le contexte : Jésus a commencé « après que Jean (Baptiste) eut été livré » (1,14), les apôtres commencent à leur tour au moment de la mort du même Jean-Baptiste : puisque Marc raconte l’arrestation et l’exécution de Jean-Baptiste dans l’intervalle entre leur envoi en mission par Jésus et leur retour (6,17-29). Quant au contenu de l’enseignement, s’il n’est pas précisé, c’est parce qu’il ressemble certainement à celui du Maître, résumé par Marc au début de son évangile : « Après l’arrestation de Jean (Baptiste), Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Evangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Evangile. » (Mc 1,14-15).
Voici donc maintenant le retour des Douze : « Après leur première mission, les apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. » C’est la première fois que Marc emploie le mot « apôtres » (qui signifie « envoyés » en mission), jusqu’ici il les appelait les « disciples » (« enseignés ») : désormais, ils partageront la mission de Jésus.
Curieusement, à leur retour, la première chose qu’il leur propose, c’est de prendre de la distance : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » Si l’on se souvient, après sa première journée à Capharnaüm, où il avait abondamment enseigné, guéri les malades, chassé les démons (1,21-34), Jésus aussi avait pris de la distance. Marc notait : « Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. » (1,35). Il s’était arraché au succès et était parti se ressourcer dans la prière. Les « envoyés » de tous les temps sont certainement invités ici à en faire autant : Marc répète à deux reprises cette retraite de Jésus et ses apôtres « à l’écart dans un endroit désert » (v. 31 et 32). Entre ces deux précisions qui forment une « inclusion », Marc a noté la présence de la foule : manière de nous dire ‘ce n’est pas une fuite-dérobade que Jésus leur propose, c’est un ressourcement pour mieux servir la foule’. A Capharnaüm, c’est dans cette pause que Jésus avait puisé la force de s’arracher à la tentation de s’installer (1,38).
AU SERVICE DE LA MULTITUDE
Mais la foule les suit, elle s’impose et avec elle, s’impose l’urgence de la mission ; dans son évangile, Marc insiste souvent sur cette présence de la foule qui poursuit Jésus partout : par exemple dans le récit de l’appel de Matthieu : « Toute la foule venait à lui et il les enseignait. » (Mc 2,13) ; ou pour introduire le discours en paraboles : « Jésus se mit à enseigner de nouveau, au bord de la mer de Galilée. Une foule très nombreuse se rassembla près de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit. Il était sur la mer et toute la foule était près de la mer sur le rivage. » (Mc 4,1) ; ou encore, à Génnésareth : « Dans tous les endroits où il se rendait, dans les villages, les villes ou les campagnes, on déposait les infirmes sur les places. Ils le suppliaient de leur laisser toucher ne serait-ce que la frange de son manteau. Et tous ceux qui la touchèrent étaient sauvés. »  (6,56). Marc insiste, cette foule ne vient pas seulement de Galilée, elle vient de partout : « Jésus se retira avec ses disciples près de la mer, et une grande multitude de gens, venus de la Galilée, le suivirent. De Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, et de la région de Tyr et de Sidon vinrent aussi à lui une multitude de gens qui avaient entendu parler de ce qu’il faisait. Il dit à ses disciples de tenir une barque à sa disposition pour que la foule ne l’écrase pas. Car il avait fait beaucoup de guérisons, si bien que tous ceux qui souffraient de quelque mal se précipitaient sur lui pour le toucher. » (3,7-10). Et cette foule reste parfois des jours à l’écouter.
C’est ce qui décidera Jésus à accomplir la deuxième multiplication des pains : « En ces jours-là, comme il y avait de nouveau une grande foule, et que les gens n’avaient rien à manger, Jésus appelle à lui ses disciples et leur dit : ‘J’ai de la compassion pour cette foule, car depuis trois jours déjà ils restent auprès de moi, et n’ont rien à manger.  Si je les renvoie chez eux à jeun, ils vont défaillir en chemin, et certains d’entre eux sont venus de loin.’ » (Mc 8,1-3).
Tout ceci fait donc penser que Jésus a reçu un très bon accueil de la plupart de ses contemporains ; mais ce succès même a déclenché l’inquiétude des autorités religieuses : dès le chapitre 3, on apprend que des scribes sont « descendus de Jérusalem » (3,22).
Revenons à notre texte : en débarquant, Jésus vit donc cette grande foule (cinq mille hommes), « il fut saisi de compassion envers eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement. » Il les instruit d’abord, il accomplira une première multiplication des pains, ensuite (6,35-44). Deux manières de les nourrir. Quand Marc dit la pitié de Jésus, il utilise le mot grec (« splangna ») qui désigne les entrailles, la profondeur de l’être ; c’est un équivalent du mot hébreu (« rahamim ») que l’on traduit souvent par miséricorde. Rien d’étonnant à ce que Jésus éprouve pour les hommes la pitié même de Dieu, une pitié telle qu’il a envoyée son Fils ; Marc, à la différence de Jean (Jn 10), ne développe pas le thème du bon pasteur, mais il est présent ici en filigrane : « Il fut saisi de compassion envers eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. » On entend résonner ici les plaintes de Jérémie sur les mauvais pasteurs qui ont mal dirigé le peuple d’Israël (c’était le sujet de notre première lecture). Et, depuis des siècles, on attendait le Messie qui serait un vrai bon berger. Cette fois, nous dit Marc, le Bon Pasteur, le Messie est parmi nous.
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Complément
« Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu… Alors, ils partirent en barque, pour un endroit désert, à l’écart. » On a donc le droit de se reposer ! Serait-ce tout simplement de l’humilité et de la confiance ? A rapprocher du Psaume 126/127 : « Dieu comble son bien-aimé qui dort…  En vain, tu retardes le moment de ton repos … Tu devances le jour »

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Dimanche 20 juin 2021 : 12ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Job 38, 1. 8 – 11

1 Le SEIGNEUR s’adressa à Job du milieu de la tempête et dit :
8 « Qui donc a retenu la mer avec des portes,
quand elle jaillit du sein primordial ;
9 quand je lui mis pour vêtement la nuée,
en guise de langes le nuage sombre ;
10 quand je lui imposai ma limite,
et que je disposai verrous et portes ?
11 Et je dis : Tu viendras jusqu’ici !
Tu n’iras pas plus loin,
ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! »

LA CREATION TOUT ENTIERE EST DANS LA MAIN DE DIEU
Voilà un texte qui nous dit comment nos ancêtres imaginaient Dieu en train de créer le monde ! Il se trouve face à des masses d’eau mugissantes : d’un geste de la main, il les arrête « Tu viendras jusqu’ici ! Tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! » Et, pour les contenir, il installe des portes avec des verrous ; enfin, il saisit une écharpe de nuages qui traînait dans le ciel et il en fait un lange pour la mer enfin calmée, devenue un nourrisson tout faible entre ses mains.
Dans une civilisation qui a gardé la mémoire d’un déluge meurtrier, mais qui connaît aussi la sécheresse et la soif, la maîtrise de Dieu sur les eaux est la meilleure manière de dire sa Toute-Puissance. Et si le livre de Job dit que Dieu parle « du milieu de la tempête », c’est également une manière de dire qu’il est bien le seul être au monde à maîtriser la tempête au point de s’en servir comme d’un porte-voix !
A elle toute seule, cette mise en scène est déjà une réponse aux problèmes de Job ; car, on le sait bien, il y a dans nos vies des tempêtes de toute sorte, et celles qui se déroulent dans notre tête sont autrement plus graves que celles des océans. Or Job est en pleine tempête intérieure, justement.
Vous savez bien que le livre de Job ne prétend pas raconter une histoire vraie, il est classé parmi les livres de Sagesse : c’est donc une réflexion qui nous est proposée sur les grands problèmes de l’humanité. Le problème dont il s’agit ici, c’est celui qui nous secoue tous, un jour ou l’autre, le plus terrible de nos vies : ce qu’on appelle couramment le problème du mal : affrontés à la maladie, la souffrance, la mort, l’échec de nos rêves et de nos projets, spontanément, nous demandons des comptes à Dieu, parce que, d’une manière ou d’une autre, nous pensons qu’il est le grand responsable de nos malheurs.
C’est toute l’histoire du livre de Job. Il ressemble à un conte : il pourrait commencer par « il était une fois » : il était une fois un homme qui s’appelait Job ; il avait commencé sa vie dans le bonheur, la richesse, la réussite ; mais soudain, tous les malheurs s’abattent sur lui : la mort tragique de tous ses enfants, la misère la plus noire, la maladie, la déchéance physique…
Pourtant, jusque-là, il était un homme juste, fidèle au Seigneur, et donc, comme il se doit, tout allait bien pour lui. Mais alors, que s’est-il passé ? Désormais, se pose la question : pourquoi cette souffrance ? Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur moi, qui suis un innocent ? Si j’avais des choses à me reprocher, je m’estimerais puni et ce serait justice, mais j’ai beau chercher, je n’ai rien à me reprocher… Ces questions, Job les pose directement à Dieu, il les pose et repose sans cesse.
Et le passage que nous venons d’entendre est le début de la réponse de Dieu ; ce n’est pas une explication de tout ce qui vient d’arriver à Job, ce n’est pas non plus un reproche pour avoir osé poser des questions à Dieu, non, c’est une réponse, mais inattendue, c’est le moins qu’on puisse dire.
Cette réponse se présente sous la forme d’un long discours de Dieu :
la première phrase dit « Qui est celui qui dénigre la providence par des discours insensés ? » (littéralement : « Qui obscurcit le plan de Dieu par des propos dénués de sagesse ? »).
La suite est une véritable hymne à la Création.
Il faudrait la relire en entier, je vous lis seulement l’introduction (c’est Dieu qui parle) : « Où est-ce que tu étais quand je fondai la terre ? Dis-le-moi puisque tu es si savant. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu ? Ou qui tendit sur elle le cordeau ? En quoi s’immergent ses piliers, et qui donc posa sa pierre d’angle, tandis que les étoiles du matin chantaient en chœur  et tous les Fils de Dieu crièrent hourra ? »
Et Dieu, doucement, tranquillement, mais fermement, remet, comme on dit, Job à sa place sur le thème : tu n’as pas créé le monde, tu n’as pas maîtrisé la mer (c’est notre texte d’aujourd’hui), tu ne maîtrises pas davantage la lumière, ni la neige, ni la grêle, ni aucun des phénomènes naturels, ni la marche des étoiles ; tu n’es pas non plus le maître des animaux, que sais-tu de leur nourriture, et de leur reproduction ?

NOTRE VIE EGALEMENT EST DANS LA MAIN DE DIEU
Devant cette avalanche d’évocations de tout ce qui nous échappe, Job ne trouve plus rien à dire : « Je ne fais pas le poids… Je mets la main sur ma bouche. » (Jb 40, 4).
Il reprend même la phrase du début, (cette fois, c’est Job qui parle) :
« Qui est celui qui dénigre la providence sans y rien connaître ? Eh oui ! J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent. » (Jb 42, 3). Ce qui prouve qu’il a bien entendu la leçon.
Cette prise de conscience de Job ne résout pas son problème, me direz-vous ; il est tout aussi malade, ses enfants sont bel et bien morts, il est le pestiféré sur son tas de fumier… et on peut se demander si il est d’humeur à s’émerveiller devant les beautés du monde ? Quand on a les yeux pleins de larmes, on ne voit plus rien…
Alors que signifie cette hymne à la grandeur de Dieu ? On croirait presque que Dieu se vante… C’est le moment de nous rappeler ce que dit Saint Paul : « Tout ce qui a été écrit jadis (sous-entendu dans la Bible) l’a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance apportée par les Ecritures, nous possédions l’espérance. » (Rm 15, 4) ; Dieu ne se vante pas de son pouvoir, Dieu n’a pas besoin de notre admiration ; quand nous nous émerveillons devant sa Création, c’est à nous que cela fait du bien !
Si Dieu rappelle à Job son pouvoir, c’est pour le rassurer… Bien plus que d’exalter la grandeur du Tout-Puissant, il s’agit d’inciter la créature impuissante à la confiance. Puisque Dieu maîtrise la mer et les flots, puisqu’il leur impose sa loi, c’est qu’il en est le maître. Ce que l’auteur du livre de Job veut nous faire entendre ici, c’est : Confiance, vous êtes impuissants, peut-être, mais vous êtes dans la main de Dieu ; quelles que soient les tempêtes de votre existence, il ne les laissera pas vous submerger.

PSAUME – 106 (107), 21-24. 25-26. 28-29. 30-31

21 Qu’ils rendent grâce au SEIGNEUR de son amour,
22 qu’ils offrent des sacrifices de louange,
24 ceux qui ont vu les œuvres  du SEIGNEUR
et ses merveilles parmi les océans.

25 Il parle, et provoque la tempête,
un vent qui soulève les vagues :
26 portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes,
ils étaient malades à rendre l’âme.

28 Dans leur angoisse, ils ont crié vers le SEIGNEUR,
et lui les a tirés de la détresse,
29 réduisant la tempête au silence,
faisant taire les vagues.

30 Ils se réjouissent de les voir s’apaiser,
d’être conduits au port qu’ils désiraient.
31 Qu’ils rendent grâce au SEIGNEUR de son amour,
de ses merveilles pour les hommes.

UN PSAUME EN FORME D’EX-VOTO
Je vous ai parlé déjà des ex-voto sous forme de tableaux qu’on trouve dans certaines églises, en particulier dans le Midi de la France : la peinture évoque avec force détails dramatiques une situation désespérée, par exemple des marins en perdition ; tout y est : la mer démontée, le bateau dans le creux des énormes vagues, les marins terrifiés, parfois même, les familles en prière sur le rivage… Par hypothèse, si le tableau est accroché au mur d’une église, c’est que tout s’est bien terminé ! Et un jour, les familles, en larmes encore, mais de joie cette fois, sont venues à l’église, le tableau à la main, rendre grâce pour l’intervention de Dieu qui a sauvé l’un des leurs.
Ce psaume 106/107 que nous venons d’entendre est un peu comme le mur d’église qui porte ces tableaux : il évoque quatre situations dramatiques, quatre dangers mortels ; le chiffre quatre n’est pas dû au hasard, il représente la totalité, ici il est symbolique de tous les dangers qui menacent l’humanité et en particulier le peuple de Dieu.
Le premier tableau représente le peuple dans le désert de l’Exode, affrontant la faim et la soif dans sa marche vers la liberté, après la sortie d’Egypte : « Certains erraient dans le désert sur des chemins perdus, sans trouver de ville où s’établir : ils souffraient la faim et la soif, ils sentaient leur âme défaillir »… Le second tableau nous transporte auprès des exilés à Babylone : « Certains gisaient dans des ténèbres mortelles, captifs de la misère et des fers… Soumis à des travaux accablants, ils succombaient et nul ne les aidait. »… Le troisième tableau évoque la détresse morale, le découragement, on dirait aujourd’hui « la déprime » : « Certains, égarés par leur péché, ployaient sous le poids de leurs fautes : ils avaient toute nourriture en dégoût, ils touchaient aux portes de la mort »… Enfin, le dernier tableau, c’est celui qui nous est proposé aujourd’hui, des marins en perdition dans la tempête : « Certains, embarqués sur des navires, occupés à leur travail en haute mer, dans le vent qui soulève les vagues… portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes, ils étaient malades à rendre l’âme ; ils tournoyaient, titubaient comme des ivrognes : leur sagesse était engloutie. »
Tous ces gens étaient des croyants ; et donc, ils ont eu le bon réflexe, celui d’appeler Dieu à leur secours. Quatre fois le psaume répète comme un refrain : « Dans leur angoisse, ils ont crié vers le SEIGNEUR, et lui les a tirés de la détresse ». Et le psaume égrène la litanie des interventions de Dieu pour sauver les malheureux, dans chacune de ces situations. Les premiers, ceux qui cherchaient leur chemin dans le désert, « Il les conduit sur le bon chemin, les mène vers une ville où s’établir… Il étanche leur soif, il comble de biens les affamés ! » Ceux qui étaient en exil à Babylone, « Il les délivre des ténèbres mortelles, il fait tomber leurs chaînes… Il brise les portes de bronze, il casse les barres de fer ! » Ceux qui étaient déprimés, « Il envoie sa parole, il les guérit, il arrache leur vie à la fosse… » Quant à ceux qui étaient en perdition, il a réduit la tempête au silence, faisant taire les vagues… et il les a conduits au port qu’ils désiraient. »

SAVOIR RENDRE GRACE
Très logiquement, la conclusion de tous ces croyants, c’est une énorme action de grâce ; là encore, le psaume répète comme un refrain « Qu’ils rendent grâce au SEIGNEUR de son amour, de ses merveilles pour les hommes… »
Ces croyants, vous l’avez compris, c’est le peuple d’Israël : il a rencontré tour à tour ces quatre situations dramatiques, et combien d’autres… Et il peut dire d’expérience (et c’est le premier verset de ce psaume) : « Rendez grâce au SEIGNEUR : Il est bon ! Eternel est son amour ! » Et, parcourant toute son histoire, il élargit encore son action de grâce ; c’est une véritable litanie des merveilles de Dieu en faveur d’Israël : « C’est lui qui change les fleuves en désert, les sources d’eau en pays de la soif… C’est lui qui change le désert en étang, les terres arides en source d’eau ; là, il établit les affamés pour y fonder une ville… Dieu livre au mépris les puissants, il les égare dans un chaos sans chemin. Mais il relève le pauvre de sa misère ; il rend prospères familles et troupeaux. Les justes voient, ils sont en fête ; et l’injustice ferme sa bouche. »
Des siècles plus tard, une jeune fille d’Israël qui était une sage par excellence, a retrouvé les mêmes accents ; incontestablement, cette partie de notre psaume d’aujourd’hui ressemble étrangement au Magnificat.
Rien d’étonnant : Marie, comme tout croyant véritable, fait l’expérience de l’action de Dieu et relit toute l’histoire humaine à cette lumière : « Son amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles… Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de son amour. »
Le dernier verset de ce psaume, tire la leçon de l’ensemble : « Qui veut être sage retiendra ces choses : il y reconnaîtra l’amour du SEIGNEUR. » C’est peut-être bien effectivement la clé de la sagesse : savoir à tout instant dans les tempêtes de nos vies que le Seigneur est là et reste maître des flots. Spontanément, quand nous sommes affrontés au malheur, quel qu’il soit, nous sommes, comme Job, tentés de dire que ce n’est pas juste, et que Dieu nous a abandonnés. Pas plus que Job, nous ne trouverons d’explication satisfaisante des souffrances que nous traversons, mais comme lui, nous sommes invités à les vivre dans la confiance. Il faudrait toujours garder en mémoire le mot du prophète Aggée : « Puisque mon esprit se tient au milieu de vous, ne craignez rien. » (Ag 2, 5).

DEUXIEME LECTURE – 2éme lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 5, 14 – 17

Frères,
14 l’amour du Christ nous saisit
quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous,
et qu’ainsi tous ont passé par la mort.
15 Car le Christ est mort pour tous,
afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes,
mais sur lui, qui est mort et ressuscité pour eux.
16 Désormais nous ne regardons plus personne
d’une manière simplement humaine :
si nous avons connu le Christ de cette manière,
maintenant nous ne le connaissons plus ainsi.
17 Si donc quelqu’un dans le Christ,
il est une créature nouvelle.
Le monde ancien s’en est allé,
un monde nouveau est déjà né.

QUAND PAUL CONTEMPLE LA CROIX
« L’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous » : le mot « saisir » ici est très fort, on peut dire littéralement « L’amour du Christ nous empoigne » ; ne nous demandons pas de quel amour il s’agit : l’amour du Christ pour nous ? Ou l’amour que nous portons au Christ ? Une telle question est encore dans la logique humaine ; dans la logique de Dieu, les deux n’en font qu’un, puisque tout amour vient de Dieu, comme dit Saint Jean.
« L’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous », c’est-à-dire quand nous contemplons la croix. Peut-être faut-il apprendre à contempler la croix du Christ car elle est le lieu par excellence de la Révélation de Dieu. Dernière étape de la pédagogie de Dieu : tant qu’on n’avait pas vu le Christ, l’homme-Dieu en croix, on ne pouvait pas connaître Dieu, c’est-à-dire connaître jusqu’où va l’amour de Dieu. On en savait déjà beaucoup à l’orée du Nouveau Testament, mais il manquait la révélation suprême, celle qui a été donnée sur la croix.
Dans l’Ancien Testament, on est resté longtemps (mais pas toujours) dans ce qu’on pourrait appeler un schéma de compensation : Abraham, négociant avec Dieu, le salut de Sodome et Gomorrhe, raisonnait en termes de compensation : « Si tu trouves cinquante justes dans la ville, pardonneras-tu à la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? » et Dieu avait répondu : « Si je trouve à Sodome cinquante justes au sein de la ville, je pardonnerai à toute la cité. » Fort de ce premier succès, Abraham s’était enhardi et, de petit marchandage en petit marchandage, avait osé demander « Et si tu trouves seulement dix justes ? » et une fois de plus, la réponse avait été « Je ne détruirai pas à cause de ces dix. » (Gn 18, 32).
Jérémie, lui, était allé encore plus loin, puisqu’il avait entrevu que le salut du peuple de Dieu serait obtenu par un seul juste : « Parcourez les rues de Jérusalem, regardez donc et enquêtez, cherchez sur ses places : Y trouvez-vous un homme ? (sous-entendu qui mérite ce nom). Y en a-t-il un seul qui défende le droit, qui cherche à être vrai ? Alors je pardonnerai à la ville. » (Jr 5, 1).
Mais, déjà, dès le deuxième Isaïe, les prophètes ne parlaient plus en termes de compensation, de prix à payer pour effacer les fautes des hommes. Isaïe (quand il parle du serviteur souffrant) et Zacharie (parlant d’un innocent transpercé) annoncent que l’humanité tout entière sera convertie grâce au comportement du Messie ; parce que celui-là offre sa vie, le coeur des hommes sera enfin touché. Nos coeurs de pierre deviendront des coeurs de chair. Ce n’est pas une affaire de calcul de mérites, mais plutôt une histoire de contagion, si j’ose dire.
L’expression « le Christ est mort pour tous » est certainement dans ce registre. Une chose est sûre : elle fait partie des toutes premières formulations de la foi chrétienne. « Le Fils de l’Homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon (entendez en libération) pour la multitude. » (Mc 10, 45)… « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. » (Mc 14, 24). « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15, 13).
« Un seul est mort pour tous », dit Paul : c’est vraiment le coeur de notre foi ; mais précisément, parce que c’est le cœur  du mystère de Dieu, il nous est totalement impossible de le formuler dans nos mots d’hommes ; nous pouvons seulement essayer d’approcher un peu le mystère. La première question qui se pose, bien sûr, c’est que veut dire « mort pour tous » ? « Pour » veut-il dire « à la place de » ? Ou « au bénéfice de » ? Ce n’est sûrement pas « à la place de » : puisqu’il nous faudra quand même bien mourir à notre tour. C’est certainement au bénéfice de, c’est-à-dire que sa mort a un sens pour nous ; notre vie est transformée par sa mort.

LE VRAI VISAGE DU DIEU DE MISERICORDE
Il est mort, justement, pour que nous vivions (sous-entendu que nous vivions de la vraie vie, au sens de Saint Jean) : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » (Jn 17, 3). Etre sauvé, c’est « connaître » Dieu : le Christ a accepté de mourir pour que nous connaissions Dieu tel qu’Il est : car c’est sur la croix que nous voyons le vrai visage de Dieu, l’amour qui survit à toutes les haines, toutes les jalousies, toutes les soifs de pouvoir et de domination. C’est contre toutes ces dérives humaines que Jésus a lutté tout au long de sa vie publique ; c’est de ces dérives humaines que le Christ est mort. Il a accepté d’affronter cet océan de violence humaine pour y révéler la douceur, la tendresse, le pardon de Dieu. En ce sens-là, on peut dire avec Isaïe « il était broyé à cause de nos perversités » ; mais il ne s’agit plus de compensation ; il s’agit de révélation : la mort du Christ nous apporte la vie, non pas parce qu’il aurait payé le prix de nos fautes, mais parce que dans sa mort, nous connaissons enfin le vrai visage de Dieu. Cette lecture-là n’était pas possible tant qu’on n’avait pas vu le Christ en croix.
C’est pour cela que Paul dit « Désormais nous ne connaissons plus personne à la manière humaine : si nous avons connu le Christ de cette manière humaine, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. » Cette découverte du vrai visage de Dieu, cette révélation sur la croix, cette nouvelle « connaissance » évidemment, nous éblouit. Paul peut bien dire : « L’amour du Christ nous saisit… Si quelqu’un est en Jésus-Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. »

EVANGILE – selon Saint Marc 4, 35 – 41

Toute la journée,
Jésus avait parlé à la foule en paraboles.
35 Le soir venu, il dit à ses disciples :
« Passons sur l’autre rive. »
36 Quittant la foule,
ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque,
et d’autres barques l’accompagnaient.
37 Survient une violente tempête.
Les vagues se jetaient sur la barque,
si bien que déjà elle se remplissait d’eau.
38 Lui dormait sur le coussin à l’arrière.
Les disciples le réveillent et lui disent :
« Maître, nous sommes perdus ;
cela ne te fait rien ? »
39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer :
« Silence, tais-toi ! »
Le vent tomba,
et il se fit un grand calme.
40 Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous si craintifs ?
N’avez-vous pas encore la foi ? »
41 Saisis d’une grande crainte,
ils se disaient entre eux :
« Qui est-il donc, celui-ci,
pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

QUI EST-IL DONC, CET HOMME ?
« Qui est-il donc, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » Et c’est clair, les éléments déchaînés lui obéissent. Marc insiste sur le contraste : « Il y eut une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait d’eau. » Affolés, les disciples réveillent Jésus ; il suffit qu’il dise à la mer et au vent « Silence tais-toi ! » pour qu’aussitôt le vent tombe et qu’il s’établisse un grand calme.
« Qui est-il donc, cet homme ? », c’est la grande question de Marc tout au long de son Evangile… et ici, la réponse est dans la question. Qui a pouvoir sur la mer, comme sur toute la Création ? Sinon Dieu lui-même ? Rappelez-vous le livre de Job quand le SEIGNEUR dit à Job : « Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein de l’abîme ; quand je fis de la nuée son vêtement, et l’enveloppai de nuages pour lui servir de langes ; quand je lui imposai des limites, et que je disposai les portes et leurs verrous ? Je lui dis : Tu viendras jusqu’ici ! Tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! » (Jb 38, 1. 8-10).
En écho, les psaumes chantent cette maîtrise de Dieu : « Tu as donné son assise à la terre, qu’elle reste inébranlable au cours des temps. Tu l’as vêtue de l’abîme des mers : les eaux couvraient même les montagnes ; à ta menace, elles prennent la fuite, effrayées par le tonnerre de ta voix. Elles passent les montagnes, se ruent dans les vallées vers le lieu que tu leur as préparé. Tu leur imposes la limite à ne pas franchir ; qu’elles ne reviennent jamais couvrir la terre. » (Ps 103/104, 5. 9)… « Il apaise le vacarme des mers ; le vacarme de leurs flots et la rumeur des peuples. » (Ps 64/65, 8).
Dieu maîtrise tellement les éléments, dit la Bible, qu’il les met au service de son peuple : « La Mer Rouge devint une route sans obstacle, les flots impétueux une plaine verdoyante, par où tout un peuple passa, protégé par ta main. » (Sg 19, 7-8). « Les eaux en te voyant, Seigneur, les eaux, en te voyant, tremblèrent, l’abîme lui-même a frémi. » (Ps 76/77, 17).
Au moment même, donc, où ils posent la question « Qui est-il donc, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? », les disciples ont trouvé la réponse : cet homme est un envoyé de Dieu ! Et c’est pour cela qu’ils sont, comme dit Marc, « saisis d’une grande crainte ». Jusqu’ici, ils étaient terrifiés par la tempête déchaînée, maintenant, le calme miraculeusement rétabli, ils sont remplis de la crainte qu’on éprouve en présence de Dieu.
Mais le plus surprenant de ce texte, ce n’est pas la peur des disciples : ni leur première crainte, devant la tempête, ni leur deuxième crainte, en face de celui qu’ils reconnaissent comme l’envoyé de Dieu. Le plus surprenant de ce texte, c’est la question que Jésus leur pose : « Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? » Ce qui est étonnant, c’est que cela l’étonne ! Et en plus, il fait même des reproches ! Pourtant, la peur de la tempête n’est-elle pas le commencement de la Sagesse ? Simple conscience de notre impuissance, de nos limites. Quand on se trouve sur un bateau mal maîtrisé, quand le vent commence à se lever, on a vite fait d’avoir peur ; alors quand une véritable tempête se déchaîne, cela doit être terrifiant ! Et que dire des tempêtes de nos vies et de la vie du monde ?
« Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Nous lui posons volontiers cette question ; Marc souligne ici la tentation d’interpréter le silence de Dieu comme une marque d’indifférence. Mais lui, Jésus, a l’air de dire : avoir peur, c’est manquer de foi : « Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? » Et lui, très calmement, maîtrise les éléments ; il n’a pas eu peur une seconde, parce qu’il a la foi. Il sait que son Père lui donne d’être capable de commander à la mer et au vent. Si je comprends bien, c’est notre sentiment d’impuissance lui-même qui est un manque de foi !
Il ne s’agit évidemment pas de prendre nos rêves pour des réalités et de nous croire désormais tout-puissants ; la réalité nous dissuaderait très vite. Mais il s’agit d’avoir la foi, c’est-à-dire de croire que, en Lui, désormais, nous pouvons tout ! Y compris maîtriser la mer et, ce qui est plus important encore, les forces du mal.

UN NOUVEAU MONDE EST DEJA NE
« Dominez la terre et soumettez-la » a dit Dieu à l’homme et à la femme en les créant. Ce n’était pas une parole en l’air ! C’était, et donc c’est encore le projet de Dieu sur nous. Ce projet de Dieu sur l’humanité s’accomplit en Jésus-Christ ; à son tour il nous dit « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre… Allez donc ». Désormais, comme dit Paul dans la deuxième lettre aux Corinthiens, « L’amour du Christ nous saisit » (notre 2ème lecture de ce dimanche) ; désormais plus rien ne nous séparera de cet amour dans lequel nous sommes plongés depuis notre Baptême ; et s’il nous empoigne, très certainement, c’est pour nous propulser en avant. « Allez donc… »
Il faut réentendre Paul nous dire dans la deuxième lecture : « Si quelqu’un est en Jésus Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. » Désormais, nous ne sommes plus dans la première Création. Il nous reste peut-être à prendre la mesure du bouleversement qui a été introduit dans le monde par la Résurrection du Christ. « Un nouveau monde est déjà né ». DEJA ! Le chrétien, c’est quelqu’un qui dit « Désormais ! » Désormais, plus rien n’est comme avant. L’humanité est neuve, c’est comme si elle venait de naître.
Désormais nous vivons de la vie nouvelle du Ressuscité, vie faite de solidarité, de justice, de partage ; désormais nous pouvons vivre comme le Christ non pour être servis, mais pour servir ; si nous vivons greffés sur lui, nous vivons de sa vie, une vie au service des autres ; nous sommes capables, désormais, de pleurer avec ceux qui pleurent et d’affronter les mêmes combats que Jésus pour maîtriser toutes les tempêtes des hommes, le mal et la haine sous toutes ses formes. Tout Chrétien peut dire comme Saint Paul « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi… » Il nous suffit comme dit la lettre aux Hébreux de « garder les regards fixés sur celui qui est l’initiateur de la foi et la mène à son accomplissement » (He 12, 2).
Au fond, si je comprends bien, le mot « impossible » n’est pas chrétien !

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Semaine Sainte : six petits poèmes

Six petits poèmes pour la semaine sainte

grjety

 

I

 

Voici le premier jour

De la grande Semaine,

Le dimanche de la Semaine Sainte.

Entendez-vous ces acclamations

Des Juifs, sur le passage

Du Fils de l’Homme

Monté sur une ânesse ?

 

Mon Dieu, que ça tourne vite une foule !

Vendredi prochain

Elles crieront, ces mêmes voix :

« Qu’Il soit crucifié ! »

Et nous qui savons

Ce qui va arriver,

Car nous sommes d’à présent,

Dix-neuf siècles après

Le premier dimanche des Rameaux,

Nous jugeons cette foule

En lisant l’Évangile.

Jésus savait pourtant, Lui,

En ce temps-là ;

Il est de maintenant

Et d’avant les prophètes,

Et Il ne fit rien pour humilier

La joie de cette foule en fête.

Jésus dit : « J’ai pitié de la foule »…

 

Entendez-vous cette immense clameur,

Sincère mais fragile,

Des voix qui louent

Et qui maudissent tour à tour ?

Elles montent sans répit

Comme des vagues régulières

Sur la même grève,

Depuis dix-neuf siècles.

Que les vents sont changeants sur la mer !

 

C’est Pierre et c’est Augustin,

C’est ce fils qui renie sa mère,

Cet élève bien-aimé

Qui trahit son maître.

Cette femme dont un homme

Célébrait la beauté

À pleine voix, à plein cœur ;

S’il ne crie pas maintenant :

« Qu’elle soit mise à mort ! »

En secret, ne s’acharne-t-il pas

Avec autant d’ardeur

À la dénigrer toute,

Simplement parce qu’il ne l’aime plus ?

 

Jésus, par votre Dimanche des Rameaux,

Ayez pitié de ceux qu’on aimait

Et qu’on n’aime plus.

 

 

 

                                    II

 

Après Béthanie,

Jésus avec ses disciples

Se rendit à Jérusalem

Afin d’y célébrer la Pâque.

Il prit du pain,

Le bénit, le rompit

Et le leur donna en disant :

« Faites ceci en mémoire de moi ».

 

Comme Jésus avait choisi

Une étable pour naître,

Une brebis pour symbole,

Un charpentier pour père,

Des pêcheurs pour apôtres,

Il prit du pain

(Comme Il les aimait les choses humbles !)

Et nous laissa en héritage

Toute sa grandeur, tout son mystère

Dans un morceau de pain.

 

Jésus la connaissait bien

Cette faim des hommes.

Il a voulu devenir notre aliment.

Par ce geste Il bénit les moissons,

Le blé, le semeur, la terre,

Le père, la mère avec les enfants

Autour de la table.

Et ce désir de pain que nous avons

Quand tout nous abandonne :

Courage, vanité, amour.

 

Oh ! Jésus, donnez-nous la simplicité

De revenir aux choses essentielles,

Car les tables chargées

De mets somptueux,

Garnies d’argenterie

Et de lumières

Jamais ne rassasieront notre cœur.

Vous êtes seul le Pain de Vie.

Les livres, les jeux et les jardins passeront,

Le Pain et le Vin ne passeront point.

 

Il prit du vin,

Et ayant rendu grâce

Il le leur donna en disant :

« Ceci est mon sang,

Le sang de la nouvelle alliance

Qui sera répandu pour un grand nombre. »

 

Il a choisi le vin,

Le vin vermeil,

Ce velours pour les yeux,

Cette transparence sur le ciel,

Ce réchauffement intérieur

Qui figure si bien

La vive éclosion d’une joie

Venue d’ailleurs,

Germée spontanément

Dans le sol triste et desséché,

Et qu’on nomme la grâce,

Cette ivresse de Dieu.

 

Jésus, Vous êtes le vin

Comme Vous êtes le pain ;

Vous avez voulu descendre dans nos vignes

Comme Vous êtes descendu dans nos blés.

 

Mais y aurait-il eu assez d’oblations

De par la terre

Sans les vignobles français

Et les plaines d’or du Canada ?

Il Vous fallait bien les deux France

Pour y déposer votre Eucharistie,

De par la terre,

Et Vous saviez bien d’avance

Que c’est là qu’on Vous aimerait le plus,

De par la terre.

Et ça nous remue le cœur de croire

Que Vous y avez pensé

En choisissant les Espèces

De la Communion,

Le Jeudi-Saint.

 

 

 

                                   III

 

Voici venir le Vendredi Saint,

Uni au Jeudi Saint

Par cette nuit des Oliviers,

Cette nuit de Palestine,

Tiède, où flottent des parfums d’orangers,

Où se balancent les palmiers

Et les grands oliviers

Aux fruits mats.

 

C’est par une nuit semblable

Que Jésus vit tous nos péchés :

Ceux qu’on commet

Quand l’air est trop doux

Et qu’on est si tendre ;

Et tous les crimes de l’argent

Et des cœurs durs.

Jésus, Lui, le Pur,

Le Juste, les sentit tous

Peser sur ses épaules,

Ployer son corps en avant

Et inonder sa Face de sang.

Les disciples dormaient.

 

Des fois on se dit :

Le Christ a bien souffert,

Oui, mais la honte du péché,

Cette douleur d’être faillible,

Cette humiliation d’être à terre,

Et ce chagrin de n’être pas bon,

Il n’a pas connu tout ça ;

Ni le regret, ni le remords.

Lui, Il a toujours été parfaitement droit.

Ça L’a consolé dans ses misères

Cette conscience de Sa pureté.

Et nous, qui souffrons si mal,

Avec un poids de fautes sur l’âme

Et ce désespoir qui bout

Comme une source secrète,

Au moindre sursaut…

Qu’endurons-nous donc !

 

Jésus est le Saint,

Fils de Dieu,

Conçu sans la tache originelle

Par une Vierge immaculée.

Comme Il venait pour nous sauver,

Pour rétablir l’équilibre

Entre l’homme et Dieu,

Il rajusta la balance

À la mesure d’un Dieu,

Et prit sur Lui toutes nos infamies.

Et son âme était triste

Jusqu’à la mort

Tandis que nous dormions.

 

 

 

                                   IV

 

Dire que nous étions présents

Au crucifiement

Et à tout le Chemin de la Croix ;

Pas seulement

En imagination,

Ni représentés par d’autres,

Mais réellement participants au drame

Comme les fidèles à la messe !

 

Combien de volontés

Depuis longtemps détruites

Au fond des tombeaux

Et combien d’autres,

Pas encore nées,

Renforcissaient le Chœur des Juifs,

Pour insulter le Maître

De leur haine et de leurs blasphèmes !

C’est l’éternel chœur des pêcheurs ;

Et que seul celui

Qui n’a pas péché

Lui jette la première pierre !

 

Seigneur, moi qui étais si fière

De souffrir aujourd’hui,

Le Vendredi Saint de cette année,

Parce que je sentais bien

Que c’était avec Vous,

En ce quinze de nisan.

Vous m’avez choisie comme Cimon le Cyrénéen,

Mais ma douleur est infime

À côté de la vôtre ;

Vous portez tout le poids de la croix,

Je n’ai qu’à marcher

Derrière elle

Et à mettre ma main dessus

Comme un petit enfant

Qui voudrait aider son père ;

Celui-ci prend toute la charge

Et laisse à l’enfant l’illusion

D’avoir été indispensable.

 

En ces jours de Semaine-Sainte,

Les mystères de la Passion

Nous baignent l’âme

Et il est plus facile d’être patient.

Mais, Jésus, toute ma part à la fois

Dépasse mes forces d’une semaine !

Si même après Pâques

J’ai mal encore,

Alors que Vous êtes ressuscité,

Éclairez pour moi le sens de la souffrance,

Et que je sente,

En passant le doigt dessus,

Que cette plaie que j’ai au flanc

Croise avec une autre,

Transversale à la mienne,

Jusqu’à former à même ma chair

Le Signe de la Croix.

 

 

 

                                    V

 

Jésus est mis au tombeau.

C’est la suprême épreuve

Avant la Résurrection.

De nouveau le silence et la solitude

S’emparent du Sauveur.

Premier silence à Nazareth

Duquel est sorti la parole du Christ,

Ultime silence de la mort

D’où sortira la Vie dans sa gloire immortelle.

 

Pourquoi cet arrêt ?

Quelle est cette attente ?

Que me voulez-vous, Seigneur ?

C’est cette minute en suspens

Avant l’aube,

La lente claustration

De la graine dans la terre,

Tout le carême, avant Pâques.

 

Seigneur, quand donc verrai-je le jour

Et la fleur ou le fruit ?

Cela dépasse mille aubes

Sans soleil,

Et l’on croit la graine perdue,

Moi, je sais bien qu’elle est au fond ;

Qu’attend-elle donc

Pour se manifester ?

Cela dépasse l’Avent d’une femme.

Quand pourrai-je contempler le visage

De cette joie éclose en moi ?

 

Quel est ce fruit

Dont Vous m’avez confié la semence ?

Est-il donc si lent à mûrir

Qu’il faille ces journées immobiles,

Cette séparation d’avec l’air et les vivants

Et cette consommation dans l’ombre ?

 

De même qu’il n’est pas

De carême sans Pâques,

Ni d’Avent sans Noël,

Je crois à cette joie de ma douleur.

De même qu’il est dit,

Au Second Mystère Joyeux,

Que Marie visita sa cousine Élisabeth,

Pour lui faire part de son allégresse,

Et que, en souvenir de

Cette communication de Marie,

Nous demandons la charité,

Fortifiez ma joie

Pendant sa vie cachée,

Afin que, quand le temps sera venu,

Elle soit un message pour le monde.

 

 

 

                                   VI

 

« Alleluia ! Alleluia !

« Christ est ressuscité ! »

Chante l’Église

En ce matin.

Il neige, il gèle.

Nulle fleur sinon de neige ;

Pas un brin d’herbe.

C’est l’hiver, comme en carême.

 

Alleluia ! Alleluia

Chante le chœur des enfants.

Et les grandes orgues

Font tressaillir les voûtes.

C’est la guerre,

On se tue, on se hait,

Nulle trêve ;

Toute la bonne volonté

S’est mise d’un seul côté.

 

Alleluia ! Alleluia !

Est-ce vraiment Pâques ?

Est-ce vraiment le printemps ?

Le mal semble bien puissant

Sur le monde,

Et il neige

Dans mon pays.

 

On m’apporte des fleurs coupées,

Des fleurs de serre,

Séparées de la terre ;

Leurs heures sont comptées.

 

Soyons heureux

D’être pris à la Croix,

De n’être pas des fleurs coupées ;

Car tant qu’elles seront fixées dans le sol

Les tiges refleuriront.

Et pourquoi ne pas

Chanter d’avance,

Puisque c’est le Christ

Qui nous l’a promis,

Le printemps.

Alleluia ! Alleluia

 

 

 

Anne HÉBERT,

Les songes en équilibre,

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Voyage du Pape François en Irak : la prière de Mossoul (mars 2021)

Voyage du pape en Irak : la prière de Mossoul

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Le pape François le 7 mars 2021 dans les ruines de Mossoul. • VINCENZO PINTO / AFP

Le 7 mars au matin, le pape était en visite dans un quartier de la vieille ville de Mossoul détruit par Daech. Il y a prié pour toutes les victimes de la guerre. 

Le discours introductif

Chers frères et sœurs,
Chers amis !

Je remercie l’Archevêque Najeeb Michaeel pour ses paroles de bienvenue et je suis particulièrement reconnaissant au Père Raid Kallo et à Monsieur Gutayba Aagha pour leurs touchants témoignages.

Merci beaucoup, Père Raid. Vous nous avez parlé du déplacement forcé de nombreuses familles chrétiennes de leurs maisons. La diminution tragique des disciples du Christ, ici et dans tout le Moyen-Orient, est un dommage incalculable non seulement pour les personnes et les communautés intéressées, mais pour la société elle-même qu’ils laissent derrière eux.

En effet, un tissu culturel et religieux aussi riche de diversité est affaibli par la perte de n’importe lequel de ses membres, aussi petit soit-il. Comme dans un de vos tapis artistiques, un petit fil arraché peut endommager l’ensemble. Mon Père, vous avez parlé aussi de l’expérience fraternelle que vous vivez avec les musulmans, après être revenu à Mossoul. Vous avez trouvé accueil, respect, collaboration.

Merci, mon Père, pour avoir partagé ces signes que l’Esprit fait fleurir dans le désert, et pour nous avoir montré qu’il est possible d’espérer la réconciliation et une nouvelle vie.

Monsieur Aagha, vous nous avez rappelé que la véritable identité de cette ville est celle de la coexistence harmonieuse entre des personnes d’origines et de cultures différentes. C’est pourquoi j’apprécie grandement votre invitation à la communauté chrétienne à revenir à Mossoul, et à assumer le rôle vital qui est le sien dans le processus de redressement et de renouveau.

Aujourd’hui nous élevons nos voix en prière vers Dieu Tout-Puissant pour toutes les victimes de la guerre et des conflits armés. Ici à Mossoul les tragiques conséquences de la guerre et des hostilités ne sont que trop évidentes.

Comme il est cruel que ce pays, berceau de civilisations, ait été frappé par une tempête aussi inhumaine, avec d’antiques lieux de culte détruits et des milliers et des milliers de personnes – musulmanes, chrétiennes, yézidies et autres – déplacées de force ou tuées !

Aujourd’hui, malgré tout, nous réaffirmons notre conviction que la fraternité est plus forte que le fratricide, que l’espérance est plus forte que la mort, que la paix est plus forte que la guerre. Cette conviction parle d’une voix plus éloquente que celle de la haine et de la violence ; et jamais elle ne pourra être étouffée dans le sang versé par ceux qui pervertissent le nom de Dieu en parcourant des chemins de destruction.

Avant de prier pour toutes les victimes de la guerre dans cette ville de Mossoul, en Iraq et dans tout le Moyen Orient, je voudrais partager avec vous ces pensées :

Si Dieu est le Dieu de la vie – et il l’est – il ne nous est pas permis de tuer nos frères en son nom.
Si Dieu est le Dieu de la paix – et il l’est – il ne nous est pas permis de faire la guerre en son nom.
Si Dieu est le Dieu de l’amour – et il l’est – il ne nous est pas permis de haïr nos frères.

Maintenant prions ensemble pour toutes les victimes de la guerre, afin que Dieu Tout Puissant leur accorde la vie éternelle et la paix sans fin, et qu’il les accueille dans ses bras très aimants. Et prions aussi pour nous tous, afin qu’au-delà des appartenances religieuses, nous puissions vivre en harmonie et en paix, conscients qu’aux yeux de Dieu nous sommes tous frères et sœurs.

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Pope Francis attends a ceremony at a square near the ruins of the Syriac Catholic Church of the Immaculate Conception (al-Tahira-l-Kubra), in the old city of Iraq’s northern Mosul on March 7, 2021. Pope Francis is visiting parts of northern Iraq that were held by Islamic State (IS) militants on the third day of his historic trip to the country. Photo : Vatican Media via ABACAPRESS.COM

La prière 

Dieu très haut, Seigneur du temps et de l’histoire, par amour tu as créé le monde et tu ne cesses jamais de déverser tes bénédictions sur tes créatures. Toi, au-delà de l’océan de la souffrance et de la mort, au-delà des tentations de la violence, de l’injustice et du gain inique, accompagne tes fils et tes filles avec un tendre amour de Père.

Mais nous les hommes, ingrats à l’égard de tes dons et distraits par nos préoccupations et par nos ambitions trop terrestres, nous avons souvent oublié tes desseins de paix et d’harmonie. Nous nous sommes enfermés en nous-mêmes et dans nos intérêts partisans et, indifférents à toi et aux autres, nous avons fermé les portes à la paix.

S’est ainsi répété ce que le prophète Jonas avait entendu dire de Ninive : la méchanceté des hommes est montée jusqu’au ciel (cf. Jon 1, 2). Nous n’avons pas élevé des mains pures vers le Ciel (cf.1 Tm 2, 8), mais de la terre est monté une fois encore le cri du sang innocent (cf. Gn 4, 10). Les habitants de Ninive, dans le récit de Jonas, ont écouté la voix de ton prophète et ont trouvé le salut dans la conversion. Nous aussi, Seigneur, alors que nous te confions les nombreuses victimes de la haine de l’homme contre l’homme, nous invoquons ton pardon et nous implorons la grâce de la conversion :

Kyrie eleison ! Kyrie eleison ! Kyrie eleison !

Seigneur notre Dieu, dans cette ville, deux symboles témoignent du perpétuel désir de l’humanité de se rapprocher de toi : la mosquée Al-Nouri avec son minaret Al Hadba, et l’église Notre Dame de l’horloge. C’est une horloge qui depuis plus de cent ans rappelle aux passants que la vie est brève et que le temps est précieux.

Apprend-nous à comprendre que tu nous as confié ton dessein d’amour, de paix et de réconciliation, afin que nous le réalisions dans le temps, au cours du bref passage de notre vie terrestre. Fais-nous comprendre que c’est seulement en le mettant en pratique sans délai, que cette ville et ce pays pourront être reconstruits et que les cœurs déchirés par la douleur pourront être guéris.

Aide-nous à ne pas passer notre temps au service de nos intérêts égoïstes, personnels ou de groupe, mais au service de ton dessein d’amour. Et quand nous nous égarons, fais que nous puissions écouter la voix des vrais hommes de Dieu et nous ressaisir à temps, pour ne pas nous laisser ruiner encore par la destruction et la mort.

Nous te confions ceux dont la vie terrestre a été écourtée par la main violente de leurs frères, et nous t’implorons aussi pour tous ceux qui ont fait du mal à leurs frères et à leurs sœurs : qu’ils se repentent, touchés par la puissance de ta miséricorde.

Requiem æternam dona eis, domine, et lux perpetua luceat eis.

Requiescant in pace.

Amen.

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Dimanche 7 février 2021 : 5ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 7 février 2021 :

5ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Job 7,1 … 7

Job prit la parole et dit :
1 « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée,
il fait des journées de manœuvre .
2 Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre,
comme le manœuvre  qui attend sa paye,
3 depuis des mois je n’ai en partage que le néant,
je ne compte que des nuits de souffrance.
4 A peine couché, je me dis :
Quand pourrai-je me lever ?
Le soir n’en finit pas :
je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube.
6 Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand,
ils s’achèvent faute de fil.
7 Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle,
mes yeux ne verront plus le bonheur. »

LES MALHEURS DE JOB
Nous n’avons lu ici malheureusement que quelques lignes du livre de Job qui compte quarante-deux chapitres ! Mais nous comprenons déjà qu’il affronte la question la plus terrible de nos vies, celle de la souffrance. Et beaucoup d’entre nous se reconnaîtront dans les plaintes de Job ; car l’une des grandes qualités de ce livre est la vérité, l’actualité des questions qu’il ose poser.
Vous connaissez l’histoire : « Il était une fois un homme du nom de Job, un homme intègre et droit qui craignait Dieu et s’écartait du mal ». Il était heureux, il était riche… tout allait bien pour lui, dirait-on aujourd’hui. Il avait une femme et de nombreux enfants et son seul souci à leur égard était de les voir rester dans le droit chemin. Bref, en tous points, il était irréprochable.
Et puis, soudain, tous les malheurs du monde s’abattent sur lui ; en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter, il perd tout : ses richesses, ses troupeaux, et, bien pire, tous ses enfants.
Il lui reste encore la santé, mais pas pour longtemps : une deuxième vague de malheurs s’abat sur lui ; il est atteint d’une maladie de peau du genre de la lèpre, il devient affreux à voir et sa maladie l’oblige à quitter la ville ; il doit abandonner sa maison magnifique pour s’installer sur la décharge publique ; et, dans tout cela, il est horriblement seul : sa propre femme ne le comprend pas.
Tout au long du livre, Job ne sait que redire sa souffrance, physique, psychologique, morale, l’angoisse devant la mort prématurée, et pourtant l’horreur de vivre, l’incompréhension des amis… et, pire que tout, le silence de Dieu. Il égrène toute cette douleur, dans des termes admirables, d’ailleurs, et répète sans cesse son incompréhension devant l’injustice qu’elle représente à ses yeux. Car, à l’époque où ce livre a été écrit, tout le monde en Israël pensait que la justice de Dieu consiste à récompenser scrupuleusement les bons et à punir les méchants. C’est ce que l’on appelle la « logique de rétribution ». Mais voilà, justement, Job a toujours mené une vie droite et il ne mérite nullement d’être puni.
OU DONC EST PASSEE LA JUSTICE DE DIEU ?
Ses amis ne l’entendent pas de cette oreille : ils pensent comme tout le monde et donc lui répètent à longueur de journée le même discours. En gros, cela tourne autour de deux argumentations : premier raisonnement, puisque la souffrance est toujours une punition : si tu souffres, c’est que tu as péché, fais ton examen de conscience ;
Soyons francs, quand nous disons aujourd’hui « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? » ou « ils ne l’ont pas volé », nous parlons comme eux.
A quoi Job répond : non, je vous assure, je n’ai pas péché; et les amis de surenchérir : tu as donc doublement tort ; non seulement, tu as péché   (la preuve, c’est que tu souffres), mais en plus tu as l’audace de le nier !
Deuxième raisonnement, la souffrance est une école de vertu, quelque chose comme « Qui aime bien châtie bien » ; par exemple un de ses amis ose lui dire : « Heureux l’homme que Dieu réprimande ! Ne dédaigne donc pas la semonce du Puissant. C’est lui qui, en faisant souffrir répare, lui dont les mains, en brisant, guérissent. » (Jb 5,17-18).
Tout au long du livre, Job refuse ces explications trop faciles ; il voudrait bien que cesse tout ce verbiage inutile qui l’enfonce encore dans la solitude ; certaines de ses phrases sont d’ailleurs une leçon pour tous les visiteurs de malades et de souffrants de toute sorte : « Qui vous apprendra le silence, la seule sagesse qui vous convienne ? » (Jb 13,5)… « Ecoutez-moi, écoutez-moi, c’est ainsi que vous me consolerez » (Jb 21,2), autrement dit : Vous feriez mieux de vous taire et de m’écouter, c’est la seule manière de me consoler. Lui ne sait que dire, clamer, hurler sa souffrance et sa révolte… mais sans jamais cesser d’affirmer « Dieu ne peut être que juste ». Lui-même va faire un long chemin : au début du livre, il répète sans arrêt « je vous dis que je n’ai pas péché, donc ce qui m’arrive est injuste »… sans s’apercevoir qu’en disant cela, il est bien dans la même logique que ses amis : « si on souffre, c’est qu’on a péché». Puis peu à peu, la voix de l’expérience parle : il a vu combien de fois des bandits vivre heureux, impunis et mourir sans souffrir pendant que des gens honnêtes, des innocents ont des vies d’enfer et de longues agonies. Non, il n’y a pas de justice, comme on dit. Et ses amis ont tort de prétendre que les bons sont toujours récompensés et les méchants toujours punis. Alors, il comprend qu’il s’est lui-même trompé sur la justice de Dieu. A la fin, à bout d’arguments, il fait acte d’humilité et reconnaît que, Dieu seul sait les mystères de la vie.
DANS LA SOUFFRANCE, RESTER OBSTINEMENT BLOTTIS DANS LA MAIN DE DIEU
Alors il est prêt pour la découverte, et Dieu l’attendait là : c’est Lui, désormais qui prend la parole ; il ne lui fait pas de reproche, il dit aux amis de Job que leurs explications ne valent rien ; il va jusqu’à dire : « Seul, Job a bien parlé de moi » ; ce qui veut dire qu’on a le droit de crier, de se révolter ; puis il invite Job à contempler la Création et à reconnaître humblement son ignorance ; comme un père reprend gentiment mais fermement son fils, Dieu fait comprendre à Job que « ses pensées ne sont pas nos pensées » et que si sa justice nous échappe, cela ne nous autorise pas à la contester. Job qui est un homme intègre et droit, on nous l’a dit dès le début, comprend la leçon : il avoue « J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent… Je ne fais pas le poids, que te répliquerais-je ?… » (Jb 42,3 ; 40,4).
En définitive, le livre de Job ne donne pas d’explication au problème de la souffrance ; si nous en attendions une, nous serons déçus ; mais il nous indique le chemin : ne pas retenir nos cris, mais garder confiance et tenir fort la main de Dieu : puisqu’Il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde.
Comme dit Claudel, « Jésus n’est pas venu expliquer la souffrance mais l’habiter par sa présence ».

 

PSAUME – 146 (147 a), 1. 3 – 7

1 Alleluia !
Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange !
3 il guérit les cœurs  brisés
et soigne leurs blessures.

4 Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
5 il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

6 Le SEIGNEUR élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
7 Entonnez pour le SEIGNEUR l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

ALLELUIA, LE CHANT DE LA LIBERATION
Ce psaume commence par le mot « Alleluia » qui a tellement d’importance dans la tradition juive : c’est l’acclamation qu’on adresse au Dieu qui a libéré son peuple ; voici comment on l’explique : « Dieu nous a fait passer de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C’est pourquoi chantons devant lui l’Alleluia » (Mishna, Traité Pesahim V, 5).
On comprend mieux, du coup, la phrase « Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! » et on voit bien, aussi, pourquoi il nous est proposé ce dimanche, en écho à la première lecture tirée du livre de Job ; le verset 3 affirme « Dieu guérit les cœurs  brisés, il soigne leurs blessures » ; cœur  brisé, Job en était un : affronté à la plus cruelle énigme de notre vie, la souffrance. Au sein même de sa douleur, ce qui nous était donné en exemple, chez Job, c’était sa ténacité à vouloir à tout prix entrer en dialogue avec Dieu. Et ce qu’il découvre, en fin de compte, ce n’est pas un coup de baguette magique qui le délivrerait de toutes ses souffrances, mais c’est la présence de Dieu à ses côtés, quoi qu’il arrive.
Quand on dit « le SEIGNEUR guérit les cœurs  brisés, il soigne leurs blessures », il s’agit bien des cœurs , pas des corps ! Cette présence de Dieu auprès des plus petits et de ceux qui souffrent est une des grandes découvertes de l’Ancien Testament : désormais l’homme n’est plus seul face aux difficultés et, pour certains, aux cruautés de l’existence. Le livre de l’Ecclésiastique va jusqu’à dire : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35,18).
Il est probable que les cœurs  brisés dont il est question ici, ce sont les Juifs de Jérusalem déportés à Babylone par Nabuchodonosor… L’Alleluia le laissait entendre, et puis, dès le début du psaume, le verset 2 que nous ne lisons pas ce dimanche, parle d’eux justement : « Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d’Israël ». Voici donc la première strophe dans son ensemble : « Alleluia ! Il est bon de fêter notre Dieu, il est beau de chanter sa louange ! Le SEIGNEUR rebâtit Jérusalem, il rassemble les déportés d’Israël. Il guérit les coeurs brisés, et soigne leurs blessures. »
Cet « Alleluia » qui est le chant de la libération prend tout son sens avec le rappel de la fin de l’Exil à Babylone. Surtout si on se souvient que ce retour d’Exil est vécu non seulement comme une libération politique, mais peut-être plus encore comme une libération spirituelle : pendant l’Exil, le peuple d’Israël a eu tout loisir de relire son histoire et de faire son examen de conscience ; les prophètes avaient prédit le désastre si on ne se convertissait pas ; et le désastre est arrivé sous les traits de Nabuchodonosor ; le retour au pays, la reconstruction de Jérusalem ouvrent un nouvel avenir : Dieu a pardonné. Désormais, de retour sur la Terre sainte, on va de nouveau essayer d’y vivre saintement.
Et ne croyez pas qu’on change de sujet avec les versets suivants : « Il compte le nombre des étoiles, il donne à chacune un nom… » Bien sûr, c’est une allusion à la Création ; c’est toujours dans les périodes de grande détresse, que les auteurs bibliques écrivent les plus beaux textes sur la Création : manière de dire que le Créateur qui a tout fait surgir à partir de rien saura nous faire resurgir nous-mêmes, quel que soit l’abîme dans lequel nous sommes tombés.*
DIEU QUI NOUS A CREES PAR AMOUR NOUS ACCOMPAGNE CHAQUE JOUR
D’autre part, on sait bien que le premier article de foi pour Israël est « je crois en Dieu libérateur » et le deuxième article seulement « je crois en Dieu créateur » ; la foi au Dieu créateur est lue à la lumière de l’expérience de la libération d’Egypte et de toutes les libérations successives : le Dieu créateur est admiré, loué pour sa toute-puissance, mais surtout pour son projet d’amour sur l’humanité.
D’ailleurs, chaque fois qu’on parle d’étoiles en Israël, on pense certainement à la fameuse promesse faite à Abraham : une descendance aussi nombreuse que les étoiles.
Ce projet de Dieu sur l’homme est un rêve de grandeur (à la hauteur des étoiles) ; le Créateur qui a modelé l’homme à partir de la poussière du sol est aussi celui qui, inlassablement, le relève chaque fois que c’est nécessaire pour l’attirer à lui : « Le SEIGNEUR relève les humbles … » Les humbles, les petits, nous les rencontrons souvent dans la Bible : ce sont ceux qui n’ont pas de prétentions devant Dieu, ni de mérites à faire valoir. Les impies, au contraire (on pourrait traduire « les prétentieux ») ne sont pas prêts à accueillir les dons de Dieu. Dans cette phrase « Le SEIGNEUR relève les humbles, et rabaisse jusqu’à terre les impies », on reconnaît le cantique d’Anne, la maman de Samuel et aussi le Magnificat, sans compter quelques psaumes  . Jésus aussi avait une prédilection pour les tout-petits : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11,25).
Et c’est pour cela que le chant de reconnaissance jaillit du coeur des croyants : « Il est bon de fêter notre Dieu… Il est beau de chanter sa louange ! » Cela est bon de deux manières : d’abord, parce que c’est justice, et aussi parce que c’est notre bonheur. L’homme est ainsi fait qu’il ne trouve son bonheur que dans une relation filiale avec Dieu. Saint Augustin priait ainsi : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur  est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».
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Note
1 – Par exemple, les textes du deuxième Isaïe pendant l’Exil à Babylone ; ou encore les chapitres 38 à 41 du livre de Job).
Complément
Pour une fois la traduction grecque de la Bible nous joue un mauvais tour : car elle a compté deux psaumes différents (146 et 147) là où la Bible en hébreu n’en compte qu’un, numéroté 147. Premier inconvénient, pas bien grave, c’est l’un des rares psaumes qui posent un problème de numérotation. Deuxième conséquence, plus fâcheuse, cela nous prive d’apprécier la construction de l’ensemble de ce cantique unique : il est encadré par le mot Alleluia (au verset 1 et à la fin du verset 20).

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 9, 16 … 23

Frères,
16 annoncer l’Evangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté,
c’est une nécessité qui s’impose à moi.
Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile !
17 Certes, si je le fais de moi-même,
je mérite une récompense.
Mais je ne le fais pas de moi-même,
c’est une mission qui m’est confiée.
18 Alors, quel est mon mérite ?
C’est d’annoncer l’Evangile
sans rechercher aucun avantage matériel,
et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Evangile
19 Oui, libre à l’égard de tous,
je me suis fait l’esclave de tous
afin d’en gagner le plus grand nombre possible.
22 Avec les faibles, j’ai été faible
pour gagner les faibles.
Je me suis fait tout à tous
pour en sauver à tout prix quelques-uns.
23 Et tout cela, je le fais à cause de l’Evangile,
pour y avoir part, moi aussi.

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Il apparaît dans plusieurs lettres de Saint Paul qu’il se fait une gloire de travailler de ses mains pour ne pas être financièrement à la charge de la communauté chrétienne. Il semble que, dans l’Eglise de Corinthe, certains de ses adversaires aient trouvé dans ce comportement un argument contre lui : puisque Paul n’use pas de son droit d’être rétribué, c’est qu’il veut échapper à tout contrôle. Est-il authentiquement l’apôtre qu’il prétend être ?
Paul présente ici les raisons profondes de sa conduite. S’il se montre à ce point désintéressé, c’est pour que l’on sache bien qu’il « ne roule pas pour lui » ; il ne considère pas l’annonce de la Bonne Nouvelle comme l’exercice d’un métier dont il pourrait tirer quelque avantage que ce soit, mais l’accomplissement de la mission qui lui est confiée. Il est en « service commandé » et c’est cela qui le rend libre.
« J’annonce l’Evangile, c’est une nécessité qui s’impose à moi » : Paul n’a pas choisi d’annoncer l’évangile, on le sait bien ; ce n’était pas prévu au programme, pourrait-on dire ! Il était un Juif fervent, cultivé, un Pharisien : tellement fervent qu’il a commencé par persécuter la toute nouvelle secte des Chrétiens. Et puis sa conversion imprévisible a tout changé ; désormais, il a mis son tempérament passionné au service de l’évangile. Pour lui, la prédication est une fonction qui lui a été imposée lors de sa vocation : comme si, à ses yeux, on ne pouvait pas être Chrétien sans être apôtre. Il sait bien que s’il a été appelé par Dieu, c’est POUR le service des autres. (ceux qu’il appelle les « païens » ; il le dit dans la lettre aux Galates : « …Celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce, a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens… » Ga 1, 15).
Comment ne pas penser à la vocation de certains prophètes ; Amos, par exemple : « Je n’étais pas prophète, je n’étais pas fils de prophète  j’étais bouvier, je traitais les sycomores ; mais le Seigneur m’a pris de derrière le bétail et le Seigneur m’a dit : Va, prophétise à Israël mon peuple. » (Am 7,14). Ou encore Jérémie : « La Parole du Seigneur s’adressa à moi : Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu sortes de son ventre, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. (Jr 1,4-5).
Un prophète, par hypothèse, est toujours un homme POUR les autres. Dans l’évangile de Marc, que nous lisons dans cette même liturgie, Jésus dit bien que c’est POUR annoncer la Bonne Nouvelle qu’il est venu.
Cette conscience de sa responsabilité fait dire à Paul une phrase très forte qui nous surprend peut-être : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’évangile ! » Cela ne veut pas dire qu’il a peur d’une sanction quelconque ou qu’il ressent une menace extérieure pour le cas où il ne remplirait pas sa mission ; mais quelque chose comme « Si je n’annonçais pas l’Evangile, je serais le plus malheureux des hommes » : cette passion nouvelle pour l’évangile est devenue une seconde nature. Parce que cette découverte qu’il a faite, il brûle de la partager.
Elle est là sa joie et sa récompense : simplement savoir qu’il a accompli sa mission. Paul n’est pas un prédicateur itinérant qui vend ses talents d’orateur en faisant des conférences payantes ici ou là ; il est en service commandé : « C’est une nécessité qui s’impose à moi… Je ne le fais pas de moi-même, je m’acquitte de la charge que Dieu m’a confiée. »
Cette dernière expression était celle qu’on employait pour les esclaves ; si bien qu’on pourrait résumer ainsi les versets 17-18 : si j’avais choisi ce métier moi-même, je me ferais payer comme pour tout autre métier ; mais en réalité, je suis devenu l’esclave de Dieu, et un esclave n’est pas payé, comme chacun sait ! Mais pourtant ma récompense est grande, car c’est un grand honneur et une grande joie d’annoncer l’évangile : traduisez « Ne recevoir aucun salaire, voilà mon salaire » ; cet apparent paradoxe est la merveilleuse expérience quotidienne de tous les serviteurs de l’évangile. Car la gratuité est le seul régime qui s’accorde avec le discours sur la gratuité de l’amour de Dieu. Bien sûr, il faut vivre et assurer sa subsistance ; mais Paul nous dit très fort ici que la prédication de l’Evangile est une charge, une mission, une vocation et non un métier. En accomplissant de tout cœur  la tâche qui lui est imposée, l’apôtre est gratifié de la joie de donner : en cela il est à l’image de celui qu’il annonce.
LES EXIGENCES DE LA VIE FRATERNELLE
Cette prédication n’est pas seulement paroles mais aussi tout un comportement : « J’ai partagé la faiblesse des faibles, pour gagner les faibles » ; de quelle sorte de faiblesse parle-t-il ? Je m’explique : cette phrase traduit le contexte dans lequel Paul écrit : les membres de la communauté de Corinthe n’ont pas tous eu le même parcours, comme on dit. Certains sont d’anciens Juifs, devenus Chrétiens, comme Paul ; mais les autres sont d’anciens non-Juifs ; ils n’étaient pourtant pas des païens, à proprement parler ; ils avaient une religion, des dieux, des rites… Leur Baptême et leur entrée dans la communauté chrétienne leur ont imposé des changements d’habitudes parfois radicaux. Par exemple, dans leur ancienne religion, ils offraient des sacrifices à leurs idoles et mangeaient ensuite la viande des animaux sacrifiés, dans une sorte de repas sacré. En adhérant à la foi chrétienne, ils ont évidemment abandonné ces pratiques : on sait que l’entrée en catéchuménat imposait des exigences très strictes.
Mais il peut leur arriver d’être invités par des proches ou des amis païens.
Par exemple, on a retrouvé des cartes d’invitation à une réception dans un Temple à Corinthe, dont voici le libellé : « Antoine, fils de Ptolémée, t’invite à dîner avec lui à la table du Seigneur Sarapis (l’une des nombreuses divinités de Corinthe), dans les locaux du Sarapeion de Claude… » suivent le jour et l’heure.
Quand on est un Chrétien sûr de sa foi (Paul dit « fort ») on n’a aucun cas de conscience à accepter ce genre d’invitations : puisque les idoles n’existent pas, on peut bien leur immoler tous les animaux que l’on voudra, ces sacrifices n’ont aucun sens et donc ces repas ne sont pas un blasphème à l’égard du Dieu des Chrétiens. Un Chrétien sûr de sa foi est assez libre pour cela. Et il préfère ne pas peiner sa famille ou ses amis en refusant une invitation.
Mais il y a des Chrétiens moins sûrs d’eux, ceux que Paul appelle les faibles : ils savent bien, eux aussi, que les idoles ne sont rien… Mais ce genre de problème les trouble encore* ; il ne faudrait ni les choquer ni les inciter à retomber dans leurs anciennes pratiques. Les plus forts devront donc toujours veiller à respecter les plus faibles. C’est le B.A. BA d’une véritable vie fraternelle.
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Note
D’une part, ils risquent d’être choqués en voyant certains Chrétiens participer à ces banquets. D’autre part, s’ils suivent cet exemple, ils risquent de vivre ensuite dans une épouvantable culpabilité. Paul donne alors des conseils de prudence à ceux qui n’ont pas ce genre de scrupules : « Prenez garde que cette liberté même, qui est la vôtre, ne devienne une occasion de chute pour les faibles. Car si l’on te voit, toi qui as la connaissance, attablé dans un temple d’idole, ce spectacle risque de pousser celui dont la conscience est faible à manger lui aussi des viandes sacrifiées… » (1 Co 8,9-10). Et il conclut « Si un aliment doit faire tomber mon frère, je renoncerai à tout jamais à manger de la viande, plutôt que de faire tomber mon frère » (1 Co 8,13). Ici, il dit la même chose dans d’autres termes : « J’ai partagé la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles. »
Complément
Dans les chapitres 14 et 15 de la lettre aux Romains, Paul reprendra le même thème : « Le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit-Saint  … Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle… Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi occasion de chute… C’est un devoir pour nous, les forts, de porter l’infirmité des faibles et de ne pas rechercher ce qui nous plaît » (Rm 14,17-20 ; 15,1).

EVANGILE – selon saint Marc 1,29-39

En ce temps-là,
29 Aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm,
ils allèrent, avec Jacques et Jean,
dans la maison de Simon et d’André.
30 Or, la belle-mère de Simon
était au lit, elle avait de la fièvre.
Aussitôt, on parla à Jésus de la malade.
31 Jésus s’approcha,
la saisit par la main,
et la fit lever.
La fièvre la quitta,
et elle les servait.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil,
on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal
ou possédés par des démons.
33 La ville entière se pressait à la porte.
34 Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies,
et il expulsa beaucoup de démons ;
il empêchait les démons de parler,
parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
35 Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube.
Il sortit et se rendit dans un endroit désert,
et là il priait.
36 Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche.
37 Ils le trouvent et lui disent :
« Tout le monde te cherche. »
38 Jésus leur dit :
« Allons ailleurs, dans les villages voisins,
afin que là aussi je proclame l’Evangile ;
car c’est pour cela que je suis sorti. »
39 Et il parcourut toute la Galilée,
proclamant l’Evangile dans leurs synagogues,
et expulsant les démons.

LE REGNE DE DIEU EST COMMENCE
On dirait presque un reportage : Marc nous dit les lieux et les moments ; mais comme justement les objectifs des évangélistes ne sont jamais d’ordre journalistique, il faut croire que toutes ces précisions ont un sens théologique ; à nous de savoir lire entre les lignes.
Donc, ceci se passe en Galilée, à Capharnaüm ; un jour de sabbat, puis le soir et le lendemain ; comme chacun sait, le jour pour les Juifs ne se compte pas de minuit à minuit, mais du coucher du soleil au coucher du soleil ; le sabbat commence le vendredi soir au coucher du soleil et finit le samedi soir à l’apparition des premières étoiles ; on sait aussi que le sabbat est un jour réservé à la prière et à l’étude de la Torah, à la synagogue et chez soi ; c’est bien pour cela que les habitants de Capharnaüm amènent leurs malades à Jésus seulement le soir du sabbat ; Marc nous dit : « Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. » En précisant que le soleil est couché, Marc veut peut-être également attirer notre attention : puisque le soleil est couché, nous sommes déjà dimanche, le premier jour de la semaine. On sait le sens que le dimanche a pris pour les premiers chrétiens : il symbolise le début de la création nouvelle.
Le reste de la journée, Jésus n’a fait qu’une chose : aller à la synagogue de la ville et il est rentré aussitôt après à la maison ; si Marc le précise, c’est sans doute pour nous rappeler que Jésus est un Juif fidèle à la loi. Le matin, à la synagogue, il a délivré un « homme possédé d’un esprit impur » (v. 23), selon l’expression de Marc ; et la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre que Jésus commande aux esprits impurs ; pas étonnant que le soir, après la fin du sabbat, on lui amène tous les malades et les possédés. En filigrane, Marc nous dit déjà : voici le Messie, celui qui annonce et accomplit le Royaume.
Curieusement, les démons connaissent l’identité de Jésus, et Jésus leur interdit de parler : « Il chassa beaucoup d’esprits mauvais et il les empêchait de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était. »
Eux savent ce qui a été révélé lors du Baptême de Jésus par Jean-Baptiste et que l’esprit impur a proclamé le matin même à la synagogue de Capharnaüm : « De quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : Le Saint de Dieu ».
Pourquoi ce silence imposé ? Alors que Jésus n’est pas venu pour se cacher… Probablement parce que les habitants de Capharnaüm ne sont pas encore prêts pour cette révélation : il leur reste encore tout un chemin à parcourir avant de découvrir le vrai visage du Christ ; il ne suffit pas de savoir dire « Tu es le Saint de Dieu » ; cela, les démons savent très bien le faire.
Pour l’instant, les malades sont attirés par Jésus, mais sont-ils prêts pour la foi ? C’est là l’ambiguïté des miracles : le risque de repartir guéri sans avoir rencontré Dieu. Et quand Simon voudrait retenir Jésus en lui disant « Tout le monde te cherche », Jésus le ramène à l’essentiel, la prédication du Royaume : « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c’est pour cela que je suis sorti. » Or, si nous relisons le début de l’évangile de Marc, pour Jésus, annoncer l’Evangile, cela consistait à dire : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. » Les miracles sont le signe que le règne de Dieu est déjà là ; le risque est de n’y voir que le prodige.
L’URGENCE DE LA BONNE NOUVELLE
« Le lendemain, bien avant l’aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. » Jésus va au désert pour rencontrer Dieu ; et aussitôt revenu près de ses disciples, il leur dit « Partons »… Est-ce la prière qui le pousse à partir ailleurs ? Loin d’affaiblir son ardeur missionnaire, il semble bien que cette retraite dans le silence le relance au contraire.
Comme disait Mgr Coffy : « Jésus ne serait pas allé aussi loin dans l’évangélisation s’il ne s’était pas retiré aussi loin dans la prière ». Au fond, Prière ou action, c’est un faux dilemme : l’une ne peut aller sans l’autre. Un autre Evêque disait au congrès eucharistique de Lourdes en 1981 : « Un évangélisateur qui ne prie plus, bientôt n’évangélisera plus ».
« C’est POUR cela que je suis sorti » : on ne peut pas ne pas penser à l’insistance de Paul dans la lettre aux Corinthiens que nous lisons ce même dimanche en deuxième lecture : Jésus et Paul ont cette même passion de l’annonce de la Bonne Nouvelle ; on dirait qu’il y a urgence.
Dernière remarque : les guérisons opérées par Jésus devraient, semble-t-il, remettre en cause certains de nos discours sur la souffrance ; si Jésus guérit les malades, c’est que la maladie est un mal ; s’il guérit en même temps qu’il annonce le Royaume, c’est parce que le mal contrecarre le projet de Dieu et donc il faut nous en débarrasser. Dans la première lecture, nous avons entendu Job crier sa souffrance, et à la fin du livre, Dieu lui donne raison d’avoir osé crier. La souffrance en soi est toujours un mal, il faut oser le dire ; il faudrait être fou pour oser dire en face à un malade « ce qui vous arrive est très bien »… Il est vrai que certains, avec la grâce de Dieu, trouvent dans la souffrance un chemin qui les fait grandir, mais la souffrance reste un mal. Et tous nos efforts pour lutter contre les souffrances des hommes vont dans le sens du projet de Dieu. Car Dieu sauve des hommes, et non des âmes désincarnées : la prédication de l’évangile n’est pas que paroles qui s’adresseraient à l’intelligence ou à la conscience ; elle est en même temps et inséparablement lutte contre ce qui fait souffrir les hommes.