ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DU PROPHETE AMOS, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL A TIMOTHEE, PSAUME 145

Dimanche 25 septembre 2022 : 26ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 25 septembre 2022 :

26ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Amos 6, 1…7

Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers :
1 Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion,
et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie.
4 Couchés sur des lits d’ivoire,
vautrés sur leurs divans,
ils mangent les agneaux du troupeau,
les veaux les plus tendres de l’étable ;
5 ils improvisent au son de la harpe,
ils inventent, comme David, des instruments de musique ;
6 ils boivent le vin à même les amphores,
ils se frottent avec des parfums de luxe,
mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël !
7 C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés,
ils seront les premiers des déportés ;
et la bande des vautrés n’existera plus.

LES FAUSSES SECURITES
Dans la Bible, Amos est le premier prophète « écrivain », comme on dit, c’est-à-dire qu’il est le premier dont il nous reste un livre. D’autres grands prophètes antérieurs sont restés très célèbres : Elie par exemple ou Elisée, ou Natan… mais on ne possède pas leurs prédications par écrit. On a seulement des souvenirs de leur entourage. Amos a prêché vers 780–750 av. J.C. Combien de temps ? On ne le sait pas. Il a certainement été amené à dire des choses qui n’ont pas plu à tout le monde puisqu’il a fini par être expulsé sur dénonciation au roi. Vous vous rappelez que, originaire du Sud, il a prêché dans le Nord à un moment de grande prospérité économique. La semaine dernière, nous avions lu, déjà, un texte de lui, reprochant à certains riches de faire leur richesse au détriment des pauvres. Il suffit de lire le passage d’aujourd’hui pour imaginer le luxe qui régnait en Samarie : « Couchés sur des lits d’ivoire, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe… ils se frottent avec des parfums de luxe… ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël »… la politique de l’autruche, en somme. Les gouvernants ne savent pas ou ne veulent pas savoir qu’une terrible menace pèse sur eux. « Ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ».
Il est vrai que, a posteriori, l’histoire nous apprend que cette confortable inconscience a été durement secouée quelques années plus tard. « Ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus. » C’est très exactement ce qui s’est passé. On n’a pas écouté ce prophète de malheur qui essayait d’alerter le pouvoir et la classe dirigeante, et même on l’a fait taire en se débarrassant de lui. Mais ce qu’il craignait est arrivé.
C’est donc aux riches et aux puissants, aux responsables que le prophète Amos s’adresse ici. Que leur reproche-t-il au juste ? C’est la première phrase qui nous donne la clé : « Malheur à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. » Manière de dire : vous êtes bien au chaud, tout contents dans votre confort et même votre luxe… eh bien moi, je ne partage pas votre inconscience, je vous plains. Je vous plains parce que vous n’avez rien compris : vous êtes comme des gens qui se mettraient sous leur couette pour ne pas voir le cyclone arriver. Le cyclone, ce sera l’écroulement de toute cette société, quelques années plus tard, l’écrasement par les Assyriens, la mort de beaucoup d’entre vous et la déportation de ceux qui restent… « Je vous plains », dit sur ce ton-là, c’est quelque chose qu’on n’aime pas entendre !
« Malheur à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie »… Mais, où est le mal ? Le mal, c’est de fonder sa sécurité sur ce qui passe : quelques succès militaires passagers, la prospérité économique, et les apparences de la piété… pour ne pas déplaire à Dieu et à son prophète. Ils se vantent même de leurs réussites, ils croient en avoir quelque mérite, alors que tout leur vient de Dieu. Or la seule sécurité d’Israël, c’est la fidélité à l’Alliance… C’est la grande insistance de tous les prophètes : rappelez-vous Michée (qui prêchera quelques années plus tard à Jérusalem) : « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6,8).
MARCHER HUMBLEMENT AVEC TON DIEU
C’est juste le contraire à Samarie ; pire encore, ils sont hypocrites : quand ils offrent des sacrifices, ils transforment le repas qui suit en beuverie… car les repas que Amos décrit sont probablement des repas sacrés, comme il y en avait après certains sacrifices. Maintenant, ces repas sont sacrilèges, et n’ont plus grand chose à voir avec l’Alliance.
Ce qui fait la difficulté de ce passage, c’est sa concision : car, pour comprendre ces quelques lignes, il faut avoir en tête la prédication prophétique dans son ensemble ; la logique d’Amos, comme celle de tous les prophètes est la suivante : le bonheur des hommes et des peuples passe inévitablement par la fidélité à l’Alliance avec Dieu ; et fidélité à l’Alliance veut dire justice sociale et confiance en Dieu. Dès que vous vous écartez de cette ligne de conduite, tôt ou tard, vous êtes perdus.
C’est précisément sur ces deux points que Amos a des choses à redire : la justice sociale, on sait ce qu’il en pense, il suffit de relire le chapitre de la semaine dernière où il reprochait à certains riches de faire leur fortune sur le dos des pauvres ; et dans le texte d’aujourd’hui, les repas de luxe qu’on nous décrit ne profitent évidemment pas à tout le monde ; quant à Dieu, on n’a plus besoin de lui… croit-on ; pire, on fait des simulacres de cérémonie ; comme le dit Isaïe : « Ce peuple s’approche de moi en me glorifiant de la bouche et des lèvres, alors que son cœur est loin de moi » (Is 29,13). Il est probable qu’Amos, ce prophète venu d’ailleurs, puisqu’il venait du Sud, avait le regard d’autant plus aiguisé sur les faiblesses du royaume du Nord ; car au Sud, on ne connaissait pas encore une période aussi faste, et on conservait encore le style de vie des origines d’Israël ; tandis qu’au Nord, nous avons vu la semaine dernière que le règne de Jéroboam II était une période plus brillante. Mais la croissance économique exigeait une grande vigilance dans la transformation de la société. Malheureusement on s’éloignait de plus en plus de l’idéal des origines : au début, la Loi défendait l’égalité entre tous les citoyens et prévoyait donc la distribution égale de la terre entre tous. Or Samarie se couvrait de palais luxueux, construits par certains aux dépens des autres ; quand on s’était bien enrichi, grâce au commerce florissant, par exemple, on avait vite fait d’exproprier un petit propriétaire ; et nous avons vu que certains plus pauvres en étaient réduits à l’esclavage ; c’était notre texte de dimanche dernier.
L’archéologie apporte d’ailleurs sur ce point des précisions très intéressantes : alors qu’au dixième siècle, les maisons étaient toutes sur le même modèle et représentaient des trains de vie tout-à-fait identiques, au huitième siècle, au contraire, on distingue très bien des quartiers riches et des quartiers pauvres. Fini le bel idéal de la Terre Sainte, avec une société sans classes.
A bon entendeur, salut : si nous voulons être fidèles aujourd’hui à ce que représentait pour les hommes de la Bible l’idéal de la terre sainte, il nous est bon de relire le prophète Amos.
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N.B. Les exégètes pensent que le verset 1a qui concerne Jérusalem est postérieur ; il serait une adaptation pour Jérusalem d’un texte écrit pour Samarie.

PSAUME – 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10

6 Le SEIGNEUR garde à jamais sa fidélité,
7 il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le SEIGNEUR délie les enchaînés.

8 Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
le SEIGNEUR redresse les accablés,
le SEIGNEUR aime les justes,
9 le SEIGNEUR protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
10 D’âge en âge, le SEIGNEUR régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

CHANTE, O MON AME, LA LOUANGE DU SEIGNEUR !
Cette litanie superbe n’est qu’une partie du psaume 145/146 ; et, malheureusement, la liturgie de ce dimanche ne nous fait pas entendre les Alleluia qui l’encadrent dans le texte hébreu. (On l’appelle un « Psaume alleluiatique »). C’est dire que nous sommes, comme dimanche dernier, en face d’un psaume de louange. Et la première strophe, c’est « Chante, ô mon âme, la louange du SEIGNEUR ! Je veux louer le SEIGNEUR tant que je vis, chanter mes hymnes pour mon Dieu tant que je dure. »
Qui parle au juste dans ce psaume ? Vous avez entendu : ce sont des opprimés, des affamés, des aveugles, des accablés, des étrangers, des veuves, des orphelins qui reconnaissent la sollicitude de Dieu pour eux. En réalité, c’est le peuple d’Israël qui parle de lui-même : c’est sa propre histoire qu’il raconte et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; il a connu toutes ces situations : l’oppression en Egypte, dont Dieu l’a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et aussi l’oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Israël a connu la faim, aussi, dans le désert et Dieu a envoyé la manne et les cailles.
Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide (« Dieu aime les justes »). C’est donc un chant de reconnaissance qu’ils chantent ici : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le SEIGNEUR délie les enchaînés / Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles / Le SEIGNEUR redresse les accablés / Le SEIGNEUR aime les justes / Le SEIGNEUR protège l’étranger / il soutient la veuve et l’orphelin. »
Ce nom « SEIGNEUR » qui revient si souvent, de manière litanique, c’est la traduction de ce fameux NOM de Dieu en 4 lettres que l’on appelle « Le Tétragramme » : « YHVH » qui dit sa présence agissante et libératrice. Le verset qui précède ceux d’aujourd’hui les résume tous : « Heureux qui s’appuie sur le Dieu de Jacob, qui met son espoir dans le SEIGNEUR (YHVH) son Dieu » : le secret du bonheur, c’est de s’appuyer sur Dieu, c’est-à-dire d’attendre tout de Lui, et de Lui seul. Là on voit bien pourquoi ce psaume a été choisi pour ce dimanche en réponse au texte d’Amos. Surtout, disait Amos aux gens de Samarie, faites attention à bien placer votre confiance : méfiez-vous des fausses sécurités. Dieu seul est digne de confiance.
APPRENDRE A LUI FAIRE CONFIANCE
En écho, je vous relis quelques autres versets de ce psaume : « Ne comptez pas sur les puissants, (ce ne sont que) des fils d’homme qui ne peuvent sauver ! Leur souffle s’en va, ils retournent à la terre ; et ce jour-là, périssent leurs projets. Heureux qui s’appuie sur le Dieu de Jacob, qui met son espoir dans le SEIGNEUR son Dieu ».
Reconnaître notre dépendance fondamentale et la vivre en toute confiance parce que Dieu n’est que bienveillant… C’est la définition de la foi tout simplement. C’est le secret du bonheur, nous disent les prophètes. Je reprends l’épisode de la manne dont je parlais tout-à-l’heure : vous vous souvenez : en plein désert, ils avaient faim et Dieu avait envoyé la manne ; cette espèce de mince pellicule blanche qui recouvrait le sol… et Moïse avait bien dit : chacun ramasse le nécessaire pour la journée et rien de plus … les petits malins qui croyaient pouvoir faire des provisions voyaient le surplus se gâter… on était obligé d’en laisser pour les autres et de se contenter de son nécessaire… (on se prend à rêver : si nos sociétés fonctionnaient comme cela …?)
Mais surtout, plus tard, ils ont compris que de cette manière Dieu leur avait enseigné la confiance : il leur a appris à vivre au jour le jour sans s’inquiéter du lendemain… parce que ce lendemain lui appartient à lui, tout simplement, et pas à nous. Il ne faut jamais perdre de vue l’expérience unique dont les fils d’Israël ont eu le privilège : tout au long de leur combat pour la liberté, ils ont éprouvé à leurs côtés la présence de celui qu’ils ont reconnu comme leur SEIGNEUR. Et c’est lui qui les a emmenés toujours plus loin dans la recherche de la liberté et de la justice pour tous. Et des phrases comme « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, aux affamés, il donne le pain, Le SEIGNEUR délie les enchaînés, Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles, Le SEIGNEUR redresse les accablés, Le SEIGNEUR aime les justes, Le SEIGNEUR protège l’étranger, il soutient la veuve et l’orphelin » résonnent pour eux comme des appels à plus de justice, plus de respect et de défense des petits et des faibles. Il en va pour eux du respect de l’Alliance. Si on y regarde de plus près, on constate que la Loi d’Israël n’a pas d’autre objectif : faire d’Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d’autrui. C’est sur ce long chemin de libération que Dieu mène inlassablement son peuple.
A notre tour, il nous est bon de relire ce psaume : non seulement pour reconnaître la simple vérité de l’œuvre  de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : si Dieu a agi ainsi envers Israël, à notre tour, nous qui sommes héritiers de ce long chemin d’Alliance, nous sommes tenus d’en faire autant pour les autres.

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Paul à Timothée 6,11-16

11 Toi, homme de Dieu,
recherche la justice, la piété, la foi, la charité,
la persévérance et la douceur.
12 Mène le bon combat, celui de la foi,
empare-toi de la vie éternelle !
C’est à elle que tu as été appelé,
c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi
devant de nombreux témoins.
13 Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres,
et en présence du Christ Jésus
qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation,
voici ce que je t’ordonne :
14 garde le commandement du Seigneur,
en demeurant sans tache, irréprochable
jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ.
15 Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu,
Souverain unique et bienheureux,
Roi des rois et Seigneur des seigneurs,
16 lui seul possède l’immortalité,
habite une lumière inaccessible ;
aucun homme ne l’a jamais vu,
et nul ne peut le voir.
À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

OSER AFFIRMER NOTRE FOI
On ne peut pas rêver une synthèse plus complète de tout ce qui fait la foi et la vie du Chrétien. En même temps on est surpris par la solennité des formules de Paul : par exemple « En présence de Dieu et en présence du Christ Jésus, voici ce que je t’ordonne ». Pourquoi Paul dessine-t-il cette espèce de fresque ?
A première lecture, on croit entendre les échos de difficultés dans la communauté d’Ephèse où Timothée avait des responsabilités : « Mène le bon combat, celui de la foi ». Un peu plus haut, dans cette même lettre, Paul avait déjà parlé du « combat » pour la foi. Voici un verset du chapitre 1 : « Voici la consigne que je te transmets, Timothée mon enfant, conformément aux paroles prophétiques jadis prononcées sur toi : livre ainsi la bonne bataille, en gardant la foi et une conscience droite ; pour avoir abandonné cette droiture, certains ont connu le naufrage de leur foi. » (1 Tm 1,18-19). Il y a donc un combat à mener pour oser affirmer sa foi. L’heure est grave et c’est ce qui explique ce ton solennel : il y va de la fidélité de la jeune communauté chrétienne à son Baptême.
Le passage que nous lisons aujourd’hui est encadré par deux textes tout à fait semblables qui précisent encore mieux les choses : les deux dangers à éviter, ce sont premièrement les fausses doctrines, deuxièmement la recherche des richesses. Sur le premier point, il faut croire qu’il y avait de réels problèmes : (en voici un passage) « Timothée, garde le dépôt de la foi. Tourne le dos aux bavardages impies et aux objections de la pseudo-connaissance : en s’y engageant, certains se sont écartés de la foi. » (1 Tm 6,20-21). Et, dans le même sens, quelques versets plus haut : « Si quelqu’un donne un enseignement différent, et n’en vient pas aux paroles solides, celles de notre Seigneur Jésus Christ, et à l’enseignement qui est en accord avec la piété, un tel homme est aveuglé par l’orgueil, il ne sait rien, c’est un malade de la discussion et des querelles de mots. De tout cela, il ne sort que jalousie, rivalité, blasphèmes, soupçons malveillants, disputes interminables de gens à l’intelligence corrompue, qui sont coupés de la vérité. » (1 Tm 6,3-4). Déjà ce problème était apparu dès le début de la lettre et Paul avait recommandé à Timothée de rester à Ephèse : « Comme je te l’ai recommandé en partant pour la Macédoine, reste à Éphèse pour interdire à certains de donner un enseignement différent ou de s’attacher à des récits mythologiques et à des généalogies interminables : cela ne porte qu’à de vaines recherches, plutôt qu’au dessein de Dieu qu’on accueille dans la foi. » (1 Tm 1,3-4).
Sur le deuxième point, il insiste aussi fort : « La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être attachés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre. » (1 Tm 6,10).
EN VUE DE LA MANIFESTATION DE NOTRE SEIGNEUR JESUS CHRIST.
Voilà les deux pires dangers pour la foi aux yeux de Paul. Timothée, quant à lui, doit rester fidèlement accroché à celle de son baptême. Ce n’est certainement pas un hasard si Paul insiste sur la profession de foi de Timothée lors de son Baptême : « Tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins ». A l’époque de Paul on sait que les Baptêmes étaient administrés devant la communauté tout entière, et, dans le déroulement même du Baptême, la profession de foi était un moment très important… Un peu plus loin, Paul fait référence au témoignage de Jésus dans sa Passion : « Le Christ Jésus a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation » ; sous-entendu, c’est dans le témoignage de Jésus que tu puiseras la force de témoigner à ton tour. Le oui de ton Baptême est enraciné dans le oui du Christ à son Père.
Ce oui du Baptême, c’est une chose, mais, maintenant, il va falloir être capable de le redire au jour le jour. Apparemment, Timothée va avoir besoin de toutes ses forces et c’est pour cela que Paul multiplie les recommandations : « Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle. C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. » Les armes de ce combat, ce sont la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance, la douceur ; curieux combat dont l’arme principale est la douceur ; le vrai combat de la foi, si l’on en croit Paul, n’a rien à voir avec des guerres de religion : il se vit dans l’amour, la douceur, la persévérance (littéralement la « constance »). Nous l’avons trop souvent oublié… et pourtant l’histoire de toutes les religions montre que les guerres de religion n’ont jamais converti personne.
Enfin, par trois fois, dans ce texte, Paul rappelle quel est le but sur lequel nous devons toujours garder les yeux fixés : dans d’autres lettres de lui, nous avons déjà remarqué que toute sa pensée est orientée vers l’avenir ; entendons-nous bien, il faut écrire le mot à-venir en deux mots ; cet à-venir, il l’appelle « vie éternelle » ou encore « manifestation » (« épiphanie ») du Christ : « Garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ…. Celui qui le fera paraître aux temps fixés (sous-entendu que Dieu seul connaît), c’est Dieu ».
Paul termine ce passage par une sorte de profession de foi, qui est, précisément, ce que Timothée doit continuer à affirmer contre vents et marées, avec douceur mais avec constance et fermeté : Dieu est « le Souverain unique et bienheureux, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, il habite la lumière inaccessible, personne ne l’a jamais vu, personne ne peut le voir ». On ne peut pas dire plus clairement que Dieu est le Tout-Autre : on ne peut pas mettre la main dessus et prétendre le connaître (comme le font les faux docteurs). Ce dernier paragraphe est superbe : on retrouve un thème très cher à l’Ancien Testament, ce qu’on appelle la transcendance de Dieu : Dieu est hors de notre portée, il est le Tout Autre, nous ne l’atteignons pas par nous-mêmes… Mais il se fait proche. C’est Lui qui « fera paraître le Christ au temps fixé ».

EVANGILE – selon Saint Luc 16, 19-31

En ce temps-là,
Jésus disait aux pharisiens :
19 « Il y avait un homme riche,
vêtu de pourpre et de lin fin,
qui faisait chaque jour des festins somptueux.
20 Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare,
qui était couvert d’ulcères.
21 Il aurait bien voulu se rassasier
de ce qui tombait de la table du riche ;
mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
22 Or le pauvre mourut,
et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham.
Le riche mourut aussi,
et on l’enterra.
23 Au séjour des morts, il était en proie à la torture ;
levant les yeux, il vit Abraham de loin
et Lazare tout près de lui.
24 Alors il cria :
‘Père Abraham, prends pitié de moi
et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau
pour me rafraîchir la langue,
car je souffre terriblement dans cette fournaise.
25 – Mon enfant, répondit Abraham,
rappelle-toi :
tu as reçu le bonheur pendant ta vie,
et Lazare, le malheur pendant la sienne.
Maintenant, lui, il trouve ici la consolation,
et toi, la souffrance.
26 Et en plus de tout cela, un grand abîme
a été établi entre vous et nous,
pour que ceux qui voudraient passer vers vous
ne le puissent pas,
et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’
27 Le riche répliqua :
‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare
dans la maison de mon père.
28 En effet, j’ai cinq frères :
qu’il leur porte son témoignage,
de peur qu’eux aussi ne viennent
dans ce lieu de torture !’
29 Abraham lui dit :
‘Ils ont Moïse et les Prophètes :
qu’ils les écoutent !
30 – Non, père Abraham, dit-il,
mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver,
ils se convertiront.’
31 Abraham répondit :
‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes,
quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts :
ils ne seront pas convaincus.’ »

QUAND JESUS READAPTE UN CONTE POPULAIRE
Elle est doublement terrible cette dernière phrase : « Quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus » ; d’abord elle semble désespérée, comme si rien ne pouvait forcer un cœur  de pierre à changer ! Mais elle est plus terrible encore dans la bouche de Jésus : on peut se demander s’il pense à lui-même en disant cela ? « Quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts »… ? Et quand Luc écrit son évangile, il ne sait que trop bien que la Résurrection du Christ n’a pas converti tout le monde, loin de là, elle en a même endurci plus d’un.
Venons-en à l’histoire du riche et du pauvre Lazare : le riche, finalement, nous ne savons pas grand chose de lui, même pas son nom ; il n’est pas dit qu’il soit spécialement méchant, au contraire, puisqu’il pensera même plus tard à sauver ses frères du malheur dans l’au-delà. Simplement, il est dans son monde, dans son confort, « dans sa tour d’ivoire », pourrait-on dire, comme les Samaritains dont parlait Amos dans la première lecture. Tellement dans sa tour d’ivoire qu’il ne voit même pas à travers son portail, le mendiant qui crève de faim et qui se contenterait bien de ses poubelles.
Le mendiant, lui, a un nom « Lazare » qui veut dire « Dieu aide » et cela, déjà, est tout un programme : Dieu l’aide, non parce qu’il est vertueux, on n’en sait rien, mais parce qu’il est pauvre, tout simplement. Voilà peut-être la première surprise que Jésus fait à ses auditeurs en leur racontant cette parabole : car, en fait, cette histoire, ils la connaissaient déjà, c’était un conte bien connu, qui venait d’Egypte ; les deux personnages étaient un riche plein de péchés et un pauvre plein de vertus : arrivés dans l’au-delà, les deux passaient sur la balance : et on pesait leurs bonnes et leurs mauvaises actions. Et au fond la petite histoire ne dérangeait personne : les bons, qu’ils soient riches ou pauvres, étaient récompensés… les méchants, riches ou pauvres, étaient punis. Tout était dans l’ordre.
Les rabbins, eux aussi, avant Jésus, racontaient une histoire du même genre, elle aussi bien évidemment empruntée à l’Egypte. Le riche était un fils de publicain pécheur, le pauvre un homme très dévot ; eux aussi passaient sur une balance qui pesait soigneusement les mérites des uns et des autres ; très logiquement, le dévot était reconnu plus méritant que le fils du publicain.
LES VRAIS FILS D’ABRAHAM
Jésus bouscule un peu cette logique : il ne calcule pas les mérites et les bonnes actions ; car, encore une fois, il n’est dit nulle part que Lazare soit vertueux et le riche mauvais ; Jésus constate seulement que le riche est resté riche sa vie durant, pendant que le pauvre restait pauvre, à sa porte : c’est dire l’abîme d’indifférence, ou d’aveuglement si vous préférez, qui s’est creusé entre le riche et le pauvre, simplement parce que le riche n’a jamais entrouvert son portail.
Autre détail qui a son importance dans le récit de Jésus : il n’est pas tout-à-fait exact qu’on ne sait rien du riche ; en fait, on sait comment il était habillé : de pourpre et de lin, ce qui est une allusion évidente aux vêtements des prêtres ! La couleur pourpre qui était primitivement la couleur des vêtements royaux, était devenue la couleur des grands prêtres parce qu’ils servent le roi du monde ; quant au lin c’était le tissu de la tunique du grand prêtre ; là, dans la bouche de Jésus, il y a certainement une petite pointe à l’égard de ses auditeurs : très pieux mais peut-être indifférents à la misère des autres ; Jésus leur dit quelque chose comme « grand-prêtre ou pas, si vous méprisez vos frères, vous ne méritez pas votre titre de fils d’Abraham ».
Car, on l’aura remarqué : Abraham est cité sept fois dans cette page ; c’est donc certainement une clé du texte. Au fond, la question de Jésus c’est « qui est vraiment fils d’Abraham ? » et sa réponse : si vous n’écoutez pas la Loi et les Prophètes, si vous êtes indifférents à la souffrance de vos frères, vous n’êtes pas les fils d’Abraham. Jésus va encore plus loin : le pauvre aurait bien voulu manger les miettes du riche, mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies ; or les chiens étaient des animaux impurs… ce qui fait que même si le riche pieux s’était donné la peine d’ouvrir son portail, il aurait été choqué de toute façon et il aurait fui cet homme impur léché par les chiens… la leçon de Jésus, là encore, c’est « vous attachez de l’importance aux mérites, vous veillez à rester purs, vous êtes fiers d’être les descendants d’Abraham… mais vous oubliez l’essentiel ». Cet essentiel est dit dans la loi et les prophètes ; et là, nous n’avons que l’embarras du choix, dans le livre d’Isaïe par exemple : « Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : …partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ?… Si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres… » (Isaïe 58,6-7.10). Pas besoin de signes extraordinaires pour nous convertir : nous avons la Loi, les Prophètes, les Evangiles : à nous de les écouter et d’en vivre !

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Dimanche 18 septembre 2022 : 25ème dimanche du Temps Ordinaire

Dimanche 18 septembre 2022 :

25ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Amos 8, 4-7

4 Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux
pour anéantir les humbles du pays,
5 car vous dites :
« Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée,
pour que nous puissions vendre notre blé ?
Quand donc le sabbat sera-t-il fini,
pour que nous puissions écouler notre froment ?
Nous allons diminuer les mesures,
augmenter les prix et fausser les balances.
6 Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent,
le malheureux pour une paire de sandales.
Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! »
7 Le SEIGNEUR le jure par la Fierté de Jacob :
Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.

LA COLERE DU PROPHETE AMOS
L’heure est sûrement grave puisque le prophète Amos termine par une formule extrêmement solennelle : « Le SEIGNEUR le jure par la Fierté de Jacob ». Or la « Fierté de Jacob », c’est Dieu lui-même ; car c’est lui qui est (ou qui devrait être) la seule fierté de son peuple ; en d’autres termes, le SEIGNEUR jure par lui-même. On trouve dans la Bible des expressions du même genre, par exemple « Le SEIGNEUR le jure par sa Sainteté » ou bien « Par mon Nom, dit le SEIGNEUR ». C’est logique : lorsque les hommes prêtent serment, ils le font au nom de quelqu’un qui les dépasse ; Dieu, lui, ne peut s’engager que par lui-même ! Qui pourrait-il invoquer de plus grand ?
Et à propos de quoi Dieu prête-t-il serment ? « Le SEIGNEUR le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. » Il s’agit des méfaits des gens qui ne cherchent qu’à s’enrichir aux dépens des autres. Amos est un prophète du huitième siècle av J.C. à l’époque où la terre d’Israël est partagée en deux royaumes. Petit berger d’un village du Sud, (Téqoa) près de Bethléem, il a été choisi par Dieu pour aller prêcher dans le royaume du Nord qu’on appelle aussi la Samarie, du nom de sa capitale. Nous sommes sous le règne de Jéroboam II, vers 750 av.J.C. : un règne faste à tout point de vue… du moins, c’est ce que tout le monde pense ; tous sauf un, le prophète Amos justement. La Samarie traverse une période de prospérité économique et, logiquement, c’est le niveau de vie de toute la population qui devrait s’améliorer… mais cette période faste ne profite pas à tout le monde ; au contraire Amos est bien obligé de constater que la richesse ne concerne qu’une catégorie privilégiée… mais, pire, cet enrichissement des uns naît de l’appauvrissement des autres ; tout simplement parce que les produits de première nécessité, le pain quotidien ou les sandales, sont entre les mains de vendeurs peu scrupuleux. Et alors on en arrive au point où des pauvres n’ont plus d’autre solution pour ne pas mourir de faim ou de froid que de se vendre comme esclaves : « Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. »
Bien sûr, celui qui est lésé peut essayer de s’adresser à la justice ; oui, en théorie ; mais dans la pratique, chaque fois qu’il y a un procès pour des fraudes ou des escroqueries manifestes, les tribunaux prennent systématiquement le parti des riches contre les pauvres ; pourquoi ? Tout simplement parce que les riches paient les juges : Amos le dit très clairement dans son livre : « Ils changent le droit en poison et traînent la justice à terre ». La justice elle-même est faussée, corrompue ; le texte que nous avons entendu est donc l’un de ceux où Amos prend la parole pour annoncer le jugement de Dieu. Et il dresse un véritable réquisitoire : il énonce les faits, puis il rend son verdict. Les faits d’abord : « Vous écrasez les pauvres, vous anéantissez les humbles du pays ; vous dites : quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, que nous puissions vendre notre blé ? » Ce qu’on appelle « la nouvelle lune », c’est le premier jour du mois ; notre calendrier à nous se fonde sur le cycle du soleil, si bien que nous savons à peine quand est la nouvelle lune ou la pleine lune ; en Israël au contraire le calendrier était lunaire ; dans les calendriers lunaires les mois sont de vingt-huit jours : ils débutent avec la nouvelle lune, et la pleine lune est au milieu du mois ; or la nouvelle lune, le premier jour du mois, (on l’appelait la « néoménie »), était un jour férié : ce qui veut dire que aucun travail, aucun déplacement, aucune activité commerciale n’étaient autorisés ; c’était par excellence le jour du repos et de la gratuité, exactement comme le sabbat (chaque samedi).
QUAND TOUTES LES BALANCES DE LA SOCIETE SONT FAUSSEES
Ce répit dans les affaires visait à tourner l’homme vers Dieu. Mais ici il semble bien qu’il soit vécu avec impatience, car, désormais, l’homme a un autre maître, l’Argent. Evidemment pour quelqu’un dont le premier souci est de gagner de l’argent, un jour férié est sa bête noire : un jour de manque à gagner ; ce qui explique les reproches d’Amos : « Ecoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux… car vous dites : quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? »  Pour autant, Amos ne vise évidemment pas tous les commerçants, comme si la profession tout entière méritait des reproches ; il vise ici des vendeurs malhonnêtes, pour qui commerce rime non pas avec service mais avec prix exorbitants et balances truquées : puisqu’il leur dit « vous avez l’intention de diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances ». L’image de la balance faussée est à double sens : très concrètement, d’abord, on voit bien comment un balancier sournoisement tordu peut fausser une mesure ; mais, plus profondément, ce sont toutes les balances de cette société qui sont faussées ; au fond, Amos reproche au peuple de Samarie de vivre sa vie tout entière dans l’injustice : les balances sont faussées, la justice est dévoyée, on continue bien à respecter les jours fériés, mais à contre-cœur  et avec une arrière-pensée ; tout est faussé en somme.
Et voici le jugement : « Le SEIGNEUR le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. » Traduisez « vous qui vous enrichissez injustement, vous oubliez bien facilement vos forfaits et les tribunaux vous suivent, mais le Seigneur vous déclare : ce sont des choses que l’on ne doit pas oublier. Vous ne devez pas vous habituer à l’injustice. » Pour autant, ne faisons pas dire à ce texte ce qu’il ne dit pas : la menace « Jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits » ne veut pas dire que Dieu gardera éternellement en mémoire nos fautes : toute la leçon de l’Ancien Testament sur le pardon de Dieu dit le contraire. Mais Amos prononce sa mise en garde volontairement de la façon la plus solennelle possible, parce qu’il y a là une leçon très grave : la première chose que Dieu demande à son peuple, c’est de vivre dans la justice ; un père de la terre ne supporterait pas que certains de ses enfants soient appauvris par leurs propres frères. A plus forte raison, notre société humaine fondée sur tant d’injustices et de misères de toute sorte, ne peut qu’offenser Dieu. Amos est d’autant plus virulent que, depuis cent ans, le royaume du Nord se vante d’avoir balayé l’idolâtrie en supprimant tous les cultes des divinités qu’on appelle les Baals ; en fait, ce qu’il reproche à ses contemporains, c’est d’être tombés dans une idolâtrie plus pernicieuse encore, celle de l’argent.
Peut-être faudrait-il aujourd’hui des Amos parmi nous ! Mais encore faudrait-il que nous les écoutions …

PSAUME – 112 (113), 1-2, 5-6, 7-8

1 Alleluia !
Louez, serviteurs du SEIGNEUR,
louez le nom du SEIGNEUR!
2 Béni soit le nom du SEIGNEUR,
maintenant et pour les siècles des siècles !

5 Qui est semblable au SEIGNEUR notre Dieu ?
Lui, il siège là-haut.
6 Mais il abaisse son regard
vers le ciel et vers la terre.

7 De la poussière il relève le faible,
il retire le pauvre de la cendre
8 pour qu’il siège parmi les princes,
parmi les princes de son peuple.

QUI EST SEMBLABLE AU SEIGNEUR NOTRE DIEU ?
Ce psaume est le premier de ceux que Jésus a récités le soir du Jeudi-Saint. Quand Saint Matthieu raconte dans son évangile qu’ils partirent vers le Mont des Oliviers après avoir chanté les psaumes, il s’agit en particulier de ce psaume d’aujourd’hui.
Si on le lit en entier, on s’aperçoit que sa composition est très intéressante ; d’abord, dans le texte hébreu, il commence et il finit par le mot « Alleluia » qui veut dire littéralement « Louez-Dieu ». Ensuite, il comporte deux parties de quatre versets chacune, qui encadrent un verset central ; ce verset central est une interrogation « Qui est semblable au SEIGNEUR notre Dieu ? » Et les deux parties contemplent les deux faces, si j’ose dire, du mystère de Dieu : sa Sainteté, d’une part, sa miséricorde, d’autre part. Une fois de plus, nous retrouvons cette double dimension de la Révélation : Dieu s’est fait connaître à la fois comme le TOUT-AUTRE (c’est ce que l’on appelle sa « transcendance » ou sa Sainteté, si vous préférez) ET comme le TOUT-PROCHE. Sa sainteté, c’est l’objet de la première partie ; il suffit de regarder d’un peu près le vocabulaire !
Pour manifester à quel point Il est le Tout-Autre, on répète inlassablement le fameux Nom, celui qu’on ne prononce jamais en entier, par respect. Vous savez pourquoi : pour l’homme de la Bible, dire le nom de quelqu’un, c’est déjà d’une certaine manière oser parler de lui, prétendre le connaître intimement ; et qui pourrait prétendre connaître Dieu ? Dieu seul peut parler de lui-même. Si bien que le Nom de Dieu, tel qu’il l’a révélé lui-même en quatre lettres, on ne le prononce jamais. Et vous savez bien que, dans la Bible, quand on rencontre ces fameuses quatre lettres, spontanément le lecteur juif les remplace par le mot hébreu « Adonaï » qui veut dire « Mon SEIGNEUR », mais qui ne prétend pas décrire ni définir Dieu.
Parfois aussi, pour parler de Dieu, on emploie l’expression « LE NOM » et il faut entendre tout le respect, toute la déférence que cela implique. Eh bien, pour glorifier la sainteté de Dieu, les quatre versets de la première partie sont une véritable broderie autour du Nom de Dieu et du verbe « louez ». Je vous la donne en entier : « Alleluia ! Louez, serviteurs du SEIGNEUR, louez le nom du SEIGNEUR ! Béni soit le nom du SEIGNEUR, maintenant et pour les siècles des siècles ! Du levant au couchant du soleil, loué soit le nom du SEIGNEUR ! Le SEIGNEUR domine tous les peuples, sa gloire domine les cieux. » Et la grandeur de Dieu rayonne sur la totalité du temps et de l’espace « Béni soit le Nom du SEIGNEUR maintenant et pour les siècles… Du levant au couchant du soleil, loué soit le Nom du SEIGNEUR ».
Cette insistance traduit également une résolution, une profession de foi, la décision d’abandonner définitivement toute idolâtrie : « Le SEIGNEUR domine tous les peuples, sa gloire domine les cieux. » Dernière remarque pour cette première partie : comme toujours dans les psaumes, c’est le peuple élu qui parle, mais il n’oublie pas le reste de l’humanité : « Le SEIGNEUR domine tous les peuples ».
LE DIEU DE MISERICORDE SE PENCHE SUR LES FAIBLES
Puis vient le verset central : « Qui est semblable au SEIGNEUR notre Dieu ? » Sous-entendu la grande découverte, c’est que le Dieu de gloire est tout autant le Dieu de miséricorde : « Lui, il siège là-haut. Mais il abaisse son regard vers le ciel et vers la terre. »
Et la fin de la deuxième partie détaille la miséricorde de Dieu, son action auprès des plus petits, des plus pauvres : « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre ». En particulier, parmi les faibles et les pauvres, on comptait la femme stérile, qui vivait dans la crainte continuelle d’être répudiée et c’est l’objet du dernier verset : « Il installe en sa maison la femme stérile, heureuse mère au milieu de ses fils. » Ici, il y a un jeu de mots car en hébreu, le mot « maison » veut aussi dire « descendance ». Sara, la femme d’Abraham, a connu ce miraculeux renversement de situation ; Rachel également : on imagine sans peine l’éblouissement de celle qui a cru être stérile à tout jamais, et qui se retrouve quelques années plus tard, avec sa maison remplie d’enfants !
La Bible se plaît à noter de tels renversements de situation : car « rien n’est impossible à Dieu », on le sait bien, c’est même le leit-motiv des croyants. Le Magnificat de la Vierge Marie est tout plein de cette certitude confiante : « Il s’est penché sur son humble servante ; désormais, tous les âges me diront bienheureuse… Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. » Sans oublier que si tout ceci peut s’appliquer aux individus, les psaumes visent d’abord le peuple d’Israël dans son ensemble.
Revenons au soir de la Cène où Jésus a chanté ce psaume avec ses disciples ; nul doute qu’en prenant le chemin du mont des Oliviers le soir du Jeudi-Saint, il a entendu résonner tout particulièrement le verset « De la poussière il relève le faible » : lui qui partait vers sa Passion et vers sa mort a certainement entendu là une annonce de sa Résurrection ; poussière, nous sommes, à la poussière nous retournons ; mais « de la poussière Dieu relève (entendez il ressuscite) le faible pour qu’il siège parmi les princes »… C’est exactement ce qui s’est passé pour Jésus-Christ, et c’est ce qui nous attend.
—————–
*Note – Ce psaume est le premier des psaumes du « Hallel » qui étaient chantés lors du repas pascal.

Complément
– A propos des renversements de situation : une toute petite étude de vocabulaire est très suggestive. En hébreu, à deux reprises, les mêmes mots sont employés pour parler de Dieu et pour parler des pauvres : malheureusement, notre traduction française ne peut pas toujours rendre toutes ces résonances ; par exemple le verbe « exalter » : une traduction littérale des versets 4a et 7b donnerait : « Que le SEIGNEUR soit exalté sur toutes les nations » / « Du fumier il exalte le pauvre » ; ou encore le verbe « siéger » ou « trôner » : une traduction littérale, là encore, des versets  5b et 8a donnerait : « Lui il trône là-haut » / « Pour qu’il (le pauvre) trône parmi les princes ».

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Paul à Timothée 2, 1-8

Bien-aimé,
1 j’encourage, avant tout,
à faire des demandes, des prières,
des intercessions et des actions de grâce
pour tous les hommes,
2 pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité,
afin que nous puissions mener notre vie
dans la tranquillité et le calme,
en toute piété et dignité.
3 Cette prière est bonne et agréable
à Dieu notre Sauveur,
4 car il veut que tous les hommes soient sauvés
et parviennent à la pleine connaissance de la vérité.
5 En effet, il n’y a qu’un seul Dieu,
il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes :
un homme, le Christ Jésus,
6 qui s’est donné lui-même
en rançon pour tous.
Aux temps fixés, il a rendu ce témoignage,
7 pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’apôtre
– je dis vrai, je ne mens pas –
moi qui enseigne aux nations la foi et la vérité.
8 Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient
en élevant les mains,
saintement, sans colère ni dispute.

DIEU VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVES
Il y a au milieu de ce texte une phrase qui résume toute la Bible, une phrase de lumière, si j’ose dire ; je vous la rappelle : « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. » Elle est au centre de ce texte, mais elle est aussi au centre de la pensée de Paul, et surtout elle est le centre, la chose la plus importante de l’histoire de l’humanité ; « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés ». Tous les mots comptent : « Dieu veut » : c’est le mystère de sa volonté, ce « dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement », comme dit la lettre aux Ephésiens (1,9-10). La volonté de Dieu est une volonté de salut, et cette volonté de Dieu concerne tous les hommes : « Dieu, notre Sauveur, veut que tous les hommes soient sauvés ». Visiblement, Paul veut insister très fort sur la dimension universelle du projet de Dieu. Je reprends ses expressions : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés… j’encourage, avant tout à faire des demandes, des prières… pour tous les hommes… le Christ Jésus s’est donné lui-même en rançon pour tous ».
Je reprends notre fameuse phrase parce qu’elle nous donne la définition du salut : « Dieu, notre Sauveur veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. » On sait bien que dans ce genre de phrase, le mot ET peut être remplacé par « C’EST-A-DIRE » ; il faut donc entendre : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés c’est-à-dire parviennent à la pleine connaissance de la vérité. »
Et qu’est-ce que la vérité ? C’est que Dieu nous aime et est sans cesse auprès de nous pour nous combler de son amour ; être sauvé c’est connaître cette vérité, non pas d’une manière intellectuelle, mais connaître à la manière biblique, c’est-à-dire en vivre, se laisser aimer et combler. Tant que les hommes ne connaissent pas l’amour de Dieu pour eux, tant qu’ils n’en vivent pas, ils sont comme prisonniers. Le Christ est venu justement pour les libérer. D’où l’expression « il s’est donné en rançon » : chaque fois que nous rencontrons ce mot « rançon », nous pouvons le remplacer par le mot « libération ». Le Christ est venu pour annoncer en paroles et en actes l’amour de Dieu pour tous les hommes. Croire à cet amour, vivre de cet amour, c’est être sauvé.
Alors, la vraie prière, celle que Dieu peut accepter, comme dit Paul, c’est parler à Dieu de son projet, c’est entrer dans son projet, nous en imprégner, pour être capables ensuite de répandre la nouvelle comme une traînée de poudre. Dans ce sens-là, on peut comparer la messe du dimanche à une réunion de chantier, la réunion de chantier du royaume ; dans certains chantiers de construction, on fait le point chaque lundi matin sur l’avancement des travaux ; de la même manière, les Chrétiens se réunissent tous les dimanches pour faire le point sur l’avancement du chantier de Dieu. Et à en croire cette lettre à Timothée, le chantier de Dieu, c’est très clair, est à la dimension de l’univers tout entier. C’est bien pour cela que la prière autrefois appelée « prière des fidèles » s’appelle aujourd’hui « prière universelle » ; les deux termes devraient être équivalents.
PARTAGER LE PROJET DE DIEU
« La Prière des fidèles », cela veut dire « la prière de ceux qui ont la foi » : c’est-à-dire ceux qui ont assez de foi pour croire que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ». Sûrs de cette foi, sûrs de l’amour de Dieu pour l’humanité tout entière, nous prions le Père : le texte officiel précise bien qu’il s’agit d’une prière de supplication ; mais il ne s’agit pas de mettre Dieu au courant des besoins du monde, comme s’il fallait lui apprendre quelque chose ; il s’agit d’une éducation de notre propre regard : nous apprenons à regarder le monde avec les yeux de Dieu. Les meilleurs outils pour préparer la Prière Universelle, ce sont le Livre de la Parole de Dieu dans une main, et dans l’autre, le journal qui nous tient au courant de l’actualité sur tous les continents. Ainsi armés, nous pourrons entendre l’Esprit nous souffler ce dont le monde a besoin, et dans quel sens orienter nos efforts pour le transformer.
Dernière remarque, on a ici une superbe description de ce qu’était la prière juive bien avant la prière chrétienne ; telle qu’on peut la découvrir dans l’Ancien Testament, elle est faite exactement comme dit Saint Paul « de demande, d’intercession et d’action de grâce pour tous les hommes ». On n’a pas attendu le Nouveau Testament ni pour prier, ni pour demander, ni pour rendre grâce ; on n’a pas non plus attendu le Nouveau Testament pour savoir que le projet de Dieu concerne l’humanité tout entière.
Et même la position de la prière les mains levées vers le ciel n’est pas une invention des Chrétiens. Il suffit de se rappeler la prière de Moïse, les bras levés, à Rephidim, dans le Sinaï. La prière chrétienne est vraiment la petite sœur , l’héritière de la prière juive. Et d’ailleurs, on trouve dans les catacombes des tombeaux sculptés représentant des hommes en prière dans cette position de Moïse, qu’on appelle la position de l’orant.
Notons que, dans la dernière phrase, l’insistance de Paul n’est pas sur la position à adopter, mais sur l’état d’esprit dans lequel on doit être pour la prière : « Je voudrais qu’en tout lieu, les hommes prient en élevant les mains, saintement, sans colère ni dispute. » Comment entrer dans le projet d’amour de Dieu pour tous si on a le cœur  plein de colère et de dispute ? Très certainement, là, on a une trace de difficultés graves, d’oppositions, de dissensions, de persécutions peut-être, dans la communauté à laquelle était destinée cette lettre. On ne peut pas aventurer d’hypothèses précises car on n’est pas très sûr de la date de composition de cette lettre, on n’est même pas sûr qu’elle soit de Paul lui-même, en tout ou en partie. Mais peu importe la date de cette lettre : ce qui compte à toute époque et quelles que soient les difficultés que nous rencontrons, c’est de ne jamais oublier que le projet de salut de Dieu concerne l’humanité tout entière.
L’Esprit Saint avait déjà soufflé aux prophètes de l’Ancien Testament que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité ».

EVANGILE – selon Saint Luc 16, 1-13

En ce temps-là,
1 Jésus disait à ses disciples :
« Un homme riche avait un gérant
qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens.
2 Il le convoqua et lui dit :
‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ?
Rends-moi les comptes de ta gestion,
car tu ne peux plus être mon gérant.’
3 Le gérant se dit en lui-même :
‘Que vais-je faire,
puisque mon maître me retire la gestion ?
Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force.
Mendier ? J’aurais honte.
4 Je sais ce que je vais faire,
pour qu’une fois renvoyé de ma gérance,
des gens m’accueillent chez eux.’
5 Il fit alors venir, un par un,
ceux qui avaient des dettes envers son maître.
Il demanda au premier :
‘Combien dois-tu à mon maître ?’
6 Il répondit :
‘Cent barils d’huile.’
Le gérant lui dit :
‘Voici ton reçu ;
vite, assieds-toi et écris cinquante.’
7 Puis il demanda à un autre :
‘Et toi, combien dois-tu ?’
Il répondit :
‘Cent sacs de blé.’
Le gérant lui dit :
‘Voici ton reçu, écris 80’.
8 Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête
car il avait agi avec habileté ;
en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux
que les fils de la lumière.
9 Eh bien moi, je vous le dis :
Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête,
afin que, le jour où il ne sera plus là,
ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

10 Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose
est digne de confiance aussi dans une grande.
Celui qui est malhonnête dans la moindre chose
est malhonnête aussi dans une grande.
11 Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête,
qui vous confiera le bien véritable ?
12 Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance,
ce qui vous revient, qui vous le donnera ?
13 Aucun domestique ne peut servir deux maîtres :
ou bien il haïra l’un et aimera l’autre,
ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.
Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »

LES FILS DE CE MONDE ET LES FILS DE LA LUMIERE
Jésus dresse toute une série d’oppositions : comme souvent dans la Bible, on pourrait écrire ce passage en deux colonnes : c’est le fameux thème des deux voies en somme.
Dans la colonne de gauche, on classerait les fils de ce monde, l’Argent malhonnête, ce qui est à autrui, et tout cela n’est qu’une moindre chose, comme dit Jésus, c’est-à-dire sans valeur.
Dans la colonne de droite, au contraire, les fils de lumière que nous sommes, le bien véritable, « ce qui nous revient », c’est-à-dire le Royaume de Dieu, et c’est cela la grande affaire, c’est-à-dire la seule qui compte.
Toutes ces oppositions n’ont qu’un but, nous faire découvrir que l’Argent n’est qu’une tromperie et que consacrer sa vie à « faire de l’argent » comme on dit, c’est faire fausse route. C’est aussi grave que l’idolâtrie que les prophètes ont tellement pourchassée. Dans la phrase « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent », le mot « servir » a un sens religieux, bien sûr. Il n’y a qu’un seul Dieu, ne vous faites pas d’idoles, car toute idolâtrie fait de vous un esclave ; nous avions déjà entendu très fort ce message dans le livre de l’Exode, par la bouche de Moïse, la semaine dernière, dans l’épisode du veau d’or. Dieu seul libère (tout l’Ancien Testament nous l’a appris), les idoles asservissent. Or l’argent peut fort bien devenir une idole, c’est-à-dire devenir une fin en soi et non plus un moyen ; quand on est obsédé par l’envie de gagner de l’argent, on devient vite esclave : bientôt nous n’aurons plus le temps de penser à autre chose ! « Se méfier de ce qu’on possède pour ne pas être possédé », dit la Sagesse populaire, et c’est un bon principe. Justement, le sabbat était fait entre autres pour cela : retrouver une fois par semaine le goût de la gratuité. C’est une manière de rester libre.
L’Argent est malhonnête, c’est-à-dire trompeur, de deux manières : d’abord, il nous fait croire qu’il nous assurera le bonheur, mais viendra bien un jour, pourtant, où il nous faudra tout laisser. Dans la phrase de Jésus « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là… », la formule « il ne sera plus là » est une allusion à la mort. Sans oublier qu’un renversement de situation est toujours possible
VOUS NE POUVEZ PAS SERVIR A LA FOIS DIEU ET L’ARGENT
Ensuite, l’Argent nous trompe quand nous croyons qu’il nous appartient à nous tout seuls. Jésus ne nous pousse pas à mépriser l’argent, mais à le mettre au service du Royaume, c’est-à-dire des autres. Les richesses méritent bien leur nom et il serait stupide et hypocrite de les bouder. Mais nous n’en sommes pas propriétaires pour notre seul usage égoïste, nous en sommes intendants. C’est pour cela que Jésus parle de « bien étranger », c’est parce qu’il ne nous appartient pas. Il est bien vrai « qu’il n’y a pas grand intérêt à être le plus riche du cimetière », comme on dit, mais « il y a grand intérêt à être riche pour en faire profiter les autres ».
Dans la phrase « être digne de confiance pour l’argent malhonnête », le mot « confiance » est très important : Dieu nous fait confiance ; cet argent nous est confié, nous en sommes intendants, responsables … toutes nos richesses, de tous ordres, nous sont confiées comme à des intendants pour que nous les partagions, pour que nous les transformions en bonheur pour ceux qui nous entourent. Alors on comprend mieux la parabole précédente : cet intendant menacé de licenciement et qui fait une dernière fois des cadeaux avec l’argent de son patron pour se faire des amis qui le lui rendront. Il est parfaitement malhonnête ; mais il a su trouver très vite une solution astucieuse pour assurer son avenir. Et l’astuce, ici, consiste à utiliser pour une fois l’Argent comme un moyen et non comme un but.
Ce n’est pas la malhonnêteté que Jésus admire, c’est l’habileté : qu’attendons-nous pour trouver des solutions astucieuses pour assurer l’avenir de tous ?… et il est vrai que l’envie de gagner de l’argent rend des quantités de gens très inventifs ; Jésus voudrait bien que l’ardeur pour la justice ou pour la paix nous rende aussi inventifs ! Le jour où nous consacrerons autant de temps et de matière grise à inventer des solutions de paix, de justice et de partage qu’à gagner de l’argent au-delà du nécessaire, la face du monde sera changée. Et déjà si nous passions autant de temps à parler de solidarité et de partage que nous passons de temps à parler d’argent, bien des choses changeraient, probablement.
Au fond la morale de l’histoire pourrait s’écrire ainsi : Choisissez Dieu, résolument, et mettez au service du Royaume l’habileté que vous mettriez à faire de l’argent. Les fils de la lumière savent que l’Argent n’est qu’une toute petite affaire, c’est le Royaume qui est la grande affaire. Ils ne « servent » pas l’Argent comme on sert une divinité, ils le mettent au service du Royaume.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE L 'EXODE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL A TIMOTHEE, PSAUME 50

Dimanche 11 septembre 2022 : 24ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 11 septembre 2022 :

24ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de l’Exode 32, 7…14

En ces jours-là,
7 le SEIGNEUR parla à Moïse :
« Va, descends,
car ton peuple s’est corrompu,
lui que tu as fait monter du pays d’Égypte.
8 Ils n’auront pas mis longtemps
à s’écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre !
Ils se sont fait un veau en métal fondu
et se sont prosternés devant lui.
Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant :
‘Israël, voici tes dieux,
qui t’ont fait monter du pays d’Égypte.’ »

9 Le SEIGNEUR dit encore à Moïse :
« Je vois que ce peuple
est un peuple à la nuque raide.
10 Maintenant, laisse-moi faire ;
ma colère va s’enflammer contre eux
et je vais les exterminer !
Mais, de toi, je ferai une grande nation. »
11 Moïse apaisa le visage du SEIGNEUR son Dieu
en disant :
« Pourquoi, SEIGNEUR,
ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple,
que tu as fait sortir du pays d’Égypte
par ta grande force et ta main puissante ?
13 Souviens-toi de tes serviteurs,
Abraham, Isaac et Israël,
à qui tu as juré par toi-même :
‘Je multiplierai votre descendance
comme les étoiles du ciel ;
je donnerai, comme je l’ai dit,
tout ce pays à vos descendants,
et il sera pour toujours leur héritage.’ »
14 Le SEIGNEUR renonça
au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.

TU N’AURAS PAS D’AUTRES DIEUX EN FACE DE MOI
Je vous rappelle très rapidement le contexte (pour une présentation plus large, voir les compléments) : trois mois après la sortie d’Egypte, Dieu a proposé l’Alliance à Moïse et à son peuple : et le peuple, unanime, a accepté l’Alliance. Et puis, il y a eu l’extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Et, de nouveau, le peuple s’est engagé : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique. » (Ex 19,8). Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.
L’épisode du veau d’or se situe à ce moment-là : on trouve que Moïse est bien long à redescendre ; on vient de vivre une expérience religieuse extraordinaire, et nous voilà retombés dans le quotidien. On n’entend plus rien, on ne voit plus rien… Où donc est Dieu ? Où donc est Moïse ? Alors la tentation est trop forte ; on exige d’Aaron qu’il fabrique une statue. Quand Moïse, enfin, redescend de la montagne, les tables de la Loi à la main, il est accueilli par les cantiques adressés à la statue !
Clairement, cette fabrication d’une statue a été considérée par Dieu et par Moïse comme une faute. On peut se demander en quoi est-ce mal ? Pour comprendre ce que représentait l’interdiction des idoles, et en quoi la fabrication du veau d’or est une faute, il faut relire les commandements, ce qu’on appelle le Décalogue. La première phrase, on l’oublie souvent, ce n’est pas un commandement, c’est une affirmation : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. » (Ex 20,1). Affirmation qui précède les commandements et les justifie, elle en donne le sens. C’est parce que Dieu a libéré son peuple que, maintenant, il lui donne les commandements : ceux-ci n’ont pas d’autre but que d’indiquer la façon de rester un peuple libre et heureux.
Le premier de ces commandements tient en deux points : premièrement, « Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi » ; deuxièmement, tu ne te feras pas d’idoles… C’est très clair : « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. »
TU NE FERAS AUCUNE IDOLE
Cette interdiction de fabriquer des idoles était très neuve pour ce peuple sorti d’Egypte, où pullulaient des statues de toutes sortes de dieux représentés sous des formes d’animaux. Et d’ailleurs, si les Hébreux à peine sortis d’Egypte ont eu l’idée de fabriquer un veau en or, c’est parce qu’ils en avaient déjà vus ! Par exemple, on a retrouvé sur une fresque de la nécropole de Thèbes un jeune veau d’or représentant le soleil à son lever. Cette interdiction toute nouvelle est donc très exigeante : la preuve, c’est que, irrésistiblement, le peuple désobéit ; ce serait tellement rassurant de pouvoir mettre la main sur Dieu : le toucher, le voir… mais aussi pouvoir s’en éloigner, s’en cacher…
Mais le culte des idoles n’est qu’une fausse piste et Dieu le sait mieux que nous ; d’abord, parce que toute tentative pour représenter Dieu, le Tout-Autre, est inexorablement vouée à l’échec ; on ne peut pas réduire Dieu à une statue, tout simplement parce que Dieu n’est pas à la mesure de l’homme. Ensuite, plus grave encore, toute tentative pour figer Dieu, le fixer, prétendre avoir un quelconque pouvoir sur lui, est une tromperie ; cela conduit immanquablement à la magie, au fétichisme, et aussi au pouvoir exorbitant du clergé puisque ce sont les prêtres qui sont en quelque sorte les servants de l’idole… (Entre parenthèses, c’est exactement ce qui se passait en Egypte avec le culte d’Amon).
Le culte des idoles est donc à jamais interdit au peuple qui, le premier, a rencontré le Dieu libérateur. Mieux encore, l’interdiction de fabriquer des idoles fait partie de l’entreprise de libération du peuple de Dieu : pour le dire autrement, cette interdiction signifiait un sens interdit, elle rappelait que l’idolâtrie est une fausse piste, une impasse. La liberté était à ce prix. Car notre liberté authentique exige que nous acceptions cette vérité fondamentale ; alors et alors seulement, nous pouvons entrer avec Dieu dans l’Alliance qu’il nous propose.
LA SOLIDARITE DE MOISE AVEC SON PEUPLE
Le récit nous présente Dieu en colère et Moïse plaidant pour l’apaiser : Dieu dit à Moïse ‘ton peuple m’a désobéi’ et Moïse supplie ‘Ne te mets pas en colère contre ton peuple’. Evidemment, c’est une façon de parler ! On sait aujourd’hui que Dieu n’est pas sujet à la colère comme n’importe lequel d’entre nous et qu’il n’a pas besoin de paroles d’apaisement pour se calmer. Mais, à l’époque de la sortie d’Egypte, on imaginait encore un Dieu qui ressemble fortement aux hommes avec les mêmes sentiments et les mêmes emportements. Il a fallu des siècles de révélation pour qu’on découvre le vrai visage de Dieu. Au bout du compte, quand la Bible parle de la colère de Dieu, c’est toujours pour exprimer son refus inlassable de nous laisser nous fourvoyer.
Même chose pour le pardon de Dieu : il a fallu des milliers d’années pour que les croyants découvrent que le pardon de Dieu n’est pas conditionné par nos plaidoiries ! La découverte de Dieu est très progressive et ce n’est que très lentement que nos façons de parler de lui évoluent : ce qui est extraordinaire dans ce texte, c’est que déjà le peuple fait l’expérience du pardon de Dieu : un Dieu qui persiste à proposer inlassablement son Alliance après chacune de nos infidélités.
Enfin le peuple gardera toujours en mémoire l’exemple de Moïse : lui, le bénéficiaire des faveurs de Dieu, puisqu’il est le seul à l’avoir rencontré face à face, il ne se désolidarise jamais de son peuple, même quand celui-ci est en faute !
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Compléments

1 – le contexte
Cela se passe pendant l’Exode, c’est-à-dire la marche du peuple hébreu dans le désert après la sortie d’Egypte : une période tellement importante qui a marqué profondément la mémoire du peuple. Il y a d’abord eu la sortie d’Egypte, la libération de l’esclavage égyptien sous la conduite de Moïse, et grâce à la protection miraculeuse de Dieu ; et ce fameux chant de victoire qui a suivi : c’était au chapitre 15 du livre de l’Exode ; et puis, tout de suite après, les premières étapes dans le désert ont été autant d’épreuves non seulement pour l’endurance du peuple, mais surtout pour sa foi : on n’était plus habitué à cette vie nomade et à l’insécurité du désert… le manque d’eau potable, la soif, la faim… à chaque nouvelle épreuve, le peuple se révolte contre Moïse qui les a entraînés dans cette folle aventure, et finalement contre ce Dieu qui a promis sa protection mais qui semble parfois les oublier… Ce Dieu de Moïse est à la fois si proche parfois et si insaisissable.
Et puis, trois mois après la sortie d’Egypte, Dieu a proposé l’Alliance à Moïse et à son peuple : « Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi. Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. » (Ex 19,4-6). Et déjà, une première fois, le peuple, unanime, a accepté l’Alliance ; il a répondu : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique. » (Ex 19,8).
Puis Moïse, sur l’ordre de Dieu, est monté sur la montagne du Sinaï : et le peuple, ébloui et tremblant à la fois, a assisté à une extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Quand Moïse est redescendu de la montagne, le peuple a entendu la proclamation des commandements et a solennellement fait Alliance avec Dieu : au pied de la montagne, Moïse a bâti un autel et offert des sacrifices. Et, de nouveau, le peuple s’est engagé : « Toutes ces paroles que le SEIGNEUR a dites, nous les mettrons en pratique. » (Ex 24,3). Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.
L’épisode du veau d’or se situe à ce moment-là : pour la suite, voir plus haut le commentaire § 2.
2 – Je reviens sur l’expression « tête dure » : je n’ai pas eu le temps de l’aborder dans les limites de l’émission ; nous la retrouverons pour la fête de la Trinité (année A). « Tête dure », ce sont les termes de notre traduction liturgique ; mais, en hébreu, l’expression originale est « peuple à la nuque raide » ; au passage d’une langue à l’autre, malheureusement, nous avons perdu la richesse de l’image sous-jacente.
Dans une civilisation essentiellement agricole, ce qui était le cas en Israël aux temps bibliques, le spectacle de deux animaux attelés par un joug était habituel : nous savons ce qu’est le joug : c’est une pièce de bois, très lourde, très solide, qui attache deux animaux pour labourer. Le joug pèse sur leurs nuques et les deux animaux en viennent inévitablement à marcher du même pas.
Les auteurs bibliques ont le sens des images : ils ont appliqué cette image du joug à l’Alliance entre Dieu et Israël. Prendre le joug était donc synonyme de s’attacher à Dieu pour marcher à son pas. Mais voilà, le peuple d’Israël se raidit sans cesse sous ce joug de l’Alliance conclue avec Dieu au Sinaï. Au lieu de le considérer comme une faveur, il y voit un fardeau. Il se plaint des difficultés de la vie au désert, et finit même par trouver bien fade la manne quotidienne. Au point que Moïse a connu des jours de découragement. Au lieu de se laisser entraîner par la force de Dieu, l’attelage de l’Alliance, en effet, est perpétuellement freiné par les réticences de ce peuple à la nuque raide.

PSAUME – 50 (51), 3-4, 12-13, 17.19

3 Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
4 Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

12 Crée en moi un cœur  pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
13 Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

17 Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.
19 Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur  brisé et broyé.

DIEU POURRAIT-IL SE REJOUIR DE VOIR NOS COEURS BRISES ?
La dernière phrase de ce psaume peut prêter à d’abominables contresens : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur  brisé et broyé. » Dieu pourrait-il se réjouir de voir des cœurs  brisés ? Comment concilier cette formule avec d’autres phrases de la Bible ? Par exemple, dans le livre de l’Exode, Dieu se définit lui-même comme le « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité » (Ex 34,6) ; et cette formule, on la retrouve telle quelle dans plusieurs psaumes, par ex. Ps 85/86,15 ; ou encore toutes les affirmations que Dieu est Père et qu’il est amour et pardon… Et ces affirmations, on les trouve dès l’Ancien Testament car on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour.
Il ne s’agit donc pas d’imaginer que Dieu pourrait trouver une quelconque satisfaction à nous voir souffrir ; penser une chose pareille, c’est lui faire injure : nous qui sommes des parents bien imparfaits, nous ne supportons pas de voir souffrir nos enfants… comment imaginer que le Père par excellence pourrait y prendre plaisir… et si une telle idée nous choque, si j’ose dire, c’est tant mieux !
Et pourtant elle est bien là cette phrase « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » En fait, l’expression « cœur  brisé » ne veut pas dire ce que nous croyons : il faut savoir qu’elle n’a pas été inventée par l’auteur du psaume ; on ne peut pas dire exactement quand le psaume 50/51 a été écrit mais il est certain que ses derniers versets au moins ont été écrits très tard, après l’Exil à Babylone : la preuve, c’est qu’ils parlent de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor et prient pour sa reconstruction, ce qui, évidemment, n’était pas le souci de David ! Voici les derniers versets : « Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem. » Nous sommes donc après le retour de l’Exil à Babylone ; or c’est pendant l’Exil que le prophète Ezéchiel a développé l’expression « cœur  de pierre, cœur  de chair »… C’est au chapitre 36 d’Ezéchiel : « Je vous donnerai un cœur  nouveau, je mettrai en vous un esprit neuf ; j’ôterai de votre chair le cœur  de pierre, je vous donnerai un cœur  de chair. » (Ez 36,26).
L’auteur de notre psaume reprend l’image d’Ezéchiel : ce qu’il appelle un « cœur  brisé », c’est le cœur  de chair qui apparaît quand notre cœur  de pierre, notre carapace, est enfin brisé : un peu comme la coque dure de l’amande, quand on la casse, laisse apparaître l’amande elle-même qui est bonne. Dans le même sens, Jésus, à son tour, employait l’expression « doux et humble de coeur » : cela se traduit dans notre relation à Dieu et dans notre relation aux autres.
CŒUR DE CHAIR ET NON PLUS CŒUR DE PIERRE
Dans notre relation à Dieu, le cœur  de chair, c’est tout le contraire des nuques raides dont parlait Moïse pendant l’Exode (voir supra la première lecture). Dans notre relation aux autres, le cœur  brisé, ou le cœur  de chair, c’est celui qui est compatissant et miséricordieux, un cœur  tendre, aimant.
Si l’image « cœur  de pierre, cœur  de chair, cœur  brisé » est nouvelle au temps d’Ezéchiel, l’affirmation que le sacrifice est avant tout affaire de cœur, elle, ne l’est pas. Car, si la Loi prévoyait bien des sacrifices d’action de grâce, les prophètes étaient depuis bien longtemps passés par là pour critiquer violemment l’attitude un peu facile qui consiste à offrir des sacrifices au Temple sans changer son cœur. C’est Michée qui s’adressait justement à des gens qui cherchaient à plaire à Dieu et se demandaient quelle sorte de sacrifice Dieu préfère, des veaux, des béliers ou encore de l’huile ? « « Comment dois-je me présenter devant le SEIGNEUR ?… Comment m’incliner devant le Très-Haut ? Dois-je me présenter avec de jeunes taureaux pour les offrir en holocaustes ? Prendra-t-il plaisir à recevoir des milliers de béliers, à voir des flots d’huile répandus sur l’autel ? Donnerai-je mon fils aîné pour prix de ma révolte, le fruit de mes entrailles pour mon propre péché ? » Rien de tout cela, répondait Michée, dans une phrase superbe : « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » (Mi 6,6-8).
Visiblement, l’auteur du psaume 50/51 a retenu la leçon des prophètes ; et il la dédie au peuple qui se rend au Temple de Jérusalem pour une célébration pénitentielle, et qui, lui aussi, se demande ce qui pourrait plaire à Dieu. Pour célébrer le pardon de Dieu, le peuple se compare au roi David : lui aussi avait péché et pourtant il était le roi, il avait tout reçu de Dieu, il lui devait tout, lui le petit berger de rien du tout, choisi, protégé, comblé par Dieu… Vous vous souvenez de ce qu’on appelle le péché de David : c’est l’histoire de la trop belle Bethsabée que David avait aperçue par la fenêtre ; il l’avait fait venir au palais en l’absence du mari ; un peu plus tard, quand il avait appris que Bethsabée attendait un enfant de lui, David s’était arrangé pour faire tuer sur le champ de bataille le mari gênant, pour pouvoir épouser Bethsabée et reconnaître l’enfant… Après sa faute, David, rappelé à l’ordre par le prophète Natan, est resté célèbre pour son repentir.
A son tour, le peuple, qui, lui aussi, doit tout à Dieu, se reconnaît pécheur et annonce la miséricorde de Dieu. Et il veut rendre grâce… et c’est là qu’il se demande quelle est la meilleure manière de rendre grâce ; qu’est-ce qui plaît à Dieu ? Le psaume répond : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur  brisé et broyé. » La leçon est magnifique et encourageante : plaire à Dieu, au fond, c’est bien facile : il suffit d’aimer.

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Paul à Timothée 1, 12-17

Bien-aimé,
12 je suis plein de gratitude
envers celui qui me donne la force,
le Christ Jésus notre Seigneur,
car il m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère,
13 moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent.
Mais il m’a été fait miséricorde,
car j’avais agi par ignorance,
n’ayant pas encore la foi ;
14 la grâce de notre Seigneur a été encore plus abondante,
avec la foi, et avec l’amour qui est dans le Christ Jésus.
15 Voici une parole digne de foi,
et qui mérite d’être accueillie sans réserve :
le Christ Jésus est venu dans le monde
pour sauver les pécheurs ;
et moi, je suis le premier des pécheurs.
16 Mais s’il m’a été fait miséricorde,
c’est afin qu’en moi le premier,
le Christ Jésus montre toute sa patience,
pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui,
en vue de la vie éternelle.
17 Au roi des siècles,
au Dieu immortel, invisible et unique,
honneur et gloire pour les siècles des siècles. Amen.

IL M’A ETE FAIT MISERICORDE, CAR J’AVAIS AGI PAR IGNORANCE
Ce texte de Paul est, à lui tout seul, une superbe célébration pénitentielle ; rien n’y manque : l’aveu, le repentir, la proclamation de l’amour et du pardon de Dieu, et enfin le départ en mission pour annoncer à la face du monde la miséricorde de Dieu. La première phrase dit bien le sens du texte : « Je suis plein de gratitude » ; et c’est doublement vrai. C’est parce qu’il se reconnaît pécheur pardonné, lui l’ancien persécuteur, qu’il peut accueillir et reconnaître le pardon reçu et qu’il est du coup plein de reconnaissance, d’action de grâce. Et ces quelques lignes débordent littéralement de joie et de reconnaissance : « Il m’a estimé digne de confiance… moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. » C’est cela l’inouï de l’amour de Dieu : il n’a pas attendu que Paul ait fait ses preuves pour lui confier un ministère. Il lui a fait confiance ; et c’est cette confiance qui a converti Paul et qui désormais le remplit de reconnaissance et d’énergie pour sa mission… « Je suis plein de gratitude envers celui qui me donne la force… car il m’a estimé digne de confiance ». Et cet amour et ce pardon que le Christ a prodigués à Paul, nous pouvons être certains qu’il nous les prodigue à nous aussi ; il n’y a pas des traitements différents pour les uns et les autres. Dieu n’est que miséricorde, il ne faut jamais l’oublier : quel que soit notre passé, il est toujours possible d’accueillir son pardon ; à chaque instant il nous fait confiance.
« Il m’a été fait miséricorde, car j’avais agi par ignorance… » : on entend ici en écho la phrase du Christ en croix, « Père, pardonne-leur… ils ne savent pas ce qu’ils font ». Nous devrions toujours penser que ceux qui font le mal le font par ignorance. Pierre dit exactement la même chose aux Juifs de Jérusalem dans les Actes des Apôtres : « Frères, je sais bien que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs » (Ac 3,17). Paul était d’une parfaite bonne foi quand il persécutait les Chrétiens ; il croyait défendre le vrai Dieu, la pureté de la religion juive. Mais sans qu’il s’en aperçoive, il avait fini par se tromper de Dieu. A sa manière, il était devenu à son tour idolâtre, comme les Hébreux, dans le désert, avec leur veau d’or ; il dit lui-même « J’étais blasphémateur », et cette erreur le poussait jusqu’au meurtre, puisque son seul objectif était d’emprisonner et de faire condamner les Chrétiens.
Paul est très lucide sur tout cela et d’autant plus émerveillé du pardon reçu ; un pardon accordé gratuitement ; encore une chose très forte dans ces lignes et que l’on retrouve dans l’histoire de David, (dans le psaume 50/51) comme dans celle de l’enfant prodigue (dans l’évangile de Luc), c’est que Dieu n’attend pas notre aveu, notre repentir pour nous pardonner !
AUCUNE NOIRCEUR NE DECOURAGE L’AMOUR DE DIEU
Paul sur le chemin de Damas n’avait que haine au cœur  pour les Chrétiens ; il n’a pas eu le temps de demander pardon qu’il était déjà tout baigné dans la lumière et la grâce du Christ. David a vécu la même expérience : le prophète Natan venu le trouver après sa faute a commencé par lui renouveler la confiance et la protection et les bienfaits de Dieu avant de lui demander « Alors, pourquoi as-tu fait ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR ? » L’enfant prodigue, quant à lui, n’a pas eu des sentiments bien admirables : c’est seulement la faim qui lui a fait reprendre le chemin de la maison et il n’a même pas eu le temps de réciter en entier sa petite formule toute faite que le Père l’étouffait de baisers et commandait la fête !
L’aveu est utile, pourtant, me direz-vous ; oui, mais non pas pour nous contempler nous ; ce que nous découvre l’aveu, ce n’est pas d’abord notre faiblesse, qui n’est plus à prouver, mais l’immensité de l’amour de Dieu qu’aucune faiblesse, aucune noirceur ne décourage. L’aveu est utile surtout pour nous faire mesurer la grandeur de celui qui nous pardonne (et aussi pour nous éclairer sur les conversions nécessaires) ; ce n’est pas la petitesse du pécheur qui compte, c’est la grandeur de Dieu. D’ailleurs le Rituel du sacrement de pénitence et de réconciliation nous le dit bien : quand il emploie le mot « confesser », il précise : le pénitent confesse d’abord l’amour de Dieu ; et le mot « confesser » veut dire « proclamer ». Donc le pénitent « proclame » d’abord l’amour de Dieu. Et là encore Paul nous donne une leçon : dans cette démarche pénitentielle à laquelle il se livre devant nous, ce n’est pas lui, Paul, qui est au centre, c’est le Christ : le Christ qui lui fait confiance, le Christ qui lui pardonne et lui donne la force, désormais, d’annoncer au monde la générosité de Dieu.
Autre élément très important de l’expérience du croyant, la responsabilité que nous donne le pardon reçu :
« S’il m’a été fait miséricorde, c’est afin qu’en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui » ; pour le dire autrement, le pardon reçu ne nous engage qu’à une chose : le faire savoir. C’est une chose qu’il ne faut surtout pas garder secrète, mais qu’il faut crier sur les toits ! Là encore on croit entendre le psaume 50/51 : « SEIGNEUR, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ! » sous-entendu « annoncera au monde ». Celui qui se reconnaît sauvé devient un témoignage pour le reste du monde : depuis la libération d’Egypte, le peuple libéré est devenu à la face du monde un témoin et une preuve vivante de l’existence de ce Dieu libérateur. De la même manière, Paul, pécheur pardonné, est devenu à la face du monde témoin et preuve vivante du pardon de Dieu accordé à tous les pécheurs : « Voici une parole digne de foi et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs… » Et réellement, ce pardon reçu a ouvert les lèvres de Paul et il annonce au monde la louange de Dieu : précisément, la dernière phrase de ce passage est une pure louange de Dieu : « Au roi des siècles, Dieu immortel, invisible et unique, honneur et gloire pour les siècles des siècles. Amen. »
——————
N.B. Beaucoup d’exégètes pensent que cette lettre ne serait pas de Paul, et même bien postérieure à sa mort. Cela ne change rien à la leçon : la communauté destinataire est invitée à méditer l’exemple du grand apôtre, le pécheur-pardonné par excellence.

EVANGILE – selon Saint Luc 15, 1-32

En ce temps-là,
1 les publicains et les pécheurs
venaient tous à Jésus pour l’écouter.
2 Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,
et il mange avec eux ! »
3 Alors Jésus leur dit cette parabole :
4 « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une,
n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert
pour aller chercher celle qui est perdue,
jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
5 Quand il l’a retrouvée,
il la prend sur ses épaules, tout joyeux,
6 et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins
pour leur dire :
‘Réjouissez-vous avec moi,
car j’ai retrouvé ma brebis,
celle qui était perdue !’
7 Je vous le dis :
C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel
pour un seul pécheur qui se convertit,
plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes
qui n’ont pas besoin de conversion.
8 Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une,
ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison,
et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ?
9 Quand elle l’a retrouvée,
elle rassemble ses amies et ses voisines
pour leur dire :
‘Réjouissez-vous avec moi,
car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’
10 Ainsi je vous le dis :
Il y a de la joie devant les anges de Dieu
pour un seul pécheur qui se convertit. »
11 Jésus dit encore :
« Un homme avait deux fils.
12 Le plus jeune dit à son père :
‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’
Et le père leur partagea ses biens.
13 Peu de jours après,
le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait,
et partit pour un pays lointain
où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
14 Il avait tout dépensé,
quand une grande famine survint dans ce pays,
et il commença à se trouver dans le besoin.
15 Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays,
qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre
avec les gousses que mangeaient les porcs,
mais personne ne lui donnait rien.
17 Alors il rentra en lui-même et se dit :
‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance,
et moi, ici, je meurs de faim !
18 Je me lèverai, j’irai vers mon père,
et je lui dirai :
Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
19 Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.
Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’
20 Il se leva et s’en alla vers son père.
Comme il était encore loin,
son père l’aperçut et fut saisi de compassion ;
il courut se jeter à son cou
et le couvrit de baisers.
21 Le fils lui dit :
‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’
22 Mais le père dit à ses serviteurs :
‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller,
mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
23 allez chercher le veau gras, tuez-le,
mangeons et festoyons,
24 car mon fils que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé.’
Et ils commencèrent à festoyer.
25 Or le fils aîné était aux champs.
Quand il revint et fut près de la maison,
il entendit la musique et les danses.
26 Appelant un des serviteurs,
il s’informa de ce qui se passait.
27 Celui-ci répondit :
‘Ton frère est arrivé,
et ton père a tué le veau gras,
parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’
28 Alors le fils aîné se mit en colère,
et il refusait d’entrer.
Son père sortit le supplier.
29 Mais il répliqua à son père :
‘Il y a tant d’années que je suis à ton service
sans avoir jamais transgressé tes ordres,
et jamais tu ne m’as donné un chevreau
pour festoyer avec mes amis.
30 Mais, quand ton fils que voilà est revenu
après avoir dévoré ton bien avec des prostituées,
tu as fait tuer pour lui le veau gras !’
31 Le père répondit :
‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,
et tout ce qui est à moi est à toi.
32 Il fallait festoyer et se réjouir ;
car ton frère que voilà était mort,
et il est revenu à la vie ;
il était perdu,
et il est retrouvé ! »

DIEU VEILLE SUR NOUS COMME SUR LA PRUNELLE DE SON ŒIL
« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Dans la bouche des scribes et des Pharisiens, c’est un reproche ; au contraire, pour l’évangéliste et pour nous-mêmes, comme pour Paul dans la lettre à Timothée (notre deuxième lecture), c’est, bien sûr, un sujet d’émerveillement ! Pourquoi ? Parce que nous n’aurions pas l’audace, ni les uns ni les autres, de nous compter parmi les quatre-vingt-dix-neuf justes de la première parabole. Chacun de nous est ce pécheur invité à donner de la joie au ciel par sa conversion. Entendons-nous bien : le mot « conversion » ne signifie pas changement de religion, mais un changement de direction, un véritable demi-tour : nous tournions le dos à Dieu, et nous nous retournons vers lui. Eh bien, nous pouvons nous dire que chaque fois que nous avons pris la décision de faire demi-tour, nous avons donné de la joie au ciel.
La joie est bien la tonalité majeure de ces trois paraboles : la joie de Dieu s’entend. Une fois encore, on est dans la droite ligne de l’Ancien Testament ; là où nous entendions Sophonie parler de « l’exultation» de Dieu : « Le SEIGNEUR ton Dieu est en toi… Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il exultera pour toi et se réjouira, comme aux jours de fête. » (So 3,17-18). Pourquoi une telle joie quand nous prenons le chemin de la réconciliation ? Parce que Dieu tient à nous comme à la prunelle de ses yeux. Et l’expression n’est pas trop forte, elle aussi nous vient tout droit de l’Ancien Testament, plus précisément du livre du Deutéronome : « Le SEIGNEUR trouve son peuple au pays du désert… Il l’entoure, il l’élève, il le garde comme la prunelle de son oeil. » (Dt 32,10).
Il veille, en effet, au point de partir lui-même à la recherche de la brebis perdue, car il sait bien qu’elle ne reviendra pas toute seule ; il veille au point de mettre la maison sens dessus dessous pour retrouver la pièce ; et s’il ne part pas lui-même à la recherche du prodigue, c’est pour respecter sa liberté ; mais il veille, là encore, au point d’attendre sur le pas de la porte l’ingrat qui est parti au loin et de l’accueillir par une fête sans s’interroger sur les véritables sentiments de son fils : car on peut quand même se demander si la contrition du garçon est vraiment parfaite ? Et, plus tard, il supplie le fils aîné parce que, pour lui, la fête n’est pas complète s’il en manque un.
Dernière remarque : Jésus fait appel à notre expérience : ‘Lequel d’entre vous n’irait pas chercher sa brebis perdue…?’ Ce qui veut dire que, quelque part, nous lui ressemblons, ce qui n’est pas étonnant. Ne peut-on pas en déduire que chaque fois que nous avons fait la fête pour l’enfant qui revient, chaque fois que nous avons pardonné à l’ami, à l’époux, à l’épouse, (à l’ennemi aussi !), chaque fois que nous avons remué ciel et terre pour essayer d’empêcher quelqu’un de sombrer, physiquement ou moralement, nous avons ressemblé à Dieu ; nous avons été son image : ce qui est, après tout, notre vocation, n’est-il pas vrai ?
—————–

  1. La troisième parabole, celle de l’enfant prodigue est proposée pour le Quatrième dimanche de Carême, de l’Année C ; on ne trouve donc ici que quelques remarques sur l’ensemble des trois paraboles, puisque, cette fois, elles nous sont proposées en une seule et même lecture.
ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE DE SAINT PAUL A PHILEMON, LIVRE DE LA SAGESSE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 89

Dimanche 4 septembre 2022 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 4 septembre 2022 : 23ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse 9, 13-18

13 Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ?
Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ?
14 Les réflexions des mortels sont incertaines,
et nos pensées, instables ;
15 car un corps périssable appesantit notre âme,
et cette enveloppe d’argile
alourdit notre esprit aux mille pensées.
16 Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre,
et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ;
ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ?
17 Et qui aurait connu ta volonté,
si tu n’avais pas donné la Sagesse
et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ?
C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre
sont devenus droits ;
18 c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît
et, par la Sagesse, ont été sauvés.

QUEL HOMME PEUT DECOUVRIR LES INTENTIONS DE DIEU ?
La Sagesse, au sens biblique, c’est la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux, l’art de vivre en quelque sorte. Le peuple d’Israël, comme tous ses voisins, a développé toute une réflexion sur ce sujet, à partir du règne de Salomon, dit-on. Mais l’apport d’Israël, dans ce domaine, est tout à fait original ; il tient en deux points : pour les hommes de la Bible, premièrement, Dieu seul connaît les secrets du bonheur de l’humanité ; et quand l’homme prétend les découvrir par lui-même, il s’engage immanquablement sur des fausses pistes : c’est la leçon du jardin d’Eden. Mais deuxièmement (et très heureusement), Dieu révèle à son peuple d’abord (pour toute l’humanité ensuite) ce secret du bonheur.
C’est exactement le sens du texte que nous lisons ici : premier message, une leçon d’humilité. Isaïe avait déjà dit quelque chose du même genre : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu… Mes chemins ne sont pas vos chemins » (Is 55,8). C’était clair. Le livre de la Sagesse est écrit bien longtemps après le prophète Isaïe, il a un style tout différent, mais il dit la même chose : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ?… Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » En d’autres termes, par nous-mêmes, il ne faut pas se leurrer, nous sommes à cent lieues d’imaginer ce que Dieu pense… Cela devrait nous rendre modestes : nous croyons facilement que nous avons tout compris et nous risquons de parler avec assurance…  Eh bien non, il faut reconnaître humblement que nous n’avons pas la moindre idée de ce que Dieu pense ! En dehors de ce qu’il nous a dit expressément par la bouche de ses prophètes, bien sûr !
On croit entendre ici comme un écho du livre de Job : « La Sagesse, où la trouver ? L’intelligence, quel est son lieu ? L’homme n’en connaît pas la valeur, elle ne se trouve pas sur la terre des vivants… Dieu en a discerné le chemin ; il a su, lui, où elle était. » (Jb 28,12-13.23). Un peu plus loin, dans ce même livre (chapitres 38 à 41) Dieu rappelle à Job ses limites : à la fin de la démonstration, Job a compris, il s’incline, il avoue : « De fait, j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles hors de ma portée, dont je ne savais rien. » (Jb 42,3).
Pour revenir à notre texte du livre de la Sagesse, il est intéressant de constater que cette relativisation des connaissances de l’esprit humain se développe dans le milieu le plus intellectuel qui soit : le livre de la Sagesse a été écrit à Alexandrie qui était certainement à l’époque la capitale de l’intelligence ! Les disciplines scientifiques et philosophiques y étaient très développées et la bibliothèque d’Alexandrie est restée célèbre. C’est à ces grands esprits que l’auteur croyant vient rappeler les limites du savoir humain : « Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées instables. »
Petite précision sur le verset 16 : « Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? » A première lecture on croirait que cela veut dire : quand on aura fini de découvrir la terre, on pourra chercher à comprendre ce qui est au ciel ; c’est seulement une question de distance ou de niveau de connaissances. Mais l’auteur du Livre de la Sagesse nous dit en réalité tout autre chose : ce n’est pas seulement une question de niveau de connaissances comme si un jour ou l’autre, on devait atteindre le bon niveau et découvrir les mystères de Dieu au bout de nos raisonnements et de nos recherches. C’est une affaire de nature : nous ne sommes que des hommes, il y a un abîme entre Dieu et nous. De la part de l’auteur inspiré, il y a là une affirmation de ce qu’on appelle la transcendance de Dieu : c’est-à-dire que Dieu est le Tout-Autre.
TU AS DONNE LA SAGESSE ET ENVOYE D’EN-HAUT TON ESPRIT SAINT
Il faut donc avoir la lucidité de le reconnaître et abandonner nos prétentions orgueilleuses à tout comprendre et tout expliquer : Dieu est le Tout-Autre ; ses pensées ne sont pas nos pensées, comme dit Isaïe, elles sont hors de notre portée ; c’est pourquoi l’on parle de mystères, au sens des secrets de Dieu. Mais précisément, deuxième leçon de ce texte, c’est quand nous reconnaissons notre impuissance que Dieu lui-même nous révèle ce que nous ne découvrons pas tout seuls. Il nous donne son Esprit : « Qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en-haut ton Esprit Saint ? » Ce que la lettre aux Ephésiens traduit ainsi : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté… » (Ep 1,9). Pour nous, baptisés, confirmés, ce passage prend un relief particulier ! Les autres lectures de ce dimanche nous diront quels comportements nouveaux nous inspire l’Esprit de Dieu qui nous habite.
Pour le reste, il semble que ce texte développe une conception de l’homme qui n’est pas habituelle dans la Bible ; il décrit l’homme comme un être divisé, composé de deux éléments : un esprit immatériel et une enveloppe matérielle qui le contient : « Un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. » Nous ne sommes pas habitués à ce type de langage, apparemment dualiste, dans la Bible qui, habituellement, insiste plutôt sur l’unité de l’être humain. En réalité, si l’auteur du livre de la Sagesse (qui écrit en milieu grec, ne l’oublions pas) utilise un vocabulaire qui ne rebutera pas ses lecteurs grecs, ce n’est pas un dualisme de l’être humain qu’il décrit, mais le combat intérieur qui se livre en chacun de nous et que Saint Paul décrit si bien : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7,19).
En définitive, ce texte apporte sa contribution propre à la grande découverte biblique qui est double : Dieu est à la fois le Tout-Autre ET le Tout Proche. Dieu est le Tout-Autre : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les intentions du Seigneur ? »… En même temps, il se fait le Tout Proche de l’homme : « Tu as donné la Sagesse et envoyé d’en-haut ton Esprit Saint… Ainsi les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés. »

 

PSAUME – 89 (90),3-4,5-6,12-13,14.17

3 Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
4 À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

5 Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
6 elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

12 Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
13 Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14 Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
17 Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

POUR DIEU, MILLE ANS SONT COMME UN JOUR
On ne peut qu’être frappés de l’extraordinaire cohérence entre ce psaume et la première lecture de ce dimanche, qui est un passage du livre de la Sagesse ; le psaume vient nous donner en écho une définition superbe de la sagesse : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos cœurs  pénètrent la sagesse. »
Nous n’avons pas lu la totalité de ce psaume (qui comporte dix-sept versets) mais ceux que nous avons lus nous donnent déjà une bonne idée de l’ambiance générale. En particulier, nous avons ici une formule tout à fait inhabituelle : « Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs ». Et la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », en hébreu, c’est « jusques à quand ? » Sous-entendu ‘en ce moment, nous sommes malheureux, nous sommes punis pour nos fautes ; pardonne-nous et lève la punition’. C’est une formule typique d’une liturgie pénitentielle. Nous l’avons déjà rencontrée dans le même psaume il y a quelques semaines.
Nous sommes donc dans le cadre d’une cérémonie pénitentielle au Temple de Jérusalem. Mais pourquoi le peuple d’Israël demande-t-il pardon ? Les premiers versets nous suggèrent une réponse : « Tu fais retourner l’homme à la poussière ; tu as dit retournez, fils d’Adam ! » Le problème est donc là d’abord, dans la faute d’Adam, c’est-à-dire dans notre condition d’hommes pécheurs. Et tout le psaume médite sur le récit de la faute d’Adam dans le livre de la Genèse. Au commencement Dieu et l’homme étaient face à face : Dieu, créateur, dans son éternité… l’homme, mortel, sa créature, sortie de la poussière, dans sa petitesse…
L’un des premiers versets de notre psaume dit justement « Avant que naissent les montagnes, que tu enfantes la terre et le monde, de toujours à toujours, toi tu es Dieu ». Face à lui, nous, nous ne sommes rien… rien qu’un peu de poussière dans sa main. Et voilà que l’homme s’est pris pour quelque chose… il a osé braver Dieu… il ne lui reste plus qu’à méditer maintenant sur sa véritable condition : « Le nombre de nos années ? Soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! Leur plus grand nombre n’est que peine et misère ; elles s’enfuient, nous nous envolons. »
Face à cette petitesse de l’homme il faut réentendre l’affirmation du verset 4 : « A tes yeux, mille ans sont comme hier, c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit. » Et vous connaissez la reprise que Saint Pierre a faite de cette phrase : « Bien-aimés, il est une chose qui ne doit pas vous échapper : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. » (2 Pi 3,8). Nous voilà remis à notre vraie place, c’est-à-dire toute petite !
Voilà donc pour la prise de conscience ; puis vient la supplication : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs  pénètrent la sagesse. Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs. Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » (v.12-14).
APPRENDS-NOUS LA VRAIE MESURE DE NOS JOURS
« Apprends-nous la vraie mesure de nos jours », c’est juste l’inverse du Péché originel : la vraie sagesse, c’est d’être à notre place, toute petite devant Dieu ; le psaume use d’une image qui devrait nous aider à trouver notre juste place : il compare la durée de la vie humaine à celle de l’herbe : « Une herbe changeante, qui fleurit le matin, et qui change, mais le soir, se fane et se dessèche. » Il est bien vrai que notre fragilité, notre précarité devraient nous rendre humbles : et devant un décès inattendu, il nous arrive de dire que nous ne sommes pas grand chose !
Il ne s’agit pas de s’humilier pour le plaisir, mais d’être lucides tout simplement. Alors nous pourrons être heureux sereinement dans la main de Dieu. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants » (v.14), ce n’est pas une parole en l’air ! C’est véritablement l’expérience du croyant.
Car, nous avons déjà eu l’occasion de le noter, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l’homme n’est jamais humiliante puisqu’on est dans la main de Dieu : c’est une petitesse confiante, filiale. Tellement filiale et assurée de l’amour du Père qu’on peut lui demander en toute confiance : (versets 16-17a) : « Fais connaître ton oeuvre à tes serviteurs et ta splendeur à leurs fils. Que vienne sur nous la splendeur du Seigneur notre Dieu. »
La dernière phrase est encore plus audacieuse ! « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains » : il s’agit peut-être de l’œuvre  entreprise avec tant de difficultés au retour de l’Exil, c’est-à-dire la reconstruction du Temple de Jérusalem, au milieu d’oppositions de toute sorte. Mais, plus généralement, elle dit bien l’œuvre  commune de Dieu et de l’homme dans l’achèvement de la création ; l’homme agit véritablement, il œuvre  dans la création, et c’est Dieu qui donne à l’œuvre  humaine sa solidité, son efficacité. C’est le commentaire de Saint Pierre qui nous permettra le mieux de l’apprécier. Je reprends sa première phrase que je citais tout à l’heure, mais cette fois j’irai plus loin :
Bien-aimés, il est une chose qui ne doit pas vous échapper : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion… Et dites-vous bien que la longue patience de notre Seigneur, c’est votre salut, comme vous l’a écrit également Paul, notre frère bien-aimé, avec la sagesse qui lui a été donnée. » (2 Pi 3,8-9.15). Quand Pierre dit que Dieu fait preuve de patience, il veut dire que Dieu attend notre participation à la construction du royaume ! Alors c’est le cœur  plein d’émerveillement que nous pouvons prier : « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains. »

 

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul à Philémon 9b-10.12-17

Bien-aimé,
9    moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme
et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus,
10 j’ai quelque chose à te demander pour Onésime,
mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ.
12 Je te le renvoie,
lui qui est comme mon cœur.
13 Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi,
pour qu’il me rende des services en ton nom,
à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile.
14 Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord,
pour que tu accomplisses ce qui est bien,
non par contrainte mais volontiers.
15 S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps,
c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement,
16 non plus comme un esclave,
mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé :
il l’est vraiment pour moi,
combien plus le sera-t-il pour toi,
aussi bien humainement que dans le Seigneur.
17 Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi,
accueille-le comme si c’était moi.

 

LA PLAIDOIRIE DE PHILEMON POUR ONESIME
Nous avons lu cet été des extraits de la lettre de Paul aux Colossiens : elle était adressée aux Chrétiens de la ville de Colosses en Turquie. Cette fois, nous lisons une lettre adressée à UN Colossien bien précis alors que Paul est en prison, sans qu’on sache exactement où. Ce correspondant est probablement un homme important, dont l’attitude compte aux yeux des autres. Il s’appelle Philémon, il est chrétien. Il a donc le grand privilège de recevoir de Paul une lettre personnelle, pleine de diplomatie, sur un sujet, il faut le dire, très délicat. Ce Philémon avait probablement plusieurs esclaves, l’histoire ne le dit pas ; en tout cas, il en avait un, du nom d’Onésime. Un beau jour, Onésime s’est enfui de chez son maître : ce qui était totalement interdit en droit romain. Un esclave appartenait à son maître comme un objet ; il ne pouvait disposer de lui-même, et la fuite même était sévèrement châtiée.

Au cours de son escapade, Onésime a rencontré Paul, il s’est converti au Christianisme et s’est mis au service de Paul. La situation est très délicate : si Paul garde Onésime auprès de lui, il se fait le complice de son abandon de poste ; normalement, cela ne devrait pas être du goût de Philémon ; si Paul renvoie Onésime à Philémon, les choses risquent d’aller très mal pour l’esclave ; peut-être bien, d’ailleurs, n’est-il pas parti en odeur de sainteté, puisque Paul reconnaît un peu plus loin dans sa lettre que Onésime a peut-être des dettes vis-à-vis de son patron.
Paul a choisi sa position : il renvoie Onésime à son maître, muni d’une lettre de demande de pardon ; il lui reste à convaincre Philémon : il déploie pour cela toutes les richesses de sa persuasion : « Moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander »… mais en précisant bien que la décision finale revient à Philémon : « Je te le renvoie (Onésime)… je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom… Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. »
Paul affirme qu’il ne veut pas forcer la main de Philémon, mais il sait bien ce qu’il veut obtenir : c’est très progressivement qu’il le dévoile ; il commence par demander à Philémon de pardonner la fugue ; puis, plus que le pardon accordé à l’esclave, ce que Paul suggère, c’est une véritable conversion : désormais, puisqu’Onésime est baptisé, il est un frère pour son ancien maître : « S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé. »  Pour finir, Paul va encore plus loin : « Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi. »
TOUT BAPTISE EST D’ABORD UN FRERE
On est donc là dans une affaire très personnelle, et pourtant cette toute petite lettre de Paul à Philémon, qui remplit à peine une page, a été conservée au même titre que les autres dans la Bible ; ce qui revient à dire qu’on la reconnaît comme Parole de Dieu, comme Révélation.

On peut se demander pourquoi : si je peux me permettre de risquer une réponse, je dirais trois choses : c’est premièrement, ce que l’Eglise appelle « l’égale dignité des Baptisés ». Comme le dit Paul dans la lettre aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre,  il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Ga 3,28). Autrement dit, il n’y a plus que des Baptisés ; le baptême a fait de nous des frères en Jésus-Christ : et cette union intime en Jésus-Christ supprime toutes les distinctions antérieures. Il y a là un enseignement très fort sur le Baptême : la robe blanche du baptisé est là pour nous rappeler cette transformation intime ; désormais le baptisé n’est pas d’abord noir ou blanc, français ou étranger, patron ou employé, homme ou femme… il est d’abord un frère, un autre membre du Corps du Christ.
Deuxième point fort de cette lettre à Philémon, l’importance du quotidien de nos vies, de nos situations concrètes. Parce que, dans l’histoire d’Onésime, nous sommes presque au niveau du fait divers, on pourrait être tenté de dire : que chacun fasse bien comme il veut. Sur ce point, on pourrait s’interroger sur une phrase qu’on entend souvent : « Chacun fait ce qu’il veut de sa vie ». Je ne suis pas sûre que Jésus la signerait ! Car la lettre de Paul, justement, montre bien que notre manière de mener notre vie fait un tout : on n’est pas Chrétien à certaines heures seulement.
Enfin Paul intervient dans un domaine parfaitement régi par la loi pour demander à Philémon de ne pas appliquer à son esclave les peines légales, et tout cela au nom de la charité chrétienne. Il n’empêche que si Philémon punit très sévèrement Onésime, il sera dans son plus parfait bon droit ! Ce qui revient à dire, et c’est là une troisième leçon : on peut être dans son droit et n’être pas selon l’Evangile ! Car nos lois ne sont pas toujours inspirées par l’Evangile ! A l’inverse, on voit dans cette lettre à Philémon que l’Esprit Saint dicte à Paul des comportements tout à fait contraires à la pratique légale de l’esclavage à son époque, mais dictés par la perspective de la création nouvelle.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 14,25-33

En ce temps-là,
25 de grandes foules faisaient route avec Jésus ;
il se retourna et leur dit :
26 « Si quelqu’un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
27 Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher à ma suite
ne peut pas être mon disciple.
28 Quel est celui d’entre vous
qui, voulant bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir
pour calculer la dépense
et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
29 Car, si jamais il pose les fondations
et n’est pas capable d’achever,
tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :
30 ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir
et n’a pas été capable d’achever !’
31 Et quel est le roi
qui, partant en guerre contre un autre roi,
ne commence par s’asseoir
pour voir s’il peut, avec dix mille hommes,
affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?
32 S’il ne le peut pas,
il envoie, pendant que l’autre est encore loin,
une délégation pour demander les conditions de paix.
33 Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
à tout ce qui lui appartient
ne peut pas être mon disciple. »

LES EXIGENCES DE JESUS POUR SES DISCIPLES
Commençons par la phrase de Jésus concernant nos attachements familiaux ; il ne nous dit pas de les compter pour rien désormais : ce serait injustement et inutilement cruel pour ceux qui nous entourent ; et ce serait contraire à tout son enseignement d’amour et tout simplement aux commandements  (« tu honoreras ton père et ta mère ») ; cela veut sans doute dire : ces attachements sont bons, mais ils ne doivent pas être des entraves ; un attachement qui nous empêcherait de suivre le Christ ne serait pas un véritable amour. Désormais, le lien qui nous unit au Christ par le Baptême est plus fort que tout autre lien terrestre. On a vu quelque chose de tout à fait semblable dans la lettre de Paul à Philémon qui est notre deuxième lecture de ce dimanche.
Mais la difficulté de cet évangile est ailleurs : car, à première vue, on ne voit pas très bien le rapport entre les différentes parties ; première phrase de Jésus : « Si quelqu’un vient à moi, sans me préférer à son père, sa mère…, il ne peut pas être mon disciple… »  Ce qui sera repris en écho (en inclusion) dans la dernière phrase : « Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. » Entre ces deux phrases, deux petites paraboles : celle de l’homme qui veut bâtir une tour, et celle du roi qui part en guerre ; leurs leçons se ressemblent : quand on veut bâtir une tour, il faut commencer par faire ses comptes si on ne veut pas s’embarquer dans une folie ; quant au roi qui envisage une guerre, lui aussi, ferait bien de faire d’abord l’inventaire de ses possibilités : la sagesse consiste à ajuster ses ambitions au niveau de ses moyens ; c’est vrai dans tous les domaines, apparemment. Que d’entreprises avortées parce que lancées trop vite, sans réfléchir ; savoir compter, savoir prévoir, savoir calculer ses risques, c’est la sagesse élémentaire, le secret de la réussite.
On dit « gouverner, c’est prévoir » et ne peut-on penser que l’on devient adulte le jour où, justement, enfin, on a appris à calculer les conséquences de ses actes ?
Mais ceci n’est-il pas contradictoire avec le message des phrases qui encadrent les deux paraboles ? Car elles semblent tenir un langage qui n’a rien de sage et mesuré : première exigence, pour être disciple du Christ, il faut le préférer à tout autre, s’engager corps et âme à sa suite ; pourtant, la sagesse et même la simple justice nous commandent au contraire de respecter les attachements naturels de la famille et de l’entourage… et d’ailleurs, on pourrait bien avoir besoin plus tard, les uns des autres. Deuxième exigence, ensuite, il faut porter résolument sa croix (c’est-à-dire accepter le risque de la persécution) ; troisième exigence enfin, il faut renoncer à tous ses biens. Tout ceci revient à quitter pour lui toutes nos sécurités affectives et matérielles ; est-ce bien prudent ? On est loin apparemment des calculs arithmétiques dont nous parlent les deux paraboles !
SA GRACE NOUS SUFFIT
Et pourtant, il est bien évident que Jésus ne s’amuse pas à cultiver le paradoxe ; il ne se contredit pas ; à nous de comprendre son message et en quoi les deux petites paraboles éclairent les choix que nous avons à faire pour le suivre. En fait, Jésus dit bien la même chose tout au long de ce passage : il dit « avant de vous lancer (que ce soit à ma suite, ou pour bâtir une tour, ou pour partir en guerre), faites bien vos comptes… seulement voilà, ne vous trompez pas de comptes ! » Celui qui bâtit une tour calcule le prix de revient ; celui qui part en guerre évalue ses forces en hommes et en munitions… celui qui marche à la suite du Christ doit aussi faire ses comptes, mais ce ne sont pas les mêmes ! Il renonce à tout ce qui pourrait l’entraver pour pouvoir mettre au service du Royaume ses richesses de toute sorte, y compris affectives et matérielles. Et, par-dessus tout, il compte sur la puissance de l’Esprit qui ‘continue son oeuvre dans le monde et achève toute sanctification’, comme le dit la quatrième prière eucharistique.
On est bien, là aussi, dans une optique de risque calculé ; pour suivre Jésus, il nous dit les risques : savoir tout quitter, accepter l’incompréhension et parfois la persécution, accepter de renoncer à la rentabilité immédiate. Pour être Chrétien, le vrai calcul, la vraie sagesse, c’est de ne compter sur aucune de nos sécurités de la terre ; c’est un peu comme s’il nous disait : ‘Acceptez de n’avoir pas de sécurités : ma grâce vous suffit.’ Déjà, la première lecture tirée précisément du livre de la Sagesse nous l’avait bien dit : la sagesse de Dieu n’est pas celle des hommes ; ce qui paraîtrait une folie aux yeux des hommes est la seule sagesse valable aux yeux de Dieu. Avec lui, on est bien toujours dans la logique du grain de blé : il accepte d’être enfoui, mais c’est à ce prix qu’il germe et donne du fruit.
Bienheureux donc ceux qui sauront se désencombrer des fausses précautions… C’est peut-être cela se préparer à passer par la porte étroite dont il était question au vingt-et-unième dimanche (Lc 13,24) ?

———-
Complément
– Ce que Jésus développe ici, c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui le « principe de précaution ». Dans les deux paraboles, c’est évident : « s’asseoir » pour calculer les risques et la dépense relève de la plus élémentaire sagesse.
Dans le troisième cas, celui des disciples, les données du calcul sont toutes différentes. Nous parlions richesses, rapport de forces… Nous savons bien que notre seule richesse est en lui, nos seules forces également. Et même l’évaluation des risques et des enjeux nous échappe : comme dit le livre de la Sagesse : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ?  Les réflexions des mortels sont mesquines, et nos pensées, chancelantes ».

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La Bible divisée en chapitres et en versets

Qui a divisé la Bible en chapitres et en versets ?

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Shutterstock / Pamela D. Maxwell

Les « originaux » de la Bible étaient des blocs de textes, sans chapitres ni versets. Mais qui a introduit ces séparations ?

Des blocs de textes ! Dans les « originaux » de la Bible, aucun chiffre indiquant les chapitres et les versets auxquels nous sommes habitués aujourd’hui. Aucune séparation entre les mots, ni même les voyelles. Et aucune ponctuation, aucun titre de chapitre permettant de s’y retrouver dans les passages bibliques. Mais qui a introduit chapitres et versets dans la Bible ?

Dans l’Antiquité, et surtout s’agissant de la lecture liturgique, la nécessité de diviser le texte sacré se fit très vite sentir. Pour découper les évangiles en 1162 sections, il existait divers systèmes, aussi bien chez les juifs (« Sedarim », « Perashiyyot », « Pesuquim ») que chez les chrétiens (« Canones eusabiani », d’Eusèbe de Césarée).

Qui a ajouté les chapitres ?

C’est au XIIIe siècle, probablement autour de l’année 1226, que l’ecclésiastique anglais Étienne Langton, archevêque de Canterbury et grand chancelier de l’Université de Paris, divisa en chapitres l’Ancien Testament et le Nouveau Testament sur ​​le texte latin de la Vulgate de Saint Jérôme

De la Vulgate, il passa au texte de la Bible hébraïque, au texte grec du Nouveau Testament et à la version grecque de l’Ancien Testament. Il établit une division en chapitres, plus ou moins égaux, très semblable à celle de la plupart de nos Bibles actuelles.

Vers 1226, les libraires de Paris introduisirent ces divisions en chapitres dans le texte biblique, donnant lieu à la « Bible parisienne ». Dès lors, cette division se répandit dans le monde entier.

Qui a ajouté les versets ?

Santes Pagnino (1541), juif converti, puis dominicain, natif de Lucques (Italie) consacra 25 années de sa vie à sa traduction de la Bible, publiée en 1527. Il fut le premier à diviser le texte en versets numérotés. Sa Bible fut imprimée à Lyon. C’était une version très littérale qui constitua une référence parmi les humanistes de l’époque et fut réimprimée plusieurs fois.

Robert Estienne, le célèbre imprimeur et humaniste français, réalisa en 1551 l’actuelle division en versets du Nouveau Testament. En 1555 il publia l’édition latine de toute la Bible. Pour les versets de l’Ancien Testament hébraïque, il prit la division faite par Santes Pagnino. Pour les autres livres de l’Ancien Testament, il élabora sa propre division et utilisa pour le Nouveau Testament celle que quelques années auparavant, il avait lui-même réalisé. Dès lors, le découpage du texte biblique en chapitres et en versets permet d’en retrouver immédiatement un passage, quelle que soit la mise en page adoptée par l’éditeur. Il s’agit d’un outil fondamental pour les chercheurs, qui permet à tous d’utiliser une même référence.

Première Bible imprimée avec chapitres et versets

La première Bible imprimée qui comporta totalement la division en chapitres et en versets sera ladite Bible de Genève, qui parut en 1560 en Suisse. Les éditeurs de la Bible de Genève optèrent pour les chapitres d’Étienne Langton et les versets de Robert Estienne, conscients de leur grande utilité pour la mémorisation, la localisation et la comparaison des passages bibliques.

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Bible de Genève. © Commons Wikimedia

En 1592, le pape Clément VIII, fit publier une nouvelle version de la Bible en latin pour l’usage officiel de l’Église catholique, qui comportait la division actuelle en chapitres et en versets. C’est ainsi qu’à la fin du XVIe siècle, les juifs, les protestants et les catholiques avaient adopté la division en chapitres introduite par Étienne Langton et la subdivision des versets par Robert Estienne. Dès lors, ces divisions en chapitres et en versets seront de plus en plus acceptées comme forme standard pour localiser les versets de l’Écriture et seront universellement adoptées.

https://fr.aleteia.org/2016/03/19/qui-a-divise-la-bible-en-chapitres-et-en-versets/?fbclid=IwAR3uIYolUVMHPcdTj2UX5g1lV3GvQIAs_CEXmYQbJxLWPXTntFnZ9ZGPDv4

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Dimanche 28 août 2022 : 22ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 28 août 2022 :

22ème dimanche du Temps Ordinaire

  • 1ère lecture

  • Psaume

  • 2ème lecture

  • Evangile


PREMIERE LECTURE – livre de Ben Sira le Sage 3,17-18.20.28-29

17 Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité,
et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur.
18 Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser :
tu trouveras grâce devant le Seigneur.

20 Grande est la puissance du Seigneur,
et les humbles lui rendent gloire.

28 La condition de l’orgueilleux est sans remède,
car la racine du mal est en lui.
29 Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ;
l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.


L’IDEAL DU SAGE, C’EST UNE OREILLE QUI ECOUTE
Ce texte s’éclaire si on en commence la lecture par la fin : « Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute. »  Quand on dit « sagesse » dans la Bible, on veut dire l’art de vivre heureux. Etre un « homme sensé, un homme sage », c’est l’idéal de tout homme en Israël et du peuple tout entier : ce peuple tout petit, né plus tard que beaucoup de ses illustres voisins (si l’on considère qu’il mérite véritablement le nom de peuple au moment de la sortie d’Egypte) a ce privilège (grâce à la Révélation dont il a bénéficié) de savoir que « Toute sagesse vient du Seigneur » (Si 1,1) : dans le sens que Dieu seul connaît les mystères de la vie et le secret du bonheur. C’est donc au Seigneur qu’il faut demander la sagesse : dans sa souveraine liberté, il a choisi Israël pour être le dépositaire de ses secrets, de sa sagesse. Pour dire cela de manière imagée, Jésus Ben Sirac, l’auteur de notre lecture de ce dimanche, fait parler la sagesse elle-même comme si elle était une personne : « Le Créateur de toutes choses m’a donné un ordre, celui qui m’a créée a fixé ma demeure. Il m’a dit : “Viens demeurer parmi les fils de Jacob, reçois ta part d’héritage en Israël, enracine-toi dans le peuple élu. » (Si 24,8). Israël est ce peuple qui recherche chaque jour la sagesse : « Devant le Temple, je priais pour la recevoir et jusqu’au bout je la rechercherai. » (Si 51,14). Si l’on en croit le psaume 1, il y trouve son bonheur : « Heureux l’homme qui se plaît dans la loi du SEIGNEUR et murmure sa loi jour et nuit. » (Ps 1,2).
Il récite « jour et nuit », cela veut dire qu’il est tendu en permanence ; « Qui cherche trouve » dira plus tard un autre Jésus : encore faut-il chercher, c’est-à-dire reconnaître qu’on ne possède pas tout, qu’on est en manque de quelque chose. Ben Sirac le sait bien : il a ouvert à Jérusalem, vers 180 av.J.C., ce que nous appellerions aujourd’hui une école de théologie (une beth midrash). Pour faire sa publicité, il disait : « Approchez-vous de moi, vous qui n’avez pas d’instruction, prenez place dans mon école. » (Si 51,23). Ne s’inscrivaient, bien sûr, que des gens qui étaient désireux de s’instruire.
Si l’on croit tout savoir, on ne juge pas utile d’apprendre par des cours, des conférences, des livres. Au contraire, un véritable fils d’Israël ouvre toutes grandes ses oreilles ; sachant que toute sagesse vient de Dieu, il se laisse instruire par Dieu : « Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute. »  Le peuple d’Israël a si bien retenu la leçon qu’il récite plusieurs fois par jour « Shema Israël, Ecoute Israël » (Dt 6,4).
LA CONDITION DE L’ORGUEILLEUX EST SANS REMEDE
On voit bien ce qu’il y faut d’humilité ! Au sens d’avoir l’oreille ouverte pour écouter les conseils, les consignes, les commandements. A l’inverse, l’orgueilleux, qui croit tout comprendre par lui-même, ferme ses oreilles. Il a oublié que si la maison a les volets fermés, le soleil ne pourra pas y entrer ! C’est de simple bon sens.
La parabole du pharisien et du publicain (Lc 18) prend ici une résonance particulière. Etait-ce donc si admirable, ce qu’a fait le publicain ? Il s’est contenté d’être vrai. Dans le mot « humilité », il y a « humus » : l’humble a les pieds sur terre ; il se reconnaît fondamentalement petit, pauvre par lui-même ; il sait que tout ce qu’il a, tout ce qu’il est vient de Dieu. Et donc il compte sur Dieu, et sur lui seul. Il est prêt à accueillir les dons et les pardons de Dieu… et il est comblé. Le pharisien qui n’avait besoin de rien, qui se suffisait à lui-même, est reparti comme il était venu ; le publicain, lui, est rentré chez lui, transformé.
« Toute sagesse vient du Seigneur, et demeure auprès de lui pour toujours », dit Ben Sirac, et plus loin, faisant parler Israël : « Il m’a suffi de tendre un peu l’oreille pour la recevoir, et j’y ai trouvé de grandes leçons. » (Si 51,16). Isaïe dit la joie de ces humbles que Dieu comble : « Les humbles se réjouiront de plus en plus dans le SEIGNEUR, les malheureux exulteront en Dieu, le Saint d’Israël. » (Is 29,19). Ce qui nous vaut une lumineuse parole de Jésus, ce que l’on appelle sa « jubilation » : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » (Mt 11,25 // Lc 10,21).
Avec ceux-là, les humbles, Dieu peut faire de grandes choses : il en fait les serviteurs de son projet ; car toute vocation est mission confiée au service des autres C’est ainsi, par exemple, qu’Isaïe décrit l’expérience du Serviteur de Dieu : « Le SEIGNEUR mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. » (Is 50,4-5). On comprend alors où se ressourçait Moïse qui fut un si grand et infatigable serviteur du projet de Dieu ; le livre des Nombres nous dit son secret : « Moïse était très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté. » (Nb 12,3). Jésus, lui-même, le Serviteur de Dieu par excellence, confie : « je suis doux et humble de coeur » (Mt 11,29). Et quand Saint Paul, à son tour, décrit son expérience spirituelle, il peut dire : « S’il faut se vanter, je me vanterai de ce qui fait ma faiblesse… Le Seigneur m’a déclaré : Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » (2 Co 11,30 ; 12,9).


PSAUME – 67 (68), 4-5, 6-7, 10-11

4 Les justes sont en fête, ils exultent ;
devant la face de Dieu ils dansent de joie.
5 Chantez pour Dieu, jouez pour son nom.
Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face.

6 Père des orphelins, défenseur des veuves,
tel est Dieu dans sa sainte demeure ;
7 A l’isolé, Dieu accorde une maison ;
aux captifs, il rend la liberté.

10 Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
11 Sur les lieux où campait ton troupeau,
tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.


SON NOM EST LE SEIGNEUR
Une toute petite phrase qui n’a l’air de rien donne bien le ton de l’ensemble : « Son Nom est le SEIGNEUR » : ce fameux Nom révélé à Moïse qui dit la présence permanente de Dieu au milieu des siens. Et parce qu’il les entoure en tout temps de sa sollicitude, chacun des versets que nous chantons ici peut se lire à plusieurs niveaux.
C’est à la fois la richesse et la complexité de ce psaume, qu’on puisse le chanter à toute époque en se sentant concerné ! Je vais essayer de faire entendre (au moins un peu) ces divers niveaux de lecture possibles.
« Les justes sont en fête, ils exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face. » On ne peut manquer d’évoquer, bien sûr, la danse de David, lors du transfert de l’arche à Jérusalem. Mais, plus profondément, c’est de la joie du peuple libéré d’Egypte qu’il s’agit ici ; rappelons-nous le chant de Moïse lui-même après le passage de la mer ; puis Myriam avait pris le relais : « La prophétesse Miryam, sœur d’Aaron, saisit un tambourin, et toutes les femmes la suivirent, dansant et jouant du tambourin. Et Miryam leur entonna : « Chantez pour le SEIGNEUR ! Éclatante est sa gloire : il a jeté dans la mer cheval et cavalier ! » (Ex 15,21). Puis vinrent les multiples interventions de Dieu au cours de l’Exode : autant de raisons, désormais, pour chanter et danser. Dans les versets de ce dimanche, c’est ce qui transparaît le plus : « Aux captifs, il rend la liberté. Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse, et quand il défaillait, toi, tu le soutenais. Sur les lieux où campait ton troupeau, tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre. »
Ce fut la première expérience d’Israël. Mais nous savons bien déjà que toute allusion à la libération vise non seulement celle-là, la première libération, celle de la sortie d’Egypte, mais aussi le retour de l’Exil à Babylone, et encore toutes les autres libérations, c’est-à-dire chaque fois que les individus ou le peuple tout entier progressent vers plus de justice et de liberté. Enfin, et peut-être surtout, celle qu’on attend encore, la libération définitive de toutes les chaînes de toute sorte. « Aux captifs, il rend la liberté. » Nous, Chrétiens, bien sûr, nous pensons ici à la Résurrection du Christ et à la nôtre.
CHANTEZ POUR DIEU, JOUEZ POUR SON NOM
Une autre réminiscence de l’Exode, dans nos versets d’aujourd’hui, se prête également à des lectures que l’on pourrait dire « superposées » : « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » Il s’agit de la manne, bien sûr, d’abord. Le livre de l’Exode raconte :
« Le SEIGNEUR dit à Moïse : ‘Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne… le lendemain matin, il y avait une couche de rosée autour du camp. Lorsque la couche de rosée s’évapora, il y avait, à la surface du désert, une fine croûte, quelque chose de fin comme du givre, sur le sol. Quand ils virent cela, les fils d’Israël se dirent l’un à l’autre : ‘Mann hou ?’ (ce qui veut dire : Qu’est-ce que c’est ?), car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : ‘C’est le pain que le SEIGNEUR vous donne à manger.’ » (Ex 16,4.13-15).
Il s’agit aussi, très probablement, de la pluie bénéfique, celle pour laquelle on prie si souvent là-bas, car elle conditionne toute vie. Sans la « pluie généreuse », le pays de la promesse ne ruisselle pas « de lait et de miel ».
Il y a eu dans le passé des sécheresses (et donc des famines) mémorables : pour commencer, on connaît l’histoire de Joseph et la terrible succession des sept années de sécheresse qui ont amené ses frères, les fils de Jacob, puis Jacob lui-même à descendre en Egypte. Ensuite, il y eut, au temps du prophète Elie (1 R 17-18), cette sécheresse qui fut l’occasion d’une grande confrontation entre Elie lui-même et la reine Jézabel, une païenne, adoratrice de Baal, le prétendu dieu de la fécondité, de l’orage et de la pluie. « Tu répandais sur ton héritage (ton peuple) une pluie généreuse. » : peut se lire « Toi seul as toujours répandu tes bienfaits sur le peuple de l’Alliance.
On connaît encore une autre famine célèbre, cette fois au temps de l’Empire Romain, sous l’empereur Claude ; on sait qu’à cette occasion, les communautés chrétiennes de l’ensemble du bassin méditerranéen (dans les régions non touchées par la famine) furent sollicitées de venir en aide financièrement aux sinistrés. Ce qui valut à la communauté de Corinthe un petit rappel à l’ordre de saint Paul pour le manque d’empressement des Corinthiens à ouvrir leurs porte-monnaie (2 Co chapitres 8 et 9).
A notre tour, nous Chrétiens avons bien aussi motif de rendre grâce ; la manne, notre pain de chaque jour, nous est offerte en Jésus-Christ, véritable pain vivant descendu du ciel : « Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » (Jn 6,48-51). Oui, vraiment : « Les justes sont en fête, ils exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. Chantez pour Dieu, jouez pour son nom. Son nom est le SEIGNEUR ; dansez devant sa face. »


DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 12,18-19.22-24a

Frères,
quand vous êtes venus vers Dieu,
18  vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable,
embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï :
pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan,
19   pas de son de trompettes
ni de paroles prononcées par cette voix
que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre.

22  Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion
et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste,
vers des myriades d’anges en fête
23  et vers l’assemblée des premiers-nés
dont les noms sont inscrits dans les cieux.
Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous,
et vers les esprits des justes amenés à la perfection.
24  Vous êtes venus vers Jésus,
le médiateur d’une alliance nouvelle.


DE L’ANCIENNE ALLIANCE A LA NOUVELLE ALLIANCE
La lettre aux Hébreux s’adresse très probablement à des Chrétiens d’origine juive ; son objectif clairement avoué est donc de situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la Première Alliance. Avec la venue du Christ, sa vie terrestre, sa Passion, sa mort et sa Résurrection, tout ce qui a précédé est considéré par les Chrétiens comme une étape nécessaire dans l’histoire du salut, mais révolue pour eux. Révolue, peut-être mais pas annulée pour autant. Qui veut situer correctement la Nouvelle Alliance par rapport à la première Alliance devra donc manifester à la fois continuité et radicale nouveauté.
En faveur de la continuité, on entend ici des mots très habituels en Israël : Sinaï, feu, obscurité, ténèbres, ouragan, trompettes, Sion, Jérusalem, les noms inscrits dans les cieux, juge et justice, alliance… Ce vocabulaire évoque toute l’expérience spirituelle du peuple de l’Alliance ; il est très familier aux auditeurs de cette prédication. Prenons le temps de relire quelques textes de l’Ancien Testament puisqu’ils sont la source : « Le troisième jour, dès le matin, il y eut des coups de tonnerre, des éclairs, une lourde nuée sur la montagne, et une puissante sonnerie de cor ; dans le camp, tout le peuple trembla. Moïse fit sortir le peuple hors du camp, à la rencontre de Dieu, et ils restèrent debout au pied de la montagne. La montagne du Sinaï était toute fumante, car le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; la fumée montait, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne tremblait violemment. La sonnerie du cor était de plus en plus puissante. Moïse parlait, et la voix de Dieu lui répondait. » (Ex 19,16-19). « Tout le peuple voyait les éclairs, les coups de tonnerre, la sonnerie du cor et la montagne fumante. Le peuple voyait : ils frémirent et se tinrent à distance… Le peuple se tint à distance, mais Moïse s’approcha de la nuée obscure où Dieu était. » (Ex 20,18.21). Et le livre du Deutéronome commente : « Vous vous êtes donc approchés et tenus debout, au pied de la montagne. Et la montagne était en feu, embrasée jusqu’en plein ciel, parmi les ténèbres des nuages et de la nuée obscure. » (Dt 4,11). La mémoire d’Israël est nourrie de ces récits ; ils sont les titres de gloire du peuple de l’Alliance. Toutes les fêtes d’Israël sont nourries de la mémoire de ces événements : on les rappelle sans cesse, on les enseigne à ses fils et aux fils de ses fils, comme on dit.
La surprise que nous réserve ce texte de la lettre aux Hébreux, c’est qu’il semble déprécier cette expérience mémorable ; car, désormais, l’Alliance a été complètement renouvelée ; nous l’avons vu un peu plus haut : d’après le récit du livre de l’Exode, Moïse approchait de Dieu alors que le peuple était tenu à distance : « Le peuple voyait : ils frémirent et se tinrent à distance… mais Moïse s’approcha de la nuée obscure où Dieu était. » Et quelques versets auparavant, le peuple s’était vu interdire l’accès de la montagne.
JESUS, MEDIATEUR D’UNE ALLIANCE NOUVELLE
Au contraire, désormais, dans la Nouvelle Alliance, les baptisés sont établis dans une véritable relation d’intimité avec Dieu. L’auteur décrit cette nouvelle expérience spirituelle comme l’entrée paisible dans un nouveau monde de beauté, de fête : « Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des myriades d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous, et vers les esprits des justes amenés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une Alliance nouvelle. »
Dès l’Ancien Testament, on le sait, la crainte de Dieu avait changé de sens : au temps du Sinaï, elle était de la peur devant les démonstrations de puissance ; une peur telle que le peuple demandait même à « ne plus entendre la voix de Dieu » ; et puis, peu à peu les relations du peuple avec Dieu avaient évolué et la crainte s’était transformée en confiance filiale.
Pour ceux qui ont connu Jésus, c’est plus beau encore : ils ont découvert en lui le vrai visage du Père : (vous vous rappelez ce que saint Paul écrivait aux Chrétiens de Galates, en Turquie) : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions ‘Abba !’, c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (Rm 8,15-16). Jésus joue donc pleinement son rôle de « médiateur d’une Alliance nouvelle » puisqu’il permet à tous les baptisés d’approcher de Dieu, de devenir des « premiers-nés » (au sens de « consacrés »). L’antique promesse faite à Moïse et au peuple d’Israël, au pied du Sinaï, est enfin réalisée : « Si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. » (Ex 19,5-6). Ce que l’auteur de notre lettre traduit : « Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce » (He 4,16).


EVANGILE – selon Saint Luc 14,1a.7-14

1 Un jour de sabbat,
Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens
pour y prendre son repas,
et ces derniers l’observaient.
7 Jésus dit une parabole aux invités
lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places,
et il leur dit :
8 « Quand quelqu’un t’invite à des noces,
ne va pas t’installer à la première place,
de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.
9 Alors, celui qui vous a invités, toi et lui,
viendra te dire :
‘Cède-lui ta place’ ;
et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
10 Au contraire, quand tu es invité,
va te mettre à la dernière place.
Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira :
‘Mon ami, avance plus haut’,
et ce sera pour toi un honneur
aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
11En effet, quiconque s’élève sera abaissé ;
et qui s’abaisse sera élevé. »
12 Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner,
n’invite pas tes amis, ni tes frères,
ni tes parents, ni de riches voisins ;
sinon, eux aussi te rendraient l’invitation
et ce serait pour toi un don en retour.
13 Au contraire, quand tu donnes une réception,
invite des pauvres, des estropiés,
des boiteux, des aveugles ;
14 heureux seras-tu,
parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour :
cela te sera rendu à la résurrection des justes. »


JESUS ET LES PHARISIENS
Dans l’évangile de saint Luc, on trouve souvent des scènes de repas : chez Simon le pharisien (7,36) ; chez Marthe et Marie (10,38) ; à nouveau chez un pharisien (11,37) ; chez Zachée (19) ; le repas pascal (22). L’importance que Jésus attachait aux repas faisait même dire aux gens malveillants : « Voilà un glouton et un ivrogne » (Lc 7,34). Trois de ces repas se déroulent chez des pharisiens et deviennent occasion de désaccord.
Au cours du premier, chez Simon (Luc 7,36), une femme de mauvaise réputation était venue se jeter aux pieds de Jésus et, contre toute attente, il l’avait donnée en exemple ; le second (Lc 11,37) fut également l’occasion d’un grave malentendu, cette fois parce que Jésus avait omis de se laver les mains avant de passer à table : le débat avait très mal tourné et Jésus en avait profité pour prononcer une diatribe sévère. Si bien que Luc conclut l’épisode en disant : « Quand Jésus fut sorti de la maison, les scribes et les pharisiens commencèrent à s’acharner contre lui et à le harceler de questions ; ils lui tendaient des pièges pour traquer la moindre de ses paroles. » (Lc 11, 53).
Le texte que nous lisons aujourd’hui raconte un troisième repas chez un pharisien : Luc le situe un jour de sabbat. On sait l’importance du sabbat dans la vie du peuple d’Israël : de ce jour de repos (« shabbat » en hébreu signifie cesser toute activité), le peuple élu avait fait un jour de fête et de joie en l’honneur de son Dieu. Fête de la création du monde, fête de la libération du peuple tiré d’Egypte… en attendant la grande fête du Jour où Dieu renouvellera la Création tout entière. A l’époque de Jésus, la fête était toujours là, et un repas solennel marquait ce jour : repas qui était souvent l’occasion de recevoir des coreligionnaires ; mais les interdits rituels de la Loi s’étaient tellement multipliés que le respect des prescriptions avait occulté chez certains l’essentiel : la charité fraternelle. Ce jour-là, au début du repas, une scène qui ne figure pas dans notre lecture liturgique est à l’origine des conversations : Jésus guérit un malade souffrant d’hydropisie (oedèmes) ; c’est l’occasion de nouvelles discussions autour de la table, parce que Jésus est accusé d’avoir enfreint la règle du repos du sabbat.
Il ne faut pas nous étonner de ce que nous rapporte ainsi l’évangile, concernant les relations entre Jésus et les pharisiens, mélange de sympathie et de sévérité extrême de part et d’autre. Sympathie, car les pharisiens étaient des gens très bien. Rappelons-nous que le mouvement religieux « Pharisien » est né vers 135 av.J.C. d’un désir de conversion ; son nom qui signifie « séparé » traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse ; deux problèmes à l’ordre du jour en 135. Au temps du Christ, leur ferveur n’est pas entamée, ni leur courage : sous Hérode le Grand (39-4 av J.C.), six mille d’entre eux qui refusaient de prêter serment de fidélité à Rome et à Hérode ont été punis de fortes amendes. Le maintien de leur identité religieuse repose sur un très grand respect de la tradition : ce mot « tradition » ne doit pas être entendu de manière péjorative ; la tradition, c’est la richesse reçue des pères : tout le long labeur des anciens pour découvrir le comportement qui plaît à Dieu se transmet sous forme de préceptes qui régissent les plus petits détails de la vie quotidienne. Est-ce en soi critiquable ? Et les consignes des pharisiens, mises par écrit après 70 (ap. J.C.) ressemblent fort, pour certaines, à celles de Jésus lui-même. (Or ils n’ont certainement pas copié ce qu’ils appelaient « l’hérésie chrétienne »).
Le Pharisianisme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable. Et Jésus ne l’attaque jamais. Il ne refuse pas non plus de leur parler (à preuve, ces repas ; voir aussi Nicodème, Jn 3).
GARE AU CONTENTEMENT DE SOI
Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d’observance peut engendrer une trop bonne conscience et rendre méprisant pour ceux qui n’en font pas autant. Plus profondément, vouloir être « séparé » n’est pas sans ambiguïté ; quand on sait que le dessein de Dieu est un projet de rassemblement dans l’amour. Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l’on appelle le « Pharisaïsme » ; de cela tous les mouvements religieux de tous les temps sont capables : la parabole de la paille et de la poutre est là pour nous le rappeler.
A première vue, les conseils donnés par Jésus au cours du repas sur le choix des places et le choix des invités pourraient donc se limiter à des règles de bienséance et de philanthropie. En Israël comme ailleurs, les sages ont écrit de très belles maximes sur ces sujets ; par exemple, dans le livre des Proverbes : « Ne cherche pas à briller devant le roi, ne te mets pas à la place des grands ; mieux vaut que l’on te dise : ‘Monte ici’, plutôt que d’être rabaissé devant un prince. » (Pr 25,6-7) ; et dans celui de Ben Sirac : « Si un grand t’invite, dérobe-toi : il t’invitera de plus belle. Ne t’impose pas, de peur d’être repoussé, ne te tiens pas trop loin, de peur d’être oublié. » (Si 13,9-10).
Mais le propos de Jésus va beaucoup plus loin : à la manière des prophètes, il cherche avec véhémence, à ouvrir les yeux des Pharisiens avant qu’il ne soit trop tard ; trop de contentement de soi peut conduire à l’aveuglement. Précisément parce que les pharisiens étaient des gens très bien, de fidèles pratiquants de la religion juive, Jésus démasque chez eux le risque du mépris des autres ; or Jésus a toujours devant les yeux la venue du Royaume : pour y entrer, il faut, a-t-il dit souvent, se faire comme de petits enfants (cf Lc 9,46-48 ; Mt 18,4). La conversion qui conduit au Royaume n’est possible que si l’homme se reconnaît faible devant Dieu : à preuve la parabole du pharisien et du publicain (Lc18,10-14).
Les pharisiens risquent d’être fort loin de l’accueil des pauvres et des estropiés qui est le signe principal du Royaume : « Allez annoncer à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. » (Lc 7,22). Ceux qui accueillent et respectent ces humbles sans attendre de retour participeront avec eux, dit Jésus, à la résurrection promise. C’est ce que souligne Saint Jacques dans sa lettre :
« Mes frères, dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes. » (Jc 2,1).

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Epître aux Hébreux

L’épître aux Hébreux : les Chrétiens dans la tourmente spirituelle

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L’épître aux hébreux n’est pas une lettre (épître), et ne s’adresse pas spécifiquement aux Hébreux. Mais cela n’est pas très important car elle reste un texte très beau, majeur et unique dans tout le Nouveau Testament.

Effectivement, il n’y a pas d’adresse ou salutation au début du texte, et il s’agit plutôt d’un sermon mis par écrit qu’un texte de style épistolaire. Quant aux destinataires de l’exhortation, ils ne sont pas précisés dans le texte, et l’intitulé « aux Hébreux » est tardif, ajouté vers le 2ème siècle.

L’auteur n’indique ni leur région d’appartenance, ni leur ethnie. Ce que l’on peut affirmer sans risque de se tromper, c’est qu’ils sont chrétiens, probablement d’origine juive puisqu’ils ont assurément une bonne connaissance de l’Ancien Testament auquel l’auteur de « l’épître aux Hébreux » fait fréquemment référence.

Sens de l’épître aux Hébreux

Nous avons vu que le titre sous lequel est connu « l’épître aux Hébreux » est en réalité mal choisi. Le père Vanhoye, dans le « Cahier Évangile » n° 19, propose le titre de « Sermon sacerdotal », tant il est vrai que ce texte est un sermon et non une lettre, et surtout qu’il est le seul écrit de tout le Nouveau Testament à appliquer à Jésus Christ le titre de prêtre et de grand prêtre. »]C’est même le thème central, ce que l’auteur affirme lui-même : « Or, point capital de notre exposé, c’est bien un tel grand prêtre que nous avons… » (He 8, 1).

  1. Le Grand Prêtre

Mais qu’est ce qu’un prêtre et un grand prêtre ? Dans toute religion, en tant qu’institution organisant le lien au sacré, il faut une fonction sacerdotale qui, précisément permet de «relier» le visible à l’invisible, le profane au sacré, l’humain au divin. La religion juive de l’Ancien Testament. n’échappe pas à cette nécessité, et l’organise dès le début :

  • Moïse est le grand prophète, mais c’est Aaron, son frère, qui est fondé par Dieu dans la fonction sacerdotale, et ses fils après lui (Exode 28, 1 s. ; 29, 4 s. ; Lévitique 6 )
  • Tout au long de l’histoire du Peuple, la fonction sacerdotale s’est renforcée, étant l’apanage des descendants d’Aaron, les lévites, jusqu’à devenir après l’Exil le seul réel pouvoir incarné en la personne du grand prêtre.
  • Mais le sommet de la fonction sacerdotale est sans nul doute Melkisédeq : personnage mystérieux évoqué en Gn 14, 17-20, dont on ne connaît ni l’origine ni la destinée, et qui bénit Abram (= Abraham avant que Dieu ne change son nom en Gn 17, 5), et reçoit de lui « la dîme de tout ». Il lui est donc supérieur.

Dans l’Ancien Testament, le prêtre a la responsabilité sociale des rapports avec Dieu : il est le médiateur. Mais pour entrer en rapport avec Dieu, il faut être « saint », c’est-à-dire séparé, ne pas être comme tout le monde. Il faut donc instituer un rituel de purification qui vise à différencier et séparer le prêtre, et a fortiori le grand prêtre, du reste du peuple. D’où l’institution d’une tribu-caste spécifique (Lévites) qui fournira les prêtres, lesquels devront être consacrés (purifiés) par le bain de purification, l’habillement et l’onction. Des sacrifices d’animaux parachèveront cette consécration (Ex 29).

Qu’est ce qu’a à voir la mission de Jésus Christ avec un rituel devenu tellement strict qu’il s’est élevé en fin au lieu de n’être qu’un moyen (au point que, pour être « en règle », il suffisait de se conformer, fut ce extérieurement, au rituel) ? Pour le peuple, cela signifiait obéir aux prêtres et à leur préceptes, et offrir des sacrifices d’animaux pour expier les manquements à la Loi.

  1. Rénovation de la fonction

C’est précisément ce que Jésus Christ est venu dénoncer (cf par exemple Mt 9, 10-13 ; 15, 1-20). Certes, cette réaction contre le ritualisme n’est pas franchement nouvelle : d’ailleurs dans les passages indiqués de Matthieu, Jésus Christ cite Osée (6, 6) et Isaïe (29, 13), mais c’est tout le sens du Nouveau Testament de montrer comment la Loi ne doit être qu’un guide, une aide à l’accomplissement de la relation entre Dieu et les hommes (cf Ga 3, 24-25), qui est d’abord et fondamentalement une relation d’amour. Et c’est là qu’intervient cette interprétation novatrice pour l’époque du sacrifice de Jésus Christ.

  1. Le Christ Grand Prêtre

L’auteur de l’épître aux Hébreux commence par situer le Christ : Fils de Dieu, «resplendissement de sa gloire [de Dieu], et expression de son être» (1, 3), il est supérieur aux anges (1, 5-14), mais il est aussi profondément frère des hommes (2, 5-18). Ce sont précisément les deux qualités nécessaires pour le sacerdoce : le grand prêtre doit être « accrédité auprès de Dieu » (3, 2) et solidaire des hommes (5, 1-2).
A cause de sa situation particulière, le Christ n’est pas un grand prêtre ordinaire.

Tout d’abord, il n’appartient pas à la tribu de Lévi, mais à celle de Juda, tribu des rois, non des prêtres (7, 14).
Au lieu de sanctifier en séparant, Jésus Christ le fait en accueillant : il ne cesse de choquer son auditoire en accueillant les femmes, les pécheurs, les publicains, les enfants… autant de gens rejetés ou au moins dénigrés par le sacerdoce ancien.

Parler de « sacrifice » à propos de la crucifixion, était d’emblée choquant : aucun élément du rituel n’était « mis en scène » : pas de lieu saint, mort conséquente d’une condamnation et non acte solennel et glorifiant, pas de distinction entre la victime et l’objet du sacrifice. C’est que, nous dit l’auteur, le Christ est prêtre « à la manière de Melkisédeq », ce personnage mystérieux que l’auteur érige en préfigure du Christ.
De ce fait, comme le précisait déjà le psaume (110, 4), il est prêtre « pour l’éternité » (7, 11 et suivants), et ceci rend caduc tous les sacrifices antérieurs, « car c’est par une tente (lieu de la Présence puis du sacrifice) plus grande et plus parfaite qui n’est pas œuvre des mains – c’est à dire qui n’appartient pas à cette création-ci – et par le sang non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang…qu’il a obtenu une libération définitive » (9, 11-12).

  1. Le salut par le Christ Grand Prêtre

Ainsi, alors que le grand prêtre de l’ancienne Alliance était seul purifié par sa consécration rituelle, le Christ, par son sacrifice de la Croix (consécration sacerdotale du Christ), sauve en même temps tous ses frères en humanité : « par une offrande unique, en effet, il a mené pour toujours à l’accomplissement ceux qu’il sanctifie » (10, 14).

De ce fait, les chrétiens ont « …pleine assurance d’accéder au sanctuaire …par une voie nouvelle et vivante… » (10, 19-20). Et l’auteur de les inviter « à résister jusqu’au sang dans leur combat contre le péché » (12, 4) et d’accepter docilement la « correction », en fils qu’ils sont du Père: « Quel est en effet le fils que son père ne corrige pas ? » (12, 7).
Et alors s’établira une vraie communauté fondée sur l’amour fraternel (13, 1).

Nb : le commentaire est largement inspiré du « Cahier Évangile » n° 19 du père VANOYE (1977)

Histoire de la rédaction de l’épître aux Hébreux

Qui est l’auteur de l’épître aux Hébreux ? Ce texte a longtemps été attribué à Saint Paul, surtout dans les Églises d’Orient. Aujourd’hui les spécialistes estiment que Paul ne peut pas être l’auteur direct de ce texte. En revanche il est indubitable que l’auteur doit être un disciple de l’apôtre. L’épître aux hébreux a du être composée vers les années 63 – 70 après Jésus-Christ.

Son écrit est saisissant de perfection littéraire, construit selon les plus purs canons de la composition hébraïque.

Introduction : mise en perspective dans l’histoire de la Révélation

  1. Situation du Christ :supérieur aux anges, frère des hommes
  2. Christ Grand Prêtre :accrédité auprès de Dieu et solidaire des hommes
  3. Spécificité du sacerdoce du Christ :à la manière de Melkisédeq
  4. Foi des anciens et endurance nécessaire
  5. Invitation à l’existence chrétienne

Conclusion et doxologie

Plan de l’épître aux Hébreux :

1 – Le prologue (1,1-4)

2 – La partie dogmatique (1,5-10,18)

  • Le Fils de Dieu abaissé et élevé, désormais supérieur aux anges (1,5-2,18)
  • Jésus supérieur à Moïse (3,1-4,13)
  • Jésus supérieur en tant que grand prêtre (4,14-7,28)
  • La supériorité du sanctuaire céleste (8,1-5)
  • La supériorité de la nouvelle alliance spirituelle (8,6-13)
  • La supériorité du nouveau sacrifice 9,1-14)
  • La supériorité de l’alliance scellée dans le sang du Christ (9,15-28)
  • La supériorité du nouveau sacrifice, unique et efficace (10,1-18)

3 – La partie morale (10,19-13,19)

  • L’exhortation à l’espérance (10,19-38)
  • L’enseignement sur la foi (11,1-40)
  • L’homélie sur l’endurance (12,1-13)
  • La mise en garde contre l’apostasie (12,14-29)
  • Les conseils pour la vie communautaire (13,1-19)

4 – La bénédiction finale dédoublée (13,20-25)

  • La bénédiction originelle (13,20-21)
  • La bénédiction secondaire (13,22-25)
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Dimanche 21 août 2022 : 21ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 21 août 2022 :

21ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Isaïe 66,18-21

Ainsi parle le SEIGNEUR :
18 connaissant leurs actions et leurs pensées,
moi, je viens rassembler toutes les nations,
de toute langue.
Elles viendront et verront ma gloire :
19 je mettrai chez elles un signe !
Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés
vers les nations les plus éloignées,
vers les îles lointaines
qui n’ont rien entendu de ma renommée,
qui n’ont pas vu ma gloire ;
ma gloire, ces rescapés l’annonceront
parmi les nations.
20 Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères,
en offrande au SEIGNEUR,
sur des chevaux et des chariots, en litière,
à dos de mulets et de dromadaires,
jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem,
– dit le SEIGNEUR.
On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël,
dans des vases purs, à la maison du SEIGNEUR.
21 Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux,
– dit le SEIGNEUR.

ALORS TOUS LES PEUPLES VERRONT LA GLOIRE DE DIEU
Première remarque : le prophète termine sa prédication par la formule : « Dit le SEIGNEUR ». Les prophètes parlent toujours au nom de Dieu, leurs auditeurs le savent bien, mais lorsqu’ils veulent insister sur l’importance de leurs propos, ils rappellent qu’il s’agit de la Parole du SEIGNEUR. Si Isaïe le fait ici, nous pouvons donc en déduire que ses propos étaient particulièrement importants et peut-être difficiles à entendre ou à accepter.
Effectivement, dans ces quelques lignes, il y a plusieurs annonces très importantes : la première, c’est la dimension universelle du projet de Dieu. « Je viens rassembler toutes les nations, de toute langue », dit le prophète. Il faut se souvenir que le peuple d’Israël n’a pas toujours été monothéiste : au temps de Moïse, on a promis de faire Alliance avec le Dieu du Sinaï et lui seul, mais on imaginait que les autres peuples avaient leurs dieux, chaque divinité ayant tout pouvoir sur un territoire donné. Ce qui explique en partie les incessantes retombées dans l’idolâtrie.
Lorsqu’au sortir du Sinaï, à la suite de Moïse, par exemple, et qu’on est entrés en Canaan on a souvent été tentés de servir les Baals, que l’on croyait maîtres des éléments. De la même manière, lorsque Nabuchodonosor a déporté le peuple de Jérusalem à Babylone, au sixième siècle av. J.C., il a été bien difficile de rester fidèles au Dieu du Sinaï, alors que les dieux de Babylone semblaient être les grands vainqueurs.
C’est seulement à cette période, pendant l’Exil à Babylone, que le peuple est devenu vraiment monothéiste et a, de ce fait, découvert la dimension universelle du projet de Dieu : si Dieu est unique, il est le Dieu de toute l’humanité. C’est ce qui incite le prophète à affirmer : « Alors tous les peuples verront la gloire de Dieu ». La difficulté pour nous vient de ce mot « gloire » qui n’a pas chez Isaïe le même sens que dans notre vocabulaire courant. La « gloire » au sens biblique, c’est le rayonnement de la Présence de Dieu, (littéralement, le mot hébreu signifie le « poids »). La gloire de Dieu n’a rien à voir avec la gloriole humaine. Ce n’est pas Dieu qui aurait besoin d’une quelconque célébrité que nous pourrions lui reconnaître.1 C’est nous qui avons besoin de le connaître pour être heureux et nouer avec lui la relation d’amour qu’il nous propose (ce que la Bible appelle l’Alliance). (« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent… » Jn 17,3).
« Les nations verront ma gloire » signifie donc : elles me reconnaîtront comme le seul Dieu. Traduisez : l’humanité sera enfin sortie de toutes ses fausses pistes, elle aura quitté toutes ses idolâtries de toute sorte. La gloire (la Présence) de Dieu illuminera désormais toutes les nations : ce dernier mot revient plusieurs fois dans ces quelques lignes. Pour annoncer qu’elles s’intègrent peu à peu au peuple des croyants.
Ce sont des messagers, des missionnaires du peuple élu qui seront les artisans du rassemblement des nations à Jérusalem, et de leur intégration dans l’Alliance de Dieu : « J’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées… ces messagers de mon peuple annonceront ma gloire parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au SEIGNEUR… Ils les conduiront jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem. »

LE ROLE DU PETIT RESTE DES CROYANTS
Les « rescapés », ce sont ceux qui tiennent bon dans la fidélité et la confiance en Dieu au milieu du découragement général. D’autres prophètes, le premier Isaïe, par exemple, ou Michée les appelaient le « Reste d’Israël ». Mais le discours n’était pas tout-à-fait le même : au huitième siècle, le premier Isaïe et Michée annonçaient seulement le salut du « Petit Reste d’Israël ». Parce que, si Dieu est fidèle à son Alliance, on peut être certain qu’il ne laissera pas disparaître le peuple tout entier, quelles que soient les erreurs du plus grand nombre.
En revanche, pendant et après l’Exil, en même temps que le peuple d’Israël découvrait la dimension universelle du projet de Dieu, il apprenait à considérer son élection non comme une exclusive mais comme une vocation. C’est pour cette raison que le Troisième Isaïe a un tout nouveau discours : le Reste d’Israël, c’est-à-dire le noyau fidèle, Dieu compte sur lui, il a un rôle à jouer, celui de missionnaire au service de l’humanité tout entière.
Annoncer la gloire de Dieu parmi les nations, c’est-à-dire tout simplement essayer de le faire connaître, témoigner de cette Bonne Nouvelle qui illumine nos vies, telle est bien notre vocation, c’est-à-dire notre seule et unique raison de vivre. Mais au fait Jésus lui-même nous invite à partager son désir que le Père soit connu et reconnu lorsqu’il nous fait répéter : « Que ton Nom soit sanctifié ».
C’est autour d’un signe que les nations se rassembleront : « Je mettrai un signe au milieu d’eux ! » Un signe, c’est l’une des façons de parler du Messie ; il est intéressant de noter que saint Jean reprend à plusieurs reprises le mot de signe pour parler des oeuvres de Jésus (et ainsi nous le faire découvrir comme Messie) ; à la fin du récit des noces de Cana par exemple, il écrit : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » (Jn 2,11). Et le deuxième signe de Cana, la guérison du fils d’un officier royal, concerne un mercenaire, un païen. La gloire de Dieu vient d’atteindre les nations ! Et Jésus lui-même fait appel à la même symbolique quand il déclare : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » (Jn 12,32).
Reste la dernière phrase du texte d’Isaïe et c’est une troisième annonce très importante : non seulement les peuples païens s’approcheront du Seigneur, mais mieux encore, Dieu annonce : « Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux », ce qui veut dire que les conditions habituelles du sacerdoce ne seront plus exigées ; tout être humain peut approcher du Dieu vivant.
Dès lors, on comprend mieux pourquoi, quelques versets avant notre lecture de ce dimanche, Isaïe s’écriait : « Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez !… Car le SEIGNEUR le déclare : Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve, et, comme un torrent qui déborde, la gloire des nations. » (Is 66,10…12).
Tout cela semble bien utopique à certains, c’est pourquoi le prophète termine sa prédication par la seule signature digne de foi : « Dit le SEIGNEUR ».

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Notes
1 – Rappelons-nous saint Augustin : « Qui serait assez fou pour croire que Dieu a besoin des sacrifices qu’on lui offre ? Le culte qu’on rend à Dieu profite à l’homme et non à Dieu. Ce n’est pas à la source que cela profite si on y boit, ni à la lumière si on la voit. » (Cité de Dieu X, 5-6).
2 – Cette théologie du Reste sauveur se trouve déjà dans les chants du Serviteur du deuxième Livre d’Isaïe : « Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49,6), dit Dieu à son serviteur Israël dans l’un des chants du Serviteur.
Complément
– Dans la Bible, on n’a pas toujours parlé des nations de manière aussi positive ! Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires, tantôt positif, tantôt carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c’est parce qu’il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. A la première étape de la pédagogie biblique, où il s’agit pour le peuple élu de s’attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage de Dieu, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l’idolâtrie. Et l’histoire d’Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! Tenir bon dans la foi est un choix à refaire sans cesse ; si l’on affirme avec force : « Il est grand, le Seigneur, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » (Psaume 95/96), c’est qu’il faut encore et toujours se persuader que les dieux des nations ne sont que néant, pour éviter de retomber dans l’idolâtrie. Combat jamais complètement gagné. Or si le peuple élu manque à sa mission, qui témoignera du Dieu unique ?
Et pourtant, et c’est l’autre facette de ce mot, dès l’époque d’Abraham, c’est l’ensemble des nations qui est appelé à participer à la bénédiction promise par Dieu au patriarche : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). Alors, Dieu serait-il en contradiction avec lui-même ? S’il est le Dieu unique, il est évidemment aussi celui des « nations ». Et lorsque la foi juive sera mieux assurée, il sera temps de découvrir l’universalisme du projet de Dieu : le peuple élu comprendra peu à peu qu’il est le frère aîné, pas le fils unique : son rôle était justement d’ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l’humanité à la rencontre de son Dieu. Telle est la conséquence ultime du monothéisme : si Dieu est le seul vrai Dieu, il est le Dieu de tous.

PSAUME – 116 (117)

1 Louez le SEIGNEUR, tous les peuples,
Fêtez-le, tous les pays !
2 Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du SEIGNEUR !

ALLELUIA !
Voici le psaume le plus court du psautier ! Mais quelle richesse en quelques mots ! S’il fallait le résumer d’un mot, on retiendrait tout simplement : « Alleluia » ! Car il en est le dernier mot, mais aussi le premier puisque, littéralement, « Louez le SEIGNEUR » (v. 1) est l’équivalent de « Alleluia » (« Allelu », impératif « Louez »,  « Ia », première syllabe du nom de Dieu)*. Nous voici donc invités ici tout spécialement à la louange, sans oublier que c’est l’objectif du psautier tout entier, dont le nom même « Louanges » (en hébreu Tehillim) est de la même racine que Alleluia. Et l’on sait le sens que ce petit mot a pris dans la méditation juive ; voici le commentaire que les rabbins font de l’Alleluia : « Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté, de la tristesse à la joie, du deuil au jour de fête, des ténèbres à la brillante lumière, de la servitude à la rédemption. C’est pourquoi, chantons devant lui l’Alleluia ».
« Dieu nous a amenés de la servitude à la liberté » : c’est ce que Dieu a fait pour son peuple élu, mais c’est aussi, on ne l’oublie jamais, l’objectif de Dieu pour toute l’humanité, pour tous les autres, ceux qu’on appelle les « nations ». L’œuvre  de salut de Dieu pour son peuple est le début, la preuve, la promesse de ce qu’il fera pour toute l’humanité. « En toi seront bénies toutes les familles de la terre », a promis Dieu à Abraham (Gn 12,3). Et Salomon, déjà, en avait rêvé : « Tous les peuples de la terre, comme ton peuple Israël, vont reconnaître ton Nom et te craindre. » (1 R 8,43 ; voir supra la première lecture).
D’où la structure de ce psaume, très simple, mais très suggestive : verset 1 « Louez le SEIGNEUR », verset 2 : pourquoi ? pour son oeuvre en faveur de son peuple : « Son amour envers nous s’est montré le plus fort » (envers nous). Quand les nations verront ce que Dieu a fait pour son peuple, elles croiront. Pour le dire autrement : puisque Dieu a fait ses preuves en sauvant son peuple, les autres nations pourront croire en lui. On retrouve ce raisonnement-là dans le psaume 39/40 (du 20ème dimanche de l’année C) ; le psalmiste dit : « Dieu m’a tiré du gouffre inexorable… en voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » (Ps 39/40,4). Dans le même sens, le psaume 125/126 chante à propos de l’Exil à Babylone : « Alors on disait parmi les nations : Quelles merveilles fait pour eux le SEIGNEUR ! » (Ps 125/126,2).
Cette idée se rencontre plusieurs fois chez les prophètes : quand le peuple est dans le malheur, les autres nations peuvent douter de la puissance de Dieu. C’est dans ce sens qu’Ezéchiel ose dire que l’Exil à Babylone est une honte pour Dieu : il va jusqu’à dire que l’Exil du peuple de Dieu « profane » le nom de Dieu et que la libération, au contraire, sera aux yeux de tous la preuve de sa puissance libératrice. C’est ce qui l’amène à proclamer en plein Exil à Babylone : « Je sanctifierai mon grand nom, profané parmi les nations, mon nom que vous avez profané au milieu d’elles. Alors les nations sauront que Je suis le SEIGNEUR – oracle du SEIGNEUR Dieu – quand par vous je manifesterai ma sainteté à leurs yeux. » (Ez 36,23). Et encore : « Alors les nations qui subsisteront autour de vous sauront que Je suis le SEIGNEUR : je reconstruis ce qui était démoli, je replante ce qui était désolé. Je suis le SEIGNEUR, j’ai parlé, et je le ferai. » (Ez 36,36).
LE SEIGNEUR EST BON : SA FIDELITE EST POUR TOUJOURS
« Reconnaître le Nom de Dieu » selon l’expression de Salomon citée plus haut, quel programme ! En langage biblique, cela veut dire découvrir le Dieu de tendresse et de fidélité révélé à Moïse (Ex 34,6) : tendresse et fidélité qu’Israël a expérimentées tout au long de son histoire ; c’est le sens du deuxième verset de notre psaume : « Son amour envers nous s’est montré le plus fort ; éternelle est la fidélité du SEIGNEUR ! ». Dans le même sens, le psaume 99/100 disait : « Le SEIGNEUR est bon : sa fidélité est pour toujours, et sa loyauté s’étend d’âge en âge. » (Ps 99/100,5). « Il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais » chantera Marie (Lc 1,54-55).
Dernière remarque : notre psaume de ce dimanche (116/117) fait partie de ce que l’on appelle le Hallel, c’est-à-dire les psaumes 112/113 à 117/118 ; à ce titre, il tient une place toute particulière dans la liturgie d’Israël : sa récitation suit le repas pascal ; cela veut dire que Jésus l’a chanté au soir du Jeudi-Saint ; les évangiles de Matthieu et de Marc s’en font l’écho : « Après avoir chanté les Psaumes, ils partirent pour le Mont des Oliviers. » (Mt 26,30 ; Mc 14,26). A notre tour, nous le redisons avec encore plus de force : « Son amour envers nous s’est montré le plus fort » ; c’est ô combien vrai pour Jésus-Christ qui disait lui-même : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jn 15,13). Et, par là, Jésus prouvait jusqu’où va la fidélité de Dieu : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas mais obtienne la vie éternelle. » (Jn 3,16).
Ce que saint Paul commente magistralement dans la lettre aux Romains : « Car je vous le déclare : le Christ s’est fait le serviteur des Juifs, en raison de la fidélité de Dieu, pour réaliser les promesses faites à nos pères ; quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu, comme le dit l’Écriture : « C’est pourquoi je proclamerai ta louange parmi les nations, je chanterai ton nom. » (Paul cite ici un chant d’action de grâce de David -2 S 22,50 ; repris par le psaume 17/18,50). « Il est dit encore : Réjouissez-vous, nations, avec son peuple ! » (Dt 32,43). « Et encore : Louez le Seigneur, toutes les nations ; que tous les peuples chantent sa louange. » (Ps 116/117,1 : c’est précisément notre psaume de ce dimanche). « À son tour, Isaïe déclare : Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se lève pour commander aux nations ; en lui les nations mettront leur espérance. » (Is 11,10). Tout ceci est donc cité par Paul dans la lettre aux Romains Rm 15,8-12).
C’est certainement dans cette conviction que Dieu veut que tout homme (sans exception) soit sauvé que Paul a puisé l’énergie de toutes ses missions dans le bassin méditerranéen. A nous d’en faire autant, maintenant !
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Note
*On ne se permet jamais de prononcer le Nom de Dieu YHVH, en revanche sa première syllabe « Ia » est utilisée dans des noms propres et dans le mot Alleluia.

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 12,5-7.11-13

Frères,
5 vous avez oublié cette parole de réconfort,
qui vous est adressée comme à des fils :
Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur,
ne te décourage pas quand il te fait des reproches.
6 Quand le Seigneur aime quelqu’un,
il lui donne de bonnes leçons ;
il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils.
7 Ce que vous endurez est une leçon.
Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ;
et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ?
11 Quand on vient de recevoir une leçon,
on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse.
Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon,
celle-ci produit un fruit de paix et de justice.
12 C’est pourquoi,
redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent,
13 et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux.
Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ;
bien plus, il sera guéri.

LE SEIGNEUR TON DIEU FAISAIT TON EDUCATION
On sait, d’après les chapitres précédents de cette lettre que les destinataires ont déjà beaucoup souffert pour leur foi : « Souvenez-vous de ces premiers jours où vous veniez de recevoir la lumière du Christ : vous avez soutenu alors le dur combat des souffrances, tantôt donnés en spectacle sous les insultes et les brimades, tantôt solidaires de ceux qu’on traitait ainsi. En effet, vous avez montré de la compassion à ceux qui étaient en prison ; vous avez accepté avec joie qu’on vous arrache vos biens, car vous étiez sûrs de posséder un bien encore meilleur, et permanent. » (He 10,32-34).
L’auteur de la lettre aux Hébreux cherche donc à redonner du courage à ces premiers Chrétiens qui traversent une période de persécution ; ici, il le dit clairement : « Frères, vous avez oublié pas cette parole de réconfort. » Et, pour les réconforter, que fait-il ? Ce que fait tout croyant, de son temps : il se replonge dans les paroles de l’Ancien Testament. Il se rappelle, entre autres, ce que disait le prophète Isaïe à ses compatriotes dans une période terrible, celle de l’Exil à Babylone : « Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent » (Is 35,3). Et tout le monde connaissait la suite : la promesse du salut, d’abord, c’est-à-dire bien concrètement du retour au pays, et ensuite, l’accomplissement de cette promesse, c’est-à-dire ce retour précisément. En citant le grand prophète de l’Exil, l’auteur de la lettre aux Hébreux veut probablement suggérer ici que les Chrétiens en butte à la persécution sont eux aussi, de quelque manière en exil.
Deuxième manière de réconforter ses frères, le prédicateur aborde le délicat problème de la souffrance. Non pas pour la justifier, ni pour l’expliquer, mais pour les inviter à lui donner un sens. La Bible a toujours soutenu que la souffrance est un mal, mais qu’elle peut devenir un chemin : parce qu’elle est une épreuve pour la foi, elle peut faire grandir la foi. Le croyant sait que quoi qu’il arrive, Dieu est silencieux, peut-être, mais il n’est ni sourd ni indifférent ; au contraire, il accompagne chacun de nos pas sur ce dur chemin. De ce mal, nous pouvons sortir grandis, avec l’aide de Dieu. C’est dans ce sens-là que l’on peut comprendre, je crois, la phrase : « Ce que vous endurez est une leçon. » Et là, notre auteur s’inspire d’un autre livre de la Bible, le livre des Proverbes : « Mon fils, ne rejette pas les leçons du SEIGNEUR, ne dédaigne pas ses critiques, car le SEIGNEUR reprend celui qu’il aime, comme fait un père pour le fils qu’il chérit. » (Pr 3,11-12).
Pour les premiers Chrétiens, ce thème était familier car ils connaissaient bien le livre du Deutéronome qui comparait Dieu à un pédagogue qui accompagne au jour le jour la croissance de ceux qu’il éduque : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le SEIGNEUR ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du SEIGNEUR …Tu le sauras en ton cœur : comme un homme éduque son fils, ainsi le SEIGNEUR ton Dieu fait ton éducation. » (Dt 8,2-3.5).
MALGRE LA SOUFFRANCE, DEMEURER DANS LA CONFIANCE
Lorsqu’elle est vécue ainsi dans la confiance en Dieu, notre souffrance peut devenir pour ceux qui nous regardent un lieu de témoignage de notre espérance et de la paix intérieure que donne l’Esprit. La première lettre de Pierre est très éclairante à ce sujet : il compare la persécution à la fournaise d’un orfèvre : « Il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. » (1 P 1,6-7).
Un peu plus loin, il en déduit : « Bien-aimés, ne trouvez pas étrange le brasier allumé parmi vous pour vous mettre à l’épreuve ; ce qui vous arrive n’a rien d’étrange. Dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. »  (1 P 4,12-13).
La souffrance peut donc devenir une école ; celle où nous apprenons à vivre dans l’Esprit, quoi qu’il arrive ; c’est Pierre qui dit : « Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose sur vous. » (1 P 4,14). Et Paul, qui sait, lui aussi, de quoi il parle, dit dans la lettre aux Romains : « La détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5,3-5). Encore une fois, ce n’est pas la souffrance en elle-même qui est bonne ou qui serait voulue par Dieu ; mais elle fait partie de notre condition humaine : Dieu nous confie l’honneur et la responsabilité du témoignage de la foi ; si la persécution fait partie, malheureusement, du parcours chrétien, ce n’est pas que Dieu l’ait voulu, c’est le fait des hommes. Quand Jésus dit « Il faut que le Fils de l’homme souffre », il ne s’agit évidemment pas d’une exigence de Dieu, mais de la triste réalité de l’opposition des hommes. Comme disait Paul aux premières communautés d’Asie Mineure, elles aussi en butte à la persécution : « Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le Royaume de Dieu. » (Ac 14,22).

EVANGILE – selon Saint Luc 13,22-30

En ce temps-là,
22 tandis qu’il faisait route vers Jérusalem,
Jésus traversait villes et villages en enseignant.
23 Quelqu’un lui demanda :
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? »
Jésus leur dit :
24 « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite,
car, je vous le déclare,
beaucoup chercheront à entrer
et n’y parviendront pas.
25 Lorsque le maître de maison se sera levé
pour fermer la porte,
si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte,
en disant :
‘Seigneur, ouvre-nous’,
il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’
26 Alors vous vous mettrez à dire :
‘Nous avons mangé et bu en ta présence,
et tu as enseigné sur nos places.’
27 Il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.
Éloignez-vous de moi,
vous tous qui commettez l’injustice.’
28 Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents,
quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob,
et tous les prophètes
dans le royaume de Dieu,
et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
29 Alors on viendra de l’orient et de l’occident,
du nord et du midi,
prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
30 Oui, il y a des derniers qui seront premiers,
et des premiers qui seront derniers. »

EFFORCEZ-VOUS D’ENTRER PAR LA PORTE ETROITE
Jésus est en route vers Jérusalem et, visiblement, il ne manque pas une occasion d’enseigner, mais ce qu’il dit n’est pas toujours ce qu’on attend. Ici, par exemple, quelqu’un pose une question à Jésus et il n’y répond pas directement ; la question porte sur le salut : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » La réponse ne porte pas sur ceux qui seront sauvés, comme s’il y avait d’avance des élus et des exclus, mais sur la seule condition pour entrer dans le royaume : être capable de passer par la porte ! « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. »
L’image de la porte étroite est très suggestive : un obèse ou quelqu’un qui est encombré de paquets volumineux ne passe évidemment pas par une porte étroite… à moins de se décider à laisser ses paquets derrière lui ! Et tout est là, bien sûr. Jésus ne vise certainement l’obésité physique, on s’en doute, ni des valises de voyage ; la suite du texte permet de deviner quelle sorte d’obésité spirituelle, quels paquets encombrants il vise.
A ses auditeurs qui sont des Juifs, il dit : « Vous vous mettrez à dire : Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places. » En disant cela, il dénonce l’assurance de ses interlocuteurs, leur conviction que, de par leur naissance dans le peuple élu, ils ont droit au salut automatiquement ; la porte s’ouvrira pour eux toute grande. Et là, Jésus les détrompe, la porte est la même pour tout le monde. Et pourquoi ne seront-ils pas capables de la passer ? Jésus continue : « Le maître vous répondra : Je ne sais pas d’où vous êtes. Eloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice. »
Il est vrai que Jésus est l’un des leurs, qu’il a mangé et bu avec eux et enseigné chez eux ; il est vrai que leurs ancêtres Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes sont dans le Royaume de Dieu ; mais tout cela ne leur donne pas des droits. Et elle est là, peut-être, leur obésité spirituelle, ils sont là leurs paquets trop encombrants… c’est leur certitude : ils n’accueillent pas le royaume de Dieu comme un don, ils sont convaincus d’avoir des droits.
Alors on comprend la dernière phrase du discours de Jésus : « Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » Ceux qui étaient premiers dans le plan de Dieu, c’est le peuple juif : « Ils sont, dit Paul, Israélites, ils ont l’adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses de Dieu ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né » (Rm 9,4-5).
LES CERTITUDES QUI FERMENT LA PORTE
Car le peuple juif est bien le peuple de l’Alliance ; par le choix souverain de Dieu, ils étaient les premiers porteurs de la Révélation. Comme le dit le livre du Deutéronome : « C’est uniquement à tes pères que le SEIGNEUR ton Dieu s’est attaché par amour. Après eux, entre tous les peuples, c’est leur descendance qu’il a choisie, ce qu’il fait encore aujourd’hui avec vous. » (Dt 10,15).
Et, à juste titre, le peuple d’Israël était heureux et fier d’être choisi par Dieu ; nous avons chanté récemment* le psaume 32/33 : « Heureuse la nation qui a le SEIGNEUR pour Dieu. Heureux le peuple qu’il s’est choisi pour patrimoine… Nous attendons le SEIGNEUR. Notre aide et notre bouclier, c’est lui. La joie de notre coeur vient de lui et notre confiance est dans son nom très saint. » (Ps 32/33,12.20-21).
Mais, comme toute vocation, ce choix de Dieu était d’abord une mission : s’ils étaient les premiers invités du royaume, ils avaient mission d’y faire entrer toute l’humanité. Isaïe l’a rappelé plusieurs fois à ses contemporains : « Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations » (Is 42,6)… « Il (le SEIGNEUR) dit : C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » (Is 49,6). Leur mission, c’est de partager le souci de Dieu : que son salut atteigne l’humanité tout entière.
Au lieu de cela quand Jésus parle au nom de Dieu, ils refusent son enseignement parce qu’il les dérange dans leurs certitudes et leur contentement de soi. Il est là le mal qu’ils font. Quand Jésus leur dit : « Eloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice », il ne vise probablement pas des mauvaises actions, mais simplement leur fermeture de cœur. Par exemple, quelque temps auparavant, Jésus a accompli un miracle en guérissant une femme infirme : seulement voilà, c’était dans une synagogue un jour de sabbat. Au lieu de se réjouir de voir une femme guérie, ils ont critiqué le lieu et le moment. Voilà un bel exemple d’aveuglement ou d’obésité spirituelle pour reprendre l’image de la porte étroite. Voilà les paquets qu’il fallait accepter de laisser derrière soi pour passer la porte du royaume : accepter que Dieu ait d’autres pensées que nous sur son Royaume.
Pour certains des contemporains de Jésus, ce sont leurs certitudes qui les ont empêchés de reconnaître en lui le Messie qu’ils attendaient pourtant de tout leur cœur.

ANCIEN TESTAMENT, APOCALYPSE DE SAINT JEAN, ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE, EVANGILE SELON SAINT LUC, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 44, VIERGE MARIE

Lundi 15 août 2022 : Fête de l’Assomption : lectures et commentaires

Lundi 15 août 2022 : Fête de l’Assomption

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – L’ APOCALYPSE DE SAINT JEAN    11,19a ; 12,1-6a.10ab

11,19 Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit,
et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire.
12,1 Un grand signe apparut dans le ciel :
une Femme,
ayant le soleil pour manteau,
la lune sous les pieds,
et sur la tête une couronne de douze étoiles.
2 Elle est enceinte, elle crie,
dans les douleurs et la torture d’un enfantement.
3 Un autre signe apparut dans le ciel :
un grand dragon, rouge feu,
avec sept têtes et dix cornes,
et, sur chacune des sept têtes, un diadème.
4 Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel,
les précipita sur la terre.
Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter,
afin de dévorer l’enfant dès sa naissance.
5 Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle,
celui qui sera le berger de toutes les nations,
les conduisant avec un sceptre de fer.
L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône,
6 et la Femme s’enfuit au désert,
où Dieu lui a préparé une place.
10 Alors j’entendis dans le ciel une voix forte,
qui proclamait :
« Maintenant voici le salut,
la puissance et le règne de notre Dieu,
voici le pouvoir de son Christ ! »

LA FEMME, L’ENFANT ET LE DRAGON
La première phrase que nous lisons aujourd’hui est en fait la conclusion du chapitre 11 de l’Apocalypse qui est une annonce de la fin des temps et de la victoire de Dieu sur toutes les forces du mal. Voici, par exemple, une phrase de ce chapitre 11 : « Il y eut dans le ciel de grandes voix qui disaient : Le royaume du monde appartient maintenant à notre Seigneur et à son Christ ; il règnera pour les siècles des siècles. » (Ap 11,15). Donc le ton de notre lecture tout entière est donné.
Pour exprimer ce message de victoire, comme dans tous les textes de l’Apocalypse, Saint Jean emploie de nombreuses images : nous avons vu successivement l’Arche d’Alliance, et trois personnages : la femme, le dragon, puis le nouveau-né. Je reprends successivement ces images, l’une après l’autre.
L’Arche d’Alliance, pour commencer, est un rappel de cette fameuse arche, le coffret de bois doré qui accompagnait le peuple pendant l’Exode au Sinaï et rappelait sans cesse au peuple d’Israël l’Alliance que Dieu avait conclue avec lui. A l’époque où Jean écrivait, il y avait des siècles que cette arche était perdue : elle a disparu, on ne sait comment, au moment de l’Exil à Babylone et l’on racontait que Jérémie l’avait mise à l’abri en la cachant quelque part au Mont Nebo (2 M 2,8) ; on croyait généralement qu’elle réapparaîtrait au moment de la venue du Messie ; or Jean la voit réapparaître : « Le Temple qui est dans le ciel s’ouvrit, et l’Arche d’Alliance du Seigneur apparut dans son Temple. » (11,19). Pour lui, c’est le signe que la fin des temps est arrivée : l’Alliance éternelle de Dieu avec l’humanité est enfin définitivement accomplie.
Puis apparaît, toujours dans le ciel, « une femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte et elle criait, torturée par les douleurs de l’enfantement. » On se demande aussitôt qui représente cette femme : là encore c’est l’Ancien Testament qui nous donne la clé ; car souvent, les relations entre Dieu et Israël, son peuple choisi, sont décrites en termes de noces. Chez Osée par exemple : « Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l’amour et la tendresse. Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras le SEI­GNEUR. » (Os 2, 21-22). Et Isaïe développe ce thème des noces pour aller jusqu’à présenter la venue du Messie comme un enfantement ; car c’est d’Israël que doit naître le Messie : « Avant d’être en travail, elle a enfanté, avant que lui viennent les douleurs, elle s’est libérée d’un garçon. Qui a jamais entendu chose pareille ? Qui a jamais vu semblable chose ? Un pays est-il mis au monde en un seul jour ? Une nation est-elle enfantée en une seule fois, pour qu’à peine en travail Sion ait enfanté ses fils ? » (Is 66,7-8). Dans cette ligne, la femme décrite dans l’Apocalypse désigne donc le peuple élu qui engendre le Messie ; enfantement ô combien douloureux pour les disciples du Christ affrontés à la persécution ; mais Jean vient leur dire justement : vous êtes en train d’enfanter l’humanité nouvelle.
LES FORCES DE LA MORT NE L’EMPORTERONT PAS
Le second personnage est le dragon posté « devant la femme afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. » C’est dire le combat des forces du mal contre le projet de Dieu. Pour les Chrétiens persécutés auxquels s’adresse l’Apocalypse, le mot « dragon » n’est pas trop fort. Et la description impressionnante dit la violence à laquelle ils sont affrontés : le dragon est « énorme… rouge-feu, avec sept têtes et dix cornes, et sur chaque tête un diadème » : la tête et les cornes disent l’intelligence et la force, le diadème désigne le pouvoir impérial, c’est dire sa réelle capacité de nuire. Et d’ailleurs, il parvient à balayer « le tiers des étoiles du ciel, et à les précipiter sur la terre. » Mais ce n’est que le tiers des étoiles, justement, ce n’est donc qu’un semblant de victoire et la suite du texte va nous dire que ce pouvoir du mal n’est que provisoire.
Voici l’enfant maintenant : « La femme mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations,        les menant avec un sceptre de fer. » Pour les lecteurs de Jean, il désigne évidemment le Messie ; car Jean fait allusion ici à une phrase du psaume 2 qui concernait le Messie : « Le SEI­GNEUR m’a dit : Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande-moi, et je te donne les nations en héritage, en propriété les extrémités de la terre. Tu les écraseras avec un sceptre de fer. » (Ps 2,7-9). Le terme de berger était également classique pour parler du Messie.
L’image suivante est celle de l’enlèvement de l’enfant « auprès de Dieu et de son trône » : elle symbolise la Résurrection du Christ ; là encore, c’était très clair pour les premiers Chrétiens habitués à parler de lui comme le « Premier-Né » désormais assis à la droite de Dieu ; mais son peuple, lui, demeure dans le monde ; comme le dit Jésus dans l’Evangile de Jean « Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. » (Jn 17,11). Un monde difficile, mais où ils sont assurés de la protection de Dieu, c’est le sens du désert qui est encore un rappel de l’Exode au cours duquel Dieu n’a cessé de prendre soin de son peuple. Que les croyants se rassurent donc, si le dragon a échoué dans le ciel, il ne peut réussir sur la terre.
Aux premiers Chrétiens enfantant l’humanité nouvelle dans la douleur de la persécution, l’Apocalypse vient donc annoncer la victoire : « Voici maintenant (depuis la Résurrection du Messie) le salut, la puissance et la royauté de notre Dieu, et le pouvoir de son Christ ! »
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Compléments
– La lecture liturgique ne propose pas la fin de 11,19, mais il vaut la peine de le lire : la mise en scène de ce verset (éclairs, voix, tonnerre, tremblement de terre) nous reporte bien au temps de la conclusion de l’Alliance au Sinaï. « Alors il y eut des éclairs, des voix, des tonnerres, un tremblement de terre et une forte grêle » (Ap 11,19 à comparer avec « Le troisième jour, quand vint le matin, il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant » (Ex 19,16).
– Comme on le sait, l’Apocalypse s’adresse à des Chrétiens persécutés pour les soutenir dans leur épreuve : son contenu, de bout en bout, est donc un message de victoire ; mais tout est codé, à nous de le décrypter. Ici, dès les premiers mots, l’auteur affirme que le dragon ne pourra faire échec au salut de Dieu.
– A propos du sceptre de fer du Messie, il faut relire également la prophétie de Balaam (Nb 24,17).
– Une relecture chrétienne postérieure a parfois appliqué cette vision à la Vierge Marie, mais ce n’est certainement pas l’intention de l’auteur. La liturgie chrétienne nous donne à lire cette vision pour la fête de l’Assomption de la Vierge parce que celle-ci peut être considérée comme la première bénéficiaire du triomphe du Christ.
– Ce texte nous propose une très belle définition du salut = la puissance et la royauté de notre Dieu (Ap 12,10).

PSAUME – 44 (45),11-16

11 Ecoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
12 le roi sera séduit par ta beauté.

Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
13 Alors, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.

14 Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d’étoffes d’or ;
15 on la conduit, toute parée, vers le roi.

Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
16 on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.

UN MARIAGE ROYAL, SYMBOLE DE L’ALLIANCE
Aujourd’hui, nous ne lisons que la deuxième partie du psaume 44/45, qui s’adresse à la fiancée du roi de Jérusalem, le jour de son mariage. La première partie du psaume, elle, parle du roi lui-même. Il est couvert d’éloges, comme il se doit ; par exemple : « Tu es beau, comme aucun des enfants de l’homme, la grâce est répandue sur tes lèvres : oui, Dieu te bénit pour toujours. » En plus de toutes les vertus, on lui promet un règne glorieux et on lui rappelle que c’est Dieu lui-même qui l’a choisi : « Oui, Dieu, ton Dieu t’a consacré, d’une onction de joie, comme aucun de tes semblables. »
La seconde partie du psaume, celle que nous chantons ce dimanche, pour la fête de l’Assomption, s’adresse à la jeune princesse qui va devenir l’épouse du roi. A un premier niveau, ce psaume semble donc décrire des noces royales : le roi d’Israël s’unit à une princesse étrangère pour sceller l’alliance entre deux peuples. Et, bien sûr, en Israël comme ailleurs, c’était un cas de figure classique. Tout au long de l’histoire des hommes, on a pu voir des alliances entre Etats scellées par des mariages.
Mais, la religion d’Israël étant l’Alliance exclusive avec le Dieu unique, toute jeune fille étrangère devenant reine de Jérusalem devait accepter une contrainte particulière, celle d’épouser également la religion du roi. Concrètement, dans ce psaume, la princesse qui vient de Tyr, nous dit-on, et est introduite à la cour du roi d’Israël, devra renoncer à ses pratiques idolâtriques pour être digne de son nouveau peuple et de son roi : « Ecoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ; oublie ton peuple et la maison de ton père. » On sait bien, par exemple, que ce fut un problème crucial à l’époque du roi Salomon qui avait épousé des étrangères, donc des païennes ; puis plus tard, au temps du roi Achab et de la reine Jézabel : on se souvient du grand combat engagé par le prophète Elie contre les nombreux prêtres et prophètes de Baal que la reine Jézabel avait amenés avec elle à la cour de Samarie.
Bien sûr, pour qui sait lire entre les lignes, ces conseils donnés à la princesse de Tyr s’adressent en réalité à Israël ; l’époux royal décrit dans ce psaume n’est autre que Dieu lui-même et cette « fille de roi, conduite toute parée vers son époux », c’est le peuple d’Israël admis dans l’intimité de son Dieu.
Une fois de plus, on est impressionné de l’audace des auteurs de l’Ancien Testament pour décrire la relation entre Dieu et son peuple, et, à travers lui, toute l’humanité. C’est le prophète Osée qui, le premier, a comparé le peuple d’Israël à une épouse : « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son coeur… Elle répondra comme au temps de sa jeunesse, au jour où elle monta du pays d’Egypte. Et il adviendra en ces jours-là – oracle du SEI­GNEUR – que tu m’appelleras mon mari. » (Os 2,16… 18). A sa suite Jérémie, Ezéchiel, le deuxième et le troisième Isaïe ont développé ce thème des noces entre Dieu et son peuple ; et on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces : les noms tendres, la robe nuptiale, la couronne de mariée, la fidélité ; par exemple « Ainsi parle le SEI­GNEUR : je te rappelle ton attachement du temps de ta jeunesse, ton amour de jeune mariée ; tu me suivais au désert. » (Jr 2,2). « De l’enthousiasme du fiancé pour sa promise, ton Dieu sera enthousiasmé pour toi. » (Is 62,5).
Quant au Cantique des Cantiques, long dialogue amoureux, composé de sept poèmes, nulle part il n’identifie les deux amoureux qui s’y expriment ; mais les Juifs l’ont toujours lu comme le dialogue entre Dieu et son peuple ; la preuve, c’est qu’ils le lisent tout spécialement pendant la célébration de la Pâque, la grande fête de l’Alliance de Dieu avec Israël. Pour être précis, ils le lisent au cours du sabbat qui a lieu pendant la semaine de la célébration de leur Pâque qui dure une semaine.
MON AMOUR LOIN DE TOI JAMAIS NE S’ECARTERA, DIT DIEU
Malheureusement, cette épouse, trop humaine, fut souvent infidèle, traduisez idolâtre, et ces mêmes prophètes traiteront d’adultères les infidélités du peuple, c’est-à-dire ses retombées dans l’idolâtrie. Le vocabulaire alors parle de jalousie, adultère, et aussi de retrouvailles et de pardon, car Dieu est toujours fidèle. Isaïe, par exemple, parle des errements d’Israël en termes de déception amoureuse. C’est le fameux chant de la vigne : « Je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. Mon ami avait une vigne sur un coteau plantureux. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais… La vigne du SEI­GNEUR, c’est la maison d’Israël, le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici l’iniquité… » (Is 5,1… 7). Et le prophète Osée, visant les cultes idolâtriques, traite Israël de prostituée.
Mais sans cesse, Dieu promet la réconciliation : « Ne crains pas car tu n’éprouveras plus de honte… Quand les montagnes feraient un écart et que les collines seraient branlantes, mon amour loin de toi jamais ne s’écartera et mon alliance de paix jamais ne s’ébranlera, dit celui qui te manifeste sa tendresse, le SEI­GNEUR. » (Is 54,4… 10).
On peut se demander pourquoi l’idolâtrie tient tant de place dans les discours des prophètes ? Parce qu’il ne s’agit pas de noces humaines, justement, et que l’enjeu est très grave : comme toujours, Israël sait bien que son élection n’est pas exclusive ; ce n’est que par sa fidélité à Dieu que le peuple élu pourra remplir sa vocation de témoin pour toutes les nations. Car, en définitive, la Bible ose penser que c’est l’humanité tout entière que Dieu a demandée en mariage. Mais comment l’humanité le saura-t-elle si personne ne le lui dit ?
Lorsque l’Eglise chrétienne célèbre l’Assomption de Marie, et son introduction dans la gloire de Dieu, elle entrevoit déjà par avance l’entrée de l’humanité tout entière, à sa suite dans l’intimité de son Dieu.

DEUXIEME LECTURE –

PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL APOTRE AUX CORINTHIENS 15,20-27a

Frères,
20 le Christ est ressuscité d’entre les morts,
lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.
21 Car, la mort étant venue par un homme,
c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts.
22 En effet, de même que tous les hommes
meurent en Adam,
de même c’est dans le Christ
que tous recevront la vie,
23 mais chacun à son rang :
en premier, le Christ,
et ensuite, lors du retour du Christ,
ceux qui lui appartiennent.
24 Alors, tout sera achevé,
quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père,
après avoir anéanti, parmi les êtres célestes,
toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance.
25 Car c’est lui qui doit régner
jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis.
26 Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort,
27 car il a tout mis sous ses pieds.

HEUREUX CEUX QUI ONT CRU SANS AVOIR VU
Le jour où nous célébrons l’Assomption de la Vierge, la liturgie nous propose une méditation de Paul sur la résurrection du Christ opposée à la mort d’Adam. Nous avons donc là une piste de réflexion : qu’ont-ils de commun, le Christ et Marie ? Et que n’a pas Adam ?
Justement, l’évangile de la Visitation (que nous lisons également aujourd’hui) nous fait contempler en Marie la croyante : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur », lui dit Elisabeth. Elle a cru, c’est-à-dire elle a accepté d’entrer dans le projet de Dieu sur elle, sans tout comprendre. Sa réponse à l’Ange est le modèle des croyants : « Qu’il me soit fait selon ta Parole. » (Lc 1,38). Et pourtant, plus d’une fois, « un glaive a transpercé son âme », comme le lui avait prédit Syméon ; (Lc 2,35). Ce qui résume le mieux son attitude, c’est peut-être sa phrase : « Je suis la servante du Seigneur ». Elle accepte tout simplement de mettre sa vie au service de l’œuvre  de Dieu. Et dans le chant du Magnificat, elle nous dit bien quelles sont ses préoccupations profondes : puisque, spontanément, elle relit sa propre vie à la lumière du grand projet de Dieu sur son peuple, « de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race à jamais. »
Depuis toujours, dans la Bible, on avait compris que c’est la seule chose qui nous soit demandée, être prêt à dire « me voici ». Abraham, Moïse, Samuel sollicités par Dieu avaient su répondre ainsi. Et grâce à eux, l’œuvre  de Dieu a pu chaque fois franchir une étape.
Le Christ, à son tour, refait cet itinéraire du croyant et le Nouveau Testament ne cesse de nous le donner en exemple. Dans l’épisode des Tentations, il est celui qui répond à toutes les sollicitations du tentateur par les seules paroles de la foi. Et s’il nous enseigne à dire, dans le Notre Père « Que ta volonté soit faite », c’est bien parce que c’est son principal souci ; comme il le dit à ses apôtres dans l’épisode de la Samaritaine « ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4,34). Au jardin de l’agonie, il ne se dément pas : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Pourtant, non pas comme je veux, mais comme tu veux ! » (Mt 26,39). Et quand l’auteur de la lettre aux Hébreux résume toute la vie de Jésus, il écrit : « En entrant dans le monde (c’est-à-dire dès son entrée dans le monde), le Christ dit : voici je suis venu pour faire ta volonté. » (He 10,5… 10). Si, de tout temps et quoi qu’il arrive, Jésus se soumet à la volonté de son père, c’est parce qu’il fait confiance. De lui aussi, on pourrait dire « heureux celui qui a cru… ». Sa résurrection vient prouver que le chemin qu’il a choisi, celui de la foi, était bien le chemin de la vie, même si la mort corporelle en a fait partie.
LE COMPORTEMENT D’ADAM ET LE COMPORTEMENT DU CHRIST
Paul, que ce soit dans la lettre aux Romains, ou dans celle-ci, adressée aux Corinthiens, ne cesse d’opposer ce comportement du Christ à celui d’Adam : Adam est celui à qui tout est proposé, l’arbre de vie, comme aussi la maîtrise sur la Création ; mais il se méfie, il ne croit pas à la bienveillance de Dieu. Il refuse de se soumettre au moindre commandement. Le propos de Paul n’est pas de nous dire ce qui se serait passé si un certain Adam n’avait pas péché ; son propos c’est de nous rappeler qu’il n’y a qu’un seul chemin qui mène à la vie, c’est-à-dire à l’entrée dans la joie de Dieu.
A partir du jour où Adam se met à douter de Dieu, il tourne le dos à l’arbre de vie : et c’est bien au présent qu’il faut parler ; car, pour Paul, Adam n’est pas un homme du passé, il est un type d’homme ; comme disent les rabbins, « Chacun est Adam pour soi ».
On comprend mieux du coup la phrase de Paul : « C’est en Adam que meurent tous les hommes » ; c’est en nous comportant comme Adam que nous nous éloignons de Dieu et nous coupons de la vie véritable qu’il veut nous donner en abondance. A l’inverse, choisir comme le Christ le chemin de la confiance, quoi qu’il arrive, c’est faire un pas sur le chemin de la vraie vie ; comme dit Jésus dans l’évangile de Jean : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » (Jn 17,3). Or connaître, en langage biblique, c’est croire, aimer, faire confiance. Comme le dit Paul, « c’est dans le Christ que tous revivront », c’est-à-dire en nous greffant sur lui, en adoptant le même comportement que lui.
Peut-être le mystère de l’Assomption de Marie peut-il nous aider à entrevoir un peu le projet de Dieu quand l’homme ne l’entrave pas. Marie est pleinement humaine, mais elle n’a jamais agi à la manière d’Adam ; elle connaît le destin que tout homme aurait dû connaître s’il n’y avait pas eu la chute ; or elle a connu, comme tout homme, toute femme, le vieillissement ; et un jour, elle a quitté la vie terrestre, elle a quitté ce monde, tel que nous le connaissons ; elle s’est endormie pour entrer dans un autre mode de vie auprès de Dieu. On parle de la « dormition » de la Vierge.
On peut donc affirmer deux choses : Premièrement, notre corps n’a jamais été programmé pour durer tel quel éternellement sur cette terre, et nous pouvons en avoir une idée en regardant Marie ; elle, la toute pure, pleine de grâce, s’est endormie. Deuxièmement, Adam a contrecarré le projet de Dieu et la transformation corporelle que nous aurions dû connaître, la « dormition » est devenue mort, avec son cortège de souffrance et de laideur. La mort, telle que nous la connaissons, si douloureusement, est entrée dans le monde par le fait de l’humanité elle-même.
Mais là où nous avons introduit les forces de mort, Dieu peut redonner la vie ; Jésus a été tué par la haine des hommes, mais Dieu l’a ressuscité ; lui, le premier ressuscité, il nous fait entrer dans la vraie vie, celle où règne l’amour.
De Marie, Elisabeth disait : « Heureuse celle qui a cru… » ; Jésus applique cette béatitude à tous ceux qui croient : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8,21).
———————–
Complément
– Le Ressuscité est apparu un jour à Saül de Tarse en route vers Damas ; ce jour-là, la royauté du Christ s’est imposée à lui comme une évidence ! Désormais, cette certitude habitera toutes ses paroles, toutes ses pensées. Car, pour lui, il n’y avait plus de doute possible : Jésus-Christ, vainqueur de la mort, l’est également de toutes les forces du mal. Il est donc, sans hésitation possible, le Messie attendu depuis des siècles. C’est pourquoi, au fil des lettres de Paul, on reconnaît toutes les expressions de l’attente messianique de l’époque : « Tout sera achevé quand le Christ remettra son pouvoir royal à Dieu le Père, après avoir détruit toutes les puissances du mal » ; ou encore « Il doit régner jusqu’au jour où il aura mis sous ses pieds tous ses ennemis » comme l’avait annoncé le psaume 109/110.

EVANGILE – SELON SAINT LUC  1,39-56

1,39 En ces jours-là,
Marie se mit en route et se rendit avec empressement
vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.
40 Elle entra dans la maison de Zacharie
et salua Élisabeth.
41 Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie,
l’enfant tressaillit en elle.
Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint,
42 et s’écria d’une voix forte :
« Tu es bénie entre toutes les femmes,
et le fruit de tes entrailles est béni.
43 D’où m’est-il donné
que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?
44 Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles,
l’enfant a tressailli d’allégresse en moi.
45 Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles
qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
46  Marie dit alors :
« Mon âme exalte le Seigneur,
47 exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
48 Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.
49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !
50 Sa miséricorde s’étend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.
51 Déployant la force de son bras,
il disperse les superbes.
52 Il renverse les puissants de leurs trônes,
il élève les humbles.
53 Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches les mains vides.
54 Il relève Israël son serviteur,
il se souvient de son amour,
55 de la promesse faite à nos pères,
en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »
56 Marie resta avec Élisabeth environ trois mois,
puis elle s’en retourna chez elle.

DE L’ANCIEN TESTAMENT AU NOUVEAU
On ne peut pas s’empêcher de comparer la force de parole d’Elisabeth au mutisme de Zacharie ! Parce qu’elle est remplie de l’Esprit Saint, Elisabeth a la force de parler ; tandis que Zacharie, lui, ne savait plus parler après le passage de l’ange parce qu’il avait douté des paroles qui lui annonçaient la naissance de Jean-Baptiste.
Luc n’ignore certainement pas non plus que la phrase d’Elisabeth « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni » reprend au moins partiellement une phrase de l’Ancien Testament. C’est dans le livre de Judith (Jdt 13,18-19) : quand Judith revient de l’expédition dans le camp ennemi, où elle a décapité le général Holopherne, elle est accueillie dans son camp par Ozias qui lui dit : « Tu es bénie entre toutes les femmes et béni est le Seigneur Dieu ». Marie est donc comparée à Judith : et le rapprochement entre ces deux phrases suggère deux choses : la reprise de la formule « tu es bénie entre toutes les femmes » laisse entendre que Marie est la femme victorieuse qui assure à l’humanité la victoire définitive sur le mal ; quant à la finale (pour Judith « béni est le Seigneur Dieu » et pour Marie « le fruit de tes entrailles est béni »), elle annonce que le fruit des entrailles de Marie est le Seigneur lui-même.
Elisabeth continue : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » ; cette phrase, elle aussi nous renvoie à un épisode de l’Ancien Testament : l’arrivée de l’arche d’Alliance à Jérusalem. Lorsque David se fut installé comme roi à Jérusalem, lorsqu’il eut un palais digne du roi d’Israël, il envisagea de faire monter l’Arche d’Alliance dans cette nouvelle capitale. Mais il était partagé entre la ferveur et la crainte ; il y eut donc une première étape dans la ferveur et la joie : « David réunit toute l’élite d’Israël, trente mille hommes. David se mit en route et partit, lui et tout le peuple qui était avec lui… pour faire monter l’arche de Dieu sur laquelle a été prononcé un nom, le Nom du SEIGNEUR le tout-puissant, siégeant sur les chérubins. On chargea l’arche de Dieu sur un chariot neuf… David et toute la maison d’Israël s’ébattaient devant le SEIGNEUR au son de tous les instruments (de cyprès), des cithares, des harpes, des tambourins, des sistres et des cymbales… ». (2 S 6,1-11). Mais là se produisit un incident qui rappela à David qu’on ne met pas impunément la main sur Dieu : un homme qui avait mis la main sur l’arche sans y être habilité mourut aussitôt.
Alors, chez David la crainte l’emporta et il dit « comment l’Arche du SEIGNEUR pourrait-elle venir chez moi ? » Du coup le voyage s’arrêta là : David crut plus prudent de renoncer à son projet et remisa l’Arche dans la maison d’un certain Oved-Edom où elle resta trois mois, apportant le bonheur à cette maison. Voilà David rassuré. « On vint dire au roi David : le SEIGNEUR a béni la maison de Oved-Edom et tout ce qui lui appartient à cause de l’arche de Dieu. David partit alors et fit monter l’arche de Dieu de la maison de Oved-Edom à la Cité de David dans la joie… David tournoyait de toutes ses forces devant le SEIGNEUR… David et toute la maison d’Israël faisaient monter l’arche du SEIGNEUR parmi les ovations et au son du cor. » (2 S 6,12-15).
LA NOUVELLE ARCHE D’ALLIANCE
On peut penser que Luc a été heureux d’accumuler dans le récit de la Visitation les détails qui rappellent ce récit de la montée de l’arche à Jérusalem : les deux  voyages, celui de l’Arche, celui de Marie se déroulent dans la même région, les collines de Judée ; l’Arche entre dans la maison d’Oved-Edom et elle y apporte le bonheur (2 Sm 6,12), Marie entre dans la maison de Zacharie et Elisabeth et y apporte le bonheur ; l’Arche reste 3 mois dans cette maison d’Oved-Edom, Marie restera 3 mois chez Elisabeth ; enfin David dansait  devant l’Arche (le texte nous dit qu’il « sautait et tournoyait ») (2 Sm 6,16), et Luc note que Jean-Baptiste « bondit de joie » devant Marie qui porte l’enfant.
Tout ceci n’est pas fortuit, évidemment. Luc nous donne de contempler en Marie la nouvelle Arche d’Alliance. Or l’Arche d’Alliance était le signe de la Présence de Dieu. Marie porte donc en elle mystérieusement cette Présence de Dieu ; désormais Dieu habite notre humanité : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » Tout ceci grâce à la foi de Marie : Elisabeth lui dit « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
En guise de réponse aux paroles d’Elisabeth, Marie entonne le Magnificat ; une chose assez surprenante à propos du Magnificat : dans nos Bibles à cette page de Saint Luc, on trouve dans la marge des quantités de références à d’autres textes bibliques ; et l’on peut reconnaître des bribes de plusieurs psaumes dans presque toutes les phrases du Magnificat. Ce qui veut dire que Marie n’a pas inventé les mots de sa prière. Pour exprimer son émerveillement devant l’action de Dieu, elle a tout simplement repris des phrases prononcées par ses ancêtres dans la foi.
Il y a là, déjà, une double leçon : d’humilité d’abord. Spontanément, pourtant mise devant une situation d’exception, Marie reprend tout simplement les expressions de la prière de son peuple. De sens communautaire ensuite : on dirait aujourd’hui de sens de l’Eglise. Car aucune des citations bibliques reprises dans le Magnificat n’a un caractère individualiste ; elles concernent toujours le peuple tout entier. C’est l’une des grandes caractéristiques de la prière juive et maintenant de la prière chrétienne : le croyant n’oublie jamais qu’il fait partie d’un peuple et que toute vocation, loin de le mettre à l’écart, le met au service de ce peuple.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LETTRE AUX HEBREUX, LIVRE DU PROPHETE JEREMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 39

Dimanche 14 août 2022 : 20ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 14 août 2022 :

20ème dimanche du Temps Ordinaire

Luc-1249-53

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre du prophète Jérémie 38,4-6.8-10

En ces jours-là,
pendant le siège de Jérusalem,
les princes qui tenaient Jérémie en prison
4 dirent au roi Sédécias :
« Que cet homme soit mis à mort :
en parlant comme il le fait,
il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville,
et toute la population.
Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche,
mais son malheur. »
5 Le roi Sédécias répondit :
« Il est entre vos mains,
et le roi ne peut rien contre vous ! »
6 Alors ils se saisirent de Jérémie
et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi,
dans la cour de garde.
On le descendit avec des cordes.
Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue,
et Jérémie enfonça dans la boue.
8 Ébed-Mélek sortit de la maison du roi
et vint lui dire :
9 « Monseigneur le roi,
ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie,
c’est mal !
Ils l’ont jeté dans la citerne,
il va y mourir de faim
car on n’a plus de pain dans la ville ! »
10 Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien :
« Prends trente hommes avec toi,
et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie
avant qu’il ne meure. »

JEREMIE, LE PROPHETE PERSECUTE

Le nom de Jérémie a donné naissance au mot « jérémiades ». Mais ce serait une erreur de penser que ce prophète a passé son temps à geindre et à se lamenter. En revanche, il est vrai qu’il a été conduit souvent à crier grâce sous l’accumulation des épreuves. Dieu sait s’il en a connues ! A tel point que le proverbe « Nul n’est prophète en son pays » s’applique particulièrement à lui. On trouve parfois sous sa plume des expressions de découragement absolu : « Quel malheur, ma mère, que tu m’aies enfanté, moi qui suis, pour tout le pays, l’homme contesté et contredit… Pourquoi ma douleur est-elle devenue permanente, ma blessure incurable ? (15,10… 18) ou encore : « Maudit le jour où je fus enfanté ! Le jour où ma mère m’enfanta, qu’il ne devienne pas béni ! … Pourquoi donc suis-je sorti du sein, pour connaître peine et affliction, pour être chaque jour miné par la honte ? » (20,14). Devant les échecs répétés de sa mission et les maux dont il est victime, il se pose de graves questions et il va jusqu’à demander des comptes à Dieu dont il juge la conduite étonnante sinon injuste : « Toi, SEIGNEUR, tu es juste ! Mais je veux quand même plaider contre toi. Oui, je voudrais discuter avec toi de quelques cas. Pourquoi les démarches des coupables réussissent-elles ? Pourquoi les traîtres perfides sont-ils tous à l’aise ? Tu les plantes, ils s’enracinent et vont jusqu’à porter du fruit ! » (12,1-2).
En lisant le livre de Jérémie on se rend compte qu’il avait de bonnes raisons de se poser de telles questions et de se lamenter : on voit apparaître chapitre après chapitre les complots de ses adversaires, les pièges qu’ils lui tendent, les menaces qu’ils profèrent et qu’ils mettent cruellement à exécution : « J’entends les propos menaçants de la foule – c’est partout l’épouvante : Dénoncez-le ! – Oui, nous le dénoncerons ! » Tous mes intimes guettent mes défaillances : « Peut-être se laissera-t-il tromper dans sa naïveté, et nous arriverons à nos fins, nous prendrons notre revanche. » (20,10) « Allons mettre au point nos projets contre Jérémie… allons le démolir en le diffamant, ne prêtons aucune attention à ses paroles. » (18,18). Dans son village natal, Anatoth, il a entendu les menaces de mort : « Ne prophétise pas au nom du SEIGNEUR, sinon tu mourras de notre main. » (11,21), ainsi que les avertissements de quelques amis bienveillants : « Même tes frères, les membres de ta famille, oui, eux-mêmes te trahissent, oui, eux-mêmes convoquent dans ton dos des tas de gens. Ne te fie pas à eux quand ils te parlent gentiment. » (12,6).
Dans le passage que la liturgie nous offre ce dimanche, nous sommes devant l’un des malheurs de Jérémie, un épisode typique de sa vie où apparaissent la plupart des arguments de ses adversaires et des méchancetés que nous venons d’évoquer : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattants dans la ville et toute la population. Ce n’est pas le bonheur de la population qu’il cherche, mais son malheur. » …  « Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne du prince Melkias, dans la cour de la prison. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne, il n’y avait pas d’eau, mais de la boue et Jérémie s’enfonça dans la boue. » On ne peut pas être plus réaliste dans la description de la persécution que Jérémie a dû subir.
Mais Dieu n’abandonne pas son prophète ; il tient la promesse qu’il lui avait faite dès le jour de sa vocation, de le soutenir envers et contre tous. Il s’agissait vraiment d’une alliance entre Dieu et lui : « Le SEIGNEUR m’adressa la parole et me dit : Avant même de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les peuples. Lève-toi, tu prononceras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon, c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses chefs, à ses prêtres et à tout le peuple. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer. Parole du SEIGNEUR. » (1,4-5.17-19). Et un jour où Jérémie était particulièrement découragé, Dieu lui avait confirmé sa mission et avait réitéré sa promesse de le soutenir : « Je te délivre de la main des méchants, je t’arrache à la poigne des violents. » (15,21).
QUAND UN ETRANGER RESSEMBLE AU BON SAMARITAIN
Aujourd’hui l’instrument de sa délivrance va être un étranger, un Ethiopien nommé Ebed-Mélek. Ce n’est pas la première fois que la Bible nous donne en exemple des étrangers plus respectueux de Dieu et de ses prophètes que les membres du peuple élu ! Il a le courage d’intervenir auprès du roi : « Mon Seigneur le roi, ce qu’ils ont fait au prophète Jérémie c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim ! ». Son intervention est efficace : le roi lui donne l’autorisation de sauver Jérémie. Quand Jésus racontera plus tard la parabole du Bon Samaritain peut-être pensait-il à cet Ethiopien venu au secours du prophète. Plus d’un point rapproche les deux hommes. Cela saute aux yeux si on lit dans la Bible le récit jusqu’au bout ; voici les versets 11, 12 et 13 qui ne nous sont pas donnés dans le texte liturgique : l’auteur accumule volontairement les détails qui mettent en valeur la délicatesse du païen qui vient au secours du prophète, prenant mille précautions pour ne pas risquer de le blesser au cours de la remontée ! « Ebed-Mélek prit les hommes avec lui, se rendit au palais, ramassa sous le trésor de vieux chiffons et les fit parvenir à Jérémie dans la citerne au moyen de cordes. Ebed-Mélek, l’Ethiopien,  dit à Jérémie : Mets-toi les vieux chiffons au dessous des aisselles, sur les cordes. Jérémie le fit. Ils hissèrent donc Jérémie avec les cordes et le firent remonter de la citerne. » Peut-on trouver une charité fraternelle plus délicate ?
Une fois de plus, nous voici confrontés à la question cruciale, celle qui a déchiré tant de témoins de Dieu : pourquoi la Bonne Nouvelle est-elle si mal accueillie ? Pourquoi nul n’est-il prophète en son pays ? Probablement parce que l’annonce de l’amour de Dieu pour les hommes se double d’une exigence, celle d’aimer à notre tour.
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Complément
Les plaintes de Job (au chapitre 3) sont étonnamment semblables à celles de Jérémie ; l’auteur du livre de Job s’est probablement inspiré des cris de Jérémie qui était considéré comme l’exemple même du juste persécuté.

PSAUME – 39 (40),2,3,4,18

2 D’un grand espoir,
j’espérais le SEIGNEUR :
il s’est penché vers moi,
pour entendre mon cri.

3 Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.

4 Dans ma bouche, il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le SEIGNEUR.

18 Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi :
tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !

AU RETOUR DE L’EXIL A BABYLONE
« D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR, Il s’est penché vers moi »… Comme souvent, le psaume parle à la première personne du singulier, mais nous savons bien qu’il s’agit en réalité d’un sujet collectif, le peuple d’Israël qui chante sa reconnaissance. Il a traversé de terribles épreuves et Dieu l’en a délivré. Le psaume 39/40 est donc un psaume d’action de grâce ; il a été composé pour remplir cette fonction bien précise dans la liturgie : être chanté au moment où l’on offrait un sacrifice d’action de grâce ; n’oublions pas que des sacrifices d’animaux ont été célébrés à Jérusalem jusqu’à la destruction définitive du Temple, en 70 après J.C.
Le motif de l’action de grâce, c’est le retour de l’Exil à Babylone : le peuple tout entier chante, explose de joie au retour de l’Exil… comme il avait chanté, dansé, explosé de joie après le passage de la Mer Rouge. L’Exil à Babylone, c’est comme une chute mortelle dans un puits sans fond, dans un gouffre… et nombreux sont ceux qui ont pensé qu’Israël ne s’en relèverait pas (le psaume parle de « l’horreur du gouffre » ). Au sein même du peuple, on a pu être pris de désespoir… Et il y en a eu des ennemis, pas mécontents, qui riaient bien de cette déchéance…
Pendant toute cette période d’épreuve, le peuple soutenu par ses prêtres, ses prophètes, a gardé espoir malgré tout et force pour appeler au secours  : « Tu es mon aide et mon libérateur : mon Dieu, ne tarde pas ! » 1
Et le miracle s’est produit : Dieu a sauvé son peuple : « D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR : il s’est penché vers moi, pour entendre mon cri. » C’est la restauration du peuple exilé, son retour au pays qui est dit en termes très imagés : quand il rentre, on peut le prendre pour un revenant. L’action de grâce vient donc tout naturellement : « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. Je suis pauvre et malheureux, mais le Seigneur pense à moi. » 2
Mais on peut tomber dans un puits, par imprudence : c’est ce qui est arrivé à Israël, nous dit le psalmiste ; et c’est certainement l’une des grandes leçons de l’Exil à Babylone : jusque-là, Israël était confiant dans la vie. Les prophètes s’étaient époumonnés pourtant, mais ils n’avaient pas réussi à réveiller le peuple de son insouciance. Pendant l’Exil à Babylone, on a eu tout loisir de méditer sur les diverses causes possibles de ce drame ; et on s’est justement demandé si le malheur du peuple n’avait pas été la conséquence de cette attitude ?3
Reste à tirer les leçons du passé ; ce psaume sonne donc comme une mise en garde pour l’avenir, ou comme une résolution, si vous préférez.4 La seule solution pour ne pas retomber, on le sait bien, c’est de vivre désormais dans la fidélité à l’Alliance. C’est dans cet esprit que ce même psaume développe toute une réflexion sur les actes qui plaisent vraiment à Dieu : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : Voici, je viens. »
LA PARABOLE DE L’HOMME TOMBE DANS UN PUITS
Pour exprimer cette expérience du retour au pays qui ressemble à un retour à la vie, le psalmiste recourt à une parabole, celle d’un homme tombé dans un puits. Je ne devrais pas dire « tombé » mais « jeté » dans un puits par ses ennemis. L’auteur du psaume s’est peut-être inspiré de l’expérience de Jérémie dont nous avons entendu les mésaventures dans la première lecture. Vous vous souvenez qu’il avait été jeté au fond d’un puits et n’en est sorti que grâce à l’intervention d’un païen, un étranger, Ebed-Mélek ; à travers la générosité magnifique et un peu inattendue, à vrai dire, de cet étranger, Jérémie savait bien que c’était Dieu lui-même qui lui était venu en aide : « D’un grand espoir, j’espérais le SEIGNEUR : il s’est penché vers moi, pour entendre mon cri. Il m’a tiré du gouffre inexorable, de la vase et de la boue ; il m’a fait reprendre pied sur le roc, il a raffermi mes pas. »
Evidemment, une fois en haut, revenu à la lumière et en quelque sorte à la vie, notre homme, Jérémie donc, peut-être, explose de joie ! « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » Attention, encore une fois, l’expérience concrète de Jérémie a peut-être fourni les images, mais c’est bien du peuple tout entier qu’il s’agit dans ce psaume, comme dans tout le psautier.
Arrêtons-nous sur la deuxième partie de ce verset : « Voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » Si je comprends bien, c’est parce que celui qui a été sauvé chante la louange de Dieu que d’autres peuvent commencer à croire en Lui ! C’est logique après tout : c’est en découvrant que Dieu est capable de nous sauver que l’on peut avoir idée de se tourner vers lui. Finalement, apporter notre petite pierre au salut du monde, cela commence tout simplement par chanter la louange de Dieu !
Mais pourquoi le psaume ne s’arrête-t-il pas là ? Pourquoi y a-t-il encore des supplications comme celle du dernier verset : « Tu es mon aide et mon libérateur, mon Dieu, ne tarde pas ». Tout simplement parce que l’histoire n’est pas finie. Oui, le peuple est rentré de l’exil à Babylone, tout comme Jérémie est sorti de son puits, mais il reste encore bien des sauvetages à accomplir ! L’humanité n’est pas encore arrivée au terme de sa marche vers le bonheur, tant s’en faut ; et nous ne le savons que trop. Alors, ce psaume nous suggère deux attitudes de prière : tout d’abord, la louange pour les saluts déjà accordés, afin que d’autres se tournent vers Dieu sauveur et ensuite la prière pour le salut à venir pour que l’Esprit nous inspire les actions à entreprendre.
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Notes
1 – Et, dans un verset que nous n’entendons malheureusement pas ce dimanche : « Daigne, SEIGNEUR, me  délivrer ; SEIGNEUR, viens vite à mon secours ! » (v. 14).
2 – Et un autre verset surenchérit : « Tu as fait pour nous tant de choses, toi, SEIGNEUR mon Dieu ! Tant de projets et de merveilles : non, tu n’as point d’égal ! Je l’ai dit, je l’ai redit encore ; mais leur nombre est trop grand ! » (v. 6). Et encore : « Tu seras l’allégresse et la joie de tous ceux qui te cherchent ; toujours ils rediront : Le SEIGNEUR est grand ! ceux qui aiment ton salut. » (v. 17).
3 – Un autre verset de ce psaume traduit bien cette prise de conscience : « Les malheurs m’ont assailli : leur nombre m’échappe ! Mes péchés m’ont accablé : ils m’enlèvent la vue ! Plus nombreux que les cheveux de ma tête, ils me font perdre cœur . »
4 – « Heureux est l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR et ne va pas du côté des violents, dans le parti des traîtres. » (verset 5 non lu aujourd’hui).
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Complément
Dernière remarque très encourageante, tirée du psaume : ce n’est pas nous qui sommes chargés de sauver le monde ! Le verset 4 développe en effet une théologie du salut tout à fait intéressante : « En ma bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu : voyant cela, beaucoup seront saisis, ils croiront au SEIGNEUR. » A vrai dire, le psalmiste ne l’a pas inventée : on sait que le prophète Amos a eu le premier l’intuition que, quoi qu’il arrive, Dieu trouvera bien le moyen de sauver au moins un petit nombre des fils d’Israël : la théologie du petit Reste était née : « Le SEIGNEUR, le Dieu des puissances, aura pitié du reste de Joseph. » (Am 5,15). Isaïe, à la même époque, dit des choses similaires. Par la suite cette idée a été reprise et approfondie par d’autres prophètes : Michée, d’abord, puis Sophonie et enfin Zacharie. Eux aussi annoncent que Dieu sauvera le Reste d’Israël, le petit noyau qui aura su demeurer fidèle contre vents et marées ; mais ils vont plus loin : ils annoncent que ce Reste sauvé deviendra sauveur. Dieu s’appuiera sur eux pour sauver toute l’humanité ; car, leur salut même sera pour le monde une preuve éclatante de l’œuvre  de Dieu. Voici par exemple une très jolie phrase de Michée (5,6) : « Alors le reste de Jacob sera, au mi­lieu de peuples nombreux, comme une rosée venant du SEIGNEUR. »

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 12,1-4

Frères,
1 nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins,
et débarrassés de tout ce qui nous alourdit
– en particulier du péché qui nous entrave si bien –,
courons avec endurance
l’épreuve qui nous est proposée,
2 les yeux fixés sur Jésus,
qui est à l’origine et au terme de la foi.
Renonçant à la joie qui lui était proposée,
il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice,
et il siège à la droite du trône de Dieu.
3 Méditez l’exemple
de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité,
et vous ne serez pas accablés par le découragement.
4 Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang
dans votre lutte contre le péché.

UNE NUEE DE TEMOINS NOUS ENTOURE
A des Chrétiens qui subissent la persécution, l’auteur de la lettre adresse des encouragements. Il a consacré le chapitre 11 de sa lettre à présenter les grands modèles de la foi que l’on trouve dans l’Ancien Testament. Nous avons lu dimanche dernier ce qu’il disait d’Abraham et de Sara. Ici, il commence le chapitre 12 en disant : tous ces croyants de l’Ancien Testament sont comme une nuée qui vous entoure. Voilà une conviction qui devrait nous réconforter : tous ces témoins qui nous ont précédés nous entourent comme une nuée protectrice.
Cependant, l’auteur ne se contente pas de recommander aux Chrétiens d’imiter la confiance et la constance des grands personnages du passé, mais de « fixer leur regard » sur Jésus, le témoin toujours présent ; celui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28,20). Il est, dit l’auteur, « à l’origine et au terme de la foi »  : ici, une traduction mot à mot est plus suggestive : « Il est l’initiateur de la foi et il la mène à son accomplissement. » Le mot grec traduit ici par initiateur signifie : Celui qui précède les autres sur le chemin à suivre ; le guide en quelque sorte. Et ce guide, dit le texte, est parfait, on peut se fier à lui absolument pour arriver au but ; tel un guide de montagne, il conduit au sommet, ce que notre texte appelle « l’accomplissement ».
C’est qu’il a lui-même subi l’épreuve d’endurance dans laquelle les Chrétiens sont à leur tour engagés, et plus durement encore que chacun d’eux ; car il était venu comme l’Epoux, pour la joie d’une noce ; il disait, en parlant du temps de sa présence ici-bas : « Est-ce que vous pouvez faire jeûner les invités de la noce pendant que l’Epoux est avec eux ? » (Mc 2,19). Mais l’Epoux ne fut pas reconnu : au contraire, « renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice. »
Saint Paul le dit autrement dans sa lettre aux Philippiens : « De condition divine, il n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur… Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. » (Phi 2,6-8). Ce contraste est-il imaginable ?
Le Fils de Dieu est venu pour sauver les hommes du péché et leur apporter la vie ; il s’est heurté à une dramatique fin de non-recevoir, et il a été tué par le péché des hommes : « Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité. » Mais ce que soulignent la lettre aux Hébreux comme la lettre de Paul aux Philippiens, c’est que l’essentiel du cheminement de Jésus, notre modèle et notre soutien, n’est pas la quantité de ses souffrances, mais ce que les deux auteurs appellent son « obéissance » : « Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix », disait Saint Paul ; et on lit dans la lettre aux Hébreux : « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance. » (He 5,8).
DEMEURER « LES YEUX FIXES SUR JESUS »
Obéir (ob-audire, en latin), c’est littéralement mettre son oreille (audire) devant (ob) la parole : c’est l’attitude du dialogue parfait, sans arrière-pensée, c’est la confiance absolue. C’est en cela que Jésus nous trace le chemin : dans la plus terrible souffrance, dans la pire des situations, il garde confiance en son Père, parce que Dieu est présent, attentif à son Fils qu’il aime, partageant sa souffrance et ses angoisses : « Lui (le Père) demeure fidèle, parce qu’il ne peut se renier lui-même. » (2 Tm 2,13). Alors vient pour le Christ le triomphe de l’Amour de Dieu : « Assis à la droite de Dieu, il règne avec lui. »
C’est ce même triomphe qui est promis à ceux qui endurent à leur tour la persécution que le Christ a subie : « Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. » L’auteur n’hésite pas à employer le mot de « lutte » pour qualifier ce courage : les Chrétiens auxquels il s’adresse risquent manifestement leur vie en témoignant de leur foi. Jésus les avait bien prévenus : « On portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons ; on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom… Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous… C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. » (Lc 21,12… 19).
On ne peut manquer d’être frappés par l’insistance des textes du Nouveau Testament sur les persécutions inévitables : il faut croire qu’elles furent le lot assez général ! Et pourtant, les disciples de Jésus ont tenu bon ; ils ont, comme dit notre auteur « couru avec endurance l’épreuve qui leur était proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui était à l’origine et au terme de leur foi. » Ils avaient tout simplement retenu la parole de victoire de leur Maître : « En ce monde vous êtes dans la détresse, mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jn 16,33).
A travers le monde, aujourd’hui, certains Chrétiens sont directement visés par cette lettre car ils traversent des persécutions ouvertes ou camouflées. A nous qui ne connaissons pas la persécution directe, il ne nous est pas demandé d’être des martyrs mais des témoins : peut-être tout simplement en osant parler de Dieu.

EVANGILE – selon Saint Luc 12,49-53

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
49 « Je suis venu apporter un feu sur la terre,
et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
50 Je dois recevoir un baptême,
et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !
51 Pensez-vous que je sois venu
mettre la paix sur la terre ?
Non, je vous le dis,
mais bien plutôt la division.
52 Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées :
trois contre deux et deux contre trois ;
53 ils se diviseront :
le père contre le fils
et le fils contre le père,
la mère contre la fille
et la fille contre la mère,
la belle-mère contre la belle-fille
et la belle-fille contre la belle-mère. »

JE SUIS VENU APPORTER UN FEU SUR LA TERRE
Pour décrire sa mission, Jésus la compare à un feu « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » Et très vite, on a pu mesurer les conséquences de l’annonce de la Bonne Nouvelle, aussi bien dans le monde juif que parmi les païens. Depuis le feu de la Pentecôte, cette annonce fut comme une flamme qui se répandait à toute vitesse dans les herbes sèches ou la forêt : dans le peuple juif, elle paraissait destructrice de tout l’édifice religieux, dans le monde païen, elle était considérée comme une contagion déraisonnable : Saint Paul l’écrit aux Corinthiens : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens. » (1 Co 1,23).
L’incendie fut tel qu’il laissa des traces indélébiles : ceux qui se laissaient embraser par l’annonce de l’Evangile et ceux qui la refusaient devenaient irrémédiablement antagonistes, même s’ils étaient unis par les liens de la famille ; et l’on a vu se réaliser ce que décrivait déjà avec désolation le prophète Michée en son temps qui était un temps de détresse : « Le fils traite son père de fou, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre la belle-mère. Chacun a pour ennemis les gens de sa maison. » (Mi 7,6).
Quand Jésus annonce ces déchirures, ce n’est pas chez lui l’expression d’un pressentiment : il parle d’expérience. Rappelons-nous l’épisode de sa visite à Nazareth. Luc raconte : « Jésus, avec la puissance de l’Esprit (l’Esprit de feu) revint en Galilée » (Lc 4,14), et l’on sait que l’une de ses premières visites fut pour le village de sa jeunesse. Après un moment d’enthousiasme, ses amis d’enfance et ses proches se sont retournés contre lui, parce qu’il venait de leur dire que sa mission dépassait largement les frontières d’Israël. Luc raconte : « Tous furent remplis de colère dans la synagogue en entendant ses paroles. Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas. » (Lc 4,28-29). Ce ne seront pas les seules circonstances où Jésus va se heurter à l’incompréhension, voire à l’opposition des siens : Saint Jean l’écrit : « Ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui. » (Jn 7,5). D’ailleurs, Jésus n’hésite pas à dire à ses disciples que l’une des conditions de l’annonce du Royaume de Dieu est l’acceptation de possibles déchirures : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Lc 14,26). On se souvient également de la réponse de Jésus à un homme qui lui disait : « Je vais te suivre, Seigneur ; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison » ; Jésus lui dit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » (Lc 9,61-62). Le feu allumé par Jésus conduit à des choix radicaux.
LE FEU ALLUME PAR JESUS CONDUIT A DES CHOIX RADICAUX
Pourtant, si l’on attendait un Messie en Israël, ce n’était évidemment pas pour qu’il apporte guerres et divisions, déjà que trop présentes ; au contraire, on comptait bien sur lui pour apporter enfin la paix au monde. On connaissait par cœur , par exemple, les magnifiques prophéties d’Isaïe : « De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faucilles. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on ne s’entraînera plus pour la guerre. » (Is 2)… « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâturage, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf , mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère l’enfant étendra la main. Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur ma montagne sainte. » (Is 11).
S’il est bien le Messie que nous attendons, nous sommes en droit d’attendre la réalisation de ces promesses-là. Et Jésus nous annonce au contraire des divisions aggravées apparemment : « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. »… Aurions-nous oublié que la paix ne se réalise pas par un coup de baguette magique ? Elle réclame une radicale conversion du cœur  de l’homme ; c’est à cette conversion que beaucoup s’opposeront de toutes leur forces ; le jour de la Présentation de l’enfant Jésus au Temple de Jérusalem, Syméon l’avait bien annoncé : « Il est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté… ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs . » (Lc 2,34-35). Le message de paix rencontrera donc dans une première étape plus de contradicteurs que d’adhérents. Envoyé au monde perdu pour lui dire l’amour et le salut de Dieu, Jésus a rencontré la souffrance et la mort, comme il l’avait annoncé lui-même : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que le troisième jour il ressuscite. » (Lc 9,22) « Le Fils de l’homme sera livré aux païens, soumis aux moqueries, aux outrages, aux crachats ; après l’avoir flagellé, ils le tueront et le troisième jour il ressuscitera. » (Lc 18,32).
Mais sa Résurrection doit nous donner tous les courages : l’Esprit est désormais répandu sur nous et c’est à nous de propager ce feu.