CLAUDE LANGLOIS, EN MON AME ET CONSCIENCE, PEDOPHILIE, PHILIPPE BARBARIN, PRETRES PEDOPHILES

Pédophilie dans l’Eglise : deux ouvrages

On savait, mais quoi ?  La pédophilie dans l’Eglise de la Révolution à nos jours

Claude Langlois

Paris, Le Seuil, 2020. 231 pages.

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Les actes pédophiles des prêtres suscitent le scandale voire la fureur, non seulement à cause de leur grand nombre et de leur gravité, mais aussi du fait de leur dissimulation par l’Église. Chaque révélation soulève encore et encore la question : les gens d’Église savaient-ils ? Et que savait-on au juste ? Pour répondre à ces questions, Claude Langlois revient sur l’histoire longue : comment, depuis la Révolution française, l’Église a-t-elle géré la sexualité des clercs, célibataires par obligation sinon par vocation, et plus précisément : comment, en interaction permanente avec l’évolution de la société civile, a-t-elle traité les  » fautes  » sexuelles des prêtres ? Qu’a-t-elle fait de ceux qui commettaient des délits (viols, actes pédophiles et autres) ? L’enquête historique éclaire la question aujourd’hui essentielle : pourquoi a-t-on si longtemps et avant tout protégé les prêtres, au lieu de reconnaître la douleur des victimes.

Claude Langlois, directeur d’études émérite à l’École pratique des hautes études. Ce spécialiste reconnu des diverses manifestations du catholicisme au féminin a aussi exploré le domaine de la sexualité dans Le Crime d’Onan. Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930).

 

 

En mon âme et conscience : l’affaire, l’Eglise, la vérité d’un homme

Cardinal Philippe Barbarin

Paris, Plon, 2020. 320 pages

9782259284226

 

 

La vérité du Cardinal sur l’affaire qui a bouleversé l’Église.

 » Tout se dit mais où est la vérité ?
On a faussé tout ce que j’ai pu dire.
On a interprété des faits en les détournant.
On m’a traité de pédophile dans le métro,
dans les rues, quand j’allais prendre le train.
Je n’étais plus « audible’. J’étais coupable.
Je peux comprendre.
Face à de tels crimes commis par des hommes
d’Église, y a-t-il eu des affaires classées trop vite ?
Des dossiers écartés ? Une attitude dictée par la peur ?
On peut le craindre.
Le temps est venu d’apporter mon témoignage.
La vérité est nécessaire.
Pour tous. « 

 

Le cardinal Barbarin livre sa vision de l’affaire Preynat

2 octobre 2020 par Cath.ch

 

« J’ai voulu rétablir la vérité et aussi dire à toutes les victimes que je continue de prier pour elles », a expliqué le cardinal Philippe Barbarin à l’occasion de la parution de son nouveau livre « En mon âme et conscience » sorti en librairie le 1er octobre 2020.

Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque émérite de Lyon, revient sur quatre ans de tempête médiatico-judiciaire autour de l’affaire Preynat du nom de ce prêtre coupable d’abus sexuels sur mineurs.

« La cour d’appel a clos le débat: je n’étais pas coupable de ce dont on m’accusait. J’ai voulu rétablir la vérité et aussi dire à toutes les victimes que je continue de prier pour elles », explique le cardinal dans un entretien au quotidien La Croix .

« Mon nom est devenu symbolique de la pédophilie », raconte le cardinal. »Je suis encore pris à partie dans les gares, sur les quais de métro… Parce qu’un prêtre pédophile, c’est le scandale extrême. Je comprends la colère des gens contre l’Eglise. Que je ne sois plus archevêque de Lyon, c’était majeur. Et légitime. »

Le prélat reconnaît ses erreurs:« Pourquoi n’ai-je pas été plus rapide et incisif avec Preynat ? » Il revient aussi sur le combat judiciaire. « La justice oblige à écouter l’autre. J’avais déjà beaucoup écouté les victimes. Au tribunal, j’ai encore appris. Quand mon avocat a dit aux victimes: ‘Vous vous rendez compte que le cardinal Barbarin est traîné dans la boue depuis trois ans ?’, Didier Burdet a répondu: ‘Oui, c’est vrai, mais vous rendez vous compte que nous souffrons depuis trente et quarante ans ?’. Je m’en souviendrai toujours ».

Une fin très violente

Revenant sur sa démission de sa charge d’archevêque de Lyon, le cardinal parle d’une fin extrêmement violente. « Pendant dix-sept ans, j’ai fait corps avec ce diocèse, j’y ai tellement donné, célébré, accompagné de jeunes, ordonné de prêtres ! », relève le cardinal. « C’est aussi la fonction de l’évêque de payer pour tout le monde. Il fallait que je parte, c’est bien pour Lyon », conclut-il.

« En mon âme et conscience » ne comporte pas de grandes révélations. En trois cents pages, le cardinal livre sa vérité, après avoir été emporté dans un tourbillon médiatique, avant d’être innocenté par la justice. Il se répète bouleversé par le fléau des abus sexuels et espère que le combat mené par l’Eglise aidera à lutter dans les autres structures, notamment dans les familles.

https://www.cathobel.be/2020/10/le-cardinal-barbarin%E2%80%89livre-sa-vision-de-laffaire-preynat/

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Le sacré incestueux : les prêtres pédophiles. A propos d’un livre

 

Le sacré incestueux : Les prêtres pédophiles 

Olivier Bobineau, Joseph Merlet, Constance Lalo

Paris, Desclée de Brouwer, 2017. 256 pages.

 

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Présentation de l’éditeur

L’Église catholique est régulièrement secouée par des affaires de pédophilie dans ses rangs. Mais que cache en profondeur ce scandale à peine concevable d’un représentant de Dieu sur terre abusant la figure de l’innocence par excellence, l’enfant ?

Première enquête réalisée en France sur le sujet, Le sacré incestueux explore les dimensions culturelles, sociales, juridiques, religieuses et anthropologiques de ce scandale. L’Église fait face à une crise sans précédent et multiforme : crise de la formation du prêtre, dont le corps est censé ignorer toute sexualité ; crise du droit canonique et des institutions, en décalage avec les exigences de la société moderne dans la gestion des situations ; crise humaine pour les victimes, oubliées de l’Église. Mais c’est surtout une crise de sens : la pédophilie cléricale constitue un véritable choc entre deux figures sacrées, celle de la tradition, le prêtre, et celle de la modernité, l’enfant.

S’appuyant sur les témoignages de religieux coupables d’abus sexuels sur mineurs, de victimes, de leurs familles, de responsables ecclésiaux et d’experts, cette enquête menée par O. Bobineau, C. Lalo et J. Merlet interroge, déplace les lignes, bouscule le lecteur dans sa perception et sa compréhension du phénomène. Avec des propositions et sans ignorer la réalité des situations, elle ouvre un vaste chantier de réflexion autour de la pédophilie dans l’Église.

 

Olivier Bobineau, sociologue des religions et de la laïcité, est membre du Groupe Sociétés Religions Laïcités (Sorbonne-CNRS). Il est notamment l’auteur de L’empire des papes et de Notre laïcité ou les religions dans l’espace public. Il dirige un cabinet de sciences humaines appliquées à la pacification du lien social.

Constance Lalo est juriste et chargée d’enseignement à Sciences Po.

Joseph Merlet, sociologue et prêtre, a créé et dirigé le Centre d’études et d’action sociale de la Mayenne. Il travaille dans le secteur de la formation et de la recherche en développement

 

 

Olivier Bobineau pour Le Monde de la Bible

 «La pédophilie dans le clergé est une forme d’inceste»

 

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Le 3 octobre dernier, le « numéro 2 » du Vatican, le cardinal Pietro Parolin, ouvrait un congrès international sur la lutte contre la pédophilie sur Internet, à l’université pontificale grégorienne (Rome). Une manière de montrer que le Saint-Siège ne prend pas à la légère les récentes affaires de pédophilie qui ont à nouveau secoué l’Église catholique, de l’affaire Barbarin, en France – le cardinal Philippe Barbarin doit être jugé, en avril prochain, pour «non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs» commises par un prêtre dans son diocèse de Lyon, il y a 25 ans – au Vatican lui-même : le cardinal George Pell, « ministre de l’Économie » du pape François, est toujours en procès en Australie, accusé de « délits d’agressions sexuelles anciennes ». Il comparaît une seconde fois devant le tribunal de Melbourne ce 6 octobre. Des affaires qui ont mis au jour le malaise de l’Église, encore aujourd’hui, sur ces questions.

Comment expliquer ce phénomène de la pédophilie dans le clergé ? Comment la société en est-elle venue à prendre conscience de la gravité des abus sexuels sur mineurs, alors que la pédophilie était encore défendue par certains intellectuels dans les années 1980 ? Pour faire le point, Le Monde des Religions a rencontré Olivier Bobineau, sociologue spécialiste du fait religieux et co-auteur, avec Constance Lalo et Joseph Merlet, du livre Le Sacré incestueux. Les prêtres pédophiles (Desclée de Brouwer, 2017).

 

 La pédophilie dans le clergé, écrivez-vous, est la confrontation de deux formes de « sacré ». Le prêtre, appelé « père », et l’enfant, constituent le « sacré incestueux ». Qu’est-ce à dire ?

La figure du sacré, qui vient de la société traditionnelle, du passé, dont la légitimité vient « d’en haut », c’est le prêtre. Si l’on reprend la définition du sociologue Émile Durkheim, dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), le sacré est ce qui est « intouchable, à part ». Celui que l’on n’a pas le droit de toucher. Or, dans le cadre de la pédophilie, le prêtre abuse de la figure du sacré de la société moderne, dont la légitimité vient « d’en bas » – c’est-à-dire des démocraties où une loi est fabriquée par les hommes, libres, autonomes et égaux en droit – : l’enfant.

 

En quoi l’enfant est-il la figure sacrée des sociétés modernes ?

Tout d’abord, l’enfant, avant d’être conçu, est chéri et attendu. Ensuite, quand il est né, il devient la projection de ses parents, de leurs désirs, de leurs frustrations, etc. En outre, l’enfant fait l’objet de tous les investissements possibles et imaginables : financiers, psychologiques et en termes de temps. Surtout, l’enfant est intouchable ! Oser porter la main sur un enfant est aujourd’hui inenvisageable. La consécration de cette figure sacrée de l’enfant est illustrée par la Convention relative aux droits de l’enfant adoptée par les Nations unies en 1989. Le Parlement européen a même proposé d’interdire les gifles !

 

 Pourtant, la pédophilie n’est un scandale que depuis très récemment.

La pédophilie n’est un scandale que depuis les années 1980-90. Auparavant, certains intellectuels en faisaient l’apologie. L’écrivain Gabriel Matzneff, qui exposa dans plusieurs livres ses relations sexuelles avec des garçons et des filles mineures (dont Les moins de seize ans paru en 1974) était invité à l’émission de télévision de Bernard Pivot sans que cela ne fasse scandale.

Mais dans les années 1980, la figure du sacré qui s’impose est celle de l’enfant. Même après sa naissance, il est celui qui incarne l’avenir. On est prêt à tout faire pour l’enfant, d’autant plus qu’il est devenu, dans les sociétés démocratiques qui ont connu la transition démographique, une rareté. Dans les sociétés modernes, la stérilité a augmenté. Les couples sacrifient beaucoup pour avoir un enfant, y compris à leurs convictions : combien de catholiques ont eu recours aux moyens non naturels de fécondation, contrairement à la doctrine de l’Église ? Or, le prêtre pédophile touche à cette figure du sacré !

Dès lors, la pédophilie dans le clergé opère la rencontre de « deux sacrés » : le sacré qui vient du passé traditionnel, qui rencontre l’enfant, et le sacré qui vient des démocraties, des hommes, dans le moment présent. L’enfant est le sacré du présent.

 

Finalement, l’interdit majeur entourant le corps du prêtre, dans les sociétés traditionnelles, s’est déplacé et focalisé sur celui de l’enfant dans la société moderne…

 Le corps sacré du prêtre est enseigné dès le séminaire, où l’on apprend la fameuse formule : «Touche pas à son corps» – celui de la femme –, «Touche pas à ton corps» – interdiction de la masturbation – et «Touche pas à son corps» – interdiction de l’homosexualité. Qu’est-ce qui reste ? L’enfant.

 

Vous définissez aussi la pédophilie des prêtres comme un abus sexuel issu d’une asymétrie de pouvoir. C’est-à-dire ?

C’est fondamental : le prêtre a le pouvoir sacré. Cela impressionne déjà l’adulte, mais la relation entre un prêtre et un adulte peut faire l’objet d’un consentement mutuel. En revanche, face au pouvoir sacré, l’enfant est impressionné. Ensuite, le prêtre sait que s’il abuse de l’enfant, celui-ci n’osera en parler à personne. À qui va-t-il le dire ? Aux parents catholiques ? Aux autres paroissiens ? L’enfant va-t-il être cru ? D’un côté, on a ce pouvoir sacré du prêtre qui a la légitimité de sept années d’études, accompagné spirituellement… De l’autre, on a un enfant. Il n’est pas ou peu crédible. D’où cette asymétrie entre le pouvoir sacré et la candeur de l’enfant. On peut même parler d’un « abus de pouvoir sacré » !

 

De plus, le prêtre représente la figure du « père ». Un terme omniprésent dans l’Église catholique. Pourquoi ?

L’Église catholique romaine intègre dans sa structuration hiérarchique, dans l’ensemble de ses cadres, un lexique paternel : le pape – qui veut dire « papa » en grec –, l’évêque appelé « Monseigneur », qui vient de « senior » et signifiant « les pères ancêtres », les « Pères du déserts » – les moines –, les « Pères des Conciles », les « Pères de la foi »…, les prêtres qu’on appelle « mon père », et les chefs d’une abbaye qu’on appelle « abbé », de l’araméen abba signifiant « papa » !

L’Église catholique décline le « pater familias » à tous les niveaux. Le pater familias n’est pas une autorité biologique : chez les Romains et les Grecs, la biologie compte très peu. Ce qui compte, c’est l’autorité morale, politique et juridique. Lors de la romanisation de l’Église catholique, au Ve siècle, cette figure du « pater familias » va être intégrée. Ainsi, quand le prêtre commet un abus, 1500 ans de « pater familias » le poussent : le pouvoir de son « corps sacré ». Pourtant, Jésus dit dans l’Évangile de Matthieu : « (…) Vous êtes tous frères, un seul est votre Maître, n’appelez personne sur la terre votre père ; car un seul est votre Père, celui qui est aux cieux ». Et finalement, comme l’enfant appelle le prêtre « mon père », lequel lui répond « mon fils », il s’agit d’un inceste.

 

Ce « sacré incestueux », c’est aussi le « scandale des scandales », au regard de la définition qu’en donne l’Évangile. Expliquez-nous.

Jésus, dans l’Évangile de Matthieu, dit : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. » Pour l’exégèse, les enfants peuvent aussi représenter ceux qui commencent dans la foi, « ces petits ». Or souvent, les enfants victimes de pédophilie dans le clergé perdent la foi. C’est précisément le scandale des scandales condamné par Jésus !

 

 

Pourtant, les réactions sont différentes face au scandale de la pédophilie : la société moderne médiatise, quand l’Église reste plutôt bloquée dans le malaise, le silence, voire le déni.

 

La Curie romaine a été fondée en 1089. En 2011 fut éditée la circulaire de Benoît XVI qui oblige les Églises locales à s’en remettre à la justice des États. Une révolution. Durant 922 ans, la Curie, en cas de problèmes de mœurs, a choisi de les gérer en interne avec le droit canon. 2011, c’était il y a seulement six ans… La société moderne, elle, est scandalisée par la pédophilie depuis les années 1990 seulement. Cela reste récent à l’échelle de l’histoire.

 

 

N’y-a-t-il pas aussi une certaine culture qui perdure, entre prêtres, qui est celle de la « miséricorde », cette tendance à pardonner son « frère prêtre » avant même de laisser la justice œuvrer ?

 

Nous évoquons, dans Le Sacré incestueux, la « triple peine ». Souvent, les prêtres pédophiles purgent leur peine de prison. Ensuite, ils ont une peine « professionnelle » : ils n’ont plus de métier, ni de revenu. Puis, ils ont la peine sociale ! D’où l’intérêt du pardon. Le problème, c’est de pardonner avant la justice, avant la dette payée. Le pardon, disait Paul Ricœur, c’est le souvenir une fois que la dette est payée. Il faut une peine, mais pas la triple peine.

 

 

Que penser de l’attitude du pape François vis-à-vis de la pédophilie ? Ses propos à l’encontre de la pédophilie dans le clergé sont forts, mais, pour l’instant, sa politique est contestée : trois membres de sa commission pontificale pour la protection des mineurs ont démissionné. Plusieurs de ses « ministres » semblent visés, de près ou de loin, par des affaires d’abus sur mineurs…

 

Son attitude est très ambivalente. C’est un jésuite qui sait communiquer de manière opportune. S’il me semble sincère dans ses discours, il hérite de « patates chaudes » et ne peut se permettre, d’un point de vue institutionnel, de désavouer tout de suite son entourage à la Curie romaine qui a 922 ans d’existence !

 

 

http://www.lemondedesreligions.fr/une/olivier-bobineau-la-pedophilie-dans-le-clerge-est-une-forme-d-inceste-06-10-2017-6694_115.php

ABUS SEXUELS, GABRIEL MATZNEFF (1936-...), LE CONSENTEMENT, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PEDOPHILIE, VANESSA SPRINGORA (1972-...)

Le consentement par Vanessa Spingora

Vanessa Springora

Le consentement

Paris, Grasset, 2020. 205 pages

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Résumé :

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. A treize ans, dans un dîner, elle rencontre G. , un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses oeillades énamourées et l’attention qu’il lui porte.
Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin  » impérieux  » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables.
Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire.
V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.
 » Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre  » , écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse.
Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.

 

Vanessa Springora

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Vanessa Springora, née le 16 mars 1972, est une éditrice, écrivaine et réalisatrice française. Elle publie, début janvier 2020, l’ouvrage Le Consentement, témoignage de sa relation avec Gabriel Matzneff lorsqu’elle était adolescente.

 

Biographie

Situation personnelle

Vanessa Springora est élevée par une mère divorcée. Son père, qu’elle décrit comme absent dans Le Consentement, meurt en janvier 2020.

Après une scolarité au collège Jacques-Prévert, puis au lycée Fénelon, à Paris, et deux années en classe préparatoire, Vanessa Springora obtient un DEA de lettres modernes à l’université Paris-Sorbonne. Elle est réalisatrice-autrice en 2003 pour l’Institut national de l’audiovisuel avant de devenir assistante d’édition au sein des éditions Julliard en 2006. Elle en est la directrice depuis décembre 2019.

Elle coordonne parallèlement depuis 2010 la collection « Nouvelles Mythologies », dirigée par Mazarine Pingeot et Sophie Nordmann, pour les éditions Robert Laffont.

 

Le Consentement

Dans son livre intitulé Le Consentement, paru chez Grasset le 2 janvier 2020, Vanessa Springora décrit, en le désignant par ses seules initiales, l’emprise qu’a eue l’écrivain Gabriel Matzneff sur elle. Ce dernier n’a jamais caché son penchant pour les très jeunes adolescents ou les enfants : déjà en 1974, il écrit un essai titré Les Moins de seize ans, publié chez Julliard et « mode d’emploi pour les pédophiles » d’après Springora, abordant sa relation avec un garçon de douze ans, ses habitudes de tourisme sexuel, ainsi que d’autres frasques. Par la suite, il a lui-même retracé la relation avec Vanessa Springora dans le récit La Prunelle de mes yeux, volume de son journal paru en 1993, qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987, mais « avec sa version des faits », « du point de vue du chasseur » selon Vanessa Springora ; elle se voit à l’époque n’être qu’« une proie vulnérable » soumise à une prédation à la fois « sexuelle, littéraire et psychique ».

Les faits décrits dans ce livre remontent à la seconde partie des années 1980, durant son adolescence, et commencent alors qu’elle est âgée de 13 ans et lui de 49 : elle reconnait être à l’époque « encore vierge » mais avec « une envie d’aller vers la sexualité ». Alors qu’elle a accompagné sa mère, attachée de presse dans l’édition, à un dîner où l’écrivain était présent — le 6 novembre 1985 —, celui-ci la contacte plusieurs fois ensuite, l’attend à la sortie du collège presque chaque jour ; elle est alors en classe de quatrième. Les premières relations sexuelles, elles, arriveront malgré le fait que la jeune fille, âgée de 14 ans alors, n’ait donc pas encore atteint la majorité sexuelle de quinze ans en vigueur en France. L’écrivain loue une chambre d’hôtel à proximité et Vanessa Springora néglige alors le collège. « À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter » écrit-elle. Il partage avec elle sa vie parisienne dans le monde littéraire : dîners, théâtre, cinéma, visites, entretiens avec la presse, elle se joint à lui régulièrement. « Mais, en fait, notre activité principale, c’était le sexe » explique-t-elle. Quelque temps après, la Brigade des mineurs est alertée par lettres anonymes puis Vanessa Springora est admise à l’hôpital des enfants malades.

Elle explique que c’est notamment l’obtention du prix Renaudot par Gabriel Matzneff en 2013 qui la révolte et la pousse à écrire, souhaitant faire entendre sa version. Elle dit que c’est par l’écriture, alors qu’elle en a été longtemps incapable, qu’elle tente de se réapproprier cette histoire, après avoir souffert de celle des livres de Gabriel Matzneff. Elle précise qu’à l’époque, elle était « consentante », ce qui l’a empêché d’aller en justice alors que le statut d’écrivain de Matzneff l’aurait longtemps protégé.

 Répercussions

L’ouvrage obtient un retentissement médiatique international avant même sa parution, posant la question de la pédophilie, de la pédocriminalité et s’interrogeant sur le milieu littéraire français des années 1980. L’Express parle « d’un récit sans concession sur son expérience avec le romancier ». L’ouvrage est supposé avoir autant d’importance dans le milieu littéraire en France que le témoignage d’Adèle Haenel pour le cinéma. Dès sa sortie, après un premier tirage prudent, son éditeur Grasset lance rapidement cinq réimpressions consécutives ; 10 000 exemplaires sont écoulés en trois jours et l’ouvrage atteint immédiatement la première place des ventes « Essais-Documents » et la deuxième place en format Kindle sur Amazon.

À la suite de ces révélations, l’association Innocence en danger demande à ce que les ouvrages de Gabriel Matzneff soient retirés de la vente, alors que Vanessa Springora s’est elle-même exprimée contre cette action.

Quant à l’écrivaine québécoise Denise Bombardier, qui avait déjà publiquement réagi contre les agissements à caractère pédophile de Gabriel Matzneff lors de l’émission de télévision Apostrophes diffusée en mars 1990, elle salue un « livre remarquable, courageux, d’une écriture chirurgicale »

 

 

Gabriel Matzneff

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Gabriel Matzneff, né le 12 août 1936 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain français.

Pour ses œuvres littéraires, il reçoit les prix Mottart et Amic de l’Académie française, respectivement en 1987 et 2009, le prix Renaudot essai en 2013, les prix Cazes de la brasserie Lipp et du livre incorrect en 2015.

Alors qu’il décrit dans ses livres ses pratiques pédophiles, il reste longtemps à l’abri de toute poursuite pénale et bénéficie d’un important appui du monde littéraire. En 2019, l’annonce de la publication d’un livre témoignage de Vanessa Springora, qui était une adolescente au moment de leur liaison, déclenche une intense polémique sur la tolérance envers un pédophile assumé, et entraîne l’ouverture de deux procédures judiciaires contre lui ainsi que l’arrêt de la commercialisation de certaines de ses œuvres.

Biographie

Famille, jeunesse et formation

Gabriel Matzneff est issu d’une famille de hobereaux russes émigrée en France après 1917. Selon les informations disponibles sur son site officiel, « ses parents divorcent lorsqu’il a six mois ; de sa vie, il ne les verra dans la même pièce, et sera souvent séparé de sa sœur Alexandra, de ses frères André et Nicolas. Une petite enfance ballottée de droite et de gauche, assombrie par les déchirures familiales et la guerre. Une enfance dont il garde de très douloureux souvenirs ».

Sa famille l’élève dans un milieu culturel raffiné — il côtoie ainsi Léon Chestov et Nicolas Berdiaev —, où il découvre la littérature et la religion. Après un an à Gerson (1943-1944), deux à Saint-Louis-de-Gonzague (1944-1946), il est scolarisé à l’école Tannenberg (1946-1952), puis au lycée Carnot à partir de 1952. Il commence en 1954 des études de lettres classiques et de philosophie à la Sorbonne. Après avoir effectué son service militaire en Algérie en 1959-1960, Gabriel Matzneff rentre à Paris en 1961, s’inscrit en russe à l’Institut des langues orientales et commence une carrière de journaliste.

En juin 1957, il rencontre Henry de Montherlant et demeure pour lui un ami, en dépit de brouilles, jusqu’à son suicide, le 21 septembre 1972. Dans la nuit du 21 au 22 mars 1973, il disperse les cendres de Montherlant avec l’exécuteur testamentaire de ce dernier, Jean-Claude Barat, sur le Forum romain et dans le Tibre.

Il commence à tenir son journal intime le 1er août 1953 mais ne le publie qu’à partir de 1976. Dans le premier volume, il dessine de lui-même le visage d’un « réfractaire », adepte d’une pratique individualiste, opposée aux mœurs modernes. Français d’origine russe, et pédéraste — au vrai sens du terme, c’est-à-dire amateur de jeunes garçons, sans qu’il renonce aux femmes ni aux jeunes filles, — il se sent « un peu métèque », un peu exclu. « J’étais Athos, écrit-il, le grand seigneur misanthrope, secret, différent… »

 

Carrière littéraire

Philippe Tesson, alors directeur de publication du quotidien Combat, le remarque et lui propose en octobre 1962 d’écrire chaque jeudi en une du quotidien une chronique sur la télévision. À compter de cette période, Matzneff ne cesse d’écrire pour de nombreux organes de presse aux opinions politiques très contrastées : Aux écoutesNotre RépubliqueLa Nation françaisePariscopeLes Nouvelles littérairesMatuluLe Nouvel AdamLe Quotidien de ParisLe FigaroLe Monde (de 1977 à 1982), Impact Médecin, la Revue des Deux MondesNewmenL’Idiot internationalLe Choc du mois. De 2013 à décembre 2019, il tient une chronique irrégulière sur le site du Point.

En octobre 1964, à Montgeron, il participe au congrès fondateur du Comité de coordination de la jeunesse orthodoxe, où il rencontre la lycéenne Tatiana Scherbatcheff — « adolescente aux cheveux hirsutes, au visage un peu triangulaire, aux vastes et magnifiques yeux noirs, ensemble princesse et poulbot ». Il épouse le 8 janvier 1970 à Londres celle qui deviendra la Véronique d’Isaïe réjouis-toi (La Table ronde, 1974), avant d’en divorcer le 3 mars 1973. Ce divorce entraîne en lui une crise religieuse qui l’éloigne de l’Église : il quitte alors le Comité et se défait également de la coproduction de l’émission télévisée Orthodoxie, qu’il avait, avec le Prince Andronikov et le père Pierre Struve, contribué à créer en mai 1965. Il rencontre Hergé la même année, en décembre. Leur amitié ne cessera qu’à la mort de ce dernier, en mars 1983.

Son premier livre, Le Défi, qui est un recueil d’essais, paraît en 1965. Son premier roman, L’Archimandrite, dont il a commencé la rédaction pendant son service militaire, paraît en 1966. En avril 1967, il séjourne en URSS et en République populaire de Pologne. Il fait dans les années 1970, en particulier en 1970 et 1971, de nombreux voyages au Proche-Orient, en particulier au Liban, en Égypte, en Syrie et, plus tard, en Libye.

Le critique Pol Vandromme écrit de lui, en 1974, qu’il est « le premier écrivain de sa génération » Jean d’Ormesson lui rend hommage par la formule suivante : « C’est un sauteur latiniste, un séducteur intellectuel, un diététicien métaphysique »

En 1990, il entre chez Gallimard avec l’aide de Philippe Sollers, qui le publie dans sa collection « L’Infini ».

Gallimard arrête la commercialisation des Carnets noirs en janvier 2020.

 Politique et médias

D’un tempérament mondain, Gabriel Matzneff affiche, au fil des volumes publiés de son Journal, des relations avec un large spectre de personnalités politiques : dans les années 2000 et 2010, il rend visite au maire de Paris, Bertrand Delanoë, puis il déjeune avec Jean-Marie Le Pen en 2017. Dans les années 1960, il dit de François Mitterrand qu’il est « le seul homme d’État de la gauche ».

Selon l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, « porté par des écrivains, le discours pédophile est assez bien accueilli par la critique littéraire médiatique ». Ainsi, Gabriel Matzneff, pour son roman L’Archimandrite, reçoit en 1966 bon accueil du Figaro littéraire qui insiste surtout sur le fait qu’il est imprégné de théologie et renseigne sur les orthodoxes en France alors que le héros drague de très jeunes filles à la piscine. Pierre Viansson-Ponté, autre éditorialiste influent, reconnait aussi son talent dès 1969 dans Le Monde tout en sermonnant « un petit personnage parfaitement odieux » cherchant d’abord « à intriguer en se prétendant pêle-mêle nietzschéen, byronien et stendhalien » et « qui ira loin si la cabale ne lui brise pas les reins ».

Notre République remarque aussi qu’il apprécie « le commerce des femmes fort jeunes », sans non plus préciser leur âge, l’hebdomadaire gaulliste insistant surtout sur le désespoir que ne parvient pas à dissimuler ce « libertinage ».

Durant Mai 68, il séjourne à Llafranc, en Catalogne, du 25 avril au 15 juin, avec sa future épouse. En 1970, il participe au deuxième numéro de la revue Contrepoint, fondée en mai 1970 par Patrick Devedjian, qui veut « reprendre le flambeau de l’anticommunisme » avec un dossier « Où en est la Russie ? », coordonné par Kostas Papaïoannou.

En 1972, la publication de Nous n’irons plus au Luxembourg reçoit les critiques positives de Jean Dutourd dans Pariscope et de Jean d’Ormesson dans Le Point, pour qui le héros, « amateur de très jeunes personnes », a bien de « l’allure ». L’année suivante, sur le plateau de l’émission de l’ORTF Ouvrez les guillemets de Bernard Pivot, il accompagne Jean-Claude Barat, exécuteur testamentaire d’Henry de Montherlant, qui s’est suicidé en 1972, pour évoquer avec lui la dispersion des cendres de leur ami, faite lors d’un voyage à Rome. Le Monde venait d’ironiser sur son long récit de ce voyage dans Le Figaro, Matzneff l’accusant en retour de mettre « un point d’honneur à n’être ému de rien et à ricaner de tout ».

Son essai Les Moins de seize ans, dans lequel il fait l’apologie des relations sexuelles avec des mineurs, est l’objet dans Monde du 25 octobre 1974 d’une collaboration extérieure de son ami l’éditeur Roland Jaccard, futur cofondateur du magazine Causeur, qui tente d’inclure les deux visions opposées de Matzneff, à la fois apprécié par le signataire et réprouvé par bien d’autres : « un vilain monsieur heureux de l’être » qui « puise son équilibre [dans] la clandestinité, le danger, la transgression » car « la cause est entendue : psychiatres, juges, mères de famille, voire même les homosexuels respectables, c’est-à-dire ceux qui ne s’attaquent pas aux chères têtes blondes et qui réclament un statut honorable, le statut de Monsieur Tout-le-Monde, en conviennent ». Le Magazine littéraire se demande lui « où serait le scandale » sous le titre « Matzneff et la sexualité », pour constater simplement que « l’idée fixe de Matzneff est la gloire des enfants, garçons et filles de moins de seize ans ». Son propriétaire depuis 1970, Jean-Claude Fasquelle, refuse par la suite d’éditer le témoignage d’une victime de Matzneff ayant avorté, adolescente, avant la loi Veil de 1975.

En 1977, François Bott, responsable de la chronique littéraire du Monde et ami de Matzneff, allègue que ce dernier « indispose ou même irrite le milieu intellectuel, c’est un euphémisme, car ses livres et ses articles entraînent fréquemment des réponses hargneuses, quand ce n’est pas haineuses » et observe que « lui-même avoue être un outsider » Les Éditions Pygmalion accuseront sa critique dans le Monde des livres d’une adaptation d’un roman de Casanova de « procès d’intention […] purement et gratuitement diffamatoires ».

Quand Bernard Pivot invite Gabriel Matzneff le 12 septembre 1975 dans Apostrophes, pour Les Moins de seize ans, les thèses de ce livre sont mises en cause par deux auteurs également présents sur le plateau. Jeanne Delais, professeur de lycée, qui a fondé une association pour la défense des droits de l’enfant, s’efforce de ménager l’amour-propre de l’écrivain mais l’accuse de ne pas respecter les enfants et les adolescents, d’attenter à leur dignité, en les utilisant à son profit. Le biologiste Rémy Chauvin déclare, quant à lui, avoir été « gêné » par le livre de Matzneff, et conteste l’affirmation de celui-ci selon laquelle ses relations sexuelles avec « des petits garçons » ne causeraient en eux aucun traumatisme, déclarant notamment, à propos de tel ou tel de ces garçons : « Vous l’avez peut-être traumatisé pour la vie. » Matzneff révélera un an après qu’un téléspectateur a porté plainte contre lui « pour détournement de mineurs, actes contre nature et incitation de mineurs à la débauche », et s’inquiète du « silence » des intellectuels sur son sort, dans Le Monde, qui signale, lui, « de nombreuses réactions de nos lecteurs pour la plupart critiques, voire hostiles et quelquefois indignées » à cette « Tribune libre » de Gabriel Matzneff et en publie trois.

Entre-temps, le 4 février 1976, il signe dans Le Monde un appel titré « Des gaullistes s’élèvent contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel ».

En 1981, Philippe Sollers se montre élogieux à l’égard du roman Ivre du vin perdu, l’un des succès commerciaux de Matzneff (20 000 exemplaires vendus). Dans les colonnes du Monde, Sollers félicite son confrère d’avoir écrit un roman qui « va beaucoup plus loin que ce qui pourrait rester, somme toute, un reportage amélioré sur une particularité, une marge ». Sollers le qualifie, son personnage ou lui, de « libertin métaphysique », car il se hisse « à la hauteur du mythe » et « réinvent[e] la transgression, le scandale, en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la Loi : la chasse aux mineurs ». Sollers ajoute aussitôt : « Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. […] J’essaie de comprendre cette fantaisie obstinée peinte par ses illustrateurs comme un paradis », et commente : « Il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril ». Richard Garzarolli dépeint également Matzneff comme un « libertin sentimental »

En 1986, alors président de la République, François Mitterrand écrit sur Matzneff un article admiratif : « Ce séducteur impénitent, qui se définit lui-même comme un mélange de Dorian Gray et de Dracula, m’a toujours étonné par son goût extrême de la rigueur et par la densité de sa réflexion. La spontanéité de son jugement, exprimée dans un style limpide, s’allie à une exigence de vérité qui le mène souvent hors des limites considérées comme ordinaires. À sa vie et à son œuvre, il porte la même attention. »

Au cours des années 1980, Gabriel Matzneff est invité quatre fois dans Apostrophes : en 1980 pour Vénus et Junon (deuxième volume paru de son journal), en 1983 pour L’Archange aux pieds fourchus (troisième volume paru de son journal), en 1984 pour La Diététique de lord Byron, en 1987 pour son dictionnaire philosophique Le Taureau de Phalaris — émission au cours de laquelle il est complimenté pour ce livre par Bernard-Henri Lévy.

Il y est invité une sixième fois, le 2 mars 1990, à l’occasion de la sortie d’un nouveau volume de son journal, intitulé Mes amours décomposés, en compagnie de cinq autres écrivains : Alexandre Jardin, le couple catholique formé par Pierre et Denise Stagnara, Catherine Hermary-Vieille et Denise Bombardier. Au cours de l’émission, cette dernière, choquée par Mes amours décomposés, le prend vigoureusement à partie en déclarant notamment : « Moi, M. Matzneff me semble pitoyable. […] On sait bien que des petites filles peuvent être folles d’un monsieur qui a une certaine aura littéraire, d’ailleurs on sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. M. Matzneff, lui, les attire avec sa réputation. » Elle ajoute : « Je ne comprends pas qu’on puisse publier des choses comme ça. […] La littérature ne peut pas servir d’alibi, il y a des limites même à la littérature. Et je crois que si M. Matzneff était plutôt un employé anonyme de n’importe quelle société, je crois qu’il aurait des comptes à rendre à la justice de ce pays. » Trente ans plus tard, Denise Bombardier dit avoir gardé en mémoire la pluie d’insultes et de chroniques d’opinion qui ont déferlé à son sujet dans les jours — et les années — qui suivirent la diffusion de l’émission. « J’ai été traitée de mal baisée partout. On m’a dit de retourner à ma banquise. » Le 19 mars sur France 3, Philippe Sollers, éditeur de Matzneff aux éditions Gallimard, traite Denise Bombardier de « connasse » et de « mal baisée ». Dans Le Monde du 30 mars, Josyane Savigneau encense l’écrivain, qui « ne viole personne », et raille la Canadienne : « Denise Bombardier a eu la sottise d’appeler quasiment à l’arrestation de Matzneff, au nom des “jeunes filles flétries” par lui… Découvrir en 1990 que des jeunes filles de 15 et 16 ans font l’amour à des hommes de trente ans de plus qu’elles, la belle affaire ! » Dans VSD, l’écrivain, scénariste et parolier Jacques Lanzmann s’étonne que Matzneff n’ait pas « aligné la Bombardier d’une grande baffe en pleine figure ».

Denise Bombardier continue pendant des années d’être la cible occasionnelle de blâmes et même d’attaques parfois violentes, de la part d’écrivains et de critiques littéraires qui ne lui pardonnent pas sa spectaculaire intervention de mars 1990. Dans sa chronique de Libération en 1999, Pierre Marcelle écrit : « Un nom comme ça ne s’oublie pas. Voici déjà pas mal d’années, il me semble avoir entendu Mme Denise Bombardier franchir, chez M. Bernard Pivot, le mur du son. J’en conserve le souvenir, un peu flou mais encore suffisamment effrayant, d’éructations appuyées et de glapissements torquemadesques — il était question de pédophilie — dont ce pauvre Gabriel Matzneff, je crois, fut la cible. C’était bien avant l’affaire Dutroux, mais déjà Christine Boutin pointait sous Bombardier. » En 2001, dans Campus, autre émission littéraire télévisée, Christine Angot estime, pour sa part, qu’« elle prouve, cette femme [Denise Bombardier], que ce qui dérange, ce n’est pas ce qu’il fait dans la vie, c’est l’écriture. Elle lui reproche en fait d’être un écrivain, c’est ça qui la dérange. »

Dans Le Nouvel Observateur, le journaliste Guy Sitbon est un des rares à critiquer l’écrivain, qui « ne recule devant aucune goujaterie ». Patrick Besson y voit « un article de haine franche et même un peu hystérique ».

Matzneff raconte, dans Mes amours décomposés, avoir eu recours à des enfants prostitués en Asie : « Quel repos la prostitution ! Les gamines et les gamins qui couchent avec moi sans m’aimer, c’est-à-dire sans prétendre dévorer mon énergie et mon temps, quelle sinécure ! Oui, dès que possible, repartir pour l’Asie ! » Anne-Claude Ambroise-Rendu remarque que ce propos « ne semble troubler personne ».

Gabriel Matzneff reçoit encore, des années plus tard, des soutiens de la part d’une large partie de la presse française et des milieux intellectuels. Si le critique et écrivain Hugo Marsan le qualifie en 1993 de « dandy oublié », Matzneff continue de publier régulièrement et sera encore convié plus de douze fois à des émissions télévisées jusqu’en 2019. Thierry Ardisson, Franz-Olivier Giesbert, François Busnel, David Abiker tiennent des propos louangeurs à son égard. Ce dernier admire ainsi sur Paris Première début 2017 « une incroyable pulsion de vie dans l’écriture de Matzneff » qui lui a « toujours donné envie de boire, de lire et de baiser », bien qu’il ne partage « pas les mêmes goûts que lui ». Le 1er décembre 2019, Frédéric Taddeï l’accueille dans son émission Interdit d’interdire, sur RT France, pour parler du dernier tome de son journal L’Amante de l’Arsenal, expliquant que l’écrivain « n’a jamais été inquiété par la justice » et ajoutant : « je ne vois pas pourquoi je me montrerais plus sévère que le ministre de l’Intérieur en lui refusant la parole ». Cependant, Gabriel Matzneff est parfois vigoureusement interpellé : Frédéric Beigbeder évoque en novembre 2004 une « mise à mort télévisuelle » dans une émission de Michel Field. Dans l’émission Stupéfiant diffusée sur France 2 le 22 janvier 2018, Guillaume Auda le confronte à ses écrits « paraissant banaliser la prostitution infantile ».

L’année 2001 voit ces polémiques s’accentuer quand des citations de Daniel Cohn-Bendit datant de 1975 sont diffusées dans la presse européenne fin janvier par la journaliste allemande Bettina Röhl, dont la mère Ulrike Meinhof, cofondatrice de la Fraction armée rouge s’est suicidée quand elle avait 14 ans, les écrits pédophiles de Daniel Cohn-Bendit ayant été publiés peu après par son père. Daniel Cohn-Bendit évoque alors dans Le Monde du 22 février « le contexte des années 1970 » et des pages « dont nous devons avoir honte ». L’écrivain Sorj Chalandon rédige le lendemain un mea culpa de Libération sur des pétitions oubliées datant des années 1970 et L’Express publie des entretiens avec deux de leurs anciens signataires, Philippe Sollers, devenu entre-temps éditeur de Matzneff, faisant part de ses regrets et Bernard Muldworf assurant être déjà anti-pédophile à l’époque.

L’article de Libération cite le slogan Il est interdit d’interdire !, mais pas son auteur Jean Yanne, et celui des situationnistes de 1966 en version tronquée, lui aussi interprété au sens sexuel, pour présenter « plus qu’une période », un « laboratoire », qui aurait été « accoucheur » de « monstres ». Dans le même numéro, l’éditorial pourfend une « haine de Mai 68 » ; Romain Goupil, Serge July et Philippe Sollers dénoncent un « procès stalinien », Romain Goupil déclarant même : « J’ai envie de dire : oui, je suis pédophile ! ». La semaine d’après, une pétition indignée, titrée « Cohn-Bendit et mai 68 : quel procès ? », parle de naturisme, affirme que ses écrits relevaient d’une « nécessaire explosion de parole » et que « la révolution sexuelle a d’abord appris aux enfants, aux adolescentes, aux femmes à dire non ».

En août 2001, Le Monde défend un nouveau tome de son journal intime, Les Soleils révolus, par une critique clairement adressée aux « bien-pensants » qui voudraient renvoyer l’écrivain à l’oubli, selon Arrêt sur images : « N’en déplaise au diariste et à ses contempteurs, ce qui nous captive n’est pas l’inépuisable et récurrent défilé de jeunes filles amoureuses de l’homme de quarante ans », écrit le journal. Toujours en novembre 2001, Hugo Marsan, critique au Monde, écrit : « [Il est] l’éternel initiateur des jeunes filles intelligentes qui s’accordent la pleine découverte du plaisir, en toute sécurité. Gabriel et ses conquêtes créent ensemble un paradis éphémère, une enclave de beauté sous un soleil toujours printanier. Il n’est responsable que de leur plaisir. […] Esclave du personnage de son Journal, il a subi la vindicte de ceux qui ont voulu le cataloguer pédophile. On ne veut pas admettre qu’il est, parmi nous, un être du futur où les femmes iraient jusqu’au bout de leurs fantasmes et déchireraient les voiles dont on les recouvre pour mieux les asservir. ». Peu après, un chapitre du best-seller La Face cachée du Monde dénonce en 2003 les liens de connivence entre Le Monde des livres, dont Josyane Savigneau, proche de Matzneff, est rédactrice en chef, les grands éditeurs et les chroniqueurs littéraires d’autres médias.

Gabriel Matzneff a ainsi droit l’année suivante à un portrait admiratif de Luc Le Vaillant en dernière page de Libération, lequel écrit notamment : « Gabriel Matzneff, 67 ans, écrivain. Cet amateur de jeunes filles en fleur, qu’il couche aussi dans son journal, irrite une société au moralisme de plus en plus sourcilleux. […] Si le classicisme de l’écrivain est reconnu, le personnage continue à angoisser. Il faut dire que le lascar fait le maximum pour froisser les délicatesses de libellule des braves gens. ». Puis c’est au tour du Figaro d’estimer en 2009 que « Matzneff fut la proie d’un néopuritanisme conquérant. » Le thème de « l’artiste victime de la société » traverse les décennies.

À l’occasion de la parution de ses Carnets noirs 2007-2008, la critique du Monde le dépeint comme « un de ces jouisseurs désœuvrés qui d’une bouteille de vin ou d’une nuit d’amour font un combat contre l’ordre moral, le récit d’un martyr. Trahissant l’ordinaire, le banal de l’existence, il sublime l’insignifiant »

Gabriel Matzneff, après avoir été sympathisant de la Nouvelle Droite, déclare voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017

 Reconnaissance, prix, distinctions

De l’Académie française, il reçoit en 1987 le prix Mottart et en 2009 le prix Amic.

En mars 1995, à l’occasion du Salon du livre, Jacques Toubon, ministre de la Culture du gouvernement Balladur, remet à Gabriel Matzneff l’insigne d’officier des Arts et des Lettres.

En décembre 2004, Gabriel Matzneff est invité au Palais-Bourbon par Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, et par le Haut Conseil français à l’intégration à donner son témoignage lors du Forum sur la réussite des Français venus de loin

Il fait partie de la Société française des études byroniennes.

En 2013, après une quarantaine de livres publiés, il reçoit son premier prix notable, le Renaudot essai, pour Séraphin, c’est la fin !, recueil de textes rédigés entre 1964 et 2012, sur Schopenhauer, Kadhafi, les prêtres ou le viol. Ayant été tout près de lui décerner ce prix en 2009b, le jury le choisit, à sept voix contre trois, après qu’un de ses membres, Christian Giudicelli, ami et éditeur de Matzneff chez Gallimard, a plaidé sa cause. Fin 2019, Franz-Olivier Giesbert, directeur de publication du Point et président du jury en 2013, se défend de son appui à Gabriel Matzneff en expliquant, comme il l’avait déjà fait dans le passé, que « la pédophilie était très courante au temps des Grecs ». Frédéric Beigbeder — amateur de l’œuvre de Matzneff, qui, dans la liste de ses cent coups de cœur littéraires (2011), place celui-ci parmi les géants de la littérature mondiale, avant Truman Capote et juste derrière Scott Fitzgerald — justifie ce choix dans M, le magazine du Monde du 23 décembre 2019 en insistant sur le fait que « quand on juge une œuvre d’art, il ne faut pas avoir de critères moraux », puis fait valoir que Gabriel Matzneff était alors « un auteur ostracisé, jugé sulfureux et scandaleux depuis une vingtaine d’années et qui n’avait plus accès aux médias ». Patrick Besson abonde dans son sens : « Dans ce qu’il a pu écrire sur sa vie amoureuse, il y a des choses ahurissantes et inacceptables, mais c’est un vieux monsieur blacklisté et dans le besoin : on a fait la part des choses. » Aussitôt le prix annoncé, trois pétitions apparaissent pour qu’il lui soit retiré. Le livre ne se vend qu’à 3 800 exemplaires en six ans.

En 2015, il lui est attribué le prix Cazes de la brasserie Lipp pour La Lettre au capitaine Brunner. Thierry Clermont du Figaro littéraire note que Gabriel Matzneff fête également ce jour-là ses cinquante ans de vie littéraire : « Une bonne partie du monde germanopratin s’était réunie pour saluer l’œuvre de cet auteur aussi sulfureux qu’hors pair. […] On a ainsi pu croiser Patrick Besson, Christine Jordis et Joël Schmidt (membres du jury), la directrice de la Table Ronde, Alice Déon, le nouvel élu à l’Académie française Marc Lambron, Éric Neuhoff, Jean-Claude Lamy »

 

Revenus et train de vie

Gabriel Matzneff est mensualisé par le groupe Gal

Selon L’Express, Gabriel Matzneff perçoit entre 1984 et 2010 une « petite mensualité de la maison Gallimard » ; en 2013, l’un de ses livres reçoit le prix Séraphin, ce qui représente « la promesse d’une petite rentrée d’argent » ; ses ouvrages « se vendent très peu, entre 800 et 3 000 exemplaires en moyenne ». Le magazine précise : « Matzneff a toujours tiré le diable par la queue. Il a pu compter sur l’aide discrète de mécènes, comme Yves Saint Laurent, qui a pris en charge ses frais d’hôtel à l’époque de son aventure » avec Vanessa Springora.

Toujours selon L’Express, du 25 décembre 2019, l’écrivain bénéficie depuis une quinzaine d’années d’une allocation du Centre national du livre. Versée « en raison de sa situation sociale et de son apport global à la littérature », elle est estimée à un montant compris entre 7 000 et 8 000 euros par an.

Dans le dernier volume de son journal, L’Amante de l’Arsenal, paru en octobre 2019, il écrit qu’il reçoit 800 euros de minimum vieillesse par mois.

Selon L’Express, il bénéficierait également depuis 1994 d’un appartement de la Ville de Paris. Ce logement serait situé dans le 5e arrondissement et aurait une superficie de 33 m2. Il lui aurait été attribué sous le mandat de Jacques Chirac.

 

Prosélytisme pédophile

Dans son œuvre

À la fin du mois d’octobre 1974, Gabriel Matzneff publie chez Julliard, dans la collection « Idée fixe » dirigée par Jacques Chancel, Les Moins de seize ans, un essai dans lequel il expose crûment son goût pour les « jeunes personnes », soit les mineurs des deux sexes, semant le trouble car utilisant le mot « enfant » de manière indifférenciée pour des enfants ou des adolescents. Il écrit : « Ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être — bien plus que ce que l’on entend d’ordinaire par cette formule — le véritable troisième sexe. Seize ans n’est toutefois pas un chiffre fatidique pour les femmes qui restent souvent désirables au-delà de cet âge. […] En revanche, je ne m’imagine pas ayant une relation sensuelle avec un garçon qui aurait franchi le cap de sa dix-septième année. […] Appelez-moi bissexuel ou, comme disaient les Anciens, ambidextre, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais franchement je ne crois pas l’être. À mes yeux l’extrême jeunesse forme à soi seule un sexe particulier, unique. »

Gabriel Matzneff revendique pour lui-même la qualification de « pédéraste », soit un « amant des enfants », et utilise également le terme « philopède », employé pour la première fois dans les Passions schismatiques (Stock, 1977). Il dénonce par ailleurs le fait que le « charme érotique du jeune garçon » soit nié par la société occidentale moderne « qui rejette le pédéraste dans le non-être, royaume des ombres ». Il ajoute plus loin : « les deux êtres les plus sensuels que j’aie connus de ma vie sont un garçon de douze ans et une fille de quinze ».

Gabriel Matzneff admet cependant l’existence d’« ogres », d’abuseurs sadiques d’enfants : il se souvient avoir « toujours eu un faible pour les ogres » et avoir suscité la polémique en relativisant, le 30 juin 1964, dans les colonnes de Combat, le crime de Lucien Léger, qu’il appelle « un jeune homme seul », ou, le 21 avril 1966, l’affaire des meurtres de la lande au Royaume-Uni, achevant cependant son propos en dénonçant la « confusion » entre les criminels et l’ensemble des « pédérastes », qui apportent aux « enfants » « la joie d’être initiés au plaisir, seule “éducation sexuelle” qui ne soit pas une foutaise ». Pour l’universitaire américain Julian Bourg, la distinction opérée ainsi par Matzneff relève d’un désir de défendre les « pédophiles bien intentionnés comme lui ».

Si en 1974, il écrivait que la société française était « plutôt “permissive” » et que ses amours avec sa « merveilleuse maîtresse de quinze ans » — la protagoniste de La Passion Francesca (Gallimard, 1998) et l’Angiolina du roman Ivre du vin perdu (La Table ronde, 1981) — ne « semblent choquer personne », il qualifie en 1994, dans sa préface à la quatrième édition de son livre, celui-ci de « suicide mondain » et reconnaît : « C’est des Moins de seize ans que date ma réputation de débauché, de pervers, de diable. » Il déplore par ailleurs le fait que « les impostures de l’ordre moral n’ont jamais été aussi frétillantes et bruyantes. La cage où l’État, la société et la famille enferment les mineurs reste hystériquement verrouillée. »

Gabriel Matzneff, dont le terrain de chasse fut dans les années 1970 la piscine Deligny, revient sur ses goûts sexuels dans plusieurs de ses livres, notamment dans les différents tomes de son Journal. Déjà scandaleuses à l’époque de leur parution, ces confessions lui valent plus tard d’être un auteur controversé, surtout à partir des années 1990, durant lesquelles la pédophilie est de plus en plus ouvertement dénoncée par les psychologues et les psychiatres.

 

Pétitions de 1977

Le 26 janvier 1977, Gabriel Matzneff rédige un appel demandant au tribunal, à la veille de leur procès, de libérer trois hommes en détention préventive depuis trois ans et deux mois et inculpés d’attentat à la pudeur sans violence sur des mineurs de quinze ans, les signataires pensant qu’il n’y a eu que baisers et caresses, en raison du secret de l’instruction : c’est l’affaire de Versailles. Le texte est publié dans les pages « tribunes libres » du journal Le Monde puis le lendemain dans Libération, mais Gabriel Matzneff n’apparaît pas comme son auteur.

Le surlendemain, Le Monde prend ses distances avec cette pétition car il couvre le procès et découvre la réalité des faits, grâce à la décision de la cour d’assises de supprimer le huis clos, même si les victimes sont mineures, pour que les signataires de la pétition comprennent pourquoi l’enquête a duré plus de trois ans et son évolution : les victimes affirmaient certes avoir donné leur « consentement », mais les experts judiciaires montrent à l’audience qu’il s’avère très fragile vu leur âge et l’influence des adultes. Si la durée de la détention provisoire était « « inadmissible », là s’arrête l’indignation » écrit le journaliste envoyé par Le Monde. Il « est naturel de ne pas aimer cette forme d’amour et d’intérêt », conclut le journal.

Gabriel Matzneff ne révélera être l’auteur de cette pétition que trente-six ans plus tard. Mais il a déclaré, dans une « tribune libre » publiée le 8 novembre 1976 par le même journal (Le Monde), avoir rencontré un des trois hommes, arrêtés à l’automne 1973, dans cette affaire. Aucun journal ne connaissait les faits en raison du secret de l’instruction.

Le 23 mai de la même année, lorsque le jugement de affaire de Versailles est rendu, les signataires du texte de janvier en signent un second, plus prudent, qui tente de relativiser la portée du premier, en mettant surtout l’accent sur le fait que la majorité sexuelle est à 18 ans pour les homosexuels contre 15 ans pour les autres, afin de demander la fin de cette discrimination. C’est seulement en 1982 que la loi abolira cette discrimination, conformément à une promesse de campagne présidentielle de François Mitterrand.

Gabriel Matzneff signe — avec notamment Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto, Jacques Derrida, Louis Althusser, Jean-Louis Bory, Gilles Deleuze, Michel Foucault et Christiane Rochefort — une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal. Des extraits sont publiés par le seul journal Le Monde, qui cite les rappels des lois de 1810, 1836, 1863 et 1945 faits par la pétition. Le journal ne s’attarde pas sur la dizaine de lignes sur vingt consacrées à l’Affaire de Versailles, dont le verdict vient d’être rendu, cinq ans de prison avec sursis, pour s’en tenir à la conclusion des signataires, qui « demandent que le dispositif pénal soit allégé, pour que de telles affaires, aujourd’hui passibles de la cour d’assises, soit jugées par un tribunal correctionnel », car « la détention préventive, en matière correctionnelle, ne peut excéder six mois » Devant un tribunal correctionnel, la peine maximum encourue est de cinq ans de prison.

L’appel explique que l’affaire de Versailles, « jugée en audience publique, a posé le problème de savoir à quel âge des enfants ou des adolescents peuvent être considérés comme capables de donner librement leur consentement à une relation sexuelle. C’est là un problème de société. Il appartient à la commission de révision du code pénal d’y apporter la réponse de notre temps », pour des textes de loi « rajeunis et actuels ». Le texte propose explicitement de dépénaliser la pédophilie, puisqu’il proclame l’existence d’un prétendu « droit de l’enfant et de l’adolescent à entretenir des relations [sexuelles] avec des personnes de son choix ». Toutefois, selon l’historien Jean Bérard, l’une des signataires de cette pétition, Françoise Dolto, estime que les relations sexuelles entre mineurs et adultes sont toujours source de traumatisme.

Cependant, un mois après cet appel de mai 1977 sort le premier livre d’un autres des signataires, Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, plaidoyer pour la diversité des sexualités, dont l’un des chapitres sera jugé « plus que complaisant » envers l’apologie de la pédocriminalité.

Ces pétitions « touchant à la norme et à la transgression dans des domaines aussi délicats que les rapports avec les enfants leur conféra parfois, par le ton utilisé, un caractère désinvolte […] qui les placera ensuite en porte-à-faux », expliquera en 2007 l’historien Jean-François Sirinelli, pour qui les motivations des signataires sont très différentes de l’un à l’autre.

 

Œuvres ultérieures

En 1982, Gabriel Matzneff est, comme René Schérer, impliqué à tort dans l’affaire du Coral, ce qui provoque son renvoi du journal Le Monde, où il tenait une chronique hebdomadaire depuis 1977. Le quotidien démentira qu’il y ait un lien de cause à effet entre cette mise en cause et le départ de Matzneff.

En 1990, il publie Mes amours décomposés, son journal intime pour les années 1983-1984, dans lequel il évoque sa vie quotidienne, ses amours avec de multiples partenaires dont plusieurs adolescentes âgées de quatorze à seize ans, et son renvoi du Monde à la suite de l’affaire du Coral. Il raconte également son voyage aux Philippines, au cours duquel il se livre au tourisme sexuel, draguant notamment ses victimes dans l’enceinte du principal centre commercial de Manille, le Harrison Plaza, et couchant avec des prostitués qui sont des « petits garçons de onze ou douze ans ». Il y fréquente des Occidentaux venus à la recherche de contacts sexuels, comme Edward Brongersma, juriste et homme politique néerlandais et défenseur connu de la pédophilie.

 

Premières accusations

En 1996, selon Antoine Garapon, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice, « l’affaire Dutroux provoque un phénomène de « panique morale » dans toutes les démocraties occidentales. […] On rentre désormais dans la vie collective par les victimes, on s’identifie à leur souffrance. La solidarité de fait qui existait entre la politique, la justice, la presse pour ne pas parler de ces affaires, se fissure. L’opinion y devient sensible. » En 1993, Le Nouvel Observateur prend à partie Gabriel Matzneff en parlant de « viol au nom de la littérature » et cite Marie-France Botte et Jean-Paul Mari, auteurs du livre Le Prix d’un enfant, consacré à la prostitution enfantine dans le tiers-monde ; ces derniers estiment que « Matzneff est un personnage public. Lui permettre d’exprimer au grand jour ses viols d’enfants sans prendre les mesures nécessaires pour que cela cesse, c’est donner à la pédophilie une tribune, c’est permettre à des adultes malades de violenter des enfants au nom de la littérature ».

En 1995, le psychiatre Bernard Cordier estime que, contrairement à Gide ou à Montherlant : « un écrivain comme Gabriel Matzneff n’hésite pas à faire du prosélytisme. Il est pédophile et s’en vante dans des récits qui ressemblent à des modes d’emploi. Or cet écrivain bénéficie d’une immunité qui constitue un fait nouveau dans notre société. Il est relayé par les médias, invité sur les plateaux de télévision, soutenu dans le milieu littéraire. […] D’ailleurs, les pédophiles sont très attentifs aux réactions de la société française à l’égard du cas Matzneff. Les intellectuels complaisants leur fournissent un alibi et des arguments : si des gens éclairés défendent cet écrivain, n’est-ce pas la preuve que les adversaires des pédophiles sont des coincés, menant des combats d’arrière-garde ? »

Le psychothérapeute Pierre Lassus déclare quant à lui, en 2003 : « Matzneff n’écrit pas de romans, mais des journaux, comme il est spécifié, qu’il rend publics, et où il raconte avec délectation des viols sur des enfants de douze ans. » Pierre Lassus a plusieurs fois dénoncé la complaisance culturelle et médiatique dont bénéficie Gabriel Matzneff, faisant notamment campagne en 2000 pour que l’écrivain n’obtienne pas le prix de l’Académie française (finalement remporté cette année-là par Pascal Quignard

Gabriel Matzneff récuse pour sa part l’amalgame de l’amour des adolescents avec la pédophilie et déclare en 2002 : « Lorsque les gens parlent de « pédophilie », ils mettent dans le même sac le salaud qui viole un enfant de huit ans et celui qui vit une belle histoire d’amour avec une adolescente ou un adolescent de quinze ans. Pour ma part, je méprise les salauds qui abusent des enfants et je suis partisan de la plus grande sévérité à leur égard. Mais les gens confondent tout. Pour eux, le mot “enfance” est un mot générique qui désigne aussi bien un bambin de trois ans à la crèche qu’un élève de première au lycée. Les gens ont de la bouillie dans la tête. S’ils n’avaient pas de la bouillie dans la tête, ils ne confondraient pas des petits enfants qui ne sont pas maîtres de leurs décisions, qui peuvent être abusés et violés, avec des adolescents de l’un et l’autre sexe qui ont le droit de découvrir le plaisir, l’amour, la passion. »

Ainsi, à ce moment de sa vie, Matzneff intègre dans l’exégèse de son œuvre ou de sa pensée une distinction entre l’abus sur les plus jeunes et les rapports consentis avec des adolescents aptes, selon lui, à avoir des relations sexuelles. Toutefois, cette tentative de mise au point n’efface pas ses positions extrêmes — rapports sexuels avec des petits garçons de dix ans lors de séjours à Manille, aux Philippines, soutien au pédophile Jacques Dugué —, et l’attribution le 4 novembre 2013 du prix Renaudot de l’essai pour son ouvrage Séraphin c’est la fin ! relance la polémique au sujet de sa pédophilie, ce qui mène l’association de protection de l’enfance Innocence en danger à déposer une plainte contre X pour apologie d’agression sexuelle. La plainte aboutit à un non-lieu.

 Témoignage de Vanessa Springora

En décembre 2019, Vanessa Springora, devenue directrice des éditions Julliard, raconte leur relation dans son ouvrage Le Consentement, relation qu’il avait lui-même retracée dans La Prunelle de mes yeux — volume de son journal paru en 1993 dans la collection « L’Infini », dirigée par Philippe Sollers, et qui couvre la période allant du 13 mai 1986 au 22 décembre 1987 —, ainsi que dans le roman Harrison Plaza (La Table ronde, 1988), où elle est Allegra. Elle relate son histoire avec Matzneff et l’emprise qu’il aurait exercée sur elle : elle rencontre l’écrivain lors d’un dîner alors qu’elle a 13 ans et lui 49 ; puis quelque temps après Matzneff lui envoie une lettre et tente de la rencontrer ; elle est alors « transie d’amour » et la relation sexuelle débute lorsqu’elle a 14 ans. L’auteure dénonce aussi l’utilisation par l’écrivain, dans son journal paru en 1993, d’extraits de lettres écrites lorsqu’elle était encore adolescente et les descriptions crues de leurs rapports sexuels. Elle affirme avoir étudié avec un avocat une procédure pour dénoncer la publication par Matzneff sur son blog de photos d’elle adolescente. Vanessa Springora se déclare également choquée qu’il ait déclaré dans son discours de réception du Prix Renaudot 2013 être récompensé ainsi de toute son œuvre et non seulement pour le livre primé. Les 20 000 exemplaires mis en place le 2 janvier sont quasiment écoulés en quatre jours. Le Monde décrit « un vrai tsunami » dans le monde de l’édition, où les opinions sur elle s’inversent en une semaine.

Avant même la publication du roman autobiographique, plusieurs articles critiquent les soutiens dont a bénéficié Gabriel Matzneff pendant des années au sein des médias et du monde des lettres.

Partant du principe que cette relation avait été, selon lui, consentie et épanouissante des deux côtés, Gabriel Matzneff fait part de « la tristesse » que lui inspire un ouvrage qu’il ne lira pas car selon lui « hostile, méchant, dénigrant, destiné à [lui] nuire, un triste mixte de réquisitoire de procureur et de diagnostic concocté dans le cabinet d’un psychanalyste ». Le 2 janvier, il fait parvenir une longue réaction à L’Express, dans laquelle, note l’hebdomadaire, l’écrivain ne fait aucun mea culpa ni ne demande le pardon, mais livre le récit de sa liaison avec la jeune fille. Dans une chronique du 14 mars 2009 sur le site qui lui est consacré, il écrivait : « Que des ex-amantes telles que Vanessa et Aouatife, qui n’ont plus de passion pour moi, qui renient celui qui fut le grand amour de leur adolescence, qui mènent à présent des existences bourgeoises et ont soif de respectabilité, payent des avocats pour écrire à mes éditeurs des lettres menaçantes, c’est dégueulasse, indigne d’elles et de ce que nous avons vécu, c’est triste et décevant, mais vu le peu de goût qu’ont les femmes pour leur passé amoureux, vu que leur rêve secret est d’être lobotomisées, c’est, hélas, explicable et plutôt banal. »

Le témoignage de Vanessa Springora, paru le 2 janvier 2020, décrit au contraire des violences sexuelles qui furent suivies, après la rupture de leurs relations, d’un harcèlement subi par la jeune fille encore lycéenne, sous forme de lettres puis de courriers électroniques à son premier employeur . Vanessa Springora positionne sa problématique ainsi : « Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? » Elle y répond ainsi : « Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. » Vanessa Springora dénonce un dysfonctionnement des institutions, scolaire, policière, hospitalière, etc. La Brigade des mineurs avaient reçu des lettres de dénonciation, mais n’avait pas inquiété l’écrivain. Vanessa Springora raconte que deux policiers de la Brigade des mineurs l’ont croisée elle et l’écrivain dans son escalier, mais sont repartis après un échange courtois avec lui, sans un regard pour elle. Elle dit que cela a été un « bouleversement total » lorsqu’elle a pris connaissance des journaux intimes de l’écrivain : « J’ai pris conscience que la personne dont j’étais amoureuse était malade, pathologiquement malade. ». Elle déclare : « Une histoire d’amour entre une jeune fille de 14 ans et un homme de 50 ans, ça peut arriver, pourquoi pas. Le problème, c’est le caractère systématique et pathologique de son attirance pour les adolescents. Et le mal qu’il fait. ».

Ce témoignage déclenche des réactions d’intellectuels ayant croisé l’écrivain. La bienveillance dont il a bénéficié dans les années 1980 « n’est en rien le reflet d’une société et des années », souligne le 1er janvier 2020 Sylvie Brunel, qui préparait dans les années 1980 l’agrégation de géographie. Dans une tribune au Monde, l’écrivaine fustige, « ceux qui réécrivent l’histoire » peu après la parution d’une réaction de Bernard Pivot où celui-ci s’expliquait sur le fait que Gabriel Matzneff eût été invité six fois dans son émission Apostrophes. « Laisser penser que les années 1980 étaient celles de l’acceptation de la pédophilie serait un mensonge. Les jeunes que nous étions alors ressentions ces écrits et ces paroles comme d’insupportables offenses », rappelle-t-elle. Bernard Pivot avait estimé quatre jours avant que « la littérature passait avant la morale » dans les années 1970 et 1980, alors que « la morale passe avant la littérature » aujourd’hui, pour conclure : « Moralement, c’est un progrès ». La vidéo de l’émission Apostrophes de 1990 est vue deux millions de fois sur Internet au début de l’année 2019. L’alibi des années 1970 et 1980, utilisé en 2001 avec succès par Daniel Cohn-Bendit, ne réussit plus à Bernard Pivot, la numérisation progressive des archives de la télévision et des grands journaux au xxie siècle ayant entre-temps permis au grand public des vérifications rapides amenant à relativiser cet argument.

Les minimisations des « amours adolescentes » de Gabriel Matzneff ne « prennent plus auprès d’un public qui fouille et déterre les textes, pour les amener sous la lumière crue », observe le quotidien 20 Minutes, pour qui la « popularisation du web et des réseaux sociaux » a contribué au « consensus autour de la question de la pédophilie ». Au lendemain des articles annonçant le témoignage de Vanessa Springora, le journal exhume un extrait d’Un galop d’enfer, journal de Gabriel Matzneff sur ses années 1977-1978, publié en 1985, dans lequel l’écrivain raconte qu’il lui arrivait d’avoir « jusqu’à quatre gamins — âgés de 8 à 14 ans — dans [s]on lit en même temps, et de [s]e livrer avec eux aux ébats les plus exquis, tandis qu’à la porte d’autres gosses, impatients de se joindre à [eux] ou de prendre la place de leurs camarades, font « toc-toc » ».

Le 3 janvier 2020, le parquet de Paris ouvre une enquête contre Gabriel Matzneff pour « viols commis sur mineur de 15 ans ». Le 8 janvier, L’Ange bleu, association de prévention contre la pédophilie, annonce l’attaquer en justice « pour provocation à commettre des atteintes sexuelles et des viols sur mineurs ainsi que pour apologie de crime ». Le même mois, quatre éditeurs, Gallimard, La Table ronde, Léo Scheer, puis Stock, annoncent qu’ils ne commercialiseront plus certains de ses livres, notamment les volumes de son journal intime (Carnets noirs) et Les Moins de seize ans.

Le 30 janvier 2020, Vanessa Springora déclare que son audition la veille dans cette affaire n’aura pour elle « qu’une portée symbolique », mais salue une enquête judiciaire qui constitue « un message fort pour les potentielles autres victimes » La veille, dans deux entretiens qu’il a accordés à BFM TV à condition que son visage ne fût pas filmé, Gabriel Matzneff a déclaré « regretter » ses pratiques pédophiles du passé, aux Philippines, en disant : « Un touriste, un étranger, ne doit pas se comporter comme ça »

 

Œuvres

Journaux intimes

Le titre originel de la série, jusqu’en 2009, était « Journal », aussi bien aux éditions de la Table ronde, de 1976 à 1991, qu’aux éditions Gallimard, de 1990 à 2007. Selon le catalogue général de la Bibliothèque nationale de France, à partir de 2009, avec la publication aux éditions Léo Scheer, un nouveau titre d’ensemble aurait été adopté : « Carnets noirs ».

 

« Carnets noirs

Cette camisole de flammes : 1953-1962, Éditions de la Table ronde, 1976, 262 p.

L’Archange aux pieds fourchus : 1963-1964, éditions de la Table ronde, 1982, 233 p.

Vénus et Junon : 1965-1969, éditions de la Table ronde, 1979, 307 p

Élie et Phaéton : 1970-1973, éditions de la Table ronde, 1991, 386 p.

La Passion Francesca : 1974-1976, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1998, 339 p.

 Un galop d’enfer : 1977-1978, éditions de la Table ronde, 1985, 294 p.

Les Soleils révolus : 1979-1982, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2001, 544 p. (

Mes amours décomposés : 1983-1984, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1990, 381 p.

Calamity Gab : janvier 1985 – avril 1986, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2004, 361 p.

La Prunelle de mes yeux : 1986-1987, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 1993, 337 p.

Les Demoiselles du Taranne : journal 1988, éditions Gallimard, coll. « L’infini », 2007, 396 p.

Carnets noirs 2007-2008, Éditions Léo Scheer, 2009, 512 p.

 

Journal

Mais la musique soudain s’est tue : Journal 2009-2013, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2015, 528 p. ().

La Jeune Moabite : Journal 2013-2016, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2017, 702 p. (

L’Amante de l’Arsenal : Journal 2016-2018, éditions Gallimard, coll. « Blanche », Paris, 2019, 432 p. .

 Romans

Gabriel Matzneff est l’auteur de plusieurs romans ayant le même héros, Nil Kolytcheff. Ce sont : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perduHarrison PlazaMamma, li Turchi!Voici venir le fiancéLa Lettre au capitaine Brunner.

L’Archimandrite, éditions de la Table ronde, Paris, 1966, 222 p.  (réimpression 2005) (

Nous n’irons plus au Luxembourg, éditions de la Table ronde, Paris, 1972 (première édition), 245 p.

Isaïe réjouis-toi, éditions de la Table ronde, Paris, 1974, 251 p.

Ivre du vin perdu, éditions de la Table ronde, Paris, 1981, 323 p.

Harrison Plaza, éditions de la Table ronde, Paris, 1988, 235 p.

Les Lèvres menteuses, éditions de la Table ronde, Paris, 1992, 207 p. (Les Aventures de Nil Kolytcheff, éditions Jean-Claude Lattès, coll. « Les romanesques », Paris, 1994, 805 p. ) — Regroupe les romans : Isaïe réjouis-toiIvre du vin perdu et Harrison Plaza

Mamma, li Turchi!, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 271 p.

Voici venir le fiancé, éditions de la Table ronde, Paris, 2006, 313 p. ()

Les Émiles de Gab la Rafale, roman électronique, Paris, Éditions Léo Scheer, 2010

La Lettre au capitaine Brunner, la Table Ronde, Paris, 2015, 208 p.

 Essais

Le Défi, éditions de la Table ronde, Paris, 1965. Nouvelle édition, revue et augmentée, éditions de la Table ronde, Paris, 1977, 207 p.

La Caracole, éditions de la Table ronde, Paris, 1969

Les Moins de seize ans, éditions Julliard, coll. « Idée fixe », Paris, 1974 (première édition), 125 p.

Les Passions schismatiques, éditions Stock, coll. « Le Monde ouvert », Paris, 1977, 160 p.

La Diététique de lord Byron, éditions de la Table ronde, Paris, 1984, 215 p.

Le Sabre de Didi : pamphlet, éditions de la Table ronde, Paris, 1986, 266 p. . — Édition revue et augmentée de La Caracole. — Recueil de textes de diverses provenances, parus entre 1963 et 1986

Le Taureau de Phalaris : dictionnaire philosophique, éditions de la Table ronde, Paris, 1987, 300 p.. Réédition en 1994 en coll. « La Petite Vermillon »

Maîtres et complices, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 1994, 313 p. (. — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Le Dîner des mousquetaires, éditions de la Table ronde, Paris, 1995, 408 p. . — Recueil d’articles de diverses provenances, parus entre 1961 et 1993

De la rupture, éditions Payot & Rivages, coll. « Manuels Payot », Paris, 1997, 167 p. (

C’est la gloire, Pierre-François !, éditions de la Table ronde, Paris, 2002, 284 p. . — Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2001

Yogourt et yoga, éditions de la Table ronde, coll. « Vermillon », Paris, 2004, 267 p— Recueil de textes, de provenances diverses, parus entre 1962 et 2003

Vous avez dit métèque ?, éditions de la Table ronde, Paris, 2008, 415 p. . — Recueil de 107 chroniques publiées entre 1958 et 2007

La Séquence de l’énergumène, éditions Léo Sheer, 2012, 340 p.  – Chroniques sur les émissions de télévision des années 1960

Séraphin c’est la fin !, Paris, La Table Ronde, 2013, 266 p.  qui obtient le prix Renaudot de l’essai 2013

Un diable dans le bénitier, Éditions Stock, Paris, 2017, 380 p. (

 

Récits

Le Carnet arabe, éditions de la Table ronde, Paris, 1971, 231 p. . — Réédition : coll. « La Petite Vermillon »

Comme le feu mêlé d’aromates : récit, éditions de la Table ronde, Paris, 1989, 176 p.

Boulevard Saint-Germain, éditions du Rocher, coll. « La fantaisie du voyageur », Monaco et Paris, 1998, 194 p.

Monsieur le comte monte en ballon, Paris, Éditions Léo Scheer, 2012, 72 p.

 

Poèmes

Le no 37 de la revue Recherches, alors dirigée par Félix Guattari, contient un poème de Gabriel Matzneff dans son dossier Fous d’enfance : qui a peur des pédophiles ? (autres contributeurs : Luc Rosenzweig, Gilbert Villerot, Jean-Luc Hennig, René Schérer, Bernard Faucon, Guy Hocquenghem…), Éditions Recherches, 1979.

Douze poèmes pour Francesca, éditions A. Eibel, coll. « Lettres » no 5, Lausanne, 1977, 41 p.

 Super Flumina Babylonis : poèmes, éditions de la Table ronde, Paris, 2000, 97 p.

 

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BENOIT XVI, EGLISE CATHOLIQUE, PEDOPHILIE

Benoît XVI analyse la crise actuelle de l’Eglise

Document :

Intégralité du texte du pape émérite Benoît XVI sur les abus sexuels

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Retrouvez l’intégralité du texte de Benoît XVI sur les abus sexuels. Écrit en allemand, Aleteia vous propose une traduction.

 

Du 21 au 24 février 2019, à l’invitation du pape François, les présidents des conférences épiscopales du monde entier se sont réunis au Vatican pour réfléchir ensemble à la crise actuelle de la foi et de l’Église ; une crise vécue dans le monde entier après des révélations choquantes sur les abus commis par des religieux sur des mineurs. 

L’ampleur et la gravité des épisodes rapportés ont profondément secoué les prêtres, tout comme les laïcs, et ont amené plus d’une minorité à remettre en cause la foi même de l’Église. Il était nécessaire d’envoyer un signal fort et de se remettre en chemin, pour redonner à l’Église une vraie crédibilité en tant que lumière parmi les peuples et en tant que force contribuant à la lutte contre les puissances destructrices.

Ayant moi-même occupé un poste de responsabilité, comme pasteur de l’Église, au moment de l’explosion publique de la crise, et au cours de la période qui a précédé celle-ci, je ne pouvais que me demander — bien que je n’ai plus aucune responsabilité directe comme Émérite — comment je pourrais contribuer à un nouveau départ. Ainsi, après l’annonce de la réunion des présidents des conférences épiscopales, j’ai préparé quelques notes pour faire une ou deux remarques qui pourraient être utiles dans cette heure difficile. Après avoir contacté le secrétaire d’État, le cardinal Pietro Parolin et le Saint-Père lui-même, il a semblé approprié de publier ce texte dans Klerusblatt [un périodique mensuel destiné au clergé dans la plupart des diocèses bavarois].

Mon travail est divisé en trois parties. Dans la première partie, je souhaite présenter brièvement de manière générale le contexte social de la question, sans lequel le problème ne peut être compris. J’essaie de montrer comment s’est déroulé un processus sans précédent dans les années 1960. On peut affirmer que, dans les deux décennies entre 1960 et 1980, les critères qui prévalaient sur la sexualité se sont complètement effondrées et qu’il en est résulté une absence de normes auxquelles on a tenté de remédier. Dans la deuxième partie, je souhaite souligner les conséquences de cette situation sur la formation des prêtres et sur leur vie. Enfin, dans la troisième partie, je voudrais développer quelques perspectives pour une réponse appropriée de la part de l’Église.

 

I.

(1) L’affaire a commencé avec l’introduction, décrétée et appuyée par l’État, des enfants et des jeunes à la sexualité. En Allemagne, madame Käte Strobel, alors Ministre de la Santé, a fait tourner un film, dans lequel tout ce qui auparavant ne pouvait pas être montré publiquement, y compris les rapports sexuels, était projeté. Ce qui à l’origine était uniquement destiné à informer les jeunes, a été ensuite largement accepté comme une option réalisable. 

Le « Sexkoffer » [une « valise » controversée, avec du matériel d’éducation sexuelle, utilisée dans les écoles autrichiennes à la fin des années 1980] édité par le gouvernement autrichien a produit des effets similaires. Les films sexuels et pornographiques sont devenus courants, au point d’être projetés dans les cinémas des gares [Bahnhofskinos]. Je me souviens encore qu’un jour, alors que je marchais dans la ville de Ratisbonne, une foule de gens faisait la queue devant un grand cinéma. Chose que nous n’avions vue auparavant qu’en temps de guerre, quand il fallait espérer une distribution extraordinaire. Je me souviens aussi, à mon arrivée dans la ville le Vendredi saint en 1970, avoir vu tous les panneaux publicitaires couverts d’affiches qui présentaient deux personnes complètement nues, se serrant dans leurs bras.

Parmi les libertés que la révolution de 1968 a voulu conquérir, il y avait aussi cette liberté sexuelle totale, liberté qui ne tolérait plus aucune norme. 

La propension à la violence qui a caractérisé ces années est étroitement liée à cet effondrement spirituel. C’est pourquoi la projection de films sexuels n’était plus autorisée dans les avions car elle créait la violence parmi les passagers. Et comme les vêtements de cette époque provoquaient également l’agressivité, les directeurs des écoles ont essayé d’introduire des uniformes pour créer un climat favorable à l’apprentissage.  

Le fait que la pédophilie ait également été diagnostiquée comme étant autorisée et appropriée fait partie de la physionomie de la révolution de 1968.   

Pour les jeunes de l’Église, mais pas seulement pour eux, ce fut à bien des égards une période très difficile. Je me suis toujours demandé comment, dans cette situation, les jeunes pouvaient aller vers le sacerdoce et l’accepter, avec toutes ses conséquences. L’effondrement considérable des vocations sacerdotales au cours de ces années-là et le nombre très élevé de prêtres réduits à l’état laïc étaient une conséquence de cette situation.

(2) À la même époque, indépendamment de cette évolution, la théologie morale catholique a connu un effondrement qui a rendu l’Église sans défense face à ces changements dans la société. Je vais essayer de décrire brièvement la trajectoire de ce développement.

Jusqu’au Concile Vatican II, la théologie morale catholique était largement fondée sur la loi naturelle, tandis que les saintes Écritures n’étaient citées qu’en arrière-plan ou comme support. Dans l’effort mené par le Concile pour une nouvelle compréhension de l’Apocalypse, l’option de la loi naturelle a été en grande partie abandonnée et une théologie morale entièrement basée sur la Bible s’est imposée.  

Je me souviens encore de la façon dont la faculté jésuite de Francfort avait formé un jeune père très doué (Bruno Schüller) pour développer une morale entièrement basée sur les saintes Écritures. La belle thèse du père Schüller montre le premier pas dans l’élaboration d’une morale basée sur les saintes Écritures. Le père Schüller fut ensuite envoyé aux États-Unis pour des études plus approfondies et revint avec la conviction qu’il n’était pas possible d’élaborer systématiquement une morale à partir de la Bible. Il a ensuite tenté d’élaborer une théologie morale plus pragmatique, sans pouvoir apporter de réponse à la crise de la morale.  

En fin de compte, la thèse selon laquelle la morale ne devait être définie qu’en fonction des finalités de l’action humaine a été largement affirmée. L’ancienne expression « la fin justifie les moyens » n’a pas été répétée sur cette forme brute, et pourtant cette façon de penser était devenue définitive. Par conséquent, il ne pouvait plus y avoir quelque chose qui représente le bien absolu, ni quelque chose de fondamentalement mauvais, mais seulement des jugements relatifs. Il n’y avait plus le bien [absolu], mais seulement ce qui est relativement meilleur, en fonction du moment et des circonstances.

À la fin des années 1980 et 1990, la crise des fondements et la présentation de la morale catholique ont pris des proportions dramatiques. Le 5 janvier 1989, la « Déclaration de Cologne », signée par quinze professeurs de théologie catholiques, a été publiée. Cette déclaration s’est concentrée sur plusieurs points critiques de la relation entre le magistère épiscopal et la tâche de la théologie. Ce texte, qui au début n’allait pas au-delà du niveau habituel de révolte, a grandi très rapidement jusqu’à devenir une protestation contre le magistère de l’Église, ressemblant de manière audible et visible au potentiel d’opposition mondial contre les textes doctrinaux attendus de Jean Paul II (cf. D. Mieth, Kölner Erklärung, LThK, VI3, p. 196) 

Le pape Jean Paul II, qui connaissait très bien la situation de la théologie morale et la suivait de près, a commandé une encyclique pour remettre les choses dans l’ordre. Ce travail a été publié sous le titre Veritatis splendor, le 6 août 1993, et a provoqué de vives réactions de la part de théologiens moraux. Avant cela, le « Catéchisme de l’Église catholique » avait déjà présenté de manière convaincante la morale proclamée par l’Église.

Je n’oublierai jamais comment Franz Böckle — parmi les principaux théologiens allemands de l’époque, qui après avoir été nommé professeur émérite, s’était retiré dans sa terre natale suisse — a annoncé, à la lumière des décisions possibles envisagées par l’encyclique Veritatis splendor, que si l’encyclique déterminait qu’il y a des actions qui doivent toujours être considérées comme mauvaises, et en toutes circonstances, il la combattrait de toutes ses forces.

Le Seigneur, plein de miséricorde, lui a épargné de mettre en pratique sa résolution. En effet, Böckle meurt le 8 juillet 1991. L’encyclique a été publiée le 6 août 1993 et affirme en effet qu’il y existe des actions qui ne peuvent jamais devenir bonnes.  

Le pape était pleinement conscient de l’importance de cette décision à ce moment-là et, précisément pour cette partie de son texte, il avait de nouveau consulté des spécialistes éminents qui n’avaient pas participé à la rédaction de l’encyclique. Il savait qu’il ne devait laisser aucun doute sur le fait que la morale fondée sur le principe de l’équilibrage des biens doit avoir une limite. Il y a des biens qui ne peuvent jamais faire l’objet de compromis.  

Il y a des valeurs qui ne doivent jamais être abandonnées pour une valeur plus grande et qui vont même au-delà de la préservation de la vie physique. Il y a le martyre. Dieu est encore plus grand que la simple survie physique. Une vie qui serait achetée par la négation de Dieu, une vie qui repose sur un dernier mensonge, est une non-vie.  

Le martyre est une catégorie fondamentale de l’existence chrétienne. Dans la théorie soutenue par Böckle et par nombreux d’autres, le martyre n’est plus moralement nécessaire. C’est alors l’essence même du christianisme qui est en jeu.

Dans la théologie morale, entre-temps, une autre question était devenue urgente. La thèse selon laquelle le Magistère de l’Église ne devrait avoir la compétence ultime et définitive [l’infaillibilité] que sur les questions de foi avait été largement acceptée. (De ce point de vue), les questions concernant la morale n’entrent pas dans le champ des décisions infaillibles du Magistère de l’Église. Il y a probablement quelque chose de juste dans cette thèse qui mérite une discussion plus approfondie. Mais il existe un minimum moral qui est indissolublement lié au principe fondateur de la foi et qui doit être défendu si nous ne voulons pas réduire la foi à une théorie et reconnaître au contraire qu’elle s’incarne dans la vie concrète.  

Tout cela montre à quel point l’autorité de l’Église dans le domaine moral est fondamentalement remise en cause. Ceux qui nient à l’Église une compétence finale dans ce domaine l’obligent à garder le silence précisément là où la frontière entre vérité et mensonge est en jeu.  

Indépendamment de cette question, dans de nombreux domaines de théologie morale, on a développé la thèse selon laquelle l’Église n’a pas et ne peut avoir sa propre morale. L’argument étant que toutes les affirmations morales auraient des équivalents dans d’autres religions et que donc une propriété chrétienne de la morale ne pourrait exister. Mais la question du caractère unique d’une morale biblique n’est pas résolue par le fait que pour chaque phrase, quelque part, un équivalent peut être trouvé dans d’autres religions. Il s’agit plutôt de l’ensemble de la morale biblique qui, en tant que telle, est nouvelle et différente de ses parties individuelles.  

La particularité de l’enseignement moral des Saintes Écritures repose en définitive dans son attachement à l’image de Dieu, dans la foi en l’unique Dieu qui s’est manifesté en Jésus-Christ et qui a vécu en tant qu’homme. Le Décalogue est une application de la foi biblique en Dieu à la vie humaine. L’image de Dieu et la morale vont de pair, et entraînent ainsi un changement particulier de l’attitude chrétienne envers le monde et la vie humaine. De plus, le christianisme a été décrit depuis le début avec le mot hodós (« une route » en grec, souvent utilisé dans le Nouveau Testament pour indiquer un chemin de progrès).

La foi est un chemin et un mode de vie. Dans l’Église ancienne, le catéchuménat s’est établi comme un lieu de vie dans lequel une culture nouvelle et spécifique au mode de vie chrétien était enseignée, préservée du mode de vie commun. Je pense qu’aujourd’hui encore, des communautés catéchuménales sont nécessaires pour que la vie chrétienne puisse s’affirmer dans sa particularité.

 

II

Premières réactions ecclésiales

(1) Comme j’ai essayé de le montrer, le processus de dissolution de la conception chrétienne de la morale, préparé depuis longtemps et en cours de réalisation, a connu une radicalité sans précédent dans les années 1960. Cette dissolution de l’autorité de l’Église en matière de morale devait nécessairement avoir des conséquences sur les différents domaines de l’Église. Dans le cadre de la réunion des présidents des conférences épiscopales du monde entier, avec le pape François, la question de la vie sacerdotale, ainsi que celle des séminaires, a revêtu un intérêt particulier. En ce qui concerne le problème de la préparation au ministère sacerdotal dans les séminaires, on constate un effondrement de la forme précédente de cette préparation.

Dans divers séminaires, des clubs homosexuels ont été mis en place, qui ont agi plus ou moins ouvertement et qui ont considérablement modifié le climat dans les séminaires. Dans un séminaire situé dans le sud de l’Allemagne, des candidats au sacerdoce et à la présidence du ministère laïc vivaient ensemble. Les séminaristes partageaient les repas communs avec des partenaires pastoraux mariés, eux-mêmes parfois accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, et dans certains cas, de leurs petites amies. Le climat dans le séminaire n’aidait pas à préparer les vocations sacerdotales. Le Saint-Siège était au courant de ces problèmes sans en être informé dans le détail. Dans un premier temps, une visite apostolique a été organisée dans les séminaires aux États-Unis.

Puisqu’après le Concile Vatican II, les critères de sélection et de nomination des évêques avaient été modifiés, la relation des évêques avec leurs séminaires étaient également très différente. Avant tout, pour la nomination des nouveaux évêques, on appliquait le critère de la « conciliarité », ce qui, bien entendu, pouvait signifier des choses assez différentes.

En effet, dans de nombreuses parties de l’Église, l’attitude conciliaire était comprise comme une attitude critique ou négative à l’égard de la tradition jusqu’alors en vigueur, qui devait maintenant être remplacée par une nouvelle relation radicalement ouverte avec le monde. Un évêque, qui avait précédemment été recteur d’un séminaire, avait montré des films pornographiques aux séminaristes avec l’objectif présumé de les rendre résistants à des comportements contraires à la foi.

Des évêques — et pas seulement aux États-Unis — ont rejeté la tradition catholique dans son ensemble et ont cherché à instaurer une sorte de nouvelle « catholicité » moderne dans leurs diocèses. Il convient peut-être de mentionner que, dans de nombreux séminaires, les étudiants surpris en train de lire mes livres étaient considérés comme inaptes au sacerdoce. Mes livres étaient cachés, comme de la mauvaise littérature, et on ne les lisait que sous la table.

La visite qui a suivi n’avait apporté aucune nouvelle information, apparemment parce que diverses puissances s’étaient coalisées pour dissimuler la véritable situation. Une deuxième visite a été organisée et a apporté beaucoup plus de connaissances, mais dans l’ensemble, elle n’a abouti à aucun résultat. Néanmoins, depuis les années 1970, la situation dans les séminaires s’est généralement améliorée. Et pourtant, de manière sporadique, les vocations se sont renforcées car, dans l’ensemble, la situation s’est développée différemment.

(2) Si je me souviens bien, le problème de la pédophilie n’est devenu un sujet d’actualité que dans la seconde moitié des années 80. Aux États-Unis, la pédophilie était déjà un problème public. Alors, les évêques ont demandé de l’aide à Rome, car le droit canonique, tel qu’il est écrit dans le Code de 1983, ne semblait pas suffisant pour prendre les mesures nécessaires. Au début, Rome et les canonistes romains ont eu des difficultés avec cette demande. À leur avis, la suspension temporaire de la charge sacerdotale était suffisante pour obtenir purification et clarification. Cela ne pouvait pas être accepté par les évêques américains, car les prêtres restaient ainsi au service de l’évêque et pouvaient donc être considérés comme étant [encore] directement associés à lui. Ce n’est que lentement que le droit pénal, délibérément mal structuré dans le nouveau Code, a commencé à se renouveler et à s’approfondir. 

À cela s’est ajouté un problème de fond, concernant la conception du droit pénal. À présent, seul le soi-disant garant, [une sorte de protectionnisme procédural], était considéré comme « conciliaire ». Cela signifie que les droits de l’accusé devaient avant tout être garantis, au point d’exclure une condamnation. En contrepoids aux options de défense, souvent insuffisantes, des théologiens accusés, le droit de la défense s’est tellement accru que des peines devenaient presque impossibles.

Permettez-moi à ce stade un bref excursus. À la lumière de l’ampleur de l’inconduite pédophile, un mot de Jésus attire mon attention :  » Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer » (Mc 9,42).

L’expression « ces petits » dans le langage de Jésus désigne les croyants ordinaires, qui peuvent être ébranlés dans leur foi par l’orgueil intellectuel de ceux qui se pensent intelligents. Donc, Jésus protège le dépôt de la foi par une menace de punition pour ceux qui lui portent atteinte.

L’utilisation moderne de ces mots n’est pas erronée en elle-même, mais elle ne doit pas occulter le sens originel. Dans ce contexte, il devient évident que ce n’est pas seulement le droit de l’accusé qui est important et doit être protégé. Les biens précieux comme la foi sont tout aussi importants. 

Un droit canonique équilibré, qui correspond au message de Jésus dans son intégralité, ne doit donc pas seulement fournir une garantie à l’accusé, dont le respect est un bien juridique. Il doit également protéger la Foi, qui est également un atout juridique important. Un droit canon construit correctement doit donc comporter une double garantie : la protection juridique de l’accusé, et la protection juridique du bien en cause. Si aujourd’hui on met en avant ce concept intrinsèquement clair, nous nous heurtons en général à la surdité et à l’indifférence sur la question de la protection juridique de la foi. Dans la conscience juridique commune, la foi ne semble plus avoir le rang d’un bien à protéger. C’est une situation préoccupante à laquelle les pasteurs de l’Église doivent réfléchir et réfléchir sérieusement.

Aux brèves références sur la situation de la formation sacerdotale au moment de l’explosion publique de la crise, j’aimerais maintenant ajouter quelques remarques concernant l’évolution du droit canonique sur cette question.   

En principe, la Congrégation pour le clergé est responsable des crimes commis par les prêtres. Cependant, comme à cette époque le cautionnement dominait largement la situation, j’ai convenu avec le pape Jean,Paul II qu’il était approprié d’attribuer la compétence pour ces infractions à la Congrégation pour la doctrine de la foi, sous le titre Delicta maiora contra fidem.

Avec cette attribution, la peine maximale était également possible, c’est-à-dire la réduction à l’état laïc, qui, en revanche, n’aurait pas été applicable à d’autres titres légaux. Ce n’était pas une astuce pour pouvoir imposer la peine maximale, mais une conséquence de l’importance de la foi pour l’Église. En fait, il est important de garder à l’esprit qu’une telle inconduite de la part des clercs endommage la foi. 

Ce n’est que lorsque la foi ne détermine plus les actes de l’homme que de tels crimes sont possibles.

Cependant, la sévérité de la peine suppose également une preuve claire du crime commis : c’est le contenu de la garantie qui reste en vigueur. 

En d’autres termes, afin d’imposer légalement la peine maximale, un véritable processus pénal est nécessaire. Mais les diocèses et le Saint-Siège ont été submergés par une telle exigence. Nous avons donc formulé un minimum de procédures pénales et laissé ouverte la possibilité que le Saint-Siège assume lui-même le processus, si le diocèse ou la métropole n’était pas en mesure de le faire. Dans tous les cas, le procès devait être vérifié par la Congrégation pour la Doctrine de la foi afin de garantir les droits de l’accusé. À la fin, cependant, dans la Feria IV (c’est-à-dire l’assemblée des membres de la Congrégation), nous avons mis en place une instance d’appel, afin de prévoir la possibilité d’un recours contre le procès.   

Puisque tout cela dépassait les capacités de la Congrégation pour la doctrine de la foi et que des retards devaient être évités en raison de la nature du problème, le pape François a entrepris d’autres réformes.

 

III

(1) Que devons-nous faire ? Peut-être devrions-nous créer une autre Église en réponse à ces problèmes ? C’est quelque chose qui a été déjà expérimentée, et qui a échoué. Seuls l’obéissance et l’amour envers notre Seigneur Jésus-Christ peuvent nous montrer la voie à suivre. Commençons donc par essayer de comprendre à nouveau, et de l’intérieur, ce que le Seigneur a voulu et veut avec nous.

Voici ce que je dirais en premier lieu : si nous voulions synthétiser au maximum le contenu de la foi tel qu’il est présenté dans la Bible, nous pourrions dire que le Seigneur a initié une histoire d’amour avec nous et souhaite y associer toute la création. Le contrepoids contre le mal, qui nous menace et menace le monde entier, ne peut consister qu’en notre abandon à cet amour. Il est le vrai contrepoids au mal. La puissance du mal naît de notre refus d’aimer Dieu. Celui qui met sa foi dans l’amour de Dieu est racheté. Le fait que nous ne soyons pas rachetés est une conséquence de notre incapacité à aimer Dieu. Apprendre à aimer Dieu est donc la voie de la rédemption pour l’humanité.

Essayons maintenant de déployer un peu plus ce contenu essentiel de la révélation divine. Nous pourrions alors dire que le premier don fondamental que nous offre la foi est la certitude que Dieu existe. Un monde sans Dieu ne peut être qu’un monde dépourvu de sens. Car sinon, d’où vient tout ce qui est ? En tous cas, il n’y aurait pas de fondement spirituel. C’est simplement là, sans véritable but ni sens. Il n’y a alors pas de notion de bien ou de mal. Celui qui est plus fort que l’autre s’impose. Le pouvoir est alors l’unique principe. La vérité ne compte pas, elle n’existe d’ailleurs pas. C’est seulement quand les choses ont un fondement spirituel, qu’elles sont voulues et pensées — seulement quand il y a un Dieu créateur qui est bon et qui veut le Bien — que la vie de l’homme peut également avoir un sens.

Que Dieu, créateur et mesure de toute chose, existe, est une nécessité fondamentale. Mais un Dieu qui ne s’exprimerait pas, qui ne révélerait pas sa présence, demeurerait une hypothèse et ne pourrait déterminer la structure de notre vie. Pour que Dieu soit aussi vraiment Dieu dans cette création qui a été pensée par Lui, nous devons nous attendre à ce qu’Il s’exprime d’une manière ou d’une autre. Il l’a fait de nombreuses façons, de manière décisive cependant dans l’appel adressé à Abraham et qui a donné aux hommes cherchant Dieu l’orientation qui mène au-delà de toute attente : Dieu Lui-même devient créature, et parle comme un homme avec nous autres humains.  

Alors la phrase « Dieu est » devient in fine un message de joie, précisément parce qu’Il dépasse toute compréhension, parce qu’Il crée et est l’amour. Faire en sorte que les hommes reprennent conscience de ce message est la tâche première et fondamentale que le Seigneur nous confie.

Une société sans Dieu — une société qui ne Le connaît pas et qui Le considère comme inexistant — est une société qui perd son équilibre. Notre époque a vu l’émergence de la formule coup de poing annonçant la mort de Dieu. Quand Dieu meurt dans une société, elle devient libre, nous assurait-on. En réalité, la mort de Dieu dans une société signifie aussi la mort de la liberté, parce que ce qui meurt, c’est le sens, qui donne son orientation à la société. Et parce que la boussole qui nous oriente dans la bonne direction en nous apprenant à distinguer le bien du mal disparaît. La société occidentale est une société dans laquelle Dieu est absent de la sphère publique et n’a plus rien à y dire. Et c’est pour cela que c’est une société dans laquelle l’équilibre de l’humain est de plus en plus remis en cause.

Sur des points précis, il apparaît alors soudainement comme une évidence que certaines choses sont mauvaises et détruisent l’humain. C’est notamment le cas de la pédophilie. La théorie voulait, encore assez récemment, qu’elle soit considérée comme une pratique autorisée, et elle n’a cessé de se répandre. Et nous découvrons désormais avec effroi que nos enfants et nos adolescents subissent des choses qui menacent de les détruire. Que ces pratiques aient aussi pu survenir au sein de l’Église et parmi les prêtres doit nous bousculer au plus haut point.

Comment la pédophilie a-t-elle pu atteindre de telles proportions ? En fin de compte, la raison principale réside dans l’absence de Dieu. Nous aussi, chrétiens et prêtres, préférons ne pas parler de Dieu, car ce discours apparaît comme inconfortable. En Allemagne, après le bouleversement de la deuxième guerre mondiale, la mention expresse dans notre constitution de notre responsabilité devant Dieu était un principe fondamental. Un demi-siècle plus tard, il n’a pas été possible d’inclure la responsabilité devant Dieu comme principe dans la constitution européenne. Dieu est perçu comme l’affaire d’un parti ou d’un petit groupe, et ne peut plus être considéré comme un curseur pour l’ensemble de la communauté. Ce parti pris reflète la situation en Occident, où Dieu est devenu une affaire privée concernant une minorité.

L’une des premières tâches qui doivent découler des bouleversements moraux que connaît notre époque, consiste à ce que nous nous remettions à vivre de Dieu et ancrés en Lui. Nous devons avant toute chose réapprendre à reconnaître Dieu comme le fondement de nos vies et non à le laisser de côté comme une parole creuse. Je garde en mémoire cet avertissement que m’adressa un jour Hans Urs von Balthasar dans l’une de ses cartes : « Ne pas faire du Dieu trinitaire, Père, Fils et Esprit un postulat, mais une priorité. » Il se trouve que dans la théologie aussi, Dieu est souvent traité comme un présupposé indiscutable, mais dans les faits, personne ne traite avec lui. La thématique de Dieu semble si irréelle, si éloignée des choses qui nous concernent. Et pourtant, tout est différent si l’on privilégie Dieu plutôt que si l’on en fait un postulat ; si on ne le relègue pas en arrière-plan, mais qu’on le reconnaît comme le centre de nos pensées, de nos paroles et de nos actions.

(2) Dieu s’est fait homme pour nous. Sa créature humaine est si chère à son cœur qu’il s’est unifié à elle et s’est ainsi intégré dans son histoire de manière très concrète. Il parle avec nous, il vit avec nous, il souffre avec nous et il a pris la mort sur lui pour nous sauver. Il est vrai que ceci est évoqué en détail dans la théologie, avec des mots et des pensées savantes. Mais c’est précisément ainsi que nous courons le risque de devenir des maîtres de la foi au lieu de nous laisser renouveler et gouverner par la foi.  

Considérons cela en regard d’une problématique centrale, la célébration de la sainte Eucharistie. Notre rapport à l’Eucharistie ne peut que susciter l’inquiétude. Le concile Vatican II avait, à juste titre, pour objectif de replacer ce sacrement de la présence réelle du corps et du sang du Christ, de la présence de sa personne, de sa Passion, sa mort et sa Résurrection, au centre de la vie chrétienne et de l’existence même de l’Église. Ceci s’est en partie avéré, et nous pouvons, en cela, être vraiment reconnaissants envers le Seigneur.

Mais c’est une autre attitude qui domine largement. Ce n’est pas un respect renouvelé pour la présence de la mort et de la Résurrection du Christ qui prévaut, mais une façon de se comporter avec lui qui détruit la grandeur de ce mystère. Le déclin de la participation à la célébration de l’Eucharistie le dimanche montre combien nous, chrétiens d’aujourd’hui, ne savons plus apprécier la grandeur du don que constitue sa présence réelle. L’Eucharistie est ramenée au rang de geste de cérémonie lorsqu’il devient communément admis qu’elle soit distribuée par politesse, à l’occasion de fêtes familiales ou de célébrations telles que des mariages ou des enterrements, à tous ceux qui sont présents parce qu’ils font partie de la famille. L’usage appliqué à certains endroits de distribuer la sainte communion à toutes les personnes présentes montre que nous ne voyons dans l’Eucharistie plus qu’un geste purement cérémoniel. C’est pourquoi, quand nous réfléchissons aux mesures qui sont à entreprendre, il apparaît clairement que ce n’est pas d’une nouvelle Église inventée par nos soins dont nous avons besoin, mais bien plus d’un renouvellement de la foi en la réalité de Jésus-Christ qui nous est offerte dans le Saint Sacrement.

Au cours de conversations avec des victimes de la pédophilie, cette nécessité m’est apparue avec toujours plus de vigueur. Une jeune femme, ancienne servante d’autel, m’a confié que l’aumônier, qui avait en charge les servants d’autel, introduisait toujours ses attouchements sexuels par la phrase : « Ceci est mon corps, livré pour vous. » Il est bien évident que cette femme ne peut plus entendre les paroles de la consécration sans revivre à nouveau la terrible souffrance de ces abus. Oui, nous devons urgemment implorer le Seigneur de nous pardonner, et le supplier, lui demander qu’il nous ré-apprenne à comprendre la grandeur de ses souffrances et de son sacrifice. Et nous devons tout faire pour préserver le don de l’Eucharistie de possibles abus.

(3) Et enfin, il y a le mystère de l’Église. La phrase avec laquelle Romano Guardini a exprimé, il y a presque 100 ans, la joyeuse espérance qui s’était emparée de lui et de tant d’autres, est restée dans les mémoires : « Un événement d’une portée incommensurable a débuté. L’Église s’éveille dans les âmes. »

Il voulait dire par là que l’Église n’était plus seulement vécue et ressentie comme un système, une forme d’autorité pénétrant dans nos vies, mais qu’elle commençait à être ressentie dans le cœur même des gens — comme quelque chose qui n’était plus uniquement extérieur, mais qui pouvait nous toucher de l’intérieur. Près d’un siècle plus tard, en repensant à ce processus et au regard de ce qui venait de se passer, j’ai été tenté d’inverser la phrase : « L’Église se meurt dans les âmes. » Effectivement, l’Église n’est plus aujourd’hui considérée que comme une espèce d’appareil politique. On parle d’elle en évoquant presque exclusivement des catégories politiques, et cela vaut jusqu’aux évêques mêmes, qui formulent leur vision de l’Église de demain en ne parlant qu’en termes politiques. La crise provoquée par les nombreux cas d’abus perpétrés par des prêtres force à regarder l’Église comme une entité qui a mal tourné, qu’il nous revient désormais de reprendre en main et de repenser. Mais une Église faite par nous ne peut être synonyme d’espoir.

Jésus lui-même a comparé l’Église à un filet de pêche contenant des poissons bons et mauvais, qui à la fin sont séparés par Dieu. Il y aussi la parabole où l’Église est un champ sur lequel pousse le bon grain que Dieu a lui-même semé, mais également l’ivraie qu’ »un ennemi » a semée en cachette. Effectivement, l’ivraie est particulièrement visible dans le champ de Dieu, l’Église, et les mauvais poissons dans le filet montrent aussi leur force. Mais le champ reste le champ de Dieu, et le filet, le filet de Dieu. Le fait d’insister sur ces deux réalités ne constitue pas une fausse forme d’apologétique, mais un service nécessaire à la Vérité.

Dans ce contexte, il est nécessaire de faire référence à un texte important de l’Apocalypse de saint Jean. Le diable y est identifié comme l’accusateur qui accuse nos frères devant Dieu jour et nuit (Ap 12,10). L’Apocalypse reprend là une pensée qui est au centre de la narration du livre de Job (Jb 1 et 2,10 ; 42,7-16). Il y est raconté comment le diable essaie, devant Dieu, de faire passer Job pour un homme qui n’est juste que de l’extérieur. Et l’Apocalypse nous dit précisément la même chose : le diable veut prouver que les hommes justes n’existent pas. Que la vertu des hommes n’est qu’un artifice extérieur. Et que si l’on y regardait de plus près, les masques de vertu auraient tôt fait de tomber. Le récit commence par une dispute entre Dieu et le diable, au cours de laquelle Dieu avait décrit Job comme un homme véritablement juste. Il sera désormais l’exemple permettant de prouver qui a raison. Qu’on lui retire tout ce qu’il possède, et il ne restera rien de sa piété, avance le diable. Dieu lui accorde cette tentative, dont Job ressort vainqueur. Alors le diable insiste : « Peau pour peau ! L’homme donne tout ce qu’il a pour sauver sa vie. Mais étends la main, touche à ses os et à sa chair, je parie qu’il te maudira en face ! » (Jb 2,4) Dieu accorde un deuxième essai au diable. Il a également le droit de toucher la peau de Job. Seul celui de le tuer ne lui est pas accordé. Pour les chrétiens il est clair que Job, qui se tient devant Dieu comme un exemple pour toute l’humanité, c’est Jésus-Christ. Dans l’Apocalypse, le drame de l’humanité nous est présenté dans toute son ampleur. Le Dieu créateur est confronté au diable qui dit du mal de l’ensemble de l’humanité et de la création. Il proclame, non seulement à Dieu mais avant tout aux hommes : regardez ce que ce Dieu a fait. Une création soi-disant bonne, mais en réalité misérable et répugnante. Cette façon de dénigrer la création est en réalité une façon de dénigrer Dieu. Elle veut nous prouver que Dieu lui-même n’est pas bon, et ainsi nous détourner de Lui.

L’actualité de ce que nous rapporte l’Apocalypse est évidente. Aujourd’hui, l’accusation contre Dieu consiste principalement à dénigrer purement et simplement son Église dans le but de nous en éloigner. L’idée d’une meilleure Église créée de nos mains est en fait une suggestion du diable, par laquelle il veut nous détourner du Dieu vivant dans une logique mensongère, qui nous dupe trop facilement. Non, l’Église n’est pas uniquement constituée, même actuellement, de mauvais poissons et d’ivraie. Aujourd’hui, l’Église de Dieu existe également, et c’est justement aujourd’hui qu’elle est l’instrument par lequel Dieu nous sauve.

Il est très important d’opposer aux mensonges et aux semi-vérités du diable l’entière vérité. Oui, il y a des péchés dans l’Église, et du mal. Mais même aujourd’hui, il y a la sainte Église, qui est indestructible. Aujourd’hui il y a de nombreuses personnes qui croient humblement, qui souffrent et qui aiment, à travers lesquelles se manifeste le vrai Dieu, le Dieu d’amour. Aujourd’hui aussi Dieu a ses témoins (« martyrs ») dans le monde. Il nous faut juste être attentifs pour les voir et les entendre.

Le mot « martyr » est tiré du droit procédural. Dans le procès contre le diable, Jésus est le premier et le véritable témoin pour Dieu, le premier martyr, à qui tant d’autres ont depuis emboîté le pas. L’Église d’aujourd’hui est plus que jamais une Église des martyrs, et ainsi un témoin du Dieu vivant. Si nous regardons et écoutons autour de nous avec un cœur attentif, nous trouverons des témoins partout aujourd’hui, particulièrement parmi les gens ordinaires, mais aussi dans les hauts rangs de l’Église, prêts à prendre position pour Dieu par leur vie et leurs souffrances. C’est une inertie du cœur qui fait qu’on ne les reconnaît pas pour ce qu’ils sont. L’une de nos principales missions, dans notre œuvre d’évangélisation, consiste, dans la mesure du possible, à créer des habitats de la foi. Mais avant tout, il s’agit de trouver ceux qui existent et à les reconnaître comme tels.

Je vis dans une maison, dans une petite communauté de gens qui découvrent sans cesse de tels témoins du Dieu vivant dans la vie de tous les jours et qui me le signalent avec joie. Voir et trouver l’Église vivante est une magnifique mission, qui nous fortifie et renouvelle notre joie de la foi.

Au terme de mes réflexions, je tiens à remercier le pape François pour tout ce qu’il fait afin de nous montrer, encore et toujours, la lumière de Dieu, qui n’a pas disparu, même aujourd’hui. Merci, Saint-Père !

Benoît XVI

 

 

EGLISE CATHOLIQUE, HISTOIRE D'UN SILENCE, ISABELLE DE GAULMYN, LIVRE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PEDOPHILIE

Histoire d’un silence de Isabelle de Gaulmyn

Histoire d’un silence

Isabelle de Gaulmyn

Postface de Bertrand Virieux.

Paris, Le Seuil, 2016, 204 pages.

 

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L’« affaire Preynat », du nom de ce prêtre lyonnais impliqué dans des affaires de pédophilie sur plusieurs dizaines d’enfants dans les années 1970-1980, a marqué un seuil dans la relation de l’Église de France à ce fléau. Dans un ouvrage remarquable, Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef à La Croix, rapporte l’enquête qu’elle a menée auprès de nombreux témoins et victimes d’événements relatifs à un passé qui « ne passe pas ». Observatrice engagée, elle fut membre de la troupe scoute du père Bernard Preynat. L’accent est mis sur le silence qui entoure l’affaire. Comment se fait-il qu’il fut gardé aussi longtemps, non seulement par la hiérarchie mais aussi par les familles et les communautés ? Sans doute a-t-on mis du temps à réaliser ce que peut représenter un acte pédophile pour sa victime. Sans doute aussi est-ce le souci d’une institution de protéger son « personnel » au risque d’être plus attentif au prédateur (que l’on est prêt à « pardonner ») qu’à sa victime. Mais la miséricorde peut-elle aller sans justice ? Le questionnement va très loin. C’est l’image du prêtre, homme du sacré, dont on ne met pas en cause l’autorité. C’est l’image de l’Église que l’on ne veut pas ternir au risque de la faire apparaître comme complice des prédateurs. Le propos d’Isabelle de Gaulmyn reste très équilibré. L’un de ses mérites est de laisser largement la parole aux victimes. Elle déplore qu’elles n’aient pas toujours été écoutées comme il l’aurait fallu. Pourtant le livre n’est pas un réquisitoire mais une invitation à réfléchir. Nous sommes tous responsables de l’Église à laquelle nous 

Revue Etudes – novembre 2016.

 

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Parlons net : voilà bien longtemps que je n’avais pas été captivé, remué, troublé par un livre. Par la probité et le courage de sa démarche, notre consœur Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef adjointe de La Croix, force l’admiration. Dans Histoire d’un silence (Seuil), elle s’approche au plus près du « feu », comme on dit, pour écrire ce que je n’hésite pas à appeler un grand livre. Le sujet : la pédophilie dans l’Église. Mais pas n’importe où, à Lyon, la capitale des Gaules, chez elle !

 Dans les années 1970, ­Isabelle a fait partie d’une troupe de scouts de la paroisse Saint-Luc, à Sainte-Foy-lès-Lyon, que dirigeait un prêtre hors du commun : Bernard Preynat. Dynamique, admiré de tous – parents, enfants et autorités ecclésiastiques –, cet homme œuvrait avec succès à la marche du groupe mixte de Saint-Luc. À l’époque, la petite Isabelle de Gaulmyn est fascinée par ce prêtre « un peu “tradi”, avec un côté militaire ».

 Elle a 10 ans. Elle aime l’odeur du bois qui flambe le soir à la veillée, les tentes, les jeux. Elle est fière de son uniforme bleu clair et bleu marine. La réussite éclatante du groupe Saint-Luc est reconnue dans toute la région lyonnaise, alors même que le scoutisme français est en crise. Les parents de la paroisse, tranquillisés, savent que leurs enfants sont occupés, éduqués et catéchisés. « Nous étions heureux », écrit-elle. Quarante-trois ans plus tard, en octobre 2015, l’un de ses confrères de La Croix lui parle d’un communiqué du diocèse de Lyon : plusieurs plaintes ont été déposées contre un prêtre, aumônier d’une troupe de scouts. Isabelle comprend qu’il s’agit de Bernard Preynat et le dit aussitôt à son confrère. Celui-ci tombe des nues. 

 Elle était donc au courant ? Oui et non. Oui, car une dizaine d’années auparavant, en 2004, elle avait parlé au cardinal Barbarin des confidences reçues d’un autre prêtre âgé. Ces confidences recoupaient des rumeurs venues jusqu’à elle au temps du groupe Saint-Luc. Non, car que sait-on vraiment quand on a 10 ans et qu’on n’est pas directement concerné ? Prédateur sexuel, Preynat ne s’intéressait qu’aux garçons.

Du coup, en 2004, après en avoir parlé au cardinal Barbarin, elle ne fait rien de plus. Elle oublie même cette affaire très ancienne. Elle pense que le prêtre pédophile « croupit quelque part en prison ». Quand elle apprend que ce n’est pas le cas, elle est prise de vertiges. Elle parle de « sidération ». Comment a-t-elle pu se taire ? Quels mécanismes ont joué en elle ? 

 Elle se sent coupable. Nous aussi ! Parce que souvent lesdits mécanismes ont joué en nous. Crainte de fragiliser l’Église ? Refus de céder à la dramatisation ? Peur de relayer des rumeurs sur des faits prescrits ? Ce tourment ne va plus la quitter. Des mois durant, elle tentera d’y voir plus clair et mènera une enquête minutieuse mais respectueuse. Elle rencontre d’anciennes victimes, retrouve des mères de scouts que ces crimes ont brisées. Elle mesure la responsabilité de l’Église dans cette tragédie. Se taire ? Pas question.

Cette plongée intrépide dans les tréfonds catholiques invite chacun de nous à ouvrir les yeux. Oui, c’est un grand livre. Et bouleversant !

 

http://www.lavie.fr/debats/bloc-notes/pedophilie-un-si-long-silence-26-09-2016-76449_442.php

EGLISE CATHOLIQUE, LIVRES, LIVRES - RECENSION, PEDOPHILIE, UN MOMENT DE VERITE, VERONIQUE MAGRON

Un moment de vérité de Véronique Magron

Crimes sexuels au sein de l’Eglise : le livre coup de poing de Sœur Véronique

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Un moment de vérité

Véronique Magron, Jérôme Cordelier

Paris, Albin Michel, 2019. 192 pages.

 

Véronique Margron préside la Conférence des religieux et religieuses de France, rassemblant les représentants de toutes les congrégations catholiques. Cette sœur dominicaine, théologienne de renom, se bat contre les abus sexuels au sein de l’Eglise. Elle publie un livre de combat, « Un moment de vérité » (Albin Michel), pour en finir avec « ce désastre ».

 

Présentation de l’éditeur

« Je me suis décidée à écrire non pour enfoncer le glaive plus avant dans l’Église, mais pour proposer des voies afin de sortir de ce désastre. ».

Véronique Margron est une voix catholique qui compte et une responsable reconnue de l’institution ecclésiale. Cette appartenance la rend peut-être plus radicale encore dans sa critique d’un système qui a permis tant d’abus sexuels dans l’Église, et qui en a organisé l’impunité. Véronique Margron a été amenée depuis des décennies à recevoir et écouter des victimes d’abus de toutes sortes, et cette expérience donne à son propos une densité humaine unique. De plus, s’engageant en théologienne, elle pousse la réflexion au-delà de la simple critique d’un dysfonctionnement, fût-il gravissime : il s’agit de déceler dans ce qui structure l’Église les racines du mal – et dans ses fondements spirituels les issues possibles d’un relèvement.

Biographie de l’auteur

Véronique Margron est la provinciale de l’ordre des dominicaines pour la France, et présidente de la CORREF (Conférence des religieux et religieuses de France, qui regroupe tous les prieurs, provinciaux, abbés, abbesses et responsables monastiques). Théologienne spécialiste des questions d’éthique elle a publié une dizaine d’ouvrages dont Libre Traversée de l’Evangile t.1 (Bayard, 2007), Fidélité – infidélité – Question vive (Cerf, 2017) et La Parole est tout près de ton coeur – t. 2 Libre Traversée de l’Evangile (Bayard, 2017).

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Une grande colère

Véronique Margron est la première femme à la tête de la Conférence des religieux et religieuses de France qui regroupe tous les prieurs, provinciaux, abbés, abbesses et responsables monastiques. « C’est une voix catholique qui compte et une responsable reconnue de l’institution ecclésiale », souligne son éditeur, Albin Michel, chez qui elle publie ‘Un moment de vérité », livre sans concession, appelant l’Eglise à faire son examen de conscience, à se réformer et à couper les racines du mal qui la ronge: les abus sexuels. « Un désastre », selon ses mots. 

Depuis mars, les affaires de pédophilie dans l’Église catholique française se multiplient. Longtemps, « on n’en a pas assez parlé », selon la dominicaine, mais désormais, « il y a eu une avalanche de révélations ». « Tout cela m’a plongé dans un profond désarroi, mais surtout, une grande colère ». L’église, martèle-t-elle, « est faite pour servir les plus fragiles et se retrouve avec des prédateurs dont elle s’est fait le complice, par son déni et son silence ».

 L’Eglise n’en fait pas assez

Et aujourd’hui, que la parole des victimes s’est libérée, que les scandales ont éclaté, que des jugements ont été rendus ou des procès en cours, « l’Eglise n’en fait pas assez », selon Sœur Véronique. La parole du pape, sa convocation en février d’un sommet des présidents des conférences épiscopales du monde entier au Vatican, la mise en place d’une commission indépendante chargée de faire la lumière sur les abus sexuels sur mineurs au sein de l’Eglise ne sauraient suffire. « Il ne suffit pas que le chef dise que ça va changer pour que ça suive ».

Si des mesures ont été prises, leurs effets non seulement se font attendre, mais il faut aller plus loin, dans la formation des prêtres, dans l’organisation même de l’Eglise et dans la prise en compte et l’indemnisation des victimes, selon la dominicaine.

Après le silence, la révélation, le temps est venu de la justice. Pas seulement celle des hommes, mais celle de l’institution. « L’Eglise ne fait pas tout ce qu’il faut s’agissant des agresseurs ». La propre justice interne de l’Eglise catholique, qui prononce des peines ecclésiastiques, est défaillante: « A partir du moment où il existe un droit, autant l’appliquer », juge Sœur Véronique.

 

Le cas Barbarin   

Véronique Margron a des mots sévères envers le cardinal Philippe Barbarin, dont le pape a refusé la démission, invoquant « la présomption d’innocence », après que l’archevêque de Lyon, qui depuis s’est mis en retrait de son diocèse, a été condamné le 7 mars à six mois de prison avec sursis, pour non dénonciation à la justice des agressions pédophiles imputées par des scouts lyonnais au père Bernard Preynat.

Sœur Véronique déplore l’appel formé par les avocats de Mgr Barbarin, archevêque de Lyon depuis 2002, cardinal depuis 2003, primat des Gaules: « Comme archevêque, il a proposé sa démission au pape, mais comme homme,  il fait appel. Mais il n’a pas été condamné comme citoyen, mais bien comme responsable dans l’exercice de sa fonction épiscopale. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un simple accident de la circulation, qui là relèverait du citoyen. Sa condamnation relève de son rôle ecclésiastique« .

 

Le pape tout-puissant

La présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France n’est pas plus indulgente avec le pape François, qui a longtemps pris personnellement la défense du cardinal français et avait déjà refusé une première fois sa démission, « un contresens, une imprudence », avait objecté le Saint-Père.

Dans le refus de la démission de Barbarin, Véronique Margron voit un symptôme du dysfonctionnement de l’institution et de son organisation. « Ce pape est lui-même dans une pouvoir tellement autocentré qu’il court le risque d’être discrétionnaire. Il est rattrapé par ce pouvoir alors que lui-même l’a dénoncé comme une de causes de cette crise ».

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 Les 12 travaux de l’Église, selon Véronique Margron

 

Dans un des rares ouvrages à proposer une réflexion théologique sur la crise des abus sexuels dans l’Église, la théologienne Véronique Margron prend à bras-le-corps les grands chantiers qui attendent le catholicisme avec courage et liberté.

Quelles leçons tirer de la crise des abus que traverse l’Église depuis plusieurs mois ? Alors que la crédibilité de l’institution est mise à mal, toute prise de parole sur le sujet est risquée. Encore plus que par le passé, de beaux discours ne suffisent plus. Toute réflexion, si elle veut être audible, doit faire corps avec la personne qui la prononce et certains, telles les vierges folles de l’Évangile, se réveillent aujourd’hui, sans avoir mené hélas ce long travail intérieur d’une parole éprouvée par le contact direct avec ces trajectoires brisées.

Dans ce contexte, l’analyse de Véronique Margron est d’autant plus essentielle que cette théologienne réputée n’a pas attendu les révélations des médias pour se laisser traverser, ébranler, transformer, que ce soit lorsqu’elle travaillait à la Protection judiciaire de la jeunesse ou, depuis vingt ans, dans l’écoute et l’accompagnement de victimes d’inceste et de pédocriminalité. Présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, la religieuse dominicaine n’a pas non plus déserté l’institution, convaincue que sa foi l’assigne à se tenir, du dedans, aux côtés de ces victimes.

 Confusions mortifères

Sa réflexion courageuse, aux racines du mal et éclairée par un retour aux textes bibliques, les pistes qu’elle développe pour en sortir dans cet ouvrage, l’une des rares réflexions théologiques sur la crise, n’en ont que plus de poids.

D’un ton personnel et engagé, Véronique Margron prend donc à bras-le-corps toutes les questions fondamentales soulevées par ces scandales. Rigoureuse, elle décrypte les failles dans lesquelles l’Église s’est abîmée et traque les confusions mortifères. Cela commence par les mots. Elle bannit ainsi d’emblée « pédophilie », dont l’étymologie (l’amour des enfants) occulte la violence de l’agression sexuelle, au profit de la « pédocriminalité », et elle bannit également « abus », qui sous-entendrait qu’abuser d’un enfant serait seulement aller trop loin dans l’exercice d’un droit préalable…

Sans complaisance, elle rappelle l’Église à son devoir de vérité tout en interrogeant les ambiguïtés de la transparence, elle distingue le bon secret, qui protège l’intimité et la dignité de la personne, des secrets qui « volent l’existence », interroge le langage du péché qui a pu conduire à occulter la responsabilité éthique et juridique de l’agresseur.

 Une conception archaïque de la sexualité

Cette crise doit amener l’Église à « revoir ses mœurs et une partie de son corpus », affirme la théologienne, convaincue qu’elle peut se réformer et que c’est même « son ADN ». Disciple de Xavier Thévenot, la moraliste n’hésite pas à interroger les héritages de la tradition.

La sacralisation de la prêtrise et le célibat, entre autres, qui n’est ni un état sacré, ni ne répond à une situation supérieure à quiconque, ni encore moins, à ses yeux, n’a de « raison théologique déterminante ».

Le discours sombre de l’Église sur la sexualité, également. Elle en propose une analyse passionnante, qui interroge bien au-delà de la problématique de la pédo-criminalité. Bien souvent, nous sommes encore marqués par une conception très archaïque de la sexualité, appréhendée dans les catégories du pur et de l’impur, explique-t-elle. Mais on est encore loin de l’anthropologie chrétienne, qui donne tout son poids à l’incarnation et à la chair. C’est à la lumière de cette anthropologie, pourtant, que se comprend le vrai sens de la chasteté, un « engagement à vivre des relations sexuées marquées de respect, d’altérité, d’attention ».

 

Plus humains

À l’image des 12 travaux d’Hercule, dont le plus fameux était le nettoyage des écuries d’Augias, la dominicaine propose 12 chantiers prioritaires à ses yeux, « à porter ensemble ». Mettre au centre les victimes, déconstruire le système clérical, s’ouvrir à une autorité plurielle en associant les femmes « dans toutes les responsabilités », revisiter le rapport à l’autorité et à l’exercice du pouvoir, combattre les phénomènes d’emprise…

En filigrane, cette crise interroge une certaine manière de se situer dans la société, encore parfois en surplomb. L’enjeu est, selon Véronique Margron, de « s’éloigner d’un christianisme du code au profit d’un christianisme du “style” », c’est-à-dire inspiré du style de Jésus et de sa « manière d’habiter le monde par l’hospitalité, l’absence de mensonge et la concordance avec lui-même ». Au fond, un appel stimulant à ressortir plus humains de cette crise.

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D’autres livres pour comprendre la crise

– L’Église catholique face aux abus sexuels sur mineurs, de Marie-Jo Thiel (Bayard, 714 p., 24,90 €).

– Combattre l’abus sexuel des enfants, de Stéphane Joulain (DDB, 300 p., 19 €).

– La vérité vous rendra libres. Spiritualité et sexualité du prêtre, de Michael Davide Semeraro (Salvator, 152 p., 16 €).

– Comme un cœur qui écoute, de Luc Ravel (Artège, 228 p., 9,90 €).

– Abus spirituels, s’affranchir de l’emprise, de Jacques Poujol (Empreinte temps présent, 102 p., 8 €).

– Abus spirituels et dérives sectaires dans l’Église. Comment s’en prémunir, de Blandine de Dinechin et Xavier Léger (Médiaspaul, 192 p., 16 €).

– Au troisième jour. De l’abîme à la lumière, de Véronique Garnier (Artège, 180 p., 12,90 €).

– Dérives sectaires dans des communautés catholiques, sous la responsabilité de Mgr Alain Planet (Documents Épiscopat n° 11-2018, 80 p., 5 €).

– Vie religieuse et liberté. Approche canonique, pastorale, spirituelle et psychologique, Conférence monastique de France (Corref, juin 2018).

 

ttps://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/12-travaux-lEglise-selon-Veronique-Margron-2019-03-29-1201012167

 

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La feuille de route de Véronique Margron face au “désastre” de l’Église

 

Dans ce livre écrit avec le journaliste du Point Jérôme Cordelier, les mots de Véronique Margron pour parler des maux de l’Église font du bien. La religieuse et thérapeute les pose en experte : depuis plus de 20 ans, elle accompagne des enfants cassés par leurs aînés et des adultes blessés dans leur enfance. Laissant transparaître une saine colère, elle écrit « pour réfléchir, chercher, mettre des mots et essayer de proposer des voies afin de sortir de ce scandale, de ce désastre ». Comme présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref), elle décrit « la tourmente » où se trouve l’Église, les crimes des agresseurs, les fautes de l’institution. La théologienne moraliste raconte le silence qui « séquestre » des victimes, la douleur que rien n’efface. 

Femme, elle souligne aussi les limites d’un « monde d’hommes » où le pouvoir ne sait pas se vivre en altérité. Enfin, Véronique Margron propose 12 travaux face à la « tempête d’un pareil séisme (où) nul ne sait comment l’Église se relèvera » : transformer la crise en mutation, renforcer le dialogue avec la société, combattre l’emprise… Si aucun chantier n’est nouveau, s’y atteler concrètement serait révolutionnaire. L’auteure ne cache pas la difficulté du travail à accomplir, mais avance une certitude : ensemble, c’est possible. Tout au long des pages, elle semble murmurer, comme à un enfant apeuré : « Viens, allons-y, faisons, et ça ira. »

 

http://www.lavie.fr/debats/idees/la-feuille-de-route-de-veronique-margron-face-au-desastre-de-l-eglise-27-03-2019-97223_679.php

EGLISE CATHOLIQUE, FILM GRÂCE A DIEU, FILMS, FILMS FRANÇAIS, FRANÇOIS OZON, GRÂCE A DIEU, PEDOPHILIE

Film Grâce à Dieu de François Ozon

Grâce à Dieu

De François Ozon

Avec Melvin Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud

Film français :2019.

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« Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. Malheureux le monde à cause des scandales ! Il est inévitable qu’arrivent les scandales ; cependant, malheureux celui par qui le scandale arrive ! » (Mt 18, 6-7)

 

« Y a-t-il prescription ou pas ? Prescription juridique peut-être, le droit va le dire. La majorité des faits grâce à Dieu sont prescrits, et certains peut-être pas », déclarait en mars 2016 le cardinal Barbarin lors d’une conférence de presse à Lourdes dans le cadre de la Conférence des Evêques de France.

« Grâce à Dieu la majorité des faits sont faits sont prescrits » permet de comprendre le titre du film puisqu’il reprend les paroles mêmes du cardinal. Ce sont des paroles qui furent malheureuses et reprises en boucle parce qu’elles semblaient dire que l’affaire était maintenant réglé ! Un malentendu qui ne fera qu’amplifier  ce que l’on appelle « l’affaire Preynat ou « l’affaire Barbarin »

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Ce qui sera à l’origine de toute cette affaire, puis de l’Association « La Parole libérée » c’est lorsqu’Alexandre assiste à une messe et voit que le prêtre qui officie n’est autre que le Père Preynat, ce même prêtre qui l’a abusé lorsqu’il était scout au groupe Scout Saint-Luc à Lyon et que c’était ce prêtre qui en était l’aumônier. C’est alors qu’il prend contact avec l’archevêché pour dire son histoire et comprendre :  pourquoi ce prêtre a-t-il toujours un ministère et pourquoi le montre-t-on toujours entouré d’enfants ?  Après ses rencontres avec la personne chargée de prendre son témoignage et sa rencontre avec Mgr. Barbarin il espère qu’une sanction sera prise ; quand ses espoirs de voir la hiérarchie réagir fermement s’avèrent vains il décide de porter plainte auprès du Procureur de la République.

Cette plainte va attirer l’attention de la presse locale. Une fois publiée cette information va attirer l’attention d’autres adultes également victimes.  D’autres victimes vont alors parler et le film se concentre particulièrement sur François, Emmanuel et Gilles qui vont de leur côté mener le combat contre le silence. Ce combat passe d’abord par la prise de parole : grâce aux flashbacks l’on voit comment le prêtre attirait ses victimes ; là seuls les voix-off disent les faits (le seul fait de ne rien montrer donne davantage de force à ces témoignages). Tous ces adultes qui ont vu leur vie basculée un jour ou l’autre par la faute du Père Preynat espèrent un temps une réaction énergique  de la part du diocèse : ils veulent être reconnus comme victimes car si certains sont bien sortis d’autres n’ont jamais pu se reconstruire (à l’image d’Emmanuel qui vit de petits boulots et dont la vie sentimentale est un échec). Sous la pression de François ils vont créer une association : « La Parole libérée ». L’association va amener d’autres victimes à parler, à se libérer de ce douloureux passé jusqu’à la mise en examen du Père Preynat.

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Mais ce ne sont pas seulement les victimes qui sont touchées. Les familles aussi sont maintenant concernées car ces révélations ne sont pas sans conséquences : des familles se déchirent, les couples ne sont pas épargnés non plus. Certains parents  avaient réagit en retirant leurs enfants du scoutisme ou en alertant l’archevêque du moment ; d’autres ont préféré faire comme si rien ne s’était passé et garder le silence. Cette chape de plomb explose en plein vol et personne n’est épargné : comme cette mère de famille qui dit : « Tout le monde savait ! » ou « Je regrette de n’avoir rien dit ! » cela en dit long !

Si le film est surtout concentré sur la genèse de l’association « La parole libérée » et son combat et si l’église en tant qu’institution est absente c’est son silence qui est bien omniprésent.  Un silence d’autant plus pesant que les faits remontent aux années qui s’écoulent entre 1980 et 1990 et dont a hérité le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon depuis 2002.  C’est aussi l’absence de réaction de la hiérarchie qui est au mise en accusation  parce qu’il en était ainsi à cette époque : au mieux le prêtre coupable était déchargé de ministère auprès des enfants, au pire il était simplement muté dans une autre paroisse !

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Le film s’il montre ceux qui ont brisé le silence on peut regretter que la parole ne soit pas donnée aux responsables ecclésiastiques : en effet, mise à part le cardinal Barbarin et ceux qui l’assistent, aucun représentannt du diocèse de Lyon n’est là  pour dire ce qu’ils ont fait ou dit ; et c’est dommage car cela aurait été l’occasion d’un grand film ! On peut aussi regretter que l’acteur qui joue le rôle de l’archevêque soit au début du film quelque peu caricatural : une scène le montre de dos remontant la nef centrale de sa cathédrale dans une démarche majestueuse, l’autre scène le montre bénissant la ville de Lyon avec le Saint-Sacrement de façon ostentatoire. On pourra aussi s’interroger sur la pertinence des prières (dont le Notre Père) à l’issue de la rencontre entre Alexandre et le Père Preynat ; si cela est véridique, il semble que cela n’était en aucun cas pertinent dans le contexte : comment une victime peut-elle pardonner si l’autre ne demande pas pardon ? D’ailleurs tout au long du film le prêtre ne semble pas avoir pris la mesure de ses actes : « J’ai toujours eu un problème avec les enfants ! » dit-il. Et il ajoute : « Ils le savaient tous ! »

Le film fera sans doute date dans l’histoire de l’Eglise de France dans la mesure chacun pourra prendre conscience du poids du silence et de ses ravages car ce problème ne concerne pas seulement l’église en tant que telle mais toutes les institutions de la société. Mais le film n’épargnera personne dans l’Eglise parce qu’elle porte en elle pour la plupart des gens – et même les incroyants –  une part de sacré : ni le clergé ni les laïcs. Les laïcards pourront peut-être se réjouir et trouver de bonnes raisons de la combattre, certains catholiques s’écrier que l’on veut détruire l’Eglise mais il permet au moins de se poser des questions sur le rapport entre laïcs et prêtres (à ce titre il faut se rappeler la Lettre du Pape François aux catholiques du monde entier et aussi les paroles de Mgr Pontier (1)

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Au final, ce film – malgré ses limites – ne peut laisser personne indifférent à ce que représente l’Eglise : une institution comme une autre ou bien tellement plus ? On sort de cette séance d’environ une heure et demie à la fois en colère, en plein désarroi mais en même temps solidaire de cette Eglise. C’est un film qui dérange, qui bouscule et qui ne peut aussi amener à s’interroger sur sa propre foi : l’on voit à la fin du film François qui veut se faire « débaptiser », Alexandre qui affirme qu’il faut rester à l’intérieur de l’Eglise, ne rien répondre quand l’un de ses fils lui demande « Papa crois-tu en Dieu ? » ; et cette scène finale où l’on voit Emmanuel qui regarde Notre-Dame de Fourvière. Si la question reste ouverte pour eux, cette question reste posée aussi au spectateur !

 C’est donc un film qui dérange mais qui peut être salutaire : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie. Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps ». (1 Cor 12, 26-27).

©Claude-Marie T.

24 février 2019.

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Note : ce que déclare Mgr Pontier

Le silence autour des abus sexuels dans l’Eglise résulte d’un « péché collectif » et d’un système qui « néglige » la parole des victimes estime Mgr Pontier, Président de la Conférence des Evêques de France, dans un entretien au Journal du Dimanche (17 février 2019).

« Nous devons travailler tous ensemble contre la pédophilie. La hiérarchie [religieuse] n’est pas la seule coupable. Dans certaines familles, des parents très chrétiens ont empêché leur enfant de parler. C’est un péché collectif », estime le président de la Conférence des évêques de France (CEF). « Il existe une vénération de l’Eglise qui est malsaine et peut empêcher la libération de la parole », ajoute-t-il.

 

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 « Grâce à Dieu » : de parole et de chair

 

« Grâce à Dieu », le film de François Ozon tire son nom d’une phrase ambiguë du cardinal Barbarin à propos des actes pédophiles perpétrés par le père Preynat dans le diocèse de Lyon et qui ont été dénoncés par l’association La Parole libérée. Au-delà des questions que pose la sortie d’un film et de ses choix de scénario alors que le jugement des faits dont il se fait l’écho n’a pas été prononcé, le film de François Ozon atteint une profondeur et une vérité remarquables.

À vrai dire cela avait mal commencé. Par cet imbroglio juridique laissant planer un doute sur la sortie du film de François Ozon relatant la terrible affaire de pédophilie du diocèse de Lyon. En effet, le père Preynat ne sera pas jugé avant décembre 2019 ou janvier 2020. Quant au cardinal Barbarin ou à Régine Maire, psychologue travaillant bénévolement pour le diocèse, mis en cause pour non-dénonciation de crimes sexuels, le verdict tombera le 7 mars. La justice a tranché en ne retardant pas la sortie du film. Dont acte. Il n’en reste pas moins qu’en montrant à l’écran des protagonistes de cette affaire alors que le jugement à leur égard n’a pas été prononcé, tout cela ressemble bien à un déni de la présomption d’innocence. Mais cela est derrière nous.

Un malaise, mais un grand film

Un film se juge en tant que film et non parce ce qu’il défend ou attaque nous plaît ou nous hérisse. Au demeurant, il est assez clair que dans cette affaire il y a des victimes avérées, un coupable qui ne nie pas les faits, et des silences terribles. La question n’est pas de savoir si François Ozon veut attaquer l’Église catholique comme se demandent certains. D’ailleurs il déclare que ce n’est pas le cas, et on peut lui en faire a priori crédit. La question est de savoir s’il s’agit d’un bon film. Difficile de décréter ex-cathedra ce qu’est un bon film. Pour ma part, je dirais sommairement qu’il doit être juste et vrai. C’est-à-dire qu’il doit traiter l’histoire, ses personnages, par des procédés de mise en scène ajustés à ce que commande la réalité de cette histoire et de ces personnages. Est-ce que le geste cinématographique de François Ozon est ajusté à ce qu’il raconte, aux personnages que sa caméra montre ? Telle est la question, avec cette idée sous-jacente que derrière les corps visibles sur l’écran, il y a l’âme des personnages, que derrière les paroles il y a les silences, qu’au-delà du cadre il y a aussi une réalité invisible mais réellement présente.

Et il est vrai que cela continuait mal puisque d’emblée on sent un malaise. Est-on dans un documentaire sur l’affaire Preynat ou dans une fiction ? Rarement la petite phrase que l’on voit apparaître sur l’écran au début d’un film expliquant qu’on est dans une fiction (« fiction basée sur des faits réels ») aura paru aussi mal ajustée ! Car François Ozon hésite entre documentaire et fiction. En soi ce n’est pas un problème et cela a produit d’immenses films (au hasard ceux de Schoendoerffer ou de Dardenne). Mais ici c’est bancal. Alors qu’on parle de faits qui ne sont pas jugés, François Ozon tour à tour se veut tout près de la chronique de la réalité, en s’appuyant sur des événements avérés et vérifiables (jusqu’aux emails de Régine Maire qui sont les vrais), et s’aventure par ailleurs à porter une forme de jugement puisqu’au terme du film, il apparaît au spectateur que le cardinal Barbarin a été réellement fautif dans cette affaire : or cela repose en l’espèce sur des choix de scénario ou de mise en scène et non sur des faits irréfutables, ce qui pose un problème éthique, le jugement n’ayant pas été rendu. Ce malaise, le spectateur un peu averti le ressent durant tout le film, d’autant que Philippe Barbarin et Régine Maire sont cités sous leur vrai nom (de même que Preynat, ce qui, avouons-le, ne suscite pas la même compassion). Or, les victimes apparaissent sous des noms d’emprunt et cette dichotomie entretient quelque chose de faussé. En amont, François Ozon d’ailleurs fait le choix assumé de ne rencontrer que les victimes. Et pourtant, avec tous ces handicaps au départ, ce n’est pas un film à charge, un film à thèse ou à sensation, c’est bien autre chose : un grand film.

Le drame universel de la pédophilie

De fait, malgré ces prémices biscornues, bien en phase avec les films de François Ozon que j’ai trouvé souvent par le passé artificiels et factices (Swimming-Pool ou Huit femmes, par exemple), le résultat est un film d’une justesse, d’une force et d’une émotion rares. Au point que les réserves que j’ai faites en préambule, sautent comme des digues de carton face à l’incroyable vérité de ce que nous voyons à l’écran plus de deux heures durant. En dépit de cette ambiguïté initiale (doc ou fiction), c’est le drame universel de la pédophilie, ici incarnée à Lyon, qui surgit de ce film avec une justesse absolue. Et plus spécifiquement le drame du silence et de la souffrance qui emmurent les victimes, lézardent les familles, fissurent les couples avant que la parole ne vienne les libérer. Avec une agilité incroyable dans le scénario, François Ozon montre comment la parole se déploie, à quel point cette libération est contagieuse et son mouvement impossible à arrêter. François Ozon nous donne à voir une parole qui donne vie, qui redonne vie à ceux sur qui l’indicible a fait peser une chape de mort. Une parole qui s’incarne, qui se fait chair dans les corps qui revivent et que l’on pourrait presque toucher, celui du grand bourgeois catho (Alexandre) joué par Melvil Poupaud, de l’athée en colère (François, Denis Menochet) et du fragile funambule Emmanuel (Swann Arlaud).

Face à cette parole de vie, il y a les paroles pétrifiées d’un cardinal et celles entravées d’une psychologue, paroles qui semblent résonner comme lettre morte. Dans une scène terrible de confrontation entre le prêtre pédophile et sa victime (Alexandre), alors même que le prêtre n’a pas formulé la demande de pardon attendue, la psychologue se livre à un geste aussi inapproprié que violent : la récitation du Notre Père par les trois protagonistes qui sont invités ou obligés à se tenir par la main. C’est comme un nouveau viol venant s’ajouter aux abus précédents. Alexandre n’arrive pas à prononcer les mots qui ne passent pas sa bouche : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Avec cette incroyable confusion du psychique et du spirituel, ces paroles de vie, ces paroles de Celui qui est la Vie, semblent mortes.

La question de l’abus de pouvoir

À ce moment-là, on comprend que ce film est tout autre chose qu’un règlement de compte contre qui que ce soit. C’est un film qui prend le parti de la vie contre la mort, cette mort qui résonne particulièrement dans le cercle familial où la loi du silence a régné et a laissé derrière elle une bave d’amertume. La scène d’un repas de Noël où François se déchire avec son frère aîné, chacun étant incapable de comprendre la souffrance de l’autre née de la même source, cette scène magistrale est une épiphanie de la douleur qui permet à la vérité de voir enfin le jour, sans aucun manichéisme du réalisateur. C’est d’ailleurs une des forces du film, et sa justesse, que de montrer aussi les failles des victimes, jusqu’aux tensions au sein de la Parole libérée. Avec une sorte de vertigineuse mise en abîme.

Car si l’on regarde bien Grâce à Dieu, très pudique sur tout ce qui a trait au sexe, on voit bien que, comme l’a très bien montré Véronique Margron, derrière l’abus sexuel, il y a toujours l’emprise d’une personne en position de puissance ou d’autorité. Et dans tous ces cercles que montre le film, (couple, famille, association), on sent que la question du pouvoir sur l’autre est également présente. Ce film montre au fond que cette question des abus sexuels sur mineurs est d’abord celle de l’abus de pouvoir, mais aussi celle de la défaillance du pouvoir. Cela arrive hélas, on le sait, trop couramment dans l’Église, mais aussi dans le cercle familial. Celui qui doit assurer l’autorité légitime met la main indûment sur l’autre, pour prendre contrôle sur lui ; celui qui aurait dû donner la loi et permettre la juste parole, impose sa violence et le silence qui va avec ; celui qui devait protéger soumet (le prédateur) ou n’intervient pas (la hiérarchie, la famille).

Jamais abandonnés

Grâce à Dieu vient, d’une manière particulièrement juste, démonter ces mécanismes mortifères et donner à voir le retour à la vie que rend possible la parole qui se libère enfin. Ce serait erroné de penser que parce qu’une des victimes, l’athée François, demande se faire débaptiser, le film serait à la charge de l’Église. Par cette crucifiante protestation qui divise ses amis de La Parole libérée, François vient témoigner du fait que ces gestes mortifères peuvent aller jusqu’à une mort spirituelle que notre foi peut espérer non définitive et transfigurée dans le Christ. À ce stade on est au bord du gouffre et la dernière parole du film pose bien la question cruciale : « Papa, crois-tu encore en Dieu ? » François Ozon choisit de ne pas faire répondre Alexandre. La fin est donc ouverte, laissant le spectateur libre de répondre en lui-même. Pour ma part, j’ai vu dans le sourire d’Alexandre, un regard d’amour inconditionnel pour son fils qui est le reflet de l’amour inconditionnel du Père, du Père non défaillant.  Et j’ai vu et dans le dernier plan du film sur la statue de la Vierge de Fourvière qui a veillé sur mon enfance, la certitude que, même si nous ne le savons que bien tard, nous ne sommes jamais abandonnés au triomphe du Mal, même lorsqu’il officie en habit d’autorité. Grâce à Dieu.

Site Aleteia

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 Efficace, très documenté, ce film-enquête dénonce les abus sexuels commis sur des enfants par un prêtre lyonnais, et le silence persistant de l’Eglise catholique face au scandale.

Où est passé le François Ozon chabrolien, le satiriste de la famille bourgeoise française ? Cette fois, l’auteur de 8 Femmes et Dans la maison filme sans ironie des Lyonnais aisés, catholiques pratiquants et bien peignés. Tout son cinéma en paraît changé. L’explication s’impose vite : les personnages existent réellement, le film, très documenté, raconte leur histoire vraie et évoque des faits graves, les nombreuses agressions sexuelles commises par un prêtre sur de jeunes scouts, pendant les années 1980. En outre, la justice n’a pas encore rendu son verdict. 

Jusqu’ici, à travers ses comédies, le cinéaste s’en prenait beaucoup à la figure du père — comme dans Potiche, où Fabrice Luchini n’en finissait pas de perdre des plumes. Avec ce film-ci, il cible le père, mais au sens clérical du terme. En l’occurrence le père Bernard Preynat (interprété par un Bernard Verley remarquable), contre qui convergent les accusations des enfants, devenus des adultes. François Ozon brocardait l’arrogance et le pouvoir masculins. Il dénonce aujourd’hui la pédophilie de certains prêtres : entreprise à la fois plus subversive (le sujet reste tabou au sein de l’Eglise) et plus consensuelle — toute la société civile s’indigne de ce fléau. Le style de Grâce à Dieu oscille entre ces deux tonalités.

C’est un film-dossier impeccablement orchestré, qui suscite une empathie immédiate pour ses trois personnages principaux. Alexandre (Melvil Poupaud), père de famille nombreuse, quadragénaire et croyant, est le premier à se manifester auprès du diocèse de Lyon pour dénoncer les attouchements répétés dont il fut victime, trente ans auparavant. Reçu par le cardinal Barbarin (François Marthouret), il constate, ensuite, l’absence totale de sanctions contre le père Preynat et décide de porter l’affaire en justice. Puis François (Denis Ménochet), autre ancienne proie du prêtre, contacté par la police, entre en scène et crée une association, La Parole libérée. C’est ainsi qu’il rencontrera Emmanuel (Swann Arlaud), le plus jeune et le plus brisé des trois. La dramaturgie, qui fait passer tour à tour au premier plan les trois hommes, permet au film d’accumuler l’énergie et la tension, en variant les points de vue. La maîtrise du cinéaste se retrouve tout autant dans les détails. Avec minutie, François Ozon décrit le quotidien de chacun, son entourage, et fait apercevoir les dommages à long terme, psychologiques ou physiologiques, des agressions subies autrefois. Il montre la culpabilité ou, étrangement, le ressentiment de certains proches, jaloux de l’attention sans fin accordée à la victime. Le drame de la pédophilie est analysé jusque dans ses paradoxes : tel ancien scout se souvient avoir été, d’abord, flatté par l’affection débordante du père Preynat, et avoir éprouvé le sentiment d’être élu par lui.

Parmi les rares films marquants sur ce sujet, Grâce à Dieu emprunte surtout à Spotlight, de Tom McCarthy (2015). L’efficace thriller américain racontait la mise au jour, par des journalistes de Boston, d’un immense scandale d’abus sexuels, dans le silence assourdissant de l’Eglise. François Ozon en a même placé l’affiche sur un mur de commissariat lyonnais. Le cinéaste reste, en revanche, à distance du romanesque débridé et désespéré de La Mauvaise Education, de Pedro Almodóvar (2004), l’autre référence majeure. Une furtive et magnifique scène s’en rapproche pourtant : peu avant sa confrontation avec le père Preynat, Alexandre, entré dans une église déserte, reconnaît son ancien prédateur en train de prier. Il redevient aussitôt un enfant terrorisé (tout se lit sur le visage de Melvil Poupaud) et prend la fuite…

Ce film n’est pas un brûlot antireligieux : ses personnages débattent sans cesse de la foi, certains farouchement athées, d’autres croyants. Mais la charge contre la hiérarchie épiscopale s’y révèle d’autant plus virulente qu’elle évite toute caricature. Comédiens subtils, mise en scène mesurée : il suffit à François Ozon, pour faire mal, de s’appuyer sur des déclarations officielles et des propos authentiques. Ainsi les mots du cardinal Barbarin lors d’une conférence de presse : « Nous sommes confrontés à des faits anciens, et grâce à Dieu, tous ces faits sont prescrits. » Cette effarante maladresse, à l’origine du titre du film, appelle, à elle seule, bien des éclaircissements et, pourquoi pas, les éclairages du cinéma.

https://www.telerama.fr/cinema/films/grace-a-dieu,n6083802.php

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L’Association « La Parole libérée »

« La Parole libérée »  est une association loi 1901 créée le 17 décembre 2015. Elle constitue un espace d’expression et de soutien aux victimes des actes de pédophilie qui se sont déroulés au sein du Groupe Saint Luc de 1970 à 1991. Les acteurs malheureux de cette période étaient des enfants, restés pour la plupart muets, incompris et seuls face au comportement déviant d’un prêtre à l’aura et au charisme trompeurs.

Aujourd’hui ce sont des hommes dont la parole, enfin, se libère de la chape silencieuse sous laquelle certains adultes les avaient confinés. Les objectifs principaux de cette association sont d’enfin faire reconnaître les traumatismes que ces enfants ont subis et dont ils portent encore les fêlures, mais aussi de lever le voile sur la responsabilité de l’Archevêché de Lyon qui n’a peut-être pas pris les mesures à la hauteur de la gravité des actes commis.

Source le site « La Parole libérée »

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  1. Ce que dit le Droit

1.1. Les Textes

 

En 1917, le Code de Droit Canon condamnait déjà de manière explicite tout abus sexuel commis par des clercs sur des mineurs (Canon 2359,2).

En effet, le Canon 2359 § 2 disposait « S’ils ont commis un délit contre le sixième commandement avec des mineurs de moins de seize ans, ou pratiqué adultère, viol, ‘bestialité’, sodomie, excitation à la prostitution ou inceste avec ses consanguins ou alliés au premier degré, ils doivent être suspendus, déclarés infâmes, privés de tout offices, bénéfice, dignité ou charge qu’ils pourraient avoir, et dans les cas les plus graves ils doivent être déposés. »

En 1962, le « Saint-Office » (qui deviendra la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à la suite du concile Vatican II) adresse à tous les « Patriarches, Archevêques, Évêques et autres Ordinateurs locaux » la lettre Crimen Sollicitationis – qui reprend, d’ailleurs, l’essentiel d’un document similaire déjà adressé confidentiellement en 1922 aux évêques.

Rédigée par le cardinal Alfredo Ottaviani, et approuvée par le pape Jean XXIII, cette lettre vise à compléter le Code de Droit Canon existant et établit, notamment, la procédure à suivre dans le cas où les prêtres de l’Eglise catholique se rendraient coupables d’abus sexuels sur mineurs, « qu’ils aient eu lieu dans le cadre de la confession ou de tout autre façon ».

Par ailleurs, d’après ce document, tout catholique doit obligatoirement dénoncer aux autorités ecclésiales une faute de cette nature commise par un prêtre.

Le 30 avril 2001, le Motu proprio «Sacramentorum sanctitatis tutela», a réservé la compétence de l’instruction des délits les plus graves (lesDelicta Graviora) – et notamment la question des prêtres accusés d’actes pédophiles – à la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Enfin, en novembre 2014,un collège spécial est créé auprès de cette dernière pour examiner les recours des prêtres accusés d’un Delictum Gavius. Son président est Monseigneur Charles Scicluna, Archevêque de Malte.

1.2. Les sanctions

Pour évoquer ces dernières, nous nous appuyons sur une interview de Mgr Charles Scicluna donnée le 13 mars 2010 au journal « L’Avvenire » §.

A cette date, Mgr Scicluna était « Promoteur de justice » de la Congrégation pour la doctrine de la foi. En fait, il [était] le Ministère public du tribunal de la congrégation en charge d’enquêter sur les Delicta Graviora, les crimes que l’Eglise considère comme les plus graves, ceux commis contre l’Eucharistie ou le secret de la confession, ou bien des viols sur mineurs de la part du clergé. »

Lorsque le journaliste de « L’Avvenire » lui demande ce qu’il se passe lorsqu’un prêtre est accusé d’un Delictum Gravius il répond que « si l’accusation est vraisemblable, son évêque est contraint d’enquêter tant sur l’objet de la démarche que sur sa validité. Si l’enquête préliminaire confirme l’accusation, il n’a plus le pouvoir d’agir et doit transmettre le dossier au Bureau disciplinaire de notre congrégation. »

Le Motu proprio «Sacramentorum sanctitatis tutela» précise en effet que le prêtre peut être convoqué devant un tribunal ecclésiastique. En cas de faits avérés, et notamment de pédophilie, il peut être suspendu de la célébration des sacrements ou même être soumis à la dégradation (démis de ses fonctions et réduit à l’état laïc).

Dans cette interview, Mgr Scicluna indique par ailleurs que sur les 300 cas de pédophilie que la Congrégation pour la doctrine de la foi a eu à traiter entre 2001 et 2010, dans 20 % des cas le procès, pénal ou administratif, s’est déroulé sous notre supervision dans le diocèse de compétence. Dans les 60 autres %, principalement à cause de l’âge avancé des accusés, on n’engage pas de procès mais des mesures disciplinaires sont prises à leur encontre, comme l’interdiction de célébrer la messe en public et de confesser, ou l’obligation de conduire une vie retirée et de pénitence. S’il y a eu dans cette catégorie des cas particulièrement médiatisés, il ne s’est absolument pas agi d’absolution. S’il n’y a pas eu de condamnation formelle, la réduction au silence et à l’obligation de prière a tout son sens. ». Et pour les 20% restants « pour la moitié, celle des cas particulièrement graves, agrémentés de preuves indubitables, le Pape a pris la douloureuse responsabilité de la réduction à l’état laïque. Il s’agit d’une mesure extrême mais inévitable. Pour l’autre moitié, ce sont les prêtres qui ont demandé à être relevé de leurs devoirs sacerdotaux. On compte parmi eux les prêtres trouvés en possession de matériel pédo-pornographique, condamnés pour ce délit par la justice civile. »

 

1.3. Sur la prescription

Selon Mgr Scicluna, il apparaît qu’« avant 1889, le principe de la prescription pénale était étranger au droit de l’Eglise. C’est seulement avec le Motu Proprio de 2001 qu’on a introduit pour les crimes graves une prescription de dix ans. Pour les délits sexuels, la décennie commence au dix-huitième anniversaire de la victime. »

Mais comme « la pratique a montré que ce terme décennal n’est pas adapté à ce type d’affaires [il serait] bon de retourner au système précédent fixant l’imprescriptibilité de ces Delicta Graviosa. Ceci dit, le 7 novembre 2002 Jean-Paul II a concédé à la Congrégation pour la doctrine de la foi une faculté de dérogation au cas par cas, à la demande motivé de l’évêque intéressé. Elle est généralement accordée ».

1.4. Sur la transmission du dossier à la justice civile

Rappelons que les articles 434-1 et 434-3 du Code Pénal disposent que lorsque quelqu’un a connaissance d’un crime ou de faits précis concernant notamment des attentes sexuelles sur des mineurs de moins de 15 ans, il doit en informer la justice.

La seule exception à ce principe concerne les personnes tenues a secret professionnel.

Néanmoins la loi a prévu une exception à l’exception, notamment pour les attentes sexuelles infligées à un mineur (article 226-13 du Code Pénal).

En conséquence, si la révélation des faits a eu lieu hors confession il existe une obligation de recourir à l’autorité judiciaire.

Mgr Scicluna précise par ailleurs à ce sujet que « Dans les pays de culture juridique anglo-saxonne, mais aussi en France, les évêques prennent généralement connaissance des crimes commis par leurs prêtres hors confession, ce qui les oblige à recourir à l’autorité judiciaire. C’est une situation grave car ces évêques sont comme un parent contraint à dénoncer son fils. Dans ces cas, nous recommandons de respecter la loi civile. »

Que se passe-t-il lorsque l’aveu des faits a lieu lors d’une confession?

Le dispositif légal permet aux prêtres de passer outre et Mgr Scicluna précise encore que « dans ces situations la congrégation n’oblige pas les évêques à dénoncer leurs prêtres, mais elle les encourage à inviter les victimes à dénoncer leur bourreaux. Nous encourageons les évêques à fournir à ces victimes toute l’assistance nécessaire, et pas strictement spirituelle. Dans le cas récent d’un prêtre condamné par un tribunal civil italien, c’est la congrégation qui a suggéré aux dénonciateurs réclamant une procédure canonique d’alerter la justice civile. Ceci dans l’intérêt des victimes et pour éviter de nouveaux actes délictueux. »

Cette position est conforme à celle de la Conférence des Évêques de France qui dans sa brochure publiée en 2003 « lutter contre la pédophilie » précise sur ce point qu’ « un prêtre qui reçoit les confidences de l’auteur d’un crime ou d’un délit doit tout mettre en œuvre  pour que celui-ci assume ses responsabilités tant à l’égard de la victime, qu’à l’égard de la société et se confie donc à la justice.»