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Persécutions sous l’Empire romain : les martyrs de Lyon

Martyrs de Lyon : 177 après Jésus-Christ,

Joël Schmidt

Paris, Editions Salvator, 2019.

Martyrs-de-Lyon

 

Martyrs de Lyon : comment Marc Aurèle, empereur réputé philosophe, a pu couvrir de telles atrocités ?

Sainte Blandine (IIe siècle) a été condamnée à mort sous le règne de l’empereur Marc Aurèle. Mais cette mise à mort ne s’est pas déroulée comme prévu, le grill ne l’a pas brûlée, le lion n’a l’a pas mangée. Et c’est entre les cornes d’un taureau qu’elle a trouvé la mort.

Dans un essai sur les Martyrs de Lyon, l’historien Joël Schmidt nous emmène en l’an 177 après Jésus-Christ pour s’interroger sur ce qui a pu conduire Marc Aurèle, un empereur philosophe, humain, aimable qui séduit les historiens de tous les âges, sinon ordonner, du moins couvrir, ces atrocités ?

Ce beau livre n’apprendra pas grand-chose aux chrétiens de Lyon : les martyrs qui ont fondé l’Église primatiale des Gaules, si lointains dans le temps (177 après J.-C.), leur restent très proches dans le cœur, avec Pothin et Blandine en tête de leur saint cortège. La lettre qui raconte leur persécution, écrite par les chrétiens de Vienne et de Lyon à leurs frères d’Asie et conservée au livre V de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée (IVe siècle), est souvent rééditée, enrichie de commentaires toujours plus poussés.

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« Le philosophe et l’empereur n’étaient pas le même homme »

Mais, comme dit La Plaisante sagesse lyonnaise, « tout le monde ne peuvent pas être de Lyon, il en faut ben d’un peu partout. » À tous ceux-là le livre de Joël Schmidt sera de grand profit. Il replace cet épisode dans une vision très large, encadrée par le règne de Marc Aurèle et l’épiscopat du successeur de Pothin, Irénée. La problématique s’impose : comment un empereur philosophe, humain, aimable, qui séduit les historiens de tous les âges, a-t-il pu, sinon ordonner, du moins couvrir, ces atrocités ? La réponse de Joël Schmidt est convaincante : le philosophe et l’empereur n’étaient pas le même homme. Le philosophe s’effaçait devant les devoirs de l’empereur. L’empire était menacé par les premières invasions barbares. Cela se réglait par les armes. Mais il l’était aussi, à ses yeux, par une secte étrange qui refusait de sacrifier aux dieux romains. Maintenir la cohésion exigeait une fermeté sans faille. La prestigieuse colonie lyonnaise, siège du culte fédéral des Trois Gaules, était l’occasion d’un exemple pour tout l’empire. La férocité propre à la foule a fait le reste.

Sujet d’ampleur, on le voit. Joël Schmidt le conclut avec une page saisissante du grand historien Camille Jullian. « L’histoire du monde n’offre peut-être pas d’épisode plus émouvant que cette rencontre dans l’amphithéâtre du Confluent entre la souffrance de l’esclave Blandine et la puissance de l’empereur Marc Aurèle. » Affrontement entre la foi d’une esclave et la volonté d’un maître souverain. Et pourtant, écrit Jullian, ce souverain philosophe était fait pour comprendre la vérité de cette souffrance et la beauté de cette foi. « Blandine et Marc Aurèle auraient pu, s’ils avaient connu leurs sentiments, se regarder comme des frères dans la douleur et la piété. Avec les deux livres qui reflètent leurs croyances, les Évangiles et les Pensées, les hommes bâtiront un jour l’édifice de la morale humaine. »

 

Marc Aurèle (empereur de 161 à 180)
(Marcus Annius Verus puis Marcus Aurelius Antoninus)

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Comme Trajan et Hadrien, ses prédécesseurs, Marc Aurèle était issu d’une famille italienne installée en Espagne. Il était vaguement apparenté à Hadrien, et, d’autre part, l’empereur Antonin le Pieux avait épousé sa tante… 

Dans sa jeunesse, Marc Aurèle, qui ne s’appelait encore que Marcus Annius Verus (« Annius » du nom de son grand-père qui l’avait recueilli à la mort de son père), se lia d’amitié avec le richissime lettré athénien Hérode Atticus. Il fréquenta également les cours du célèbre rhéteur africain Fronton, qui devint lui aussi son ami. Enfin et surtout, le jeune Marc embrassa la doctrine stoïcienne d’Épictète.

L’empereur Hadrien, qui était donc un peu son parent et un peu son pays, remarqua et se prit d’affection pour ce grand beau jeune Verus, qu’il affubla du surnom révélateur de « Verissimus » (le plus véridique, le plus sincère).

Ceci explique sans doute pourquoi Hadrien à la fin de sa vie, en adoptant Antonin, ordonna à celui-ci d’adopter à son tour Marc Aurèle et le petit Lucius, orphelin d’Aelius César, premier successeur désigné d’Hadrien et trop prématurément disparu.
Il était aussi convenu que le petit Lucius (il n’avait que huit ans) épouserait Faustine, la fille d’Antonin, tandis que Marc, lui, convolerait avec la sœur de Lucius, une nommée Fabia Ceiona.

Mais Antonin, sur ce point, ne respecta pas la volonté d’Hadrien
Les âges s’accordant mieux, il donna sa fille Faustine à Marc… Mais, paraît-il, Faustine le trompa à plusieurs reprises. Au point que certains des amis de Marc, au nom du principe voulant que « la femme de César ne soit pas objet de suspicion ni de scandale », lui conseillèrent un jour de se séparer de sa si peu fidèle épouse. Mais Marc s’y refusa toujours car, objectait-il, en quittant l’ardente Faustine, il faudrait lui rendre sa dot, c’est-à-dire l’Empire !

Marc Aurèle était donc un homme de parole et de fidélité, même si celle-ci était fort mal placée. Il le prouva en respectant littéralement le règlement successoral d’Hadrien, déjà mis à mal par le pieux Antonin.
En effet, quand, à la mort d’Antonin, il accéda enfin au trône en 161 (Marc avait 40 ans) et alors qu’il aurait tout aussi bien pu régner seul, il partagea le pouvoir avec Lucius Verus, son frère d’adoption. Le fait que ce Lucius fut un être veule, un débauché, un luxurieux, un paresseux et un ivrogne, n’influença en rien la décision de Marc Aurèle.

Comble d’ironie pour un homme en qui la postérité reconnaîtra l’un des plus fins explorateurs de l’âme humaine : sa femme le trompait abominablement, son associé était un répugnant personnage, et, pour comble de malheur, son fils légitime (?) Commode fut un des pires monstres de l’Histoire romaine. Cruel destin posthume !

Autre ironie du sort : la situation de l’Empire contraignit cet empereur-philosophe à passer le plus clair de son temps à guerroyer, casque en tête et épée à la main.

Au début de son règne, il put encore laisser à de brillants généraux, tels Avidius Cassius et Statius Priscus, le soin de repousser puis de vaincre les Parthes du roi Vologèse qui avaient, une fois de plus, envahi les provinces orientales de l’Empire. Pour la bonne forme, il avait également envoyé en Syrie son lamentable frère et associé Lucius Verus afin qu’il y représentât l’autorité impériale. Mais ce débauché notoire, loin de se ruer à l’assaut des places fortes ennemies, se contenta d’écumer les tavernes, d’envahir les bordels et de saccager les maisons de passe d’Antioche.
Malgré cela (ou peut-être grâce à l’éviction de l’incapable « César » Lucius), les armes romaines furent partout victorieuses. Ctésiphon, la capitale ennemie, fut détruite, l’Arménie et la Mésopotamie furent annexées et une paix très avantageuse fut signée… Et Lucius, comme s’il était l’unique artisan de ces succès, s’en revint triompher à Rome, ramenant dans ses bagages une épidémie de peste qui allait infester tout l’Empire de nombreuses années !

L’Orient pacifié, il fallut intervenir au Nord ! Un premier rush de tribus germaniques, aussi sauvages que nombreuses, menaçait d’engloutir les provinces romaines.
En 167, les Marcomans passent le Danube, envahissent la Norique (Autriche). L’année suivante, ils sont rejoints par des Quades et des Sarmates. De concert, ils dévastent la Pannonie (Sud de la Hongrie) et atteignent le Nord de l’Italie. Il faut près de cinq ans à Marc Aurèle pour repousser ces hordes au-delà du Danube (173).

Entre-temps (171-172), il avait fallu repousser dans leurs déserts des Maures qui, venant du Maroc, avaient envahi l’Espagne et la Lusitanie (Portugal). La jacquerie des « Boucoiloi », pasteurs-brigands d’Égypte avait également été réprimée par les généraux de Marc.

Puis, de 174 à 175, il faut remettre cela et repousser, une nouvelle fois, les Sarmates (Iazyges) au-delà du Danube.

En 175, c’est la guerre civile qui menace quand le général Avidius Cassius, le brillant vainqueur de la guerre des Parthes, et à qui Marc Aurèle avait très imprudemment confié le gouvernement de tout l’Orient romain, est proclamé empereur par ses troupes. Heureusement, l’usurpation est étouffée dans l’œuf : les versatiles légionnaires assassinent leur commandant en chef avant qu’il n’ait matérialisé ses ambitions.

En 176, un court répit permet à Marc Aurèle de célébrer son triomphe à Rome, accompagné de son fils Commode, déjà nommé « César » en 166 (il sera associé au pouvoir comme « Auguste » l’année suivante).
Encore un an plus tard (177), nouvel assaut des Quades, Marcomans et Hermundures ; c’est la deuxième « Guerre germanique ». Les opérations s’achevaient enfin quand (17 mars 181) l’empereur mourut de la peste à Vindobona (Vienne – Autriche), laissant le trône à Commode, son dégénéré de fils.

Dans sa jeunesse, nous le savons, Marc Aurèle fréquenta les cercles philosophiques stoïciens. Dans le recueil des « Pensées pour moi-même« , que Marc Aurèle composera plus tard, l’empereur se présente d’ailleurs un homme tout pétri de cette austère doctrine philosophique, mais bienveillant, clément, et très soucieux du bien public. Pourtant l’Église catholique le présente comme un horrible persécuteur !

À l’évidence, si un brave homme comme ce Marc Aurèle, l’un des meilleurs souverains de Rome, se vit contraint de châtier des Chrétiens, c’est qu’il entendait réprimer « autre chose » que de simples innovations religieuses !

En fait, ce que les historiens catholiques reprochent principalement à Marc Aurèle, c’est l’exécution à Rome du philosophe chrétien Justin vers 166 ainsi que le supplice des « Martyrs de Lyon » en 177.

Sans entrer dans tous  détails, il est bon d de signaler que le fameux Justin avait publié de nombreux libelles contre les hérétiques gnostiques qu’il accusait des crimes les plus abominables. Inceste, anthropophagie, liturgies sanglantes, tout y passait. Or, les sévères lois de Marc Aurèle condamnaient les calomniateurs à la peine de mort …

Quant aux Martyrs de Lyon, c’est un peu plus compliqué.
Rappelons d’abord brièvement les faits : en 177, alors que l’Empire est menacé par une nouvelle invasion germanique, de nombreux Chrétiens de la ville de Lyon sont dénoncés, arrêtés, jugés et exécutés dans l’amphithéâtre. Les principales victimes sont l’évêque Pothin et Blandine, une jeune esclave.

Toujours sans entrer dans les détails, il faut faire remarquer ceci :

les martyrs chrétiens de Lyon étaient tous originaires d’Asie Mineure et tous avaient sans doute été contaminés par l’hérésie montaniste, une doctrine prophétique, violente, apocalyptique. Il s’agissait donc de Chrétiens exaltés.
Au moment où les Barbares étaient aux portes de la Gaule, gageons que leur défaitisme affiché ne devait être bien perçu ni par le reste de la population lyonnaise ni par les autorités romaines « sur pied de guerre ».

Montan n’ayant commencé sa prédication que vers 172, le « Montanisme », doctrine chrétienne hétérodoxe à laquelle avaient probablement souscrit les martyrs de Lyon, était une hérésie toute récente. Or, en 170, l’empereur Marc Aurèle avait promulgué un décret qui prescrivait que les adeptes des nouvelles sectes (sans doute précisément ces doctrines politico-religieuses défaitistes et dangereusement subversives) étaient passibles de la peine de mort. Dans ce cas, le gouverneur de Lyon n’aurait fait qu’appliquer la loi.

En 177, au moment où les martyrs de Lyon auraient été horriblement exécutés dans l’amphithéâtre, saint Irénée, le successeur de cet évêque saint Pothin, lui aussi victime de la persécution, se trouvait à Rome. Irénée était, dit-on, venu dans la capitale de l’empire pour demander l’arbitrage du pape au sujet, justement, de l’hérésie montaniste qui déchirait la communauté chrétienne lyonnaise.
Or, dans toutes ses œuvres, saint Irénée de Lyon, par ailleurs auteur fort prolixe, ne dit mot de la fin tragique de son prédécesseur et de ses ouailles. Le récit de la passion des martyrs de Lyon ne nous est connu que par l’Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée rédigée au IVe siècle seulement, un siècle et demi après les faits ! Même si l’évêque de Césarée cite une lettre contemporaine soi-disant authentique, il s’agit là d’une source de deuxième main (au moins), tardive et partiale.

Enfin, de nombreux chrétiens de Lyon furent, paraît-il dénoncés par leurs esclaves qui les accusaient des pires turpitudes (inceste, cannibalisme, crimes rituels, bref toutes les joyeusetés que les Chrétiens eux-mêmes prêtaient aux autres sectes qu’ils taxaient d’hérésie…).
Il est à signaler qu’aucun tribunal romain n’aurait jamais eu l’inconscience d’accorder le moindre crédit au témoignage d’un esclave contre son maître – sauf peut-être si la raison d’état l’imposait. Car à cette époque, toute l’économie, voire toute la civilisation, était basée sur le travail servile. Cependant, si cette fable est néanmoins véridique, alors les Chrétiens de Lyon ne furent pas poursuivis et condamnés en raison de leurs convictions religieuses, mais plutôt pour des crimes bien matériels. Les chefs d’accusation étaient certes absurdes, mais n’avaient rien à voir avec la religion !

 

 

LES PERSECUTIONS

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  1. Causes et caractères des persécutions.

 

L’empire romain s’était montré très tolérant pour les cultes des nations vaincues. Agrippa avait d’ailleurs élevé à Rome un temple à tous les dieux (Panthéon).

Bien que très exclusif et ennemi des religions païennes, le judaïsme resta toléré parce qu’il n’était pas conquérant.

D’abord confondu avec lui par les autorités civiles, le christianisme jouit de la même tolérance. Il était persécuté seulement par les Juifs. Mais bientôt, on remarqua qu’il visait à la conversion du peuple et à la destruction de l’idolâtrie. Aussitôt la persécution commença.

Le christianisme fut donc interdit : 1° parce qu’il s’opposait au culte de Rome et des empereurs qui se faisaient adorer comme des dieux (crime de lèse-majesté) ; 2° parce que le refus des chrétiens de prendre part aux cérémonies du culte des idoles était considéré comme une preuve d’athéisme et de sacrilège ; 3° parce qu’on attribuait à la magie les miracles accomplis par les chrétiens.

À ces causes publiquement déclarées, s’en ajoutaient deux autres moins avouables : 1° la vertu, recherchée par les chrétiens, constituait pour la corruption païenne un reproche permanent qui excitait entre eux les jalousies et les haines ; 2° la persécution devint souvent pour les empereurs ou les gouverneurs de provinces, un moyen de procurer des ressources, car on confisquait tous les biens des chrétiens mis à mort.

Enfin une effroyable campagne de calomnies commença de bonne heure contre la religion du Christ. On lui attribua les rites les plus odieux, tels que l’adoration d’une tête d’âne, l’anthropophagie, etc. ; on lui imputa toutes les calamités publiques. L’opinion populaire se déchaîna contre elle, souvent avec fureur, et agit sur les autorités. Les lettrés la combattirent par jalousie : ils voyaient dans les chrétiens des rivaux qui prétendaient posséder seul la vraie sagesse et la vraie religion.

À ces causes explicites ou cachées, s’ajouta, dès le début, celle qu’on prit pour base juridique des persécutions durant les deux premiers siècles : d’être une secte malfaisante, prohibée par les lois de l’Empire en qualité d’ennemie du genre humain.

 

  1. Caractères généraux des persécutions.

 

Il y eu dix persécutions générales, séparées par des périodes de tranquillité relative. Ces épreuves sanglantes durèrent deux siècles et demi (64-311)  et firent périr des millions de chrétiens.

Quelques fois les condamnés étaient conduits en foule au supplice ; le plus souvent, dans le but de désorganiser l’Église, on choisissait les victimes parmi les chefs de la religion : papes, évêques, prêtres ou fidèles influents et riches ; on leur infligeait les plus affreux tourments afin de terroriser les autres chrétiens.

Un long emprisonnement précédait souvent l’exécution de la sentence ; mais les cachots se transformaient en oratoires ; les martyrs s’y préparaient à la mort par la prière et par la réception du pain eucharistique qu’on réussissait parfois à leur apporter.

Après la prison venait l’interrogatoire. Il n’y avait ni témoin ni défenseur. Pour recouvrer la liberté, il aurait suffi aux chrétiens d’apostasier. Sur leur refus d’adorer les dieux de l’Empire, on les condamnait à la déportation, aux travaux forcés dans les mines, ou à la mort par divers supplices.

Tout ce que la cruauté la plus ingénieuse put inventer a été employé pour triompher de la constance des martyrs.

On les a crucifiés, déchirés avec des crocs ou des fouets, mutilés, brûlés vifs, exposés aux bêtes… Les Actes des martyrs* mentionnent plus d’une centaine de supplices différents.

Malgré ces épouvantables tourments, les martyrs persévéraient, inébranlables dans leur foi. Dieu répandait sur leur visage et dans leur cœur une telle sérénité que les fidèles en étaient encouragés, et parmi les païens qui assistaient à ces supplices, nombre d’entre eux se convertissaient. Ainsi se vérifiait le mot deTertullien : «Le sang des martyrs est une semence de chrétiens»

 

  1. Les persécutions au Ier siècle.

 

  1. Leurs caractères.

 

Il y eu deux persécutions générales au premier siècle : la première sous Néron, la seconde sous Domitien. Ces empereurs persécutèrent par accès de violence et non par système comme dans les siècles suivants.

 

  1. Première persécution sous Néron (64-68).

 

Ce prince cruel avait fait mettre le feu à Rome pour le plaisir de la voir brûler et pour la rebâtir ensuite à son goût. Craignant l’indignation populaire qui l’accusait de cette catastrophe, il en rejeta le crime sur les chrétiens et leur fit subir les plus cruelles tortures.

Les uns furent couverts de peaux de bêtes et exposés aux chiens pour être déchirés ; d’autres, attachés à des croix, enduits de poix et brûlés comme des torches, pour éclairer les jeux du cirque. Néron lui-même prenait plaisir à conduire son char à la lueur de ces flambeaux humains. « Les souffrances de ces victimes étaient telles, dit Tacite, historien païen, que tout en les jugeant coupable et digne du dernier supplice, le peuple était ému de compassion ». Les deux plus célèbres martyrs de la première persécution sont saint Pierre et saint Paul.

  1. Deuxième persécution, sous Domitien (95-96).

 

Après Néron, les chrétiens jouirent de plus de vingt-cinq années de paix.

C’était l’époque de la révolte des juifs contre Rome, du siège et de la prise de Jérusalem par Titus (69-70). Les prophéties de Jésus concernant la destruction de la cité déicide se réalisaient à la lettre. La ville était rasée, le Temple brûlé et la population égorgée ou réduite en esclavage.

Quant aux chrétiens, se rappelant les conseils de Notre-Seigneur et ses prédictions sur la ruine de Jérusalem, ils échappèrent au massacre en se retirant dans les montagnes au nord de la Palestine.

Domitien devint persécuteur vers la fin de sa vie, en 95, et fit condamner les chrétiens pour athéisme. Comme ils ne participaient pas aux fêtes païennes et que leur Dieu n’était pas reconnu officiellement, les Romains les considéraient comme des athées. Les plus illustres martyrs de cette persécution sont saint Jean l’Évangéliste et un cousin de l’empereur, le consul Flavius Clemens, dont la femme Domitilla, qui subit l’exil, avait fait creuser une catacombe dans ses domaines pour la sépulture de ses frères en Jésus-Christ.

L’empereur Nerva rappela tous les exilés, et rendit la paix à l’Église (96).

 

III. Les persécutions au IIe siècle.

 

  1. Leurs caractères.

 

Il y eu d’excellent empereurs au IIe siècle : Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, mais ils ne comprirent pas le christianisme et voulurent l’anéantir comme ennemi de l’ordre légal [1]. Ils ne publièrent aucun nouvel édit de persécution ; cependant, pour plaire à la foule païenne acharnée contre les chrétiens, ils remirent en vigueur les décrets sanguinaires de leurs prédécesseurs, en les adoucissant toute fois.

Très perplexe sur la conduite à tenir à l’égard des chrétiens, Pline le Jeune, gouverneur de la Bithynie, écrivit à Trajan pour connaître ses intentions à leur sujet : « Il ne faut pas les rechercher ; si on les dénonce et qui soient convaincus, il faut les punir, de telle sorte cependant que, si quelqu’un nie être chrétien et le prouve par des actes, il obtienne son pardon à cause de son repentir quels que soient les soupçons qui pèsent sur lui dans le passé. Mais en aucun cas il ne faut tenir compte des dénonciations anonymes, car ce serait d’un mauvais exemple, et cela ne convient plus à notre siècle ».

Ce rescrit prouve qu’être chrétien restait un délit, mais n’était plus considéré comme un danger pour le pouvoir. Il rendait un hommage implicite à l’innocence des chrétiens et obligeait les juge à suivre une procédure régulière ; aussi, Pline arrêta-t-il la persécution en Bithynie.

En 124, un rescrit d’Adrien, adressé au proconsul d’Asie, complétait celui de Trajan : il interdisait d’accueillir les accusations tumultueuses de la foule et ordonnait de châtier les accusateurs incapables de prouver leurs dires. De plus, le gouverneur devait lui-même examiner les cas et ne punir que « les infractions aux lois ».

Si l’on avait observé cette législation, la situation des chrétiens aurait été relativement tolérable, mais elle ne le fut pas ; la foule arrachait souvent, à la faiblesse des magistrats, la condamnation de ceux qu’elle détestait.

Les persécutions du IIe siècle sont classées généralement en deux groupes formant la troisième et la quatrième persécution.

 

  1. Troisième persécution sous Trajan, Adrien et Antonin.

1° Par sa lettre à Pline en 112, Trajan (98-117) ralentit un peu, sans l’arrêter complètement, la violence de la persécution.

Les plus illustres martyrs de son règne sont : le pape saint clément, condamné aux mines de la Chersonèse (Crimée), puis précipité dans la mer Noire ; saint Siméon, évêque de Jérusalem, qui mourut sur une croix comme son divin Maître ; saint Ignace [2], évêque d’Antioche, qui, dans une lettre aux Romains, témoignait un ardent désir du martyre.

2° Indifférent aux choses religieuses, Adrien (117-138) n’était cependant pas très hostile aux chrétiens, comme le prouve son rescrit de l’an 124 ; mais après une nouvelle révolte des juifs (132-135), avec lesquels il confondait les chrétiens, il se montra moins favorable à leur égard. Parmi les martyrs de son règne, on peut citer : le pape saint Télesphore ; saint Eustache, son épouse et leurs trois enfants ; sainte Symphorose avec son mari et leurs sept fils.

3° Antonin le Pieux (138-161) interdit tout soulèvement populaire contre les chrétiens, mais on ne lui obéit pas partout. Saint Polycarpe, évêque de Smyrne, dont les païens réclamaient la mort, fut conduit devant le consul qui lui dit : « Maudis le Christ et tu es libre. – Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, répondit le sait vieillard, et il ne m’a jamais fait de mal. Comment pourrai-je blâmer mon roi et mon Sauveur ? ». Condamné à périr sur un bûcher dressé par la foule, on vit les flammes l’environner sans le toucher. Les bourreaux le percèrent alors d’un coup d’épée puis brûlèrent son corps (156). Onze chrétiens périrent avec lui. A la suite de plusieurs condamnations tumultueuses, Antonin défendit de provoquer des émeutes à propos des chrétiens.

 

  1. Quatrième persécution sous Marc-Aurèle (161-180)

 

Dès les premières années du règne de ce prince, la peste et la famine désolèrent l’Empire. Excité par les philosophes païens, le peuple s’en prit aux chrétiens, comme auteurs de tous ces maux, et Marc-Aurèle, philosophe distingué, commanda ou autorisa les poursuites exercées contre eux. Le secours merveilleux obtenu par les prières des soldats de la Légion fulminante [3], ne le rendit pas plus favorable aux chrétiens, car il l’attribua à Jupiter.

Les plus illustres martyrs de cette persécution sont :

1° à Rome sainte Félicité et ses sept fils (162) ; l’apologiste saint Justin, victime de la jalousie des philosophes païens (163) ; sainte Cécile avec son époux Valérien et son beau-frère Tiburce (entre 177 et 180).

2° à Lyon, le vieil évêque saint Pothin, disciple de saint Polycarpe, et la jeune esclave sainte Blandine* qui, mise à la torture pour la forcer d’avouer les crimes secrets que l’opinion publique attribuait aux chrétiens, répondait à chaque demande du juge : « Je suis chrétienne, il ne se fait pas de mal parmi nous ». (177)

3° à Autun, le jeune saint Symphorien que son admirable mère exhortait au martyr en lui disant : « Ne craignez pas une mort qui conduit sûrement à la vie ». (179)

 

[1] Cela explique pourquoi, généralement, les meilleurs empereurs, ceux qui se souciaient davantage de l’autorité de l’Etat, se montrèrent le plus acharnés contre le christianisme, tandis que les empereurs qui ne cherchaient que leurs plaisirs et négligeaient les affaires publiques étaient plus tolérant et moins hostiles aux chrétiens.

[2] On le conduisit à Rome pour être livré aux bêtes de l’amphithéâtre (107). Dans la crainte que les fidèles de cette ville ne missent obstacle à l’éxécution de la sentence portée contre lui, il leur écrivit une lettre admirable, où il leur disait : «Je vous en conjure, laissez moi servir de pâture aux lions et aux ours : c’est un chemin fort court pour arrivé au ciel. Je suis le froment de Dieu, il faut que je sois broyé pour devenir un pain digne d’être offert à Jésus-Christ.» Il fut dévoré par deux lions. Les chrétiens reccueillirent ses ossements et les conservèrent comme de précieuses reliques (mot qui vient du latin reliquae, qui signifie restes).

[3] Légion fulminante  était une légion de l’armée romaine, composée de soldats chrétiens qui, dans l’expédition de l’empereur Marc – Aurèle contre les Sarmates, Quades et Marcomans, sauvèrent toute l’armée prête à périr de soif. Ils obtinrent par leurs prieres une pluie abondante pour l’armée romaine, tandis que l’ennemi essuyait de l’autre côté une grêle furieuse, accompagnée de foudres et d’éclairs épouvantables.

 

 

Hérésies des trois premiers siècles

  1. Utilité des hérésies. Elles fournissent à l’église l’occasion de définir plus clairement certains points du dogme et affermissent la foi dans les armes, car à mesure que la doctrine religieuse et attaquée, les fidèles l’étudiaient avec plus de soin.

De même que les persécutions affermies à la fois dans la divinité du christianisme, la réfutation des hérésies mit en pleine lumière la vérité et la grandeur de sa doctrine.

 

  1. Les judaïsants étaient des juifs convertis qui n’admettaient pas l’abrogation de la loi mosaïque. Leur hérésie amena l’église naissante à s’affirmer catholique, c’est-à-dire universelle, ouverte à tous.

 

  1. Les gnostiques(du grec gnôsis, sciences) prétendaient posséder une science extraordinairede la nature et des attributs de Dieu.

Ils inventaient des systèmes variés, selon l’origine de leurs docteurs, pour les substituer aux enseignements de la foi sur la création de toute chose par Dieu, sur le péché originel causes initiales de tout mal dans le monde, sur l’Incarnation et la Rédemption par lesquelles Dieu a « tout restauré dans le Christ ».

Le gnosticisme date des temps apostoliques ; il atteignit son apogée aux IIème et IIIème siècles, puis disparut vers la fin du IVème.

Par leurs erreurs, les gnostiques provoquèrent le développement de la morale catholique, également éloigné du rigorisme des uns et du relâchement des autres.

 

  1. Les manichéens, disciples du Persan Mani ou Manès, distinguèrent de principes éternels, la bon, auteur du bien : Dieu ; d’autres mauvais, auteur du mal : Satan. Les manichéens se sont maintenus jusqu’au Moyen Âge.
  2. Montanistes. Vers le milieu du IIème siècle un illuminé, le Phrygien Montan, fonda une secte de faux mystiques. Il se proclamait le Saint-Esprit incarné, pratiquait l’extase et tendait à substituer l’inspiration prophétique est individuel à la hiérarchie.

Les montanistes prêchaient une morale rigoriste qui séduisit Tertullien. Elle imposait des jeûnes stricts et proscrivait les secondes noces.

 

  1. Erreur sur la Trinité. Le dogme catholique de la Trinité des personnes et de l’unité de nature en Dieu provoqua de vives controverses.

Vers la fin du IIème siècle, des élitistes regardaient Jésus-Christ comme fils adoptif de Dieu et niaient sa divinité.

Par réaction, d’autres hérétiques supprimaient toute distinction personnelle entre le Père et le Fils.

Pour combattre ces derniers, on n’en vint à distinguer le Fils du Père, au point de le déclarer inférieur et subordonné au père. On tomba ainsi dans une nouvelle erreur qui, en se développant, aboutit à l’arianisme.

 

Source : Histoire de l’Église, éd. Clovis

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Les débuts du christianisme dans le monde romain

 

Christianisme dans le monde romain

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Les questions posées par la christianisation de l’Empire romain

 

L’évolution des religions du IIIè au VIIIè  siècle :

du polythéisme au christianisme

La progression du christianisme dans l’Empire est sujette à de nouveaux débats. En effet, les sources à la disposition des historiens rendent ardue la quantification du développement du christianisme.

 

Pendant longtemps a prévalu l’idée qu’au début du ive siècle, les provinces d’Orient sont majoritairement acquises au christianisme. En Occident, les provinces méditerranéennes sont plus touchées par la nouvelle religion que les autres. Mais partout dans cette partie de l’Empire romain, les campagnes restent profondément polythéistes. Dans cette optique, la conversion de Constantin n’aurait été qu’un couronnement, et non un tournant de l’histoire de l’Empire. Aujourd’hui l’ampleur de la christianisation de l’Empire est remise en question. Robin Lane Fox pense que le paganisme est toujours très bien implanté au début du ive siècle et que le christianisme est encore un phénomène très minoritaire. Selon lui les chrétiens ne représentent en 312, que 4 à 5 % de la population totale de l’Empire. Le débat est d’autant plus délicat que, derrière les chiffres, il y a un enjeu idéologique fort.

Certains points semblent néanmoins établis. L’inégalité de la christianisation selon les régions et le retard de la Gaule en particulier sont admis par tous. À un moindre degré, la situation est la même en Espagne et en Italie, mais avec en plus de fortes différences régionales. On pense qu’à Rome, la ville la plus christianisée d’Italie, peut-être un peu moins de 10 % des habitants sont chrétiens en 312. L’étude des papyrus égyptiens permet le chiffre de 20 % de chrétiens en 312 en Égypte. En Asie Mineure, une proportion d’1/3 de chrétiens est envisageable, 10 à 20 % en Afrique. En 312, les chrétiens ne sont donc qu’une minorité dans l’Empire.

La question du développement du christianisme a longtemps été posée en termes d’affrontement avec la culture antique. Le Bas Empire est, dans cette perspective, vu comme une période de triomphe de la foi nouvelle face aux religions traditionnelles ou aux cultes à mystères. Aujourd’hui, l’examen des sources pousse à modifier ce point de vue. Le christianisme s’est nourri de la culture antique et s’en est servi pour se développer : il n’a donc pas détruit la culture antique. G. Stroumsa explique le passage du paganisme au christianisme dans l’Empire romain par un processus d’intériorisation du culte. Une partie significative des habitants de l’empire ne se reconnaît plus dans les religions ritualistes et cherche une croyance qui soit plus personnelle. L’essor des  religions monothéistes grâce à la généralisation du codex sert d’accélérateur à un nouveau souci de soi présent dans l’ascèse et la lecture, au passage de la religion civique aux religions communautaires et privées. Cette thèse ne fait pas l’unanimité parmi les historiens.

Le christianisme, en devenant la religion de l’Empire romain  au ive siècle, sert à justifier un ordre politique autoritaire qui s’exerce au nom de Dieu. Il permet aussi, aux yeux des empereurs d’assurer la cohésion de l’Empire. Il devient un élément essentiel de la civilisation de l’Antiquité tardive. La conséquence en est l’exclusion de toutes les autres convictions religieuses. Les non-chrétiens sont désormais désolidarisés de l’idéal romain.

Pour l’Église d’Occident, romanité et christianisme sont tellement indissociables que les évêques trouvent normal de défendre l’Empire face aux barbares.

La grande persécution

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Au début du ive siècle, avec la Tétrarchie, la lutte contre la religion des chrétiens, en expansion mais encore très minoritaire, donne lieu à une dernière persécution généralisée. En 303, Dioclétien et ses collègues lancent plusieurs édits contre les chrétiens donnant naissance à la grande persécution, après la quarantaine d’années de tranquillité relative qui suivirent le règne de Gallien (260-268). Les gouverneurs et les magistrats municipaux doivent saisir et faire brûler le mobilier et les livres de culte. Au début de l’année 304, un édit ordonne à tous les citoyens de faire un sacrifice général pour l’Empire, sous peine de mort ou de condamnation aux travaux forcés dans les mines. La persécution est très inégalement appliquée sur l’Empire, assez vite abandonnée en Occident après 305, plus longue et sévère en Orient. En 311 juste avant sa mort, Galère décrète l’arrêt de la persécution, et, selon le polémiste chrétien Lactance, demande aux chrétiens de prier pour son salut et celui de l’Empire. Cet appel est dans le droit fil de la tradition religieuse romaine, et admet l’utilité civique des chrétiens.

Une des conséquences de la grande persécution pour le monde chrétien est le schisme donatiste à partir de 307. Les donatistes refusent la validité des sacrements délivrés par les évêques qui avaient failli lors des persécutions de Dioclétien, position condamnée en 313 au concile de Rome. Le schisme se poursuit en Afrique romaine jusqu’à la fin du siècle.

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Cette dernière persécution marque plus que les autres la tradition chrétienne orientale : l’hagiographie positionne lors de la persécution de Dioclétien et ses successeurs le martyre de saints d’existence légendaire. Une autre trace de l’impact significatif sur la mémoire chrétienne est le choix de l’ère copte ou « ère des Martyrs » qui débute à la date d’avènement de Dioclétien.

 

Les empereurs chrétiens

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Constantin, au départ adepte de Sol invictus (le Soleil Invaincu), se convertit au christianisme, pour certains dès 312 à la suite d’une vision précédant la bataille du pont Milvius (Eusèbe de Césarée), pour d’autres en 326 par remords après l’exécution de son fils et son épouse (Zosisme). Il concilie le christianisme et une divinité d’où émaneraient tous les dieux, La Divinité, identifiée à partir du milieu du iiie siècle au Soleil. Dans la période 312-325, les monnaies représentent le Dieu Soleil, compagnon de l’empereur, ou confondent son image avec la sienne. Peu de monnaies montrent des symboles chrétiens (chrismelabarum) à la fin ce laps de temps. La part de conviction personnelle et de calcul politique dans l’adhésion de Constantin au christianisme reste indécise. En 313, l’édit de Milan proclame la liberté de culte individuel et prévoit de rendre aux chrétiens les biens confisqués pendant la grande persécution de Dioclétien, ce qui vaut à l’empereur le soutien des chrétiens opprimés en orient. L’adoption du christianisme pose le problème des relations entre l’Église et le pouvoir : c’est la naissance du césaropapisme. Sollicité par les évêques africains sur la querelle donastique, Constantin organise en 313 (ou 314) le premier concile pour que les évêques décident entre eux. Il convoque et préside le concile de Nicée en 325 qui reconnaît le Christ comme Dieu et homme à l’unanimité, et excommunie l’évêque Arius. Constantin le fait exiler, puis le rappelle quelques années plus tard. Les ariens adoptent des positions très favorables au pouvoir impérial, lui reconnaissant le droit de trancher les questions religieuses d’autorité. Constantin finit par se rapprocher de cette forme de christianisme et se fait baptiser sur son lit de mort par un prêtre arien. Cette conversion à l’arianisme est contestée par l’Église catholique et par certains historiens. Son fils et successeur Constance II est un arien convaincu. Il n’hésite pas à persécuter les chrétiens nicéens plus que les païens. Malgré ses interventions dans de nombreux conciles, il échoue à faire adopter un credo qui satisfasse les ariens et les chrétiens orthodoxes. À l’exception de Valens, ses successeurs, soucieux de paix civile, observent une stricte neutralité religieuse entre les ariens et les nicéens. La défaite d’Andrinople face aux Wisigoths ariens permet aux catholiques orthodoxes de passer à l’offensive. Ambroise de Milan, voulant défendre le credo de Nicée contre les ariens qualifie l’hérésie de double trahison, envers l’Église et envers l’Empire.

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Gratien finit par s’orienter vers une condamnation de l’arianisme sous l’influence conjuguée de son collègue Théodose et d’Ambroise. L’empereur de la pars orientalis a, en 380, dans l’édit de Thessalonique, fait du Christianisme une religion d’État. Comme son collègue, il promulgue des lois anti-hérétiques. Il convoque un concile à Aquilée, en 381, dirigé par Ambroise. Deux évêques ariens sont excommuniés. À ce moment, l’Église catholique est devenue assez forte pour résister à la cour impériale. Après la mort de Gratien, le parti arien est de nouveau très influent à la cour. À son instigation, est promulguée une loi, le 23 janvier 386, qui prévoit la peine de mort pour toute personne qui s’opposerait à la liberté des consciences et des cultes. Ambroise refuse de concéder une basilique extra muros aux ariens fort du soutien du peuple et des hautes sphères de Milan. La cour impériale est obligée de céder. Grâce à des hommes comme Ambroise, l’Église peut ainsi s’émanciper de la tutelle impériale, surtout en Occident et même revendiquer la primauté du pouvoir spirituel sur le temporel en rappelant à l’empereur ses devoirs de chrétien. Cependant, les chrétiens ont aussi besoin de la force publique pour faire prévaloir leur point de vue. Ainsi porphyre de Gaza obtient de l’impératrice Eudoxie  , qu’elle fasse fermer par son époux Arcadius les temples polythéistes de Gaza.

Les païens, les hérétiques et les Juifs deviennent des citoyens de seconde zone, grevés d’incapacités juridiques et administratives. Dans une loi, Théodose précise : « Nous leur enlevons la faculté même de vivre selon le droit romain. ». Cependant, le Judaïsme est la seule religion non-chrétienne à demeurer licite en 380. Sur le vieux fond de judéophobie gréco-romain se greffe un antijudaïsme  proprement chrétien, accusant les Juifs d’être déicides et d’avoir rejeté le message évangélique. Cela n’empêche pas Théodose de vouloir imposer à l’évêque de Callinicum en Mésopotamie de reconstruire à ses frais, la synagogue que ses fidèles ont détruite, à la grande indignation d’Ambroise de Milan

Christianisation et romanité

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Après la conversion de Constantin, le christianisme progresse rapidement dans l’Empire romain mais toujours de manière inégale suivant les provinces. Il s’agit aussi dans bien des cas d’une christianisation superficielle où se mêlent un grand nombre de pratiques païennes. L’évangélisation des campagnes d’Occident ne progresse que très lentement. En Gaule, l’action de missionnaires déterminés joue un rôle non négligeable dans l’adoption de la religion du Christ. Saint Martin reste la figure de proue de l’évangélisation de la Gaule. En Occident, le latin remplace le grec comme langue liturgique à la même époque, signe de la perte de l’usage du grec dans cette partie de l’Empire. L’Égypte n’est considérée comme chrétienne qu’à la fin du ve siècle.

L’organisation de l’Église

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L’Église s’organise en suivant le modèle administratif de l’Empire. Le diocèse où officie l’évêque, correspond à la cité, sauf en Afrique et en Égypte. Celui-ci est désigné par les membres de la communauté et les évêques voisins. L’aristocratie christianisée occupe souvent les fonctions d’évêque. Du fait de la défaillance des élites municipales, fuyant des responsabilités trop lourdes et trop coûteuses, ils deviennent les premiers personnages de la cité aux ve et vie siècles. En Orient, ils deviennent ainsi des partenaires du pouvoir impérial. Ils reprennent pour l’Église une part de l’évergétisme décurional pour l’aide aux pauvres et aux malades. En cas de besoin, ils s’érigent en défenseur de leur cité menacée face aux barbares. À Rome, ils prennent le pas sur les préfets urbains. En Égypte, par contre, les évêques sont le plus souvent choisis parmi les moines. Certains cumulent le rôle d’évêque et de supérieur du monastère comme Abraham d’Hermonthis, vers l’an 600. De nombreux papes chrétiens coptes viennent du monastère de saint Macaire situé à Wadi El-Natroun. Aujourd’hui, la hiérarchie de l’Église copte se recrute toujours parmi les moines.

À partir du ive siècle, un personnage nouveau se détache de l’évêque, le prêtre. Il obtient peu à peu le droit de baptiser, de prêcher et d’enseigner. Alors que les cités d’Occident se vident de leur population à cause des difficultés de ravitaillement et de l’insécurité, une nouvelle cellule religieuse rurale se développe au vie siècle, la paroisse dans laquelle il officie. La paroisse finit par forcer le maillage administratif de base du Moyen Âge.

Au-dessus des évêques se trouve l’évêque métropolitain qui siège dans le chef-lieu de la province et dont l’autorité s’entend à l’ensemble de celle-ci. À partir du concile de Constantinople de 381, apparaissent des primats qui regroupent sous leur autorité plusieurs provinces ; en Occident, Rome et Carthage ; en Orient Constantinople, Alexandrie et Antioche. Au cours du ive siècle, le siège de Rome commence à établir sa primauté sur l’ensemble de l’Empire. En 370, Valentinien Ier déclare irrévocable les décisions du pape à Rome. Le pape Damase (366-384) est le premier prélat à qualifier son diocèse de siège apostolique car il a été créé par l’apôtre Pierre, considéré comme le chef des apôtres. L’autorité pontificale n’est véritablement devenue souveraine qu’à partir de Léon le Grand vers 450, ce qui n’empêchera pas les empereurs d’Orient d’user de force pour imposer à plusieurs papes leurs vues théologiques. Mais cela ne doit pas faire oublier que durant l’Antiquité tardive, l’Église n’est pas un ensemble homogène. Chaque cité a ses rites, ses saints, sa langue liturgique, reflet de la diversité de l’Empire.

Les empereurs donnent aux membres du clergé de nombreux privilèges. Ils sont dispensés des prestations fiscales imposées aux citoyens. Les évêques se voient reconnus des pouvoirs de juridiction civile. Les personnes poursuivies par le pouvoir bénéficient du droit d’asile, ce qui permet de les soustraire à la justice impériale. Enfin les clercs échappent progressivement aux juridictions ordinaires et se trouvent ainsi placés au-dessus du droit commun. Constantin donne à l’Église une personnalité juridique qui lui permet de recevoir des dons et des legs. Ceci lui permet d’accroître sa puissance matérielle. Au ve siècle, elle possède d’immenses domaines dont certains dépendent des institutions charitables de l’Église. Le développement de ses institutions lui permet d’occuper un vide laissé par les systèmes de redistributions païens, en s’intéressant aux pauvres en tant que tels et non en tant que citoyens ou que clients En Orient comme en Occident, l’Église se retrouve cependant confrontée à un paradoxe ; elle est riche, mais prône la pauvreté comme idéal.

Le monachisme

 

Durant l’Antiquité tardive, le monachisme, né au iiie siècle connaît un premier essor. Les premiers moines apparaissent en Égypte, au sud d’Alexandrie. Le retrait radical du monde que prônent les premiers ermitesAntoine et Pacôme, est une véritable rupture politique et sociale avec l’idéal gréco-romain de la cité. Ceci n’empêche pas l’érémitisme puis le cénobitisme de se développer dans les déserts d’Orient. Pourtant il semble que le vrai fondateur du mode de vie cénobitique soit Pacôme. Au début du ive siècle, il établit une première communauté à Tabennèse, une île sur le Nil à mi-chemin entre Le Caire et Alexandrie. Il fonde huit autres monastères  dans la région au cours de sa vie, totalisant 3 000 moines.

Les clercs occidentaux qui se rendent en Orient propagent à leur retour l’idéal monachiste. Les premiers établissements religieux apparaissent à l’Ouest de l’Empire à partir de la fin du ive siècle : l’abbaye Saint-Martin à MarmoutierHonorat à Lérins et de multiples fondations à partir du vie siècle. À partir des premières expériences s’élaborent de nombreuses règles monastiques. Parmi celles-ci, la règle de saint Benoît est destinée à un grand avenir en Occident.

Avec le soutien de Justinien Ier, le monachisme prend une grande importance en Orient. Refuge moral, son pouvoir d’attraction est tel qu’il détourne de l’impôt et des fonctions publiques une partie des forces de l’Empire, et devient un véritable contre-pouvoir qui se manifestera lors de la crise de l’iconoclasme. En Occident, le monachisme recevra une impulsion décisive sous la dynastie carolingienne. Dans toutes les contrées anciennement romaines, les monastères joueront un rôle précieux de conservateurs de la culture antique.

Mentalités et pratiques religieuses

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C’est pendant l’Antiquité tardive qu’est fixée l’organisation du calendrier chrétien. Constantin choisit de fêter la naissance du Christ, Noël, le 25 décembre, jour de la célébration du dieu Sol invictus, le Soleil Invaincu. On peut y voir là une tentative de syncrétisme religieux. Pâques reste une fête mobile à l’instar de Pessah. Sa date de célébration est différente d’une communauté chrétienne à l’autre. Pendant le jeûne de Carême qui la précède, les catéchumènes, des adultes, se préparent au baptême célébré durant la nuit de Pâques. Constantin interdit aussi un grand nombre d’activités le dimanche, jour consacré au culte chrétien. Le calendrier chrétien avec ses fêtes chrétiennes, le découpage du temps en semaine supplante définitivement le calendrier romain à la fin du ve siècle. Par contre, pendant toute l’Antiquité tardive, le décompte des années se fait à partir d’un critère antique : la fondation de Rome (753 av. J.-C.), les premiers Jeux olympiques (753 av. J.-C.)  ou même l’ère de Dioclétien. Au vie siècle, Denys le Petit élabore un décompte chrétien à partir de l’année de naissance du Christ. Ce nouveau comput n’entre en action qu’au viiie siècle.

Sur le plan des mentalités, le christianisme introduit un grand changement dans la vision du monde divin. Les Romains avaient toujours accepté sans grande résistance les divinités non romaines. Le christianisme, religion monothéiste, s’affirme comme étant la seule vraie foi qui professe le seul vrai Dieu. Les autres divinités et religions sont ramenées au rang d’idoles ou d’erreurs. Cette position a comme corollaire la montée de l’intolérance religieuse chrétienne au ive siècle, qui serait due aux discours apocalyptiques de certaines communautés chrétiennes et à leurs attentes eschatologiques, ainsi qu’au pouvoir politique impérial. L’Église multiplie les adjectifs pour se définir : katholicos, c’est-à-dire universelle, orthodoxos, c’est-à-dire professant la seule vraie foi. De ce fait, l’Église chrétienne est amenée à combattre non seulement les païens, mais aussi les chrétiens professant une foi contraire aux affirmations des conciles, qui sont considérés à partir du ve siècle comme des hérétiques.

Les historiens se posent la question des changements moraux induits par le christianisme. La morale chrétienne de l’Antiquité tardive se concentre avant tout sur la sexualité et la charité et ne remet pas en cause la hiérarchie familiale en place, insistant au contraire sur le nécessaire respect de l’autorité du pater familias. Le discours religieux est donc en général conservateur. Grégoire de Nysse est le seul auteur chrétien à avoir condamné l’esclavage, mais non en raison du triste sort des esclaves. Il est en fait préoccupé par le salut des propriétaires d’esclaves, coupables, selon lui, du péché d’orgueil. Augustin dénonce la torture en raison de son inefficacité et de son inhumanité.

Les débats théologiques

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Les premiers siècles du christianisme sont ceux pendant lesquels s’élabore la doctrine chrétienne. Cette élaboration ne va pas sans divisions et conflits, de sorte qu’on peut parler de « christianismes » dans l’Empire romain et dans ses états-successeurs. Outre les conflits de primauté, les querelles dogmatiques sont nombreuses. Le donatisme africain, l’arianisme, le priscillianisme, le pélégianisme, le nestorianisme, le monophysisme sont autant de doctrines possibles, finalement condamnées comme « hérésies » par les premiers conciles œcuméniques. Mais parfois de justesse : contre l’arianisme, deux conciles sont réunis. En 325 à l’issue du premier concile de Nicée, le Symbole de Nicée, que les latins appellent credo est rédigé. C’est l’invention solennelle de l’orthodoxie46. Plus tard, en 451, le concile de Constantinople   définit Dieu comme un être unique, en trois personnes éternelles : le Père, le Fils et le Saint Esprit : c’est le dogme de la « Trinité ». Jésus-Christ est défini comme : « fils unique de Dieu, engendré du Père, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré, non créé, de la même substance (homoousios) que le Père » Les ariens pensent, eux, que le Père est antérieur au Fils et au Saint Esprit et qu’il est donc leur créateur. L’arianisme a de nombreux partisans en Orient comme en Occident. Les missionnaires ariens convertissent les Goths et les Vandales, tandis les peuples romanisés et les grecs sont majoritairement nicéens. Clovis, roi des Francs, est, à la fin du ve siècle, le premier roi barbare à embrasser l’orthodoxie nicéenne et à bénéficier ainsi du soutien de l’Église romaine.

Au ve siècle les disputes théologiques portent sur la nature du Christ, humaine et/ou divine. Le nestorianisme, défendu par le patriarche de Constantinople Nestorius, privilégie la nature humaine du Christ. Il est condamné par le concile d’Éphèse de 431 réuni à l’instigation du patriarche d’Alexandrie Cyrille. À Antioche, on insiste sur le fait que Jésus est certes Dieu parfait mais aussi homme parfait. Il est rappelé que son incarnation, qui maintient la dualité des natures, est la condition du salut du genre humain et que c’est parce que le Verbe de Dieu (le Christ) s’est fait homme, que l’on peut dire que Marie est mère de Dieu. Les monophysites, suivant les idées du moine Eutychès, nient la nature humaine du Christ. Eutychès prêche que dans l’union en Jésus-Christ, la nature divine absorbe en quelque sorte la nature humaine. Dioscore d’Alexandrie neveu et successeur de Cyrille le soutient. Les monophysites sont condamnés par le concile de Chalcédoine de 451 réuni à l’initiative du pape Léon le Grand. Celui-ci reprend la thèse défendue par le concile de Nicée d’une double nature du Christ, à la fois tout à fait homme et tout à fait Dieu. Dans le canon du concile, le Christ est reconnu « en deux natures sans confusion, sans mutation, sans division et sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union ». Le pape retrouve la première place dans le débat religieux. Mais le monophysisme est très bien implanté en Égypte, en Syrie et dans une partie de l’Asie Mineure. Il résiste pendant deux siècles en se repliant sur les langues locales, le copte en Égypte et le Syriaque en Syrie.  Justinien échoue lui aussi à mettre fin aux divisions religieuses de l’Orient malgré la réunion du concile des « trois chapitres ». Le rôle des hérésies, n’est pas à minorer. Les querelles religieuses se poursuivent en Orient jusqu’au viie siècle. Le monophysisme des Égyptiens suscite une prise de conscience nationale. La conquête musulmane est acceptée favorablement tant le pays détestait l’emprise impériale, qui superposait un patriarche et des évêques byzantins à la hiérarchie copte.

Paganisme, superstition et syncrétisme dans un Empire chrétien

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Pendant tout le ive siècle, les cultes polythéistes traditionnels continuent à être pratiqués, de même que les cultes à mystère d’origine orientale comme ceux de Mithra, de Cybèle, d’Isis et de Sérapis malgré des restrictions progressives. Les textes chrétiens qui les dénoncent violemment, les dédicaces, les ex-voto, les attestations de travaux dans les temples en sont autant de témoignages7. Chenouté, , mort vers 466 et abbé du monastère Blanc en Haute-Égypte, rapporte dans ses œuvres sa lutte contre les païens, qu’il appelle « les Grecs ». L’historien païen Zosime nous apprend lui aussi que la nouvelle religion n’était pas encore répandue dans tout l’Empire romain, le paganisme s’étant maintenu assez longtemps dans les villages après son extinction dans les villes.

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Constantin n’intervient guère que pour interdire les rites qui relèvent de la superstitio, c’est-à-dire des rites religieux privés, comme les sacrifices nocturnes, les rites d’haruspice privés et autres pratiques identifiées à la sorcellerie et la magie. Il manifeste en général la plus grande tolérance vis-à-vis de toutes les formes de paganisme7. En 356, Constance II interdit tous les sacrifices, de nuit comme de jour, fait fermer des temples isolés et menace de la peine de mort tous ceux qui pratiquent la magie et la divination. L’empereur Julien, acquis au paganisme, promulgue en 361 un édit de tolérance permettant de pratiquer le culte de son choix. Il exige que les chrétiens qui s’étaient emparés des trésors des cultes païens les restituent. Ses successeurs sont tous chrétiens. En 379, Gratien abandonne la charge de Grand Pontife. À partir de 382, à l’instigation d’Ambroise, évêque de Milan, l’autel de la Victoire, son symbole au Sénat, est arraché de la Curie, tandis que les Vestales et tous les sacerdoces perdent leurs immunités. Le 24 février 391, une loi de Théodose interdit à toute personne d’entrer dans un temple, d’adorer les statues des dieux et de célébrer des sacrifices, « sous peine de mort ». En 392, Théodose interdit les Jeux olympiques liés à Zeus et à Héra, mais aussi à cause de la nudité du corps des compétiteurs, le culte du corps et la nudité étant dénigrés par le christianisme. Peu à peu, les temples abandonnés tombent en ruines. En 435, un décret renouvelant l’interdiction des sacrifices dans les temples païens ajoute : « si l’un de ceux-ci subsiste encore ». Le renouvellement du décret prouve que les sacrifices n’ont certainement pas disparu. Ramsay MacMullen pense que les païens restent malgré tout très nombreux. En Égypte, en Anatolie, les paysans s’accrochent à leurs anciennes croyances. Certaines communautés chrétiennes font parfois preuve de fanatisme destructeur vis-à-vis du paganisme. Elles sont désavouées par les grands esprits de leur époque, comme saint Augustin. L’exemple le plus frappant est celui de la philosophe néoplatonicienne Hypatie, mise en pièces dans une église, puis brûlée par une foule de fanatiques menée par le patriarche Cyrille, en 415, à Alexandrie. Des temples sont détruits comme le Sérapéum d’Alexandrie dès 391, le temple de Caelestis, la grande déesse carthaginoise héritière de Tanit en 399. Pourtant l’État ne fait pas œuvre de destruction systématique des temples païens et de leurs objets d’art. Au contraire, des décrets officiels témoignent de la volonté de l’État de conserver ce patrimoine artistique. Plusieurs édits du règne de Justinien enlèvent aux païens le droit d’exercer des fonctions civiles ou militaires et d’enseigner, ce qui a comme conséquence la fermeture de l’école philosophique d’Athènes. Un édit de 529 aggrave encore leur situation en leur imposant la conversion au christianisme.

Par ailleurs, le christianisme lui-même se trouve imprégné des anciens rites païens. Certaines fêtes traditionnelles romaines sont toujours fêtées à la fin du ve siècle, comme la fête des Lupercales consacrée à la fécondité et aux amoureux. Pour l’éradiquer, le pape Gélase Ier décide en 495 de célébrer la fête de Saint Valentin, le 14 février, un jour avant la fête des Lupercales pour célébrer les amoureux. Il s’agit donc bien d’une tentative de christianisation d’un rite païen. Les Africains continuent de célébrer des banquets aux jours anniversaires des morts directement sur les tombes. Au vie siècle, Césaire d’Arles dénonce dans ses sermons à ses fidèles les pratiques païennes qui subsistent dans le peuple. Le port d’amulettes, les cultes aux arbres et aux sources n’ont pas disparu de la Gaule méridionale. Les plaintes des clercs sont nombreuses jusqu’à la fin de l’Antiquité tardive. En Orient, les attendus du concile in Trullo (Constantinople, 691-692) flétrissent des coutumes qui subsistent : célébrations d’anciennes fêtes païennes, chants en l’honneur de Dionysos lors des vendanges, bûchers allumés à la nouvelle lune, etc.

Pour les populations christianisées, l’inefficacité de la médecine antique favorisait les croyances dans les miracles produits par les saints. Les pèlerinages se multiplient dans tout l’Empire romain. Au vie siècle, le tombeau de Martin de Tours draine des foules considérables. Cette foi en une guérison miraculeuse favorise l’adhésion des campagnes au christianisme. Les évêques y voient un moyen d’assurer le rayonnement de leur diocèse. Les guérisons miraculeuses sont utilisées comme un argument pour convaincre les foules de la véracité de la foi nicéenne. Les miracles censés avoir été accomplis par les saints après leur mort sont donc soigneusement répertoriés et diffusés comme un instrument de propagande. Autour du culte des saints, toute une série de croyances proches des superstitions anciennes se développe. Les gens cherchent à se faire enterrer près des saints car ils pensent que leur sainteté se diffuse à travers la terre sous laquelle ils reposent.  Le culte des saints donne naissance aux pèlerinages porteurs de prospérité pour les villes d’accueil.

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