EPIDEMIES, HISTOIRE DE LA PROVENCE, MARSEILLE (Bouches-du-Rhône), PANDEMIES, PESTE, PESTE (1720-1722), PESTE (Marseille ; 1720), PESTE NOIRE

LA PESTE EN PROVENCE EN 1720-1722

Marseille en quarantaine : la peste de 1720

La peste en Provence et en Languedoc de 1720 à 1722

Vingt-sept mois de confinement, quatre ans pour rouvrir complètement la cité, la moitié de la population disparue : voilà ce qu’a subi Marseille, frappée par la peste en 1720. Comment la ville et ses habitants ont-ils fait face ?

La dernière grande épidémie qui frappe massivement la France à l’Époque moderne est la peste de Marseille, qui débute en juin 1720. Très étudiée comme l’un des trois fléaux d’Ancien Régime avec la famine et la guerre, la peste est un sujet qui a longtemps été rattaché au champ de l’histoire économique puis des mentalités, puisque les crises démographiques permettent de comprendre le rapport entretenu par les populations à la peur et à la mort [1]. Mais peu d’études se sont penchées sur le quotidien en temps de quarantaine, en prenant en compte également la capacité d’agir des couches sociales les plus défavorisées.

Dans une perspective microhistorique et d’histoire par en bas, les archives policières et judiciaires peuvent pourtant apporter des éclairages inédits sur cette question, offrant un regard d’une part sur les réponses des gouvernants à l’épidémie (ordonnances de police et règlements), d’autre part sur les ajustements quotidiens que les habitants adoptent pour survivre à la situation (procédures judiciaires, correspondances et relations de peste – des récits des événements rédigés par des témoins de l’épidémie). Pendant cette période, en effet, le pouvoir politique local est modifié, et des mesures d’exception sont mises en place pour tenter de contenir l’épidémie.

Des étoffes infectées

La peste n’avait pas atteint Marseille depuis quelque soixante-dix ans. Il s’agissait alors, pour le port franc prestigieux du début du XVIIIe siècle, d’une maladie d’un autre temps, d’autant que la ville était dotée d’un système sanitaire opérationnel censé la prévenir des épidémies. Toute cité atteinte en Méditerranée s’exposait à une fermeture et une quarantaine.

Depuis la franchise du port accordée par Colbert en 1669, assurant des privilèges douaniers, Marseille était une ville florissante, avec un quasi-monopole du commerce destiné au Levant. Cette grande cité comptait près de 100 000 âmes en incluant le « terroir » (l’arrière-pays, ce qui représente aujourd’hui le territoire de la ville) et la « ville dans la ville » que constitue l’arsenal des galères.

Pourtant, la peste est apportée à Marseille le 25 mai 1720 par le Grand Saint-Antoine, un bateau de retour de Smyrne, ayant mouillé dans plusieurs échelles [2] où l’épidémie sévissait non loin, comme Seyde (Sidon), Tripoli (actuel Liban) ou Chypre – au Levant, la maladie était alors à l’état endémique. Le navire contenait des étoffes probablement infectées par le bacille de Yersin. Le navire est mis en quarantaine préventive, comme tous ceux de retour de ports possiblement infectés, sur les îles de Pomègues et Jarre, au large de la cité.

Le capitaine du bateau présente une patente nette (soit sans risque sanitaire) aux intendants de la Santé, mais certains membres de l’équipage sont tombés malades et sont morts pendant la traversée de retour. Un autre décès survient sur le bateau alors en quarantaine et ses membres sont transférés au lazaret, situé sur la côte d’Arenc, hors des remparts de la cité. La quarantaine des marchandises est quant à elle écourtée, afin de s’assurer de la vente de sa cargaison à la foire de Beaucaire le mois suivant.

La peste se répand hors du lazaret et frappe la vieille ville en juin. La première victime, si l’on en croit le médecin Jean-Baptiste Bertrand (qui a publié dès 1721 une Relation historique de la peste de Marseille en 1720), est Marguerite Dauptane, attaquée le 20 juin, suivie huit jours plus tard par un tailleur, Michel Cresp, et toute sa famille. Aucune mesure particulière n’est adoptée par les pouvoirs publics, les chirurgiens du lazaret examinant les corps ne concluant pas à la peste.

L’échevinage, qui dirige la ville, met de nombreuses semaines à reconnaître l’épidémie, le mot « peste » n’étant jamais prononcé publiquement jusqu’en septembre 1720 par les autorités, qui lui préfèrent les termes de « contagion » ou « fièvres pestilentielles ». La municipalité continue de cacher le mal aux habitants pendant plus de trois mois, par peur d’une possible émeute, et malgré un nombre de malades grandissant. Dans le déni de l’épidémie a peut-être joué aussi la culpabilité du premier échevin de la ville, Jean-Baptiste Estelle, qui possédait une partie de la cargaison du Grand Saint-Antoine. Le procès ouvert à son encontre après la peste n’aboutit pas, faute de preuves. Néanmoins, la population marseillaise a gardé une forte animosité à son égard, lisible dans les poèmes et chansons populaires composés à l’occasion de la peste et suite à celle-ci. Mais la principale cause qui peut expliquer la lente reconnaissance du mal serait la difficulté qu’ont les médecins et chirurgiens qui examinent les premiers malades de conclure unanimement à la peste.

Certains symptômes sont pourtant sans équivoque, tels les bubons et les charbons retrouvés sur les premiers malades, la forte fièvre et la contagiosité, puisque les membres d’une même maisonnée tombent simultanément malades. Mais l’on croit alors à de simples fièvres malignes dues à de mauvais aliments, touchant les pauvres gens. Les questions sont également nombreuses sur les modes de contagion de la peste au XVIIIe siècle : se transmet-elle par le souffle, les contacts humains, les contacts avec les cadavres, les rapports sexuels ? Les débats savants sur la contagion sont vifs.

La gravité de l’épidémie n’est réellement appréhendée qu’avec l’augmentation exponentielle du nombre de morts, qui atteint 1 000 décès par jour en août 1720, au pic de l’épidémie. La peste ravage alors la ville qui se vide peu à peu de ses habitants à cause des nombreux décès, mais aussi de tous ceux qui ont fui dans l’arrière-pays. Le négociant Roux parle de 30 000 à 40 000 personnes qui seraient parties dès fin juillet aux premières manifestations de la peste : ce nombre est peut-être exagéré, mais il montre tout de même l’ampleur de la fuite parmi la population. Certains abandonnent ainsi leurs fonctions pourtant nécessaires à la bonne marche de la ville (comme les intendants du Bureau de la santé) et propagent la maladie aux alentours.

La situation devient alors ingérable, les malades et les morts envahissant les rues : « De quelque côté que l’on jette les yeux, on voit les rues toutes jonchées des deux côtés de cadavres qui s’entre-touchent et qui, étant presque tous pourris, sont hideux et effroyables à voir », raconte Nicolas Pichatty de Croissainte, orateur du conseil de ville et procureur du roi en la police, dans son Journal abrégé de ce qui s’est passé en la ville de Marseille depuis qu’elle est affligée de la contagion.

Pour la première fois dans l’histoire de l’épidémie en Provence, le pouvoir royal intervient directement : des commandants militaires sont peu à peu nommés dans toutes les villes infectées. Dans la cité phocéenne, c’est le chevalier Charles-Claude Andrault de Langeron, par ailleurs déjà chef d’escadre des galères à Marseille et maréchal de camp, qui est désigné le 3 septembre 1720 pour « commander en ladite ville de Marseille tant aux habitants qu’aux gens de guerre qui y sont et seront ci-après en garnison » (Commission du roi). A l’échevinage traditionnel est donc substitué un gouvernement avec une composante militaire, sans pour autant destituer la municipalité en place avant la peste, qui continue de travailler de concert avec Langeron. Les commandants militaires sont dotés de pleins pouvoirs, faisant basculer les cités dans des états d’exception qui ne sont pleinement légitimés qu’après l’épidémie.

Isoler la ville

Localement, le pouvoir urbain tente de protéger le commerce et instaure de premières mesures prophylactiques (défense de laisser croupir l’eau dans les poissonneries, ou de faire des tas de fumier à l’intérieur des maisons). Le parlement de Provence, devant les cas qui se multiplient et le risque de contamination, va plus loin : il décide dès le 31 juillet 1720 d’isoler Marseille en défendant aux autres villes à la fois tout échange économique avec la cité phocéenne et la venue de Marseillais et d’habitants des alentours sous peine de mort. Il est demandé aux échevins de fermer les portes des remparts et de monter des barricades pour isoler le faubourg marseillais.

Une ligne de blocus militaire est déployée autour du terroir, avec la mise en place de 89 postes de garde. Ce cordon sanitaire est long de plus de 60 km à vol d’oiseau. L’épidémie se répandant hors de Marseille, jusqu’à Orange, un « mur de la peste » de 36 km est construit, isolant le Comtat Venaissin.

Pour ravitailler la ville, tant par terre que par mer, il est décidé le 6 août l’établissement de trois « bureaux d’abondance » sur le territoire marseillais (à Septèmes, la Bastidonne, l’Estaque), complétés par trois puis quatre autres pour centraliser les denrées arrivant à Marseille.

Sur place, des gardes sont postés en surveillance et une distance est demandée entre les individus pendant les transactions. Les denrées sont issues de la production locale, d’achats dans les différentes provinces du royaume et dans les autres pays, ainsi que d’un don de la papauté pour les plus nécessiteux.

Dispositif policier inédit

Pour faire respecter le blocus de la Provence, un quart des troupes royales sont envoyées dans la région et restent mobilisées pendant plus de deux ans et demi. A l’intérieur de Marseille, deux compagnies de régiment sont déployées pour contribuer au maintien de l’ordre, et un quadrillage de la cité est adopté afin d’assurer, quartier par quartier, puis rue par rue, le contrôle et la surveillance de l’épidémie et des habitants. Dans la ville, avant la peste, 146 hommes environ étaient pourvus des missions de police : bourgeois appartenant à une milice chargés d’un tour de garde, capitaines et lieutenants de quartier, enfin personnels composant la police urbaine (en charge de tout ce qui avait trait à l’administration de Marseille). A l’arrivée de la maladie, les autorités marseillaises instaurent un dispositif policier inédit, tant par son ampleur que par la multiplicité des tâches sanitaires qui lui sont octroyées. Près de 300 commissaires sont recrutés de façon temporaire. Ces hommes travaillent de concert avec les médecins, avec les commis, transporteurs, ou servants, autant de métiers indispensables et maintenus. De plus, des centaines de forçats sont sortis de l’arsenal des galères pour s’occuper des tâches les plus périlleuses, comme la désinfection, l’enlèvement et l’enterrement des cadavres (on nomme les galériens « corbeaux »), sous la supervision des commissaires. Une organisation similaire est établie dans le terroir

On suit cette recomposition de la police dans l’ensemble des ordonnances adoptées pendant la période, dont le nombre explose : plus de 200 textes sont ratifiés par la municipalité, alors que, hors temps d’épidémie, l’on compte une vingtaine d’ordonnances par an au maximum. Cette nouvelle législation d’exception constitue la base du droit pendant les années de peste et touche l’ensemble de la vie sociale. Elle s’attache à quatre grands domaines, déclinés par la suite en des règlements plus détaillés : la prévention de la contagion ; la circulation des biens et des personnes ; la gestion des malades et des morts ; la désinfection. C’est par exemple sous la supervision de cette police de peste que les malades sont d’abord ravitaillés à domicile, puis transférés dans les hôpitaux.

Les mesures sanitaires visent à immobiliser au maximum les habitants, en contrôlant tout mouvement. Pour circuler, les Marseillais doivent se munir d’un billet de santé attestant qu’ils ne sont pas atteints de peste, signé par un représentant de leur quartier (prêtre ou commissaire). Les espaces publics sont interdits : fermeture des écoles et du collège, des églises et de tous les lieux de rassemblement. Les maisons atteintes de peste sont marquées d’une croix rouge, et ceux qui y vivent sont mis en quarantaine dans leurs habitations. Le nombre de malades augmentant, ceux-ci sont peu à peu transférés dans des hôpitaux de peste. Les espaces publics sont désormais déserts et non praticables, réservés aux seules personnes en charge d’enrayer l’épidémie.

Les « groupes à risque », du fait de leur métier (fripiers), de leurs mouvements (étrangers), de leur rôle dans la gestion de la peste (galériens) ou de leur statut déconsidéré (prostituées), sont particulièrement surveillés afin « d’éviter toutes communications pernicieuses », comme on peut le lire dans une procédure judiciaire. La municipalité recense les malades et les morts et, pour finir, l’ensemble de la population pour tenter de savoir qui a survécu.

Les peines prévues à l’encontre des contrevenants aux mesures sanitaires sont progressivement durcies et couvrent l’ensemble des châtiments corporels de l’Ancien Régime (fouet, carcan, galères, enfermement), jusqu’à la peine de mort, qui concerne essentiellement le franchissement des barrières mises en place (bien qu’aucun acte officiel de condamnation à mort n’ait été par la suite retrouvé).

Hôpitaux de peste

La municipalité met progressivement en place, à partir du 9 août et jusqu’au 4 octobre, un réseau de six hôpitaux de peste et de maisons de convalescence ou de quarantaine affiliées, couvrant l’ensemble de l’espace urbain. Au pied des remparts en dehors de la villel’hôpital du Mail est ainsi construit en urgence à l’automne pour faire face à la saturation des autres hôpitaux réquisitionnés. Il reçoit essentiellement les malades du terroir, touché après la ville. Les taux de mortalité dans ces institutions peuvent atteindre des chiffres effarants : jusqu’à 92 % de décès en décembre 1720 à l’hôpital du Mail. Intra-muros, la mortalité moyenne, d’octobre 1720 à février 1721, se situe autour de 54 % pour l’hôpital de la Charité [3]

A l’intérieur des hôpitaux, les soins apportés par les soignants sont bien peu efficaces face à la violence de la maladie, même si de nouveaux traitements chirurgicaux sont testés [4] et que l’on note un développement des autopsies permettant de mieux connaître les causes de la maladie. Les médecins de la ville, prudents, conseillent, eux, de s’en tenir à une alimentation suffisante (tenter de manger de la viande plusieurs fois par semaine), à des remèdes à base de plantes (des concoctions telles que la thériaque de l’émétique, de l’antimoine, du potassium ou du sirop royal). Ils se méfient des remèdes « violents et actifs », causant la plupart du temps la mort du malade, et ne conseillent d’opérer les bubons qu’en cas d’extrême nécessité. Il y a tout de même un pourcentage de guérisons observées, et plusieurs témoignages font penser qu’une certaine immunité était acquise après avoir guéri de la peste.

Dans quelques établissements, des religieux s’efforcent de maintenir une préparation digne à la mort, mais la contagiosité de la peste suspend les rites funéraires ordinaires et les morts sont jetés pêle-mêle, sans aucune cérémonie, dans de gigantesques charniers ouverts aux limites de la cité et des hôpitaux. Cette modification de l’administration de la fin de vie est terrible pour les vivants, qui ne peuvent accompagner leurs proches décédés. On trouve ainsi des mentions d’habitants faisant fi de l’obligation d’enterrer les cadavres dans les fosses communes, qui « sans craindre le péril embrassaient leurs parents morts ou les traînaient jusques dans les plus proches cimetières » (Journal historique de Paul Giraud).

La vie continue

Malgré la mortalité et le risque quotidien de périr, la vie doit continuer pour les habitants. Il y a bien sûr des comportements extrêmes, voire irrationnels, liés à la peur, comme le désespoir ou la folie qui guettent tout individu en période de forte mortalité, ce qu’ont souvent souligné les historiens [5]. Mais, même au cœur de l’épidémie, les procédures judiciaires mentionnent des actes d’entraide, de solidarité et de compassion envers les mourants. Ainsi, Anne, servante de maître Gueyrard, atteint par la contagion, le « secourut jusques à la mort », sa fille précisant qu’elle fut « tout attristée de cette mort pour avoir donné ses soins au défunt ».

Installés dans une quarantaine qui semble sans fin, les habitants s’organisent. Face à la fermeture des églises, certains prêtres continuent de prêcher à l’air libre au début de l’épidémie. L’évêque Belsunce organise des processions et des prières collectives, mais la municipalité finit par les interdire pour éviter de faire durer la contagion. Les liens sociaux se maintiennent au sein des familles et avec le voisinage. La vie continue donc malgré tout : en novembre 1720, alors que les morts sont encore nombreux, les noces d’un boulanger sont célébrées dans la maison du négociant Joseph Comte, avec la présence d’un joueur de violon. Peu de registres paroissiaux ont été tenus à jour sur l’ensemble de la période mais l’on note une natalité plus forte suite à l’épidémie, concomitante avec une « frénésie des mariages » remarquée par tous les contemporains (740 par an avant la peste, 1 472 après) [6].

Face aux limites imposées aux déplacements, et à l’enfermement à domicile, on constate une panoplie de tactiques pour entretenir un lien social, tout en se protégeant de la contagion : se parler à distance, au seuil des portes et des fenêtres, utiliser massivement le vinaigre comme désinfectant, maintenir une correspondance avec ses proches pour les lettrés quand les familles sont séparées dans des villes distinctes. Les capacités à faire face à la situation de peste et de quarantaine sont multiples et démontrent ainsi l’aptitude de l’homme à survivre aux épidémies et à s’adapter de façon active aux situations les plus terribles.

Dans Marseille toujours confinée, après le paroxysme de l’épidémie en août-décembre 1720, est venu le temps de l’apaisement et de la désinfection. La maladie semble disparaître, jusqu’à une rechute en mai 1722 qui cause environ 200 morts supplémentaires. A ces phases successives correspondent le durcissement ou au contraire l’allégement des mesures pour tenter de contrôler l’épidémie.

Les populations peuvent de nouveau circuler hors du terroir à partir de décembre 1722. A cette date, lorsque les barrières sont levées, la peste de Marseille a fait périr, selon les plus hautes estimations, près de la moitié des habitants, soit environ 50 000 personnes en incluant le terroir.

La ligne de blocus de la Provence est levée en mai 1723. La région compte 120 000 morts au total (Marseille comprise), soit un tiers de sa population. Le rétablissement complet du commerce n’interviendra, lui, que début 1724, trois ans et demi après la fermeture de Marseille en juillet 1720.

Une fois la peste passée, l’accentuation de certains dispositifs disciplinaires laisse des traces au cours du XVIIIe siècle, notamment en ce qui concerne la police des étrangers. Le répertoire d’actions adoptées pendant l’épidémie sert alors de base au renforcement des contrôles sanitaires. La mémoire de l’événement, quant à elle, est toujours présente aujourd’hui à Marseille.

Fleur Beauvieux

L’auteure: Fleur Beauvieux a soutenu une thèse sur les « Expériences ordinaires de la peste. La société marseillaise en temps d’épidémie, 1720-1724 ». Elle a participé à Police ! Les Marseillais et les forces de l’ordre (dir. B. Marin, C. Regnard, Gaussen, 2019).

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Image : Détail du tableau Vue de l’hôtel de ville pendant la peste de 1720, Michel Serre, 1721.
Marseille, musée des Beaux-Arts, Jean Bernard/Bridgeman Images.

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Notes

1. Cf. J. Delumeau, Y. Lequin (dir.), Les Malheurs des temps. Histoire des fléaux et calamités en France, Larousse, 1987.

2. Les ports et principales escales sous la domination du sultan ottoman où les nations étrangères peuvent jouir de privilèges.

3. Cf. C. Carrière, M. Courdurié, F. Rebuffat (Pour en savoir plus, p. 19).

4. Voir la thèse de J. El Hadj, « Les chirurgiens et l’organisation sanitaire contre la peste à Marseille, XVIIe-XVIIIe siècle », EHESS, 2014.

5. Cf. J. Delumeau (Pour en savoir plus, p. 19).

6. Cf. C. Carrière, M. Courdurié, F. Rebuffat, p. 233 (Pour en savoir plus)

Mots Clés

Échevinage
Municipalité. A Marseille, l’échevinage est composé de quatre échevins, membres de la bourgeoisie marseillaise.

Lazaret
Établissement de quarantaine où sont isolées les personnes ou les marchandises de retour depuis des lieux infectés.

Patentes de santé
Certificats sanitaires donnés aux navires lors de leur appareillage. Ces patentes peuvent être de trois types : « nette » si le bateau provient d’un port sain ; « touchée » ou « soupçonnée » si le port est sain mais la région infectée ;« brute » si le port est contaminé.

Toute la Provence touchée

La peste se répand rapidement en Provence : Cassis est touchée dès le 21 juillet 1720. Le 14 septembre, l’autorité royale promulgue un arrêt plaçant toute la Provence en quarantaine : c’est la première épidémie qui provoque une réaction à l’échelle du royaume. Des cordons sanitaires sont mis en place avec des postes de surveillance. Un mur est construit pour isoler le Comtat Venaissin. On dénombre près de 20 000 morts à Toulon, 13 000 à Arles.

Des mesures policières et sanitaires exceptionnelles

Pour lutter contre la peste et sa contagion, un cordon de postes de garde est établi qui coupe la ville et son arrière-pays du reste de la région. Des quartiers sont délimités pour un meilleur quadrillage. Des hôpitaux sont mis en place et des marchés sont créés pour assurer le ravitaillement de la ville.

Dates Clés

1720

25 mai : Arrivée à Marseille du Grand Saint-Antoine.

20 juin : Première victime de la peste dans la ville.

21 juillet : Cassis est touchée.

31 juillet : Le parlement de Provence ordonne la mise en quarantaine de la ville.

Août-septembre : Paroxysme de l’épidémie.

3 septembre : Nomination de Langeron à la tête de la ville par la royauté.

1721

Janvier-septembre : Désinfection de la ville, dénombrement des morts et des vivants.

Septembre 1721-mai 1722 : Latence de la maladie à Marseille ; la peste s’est étendue au reste de la Provence ; reprise de la vie ordinaire dans la cité.

1722

Mai : Rechute épidémique dans Marseille.

1er décembre : Levée de la ligne de blocus avec la Provence.

1723

4 septembre : Départ du commandant militaire.

27 mai : Échanges rétablis entre Marseille et le reste de la France.

1724 : Rétablissement total des échanges avec le reste du monde.

Chiffres
Pic épidémique en août 1720

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On compte 1 000 décès par jour en août 1720 à son paroxysme. Une reprise de l’épidémie en mai 1722 entraîne environ 200 morts supplémentaires.

Quarantaines, îlots et lazarets en Méditerranée

La menace endémique de la peste en Méditerranée entraîne, dès le XIVe et le XVe siècle, le développement de structures et magistratures sanitaires destinées à juguler les risques d’épidémie. Particulièrement exposées, Raguse (Dubrovnik) et Venise sont les premières villes à imposer un isolement de quarante jours pour les navires, les hommes et les marchandises suspects d’avoir fréquenté des régions infectées. Venise construit ainsi des « lazarets », des bâtiments érigés sur des îlots de la lagune éloignés du centre urbain, afin d’organiser et de contrôler la bonne tenue des quarantaines, ainsi que les opérations de désinfection par des fumigations à base de parfums. Le traumatisme des violentes épidémies des années 1630 et 1650 en Italie amène à renforcer les mesures prophylactiques, peu à peu imitées en Europe.

A Marseille, les dispositifs contre la peste sont durcis au début du XVIIe siècle, à mesure que le port devient la principale tête de pont du commerce français avec l’Empire ottoman, où la peste sévit de manière chronique. Le Bureau de la santé de Marseille, véritable « place forte » (Françoise Hildesheimer) de la défense sanitaire de la France, s’occupe de collecter des renseignements sur l’état des épidémies en Méditerranée, grâce à un vaste réseau d’informateurs ( bureaux-relais établis sur les littoraux du royaume, consuls à l’étranger, marchands et marins, etc.). Les magistratures de santé ou les consuls délivrent aux capitaines des « patentes » qui indiquent l’état sanitaire de leur port de départ. En fonction de ces patentes et des déclarations des capitaines sur leurs voyages, les intendants de la Santé dirigent les navires vers le lazaret, au nord de Marseille, ou bien vers les îles de Pomègues ou Jarre pour les cas les plus dangereux. Cette surveillance n’est pas toujours bien vécue par les marchands ou les marins, souvent pressés de débarquer ou de repartir. Cependant, la réputation sanitaire des places méditerranéennes joue un rôle économique important. Comme le résument les Vénitiens lors de la violente irruption de peste à Marseille en 1720, « si l’âme de l’État est le commerce […], l’âme du commerce est la santé ».

Guillaume Calafat

A savoir

Le bacille de Yersin
Maladie infectieuse, la peste/ se présente sous deux formes cliniques principales. La plus répandue est la peste bubonique, propagée par les rats et transmise par des piqûres de puces. Elle se manifeste par des plaques noires autour de la piqûre (« charbon pesteux »), et par des bubons (gros ganglions durs et douloureux). En quelques jours, la maladie se dissémine dans le corps, entraînant la mort dans deux cas sur trois. Plus grave encore, la peste pulmonaire, transmise directement par voie aérienne d’homme à homme, atteint les poumons et conduit la plupart du temps à une issue fatale. Les symptômes de la peste sont reconnus par les médecins depuis le Moyen Age, mais ce n’est qu’en 1894 que le médecin pastorien Alexandre Yersin identifie la bactérie responsable de la peste : le bacille qui portera son nom. Aujourd’hui, la peste est traitée par les antibiotiques.

Masque et bâton de saint Roch

Le masque du médecin de peste, resté célèbre aujourd’hui lors des carnavals de Venise, a-t-il été utilisé en 1720 à Marseille ? Rien n’est moins sûr. Ce masque de protection en forme de bec d’oiseau (image de droite), dont l’usage est attesté dans les épidémies italiennes depuis le XVIIe siècle, n’apparaît en effet nulle part dans les témoignages des contemporains. Les transporteurs de cadavres, dont les forçats, ne disposaient pour se protéger de l’infection que d’un simple tissu sur le visage (on le voit sur les tableaux de Michel Serre). Le religieux Paul Giraud parle de « cassolettes ou pommes de senteur sous le nez » que certains habitants employaient (ce à quoi fait peut-être référence la caricature de gauche). La fumigation d’herbes aromatiques et d’épices entrait dans les processus de désinfection, puisque, selon les thèses aéristes, la peste pouvait être présente dans l’air.

Autre élément du costume visible sur ces illustrations : le bâton de bois qui servait à rester à distance des malades. Ces « bâtons de saint Roch » (du nom du saint protecteur de la peste) sont mentionnés dans les sources.

Les habits et chaussures de cuir, également représentés ici, étaient recommandés pour les médecins et chirurgiens, de même que le port de gants pour éviter la contagion lors des soins donnés aux malades.

Il n’est pas certain que le personnel soignant ait disposé de suffisamment de matériel de protection en 1720 étant donné l’impréparation de la municipalité et la mise en place en urgence des hôpitaux pour tenter de contenir la maladie. Mais ces deux illustrations montrent qu’au sein des lazarets, lorsque la peste n’atteignait pas les populations, des costumes spéciaux et sans doute efficaces étaient prévus pour se protéger de la maladie.

Fleur Beauvieux

Dans le texte

Désespoir d’un médecin

« [Deux marchands] […] expliquent ce système populaire, qui consiste à encore croire que la peste étant un fléau du Ciel, elle n’est pas moins au-dessus de la connaissance des médecins que de leurs remèdes, ils prouvent le premier article par l’Écriture, & le second par le propre aveu des médecins, & par le petit nombre des guérisons qu’ils ont opérées […]. Ils se retranchent pour tout remède à la simple tisane & à quelque léger cordial, selon l’usage du Levant, où la maladie est familière. Ils appuient leur pratique par cette réflexion, que la peste attaquant plus les pauvres que les riches, elle ne demande que les aliments & les remèdes les plus simples. »

Relation historique de la peste de Marseille en 1720 par le médecin

Jean-Baptiste Bertrand, Amsterdam, J. Mossy, 1779, pp. 344-345.

Dans le texte
« Chacun commença de respirer »

Le 18 [novembre 1722], on vit ce que l’on n’avait pas vu dans Marseille depuis le commencement de la contagion. Toutes les portes de la ville furent ouvertes sans soldats, sans aucune garde bourgeoise, il fut permis d’entrer et de sortir sans billet, de porter et de rapporter le linge blanc et sale et toute sorte de meuble sans la permission par écrit des commissaires. Chacun commença de respirer et se flatta de voir bientôt les barrières du terroir abattues. […] L’on apprit que le roi avait donné un édit à Versailles le 19 novembre, dans lequel il ordonnait qu’à commencer du 1er décembre prochain toutes les lignes qu’il avait fait établir sur les frontières […] seraient levées et que les gens de guerre et habitants des lieux préposés à leur garde se retireraient.”

Paul Giraud, « Journal historique de ce qui s’est passé dans la ville de Marseille et son terroir, à l’occasion de la peste, depuis le mois de mai 1720 jusqu’en 1723 », Bibliothèque municipale à vocation régionale de l’Alcazar, Marseille (Ms1411, fol. 344)

Une forte empreinte dans la ville

La peste de Marseille offre au moins deux paradoxes. Ce n’est sans doute pas l’épidémie la plus catastrophique pour la ville, mais c’est la seule à avoir laissé une forte empreinte dans la mémoire marseillaise. La trace dans la cité d’aujourd’hui est bien visible. L’évêque Belsunce a ainsi donné son nom à un quartier, sa statue a été érigée au milieu du XIXe siècle devant la cathédrale Sainte-Marie-Majeure (photo). Plus significatif encore, la tribune sud du stade vélodrome s’appelle « Chevalier Roze », seul personnage historique au milieu des célébrités sportives marseillaises ! La peste est aussi l’événement historique qui a inspiré le plus d’artistes et d’écrivains provençaux. Marcel Pagnol a ainsi laissé une nouvelle inédite, Les Pestiférés (devenue une bande dessinée). Second paradoxe : la ville s’est rapidement relevée de la catastrophe. Dès 1721, les mariages se sont multipliés et les « gavots » descendus de la montagne alpine ont comblé les décès. Le XVIIIe fut un beau et grand siècle pour Marseille malgré la peste.

Philippe Joutard

Pour en savoir plus

G. Calvi, Histories of a Plague Year. The Social and the Imaginary in Baroque Florence, Berkeley, University of California Press, 1989 [première étude sur la peste à utiliser l’approche microhistorique].

C. Carrière, M. Courdurié, F. Rebuffat, Marseille ville morte. La peste de 1720, [1968], Autres Temps Éditions, 2008 [ouvrage de référence sur la peste à Marseille].

S. K. Cohn Jr., Epidemics. Hate and Compassion from the Plague of Athens to AIDS, Oxford, Oxford University Press, 2018 [pour une étude récente des réactions face aux épidémies dans le temps long].

J. Delumeau, La Peur en Occident, XVIe-XVIIIe siècle, [1978], Fayard, 2006 [sur les comportements collectifs en temps de peste].

F. Hildesheimer, La Terreur et la pitié. L’Ancien Régime à l’épreuve de la peste, Publisud, 1990 [ouvrage de référence sur la peste en France]

https://www.lhistoire.fr/marseille-en-quarantaine%C2%A0-la-peste-de-1720

HISTOIRE DE LA PROVENCE, LA PESTE DE MARSEILLE EN 1720, MALADIE, MALADIES, MARSEILLE (Bouches-du-Rhône), PESTE, PESTE (Marseille ; 1720), PROVENCE

La peste de 1720 à Marseille

Peste de Marseille (1720)

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Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée AtgerMontpellier). L’inhumation des cadavres à la Tourette par le Chevalier Roze, qui figure de façon exemplaire l’intervention de l’État, a été l’objet de représentations iconographiques nombreuses

La peste  de Marseille de 1720 est la dernière grande épidémie de peste enregistrée en France.

Elle fut propagée à par280px-Mgr_de_Belsuncetir du Grand-Saint-Antoine, un bateau en provenance du Levant (la région de la Syrie), accostant à Marseille le 25 mai 1720, jugé comme étant à l’origine de l’épidémie. En effet, sa cargaison constituée d’étoffes et de balles de coton est contaminée par le bacille de Yersin responsable de la peste. À la suite de graves négligences, et malgré un dispositif de protection très strict comportant notamment la mise en quarantaine des passagers et des marchandises, la peste se propage dans la ville. Les quartiers déshérités et les plus anciens sont les plus touchés. La peste s’étend rapidement dans la cité où elle entraîne entre 30 000 et 40 000 décès sur 80 000 à 90 000 habitants, puis dans toute la Provence, où elle fait entre 90 000 et 120 000 victimes sur une population de 400 000 habitants environ.

La responsabilité de la non-application de la réglementation pour les navires potentiellement infectés a été recherchée auprès du commandant du navire, le capitaine Jean-Baptiste Chataud, et du premier échevin, Jean-Baptiste Estelle. Aucune preuve formelle n’a pu être trouvée. Il est cependant certain que les échevins et les intendants de santé chargés de cette réglementation ont agi avec beaucoup de légèreté.

Lors de l’épidémie, l’alimentation de la population ainsi que l’évacuation des cadavres posent de graves problèmes et mobilisent les échevins qui montrent beaucoup de courage. L’enlèvement des cadavres du quartier de la Tourette par les galériens de l’Arsenal des galères mobilisés à cet effet et placés sous le commandement du Chevalier Roze constitue un fait majeur de ce tragique évènement. Les religieux avec à leur tête Mgr de Belsunce apportent quant à eux un réconfort moral aux mourants.

Cette épidémie a donné naissance à de nombreuses représentations artistiques parmi lesquelles celles du peintre Michel Serre, témoin direct de l’épidémie. Elle constitue un épisode historique marquant, toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais.

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Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée Atger, Montpellier). L’inhumation des cadavres à la Tourette par le Chevalier Roze, qui figure de façon exemplaire l’intervention de l’État, a été l’objet de représentations iconographiques nombreuses.

 

 

Marseille à la veille de l’épidémie

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Situation économique

Malgré les difficultés financières de la ville de Marseille, fortement endettée depuis la fin du xviie siècle, le commerce marseillais est en plein essor après une crise passagère consécutive au traité de Rastadt (signé en 1714) qui mettait fin à la guerre de Succession d’Espagne. La valeur des produits du Levant apportés dans le port de Marseille en 1714 s’élève à vingt-trois millions de livres, somme jamais atteinte précédemment. C’est à ce moment où s’amorcent des conditions de vie meilleures et un essor économique auxquels un coup d’arrêt brutal est donné par l’apparition de la peste.

 

Urbanisme de la ville

La ville est entièrement ceinturée par un nouveau rempart construit sur ordre de Louis XIV par Nicolas Arnoul. Cette enceinte prend appui sur chacune des deux puissantes forteresses placées de part et d’autre de l’entrée du port : le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas. Les remparts du Moyen Âge ont été démolis et la superficie de la ville intra-muros est triplée, passant de 65 à 195 hectares. Dans les espaces intérieurs ainsi conquis sont construites des voies nouvelles se coupant perpendiculairement.

Il en résulte deux types d’urbanisation qui ne seront pas sans influence sur le développement et la propagation de la peste qui apparut d’abord dans les vieux quartiers. Au nord du port est située la ville ancienne qui correspond à celle du Moyen Âge avec des rues étroites, tortueuses et insalubres où se trouvent artisans et commerçants ; c’est dans cette zone que la peste apparaît et atteint son paroxysme. À l’est et au sud se développe la ville nouvelle avec ses nouvelles voies rectilignes : rue de Rome, rue Paradis, rue Saint-Ferréol.

 

Réglementation sanitaire

La peste constitue une menace permanente pour Marseille en liaison fréquente avec le Proche-Orient où cette maladie est endémique. Des épidémies frappent la ville à de nombreuses reprises, notamment en 1580 où la peste a été très meurtrière et a fait proportionnellement autant de morts sinon davantage que celle de 1720. Un système est progressivement mis en place et montre son efficacité puisqu’en 1720 Marseille n’a pas connu d’épidémie depuis soixante ans. Cette protection repose d’une part sur un cordon sanitaire mis en place à l’échelle méditerranéenne avec délivrance de patentes dans les ports du Levant et d’autre part sur un bureau de santé composé d’intendants qui décident de la durée de la mise en quarantaine pour l’équipage, les passagers et les marchandises.

 Les patentes

Chaque navire faisant escale dans un port du Levant se voit délivrer une patente, certificat délivré par les consuls des ports orientaux aux capitaines des vaisseaux souhaitant rentrer en France, qui précise l’état sanitaire de la ville. On distingue trois types de patentes :

la patente nette lorsque rien de suspect n’existe dans la région au moment du départ du vaisseau ;

la patente suspecte lorsque règne dans le pays une maladie soupçonnée pestilentielle ;

la patente brute lorsque la région est contaminée par la peste.

En cas de patente nette la durée de la quarantaine est ordinairement de dix-huit jours pour les personnes, vingt-huit pour le navire et trente-huit pour la cargaison. Ces périodes sont portées respectivement à vingt-cinq, trente et quarante si la patente est suspecte et trente-cinq, cinquante et soixante si la patente est brute

 Le bureau de santé

Un bureau de santé est créé à Marseille. Sa date de création est inconnue mais forcément avant 1622 car un texte émanant du parlement de Provence daté de cette année fait référence à cet établissement. Ce bureau, renouvelé chaque année par le conseil de ville, est composé de quatorze intendants bénévoles choisis parmi les négociants, marchands et anciens capitaines de vaisseau. La présidence est assurée à tour de rôle chaque semaine par l’un des intendants qui prend alors le nom d’intendant semainier. Afin d’assurer une bonne coordination entre le conseil municipal et le bureau de santé, les deux échevins à la sortie de leur charge font partie de droit du bureau de santé, ce qui porte le nombre total de ses membres à seize. Ils sont assistés dans leur tâche par un personnel nombreux : secrétaires, commis, etc. Un médecin et un chirurgien sont attachés à cet établissement.

Le siège du bureau de santé se trouve d’abord sur un ponton flottant basé près du fort Saint-Jean, puis à la consigne sanitaire, bâtiment construit à partir de 1719 sur les plans d’Antoine Mazin au pied du fort Saint-Jean. Ce bâtiment est toujours visible et a été classé monument historique par arrêté du 23 novembre 19497.

Les démarches sont strictes : le capitaine d’un vaisseau en provenance du Levant laisse son navire à l’île de Pomègues et se rend en barque au bureau de santé pour présenter la patente qui lui a été délivrée et selon le type de celle-ci, le bureau de santé décide de la durée de la quarantaine à appliquer aux marchandises et aux personnes.

 

Les lieux de quarantaine

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Carte de la rade de Marseille établie au xviie siècle, avec les îles de l’archipel du Frioul.

Les lieux de quarantaine des vaisseaux ont été établis à l’île Jarre, au sud de la rade de Marseille, si la peste est avérée, ou à l’île de Pomègues où cinq hectares de terrains et de bâtiments ainsi qu’un petit port ont été aménagés pour recevoir environ trente-cinq navires.

D’autre part, des infirmeries, parfois appelées lazarets car elles sont placées sous la protection de saint Lazare, ont été aménagées pour les passagers et les marchandises. Ces infirmeries sont situées au bord de la mer, entre l’anse de la Joliette et celle d’Arenc, à 400 m environ au nord de l’enceinte de la ville ; construites sous Colbert, elles sont constituées de hangars pour les marchandises et d’habitations pour les voyageurs, sur une emprise de 12 hectares, ceinturée de murailles et ne comportant que trois points d’accès.

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L’arrivée du Grand-Saint-Antoine

Le 25 mai 1720, le Grand-Saint-Antoine, navire en provenance du Proche-Orient, arrive à Marseille. Il apporte un précieux chargement d’étoffes de soie et de balles de coton, pour une valeur de 300 000 livres destinées à être vendues à la foire de Beaucaire de juillet.

Une partie de la cargaison appartient à plusieurs notables de Marseille, dont le premier échevin Jean-Baptiste Estelle et le capitaine du navire Jean-Baptiste Chataud. Le bateau a été armé par Ghilhermy et Chaud, Jean-Baptiste Estelle, Antoine Bourguet et Jean-Baptiste Chataud, intéressés chacun pour un quart. Comment ce vaisseau qui apporte la peste a-t-il pu être contaminé ?

 

Périple et mortalité à bord

Le Grand-Saint-Antoine quitte Marseille le 22 juillet 1719 et relie successivement Smyrne, Larnaca (Chypre), et Sidon (Liban). Dans cette ville, il embarque des tissus de soie et des sacs de cendre destinés au lest et afin d’absorber l’humidité des cales pour assurer une meilleure conservation des précieuses étoffes. Cette cendre se vendait à Marseille aux savonneries qui l’incorporaient dans leurs fabrications (en 1978 des plongeurs qui ont repéré l’épave du Grand Saint-Antoine au large de l’île Jarre ont remonté des échantillons de cendre). Le consul Poullard, qui ignore que la peste sévit à Damas, délivre une patente nette alors que le chargement est probablement contaminé. Le navire arrive à Tyr (aujourd’hui Sûr) et complète sa cargaison par de nouvelles étoffes probablement aussi contaminées. Le navire reprend la mer, mais doit faire escale à,Tripoli du Liban pour  remédier à des dégâts causés par une violente tempête. Le vice-consul de Tripoli, Monhenoult, délivre également une patente nette. Le 3 avril 1720 le navire se dirige vers Chypre après avoir embarqué quatorze passagers Le 5 avril un Turc meurt à bord et son cadavre est jeté à la mer. Les passagers descendent à Chypre et le navire repart le 18 avril 1720 en direction de Marseille. En cours de route meurent successivement cinq personnes, dont le chirurgien de bord.

L’alerte est grave et le capitaine Chataud décide de s’arrêter alors dans la rade du Brusc, à proximité de Toulon. Cette rade bien abritée par l’île des Embiez constitue un mouillage forain apprécié des navigateurs depuis l’Antiquité. Il s’agit en effet de l’ancienne Tauroentum.  Les raisons de cette escale sont assez mystérieuses, mais certains historiens estiment que Chataud a voulu prendre l’avis des propriétaires de la cargaison pour fixer la conduite à tenir.

Le Grand-Saint-Antoine fait alors demi-tour pour gagner Livourne, où il arrive le 17 mai. Les Italiens interdisent l’entrée du navire dans le port et le font mettre à l’ancre dans une crique gardée par des soldats. Cette précaution est d’autant plus judicieuse que le lendemain trois personnes décèdent à bord. Les cadavres sont examinés par des médecins qui concluent à une « fièvre maligne pestilentielle » ; ce terme ne doit pas prêter à confusion, car pour les médecins de l’époque il ne désigne pas la peste. Les autorités de Livourne mentionnent, au dos de la patente de Tripoli, qu’elles ont refusé l’entrée du navire dans le port à cause de la mortalité d’une partie de l’équipage en raison de cette fièvre.

Le navire retourne alors vers Marseille : il y a eu depuis le départ de Tripoli neuf décès à bord.

 La mise en quarantaine

À son arrivée, le capitaine Chataud se rend au bureau de santé faire sa déclaration à l’intendant semainier Tiran Il produit les patentes nettes et ne peut que l’informer des décès survenus durant la traversée. Le 27 mai, deux jours seulement après l’arrivée du navire, un matelot meurt à bord. Le bureau de santé, à l’unanimité décide d’envoyer le bateau à l’île de Jarre, puis se ravise et dans une seconde délibération, décide de faire transférer le cadavre aux infirmeries pour examen et d’envoyer le navire à l’île de Pomègues, dans l’archipel du Frioul. Le 29 mai ce même bureau décide, fait inhabituel, de faire débarquer aux infirmeries les marchandises de valeur tandis que les balles de coton doivent être transférées à l’île de Jarre.

Le 3 juin, le bureau revient sur sa position et prend une décision encore plus favorable aux propriétaires de la cargaison : toutes les marchandises seront débarquées aux infirmeries. Si aucune preuve écrite n’existe, il est probable que des interventions ont eu lieu pour faire adopter la réglementation la moins contraignante ; il est impossible de connaître les personnes qui sont réellement intervenues, mais l’intrication des intérêts des familles de négociants et des autorités qui dirigeaient la ville suffisent à comprendre les raisons de ces nombreuses négligences. La déclaration du capitaine Chataud est falsifiée par addition d’un renvoi indiquant que les membres d’équipage décédés en mer sont morts de mauvais aliments. Les intendants de santé ont probablement voulu sauver la cargaison destinée en partie à la foire de Beaucaire, qui devait avoir lieu le 22 juillet 1720.  Le 13 juin, veille du jour de sortie de quarantaine des passagers, le gardien de santé du vaisseau décède. Le chirurgien de service du port, Gueirard, examine le cadavre et conclut à une mort par vieillesse, sans observer des marques de peste.

Un mousse tombe malade et meurt le 25 juin. À partir de ce jour plusieurs portefaix qui ont manipulé les ballots de coton succombent à leur tour. Le bureau de santé s’inquiète très sérieusement et décide de transférer le vaisseau à l’île de Jarre, de faire brûler les hardes des personnes décédées et d’enterrer les cadavres dans de la chaux vive. Mais ces mesures arrivent trop tard, car des tissus sortis en fraude des infirmeries ont déjà transmis la peste dans la ville.

L’épidémie de peste

 Propagation de la peste

Les dix décès survenus à bord du navire ne présentaient pas apparemment les symptômes caractéristiques de la peste que sont les charbons et les bubons. Ces manifestations évidentes apparaîtront dans la ville lorsque commenceront à s’y répandre les tissus en provenance du Grand-Saint-Antoine infestés de puces porteuses du bacille de Yersin.

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Légende de la carte

Propagation de la peste.

A- Porte de la Joliette, B- Porte royale ou porte d’Aix, C- Porte Bernard-du-Bois, D- Porte des Chartreux ou des fainéants, E- Porte de Noailles, F- Porte d’Aubagne, G- Porte de Rome, H- Porte de Paradis, I- Porte Notre-Dame-de-la-Garde, J- Porte de Saint-Victor, K- Arsenal des galères, L- Estacade isolant les galères, M- Abbaye Saint-Victor, N- Fort Saint-Nicolas, O- Fort Saint-Jean.

1- Église Saint-Laurent, 2- Cathédrale de la Major, 3- Église des Accoules, 4- Église Saint-Martin, 5- Église Saint-Ferréol, 6- Église des Augustins, 7- La Vieille Charité, 8- Hôpital du Saint-Esprit (Hôtel-Dieu), 9- Couvent des Présentines, 10- Couvent des Récollets, 11- Couvent de la Visitation, 12- Rue Belle-Table, 13- Place du Palais, 14- Rue de l’Échelle, 15- Rue Jean-Galant, 16- Place des Prêcheurs, 17- Rue de l’Oratoire, 18- Rue des Grands-Carmes, 19- Rue des Fabres, 20- Cours Belsunce, 21- Hôtel de ville, 22- Place des Moulins, 23- Place de Lenche, 24- La Canebière, 25- Rue Saint-Ferréol, 26- Rue Paradis, 27- Place du Champ-Major (place Montyon), 28- Chantier de construction.

 

Les premiers cas

Le 20 juin 1720, rue Belle-Table, venelle étroite et sombre des vieux quartiers, une femme, Marie Dauplan, meurt en quelques heures. À ce moment les médecins doutent que ce décès soit vraiment dû à la peste. Il semble en effet qu’un premier foyer pesteux au sein de l’équipage ait été contenu jusqu’au déballage des balles de coton qui allaient répandre les puces porteuses de la maladie.

Le 28 juin, un tailleur, Michel Cresp, meurt subitement. Le 1er juillet, deux femmes, Eygazière et Tanouse, demeurant rue de l’Échelle, autre quartier déshérité de la ville, meurent l’une d’un charbon (escarre surinfecté à l’endroit de la piqûre de puce, à ne pas confondre avec la maladie du charbon) sur le nez, l’autre avec des bubons, signes évidents de la peste.

À partir du 9 juillet il est évident que la peste est présente ; ce jour-là Charles Peyssonnel et son fils Jean-André Peyssonnel, tous deux médecins, appelés au chevet d’un enfant d’une douzaine d’années rue Jean-Galland, diagnostiquent la peste et avertissent les échevins. Les morts sont enterrés dans de la chaux vive et leurs maisons sont murées Les échevins espèrent toujours qu’il s’agit d’une contagion limitée. La cargaison du navire est transférée des infirmeries à l’île de Jarre. À partir du 21 juillet le nombre de décès ne fait que croître ; le père Giraud peut écrire que « Dieu déclare la guerre à son peuple ».

 

Pic de l’épidémie

Les mesures prises, telles que la combustion de soufre dans les maisons, sont peu efficaces. L’épidémie de peste progresse dans la vieille ville. Les gens aisés quittent Marseille pour se réfugier dans leurs bastides situées dans les environs. Le corps des galères, à la demande du médecin des galères qui affirme qu’il s’agit bien de la peste, se retranche dans l’arsenal qui s’isole de la mer par une estacade faite de poutres flottantes. Les personnes modestes créent un immense campement sur la plaine Saint-Michel (actuellement place Jean-Jaurès). Le 31 juillet 1720 le parlement d’Aix fait interdiction aux Marseillais de sortir de leur terroir et aux habitants de la Provence de communiquer avec eux.

À partir du 9 août, il meurt plus de cent personnes par jour. Les infirmeries ne peuvent plus recevoir les malades ; les cadavres sont jetés dans les rues. À la mi-août des médecins, François Chicoyneau et Verny, de l’université de Montpellier, viennent à Marseille sur ordre du Régent, conseillé par son premier médecin Pierre Chirac. Émules de l’école de médecine de Salerne, leur diagnostic, s’opposant aux médecins marseillais à la formation scolastique, est évident : c’est la peste.

Fin août tous les quartiers de Marseille sont touchés, y compris le quartier de Rive-Neuve séparé de la ville par le port et le vaste arsenal des galères. Malgré les mesures prises par le chevalier Roze qui est alors capitaine de ce quartier, il a été impossible de couper toute communication avec la vieille ville contaminée d’où l’extension de la contagion. Il meurt alors trois cents personnes par jour. Des familles entières disparaissent, aucune rue de la vieille ville n’est épargnée. Les églises ferment leurs portes les unes après les autres : il meurt alors mille personnes par jour.

De nombreuses réglementations sont mises en place par les diverses autorités locales et les parlements. Afin d’harmoniser la réglementation, le Conseil d’État prend le 14 septembre 1720 un arrêt qui annule toutes les mesures prises, prononce le blocus de Marseille et règle la police maritime. Mais il est déjà trop tard : le bacille s’est répandu dans l’intérieur des terres et il faudra encore deux années de lutte pour éradiquer la peste du Languedoc et de la Provence car c’est le 22 septembre 1722 que la dernière quarantaine est ordonnée à Avignon. Un cordon sanitaire est mis en place pour protéger le reste de la France, avec le mur de la peste dans les monts de Vaucluse prolongé jusqu’à la Durance le long du Jabron puis jusqu’aux Alpes.

Extension aux régions voisines

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Mur de la peste dans le Vaucluse, édifié en 1720 pour isoler les régions atteintes.

Marseille n’est pas la seule cité provençale attaquée par l’épidémie qui touche également Arles, Aix-en-Provence et Toulon. Les petites communes situées dans le voisinage de ces grandes villes sont également atteintes par la peste : Allauch, Cassis, Aubagne, etc. Seule la commune de La Ciotat, protégée par ses murailles, est épargnée par la peste.

Le Languedoc et le Comtat sont également touchés avec les villes d’Alès et d’Avignon. La ville de Beaucaire est épargnée, probablement grâce à la sage précaution de supprimer la foire traditionnelle.

Le Gévaudan est aussi contaminé avec les villes de Marvejols et de Mende. L’épidémie du Gévaudan ne fait « que » 5 500 victimes, ce qui représente 41 % de la population des régions touchées. La Canourgue perd 64 % de sa population et Marvejols 53%.

Au total, l’épidémie fait entre 90 000 et 120 000 victimes environ (Marseille y compris) sur une population de 400 000 personnes. Les derniers foyers s’éteignent à la fin de 1722 dans les communes d’Avignon et d’Orange.

 

L’apaisement

À partir du mois d’octobre 1720 la peste se met à reculer dans Marseille et les personnes atteintes guérissent plus facilement ; la mortalité journalière tombe à une vingtaine de personnes. Cette baisse se poursuit au début de l’année 1721 avec une mortalité journalière de une ou deux personnes. Les boutiques rouvrent, le travail reprend sur le port et la pêche est de nouveau pratiquée. Parmi les différents signes qui marquent ce renouveau de l’activité en 1721, peut être retenue par exemple la reprise le 19 février des délibérations de la Chambre de commerce qui les a interrompues depuis le 19 juillet 1720. Le 20 juin 1721 Mgr de Belsunce organise une grande procession à l’occasion de la fête du Sacré-Cœur malgré les réticences de Langeron qui craint un retour de la peste.

 

Description contemporaine

Mme Leprince de Beaumont, dans les Mémoires de madame la baronne de Batteville, décrit les conditions dramatiques dans lesquelles la population de Marseille dut vivre : « Les rues, les devants des portes étaient couverts de malades qui confondus avec les mourants, étaient abandonnés de tout le monde, les hôpitaux ne pouvant plus les contenir. On y rencontrait peu de monde, personne n’osant paraître dans les rues sans un besoin absolu. (…) Heureusement l’évêque de Marseille, accompagné de quelques ecclésiastiques, portait des secours spirituels et corporels à tous les malades sans distinction de rang. »

 

La rechute de 1722

De nouveaux cas de peste se produisent en avril 1722. C’est la panique À la demande de Mgr de Belsunce, les échevins font le 28 mai 1722 à la suite de cette rechute le vœu solennel d’aller entendre à chaque date anniversaire la messe au monastère de la Visitation et d’offrir « un cierge ou flambeau de cire blanche, du poids de quatre livres, orné de l’écusson de la ville pour le brûler ce jour-là devant le Saint-Sacrement». Ce vœu du 28 mai 1722 ne cesse d’être accompli jusqu’à la Révolution. À partir de 1877, la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence reprend le vœu sans qu’il n’y ait plus eu d’interruption jusqu’à nos jours, se chargeant de l’organisation d’une cérémonie religieuse marquée par l’offrande d’un cierge tel que celui décrit en 1722. La cérémonie a lieu dans l’église du Sacré-Cœur du Prado.

Dès le début du mois d’août 1722, l’épidémie est enrayée, il n’y a plus ni malades ni décès causés par la peste.

 

Causes de la propagation et type de peste

L’ignorance au xviiie siècle des causes et modes de propagation de la peste est responsable du peu d’efficacité de la médecine de l’époque et des mesures de précautions prises : le bacille responsable de la peste n’a été découvert par Alexandre Yersin qu’en 1894. D’après les descriptions de l’époque, il est possible d’affirmer que la peste de Marseille fut bubonique ou plus exactement bubo-septicémique. En revanche la forme pulmonaire, transmissible par la seule respiration du malade, doit être écartée. Si ce type de peste avait sévi, certains historiens pensent que la maladie aurait pu toucher l’ensemble du pays, et toute l’Europe, avec un nombre de morts considérable. Cette affirmation n’est absolument pas fondée pour d’autres auteurs.

Les rats et les puces d’un animal sont généralement les vecteurs de la maladie. Or, les descriptions de l’époque faites par des contemporains tels que le docteur Bertrand ou Pichatty de Croissainte25 ne font aucune mention de mortalité de rats. Le vecteur de transmission est cependant bien la puce, mais qui se transmet d’homme à homme ou par l’intermédiaire de leurs vêtements et des étoffes. Certains pensent que le rat a joué un certain rôle dans la transmission de la maladie. À l’époque, seul le rat noir est présent en France ; toutefois, le comportement de ce rongeur est différent de celui du rat gris qui est actuellement très répandu. Le rat noir malade irait mourir dans des lieux écartés, tandis que le rat gris va mourir dans les rues. D’un point de vue strictement entomologique, la puce impliquée (Xenopsylla cheopis) ne peut généralement pas résister à des températures inférieures à 22 °C. Après la disparition des vecteurs principaux (rats puis humains les plus exposés), les conditions météorologiques et températures locales à Marseille ont pu être l’un des facteurs aggravants puis réducteurs de la propagation de la peste via les puces depuis fin mai 1720 jusqu’au mois d’octobre de la même année. D’un point de vue météorologique, la moyenne historique des températures diurnes relevées à Marseille s’élève à 25 °C pour le mois de juin et 23 °C en septembre alors qu’en octobre, cette valeur tombe à une moyenne de 18 °C seulement. En revanche, lors des pics de chaleur de juillet à août, ces valeurs moyennes s’élèvent à 26 °C à Marseille, ce qui favorise la reproduction et l’expansion des puces Xenopsylla cheopis.

 

Moyens de lutte

Les médecins (même les médecins de peste) sont impuissants devant cette épidémie dont ils ne connaissent que les symptômes apparents. Les mesures préventives sont largement traditionnelles, voire superstitieuses, telles que l’utilisation de phylactères. Certains médecins comme Chicoyeau, gendre de Pierre Chirac, premier médecin du Régent, estiment que la maladie n’est pas contagieuse. Il touche les malades, dissèque les cadavres sans aucune précaution : il a cependant la chance extraordinaire de ne pas avoir contracté la maladie.

La maladie étant inconnue, il en résulte une thérapeutique traditionnelle pour l’époque : transpiration, vomissement, purgation et bien sûr et surtout l’inévitable saignée qui n’a d’autre résultat que d’abréger les souffrances du malade. Quant aux pratiques chirurgicales, elles consistent à inciser les bubons lorsqu’ils arrivent à maturité.

Cependant tout n’est pas inutile. L’accoutrement des médecins avec leur tablier de cuir ou de toile cirée diminue les risques de piqûre des puces. Les parfums utilisés pour désinfecter les habitations à base de soufre et d’arsenic peuvent avoir un impact sur la destruction des puces. En revanche le fameux vinaigre des quatre voleurs n’a aucun effet. L’origine de cette potion est la suivante : quatre voleurs sont arrêtés alors qu’ils détroussaient les pestiférés au cours de l’épidémie de Toulouse en 1628-1631. Afin d’avoir la vie sauve, ils révèlent le secret de la composition d’un remède qui leur permettait de se préserver de la contagion. La préparation se faisait à partir d’absinthe, sauge, menthe, romarin, rue, lavande, cannelle, girofle et ail. Malgré la révélation de ce secret les voleurs auraient été pendus. Ce vinaigre antiseptique connut des heures de gloire et ne disparut du Codex qu’en 1884.

 

Organisation des secours

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Tableau de Magaud : Le chevalier Roze et les échevins.

Dans le désarroi général, peu de responsables demeurent à leur poste. Sous l’autorité du viguier, Louis-Alphonse Fortia, marquis de Pilles, les échevins de l’année, Jean-Pierre de Moustiès et Balthazar Dieudé, et ceux de l’année précédente, Jean-Baptiste Estelle et Jean-Baptiste Audimar, se dépensent sans compter et font preuve d’un grand courage. Peu de leurs collaborateurs demeurent en fonction à l’exception de Capus, archivaire secrétaire général de l’hôtel de ville, et Pichatty de Croissainte, procureur du roi. Restent également à leur poste, Jean-Pierre Rigord, subdélégué de l’intendant de Provence, et Jean-Jacques de Gérin, lieutenant de l’amirauté.

Un chef d’escadre, Charles-Claude Andrault de Langeron, arrive à Marseille le 4 septembre 1720 revêtu de pouvoirs extraordinaires : il a sous ses ordres tous les fonctionnaires, y compris le viguier et les échevins. D’autres civils apportent leur aide : le peintre Michel Serre ou le docteur Bertrand, qui laissent chacun un témoignage très intéressant sur ce qu’ils ont vu sous la forme de tableaux représentant des scènes de cette épidémie pour l’un et d’un mémoire intitulé Relation historique de la peste de Marseille en 1720 pour l’autre.

Cardin Lebret collectionne les titres et les fonctions puisqu’il est à la fois intendant de Provence et président du parlement de Provence. Élevé à l’école des grands fonctionnaires qui s’étaient directement inspirés des méthodes de Colbert et de Louvois, il aime avant tout l’ordre ; il est le représentant du roi en Provence et par son activité et sa compétence encourage et stimule les échevins. Mais il ne combat la peste que de loin et réside suivant l’évolution des zones contaminées à Aix-en-Provence, puis Saint-Rémy-de-Provence et Barbentane. C’est dans cette dernière ville qu’il accueille le 21 mars 1721 un groupe de vingt-et-un apprentis chirurgiens et médecins venus de Paris apporter leur aide. Parmi ces volontaires figure Jacques Daviel, qui deviendra maître chirurgien et oculiste du roi. De même, le parlement de Provence suit de loin l’évolution de l’épidémie et devant la propagation se retire à Saint-Rémy de Provence puis à Saint-Michel de Frigolet.

Sous la direction des échevins l’administration municipale assure une triple tâche : le ravitaillement des populations, le maintien de l’ordre et surtout l’enlèvement des cadavres. Les achats de blé sont effectués auprès des particuliers, des consuls de la province et de l’intendant du Languedoc. Le viguier et les échevins sont investis avec l’accord de l’intendant Lebret de pouvoirs extraordinaires et les délits sont réprimés avec sévérité. L’enlèvement des cadavres est la tâche la plus angoissante à cause du manque de main d’œuvre et des risques de contagion.

Un tableau de Dominique Antoine Magaud intitulé « Le Courage civil : la peste de 1720 à Marseille » peint en 1864 et actuellement exposé au musée des Beaux-Arts de Marseille, montre une réunion de travail des principales personnes chargées de l’administration de la ville. Les personnages représentés sont : debout, le chevalier Roze montrant de son bras gauche Mgr de Belsunce en arrière-plan ; autour de la table se trouvent les échevins Estelle, Dieudé, Audimar qui tourne le dos, et Moustier ; à la droite du chevalier Roze est représenté le commandant de Langeron s’appuyant sur son coude et semblant plongé dans une profonde méditation. En arrière-plan et à gauche se distinguent le peintre Michel Serre, le père Milley et un capucin

 

Évacuation des cadavres

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Avis au public de 1720 concernant l’enlèvement des cadavres morts de la peste.

Dès le début du mois d’août 1720 les caveaux des églises ou les cimetières ne sont plus autorisés à recevoir les corps des pestiférés qui doivent être emmenés aux infirmeries par les « corbeaux » (croque-morts). À partir du 8 août l’ouverture de fosses communes s’impose. Une compagnie de grenadiers enlève de force des paysans dans les campagnes pour creuser à l’extérieur des remparts une quinzaine de fosses.

Le 9 août, les civières ne suffisent plus et apparaissent les premiers tombereaux pour l’enlèvement des cadavres. À la mi-août, les infirmeries ne peuvent plus recevoir les malades ou les morts, les cadavres sont laissés dans les rues. Les chariots viennent à manquer ; les échevins font prendre d’autorité des attelages dans les campagnes. Les tombereaux ne pouvant circuler dans les rues étroites du quartier Saint-Jean de la vieille ville, des civières sont confectionnées pour apporter les cadavres jusqu’aux chariots. Pour conduire les chariots et enlever les cadavres, il est alors fait appel aux forçats de l’arsenal des galères, choisis parmi les plus médiocres rameurs. Mais cette main d’œuvre pour le moins indisciplinée nécessite une surveillance étroite. L’échevin Moustier en personne, précédé et suivi de quatre soldats baïonnette au canon, conduira lui-même chaque jour un détachement de forçats.

Si les échevins arrivent à nettoyer la ville d’une grande partie des cadavres, le quartier de la Tourette n’est pas dégagé. Ce quartier habité par des familles de marins et situé à proximité de l’église Saint-Laurent a été totalement ravagé par la peste. Seul le chevalier Roze qui s’est distingué dans le nettoiement du quartier de Rive-Neuve, accepte la mission de débarrasser de ses cadavres le quartier de la Tourette. À la tête d’un détachement de cent forçats, il fait jeter dans deux vieux bastions un millier de cadavres qui sont recouverts de chaux vive. C’est l’épisode le plus célèbre de cette lutte contre la peste. Parmi les forçats cinq seulement survécurent

 

Paléopathologie

 Charnier de l’Observance

Tout au long du xixe siècle plusieurs anciennes fosses communes ont été découvertes au cours de divers travaux d’aménagement. Ces charniers n’ont jamais été jugés dignes d’intérêt archéologique et les restes humains ont été réinhumés ou mis en décharge. C’est pour lutter contre cette destruction régulière d’archive qu’a été entreprise en 1994 une fouille d’une fosse commune découverte à l’angle des rues Jean-François-Leca et de l’Observance.

Cette fosse se trouvait dans les anciens jardins du couvent de l’Observance situé en contrebas de la Vieille Charité. Ce couvent appartenait aux frères mineurs de l’étroite observance, appelés ainsi parce qu’ils observaient à la lettre la règle de saint François. Il fut utilisé comme hôpital lors de l’épidémie de peste et fut ensuite vendu comme bien national à la Révolution.

Près de deux cents squelettes ont été exhumés entre août et septembre 1994 et ont fait l’objet d’études anthropologique et biologique Les archéologues ont constaté que la fosse a été inégalement remplie. Trois zones apparaissent : à l’est une zone à forte densité avec empilement des corps, au centre une zone à faible densité avec individualisation des inhumations et enfin à l’ouest une zone à densité presque nulle. Cette variation traduit les phases successives de l’épidémie qui va en décroissance rapide. Ce nombre relativement faible des inhumations pousse les archéologues à estimer qu’il s’agit d’une fosse qui aurait fonctionné au cours de la deuxième période de l’épidémie, soit de mai à juillet 1722.

Le décès par peste des individus inhumés dans ce charnier ne fait aucun doute puisque l’ADN du bacille de la peste a été mis en évidence. Les corps étaient systématiquement recouverts de chaux vive. À l’exception d’un corps possédant une boucle de ceinture, il n’y a aucun élément de parure. Des fragments de draps démontrent que les cadavres ont été enterrés nus dans des linceuls. Une épingle en bronze plantée dans la première phalange du gros orteil a souvent été trouvée : il s’agit d’une pratique habituelle à cette époque pour vérifier la mort effective de l’individu. Cette approche multidisciplinaire révéla des faits et des renseignements inconnus auparavant concernant l’épidémie de 1722 tels que la mise en évidence d’un geste anatomique d’ouverture de la boîte crânienne d’un adolescent de quinze ans environ. La restauration de ce crâne en laboratoire a permis de reconstituer la technique d’anatomie utilisée pour cette autopsie, qui semble être identique à celle décrite dans un livre de médecine datant de 1708.

 Étude de 2016 de l’Institut Max Planck

Selon Sciences et Avenir, une nouvelle étude de l’Institut Max Planck en 2016 révèle que cette épidémie de peste « marseillaise » ne venait pas du Moyen-Orient comme on le pensait, mais était une résurgence de la grande peste noire ayant dévasté l’Europe au xive siècle. Le bacille Yersinia pestis apporté par le navire Grand-Saint-Antoine, à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence entre 1720 et 1722, est donc resté latent quatre siècles. Cette étude suggère ainsi l’existence probable d’un foyer permanent de peste des rongeurs en Europe centrale et de l’est (foyer aujourd’hui disparu) en lien avec ceux du Caucase.

Il existe en effet deux grandes théories sur le déroulement de la deuxième pandémie de peste en Europe (du xive au xviiie siècle) : l’une qui l’explique par des apports répétés d’Asie centrale, l’autre par la persistance de foyers européens ou caucasiens.

 

Les responsables de l’épidémie et les intervenants

Durant cette épidémie plusieurs personnes interviennent pour apporter une aide matérielle ou morale à la population particulièrement éprouvée. Les diverses responsabilités relatives à la propagation de la peste sont difficiles à établir avec précision et impartialité.

 Personnalités civiles

Le Grand-Saint-Antoine aurait dû effectuer sa quarantaine à l’île de Jarre conformément à une instruction de 1716 et n’aurait jamais dû débarquer directement ses marchandises aux infirmeries car le navire a connu plusieurs décès à bord durant son retour vers Marseille. Pourquoi la réglementation n’a-t-elle pas été respectée et quelles sont les diverses responsabilités ?

À l’époque, la première personne mise en cause est le capitaine Chataud. Il sait très probablement que la peste est à bord de son navire mais il fait une déclaration conforme à la réglementation, sans cacher les décès survenus durant la traversée. Il est cependant écroué le 8 septembre 1720 au château d’If et ne sera libéré que le 1er septembre 1723, bien que sa non-culpabilité ait été admise depuis longtemps.

Le deuxième personnage qui fait l’objet de nombreuses controverses est le premier échevin de la ville de Marseille, Jean-Baptiste Estelle, qui est propriétaire d’une partie de la précieuse cargaison. Cette marchandise dont la valeur est estimée entre 300 et 400 000 livres appartient pour les deux tiers à un grand nombre de petits propriétaires, le reste, soit le tiers de la valeur, se répartissant à parts égales entre quatre propriétaires dont Estelle. Le premier échevin est donc propriétaire d’une marchandise d’une valeur d’environ 25 000 livres, somme certes élevée mais non considérable pour un négociant de cette importance. Estelle est tout d’abord soupçonné de trafic d’influence auprès des intendants de la santé aussi bien pour son propre compte que pour les autres négociants. Grâce au soutien de l’intendant Lebret, il sera reconnu innocent par le roi en 1722 qui lui octroie des lettres de noblesse et lui accorde une rente annuelle de 6 000 livres. Estelle ne bénéficie pas longtemps d’une telle faveur car il décède peu après le 16 janvier 1723 à l’âge de 61 ans. La responsabilité éventuelle de certaines personnes dans l’origine de l’épidémie ne doit pas faire oublier le grand dévouement des échevins et celui de leurs collaborateurs.

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Le vœu des échevins : Vitrail de la basilique du Sacré-Cœur.

Les intendants sanitaires ont probablement une lourde responsabilité. En effet ils sont juges et parties : non indépendants par rapport aux négociants et au pouvoir municipal, ils se sont probablement laissés fléchir pour adopter des règles moins rigoureuses pour la mise en quarantaine des marchandises du Grand-Saint-Antoine. Par ailleurs le laxisme généralisé peut s’expliquer par la non-propagation de maladies contagieuses pendant une soixantaine d’années. Le manque de discipline au sein des infirmeries a entraîné une sortie en fraude de tissus contaminés provenant notamment de diverses pacotilles appartenant à l’équipage. Ce sont très probablement ces tissus sortis en fraude des infirmeries qui ont propagé la peste.

Parmi les personnalités civiles, la figure qui se détache le plus est celle du chevalier Roze qui, nommé capitaine du quartier de Rive-Neuve, organise le ravitaillement et engage tous ses biens pour trouver du blé. L’épisode du nettoiement du quartier de la Tourette est le plus célèbre. La modestie du chevalier Roze l’empêchera de faire valoir ses mérites.

Enfin parmi les personnalités civiles il ne faut pas oublier les médecins qui, malgré une science balbutiante à l’époque, se sont sacrifiés. Le nom du docteur Peyssonnel doit être rappelé mais il faut aussi se souvenir que vingt-cinq chirurgiens sur trente moururent. De même une centaine d’adolescents servirent comme infirmiers et succombèrent en grand nombre.

 

Ecclésiastiques

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Mgr de Belsunce consacrant la ville de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus. : Vitrail de la basilique du Sacré-Cœur à Marseille.

 

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La personnalité religieuse la plus connue est l’évêque de Marseille, Mgr de Belsunce, qui se signala notamment par son zèle et son dévouement à secourir les malades. Face à cette épidémie sans précédent, il décide de rendre visite aux malades en leur administrant les derniers sacrements. On le vit aussi distribuer d’abondantes aumônes afin de soulager ses ouailles. Sur les conseils d’Anne-Madeleine Rémusat, il décide le 1er novembre 1720 de consacrer la ville au Sacré-Cœur de Jésus au cours d’une cérémonie expiatoire sur le cours qui porte aujourd’hui son nom. L’évêque célèbre la messe tête nue, pieds nus et un flambeau à la main.

Le 31 décembre 1720, il organise une procession générale sur les fosses communes situées pour la plupart à l’extérieur des remparts ; la bénédiction est donnée à chacune de ces fosses. Afin d’apporter une aide matérielle aux malades, il aliène une grande partie de son patrimoine

Sur plus de deux cent cinquante religieux, un cinquième d’entre eux, comme le père jésuite Millet succombent à l’épidémie en soignant et portant secours aux pestiférés. Ces attitudes courageuses ne sont pas généralisées. Ainsi les moines de l’abbaye Saint-Victor se renferment derrière les murailles de leur monastère et se contentent d’envoyer quelques aumônes. De même les chanoines de l’église Saint-Martin, qui sera démolie au xixe siècle pour la réalisation de la rue Colbert, se réfugièrent à la campagne.

 

Bilan et conséquences économiques

La ville de Marseille comptait avant la peste, au début de 1720, environ 90 000 habitants. Le nombre de décès provoqués par cette épidémie varie suivant les estimations. Il se situerait entre 30 000 et 35 000 morts pour certains, tandis que d’autres retiennent le chiffre de 40 000 pour la ville et 50 000 pour la ville et son terroir réunis.

Cette perte de population est rapidement compensée en trois ou quatre ans seulement. Un tel phénomène s’explique par la chute de la mortalité et une poussée importante de la natalité liée à une multiplication de mariages mais aussi et surtout par une immigration en provenance des régions proches (actuel département des Alpes-de-Haute-Provence) ou lointaines. L’immigration a réparé la plus grande partie des pertes.

Pour l’économie le coup d’arrêt est brutal car le port est fermé trente mois et les fabriques arrêtées. Mais les conséquences dues uniquement à la peste sont difficilement identifiables car elles s’enchevêtrent avec celles provoquées par l’effondrement du système de Law. Il est cependant évident que la paralysie du port a eu des répercussions multiples sur l’économie. À cela s’ajoute une méfiance des ports envers celui de Marseille qui ne prend fin qu’en 1724, bien après la fin de l’épidémie en 1722.

 

La peste et ses représentations

Le souvenir de la peste de 1720, évènement tragique d’une ampleur exceptionnelle, semble toujours présent dans la mémoire collective des Marseillais. Ainsi, jusque dans les années 1940, pour dire merde, les Marseillais prononçaient parfois le nom de Moustier. Cela peut expliquer le grand nombre de réalisations de peintures, gravures ou sculptures et de publications d’ouvrages historiques ou romans concernant cette épidémie.

 

Peintures et gravures

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Vue du Cours : huile sur toile de Michel Serre.

Une dizaine d’œuvres semblent avoir été réalisées pendant ou peu de temps après l’épidémie : trois toiles de Michel Serre, quatre gravures de Jacques Rigaud, un ex-voto de François Arnaud, une toile de Jean-François de Troy et une esquisse attribuée à Dandré-Bardon. Les toiles de Michel Serre, commissaire courageux du quartier Saint-Ferréol, sont d’autant plus intéressantes qu’il a été un témoin direct de l’évènement. Ces œuvres contemporaines peuvent être classées en deux groupes.

Le premier représente les scènes des rues. Il s’agit de deux toiles imposantes de Michel Serre : « Vue de l’hôtel de ville » (h. 3,05 × L. 2,77) et « Vue du Cours » (actuellement cours Belsunce) (h. 3,17 × L. 4,40), et de quatre gravures de Rigaud. Les deux toiles de Michel Serre sont achetées par M. de Cannis qui les fait exposer en Angleterre et en Hollande. Elles font partie de la collection attribuée par Mgr de Belsunce au collège des Jésuites qui porte son nom. Elles y demeurent jusqu’à la suppression de l’ordre en 1762. Elles sont ensuite acquises par délibération de la ville en date du 24 octobre 1763 pour être placée à l’hôtel de ville d’où elles seront transférées en 1804 dans le nouveau musée installé dans l’ancien couvent des Bernardines, actuel lycée Thiers. Elles se trouvent aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Marseille. La toile « Vue de l’Hôtel de ville » est remarquablement rendue depuis les scènes d’enlèvement des cadavres jusqu’au pavillon de l’hôtel de ville et de l’immeuble qui le jouxte avec ses fenêtres à meneaux. Cette toile est parvenue mutilée de sa partie gauche, au couchant de l’hôtel de ville.

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Le Chevalier Roze à la Tourette : Ensevelissement des cadavres par les forçats . Gravure de Thomassin (1727).

Le deuxième groupe représente l’inhumation des cadavres pestiférés de l’esplanade de la Tourette par le chevalier Roze ; il s’agit de la troisième toile de Michel Serre, « Scène de la peste de 1720 à la Tourette » (h. 1,25 × L. 2,10) exposée au musée Atger de Montpellier, du tableau de Jean-François de Troy, « Le chevalier Roze à la Tourette » (h. 2,28 × L. 3,75) peint en 1725 et actuellement au musée des Beaux-Arts de Marseille. Ce dernier tableau a servi de modèle à Thomassin pour réaliser une gravure en 1727 qui se trouve au musée de la Marine à Marseille. L’esquisse attribuée à Dandré-Bardon qui se trouve au musée des beaux-arts de Rouen concerne également le chevalier Roze. La toile « Scène de la peste de 1720 à la Tourette » de Michel Serre aurait appartenu au chevalier Roze en personne ; c’est celle où les pestiférés sont les plus présents avec les forçats dont l’aspect dramatique est renforcé par un bandeau imbibé de vinaigre qui est censé les protéger de la contagion. La présence du chevalier Roze, des échevins et des piquets de troupe à l’angle des rues est rendue nécessaire par la conduite redoutée des forçats. Cette toile donne par ailleurs en arrière-plan la meilleure représentation du portail baroque de l’ancienne cathédrale de la Major, détruit en 1851 pour faire place à la nouvelle cathédrale.

D’autres artistes ont, postérieurement à l’évènement, réalisé différents tableaux le représentant : on peut citer Paulin Guérin avec « Le Chevalier Roze faisant inhumer les pestiférés », toile peinte en 1826 et exposée au musée des Beaux-Arts à Marseille, J.B. Duffaud avec « Le Chevalier Roze à la montée des Accoules », toile peinte en 1911 et exposée au musée du Vieux Marseille et D.A. Magaud avec « Le Courage civil : la peste de 1720 à Marseille » exposée au musée des Beaux-Arts de Marseille.

Ces toiles participent à la glorification de héros, civil pour le chevalier Roze, religieux pour Mgr de Belsunce, en mettant en relief le courage et le dévouement de ces personnages. Le chevalier Roze personnifie l’exemplarité de l’intervention de l’État, élément nouveau et décisif en 1720.

 

Sculptures et vitraux

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Colonne de la peste à Marseille avec le génie de l’immortalité.

La statue la plus célèbre est celle de Mgr de Belsunce, réalisée par Joseph Marius Ramus et érigée en 1853 sur le cours qui porte aujourd’hui son nom ; elle se trouve actuellement sur le parvis de la cathédrale de la Major. Pendant la Seconde Guerre mondiale cette statue a été cachée par des résistants dans un entrepôt du boulevard de Louvain afin qu’elle ne soit pas prise par l’armée d’occupation pour la récupération du bronze après refonte.

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D’autres monuments et sculptures commémorent cet évènement : les statues de Mgr de Belsunce, du chevalier Roze et de l’intendant de Provence Lebret se trouvent sur les façades de la préfecture ; le buste de J. Daviel à l’Hôtel-Dieu de Marseille et celui du chevalier Roze. Les portraits du docteur Peyssonnel et du chirurgien Daviel figurent sur les murs de la station de métro La Timone.

Deux vitraux de la basilique du Sacré-Cœur de Marseille représentent l’un la consécration de la ville de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus par Mgr de Belsunce sur les conseils de la visitandine Anne-Madeleine Rémusat et l’autre le vœu prononcé par les échevins le 28 mai 1722 à la suite de cette consécration.

Afin d’honorer l’héroïsme des Marseillais pendant la peste de 1720, un monument est érigé sous le Premier Empire place Estrangin-Pastré et inauguré le 16 septembre 1802 par le préfet Delacroix. Ce monument est constitué d’une sculpture de Chardigny représentant le génie de l’immortalité placé au sommet d’une colonne extraite des cryptes de l’abbaye Saint-Victor. Ce monument est transporté en 1839 place Félix-Baret (ancienne place Saint-Ferréol), puis en 1865 au jardin de la bibliothèque où il est toujours visible. L’original de la statue de Chardigny est au musée des Beaux-Arts de Marseille et ce n’est qu’une copie qui couronne aujourd’hui l’édifice. Sur le socle sont scellées quatre plaques de marbre avec les inscriptions suivantes :

Inscriptions du monument
Face antérieure Face droite Face gauche Face postérieure
À l’éternelle mémoire
des hommes courageux dont les noms suivent
Langeron, commandant de Marseille
de Pilles, gouverneur viguier
de Belsunce, évêque
Estelle, premier échevin
Moustier, Audemar, Dieudé, échevins
Roze, commissaire général
pour le quartier de Rive-Neuve
Milley, jésuite, commissaire pour la rue
de l’escale, principal foyer de la contagion
Serre, peintre célèbre, élève de Puget
Roze l’ainé et Rolland, intendant de la santé
Chicoineau, Verny, Peyssonel, Montagnier
Bertrand Michel et Deydier, médecins
ils se dévouèrent pour le salut des Marseillais
dans l’horrible peste de 1720
Hommage à plus de cent cinquante religieux
à un grand nombre de médecins
de chirurgiens
qui moururent victimes de leur zèle
à secourir et à consoler les mourants
leur nom ont péri
puisse leur exemple n’être pas perdu !
puissent-ils trouver des imitateurs
si ces jours de calamité venaient à renaître !
Hommage à Clément XII
qui nourrit Marseille affligé
Hommage au rais de Tunis
qui respecta le don
qu’un pape faisait au malheur
Ainsi la morale universelle
rallie à la bienfaisance
les hommes vertueux que divisent
les opinions religieuses
Ce monument a été élevé
L’an X de la République Française
une et indivisible
1802 de l’ère vulgaire
le général Bonaparte étant premier consul
les citoyens Cambacérés et Lebrun étant
deuxième et troisième consuls
le citoyen Chaptal, ministre de l’Intérieur
par les soins du citoyen Charles Delacroix
préfet du département des Bouches-du-Rhône
organe de la reconnaissance
des Marseillais

Sur la face gauche du socle il est fait allusion à la capture par des pirates tunisiens d’un navire chargé de blé envoyé par le pape Clément XII pour venir en aide aux Marseillais ; ayant apprètés la destination du chargement, les corsaires tunisiens laissèrent le vaisseau poursuivre sa route

 

La peste et la littérature

Cet événement est repris par de nombreux écrivains.

Dans les Mémoires d’outre-tombe, François-René de Chateaubriand parle de la peste et de celle de Marseille en particulier : « Dans un quartier dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et abandonnés sans secours. (…) Sur l’esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses rayons, ne présentaient plus qu’un lac empesté. Sur cette surface de chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir été des effigies humaines»

Dans les années cinquante, Marcel Pagnol écrit un texte sur l’épidémie qui deviendra, sous le titre Les Pestiférés, le chapitre neuf de son livre posthume Le Temps des amours (1977).

Dans Autant en apporte la mer (1993), Jean-Jacques Antier se base sur d’amples recherches parmi les documents historiques pour décrire le déroulement de la peste de 1720 à Marseille.

Dans Ce mal étrange et pénétrant (Editions Anfortas 2018) Bertrand Boileau publie pour la première fois des extraits du journal de Pierre-Honoré Roux commissaire général à Marseille pendant la peste de 1720.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Peste_de_Marseille_(1720)