LES DEUX ÎLES, LITTERATURE FRANÇAISE, NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821), NAPOLEON IER (Empereur des français ; 1769-1821), POEME, POEMES, VICTOR HUGO

Les deux îles : poème de Victor Hugo

LES DEUX ÎLES

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Napoléon à l’Ile d’Elbe

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Napoléon à Sainte-Hélène

Il est deux îles dont un monde
Sépare les deux Océans,
Et qui de loin dominent l’onde,
Comme des têtes de géants. 
On devine, en voyant leurs cimes,
Que Dieu les tira des abîmes
Par un formidable dessein ;
Leur front de coups de foudre fume,
Sur leurs flancs nus la mer écume,
Des volcans grondent dans leur sein.
 
Ces îles, où le flot se broie
Entre des écueils décharnés,
Sont comme deux vaisseaux de proie,
D’une ancre éternelle enchaînés.
La main qui de ces noirs rivages
Disposa les sites sauvages
Et d’effroi les voulut couvrir,
Les fit si terribles, peut-être,
Pour que Bonaparte y pût naître,
Et Napoléon y mourir !
 
« _ Là fut son berceau ! _ Là sa tombe ! »
Pour les siècles, c’en est assez.
Ces mots, qu’un monde naisse ou tombe,
Ne seront jamais effacés.
Sur ces îles à l’aspect sombre
Viendront, à l’appel de son ombre,
Tous les peuples de l’avenir ;
Les foudres qui frappent leurs crêtes,
Et leurs écueils, et leurs tempêtes,
Ne sont plus que son souvenir !
 
Loin de nos rives, ébranlées
Par les orages du sort,
Sur ces deux îles isolées,
Dieu mit sa naissance et sa mort ;
Afin qu’il pût venir au monde
Sans qu’une secousse profondes
Annonçât son premier moment ;
Et que sur son lit militaire,
Enfin, sans remuer la terre,
Il pût expirer doucement !

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 POÈME (1825)

HUGO Victor (1802-1885)

Extrait du recueil Odes et ballades
Livre troisième (1824-1828), ode sixième.

CLAUDE TRICOIRE (1951-...), POEME, POEMES

La complainte du livre

La complainte du livre

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Je suis le livre qui se souvient

Douloureusement des jours anciens

Où j’étais quelqu’un d’important

Où l’on prenait soin de ma personne

Je me souviens et je pleure

Ce temps disparu depuis longtemps

Je suis le livre

Je me souviens de ce temps

Où je sentais bon

L’encre de l’imprimerie à peine sèche

Où je répandais la bonne odeur

Du cuir qui protégeait

Les écrits de tant d écrivains

Les belles enluminures qui ornaient mes pages

Mais aujourd’hui à peine ouvert

Que je tombe déjà en lambeaux

Je suis le livre

Je me souviens de ce temps

Des belles étagères où je reposais

Etagères qui sentaient bon la cire

Dans les bibliothèques qui me mettaient à l’honneur

Où se promenaient les amoureux

De mes riches reliures

Du monde infini remplissant leurs esprits

Des rêves immenses offerts sans retour

Mais aujourd’hui

Je suis sur des étagères sans odeur

Mes couvertures sont sans ornement

Je suis le livre

Je me souviens de ce temps

Où l’on me prenait dans les mains

Avec maintes précautions

Et l’on me reposait avec regret sur mon étagère

Il arrivait aussi qu’un malandrin sans le sou

Me mis dans sa sacoche

Et avec lui tout en respirant l’odeur du cuir

Je me promenais dans la ville

Humant l’air du temps

Le temps de faire plus ample connaissance

Avant de lui livrer gracieusement mes secrets

Mais aujourd’hui

Souvent je suis dans des rayons métalliques

Une marchandise comme une autre

Sans odeur et sans beauté

Je suis emballé déballé

Dans du vulgaire carton sans âme

Et personne ne prête attention

A la douleur qui m’étreint le cœur

Je suis le livre

Qui se souvient avec douleur

De ce temps qui a peut-être disparu

Alors je crie vers le ciel

Qu’un miracle se produise

Alors je jette mes cris vers le ciel

De trouver encore quelque amoureux

Qui se souvienne enfin

De ma beauté perdue

Et me redonne ma gloire d’antan

Je suis le livre

Plein de douleur et d’espoir

J’ai survécu à temps de jours de malheur

Les enfers des bibliothèques

Les incendies les destructions au long des siècles

Les autodafés quand on me jugeait dangereux

S’en souviennent les jours et les nuits

Je suis la mémoire des mondes disparus

Je suis la mémoire du monde présent

Je suis votre mémoire

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©Claude Tricoire

3 mai 2021.

ALFRED DE MUSSET (1810-1857), BALLADE A LA LUNE, LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Ballade à la lune d’Alfred de Musset

Ballade à la lune


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C’était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.

Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d’un fil,
Dans l’ombre,
Ta face et ton profil ?

Es-tu l’oeil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?

N’es-tu rien qu’une boule,
Qu’un grand faucheux bien gras
Qui roule
Sans pattes et sans bras ?

Es-tu, je t’en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L’heure aux damnés d’enfer ?

Sur ton front qui voyage.
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?

Est-ce un ver qui te ronge
Quand ton disque noirci
S’allonge
En croissant rétréci ?

Qui t’avait éborgnée,
L’autre nuit ? T’étais-tu
Cognée
A quelque arbre pointu ?

Car tu vins, pâle et morne
Coller sur mes carreaux
Ta corne
À travers les barreaux.

Va, lune moribonde,
Le beau corps de Phébé
La blonde
Dans la mer est tombé.

Tu n’en es que la face
Et déjà, tout ridé,
S’efface
Ton front dépossédé.

Rends-nous la chasseresse,
Blanche, au sein virginal,
Qui presse
Quelque cerf matinal !

Oh ! sous le vert platane
Sous les frais coudriers,
Diane,
Et ses grands lévriers !

Le chevreau noir qui doute,
Pendu sur un rocher,
L’écoute,
L’écoute s’approcher.

Et, suivant leurs curées,
Par les vaux, par les blés,
Les prées,
Ses chiens s’en sont allés.

Oh ! le soir, dans la brise,
Phoebé, soeur d’Apollo,
Surprise
A l’ombre, un pied dans l’eau !

Phoebé qui, la nuit close,
Aux lèvres d’un berger
Se pose,
Comme un oiseau léger.

Lune, en notre mémoire,
De tes belles amours
L’histoire
T’embellira toujours.

Et toujours rajeunie,
Tu seras du passant
Bénie,
Pleine lune ou croissant.

T’aimera le vieux pâtre,
Seul, tandis qu’à ton front
D’albâtre
Ses dogues aboieront.

T’aimera le pilote
Dans son grand bâtiment,
Qui flotte,
Sous le clair firmament !

Et la fillette preste
Qui passe le buisson,
Pied leste,
En chantant sa chanson.

Comme un ours à la chaîne,
Toujours sous tes yeux bleus
Se traîne
L’océan montueux.

Et qu’il vente ou qu’il neige
Moi-même, chaque soir,
Que fais-je,
Venant ici m’asseoir ?

Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.

Peut-être quand déchante
Quelque pauvre mari,
Méchante,
De loin tu lui souris.

Dans sa douleur amère,
Quand au gendre béni
La mère
Livre la clef du nid,

Le pied dans sa pantoufle,
Voilà l’époux tout prêt
Qui souffle
Le bougeoir indiscret.

Au pudique hyménée
La vierge qui se croit
Menée,
Grelotte en son lit froid,

Mais monsieur tout en flamme
Commence à rudoyer
Madame,
Qui commence à crier.

« Ouf ! dit-il, je travaille,
Ma bonne, et ne fais rien
Qui vaille;
Tu ne te tiens pas bien. »

Et vite il se dépêche.
Mais quel démon caché
L’empêche
De commettre un péché ?

« Ah ! dit-il, prenons garde.
Quel témoin curieux
Regarde
Avec ces deux grands yeux ? »

Et c’est, dans la nuit brune,
Sur son clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.

 

 

Alfred de Musset (1810-1857)
Premières poésie

CLAUDE TRICOIRE (1951-...), L'ADIEU DU DERNIER BIBLIOTHECAIRE, POEME, POEMES

L’adieu du dernier bibliothécaire

L’Adieu du dernier bibliothécaire

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Il est venu comme tous les matins

Il a ouvert la porte de la bibliothèque

Il a allumé toutes les lampes des rayons

Il a posé sa sacoche  sur son bureau

Comme tous les matins

Et puis en silence

Ce jour-là

Il a parcouru les rayons

Prenant précieusement dans ses mains

Chaque volume pour en humer l’odeur

Contemplant chaque tranche de ces ouvrages

Et fermant les yeux

Il revisitait cet immense savoir accumulé

Il revisitait les rêves des écrivains célèbres ou non

Il voyageait en rêve dans cette forêt immense

Dans les contrées lointaines qu’il n’avait parcourues

Que dans les murs de la bibliothèque

Et toujours en silence

Quand il eut fit ses adieux à ses livres

Il s’assit à son bureau

Ouvrit sa sacoche et en sortit un classeur

Il y découvrit les noms de ceux qu’il avait reçu

Des étudiants aux professeurs

Et aussi des lecteurs assidus ou occasionnels

Il se rappela chaque visage et chaque demande         aussi

Le soir venu

Il éteignit toutes les lumières

Rangea soigneusement ses affaires

Il laissa sur le bureau

Sa sacoche

Ultime témoin de son passage

Ultime relique de sa vie

Il ferma la porte de la bibliothèque

Et rendit les clés sans un mot

Et depuis ce jour-là

Nul ne le revit plus

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© Claude Tricoire

19 avril 2021

POEME, POEMES, SI LE MONDE ETAIT UN TABLEAU

Si la terre était un tableau

Si la terre était un tableau !

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Si la terre était un tableau,

Je prendrais mes plus beaux pinceaux

Et les tremperais dans mon cœur

Pour y redonner des couleurs.

Je couvrirais le gris de la maladie

Par l’éclatant blanc de la vie

Et je remplacerais le noir

Par le vert, couleur de l’espoir.

Bien sûr, j’en laisserais un peu

Pour les nuits des amoureux.

Quant au rouge, j’en mettrais partout

Car les enfants l’aiment beaucoup.

J’en peindrais le nez des gens 

Pour qu’ils soient moins sérieux

Et à tous, je mettrais de l’or au fond des yeux.

Évidemment, tout cela sort de mon imagination

Mais dans notre cœur, 

On a tous des pinceaux et des crayons

Pour colorer notre univers.

Il suffit de si peu pour le faire

Et d’ailleurs, si je t’ai fait l’imaginer,

C’est que j’y suis un peu arrivé.

JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU (1670/1671 - 1741), LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERE, PRIERES

Faiblesse des hommes, grandeur de Dieu par Jean-Baptiste Rousseau

Faiblesse des hommes. Grandeur de Dieu

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Mon âme, louez le Seigneur ;

Rendez un légitime honneur
À l’objet éternel de vos justes louanges.

Oui, mon Dieu, je veux désormais

Partager la gloire des anges,
Et consacrer ma vie à chanter vos bienfaits.

Renonçons au stérile appui

Des grands qu’on implore aujourd’hui ;


Ne fondons point sur eux une espérance folle.

Leur pompe, indigne de nos vœux,

N’est qu’un simulacre frivole ;
Et les solides biens ne dépendent pas d’eux.

 

Comme nous, esclaves du sort,

Comme nous, jouets de la mort,
La terre engloutira leurs grandeurs insensées ;

Et périront en même jour

Ces vastes et hautes pensées
Qu’adorent maintenant ceux qui leur font la cour.

 Dieu seul doit faire notre espoir ;

Dieu, de qui l’immortel pouvoir
Fit sortir du néant le ciel, la terre, et l’onde ;

Et qui, tranquille au haut des airs,

Anima d’une voix féconde
Tous les êtres semés dans ce vaste univers.

 Heureux qui du ciel occupé,

Et d’un faux éclat détrompé,
Met de bonne heure en lui toute son espérance !

II protège la vérité,

Et saura prendre la défense
Du juste que l’impie aura persécuté.

 C’est le Seigneur qui nous nourrit ;

C’est le Seigneur qui nous guérit :
Il prévient nos besoins ; il adoucit nos gênes ;

Il assure nos pas craintifs ;

Il délie, il brise nos chaînes ;
Et nos tyrans par lui deviennent nos captifs.

 Il offre au timide étranger

Un bras prompt à le protéger ;
Et l’orphelin en lui retrouve un second père :

De la veuve il devient l’époux ;

Et par un châtiment sévère
II confond les pécheurs conjurés contre nous.

 Les jours des rois sont dans sa main :

Leur règne est un règne incertain,
Dont le doigt du Seigneur a marqué les limites ;

Mais de son règne illimité

Les bornes ne seront prescrites
Ni par la fin des temps, ni par l’éternité.

 

 

Jean-Baptiste Rousseau (1670/1671 – 1741)

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Jean-Baptiste Rousseau est un poète et dramaturge français.

Fils d’un cordonnier enrichi, Jean-Baptiste Rousseau fut élevé avec soin et fit de bonnes études chez les Jésuites au collège Louis-le-Grand. Selon les témoignages contemporains, il eut toujours honte de sa naissance obscure qu’il chercha à dissimuler et l’on prétend qu’il alla jusqu’à renier son propre père.

Rousseau entreprit d’exercer sa vindicte sur ses ennemis désignés. On commença par trouver des vers satiriques sous les tables du café où il se rendait quelquefois et il en envoya de Versailles où il séjournait à ses ennemis. La police fut prévenue et il dut faire un terme à ces envois.

En Suisse, Jean-Baptiste Rousseau trouva un protecteur dans l’ambassadeur français, le comte du Lue. Il s’attacha ensuite au prince Eugène, mais il prit parti pour le comte de Bonneval, et fut obligé de quitter Vienne. Il se retira alors à Bruxelles; où il vit Voltaire, qui devint son ennemi. Il aurait pu obtenir en 1716 des lettres de rappel, mais il demanda une réhabilitation, et elle ne lui fut pas accordée. Il visita Paris incognito en 1738, et mourut dans un hameau près de Bruxelles en 1741, dans de grands sentiments de piété.

Il entre dans la carrière littéraire par des pièces de théâtre et de poésie. Nourri à l’école de Boileau, il se croit appelé à former, aux confins des deux siècles, la transition entre deux époques. En fait, son œuvre, où se mêlent alors odes religieuses et épigrammes obscènes, est empreinte d’une sorte de duplicité morale, caractéristique de la fin du règne de Louis XIV. À trente ans, il a une grande réputation littéraire, mais aussi un grand nombre d’ennemis que lui attire son caractère. En 1707, alors qu’il est candidat à l’Académie française, on fait courir sous son nom des couplets calomnieux contre plusieurs hommes de lettres. Il s’en défend, mais l’affaire s’envenime, et le parlement le juge coupable et le condamne au bannissement à perpétuité (1712). Obligé de s’enfuir, il erre misérablement en Suisse, à Vienne, à Bruxelles, en Angleterre (1721). Pendant son exil, il est protégé par le comte du Luc, ambassadeur de France en Suisse, auquel est dédiée son Ode à la Fortune, une de ses œuvres les plus connues :

Fortune dont la main couronne

Les forfaits les plus inouïs,

Du faux éclat qui t’environne

Serons-nous toujours éblouis ?

A LA BARONNE BEATRICE EPHRUSSI DE ROTHSCHILD, BEATRICE EPHRUSSI DE ROTSCHILD (1864-1934), CLAUDE TRICOIRE (1951-...), EUROPE, FRANCE, LA BELLE EPOQUE (1900-1920), POEME, POEMES

A la baronne Béatrice Ephrussi de Rothschild

A la baronne Béatrice Ephrussi de Rothschild

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Il y a bien longtemps

Que la baronne a déserté

Les jardins de sa luxuriante villa

Et a fui pour toujours les fêtes

Où le gratin parisien jetait les derniers feux

D’une époque qui se mourait

Sur la côte de la Riviera

Il faut venir les soirs d’été

A l’heure où le soleil se couche

Pour entreapercevoir

L’ombre furtive de la baronne

Qui se promène dans ses neufs  jardins

Au milieu d’invisibles invités

Festoyant et dansant

Comme au temps de la Belle Epoque

Il faut venir les nuits d’été

Dans la nuit étoilée

Pour entendre rire et chansons

Pour voir musiciens et danseurs

Pour voir les couples se former se déformer

Et pénétrer dans les salons les boudoirs

Voir flotter la silhouette de la baronne

Dans sa longue robe rose

La baronne est partie depuis

Laissant au visiteur le temps

Le temps de goûter s’il le veut bien

Aux charmes d’un ancien monde

Le temps de s’enivrer des parfums

Que la baronne et la Belle Epoque

Laissent encore derrière eux

Dernier souvenir avant la grande hécatombe

La baronne est partie

Et repose là bas au Père Lachaise

Mais son âme est restée sur la Riviera 

Si lointaine si proche

Qu’il suffit de fermer les yeux

Pour la voir encore les soirs d’été

Danser au clair de lune

Dans un petit coin de paradis

©Claude Tricoire

24 février 2021

Qui est Béatrice Ephrussi de Rottschild ?

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Née en 1864, Béatrice Ephrussi de Rothschild, fille du baron Alphonse de Rothschild, a laissé un héritage exceptionnel aux français. Richissime à souhait par sa naissance puis par son mariage avec Maurice Ephrussi, elle passe sa vie à explorer le monde.

Elle fait également l’acquisition d’un terrain de 7 hectares sur la partie la plus étroite de l’isthme du Cap-Ferrat, haut lieu de l’élite internationale à la Belle Epoque par sa beauté et son emplacement idéal entre Nice et Monaco . Elle y fait construire entre 1907 et 1912 une sublime villa rose, sa couleur fétiche, surplombant 9 jardins dont le principal – un jardin français – est imaginé tel le pont d’un paquebot lui permettant en permanence d’en admirer la mer de part et d’autre … à ce jour l’un des plus beaux points de vue de la Côte d’Azur. A sa mort, la Baronne (qui repose désormais au cimetière du Père Lachaise à Paris) sans héritier a légué sa propriété à l’Académie des Beaux-Arts.

Villa Ephrussi de Rothschild, un musée au cœur de la Côte d’Azur

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La Villa Ephrussi de Rothschild est un véritable musée à l’intérieur duquel sont réunies toutes ses collections acquises lors des différents voyages de la Baronne. Pour se meubler, elle fait également venir des œuvres d’arts par train provenant du monde entier qu’elle sélectionne directement sur le quai de la gare de Beaulieu.

Le grand patio couvert au milieu de la villa est le point de départ donnant accès aux différentes pièces que propose la demeure. Un grand salon orné de boiseries provenant de l’Hôtel Crillon à Paris et dont l’un des tapis se trouvait dans la chapelle du Château de Versailles  ; une garde-robe abritant une série de costumes Louis XV et Louis XVI ; un salon des porcelaines acquises par la baronne lors de ses différents voyages ; un boudoir dont le secrétaire aurait appartenu à feu notre reine Marie-Antoinette ; un salon des singes et autres œuvres d’art et tapisseries diverses qui font de ce lieu une maison/musée unique sur la Côte d’Azur, chaque pièce offrant une vue à couper le souffre sur la grande bleue …

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Les 9 jardins de la Baronne Ephrussi de Rothschild

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La villa, entourée de neuf magnifiques jardins, est reconnue par le label « Jardin remarquable ». Situé directement dans le prolongement de la demeure, le jardin à la française rappelant cela de Versailles, domine les 8 autres (dont certains rajoutés après le décès de la baronne de ses propres voyages). D’inspiration espagnole, florentine, japonaise, exotique ou anglo-provençale la propriété offre un véritable voyage à travers les continents.

Un jardin lapidaire réuni même les œuvres qui, par leur volume trop important, ne pouvaient pas entrer à l’intérieur de la villa. Le plus impressionnant ? Une roseraie ayant donné lieu à la Fête des Roses qui s’y déroule chaque année durant le mois de mai. 

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Qu’st ce que La « Belle Époque » ?

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La France en effervescence

Cette expression s’est imposée en 1940 pour qualifier avec un soupçon de nostalgie les dernières années du XIXe siècle et les quinze premières du XXe siècle, avant la Première Guerre mondiale 

L’époque mérite-t-elle son nom ? Sans doute si l’on considère l’effervescence artistique, intellectuelle et scientifique qui agite le pays et, dans des proportions diverses, le reste de l’Europe.

Cette effervescence est le fait d’une bourgeoisie opulente, qui vit de ses rentes, jouit intensément des progrès et des créations culturelles de son temps et voyage beaucoup – sans passeport -. Cette « classe de loisir » est forte d’un million de personnes environ sur 40 millions d’habitants.

Mais en dépit d’une économie qui a repris sa croissance après une longue dépression une  (1873-1892), les autres Français supportent encore des conditions de vie précaires, aggravées par l’incertitude du lendemain.

Relative pauvreté, misère morale

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Le monde ouvrier est sorti de la misère et bénéficie de quelques lois sociales comme le repos dominical (1907) ou les retraites ouvrières (1910) mais il supporte encore des journées de travail éprouvantes dans la crainte du chômage. Dans beaucoup de campagnes, rien n’a vraiment changé depuis l’Ancien Régime. Dans les régions périphériques, la population use encore du patois ou de la langue traditionnelle (breton, languedocien, gascon, basque…).

L’alcoolisme progresse comme jamais, favorisé par la loi du 17 juillet 1880 qui instaure la liberté de commerce des débits de boisson. On en vient à compter un million de « bouilleurs de cru » (paysans habilités à distiller l’alcool à partir de fruits). Cela va de pair avec une recrudescence de la violence.

Il n’empêche que les Français jouissent aussi d’une démocratie solide. Ils se flattent même d’avoir la seule République du continent européen (à part la Suisse). Les institutions républicaines, l’enseignement laïque et également les chemins de fer ont considérablement renforcé la cohésion nationale et le sentiment d’appartenance à une patrie commune. 

Bien qu’affectés par une natalité très faible, les Français ne craignent pas, pour la gloire de la Nation, d’aller coloniser les dernières contrées « sans maître », , en Afrique et en Asie. C’est une forme de revanche sur la cruelle défaite de 1870-1871, face aux Prussiens, qui leur a valu de perdre l’Alsace-Lorraine…

Par-dessus tout, ils cultivent avec quelque raison le sentiment d’être à la pointe de la civilisation…

Le souvenir de Victor Hugo est encore vivant dans tous les esprits, de même que celui de Louis Pasteur, le savant le plus populaire de tous les temps. Enfin, le pays est loin d’avoir épuisé sa sève créatrice comme le montrent les réalisations de la « Belle Époque ».

 

La création artistique, un palliatif à la défaite ?

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Les deux capitales qui illustrent le mieux la « Belle Époque », sa foi dans le progrès et son amour de la vie, sont Paris et Vienne, qui toutes deux ont été humiliées une génération plus tôt par les armées prussiennes…

Ne dirait-on pas que la défaite militaire, en détournant pour un temps les grands peuples de la guerre, les conduit à se dépenser dans les œuvres  de l’esprit ? On a déjà observé ce phénomène avec les traités de Westphalie , en 1648, qui, en privant les Allemands de toute ambition politique pendant un siècle et demi, leur ont laissé le loisir de produire Bach, Mozart, Beethoven…

 

Le tournant du siècle

La République française entre dans son Âge d’Or avec l’Exposition universelle de 1889, qui célèbre le centenaire de la Révolution et se signale par l’érection de la Tour Eiffel, plus haute tour jamais encore construite et chef d’œuvre  de l’atelier de Gustave Eiffel. L’année précédente, Louis Pasteur, fort de sa popularité, a pu collecter assez d’argent pour fonder l’Institut qui porte son nom, le premier centre de recherche scientifique.

L’année suivante, avec beaucoup plus de discrétion, un industriel du nom de Clément Ader a fait un saut de puce à bord d’une machine à moteur. C’est l’acte de naissance de l’aviation. Moins de vingt ans plus tard, un autre ingénieur français, Louis Blériot, traverse la Manche en avion, démontrant l’utilité de ce drôle d’engin.

C’est également dans une relative discrétion que le baron Pierre de Coubertin fonde à la Sorbonne le comité international olympique. Sa mission est de restaurer les célèbres Jeux antiques. Cette manifestation, à ses débuts, n’a rien de son caractère populaire actuel. Ne s’y intéressent que les jeunes gens de bonne famille, épris de sport et d’hygiène. À la même époque d’ailleurs, dans les beaux quartiers de Paris et des autres capitales, on voit de plus en plus de personnes distinguées s’essayer aux joies du vélocipède, une invention du Second Empire, et de son rejeton, la bicyclette. Le premier Tour de France cycliste se déroule dans la bonne humeur et l’improvisation en juillet 1903…

 

Remous politiques

La IIIe République doit surmonter plusieurs crises avant de pouvoir enfin triompher. C’est d’abord le boulangiste, un mouvement antiparlementaire né du scandale financier de Panama. C’est aussi, comme dans le reste de l’Occident, une flambée d’attentats anarchistes.. C’est enfin et surtout l’Affaire Dreyfus, qui manifeste de façon quelque peu paradoxale la vigueur de la démocratie française. N’est-il pas en effet remarquable que la Nation ait pu se remettre en cause et se déchirer au nom du droit et pour l’honneur d’un petit officier juif ?…

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L’architecture et l’art sont sensibles au bouleversement des techniques, des idées et des mœurs .

Henri de Toulouse-Lautrec, peintre des cabarets et des bordels de Montmartre, donne ses lettres de noblesse à un média nouveau : l’affiche publicitaire.

La construction en 1892 à Bruxelles de l’hôtel Tassel, une œuvre  de l’architecte belge Victor Horta, inaugure l’« Art nouveau » : emploi de verre, d’acier et de matériaux colorés, volutes et lignes incurvées, décor végétal. Un peu plus tard, en 1894, l’« Art nouveau » atteint la peinture à travers l’artiste graveur tchèque Alfons Mucha tchèque , établi à Paris.

Appelé Jugendstil dans les pays germaniques ou encore Liberty en Angleterre, l’Art nouveau va dès lors se diffuser très vite dans toute l’Europe. À Paris, outre Alfons Mucha, il séduit de nombreux artistes comme l’architecte Hector Guimard, célèbre pour ses entrées de métro. À Nancy, c’est l’ébéniste Louis Majorelle et ses élèves. À Barcelone, c’est Antonio Gaudi, le constructeur de la « Sagrada Familia ». À Vienne, le peintre Gustav Klimt, initiateur du mouvement Sécession

Le tournant du siècle prend des airs d’apothéose. À Paris se tient une nouvelle Exposition universelle. Et quelle exposition !

On construit pour l’occasion le pont Alexandre III, le Grand Palais et le Petit Palais ainsi que les gares d’Orsay, des Invalides et de Lyon et la première ligne du métro parisien (Porte Maillot-Porte de Vincennes). Les frères Lumière, qui ont inventé le cinéma cinq ans plus tôt, présentent leurs films sur écran géant. La même année se déroulent dans le bois de Vincennes les IIe Jeux Olympiques de l’ère moderne après ceux d’Athènes !…

Dans le domaine scientifique, l’heure n’est pas à la relâche. Pierre et Marie Curie partagent avec Henri Becquerel le Prix Nobel de physique 1903, pour la découverte de la radioactivité. Marie Curie, Polonaise immigrée en France, obtiendra un deuxième Prix Nobel en 1911 ! À la même époque, en 1905, un jeune savant allemand, Albert Einstein, publie une mystérieuse théorie de la relativité. L’humanité change d’ère.

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Premiers nuages

Les premiers nuages surviennent au milieu de la décennie, en 1905 : accès de fièvre liés à la séparation des Eglises et de l’Etat, catastrophe de la mine de Courrière et répression policière, rivalité franco-allemande au Maroc…

Cette année 1905, année critique, année charnière, le régime tsariste est ébranlé par une manifestation révolutionnaire et une défaite humiliante face au Japon. Un jeune savant anonyme, Albert Einstein, publie par ailleurs sa théorie de la relativité.

En 1908 s’éteint l’« Art nouveau ». Ce courant artistique est le dernier qui ait eu une diffusion européenne ! Les artistes reviennent brutalement à la ligne droite. C’est le « cubisme » et les débuts de l’abstraction, illustrés par Georges Braque et Pablo Picasso. Ce dernier, originaire d’Andalousie, a été attiré à Montparnasse par la réputation sans pareille de la « Ville-Lumière » comme beaucoup d’autres artistes européens de sa génération, que l’on réunit sous l’appellation : « École de Paris ». Parmi eux Marc Chagall, Amadeo Modigliani… Ils vont prolonger le rayonnement de la France jusqu’à la Grande Guerre et au-delà.

À l’avant-veille de la catastrophe, le 14 novembre 1913, Marcel Proust publie le premier tome d’une œuvre  qu’il intitulera : À la recherche du temps perdu. Faut-il voir dans ce titre un clin d’œil  du Destin ?

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A PEINE LA JOURNEE COMMENCEE ET..., JACQUES PREVERT (1900-1977), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

A peine la journée commencée et….

A peine la journée commencée et….

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A peine la journée commencée et… il est déjà six heures du soir.
A peine arrivé le lundi et c’est déjà vendredi
et le mois est déjà fini
et l’année est presque écoulée
et déjà 40, 50 ou 60 ans de nos vies sont passés.
et on se rend compte qu’on a perdu nos parents, des amis.
et on se rend compte qu’il est trop tard pour revenir en arrière.

Alors… Essayons malgré tout, de profiter à fond du temps qui nous reste.
N’arrêtons pas de chercher à avoir des activités qui nous plaisent.
Mettons de la couleur dans notre grisaille.
Sourions aux petites choses de la vie qui mettent du baume dans nos cœurs.
Et malgré tout, il nous faut continuer de profiter avec sérénité de ce temps qui nous reste.
Essayons d’éliminer les « après » …
Je le fais après,
Je dirai après
J’y penserai après
On laisse tout pour plus tard comme si « après » était à nous.
Car ce qu’on ne comprend pas, c’est que :

après, le café se refroidit …
après, les priorités changent …
après, le charme est rompu …
après, la santé passe …
après, les enfants grandissent …
après, les parents vieillissent …
après, les promesses sont oubliées …
après, le jour devient la nuit …
après, la vie se termine …

Et après c’est souvent trop tard…. Alors… Ne laissons rien pour plus tard…
Car en attendant toujours à plus tard, nous pouvons perdre les meilleurs moments, …
les meilleures expériences,
les meilleurs amis,
la meilleure famille…
Le jour est aujourd’hui…L’instant est maintenant

 Jacques Prévert (1900-1977)

ECRIVAIN FRANÇAIS, LA CONSCIENCE, LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, VICTOR HUGO

La conscience – Victor Hugo

La conscience

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Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit :  » Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

Victor Hugo (1802-1885)


ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), LITTERATURE FRANÇAISE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERE, PRIERES

La prière de Alphonse de Lamartine

La Prière de Alphonse de Lamartine

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Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
Descend avec lenteur de son char de victoire.
Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux
Conserve en sillons d’or sa trace dans les cieux,
Et d’un reflet de pourpre inonde l’étendue.
Comme une lampe d’or, dans l’azur suspendue,
La lune se balance aux bords de l’horizon ;
Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,
Et le voile des nuits sur les monts se déplie :
C’est l’heure où la nature, un moment recueillie,
Entre la nuit qui tombe et le jour qui s’enfuit,
S’élève au Créateur du jour et de la nuit,
Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage,
De la création le magnifique hommage.
Voilà le sacrifice immense, universel !
L’univers est le temple, et la terre est l’autel ;
Les cieux en sont le dôme : et ces astres sans nombre,
Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l’ombre,
Dans la voûte d’azur avec ordre semés,
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :
Et ces nuages purs qu’un jour mourant colore,
Et qu’un souffle léger, du couchant à l’aurore,
Dans les plaines de l’air, repliant mollement,
Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,
Sont les flots de l’encens qui monte et s’évapore
Jusqu’au trône du Dieu que la nature adore.
Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ?
D’où s’élèvera l’hymne au roi de l’univers ?
Tout se tait : mon coeur seul parle dans ce silence.
La voix de l’univers, c’est mon intelligence.
Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,
Elle s’élève à Dieu comme un parfum vivant ;
Et, donnant un langage à toute créature,
Prête pour l’adorer mon âme à la nature.
Seul, invoquant ici son regard paternel,
Je remplis le désert du nom de I’Eternel ;
Et celui qui, du sein de sa gloire infinie,
Des sphères qu’il ordonne écoute l’harmonie,
Ecoute aussi la voix de mon humble raison,
Qui contemple sa gloire et murmure son nom.
Salut, principe et fin de toi-même et du monde,
Toi qui rends d’un regard l’immensité féconde ;
Ame de l’univers, Dieu, père, créateur,
Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur ;
Et, sans avoir besoin d’entendre ta parole,
Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
L’étendue à mes yeux révèle ta grandeur,
La terre ta bonté, les astres ta splendeur.
Tu t’es produit toi-même en ton brillant ouvrage ;
L’univers tout entier réfléchit ton image,
Et mon âme à son tour réfléchit l’univers.
Ma pensée, embrassant tes attributs divers,
Partout autour de soi te découvre et t’adore,
Se contemple soi-même et t’y découvre encore
Ainsi l’astre du jour éclate dans les cieux,
Se réfléchit dans l’onde et se peint à mes yeux.
C’est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême ;
Je te cherche partout, j’aspire à toi, je t’aime ;
Mon âme est un rayon de lumière et d’amour
Qui, du foyer divin, détaché pour un jour,
De désirs dévorants loin de toi consumée,
Brûle de remonter à sa source enflammée.
Je respire, je sens, je pense, j’aime en toi.
Ce monde qui te cache est transparent pour moi ;
C’est toi que je découvre au fond de la nature,
C’est toi que je bénis dans toute créature.
Pour m’approcher de toi, j’ai fui dans ces déserts ;
Là, quand l’aube, agitant son voile dans les airs,
Entr’ouvre l’horizon qu’un jour naissant colore,
Et sème sur les monts les perles de l’aurore,
Pour moi c’est ton regard qui, du divin séjour,
S’entr’ouvre sur le monde et lui répand le jour :
Quand l’astre à son midi, suspendant sa carrière,
M’inonde de chaleur, de vie et de lumière,
Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens,
Seigneur, c’est ta vertu, ton souffle que je sens ;
Et quand la nuit, guidant son cortège d’étoiles,
Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,
Seul, au sein du désert et de l’obscurité,
Méditant de la nuit la douce majesté,
Enveloppé de calme, et d’ombre, et de silence,
Mon âme, de plus près, adore ta présence ;
D’un jour intérieur je me sens éclairer,
Et j’entends une voix qui me dit d’espérer.
Oui, j’espère, Seigneur, en ta magnificence :
Partout à pleines mains prodiguant l’existence,
Tu n’auras pas borné le nombre de mes jours
A ces jours d’ici-bas, si troublés et si courts.
Je te vois en tous lieux conserver et produire ;
Celui qui peut créer dédaigne de détruire.
Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté
J’attends le jour sans fin de l’immortalité.
La mort m’entoure en vain de ses ombres funèbres,
Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres.
C’est le dernier degré qui m’approche de toi,
C’est le voile qui tombe entre ta face et moi.
Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j’implore ;
Ou, si, dans tes secrets tu le retiens encore,
Entends du haut du ciel le cri de mes besoins ;
L’atome et l’univers sont l’objet de tes soins,
Des dons de ta bonté soutiens mon indigence,
Nourris mon corps de pain, mon âme d’espérance ;
Réchauffe d’un regard de tes yeux tout-puissants
Mon esprit éclipsé par l’ombre de mes sens
Et, comme le soleil aspire la rosée,
Dans ton sein, à jamais, absorbe ma pensée.

Alphonse de Lamartine (1790-1869)