ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869), AUX CHRETIENS DANS LES TEMPS D'EPREUVES, POEME, POEMES, PRIERE, PRIERES

Aux chrétiens dans les temps d’épreuves : poème de Lamartine

Aux chrétiens dans les temps d’épreuves

Grief

Pourquoi vous troublez-vous, enfants de l’Evangile ?
A quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile,
Disent-ils au Seigneur, quand ton Christ insulté,
Comme au jour où sa mort fit trembler les collines,
Un roseau dans les mains et le front ceint d’épines,
               Au siècle est présenté ?

Ainsi qu’un astre éteint sur un horizon vide,
La foi, de nos aïeux la lumière et le guide,
De ce monde attiédi retire ses rayons ;
L’obscurité, le doute, ont brisé sa boussole,
Et laissent diverger, au vent de la parole,
               L’encens des nations.

Et tu dors ? et les mains qui portent ta justice,
Les chefs des nations, les rois du sacrifice,
N’ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu ?
Levons-nous, et lançons le dernier anathème ;
Prenons les droits du ciel, et chargeons-nous nous-mêmes
               Des justices de Dieu.

Arrêtez, insensés, et rentrez dans votre âme ;
Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme
Vient-il, dit le Seigneur, ou de vous ou de moi ?
Répondez ; est-ce moi que la vengeance honore ?
Ou n’est-ce pas plutôt l’homme que l’homme abhorre
               Sous cette ombre de foi ?

Et qui vous a chargés du soin de sa vengeance ?
A-t-il besoin de vous pour prendre sa défense ?
La foudre, l’ouragan, la mort, sont-ils à vous ?
Ne peut-il dans sa main prendre et juger la terre,
Ou sous son pied jaloux la briser comme un verre
               Avec l’impie et vous ?

Quoi, nous a-t-il promis un éternel empire,
Nous disciples d’un Dieu qui sur la croix expire,
Nous à qui nostre Christ n’a légué que son nom,
Son nom et le mépris, son nom et les injures,
L’indigence et l’exil, la mort et les tortures,
               Et surtout le pardon ?

Serions-nous donc pareils au peuple déicide,
Qui, dans l’aveuglement de son orgueil stupide,
Du sang de son Sauveur teignit Jérusalem ?
Prit l’empire du ciel pour l’empire du monde,
Et dit en blasphémant : Que ton sang nous inonde,
               Ô roi de Bethléem !

Ah ! nous n’avons que trop affecté cet empire !
Depuis qu’humbles proscrits échappés du martyre
Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits,
Entouré de faisceaux les chefs de la prière,
Mis la main sur l’épée et jeté la poussière
               Sur la tête des rois.

Ah ! nous n’avons que trop, aux maîtres de la terre,
Emprunté, pour régner, leur puissance adultère ;
Et dans la cause enfin du Dieu saint et jaloux,
Mêlé la voix divine avec la voix humaine,
Jusqu’à ce que Juda confondît dans sa haine
               La tyrannie et nous.

Voilà de tous nos maux la fatale origine ;
C’est de là qu’ont coulé la honte et la ruine,
La haine, le scandale et les dissensions ;
C’est de là que l’enfer a vomi l’hérésie,
Et que du corps divin tant de membres sans vie
               Jonchent les nations.

« Mais du Dieu trois fois saint notre injure est l’injure ;
Faut-il l’abandonner au mépris du parjure ?
Aux langues du sceptique ou du blasphémateur ?
Faut-il, lâches enfants d’un père qu’on offense,
Tout souffrir sans réponse et tout voir sans vengeance ? »
            Et que fait le Seigneur ?

Sa terre les nourrit, son soleil les éclaire,
Sa grâce les attend, sa bonté les tolère,
Ils ont part à ses dons qu’il nous daigne épancher,
Pour eux le ciel répand sa rosée et son ombre,
Et de leurs jours mortels il leur compte le nombre
            Sans en rien retrancher.

Il prête sa parole à la voix qui le nie ;
Il compatit d’en haut à l’erreur qui le prie ;
A défaut de clartés, il nous compte un désir.
La voix qui crie Alla ! la voix qui dit mon Père,
Lui portent l’encens pur et l’encens adultère :
            A lui seul de choisir.

Ah ! pour la vérité n’affectons pas de craindre ;
Le souffle d’un enfant, là-haut, peut-il éteindre
L’astre dont l’Eternel a mesuré les pas ?
Elle était avant nous, elle survit aux âges,
Elle n’est point à l’homme, et ses propres nuages
              Ne l’obscurciront pas.

Elle est ! elle est à Dieu qui la dispense au monde,
Qui prodigue la grâce où la misère abonde ;
Rendons grâce à lui seul du rayon qui nous luit !
Sans nous épouvanter de nos heures funèbres,
Sans nous enfler d’orgueil et sans crier ténèbres
            Aux enfants de la nuit.

Esprits dégénérés, ces jours sont une épreuve,
Non pour la vérité, toujours vivante et neuve,
Mais pour nous que la peine invite au repentir ;
Témoignons pour le Christ, mais surtout par nos vies ;
Notre moindre vertu confondra plus d’impies
            Que le sang d’un martyr.

Chrétiens, souvenons-nous que le chrétien suprême
N’a légué qu’un seul mot pour prix d’un long blasphème
A cette arche vivante où dorment ses leçons ;
Et que l’homme, outrageant ce que notre âme adore,
Dans notre cœur brisé ne doit trouver encore
           Que ce seul mot : Aimons !

 Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine (1790-1869)

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Alphonse Marie Louis de Prat de Lamartine est un poète, romancier, dramaturge et prosateur en même temps qu’un homme politique français. Il est l’orateur d’exception qui proclame et dirige la Deuxième République et l’une des plus grandes figures du romantisme en France.

Alphonse de Lamartine naît dans une famille de petite noblesse attachée au roi et à la religion catholique à Mâcon : il passe son enfance en Bourgogne du sud, en particulier à Milly. Après un temps en collège à Lyon, il poursuit son éducation à Belley, où il rencontre Aymond de Virieu, avec lequel il fait plus tard un voyage en Italie, celui que Lamartine évoque dans le sensible roman de « Graziella ».

En octobre 1816, il rencontre Julie Charles à Aix-les-Bains et vit avec elle un amour tragique puisque Julie meurt en décembre 1817. Il écrit alors les poèmes des « Méditations poétiques » (parmi lesquels le célèbre poème « Le Lac« ) dont le recueil est publié en 1820 et obtient un grand succès.

Alphonse épouse Marianne-Elisa Birch, une jeune Anglaise, en 1820, et occupe des fonctions de secrétaire d’ambassade en Italie avant de démissionner en 1830. Il publie alors d’autres poèmes comme, en 1823, les « Nouvelles Méditations poétiques » et « La Mort de Socrate« , ou, en juin 1830, les « Harmonies poétiques et religieuses » après avoir été élu à l’Académie française en 1829 au fauteuil 7.

En 1830, il entre en politique et se rallie à la Monarchie de juillet mais échoue à la députation. Il voyage alors en Orient visite la Grèce, le Liban et les lieux saints du christianisme. En 1833, il est élu député et le restera jusqu’en 1851 : il évolue du royalisme au républicanisme et prononce des discours remarqués et joue un rôle important au moment de la Révolution de 1848 mais se retire de la politique après sa lourde défaite lors de l’élection présidentielle qui porte au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

Lourdement endetté, il doit vendre Milly en 1860 et écrire des œuvres alimentaires comme de nombreuses compilations historiques (peu solides aux yeux des historiens d’aujourd’hui) ou son « Cours familier de littérature » (1856-1869) à côté de textes plus réussis mais mineurs comme « Le Tailleur de pierre de Saint-Point » (1851). Son dernier grand poème « La Vigne et la Maison » est écrit en 1857.

Il repose dans le caveau familial à Saint-Point (Saône et Loire).

ANTOINE GODEAU (1605-1672), BEATITUDES, POEME, POEMES, PRIERE, PRIERES, VOUS QUE L'ON CROIT L'OBJET DE LA FUREUR CELESTE

Vous que l’on croit l’objet de la fureur céleste par Antoine Godeau

« Vous que l’on croit l’objet de la fureur céleste » –

Antoine Godeau

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BIENHEUREUX CEUX QUI SONT PERSECUTES POUR LA JUSTICE CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST A EUX

 Vous que l’on croit l’objet de la fureur céleste,
Dont les jours sont ourdis de continus malheurs,
Qu’on fuit comme frappés d’une maligne peste,
Qui donnez votre bien, et qu’on traite en voleurs ;

Vous qui servez chacun, et que chacun déteste,
Dont on fait vanité d’accroître les douleurs,
A qui tout est contraire, à qui tout est funeste,
Et qu’on peint lâchement de si noires couleurs ;

Vous enfin qui souffrez, défendant la Justice,
Bienheureux êtes-vous dans ce cruel supplice,
Par qui de votre Dieu vous soutenez les lois ;

L’Eternel vous prépare, après votre victoire,
Dans l’empire du Ciel, où vous serez tous Rois,
Pour un moment de peine une éternelle Gloire.

 

 

Antoine Godeau

Antoine Godeau, né à Dreux le 24 septembre 1605 et mort à Vence le 21 avril 1672 est un homme de lettres et évêque français.

Biographie

Cousin et ami de Conrart, il fréquente le salon de Mme de Scudéry et l’hôtel de Rambouillet, où il est affublé du sobriquet « le Nain de Julie ». Petit et laid, il doit son succès à son esprit inventif et joyeux. Participant dans sa jeunesse au cénacle des Illustres Bergers, il devient l’un des premiers membres de l’Académie française en 1634.

Ordonné prêtre à Paris le 7 mai 1636, Richelieu   lui octroie le 21 juin l’évêché de Grasse ; il est consacré le 14 décembre par Léonore d’Estampes de Valençay, évêque de Chartres et il s’installe le 28 septembre 1637.   Il devient membre de la Compagnie du Saint-Sacrement en 1639 et crée à Grasse en 1640 un mont-de-piété pour venir en aide aux plus démunis. Il obtient le brevet d’union des diocèses de Grasse et de Vence en décembre 1639. En 1653, il est forcé de choisir entre les deux évêchés ; il choisira le diocèse de Vence.

LITTERATURE FRANÇAISE, PAUL VERLAINE, PAUL VERLAINE (1844-1896), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Chanson d’automne de Paul Verlaine

Chanson d’automne

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Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), LITTERATURE FRANÇAISE, Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

POEMES D’ARTHUR RIMBAUD

Quelques poèmes d’Arthur Rimbaud

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Bibliographie

  • L’édition de référence pour lire les Poésies de Rimbaud est : Poésies Complètes en Classiques de Poche, Le Livre de Poche n°9635, édition de Pierre Brunel.
  • Steve Murphy, Le Premier Rimbaud ou l’Apprentissage de la subversion, CNRS, Presses Universitaires de Lyon, 1990
  • Pour une biographie complète, longue et détaillée, consulter : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001 (1200 pages)
  • Dominique Noguez, Les trois Rimbaud, Minuit, 1986
  • Jean-Pierre Richard, Poésie et profondeur, Seuil, 1955

Quelques poèmes de Rimbaud

Sensation

Sensation

Ce poème est celui de l’entrée en poésie de Rimbaud : c’est en effet celui-là qu’il envoie à Banville, poète très célèbre alors, le 24 mai 1870. Il lui adresse une lettre dans laquelle il se présente et il joint un poème, sans titre, qui deviendra plus tard « Sensation », ainsi que « Ophélie » et « Credo in unam ».

Voici la première version du texte « Sensation » de 1870 :

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue….

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais un amour immense enrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme
!

Et voici la version connue de « Sensation » :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Ma bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

LITTERATURE FRANÇAISE, PAUL VERLAINE (1844-1896), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRETRES DE JESUS-CHRIST, LA VERITE VOUS GARDE

Prêtres de Jésus-Christ, la vérité vous garde de Paul Verlaine

Prêtres de Jésus-Christ, la vérité vous garde

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Ah ! soyez ce que pense une foule bavarde
Ou ce que le penseur lui-même dit de vous.
Bassement orgueilleux, haineusement jaloux,
Avares, impurs, durs, la vérité vous garde.
Et, de fait, nul de vous ne risque, ne hasarde
Un seul pan du prestige, un seul pli du drapeau,
Tant la doctrine exacte du Bien et du Beau
Est là, qui vous maintient entre ses hauts dilemmes.
Plats comme les bourgeois, vautrés dans des Thélèmes
Ou guindés vers l’honneur pharisaïque alors,
Qu’importe, si, Jésus, plus fort que des cœurs morts,
Règne par vos dehors du reste incontestables ?
Cultes respectueux, formules respectables,
Un emploi libéral et franc des Sacrements
(Car les temps ont du moins, dans leurs relâchements,
Parmi plus d’une bonne et délicate chose.
Laissé tomber l’affreux jansénisme morose),
Et ce seul mot sur votre enseigne : Charité !
Mal gracieux, sans goût aucun, même affecté,
Pour si peu que ce soit d’art et de poésie,
Incapables d’un bout de lecture choisie,
D’un regard attentif, d’une oreille en arrêt
Pis qu’inconsciemment hostiles, on dirait,
A tout ce qui, dans l’homme et fleurit et s’allume.
Plus lourds que les marteaux et plus lourds qu’une enclume.
Sans même l’étincelle et le bruit triomphant,
Que fait ? si Jésus a, pour séduire l’enfant
Et le sage qu’est l’homme en sa double énergie,
Votre théologie et votre liturgie ?
D’ailleurs maints d’entre vous, troupeau trié déjà,
Valent mieux que le monde autour qui vous jugea,
Lisent clair, visent droit, entendent net en somme,
Vivent et pensent, plus que non pas un autre homme,

Que tels, mes chers lecteurs, que moi cet écrivain,
Tant leur science est courte et tant mon art est vain !
C’est vrai qu’il sort de vous, comme de votre Maître,
Quand même une vertu qui vous fait reconnaître.
Elle offusque les sots, ameute les méchants.
Remplis les bons d’émois révérents et touchants.
Force indéfinissable ayant de tout en elle,
Comme surnaturelle et comme naturelle,
Mystérieuse et dont vous allez investis,
Grands par comparaison chez les peuples petits.
Vous avez tous les airs de toutes, sinon toutes
Les choses qu’il faut être en l’affre de vos routes,
Si vous ne l’êtes pas, du moins vous paraissez
Tels qu’il faut et semblez dans ce zèle empressés,
Poussant votre industrie et votre économie,
Depuis la sainteté jusqu’à la bonhomie.

Hypocrisie, émet un tiers, ou nullité !
Bonhomie, on doit dire en chœur, et sainteté !
Puisque, ô croyons toujours le bien de préférence,
Mais c’est surtout ce siècle et surtout cette France,
Que charme et que bénit, à quelques fins de Dieu ?
Votre ombre lumineuse et réchauffante un peu.
Seul bienfait apparent de la grâce invisible
Sur la France insensée et le siècle insensible
Siècle de fer et France, hélas ! toute de nerfs,
France d’où détalant partout comme des cerfs,
Les principes, respect, l’honneur de sa parole.
Famille, probité, filent en bande folle,
Siècle d’âpreté juive et d’ennuis protestants,
Noyant tout, le superbe et l’exquis des instants,
Au remous gris de mers de chiffres et de phrases.
Vous, phares doux parmi ces brumes et ces gazes,
Ah! luisez-nous encore et toujours jusqu’au jour,
Jusqu’à l’heure du cœur expirant vers l’amour
Divin, pour refleurir éternel dans la même
Charité loin de cette épreuve froide et blême.
Et puis, en la minute obscure des adieux.
Flambez, torches d’encens, et rallumez nos yeux
A l’unique Beauté, toute bonne et puissante,
Brûlez ce qui n’est plus la prière innocente,
L’aspiration sainte et le repentir vrai !

Puisse un prêtre être là, Jésus, quand je mourrai !

 

 Paul Verlaine (1844-1896)

Recueil : Bonheur (1891)

AU FIL DU TEMPS : POEMES, CLAUDE TRICOIRE (1951-...), LIVRES, POEME, POEMES

Au fil du temps : poèmes

Au fil du temps : Poèmes

Claude Tricoire

Editeur : Independently published, 2020. 86 pages.

 

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Recueil de poémes écrits au fil du temps en fonction de l’humeur des jours, de la couleur du temps, des tristesses et des joies que nous offre le monde d’aujourd’hui.

Edition broché du même ouvrage publié en e-book sur Amazon

BIRAGO DIOP (1906-1989), ECRIVAIN AFRICAIN, LES MORTS NE SONT PAS SOUS LA TERRE, LITTERATURE, POEME, POEMES, POETE AFRICAIN

Les morts ne sont pas sous la Terre

Les Morts ne sont pas sous la Terre

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Écoute plus souvent
Les choses que les êtres
La voix du feu s’entend,
Entends la voix de l’eau.
Écoute dans le vent le buisson en sanglots :
C’est le souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l’eau qui coule,
Ils sont dans l’eau qui dort,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule 

Les morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les choses que les êtres
La voix du feu s’entend,
Entends la voix de l’Eau.
Écoute dans le vent
Le buisson en sanglots :
C’est le souffle des ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la terre
Qui ne sont pas morts.

 

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le sein de la femme,
Ils sont dans l’enfant qui vagit
Et dans le tison qui s’enflamme.
Les morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le feu qui s’éteint,
Ils sont dans les herbes qui pleurent,
Ils sont dans le rocher qui geint,
Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
Les morts ne sont pas morts.

 

Écoute plus souvent
Les choses que les êtres
La voix du feu s’entend,
Entends la voix de l’eau.
Écoute dans le vent
Le buisson en sanglots,
C’est le souffle des ancêtres.

 

Il redit chaque jour le pacte,
Le grand pacte qui lie,
Qui lie à la loi notre sort,
Aux actes des Souffles plus forts
Le sort de nos morts qui ne sont pas morts,
Le lourd pacte qui nous lie à la vie.
La lourde loi qui nous lie aux actes
Des souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du fleuve,
Des souffles qui se meuvent
Dans le rocher qui geint et dans l’herbe qui pleure.
Des souffles qui demeurent
Dans l’ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit
Et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui dort,
Des souffles plus forts qui ont pris
Le souffle des morts qui ne sont pas morts,
Des morts qui ne sont pas partis,
Des morts qui ne sont plus sous la terre.

 

Écoute plus souvent
Les choses que les êtres
La voix du feu s’entend,
Entends la voix de l’eau.
Écoute dans le vent
Le buisson en sanglots,
C’est le souffle des ancêtres.

 

Birago Diop – Le souffle des ancêtres, recueil leurres et lueurs 1960

BIRAGO DIOP (1906-1989)

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Biographie :

Ecrivain et poète de la négritude, d’origine sénégalaise, Birago DIOP est surtout connu pour avoir mis par écrit de nombreux contes traditionnels appartenant à la littérature orale africaine.

Léopold Sédar Senghor admirait également cette mise par écrit de contes que Birago Diop « rénove […] en les traduisant en français, avec un art qui, respectueux du génie de la langue française — cette « langue de gentillesse et d’honnêteté » —, conserve, en même temps, toutes les vertus des langues négro-africaines. »

N'AI-JE PAS SANGLOTE TON AGOISSE SUPRÊME ?, PAUL VERLAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERE, PRIERES

« N’ai-je pa sangloté ton angoisse suprême ? » de Paul Verlaine

« N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême ? » – Paul Verlaine

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Mon Dieu m’a dit …

 

Mon Dieu m’a dit : « Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne
A n’aimer, en ce monde amer, où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort, moi-même,
O mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?

N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherches où je suis ?

André-Lhote-Le-Christ-au-mont-des-Oliviers-daprès-Gauguin

Sagesse de Paul Verlaine

JEAN-JACQUES LEFRANC DE POMPIGNAN (1709-1784), POEME, POEMES, PRIERE, PRIERES, TA BONTE SEULE M'EST VISIBLE

Ta bonté seule m’est visible

 » Ta bonté seule m’est visible « –

J-J Lefranc de Pompignan.

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Voici des extraits de la Prière universelle du poète lyrique Jean-Jacques Lefranc de Pompignan. 

 

 » Ô Toi, que la raison, que l’instinct même adore,
Souverain maître et créateur
De tout l’univers qui t’implore ;
Jéhova, Jupiter, Seigneur.

Source, cause première, être incompréhensible,
               Que je suis borné devant toi !
               Ta bonté seule m’est visible ;
               Le reste est un chaos pour moi.

Mais le bien et le mal dans cette nuit obscure,
Dépendent de ma volonté ;
Et tu gouvernes la nature
Sans enchaîner ma liberté.

(…)
Si je marche avec toi, fais-moi la grâce entière
De te suivre jusqu’à la fin,
Si je m’égare, ta lumière
Doit me remettre au bon chemin.

(…)
Fais que de mon prochain je plaigne les souffrances
             Toujours lent à condamner ;
             Et pardonne-moi mes offenses,
               Pour mieux m’apprendre à pardonner.

Tout retrace aux mortels le néant de leur être ;
Mais ils sont l’œuvre de tes mains ;
Sois leur guide autant que leur maître,
Jusqu’au terme de leurs destins.

Que le pain, la paix, soient ici mon partage,
J’attends que ton auguste choix
Des autres biens fixe l’usage ;
Tes volontés seront mes lois.

Ton temple est en tous lieux, tu remplis la nature ;
Tout l’univers est ton autel ;
Rien ne vit, n’existe, ne dure,
Qui ne t’offre un culte éternel. »

 

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan

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Jean-Jacques Lefranc (ou Le Franc), marquis de Pompignan, dit Lefranc de Pompignan, né à Montauban le 10 août 1709 et mort à Pompignan le 1er novembre 1784, est un poète français.

 Biographie

Jean-Jacques Lefranc naquit dans une famille de noblesse de robe qui détenait de père en fils depuis le xviie siècle la charge de président de la Cour des aides de Montauban. Après des études à Paris au collège Louis-le-Grand, il fut avocat général près cette cour avant de succéder à son père dans les fonctions de président. Il mena la campagne de diffamation contre l’intendant de Montauban, Lescalopier, accusé d’irrégularités budgétaires et dont il finit par obtenir le déplacement. En 1745, il fut nommé conseiller d’honneur au parlement de Toulouse. Défenseur des privilèges fiscaux de la noblesse, mais ému en même temps par le poids des impôts que devait payer le peuple, il s’opposa avec véhémence aux réformes de Machault.

Sa première tragédie, Didon (1734) — qu’on dit inspirée de la Didon abandonnée (1724) de Métastase — fut jouée à la Comédie-Française et connut un succès que ne confirmèrent pas les Adieux de Mars (1735) et quelques livrets d’opéra qui suivirent.

Lefranc de Pompignan se fit avant tout connaître comme poète lyrique. Son Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau est une œuvre d’une grande noblesse d’inspiration. Très dévôt, il chercha l’inspiration dans les textes sacrés, comme son ami Louis Racine, publiant en 1751 et 1755 les deux volumes de ses Poésies sacrées, inspirées des Psaumes et des Prophètes.

Il composa également des pièces plus légères comme son Voyage en Languedoc et en Provence, mêlé de prose et de vers à la manière de celui de Chapelle et Bachaumont.

Le 6 septembre 1759, il fut élu à l’Académie française. Dans son discours de réception, prononcé le 10 mars 1760, il eut le tort de faire étalage d’une extrême vanité et d’attaquer vivement le parti philosophique — attaque d’autant plus inconsidérée que, dans l’assistance, plusieurs de ses membres avaient voté pour lui. Les Philosophes lui firent subir de violentes représailles, notamment Voltaire, qui en fit sa tête de Turc dans une longue bataille de libelles et de pamphlets. Lefranc de Pompignan, couvert de ridicule, n’osa plus reparaître à l’Académie et se retira en 1763 dans ses terres, partageant son temps entre ses châteaux de Pompignan, près de Montauban et de Caïx, qu’il fit reconstruire et où il s’occupa notamment à traduire des classiques grecs comme Eschyle.

Il pourrait être l’auteur d’un traité historique et politique publié anonymement en 1780 : Essai sur la dernière révolution de l’ordre civil en France, qui porte sur la réforme judiciaire réalisée en janvier 1771 sous l’impulsion du chancelier Maupeou.

Élu membre de l’Académie de Cortone , en Italie, il lui adressa une dissertation en latin sur Les Antiquités de la ville de Cahors, où il rend compte de ses recherches archéologiques. Il avait également été élu membre de l’Académie des Jeux floraux de Toulouse en 1740.

Grand bibliophile, il fit acquérir pour sa collection quelque 26 000 volumes dont 1 500 partitions musicales. Vendu par ses héritiers à la bibliothèque du clergé de Toulouse, ce fonds est aujourd’hui conservé à la bibliothèque de Toulouse.

 

ET, TRANQUIILE IL PASSAIT COMME UN PARDON VIVANT, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERES

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant (Victor Hugo)

« Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant » – Victor Hugo

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« Cependant il était question dans les villes

De quelqu’un d’étonnant, d’un homme radieux

Que les anges suivaient de leurs millions d’yeux ;

Cet homme, qu’entourait la rumeur grossissante,

Semblait un dieu faisant sur terre une descente ;

On eût dit un pasteur rassemblant ses troupeaux ;

Les publicains, assis au bureau des impôts,

Se levaient s’il passait, quittant tout pour le suivre ;

Cet homme, paraissant hors de ce monde vivre,

Tandis qu’autour de lui la foule remuait,

Avait des visions dont il restait muet ;

Il parlait aux cités, fuyait les solitudes,

Et laissait sa clarté dans l’œil des multitudes ;

Les paysans le soir, de sa lueur troublés,

Le regardaient de loin marcher le long des blés,

Et sa main qui s’ouvrait et devenait immense,

Semblait jeter aux vents de l’ombre une semence.

On racontait sa vie, et qu’il avait été

Par une vierge au fond d’une étable enfanté

Sous une claire étoile et dans la nuit sereine ;

L’âne et le bœuf, pensifs, l’ignorance et la peine,

Etaient à sa naissance, et sous le firmament

Se penchaient, ayant l’air d’espérer vaguement ;

On contait qu’il avait une raison profonde,

Qu’il était sérieux comme celui qui fonde,

Qu’il montrait l’âme aux sens, le but aux paresseux,

Et qu’il blâmait les grands, les prêtres, et tous ceux

Qui marchent entourés d’hommes armés de piques.

Il avait, disait-on, guéri des hydropiques ;

Des impotents, cloués vingt ans sous leurs rideaux,

En le quittant, portaient leur grabat sur leur dos ;

Son œil fixe appelait hors du tombeau les vierges ;

Les aveugles, les sourds, — ô destin, tu submerges

Ceux-ci dans le silence et ceux-là dans la nuit ! —

Le voyaient, l’entendaient ; et dans son vil réduit

Il touchait le lépreux, isolé sous des claies ;

Ses doigts tenaient les clefs invisibles des plaies,

Et les fermaient ; les cœurs vivaient en le suivant ;

Il marchait sur l’eau sombre et menaçait le vent ;

Il avait arraché sept monstres d’une femme ;

Le malade incurable et le pêcheur infâme

L’imploraient, et leurs mains tremblantes s’élevaient ;

Il sortait des vertus de lui qui les sauvaient ;

Un homme demeurait dans les sépulcres ; fauve,

Il mordait, comme un loup qui dans les bois se sauve ;

Parfois on l’attachait, mais il brisait ses fers

Et fuyait, le démon le poussant aux déserts ;

Ce maître, le baisant, lui dit : Paix à toi, frère !

L’homme, en qui cent damnés semblaient rugir et braire,

Cria : Gloire ! et, soudain, parlant avec bon sens,

Sourit, ce qui remplit de crainte les passants.

Ce prophète honorait les femmes économes ;

Il avait à Gessé ressuscité deux hommes

Tués par un bandit appelé Barabbas ;

Il osait, pour guérir, violer les sabbats,

Rendait la vie aux nerfs d’une main desséchée ;

Et cet homme égalait David et Mardochée.

Un jour ce redresseur, que le peuple louait,

Vit des vendeurs au seuil du temple, et prit un fouet ;

Pareils aux rats hideux que les aigles déterrent,

Tous ces marchands, essaims immondes, redoutèrent

Son visage empourpré des célestes rougeurs ;

Sévère, il renversa les tables des changeurs

Et l’escabeau de ceux qui vendaient des colombes.

Son geste surhumain ouvrait les catacombes.

L’arbre qu’il regardait changeait ses fleurs en fruits.

Un jour que quelques juifs profonds et très instruits

Lui disaient : « – Dans le ciel que le pied divin foule,

Quel sera le plus grand ? » cet homme dans la foule

Prit un petit enfant qu’il mit au milieu d’eux.

Calme, il forçait l’essaim invisible et hideux

Des noirs esprits du mal, rois des ténébreux mondes,

A se précipiter dans les bêtes immondes.

Et ce mage était grand plus qu’Isaïe, et plus

Que tous ces noirs vieillards épars dans les reflux

De la vertigineuse et sombre prophétie ;

Et l’homme du désert, Jean, près de ce Messie,

N’était rien qu’un roseau secoué par le vent.

Il n’était pas docteur, mais il était savant ;

Il conversait avec les faces inconnues

Qu’un homme endormi voit en rêve dans les nues ;

Des lumières venaient lui parler sur les monts ;

Il lavait les péchés ainsi que des limons,

Et délivrait l’esprit de la fange charnelle ;

Satan fuyait devant l’éclair de sa prunelle ;

Ses miracles étaient l’expulsion du mal ;

Il calmait l’ouragan, haranguait l’animal,

Et parfois on voyait naître à ses pieds des roses ;

Et sa mère en son cœur gardait toutes ces choses.

Des morts blêmes, depuis quatre jours inhumés,

Se dressaient à sa voix ; et pour les affamés,

Les pains multipliés sortaient de ses mains pures.

Voilà ce que contait la foule ; et les murmures,

Les cris du peuple enfant qui réclame un appui,

Environnaient cet homme ; on l’adorait ; et lui

Etait doux.

Tous les mots qui tombaient de sa bouche

Etaient comme une main céleste qui vous touche.

Il disait : — « Les derniers sont les premiers. — La fin,

« C’est le commencement. — Ne fais pas au prochain

« Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même.

« — On récolte le deuil quand c’est la mort qu’on sème.

« — Celui qui se repent est grand deux fois. — L’enfant

« Touche à Dieu. — Par le bien du mal on se défend.

« — Que le puits soit profond, mais que l’eau reste claire. »

Il disait : « – Regardez les choses sans colère ;

« Car, si l’œil est mauvais, le corps est ténébreux.

« — L’aube est pour les Gentils comme pour les Hébreux.

« — Mangez le fruit des bois, buvez l’eau de la source ;

« — N’ayez pas de souliers, pas de sac, pas de bourse,

« Entrez dans les maisons et dites : Paix à tous !

« — Nul n’est exempt du pli sublime des genoux ;

« Donc, qui que vous soyez, priez. Courbez vos têtes.

« — Dieu, présent à la nuit, n’est pas absent des bêtes.

« Dieu vit dans les lions comme dans Daniel.

« — Errer étant humain, faillir est véniel.

« Absolvez le pécheur en condamnant la faute.

« — On ajoute à l’esprit ce qu’à la chair on ôte. »

Il tenait compte en tout des faits accidentels.

Dans le champ du supplice il disait des mots tels

Que nul n’osait toucher à la première pierre ;

Il haïssait la haine, il combattait la guerre ;

Il disait : sois mon frère ! à l’esclave qu’on vend ;

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant ;

Il blanchissait le siècle autour de lui, de sorte

Que les justes, dont l’âme encor n’était pas morte,

Dans ces temps sans pitié, sans pudeur, sans amour,

Voyaient en s’éveillant luire deux points du jour,

L’aurore dans le ciel et sur terre cet homme.

Cet être était trop pur pour être vu par Rome.

Pourtant parmi les juifs, dans leur temple obscurci,

Chez leur roi lâche et triste, on en prenait souci ;

Et Caïphe y songeait dans sa chaire d’ivoire ;

Et, sans savoir encor ce qu’il en devait croire,

Hérode était allé jusqu’à dire : — Il paraît

Qu’il existe un certain Jésus de Nazareth. »

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Extrait du long poème La fin de Satan de Victor Hugo. Il n’a pas pu achever ce long poème religieux d’environ 5700v ers  qui fût publié après sa mort.