CLAUDE VIGEE (1921-2020), ECRIVAIN FRANÇAIS, LITTERATURE, LITTERATURE FRANÇAISE, POETE FRANÇAIS

CLAUDE VIGEE (1921-2020)

CLAUDE VIGEE

L’EAU DES SOMBRES ABYSSES

PAR CLAUDE VIGEE

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Evy, si tu m’entends encore là-bas, où tu n’es plus,
sache que tout me manque de toi, ton corps, tes yeux, ta voix
et ta
vive présence,
mais sache aussi que je tente de faire ce que tu m’avais dit
quelques semaines à peine avant de t’en aller dans le noir:

Quand je serai partie, tu finiras ton livre,
tu en commenceras d’autres, si Dieu t’en donnes envie,
car du puits secret de la vie jaillit la neuve poésie,

et souvent répond le génie à l’appel muet du destin.
Si je l’entends là-bas, j’en aurai du plaisir;
mais quand viendra l’instant de glisser dans la nuit,
laisse-moi doucement, sans cris, sans mots, partir:
chacun de nous doit boire seul l’eau des sombres abysses.

Extrait de: 

 2008, Mon heure sur la terre: Poésies complètes 1936-2008

CLAUDE VIGEE (1921-2020)claude-vigee-une-vigie-disparait-1505468257



Claude Vigée, né Claude Strauss le 3 janvier 1921 à Bischwiller est un poète français. Claude Vigée est issu d’une famille juive alsacienne et passe son enfance en Alsace. Chassé par la guerre, il séjourne quelque temps (1940-1942) à Toulouse puis se réfugie aux États-Unis au début de 1943. Il y poursuit des études de littérature et devient professeur de littérature française.

En 1960, il s’installe en Israël où il occupe le poste de professeur de littérature française et comparée à l’université de Jérusalem jusqu’à sa retraite en 1984.

Poète, traducteur, essayiste, Claude Vigée compose depuis 50 ans des œuvres empreintes d’une grande spiritualité et d’une grande générosité. Ses travaux ont été récompensés par de nombreux prix littéraires français et étrangers.

Pacifique, Claude Vigée a participé à une anthologie de poèmes pacifistes dans laquelle a paru un poème sur la guerre du Liban, La voix des jeunes soldats morts1. Il a toujours travaillé en faveur de la paix entre les cultures.

En 2007, création de l’Association des Amis de l’Œuvre de Claude Vigée. Site de l’association. En 2008, ses poèmes complets sont publiés aux éditions Galaade (édition de Jean-Yves Masson, préface de Michèle Finck, introduction, biobibliographie et notes d’Anne Mounic) sous le titre Mon heure sur la terre, titre tiré de l’un de ses poèmes. Ce volume aussitôt réimprimé est salué par la Bourse Goncourt de la Poésie.

Les poèmes les plus récents de Claude Vigée sont pour la plupart des poèmes de deuil, écrits depuis le décès de son épouse, Evy, disparue en janvier 2007. Elle a accompagné de sa vigilante et tendre bienveillance tout le parcours du poète.

Claude Vigée,  » Vie j’ai  » nous a quitté le 02 octobre 2020, à 99 ans.

LITTERATURE FRANÇAISE, PAUL VERLAINE, PAUL VERLAINE (1844-1896), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Chanson d’automne de Paul Verlaine

Chanson d’automne

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Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), LITTERATURE FRANÇAISE, Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

POEMES D’ARTHUR RIMBAUD

Quelques poèmes d’Arthur Rimbaud

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Bibliographie

  • L’édition de référence pour lire les Poésies de Rimbaud est : Poésies Complètes en Classiques de Poche, Le Livre de Poche n°9635, édition de Pierre Brunel.
  • Steve Murphy, Le Premier Rimbaud ou l’Apprentissage de la subversion, CNRS, Presses Universitaires de Lyon, 1990
  • Pour une biographie complète, longue et détaillée, consulter : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, Fayard, 2001 (1200 pages)
  • Dominique Noguez, Les trois Rimbaud, Minuit, 1986
  • Jean-Pierre Richard, Poésie et profondeur, Seuil, 1955

Quelques poèmes de Rimbaud

Sensation

Sensation

Ce poème est celui de l’entrée en poésie de Rimbaud : c’est en effet celui-là qu’il envoie à Banville, poète très célèbre alors, le 24 mai 1870. Il lui adresse une lettre dans laquelle il se présente et il joint un poème, sans titre, qui deviendra plus tard « Sensation », ainsi que « Ophélie » et « Credo in unam ».

Voici la première version du texte « Sensation » de 1870 :

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue….

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais un amour immense enrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme
!

Et voici la version connue de « Sensation » :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Le Dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Ma bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

LITTERATURE FRANÇAISE, PAUL VERLAINE (1844-1896), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRETRES DE JESUS-CHRIST, LA VERITE VOUS GARDE

Prêtres de Jésus-Christ, la vérité vous garde de Paul Verlaine

Prêtres de Jésus-Christ, la vérité vous garde

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Ah ! soyez ce que pense une foule bavarde
Ou ce que le penseur lui-même dit de vous.
Bassement orgueilleux, haineusement jaloux,
Avares, impurs, durs, la vérité vous garde.
Et, de fait, nul de vous ne risque, ne hasarde
Un seul pan du prestige, un seul pli du drapeau,
Tant la doctrine exacte du Bien et du Beau
Est là, qui vous maintient entre ses hauts dilemmes.
Plats comme les bourgeois, vautrés dans des Thélèmes
Ou guindés vers l’honneur pharisaïque alors,
Qu’importe, si, Jésus, plus fort que des cœurs morts,
Règne par vos dehors du reste incontestables ?
Cultes respectueux, formules respectables,
Un emploi libéral et franc des Sacrements
(Car les temps ont du moins, dans leurs relâchements,
Parmi plus d’une bonne et délicate chose.
Laissé tomber l’affreux jansénisme morose),
Et ce seul mot sur votre enseigne : Charité !
Mal gracieux, sans goût aucun, même affecté,
Pour si peu que ce soit d’art et de poésie,
Incapables d’un bout de lecture choisie,
D’un regard attentif, d’une oreille en arrêt
Pis qu’inconsciemment hostiles, on dirait,
A tout ce qui, dans l’homme et fleurit et s’allume.
Plus lourds que les marteaux et plus lourds qu’une enclume.
Sans même l’étincelle et le bruit triomphant,
Que fait ? si Jésus a, pour séduire l’enfant
Et le sage qu’est l’homme en sa double énergie,
Votre théologie et votre liturgie ?
D’ailleurs maints d’entre vous, troupeau trié déjà,
Valent mieux que le monde autour qui vous jugea,
Lisent clair, visent droit, entendent net en somme,
Vivent et pensent, plus que non pas un autre homme,

Que tels, mes chers lecteurs, que moi cet écrivain,
Tant leur science est courte et tant mon art est vain !
C’est vrai qu’il sort de vous, comme de votre Maître,
Quand même une vertu qui vous fait reconnaître.
Elle offusque les sots, ameute les méchants.
Remplis les bons d’émois révérents et touchants.
Force indéfinissable ayant de tout en elle,
Comme surnaturelle et comme naturelle,
Mystérieuse et dont vous allez investis,
Grands par comparaison chez les peuples petits.
Vous avez tous les airs de toutes, sinon toutes
Les choses qu’il faut être en l’affre de vos routes,
Si vous ne l’êtes pas, du moins vous paraissez
Tels qu’il faut et semblez dans ce zèle empressés,
Poussant votre industrie et votre économie,
Depuis la sainteté jusqu’à la bonhomie.

Hypocrisie, émet un tiers, ou nullité !
Bonhomie, on doit dire en chœur, et sainteté !
Puisque, ô croyons toujours le bien de préférence,
Mais c’est surtout ce siècle et surtout cette France,
Que charme et que bénit, à quelques fins de Dieu ?
Votre ombre lumineuse et réchauffante un peu.
Seul bienfait apparent de la grâce invisible
Sur la France insensée et le siècle insensible
Siècle de fer et France, hélas ! toute de nerfs,
France d’où détalant partout comme des cerfs,
Les principes, respect, l’honneur de sa parole.
Famille, probité, filent en bande folle,
Siècle d’âpreté juive et d’ennuis protestants,
Noyant tout, le superbe et l’exquis des instants,
Au remous gris de mers de chiffres et de phrases.
Vous, phares doux parmi ces brumes et ces gazes,
Ah! luisez-nous encore et toujours jusqu’au jour,
Jusqu’à l’heure du cœur expirant vers l’amour
Divin, pour refleurir éternel dans la même
Charité loin de cette épreuve froide et blême.
Et puis, en la minute obscure des adieux.
Flambez, torches d’encens, et rallumez nos yeux
A l’unique Beauté, toute bonne et puissante,
Brûlez ce qui n’est plus la prière innocente,
L’aspiration sainte et le repentir vrai !

Puisse un prêtre être là, Jésus, quand je mourrai !

 

 Paul Verlaine (1844-1896)

Recueil : Bonheur (1891)

N'AI-JE PAS SANGLOTE TON AGOISSE SUPRÊME ?, PAUL VERLAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERE, PRIERES

« N’ai-je pa sangloté ton angoisse suprême ? » de Paul Verlaine

« N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême ? » – Paul Verlaine

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Mon Dieu m’a dit …

 

Mon Dieu m’a dit : « Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne
A n’aimer, en ce monde amer, où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort, moi-même,
O mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?

N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherches où je suis ?

André-Lhote-Le-Christ-au-mont-des-Oliviers-daprès-Gauguin

Sagesse de Paul Verlaine

ET, TRANQUIILE IL PASSAIT COMME UN PARDON VIVANT, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, PRIERES

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant (Victor Hugo)

« Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant » – Victor Hugo

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« Cependant il était question dans les villes

De quelqu’un d’étonnant, d’un homme radieux

Que les anges suivaient de leurs millions d’yeux ;

Cet homme, qu’entourait la rumeur grossissante,

Semblait un dieu faisant sur terre une descente ;

On eût dit un pasteur rassemblant ses troupeaux ;

Les publicains, assis au bureau des impôts,

Se levaient s’il passait, quittant tout pour le suivre ;

Cet homme, paraissant hors de ce monde vivre,

Tandis qu’autour de lui la foule remuait,

Avait des visions dont il restait muet ;

Il parlait aux cités, fuyait les solitudes,

Et laissait sa clarté dans l’œil des multitudes ;

Les paysans le soir, de sa lueur troublés,

Le regardaient de loin marcher le long des blés,

Et sa main qui s’ouvrait et devenait immense,

Semblait jeter aux vents de l’ombre une semence.

On racontait sa vie, et qu’il avait été

Par une vierge au fond d’une étable enfanté

Sous une claire étoile et dans la nuit sereine ;

L’âne et le bœuf, pensifs, l’ignorance et la peine,

Etaient à sa naissance, et sous le firmament

Se penchaient, ayant l’air d’espérer vaguement ;

On contait qu’il avait une raison profonde,

Qu’il était sérieux comme celui qui fonde,

Qu’il montrait l’âme aux sens, le but aux paresseux,

Et qu’il blâmait les grands, les prêtres, et tous ceux

Qui marchent entourés d’hommes armés de piques.

Il avait, disait-on, guéri des hydropiques ;

Des impotents, cloués vingt ans sous leurs rideaux,

En le quittant, portaient leur grabat sur leur dos ;

Son œil fixe appelait hors du tombeau les vierges ;

Les aveugles, les sourds, — ô destin, tu submerges

Ceux-ci dans le silence et ceux-là dans la nuit ! —

Le voyaient, l’entendaient ; et dans son vil réduit

Il touchait le lépreux, isolé sous des claies ;

Ses doigts tenaient les clefs invisibles des plaies,

Et les fermaient ; les cœurs vivaient en le suivant ;

Il marchait sur l’eau sombre et menaçait le vent ;

Il avait arraché sept monstres d’une femme ;

Le malade incurable et le pêcheur infâme

L’imploraient, et leurs mains tremblantes s’élevaient ;

Il sortait des vertus de lui qui les sauvaient ;

Un homme demeurait dans les sépulcres ; fauve,

Il mordait, comme un loup qui dans les bois se sauve ;

Parfois on l’attachait, mais il brisait ses fers

Et fuyait, le démon le poussant aux déserts ;

Ce maître, le baisant, lui dit : Paix à toi, frère !

L’homme, en qui cent damnés semblaient rugir et braire,

Cria : Gloire ! et, soudain, parlant avec bon sens,

Sourit, ce qui remplit de crainte les passants.

Ce prophète honorait les femmes économes ;

Il avait à Gessé ressuscité deux hommes

Tués par un bandit appelé Barabbas ;

Il osait, pour guérir, violer les sabbats,

Rendait la vie aux nerfs d’une main desséchée ;

Et cet homme égalait David et Mardochée.

Un jour ce redresseur, que le peuple louait,

Vit des vendeurs au seuil du temple, et prit un fouet ;

Pareils aux rats hideux que les aigles déterrent,

Tous ces marchands, essaims immondes, redoutèrent

Son visage empourpré des célestes rougeurs ;

Sévère, il renversa les tables des changeurs

Et l’escabeau de ceux qui vendaient des colombes.

Son geste surhumain ouvrait les catacombes.

L’arbre qu’il regardait changeait ses fleurs en fruits.

Un jour que quelques juifs profonds et très instruits

Lui disaient : « – Dans le ciel que le pied divin foule,

Quel sera le plus grand ? » cet homme dans la foule

Prit un petit enfant qu’il mit au milieu d’eux.

Calme, il forçait l’essaim invisible et hideux

Des noirs esprits du mal, rois des ténébreux mondes,

A se précipiter dans les bêtes immondes.

Et ce mage était grand plus qu’Isaïe, et plus

Que tous ces noirs vieillards épars dans les reflux

De la vertigineuse et sombre prophétie ;

Et l’homme du désert, Jean, près de ce Messie,

N’était rien qu’un roseau secoué par le vent.

Il n’était pas docteur, mais il était savant ;

Il conversait avec les faces inconnues

Qu’un homme endormi voit en rêve dans les nues ;

Des lumières venaient lui parler sur les monts ;

Il lavait les péchés ainsi que des limons,

Et délivrait l’esprit de la fange charnelle ;

Satan fuyait devant l’éclair de sa prunelle ;

Ses miracles étaient l’expulsion du mal ;

Il calmait l’ouragan, haranguait l’animal,

Et parfois on voyait naître à ses pieds des roses ;

Et sa mère en son cœur gardait toutes ces choses.

Des morts blêmes, depuis quatre jours inhumés,

Se dressaient à sa voix ; et pour les affamés,

Les pains multipliés sortaient de ses mains pures.

Voilà ce que contait la foule ; et les murmures,

Les cris du peuple enfant qui réclame un appui,

Environnaient cet homme ; on l’adorait ; et lui

Etait doux.

Tous les mots qui tombaient de sa bouche

Etaient comme une main céleste qui vous touche.

Il disait : — « Les derniers sont les premiers. — La fin,

« C’est le commencement. — Ne fais pas au prochain

« Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même.

« — On récolte le deuil quand c’est la mort qu’on sème.

« — Celui qui se repent est grand deux fois. — L’enfant

« Touche à Dieu. — Par le bien du mal on se défend.

« — Que le puits soit profond, mais que l’eau reste claire. »

Il disait : « – Regardez les choses sans colère ;

« Car, si l’œil est mauvais, le corps est ténébreux.

« — L’aube est pour les Gentils comme pour les Hébreux.

« — Mangez le fruit des bois, buvez l’eau de la source ;

« — N’ayez pas de souliers, pas de sac, pas de bourse,

« Entrez dans les maisons et dites : Paix à tous !

« — Nul n’est exempt du pli sublime des genoux ;

« Donc, qui que vous soyez, priez. Courbez vos têtes.

« — Dieu, présent à la nuit, n’est pas absent des bêtes.

« Dieu vit dans les lions comme dans Daniel.

« — Errer étant humain, faillir est véniel.

« Absolvez le pécheur en condamnant la faute.

« — On ajoute à l’esprit ce qu’à la chair on ôte. »

Il tenait compte en tout des faits accidentels.

Dans le champ du supplice il disait des mots tels

Que nul n’osait toucher à la première pierre ;

Il haïssait la haine, il combattait la guerre ;

Il disait : sois mon frère ! à l’esclave qu’on vend ;

Et, tranquille, il passait comme un pardon vivant ;

Il blanchissait le siècle autour de lui, de sorte

Que les justes, dont l’âme encor n’était pas morte,

Dans ces temps sans pitié, sans pudeur, sans amour,

Voyaient en s’éveillant luire deux points du jour,

L’aurore dans le ciel et sur terre cet homme.

Cet être était trop pur pour être vu par Rome.

Pourtant parmi les juifs, dans leur temple obscurci,

Chez leur roi lâche et triste, on en prenait souci ;

Et Caïphe y songeait dans sa chaire d’ivoire ;

Et, sans savoir encor ce qu’il en devait croire,

Hérode était allé jusqu’à dire : — Il paraît

Qu’il existe un certain Jésus de Nazareth. »

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Extrait du long poème La fin de Satan de Victor Hugo. Il n’a pas pu achever ce long poème religieux d’environ 5700v ers  qui fût publié après sa mort.

FETE DE LA TOUSSAINT, LITTERATURE FRANÇAISE, PAUL VERLAINE, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, TOUSSAINT

Toussaint : poème de Paul Verlaine

Toussaint

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Ces vrais vivants qui sont les saints,
Et les vrais morts qui seront nous,
C’est notre double fête à tous,
Comme la fleur de nos desseins,

Comme le drapeau symbolique
Que l’ouvrier plante gaîment
Au faite neuf du bâtiment,
Mais, au lieu de pierre et de brique,

C’est de notre chair qu’il s’agit,
Et de notre âme en ce nôtre œuvre
Qui, narguant la vieille couleuvre,
A force de travaux surgit.

Notre âme et notre chair domptées
Par la truelle et le ciment
Du patient renoncement
Et des heures dûment comptées.

Mais il est des âmes encor,
Il est des chairs encore comme
En chantier, qu’à tort on dénomme
Les morts, puisqu’ils vivent, trésor

Au repos, mais que nos prières
Seulement peuvent monnayer
Pour, l’architecte, l’employer
Aux grandes dépenses dernières.

Prions, entre les morts, pour maints
De la terre et du Purgatoire,
Prions de façon méritoire
Ceux de là-haut qui sont les saints.

 

Poète : Paul Verlaine (1844-1896)

Recueil : Liturgies intimes (1892).

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Paul Verlaine (1844-1896)

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Paul Marie Verlaine est un poète français.

Fils d’un officier napoléonien, Paul Verlaine fait ses études à Paris au lycée Bonaparte. Il travaille ensuite à l’hôtel de ville de la capitale. Ne pouvant supporter cet emploi médiocre, il fréquente les cafés et leurs poètes et commence à boire.

Ce rapport catastrophique à l’alcool est générateur de violence. Tout au long de sa vie, il est sujet, en état d’ivresse, à de très graves colères qui lui font commettre des actes brutaux.

Cette compagnie l’incite à rédiger ses premiers poèmes, empreints de mélancolie, où se mêlent préciosité et personnages de la commedia dell’arte (« Fêtes galantes » 1869) ainsi que son admiration pour Baudelaire (« Poèmes saturniens » 1866 à 22 ans) . En 1870, il fait la connaissance de Mathilde Mauté, qu’il épouse. Il écrit pour elle le recueil « La Bonne Chanson ».

En 1871, il rencontre Arthur Rimbaud pour lequel il sacrifie son couple et s’enfuit en Angleterre. A l’issue d’une dispute entre eux, il blesse à coups de pistolet le jeune poète. Condamné pour homosexualité, Verlaine est emprisonné pendant deux ans et c’est à cette époque qu’il rédige l’essentiel des recueils « Romance sans paroles » (1874) et « Sagesse » (1881). De retour à Paris, il sombre à nouveau dans l’alcoolisme. En 1884, paraît son recueil « Jadis et naguère » qui reprend des poèmes écrits une décennie plus tôt et que couronne Art poétique. La mort de sa mère en 1886, le condamne à la misère, malgré l’admiration des symbolistes.

Paul Verlaine est avant tout le poète des clairs-obscurs. L’emploi de rythmes impairs, d’assonances, de paysages en demi-teintes le confirment, rapprochant même, par exemple, l’univers des Romances sans paroles des plus belles réussites impressionnistes. Il s’ingénie à introduire le maximum de variété dans le rythme, initiant par là l’avènement du vers libre.

C’est lui qui a lancé la notion de « poètes maudits».

CHANT D'AUTOMNE, CHARLES BAUDELAIRE (1821-1867), LES FLEURS DU MAL, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS

Chant d’automne de Charles Baudelaire

Chant d’automne (Partie I)

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Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

  

Charles Baudelaire (1821-1867)
Les fleurs du mal

 

FRANÇOIS COPPEE (1842-1908), POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, UN EVANGILE

Un évangile : François Coppée

Un évangile

curzon

 

En ce temps-là, Jésus, seul avec Pierre, errait
Sur la rive du lac, près de Génésareth,
À l’heure où le brûlant soleil de midi plane,
Quand ils virent, devant une pauvre cabane,
La veuve d’un pêcheur, en longs voiles de deuil,
Qui s’était tristement assise sur le seuil,
Retenant dans ses yeux la larme qui les mouille,
Pour bercer son enfant et filer sa quenouille.
Non loin d’elle, cachés par des figuiers touffus,
Le Maître et son ami voyaient sans être vus.

 

Soudain, un de ces vieux dont le tombeau s’apprête,
Un mendiant, portant un vase sur sa tête,
Vint à passer et dit à celle qui filait:
« Femme, je dois porter ce vase plein de lait
Chez un homme logé dans le prochain village;
Mais tu le vois, je suis faible et brisé par l’âge,
Les maisons sont encore à plus de mille pas,
Et je sens bien que, seul, je n’accomplirai pas
Ce travail, que l’on doit me payer une obole. »

La femme se leva sans dire une parole,
Laissa, sans hésiter, sa quenouille de lin,
Et le berceau d’osier où pleurait l’orphelin,
Prit le vase, et s’en fut avec le misérable.
Et Pierre dit:
« Il faut se montrer secourable,
Maître! mais cette femme a bien peu de raison
D’abandonner ainsi son fils et sa maison,
Pour le premier venu qui s’en va sur la route.
À ce vieux mendiant, non loin d’ici, sans doute,
Quelque passant eût pris son vase et l’eût porté. »

Mais Jésus répondit à Pierre:
« En vérité,
Quand un pauvre a pitié d’un plus pauvre, mon père
Veille sur sa demeure et veut qu’elle prospère.
Cette femme a bien fait de partir sans surseoir. »

Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s’asseoir
Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte.
De ses divines mains, pendant une minute,
Il fila la quenouille et berça le petit;
Puis se levant, il fit signe à Pierre et partit.

Et, quand elle revint à son logis, la veuve,
À qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve,
Trouva sans deviner jamais par quel ami,
Sa quenouille filée et son fils endormi.

François Coppée, Les récits et les élégies (1878)

 

François Coppée (1842-1908)

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François Édouard Joachim Coppée est un poète, dramaturge et romancier français.

Après ses études au lycée Saint-Louis, il devient employé de bureau au ministère de la guerre et s’attira bientôt les faveurs du public comme poète de l’école parnassienne. Ses premiers vers imprimés datent de 1864.

Après avoir occupé un emploi à la bibliothèque du Sénat, François Coppée travailla comme archiviste de la Comédie Française de 1878 à 1884, année ou il fut élu à l’Académie française, ce qui l’amena à se retirer de toutes les charges publiques. Il continua à publier à intervalles rapprochés des volumes de poésie.

Il fut fait officier de la Légion d’Honneur en 1888.
Il prit une part importante aux attaques contre l’accusé dans l’affaire Dreyfus et fut un des créateurs de la Ligue de la patrie française fondée par Jules Lemaitre et sa maîtresse, Madame de Loynes et où il retrouve un ami, Paul Bourget.

Source : Wikipedia

Non classé, POEME, POEMES, POETE FRANÇAIS, SEPTEMBRE

Septembre de Henri de Régnier


Septembre

Septembre ! Septembre !
Cueilleur de fruits, teilleur de chanvre,
Aux clairs matins, aux soirs de sang,
Tu m’apparais
Debout et beau,
Sur l’or des feuilles de la forêt,
Au bord de l’eau.
En ta robe de brume et de soie,
Avec ta chevelure qui rougeoie
D’or, de cuivre, de sang et d’ambre
Septembre !
Avec l’outre de peau obèse,
Qui charge tes épaules et pèse,
Et suinte à ses coutures vermeilles
Où viennent bourdonner les dernières abeilles !
Septembre !
Le vin nouveau fermente et mousse de la tonne
Aux cruches ;
La cave embaume, le grenier ploie ;
La gerbe de l’été cède au cep de l’automne,
La meule luit des olives qu’elle broie.
Toi, Seigneur des pressoirs, des meules et des ruches,
O Septembre ! chanté de toutes les fontaines,
Ecoute la voix du poème.
Le soir est froid,
L’ombre s’allonge de la forêt
Et le soleil descend derrière les grands chênes.



Henri de REGNIER