GUERRE MONDIALE 1914-1918, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), PANTHEON, POILU, POILUS, ROBERT PORCHON (1894-1915)

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre au Panthéon

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre

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Cinq extraits de « Ceux de 14 », ces récits de guerre qui feront entrer Maurice Genevoix au Panthéon

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Sorti en 1949, « Ceux de 14 » est un recueil des récits de guerre publiés entre 1916 et 1923 par Maurice Genevoix, en hommage aux femmes et aux hommes qui ont vécu l’horreur de la Première Guerre mondiale.

Mobilisé dès le 2 août 1914, Maurice Genevoix sera au combat, sur le front, jusqu’à ce qu’il soit grièvement blessé le 25 avril 1915, dans les environs de la colline des Éparges. S’en suivront sept mois d’hospitalisation. À son retour à Paris, meurtri par ces heures sombres, le Normalien de 25 ans consigne ses souvenirs.

Pour vous immerger dans ce quotidien oppressant et d’horreur, La Rep’ a sélectionné cinq extraits du livre premier « Sous Verdun » issus de cet ouvrage mémoriel, écrit « à la mémoire des morts et au passé des survivants », et en souvenir de son « ami Robert Porchon tué aux Éparges le 20 février 1915 ».

Jeudi 27 août 1914

« Longue étape, molle, hésitante. Ce n’est pas à vrai dire une étape, mais la marche errante de gens qui ont perdu leur chemin. Haucourt, puis Malancourt, puis Béthincourt. La route est une rivière de boue. Chaque pas soulève une gerbe d’eau jaune. Petit à petit, la capote devient lourde. On a beau enfoncer le cou dans les épaules : la pluie arrive à s’insinuer et des gouttes froides coulent le long de la peau. Le sac plaque contre les reins. Je reste debout, à chaque halte, n’osant pas même soulever un bras, par crainte d’amorcer de nouvelles gouttières ».

Mardi 1er septembre

« Les cuisiniers vont faire en arrière la soupe et le jus ; mais bientôt, c’est la bousculade : la bataille crépite en avant de nous. Le capitaine nous fait dire que notre première ligne doit être enfoncée, qu’il faut redoubler de vigilance. Porchon, mon saint-cyrien, envoie par ordre une patrouille sur la gauche. Presque aussitôt, des claquements de lebels, et la patrouille, affolée, dégringole : elle a vu des Boches et tiré. Mes hommes s’agitent, s’ébrouent ; il y a de l’anxiété dans l’air.

Soudain, un sifflement rapide qui grandit, grandit… et voilà deux shrapnells qui éclatent, presque sur ma tranchée. Je me suis baissé ; j’ai remarqué surtout l’expression angoissée d’un de mes hommes. Cette vision me reste. Elle fixe mon impression ».

Dimanche 6 septembre

« Clac ! Clac ! En voici deux qui viennent de taper à ma gauche, sèchement. Ce bruit me surprend et m’émeut : elles semblent moins dangereuses et mauvaises lorsqu’elles sifflent. Clac ! Des cailloux jaillissent, des mottes de terre sèche, des flocons de poussière : nous sommes vus, et visés. En avant ! Je cours le premier, cherchant le pli de terrain, le talus, le fossé où abriter mes hommes, après le bond, ou simplement la lisière de champ qui les fera moins visibles aux Boches. Un geste du bras droit déclenche la ligne par moitié ; j’entends le martèlement des pas, le froissement des épis que fauche leur course.

Pendant qu’ils courent, les camarades restés sur la ligne tirent rapidement, sans fièvre. Et puis, lorsque je lève mon képi, à leur tour ils partent et galopent, tandis qu’autour de moi les lebels crachent leur magasin.

Un cri étouffé à ma gauche ; j’ai le temps de voir l’homme, renversé sur le dos, lancer deux fois ses jambes en avant ; une seconde, tout son corps se raidit ; puis une détente, et ce n’est plus qu’une chose inerte, de la chair morte que le soleil décomposera demain ».

Mercredi 9 septembre

« Pas de sommeil. J’ai toujours dans les oreilles la stridence des éclats d’obus coupant l’air, et dans les narines l’odeur âcre et suffocante des explosifs. Il n’est pas minuit que je reçois l’ordre de départ. J’émerge des bottes d’avoine et de seigle sous lesquelles je m’étais enfoui. Des barbes d’épis se sont glissées par nos cols et nos manches et nous piquent la peau, un peu partout.

La nuit est si noire qu’on bute dans les sillons et dans les mottes de terre. On passe près des 120 qui tiraient derrière nous ; j’entends les voix des artilleurs, mais je distingue à peine les lourdes pièces endormies.

Distributions au passage, sans autre lumière que celle d’une lanterne de campement, qui éclaire à peine, et que pourtant on dissimule. La faible lueur jaune met des coulées brunes sur les quartiers de viande saignante, amoncelés dans l’herbe qui borde la route ».

Samedi 12 septembre

« J’ai retraversé le groupe des soldats, qui continuaient à se pousser pour lire. J’ai regardé, en passant auprès d’eux, ceux qui se trouvaient sur ma route : ils avaient tous des visages terreux, aux joues creuses envahies de barbe ; leurs capotes gardaient les traces de la poussière des routes, de la boue des champs, de l’eau du ciel ; le cuir de leurs chaussures et de leurs guêtres avait pris à la longue une couleur sombre et terne ; des reprises grossières marquaient leurs vêtements aux genoux et aux coudes ; et de leurs manches râpées sortaient leurs mains durcies et sales. La plupart semblaient las infiniment, et misérables.

Pourtant, c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine, eux qui s’étaient montrés plus forts que les balles et les baïonnettes allemandes ; c’étaient eux les vainqueurs !

Et j’aurais voulu dire à chacun l’élan de chaude affection qui me poussait vers tous, soldats qui méritaient maintenant l’admiration et le respect du monde, pour s’être sacrifiés sans crier leur sacrifice, sans comprendre même la grandeur de leur héroïsme. »

20 février ( 1915 )

Un grand balancement de la terre et du ciel à travers le, paupières cuisantes; du froid mouillé; des choses qu’on retrouve dans l’ aube blême, les unes après les autres, et toutes; personne de tué dans les ténèbres, personne même d’enseveli malgré l’acharnement des obus: la même terre et les mêmes cadavres; toute la chair qui frémit comme de saccades intérieures, qui danse, profonde et chaude, et fait mal; même plus d’images, cette seule fatigue brûlante que la pluie glace à fleur de peau: et c’est un jour qui revient sur la crête, pendant que toutes les batteries boches continuent de tirer sur elle, sur ce qui reste de nous là-haut, mêlé à la boue, aux cadavres, à la glèbe naguère fertile, souillée maintenant de poisons, de chair morte, inguérissable de notre immonde supplice.

Est-ce qu’ils vont contre-attaquer encore ? Ils ne tirent que sur nous: c’est lâche. Nous savons que le colonel, chaque fois qu’il monte et redescend, téléphone vers le Montgirmont:  » Qu’on relève mes hommes! Ils sont à bout! Si les Boches contre-attaquent encore, ils pourront venir avec des gourdins, avec leurs poings nus…  » C’est ce que nous pensions, nous, l’autre jour. Ce matin, nous le pensons encore ; mais nous ne le croyons plus. Nous sommes très las, c’est vrai; on devrait nous relever, c’est vrai. Nous sommes presque à bout; presque… Et pourtant, ce matin encore, on a entendu cracher les canons-revolvers de Combres et claquer des coups de mauser: une nouvelle contre-attaque, que nous avons repoussée.

Il ne faut rien exagérer: au-dessous de nous, de l’autre côté du parados, un caporal de la 8e fait mijoter du cassoulet sur un réchaud d’alcool solidifié. Quelques hommes, de la 8e aussi, sont descendus près de lui; l’un d’eux parle du kiosque de sa soeur , marchande de journaux à Paris:  » pour qu’elle comprenne les trous qu’ils font, explique-t-il, j’lui écrirai qu’on pourrait y loger au moins deux kiosques comme le sien. Et ça s’ra pas bourrage de crâne, hein, c’est-i’ vrai ? »

Le colonel Boisredon a téléphoné une fois de plus:  » Trois cents tués au régiment; un millier de blessés; plus de vingt officiers hors de combat, dont dix tués; des tranchées vides, ou du moins « tactiquement » vides; la crête perdue si les Boches contre-attaquent encore…  » Le colonel Tillien a répondu:  » Qu’ils tiennent. Qu’ils tiennent quand même, coûte que coûte. « 

Comme s’ils savaient, les Boches répondent eux aussi. Et, c’est pire, au long du temps martelé d’obus énormes, de chutes sombres et multipliées. Le grand caporal a éteint son réchaud: il est parti, les autres avec lui. On redevient ce qu’on était hier, cette nuit, un peu plus las encore, sans étonnement d’être si las. Et malgré cette fatigue dont nous avons les reins brûlés, une lucidité vibrante rayonne de nous sur le monde, touche doucement et nous donne d’un seul coup toutes les choses que nous percevons, nous les impose entières, si totalement que nous souffrons surtout de cela, de ce pouvoir terrible et nouveau qui nous oblige à subir ainsi, continuellement et tout entières, la laideur et la méchanceté du monde.

Elles sont infimes, par les gouttes de la bruine, par les écorchures de nos mains gercées, par le tintement d’une gamelle qu’on heurte, par la respiration imperceptible de Lardin ; mais si grandes, si monstrueuses qu’elles soient par l’étalement ignoble des cadavres, par le fracas sans fin des plus lourdes torpilles, elles ne peuvent l’être assez pour dépasser notre force de sentir, pour l’ étouffer enfin, aidant notre immense fatigue. Plus nous sommes fatigués, plus notre être s’ouvre et se creuse, avide malgré nous, odieusement, de toute laideur et de toute méchanceté. Que tombent encore ces milliers d’obus, et pour n’importe quelle durée ! Entre les 77, les 150 et les 210, notre ouïe distingue au plus lointain les éclatements. Qu’ils sifflent plus raide encore! Que tout arrive ! Que tous ceux qui doivent être blessés le soient dans cet instant, et s’en aillent ! Que tous ceux qui doivent être tués cessent enfin d’être condamnés !

Le dernier obus qui est tombé dans l’entonnoir 7 a blessé Porchon à la tête. Quelqu’un nous l’a crié par-dessus la levée de terre: enseveli près de Rebière, dégagé avec lui, mais seul blessé d’un éclat léger, il est descendu au poste de secours, à cause du sang qui lui coulait dans l’oeil . Il y a longtemps déjà… Descendrai-je à mon tour, blessé comme lui d’un éclat heureux, mon sang coulant assez pour me contraindre à descendre ?..II ne voulait pas, d’abord; mais il n’y voyait plus, aveuglé par ce ruissellement, et Rebière lui disait:  » Descends… Descends, mon vieux… Tu es idiot. « 

C’est Rolland qui conte tout cela, près de moi, caché derrière une toile de tente amollie de fange et de pluie. Je me suis arrêté en l’entendant prononcer nos deux noms. J’étais allé jusqu’à la petite tranchée de Souesme,  parce qu’un obus venait de tomber par là. Il n’avait tué personne, et je redescendais, lorsque j’ai entendu la voix de Rolland. J’étais seul à l’entrée d’un boyau à demi effondré qui monte vers la tranchée sud; la toile de tente miroitait, plaquée sur la paroi dans le jour pluvieux et gris; et Rolland parlait derrière. blotti derrière avec un homme qui se taisait, mais que je croyais être, sans savoir pourquoi je le croyais, un des jeunes de la classe 14, Jaffelin sans doute, ou bien Jean …  » « Descends, mon vieux. Tu es idiot… » Et il descend. Et il arrive au bas du boyau, juste à hauteur du poste de secours… Et c’est là qu’un 77 l’a tué. « 

Rolland a dû m’entendre, car la toile se soulève brusquement; il me voit, et dans l’instant, son pâle visage s’émeut, navré, implorant, fraternel… Si fraternel, Rolland, que toute ma stupeur est tombée pendant que tu me regardais, que toute ma force déjà révoltée m’a semblé s’agenouiller devant cette mort de mon ami.

Cela ne m’a saisi que longtemps après, dans le creux d’argile mouillée où j’étais revenu m’asseoir, entre Lardin et Bouaré : une froideur dure, une indifférence dégoûtée pour toutes les choses que je voyais, pour l’ignominie de la boue et la misère des cadavres, pour le jour triste sur la crête, pour l’acharnement des obus… Je ne sens même plus ma fatigue ; je ne redoute plus rien, même plus l’écrasement de mes os sous l’une de ces chutes énormes, ni le déchirement de ma chair sous la morsure des éclats d’acier. Je n’ai plus pitié des vivants, ni de Bouaré qui tremble, ni de Lardin prostré, ni de moi. Nulle violence ne me soulève, nulle houle de chagrin, nul sursaut d’indignation virile. Ce n’est même pas du désespoir, cette sécheresse du coeur dont je sens le goût à ma gorge; de la résignation non plus… Ce n’est que cela: une froideur dure, une indifférence desséchée, pareille à une contracture de l’âme. Tombez encore, aussi longtemps que vous voudrez, les gros obus, les torpilles et les bombes ! Ecrasez, tonnez, soulevez la terre en gerbes monstrueuses ! Plus hautes encore! Plus hautes! Comme c’est grotesque, mon Dieu, tout ça… Dans la tranchée sud: c’est bon. Dans l’entonnoir 7 : c’est bon. Dans la petite tranchée de Souesme : c’est bon. Une plaque d’acier blindé monte très haut et retombe, comme un couperet de guillotine. Souesme passe devant moi, la face plâtrée de boue jaune, les deux mains sur les reins; derrière lui, Montigny ; derrière encore, Jaffelin: c’est bon; allez-vous-en, ensevelis, blessés, démolis. Je regarde bien, au passage, la crispation de vos visages, l’angoisse presque folle de vos yeux, cette détresse de la mort qui reste vacillante au fond de vos prunelles, comme une flamme sous une eau sombre… Quel sens ? Tout cela n’a pas de sens. Le monde, sur la crête des Éparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque.

Chez toi, Porchon : l’ample Beauce, les champs de blé au crépuscule; les corneilles dans le ciel frais, entre les deux tours de Sainte-Croix… Chez nous, Porchon : la Loire au fil des berges lentes… Quel sens ? Pourquoi ? Des hommes crient dans l’ entonnoir 7 entre les rafales d’obus. Encore ! Et de sombres débris soulevés dans la fumée, et leur chute mate heurtant la boue…

C’est alors que ce 210 est tombé. Je l’ ai senti à la fois sur ma nuque, assené en massue formidable, et devant moi, fournaise rouge et grondante. Voilà comment un obus vous tue. Je ne bougerai pas mes mains pour les fourrer dans ma poitrine ouverte; si je pouvais les ramener vers moi, j’enfoncerais mes deux mains dans la tiédeur de mes viscères à nu ; si j’étais debout devant moi, je verrais ma trachée pâle, mes poumons et mon coeur à travers mes côtes défoncées. Pas un geste, par pitié pour moi ! Les yeux fermés, comme Laviolette, et mourir seul.

Je vis, absurdement. Cela ne m’étonne plus: tout est absurde. A travers le drap rêche de ma capote bien close, je sens battre mon creur au fond de ma poitrine. Et je me rappelle tout: ce flot flambant et rouge qui s’est rué loin en moi, me brûlant les entrailles d’un attouchement si net que j’ai cru mon corps éventré large, comme celui d’un bétail à l’éventaire d’un boucher; cette forme sombre qui a plané devant mes yeux, horizontale et déployée, me cachant tout le ciel de sa vaste envergure… Elle est retombée là, sur le parados, bras repliés, cassés, jambes groupées sous le corps, et tremblante toujours, jusqu’à ce que Bouaré soit mort. Ils courent, derrière Richomme qui hurle, un à un sautent pardessus moi: Gaubert, Vidal, Dorizon… ah! je les reconnais tous! Attendez-moi… Je ne peux pas les suivre… Qu’est-ce qui appuie sur moi, si lourd, et m’empêche de me lever ? Mon front saigne: ce n’est rien, mes deux mains sont criblées de grains sombres, de minuscules brûlures rapprochées; et sur cette main-ci, la mienne, plaquée chaude et gluante une langue colle, qu’il me faut secouer sur la boue.

Je suis libre depuis ce geste; et je puis me lever, maintenant que le corps de Lardin vient de basculer doucement. Il mangeait, un quignon de pain aux doigts; il n’a pas changé de visage, les yeux ouverts encore derrière les verres de ses binocles; il saigne un peu par chaque narine, deux minces filets foncés qui vont se perdre sous sa moustache. Petitbru passe, à quatre pattes, poussant une longue plainte béante ; Biloray passe, debout, à pas menus et la tête sur l’épaule ; le sang goutte au bout de son nez; il va, les bras pendant le long du corps, attentif et silencieux, comme s’il avait peur de renverser sa vie en route…

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Robert Porchon (1894-1915), l’ami de Maurice Genevoix

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Robert Charles Joseph Porchon, né le 23 janvier 1894 à Chevilly (Loiret) et tué le 20 février 1915 aux Eparges (Meuse) lors de la bataille homonyme, est un officier français. est un ami de guerre, le « frère de sang », du romancier Maurice Genevoix 1890-1980) qui lui dédie son livre Sous Verdun.

Biographie

Né en 1894 (la future Classe 1914), la « génération sacrifiée »), Robert Porchon est le fils d’Angel Porchon et de Gabrielle Marie Louise Néaf. Son frère Marcel, né en 1885, sera également tué sur le front, en Argonne, le 6 avril 1915.

Il est le neveu par alliance du général de brigade Gabriel Delarue qui sera également tué sur le front cette même année 1915.

Robert Pochon suit des études au Lycée  Pothier à Orléans et entre ensuite à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr le 7 novembre 1913. Il est de la promotion « De la Croix-du-Drapeau » 1913-1914, qui reçoit le baptême le 30 juillet 1914. Il est nommé sous-lieutenant au 106è régiment d’infanterie   (106e RI) le 15 août 1914. C’est en cette occasion qu’a été prêté le serment de 1914, initié par Jean Allard-Méeus, au cours duquel les tout jeunes Saint-Cyriens auraient juré de monter en ligne en gants blancs et avec leurs casoars.

 Affectations et combats

Le jeune sous-lieutenant rejoint la caserne-Chanzy de Châlons-sur-Marne le 4 août 1914. D’abord affecté au 306e RI, unité de réserve du 106e, il part pour le front avec un renfort pour le régiment d’active le 25 août. Maurice Genevois fait partie du même départ. Ils se retrouvent dans la même compagnie, la 7e, à Gercourt et Drillancourt, le 27 août : « Un élève de Saint-Cyr, frais galonné, visage osseux, nez puissant et bon enfant, qui vient d’arriver avec moi du dépôt ». Le sergent Germain complète ce portrait : « C’est un grand garçon, blond au nez proéminent mais à l’air intelligent. Je remarque qu’il ne me tutoie pas. Il a du tact ».

Après l’attaque de nuit à R embercourt-Sommaisne,   le 10 septembre 1914 (combats de Vaux-Marie), dans laquelle le commandant Giroux a été tué, Bord prend le commandement du 2e bataillon, et laisse la 7e compagnie au seul officier d’active, le sous-lieutenant Porchon.

« Je te disais que je suis maintenant commandant de compagnie, faute d’officiers pour remplir ce rôle. Il n’en reste plus des masses au 106, et je suis un des chanceux. Sur sept saint-cyriens que nous étions, je suis le seul qui reste. »

— Lettre à sa mère du 27 septembre 1914, Carnet de route.

Cette situation va durer jusqu’au 8 novembre 1914, quand le capitaine Rolin prend la compagnie et Porchon reprend la 4e section de celle-ci.

 

Mort lors de la bataille d’Éparges

Le 20 février 1915, après trois jours infernaux marquant le début de la bataille des Eparges, opposant la 12è division d’infanterie de la 1re Armée française à la 8è brigade d’infanterie bavarois de la 33è division d’infanterie allemande  pour le contrôle de cette crête de la Meuse, Robert Porchon est blessé légèrement au front entre les tranchées de 1re ligne et le poste de secours. Il est tué par un obus alors qu’il redescend vers celui-ci.

Il est inhumé à la nécropole nationale du Trottoir, aux Eparges, auprès d’autres tués du 106e RI, tombe 42 sur laquelle la date de décès indique erronément le 17 février 1915. Sa tombe est alors entretenue par la famille Auboin.

« Mort pour la France », son nom figure sur le monument aux morts de Chevilly (Loiret), sa commune natale.

Sentiments fraternels de Maurice Genevoix

Les sentiments fraternels que l’écrivain Maurice Genevoix éprouvait pour son compagnon d’armes sont dévoilés dans une lettre émouvante adressée à la mère de Robert Porchon, le 7 mars 1915, deux semaines après sa mort :

« Nous parlerons de lui simplement, pieusement ; vous me le permettrez parce que vous saviez que je l’aimais. Nous nous étions retrouvés dès les premiers jours ; et nous nous étions rapprochés d’abord parce que nous étions du même pays, et que cela fait des souvenirs en commun. Puis ce fut le départ pour le front. Nous fûmes affectés à la même compagnie, et tout de suite s’établit entre nous une fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés, des responsabilités communes, et aussi d’affinités profondes de nature. À travers les dures épreuves, je mesurai mieux les qualités précieuses de votre fils. Je l’ai vu, petit à petit, sans même qu’il fît effort pour cela, et comme par la seule puissance de sa bonté et de sa loyauté, s’attacher le cœur de tous ses hommes. Pour moi, je lui avais donné bien vite ma confiance entière ; et je l’aimais comme s’il eût été mon frère par le sang … »

— Carnet de route de Robert Porchon, op. cit., p. 152.

Dans les Sapes (ou boyau) français, crête des Éparges,

« Bon Dieu ! dit Porchon à voix basse ; même de loin, ça secoue.

La voix plus basse reprend encore, comme étouffée d’une crainte religieuse, il reprend :

Et quel silence, autour de ça !

La vallée repose sous les étoiles immobiles, ou qui palpitent lentement, comme respire une poitrine endormie. Les Hauts ensommeillés s’allongent sur ses rives, pareils à des géants couchés. Et dans la grande nuit pacifique, la clameur lointaine des guerriers s’élève comme une dérision. Souffrance ? Fureur ? Chétive dans la grande nuit, elle est surtout misère. En ce moment même, près d’ici, des troupes de la brigade voisine attaquent à la baïonnette le village de Saint-Rémy. »

— Maurice Genevoix, Ceux de 14, La boue, ch. III « La réserve ».

Maurice Genevoix viendra se recueillir sur sa tombe chaque fois qu’il le pourra.

Distinctions

Citation à l’ordre de l’Armée 189du 30 mai 1915 : D’une bravoure admirable et en même temps d’un calme communicatif, a commandé sa section avec la plus grande intelligence donnant à ses hommes, par sa tenue, la plus belle confiance. Il a été mortellement blessé le 20 février 1915 au cours d’un bombardement.

Hommages

Maurice Genevoix lui dédie son livre Sous Verdun, premier ouvrage de Ceux de 14.

Robert Porchon figure dans le Tableau d’honneur de la Grande Guerre du journal L’Illustration ;

Son nom figure sur une plaque commémorative au lycée Pothier d’Orléans ;

Son nom est cité lors de la Panthéonisation de Maurice Genevoix, le 11 novembre 2020, par la lecture d’une lettre à la mère de Robert Porchon et dans l’allocution prononcée par le président Emmanuel Macron.

Notes

↑ Le Général Delarue sera tué d’une balle dans le crâne en inspectant une tranchée qui venait d’être conquise. Il avait notamment dirigé de 1907 à 1909 le Corps expéditionnaire de pacification en Crête.

↑ Jusqu’au mois de février se trouve le 8e régiment d’infanterie bavarois « grand duc Frédéric de Bade », qui subit d’énorme perte et remplacer par le 4e régiment d’infanterie bavarois « roi Guillaume du Wurtemberg », faisant partie de la 4è division d’infanterie bavaroise.

↑ Pendant la période particulièrement confuse des combats, surtout entre le 17 et le 20 février 1915, on constate, selon les documents disponibles ou même dans les témoignages des soldats, des différences notables concernant les dates de décès ou de blessures. Ces quatre jours et quatre nuits de combats et de bombardements incessants et le nombre important des victimes expliquent cela. Les dates mentionnées sur les actes de décès, quand ceux-ci ont été retrouvés, ont été utilisées.

Bibliographie

Robert Porchon et Thierry Joie (Sous la direction de), Carnet de route, La Table Ronde, coll. « Hors Coll. Littéraire », 2008, 208 p. (

Suivi de lettres de Maurice Genevoix et autres documents, édition établie et annotée par Thierry Joie.

Maurice Genevoix, Ceux de 14, Larousse, coll. « Les Contemporains classiques de demain », 2012, 123 p. 

Maurice Genevoix, , Les Eparges, J’ai Lu – LIBRIO, coll. « Librio littérature » (no 1130), 2014, 224 p. 

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Carnet de route 

Robert Porchon

Paris, La Table Rode, 2008. 208 pages.

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Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, fut tué dans l’assaut de l’éperon des Éparges (Meuse) en février 1915, «la poitrine défoncée par un éclat d’obus».
Dès sa mort connue, sa mère a recopié dans un unique cahier son carnet de route et les lettres que son fils lui avait adressées. Elle a aussi ajouté à cet ex-voto de papier la correspondance reçue, après la mort de son fils, de ses camarades – dont Maurice Genevoix –, de ses chefs, de l’administration militaire et aussi d’anciens professeurs et religieux qui se souvenaient de leur élève. Ces témoignages multiples restituent l’onde de douleur qui s’étend et dure après la mort au front d’un jeune homme de vingt et un ans. Un des cinq cent mille jeunes Français sacrifiés pendant les six premiers mois de la Grande Guerre.
Du sous-lieutenant Porchon, on ne savait, depuis 1916, que ce que Maurice Genevoix en avait dit dans Ceux de 14. Mais il en avait dit assez pour faire de son ami Porchon le «soldat le mieux connu de la Grande Guerre».
Les notes prises par le jeune officier font un troublant contrepoint au témoignage du grand écrivain. Elles en confirment la parfaite exactitude et, en variant l’éclairage sur quelques épisodes de leur campagne commune, soulignent le génie singulier de Ceux de 14.

Extrait

Un de «Ceux de 14»

Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, a été tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. Sa tombe réglementaire au cimetière militaire du Trottoir, près du village reconstruit des Eparges, au pied de la butte où se tenaient les unités françaises avant l’assaut, est souvent fleurie alors que ne viennent que des pâquerettes de hasard sur le gazon rasé de ses voisins. Il est l’un des morts les mieux connus de la Grande Guerre.
Robert Porchon n’a plus qu’une lointaine parentèle qui vit à des centaines de kilomètres des Côtes de Meuse. Mort à vingt et un ans, il n’a rien laissé que des souvenirs qui ont disparu avec ceux qui l’avaient connu et quelques reliques que le temps efface. Il n’a pas écrit un grand livre comme Alain-Fournier qui repose à deux kilomètres, dans le petit cimetière de Saint-Rémy-la-Calonne, près du bois où on a retrouvé son corps. Il n’est pas le fils de quelque grand homme inconsolable. Non, rien. Rien de spécial, sauf la logique de fichier qui, au début du mois d’août 1914, affecta ce jeune saint-cyrien à la tête d’une section de la 7e compagnie du 106e régiment d’infanterie. Maurice Genevoix commandait une section dans la même compagnie.
Genevoix avait vingt-quatre ans, était originaire du Loiret et venait de terminer sa deuxième année à l’École normale supérieure. Porchon lui aussi était du Loiret, de Chevilly où il était né le 23 janvier 1894. Tous deux issus de la petite-bourgeoisie locale, ils s’étaient croisés au lycée d’Orléans. Ils sympathisèrent pendant les déplacements et les bivouacs de la montée au front. Les premiers combats, les premières duretés de la vie en campagne approfondirent en une forte amitié la camaraderie militaire et les liens communs avec leur petite patrie des bords de Loire. Ils furent l’un à l’autre le meilleur ami, ce qui pour des hommes en guerre est une sorte d’assurance vie et d’assurance décès. Le meilleur ami, c’est celui qui ramène dans les lignes quand on est blessé. Et c’est celui qui témoigne pour son ami tué, dilue un peu le désespoir des parents dans quelques derniers souvenirs, et adoucit par sa sympathie, une vraie sympathie de camarade et de soldat, la sécheresse du message officiel. Il sera le chroniqueur de la pauvre épopée.

 Revue de presse

Immortalisé par Maurice Genevoix dans «Ceux de 14», le sous-lieutenant Robert Porchon tint un carnet de route aujourd’hui édité avec les lettres à sa mère. Sous-lieutenant au 106 e régiment d’infanterie, Robert Porchon fut tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. En deux mois de combat, 10 000 Allemands et 10 000 Français tomberont. Ce jeune saint-cyrien de vingt et un ans, à la tête d’une section de la 7 e compagnie, était l’un d’eux. Son ami, Maurice Genevoix, connu au lycée et qui commandait une section dans la même compagnie, rendra hommage à Porchon dans ses terribles et beaux textes au nom de «cette solide fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés». (Christian Authier – Le Figaro du 30 octobre 2008)

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GUERRE MONDIALE 1914-1918, ODE POUR UN SOLDAT INCONNU, POEME, POEMES, POILU, POILUS

Ode pour un soldat inconnu (11 novembre)

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Dors petit soldat inconnu

 

Dors petit soldat inconnu

Toi qui es parti au son du tocsin

Un matin de juillet 1914

Rejoindre le front

Emportant de maigres souvenirs

D’un monde qui te voulais porteur de la mort

Toi qui rêvais d’un bonheur paisible

Toi qui rêvais de la prochaine moisson

 

Dors petit soldat inconnu

Tu as bien combattu

De l’Artois jusqu’en Flandre

De la Champagne à la Somme

Tu as connu le froid et la faim

Les nuits sans sommeil

Dans les tranchées hâtivement construites

Au gré des mouvements de la guerre

Dors petit soldat inconnu

Quand la grande Faucheuse est venue

Cueillir ta vie pleine de promesses encore

Tu es tombé les armes à la main

Avec une dernière prière pour les tiens

Ton corps a embrassé une dernière fois

La terre gorgée de sang de ton cher pays  

Qui a recueilli ton corps brisé  

Dors petit soldat inconnu

Tu as fait ton devoir

Pardonne à ceux qui brisé tes rêves

Pardonne à ceux qui ont pris ta vie

Dors petit soldat inconnu 

Prie dans le silence de l’éternité

Pour  tous ceux-là

Qui parlent trop souvent  de paix

Pour mieux préparer une future guerre

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©Claude-Marie T.

11 novembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

GUERRE MONDIALE 1914-1918, POILUS, SOLDATS, TEMOIGNAGES DE LA PREMIERE GUERRE (1914-1918)

Témoignages de la Grande Guerre 1914-1918

  ANNIVERSAIRE DE L’ARMISTICE

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 TEMOIGNAGES DE LA GRANDE GUERRE

Extraits de la LETTRE D’ELISE BIDET A SON FRERE, LE POILU EDMOND MASSE, ET A SES PARENTS VIGNERONS DANS L’YONNE.  (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Mercredi 13 novembre 1918
Mon cher Edmond,
Enfin c’est fini. On ne se bat plus ! On ne peut pas le croire, et pourtant c’est vrai ! c’est la victoire comme on ne l’espérait pas au mois de juin dernier, et même au 15 juillet ! Qui aurait osé espérer à cette époque une victoire aussi complète ! Et en si peu de temps, pas quatre mois, c’est merveilleux ! Je ne sais pas comment vous avez fêté l’armistice à Jussy (…)   Ici, à Paris, on l’a su à 11heures par le canon et les cloches ; aussitôt tout le monde a eu congé partout ; aussitôt les rues étaient noires de monde.  Toutes les fenêtres pavoisées, jamais je n’ai tant vu de drapeaux (…). Tout le monde a sa cocarde… tous les ateliers en bandes, hommes et femmes bras dessus bras dessous, drapeaux en tête, parcouraient en chantant les boulevards et les grandes avenues…Et les Américains juchés sur leurs camions n’ont pas cessé de parcourir la ville… Quelle ovation sur leur passage ! Et les quelques poilus en perme, quelle fête on leur faisait aussi ! … Et cette vie a duré lundi après-midi et mardi toute la journée. (…)
Tout cela, c’est bien beau et combien de cœurs en joie, mais aussi combien d’autres pleurent les leurs qui ne voient pas ce beau jour. Mais que leur chagrin aurait été encore plus grand si la mort des leurs n’eût servi à rien ! (…) Tu vois, maman, que j’avais raison quand je te disais d’espérer, que tu ne voulais pas croire que nous aurions le dessus. (…)  J’avoue que j’ai désespéré bien des fois aussi en dernier ; nous avions eu tant de désillusions. Tout de même, quel honneur pour Foch et Clémenceau ! On les porte en triomphe et c’est mérité. Et toi, Jeanne, ta joie doit être grande aussi mais pas sans ombre. Tu dois avoir aussi gros au cœur de pense que tes deux frères ne verront pas un si beau jour, eux qui y ont si bien contribué ; mais qui sait s’ils ne le voient pas ! Je comprends la peine que tes parents doivent ressentir en pensant à vos chers disparus et surtout quand les autres rentreront. Il n’y  pas de joie sans douleur ; dis-leur bien que je prends d’autant part à leur peine que je la ressens moi-même. Maurice et moi avons tant prié et vous aussi sans doute que Edmond nous revienne sain et sauf ; nous avons été exaucés ; remercions Dieu. Quand rentre-t-il à Lyon et pour combien de temps ? Quand sera-t-il libéré. Les pourparlers de paix vont-ils durer longtemps ? Peut-être jusqu’au printemps ? Enfin le principal, c’est qu’on ne se batte plus. (…) Sois heureuse, maman, ton fils te sera rendu ; tu seras récompensée de ses peines.  Bien joyeux baisers de nous deux à tous les quatre.

Extraits de la  LETTRE de CHARLES-RENE MENARD A SA FEMME (in : Paroles de Poilus, ed Librio 1998)

Nantes, le 11 novembre 1918, Chefferie de Nantes.
L’officier du Génie Menard  à Madame sa femme.
Ma chérie. Que n’ai-je été aujourd’hui près de toi, avec nos chers enfants ?
C’est dans un petit village breton, Saint Vincent (près de Malestroit) que j’ai vu le visage de la France en joie. J’étais parti de Nantes à 9 heures. On y disait que l’armistice était signé. Mais depuis trois jours ce bruit courait sans cesse … et les cloches restaient muettes. 10 heures : Savenay est calme ; 10h30 : Pontchâteau est calme ; 11h30 Redon : une grande animation, mais c’est la foire, … Des drapeaux, mais pas de bruit : midi sonne, l’Angélus trois tintements triples, le branle, le branle de chaque jour.  Il faut attendre…
La route de Malestroit… et nous voici dans un village. A droite la mairie, pavoisée, au fond l’église pavoisée, mais dans le halètement du moteur qui s’arrête…les cloches, les cloches à toute volée et, sortant de l’église, une troupe d’enfants : 60, peut-être 100 petits enfants de France, la classe 30 de Saint Vincent, en Morbihan, drapeaux en tête, avec le curé en serre-file qui les pousse et les excite, et des gens qui font des grands gestes. Vite hors de la voiture, et les hommes et les femmes qui sont les plus près se précipitent vers nous. Il n’est besoin d’aucune explication. (…)
Accolade au curé dont la main tremblante tient la dépêche jaune : « L’armistice est signé. Les hostilités cessent aujourd’hui à 11heures. Je compte sur vous pour faire sonner les cloches. » Poignées de main au maire, M. de Piogé, à un autre notable (…) Nos alliés sont acclamés ; on crie : « Vive la France et vive l’Amérique ! Vive Foch, vive Joffre ! » On remercie Dieu et le poilu ; et le curé montre son grand drapeau du Sacré-Cœur qui flotte triomphant sur le parvis de son église. Chacun pense à ceux des siens dont le sacrifice a gagné cette heure. Les larmes coulent sans qu’on cherche à les cacher, mais les visages rient : le visage de la France est joyeux.  Je voudrais voler vers toi, les enfants, ta mère et tous… Et je me réjouis, puisque je n’étais pas auprès de toi en ce moment unique, d’avoir au moins vécu cette heure dans un petit village breton, simple, sincère, humble, plutôt que dans une ville en délire.  Et maintenant, partout les cloches nous accompagnent

Extraits de l’ENCYCLIQUE DU PAPE BENOIT XV ordonnant des prières publiques pour la Conférence de la paix
Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.  Ce que l’univers attendait anxieusement depuis si longtemps, ce que tous les peuples chrétiens demandaient en leurs prières et que Nous-même, interprète des communes douleurs, Nous cherchions ardemment avec la paternelle sollicitude que Nous avons pour tous, Nous l’avons vu se réaliser soudain, et les armes se sont enfin reposées. La paix n’a pas encore, sans doute, sous une forme solennelle, mis un terme à cette guerre très cruelle : cependant, l’armistice qui a interrompu partout, sur terre, sur mer, dans les airs, le carnage et les dévastations a ouvert heureusement la porte et les avenues à la paix. Pourquoi ce changement s’est il subitement produit ? on en pourrait indiquer, à coup sûr, des causes variées et multiples. Mais si on en cherche la raison dernière et suprême, il faut que l’esprit s’élève enfin vers Celui duquel tout dépend, et qui, touché de miséricorde par l’instante supplication des bons, accorde au genre humain la libération d’angoisses et de deuils si prolongés.
Aussi, de grandes actions de grâces doivent-elles être rendues à Dieu, et Nous Nous réjouissons d’avoir vu dans tout l’univers catholique de nombreuses et éclatantes manifestations de la piété publique. Il reste à obtenir maintenant de la bonté divine qu’elle mette en quelque sorte le comble à son bienfait, et qu’elle complète le don accordé au monde. Ces jours-ci, en effet, doivent se réunir ceux qui, en vertu du mandat des peuples, doivent instituer dans le monde une paix juste et durable : jamais délibération plus impor-tante ni plus difficile n’aura été confiée à une assemblée humaine. Ils ont donc, au plus haut point, besoin de la lumière divine, afin de pouvoir mener leur tâche à bon terme. Le salut commun est, ici, hautement intéressé, et tous les catholiques qui, à raison même de leurs croyances, mettent à très haut prix le bien et la tranquillité humaine, ont à coup sûr le devoir d’obtenir, par leurs prières, à ces hommes éminents l’assistance de la sagesse divine.
Nous voulons que tous les catholiques soient avertis de ce devoir. C’est pourquoi, afin que les réunions prochaines produisent ce grand don de Dieu, qui est la paix véritable, vous aurez soin, vénérables Frères, en invoquant le Père des lumières, d’ordonner, sous la forme que vous préférerez, des prières publiques dans chacune des paroisses de vos diocèses. (…)
            Donné à Rome, le 1er décembre 1918, de Notre pontificat le cinquième.
                                                                                  BENOIT XV, Pape

Extraits de la LETTRE DE L’ABBE BOHAN au curé de l’église ND des Champs (in : bulletin de la paroisse Notre Dame des Champs (Paris) n°1918/11/30)

Mon cher ami, deux mots à la hâte pour vous dire que je suis de cœur avec vous dans la joie de la victoire. (…)   J’ai eu dimanche dernier une émotion bien vive et bien profonde…c’était l’avant-goût de la victoire.  A 6h du matin, par un épais brouillard, je partais en auto dans une jolie petite bourgade du département des Ardennes pour célébrer la Sainte Messe. Elle devait être, comme chaque dimanche, à 8h pour que les officiers qui le désirent à l’Etat-major puissent y assister (…).  Quel étonnement j’éprouvais d’apercevoir…des civils à la figure souriante, malgré les privations et les mauvais traitements dont ils portent encore sur leur front les stigmates. Des civils ! depuis  6 semaines je n’en avais pas vu.Le bourg était évacué de la veille et notre général y était entré au milieu d’une véritable ovation. La messe de 8 heures était dite par un vénérable prêtre du diocèse de Reims, aumônier d’un asile de vieillards(…). On me demande donc de dire la messe de 10h et quelle messe. Eglise archi-comble. Tous les civils et toutes les femmes y assistaient avec nos officiers et nos braves poilus. Tous de tout leur cœur chantèrent la grand-messe. Je ne crus pas pouvoir me dispenser de leur dire un mot.
« Je croirais manquer à mon devoir de prêtre et de français si je ne vous aidais pas, ce matin dans une courte exhortation, à rendre grâce au Seigneur pour que nos cœurs battant à l’unisson puissent faire monter vers Dieu, cause de notre joie, leurs remerciements et leur reconnaissance.  Il était avec nous pendant cette longue guerre le Bon Dieu, c’est-à-dire le Christ Rédempteur, il faut qu’aujourd’hui au jour de la délivrance nous soyons avec Lui –de tout cœur- malgré tout leur talent et toute leur vaillance nos généraux et nos soldats n’auraient pu gagner la victoire si Dieu n’avait pas été avec nous !
Remercions-le. Nous avons la victoire, c’est à Lui, auteur de tout, que nous la devons.(…)
          Les braves gens qui m’écoutaient avaient des larmes aux yeux …De tout leur cœur ils ont prié les braves gens et chanté de tout leur cœur le Te Deum au son des cloches.
La sortie de l’Eglise fut une vraie ovation pour notre général dont ils embrassaient les mains pour lui témoigner ainsi leur reconnaissance et leur joie d’être redevenus Français.
Belle journée, cher ami, Gratias Deo supe inenarrabili dono ejus.  Ah ! c’est la paix.  On ne peut y croire tant on est heureux.  Prions ensemble pour nos morts qui nous l’ont gagnée cette paix et pour l’union de toutes les âmes françaises.

Extraits de l’ ALLOCUTION PRONONCEE A NOTRE-DAME DE PARIS AU « TE DEUM » de la victoire par  S.E. le Cardinal AMETTE, 17 novembre 1918
(…). Et nous avons voulu tout d’abord faire mémoire des martyrs de cette grande cause, des vaillants officiers et soldats qui, sur terre, sur mer ou dans les airs, ont donné leur vie pour la faire triompher. Toutes les voix qui se sont élevées en ces jours pour saluer ce triomphe ont évoqué leur souvenir et leur ont rendu hommage.  Notre hommage à nous, croyants,  le seul qui puisse leur être utile dans le monde de l’au-delà où ils sont entrés, c’est une prière. Nous demandons à Dieu de leur donner à tous sans retard, en récompense de leur sacrifice, la gloire et le bonheur de l’éternité.  C’est là qu’il faut les voir, ô vous qui les pleurez, (…)
           Cette victoire, quatre années durant, nos prières unanimes et persévérantes l’avaient implorée de Dieu. De tous les pays alliés, des supplications ardentes, publiques ou privées,  montaient sans se lasser vers le ciel, confiantes dans la justice de notre cause. Le courage des combattants, les souffrances des blessés, le sacrifice des mourants, les larmes des épouses et des mères donnaient à ces supplications une puissance à laquelle ne résiste pas le cœur du Dieu infiniment bon.  Et aujourd’hui nous sommes exaucés. Le triomphe est venu, plus rapide, plus éclatant, plus complet que nous n’osions l’espérer. Oui gloire et actions de grâces en soient rendues à Dieu.   Est-ce à dire qu’en glorifiant  Dieu nous rabaissions le mérite de ceux qui ont gagné la guerre ? Est-ce à dire que nous méconnais-sions le génie des chefs, l’héroïsme des soldats, la puissance des armements, les efforts surhumains des nations alliées ? N’est-ce pas au contraire décerner à l’homme un suprême honneur que de proclamer qu’il a eu Dieu pour coopérateur dans une grande œuvre ?  Et ne sont-ils pas les premiers à rendre le même témoignage, nos grands généraux vainqueurs ? C’est la pensée souvent exprimée de cet illustre maréchal de France, auquel il a été donné d’achever l’œuvre de victoire et de libération et vers qui vont l’admiration et la gratitude du monde entier : « Quelle serait ma satisfaction, m’écrivait-il  il y a trois jours, de me joindre à vous dimanche pour chanter un Te Deum d’actions de grâces dans notre vieille basilique nationale : Ce Te Deum, je le chanterai de tout cœur là où m’appelleront mes fonctions, à Paris si elles m’y amènent, à l’église de mon quartier général dans le cas contraire, réunissant ainsi mes devoirs envers Dieu et envers la patrie.»    (…)

GUERRE MONDIALE 1914-1918, POILUS

Les poilus de la Grande Guerre

 

Poilu

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Poilu est le surnom donné aux soldats français de la Première Guerre mondiale   qui étaient dans les tranchées. Ce surnom est typique de cette guerre, et ne fut utilisé qu’en de rares et exceptionnels cas pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Origine de cette dénomination

Le mot « poilu » désignait aussi à l’époque dans le langage familier ou argotique quelqu’un de courageux, de viril (cf. par exemple l’expression plus ancienne « un brave à trois poils », que l’on trouve chez Molière , de même les expressions « avoir du poil » et « avoir du poil aux yeux »1) ou l’admiration portée à quelqu’un « qui a du poil au ventre ».

Dans son ouvrage L’Argot de la guerre, d’après une enquête auprès des officiers et soldats, Albert Dauzat donne la même explication :

« Avant d’être le soldat de la Marne, le « poilu » est le grognard d’Austerlitz, ce n’est pas l’homme à la barbe inculte, qui n’a pas le temps de se raser, ce serait trop pittoresque, c’est beaucoup mieux : c’est l’homme qui a du poil au bon endroit, pas dans la main ! » C’est le symbole de la virilité2.

Ce terme militaire datant de plus d’un siècle avant la Grande Guerre, « désignait dans les casernes où il prédominait, l’élément parisien et faubourien, soit l’homme d’attaque qui n’a pas froid aux yeux, soit l’homme tout court ».

À l’armée, les soldats s’appellent officiellement « les hommes »3. Marcel Cohen, linguiste   lui aussi mobilisé et participant à l’enquête, précisa qu’en langage militaire le mot signifiait individu.

Jehan Rictus, poète et écrivain populaire, fut beaucoup lu dans les tranchées. Dans ses textes, l’homme du peuple est nommé « poilu » : « Malheurs aux riches / Heureux les poilus sans pognon ».

Mais depuis 1914, dit Albert Dauzat qui étudiait l’étymologie et l’histoire des mots, le terme « poilu » désigne pour le civil « le soldat combattant » qui défend notre sol, par opposition à « l’embusqué ».

Le mot « fit irruption du faubourg, de la caserne, dans la bourgeoisie, dans les campagnes plus tard, par la parole, par le journal surtout, avec une rapidité foudroyante ».

Une version populaire de la signification prétend que le surnom fut donné pendant la Grande Guerre, du fait des conditions de vie des soldats dans les tranchées. Ils laissaient pousser barbe et moustache et, de retour à l’arrière paraissaient tous « poilus ». Cette version ne peut trouver de fondements que dans les débuts de la guerre, car dès lors que les gaz eurent fait leur apparition, les masques à gaz bannirent la barbe des visages des soldats ainsi que du règlement militaire. Les journaux qui transmettaient les informations sur la guerre et le front étaient directement sous l’autorité de la censure et de l’armée, et n’utilisaient pas ce surnom. D’ailleurs, puisqu’il était interdit de diffuser des images prises en première ligne, celles illustrant journaux et cartes postales mettent en scène des acteurs ou au mieux des permissionnaires, non tenus aux exigences des premières lignes.

 

Commémoration

En France, le 11 novembre, le souvenir des « Poilus » se fait sous le terme de « Bleuet de France » (la couleur du bleuet rappelant le bleu horizon de l’uniforme des poilus).

En Grande-Bretagne et dans les pays du Commonwealth, le jour du 11 novembre se fait sous l’appellation de « Poppy Day » ; le « Poppy » est le coquelicot, fleur qui poussait souvent dans et aux abords des tranchées.

 

Lettres de poilus

De Michel Lanson, le 24 juin 1915

« Dans la tranchée, le pis, ce sont les torpilles. Le déchirement produit par ces 50 kg de mélinite en éclatant est effroyable. Quand l’une d’elles tombe en pleine tranchée, et ces accidents-là arrivent, elle tue carrément 15 à 20 types. L’une des nôtres étant tombée chez les Boches, des pieds de Boches ont été rejetés jusque sur nos deuxièmes lignes. »

D’Émile Sautour, le 19 juillet 1915

« Je ne suis plus qu’un squelette où la figure disparaît sous une couche de poussière mêlée à la barbe déjà longue. Je tiens debout comme on dit en langage vulgaire. »

de Pierre Rullier, le 26 juillet 1915

« J’ai vu de beaux spectacles ! D’abord les tranchées de Boches défoncées par notre artillerie malgré le ciment et les centaines de sacs de terre empilés les uns au-dessus des autres ; ça c’est intéressant. Mais ce qui l’est moins, ce sont les cadavres à moitié enterrés montrant, qui un pied, qui une tête ; d’autres, enterrés, sont découverts en creusant les boyaux. Que c’est intéressant la guerre ! On peut être fier de la civilisation ! »

D’Edmond Vittet, en 1916

« Cher Joseph,

Article inédit : sentimental… Garde le souvenir précieux des poilus. Ton ami qui te serre. Edmond.

Le poilu, c’est celui que tout le monde admire, mais dont on s’écarte lorsqu’on le voit monter dans un train, rentrer dans un café, dans un restaurant, dans un magasin, de peur que ses brodequins amochent les bottines, que ses effets maculent les vestons de dernière coupe, que ses gestes effleurent les robes cloches, que ses paroles soient trop crues. C’est celui que les officiers d’administration font saluer. C’est celui à qui l’on impose dans les hôpitaux une discipline dont les embusqués sont exempts. Le poilu, c’est celui dont personne à l’arrière ne connaît la vie véritable, pas même les journalistes qui l’exaltent, pas même les députés qui voyagent dans les quartiers généraux. Le poilu, c’est celui qui va en permission quand les autres y sont allés, c’est celui qui ne parle pas lorsqu’il revient pour huit jours dans sa famille et son pays, trop occupé de les revoir, de les aimer ; c’est celui qui ne profite pas de la guerre ; c’est celui qui écoute tout, qui juge, qui dira beaucoup de choses après la guerre.

Le poilu, c’est le fantassin, le fantassin qui va dans la tranchée. Combien sont-ils les poilus sur le front ? Moins qu’on ne le croit. Que souffrent-ils ? Beaucoup plus qu’on ne le croit. Que fait-on pour eux ? je sais on en parle, on les vante, on les admire de loin. Les illustrés ou les clichés de leurs appareils tentent de les faire passer à la postérité par le crayon de leurs artistes. Les femmes malades tentent de flirter avec eux par lettres.

Mais lorsqu’ils sont au repos, les laisse-t-on se reposer ? Ont-ils leurs journées pour les populariser comme en ont eu le 75, l’aviation, le Drapeau belge, etc.? A-t-on vu expliquer dans la presse que le poilu, c’est encore le seul espoir de la France, le seul qui garde ou prend les tranchées, malgré l’artillerie, malgré la faim, malgré le souci, malgré l’asphyxie… »

 

La dernière messe (Impressions d’un Montmartrois incroyant.)

Nous étipns arrivés la nuit dans ce petit village de Vassincourt. A peine nos fourgons installés et les dispositions ordinaires prises, nous nous étions précipités vers la popote ; tout le monde mourait de faim. Le cuisinier n’avait pas eu le temps de « toucher » de viande fraîche ; il nous avait accommodé du « singe » à la sauce tomate à s’en lécher les doigts.

L’appétit calmé, voilà le planton qui entre et me dit : — Mon capitaine — ces braves tringlots n’ont jamais pu s’habituer à me donner un autre titre que celui qu’indiquent pour eux mes trois galons, — mon capitaine, y a un homme qui demande à vous parler.

— Faites entrer.

Je vois arriver un de mes brancardiers, un brave garçon très effacé, très doux, qui, je crois, ne m’avait jamais dit un mot. –

— Monsieur le médecin chef, me dit-il, c’est demain dimanche. Je vous demande la permission de la messe, à l’église d’ici.

— Tiens, vous êtes donc.

— Oui, je suis vicaire de mon petit pays.

— Accordé.

— Merci, Monsieur le médecin chef.

Il est à peine parti que l’un de nous dit : — Si on y allait à sa messe P D’acclamation, la popote déclare qu’elle assistera en corps à la messe du brancardier.

Fraternellement, on avertit les deux autres ambulances du groupe : elles sautent sur l’avertissement avec enthousiasme.

Le dimanche arrive. Comme c’est moi le plus ancien du grade, je prends la place d’honneur, devant le chœur ; les confrères, les officiers d’administration s’installent’. Derrière nous, les infirmiers et brancardiers viennent parce que nous sommes venus, et les tringlots veulent voir ce que les infirmiers et les brancardiers sont venus voir.

Le brancardier officiant entre, et ce qui tout de suite me frappe c’est la vue du pantalon rouge dépassant l’aube et la chasuble. Dame ! On était devant l’ennemi, et les prêtres soldats n’ont pas le temps de quitter leur uniforme; d’ailleurs, par quoi le remplaceraient-ils?

Vous savez, une messe, je ne vais pas vous décrire ça : d’abord, je ne saurais pas, n’y ayant pas assisté, que je sache, depuis ma première Communion, sinon pour quelques rares mariages ou enterrements. Tout ce que je me rapelle, c’est qu’au commencement j’étais fort inquiet de moi-même, ignorant totalement à quelles occasions il fallait se lever, s’asseoir, se courber.

Aussi, j’avais pris le parti de rester debout, quand j’aperçois l’infirmier qui servait la messe, un séminariste, me faire signe avec la main : « assis ! » et puis, au bout d’un moment, toujours avec la main : « debout ! » J’ai donné l’exemple, comme l’exigeait mon ancienneté de grade, et les trois ambulances m’ont suivi d’un seul mouvement.

Mais voilà que, tout à coup, notre brancardier prêtre se retourne et se met à nous parler. Ah ! l’animal ! il commence par nous dire qu’il n’y a dans l’église que des soldats, que tous ceux qui assistent à cette messe sont là pour leur pays, que beaucoup pourraient être restés tranquillement chez eux, vu leur âge, et puis il ajoute qu’il y en a bien parmi nous qui négligent un peu le bon Dieu et ses églises, mais qu’au fond nous le servons tous par nos actes : il vaut mieux ne pas invoquer sans cesse l’appui du Seigneur, ne .pas proclamer qu’il est « avec nous » jusque sur les plaques des ceinturons, et respecter un peu plus ses enseignements, dont le premier est d’être bon pour les autres et de ne pas égorger. l’es frères.

Et -après ça, il se met à nous parler de nos familles, des femmes inquiètes, des petits que nous ne verrons peut-être plus jamais, à l’exemple de tant des nôtres du Corps de santé, qui sont morts pour faire leur devoir.

Et, à ce moment, je sens le long de mon nez quelque chose d’humide qui coule ; je regarde à ma droite, je vois le pharmacien — vous savez, un. potard, ça ne croit à rien, pas même à la médecine, – je vois le pharmacien qui fait une grimace horrible pour ne pas laisser percer son émotion ; à ma: gauche,’ l’autre médecin chef qui tire un mouchoir d » sa poche et se mouche convulsivement.

Je tire mon mouchoir, je me mouche ; de tous les côtés, c’est un concert ; tout le monde se mouche. Depuis le chœur jusqu’à la porte, tous ceux qui sont là essayent de se donner l’air de celui qui ne pleure pas, — qui est seulement un peu enrhumé. Et, dans le fond, quelqu’un sanglote bruyamment : c’est un Sidi, un vieux soldat d’Afrique, qui, dans le civil, est gardien d’un square à Montmartre.

Et, juste à ce moment, comme pour nous permettre de cacher nos enchifrènements, voilà que toute l’église se met à vibrer, et que des notes retentissent qui ne sont pas des points d’orgue. C’est le canon, tout à côté de nous. On court vers les portes ; j’ai le temps de voir le prêtre qui, d’un geste large, nous bénit et se hâte vers la sacristie pour quitter ses vêtements sacerdotaux et redevenir soldat.

Ca été la dernière messe pour quelques-uns de ceux qui se trouvaient à Vassincourt, par ce beau dimanche d’automne.

Ça été aussi la dernière messe pour la pauvre église où nous avions pleuré ; elle aussi a eu la mort d’un soldat : elle a été brûlée par les Prussiens.

1 R. SAINTE-MARIE,

 

  1. Sainte-Marie. Impressions d’un Montmartrois incroyant paru dans : La Demi-butte, bulletin paroissial de St Jean de Montmartre, 15 dec 1916-15 fev 1917)

 

Les souffrances dans les tranchées : témoignages

 

  1. Le cafard vient de deux façons, directement, si je puis dire, ou par contraste. Directement : – Influence de ce qui m’environne (…) – Influence du milieu physique et perturbation de la vie de l’organisme : alimentation froide, insuffisance, absence de légumes, sucre, etc., boissons énervante (café) et très souvent insuffisance d’eau (on a la fièvre plus ou moins en sortant des tranchées). – courte absence de mouvement et sommeil sans règle (on dort le jour, on veille la nuit, on dort équipé, dans toutes les positions, sauf les bonnes). – Absence de feu.

Etienne Tanty, 2 décembre 1914, dans J.-P. Guéno, Y. Laplume : Paroles de poilus, Librio, 1998

 

  1. Des morts plein les routes jusqu’à 7 kilomètres à l’arrière. Les convois passent dessus, les écrasent et les embourbent et les schnarpells gros comme des noix pleuvent sans arrêt. Notre tranchée n’est qu’un modeste fossé creusé à la hâte. Nous y restons tapis en attendant que les boches attaquent. Le 27 au soir nous contre-attaquons à la nuit tombante. Nous avançons sous un feu d’enfer, toutes les figures me semblent avoir des expressions extraordinaires. Personne ne semble avoir peur, car chacun sait ce qui l’attend. On n’entend que le crépitement de la fusillade, les éclatements des obus, et les cris étouffés de ceux qui sont frappés.

Armand Dupuis, 27 février 1916, Lettre extraite du cahier de M. Dupuis, instituteur à Cellefrouin (Archives départementales de la Charente)

 

  1. Sans regarder, on y sauta (dans la tranchée). En touchant du pied ce fond mou, un dégoût surhumain me rejeta en arrière, épouvanté. C’était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse de Bavarois cireux sur d’autres déjà noirs, dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie, tout un amas de chairs déchiquetées, avec des cadavres qu’on eût dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés, et, pour les veiller tous, un seul mort resté debout, adossé à la paroi, étayé par un monstre sans tête.

(…) On hésitait encore à fouler ce dallage qui s’enfonçait, puis, poussés par les autres, on avança sans regarder, pataugeant dans la Mort...

Roland Dorgelès, Les Croix de bois, Paris, Albin Michel, 1925.

Plus que les images, lettres, journaux de guerre et récits d’écrivains combattants permettent de comprendre le vécu quotidien des soldats dans les tranchées.

En 1998, à la suite d’un appel lancé par Radio-France pour recueillir les lettres et carnets du front dormant dans les archives familiales des auditeurs, des témoignages inédits sont publiés par Librio sous le titre Paroles de poilus.
Le 18 septembre 1914, une circulaire ministérielle demande à tous les instituteurs et institutrices de France de relater tous les faits et renseignements locaux relatifs à la guerre. L’histoire des villages de France durant la période nous est connue grâce à des cahiers consignant des informations sur la mobilisation des populations de l’arrière. Le cahier de Cellefrouin a été rédigé par M. Dupuis, instituteur, qui y a retranscrit des lettres envoyées par son fils Armand, instituteur lui-aussi, mobilisé dès le début du conflit et combattant à la bataille de Verdun.

Roland Dorgelès est engagé dans l’infanterie dès septembre 1914. En 1919, il écrit un roman, Les Croix de bois, pour témoigner de l’horreur du conflit. L’œuvre remporte un grand succès.
Dans les tranchées, le soldat côtoie en permanence la mort. Les soldats de première ligne sont les plus exposés, surtout quand ils partent à l’assaut de la tranchée adverse. Dans l’enfer des combats, l’homme finit par perdre son humanité.

La vulnérabilité physique et psychique des combattants est aggravée par les conditions de vie très éprouvantes. La fatigue, le manque de sommeil, la faim et la soif, l’humidité, le froid, Les maladies, les rats et les poux, liés aux conditions d’hygiène catastrophiques, le manque des proches, contribuent à entamer le moral des combattants.

Si le sentiment patriotique reste fondamental pour tenir, 1917 est l’année des doutes et des remises en cause. Les souffrances des tranchées, les offensives meurtrières et inutiles comme celles du Chemin des Dames (avril 1917), les idées pacifistes et révolutionnaires venues de Russie, entraînent actes de désobéissances et mutineries. La répression (49 soldats sur 554 condamnés à mort sont fusillés), mais aussi des améliorations des conditions de vie au front, permettront de calmer ce mouvement en France. En Russie, les refus d’obéissances, les désertions et fraternisations avec l’ennemi sont un élément essentiel de la révolution de 1917. En Allemagne, les troupes se ressentent aussi des mauvaises conditions d’approvisionnement militaire et alimentaire. Au début de 1918, Ludendorff est avisé qu’il n’est plus possible de demander aux soldats « beaucoup d’énergie nerveuse et un moral élevé ». L’offensive du printemps 1918 apparaît bien comme un combat désespéré pour atteindre la paix.

Le langage des tranchées

Bibliographie

Caroline Fontaine, Laurent Valdiguié, « Mon grand-père était un poilu ». Dix politiques livrent leurs secrets de famille, Éditions Taillandier, 2016

Gaston Esnault., Le poilu tel qu’il se parle : Dictionnaire des termes populaires récents et neuf employés aux armées en 1914–1918, étudiés dans leur étymologie, leur développement et leur usage, Éditions Bossard, 1919. 610 p. Réédition : Genève, Slatkine Reprints, 1968.

Jacques Meyer, La vie quotidienne des soldats pendant la Grande Guerre, Hachette, 1966.

Pierre Miquel., Les Poilus, Plon, 2000.

Pierre Miquel. Les Poilus d’Orient, Fayard, 1998.

Lettres de poilus, correspondances de combattants comtois et lorrains (2008, éditions OML, 6 rue de Paris, 54000 Nancy).

1914-1918 – Mon papa en guerre – lettres de poilus, mots d’enfants présentées par Jean-Pierre Guéno. Librio, 2003.

Les Vendéens dans la Première Guerre mondiale – ils témoignent (ouvrage collectif du Centre vendéen de recherches historiques, no 13, 2007), carnets de route et lettres de huit poilus du pays, illustré de photos personnelles inédites prises sur le Front.

La bande dessinée de Tardi. C’était la guerre des tranchées, où il met en image ce que son grand-père, simple soldat, lui a raconté de la vie dans les tranchées.

 

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