ANCIEN TESTAMENT, EUCHARISTIE, EVANGILE SELON SAINT LUC, FETE DIEU, LIVRE DE LA GENESE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 109, SAINT SACREMENT

Dimanche 19 juin 2022 : Solennité du Saint-Sacrement : lectures et commentaires

Dimanche 19 juin 2022 : Solennité du Saint-Sacrement

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre de la Genèse 14, 18-20

En ces jours-là,
18 Melkisédek, roi de Salem,
fit apporter du pain et du vin :
il était prêtre du Dieu très-haut.
19 Il bénit Abram en disant :
« Béni soit Abram par le Dieu très-haut,
qui a fait le ciel et la terre ;
20 et béni soit le Dieu très-haut,
qui a livré tes ennemis entre tes mains. »
Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

LA RENCONTRE D’ABRAHAM ET MELKISEDEK
Melkisédek est nommé deux fois seulement dans l’Ancien Testament : ici dans le livre de la Genèse et dans le psaume 109/110 que nous lisons également ce dimanche. Deux fois, c’est peu, mais, curieusement, ce personnage devait jouer plus tard un grand rôle dans l’esprit de ceux qui attendaient le Messie et, un rôle bien plus grand encore chez les Chrétiens. La preuve, il est même cité dans une prière eucharistique !  Il nous intéresse donc au plus haut point.
Nous savons qu’Abraham revenait d’une expédition victorieuse quand il a rencontré Melkisédek. A vrai dire, les festivités après une victoire militaire étaient certainement chose courante et la Bible nous les raconte rarement. Pourquoi celle-ci nous est-elle racontée ? Certainement parce que plus tard, peut-être même très longtemps après les événements, on a trouvé à cette histoire un intérêt particulier.
Je commence par vous rappeler l’histoire :   une guerre vient d’éclater dans la région ; deux petites coalitions s’affrontent, cinq rois d’un côté, quatre de l’autre. Chacun des belligérants s’est évidemment entouré pour la bataille du meilleur de ses troupes. Le roi de Sodome fait partie des combattants. Précisons tout de suite que ni Melkisédek ni Abraham ne sont directement concernés au début.
Mais les choses vont changer : à l’issue de la bataille, le roi de Sodome est vaincu ; or, parmi ses sujets, il y avait Lot, le neveu d’Abraham, qui est fait prisonnier. Abraham, prévenu, vole au secours de son neveu et délivre Lot et en même temps le roi de Sodome et ses sujets. Conformément aux usages de l’époque, le roi de Sodome va désormais devenir allié d’Abraham.
C’est alors qu’intervient Melkisédek (dont le nom signifie « roi de justice ») probablement pour un repas d’Alliance, mais l’auteur de notre texte ne le précise pas, car, à partir de ce moment, il change de sujet : il focalise son récit sur le personnage de Melkisédek et sa relation avec Abraham.
Et que nous dit-il de Melkisédek ? Des choses assez inhabituelles dans la Bible :
Premièrement, il n’a pas de généalogie ; deuxièmement, il est à la fois roi et prêtre, alors que pendant de nombreux siècles de l’histoire d’Israël, c’est une chose qui ne devait pas se produire ; troisièmement, il est roi de Salem : on pense qu’il s’agit peut-être de la ville qui sera plus tard Jérusalem quand David l’aura conquise pour en faire sa capitale ; quatrièmement, l’offrande apportée par Melkisédek se compose de pain et de vin et non pas d’animaux comme le sacrifice qu’offrira Abraham et qui nous sera raconté au chapitre 15 ; cinquièmement, Melkisédek bénit le Dieu très-Haut et bénit Abraham en son nom ; enfin, sixièmement, Abraham verse la dîme (c’est-à-dire le dixième de son butin de guerre) à Melkisédek ; cela signifie qu’il reconnaît son sacerdoce.

LE MESSIE RESSEMBLERA-T-IL A MELKISEDEK ?
Toutes ces précisions ont certainement un grand intérêt pour notre auteur qui s’attache visiblement aux relations entre le pouvoir royal et le sacerdoce : par exemple, c’est la première fois que le mot « prêtre » apparaît dans la Bible ; et, clairement, Melchisédech a toutes les caractéristiques des prêtres puisqu’il offre un sacrifice, qu’il prononce une bénédiction de la part du « Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre » et qu’Abraham lui offre la dîme, c’est-à-dire le dixième de ses biens.
On notera le silence absolu du texte sur les origines de Melkisédek : alors que, généralement, la Bible attache une très grande importance à la généalogie, surtout celle des prêtres, ce prêtre-là, Melkisédek, le premier de la liste, nous ne savons rien de lui… comme s’il était hors du temps…
Voici donc un prêtre reconnu comme tel ; cela veut dire qu’il existait un sacerdoce bien avant l’institution légale du sacerdoce dans la loi juive, avant qu’on ne décide que tous les prêtres devaient être pris dans la tribu de Lévi, lequel est le fils de Jacob et donc l’arrière petit-fils d’Abraham. A certaines époques, quand on était mécontent du pouvoir des prêtres, on était peut-être bien content de leur rappeler qu’il peut y avoir des prêtres qui ne descendent pas de Lévi, c’est ce qu’on appelait « être prêtre selon l’ordre de Melkisédek » (c’est-à-dire à la manière de Melkisédek).
Actuellement, aucun exégète ne sait dire de façon certaine ni par qui, ni quand ni dans quel but ce texte a été écrit. S’agissait-il de légitimer un sacerdoce différent, et lequel ? Ce texte pourrait dater de l’époque où la dynastie de David semblait éteinte à tout jamais et où l’on a commencé à entrevoir un Messie différent : non plus un roi descendant de David, mais un prêtre, capable d’apporter aux descendants d’Abraham la bénédiction du Dieu Très-Haut. On comprend alors ses titres : « roi de justice et roi de paix ».
Plus tard, je vous le disais en commençant, le personnage de Melkisédek a été considéré comme un ancêtre du Messie. Nous le verrons mieux dans le psaume 109/110 que cette même fête du Corps et du Sang du Christ nous propose.
Enfin, on ne se privera pas dans l’avenir de faire remarquer que Abraham n’était pas encore circoncis quand il a été béni par Melkisédek : puisque le rite de la circoncision ne sera donné à Abraham que plus tard, d’après le livre de la Genèse. Les Chrétiens, en particulier, en déduiront qu’il n’est pas nécessaire d’être circoncis pour être béni de Dieu. (On se souvient que c’était une question qui se posait dans les premières communautés chrétiennes composées de Juifs circoncis et de non-Juifs).
Bien sûr, une offrande de pain et de vin, scellant un repas d’Alliance, offerte par les mains du roi de justice et de paix, vrai roi, vrai prêtre du Dieu Très-Haut… nous, Chrétiens, nous y reconnaissons le geste du Christ : et nous y découvrons la continuité du projet de Dieu. A chaque Eucharistie, nous refaisons le geste de Melkisédek accompagnant l’offrande de pain et de vin des mots « Tu es béni, Dieu de l’univers, nous avons reçu de ta bonté le pain (le vin) que nous te présentons… »
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Compléments
Nous sommes au chapitre 14 du livre de la Genèse : le Dieu de Melkisédek s’appelle le Dieu Très-haut, exactement comme le Dieu d’Abraham. Mais les chapitres 12-13 et 15 qui sont des chapitres majeurs de l’histoire d’Abraham n’emploient pas le même nom de Dieu ! Ils l’appellent « le SEIGNEUR » (c’est-à-dire le Tétragramme YHVH). Le chapitre 14 est-il donc d’une autre venue que les chapitres qui l’entourent ?

 

PSAUME – 109 (110), 1 – 4

1 Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur :
« Siège à ma droite,
et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

2 De Sion, le SEIGNEUR te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur  de l’ennemi. »

3 Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore,
je t’ai engendré. »

4 Le SEIGNEUR l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l’ordre du roi Melkisédek. »

LE SACRE DU ROI DE JERUSALEM
Certaines de ces phrases sont adressées au nouveau roi de Jérusalem le jour de son sacre ; je commence donc par vous raconter la cérémonie du sacre ; ce rituel s’explique si l’on sait que, en filigrane, derrière toute cérémonie de sacre d’un roi à Jérusalem se profilait l’attente du Messie : Dieu, rappelez-vous, a promis à David que sa dynastie serait éternelle, et depuis cette promesse, on attend le roi idéal qui ne manquera pas de venir, celui qu’on appelle le Messie. A chaque sacre d’un nouveau roi, à Jérusalem, donc, on espérait qu’il serait ce Messie attendu.
La cérémonie se déroulait en deux temps, au Temple de Jérusalem, d’abord, puis à l’intérieur du palais royal dans la salle du trône.
Au Temple, d’abord : le roi arrive, escorté de la garde royale ; puis un prophète pose le diadème sur sa tête (le terme technique, c’est il lui « impose » le diadème). Il lui remet également un rouleau (qu’on appelle « les témoignages ») et qui est la charte de l’Alliance conclue par Dieu avec la descendance de David ; cette charte contient des formules qui s’appliquent à chaque roi : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré »… et encore « Demande-moi et je te donnerai les nations comme héritage » : cette charte lui fait également connaître son nouveau nom (cf Isaïe 9,5). Toujours au Temple, le prêtre lui confère « l’onction ». La cérémonie au Temple s’achève par une acclamation, une clameur immense qu’on appelle la « Terouah » : tous ceux qui assistent à la cérémonie crient « un tel est roi » dans un concert d’applaudissements, au son du cor et des trompettes. La « Terouah », en réalité, c’est un cri de guerre qui s’est transformé en ovation pour le nouveau roi : c’est le roi-chef de guerre qu’on acclame.
Puis on se rend en cortège, ou plutôt en procession au Palais. Le cortège pousse des clameurs « à fendre la terre » comme on dit. Au passage, le roi s’arrêtera pour boire à une source, symbole de la vie nouvelle qui lui est donnée et de la force dont il est revêtu désormais pour triompher de ses ennemis.
Au Palais, dans la salle du trône, se déroule la deuxième partie de la cérémonie : le cortège royal, venant du Temple, pénètre dans la salle du trône. Le psaume d’aujourd’hui commence ici : le prophète prend la parole au nom de Dieu, en employant la formule solennelle : « Oracle du SEIGNEUR » ; il invite le nouveau roi à gravir les marches du trône et à s’asseoir. Dans la Bible, on rencontre l’expression « s’asseoir sur le trône des rois » qui signifie « régner ». Sur les marches du trône, sont sculptés ou gravés des guerriers ennemis enchaînés : donc, en gravissant les marches, le roi posera le pied sur la nuque de ces soldats ; ce geste de victoire est le présage de ses victoires futures ; c’est le sens de la première strophe : « Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur » (il faut lire « parole de Dieu pour le nouveau roi ») : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ».
PRETRE COMME LE ROI MELKISEDEK
Reste l’expression « à ma droite »… or c’est Dieu qui parle par la bouche du prophète : au départ, cela correspond à une donnée très concrète, topographique : à Jérusalem, le palais de Salomon est situé au Sud du Temple (donc à droite du Temple, si vous êtes tournés vers l’Est) ; tout s’explique : Dieu trône invisiblement au-dessus de l’Arche dans le Temple et le roi siégeant sur son trône sera donc à sa droite.
Puis le prophète remet le sceptre au nouveau roi ; et c’est la deuxième strophe : « De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force ; domine jusqu’au cœur  de l’ennemi ». Cette remise du sceptre est symbolique de la mission confiée au roi. Il dominera ses ennemis, pour protéger son peuple.
Désormais il s’inscrit dans la longue chaîne des rois descendants de David : il est à son tour porteur de la promesse faite à David ; on n’oublie pas qu’il n’est qu’un homme mortel, mais il devient porteur d’un destin éternel parce que le projet de Dieu est éternel. C’est probablement le sens de la strophe suivante, un peu obscure : « Le jour où paraît ta puissance » (c’est-à-dire le jour du sacre) « tu es prince, éblouissant de sainteté » (tu es revêtu de la sainteté de Dieu et donc de son immortalité)… « Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré » : manière de dire qu’il est prévu par Dieu depuis l’aurore du monde. Le roi homme reste mortel mais, dans la foi d’Israël, la lignée de David, prévue de toute éternité, est immortelle.
Dans le même sens, la strophe suivante emploie l’expression « à jamais » : « Tu es prêtre à jamais »… le roi futur (c’est-à-dire le Messie) sera donc à la fois roi et prêtre comme l’était Melkisédek ; il sera prêtre, c’est-à-dire médiateur entre Dieu et son peuple. On a ici la preuve que, dans les derniers siècles de l’histoire biblique, on pensait que le Messie serait prêtre. Enfin le psaume précise : prêtre « selon l’ordre de Melkisédek » ; c’est qu’il y avait réellement un problème : on ne peut pas être prêtre si on ne descend pas de Lévi ; c’est la Loi ; mais comment concilier cette Loi avec la promesse que le Messie sera un roi descendant de David, qui, est de la tribu de Juda et non de Lévi ? Le psaume 109/110 donne la réponse : il sera prêtre, oui, mais à la manière de Melkisédek, ce roi de Salem, à la fois roi et prêtre bien avant que n’existe la tribu de Lévi.
Soit dit en passant, le psaume 109/110 raconte un sacre, mais cela ne veut pas dire qu’il ait été chanté pour un sacre réel : ce qui est sûr, c’est qu’il a été chanté à Jérusalem, pendant la fameuse Fête des Tentes pour rappeler les promesses messianiques de Dieu. En évoquant une scène d’intronisation, ce sont ces promesses, en réalité, qu’on évoque pour maintenir l’espérance du peuple.
En relisant ce psaume, le Nouveau Testament y a découvert une profondeur nouvelle : Jésus-Christ est bien ce prêtre « à jamais », conçu de toute éternité, médiateur de l’Alliance définitive, et surtout il  est victorieux du pire ennemi de l’homme, la mort, par sa résurrection. Saint Paul le dit dans la première lettre aux Corinthiens : « Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds. »
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Complément
On peut reconstituer le déroulement du sacre des rois à partir des descriptions qu’en donnent plusieurs livres de la Bible, en particulier les livres des Rois et des Chroniques, à propos des sacres de Salomon et de Joas.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens 11, 23-26

Frères
23 j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur,
et je vous l’ai transmis :
la nuit où il était livré,
le Seigneur Jésus prit du pain,
24 puis, ayant rendu grâce,
il le rompit, et dit :
« Ceci est mon corps, qui est pour vous.
Faites cela en mémoire de moi. »
25 Après le repas, il fit de même avec la coupe,
en disant :
« Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang.
Chaque fois que vous en boirez,
Faites cela en mémoire de moi. »
26 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain
et que vous buvez cette coupe,
vous proclamez la mort du Seigneur,
jusqu’à ce qu’il vienne.

 

LE DEPOT PRECIEUX DE LA FOI
« Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition. » Saint Paul nous dit ici le véritable sens du mot « tradition » : non pas seulement une habitude qu’il faut respecter, mais un dépôt précieux que nous nous transmettons fidèlement de génération en génération… Si nous sommes croyants aujourd’hui, c’est parce que depuis deux mille ans, les Chrétiens, à toute époque, ont fidèlement transmis le trésor qu’ils portaient ; comme dans une course de relais, on se transmet ce qu’on appelle le « témoin ». Et si la transmission est fidèle, on peut dire que la tradition nous vient du Seigneur : « J’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur et je vous l’ai transmis ». Quand nous transmettons à notre tour le dépôt précieux de la foi, nous avons le devoir de vérifier qu’il vient bien du Seigneur et non pas de nos petites idées personnelles.
C’est cette transmission fidèle qui construit progressivement le Corps du Christ au long de l’histoire de l’humanité ; cette transmission n’est pas un savoir intellectuel, elle est l’entrée dans le mystère du Christ et notre fidélité se mesure à notre manière de vivre : or justement, Paul s’inquiète des mauvaises habitudes que sont en train de prendre les Corinthiens ; et les quelques versets que nous lisons ici s’inscrivent dans un chapitre où il leur rappelle les exigences de la vie fraternelle. « Je n’ai pas à vous féliciter : lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions… » On peut se demander ce qu’il dirait aujourd’hui en voyant tant de schismes et de divisions parmi les Chrétiens du vingt-et-unième siècle ? Pour lui l’exigence de vivre en communion les uns avec les autres découle directement du mystère de l’Eucharistie.
« La nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain » : Paul fait un lien direct entre la Passion du Christ et ce geste ; « il était livré » : là Jésus est passif, il est le jouet d’une trahison, de l’incompréhension, de la haine des hommes… il est livré entre nos mains… Dans les phrases suivantes « il prit du pain… il rendit grâce, il le rompit, il dit… », au contraire, il est actif, il prend l’initiative, il donne un sens à tout ce qui va se passer : il retourne la situation ; de cette conduite de malheur, il va faire le geste suprême de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Et, là, on entend en écho la phrase de Jésus lui-même rapportée par Saint Jean : « Ma vie, on ne me la prend pas, je la donne » (Jn 10,18). De ce contexte de haine et d’aveuglement, il va faire le lieu de l’amour et du partage : « mon corps est pour vous » ; « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang »…Voilà ce qu’est le « pardon » au vrai sens du terme : le don parfait, au  sens de parachevé, par-delà la haine… Et par là même, il montre la puissance de l’amour, qui est seul capable de transformer des conduites de mort en source de vie. Seul le pardon est capable de ce miracle. « Il est vraiment grand le mystère de la foi » comme nous le disons à chaque Eucharistie.
JUSQU’A CE QU’IL VIENNE
Quand il lit le mystère de la foi à ce niveau-là, Paul ne peut qu’être scandalisé de l’écart entre la profondeur de ce mystère et la mesquinerie de la conduite des Corinthiens. Je vous rappelle le reproche que leur faisait Paul : « Quand vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est ivre. » (1 Co 11, 20). On ne s’étonne pas que ce texte nous soit proposé justement le jour de la fête du Corps du Christ : nous sommes aujourd’hui ce Corps du Christ en train de grandir.

« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur. » Nous proclamons sa mort : c’est-à-dire que nous proclamons son témoignage d’amour jusqu’au bout ; comme le dit la très belle prière eucharistique de la Réconciliation, nous proclamons que « ses deux bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance » (entre Dieu et l’humanité). Quand nous « proclamons sa mort », nous nous engageons donc résolument dans la grande œuvre  de réconciliation et d’Alliance inaugurée par Jésus.
Saint Paul termine par cette phrase : « Vous proclamez sa mort jusqu’à ce qu’il vienne ». Ce « jusque-là » dit notre impatience. Le peuple chrétien est tendu vers la venue du Christ ; nous sommes le peuple de l’attente. Cette attente, nous la disons à chaque Eucharistie : « Viens, Seigneur Jésus », c’est la dernière phrase de l’acclamation après la Consécration. Mais aussi dans le Notre Père : « Que ton règne vienne ». Et si Jésus nous invite à redire si souvent cette prière, c’est pour nous éduquer à l’espérance : pour que nous devenions des impatients de son Règne, de sa venue.
Dernière remarque : Paul dit « jusqu’à ce qu’il vienne » et non pas « jusqu’à ce qu’il revienne ». Nous n’attendons pas le retour du Christ comme s’il était parti quelque part loin de nous et qu’il devait revenir. Il n’est pas parti quelque part loin de nous ! Il est avec nous « tous les jours jusqu’à la fin des temps » comme il nous l’a promis (Mt 28, 20). Mais nous attendons sa VENUE au sens où l’on dit « Le Dieu qui est, qui était et qui vient » : il ne cesse de venir au sens où sa Présence agissante accomplit peu à peu le grand projet prévu dès avant la création du monde, pour peu que nous acceptions d’y collaborer.
Le dernier mot de la Bible, dans l’Apocalypse, c’est justement « Viens, Seigneur Jésus ». Le début du livre de la Genèse nous disait la vocation de l’humanité appelée à être l’image et la ressemblance de Dieu, donc destinée à vivre d’amour, de dialogue, de partage comme Dieu lui-même dans sa Trinité. Le dernier mot de la Bible nous dit que le projet se réalise en Jésus-Christ. Quand nous disons « Viens Seigneur Jésus », nous appelons de toutes nos forces le jour où il nous rassemblera tous des quatre coins du monde pour ne faire qu’un seul Corps.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 9, 11-17

En ce temps-là,
11 Jésus parlait aux foules du règne de Dieu,
et guérissait ceux qui en avaient besoin.
12 Le jour commençait à baisser.
Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent :
« Renvoie cette foule :
qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs
afin d’y loger et de trouver des vivres ;
ici nous sommes dans un endroit désert. »
13 Mais il leur dit :
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Ils répondirent :
« Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons.
À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture
pour tout ce peuple. »
14 Il y avait environ cinq mille hommes.
Jésus dit à ses disciples :
« Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
15 Ils exécutèrent cette demande
et firent asseoir tout le monde.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel,
il prononça la bénédiction sur eux,
les rompit
et les donna à ses disciples
pour qu’ils les distribuent à la foule.
17 Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ;
puis on ramassa les morceaux qui leur restaient :
cela faisait douze paniers.

« DONNEZ-LEUR VOUS-MEMES A MANGER »
Pour la fête du Corps et du Sang du Christ, nous lisons un récit de miracle et plus exactement de multiplication des pains : ce choix peut nous surprendre ; Corps et du Sang du Christ, nous pensons aussitôt à l’Eucharistie… et, à première vue, quel lien y a-t-il entre l’Eucharistie et un miracle de multiplication des pains ? Saint Luc, lui-même, pourtant, a très certainement voulu marquer ce lien car il décrit les gestes de Jésus avec les termes mêmes de la liturgie eucharistique : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples. »
Reprenons le texte en le suivant tout simplement : la première phrase, d’abord, « Jésus parlait du règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin ». Il annonce le règne de Dieu par ses paroles et par ses actes. La multiplication des pains intervient tout de suite après : c’est donc qu’elle s’inscrit dans ce contexte : la multiplication des pains, aussi, c’est le règne de Dieu en actes ; nourrir ceux qui ont faim, c’est faire naître le règne de Dieu. (On sait à quel point Luc aime insister sur la nécessaire cohérence entre les paroles et les actes).
« Le jour commençait à baisser » : les disciples ont souci de ces gens qui vont se laisser surprendre par la nuit ; très sagement ils suggèrent la solution : il faut disperser cette foule, renvoyer tout le monde ; chacun pourra régler son problème de logement et de nourriture ; on trouvera bien le nécessaire dans les environs… apparemment, à en croire le texte de Luc, c’était envisageable. Mais Jésus ne retient pas cette solution de dispersion : on peut se demander pourquoi ? Peut-être le Règne de Dieu qu’il annonce ne cadre-t-il pas avec des solutions de dispersion ? Le Royaume de Dieu est un mystère de rassemblement, nous le savons ; il ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Et Jésus dit sa solution à lui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » ; les disciples ont dû être un peu surpris ! Sa solution, elle est facile à dire, mais comment faire ? Ils sont réalistes, eux : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons » ; cela pourrait aller pour une famille, peut-être, mais pour cinq mille hommes, c’est dérisoire. Ils ont raison, cent fois raison… à vues humaines. Mais pourtant, si Jésus leur dit cette phrase plutôt surprenante, ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras ; jamais Jésus ne cherche à mettre quiconque dans l’embarras : ils le savent bien ; s’il leur dit de nourrir eux-mêmes la foule, c’est qu’ils en ont les moyens.
Alors ils ont l’idée d’une deuxième solution : nous pourrions « aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce monde ». C’est déjà beaucoup mieux ; ce n’est pas une solution de dispersion ; les disciples sont prêts à jouer les intendants, à se mettre au service de cette foule. Mais apparemment, cela ne convient pas encore : Jésus ne les laisse pas partir faire les courses. Visiblement, il a une autre solution ; il ne leur fait pas de reproche, il leur dit simplement : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante ». Il choisit donc la solution du rassemblement ; on peut remarquer cependant que si le règne de Dieu est un rassemblement, ce n’est pas une foule indistincte, c’est un rassemblement organisé ; une communauté de communautés, un rassemblement de communautés distinctes, si l’on préfère.
INTENDANTS DES DONS DE DIEU
Il « bénit » les pains : ce n’est pas un rite magique sur le pain ; c’est reconnaître le pain comme don de Dieu et lui demander de savoir l’utiliser pour le service des affamés. Reconnaître le pain comme don de Dieu, c’est tout un programme ; c’est très exactement le sens de la démarche de la préparation des dons à la Messe : ce que l’on appelait autrefois l’offertoire ; si la Réforme liturgique engagée au Concile Vatican II a remplacé le mot « offertoire » par cette expression « Préparation des dons », c’est pour nous aider à mieux comprendre de quoi il s’agit : ce n’est pas nous qui donnons quelque chose. Dans la formule « Préparation des dons », il faut entendre « Préparation des dons de Dieu ». Quand nous apportons à l’autel du pain et du vin qui sont symboliques de tout le cosmos et de tout le travail de l’humanité, nous reconnaissons que tout est don de Dieu : que nous ne sommes pas propriétaires de tout ce qu’il nous a donné (que ce soit notre avoir matériel, ou nos richesses de toute sorte, physiques, intellectuelles, spirituelles…) ; nous n’en sommes pas propriétaires, nous en sommes intendants : et ce geste répété à chaque Eucharistie va peu à peu nous transformer, et faire de nous réellement des intendants de nos richesses pour le bien de tous. C’est peut-être bien dans ce geste de dépossession que nous pourrions puiser l’audace des miracles : en disant à ses disciples « Donnez-leur vous-mêmes à manger », Jésus voulait leur faire découvrir qu’ils ont des ressources insoupçonnées… mais à condition de tout reconnaître comme don de Dieu.
Encore une fois, quand Jésus dit « Donnez-leur vous-mêmes à manger », ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras : ils en sont capables, mais ils ne le savent pas, ou ils n’osent pas le croire. Si ce texte nous est proposé à nous, aujourd’hui, à notre tour, c’est que Jésus, devant les affamés du monde entier, nous dit aujourd’hui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Et nous aussi, comme les disciples, avons des ressources que nous ignorons. A condition de reconnaître nos richesses de toute sorte comme don de Dieu et de nous considérer, nous, comme de simples intendants. Encore faut-il nous souvenir d’une chose, nous l’avons vu un peu plus haut : en refusant la solution de dispersion de la foule imaginée par les disciples, Jésus nous montre que le Règne de Dieu ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Alors le lien entre cette multiplication des pains et la Fête du Corps et du Sang du Christ s’éclaire ; c’est l’évangile de Jean qui nous donne la clé : tandis que les trois évangiles synoptiques rapportent l’institution de l’Eucharistie, le soir du Jeudi Saint, avec, chez Luc, l’ordre du Seigneur « Vous ferez cela en mémoire de moi », Saint Jean, lui, raconte le lavement des pieds et la recommandation de Jésus : « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » Ce qui veut dire qu’il y a deux manières indissociables de célébrer le mémorial de Jésus-Christ : non seulement partager l’Eucharistie mais aussi nous mettre au service des autres (service symbolisé par le lavement des pieds), c’est-à-dire, très concrètement, multiplier les richesses du monde pour les partager à tous les hommes.

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Dimanche 20 mars 2022 : 3ème dimanche de Carême : lectures et commentaires

Dimanche 20 mars 2022 : 3ème dimanche de Carême

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de l’Exode 3, 1-8a. 10. 13-15

En ces jours-là,
1 Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro,
prêtre de Madiane.
Il mena le troupeau au-delà du désert
et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb,.
2 L’Ange du SEIGNEUR lui apparut
dans la flamme d’un buisson en feu.
Moïse regarda : le buisson brûlait
sans se consumer.
3 Moïse se dit alors :
« Je vais faire un détour
pour voir cette chose extraordinaire :
pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir,
et Dieu l’appela du milieu du buisson :
« Moïse ! Moïse ! »
Il dit : « Me voici ! »
5 Dieu dit alors :
« N’approche pas d’ici !
Retire les sandales de tes pieds,
car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! »
6 Et il déclara :
« Je suis le Dieu de ton père,
le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. »
Moïse se voila le visage
car il craignait de porter son regard sur Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit :
« J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple
qui est en Egypte,
et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants.
Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens
et le faire monter de ce pays
vers un beau et vaste pays,
vers un pays ruisselant de lait et de miel.

10 Maintenant donc, va !
Je t’envoie chez Pharaon :
tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël. »

13 Moïse répondit à Dieu :
« J’irai donc trouver les fils d’Israël, et je leur dirai :
Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous.
Ils vont me demander quel est son nom ;
que leur répondrai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse :
« Je suis qui je suis.
Tu parleras ainsi aux fils d’Israël :
Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est JE-SUIS. »
15 Dieu dit encore à Moïse :
« Tu parleras ainsi aux fils d’Israël :
Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est le SEIGNEUR,
le Dieu de vos pères,
le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob.
C’est là mon nom pour toujours,
c’est par lui que vous ferez mémoire de moi, d’âge en âge. »

J’AI VU LA MISERE DE MON PEUPLE
Ce récit magnifique est capital pour la foi d’Israël et donc aussi pour la nôtre : c’est la première fois que l’humanité découvrait qu’elle était aimée de Dieu ; au point qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît nos souffrances. Seul, le peuple élu pouvait accéder à cette découverte, parce que personne au monde n’y a pensé tout seul, il a fallu la Révélation. C’est sur ce socle, cette conviction désormais inébranlable que s’est construite la foi d’Israël, et donc, encore une fois, la nôtre. Il faut entendre la force du texte biblique. Notre traduction liturgique est presque trop faible ; quand nous lisons « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple », le texte hébreu est beaucoup plus insistant ; il faudrait traduire « pour voir, j’ai vu » ou « vraiment j’ai vu, oui, j’ai vu » la misère de mon peuple en Egypte.
Cette misère du peuple était bien réelle, effectivement. L’immigration des Hébreux avait eu lieu des siècles plus tôt, à l’occasion d’une famine, et au début les choses allaient bien ; mais au fil des siècles, ces Hébreux s’étaient multipliés et au moment de la naissance de Moïse, ils commençaient à inquiéter le pouvoir. On les gardait parce que c’était une main-d’œuvre  à bon marché, mais on venait de décider de les empêcher de se reproduire ; un bon moyen, tout bébé garçon serait tué par la sage-femme dès sa naissance. On sait comment Moïse avait échappé miraculeusement à cette mort programmée et comment il avait finalement été adopté par la fille du Pharaon et élevé à la cour. Mais il n’avait pas oublié ses origines : il était sans cesse écartelé entre sa famille adoptive et ses frères de race, réduits à l’impuissance et à la révolte.
Un jour, il prit parti : témoin des violences des Egyptiens contre les Hébreux, il tua un Egyptien. Consciemment ou non, il venait de choisir son camp. Le lendemain, voyant deux Hébreux s’empoigner, il leur avait fait la morale ; mais il avait essuyé une fin de non-recevoir ; on l’avait accusé de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Ce qui signifiait que personne n’était prêt à lui confier la responsabilité de mener une quelconque révolte contre le Pharaon. En même temps, il avait entendu dire que le Pharaon avait décidé de le châtier pour le meurtre de l’Egyptien. Finie la vie à la cour, il fut obligé de s’exiler pour échapper aux représailles. Il s’enfuit dans le désert du Sinaï, il y rencontra et épousa une Madianite, Cippora, la fille de Jéthro.

LE DIEU TOUT-AUTRE SE FAIT TOUT-PROCHE
C’est là que commence notre texte d’aujourd’hui : « Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à l’Horeb, la montagne de Dieu. » Moïse, est certainement à ce moment-là dans les meilleures conditions qui soient pour rencontrer Dieu et recevoir sa vocation : il est sensible à la misère de ses frères, puisqu’il a pris des risques pour s’engager à leurs côtés, en tuant un Egyptien pour sauver un Hébreu ; mais en même temps, il a pris la mesure de son impuissance : le seul geste qu’il ait osé est un échec ; il est un paria désormais, et même ses frères de race ne lui reconnaissent aucune autorité. C’est cet homme pauvre qui s’approche d’un étrange buisson en feu.
Je ferai deux remarques : tout d’abord, Dieu se révèle en même temps comme le Tout-Autre et comme le Tout-proche ; Il est le Tout-Autre, celui qu’on ne peut approcher qu’avec crainte et respect ET en même temps, il est le Tout Proche, celui qui voit la misère de son peuple et lui suscite un libérateur. Commençons par les expressions qui manifestent la sainteté de Dieu et l’immense respect de l’homme qui se trouve en sa présence : la phrase « L’Ange du SEIGNEUR lui apparut au milieu d’un feu qui sortait d’un buisson », par exemple, est caractéristique ; pour dire la présence de Dieu lui-même dans le buisson, on prend une circonlocution ; l’expression « L’Ange du SEIGNEUR » est une manière pudique de parler de Dieu. Ou encore, des expressions comme « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ! » Ou enfin « Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. » En même temps, Dieu se révèle comme le Tout Proche des hommes, celui qui se penche sur leur malheur.
Deuxième remarque, il faut retenir l’articulation de l’intervention de Dieu. Il voit la souffrance des hommes, donc il intervient, donc il envoie Moïse : l’action de Dieu suppose la collaboration de celui que Dieu appelle… Encore faut-il que celui que Dieu appelle accepte de répondre à cet appel… Encore faut-il que celui qui souffre accepte d’être secouru.

PSAUME – 102 (103), 1-2, 3-4, 6-7, 8.11

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

3 Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
4 il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

6 Le SEIGNEUR fait oeuvre de justice,
il défend le droit des opprimés.
7 Il révèle ses desseins à Moïse,
aux enfants d’Israël ses hauts faits.

8 Le SEIGNEUR est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour.
11 Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint.

A LA LUMIERE DU BUISSON ARDENT
La première lecture, avec le récit du buisson ardent (extrait du livre de l’Exode au chapitre 3) a révélé le Nom de Dieu : « JE SUIS » sous-entendu « avec vous » au plus profond de vos souffrances et de vos révoltes. En écho, notre psaume chante : « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint. » Ces deux formulations du Mystère de Dieu (« JE SUIS » et « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié ») se complètent mutuellement.
Revenons d’abord à l’épisode du Buisson Ardent : on sait bien qu’il ne faut pas entendre l’expression « JE SUIS » ou « Je suis qui je suis » comme une définition, comme en philosophie on cherche à définir un concept ; la répétition du verbe « Je suis » est une tournure de la langue hébraïque, pour dire l’intensité. Dieu a commencé par rappeler la longue histoire d’Alliance avec les Pères : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Ce qui voulait déjà dire la fidélité de Dieu à son peuple depuis des siècles et à travers toute l’épaisseur d’une histoire. Puis il a dit sa compassion pour le peuple humilié, réduit à l’esclavage en Egypte ; enfin seulement il révèle son Nom « JE SUIS ». La première découverte que Moïse a faite au Sinaï, c’est donc cette Présence intense de Dieu au coeur de la détresse des hommes. Il aura retenu pour toujours cette révélation surprenante : « J’ai vu, (dit Dieu) oui, vraiment, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups de ses surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer… » Moïse l’a tellement bien retenue qu’il a puisé là l’incroyable énergie qui a fait d’un homme seul, exilé, rejeté par tous, le meneur infatigable que l’on sait et le libérateur de son peuple.
Quand le peuple d’Israël se souvient de cette aventure inouïe, il sait bien que son premier libérateur, c’est Dieu, Moïse n’en est que l’instrument. Le « Me voici » de Moïse (comme celui d’Abraham, comme celui de tant d’autres depuis) est la réponse qui permet à Dieu de réaliser sa grande œuvre  de libération de l’humanité. Et, désormais, quand on dit « LE SEIGNEUR », qui est la traduction française des quatre lettres (YHVH) du Nom de Dieu, on pense à cette Présence libératrice.
La vision de Moïse qui accompagnait cette révélation du Nom permet de mieux entrer dans ce mystère de la Présence de Dieu ; rappelons-nous le début du récit du Buisson Ardent : « L’Ange du SEIGNEUR apparut à Moïse au milieu d’un feu qui sortait d’un buisson. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. » (Ex 3, 2).
Dieu se révèle donc de deux manières à la fois : dans cette vision et dans la parole qui dit son Nom. Devant cette flamme qui jaillit d’un buisson sans le consumer, Moïse est invité à comprendre que Dieu, comparé à un feu, est au milieu de son peuple (le buisson). Et cette Présence de Dieu au milieu de son peuple ne le détruit pas, ne le consume pas. Moïse, dont le premier réflexe a été de se voiler le visage, comprend alors qu’il n’y a pas à avoir peur. Du coup, la vocation du peuple est dite en même temps : il est le lieu choisi par Dieu pour manifester sa Présence ; et, désormais, le peuple choisi témoignera au milieu du monde que Dieu est au milieu des hommes et que ceux-ci n’ont rien à craindre.

LE SEIGNEUR DEFEND LE DROIT DES OPPRIMES
Dans le psaume d’aujourd’hui, ce Nom de Dieu est explicité par la formule que nous connaissons bien « Le SEIGNEUR est tendresse et pitié ». C’est la reprise exacte d’une autre révélation de Dieu à Moïse (Ex 34, 6). Ces deux révélations n’en font qu’une et le psaume développe : « Le SEIGNEUR fait œuvre  de justice, il défend le droit des opprimés. Il révèle ses desseins à Moïse, aux enfants d’Israël ses hauts faits. » Il s’agit de l’Exode, bien sûr. Mais Dieu est toujours le même, de toujours à toujours, il est cette Présence, cette flamme, au milieu de nous, feu de tendresse et de pitié.
Et c’est de cela que nous avons à témoigner ; si Dieu a choisi un peuple pour être son témoin au milieu du monde, c’est d’abord parce que le monde a besoin de ce témoignage : les hommes meurent de ne pas connaître cette flamme ; mais aussi, parce que seul le témoignage d’un peuple qui vit de cette flamme pourra la faire connaître. D’où la prédication des prophètes sur ces deux aspects de la vocation d’Israël : premièrement, oser témoigner de sa foi, de la révélation dont il est porteur ; deuxièmement, à l’image de son SEIGNEUR, faire œuvre  de justice et défendre le droit des opprimés.
Sur le premier point, celui du témoignage, c’est la lutte opiniâtre des prophètes contre l’idolâtrie : le peuple qui a expérimenté dans son histoire la présence du Dieu qui voit ses souffrances, et qui entend ses cris, ne peut plus se confier à des idoles de bois ou de pierre : « elles ont des yeux, et ne voient pas ; elles ont des oreilles et n’entendent pas… » comme dit le psaume 115 (113B), 5-6. Dans la même veine, le prophète Isaïe raille ceux qui coupent un morceau de bois en deux pour se chauffer avec l’un des morceaux et de l’autre faire une statue devant laquelle ensuite ils se prosterneront. (Is 44, 12-18). Et il ajoute « Qu’un homme crie vers ce dieu, il ne lui répond pas, de sa détresse il ne le sauve pas. » (Is 46, 7).
Sur le deuxième point, les prophètes sont tout aussi catégoriques ; témoin, par exemple, ce passage d’Isaïe que nous réentendons chaque année pendant le Carême : « Le jeûne que je préfère (dit le SEIGNEUR), n’est-ce pas ceci ? Dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient, bref, que vous mettiez en pièces tous les jougs ! N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras ; devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas. » (Is 58, 6-7). A ce prix seulement, nous serons à l’image et à la ressemblance du Dieu de tendresse et de pitié.

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul aux Corinthiens 10, 1-6. 10-12

1 Frères,
je ne voudrais pas vous laisser ignorer
que, lors de la sortie d’Egypte,
nos pères étaient tous sous la protection de la nuée,
et que tous ont passé à travers la mer.
2 Tous, ils ont été unis à Moïse
par un baptême dans la nuée et dans la mer ;
3 tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ;
4 tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ;
car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait,
et ce rocher, c’était le Christ.
5 Cependant, la plupart n’ont pas su plaire à Dieu :
leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert.
6 Ces événements devaient nous servir d’exemple,
pour nous empêcher de désirer ce qui est mal
comme l’ont fait ces gens-là.

10 Cessez de récriminer
comme l’ont fait certains d’entre eux :
ils ont été exterminés.
11 Ce qui leur est arrivé devait servir d’exemple,
et l’Ecriture l’a raconté pour nous avertir,
nous qui nous trouvons à la fin des temps.
12 Ainsi donc, celui qui se croit solide,
qu’il fasse attention à ne pas tomber.

LES LECONS DE L’HISTOIRE
Apparemment, la communauté de Corinthe n’était pas à l’abri des tentations : dans les premiers chapitres de sa lettre, Paul a traité de quelques cas bien concrets : il a nommé les débauchés, les idolâtres, les adultères, les voleurs, les accapareurs, les ivrognes, les calomniateurs et les filous. Ici, de nouveau, Paul avertit ses lecteurs : la leçon qu’il va développer est grave ; il commence solennellement par la phrase « Frères, je ne voudrais pas vous laisser ignorer ce qui s’est passé lors de la sortie d’Egypte… » et il termine par « celui qui se croit solide, qu’il fasse attention à ne pas tomber ». Pour le dire autrement, ne vous surestimez pas, personne n’est à l’abri de la tentation.
Pour appuyer ces conseils d’humilité, il nous propose une lecture de toute l’histoire du peuple d’Israël pendant l’Exode : histoire faite des dons de Dieu, d’une part, mais histoire faite aussi de la versatilité de l’homme : Dieu s’est montré comme il l’avait dit à Moïse… le Dieu fidèle, le Dieu présent à son peuple dans son difficile chemin vers la liberté, à travers le désert du Sinaï. En réponse, il n’a rencontré bien souvent qu’ingratitude : à de multiples reprises, le peuple a trahi l’Alliance.
Reprenons les diverses étapes de l’Exode, telles que Paul les relit ; dès le départ des fuyards, avant même le passage de la Mer Rouge, le livre de l’Exode note que Dieu avait pris lui-même la direction des opérations : « Le SEIGNEUR lui-même marchait à leur tête. Colonne de nuée le jour, pour leur ouvrir la route – colonne de feu la nuit, pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit. Le jour, la colonne de nuée ne quittait pas la tête du peuple ; ni la nuit, la colonne de feu. » (Ex 13, 21-22).
Mais, dès le premier campement, le peuple reprend peur en voyant les Egyptiens à leur poursuite, et se révolte contre Moïse : « Les fils d’Israël eurent grand-peur et crièrent vers le SEIGNEUR. Ils dirent à Moïse : L’Egypte manquait-elle de tombeaux pour que tu nous aies emmenés mourir au désert ? Que nous as-tu fait là, en nous faisant sortir d’Egypte ? Ne te l’avions-nous pas déjà dit en Egypte : Laisse-nous servir les Egyptiens ! Mieux vaut pour nous servir les Egyptiens que mourir au désert. » (Ex 14, 10-11).
Et la même histoire va se répéter à chaque nouvelle difficulté : le chemin de la liberté est semé d’embûches et la tentation est grande de retomber dans son ancien esclavage. C’est exactement le message que Paul adresse aux Corinthiens : traduisez « Christ vous a libérés, mais vous êtes bien souvent tentés de retomber dans vos errances antérieures, sans vous apercevoir que toutes ces mauvaises conduites font de vous des esclaves. Le chemin du Christ vous paraît rude, mais faites-lui confiance, lui seul est libérateur. »
L’étape suivante de l’Exode, ce fut le passage de la mer : la situation était désespérée ; quelques fuyards acculés à la mer, et derrière eux, une armée bien équipée et décidée à les rattraper. C’est alors que Dieu intervient : « L’ange de Dieu qui marchait en avant du camp d’Israël partit et passa sur leur arrière. La colonne de nuée partit de devant eux et se tint sur leurs arrières. Elle s’inséra entre le camp des Egyptiens et le camp d’Israël. » Ainsi protégé, le peuple put traverser la mer qui s’écarta pour les laisser passer : « Le SEIGNEUR refoula la mer toute la nuit par un vent d’Est puissant et il mit la mer à sec. » (Ex 14, 19-21).
Mais les épreuves n’étaient pas finies pour autant et à bien des reprises les Israélites ont eu tout loisir de regretter la sécurité de l’Egypte : ils étaient libres, certes, mais dans ce désert, on manquait de tout et les dangers, eux, ne manquaient pas. Ils ont connu la faim, ils ont connu la soif ; mais à chaque nouvelle difficulté, au lieu de faire confiance, de savoir d’avance que Dieu interviendrait, le peuple a commencé par se plaindre et se révolter.

LA CONFIANCE A L’EPREUVE
L’épisode qui résume le mieux ce problème sans cesse renaissant, c’est celui du manque d’eau et du Rocher, justement. Quand le peuple a commencé à ressentir vraiment la soif, les récriminations ont commencé et Moïse a eu bien peur d’être lapidé. Mais à travers lui, c’est Dieu lui-même qu’on accusait : « Pourquoi donc, dit-il, nous as-tu fait monter d’Egypte ? Pour me laisser mourir de soif, moi, mes fils et mes troupeaux ? » C’est là que Moïse a frappé le Rocher et il en est sorti de l’eau. Ensuite il a baptisé ce lieu Massa et Meriba, qui veut dire « Epreuve et Querelle » car, disait-il, « ici, le peuple mit le SEIGNEUR à l’épreuve en disant Le SEIGNEUR est-il au milieu de nous, oui ou non ? » (Ex 17, 3-7).
Les problèmes qui se posent aux Corinthiens ne sont plus les mêmes, évidemment ; mais il existe d’autres Egyptes, d’autres esclavages ; pour ces nouveaux Chrétiens, il y a des choix à faire au nom de leur Baptême, il y a des conduites qu’on ne peut plus tenir. Et ces choix peuvent être douloureux ; pensez par exemple aux exigences du catéchuménat pour les premiers Chrétiens : elles signifiaient de vrais renoncements à des comportements, à des relations, à un métier, parfois ; renoncements auxquels on ne peut consentir que si on met toute sa confiance en Jésus-Christ. Dans la société mélangée et particulièrement laxiste de Corinthe, afficher un comportement chrétien relevait du courage. Mais ce qui semble folie pour les hommes est véritable sagesse aux yeux de Dieu.
Ce n’est peut-être pas un hasard si, pendant le temps du Carême, l’Eglise nous donne à méditer ce texte de Paul fait à la fois d’exigence pour nous-mêmes et de confiance en Dieu.

EVANGILE – selon Saint Luc, 13, 1-9

1 Un jour, des gens rapportèrent à Jésus
l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer
mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient.
2 Jésus leur répondit :
« Pensez-vous que ces Galiléens
étaient de plus grands pécheurs
que tous les autres Galiléens,
pour avoir subi un tel sort ?
3 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même.
4 Et ces dix-huit personnes
tuées par la chute de la tour de Siloé,
pensez-vous qu’elles étaient plus coupables
que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même. »
6 Jésus disait encore cette parabole :
« Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne.
Il vint chercher du fruit sur ce figuier,
et n’en trouva pas.
7 Il dit alors à son vigneron :
Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier,
et je n’en trouve pas.
Coupe-le.
A quoi bon le laisser épuiser le sol ?
8 Mais le vigneron lui répondit :
Maître, laisse-le encore cette année,
le temps que je bêche autour
pour y mettre du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir.
Sinon, tu le couperas. »

QU’EST-CE QUE J’AI FAIT AU BON DIEU ? C’EST LA MAUVAISE QUESTION
Voilà bien un texte étonnant ! Il rassemble deux « faits divers », un commentaire de Jésus et la parabole du figuier. A première vue, ce rapprochement nous surprend, mais si Luc nous le propose, c’est certainement intentionnel ! Et alors on peut penser que la parabole est là pour nous faire comprendre ce dont il est question dans le commentaire de Jésus sur les deux faits divers.
Premier fait divers, l’affaire des Galiléens : en soi, il n’a rien de surprenant, la cruauté de Pilate était connue ; l’hypothèse la plus vraisemblable, c’est que des Galiléens venus en pèlerinage à Jérusalem ont été accusés (à tort ou à raison ?) d’être des opposants au pouvoir politique romain ; on sait que l’occupation romaine était très mal tolérée par une grande partie du peuple juif, et c’est bien de Galilée qu’à l’époque de la naissance de Jésus était partie la révolte de Judas, le Galiléen. Ces pèlerins auraient donc été massacrés sur ordre de Pilate au moment où ils étaient rassemblés dans le Temple de Jérusalem pour offrir un sacrifice. Quant à l’écroulement de la tour de Siloé, deuxième fait divers, c’était une catastrophe comme il en arrive tous les jours.
D’après la réponse de Jésus, on devine la question qui est sur les lèvres de ses disciples : elle devait ressembler à celle que nous formulons souvent dans des occasions semblables : « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour qu’il m’arrive ceci ou cela ? »
C’est l’éternelle question de l’origine de la souffrance, le problème jamais résolu ! Dans la Bible, c’est le livre de Job qui pose ce problème de la manière la plus aiguë et il énumère toutes les explications que les hommes inventent depuis que le monde est monde. Parmi les explications avancées par l’entourage de Job accablé par toutes les souffrances possibles, la plus fréquente était que la souffrance serait la punition du péché. J’ai bien dit « serait » ! Car la conclusion du livre de Job est très claire : la souffrance n’est pas la punition du péché ! A la fin du livre, d’ailleurs, c’est Dieu lui-même qui parle : il ne nous donne aucune explication et déclare nulles toutes celles que les hommes ont inventées ; Dieu vient seulement demander à Job de reconnaître deux choses : premièrement, que la maîtrise des événements lui échappe et deuxièmement, qu’il lui faut les vivre sans jamais perdre confiance en son Créateur.
Devant l’horreur du massacre des Galiléens et de la catastrophe de la tour de Siloé, Jésus est sommé de répondre à son tour ; la question du mal se pose évidemment et les disciples n’échappent pas à la tentative d’explication : l’idée d’une relation avec le péché semble être venue spontanément à leur esprit. La réponse de Jésus est catégorique : il n’y a pas de lien direct entre la souffrance et le péché. Non, ces Galiléens n’étaient pas plus pécheurs que les autres… non, les dix-huit personnes écrasées par la tour de Siloé n’étaient pas plus coupables que les autres habitants de Jérusalem. Là Jésus reprend exactement la même position que la conclusion du Livre de Job.
Mais il poursuit et à partir de ces deux faits, il va inviter ses apôtres à une véritable conversion. Il le fait avec énergie et il insiste sur l’urgence de la conversion. Là, on croit entendre les prophètes comme Amos ou Isaïe, ou tant d’autres.

DIEU EST PATIENT
Mais il ajoute aussitôt la parabole du figuier qui vient tempérer la rudesse apparente de ses propos. Elle nous dit combien les moeurs divines sont différentes des mœurs  humaines, car elle nous révèle un Dieu plein de patience et d’indulgence ! A vues humaines, un figuier stérile qui épuise inutilement le sol de la vigne, il n’y a qu’une chose à faire, c’est le couper ! Traduisez, « si on était Dieu, les pécheurs, on les éliminerait ! » Mais les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes ! « Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu’il se convertisse et qu’il vive » disait déjà Ezéchiel (Ez 18, 23 ; 33, 11). La conversion que Jésus demande à ses disciples ne porte donc pas d’abord sur des comportements ; ce qu’il faut changer de toute urgence, c’est notre représentation d’un Dieu punisseur.
Bien plus, c’est en face du mal justement, qu’il faut nous rappeler que Dieu est « tendresse et pitié » comme dit le psaume de ce dimanche ; qu’il est « miséricordieux », c’est-à-dire penché sur nos misères. La conversion qui nous est demandée ne serait-ce pas tout simplement celle-ci ? A savoir nous mettre une fois pour toutes à croire à l’infinie patience et miséricorde de Dieu ? Et là encore, Jésus reprend bien à son compte les conclusions du livre de Job : ne cherchez pas à expliquer la souffrance ni par le péché, ni par autre chose, mais vivez dans la confiance en Dieu.
Alors les deux phrases « si vous ne vous convertissez pas… vous périrez de la même manière » voudraient dire quelque chose comme : L’humanité court à sa perte parce qu’elle ne fait pas confiance à Dieu. C’est toujours la même histoire : nous sommes comme le peuple d’Israël au désert, dont Paul rappelait l’aventure dans la deuxième lecture ; notre liberté doit choisir entre la confiance en Dieu et le soupçon : choisir la confiance, c’est croire une fois pour toutes que le dessein de Dieu est bienveillant ; ce simple retournement de nos cœurs  changerait la face du monde !

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, LIVRE DE BEN SIRAC LE SAGE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 91

Dimanche 27 février 2022 : 8ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 27 février 2022 :

8ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre de Ben Sira le Sage 27, 4-7

4 Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ;
de même, les petits côtés d’un homme
apparaissent dans ses propos.
5 Le four éprouve les vases du potier ;
on juge l’homme en le faisant parler.
6 C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ;
ainsi la parole fait connaître les sentiments.
7 Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé,
c’est alors qu’on pourra le juger.

BEN SIRA, MAITRE DE SAGESSE ET DONC DE RELIGION
Voilà un livre de la Bible qui porte trois noms ! Ben Sira le Sage, Siracide, l’Ecclésiastique ! Cela nous dit déjà pas mal de choses sur lui ! Siracide ou Ben Sira, ce sont deux noms très proches, liés tous les deux à son nom de famille. « Ben » veut dire « fils de » : l’auteur est donc fils de Sira. Il signe à la fin du livre sous le nom de « Jésus, fils de Sira », ce qui est une indication supplémentaire car Jésus est un prénom typiquement juif ; notre auteur est effectivement un Juif de Jérusalem qui écrit en hébreu ; « le Sage », enfin, nous dit qu’il s’agit non pas d’un livre d’histoire, ni d’un livre prophétique, mais de ce qu’on appelle un livre de Sagesse. Quant à son troisième nom, l’Ecclésiastique, il vient de ce que l’Eglise des premiers siècles faisait lire ce livre aux nouveaux baptisés pour compléter leur instruction morale.
Ce livre a d’abord été écrit par Ben Sira à Jérusalem, en hébreu, vers 180 av. J.C. puis traduit en grec cinquante ans plus tard (donc vers 130) par son petit-fils à Alexandrie (en Egypte). On ne sait pas pour quelle raison, l’original hébreu a été perdu très vite et a cessé de circuler en Israël. Il n’a été retrouvé qu’à la fin du 19ème siècle ! C’est pour cette raison que, dans la Bible, il a une place à part, il fait partie des livres qu’on appelle « deutérocanoniques ».
Je m’explique : quand, à la fin du premier siècle de notre ère, les docteurs juifs fixèrent définitivement la liste officielle des écrits juifs qui devaient être considérés comme faisant partie de la Bible, on ne prit évidemment pas en considération TOUS les livres qui circulaient en Israël ! Pour certains livres, le doute n’était pas possible : ils étaient considérés unanimement et depuis trop longtemps comme Parole de Dieu ; le livre de la Genèse par exemple ou celui de l’Exode. Mais pour certains livres récents, la question se posait. Le Siracide fait partie de ces livres discutés. Il a finalement été refusé pour une raison bien simple : n’étaient admis à figurer dans la liste officielle (ce qu’on appelle le « canon ») des livres de la Bible que des livres écrits en hébreu sur la terre d’Israël. Or, à l’époque de la fixation de cette liste, à la fin du premier siècle de notre ère, le livre de Ben Sira était connu, certes, on le citait volontiers, mais, puisque l’original hébreu était perdu, rien ne prouvait qu’il avait été écrit en Israël. En revanche, la traduction en grec circulait à Alexandrie.
Très logiquement, il n’a pas été accepté pour les communautés juives d’Israël. En revanche, dans les communautés juives résidant à l’étranger, à commencer par Alexandrie, il était déjà reconnu comme faisant partie de la Bible, par conséquent, il a continué à y avoir sa place. Quant à l’Eglise chrétienne, elle en a hérité par les communautés de langue grecque. Voilà donc un livre qui a eu un parcours plutôt mouvementé.
L’auteur, Ben Sira a probablement ouvert une école de sagesse à Jérusalem : c’est ce que la fin du livre laisse entendre ; on aurait alors ici une trace des cours que suivait un jeune étudiant juif, apprenti philosophe, à Jérusalem vers 180 av. J.C. !

AU SERVICE DE LA TRANSMISSION DE LA FOI
A cette époque-là, Jérusalem est sous domination grecque, mais c’est une occupation relativement libérale et pacifique. (La persécution commencera un peu plus tard, sous Antiochus Epiphane, vers 165.) Il n’empêche que si le pouvoir en place est libéral et respecte les coutumes et la religion juives, le contact entre ces deux civilisations, grecque et juive, met en péril la pureté de la foi juive.
Le libéralisme ambiant n’a pas que des avantages : on risque de tout mélanger. Notre époque moderne en donne un peu une idée : nous aussi vivons dans une ambiance de tolérance qui nous conduit à une sorte d’indifférentisme religieux : comme le disait René Rémond, tout se passe comme si il y avait un libre service des idées et des valeurs et nous faisons chacun le choix qui nous convient dans ce super-marché. Un des objectifs de Ben Sira est donc de transmettre la foi dans son intégrité et en particulier l’amour de la LOI : à ses yeux, c’est dans la LOI d’Israël que réside la véritable Sagesse. Israël doit garder son identité et sa foi, l’enseignement des Pères dans la foi et la pureté des mœurs : voilà aux yeux du Siracide les conditions de la survie du peuple élu.
Sur le plan du style, en dehors d’un long panorama historique, pour forger la mémoire de ses élèves, son livre se présente le plus souvent comme un recueil de maximes ou de proverbes, souvent très beaux, pas toujours très compréhensibles pour nous parce qu’ils reflètent des images, des expressions, des tournures d’une autre culture que la nôtre. Nous sommes parfois dépaysés. Dans le passage d’aujourd’hui, c’est un peu ce qui nous arrive : en quelques lignes, Ben Sira emploie trois images qui étaient habituelles à l’époque et leur rapprochement n’étonnait personne ; pour nous, c’est moins évident ! Mais ce sont des images familières dans l’Ancien et le Nouveau Testaments : l’image du tri entre l’or véritable et ce qui n’est que scories, déchets… l’image du potier, tellement célèbre qu’elle est appliquée à Dieu lui-même, créant le monde… l’image de l’arbre que nous rencontrons d’innombrables fois, y compris dans le psaume de ce dimanche.
Dans les trois cas, Ben Sira médite sur l’homme qui parle : quand la poussière d’or traverse le tamis, les scories sont impitoyablement rendues visibles ; quand le vase passe par la chaleur du four, on voit tout de suite si le potier a bien travaillé ; quand le fruit se forme, on voit tout de suite si l’arbre est en bonne santé. De même, nous dit Ben Sira, le véritable fond de notre cœur  se traduit dans nos paroles : un cœur bon dira des paroles de bonté ; ou, pour reprendre l’image du tamis et de la poussière d’or, il nous suggère qu’un cœur d’or dira des paroles d’or. Voilà donc un critère infaillible de jugement pour soi-même et pour les autres : écoutons-nous un peu parler, nos paroles sont le miroir de notre cœur.
Deux cents ans plus tard, Jésus dispensera le même enseignement à ses apôtres ; c’est saint Luc qui nous le rapporte dans l’évangile de ce même dimanche : « L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur  qui est bon… car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur . »

PSAUME – 91 (92), 2-3. 13-14. 15-16

2 Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
3 d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits.

13 Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
14 planté dans les parvis du SEIGNEUR,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

15 Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
16 pour annoncer : « Le SEIGNEUR est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

EN SOUVENIR DU ROCHER DE MASSA ET MERIBA
« Pas de ruse en Dieu, mon rocher » : le peuple d’Israël sait bien qu’il lui est arrivé d’accuser Dieu de ruse ; dans le désert du Sinaï, par exemple, un jour de grande soif, quand la déshydratation menaçait bêtes et gens, on avait accusé Moïse et Dieu : ils nous ont fait sortir d’Egypte, en nous faisant miroiter la liberté, mais en réalité, c’était pour nous perdre ici. C’est le fameux épisode de Massa et Meriba (Ex 17,1-7) ; or, malgré ces murmures, ces bruits de révolte, Dieu avait été plus grand que son peuple en colère ; il avait fait couler l’eau d’un rocher. Désormais, on appelait Dieu « notre rocher », manière de rappeler la fidélité de Dieu plus forte que tous les soupçons de son peuple.
Dans ce rocher, Israël a puisé l’eau de sa survie… Mais surtout, au long des siècles, la source de sa foi, de sa confiance… C’est la même chose de dire à la fin du psaume « Dieu est mon rocher » ou au début du psaume « J’annonce dès le matin, ton amour, ta fidélité, au long des nuits ». Le rappel du rocher, c’est le rappel de l’expérience du désert, et de la fidélité de Dieu plus forte que toutes les révoltes… Et la formule « ton amour et ta fidélité », c’est également le rappel de l’expérience du désert : c’est l’expression employée par Dieu lui-même pour se faire connaître à son peuple : « Le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité… » (Ex 34,6). Bien souvent, cette expression (ou une autre, équivalente), a été reprise dans la Bible, et en particulier dans les Psaumes, comme un rappel de l’Alliance entre Dieu et son peuple : « Dieu d’amour et de fidélité, lent à la colère et plein d’amour… »
Cet épisode de Massa et Meriba (ou plutôt cette séquence), épreuve du désert, soupçon du peuple, intervention de Dieu, s’est répété bien des fois, quand on a eu soif, mais aussi quand l’eau n’était pas bonne ou quand on a eu faim (rappelons-nous la manne et les cailles et les eaux amères de Mara). Cela s’est répété si souvent qu’on a fini par comprendre que c’était presque inévitable, si on n’y prenait pas garde… Parce que l’homme est tenté d’accuser Dieu de ruse chaque fois que quelque chose ne va pas selon ses désirs. Et alors, pour bien retenir cette leçon capitale, on a écrit le récit du Jardin d’Eden : un serpent, particulièrement rusé, fait croire à l’homme et à la femme que c’est Dieu qui ruse avec eux. Il insinue : Dieu vous interdit les meilleurs fruits sous prétexte de vous garder du danger, il prétend que ces fruits sont vénéneux, alors que c’est tout le contraire. Et l’homme et la femme tombent dans le piège. Et c’est toujours la même histoire depuis que le monde est monde.
Comment se prémunir une fois pour toutes contre ce danger ? Ce psaume nous dit le moyen de nous protéger : il suffit de se planter dans le Temple comme un cèdre et de chanter pour Dieu « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ». Sous-entendu « il est bon pour nous de rendre grâce au SEIGNEUR, il est bon pour nous de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut ».

TOUT CE QUE L’HOMME FAIT POUR DIEU PROFITE A L’HOMME ET NON A DIEU
Car, en fait, le peuple d’Israël ne nous a pas attendus pour comprendre que notre chant pour Dieu, c’est à nous qu’il fait du bien ! Saint Augustin dira : « Tout ce que l’homme fait pour Dieu profite à l’homme et non à Dieu ». Chanter pour Dieu, résolument, ouvrir les yeux sur son amour et sa fidélité, dès le matin et au long des nuits, c’est se protéger des ruses du serpent.
Pour le dire, le psalmiste emploie l’expression : « Qu’il est bon… » ; c’est le même mot « bon » (tôv en hébreu) qui est employé pour dire « bon à manger » ; encore faut-il y avoir goûté pour pouvoir en parler ! Le psaume dit un peu plus loin (dans un verset qui n’est pas lu ce dimanche) « l’homme borné ne le sait pas… l’insensé ne peut pas le comprendre »… Mais le croyant, lui le sait : oui il est bon pour nous de chanter l’amour de Dieu et sa fidélité. Parce que c’est la vérité et que seule cette confiance invincible dans l’amour de Dieu, dans son dessein bienveillant, peut illuminer notre vie en toutes circonstances… alors que la méfiance, le soupçon fausse complètement notre regard. Soupçonner Dieu de ruse, c’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber, un piège mortel.
Celui qui se protège ainsi est, dit notre psaume, comme un arbre qui « garde sa sève et sa verdeur » : en Terre Sainte, c’est une image très suggestive. Si les cèdres du Liban, les palmiers des oasis font rêver, c’est parce qu’ici, le problème de l’eau est crucial ; l’eau est vitale et par endroits, tellement rare. On attend avec impatience la moindre pluie de printemps qui fait reverdir les paysages désertiques tout près de Jérusalem. Pour le croyant, l’eau vivifiante, c’est la présence de son Dieu. Si bien que, quand Jésus, plus tard, parlera d’eau vive, il ne fera que reprendre une image déjà bien connue.
Il est bon pour nous de prendre conscience et de chanter que Dieu est Amour… mais il est bon aussi pour les autres que nous le leur disions… C’est ce que veut dire la répétition du mot « annoncer » au début et à la fin du psaume. On a ici une « inclusion » : au début « Qu’il est bon de rendre grâce au SEIGNEUR, de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut, d’annoncer dès le matin ton amour » et à la fin « Le juste est comme un cèdre du Liban… vieillissant, il fructifie encore pour annoncer « le SEIGNEUR est droit ! » Ici, le mot « annoncer » signifie « annoncer aux autres, aux non-croyants »… Le peuple d’Israël n’oublie jamais sa mission d’être témoin de l’amour de Dieu pour tous les hommes.
Dernière remarque : ce psaume porte une inscription tout au début : elle précise que c’est un psaume pour le jour du sabbat, le jour par excellence où l’on chante l’amour et la fidélité de Dieu. C’est le jour ou jamais de le faire, bien sûr. Nous, Chrétiens, pourrions bien en faire le psaume du dimanche ; car notre dimanche chrétien ne fait pas autre chose : chanter l’amour et la fidélité de Dieu qui se sont manifestés de manière totale et définitive en Jésus-Christ.

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15,54-58

Frères,
au dernier jour,
54 quand cet être périssable
aura revêtu ce qui est impérissable,
quand cet être mortel
aura revêtu l’immortalité,
alors se réalisera la parole de l’Ecriture :
la mort a été engloutie dans la victoire.
55 O mort, où est ta victoire ?
O mort, où est-il ton aiguillon ?
56 L’aiguillon de la mort,
c’est le péché ;
ce qui donne force au péché,
c’est la Loi.
57 Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire
par notre Seigneur Jésus Christ.
58 Ainsi, mes frères bien-aimés,
soyez fermes, soyez inébranlables,
prenez une part toujours plus active à l’œuvre  du Seigneur,
car vous savez que, dans le Seigneur,
la peine que vous vous donnez
n’est pas perdue.

L’ACCOMPLISSEMENT DU SALUT PAR LA RESURRECTION DU CHRIST
Depuis plusieurs semaines, nous lisons le chapitre 15 de la première lettre de Paul aux Corinthiens qui est une longue réflexion sur la Résurrection ; et Paul conclut sa méditation par un cri de triomphe : « Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par Jésus Christ, notre Seigneur. » De quelle victoire s’agit-il ? De la Résurrection justement ; car, alors, comme dit Paul, « ce qui est périssable en nous deviendra impérissable, ce qui est mortel revêtira l’immortalité » ; l’immortalité, l’incorruptibilité, ce sont les prérogatives de Dieu ; eh bien, nous serons enfin à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme il l’a prévu depuis toujours. C’est donc la victoire de ce fameux projet de Dieu, que toute la Bible annonce.
On peut en effet lire la Bible comme une véritable trajectoire du salut : le projet de Dieu à l’origine, les multiples échecs de l’humanité et les reprises inlassables de Dieu pour sauver son projet. C’est bien cela qu’on appelle le salut : Dieu sauve son entreprise pour nous, pour notre bonheur. Reprenons rapidement les différentes étapes de cette trajectoire.
Pour commencer, le projet de Dieu à l’origine, nous le connaissons bien par le résumé qu’en donne la lettre aux Ephésiens : « Il (Dieu) nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement : réunir l’univers entier sous un seul chef (tête), le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre » (Ep 1,9-10 ; traduction TOB). Voilà bien la grande affaire de toute l’histoire humaine : en créant l’humanité, Dieu a le projet d’une humanité heureuse, unie, comblée de l’Esprit de Dieu, admise à partager la vie de la Trinité.
Ce projet subsiste toujours quoi qu’il arrive : comme le dit le psaume 32/33, « Le plan du SEIGNEUR subsiste toujours, et les desseins de son cœur  d’âge en âge… Des cieux, le SEIGNEUR regarde et voit tous les hommes. Du lieu où il siège, il observe tous les habitants de la terre, lui qui leur modèle un même cœur  (lui qui modèle l’unité de leurs cœurs ), lui qui est attentif à toutes leurs œuvres . » (Ps 32/33,11.13). Ou encore Isaïe : « Mon projet tiendra ; tout mon désir, je l’accomplirai. »  (Is 46,10) ; et Jérémie : « Moi, je connais les pensées que je forme à votre sujet – oracle du SEIGNEUR – pensées de paix et non de malheur, pour vous donner un avenir et une espérance. » (Jr 29,11).
Cela veut dire que l’Histoire de l’Humanité a un « SENS », c’est-à-dire à la fois une « signification » et une « direction ». Nous savons où nous allons : les années ne se succèdent pas toutes pareilles, parce que Dieu a un projet, un plan. Les croyants sont tournés vers l’à-venir : nous attendons la réalisation de ce projet. C’est d’ailleurs ce que nous disons tous les jours dans le Notre Père : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », cela veut dire « Que ton projet se réalise ».
Mais, deuxième point, il faut bien admettre que l’humanité est en perdition par rapport à ce projet : il s’agit d’une entreprise de très longue haleine à laquelle, pour leur malheur, les hommes ne coopèrent pas volontiers. Et Dieu respecte la liberté de l’homme : face à ce projet, l’humanité est créée libre ; on pourrait dire « Dieu propose, l’homme dispose ».

DIEU SAUVERA SON PROJET DE BONHEUR POUR L’HUMANITE
Pourquoi est-ce si difficile ? Parce que l’humanité n’est pas prête à entendre cette proposition de Dieu ni à en vivre ; car ce mystère nous dépasse, il est impensable pour nous. Ce n’est pas étonnant puisqu’il s’agit du « mystère de la volonté de Dieu » comme dit Paul. Puisque l’humanité est libre, elle a le choix entre deux solutions : accepter le projet et s’appliquer à le faire avancer ; ou bien refuser le projet et chercher ailleurs son bonheur. Adam est le type même de celui qui refuse et qui prend une autre direction, pour son malheur.
C’est tout le sujet de la lettre aux Romains : Paul décrit la longue dégringolade de l’humanité, la spirale de toutes ses fausses routes, ce qu’il appelle nos égarements. Alors Dieu patiente, mais il sauvera son projet : c’est bien ce qu’on appelle le salut.
Face à ces échecs répétés de l’humanité tout au long de l’histoire, Dieu ne se laisse pas décourager par la mauvaise volonté de l’homme et il intervient sans cesse par ses envoyés pour sauver son projet et notre bonheur. Car rien ne pourra éteindre le feu de l’amour que Dieu nous porte. Pour reprendre l’image du Cantique des Cantiques : « Les grandes eaux ne pourront éteindre l’Amour ni les Fleuves l’emporter. » (Ct 8,6-7a). Elle est bien là la source de notre espérance !
« O mort, où est ta victoire ? O mort, où est-il ton aiguillon ? » s’écrie Paul. Désormais nous savons que la mort biologique ne nous sépare pas de Dieu et de nos frères puisque nous ressusciterons. Seule la mort spirituelle, conséquence du péché, pourrait nous séparer de Dieu. Or le péché lui aussi est vaincu par Jésus-Christ : désormais, greffés sur lui, nous devenons capables de vivre comme lui.
Voilà donc le combat que Dieu mène aux côtés des hommes de bonne volonté : partout où des hommes se conduisent en frères les uns des autres, on peut dire que la victoire est déjà gagnée ; mais toute haine fratricide entre les hommes est une défaite. Et malheureusement, nous en voyons trop souvent le spectacle. Ce qui nous conduit parfois à considérer que la partie est perdue. Mais Paul ose affirmer ici que la victoire est déjà acquise : contrairement aux apparences, la Mort et le Péché sont les grands vaincus. Le péché qui nous séparait de Dieu est irrémédiablement condamné à disparaître.
Le projet de Dieu est sauvé : par toute sa vie donnée à Dieu et aux hommes, Jésus a cassé l’engrenage des haines, des soupçons, des jalousies ; par le pardon accordé à tous, il nous délivre de nos culpabilités ; si nous le voulons bien, la porte est ouverte à l’Esprit Saint. Désormais les hommes peuvent vivre l’amour et la fraternité pour lesquels ils ont été créés ; cela vaut bien le cri de triomphe de Paul : « Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. » Il ne nous reste plus qu’à nous engager aux côtés de Dieu dans ce combat : « Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’oeuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue. »

EVANGILE – selon Saint Luc, 6, 39-45

En ce temps-là,
39 Jésus disait à ses disciples en parabole :
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ?
Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ?
40 Le disciple n’est pas au-dessus du maître ;
mais une fois bien formé,
chacun sera comme son maître.
41 Qu’as-tu à regarder la paille dans l’oeil de ton frère ?
Alors que la poutre qui est dans ton oeil à toi,
tu ne la remarques pas ?
42 Comment peux-tu dire à ton frère :
‘Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton oeil’,
alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ?
Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton oeil ;
alors tu verras clair
pour enlever la paille qui est dans l’oeil de ton frère.
43 Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ;
jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.
44 Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit :
on ne cueille pas des figues sur des épines ;
on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces.
45 L’homme bon tire le bien
du trésor de son cœur  qui est bon ;
et l’homme mauvais tire le mal
de son cœur  qui est mauvais :
car ce que dit la bouche,
c’est ce qui déborde du cœur . »

LA PAILLE ET LA POUTRE
Luc a rassemblé ici plusieurs consignes de Jésus qui ressemblent à des mises en garde concernant les relations à l’intérieur de la communauté chrétienne. Chose étonnante, on retrouve ces mêmes recommandations dans les évangiles de Matthieu et de Jean, mais elles sont éparses et prononcées dans des contextes tout différents. Si Luc les a rassemblées ici, c’est qu’il voyait un lien entre elles ; c’est donc ce lien que nous allons chercher. Cela nous amène à distinguer deux parties dans ce texte : première partie, une réflexion sur le regard ; deuxième partie, la métaphore de l’arbre et des fruits.
La première partie développe le thème du regard. Il commence par un constat : un aveugle ne peut pas guider un autre aveugle, on le sait bien. Sous-entendu, méfiez-vous : quand vous vous posez en guides, rappelez-vous que vous êtes des aveugles de naissance. La petite histoire de la paille et de la poutre va tout-à-fait dans le même sens : avec une poutre dans l’œil , on est bel et bien aveugles ; pas question de prétendre soigner la cécité des autres. Entre ces deux remarques, Luc a intercalé une phrase à première vue un peu énigmatique : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître. » Cette formation dont parle Jésus, c’est en quelque sorte la guérison des aveugles que nous sommes. C’est bien le même Luc qui a noté que les disciples d’Emmaüs n’ont commencé à y voir clair que quand « Jésus ouvrit leur intelligence à la compréhension des Ecritures » (Lc 24,45).
Comme Jésus est venu dans le monde pour ouvrir les yeux des aveugles, à leur tour, ses disciples, guéris par lui de leur cécité, ont pour mission de porter au monde la lumière de la révélation. Ce que le prophète Isaïe disait du serviteur de Dieu, dans ce qu’on appelle les chants du serviteur, est vrai de Jésus-Christ, mais aussi de ses disciples : « J’ai fait de toi… la lumière des nations, tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. » (Is 42,6-7). Magnifique mission à laquelle les disciples ne pourront faire face que s’ils se remettent en permanence sous la lumière du maître, et se laissent guérir par lui de leur aveuglement.
Luc passe ensuite sans transition à la métaphore de l’arbre et des fruits, ce qui donne à penser qu’on est toujours dans le même registre : le vrai disciple, celui qui se laisse éclairer par Jésus-Christ, porte de bons fruits ; celui qui ne se laisse pas éclairer par Jésus-Christ reste dans son aveuglement et porte de mauvais fruits. De quels fruits s’agit-il ? Evidemment, puisque ce petit passage fait suite à tout un développement de Jésus sur l’amour mutuel, on comprend que les fruits désignent notre comportement ; le mot d’ordre général étant « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ».

ON RECONNAIT L’ARBRE A SES FRUITS
Les contemporains de Jésus comprenaient très bien ce langage, ils savaient que le Père attend de nous des fruits de justice et de miséricorde, des fruits en actes, ou en paroles : « Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur », nous dit Luc. Comme avant lui, Ben Sira disait déjà : « C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ; ainsi la parole fait connaître les sentiments. Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé, c’est alors qu’on pourra le juger. » (C’était le texte de notre première lecture).
En quelques phrases, finalement, Luc vient de déployer tout le mystère chrétien : formé par Jésus-Christ, le Chrétien est transformé dans tout son être : son regard, son comportement, son discours. On retrouve à plusieurs reprises le même enseignement dans le Nouveau Testament ; par exemple, dans la lettre aux Philippiens : « Vous brillez comme les astres dans l’univers, en tenant ferme la parole de vie. » (Phi 2,15-16). Ou encore dans la lettre aux Ephésiens : « Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité. » (Ep 5,8-9).
La première étape de la formation, le B.A.BA en quelque sorte, consiste à apprendre à regarder les autres comme Dieu les regarde : un regard qui ne juge pas, ne condamne pas, qui ne se réjouit pas de trouver une paille dans l’oeil de l’autre ! D’ailleurs la paille dans l’Ancien Testament, c’est l’image de quelque chose de minuscule. Souvenons-nous du psaume 1 : la paille est balayée par le vent, elle ne compte pas… Précisément, ne comptons pas les défauts des autres : Dieu, lui, ne les compte pas. « Le disciple bien formé sera comme son maître », nous dit Jésus ; cette phrase vient à la suite de tout le discours sur la miséricorde de Dieu, et sur notre vocation à lui ressembler. Tel Père, tels fils… Le programme est ambitieux : aimez vos ennemis, soyez miséricordieux, ne jugez pas, ne condamnez pas… et toujours, en filigrane, il y a cette affirmation « votre Père est miséricordieux » et vous, vous êtes appelés à être son image dans le monde. Comment témoigner d’un Dieu d’amour dans le monde ? Si nous ne sommes pas à son image ?
Une dernière leçon de ce texte : « Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur », nous dit Jésus. Alors, un bon moyen de découvrir le coeur de Dieu et de parfaire notre formation, pour devenir de plus en plus à son image, c’est de nous plonger dans sa Parole !

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Dimanche 13 février 2022 : 6ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 13 février 2022 :

6ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre du prophète Jérémie 17, 5 – 8

5 Ainsi parle le SEIGNEUR.
Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel,
qui s’appuie sur un être de chair,
tandis que son cœur  se détourne du SEIGNEUR.
6 Il sera comme un buisson sur une terre désolée,
il ne verra pas venir le bonheur.
Il aura pour demeure les lieux arides du désert,
une terre salée et inhabitable.
7 Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR,
dont le SEIGNEUR est la confiance.
8 Il sera comme un arbre, planté près des eaux,
qui pousse, vers le courant, ses racines.
il ne craint pas quand vient la chaleur :
son feuillage reste vert ;
L’année de la sécheresse,
il est sans inquiétude :
il ne manque pas de porter du fruit.

LES MISE EN GARDE DE JEREMIE
Le début du texte est fait pour nous impressionner ! Tout d’abord, l’introduction est très solennelle : « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Quand un prophète emploie l’expression « Parole du SEIGNEUR » ou un équivalent, c’est toujours pour nous alerter ; quelque chose comme ‘Attention, ce que j’ai à vous dire est très grave, et c’est le SEIGNEUR lui-même (le Dieu de l’Alliance du Sinaï) qui vous parle.’
Et ici, la suite est à première vue terrible : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ». Cela pose au moins deux questions : premièrement, Dieu pourrait-il nous maudire ? Deuxièmement, mettre sa confiance dans un mortel (c’est-à-dire dans un homme) en quoi est-ce mal ? Je reprends ces deux questions l’une après l’autre.
Première question : Dieu pourrait-il nous maudire ? Souhaiter notre malheur ? Certainement pas, lui qui cherche inlassablement à nous sauver. L’expression « maudit soit » chez les prophètes est une mise en garde, du genre ‘Attention, vous filez un mauvais coton, vous avez pris un chemin dangereux, une pente glissante ; cela ne peut que mal finir’. L’expression symétrique « Béni soit » est au contraire un encouragement du genre ‘Continuez, vous êtes sur la bonne voie’.
Deuxième question : Jérémie dit : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ». Alors devrions-nous nous méfier les uns des autres ? Certainement pas non plus, puisque le projet de Dieu est que l’humanité soit tellement unie qu’elle ne fasse plus qu’un… donc toute méfiance entre les hommes est contraire au projet de Dieu. En fait, le mot « foi » est un mot très fort qui signifie « s’appuyer sur » comme on s’appuie sur un rocher ; il faut relire la phrase de Jérémie en entier : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair TANDIS QUE son cœur  se détourne du SEIGNEUR » ; ce qui est grave, c’est de se détourner du Seigneur. Bien sûr, nous pouvons, nous devons nous appuyer les uns sur les autres, mais que cela ne nous détourne pas du Seigneur.
Jérémie vise probablement ici deux erreurs funestes des rois, des chefs religieux et du peuple tout entier : premièrement, l’idolâtrie ; deuxièmement, les alliances. Commençons par l’idolâtrie : plusieurs rois ont réintroduit en Israël d’autres cultes que celui du vrai Dieu. On invoque d’autres dieux, on les prie, on leur offre des sacrifices ; un peu plus loin, Jérémie le dit expressément : « Mon peuple m’a oublié, aux vaines idoles ils brûlent de l’encens. » (Jr 18,15).
Quant aux alliances, Jérémie a eu tout loisir de méditer sur la politique des rois de son temps : au lieu de compter sur la protection de Dieu, ils ont accumulé les manœuvres  diplomatiques, s’alliant tour à tour avec chacune des puissances du Moyen-Orient ; mais ils n’ont récolté que des guerres et du malheur ; et quand on demande la protection d’un roi de la terre, on devient inévitablement son vassal, on perd donc automatiquement sa liberté. Ce sera exactement le destin du roi Sédécias, peu de temps après ; Jérémie le raconte plus loin dans son livre : Sédécias a compté sur ses manœuvres  diplomatiques, il a compté sur sa force militaire… et il n’a récolté qu’échec, massacre, humiliations, pour lui et pour son peuple (Jr 39,1-10).
A QUI IRIONS-NOUS, SEIGNEUR ?
On est là en face de l’une des grandes exigences de l’Alliance : parce qu’Israël était investi d’une mission de témoignage au milieu des nations, il lui était demandé de ne jamais rechercher une autre Alliance que celle de son Dieu. A vues humaines, cela pouvait paraître fou. Mais quand on a l’immense honneur d’être le peuple élu de Dieu, on ne peut plus raisonner à vues humaines. (Entre nous soit dit, cette remarque est désormais valable également pour nous, Eglise du Christ.)
Au moment où Jérémie écrit notre texte d’aujourd’hui, il est encore temps de mettre en garde, et donc il tire la sonnette d’alarme ; il insiste : la seule source d’eau vive pour l’homme, c’est le Seigneur ; s’en éloigner, c’est se priver d’eau, c’est connaître la sécheresse. Quelques versets plus loin, Jérémie reprend exactement la même expression : « Ils ont abandonné le SEIGNEUR, la source d’eau vive. » (Jr 17,13). Et déjà au chapitre 2 : « Oui, mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! » (Jr 2,13). Pour se faire comprendre, il emploie l’image de l’eau, très suggestive dans un pays qui connaît la sécheresse. Pour lui, c’est une évidence, s’éloigner de Dieu, c’est se priver d’eau, c’est connaître la sécheresse.
Ceux-là ont fait le mauvais choix, l’avenir montrera qu’ils se sont trompés ; on dira leur malheur, c’est le sens du verbe « maudire » (male-dicere). « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur  se détourne du SEIGNEUR. Il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée et inhabitable… » Mais ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur, ceux-là ont fait le bon choix ; on ne peut que les féliciter ; et l’avenir montrera qu’ils ont eu raison, on dira du bien de leur conduite, on dira leur bonheur : c’est exactement le sens du mot « bénir » (bene-dicere en latin). « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR, dont le SEIGNEUR est la confiance. »
Une fois de plus, nous remarquons les profondes affinités entre Jésus et Jérémie : dans l’évangile des Béatitudes, par exemple, que nous lisons également ce dimanche, mais aussi dans le thème de l’eau vive : il suffit de se rappeler la phrase que Jésus a prononcée à l’occasion de la fête des Tentes à Jérusalem : « Au jour solennel où se terminait la fête, Jésus, debout, s’écria : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! Comme dit l’Ecriture : de son cœur  couleront des fleuves d’eau vive. » (Jn 7,37-38).
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Complément
On aura remarqué l’importance de la sécheresse dans ce texte : Jérémie parle d’expérience. Il suffit de se remettre en mémoire la route de Jérusalem à Jéricho : un désert complètement aride la plus grande partie de l’année et pourtant capable de reverdir et refleurir avec les pluies de printemps. Comme tout bon prédicateur, il puise ses exemples et ses images dans l’existence quotidienne de ses auditeurs. Ces mêmes images se retrouvent d’ailleurs dans d’autres textes orientaux : rien d’étonnant puisqu’ils ont des climats similaires ! Par exemple, en Egypte, voici à quoi on compare le sage : « Il est comme un arbre qui croît dans un jardin. Il fleurit et double son produit ; il se tient devant la face de son maître, son fruit est doux, son ombre agréable ». Soyons francs, pour évoquer l’ombre de façon aussi positive, il faut avoir expérimenté l’ardeur du soleil torride ! Dans des pays humides, de telles images sont nettement moins suggestives.

PSAUME – 1, 1-2, 3, 4.6

1 Heureux est l’homme
qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
2 mais se plaît dans la loi du SEIGNEUR
et murmure sa loi jour et nuit !

3 Il est comme un arbre
planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira.
4 Tel n’est pas le sort des méchants.

Mais ils sont comme la paille
balayée par le vent :
6 Le SEIGNEUR connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

LE CHEMIN DU BONHEUR
Voici le premier de tous les psaumes : il nous donne la clé de tous les autres, puisque c’est lui qui a été choisi pour nous introduire dans la prière d’Israël. Il est très court, comme il se doit pour une introduction, mais chaque détail compte. Le premier mot de ce psaume et donc du psautier tout entier est « Heureux » ! … ce qui est déjà tout un programme. Le psalmiste a compris que Dieu veut notre bonheur ; c’est la chose la plus importante qu’il a voulu dire pour commencer ! Pour comprendre le sens du mot « heureux » dans la Bible, il faut penser aux « félicitations » que nous nous adressons les uns aux autres dans les grandes occasions : quand nous recevons un faire-part joyeux, de naissance ou de mariage, nous offrons aux heureux parents ou aux fiancés ce que nous appelons des « félicitations » : étymologiquement « féliciter » quelqu’un, c’est le reconnaître « felix », c’est-à-dire « heureux » et s’en réjouir avec lui. C’est d’abord un constat (heureux êtes-vous) : parfois même cela nous plonge dans la contemplation parce que le spectacle d’un bonheur évident, rayonnant, nous émeut toujours. En même temps, c’est un souhait très vif et même un encouragement, une invitation à faire chaque jour grandir ce bonheur encore tout neuf. Quelque chose comme ‘vous êtes bien partis, continuez à être heureux ; le monde a besoin du témoignage de votre amour et de votre bonheur’.
Le mot biblique « heureux » dit tout cela : il a ces deux aspects de constat et aussi d’encouragement. C’est pour cela que, bien souvent, avec André Chouraqui, on traduit « heureux » par « en marche ». Cela nous invite à nous représenter l’histoire de l’humanité comme une longue marche : une marche au cours de laquelle les hommes sont à chaque instant invités à choisir leur chemin. On aura remarqué l’insistance de ces quelques versets sur le mot « chemin » : « Heureux l’homme qui ne suit pas le chemin des pécheurs… Le SEIGNEUR connaît le chemin des justes, mais le chemin des méchants se perdra. »
C’est ce que l’on appelle le « thème des deux voies » : sous-entendu il y a deux routes, deux voies, la bonne et la mauvaise ; à nous de choisir. Le thème des deux voies s’appuie sur une comparaison : notre vie est comparée à un croisement ; tout se passe comme si nous débouchions sur la grand-route. Nous savons où nous voulons aller : mais nous ne savons pas de quel côté il faut tourner ; faut-il tourner à droite ? Ou à gauche ? Si, par chance, nous choisissons la bonne direction, chacun de nos pas nous rapprochera du but ; à l’inverse, si nous nous trompons de direction, chacun de nos pas, désormais, nous éloignera du but, simplement parce que nous aurons choisi le mauvais chemin.
CHOISIS LA VIE
La Révélation biblique n’a qu’un seul objet, indiquer à l’humanité le chemin du bonheur que Dieu veut pour elle. C’est pourquoi elle est parsemée de multiples poteaux indicateurs ; le livre du Deutéronome, par exemple, a beaucoup développé ce thème* : « Vois, je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur… Choisis donc la vie » (Dt 30,15.19).
Dans cette optique, les mots « heureux, malheureux » ou « béni, maudit » sont comme des feux de signalisation : quand Jérémie dit ce que nous avons entendu dans la première lecture : « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel » (Jr 17,5), ou quand Isaïe vitupère « Malheureux ! Ils rédigent des décrets malfaisants » (Is 10,1), ils ne prononcent ni jugement ni condamnation définitifs sur des personnes, ils préviennent du danger comme on crie quand on voit quelqu’un au bord du précipice. A l’inverse, des expressions comme « Béni soit l’homme qui met sa foi dans le SEIGNEUR » (Jr 17,7, dans la première lecture de ce dimanche), ou « Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants » (Ps 1) sonnent comme des encouragements : ‘Vous êtes sur la bonne voie’.
Ce thème des deux voies dit une autre chose très importante, à savoir que nous sommes libres ; mais si nous voulons être heureux, il y a des voies sans issue, donc à éviter. Le désir inscrit au coeur de tous les hommes, le but de toutes leurs actions, c’est la recherche du bonheur ; mais bien souvent, ils se trompent de direction. La loi donnée par Dieu n’a pas d’autre but que de guider notre liberté vers le bon chemin. D’où ce grand amour de la Loi que nous avons rencontré si souvent en Israël : le peuple de l’Alliance sait que la Loi est un don de Dieu ; cadeau de celui qui ne veut que notre bonheur et qui nous en indique le chemin. « Heureux est l’homme qui se plaît dans la loi du SEIGNEUR et murmure sa loi jour et nuit ! »
Mais attention, quand le psaume parle des justes et des méchants, il s’agit de comportements, et non pas d’individus ; une chose très importante, à ne jamais oublier lorsque l’on rencontre ce thème des deux voies : il n’y a pas d’un côté des hommes entièrement, parfaitement justes… et de l’autre des hommes qui sont tout entiers méchants !… Et d’ailleurs, nous-mêmes, dans quelle catégorie nous rangerions-nous ? Oserions-nous prétendre appartenir à la catégorie des justes ? Non bien sûr, mais pas davantage il ne serait équitable de ranger qui que ce soit d’entre nous dans la catégorie des méchants. De toute évidence, nous appartenons tour à tour à ces deux catégories : certaines facettes de nos vies sont sur la bonne voie, d’autres non. Celles-ci, il faut le savoir, ne mènent nulle part. En revanche, et c’est une merveilleuse nouvelle pour nous, aujourd’hui, tous nos efforts pour écouter la Parole sont autant de pas sur le chemin du vrai bonheur : « Heureux est l’homme qui se plaît dans la loi du SEIGNEUR ! »
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Note
*« Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité, dans un pays ruisselant de lait et de miel, comme te l’a dit le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères. » (Dt 6,3). C’est le thème de la principale prière juive, le « Shema Israël ».

Complément
A elle seule, la construction littéraire de ce psaume met en évidence l’importance du bon choix ; exceptionnellement, elle n’est absolument pas symétrique ; on oppose bien deux comportements, celui des justes, et celui des pécheurs. Mais ceux qui ont choisi la bonne direction, et qu’on appelle « les justes », se voient consacrer la plus grande partie du psaume. En revanche, il n’est presque pas question des autres, ceux qui ont fait le mauvais choix, et qu’on appelle « les méchants ». Cette inégalité de traitement est parlante : seul vaut qu’on en parle le sort des heureux ; les autres (c’est-à-dire la face obscure de chacun de nous) ne sont que « paille balayée par le vent ».

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 15, 12.16-20

Frères,
12 nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts ;
alors, comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer
qu’il n’y a pas de résurrection des morts ?

16 Car si les morts ne ressuscitent pas,
le Christ non plus n’est pas ressuscité.
17 Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur,
vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés ;
18 et donc, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus.
19 Si nous avons mis notre espoir dans le Christ
pour cette vie seulement,
nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes.
20 Mais non ! Le Christ est ressuscité d’entre les morts,
lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.

A LA SUITE DU CHRIST, NOUS RESSUSCITERONS
Pour entrer dans ce texte de Saint Paul, commençons par nous remémorer la dernière célébration de funérailles à laquelle nous avons assisté. Le Rituel prévoit trois rites très importants : il y a d’abord le Cierge Pascal qui brûle tout au long de la célébration pour nous rappeler que le Christ ressuscité est vivant parmi nous ; un autre rite se déroule vers la fin de la célébration, au moment du dernier adieu : le prêtre puis les fidèles aspergent le corps du défunt avec l’eau qui rappelle son Baptême. Mais, avant cela, il y a eu un autre rite : le prêtre a encensé le corps ; c’est le geste le plus audacieux ! Dans l’empire romain, c’est devant les statues des dieux que l’on brûlait de l’encens ; et c’est au moment où ce corps sans vie semble réduit à néant que nous l’encensons. Pourquoi ? Parce que tout Chrétien, depuis son baptême, est le temple de l’Esprit Saint, comme dit Saint Paul dans cette même lettre aux Corinthiens que nous venons de lire. Soyons francs, s’il a besoin de le rappeler, c’est parce qu’on pourrait parfois l’oublier, nous tout autant que les Corinthiens de son temps.
Dans le texte d’aujourd’hui, il lutte contre un autre oubli des Corinthiens : la Résurrection des corps. Ils sont bien convaincus de la Résurrection du Christ, mais ils ont du mal à en tirer la conséquence qui pour Paul est évidente : si Christ est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons.
Il argumente en deux temps : d’abord, il réaffirme le fait de la Résurrection du Christ, ensuite il en tire les conséquences ; je commence par le premier point : Paul rappelle que la Résurrection du Christ est le socle de la foi chrétienne : « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur ». Un peu plus haut, il a même dit « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu » (1 Co 15,14). Effectivement, si nous ne croyons plus à la Résurrection du Christ, tout l’édifice de notre foi s’effondre comme un château de cartes. C’est peut-être ce qui se passe pour un certain nombre de catholiques français : un sondage récent, paru dans la revue « Le Monde des Religions » révèle que sur les Français qui se reconnaissent catholiques, à peine plus d’un sur deux croit à la Résurrection du Christ, et parmi eux, une infime minorité croit à notre propre résurrection. Il nous faut donc lire et relire la lettre aux Corinthiens !
Car, si le Christ n’était pas ressuscité, alors il n’aurait été qu’un pauvre malheureux condamné et exécuté comme tant d’autres. Il serait mort pour rien. Il ne serait pas le Sauveur qu’on attendait, et toutes ses promesses n’auraient été que des vœux pieux.
Dans un deuxième temps, Paul tire les conséquences de la Résurrection du Christ. J’essaie de résumer son raisonnement : parce qu’il est ressuscité, (beaucoup l’ont vu vivant, et peuvent en témoigner), parce qu’il est ressuscité, alors oui, il est le sauveur du monde, l’envoyé de Dieu ; alors oui, tout ce qu’il a dit et promis est vrai. Désormais, nous sommes, à notre tour, des temples de l’Esprit. C’est-à-dire que l’Esprit vit en nous, l’Esprit d’amour de Dieu lui-même nous anime (si nous le voulons, bien sûr). Or l’Esprit d’amour, c’est le contraire du péché, justement, puisque le péché, c’est notre manque d’amour pour Dieu et pour les autres. Voilà pourquoi Paul peut dire que nous sommes délivrés du péché.
Alors, parce que nous sommes, comme le Christ, habités par l’Esprit de Dieu, nous ressusciterons comme lui. Ce qui fut le temple de l’Esprit peut être transformé, cela ne peut pas être détruit pour toujours. La mort biologique peut bien détruire notre corps, mais Jésus le relèvera ; vous vous rappelez sa phrase : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2,19). Sur le moment, on a cru qu’il parlait du temple de Jérusalem, mais Saint Jean dit qu’ils ont compris plus tard qu’il parlait de sa propre résurrection.
DIEU N’EST PAS LE DIEU DES MORTS, MAIS DES VIVANTS.
Paul ajoute : « Le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. » Ceci est la traduction française, mais, dans le texte grec, pour dire que le Christ est le premier, Paul emploie un mot qui veut dire « prémices » au sens de commencement d’une longue série. Dans l’Ancien Testament, on appelait « prémices » les prélèvements que l’on faisait sur les premiers produits du sol au début de la récolte. Dire que Jésus est ressuscité comme « prémices de ceux qui sont morts », c’est dire qu’il est le frère aîné de la multitude humaine, Paul l’appelle ailleurs le « premier-né » : « Il est la tête du corps… c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. » (Col 1,18). Le mot « prémices » dit la solidarité entre le Christ et le reste de l’humanité : les prémices sont un prélèvement sur la récolte, mais ils font bien partie de la récolte.
En définitive, il faut, comme toujours, revenir au dessein bienveillant de Dieu, qui est de réunir l’humanité tout entière en Jésus-Christ : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef (une seule tête), le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. » (Ep 1,9-10 ; traduction TOB). Dieu n’a évidemment pas prévu de réunir des morts mais des vivants. Jésus a pris très nettement parti là-dessus dans sa discussion avec les Sadducéens : « Et au sujet de la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu ce qui vous a été dit par Dieu : ‘Moi, je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob’ ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » (Mt 22, 31-32).
Nous découvrons là une facette du mystère de l’Incarnation à laquelle nous ne pensons pas toujours : Dieu prend notre humanité, notre corps très au sérieux. Le Verbe s’est fait chair ; il est devenu en tous points semblable aux hommes, tellement semblable que son destin est le nôtre : s’il est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons.
La résurrection du Christ n’est donc pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle : elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort ; le premier-né est entré dans la vie qui ne finit pas. La mort n’est plus un mur, elle est une porte… nous nous y engouffrons derrière lui.
Ce qui veut dire que la foi chrétienne est radicalement incompatible avec toute idée de réincarnation ! Notre dignité va jusque-là : même si notre corps est parfois bien pauvre et défait, Dieu ne le traite jamais comme une dépouille qu’on peut jeter et remplacer ; notre personne est un tout ; il nous arrive de nous mépriser nous-mêmes, mais, aux yeux de Dieu, si j’ose dire, chacun d’entre nous est unique et irremplaçable. C’est notre être tout entier qui est appelé à vivre pour toujours auprès de lui.

EVANGILE – selon Saint Luc, 6, 17.20-26

En ce temps-là,
17 Jésus descendit de la montagne avec les Douze
et s’arrêta sur un terrain plat.
Il y avait là un grand nombre de ses disciples,
et une grande multitude de gens
venus de toute la Judée, de Jérusalem,
et du littoral de Tyr et de Sidon.
20 Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara :
« Heureux, vous les pauvres,
car le royaume de Dieu est à vous !
21 Heureux, vous qui avez faim maintenant,
car vous serez rassasiés !
Heureux, vous qui pleurez maintenant :
car vous rirez !
22 Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent
et vous excluent,
quand ils insultent
et rejettent votre nom comme méprisable,
à cause du Fils de l’homme.
23 Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie,
car alors votre récompense est grande dans le ciel ;
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
24 Mais quel malheur pour vous, les riches,
car vous avez votre consolation !
25 Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant,
car vous aurez faim !
Quel malheur pour vous qui riez maintenant,
Car vous serez dans le deuil et vous pleurerez !
26 Quel malheur pour vous
lorsque tous les hommes disent du bien de vous !
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

LES DEUX VOIES
La première lecture, tirée du livre de Jérémie, nous avait mis en garde : ne mettez pas votre confiance en vous-mêmes et en vos richesses de toutes sortes… ne vous appuyez que sur Dieu seul. L’évangile des Béatitudes va encore plus loin : Heureux, les pauvres ; mettez votre confiance en Dieu : Il vous comblera de ses richesses… SES richesses…! « Heureux », cela veut dire « bientôt on vous enviera » ! Il faut dire premièrement que ce n’étaient pas les gens socialement influents, importants, qui formaient le gros des foules qui suivaient Jésus ! On lui a assez reproché de frayer avec n’importe qui ! Deuxièmement, le mot « pauvres » dans l’Ancien Testament n’a aucun rapport avec le compte en banque : les « pauvres » au sens biblique (les « anawim ») ce sont ceux qui n’ont pas le coeur fier ou le regard hautain, comme dit le psaume ; on les appelle « les dos courbés » : ce sont les petits, les humbles du pays, dans le langage prophétique. Ils ne sont pas repus, satisfaits, contents d’eux, il leur manque quelque chose. Alors Dieu pourra les combler.
On retrouve là le langage des prophètes : tantôt sévère, menaçant… tantôt encourageant ; sévère, menaçant quand le peuple fait fausse route, se trompe de valeurs ; encourageant quand le peuple traverse des périodes de détresse et de désespoir. Ici Jésus, regardant ses disciples et, au-delà d’eux la foule, éduque leur regard : il reprend ces deux langages prophétiques ; et on retrouve là le même discours que dans la première lecture de ce dimanche, le texte de Jérémie : vous qui mettez votre confiance dans les richesses matérielles, dans votre position sociale, vous qui êtes bien vus, « bientôt, on ne vous enviera pas ! » Vous n’êtes pas sur la bonne route. Si vous étiez sur la bonne voie, vous ne seriez pas si riches, pas si bien vus.
Un vrai prophète s’expose à déplaire, Jésus en sait quelque chose ; un vrai prophète n’a ni le temps ni la préoccupation d’amasser de l’argent, ou de soigner sa publicité… On peut tout à fait appliquer à Jésus-Christ ces quatre Béatitudes : lui, le pauvre qui n’avait pas une pierre pour reposer sa tête et qui est mort dans le dénuement et l’abandon ; lui qui a pleuré le deuil de son ami Lazare ; et qui a connu l’angoisse du Jardin des Oliviers ; lui qui a pleuré sur le malheur de Jérusalem ; lui qui a eu faim et soif, au désert et jusque sur la croix ; lui qui a été méprisé, calomnié, persécuté, et pour finir, supprimé au nom des bons principes et de la vraie religion (ce qui est quand même un comble si on y réfléchit !)
LE REGARD DE L’HOMME ET LE REGARD DE DIEU
En proclamant « heureux » ceux qui vivent ces Béatitudes, à commencer par lui-même, Jésus rend grâce en quelque sorte : car il sait de quel regard d’amour son Père l’enveloppe ; et il sait que la victoire est déjà acquise : la promesse de la Résurrection se profile déjà derrière ces Béatitudes. Il nous révèle ce regard de Dieu, cette miséricorde de Dieu : étymologiquement, le mot « miséricorde » signifie des entrailles qui vibrent ; ce texte vient nous dire : il y a le regard de l’homme, il y a le regard de Dieu ; l’admiration de l’homme se trompe souvent d’objet : son admiration va vers les riches, les repus, les gâtés de la vie. Le regard de Dieu est tout autre : « un pauvre a crié, Dieu l’entend » dit le psaume ; ou encore « d’un cœur  brisé et broyé, Dieu n’a point de mépris » (Ps 50/51).
Les pauvres, les persécutés, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent, Dieu se penche sur eux avec prédilection : non pas en vertu d’un mérite de leur part, mais en raison de leur situation même. Et Jésus ouvre ici nos yeux sur une autre dimension du bonheur : le véritable bonheur, c’est ce regard de Dieu sur nous. Et alors, sûrs de ce regard de Dieu, les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim, trouveront la force de prendre leur destin en main ; comme le traduit André Chouraqui, le mot « heureux » veut aussi dire « en marche ». Par exemple, le peuple guidé par Moïse a trouvé la force de sa longue marche au désert dans la certitude de la présence constante de Dieu à ses côtés. Encore une fois, cette opposition entre béatitudes et malédictions ne divise pas l’humanité en deux populations distinctes : ceux qui méritent ces paroles de réconfort et ceux qui n’encourent que réprobation. Nous faisons partie tour à tour de l’un ou l’autre groupe, et c’est à chacun de nous que le Christ dit « en marche…! »
Je disais plus haut que ces Béatitudes sont d’abord applicables à Jésus-Christ, elles le sont ensuite aux disciples. Luc nous dit : « Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés. » ; traduisez ‘Vous qui me suivez, voilà ce que vous récolterez : la faim, la soif, la pauvreté ; vous pleurerez de découragement dans l’entreprise d’évangélisation, vous serez persécutés, assassinés les uns après les autres, mais vous avez fait le bon choix’.
« Vous serez rassasiés, consolés, soyez heureux et sautez de joie » : c’était déjà dans l’Ancien Testament, la manière de parler du bonheur qu’apporterait le Messie ; les disciples connaissaient bien ces expressions ; ils comprennent du coup très bien ce que Jésus leur annonce ici : ‘Vous qui êtes sortis de la foule pour me suivre, vous n’êtes pas partis pour récolter les honneurs ni la richesse, mais vous avez fait le bon choix, puisque vous avez su reconnaître en moi le Messie’.

ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE NEHEMIE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 18

Dimanche 23 janvier 2022 : 3ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 23 janvier 2022 : 3ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème  lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Livre de Néhémie 8,2-4a.5-6.8-10

En ces jours là,
2 le prêtre Esdras apporta le livre de la Loi en présence de l’assemblée,
composée des hommes, des femmes,
et de tous les enfants en âge de comprendre.
C’était le premier jour du septième mois.
3 Esdras, tourné vers la place de la porte des Eaux,
fit la lecture dans le livre,
depuis le lever du jour jusqu’à midi,
en présence des hommes, des femmes,
et de tous les enfants en âge de comprendre :
tout le peuple écoutait la lecture de la Loi.
4 Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois,
construite tout exprès.
5 Esdras ouvrit le livre ;
tout le peuple le voyait, car il dominait l’assemblée.
Quand il ouvrit le livre, tout le monde se mit debout.
6 Alors Esdras bénit le SEIGNEUR, le Dieu très grand,
et tout le peuple, levant les mains, répondit :
« Amen ! Amen ! »
Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant le SEIGNEUR,
le visage contre terre.
8 Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu,
puis les Lévites traduisaient, donnaient le sens,
et l’on pouvait comprendre.
9 Néhémie, le gouverneur,
Esdras, qui était prêtre et scribe,
et les Lévites qui donnaient les explications,
dirent à tout le peuple :
« Ce jour est consacré au SEIGNEUR votre Dieu !
Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas !” »
Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi.
10 Esdras leur dit encore :
« Allez, mangez des viandes savoureuses,
buvez des boissons aromatisées,
et envoyez une part à celui qui n’a rien de prêt.
Car ce jour est consacré à notre Dieu !
Ne vous affligez pas :
la joie du SEIGNEUR est votre rempart ! »

JOUR DE FETE A JERUSALEM
Nous qui n’aimons pas les liturgies qui durent plus d’une heure, nous serions servis ! Debout depuis le lever du jour jusqu’à midi ! Tous comme un seul homme, hommes, femmes et enfants ! Et tout ce temps à écouter des lectures en hébreu, une langue qu’on ne comprend plus. Heureusement, le lecteur s’interrompt régulièrement pour laisser la place au traducteur qui redonne le texte en araméen, la langue de tout le monde à l’époque, à Jérusalem. Et le peuple n’a même pas l’air de trouver le temps long : au contraire tous ces gens pleurent d’émotion et ils chantent, ils acclament inlassablement « AMEN » en levant les mains. Esdras, le prêtre, et Néhémie, le gouverneur, peuvent être contents : ils ont gagné la partie ! La partie, l’enjeu si l’on veut, c’est de redonner une âme à ce peuple. Car, une fois de plus, il traverse une période difficile.
Nous sommes à Jérusalem vers 450 av. J.C. L’Exil à Babylone est fini, le Temple de Jérusalem est enfin reconstruit, (même s’il est moins beau que celui de Salomon), la vie a repris. Vu de loin, on pourrait croire que tout est oublié. Et pourtant, le moral n’y est pas. Ce peuple semble avoir perdu cette espérance qui a toujours été sa caractéristique principale. La vérité, c’est qu’il y a des séquelles des drames du siècle précédent. On ne se remet pas si facilement d’une invasion, du saccage d’une ville… On en garde des cicatrices pendant plusieurs générations. Il y a les cicatrices de l’Exil lui-même et il y a les cicatrices du retour. Car, avec l’Exil à Babylone on avait tout perdu et le retour tant espéré n’a finalement pas été magique, nous l’avons vu souvent. Je n’y reviens pas.
Le miracle, c’est que cette période fut terrible, oui, mais très féconde : car la foi d’Israël a survécu à cette épreuve. Non seulement ce peuple a gardé sa foi intacte pendant l’Exil au milieu de tous les dangers d’idolâtrie, mais il est resté un peuple et sa ferveur a grandi ; et cela grâce aux prêtres et aux prophètes qui ont accompli un travail pastoral inlassable. Ce fut par exemple une période intense de relecture et de méditation des Ecritures. Un de leurs objectifs, bien sûr, pendant les cinquante ans de l’Exil, c’était de tourner tous les espoirs vers le retour au pays.
Du coup, la douche froide du retour n’en a été que plus dure. Car, du rêve à la réalité, il y a quelquefois un fossé… Le grand problème du retour, nous l’avons vu avec les textes d’Isaïe de la Fête de l’Epiphanie et du deuxième dimanche du temps ordinaire, c’est la difficulté de s’entendre : entre ceux qui reviennent au pays, pleins d’idéal et de projets et ceux qui se sont installés entre temps, ce n’est pas un fossé, c’est un abîme.
AUTOUR DE LA PAROLE DE DIEU
Ce sont des païens, pour une part, qui se sont installés à Jérusalem pendant la déportation de ses habitants. Et leurs préoccupations sont à cent lieues des multiples exigences de la loi juive.
On se souvient que la reconstruction du Temple s’est heurtée à leur hostilité, et les moins fervents de la communauté juive ont été bien souvent tentés par le relâchement ambiant. Ce qui inquiète les autorités, c’est ce relâchement religieux, justement ; et il ne cesse de s’aggraver à cause de très nombreux mariages entre Juifs et païens ; impossible de préserver la pureté et toutes les exigences de la foi dans ce cas. Alors Esdras, le prêtre, et Néhémie, le laïc, vont unir leurs efforts. Ils obtiennent tous les deux du maître du moment, le roi de Perse, Artaxerxès, une mission pour reconstruire les murailles de la ville et pleins pouvoirs pour reprendre en main ce peuple. Car on est sous domination perse, il ne faut pas l’oublier.
Esdras et Néhémie vont donc tout faire pour redresser la situation : il faut relever ce peuple, lui redonner le moral. Car la communauté juive a d’autant plus besoin d’être soudée qu’elle est désormais quotidiennement en contact avec le paganisme ou l’indifférence religieuse. Or, dans l’histoire d’Israël, l’unité du peuple s’est toujours faite au nom de l’Alliance avec Dieu ; les points forts de l’Alliance, ce sont toujours les mêmes : la Terre, la Ville Sainte, le Temple, et la Parole de Dieu. La Terre, nous y sommes ; la ville sainte, Jérusalem, Néhémie le gouverneur va en achever la reconstruction ; le Temple, lui, est déjà reconstruit ; reste la Parole : on va la proclamer au cours d’une gigantesque célébration en plein air.
Tous les éléments sont réunis et on a soigné la mise en scène : c’est très important. La date elle-même a été choisie avec soin : on a repris la coutume des temps anciens, une grande fête à l’occasion de ce qui était alors la date du Nouvel An, « le premier jour du septième mois ». Et on a construit pour l’occasion une tribune en bois qui domine le peuple : c’est de là que le prêtre et les traducteurs font la proclamation. Quant à l’homélie, bien sûr, elle invite à la fête. Mangez, buvez, c’est un grand jour puisque c’est le jour de votre rassemblement autour de la Parole de Dieu. Le temps n’est plus aux larmes, fussent-elles d’émotion.
Retenons la leçon : pour ressouder leur communauté, Esdras et Néhémie ne lui font pas la morale, ils lui proposent une fête autour de la parole de Dieu. Rien de tel pour revivifier le sens de la famille que de lui proposer régulièrement des réjouissances !

 

PSAUME – 18 (19),8.9.10.15

8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.

9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le cœur  ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.

10 La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes,
et vraiment équitables.

15 Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon cœur  ;
qu’ils parviennent devant toi,
SEIGNEUR, mon Rocher, mon défenseur !

LE PLUS COURT CHEMIN POUR ETRE HEUREUX…
Nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce psaume ; et nous avons donc eu l’occasion de dire l’importance de la Loi pour Israël, dans un sens extrêmement positif, et de la crainte de Dieu, une attitude elle aussi éminemment positive et filiale. Et nous avions relu plusieurs passages de l’Ancien Testament dans lesquels la Loi est présentée comme un chemin : si un fils d’Israël veut être heureux, il veillera à ne s’en écarter ni à droite ni à gauche.
Aujourd’hui, pour éclairer ce psaume, je vous propose de relire le livre du Deutéronome. C’est un texte relativement tardif : à une période où le royaume de Juda s’éloignait dangereusement de la pratique de la Loi, justement, ce livre a sonné comme un cri d’alarme ; sur le thème « si vous ne voulez pas qu’il vous arrive la catastrophe qui s’est abattue sur le royaume du Nord, vous feriez bien de changer de conduite. » C’est donc un rappel de tous les commandements de Moïse, et de ses mises en garde ; on y trouve toute une méditation sur le rôle de la Loi : elle n’a pas d’autre but que d’éduquer le peuple, le garder dans le droit chemin, comme on dit. Et si Dieu tient tellement à ce que son peuple se maintienne dans le droit chemin, c’est parce que c’est le seul moyen de vivre heureux en société et de remplir sa vocation de peuple élu parmi les nations. Le roi de Jérusalem, Josias, entreprenant une réforme religieuse en profondeur, vers 620 av. J.C. s’est appuyé sur ce livre du Deutéronome.1
Premier paradoxe pour nous, peut-être, il ne fait de doute pour personne dans la Bible que la loi est un instrument de liberté. Nous, nous serions plutôt tentés de la voir comme un carcan ; l’image qui est donnée, c’est celle de l’aigle qui apprend à voler à ses petits. Voici ce que racontent les ornithologues qui ont observé les aigles dans le désert du Sinaï : quand les petits aiglons se lâchent, les parents restent dans les environs et planent au-dessus d’eux en traçant de larges cercles ; lorsque les petits aiglons sont fatigués, ils peuvent à tout moment se reposer (dans les deux sens du terme : se reposer et se re-poser) sur les ailes de leurs parents, pour s’élancer de nouveau ensuite, lorsqu’ils auront repris des forces. Le but de l’opération, évidemment, étant que les petits soient bientôt capables de se débrouiller tout seuls.
…C’EST LA LOI DE DIEU
L’auteur biblique a pris cette image pour dire que Dieu donne sa loi aux hommes pour leur apprendre à voler de leurs propres ailes. Pas l’ombre d’une domination là-dedans, au contraire ; d’ailleurs, en libérant son peuple de l’esclavage en Egypte, Dieu a prouvé une fois pour toutes que son seul objectif est de libérer son peuple. Voici la phrase du livre du Deutéronome : « (Le SEIGNEUR) trouve son peuple au pays du désert, chaos de hurlements sauvages : il l’entoure, il l’élève, il le garde comme la prunelle de son œil  Tel un aigle qui éveille sa nichée et plane au-dessus de ses petits, il déploie son envergure, il le prend, il le porte sur ses ailes. » (Dt 32,10-11).
Un Dieu qui veut l’homme libre ! C’est le message que l’on se transmet fidèlement d’une génération à l’autre : « Demain, quand ton fils te demandera : quels sont donc ces écrits, ces décrets et ces ordonnances que le SEIGNEUR notre Dieu vous a prescrits ? » alors tu diras à ton fils : « Nous étions esclaves de Pharaon, en Egypte, et le SEIGNEUR nous a fait sortir d’Egypte par la force de sa main… Le SEIGNEUR nous a commandé de mettre en pratique tous ces décrets, pour que nous craignions le SEIGNEUR notre Dieu : ainsi nous serons toujours heureux et il nous gardera en vie comme nous le sommes aujourd’hui. » (Dt 6,20…24).
Quand le roi Josias essaie de remettre son peuple sur le droit chemin, on voit bien l’intérêt qu’il éprouve à faire connaître ce livre qui répète sur tous les tons : le plus court chemin pour être un peuple libre et heureux, c’est la vie droite. Sous-entendu, si vos frères du Nord ont si mal fini, c’est parce qu’ils ont oublié cette vérité élémentaire. Or il en va non seulement du salut du royaume du Sud, ce qui est évidemment le premier souci de Josias, mais c’est le salut de l’humanité tout entière qui est en jeu, le salut de « toutes les familles de la terre » comme dit le livre de la Genèse. Comment le peuple élu pourra-t-il être témoin du Dieu libérateur s’il ne se comporte pas lui-même en peuple libre ? S’il retombe dans les éternelles tentations de l’humanité : l’idolâtrie, l’injustice sociale, les prises de pouvoir des uns ou des autres ?
Au long de l’histoire, les auteurs bibliques ont peu à peu pris conscience de cette responsabilité que Dieu a confiée à son peuple en lui proposant son Alliance : « Au SEIGNEUR notre Dieu sont les choses cachées, mais les choses révélées sont pour nous et nos fils à jamais, afin que nous mettions en pratique toutes les paroles de cette Loi. » (Dt 29,28). Cela inspire à Israël une grande fierté, mais pas le moindre orgueil ; d’ailleurs, s’il en était besoin, le Deutéronome se charge de rappeler le peuple à l’humilité : « Si le SEIGNEUR s’est attaché à vous, s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le plus petit de tous. » (Dt 7,7) ; et encore « Sache bien que ce n’est pas à cause de ta justice que le SEIGNEUR ton Dieu te donne à posséder ce bon pays, car tu es un peuple à la nuque raide. » (Dt 9,6). Notre psaume reprend cette leçon d’humilité : « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples » ; jolie manière de dire que Dieu seul est sage ; pour nous, pas besoin de nous croire malins, laissons-nous guider tout simplement.
Il n’est donc demandé qu’une pratique humble et quotidienne ; c’est à la portée de tout le monde, cela aussi, le roi Josias a dû être bien content de le répéter pour encourager ses sujets :
« Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : « Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? » Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : « Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ? » Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. (Dt 30,11-14).
Et alors, cette pratique humble et quotidienne de la Loi peut transformer peu à peu un peuple tout entier ; comme dit encore le psaume : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard. » A pratiquer les commandements, on apprend peu à peu à vivre en fils de Dieu, on apprend peu à peu à vivre en frères des hommes : pour le dire autrement, on apprend à regarder Dieu comme un Père et les hommes comme des frères.
——————–
Note – A vrai dire, le livre du Deutéronome, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est postérieur à Josias. Mais les bases en étaient déjà posées dans un manuscrit trouvé par les ouvriers de Josias au cours de travaux de restauration du Temple de Jérusalem. Ce manuscrit amené là probablement par des rescapés du royaume du Nord (après la chute de Samarie en 721) était une prédication musclée pour une véritable conversion et un retour à la pratique des commandements.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens  12, 12-30

Frères,
prenons une comparaison :
12 le corps ne fait qu’un,
il a pourtant plusieurs membres ;
et tous les membres, malgré leur nombre,
ne forment qu’un seul corps.
Il en est ainsi pour le Christ.
13 C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous,
Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres,
nous avons été baptisés pour former un seul corps.
Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit.
14 Le corps humain se compose non pas d’un seul
mais de plusieurs membres.
15 Le pied aurait beau dire :
« Je ne suis pas la main,
donc je ne fais pas partie du corps »,
il fait cependant partie du corps.
16 L’oreille aurait beau dire :
« Je ne suis pas l’œil ,
donc je ne fais pas partie du corps »,
elle fait cependant partie du corps.
17 Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux,
comment pourrait-on entendre ?
S’il n’y avait que les oreilles,
comment pourrait-on sentir les odeurs ?
18 Mais, dans le corps,
Dieu a disposé les différents membres
comme il l’a voulu.
19 S’il n’y en avait en tout qu’un seul membre,
comment cela ferait-il un corps ?
20 En fait, il y a plusieurs membres
et un seul corps.
21  L’œil ne peut pas dire à la main :
« Je n’ai pas besoin de toi » ;
la tête ne peut pas dire aux pieds :
« Je n’ai pas besoin de vous ».
22 Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates
sont indispensables.
23 Et celles qui passent pour moins honorables,
ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur ;
celles qui sont moins décentes,
nous les traitons plus décemment ;
24 pour celles qui sont décentes, ce n’est pas nécessaire.
Mais en organisant le corps,
Dieu a accordé plus d’honneur
à ce qui en est dépourvu.
25 Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps,
mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres.
26 Si un seul membre souffre,
tous les membres partagent sa souffrance ;
si un membre est à l’honneur,
tous partagent sa joie.
27 Or, vous êtes corps du Christ
et, chacun pour votre part,
vous êtes membres de ce corps.
28 Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Eglise,
il y a premièrement des apôtres,
deuxièmement des prophètes,
troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner ;
ensuite, il y a les miracles,
puis les dons de guérison,
d’assistance, de gouvernement,
le don de parler diverses langues mystérieuses.
29 Tout le monde évidemment n’est pas apôtre,
tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ;
tout le monde n’a pas à faire des miracles,
30 à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter.

QUAND SAINT PAUL REPREND UNE FABLE D’ESOPE
Autrement dit « A chacun son métier ; mais attention à ne pas vous mépriser mutuellement, rappelez-vous que tout le monde a besoin de tout le monde ». Ce long développement de Paul prouve au moins une chose, c’est que la communauté de Corinthe connaissait exactement les mêmes problèmes que nous. Pour donner une leçon à ses fidèles, Paul a recours à un procédé qui marche mieux que tous les discours, il leur propose une comparaison. A vrai dire, il ne l’a pas complètement inventée, mais c’est encore mieux : il utilise une fable que tout le monde connaissait et il l’adapte à son objectif. Cette fable s’appelait « La fable des membres et de l’estomac ». Elle existait déjà chez Esope, 700 ans avant notre ère et elle était connue au temps de saint Paul, puisqu’on la trouve racontée dans « L’Histoire Romaine de Tite-Live » ; plus près de nous, d’ailleurs, La Fontaine l’a mise en vers. Comme toutes les fables, elle commence par « Il était une fois » : « Il était une fois » donc, un homme comme tous les autres… sauf que, chez lui, tous les membres parlaient et discutaient entre eux ! Et ils n’avaient pas tous bon caractère, apparemment. Et, probablement, certains devaient avoir l’impression d’être moins bien considérés ou un peu exploités.
Un jour, au cours d’une discussion, les pieds et les mains se sont révoltés contre l’estomac : parce que lui, l’estomac, il se contente de manger et de boire ce que les autres membres lui fournissent… Tout le plaisir est pour lui ! Ce n’est pas lui qui se fatigue à travailler, à cultiver la vigne, à faire les courses, à couper la viande, à mâcher et j’en oublie. Alors on a décidé tout simplement de faire la grève. Désormais plus personne ne bouge : l’estomac verra bien ce qui lui arrive ! Et s’il meurt de faim, rira bien qui rira le dernier… On n’avait oublié qu’une chose : si l’estomac meurt de faim, il ne sera pas le seul. Ce corps-là, comme tous les autres, faisait un tout, et tout le monde a besoin de tout le monde !
LA FABLE DES MEMBRES ET DE L’ESTOMAC
Saint Paul a donc repris dans le capital culturel de son temps un discours très facile à comprendre. Et, pour le cas où malgré tout, on ne comprendrait pas, il s’est donné la peine d’expliquer lui-même sa parabole du corps et des membres. Et pour lui, la morale de cette histoire, c’est : nos diversités sont notre chance, à condition d’en faire les instruments de l’unité.
Un des points marquants de ce développement de Saint Paul, c’est que, pas un instant, il ne parle en termes de hiérarchie ou de supériorité ! Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, toutes nos distinctions bien humaines, tout cela ne compte plus : désormais une seule chose compte, notre Baptême dans l’unique Esprit, notre participation à ce corps unique, le corps du Christ. Les vues humaines ne sont plus de mise : finies les considérations de supériorité ou d’infériorité. Les vues de Dieu sont tout autres : « Parmi vous il ne doit pas en être ainsi » disait Jésus à ses apôtres. Mais, avouons-le, ne plus penser en termes de supériorité, de hiérarchie, d’avancement, d’honneur, c’est bien difficile.
Paul, au contraire, insiste sur le respect dû à tous : simplement, parce que la plus haute dignité, la seule qui compte, c’est d’être un membre, quel qu’il soit, de l’unique corps du Christ. Le respect, au sens étymologique, c’est une affaire de regard : quelquefois les gens qui ne nous paraissent pas importants, nous ne les voyons même pas, notre regard ne s’attarde pas sur eux ! A l’inverse, il nous est arrivé à tous de mesurer notre peu d’importance aux yeux de quelqu’un d’autre : son regard glisse sur nous comme si nous n’existions pas ! Il semble bien, tout compte fait, que Saint Paul ici nous donne une formidable leçon de respect : respect des diversités, d’une part, et respect de la dignité de chacun quelle que soit sa fonction.
————————-
Complément
C’est Isaïe qui a cette phrase superbe : « Comme ils sont beaux sur les montagnes, les pas du messager, celui qui annonce la paix, qui porte la bonne nouvelle, qui annonce le salut » (Is 52,7). Peut-être pourrions-nous nous en inspirer ? Il est vrai qu’il suffit d’un petit effort pour découvrir ce que chacun de nous apporte d’original dans la vie de nos familles, de nos entreprises ou de nos groupes de toutes sortes. Certains d’entre nous sont les têtes pensantes, les chercheurs, les inventeurs, les organisateurs… Il y a ceux qui « ont du nez » comme on dit… il y a les clairvoyants… ceux qui ont le don de la parole et ceux qui sont meilleurs à l’écrit… il y a… et la liste pourrait s’allonger indéfiniment. Ceux d’entre nous qui ont eu la chance de vivre des expériences de réunions réussies, de collaborations fructueuses ne peuvent plus s’en passer. Et si notre lecture du deuxième dimanche (le début du chapitre 12 de cette même première lettre aux Corinthiens) sonnait plutôt comme un plaidoyer pour la diversité, le développement d’aujourd’hui nous offre le deuxième volet.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 1,1-4 ; 4,14-21

1, 1 Beaucoup ont entrepris de composer un récit
des événements qui se sont accomplis parmi nous,
2 d’après ce que nous ont transmis
ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires
et serviteurs de la Parole.
3 C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi,
après avoir recueilli avec précision des informations
concernant tout ce qui s’est passé depuis le début,
d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi,
4 afin que tu te rendes bien compte
de la solidité des enseignements que tu as entendus.

En ce temps-là,
4, 14 lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit,
revint en Galilée,
sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans les synagogues,
et tout le monde faisait son éloge.
16 Il vint à Nazareth, où il avait été élevé.
Selon son habitude,
il entra dans la synagogue le jour du sabbat,
et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui remit le livre du prophète Isaïe.
Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi
parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction.
Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres,
annoncer aux captifs leur libération,
et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue,
remettre en liberté les opprimés,
19 annoncer une année favorable
accordée par le Seigneur.
20 Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit.
Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il se mit à leur dire :
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture,
que vous venez d’entendre. »

DANS LA SYNAGOGUE DE NAZARETH…
Nous savons très peu de choses sur la manière dont les évangiles ont été écrits, et en particulier leur date : mais de ce que nous venons de lire, nous pouvons déduire quelques précisions ; il y a eu certainement une prédication orale avant que les évangiles soient écrits puisque Luc dit à Théophile qu’il veut lui permettre de vérifier « la solidité des enseignements qu’il a entendus. » Luc reconnaît également ne pas avoir été un témoin oculaire des événements ; il n’a pu que s’informer auprès des témoins oculaires, ce qui suppose qu’ils sont encore vivants quand il écrit. On peut donc supposer que la prédication de la Résurrection du Christ a commencé dès la Pentecôte et que l’évangile de Luc a été mis par écrit plus tard, mais avant la mort des derniers témoins oculaires, ce qui donne une date limite vers 80 – 90 de notre ère.
Le récit que nous lisons aujourd’hui se situe après le baptême de Jésus et le récit de ses tentations au désert. Apparemment, tout va pour le mieux pour le nouveau prédicateur ; je vous rappelle la phrase de Luc :  «Lorsque Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues des Juifs, et tout le monde faisait son éloge. » Tout s’annonçait bien ce matin-là : Jésus est un bon Juif comme les autres : il rentre de voyage, et comme tout bon Juif, le samedi matin venu, il va à l’office à la synagogue.
Rien d’étonnant non plus à ce qu’on lui confie une lecture, puisque tout fidèle a le droit de lire les Ecritures. La célébration à la synagogue se déroule donc tout à fait normalement… jusqu’au moment où Jésus lit la lecture du jour qui se trouvait être ce texte bien connu du prophète Isaïe et, dans le grand silence fervent qui suit la lecture, il affirme tranquillement une énormité : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Ecriture, que vous venez d’entendre. » Il y a certainement eu un temps de silence, le temps qu’on ait compris ce qu’il veut dire. Tous, dans la synagogue, s’attendaient bien à ce que Jésus fasse un commentaire, puisque c’était la coutume, mais pas celui-là !
JESUS DEVOILE SON IDENTITE
Nous avons du mal à imaginer l’audace que représente cette affirmation si tranquille de Jésus ; car, pour tous ses contemporains, ce texte vénérable du prophète Isaïe concernait le Messie. Seul le Roi-Messie, quand il viendrait, pourrait se permettre de dire : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction… » Car, dès le début de la monarchie, le rituel du sacre des rois a comporté un rite d’onction d’huile. Cette onction était le signe que Dieu lui-même inspirait le roi en permanence pour qu’il soit capable d’accomplir sa mission de sauver le peuple. On disait alors que le roi était « mashiah », un mot hébreu qui signifie tout simplement « frotté d’huile ». C’est ce mot « mashiah » qui se traduit « messie » en français, « christos » en grec. A l’époque de Jésus, il n’y avait plus de roi sur le trône de Jérusalem mais on attendait que Dieu envoie enfin le roi idéal qui apporterait à son peuple la liberté, la justice et la paix. En particulier, dans le pays d’Israël alors occupé par les Romains, on attendait celui qui nous délivrerait de l’occupation romaine.
Clairement, Jésus de Nazareth, le fils du charpentier, ne pouvait prétendre être ce Roi-Messie qu’on attendait. Soyons francs, Jésus n’a pas fini d’étonner ses contemporains : il est bien le Messie qu’on attendait, mais tellement différent de ce qu’on attendait ! Luc, pour aider ses lecteurs, a bien pris soin dès le début de son livre, de leur dire d’entrée de jeu qu’il s’est informé soigneusement de tout depuis les origines ; et, d’autre part, il a souligné en introduction à ce passage que Jésus était accompagné de la puissance de l’Esprit, ce qui était bien la caractéristique du Messie. Mais c’est Luc, le Chrétien, qui l’affirme ; les habitants de Nazareth, eux, ne savent pas que, réellement, l’Esprit du Seigneur repose sur Jésus.
Dernière remarque sur cet évangile : la citation d’Isaïe que Jésus reprend à son compte sonne comme un véritable discours-programme : « L’Esprit du Seigneur est sur moi…  Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. » Voilà l’œuvre  de l’Esprit à travers ceux qu’il a consacrés. Nous qui cherchons quelquefois des critères de discernement, nous voilà servis ; car ce qui est dit du Christ est valable pour tous les confirmés que nous sommes, à notre humble mesure, bien sûr.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE DE MARC, EVANGILE SELON SAINT MARC, LIVRE DES LEVITES, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PREMIERE LETTRE DE SAINT PAUL AUX CORINTHIENS, PSAUME 101, PSAUME 31

Dimanche 14 février 2021 : 6ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 14 février 2021 :

6ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – livre des Lévites 13,1-2.45-46

1 Le SEIGNEUR parla à Moïse et à son frère Aaron et leur dit :
2 « Quand un homme aura sur la peau
une tumeur, une inflammation ou une pustule,
qui soit une tache de lèpre,
on l’amènera au prêtre Aaron
ou à l’un des prêtres ses fils.
45 Le lépreux atteint d’une tache
portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre,
il se couvrira le haut du visage jusqu’aux lèvres,
et il criera : Impur ! Impur !
46 Tant qu’il gardera cette tâche, il sera vraiment impur.
C’est pourquoi il habitera à l’écart,
Son habitation sera hors du camp. »

LE LEVITIQUE, UN LIVRE A DECOUVRIR
Le livre du Lévitique n’est pas des plus faciles : il représente vingt-sept chapitres de réglementation souvent très minutieuse ; il n’y est question que du sacerdoce, et des règles à observer dans le culte aussi bien que dans la vie quotidienne pour rester dans l’Alliance avec Dieu. On est visiblement en présence d’un courant théologique particulier, très clérical : dans lequel les prêtres (les lévites, ce que l’on appelle le milieu sacerdotal) sont les intermédiaires privilégiés entre Dieu et le peuple.
Rien à voir avec le livre du Deutéronome que nous lisions pour le quatrième dimanche, qui relève visiblement d’un autre courant théologique, dans lequel ce sont les prophètes qui sont les porte-parole de Dieu.
Il faut savoir qu’après l’Exil, alors qu’il n’y avait plus ni roi ni prophète en Israël, ce sont les prêtres qui ont assumé la responsabilité de la survie spirituelle et même politique du peuple de l’Alliance. Car pour eux, et c’est ce qui fait la beauté profonde de ce livre, si on veut bien dépasser la première impression et lire entre les lignes, l’Alliance proposée par Dieu à Israël est un honneur et une nécessité vitale : le Dieu Saint (c’est-à-dire le Tout-Autre) propose une véritable communion d’amour à ce petit peuple ; il est donc de la plus haute importance pour les fils d’Israël de rester dignes de la rencontre avec le Dieu Saint.
Nous lisons rarement le Livre du Lévitique, mais, pour ce dimanche, il nous est proposé pour introduire l’évangile qui rapporte un cas de guérison de la lèpre par Jésus. Nous ne pouvons pas comprendre l’importance de ce miracle si nous ne connaissons pas le contexte dans lequel Jésus a agi : car les prescriptions de la loi du Lévitique concernant les lépreux étaient encore en vigueur de son temps.
Ces prescriptions nous paraissent rudes : quand on a le malheur d’être malade, c’est évidemment une souffrance supplémentaire d’être un exclu. Or c’était très strict ; dès que quelqu’un présentait des signes d’une maladie de peau évolutive du type de la lèpre, il devait aussitôt se présenter au prêtre qui procédait à un examen en règle et qui décidait s’il fallait déclarer cette personne impure ; la déclaration d’impureté était une véritable mise à l’écart de toute vie religieuse, et donc à l’époque, de toute vie sociale. Car, être impur, c’était être inapte au culte et se voir privé de tout contact avec les autres membres du peuple saint qui doivent tout faire pour préserver leur pureté. Ainsi exclu de la communauté des vivants, le lépreux lui-même portait son propre deuil (vêtements déchirés, cheveux en désordre : versets 45-46).
Job en était un bon exemple : atteint d’une maladie du genre de la lèpre, il en avait tiré lui-même les conséquences et s’était installé sur la décharge publique (Jb 2,8) : il ne faisait en cela qu’observer cette législation du livre du Lévitique.
Quand le malade pouvait se considérer comme guéri, il se présentait de nouveau devant le prêtre, lequel procédait à un deuxième examen très approfondi et déclarait la guérison et donc le retour à l’état de pureté et à la vie normale. Cette réintégration du malade guéri s’accompagnait de nombreux rites dits de purification : aspersions, bains, sacrifices.
LE PRINCIPE DE PRECAUTION
Pourquoi la lèpre prenait-elle une telle importance dans la vie sociale ? Probablement parce que c’est une maladie éminemment contagieuse, que personne ne savait encore soigner. La sagesse imposait donc la prudence pour préserver le reste de la population. On a là encore une preuve de la hiérarchie des priorités qui avait cours en Israël : le bien-être de l’individu doit céder le pas devant l’intérêt collectif.
A noter que, à l’époque actuelle, pour préserver une population d’un risque de contamination bactérienne, on n’hésitera pas à prescrire une mise en quarantaine des personnes déjà atteintes. Certains écoliers sont prudemment interdits d’école lorsqu’il y a soupçon de méningite, par exemple. S’il s’agit d’animaux (peste aviaire, vache folle ou autre), on procèdera à des abattages systématiques. Notre vingt-et-unième siècle gère ainsi ce qu’il pense être un indispensable principe de précaution. Conscient pourtant que la personne mise en quarantaine subit une réelle exclusion, le pouvoir politique n’hésite pas à édicter de telles mesures, au nom de l’intérêt commun.
Par ailleurs, spontanément on pensait que la maladie est toujours la conséquence d’un péché. Car Dieu est juste, nul n’en doute, et, à l’époque, on avait une conception pour ainsi dire arithmétique de la justice : les hommes bons sont récompensés à proportion de leurs mérites et les méchants sont punis selon une juste évaluation de leurs péchés. Cette loi que l’on appelle parfois la « logique de rétribution » ne souffrait, pensait-on, aucune exception. Au point que, devant une personne malade, on déduisait automatiquement qu’elle avait péché. Il y avait donc, là encore, une autre contagion à éviter. C’est pour cela, d’ailleurs, que le lépreux devait s’adresser au prêtre (et non au médecin !) pour déclarer la maladie aussi bien que la guérison.
Il faut croire qu’au temps de Jésus les choses n’avaient guère changé puisque les lépreux engendraient encore la même répulsion et les mêmes mesures d’exclusion. Il a fallu un long travail de la Révélation pour découvrir que le Dieu miséricordieux est attiré par la misère (c’est le sens même du mot « miséricordieux »), et que nul n’est exclu, ce que Jésus est venu prouver par ses paroles et par ses actes.
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Complément
La lèpre fut longtemps considérée comme une maladie irrémédiablement incurable à tel point que les cas de guérison apparaissaient comme des miracles. A cet égard, l’exemple du général syrien, Naaman, est révélateur. Quand il s’était découvert lépreux, il était allé au palais de Damas, demander à son roi d’intervenir en sa faveur auprès du roi d’Israël ; car le bruit courait qu’il y avait là-bas un prophète guérisseur (il s’agit d’Elisée). Ce qui nous intéresse aujourd’hui dans l’histoire de Naaman, c’est la réaction du roi d’Israël qui prouve à quel point la lèpre passait alors pour un fléau sans recours. Quand il reçut la lettre du roi de Damas lui disant « Je t’envoie mon serviteur, le général Naaman, pour que tu le guérisses de sa lèpre », le roi d’Israël fut pris de panique. Le livre des Rois raconte : « Après avoir lu la lettre, le roi déchira ses vêtements et dit : Suis-je Dieu, capable de faire mourir et de faire vivre, pour que celui-là m’envoie quelqu’un pour le délivrer de sa lèpre ? Sachez donc et voyez : il me cherche querelle ! » (2 R 5,7). Traduisez : bien sûr, je n’ai aucun espoir de sauver Naaman et le roi de Damas m’en voudra et je vais vers une catastrophe ; il est en train de se forger un prétexte pour pouvoir m’attaquer.

PSAUME – 31 (32),1-2, 5ab, 5c.11

1 Heureux l’homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
2 Heureux l’homme dont le SEIGNEUR ne retient pas l’offense,
dont l’esprit est sans fraude.

5 Je t’ai fait connaître ma faute,
je n’ai pas caché mes torts.
J’ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR
en confessant mes péchés.

Toi, tu as enlevé l’offense de ma faute.
11 Que le SEIGNEUR soit votre joie !
Exultez, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !

LA JOIE DES PECHEURS PARDONNES
« Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » Un pécheur pardonné rend grâce : rien d’étonnant, c’est l’expérience millénaire des croyants. A commencer par David, qui est resté dans les mémoires comme le type même du pécheur à la fois repentant et heureux du pardon accordé par Dieu1.
Et on peut lire dans l’Ancien Testament des récits de célébrations pénitentielles qui étaient de véritables fêtes du pardon. Celle qui fut célébrée à la demande du roi Ezéchias est particulièrement bien décrite : « Le roi Ezéchias réunit les chefs de la ville et il monta à la Maison du SEIGNEUR (le temple). On amena sept taureaux, sept béliers, sept agneaux et sept boucs pour un sacrifice pour le péché à l’intention de la maison royale, du sanctuaire (le Temple avait été profané) et de Juda (le peuple), puis il dit aux prêtres, fils d’Aaron, de les offrir sur l’autel du SEIGNEUR… Ezéchias ordonna d’offrir le sacrifice sur l’autel et, au moment où commençait le sacrifice, commencèrent aussi le chant pour le Seigneur et le jeu des trompettes, avec l’accompagnement des instruments de David, le roi d’Israël. Toute l’assemblée resta prosternée, le chant se prolongea et les trompettes jouèrent, tout cela jusqu’à la fin du sacrifice. Comme on finissait de l’offrir, le roi et tous les assistants avec lui s’inclinèrent et se prosternèrent. Ensuite le roi Ezéchias et les chefs dirent aux lévites de louer le Seigneur (en chantant des psaumes)… et ils le louèrent à cœur  joie, puis ils s’agenouillèrent et se prosternèrent. » (2 Ch 29,20… 30).
Mais la grande particularité de ce psaume 31/32 est son insistance sur l’importance de l’aveu ; c’est l’objet d’une strophe entière : « Je t’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts. J’ai dit : je rendrai grâce au SEIGNEUR en confessant mes péchés. » Le livre des Proverbes avait déjà parlé de l’aveu comme condition de l’accueil du pardon de Dieu : « Qui cache ses fautes ne réussira pas ; qui les avoue et y renonce obtiendra miséricorde. » (Pr 28,13). Non pas que Dieu conditionne son pardon ! Comme on dit que « Dieu est Amour », on peut dire que « Dieu est Pardon » ; car le pardon n’est rien d’autre que l’acte même d’aimer le pécheur. Ou alors on ne pourrait pas dire que Dieu est « miséricordieux », ce qui est pourtant l’une des définitions qu’il a données de lui-même depuis fort longtemps.
L’IMPORTANCE DE L’AVEU
Mais l’aveu reste nécessaire (pour nous) car il est l’indispensable opération-vérité ; c’est le sens du verset 2 : « Heureux l’homme… dont l’esprit est sans fraude. »
L’aveu n’a évidemment pas le pouvoir d’enlever la faute, mais il ouvre notre cœur  au pardon de Dieu. Isaïe le dit magnifiquement : « Recherchez le SEIGNEUR puisqu’il se laisse trouver, appelez-le puisqu’il est proche. Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme malfaisant ses pensées. Qu’il retourne vers le SEIGNEUR qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu qui pardonne abondamment. CAR vos pensées ne sont pas mes pensées – oracle du SEIGNEUR. » (Is 55,6-8). Ce que la première lettre de Saint Jean retraduit à son tour : « Si nous disons : Nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité. » (1 Jn 1,8-9).
Comment ne pas être rempli de reconnaissance ? Au double sens du terme : « confesser » ses fautes (les reconnaître), c’est du même mouvement « confesser » (reconnaître, déborder de reconnaissance pour) l’amour miséricordieux, pardonnant, de Dieu. Le psaume décrit très bien cette expérience comme celle d’une véritable libération intérieure : le verset 3, que la liturgie de ce dimanche n’a pas retenu, disait la souffrance morale (et peut-être physique ?) de celui qui se refusait encore à l’aveu : « Je me taisais (refus de l’aveu) et mes forces s’épuisaient à gémir tout le jour ; ta main, le jour et la nuit, pesait sur moi ; ma vigueur se desséchait comme l’herbe en été. » Mais après l’aveu, le croyant s’écrie : « Et toi, tu as enlevé l’offense de ma faute. Tu es un refuge pour moi, mon abri dans la détresse, de chants de délivrance tu m’as entouré. »
Alors il est armé pour devenir un témoin du pardon de Dieu ; il commence par tirer les leçons de son expérience et les offre à son entourage : « L’amour du SEIGNEUR entourera ceux qui comptent sur lui. Que le SEIGNEUR soit votre joie, hommes justes ! Hommes droits, chantez votre allégresse ! » Saint Paul qui a fait, lui aussi, l’expérience personnelle forte du pardon de Dieu, cite ce psaume dans la lettre aux Romains (Rm 4, 6-8) et en tire deux leçons : premièrement, Dieu pardonne non à cause de nos œuvres, mais gratuitement (l’aveu n’étant pas considéré comme une « œuvre  ») ; deuxièmement ce pardon de Dieu est offert à tout homme (circoncis ou non) : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! » « Heureux l’homme » veut bien dire « tout homme ». Et la lettre à Timothée dit bien comment cette allégresse du pécheur pardonné devient un témoignage de salut pour tous (et donc une invitation à y entrer) : « S’il m’a été fait miséricorde, dit Paul, c’est afin qu’en moi, le premier, Christ Jésus démontrât toute sa générosité, comme exemple pour ceux qui allaient croire en lui, en vue d’une vie éternelle. » (1 Tm 1,16).
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Note
1 – Le nom de David est rappelé en tête de ce psaume, comme souvent, pour nous inviter à nous couler dans l’attitude spirituelle de celui qui fut le type même du pécheur reconnaissant pour le pardon reçu.
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Complément
Par la suite, le roi Manassé a également organisé une grande célébration pénitentielle au Temple de Jérusalem (2 Ch 33,16).

NB : Le nouveau Lectionnaire Dominical indique pour ce dimanche le psaume 31 (32), alors que le calendrier liturgique officiel indique le psaume 101 (102). Voici donc le commentaire du psaume 101.

PSAUME – 101 (102), 2-3. 4-5. 6.13. 20-21

2 SEIGNEUR, entends ma prière :
que mon cri parvienne jusqu’à toi !
3 Ne me cache pas ton visage
le jour où je suis en détresse !

4 Mes jours s’en vont en fumée,
mes os comme un brasier sont en feu ;
5 mon cœur  se dessèche comme l’herbe fauchée,
j’oublie de manger mon pain.

6 A force de crier ma plainte,
ma peau colle à mes os.
13 Mais toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ;
d’âge en âge on fera mémoire de toi.

20 « Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s’est penché ;
du ciel, il regarde la terre
21 pour entendre la plainte des captifs
et libérer ceux qui devaient mourir. »

Nous n’entendons ce dimanche que quelques versets du psaume 101/102, il est beaucoup plus long que cela, puisqu’il comporte vingt-neuf versets, mais cet extrait est bien représentatif de l’ensemble : le psaume tout entier répète d’un bout à l’autre les deux mêmes choses avec autant de force : un appel au secours et la certitude que cet appel est entendu. Tout compte fait, ce sont deux aspects bien caractéristiques de la foi juive en toutes circonstances. Car, dans la Bible, le croyant ne doute jamais que son Dieu l’accompagne à tout instant et entend sa prière.
Qui est ce plaignant dans le psaume 101 ? Le tout premier verset, ce qu’on appelle la « suscription », précise : « Prière du malheureux qui défaille et se répand en plaintes devant le SEIGNEUR ». Cela ne dit pas vraiment qui est ce malheureux : nous verrons tout à l’heure qu’il s’agit en fait du peuple tout entier, une fois de plus.
Mais commençons par écouter sa plainte, elle est d’un réalisme poignant : car celui qui parle sait admirablement trouver les mots pour décrire sa souffrance : « Mes jours s’en vont en fumée, mes os comme un brasier sont en feu ; mon cœur  se dessèche comme l’herbe fauchée, j’oublie de manger mon pain. A force de crier ma plainte, ma peau colle à mes os. » On croit entendre ici Job le lépreux : « Mes os collent à ma peau et à ma chair » (Jb 19,20) et on sait quelle répulsion inspirait cette maladie : « Tous mes intimes m’ont en horreur, même ceux que j’aime se sont tournés contre moi. » Si bien que dès qu’une marque suspecte, qui pouvait ressembler à de la lèpre, apparaissait, on devait trembler devant les autres : « Tu m’as creusé des rides qui témoignent contre moi, ma maigreur m’accuse et me charge. » (Jb 16,8). Et le malade sait bien qu’on parle dans son dos, on suppute sur l’évolution de la maladie, on se dit « tu as vu, il dépérit à vue d’œil , ses os qu’on ne voyait pas deviennent saillants. » (Jb 33,21).
Voici quelques autres versets du psaume 101/102 : « Je ressemble au choucas du désert, je suis comme le hibou des ruines. Je reste éveillé et me voici, comme l’oiseau solitaire sur un toit… Comme pain je mange de la cendre, et je mêle des larmes à ma boisson… Mes jours s’en vont comme l’ombre, et je me dessèche comme l’herbe. »
Celui qui s’exprime dans ce psaume est donc en pleine détresse ; mais qui est ce plaignant ? Le découpage des versets d’aujourd’hui ne permet pas de répondre ; en revanche, si on lit le psaume en entier, c’est on ne peut plus clair ; il s’agit du peuple d’Israël lui-même, appelé ici tout simplement « Sion ». Car, en réalité, l’évocation d’une maladie terrible n’est ici qu’une métaphore, une comparaison pour évoquer le grand drame vécu par le peuple d’Israël tout entier. Qu’il s’agisse du peuple, c’est une évidence lorsqu’on lit les versets 14 et 15 : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d’en avoir pitié : oui, le moment est venu ! Tes serviteurs tiennent à ses pierres, et sa poussière leur fait pitié. » Quant à savoir de quel malheur il s’agit, on le comprend à l’évocation de la poussière et des ruines : ce psaume est écrit à un moment où Jérusalem est détruite et l’on demande au Seigneur de la relever. Cela explique des versets comme ceux-ci : « Tous les jours mes ennemis m’outragent… Par ton indignation et ton courroux tu m’as soulevé et rejeté. » (versets 9 et 11).
Et d’ailleurs la comparaison avec l’herbe fanée, qui revient deux fois dans ce psaume, nous mettait déjà sur la voie ; Isaïe l’avait employée au moment de l’exil à Babylone ; il disait : « le peuple, c’est de l’herbe » (Is 40) ; en écho, notre psaume se plaint : « Mon cœur  se dessèche comme l’herbe fauchée ».
Le malheureux qui s’exprime dans ce psaume, c’est donc le peuple d’Israël, exilé et prisonnier à Babylone, qui ne rêve que de rentrer au pays et de reconstruire Jérusalem.
Mais en même temps, puisqu’on ne perd jamais la foi, on anticipe sur la reconstruction de la Ville Sainte : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR, et tous les rois de la terre, sa gloire : quand le SEIGNEUR rebâtira Sion… » (versets 16-17). Car cela ne fait pas de doute : depuis la Révélation du buisson ardent, ce peuple sait, de toute certitude, sans aucune hésitation possible, que Dieu entend nos prières : il est silencieux, peut-être, mais il n’est pas sourd. Et dans les moments les plus difficiles, le rôle des prophètes, justement, est de raviver l’espérance. On supplie : « SEIGNEUR, entends ma prière : que mon cri parvienne jusqu’à toi ! Ne me cache pas ton visage le jour où je suis en détresse ! » Mais on sait déjà que Dieu entend notre prière et on affirme : « Toi, SEIGNEUR, tu es là pour toujours ; d’âge en âge on fera mémoire de toi. » C’est pour cela que, déjà, on peut anticiper sur le relèvement de Jérusalem : « Tu te lèveras par amour pour Sion, car il est temps d’en avoir pitié… Des hauteurs, son sanctuaire, le SEIGNEUR s’est penché ; du ciel, il regarde la terre pour entendre la plainte des captifs et libérer ceux qui devaient mourir. »
Le plus beau peut-être c’est que l’on se réjouit d’avance que le salut accordé au peuple élu soit une occasion de faire découvrir aux autres la grandeur de Dieu : « Les nations craindront le nom du SEIGNEUR… quand le SEIGNEUR rebâtira Sion… On publiera le nom du SEIGNEUR dans Sion et sa louange dans Jérusalem, quand se réuniront peuples et royaumes pour servir le SEIGNEUR. »

DEUXIEME LECTURE –

Première lettre de l’apôtre Paul aux Corinthiens 10, 31 – 11, 1

Frères,
10, 31 tout ce que vous faites :
manger, boire, ou toute autre action,
faites-le pour la gloire de Dieu.
32 Ne soyez un obstacle pour personne,
ni pour les Juifs, ni pour les païens,
ni pour l’Eglise de Dieu.
33 Ainsi, moi-même,
en toute circonstance, je tâche de m’adapter à tout le monde,
sans chercher mon intérêt personnel,
mais celui de la multitude des hommes,
pour qu’ils soient sauvés.
11, 1 Imitez-moi,
comme moi aussi j’imite le Christ.

NOTRE VIE QUOTIDIENNE N’EST PAS ORDINAIRE
Il y a au moins deux leçons dans ce texte : une affirmation théologique, d’abord, qui devrait nous faire voir notre vie quotidienne sous un autre jour ; et ensuite une leçon de comportement.
L’affirmation théologique est la suivante : parce que Dieu n’a pas dédaigné de se faire homme, aucun des aspects de votre vie n’est méprisable ; Dieu vous a ressemblé en tout, vous pouvez lui ressembler en tout. Car agir « pour sa gloire », cela veut dire que chacun de nos gestes, même les plus ordinaires, peut être un point de ressemblance avec Dieu. Nous ne pourrons plus jamais dire que l’un quelconque de nos gestes « manger, boire, ou n’importe quoi d’autre » serait comme on dit « bassement ordinaire » ! Plus rien n’est méprisable ou indigne ; chacune de nos actions peut être digne de Dieu. Depuis que le Verbe s’est fait chair, comme dit Saint Jean, nous savons que toute notre vie dans la chair peut être révélation de Dieu ; quand on parle du «mystère de l’Incarnation », on devrait dire la « merveille de l’Incarnation». Voilà donc la grande nouvelle : nos gestes les plus ordinaires peuvent être religieux, vécus avec Dieu ; seulement, si l’on en croit Paul, ces mêmes gestes peuvent aussi devenir des obstacles pour les autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Eglise de Dieu. »
Il s’agit ici, encore une fois, du problème posé à la conscience des nouveaux Chrétiens par la coutume païenne de sacrifier des viandes aux idoles : de telles viandes se retrouvaient ensuite (au moins en partie) sur le marché : un chrétien pouvait-il en manger ? (Les chapitres 6 à 11 de cette première lettre aux Corinthiens traitent de ce problème du comportement chrétien).
La question s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste qui est celui de la liberté : sur ce sujet, le grand principe de Paul, c’est : « Tout est permis, mais tout ne convient pas. » (6,12 ; 10,23). « Tout est permis », c’est une manière de dire que celui qui croit en Jésus-Christ ne vit pas sous un régime d’obligations et d’interdits ; pour Paul lui-même, élevé dans le plus grand respect et même l’amour de la loi juive, c’est une découverte capitale. Tous les commandements compliqués, précis, minutieux, concernant la circoncision, les ablutions, le sabbat, tout cela est aboli : Dieu ne demande rien, n’exige rien de tout cela. Plus personne ne peut nous imposer des obligations au nom de Dieu, sauf une, celle d’aimer. Quand il était Juif, Paul croyait être agréable à Dieu en observant fidèlement les six cent-treize commandements énumérés par les docteurs de la Loi ; une fois devenu Chrétien, il découvre que nous ne sommes plus « sous la Loi », comme il dit, mais « sous la grâce » (Rm 6,14).
TOUT EST PERMIS, MAIS TOUT NE CONVIENT PAS
« Tout est permis, mais tout ne convient pas » : tout est permis, donc, mais à certaines conditions. La liberté n’est pas la licence de faire n’importe quoi ! Premièrement, il ne s’agit pas de s’affranchir de la loi juive pour retomber dans un autre régime d’obligations ; dans la lettre aux Galates, il insiste : « C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5,1). Deuxièmement, il reste un commandement, un seul, mais qui doit guider toute notre vie, le commandement d’aimer. Saint Augustin a résumé la doctrine de Paul en une maxime qui devrait nous accompagner toujours : « Aime et fais ce que tu veux ». Cela veut dire que nous sommes libres de prendre des initiatives, libres d’inventer le comportement qui nous paraît le meilleur dans chaque circonstance de notre vie, mais qu’une seule préoccupation doit nous guider dans nos choix, le souci des autres : « Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Eglise de Dieu. » On pourrait traduire « Ne risquez pas de choquer ». Dans les versets qui précèdent tout juste ceux d’aujourd’hui, Paul a dit : « Tout est permis, mais tout n’édifie pas. » (10,23) : au sens de « tout est permis, mais tout ne construit pas (sous-entendu la communauté) ; il y a des comportements qui sèment la zizanie, et donc détruisent.
On se rappelle que dans cette même lettre aux Corinthiens, Paul parle de l’utilisation des dons de chacun en donnant un seul critère « Que tout se fasse pour l’édification (au sens de construction) commune. » (1 Co 14, 26). A nous donc de choisir en chaque circonstance le comportement qui convient pour construire notre société.
Suit un conseil un peu surprenant : « Imitez-moi » ; ce n’est pas de l’orgueil de la part de l’apôtre, évidemment, mais le conseil avisé de celui qui a déjà affronté les difficultés ; lui qui est Juif mais de culture grecque, et qui a fait le chemin du Judaïsme au Christianisme sait bien que l’évangélisation passe par le respect de chacun dans sa différence : « Je tâche de m’adapter à tout le monde ; sans chercher mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu’ils soient sauvés. Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ. » Or, que fait le Christ ? Il accueille tous les hommes, même les exclus, comme le lépreux (dans l’évangile de ce dimanche).
Accueillir sans mépris, s’adapter sans se renier, voilà deux beaux mots d’ordre pour notre comportement quotidien ; encore nous faut-il apprendre à discerner au jour le jour en quoi consiste concrètement cette liberté : l’Esprit-Saint nous a été donné pour cela.

EVANGILE– selon saint Marc 1, 40-45

En ce temps-là,
40 Un lépreux vint auprès de Jésus ;
il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit :
« Si tu le veux, tu peux me purifier. »
41 Saisi de compassion,
Jésus étendit la main,
le toucha et lui dit :
« Je le veux, sois purifié. »
42 A l’instant même,
la lèpre le quitta
et il fut purifié.
43 Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt
en lui disant :
44 « Attention, ne dis rien à personne,
mais va te montrer au prêtre,
et donne pour ta purification
ce que Moïse a prescrit dans la Loi :
cela sera pour les gens un témoignage. »
45 Une fois parti,
cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle,
de sorte que Jésus ne pouvait plus
entrer ouvertement dans une ville,
mais restait à l’écart,
dans des endroits déserts.
De partout cependant on venait à lui.

LA GUERISON DU LEPREUX
C’est le premier voyage missionnaire de Jésus : jusqu’ici, il était à Capharnaüm, que les évangélistes présentent comme sa ville d’élection en quelque sorte, au début de sa vie publique ; Jésus y avait accompli de nombreux miracles et il avait dû s’arracher en disant : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’évangile. » Et Marc ajoute : « Il alla par toute la Galilée ; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons. » Nous sommes donc quelque part en Galilée, hors de Capharnaüm, quand un lépreux s’approche de lui.
Il y a en fait dans ce récit deux histoires au lieu d’une : la première, celle qui saute aux yeux, à première lecture, est le récit du miracle ; le lépreux est guéri, il retrouve sa peau saine, et, du même coup, sa place dans la société. Mais en même temps que ce récit de miracle débute ici une tout autre histoire, bien plus longue, bien plus grave, celle du combat incessant que Jésus a dû mener pour révéler le vrai visage de Dieu. Car, en prenant le risque de toucher le lépreux, Jésus a posé un geste audacieux, scandaleux même.
C’est certainement là-dessus que Marc veut attirer notre attention car les mots « purifier » et « purification » reviennent quatre fois dans ces quelques lignes : c’est dire que c’était un souci du temps ; la pureté, on le sait, était la condition pour entrer en relation avec le Dieu Saint.
Tous les membres du peuple élu étaient donc très vigilants sur ce sujet. Et le livre du Lévitique (dont nous lisons un extrait en première lecture de ce dimanche) comporte de nombreux chapitres concernant toutes les règles de pureté ; Marc lui-même le rappelle plus loin, dans la suite de son évangile : « Les Pharisiens, comme tous les juifs, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains, par attachement à la tradition des anciens ; en revenant du marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a beaucoup d’autres pratiques traditionnelles auxquelles ils sont attachés : lavage rituel des coupes, des cruches et des plats. » (Mc 7,3-4).
Cette recherche de pureté entraînait logiquement l’exclusion de tous ceux que l’on considérait comme impurs ; et malheureusement, à la même époque, on croyait spontanément que le corps est le miroir de l’âme et la maladie, la preuve du péché ; et donc, tout naturellement, on cherchait, par souci de pureté, à éviter tout contact avec les malades : c’est ce que nous avons entendu dans la première lecture « le lépreux, homme impur, habitera à l’écart, sa demeure sera hors du camp. » (Lv 13). Ce qui veut dire que quand Jésus et ce lépreux passent à proximité l’un de l’autre, ils doivent à tout prix s’éviter ; ce qui veut dire aussi, et qui est terrifiant, si on y réfléchit, que, du temps de Jésus, on pouvait être un exclu au nom même de Dieu.
Le lépreux n’aurait donc jamais dû oser approcher Jésus et Jésus n’aurait jamais dû toucher le lépreux : l’un et l’autre ont transgressé l’exclusion traditionnelle, et c’est de cette double audace que le miracle a pu naître.
Le lépreux a probablement eu vent de la réputation grandissante de Jésus puisque Marc a affirmé un peu plus haut que « sa renommée s’était répandue partout, dans toute la région de Galilée. » Il s’adresse à Jésus comme s’il était le Messie : « Il tombe à ses genoux et le supplie : Si tu le veux, tu peux me purifier. » D’une part, on ne tombe à genoux que devant Dieu ; et d’autre part, à l’époque de Jésus, on attendait avec ferveur la venue du Messie et on savait qu’il inaugurerait l’ère de bonheur universel ; dans les « cieux nouveaux et la terre nouvelle » promis par Isaïe, il n’y aurait plus larmes ni cris (Is 65,19), ni voiles de deuil (Is 61,2). C’est bien cela que le lépreux demande à Jésus, la guérison promise pour les temps messianiques. Et Jésus répond exactement à cette attente : (littéralement) « Je veux, sois purifié. »
Jésus s’affirme donc ici d’entrée de jeu comme celui qu’on attendait ; plus tard, il dira aux disciples de Jean-Baptiste : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Mt 11,4-5). Pauvre, ce lépreux l’est vraiment : et de par sa maladie, et de par son attitude empreinte d’humilité : « Si tu veux, tu peux me guérir ». Il suffit de cet élan de foi pour que Jésus puisse agir.
LE COMBAT DE JESUS CONTRE TOUTE EXCLUSION
Mais ce miracle de Jésus est aussi le premier épisode de son long combat contre toutes les exclusions : car cette Bonne Nouvelle qu’il annonce et que le lépreux va s’empresser de colporter, c’est que désormais personne ne peut être déclaré impur et exclu au nom de Dieu. La description du monde nouveau dans lequel « les lépreux sont purifiés » est vraiment une « Bonne Nouvelle » pour les pauvres : non seulement les malades et autres lépreux sont guéris, mais ils sont « purifiés » au sens de « amis de Dieu ».
Ce qui veut dire que si l’on veut ressembler à Dieu, être comme le Dieu qui « entend la plainte des captifs et libère ceux qui doivent mourir » (Ps 101/102), il ne faut exclure personne, mais bien au contraire, se faire proche de tous. Ressembler au Dieu saint, ce n’est pas éviter le contact avec les autres, quels qu’ils soient, c’est développer nos capacités d’amour. C’est très exactement l’attitude de Jésus ici, vis-à-vis du lépreux (Mc 1,40).
Et Paul (dans la deuxième lecture de ce dimanche) nous invite tout simplement à imiter le Christ : « Prenez-moi pour modèle, mon modèle à moi, c’est le Christ. » (1 Co 11, 1).
Il reste que, pour aller jusqu’au bout du commandement d’amour (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »), Jésus a transgressé la lettre de la Loi : il vient de poser un geste d’une extraordinaire liberté, mais tout le monde n’est pas prêt à comprendre ; d’où la consigne de silence qu’il impose au lépreux purifié : « Aussitôt Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. » Dès le début de sa vie publique, le combat qui va le mener à la mort est ébauché.
La Passion est déjà évoquée dans ces lignes : Jésus rabaissé plus bas qu’un lépreux, souillé de sang et de crachats, exclu plus qu’aucun autre, exécuté en dehors de la Ville Sainte, sera le Bien-Aimé du Père, l’image même de Dieu : le « Pur » par excellence.
—————-
Complément
Jésus était ce que nous appelons aujourd’hui un « pratiquant », puisque nous l’avons vu à la synagogue de Capharnaüm pour la célébration du sabbat. Cela ne l’empêche pas de désobéir à la Loi qui interdisait d’approcher le lépreux.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LIVRE DE BEN SIRA LE SAGE, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 118

Dimanche 16 février 2020 : 6ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 16 février 2020 :

6ème dimanche du Temps Ordinaire 

Jésus+est+venu+pour+ACCOMPLIR+la+Loi

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Ben Sira le Sage 15, 15-20

15 Si tu le veux, tu peux observer les commandements,
il dépend de ton choix de rester fidèle.
16 Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu :
étends la main vers ce que tu préfères.
17 La vie et la mort sont proposées aux hommes,
l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix.
18 Car la sagesse du Seigneur est grande,
fort est son pouvoir, et il voit tout.
19 Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent,
il connaît toutes les actions des hommes.
20 Il n’a commandé à personne d’être impie,
il n’a donné à personne la permission de pécher.

Ben Sira le Sage nous propose ici une réflexion sur la liberté de l’homme ; elle tient en trois points : premièrement, le mal est extérieur à l’homme ; deuxièmement l’homme est libre, libre de choisir de faire le mal ou le bien ; troisièmement, choisir le bien, c’est aussi choisir le bonheur.
Premièrement, le mal est extérieur à l’homme ; cela revient à dire que le mal ne fait pas partie de notre nature, ce qui est déjà une grande nouvelle ; car si le mal faisait partie de notre nature, il n’y aurait aucun espoir de salut, nous ne pourrions jamais nous en débarrasser. C’était la conception des Babyloniens par exemple ; au contraire la Bible est beaucoup plus optimiste, elle affirme que le mal est extérieur à l’homme ; Dieu n’a pas fait le mal et ce n’est pas lui qui nous y pousse. Il n’est donc pas responsable du mal que nous commettons ; c’est le sens du dernier verset que nous venons d’entendre : « Dieu n’a commandé à personne d’être impie, il n’a permis à personne de pécher ». Et quelques versets avant ceux d’aujourd’hui, Ben Sira écrit : « Ne dis pas, c’est à cause du Seigneur que je me suis écarté… Ne dis pas le Seigneur m’a égaré ».
Si Dieu avait fait d’Adam un être mélangé, en partie bon en partie mauvais, comme l’imaginaient les Babyloniens, le mal ferait partie de notre nature. Mais Dieu n’est qu’amour, et le mal lui est totalement étranger. Et le récit de la chute d’Adam et Eve, au livre de la Genèse, a été écrit justement pour faire comprendre que le mal est extérieur à l’homme puisqu’il est introduit par le serpent ; et il se répand dans le monde à partir du moment où l’homme a commencé à se méfier de Dieu.
On retrouve la même affirmation dans la lettre de Saint Jacques : « Que nul, quand il est tenté, ne dise ‘Ma tentation vient de Dieu’. Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et il ne tente personne. » Autrement dit, le mal est totalement étranger à Dieu, il ne peut pousser à le commettre. Et Saint Jacques continue : « Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit. » (Jc 1,13-17).
Deuxième affirmation de ce texte : l’homme est libre, libre de choisir le mal ou le bien : cette certitude n’a été acquise que lentement par le peuple d’Israël, et pourtant, là encore, la Bible est formelle. Dieu a fait l’homme libre. Pour que cette certitude se développe en Israël, il a fallu que le peuple expérimente l’action libératrice de Dieu à chaque étape de son histoire, à commencer par l’expérience de la libération d’Egypte. Toute la foi d’Israël est née de son expérience historique : Dieu est son libérateur ; et petit à petit on a compris que ce qui est vrai aujourd’hui l’était déjà lors de la création, donc on en a déduit que Dieu a créé l’homme libre.
Et il faudra bien que nous apprenions à concilier ces deux certitudes bibliques : à savoir que Dieu est tout-puissant et que, pourtant, face à lui l’homme est libre. Et c’est parce que l’homme est libre de choisir, qu’on peut parler de péché : la notion même de péché  suppose la liberté ; si nous n’étions pas libres, nos erreurs ne pourraient pas s’appeler des péchés.
Peut-être, pour pénétrer un peu dans ce mystère, faut-il nous rappeler que la toute-puissance de Dieu est celle de l’amour : nous le savons bien, seul l’amour vrai veut l’autre libre.
Pour guider l’homme dans ses choix, Dieu lui a donné sa Loi ; cela devrait donc être simple. Et le livre du Deutéronome y insiste : « Oui, ce commandement que je te donne aujourd’hui n’est pas trop difficile pour toi, il n’est pas hors d’atteinte. Il n’est pas au ciel : on dirait alors ‘Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ?’ Il n’est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : ‘Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ?’ Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur , pour que tu la mettes en pratique. » (Dt 30,11-14).
Troisième affirmation de Ben Sira aujourd’hui : choisir le bien, c’est choisir le bonheur. Je reprends le texte : « La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix… Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu, étends la main vers ce que tu préfères ». Pour le dire autrement, c’est dans la fidélité à Dieu que l’homme trouve le vrai bonheur. S’éloigner de lui, c’est, tôt ou tard, faire notre propre malheur. On dit de manière imagée que l’homme se trouve en permanence à un carrefour : deux chemins s’ouvrent devant lui (dans la Bible, on dit deux « voies »). Une voie mène à la lumière, à la joie, à la vie ; bienheureux ceux qui l’empruntent. L’autre est une voie de nuit, de ténèbres et, en définitive n’apporte que tristesse et mort. Bien malheureux sont ceux qui s’y fourvoient. Là encore on ne peut pas s’empêcher de penser au récit de la chute d’Adam et Eve. Leur mauvais choix les a entraînés sur la mauvaise voie.
Ce thème des deux voies est très souvent développé dans la Bible : dans le livre du Deutéronome, particulièrement ; « Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses Lois et ses coutumes… Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui. » (Dt 30, 15…20).
D’après le thème des deux voies, nous ne sommes jamais définitivement prisonniers, même après des mauvais choix, puisqu’il est toujours possible de rebrousser chemin. Par le Baptême, nous avons été greffés sur Jésus-Christ, qui, à chaque instant, nous donne la force de choisir à nouveau la bonne voie : c’est bien pour cela qu’on l’appelle le Rédempteur, ce qui veut dire le « Libérateur ». Ben Sira disait « Il dépend de ton choix de rester fidèle ». Baptisés, nous pouvons ajouter « avec la force de Jésus-Christ ».

 

PSAUME – 118 (119)

1 Heureux les hommes intègres dans leurs voies
qui marchent suivant la Loi du SEIGNEUR !
2 Heureux ceux qui gardent ses exigences,
ils le cherchent de tout cœur  !

4 Toi, tu promulgues des préceptes
à observer entièrement.
5 Puissent mes voies s’affermir
à observer tes commandements !

17 Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai,
j’observerai ta parole.
18 Ouvre mes yeux
que je contemple les merveilles de ta Loi.

33 Enseigne-moi, SEIGNEUR, le chemin de tes ordres :
à les garder, j’aurai ma récompense.
34 Montre-moi comment garder ta Loi,
que je l’observe de tout cœur .

Ce psaume fait parfaitement écho à la première lecture tirée de Ben Sira : c’est la même méditation qui continue ; l’idée qui est développée (de façon différente, bien sûr, mais très cohérente), dans ces deux textes, c’est que l’humanité ne trouve son bonheur que dans la confiance en Dieu et l’obéissance à ses commandements. Le malheur et la mort commencent pour l’homme dès qu’il s’écarte de la voie de la confiance tranquille. Laisser entrer en nous le soupçon sur Dieu et sur ses commandements et du coup n’en faire qu’à sa tête, si j’ose dire, c’est s’engager sur un mauvais chemin, une voie sans issue. C’est tout le problème d’Adam et Eve dans le récit de la chute au Paradis terrestre.
Et nous retrouvons bien ici en filigrane le thème des deux voies dont nous avions parlé au sujet de la première lecture : si on en croit Ben Sira, nous sommes de perpétuels voyageurs obligés de vérifier notre chemin… Bienheureux parmi nous ceux qui ont trouvé la bonne route ! Car des deux voies, des deux routes qui s’ouvrent en permanence devant nous, l’une mène au bonheur, l’autre mène au malheur.
Et le bonheur, d’après ce psaume, c’est tout simple ; la bonne route, pour un croyant, c’est tout simplement de suivre la Loi de Dieu : « Heureux les hommes intègres en leurs voies qui marchent suivant la Loi du SEIGNEUR ! » Le croyant connaît la douceur de vivre dans la fidélité aux commandements de Dieu, voilà ce que veut nous dire ce psaume.
Il est le plus long du psautier et les quelques versets retenus aujourd’hui, n’en sont qu’une toute petite partie, l’équivalent d’une seule strophe. En réalité, il comporte cent soixante-seize versets, c’est-à-dire vingt-deux strophes de huit versets. Vingt-deuxhuit… ces chiffres ne sont pas dûs au hasard.
Pourquoi vingt-deux strophes ? Parce qu’il y a vingt-deux lettres dans l’alphabet hébreu : chaque verset de chaque strophe commence par une même lettre et les strophes se suivent dans l’ordre de l’alphabet : en littérature, on parle « d’acrostiche », mais ici, il ne s’agit pas d’une prouesse littéraire, d’une performance ! Il s’agit d’une véritable profession de foi : ce psaume est un poème en l’honneur de la Loi, une méditation sur ce don de Dieu qu’est la Loi, les commandements, si vous préférez. D’ailleurs, plus que de psaume, on ferait mieux de parler de litanie ! Une litanie en l’honneur de la Loi ! Voilà qui nous est passablement étranger.
Car une des caractéristiques de la Bible, un peu étonnante pour nous, c’est le réel amour de la Loi qui habite le croyant biblique. Les commandements ne sont pas subis comme une domination que Dieu exercerait sur nous, mais comme des conseils, les seuls conseils valables pour mener une vie heureuse.1 « Heureux les hommes intègres en leurs voies qui marchent suivant la Loi du SEIGNEUR ! » Quand l’homme biblique dit cette phrase, il la pense de tout son cœur .
Ce n’est pas magique, évidemment : des hommes fidèles à la Loi peuvent rencontrer toute sorte de malheurs au cours de leur vie, mais, dans ces cas tragiques, le croyant sait que, seul le chemin de la confiance en Dieu peut lui donner la paix de l’âme.
Et, non seulement la Loi n’est pas subie comme une domination, mais elle est reçue comme un cadeau que Dieu fait à son peuple, le mettant en garde contre toutes les fausses routes ; elle est l’expression de la sollicitude du Père pour ses enfants ; tout comme nous, parfois, nous mettons en garde un enfant, un ami contre ce qui nous paraît être dangereux pour lui. On dit que Dieu « donne » sa Loi et elle est bien considérée comme un « cadeau ». Car Dieu ne s’est pas contenté de libérer son peuple de la servitude en Egypte ; laissé à lui-même, Israël risquait de retomber dans d’autres esclavages pires encore, peut-être. En donnant sa Loi, Dieu donnait en quelque sorte le mode d’emploi de la liberté. La Loi est donc l’expression de l’amour de Dieu pour son peuple.
Il faut dire qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour et que finalement la Loi n’a pas d’autre but que de nous mener sur le chemin de l’amour. Toute la Bible est l’histoire de l’apprentissage du peuple élu à l’école de l’amour et de la vie fraternelle. Le livre du Deutéronome disait : « Ecoute Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN ; tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur , de tout ton être, de toute ta force ». (Dt 6,4). Et le livre du Lévitique enchaînait : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18). Et, un peu plus tard, Jésus rapprochant ces deux commandements, a pu dire qu’ils étaient le résumé de la Loi juive.
Je reviens à cette curieuse « Béatitude » du premier verset de ce psaume : « Heureux l’homme qui suit la Loi du SEIGNEUR » : le mot « heureux », nous avons déjà appris à le traduire par l’expression « En marche » ; on pourrait par exemple traduire ce premier verset : « Marche avec confiance, toi, l’homme qui observes la Loi du SEIGNEUR ». Et l’homme biblique est tellement persuadé qu’il y va de sa vie et de son bonheur que cette litanie dont je parlais tout à l’heure est en fait une prière. Après les trois premiers versets qui sont des affirmations sur le bonheur des hommes fidèles à la Loi, les cent soixante-treize autres versets s’adressent directement à Dieu dans un style tantôt contemplatif, tantôt suppliant du genre : « Ouvre mes yeux, que je contemple les merveilles de ta Loi. » Et la litanie continue, répétant sans arrêt les mêmes formules ou presque : par exemple, en hébreu, dans chaque strophe, reviennent huit mots toujours les mêmes pour décrire la Loi. Seuls les amoureux osent ainsi se répéter sans risquer de se lasser.
Huit mots toujours les mêmes et aussi huit versets dans chacune des vingt-deux strophes : le chiffre huit, dans la Bible, est le chiffre de la nouvelle Création 2 : la première Création a été faite par Dieu en sept jours, donc le huitième jour sera celui de la Création renouvelée, des « cieux nouveaux et de la terre nouvelle », selon une autre expression biblique. Celle-ci pourra surgir enfin quand toute l’humanité vivra selon la Loi de Dieu, c’est-à-dire dans l’amour puisque c’est la même chose !
———————
Note
1 – En hébreu, le mot traduit ici par « enseigner » est de la même racine que le mot « Loi »
2 – Voici d’autres éléments de la symbolique du chiffre huit :
– il y avait quatre couples humains (8 personnes) dans l’Arche de Noé
– la Résurrection du Christ s’est produite le dimanche qui était à la fois le premier et le huitième jour de la semaine
C’est pour cette raison que les baptistères des premiers siècles étaient souvent octogonaux ; encore aujourd’hui nous rencontrons de nombreux clochers octogonaux.
Complément
– Voici les huit mots du vocabulaire de la Loi ; ils sont considérés comme synonymes : commandements, Loi, Promesse, Parole, Jugements, Décrets, Préceptes, Témoignages. Ils disent les facettes de l’amour de Dieu qui se donne dans sa Loi
« commandements » : ordonner, commander
« Loi » : vient d’une racine qui ne veut pas dire « prescrire », mais « enseigner » : elle enseigne la voie pour aller à Dieu. C’est une pédagogie, un accompagnement que Dieu nous propose, c’est un cadeau.
« Parole » : la Parole de Dieu est toujours créatrice, parole d’amour : « Il dit et cela fut » (Genèse 1). Nous savons bien que « je t’aime » est une parole créatrice !
« Promesse » : La Parole de Dieu est toujours promesse, fidélité
« Juger » : traiter avec justice
« Décrets » : du verbe « graver » : les paroles gravées dans la pierre (Tables de la Loi)
« Préceptes » : ce que tu nous as confié
« Témoignages » : de la fidélité de Dieu.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de Saint Paul aux Corinthiens 2,6-10

Frères,
6 c’est bien de sagesse que nous parlons
devant ceux qui sont adultes dans la foi,
mais ce n’est pas la sagesse de ce monde,
la sagesse de ceux qui dirigent ce monde
et qui vont à leur destruction.
7 Au contraire, ce dont nous parlons,
c’est de la sagesse du mystère de Dieu,
sagesse tenue cachée,
établie par lui dès avant les siècles,
pour nous donner la gloire.
8 Aucun de ceux qui dirigent ce monde ne l’a connue,
car, s’ils l’avaient connue,
ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire.
9 Mais ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Écriture :
« ce que l’œil n’a pas vu,
 ce que l’oreille n’a pas entendu,
ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme,
ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. »
10 Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation.
Car l’Esprit scrute le fond de toutes choses,
même les profondeurs de Dieu.

Dimanche dernier, la lettre de Paul opposait déjà sagesse humaine et sagesse de Dieu : « Votre foi, disait-il, ne repose pas sur la sagesse des hommes mais sur la puissance de Dieu. » Et il insistait pour dire que le mystère du Christ n’a rien à voir avec nos raisonnements humains : aux yeux des hommes, l’évangile ne peut que passer pour une folie : et sont considérés comme insensés ceux qui misent leur vie dessus. Soit dit en passant, cette insistance sur le mot « sagesse » nous surprend peut-être, mais Paul s’adresse aux Corinthiens, c’est-à-dire à des Grecs pour qui la sagesse est la vertu la plus précieuse.
Aujourd’hui, Paul poursuit dans la même ligne : oui, la proclamation du mystère de Dieu est peut-être une folie aux yeux du monde, mais il s’agit d’une sagesse combien plus haute, la sagesse de Dieu. « C’est bien une sagesse que nous proclamons devant ceux qui sont adultes dans la foi mais ce n’est pas la sagesse de ce monde… Au contraire, nous proclamons la sagesse du mystère de Dieu… »
A nous de choisir, donc : vivre notre vie selon la sagesse du monde, l’esprit du monde, ou selon la sagesse de Dieu. Les deux ont bien l’air totalement contradictoires ! Nous retrouvons là le thème des autres lectures de ce dimanche : la première lecture tirée du livre de Ben Sira et le psaume 118/119 développaient tous les deux, chacun à sa manière, ce qu’on appelle le thème des deux voies : l’homme est placé au carrefour de deux routes et il est libre de choisir son chemin ; une voie mène à la vie, à la lumière, au bonheur ; l’autre s’enfonce dans la nuit, la mort, et n’offre en définitive que de fausses joies.

« Sagesse tenue cachée » : une des grandes affirmations de la Bible est que l’homme ne peut pas tout comprendre du mystère de la vie et de la Création, et encore moins du mystère de Dieu lui-même. Cette limite fait partie de notre être même.
Voici ce que dit le livre du Deutéronome : « Au SEIGNEUR notre Dieu sont les choses cachées, et les choses révélées sont pour nous et nos fils à jamais, pour que soient mises en pratique toutes les paroles de cette Loi. » (Dt 29,28). Ce qui veut dire : Dieu connaît toutes choses, mais nous, nous ne connaissons que ce qu’il a bien voulu nous révéler, à commencer par la Loi qui est la clé de tout le reste.
Cela nous renvoie encore une fois au récit du paradis terrestre : le livre de la Genèse raconte que dans le jardin d’Eden, il y avait toute sorte d’arbres « d’aspect attrayant et bon à manger ; et il y avait aussi deux arbres particuliers : l’un, situé au milieu du jardin était l’arbre de vie ; et l’autre à un endroit non précisé s’appelait l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux. Adam avait le droit de prendre du fruit de l’arbre de vie, c’était même recommandé puisque Dieu avait dit « Tu pourras manger de tout arbre du jardin… sauf un ». Seul le fruit de l’arbre de la connaissance était interdit. Manière imagée de dire que l’homme ne peut pas tout connaître et qu’il doit accepter cette limite : « Au SEIGNEUR notre Dieu (sous-entendu et à lui seul) sont les choses cachées » dit le Deutéronome. En revanche, la Torah, la Loi, qui est l’arbre de vie, est confiée à l’homme : pratiquer la Loi, c’est se nourrir jour après jour de ce qui nous fera vivre.
Je reviens sur cette formule : « Sagesse tenue cachée, prévue par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire ». Paul insiste plusieurs fois dans ses lettres sur le fait que le projet de Dieu est prévu de toute éternité : il n’y a pas eu de changement de programme, si j’ose dire. Parfois nous nous représentons le déroulement du projet de Dieu comme s’il avait dû changer d’avis en fonction de la conduite de l’humanité. Par exemple, nous imaginons que, dans un premier temps, acte 1 si vous voulez, Dieu a créé le monde et que tout était parfait jusqu’au jour où, acte 2, Adam a commis la faute : et alors pour réparer, acte 3, Dieu aurait imaginé d’envoyer son Fils. Contre cette conception, Paul développe dans plusieurs de ses lettres cette idée que le rôle de Jésus-Christ est prévu de toute éternité et que le dessein de Dieu précède toute l’histoire humaine.
Par exemple, je vous rappelle la très belle phrase de la lettre aux Ephésiens : « Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté en lui-même pour mener les temps à leur accomplissement, réunir l’univers entier sous un seul chef (une seule tête), le Christ. » (Ep 1,9-10). Ou bien, dans la lettre aux Romains, Paul dit « J’annonce l’évangile en prêchant Jésus-Christ, selon la Révélation d’un mystère gardé dans le silence durant des temps éternels, mais maintenant manifesté et porté à la connaissance de tous les peuples païens… » (Rm 16,25-26).
Et l’aboutissement de ce projet, si je reprends la phrase de Paul, c’est de « nous donner la gloire » : la gloire, normalement, c’est un attribut de Dieu et de lui seul. Notre vocation ultime, c’est donc de participer à la gloire de Dieu. Cette expression est, pour Paul, une autre manière de nous dire le dessein bienveillant : le projet de Dieu, c’est de nous réunir tous ensemble en Jésus-Christ et de nous faire participer à la gloire de la Trinité.
Je continue le texte : « Ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Ecriture, ce que personne n’avait vu de ses yeux, ni entendu de ses oreilles, ce que le coeur de l’homme n’avait pas imaginé, ce qui avait été préparé pour ceux qui aiment Dieu ». L’expression « comme dit l’Ecriture » renvoie à une phrase du prophète Isaïe : « Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï-dire, jamais l’œil  n’a vu qu’un dieu, toi excepté, ait agi pour qui comptait sur lui. » (Is 64, 3). Elle dit l’émerveillement du croyant biblique gratifié de la Révélation des mystères de Dieu.
Reste la fin de la phrase « Ce qui avait été préparé pour ceux qui aiment Dieu » : y aurait-il des gens pour qui cela n’était pas préparé ? Y aurait-il donc des privilégiés et des exclus ? Bien sûr que non : le projet de Dieu, son dessein bienveillant est évidemment pour tous ; mais ne peuvent y participer que ceux qui ont le cœur  ouvert. Et de notre cœur , nous sommes seuls maîtres. D’une certaine manière, c’est le saut dans la foi qui est dit là. Le mystère du dessein de Dieu ne s’ouvre que pour les petits. Comme le disait Jésus, « Dieu l’a caché aux sages et aux savants, et il l’a révélé aux tout-petits ». Nous voilà tout-à-fait rassurés : tout-petits, nous le sommes, il suffit de le reconnaître.

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 5, 17-37

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples
17 « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes :
je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
18 Amen, je vous le dis :
Avant que le ciel et la terre disparaissent,
pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi
jusqu’à ce que tout se réalise.
19 Donc, celui qui rejettera
un seul de ces plus petits commandements,
et qui enseignera aux hommes à faire ainsi,
sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux.
Mais celui qui les observera et les enseignera,
celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux.
20 Je vous le dis en effet :
Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens,
vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.
21 Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens :
Tu ne commettras pas de meurtre,
et si quelqu’un commet un meurtre,
il devra passer en jugement.
22 Eh bien ! moi, je vous dis :
Tout homme qui se met en colère contre son frère
devra passer en jugement.
Si quelqu’un insulte son frère,
il devra passer devant le tribunal.
Si quelqu’un le traite de fou,
il sera passible de la géhenne de feu.
23 Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel,
si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande, là, devant l’autel,
va d’abord te réconcilier avec ton frère,
et ensuite viens présenter ton offrande.
25 Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire
pendant que tu es en chemin avec lui,
pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge,
le juge au garde,
et qu’on ne te jette en prison.
26 Amen, je te le dis :
tu n’en sortiras pas
avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.
27 Vous avez appris qu’il a été dit :
Tu ne commettras pas d’adultère.
28 Eh bien ! moi, je vous dis :
Tout homme qui regarde une femme avec convoitise
a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur.
29 Si ton œil droit entraîne ta chute,
arrache-le et jette-le loin de toi,
car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres
que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne.
30 Et si ta main droite entraîne ta chute,
coupe-la et jette-la loin de toi,
car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres
que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne.
31 Il a été dit également :
Si quelqu’un renvoie sa femme,
qu’il lui donne un acte de répudiation.
32 Eh bien ! moi, je vous dis :
Tout homme qui renvoie sa femme,
sauf en cas d’union illégitime,
la pousse à l’adultère ;
et si quelqu’un épouse une femme renvoyée,
il est adultère.
33 Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens :
Tu ne manqueras pas à tes serments,
mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur.
34 Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout,
ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu,
35 ni par la terre, car elle est son marchepied,
ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi.
36 Et ne jure pas non plus sur ta tête,
parce que tu ne peux pas
rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir.
37 Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’,
‘non’, si c’est ‘non’.
Ce qui est en plus
vient du Mauvais. »

Nous avons entendu là un des maîtres mots de Saint Matthieu : le mot « accomplir ». Il vise ce grand projet que Paul appelle « le dessein bienveillant de Dieu » ; et si le mot est de Saint Paul, l’idée remonte beaucoup plus Loin que lui ; depuis Abraham, toute la Bible est tendue vers cet accomplissement. Le Chrétien, normalement, n’est pas tourné vers le passé, c’est quelqu’un qui est tendu vers l’avenir. Et il juge toutes les choses de ce monde en fonction de l’avancement des travaux, entendez l’avancement du Royaume ». Quelqu’un disait : « La Messe du dimanche, c’est la réunion du chantier du Royaume » : le lieu où on fait le point sur l’avancement de la construction.
Et réellement, le Royaume avance, lentement mais sûrement : c’est le coeur de notre foi. Bien sûr, cela ne se juge pas sur quelques dizaines d’années : il faut regarder sur la longue durée ; Dieu a choisi un peuple comme tous les autres : il s’est peu à peu révélé à lui et après coup, on est bien obligé de reconnaître qu’un énorme chemin a été parcouru. Dans la découverte de Dieu, d’abord, mais aussi dans la relation aux autres hommes ; les idéaux de justice, de liberté, de fraternité remplacent peu à peu la loi du plus fort et l’instinct de vengeance.
Ce lent travail de conversion du cœur  de l’homme a été l’œuvre  de la Loi donnée par Dieu à Moïse : les premiers commandements étaient de simples balises qui disaient le minimum vital en quelque sorte, pour que la vie en société soit simplement possible : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper… Et puis, au long des siècles on avait affiné la Loi, on l’avait précisée, au fur et à mesure que les exigences morales progressaient.
Jésus s’inscrit dans cette progression : il ne supprime pas les acquis précédents, il les affine encore : « On vous a dit… moi je vous dis… » Pas question de gommer les étapes précédentes, il s’agit d’en franchir une autre : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Première étape, tu ne tueras pas, deuxième étape, tu t’interdiras même la colère et tu iras jusqu’au pardon. Dans un autre domaine, première étape, tu ne commettras pas l’adultère en acte, deuxième étape, tu t’interdiras même d’y penser, et tu éduqueras ton regard à la pureté. Enfin, en matière de promesses, première étape, pas de faux serments, deuxième étape, pas de serments du tout, que toute parole de ta bouche soit vraie.
Aller plus loin, toujours plus loin dans l’amour, voilà la vraie sagesse ! Mais l’humanité a bien du mal à prendre ce chemin-là ! Pire encore, elle refuse bien souvent les valeurs de l’évangile et se croit sage en bâtissant sa vie sur de tout autres valeurs. Paul fustige souvent cette prétendue sagesse qui fait le malheur des hommes : « La sagesse de ceux qui dominent le monde et qui déjà se détruisent », lisions-nous dans la deuxième lecture.
Dans chacun de ces domaines, Jésus nous invite à franchir une étape pour que le Royaume vienne. Curieusement, mais c’est bien conforme à toute la tradition biblique, ces commandements renouvelés de Jésus visent tous les relations avec les autres. Si on y réfléchit, ce n’est pas étonnant : si le dessein bienveillant de Dieu, comme dit saint Paul, c’est de nous réunir tous en Jésus-Christ, tout effort que nous tentons vers l’unité fraternelle contribue à l’accomplissement du projet de Dieu, c’est-à-dire à la venue de son Règne. Il ne suffit pas de dire « Que ton Règne vienne », Jésus vient de nous dire comment, petitement, mais sûrement, on peut y contribuer.

ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON MATTHIEU, LIVRE D'ISAÎE, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 26

Dimanche 26 janvier 2020 : 3ème dimanche du Temps Ordinaire : Lectures et commentaires

Dimanche 26 janvier 2020 :

3ème dimanche du Temps Ordinaire

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Isaïe 8, 23b – 9, 3

8,23b Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte
le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ;
mais ensuite, il a couvert de gloire
la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain,
et la Galilée des nations.
9,1 Le peuple qui marchait dans les ténèbres
a vu se lever une grande lumière ;
et sur les habitants du pays de l’ombre,
une lumière a resplendi.
9,2 Tu as prodigué la joie,
tu as fait grandir l’allégresse :
ils se réjouissent devant toi,
comme on se réjouit de la moisson,
comme on exulte au partage du butin.
9,3 Car le joug qui pesait sur lui,
la barre qui meurtrissait son épaule,
le bâton du tyran,
tu les as brisés comme au jour de Madiane.

A l’époque dont il est question, le royaume d’Israël est divisé en deux : vous vous souvenez que David puis Salomon ont été rois de tout le peuple d’Israël ; mais, dès la mort de Salomon, en 933 av.J.C., l’unité a été rompue, (on parle du schisme d’Israël); et il y a eu deux royaumes bien distincts et même parfois en guerre l’un contre l’autre : au Nord, il s’appelle Israël, c’est lui qui porte le nom du peuple élu ; sa capitale est Samarie ; au Sud, il s’appelle Juda, et sa capitale est Jérusalem. C’est lui qui est véritablement le royaume légitime : car c’est la descendance de David sur le trône de Jérusalem qui est porteuse des promesses de Dieu.
Isaïe prêche dans le royaume du Sud, mais, curieusement, tous les lieux qui sont cités ici appartiennent au royaume du Nord : “Le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali… il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain et la Galilée… comme au jour de la victoire sur Madiane” : Zabulon, Nephtali, la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, la Galilée, Madiane, ce sont six noms de lieux qui sont au Nord ; Zabulon et Nephtali : ce sont deux des douze tribus d’Israël ; et leur territoire correspond à la Galilée, à l’Ouest du lac de Tibériade ; on est bien au Nord du pays d’Israël. La route de la mer, comme son nom l’indique, c’est la plaine côtière à l’Ouest de la Galilée ; enfin, ce qu’Isaïe appelle le pays au-delà du Jourdain, c’est la Transjordanie.
Ces précisions géographiques permettent d’émettre des hypothèses sur les événements historiques auxquels Isaïe fait allusion ; car ces trois régions, la Galilée, la Transjordanie et la plaine côtière, ont eu un sort particulier pendant une toute petite tranche d’histoire, entre 732 et 721 av.J.C. Vous savez qu’à cette époque-là, la puissance montante dans la région est l’empire assyrien dont la capitale est Ninive. Or ces trois régions-là ont été les premières annexées par le roi d’Assyrie, Tiglath-Pilézer III, en 732. Puis, en 721, c’est la totalité du royaume de Samarie qui a été annexée (y compris la ville de Samarie).
C’est donc très certainement à cette tranche d’histoire qu’Isaïe fait référence. C’est à ces trois régions précisément qu’Isaïe promet un renversement radical de situation : “Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée, carrefour des païens”.
Je n’oublie pas ce que je disais plus haut à savoir qu’Isaïe prêche à Jérusalem ; et on peut évidemment se demander en quoi ce genre de promesses au sujet du royaume du Nord peut intéresser le royaume du Sud.
On peut répondre que le royaume du Sud n’est pas indifférent à ce qui se passe au Nord, au moins pour deux raisons : d’abord, étant donné leur proximité géographique, les menaces qui pèsent sur l’un, pèseront tôt ou tard sur l’autre : quand l’empire assyrien prend possession du Nord, le Sud a tout à craindre. Et, d’ailleurs, ce royaume du Sud (Jérusalem) est déjà vassal de l’empire assyrien ; il n’est pas encore écrasé, mais il a perdu son autonomie. D’autre part, deuxième raison, le royaume du Sud interprète le schisme comme une déchirure dans une robe qui aurait dû rester sans couture : il espère toujours une réunification, sous sa houlette, bien sûr.
Or, justement, ces promesses de relèvement du royaume du Nord résonnent à ce niveau : “Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur les habitants du pays de l’ombre une lumière a resplendi”, voilà deux phrases qui faisaient partie du rituel du sacre de chaque nouveau roi. Traditionnellement, l’avènement d’un nouveau roi est comparé à un lever de soleil, car on compte bien qu’il rétablira la grandeur de la dynastie. C’est donc d’une naissance royale qu’il est question. Et ce roi assurera à la fois la sécurité du royaume du Sud et la réunification des deux royaumes.
Et effectivement, un peu plus bas, Isaïe l’exprime en toutes lettres : “Un enfant nous est né, un fils nous a été donné… Ces phrases, elles aussi, sont des formules habituelles des couronnements. Ici, il s’agit du petit dauphin Ezéchias qui a sept ans. Il est ce fameux Emmanuel promis huit ans plus tôt par le prophète Isaïe au roi Achaz. Vous vous souvenez de cette promesse : « Voici que la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel » (Is 7,14). Ce petit Ezéchias, dès l’âge de sept ans, a été associé au règne de son père.
Avec lui, l’espoir peut renaître : « Il sera le prince de la paix » affirme Isaïe. Car, il en est certain, Dieu soutient son peuple dans sa volonté de liberté, il ne le laissera pas indéfiniment sous la tutelle des grandes puissances.
Pourquoi cette assurance qui défie toutes les évidences de la réalité ? Simplement parce que Dieu ne peut pas se renier lui-même, comme dira plus tard Saint Paul : Dieu veut libérer son peuple contre toutes les servitudes de toute sorte. Cela, c’est la certitude de la foi.
Cette certitude s’appuie sur la mémoire : Moïse y avait insisté souvent : “Garde-toi d’oublier ce que le SEI¬GNEUR a fait pour toi” : parce que si nous perdons cette mémoire-là, nous sommes perdus ; rappelez-vous encore le même Isaïe disant au roi Achaz : “Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas” ; à chaque époque d’épreuve, de ténèbres, la certitude du prophète que Dieu ne manquera pas à ses promesses lui dicte une prophétie de victoire.
Une victoire qui sera “Comme au jour de la victoire sur Madiane” : une fameuse victoire de Gédéon sur les Madianites était restée célèbre : en pleine nuit, une poignée d’hommes, armés seulement de lumières, de trompettes et surtout de leur foi en Dieu avait mis en déroute le camp des Madianites.
Le message d’Isaïe, c’est : “Ne crains pas. Dieu n’abandonnera jamais la dynastie de David”. On pourrait traduire pour aujourd’hui : ne crains pas, petit troupeau : c’est la nuit qu’il faut croire à la lumière. Quelles que soient les ténèbres qui recouvrent le monde et la vie des hommes, et aussi la vie de nos communautés, réveillons notre espérance : Dieu n’abandonne pas son projet d’amour sur l’humanité.

 

PSAUME – 26 (27)

1 Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut,
de qui aurais-je crainte ?
Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie,
devant qui tremblerais-je ?

4 J’ai demandé une chose au SEIGNEUR,
la seule que je cherche :
habiter la maison du SEIGNEUR
tous les jours de ma vie.

13 Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du SEIGNEUR
sur la terre des vivants.
14 Espère le SEIGNEUR, sois fort et prends courage ;
espère le SEIGNEUR.

« Le Seigneur est MA lumière et MON salut »… ces expressions à la première personne du singulier ne nous trompent pas : il s’agit d’un singulier collectif : c’est le peuple d’Israël tout entier qui exprime ici sa confiance invincible en Dieu, en toutes circonstances. Périodes de lumière, périodes de ténèbres, circonstances gaies, circonstances tristes, ce peuple a tout connu ! Et au milieu de toutes ses aventures, il a gardé confiance, il a approfondi sa foi. Ce psaume en est un superbe témoignage.
Ici il exprime en images les diverses péripéties de son histoire : vous connaissez ce procédé qui est très fréquent dans les psaumes et qu’on appelle le revêtement ; le texte fait allusion à des situations individuelles très précises : un malade, un innocent injustement condamné, un enfant abandonné, ou un roi, ou un lévite… (et d’ailleurs, si nous lisions en entier ce psaume 26/27, nous verrions qu’elles y sont toutes) ; mais en fait, toutes ces situations apparemment individuelles ont été à telle ou telle époque la situation du peuple d’Israël tout entier ; il faut lire : « Israël est comme un malade guéri par Dieu, comme un innocent injustement condamné, comme un enfant abandonné, comme un roi assiégé » et c’est de Dieu seul qu’il attend sa réhabilitation, ou sa délivrance… En parcourant l’Ancien Testament, on retrouve sans peine toute les situations historiques précises auxquelles on fait allusion.
Dans les versets retenus par le missel pour aujourd’hui, il y a deux images : la première, c’est celle d’un roi ; parfois on a pu comparer Israël à un roi assiégé par des ennemis ; son Dieu l’a toujours soutenu ; « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie, devant qui tremblerais-je ? » (voici les versets 2-3 : « Si des méchants s’avancent contre moi pour me déchirer, ce sont eux, mes adversaires, qui perdent pied et succombent. Qu’une armée se déploie devant moi, mon coeur est sans crainte ; que la bataille s’engage contre moi, je garde confiance »). Que ce soit l’attaque par surprise des Amalécites dans le désert du Sinaï, au temps de Moïse, ou bien la menace des rois de Samarie et de Damas contre le pauvre roi Achaz terrorisé vers 735, ou encore le siège de Jérusalem en 701 par le roi assyrien, Sennachérib, et j’en oublie, les occasions n’ont pas manqué.
Face à ces dangers, il y a deux attitudes possibles : la première, c’est celle du roi David, un homme comme les autres, pécheur comme les autres (son histoire avec Bethsabée était célèbre), mais un croyant assuré en toutes circonstances de la présence de Dieu à ses côtés. Il est resté un modèle pour son peuple. En revanche, nous avons rencontré pendant l’Avent dans un texte du prophète Isaïe le roi Achaz, qui n’avait pas la même foi sereine : je vous avais cité à ce propos une phrase très expressive du livre d’Isaïe pour dire que le roi cédait à la panique au moment du siège de Jérusalem : « Le coeur du roi et le coeur de son peuple se mirent à trembler comme les arbres de la forêt sont agités par le vent. » (Is 7,2). Et la mise en garde d’Isaïe avait été très ferme ; il avait dit au roi : « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » (on pourrait dire en français d’aujourd’hui « vous ne tiendrez pas le coup »). Soit dit en passant, Isaïe faisait un jeu de mots sur le mot « Amen » car c’est le même mot, en hébreu, qui signifie « croire, tenir dans la foi » et « tenir fermement » : cela peut nous aider à comprendre le sens du mot « foi » dans la Bible.
Je reviens aux deux attitudes contrastées de David et d’Achaz : le peuple d’Israël a, bien sûr, connu tour à tour ces deux types d’attitude, mais dans sa prière, il se ressource dans la foi de David.
Ou encore, et c’est la deuxième image, Israël peut être comparé à un lévite, un serviteur du Temple, dont toute la vie se déroule dans l’enceinte du temple de Jérusalem : « J’ai demandé une chose au SEIGNEUR, la seule que je cherche, c’est d’habiter la maison du SEIGNEUR tous les jours de ma vie. » Quand on sait que les lévites étaient attachés au service du Temple de Jérusalem et montaient la garde jour et nuit dans le Temple, l’allusion est très claire ; derrière ce lévite, on voit bien se profiler le portrait du peuple tout entier. Comme la tribu des lévites est, parmi les douze tribus d’Israël, celle qui est consacrée au service de la maison du Seigneur, le peuple d’Israël tout entier, est, parmi l’ensemble des peuples de la terre, celui qui est consacré à Dieu, qui appartient à Dieu.
Enfin, la dernière strophe « J’en suis sûr, je verrai les bontés du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » fait irrésistiblement penser à Job : « Je sais bien, moi, que mon libérateur est vivant, que le dernier, il surgira sur la poussière. Et après qu’on aura détruit cette peau qui est mienne (sous-entendu même si on en arrivait à m’arracher la peau), c’est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu ». Ni l’auteur du psaume 26/27 ni celui du livre de Job n’envisageaient encore la possibilité de la résurrection individuelle ; l’expression « terre des vivants » vise bien cette terre-ci. Ils n’en ont que plus de mérite, peut-être : en Israël l’espérance est tellement forte qu’on est sûrs que Dieu interviendra pour nous. Bien sûr, ces textes prennent encore plus de force à partir du moment où la foi en la Résurrection est née. « J’en suis sûr, je verrai les bontés du SEIGNEUR sur la terre des vivants. »
Quant à la dernière phrase (« Espère le SEIGNEUR, sois fort et prends courage ; espère le SEIGNEUR. »), elle est peut-être une allusion à la parole que Dieu avait adressée à Josué, au moment d’entreprendre la marche vers la terre promise, la terre des vivants : « Sois fort et courageux. Ne tremble pas, ne te laisse pas abattre, car le SEIGNEUR ton Dieu sera avec toi partout où tu iras. » (Jos 1,9).
Cette dernière strophe reflète, une fois encore, la confiance indéracinable du peuple d’Israël : « J’en suis sûr, je verrai les bontés du SEIGNEUR sur la terre des vivants. » Cette confiance, on le sait, est fondée sur la mémoire de l’oeuvre de Dieu et c’est elle qui autorise l’espérance : « Espère le SEIGNEUR, sois fort et prends courage ; espère le SEIGNEUR. » L’espérance, c’est la foi conjuguée au futur. André Chouraqui l’appelait la « mémoire du futur ».
On ne s’étonne donc pas que ce psaume soit proposé pour les célébrations de funérailles : les jours de deuil sont ceux où nous avons bien besoin de nous ré-enraciner, de nous ressourcer dans la foi et l’espérance de nos pères.

 

DEUXIEME LECTURE – Saint Paul aux Corinthiens 1, 10 – 13. 17

10 Frères,
je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ :
ayez tous un même langage ;
qu’il n’y ait pas de division entre vous,
soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions.
11 Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères,
par les gens de chez Chloé,
qu’il y a entre vous des rivalités.
12 Je m’explique.
Chacun de vous prend parti en disant :
« Moi, j’appartiens à Paul »,
ou bien :
« Moi, j’appartiens à Apollos »,
ou bien :
« Moi, j’appartiens à Pierre »,
ou bien :
« Moi, j’appartiens au Christ ».
13 Le Christ est-il donc divisé ?
Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ?
Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?
17 Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser,
mais pour annoncer l’Évangile,
et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine,
ce qui rendrait vaine la croix du Christ.

De par sa situation, le port de Corinthe était un lieu de trafic intense avec tous les autres ports de la Méditerranée. Par le fait même, tous les courants de pensée du monde méditerranéen trouvaient des échos à Corinthe. Il n’est pas étonnant que des voyageurs originaires de différents pays aient témoigné de leur foi chrétienne chacun à leur manière. L’enthousiasme des néophytes les portait à comparer la qualité du message apporté par les différents prédicateurs. Et, apparemment, si on en juge par la suite de la lettre, les Corinthiens étaient très sensibles, trop sensibles, aux belles paroles…
Du coup des clans se sont formés et les discussions, voire même les querelles vont bon train. Vous savez bien que c’est sur les sujets religieux que nous sommes les moins tolérants ! Paul cite quatre clans : d’abord des Chrétiens qui se réclament de lui ; puis il y a les disciples d’Apollos ; un troisième clan se réclame de Saint Pierre ; on ne sait pas si lui-même y est jamais allé, mais peut-être des membres de l’entourage de Pierre y sont-ils passés… Enfin un quatrième clan se dit le « parti du Christ », sans qu’on sache bien ce que cela recouvre.
Je reviens à Apollos, dont nous n’aurons plus jamais l’occasion de parler et qui, pourtant, a certainement joué un rôle important dans les débuts de l’Eglise. Nous le connaissons par les Actes des Apôtres (au chapitre 18) ; c’était un Juif, originaire d’Alexandrie (en Egypte), certainement un intellectuel : on disait de lui qu’il était savant, versé dans les Ecritures. Où a-t-il adhéré à la foi chrétienne ? D’après certains manuscrits, ce serait déjà en Egypte, son pays d’origine ; ce qui supposerait que le Christianisme aurait très tôt essaimé en Egypte. Les manuscrits les plus nombreux ne précisent pas ; en tout cas, il est clair qu’il est devenu Chrétien fervent, même si sa catéchèse est encore bien incomplète. Voici la phrase des Actes : « Il avait été informé de la Voie du Seigneur et, l’esprit plein de ferveur, il prêchait et enseignait exactement ce qui concernait Jésus, tout en ne connaissant que le baptême de Jean. » Le voilà qui arrive à Ephèse et qu’il se présente à la synagogue (à cette époque, les Chrétiens n’avaient pas encore été chassés des synagogues) ; là, il fait ce que Paul a toujours fait, c’est-à-dire qu’il annonce que Jésus est le Messie qu’on attendait ; deux auditeurs de la synagogue d’Ephèse reconnaissent ses talents d’orateur mais jugent utile de compléter son bagage théologique. « Lorsqu’ils l’eurent entendu, Priscille et Aquilas le prirent avec eux et lui présentèrent plus exactement encore la Voie de Dieu. »
Là-dessus, Apollos a décidé de se rendre à Corinthe : recommandé par les frères d’Ephèse, il y fut bien accueilli et il eut très vite un grand succès : « Car la force de ses arguments avait raison des Juifs en public, quand il prouvait par les Ecritures que le Messie, c’était Jésus ».
Visiblement donc, si j’en crois Saint Luc dans ce passage des Actes des Apôtres, Apollos est un Chrétien fervent et il parle bien : il enthousiasme les foules ; il est précieux aussi dans les débats qui opposent Juifs et Chrétiens. Il est certainement plus éloquent que Paul qui reconnaît lui-même ne pas avoir la même habileté : « Jésus m’a envoyé annoncer l’Evangile sans avoir recours à la sagesse du langage humain » ; ce qu’il appelle « la sagesse du langage humain », c’est l’art oratoire, la force de l’argumentation : pour Paul l’évangélisation ne se fait pas à coup de discours et d’arguments.
« Le Christ m’a envoyé pour annoncer l’Evangile, sans avoir recours à la sagesse du langage humain, ce qui viderait de son sens la croix du Christ. » C’est-à-dire pour prêcher l’évangile de l’amour, pas besoin d’éloquence et de beaux arguments qui cherchent à convaincre ; dans le mot « convaincre », si on y réfléchit bien, il y a le mot « vaincre » ; or, il est évident que la forme du discours doit être cohérente avec le contenu du message : on ne peut pas annoncer un Dieu de tendresse en employant la violence même seulement verbale ! Nous l’avons peut-être parfois oublié…
La suite de la lettre nous prouve qu’Apollos ne fait rien pour s’attirer des admirateurs ; il n’est resté que peu de temps à Corinthe puis il a rejoint Paul à Ephèse ; Paul lui-même le pousse à retourner à Corinthe mais Apollos refuse, probablement pour ne pas aggraver les tensions dans la communauté chrétienne.
En tout cas Paul, qui a quitté Corinthe, continue à en recevoir des nouvelles par les commerçants qui vont régulièrement de Corinthe à Ephèse. En particulier, des employés d’une certaine Chloé ont fait état de véritables querelles qui divisent la communauté ; alors Paul se décide à prendre la plume. Il ne leur fait pas la morale : à ses yeux, c’est beaucoup plus grave que cela.
Pour lui, c’est le sens même de notre Baptême qui est en jeu : et c’est la simplicité de l’argumentation de Paul qui peut nous étonner ; pour lui, c’est très simple : être baptisé, c’est être uni au Christ : il n’est donc plus possible d’être divisés entre nous ! Les Chrétiens, comme leur nom l’indique, ont tous été baptisés « au nom » du Christ : c’est-à-dire que le nom du Christ a été prononcé sur eux ; désormais ils lui appartiennent. Personne ne peut dire « j’ai été baptisé au nom d’untel ou untel, Paul ou Apollos ou Pierre » ; tous ont été baptisés « au nom » du Christ. Le Concile Vatican II le dit bien « Quand le prêtre baptise, c’est le Christ qui baptise ». Etre baptisé au nom du Christ, c’est être greffé sur lui… Dans une greffe c’est la réussite de la greffe qui compte, peu importe le jardinier.

 

EVANGILE – selon Saint Matthieu 4, 12-23

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12 Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean Baptiste,
il se retira en Galilée.
13 Il quitta Nazareth
et vint habiter à Capharnaüm,
ville située au bord du lac,
dans les territoires de Zabulon et de Nephtali.
14 Ainsi s’accomplit
ce que le Seigneur avait dit par le prophète Isaïe :
15 Pays de Zabulon et pays de Nephtali,
route de la mer et pays au-delà du Jourdain,
Galilée, toi le carrefour des païens :
16 le peuple qui habitait dans les ténèbres
a vu se lever une grande lumière.
Sur ceux qui habitaient
dans le pays de l’ombre et de la mort,
une lumière s’est levée.
17 A partir de ce moment, Jésus se mit à proclamer :
« Convertissez-vous,
car le Royaume des cieux est tout proche. »
18 Comme il marchait au bord du lac de Galilée,
il vit deux frères,
Simon appelé Pierre,
et son frère André,
qui jetaient leurs filets dans le lac :
c’étaient des pêcheurs.
19 Jésus leur dit :
« Venez derrière moi,
et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
20 Aussitôt, laissant leurs filets,
ils le suivirent.
21 Plus loin, il vit deux autres frères,
Jacques, fils de Zébédée
et son frère Jean,
qui étaient dans leur barque avec leur père,
en train de préparer leurs filets.
Il les appela.
22 Aussitôt, laissant leur barque et leur père,
ils le suivirent.
23 Jésus, parcourant toute la Galilée,
enseignait dans leurs synagogues,
proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume,
guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.

Nous sommes au chapitre 4 de l’évangile de Matthieu ; vous vous souvenez des trois premiers chapitres : d’abord une longue généalogie qui resitue Jésus dans l’histoire de son peuple, et en particulier dans la descendance de David ; ensuite l’annonce faite à Joseph par l’ange du Seigneur « Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel, ce qui se traduit Dieu avec nous » : c’était une citation d’Isaïe ; et il précisait « Tout cela arriva pour que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète » manière de nous dire « enfin les promesses sont accomplies, enfin le Messie tant attendu est là ».
Et tous les épisodes suivants redisent ce message d’accomplissement, chacun à leur manière : la visite des mages, la fuite en Egypte, le massacre des enfants de Bethléem, le retour d’Egypte et l’installation de Joseph, Marie et l’enfant Jésus en Galilée, à Nazareth… la prédication de Jean-Baptiste, le baptême de Jésus et enfin le récit des Tentations de Jésus ; tous ces récits fourmillent de citations explicites des Ecritures et d’une multitude d’allusions bibliques.
Et nous voilà tout préparés à entendre le texte d’aujourd’hui ; lui aussi est truffé d’allusions et dès le début, d’ailleurs, Matthieu cite le prophète Isaïe pour bien montrer les enjeux de l’installation de Jésus à Capharnaüm.
La ville de Capharnaüm est en Galilée, au bord du lac de Tibériade, tout le monde le sait ; pourquoi Saint Matthieu éprouve-t-il le besoin de préciser qu’elle est située dans les territoires de Zabulon et de Nephtali ? Ces deux noms des anciennes tribus d’Israël ne faisaient pas partie du langage courant, c’étaient des noms du passé ! Et d’ailleurs, pourquoi lier les deux noms « Zabulon et Nephtali » ? Quand on lit au livre de Josué la description du territoire de ces tribus, on voit bien qu’au moment du partage de la Palestine entre les tribus, le principe a justement été de bien délimiter le territoire de chaque tribu ; une même ville n’appartient pas à deux tribus à la fois ; cela prouve que les préoccupations de Saint Matthieu ne sont pas d’ordre géographique.
Il veut rappeler à ses auditeurs une fameuse promesse d’Isaïe : « Dans les temps anciens, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la Galilée, carrefour des païens. » (Is 8,23). (Au moment de l’expansion assyrienne, au huitième siècle, ces deux tribus dont les territoires étaient limitrophes, avaient ceci de commun qu’elles avaient été annexées en même temps.) Et le prophète continuait : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre une lumière a resplendi. » Cette formule était employée lors de la cérémonie du sacre d’un nouveau roi : son avènement, tel la promesse d’une ère nouvelle, était comparé à un lever de soleil.
En évoquant cette prophétie, Matthieu applique à l’arrivée de Jésus en Galilée ces phrases rituelles du sacre : manière de nous dire que le vrai roi du monde est venu habiter chez nous. Oui, enfin la lumière s’est levée sur Israël et sur l’humanité tout entière ; la Galilée, carrefour des nations, comme on disait, est la porte ouverte sur le monde : à partir d’elle, le salut de Dieu apporté par le Messie rayonnera sur toutes les nations.
En même temps, Matthieu annonce déjà en quelques mots le déroulement des événements qui vont suivre ; en racontant le départ de Jésus vers la Galilée, après l’arrestation de Jean-Baptiste, Matthieu nous montre bien deux choses : premièrement que toute la vie du Christ est sous le signe de la persécution… mais deuxièmement aussi la victoire finale sur le mal : Jésus fuit la persécution, c’est vrai, mais ce faisant, il porte plus loin la Bonne Nouvelle : du mal, Dieu fait surgir un bien… la fin de l’Evangile nous montrera que de la souffrance et de la mort, Dieu fait surgir la Vie.
Voici Jésus à Capharnaüm et Matthieu emploie une formule apparemment banale « A partir de ce moment » ; or si on regarde bien, il ne l’emploie qu’une seule autre fois, bien plus tard, au chapitre 16 : ce n’est pas un hasard ; les deux fois, il s’agit d’un grand tournant ; ici « A partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : Convertissez-vous, le Règne des cieux s’est approché » ; au chapitre 16, ce sera « A partir de ce moment, Jésus Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands-prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter ».
Effectivement, dans l’épisode d’aujourd’hui, qui nous relate le début de la vie publique de Jésus, nous sommes à un grand tournant ; avec l’effacement de Jean-Baptiste et le début de la prédication de Jésus, l’humanité a franchi une étape décisive : du temps de la promesse nous sommes passés au temps de l’accomplissement.
Et désormais, le Royaume est là, parmi nous, non seulement en paroles mais en actes : car la finale du texte d’aujourd’hui est tout un programme : « Jésus, parcourant toute la Galilée, enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple ».
La prophétie d’Isaïe que nous avons lue en première lecture trouve ici sa pleine réalisation et Saint Matthieu le souligne puissamment. Jésus proclame : « Le Royaume de Dieu est là ! »
Immédiatement il annonce que, pour faire connaître cette Bonne Nouvelle, il compte sur des témoins, des hommes qu’il choisit pour être ses collaborateurs. La démarche est significative ; Jésus ne se lance pas seul dans l’accomplissement de sa mission : il fait à des hommes ordinaires l’honneur d’y être associés. Ces collaborateurs qu’il choisit parmi des hommes dont le métier est la pêche, il les nomme pêcheurs d’hommes : tirer des hommes de la mer, c’est les empêcher de se noyer ; c’est les sauver.
Jésus associe les apôtres à sa mission de Sauveur.

EVANGILE SELON SAINT LUC, LIVRE DE JEREMIE, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 1

Dimanche 17 février 2019 : lectures et commentaires

 

EVANGILE SELON SAINT JEAN, LIVRE D'ISAÏE, LIVRE D'SAÏE, NOCES DE CANA, PREMIERE LETTRE AUX CORINTHIENS, PSAUME 95

Le dimanche des Noces de Cana

 

LES NOCES DE CANA

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 20 janvier 2019

2éme dimanche du Temps ordinaire

1ère lecture 

Psaume

2ème lecture

Evangile

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PREMIERE LECTURE – Isaïe 62, 1-5

 

1 Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas,
et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse
que sa justice ne paraisse dans la clarté,
et son salut comme une torche qui brûle.
2 Et les nations verront ta justice ;
tous les rois verront ta gloire.
On te nommera d’un nom nouveau,
que la bouche du SEIGNEUR dictera.
3 Tu seras une couronne brillante dans la main du SEIGNEUR,
un diadème royal entre les doigts de ton Dieu.
4 On ne te dira plus « Délaissée ! »,
A ton pays, nul ne dira « Désolation ! »
Toi, tu seras appelée « Ma Préférence ! »
cette terre se nommera « L’épousée ».
Car le SEIGNEUR t’a préférée,
et cette terre deviendra « L’Epousée ».
5 Comme un jeune homme épouse une vierge,
ton Bâtisseur t’épousera.
Comme la jeune mariée fait la joie de son mari,
tu seras la joie de ton Dieu.

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Le prophète Isaïe ne manquait pas d’audace ! A deux reprises, dans ces quelques versets, il a employé le mot « désir » (au sens de désir amoureux) pour traduire les sentiments de Dieu à l’égard de son peuple. Les mots « ma préférée » et « préférence » sont trop faibles ; il faudrait traduire : On ne t’appellera plus « la délaissée », on n’appellera plus ta contrée « terre déserte », mais on te nommera « ma désirée » (littéralement mon désir est en toi), on nommera ta contrée « mon épouse », car le SEIGNEUR met en toi son désir et ta contrée aura un époux.
Car ce que nous avons entendu ici est une véritable déclaration d’amour ! Un fiancé n’en dirait pas davantage à sa bien-aimée. Tu seras ma préférée, mon épouse… Tu seras belle comme une couronne, comme un diadème d’or entre mes mains… tu seras ma joie… Et pour cette déclaration, vous avez remarqué la beauté du vocabulaire, la poésie qui émane de ce texte. On y retrouve le parallélisme des phrases, si caractéristique des psaumes. « Pour la cause de Jérusalem je ne me tairai pas / pour Sion je ne prendrai pas de repos… Tu seras une couronne resplendissante entre les doigts du SEIGNEUR / (tu seras) un diadème royal dans la main de ton Dieu… on te nommera « ma préférée » / on nommera ta contrée « mon épouse ».
Cinq siècles avant Jésus-Christ, déjà, le prophète Isaïe allait donc jusque-là ! Car on pourrait vraiment appeler ce texte le « poème d’amour de Dieu ». Et Isaïe n’est pas le premier à avoir cette audace.
Il est vrai qu’au tout début de la Révélation biblique, les premiers textes de l’Ancien Testament n’emploient pas du tout ce langage. Pourtant, si Dieu aime l’humanité d’un tel amour, c’était déjà vrai dès l’origine. Mais c’était l’humanité qui n’était pas prête à entendre. La Révélation de Dieu comme Epoux, tout comme celle de Dieu-Père n’a pu se faire qu’après des siècles d’histoire biblique.
Au début de l’Alliance entre Dieu et son peuple, cette notion aurait été trop ambiguë. Les autres peuples ne concevaient que trop facilement leurs dieux à l’image des hommes et de leurs histoires de famille ; dans une première étape de la Révélation, il fallait donc déjà découvrir le Dieu tout-Autre que l’homme et entrer dans son Alliance.
C’est le prophète Osée, au huitième siècle av.J.C., qui, le premier, a comparé le peuple d’Israël à une épouse ; et il traitait d’adultères les infidélités du peuple, c’est-à-dire ses retombées dans l’idolâtrie. A sa suite Jérémie, Ezéchiel, le deuxième Isaïe et le troisième Isaïe (celui que nous lisons aujourd’hui) ont développé ce thème des noces entre Dieu et son peuple ; et on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces : les noms tendres, la robe nuptiale, la couronne de mariée, la fidélité, mais aussi la jalousie, l’adultère, les retrouvailles. En voici quelques extraits, par exemple chez Osée : « tu m’appelleras mon mari… je te fiancerai à moi pour toujours… dans l’amour, la tendresse, la fidélité. » (Os 2,18.21). Et chez le deuxième Isaïe « Ton époux sera ton Créateur… Répudie-t-on la femme de sa jeunesse ?… dans mon amour éternel, j’ai pitié de toi. » (Is 54, 5…8). Le texte le plus impressionnant sur ce sujet, c’est évidemment le Cantique des Cantiques : il se présente comme un long dialogue amoureux, composé de sept poèmes ; pour être franc, nulle part les deux amoureux ne sont identifiés ; mais les Juifs le comprennent comme une parabole de l’amour de Dieu pour l’humanité ; la preuve, c’est qu’ils le lisent tout spécialement pendant la célébration de la Pâque, qui est pour eux la grande fête de l’Alliance de Dieu avec son peuple, et, à travers son peuple, avec toute l’humanité.
Pour revenir au texte d’aujourd’hui, l’un des passe-temps préférés, apparemment, du bien-aimé est de donner des noms nouveaux à sa bien-aimée. Vous savez l’importance du Nom dans les relations humaines : quelqu’un ou quelque chose que je ne sais pas nommer n’existe pas pour moi… Savoir nommer quelqu’un, c’est déjà le connaître ; et quand notre relation avec une personne s’approfondit, il n’est pas rare que nous éprouvions le besoin de lui donner un surnom, parfois connu de nous seuls. Dans la vie des couples, ou des familles, les diminutifs et les surnoms tiennent une grande place. Quand nous choisissons le prénom d’un enfant, par exemple, c’est très révélateur : nous faisons porter sur lui beaucoup d’espoirs ; souvent même, si on y regarde bien, c’est tout un programme.
La Bible traduit cette expérience fondamentale de la vie humaine ; et le nom y a une très grande importance ; il dit le mystère de la personne, son être profond, sa vocation, sa mission : très souvent, on nous indique le sens du nom des personnages principaux. Par exemple, l’ange annonçant la naissance de Jésus précise aussitôt que ce nom veut dire : « Dieu sauve » ; c’est-à-dire que cet enfant qui porte ce nom-là sauvera l’humanité au nom de Dieu. Et parfois Dieu donne un nom nouveau à quelqu’un en même temps qu’il lui confie une mission nouvelle : Abram devient Abraham, Saraï devient Sara, Jacob devient Israël et Simon devient Pierre.
Ici donc, c’est Dieu qui donne des noms nouveaux à Jérusalem : la « délaissée » devient la « Préférée », le pays de « désolation » devient « L’épousée » ; effectivement, le peuple juif pouvait avoir l’impression d’être délaissé par Dieu. Ce chapitre 62 d’Isaïe a été écrit dans le contexte du retour d’Exil. On est rentré de l’Exil (à Babylone) en 538 et le Temple n’a commencé à être reconstruit qu’en 521 : c’est dans ce délai que la morosité s’installe et l’impression de délaissement. Si Dieu s’occupait de nous, pense-t-on, les choses iraient mieux et plus vite (il nous arrive bien de dire exactement la même chose : « s’il y avait un Bon Dieu, ces choses-là n’arriveraient pas » …). C’est pour combattre cette désespérance qu’Isaïe, inspiré par Dieu, ose ce texte magnifique : non, Dieu n’a pas oublié son peuple et sa ville de prédilection ; et dans peu de temps cela se saura ! « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu. »

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PSAUME – 95 (96), 1-2a, 2b-3. 7-8a, 9a-10

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
chantez au SEIGNEUR, terre entière,
2 chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
3 racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

7 Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples,
rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance,
8 rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom.

9 Adorez le SEIGNEUR, éblouissant de sainteté.
10 Allez dire aux nations : le SEIGNEUR est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

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Il n’est question, ici, que de la gloire de Dieu, son salut, ses merveilles, sa puissance : « Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau… chantez au SEIGNEUR et bénissez son Nom ! De jour en jour, proclamez son salut… » Rien d’étonnant, ici : cette invitation à chanter la gloire de Dieu est une chose habituelle en Israël où l’on ne cesse de « faire mémoire », comme on dit, de l’œuvre de Dieu, au long des siècles, pour libérer son peuple de tout ce qui peut entraver son bonheur.
Oui, « de jour en jour, Israël proclame son salut »… de jour en jour Israël fait mémoire de l’oeuvre de Dieu, de ses merveilles, c’est-à-dire son œuvre  incessante de libération… de jour en jour Israël témoigne que Dieu l’a libéré de l’Egypte d’abord, puis de toutes les sortes d’esclavage : et le plus terrible des esclavages, c’est de se tromper de Dieu, c’est de mettre sa confiance dans de fausses valeurs, des faux dieux qui ne peuvent que décevoir, des idoles…
Parce qu’Israël a cette chance immense, cet honneur inouï, ce bonheur de savoir et d’être chargé de dire que « le SEIGNEUR notre Dieu, l’Eternel, est le seul Dieu, est le Dieu UN » (comme le dit la profession de foi juive, le « shema Israël ») et que la foi en lui est le seul chemin de bonheur pour l’homme. Voilà le message qu’Israël lance au monde : « Allez dire aux nations : Le SEIGNEUR est roi !… »
Je reprends l’expression : « Allez dire aux nations ». Les « nations », en langage biblique, c’est l’ensemble des autres peuples, ceux que l’on appelle les goyîm, c’est-à-dire le reste de l’humanité, les « incirconcis » comme disait saint Paul. Arrêtons-nous d’abord sur ce mot « gôyîm ». Selon les textes, ce mot semble chargé de plusieurs sens contradictoires : dans certains textes, il est carrément péjoratif ; le livre du Deutéronome, par exemple, parle des « abominations des nations ». Mais c’est parce qu’il vise leur polythéisme, leurs pratiques religieuses en général, et les sacrifices humains en particulier. A la première étape de la pédagogie biblique où il s’agit pour le peuple élu de s’attacher à Dieu sans partage, de découvrir le vrai visage du Dieu unique, il faut se garder de tout contact avec les « nations » : elles resteront longtemps un risque de contagion de l’idolâtrie. Et l’histoire d’Israël a prouvé maintes fois que ce risque est réel ! De plus, dans la mentalité de l’époque, où les divinités étaient censées faire la guerre aux côtés de leurs peuples, on n’aurait pas pu imaginer un Dieu qui prenne le parti de tous les belligérants à la fois !
Mais, dans ce psaume, au contraire, le mot « nations » n’est plus péjoratif : les « nations » ce sont tous ceux qui ne font pas partie du peuple d’Israël et auxquels la Bonne Nouvelle du salut de Dieu est également destinée, tout autant qu’au peuple élu. Bien sûr, si ce psaume peut parler d’une manière aussi positive, cela veut dire qu’il aurait été composé relativement tardivement, probablement après l’Exil à Babylone. Puisque l’auteur peut imaginer qu’un jour, les peuples autres qu’Israël bénéficieront eux aussi du salut de Dieu.
Car c’est pendant la période de déportation de la population de Jérusalem à Babylone que les hommes de la Bible ont définitivement compris que Dieu est réellement unique, qu’il est le Dieu de tout l’univers et de toute l’humanité et que, par conséquent, son salut, son œuvre, ses merveilles ne sont pas réservés à Israël.
Mais, pour en arriver là, il a fallu tout un long et patient travail de la pédagogie de Dieu pour amener les membres du peuple élu à ouvrir leur cœur, à accepter que leur Dieu soit aussi le Dieu de tous les hommes, aussi occupé (si j’ose dire) à faire le bonheur des autres que le leur. Et le peuple élu a compris peu à peu qu’il est le frère aîné, pas le fils unique : son rôle était justement d’ouvrir la voie à ses cadets, dans la longue marche de l’humanité à la rencontre de son Dieu. Un jour viendra où tous les peuples sans exception reconnaîtront Dieu comme le seul Dieu. L’humanité tout entière mettra sa confiance en lui seul : le psaume tout entier a cette dimension universelle. Ce jour-là, enfin, s’accomplira la promesse faite à Abraham : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ».
Les versets que nous lisons aujourd’hui sont pleins de cet espoir que les « nations » vont entendre la Bonne Nouvelle : « Rendez au SEIGNEUR, familles des peuples, rendez au SEIGNEUR, la gloire et la puissance, rendez au SEIGNEUR la gloire de son Nom. »
Les derniers versets, eux, sont comme une sorte d’anticipation de la fin des temps. Ce jour-là, c’est la Création tout entière qui chantera la gloire de Dieu : « Joie au ciel ! Exulte la terre ! Les masses de la mer mugissent, la campagne tout entière est en fête. Les arbres des forêts dansent de joie devant la face du SEIGNEUR ». Vous avez déjà vu des arbres danser ? Et bien oui, ce jour-là ils danseront ! Et la mer mugira, et la campagne tout entière sera en fête ! C’est nous qui sommes aveugles de n’avoir pas encore reconnu notre Dieu !
Bien sûr, si on y réfléchit, c’est normal ! Les mers sont moins bêtes que les hommes ! Elles, elles savent qui les a faites, qui est leur créateur ! Elles mugissent pour Lui, elles l’acclament à leur manière. Les arbres des forêts sont moins bêtes que les hommes : ils savent reconnaître leur créateur : parmi des tas d’idoles, de faux dieux, pour eux, il n’y a pas d’erreur possible, les arbres ne s’y laissent pas prendre.
Mais revenons sur terre ! Je disais que ce psaume anticipe ! Tout cela est encore du domaine du rêve : pour l’instant, la Bonne Nouvelle n’a pas encore pénétré toutes les nations. En attendant, on est dans le présent ! Et le présent n’est pas si facile ; il faut tenir bon dans la foi et il faut témoigner de cette foi à la face des nations. Tenir bon dans la foi, c’est un choix à refaire sans cesse : l’une des strophes que nous ne lisons pas ce dimanche en porte la trace : « Il est grand, le SEIGNEUR, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux : néant, tous les dieux des nations ! » Si on affirme que les dieux des nations ne sont que néant, c’est qu’il faut encore et toujours s’en persuader, refuser de retomber dans l’idolâtrie. Combat jamais complètement gagné.
Tout bien réfléchi, ce psaume n’est-il pas terriblement d’actualité ?

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DEUXIEME LECTURE – Première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, 12, 4 – 11

 

Frères,
4 les dons de la grâce sont variés,
mais c’est le même Esprit.
5 Les services sont variés,
mais c’est le même Seigneur.
6 Les activités sont variées,
mais c’est le même Dieu
qui agit en tout et en tous.
7 A chacun est donnée la manifestation de l’Esprit
en vue du bien.
8 A celui-ci est donnée, par l’Esprit,
une parole de sagesse ;
à un autre, une parole de connaissance
selon le même Esprit ;
9 un autre reçoit, dans le même Esprit,
un don de foi ;
un autre encore, dans l’unique Esprit,
des dons de guérison ;
10 à un autre est donné d’opérer des miracles,
à un autre de prophétiser,
à un autre de discerner les inspirations ;
à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ;
à l’autre de les interpréter.
11 Mais celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit :
il distribue ses dons, comme il le veut,
à chacun en particulier.

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La lettre aux Corinthiens date de vingt siècles et elle n’a pas pris une ride ! Au contraire, elle est complètement d’actualité : comment faire pour rester Chrétiens dans un monde qui a des valeurs tout autres ? Comment trier, dans les idées qui circulent, celles qui sont compatibles avec la foi chrétienne ? Comment cohabiter avec des non-Chrétiens sans manquer à la charité ? Mais aussi sans y perdre notre âme, comme on dit ? Le monde tout autour parle de sexe et d’argent… Comment l’évangéliser ? C’étaient les questions des Chrétiens de Corinthe convertis de fraîche date dans un monde majoritairement païen ; ce sont les nôtres, aujourd’hui, Chrétiens de souche ou non, mais dans une société qui ne privilégie plus les valeurs chrétiennes.
Les réponses de Paul nous concernent donc presque toutes. Il parle des divisions dans la communauté, des problèmes de la vie conjugale, notamment quand les deux époux ne partagent pas la même foi, du cap à tenir au milieu de tous les marchands d’idées nouvelles : sur tous ces points, il remet les choses à leur place. Mais comme toujours, quand il parle de choses très concrètes, il rappelle d’abord le fondement des choses, qui est notre Baptême : comme disait Jean-Baptiste, par le Baptême, nous avons été plongés dans le feu de l’Esprit (Mt 3, 11), et désormais c’est l’Esprit qui se réfracte à travers nous selon nos propres diversités. Paul ne dit pas autre chose : « Celui qui agit en tout cela, c’est le même et unique Esprit : il distribue ses dons à chacun, selon sa volonté. »
A Corinthe, comme dans tout le monde hellénistique, on adorait l’intelligence, on rêvait de découvrir la sagesse, on parlait partout de philosophie. A ces gens qui rêvaient de découvrir la sagesse par eux-mêmes et par la rigueur de leurs raisonnements, Paul répond : la vraie sagesse, la seule connaissance qui compte, n’est pas au bout de nos discours : elle est un don de Dieu. « A celui-ci est donné, grâce à l’Esprit, le langage de la sagesse de Dieu ; à un autre, toujours par l’Esprit, le langage de la connaissance de Dieu. » Il n’y a pas de quoi s’enorgueillir, tout est cadeau. Le mot « don » revient sept fois ! Dans la Bible, ce n’est pas nouveau ! Ici, Paul ne fait que reprendre en termes chrétiens ce que son peuple avait découvert depuis longtemps, à savoir que seul Dieu connaît et peut faire découvrir la vraie sagesse. La nouveauté du discours de Paul est ailleurs : elle consiste à parler de l’Esprit comme d’une Personne.
Plus profondément, Paul se démarque totalement par rapport aux recherches philosophiques des uns et des autres : il ne propose pas une nouvelle école de philosophie, une de plus… Il annonce Quelqu’un. Car les dons qui sont ainsi distribués aux membres de la communauté chrétienne ne sont pas de l’ordre du pouvoir ni du savoir, ils sont une présence intérieure : le nom de l’Esprit est cité huit fois dans ce passage. Finalement, ce texte est adressé aux Corinthiens, mais il ne parle pas d’eux, il parle exclusivement de l’Esprit à l’œuvre  dans la communauté chrétienne ; et qui, patiemment, inlassablement, nous tourne vers notre Père (il nous souffle de dire « Abba » – Père) et il nous tourne vers nos frères.
Pour que les choses soient bien claires, Paul précise : « Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous ». On sait que les Corinthiens étaient avides de phénomènes spirituels extraordinaires, mais Saint Paul leur rappelle l’unique objectif : c’est le bien de tous. Car l’objectif de l’Esprit, ce n’est rien d’autre puisqu’il est l’Amour personnifié. Et alors, dans ses mains, si j’ose dire, nous devenons des instruments d’une infinie variété par la grâce de celui qui est le Dieu Un : « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. »
Telle est la merveille de nos diversités : elles nous rendent capables, chacun à sa façon, de manifester l’Amour de Dieu. Une des leçons de ce texte de Saint Paul est certainement d’apprendre à nous réjouir de nos différences. Elles sont les multiples facettes de ce que l’Amour nous rend capables de faire selon l’originalité de chacun. Réjouissons-nous donc de la variété des races, des couleurs, des langues, des dons, des arts, des inventions… C’est ce qui fait la richesse de l’Eglise et du monde à condition de les vivre dans l’amour.
C’est comme un orchestre : une même inspiration… des expressions différentes et complémentaires, des instruments différents et voilà une symphonie… une symphonie à condition de jouer tous dans la même tonalité… c’est quand nous ne jouons pas tous dans le même ton qu’il y a une cacophonie ! La symphonie dont il est question ici c’est le chant d’amour que l’Eglise est chargée de chanter au monde : disons « l’hymne à l’Amour » comme on dit « l’hymne à la joie » de Beethoven. Notre complémentarité dans l’Eglise n’est pas une affaire de rôles, de fonctions, pour que l’Eglise vive avec un organigramme bien en place… C’est beaucoup plus grave et plus beau que cela : il s’agit de la mission confiée à l’Eglise de révéler l’Amour de Dieu : c’est notre seule raison d’être.

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EVANGILE – selon Saint Jean 2, 1 – 11

En ce temps-là,
1 il y eut un mariage à Cana de Galilée.
La mère de Jésus était là.
2 Jésus aussi avait été invité au mariage
avec ses disciples
3 Or, on manqua de vin ;
la mère de Jésus lui dit :
« Ils n’ont pas de vin. »
4 Jésus lui répond :
« Femme, que me veux-tu ?
Mon Heure n’est pas encore venue. »
5 Sa mère dit à ceux qui servaient :
« Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
6 Or, il y avait là six jarres de pierre
pour les purifications rituelles des Juifs ;
chacune contenait deux à trois mesures (c’est-à-dire environ cent litres).
7 Jésus dit à ceux qui servaient :
« Remplissez d’eau les jarres. »
Et ils les remplirent jusqu’au bord.
8 Il leur dit :
« Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. »
Ils lui en portèrent.
9 Et celui-ci goûta l’eau changée en vin.
Il ne savait pas d’où venait ce vin,
mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau.
10 Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit :
« Tout le monde sert le bon vin en premier,
et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon.
Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
11 Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit.
C’était à Cana de Galilée.
Il manifesta sa gloire,
et ses disciples crurent en lui.

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Il faut nous habituer à la manière d’écrire de Jean l’évangéliste ! C’est entre les lignes que les choses importantes sont dites ! Pour lui, ce premier « signe » (comme il dit) de Jésus à Cana est très important : il évoque à lui tout seul le grand mystère du projet de Dieu sur l’humanité, mystère de Création, mystère d’Alliance, mystère de Noces. Ce que nous appelons le Prologue, chez Jean, c’est-à-dire le tout début de son premier chapitre, était une grande méditation sur ce mystère ; le texte qui nous rapporte le miracle de Cana est exactement la même méditation, mais sur le mode du récit, cette fois. Comme si ces deux textes, au début de l’évangile, devaient nous introduire à la compréhension de tout ce qui va suivre. Je vous propose donc de lire le récit des noces de Cana à la lumière du Prologue.
Qu’y a-t-il eu entre les deux ? Des événements qui composent ce que l’on appelle la « semaine inaugurale » de la vie publique de Jésus. Elle commence auprès de Jean-Baptiste au bord du Jourdain où des Pharisiens sont venus l’interroger sur sa mission ; et déjà Jean-Baptiste annonçait la venue de Jésus ; le lendemain, Jean-Baptiste a la joie de voir Jésus lui-même venir vers lui et il reconnaît en lui « le Fils de Dieu, celui qui baptise dans l’Esprit Saint ». Le lendemain encore, (et c’est Jean qui donne la précision comme s’il disait « il y eut un soir, il y eut un matin »), nouvelle rencontre au bord de l’eau : cette fois, ce sont deux disciples de Jean-Baptiste qui se détachent de son groupe pour suivre Jésus et celui-ci les invite à passer la soirée auprès de lui. Le jour suivant, Jésus part en Galilée accompagné déjà de quelques disciples. Et c’est en Galilée, trois jours plus tard, qu’a lieu le miracle de Cana : Jean commence son récit des noces de Cana en disant « le troisième jour1, il y eut un mariage à Cana en Galilée » ; on est, bien sûr, tentés de faire le compte de tous ces jours depuis le début : cela donne « le septième jour » ; l’évocation d’une semaine, d’un « septième jour », dans un évangile, ce n’est évidemment pas anodin. Le « septième jour » renvoie toujours à l’achèvement de la Création.
Comme le mot « commencement », d’ailleurs, que l’évangéliste emploie à la fin de son récit : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. » Dans le Prologue, Jean affirmait « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement tourné vers Dieu. Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. » Nous voici dans le cadre des sept jours de la Création. L’épisode des noces de Cana, un septième jour, lui fait donc un lointain écho : car, en réalité, à Cana, Jésus ne se contente pas de multiplier le vin, il le crée ; comme au commencement de toutes choses, le Verbe était tourné vers Dieu pour créer le monde, une nouvelle étape s’inaugure à Cana : la création nouvelle a commencé.
Et il s’agit d’une noce ! On pourrait continuer le parallèle : au sixième jour, Dieu avait achevé son œuvre  par la création du couple humain à son image ; au septième jour de la nouvelle création, Jésus participe à un repas de noces. Manière de dire que le projet créateur de Dieu est en définitive un projet d’alliance, un projet de noce. (Nous comprenons mieux alors pourquoi nous avons lu en première lecture ce texte du troisième Isaïe dans lequel Dieu disait à son peuple : je t’aime d’amour et je t’épouse ; Is 62) Les Pères de l’Eglise ne se sont pas privés de voir dans le miracle de Cana la réalisation de la promesse de Dieu : la fête des noces de Dieu avec l’humanité débute là.
C’est pour cela que le mot « Heure » chez Jean est si important : il s’agit de l’Heure où le projet de Dieu a été définitivement accompli en Jésus-Christ. C’est bien à cela que Jésus pense quand il dit à Marie : « Femme, que me veux-tu ? Mon Heure n’est pas encore venue. » Visiblement ses préoccupations sont au-delà du problème matériel du manque de vin : il ne perd pas de vue sa mission qui est d’accomplir les noces de Dieu avec l’humanité.
Mais la première phrase (« Femme, que me veux-tu ? ») reste surprenante et on a beaucoup épilogué ; en réalité, dans le texte grec, c’est « qu’y a-t-il pour toi et pour moi ? » autrement dit : « tu ne peux pas comprendre ». Jésus affronte là, seul, la grande question de sa mission : pour accomplir cette mission, concrètement, que doit-il faire ? Doit-il créer du vin ? Et ainsi manifester qu’il est le Fils de Dieu ?
On a peut-être ici, dans l’évangile de Jean, un écho du récit des Tentations dans les Evangiles synoptiques ; ce qui expliquerait, d’ailleurs, la sécheresse apparente de la phrase de Jésus à sa mère ; au désert, dans l’épisode des Tentations, la question qui s’est posée à Jésus était « qu’est-ce, au juste, être Fils de Dieu ? » et le Tentateur lui avait susurré « si tu es vraiment le Fils de Dieu, maintenant que tu as faim, ordonne que ces pierres deviennent du pain ». On remarquera une chose : quand il est seul au désert, Jésus refuse de faire les miracles que lui suggère le Tentateur, car il en serait le seul bénéficiaire. A Cana, au contraire, Jésus multiplie le vin de la fête pour la joie des convives. Ce qui revient à dire que le Fils de Dieu ne fait de miracles que pour le bonheur des hommes.
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Note
1 – Le « Troisième jour » : à elle toute seule, cette précision est certainement un message ; là encore il ne s’agit pas d’une notation anecdotique pour remplir un journal de bord, mais d’une méditation théologique : la mémoire des disciples est à jamais marquée par un certain troisième jour, celui de la Résurrection. Elle nous renvoie donc à l’autre bout, si j’ose dire, de la vie publique de Jésus, à la Passion, la mort et la Résurrection du Christ. Manière pour Jean de nous dire : c’est là et là seulement, que l’Alliance de Dieu avec l’humanité sera définitivement scellée, ses noces célébrées. D’ailleurs la dernière phrase « Il manifesta sa gloire » est aussi une allusion à la Résurrection. Dans le Prologue, encore, Jean disait « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire… » C’est à Cana, justement, que les disciples ont vu la gloire de Jésus pour la première fois. En attendant la manifestation définitive de la gloire de Dieu sur le visage du Christ, mort et ressuscité.

Compléments
– Saint Jean précise que Cana est en Galilée ; ce qui élargit considérablement la perspective : car la Galilée, traditionnellement, c’est le pays des païens, un carrefour de peuples ; Isaïe l’appelait le « pays de l’ombre, la Galilée des nations » : Dieu donc épouse l’humanité tout entière et pas seulement quelques privilégiés.
– « Femme que me veux-tu ? » Ne cherchons pas à minimiser l’indéniable vivacité de cette réaction du Fils envers sa mère. En hébreu, cette phrase marque généralement une divergence de vues, parfois même une hostilité (Jg 11, 12 ; Mc 1, 24 ; 2 S 16, 10 ; 2 S 19, 23) ; reconnaissons qu’il s’agit ici de cas extrêmes ; la réflexion de Jésus s’apparente peut-être davantage à celle de la veuve de Sarepta face à Elie au moment de la mort de son fils (1 R 17, 18) : elle considère la présence du prophète comme une intervention inopportune. Mais la difficulté persiste : Jésus, le doux et humble de cœur , manquerait-il de respect envers sa mère ? En réalité, peut-être y a-t-il ici l’aveu implicite d’un véritable affrontement intérieur pour le Fils au sujet de sa mission. Lui qui ne s’autorisait pas à accomplir des miracles pour son seul bénéfice (changer des pierres en pain), devait-il ici transformer l’eau en vin ? Ici, on touche à la profondeur du mystère du Christ, mystère dont lui-même a progressivement pris conscience : pleinement homme, il a dû grandir peu à peu comme chacun de nous dans la découverte de sa mission.
– Les cuves d’eau de Cana sont en pierre et Jean le précise intentionnellement : les poteries de terre cuite étaient employées pour l’eau potable, les cuves de pierre pour l’eau des ablutions rituelles. C’est cette eau-là, eau symbolique de l’Alliance, qui est devenue vin des noces.
– Les disciples ne découvriront le miracle qu’après coup ; mais les seuls qui sont réellement dans la confidence, et Saint Jean le souligne, ce sont les serviteurs (verset 9) : ils le savaient dans leur chair, si j’ose dire, parce que ce sont eux qui sont allés puiser l’eau, qui l’ont transportée, et tout cela dans une obéissance aveugle, sans comprendre peut-être à quoi allait servir cette eau. Mais, bien sûr, nous ne sommes pas surpris outre mesure que des pauvres soient les premiers au courant du projet de Dieu !

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