AUGUSTIN (saint ; 354-430), AUGUSTIN D'Ippone, PSAUME 41, SERMONS

Psaume 41 : Sermon de saint Augustin

AUGUSTIN, COMME UN CERF ALTÉRÉ (COMMENTAIRE DU PS. 41)

Augustin, Comme un cerf altéré (Commentaire du Ps. 41)

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La soif du cerf.

  1. Depuis longtemps, je désire avec vous savourer la parole de Dieu, et vous saluer en celui qui est notre secours et notre salut. Que nous apporte le Seigneur ? Ecoutez-le et en lui réjouissez-vous comme moi, en sa parole, en sa vérité et en son amour.

Je voudrais vous parler d’un psaume dont vous attendez le commentaire. Ce psaume est soulevé par un immense désir, et celui qui le chante dit: Comme le cerf aspire aux sources des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu. Qui parle ainsi ? Nous-mêmes, si nous le voulons. Pourquoi chercher au-dehors qui est Dieu, quand toi-même tu peux être ce que tu cherches ? En réalité il est question moins d’un homme que d’un corps; et ce corps est l’église du Christ (Cf. Col 1, 24). Tous ceux qui fréquentent l’église ne ressentent peut-être pas ce désir, mais celui qui a goûté la douceur du Maître et qui se retrouve lui-même en ce psaume, y découvre qu’il n’est pas seul: le Seigneur a semé le grain dans son champ qui est la terre entière. C’est en quelque sorte tout le corps des chrétiens qui dit: Comme le cerf aspire à la source des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu.

Ces paroles s’appliquent d’abord aux catéchumènes, impatients de recevoir le saint baptême. Pourquoi leur chanter solennellement ce psaume? Afin qu’ils aspirent aux eaux du pardon, comme le cerf aspire aux sources des eaux. Oui, cette interprétation est juste et l’Église la tient pour essentielle. Et pourtant, frères, je ne crois pas qu’au jour même du baptême, les fidèles puissent étancher toute leur soif; à mon avis, à connaître le lieu que nous traversons et celui où tendent nos pas, nous ressentons plus brûlante notre soif.

Coré et le Christ.

  1. Le psaume porte en inscription : Pour la finPour l’intelligence, aux enfants de Coré, psaume. Nous avons rencontré ces enfants de Coré en d’autres inscriptions. Je me souviens vous en avoir déjà parlé: je vous avais expliqué le sens de leur nom. Mais je tiens aujourd’hui encore à en dire un mot; ne nous faisons pas scrupule de répéter ce que nous avons pu dire autrefois. Car vous n’avez pas tous assisté à chacune de mes prédications.

Coré était un homme, soit. Il eut des enfants, appelés les enfants de Coré (Nb 26, 11). Mais nous n’examinerons ici que le symbole que ce nom recèle et en extrairons le sens.

C’est à dessein que l’on appelle les chrétiens enfants de Coré. Pourquoi enfants de Coré? Parce que enfants de l’époux, enfants du Christ. Les chrétiens sont appelés les enfants de l’époux (Mt 9, 15). Pourquoi Coré désigne-t-il le Christ ? Parce que Coré signifie chauve. Voilà qui est plus étrange encore! Je cherchais pourquoi Coré désigne le Christ, je serais plus curieux encore de savoir en quoi le mot de chauve évoque le Christ !

Eh bien, le Christ n’a-t-il pas été crucifié sur le Calvaire [Calvaire, en latin calvarium, le crâne, à rapprocher de calvus, chauve. C’est la traduction de l’hébreu Golgotha, lieu du crâne. NdlT]? Si. Voilà pourquoi les enfants de l’époux, les enfants de sa passion, les enfants rachetés par son sang, les enfants de sa croix, qui portent au front ce bois que ses ennemis avaient dressé au Calvaire, sont appelés les enfants de Coré. Et le psaume qu’on leur chante s’adresse à leur intelligence.

 

Une source et une lumière.

Vibrons de cette intelligence, et essayons de comprendre ce chant qui nous est destiné. Que devons-nous comprendre? Quel sens donner à ce psaume? J’ose le dire: Depuis la création, les œuvres  de Dieu rendent visibles à l’intelligence ses attributs invisibles (Rm 1, 20).

Ah, mes frères! Sentez ma ferveur, partagez mon désir ! Ensemble aimons, ensemble brûlons de cette soif, ensemble courons à la source de l’intelligence! Je ne parle pas ici de la source où aspirent les candidats au baptême, dans l’attente du pardon. Nous, les baptisés, aspirons à cette source dont l’Ecriture dit ailleurs : En toi est la source de vie (Ps 36, 10).

Lui-même est source et lumière : En ta lumière, nous verrons la lumière (Ps 36, 10). Et s’il est à la fois source et lumière, il est aussi intelligence, il rassasie l’âme affamée de savoir, et tout être doué d’intelligence est illuminé non par une lumière corporelle, ni charnelle, ni extérieure mais par une lumière tout intérieure. Oui, mes frères, elle existe, cette lumière intérieure, mais les êtres sans intelligence en sont privés. Et c’est aux autres, à ceux qui désirent la source de vie et y puisent déjà quelque douceur, que s’adresse l’Apôtre, les suppliant de ne pas se conduire comme les païens, esprits frivoles: Car leur intelligence est obscurcie, et l’ignorance qu’engendre en eux, l’endurcissement du cœur , les tient éloignés de la vie de Dieu (Ep 4, 17-18). Si leur intelligence est obscurcie, en d’autres termes, si, faute d’intelligence, ils sont dans les ténèbres, les êtres intelligents, eux, sont dans la lumière.

Cours aux sources, aspire aux sources des eaux. En Dieu est la source de la vie, et une source qui ne peut tarir; en sa lumière, une lumière qui ne peut s’obscurcir. Aspire à cette lumière, source et lumière que tes yeux ne connaissent pas. Cette lumière, l’œil intérieur se prépare à la contempler; cette source, la soif intérieure brûle de s’y abreuver.

Cours à la source, aspire à la source. Mais n’y cours pas n’importe comment, ni comme le ferait un autre animal. Cours comme le cerf. Pourquoi le cerf ? Que rien ne ralentisse ta course, cours de toute ta force, de toute ta force désire la source. Cette impétuosité est le propre du cerf.

 Tuer les serpents.

  1. Mais peut-être l’Ecriture n’a pas voulu dans le cerf nous rendre seulement sensibles à la légèreté. Elle nous invite à y voir un autre trait: écoute-le. Le cerf est un tueur de serpents; lorsqu’il a tué les serpents, il sent redoubler sa soif. Les serpents morts, il court avec plus d’ardeur encore vers les sources.

Les serpents sont tes vices. Détruis les serpents de l’iniquité, et tu aspireras plus fort encore à la source de vérité. L’avarice émet-elle en toi ses obscurs sifflements ? Elle siffle contre la parole de Dieu. Elle siffle contre le commandement de Dieu, et quand on te met en garde contre le péché que tu pourrais commettre, et que tu aimes mieux, toi, commettre le péché que te priver d’un plaisir, tu choisis d’être mordu par le serpent, au lieu de le tuer toi-même. Tant que tu obéis à tes vices, à ta cupidité, à ton avarice, à tes serpents, puis-je trouver en toi l’élan qui t’emportera à la source des eaux ? Aspires-tu à la source de la sagesse tant que te ronge un venin malicieux ? Tue en toi tout ce qui est contraire à la vérité, mais lorsque tu te verras pur de toute passion mauvaise, n’en reste pas là, comme si tu n’avais plus rien à désirer. Laisse-toi encore emporter, lors même que tu as réussi à vaincre toutes les difficultés qui t’assaillaient. Car peut-être me diras-tu, en bon cerf : Dieu le sait, je ne suis plus avare, je ne convoite plus le bien d’autrui, je ne brûle plus de passion adultère, je ne suis plus la proie de la haine ou de l’envie, ni d’autres vices. Me voilà débarrassé, dis-tu, et peut-être te demandes-tu où trouver ta joie. Aspire à cette source de joie: aspire aux sources des eaux. Dieu saura te réconforter, et combler celui qui vient vers lui, en cerf léger, tout altéré, après avoir tué ses serpents.

  

Porter les fardeaux.

  1. On peut remarquer un autre trait chez le cerf. On dit, et certains mêmes l’ont vu (sans témoins, on n’aurait pu le rapporter), on dit donc, que les cerfs qui voyagent en troupe, ou qui gagnent d’autres rives à la nage, appuient leur tête les uns sur les autres l’un d’eux ouvre la marche, et ceux qui sont derrière posent sur lui leur front, et servent également d’appui aux suivants et ainsi de suite jusqu’au dernier du troupeau. Le chef de file qui porte son fardeau de têtes, va en queue dès qu’il sent la fatigue; un autre le remplace, prend sa charge et va se reposer à son tour en allant appuyer sa tête comme ses compagnons. Ainsi se partagent-ils les fardeaux et accomplissent-ils leur voyage sans se séparer.

L’Apôtre semble s’adresser à des cerfs lorsqu’il dit: Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ (Ga 6, 2).

 

L’objet de la foi est invisible.

  1. Etabli dans la foi, le cerf ne voit pas encore l’objet de sa foi; il aspire à comprendre ce qu’il aime; mais voici qu’il se heurte à l’hostilité de ceux qui ne sont pas des cerfs: leur intelligence est obscurcie, ils sont plongés dans les ténèbres extérieures et aveuglés par l’ombre des vices; bien plus, ils insultent sa foi et comme il n’en peut montrer l’objet, ils lui disent : Où est ton Dieu ? Que fait le cerf à ces mots? Ecoutons-le, si c’est possible, imitons-le.

Il exprime d’abord sa soif: Comme le cerf aspire aux sources des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu. Mais pourquoi le cerf cherche-t-il les sources des eaux ? Pour se laver ? Pour boire ou pour se laver ? On ne le sait pas. Ecoute la suite et tu ne chercheras plus : Mon âme a soif du Dieu vivant.

Quand je dis: Comme le cerf aspire aux sources des eaux, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu, je dis : Mon âme a soif du Dieu  vivant. Quelle est cette soif ? Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ? C’est là ma soif: venir et paraître. Ce voyage me donne soif, cette course m’altère : je boirai à l’arrivée.

Mais quand viendrai-je ? Ce qui est court à Dieu paraît long à notre désir. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ? Le même désir lui inspire ailleurs ce cri : Une chose au Seigneur je demande, une chose je cherche, c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie (Ps 27, 4). Pourquoi ? Pour contempler la beauté du Seigneur. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ?

 

Le pain des larmes.

  1. Tandis que je médite, tandis que je cours, tandis que je suis en voyage, avant de venir, avant de paraître, mes larmes sont mon pain, nuit et jour, lorsqu’on me dit sans cesse: Où est ton Dieu? Mes larmes, dit-il, m’ont été, non une amertume, mais un pain. je trouvais de la douceur dans mes larmes mêmes: assoiffé de cette source où je ne pouvais encore boire, je dévorais mes larmes avec une sorte de rage.

Car il ne dit pas : Mes larmes m’ont été une boisson, de peur de sembler les désirer comme les sources des eaux, mais: Cette soif dont je brûle et qui m’entraîne vers les sources des eaux ne s’est point apaisée ; et mes larmes ont été mon pain, en toute cette attente. Ces larmes qu’il dévorait ne faisaient sans doute qu’aggraver sa soif et son désir de boire aux sources. Nuit et jour, mes larmes ont été mon pain.

Les hommes mangent le jour cette nourriture qu’ils appellent le pain, et ils dorment la nuit. Mais le pain des larmes se mange jour et nuit. Que tu appelles le jour et la nuit la totalité du temps, ou que tu comprennes le jour comme les joies de la vie et la nuit comme ses détresses, heureux ou malheureux, je répands les larmes de mon désir, et ce désir ne perd point de sa force. Toutes les joies de la vie me sont sujets de tristesse, jusqu’à ce que je paraisse devant la face de Dieu. Pourquoi m’obliger à me féliciter le jour, s’il m’advient quelque bonheur ? Celui-ci n’est-il pas fallacieux ? N’est-il pas furtif, caduc et mortel? N’est-il pas changeant, capricieux, passager ? N’est-il pas fait de plus d’illusions que de plaisirs ? Pourquoi donc au sein du bonheur mes larmes ne feraient-elles pas mon pain ? Ici-bas, même au comble du bonheur, tant que nous demeurons en ce corps, nous habitons loin du Seigneur (2 Co 5, 6)?

On me répète sans cesse: Où est ton Dieu ? Si un païen me tient ce langage, je ne puis lui dire, moi : Où est ton Dieu ? Car il montre son Dieu du doigt. Il désigne du doigt une pierre et dit : Voilà mon Dieu. Où est ton Dieu ? je me moque de sa pierre. Il rougit de me l’avoir montrée. Il en détourne ses yeux et les lève au ciel; pointant le doigt vers le soleil, il répète : Voilà mon Dieu. Où est ton Dieu ? Il a su montrer un objet aux yeux de la chair; et moi, j’aurais bien quelqu’un à lui montrer, mais lui n’a pas d’yeux pour le voir. Il a pu montrer son Dieu, le soleil, à mes yeux de chair, mais de quels yeux, moi, pourrai-je lui montrer le Créateur du soleil ?

  

Où voir Dieu?

  1. Harcelé par cette question: Où est ton Dieu ? sans cesse nourri de mes larmes, j’ai médité, jour et nuit, sur ces mots que j’entendais: Où est ton Dieu ? Et je me suis mis moi-même à la recherche de mon Dieu, non plus seulement pour croire en lui, mais pour tâcher, dans la mesure de mes forces, de le contempler. Car je vois les œuvres de mon Dieu, mais je ne vois pas mon Dieu, qui en est l’auteur.

Comme un cerf, j’aspire aux sources des eaux; en lui est la source de vie; ce psaume est dédié aux enfants de Coré, à leur intelligence; et les œuvres de Dieu rendent visibles à l’intelligence ses attributs invisibles (Rm 1, 20). Cela étant, que ferai-je pour trouver mon Dieu? je considérerai la terre. La terre est son œuvre , et sa beauté éclate de toute part et elle la doit à un ouvrier. Plantes et animaux sont de pures merveilles, tous ont un créateur. Je montre l’immensité des mers qui nous entourent: elle m’étonne, elle me ravit, j’en cherche l’auteur. Je regarde le ciel et la beauté des étoiles, j’admire l’éclat du soleil qui suffit à faire le jour, la lune qui nous rend la nuit si douce. Ces beautés nous étonnent, nous bouleversent, nous font rêver. Elles ne sont plus de la terre, mais déjà du ciel. Et pourtant je reste sur ma soif: je suis tout saisi, tout ému, mais j’ai soif de leur créateur.

Je reviens en moi-même et je cherche qui je suis, moi qui cherche ainsi. Je découvre que j’ai un corps et une âme; je dois mener l’un et être mené par l’autre; au corps d’obéir, à l’âme de gouverner. Je sens que mon âme vaut mieux que mon corps ; qui ici poursuit cette quête ? Mon âme, je le vois, et non mon corps. J’avoue pourtant n’avoir rien observé qui ne l’ait été par le corps. J’admirais la terre: je l’avais vue de mes yeux. J’admirais la mer: encore mes yeux. J’admirais le ciel, les étoiles, le soleil et la lune : toujours mes yeux.

Les yeux sont des parties de mon corps, ce sont les fenêtres de l’âme. Quelqu’un est derrière, qui regarde. S’abandonne-t-il à sa rêverie, ces fenêtres ouvertes sont aveugles.

Mon Dieu qui a créé ce que je vois de mes yeux, ne doit point être cherché avec ces yeux-là. L’âme doit se regarder par elle-même et chercher si elle n’est point une substance que les yeux ne peuvent saisir, comme les couleurs ou la lumière; ni les oreilles, comme les chants ou le bruit; ni les narines, comme les parfums; ni le palais et la langue, comme les saveurs; ni tout le corps, comme les contacts durs ou tendres, froids ou chauds, piquants ou doux ; l’âme, dis-je, doit chercher s’il y a quelque chose au-dedans que je puisse découvrir.

Et que puis-je découvrir au-dedans qui n’ait ni couleur, ni son, ni odeur, ni saveur, qui ne soit ni chaud ni froid, ni dur ni tendre? Que l’on me dise donc la couleur de la sagesse ! Lorsque nous pensons à la justice, et qu’en secret, nous rêvons à sa beauté, quel son retentit à nos oreilles? Quelle odeur monte à nos narines? Quel goût vient à notre bouche ? Quel objet la main caresse-t-elle ? La justice est tout intérieure; mais elle est belle, mais on l’admire, mais on la voit. Si nos yeux de chair sont dans les ténèbres, l’âme s’enchante de sa lumière. Que voyait Tobie lorsque aveugle, il enseignait la sagesse à un fils dont les yeux étaient sains (Tb 4, 2) ?

Il existe donc un principe que l’âme qui domine, gouverne et habite le corps, peut voir; qu’elle connaît, non par les yeux du corps, ni par les oreilles, ni par les narines, ni par le palais, ni par le toucher, mais par elle-même. Et son propre témoignage vaut sans doute mieux que celui de ses serviteurs. Ainsi, l’âme se voit par elle-même, et se voit pour se connaître. Pour se voir, elle n’a point besoin des yeux du corps ; au contraire, elle rejette tous les sens qui lui semblent grossiers et tumultueux; elle revient vers elle, pour se voir elle-même, pour se connaître elle-même.

Mais Dieu est-il comme l’âme ? Sans doute Dieu ne peut-il être vu que par l’âme, mais on ne peut le voir comme on voit l’âme ? Car notre âme cherche ce Dieu qui fera taire les sarcasmes : Où est ton Dieu ? Elle cherche une vérité immuable, une substance sans défaut. Telle n’est pas l’âme: elle recule, elle avance, elle sait, elle ignore; elle se souvient, elle oublie, tantôt elle veut, tantôt elle ne veut pas. Dieu n’est pas sujet à ces inconstances. Si je dis: Dieu est changeant, ce sera m’insulter que me dire : Où est ton Dieu?

 

 Une haute demeure.

  1. J’ai cherché mon Dieu dans ses œuvres visibles et matérielles, et ne l’ai point trouvé, j’ai cherché sa substance en moi-même, comme s’il ressemblait à ce que je suis, et ne l’ai point trouvé; je découvre alors que Dieu est plus que mon âme. Et, pour le toucher, j’ai médité et j’ai épanché au-dessus de moi mon âme. Mon âme saurait-elle toucher ce qu’elle cherche au-dessus d’elle, si elle ne s’épanchait au-dessus d’elle-même? Si elle demeurait en elle, elle se verrait seule, et en se voyant seule, elle ne verrait pas son Dieu. Laissons l’insulte: où est ton Dieu ? Laissons. Moi, tant que je ne vois pas et que je demeure en attente, je me nourris jour et nuit de mes larmes. Qu’on me le dise encore : où est ton Dieu?Je cherche, moi, mon Dieu dans tous les êtres de la terre et du ciel, et je ne le trouve pas. Je cherche sa substance dans mon âme, et je ne la trouve pas; et pourtant j’ai cherché un moyen de voir Dieu, et, désirant contempler l’invisible grandeur de mon Dieu dans les ouvrages qu’il a faits, j’ai épanché au-dessus de moi mon âme. Il ne me reste plus rien à présent à toucher, que mon Dieu seul. Et la demeure de Dieu est là, au-dessus de mon âme; là il habite, de là il me regarde; de là, il m’a créé, de là il me gouverne, de là il me protège, de là il me suscite, de là il m’appelle, de là il me dirige, de là il me conduit et de là il me conduira jusqu’à la fin.

 

 La tente terrestre.

  1. Celui qui habite une si haute et si mystérieuse demeure, possède aussi une tente sur la terre. Sa tente sur la terre, est son Église, qui est encore loin de lui. Mais c’est là qu’il faut le chercher, c’est dans cette tente que l’on trouve le chemin qui mène à sa demeure. Pourquoi lorsque je cherchais Dieu, ai-je épanché au-dessus de moi mon âme ? Pourquoi ? J’entrerai dans le lieu de la tente. Hors du lieu de cette tente, je ne pourrai chercher mon Dieu sans me perdre. J’entrerai dans le lieu de la tente admirable jusqu’à la maison de Dieu. J’ai bien des sujets d’admiration sous cette tente. Voyez ce que je puis y admirer: les croyants sont la tente de Dieu sur la terre. J’admire qu’ils aient si bien soumis leur corps: en eux le péché, détrôné, ne fait plus prévaloir ses désirs et ils ne livrent pas leurs membres au péché comme des armes d’iniquité, mais ils les donnent au Dieu vivant en des actes de justice. J’admire que des membres de chair s’unissent ainsi à l’âme pour le service de Dieu (cf. Rm 6, 12-13).

Je considère aussi l’âme qui obéit à Dieu, qui règle les tâches de sa vie, fait taire ses convoitises, dissipe son ignorance, se dépense dans toutes sortes d’épreuves rudes et difficiles, et répand sur autrui la justice et l’amour. Oui, j’admire ces vertus dans l’âme mais je ne m’arrête pas encore sous cette tente, je vais plus loin. Si admirable que soit cette tente, je ne rêve que de parvenir à la maison de Dieu. Le prophète en parle dans un autre psaume, où il se pose la question – rude et difficile – de savoir pourquoi en ce monde les méchants sont heureux et les justes malheureux : J’ai cherché à comprendre, mais cette tâche est trop dure pour moi, jusqu’au jour où j’entrerai dans le lieu de la tente admirable, jusqu’à la maison de Dieu, et comprendrai la fin de tout (Ps 73, 16-17). Oui, là est la source de l’intelligence: dans le sanctuaire de Dieu, dans la maison de Dieu. Là, David a compris la fin de tout, il a compris pourquoi les méchants sont heureux et les justes affligés. Qu’a-t-il compris ? Que les méchants qui jouissent ici de l’impunité, sont gardés pour des peines éternelles et que les bons qui sont dans le malheur, sont éprouvés avant de toucher enfin leur héritage.

 

La fête éternelle.

Voilà ce qu’il a appris dans le sanctuaire de Dieu, voilà ce qu’il a compris touchant la fin de tout. Il est monté vers la tente et il est parvenu à la maison de Dieu. Tandis qu’il admirait les membres qui peuplent la tente, il a été conduit à la maison de Dieu, emporté par une certaine douceur et par je ne sais quel charme intérieur et secret; comme si de la maison de Dieu s’élevaient les sons délicieux de quelque instrument; il marchait dans la tente, attentif à je ne sais quelle musique intérieure, dont la douceur l’entraînait; il suivait les sons qui l’arrachaient à tout le tumulte de la chair et du sang, et il est parvenu jusqu’à la maison de Dieu.

Lui-même décrit son voyage et son cheminement, comme si nous lui avions dit: tu admires la tente sur cette terre; mais comment es-tu parvenu dans le secret de la maison de Dieu ? Au milieu des cris de joie et de louange, et des rumeurs de la fête.

Lorsque les hommes ici, célèbrent leurs fêtes grossières, ils ont coutume de faire jouer des instruments devant leurs maisons, ou de faire venir un orchestre et d’écouter ses musiques faciles et sensuelles. Devant tout ce bruit, nous disons, nous passants : qu’y a-t-il là ? On nous répond qu’une fête se donne: on célèbre un anniversaire, ce sont des noces. Comme si nous devions concevoir une moins fâcheuse opinion de ces chansons, et que le sujet de la fête excusât sa vulgarité !

Mais dans la maison de Dieu, il est une fête éternelle. On n’y célèbre point un événement passager. Une fête éternelle. Le chœur des anges. Devant tous, la face de Dieu. Une allégresse sans fin. Ce jour sacré n’a point de commencement pour l’ouvrir, ni de terme pour le clore. Cette fête éternelle et jamais interrompue fait résonner au cœur  je ne sais quels chants doux et tendres, pourvu que celui-ci se soit fermé au tumulte du monde. Celui qui s’avance dans cette tente et considère les merveilles que Dieu accomplit pour le salut des siens, a l’oreille caressée par la rumeur de la fête, qui l’emporte, tel un cerf, vers les sources des eaux.

  

Loin de Dieu.

  1. Mais, frères, aussi longtemps que nous sommes en ce corps, nous habitons loin du Seigneur. Le corps, voué à la corruption, pèse sur l’âme et la demeure terrestre abat l’esprit aux mille pensées. Sans doute, tandis que nous marchons, tendus, les nuages s’écartent-ils, sans doute parvenons-nous à saisir quelques sons et à entrevoir à force de ferveur, la beauté de la maison de Dieu. Mais sous le poids de notre faiblesse, nous retombons dans notre premier état, et retrouvons notre ancienne inertie. Et comme nous avions découvert là des sujets de joie, nous ne manquerons pas ici de sujets de plainte.

Car ce cerf altéré qui se nourrit nuit et jour de ses larmes et que son ardeur entraîne vers les sources des eaux, vers l’intime douceur de Dieu, ce cerf qui épanche son âme au-dessus de lui, afin de toucher ce qui est au-dessus de son âme, qui marche dans la tente admirable jusqu’à la maison de Dieu, se laisse porter par la beauté d’une musique intérieure et spirituelle, et en vient à dédaigner tous les mirages extérieurs, pour ne suivre que les joies intérieures, ce cerf, dis-je, est encore un homme, il gémit encore, il revêt encore une chair fragile, il est encore exposé aux scandales du monde.

Alors il se regarde comme s’il revenait d’un rêve, il se voit jeté en des tristesses qu’il compare aux grâces dont il s’était approché pour les voir, et dont il est sorti après les avoir vues: Pourquoi es-tu triste, mon âme, s’écrie-t-il, et pourquoi te troubles-tu ? Nous avons déjà goûté une secrète douceur, nous avons déjà pu, par la pointe de l’esprit, apercevoir, bien vite, il est vrai, et comme en un éclair, nous avons pu, dis-je, apercevoir quelque chose d’immuable; pourquoi me troubles-tu encore, pourquoi cette tristesse? Tu ne doutes pas de ton Dieu. Et tu n’es plus désemparé lorsqu’on te dit « où est ton Dieu ? » J’ai déjà contemplé quelque chose d’immuable. Pourquoi me troubles-tu encore ? Espère en Dieu. Et l’âme semble répondre, à mi-voix : pourquoi te troublé-je, sinon parce que je ne suis pas encore là où règne cette douceur qui m’a un moment emportée ? Puis-je déjà boire sans émoi à cette source ? N’ai-je plus de scandale à redouter ? Suis-je à l’abri de toutes mes passions comme si elles étaient domptées et vaincues ? Le démon, mon ennemi, ne me guette-t-il pas? Ne me tend-il pas chaque jour ses rets perfides? Et tu ne veux pas que je te trouble, moi qui suis jetée en ce monde, si loin encore de la maison de mon Dieu ?

 

Espérer en Dieu.

Espère en Dieu, répond-il à l’âme qui le trouble, et dont la tristesse semble justifiée par les maux dont le monde foisonne. Mais demeure aussi dans l’espérance. Quand on voit ce qu’on espère, ce n’est plus de l’espérance, mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons patiemment (Rm 8, 24-25).

  1. Espère en Dieu. Pourquoi: espère Parce que je le louerai. Quelle sera ta louange? Mon Dieu est le salut de ma face. Le salut ne peut venir de moi-même; je le dirai, je le louerai: Mon Dieuest le salut de ma face. Craignant de perdre les notions qu’il a pu entrevoir, il regarde avec inquiétude si son ennemi ne se glisse point à ses côtés. Il ne dit pas encore: je suis totalement sauvé. Quoique nous ayons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement attendant d’être adoptés et délivrés de notre corps (Rm 8, 23). Quand ce salut sera accompli en nous, nous serons dans la maison de Dieu, où nous vivrons sans fin, où sans fin nous louerons celui à qui il est dit : Heureux ceux qui habitent en ta maison, ils te loueront aux siècles des siècles (Ps 84, 5). Nous n’y sommes point encore, car notre salut n’est encore qu’une promesse. Mais je loue mon Dieu, dans l’espérance, je lui dis: Mon Dieu est le salut de ma face.

C’est en espérance que nous sommes sauvés; or quand on voit ce qu’on espère, ce n’est pas l’espérance. Persévère donc afin d’arriver. Persévère jusqu’à ce que vienne le salut. Ecoute ton Dieu lui-même te parler au-dedans de toi: Attends le Seigneur, demeure ferme, fortifie ton coeur, attends le Seigneur. Car celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé (Ps 27, 14; Mt 10, 22).

Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu? Espère en Dieu, car je le louerai. Et voici ma louange: Mon Dieu est le salut de ma face.

ANCIEN TESTAMENT, BIBLE, PSAUME 41, PSAUMES

Le Psaume 41

PSAUME 41

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Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, * ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu.

Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant ; * quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ?

Je n’ai d’autre pain que mes larmes, le jour, la nuit, * moi qui chaque jour entends dire : « Où est-il ton Dieu ? »

Je me souviens, et mon âme déborde : * en ce temps-là, je franchissais les portails ! Je conduisais vers la maison de mon Dieu la multitude en fête, * parmi les cris de joie et les actions de grâce.

R / Pourquoi te désoler, ô mon âme, et gémir sur moi ? * Espère en Dieu ! De nouveau je rendrai grâce : il est mon sauveur et mon Dieu !

Si mon âme se désole, je me souviens de toi, * depuis les terres du Jourdain et de l’Hermon, depuis mon humble montagne.

 L’abîme appelant l’abîme à la voix de tes cataractes, * la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi.

Au long du jour, le Seigneur m’envoie son amour ; * et la nuit, son chant est avec moi, prière au Dieu de ma vie.

Je dirai à Dieu, mon rocher : « Pourquoi m’oublies-tu ? * Pourquoi vais-je assombri, pressé par l’ennemi ? »

Outragé par mes adversaires, je suis meurtri jusqu’aux os, * moi qui chaque jour entends dire : « Où est-il ton Dieu ? »

R / Pourquoi te désoler, ô mon âme, et gémir sur moi ? * Espère en Dieu ! De nouveau je rendrai grâce : il est mon sauveur et mon Dieu !

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