ANCIEN TESTAMENT, DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, EVANGILE SELON SAINT MARC, LETTRE AUX HEBREUX, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 83

Dimanche 10 octobre 2021 : 28ème dimanche du Temps Ordinaire : lectures et commentaires

Dimanche 10 octobre 2021 :

28ème dimanche du Temps Ordinaire

christ_hoffmann_zoom

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 PREMIERE LECTURE – livre de la Sagesse, 7, 7-11

7 J’ai prié,
et le discernement m’a été donné.
J’ai supplié,
et l’esprit de la Sagesse est venu en moi.
8 Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ;
à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse ;
9 je ne l’ai pas comparée
à la pierre la plus précieuse ;
tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable,
et, en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue.
10 Plus que la santé et la beauté, je l’ai aimée ;
je l’ai choisie de préférence à la lumière,
parce que sa clarté ne s’éteint pas.
11 Tous les biens me sont venus avec elle,
et, par ses mains, une richesse incalculable.

« J’AI SUPPLIE, ET L’ESPRIT DE LA SAGESSE EST VENU EN MOI »
Toute une partie de ce texte que nous venons d’entendre pourrait être signée par un philosophe grec non croyant. « J’ai préféré la Sagesse aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle (toujours la Sagesse) j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas comparée à la pierre la plus précieuse ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. »
Bien sûr, il n’y a pas besoin d’avoir la foi pour dire des choses pareilles. L’humanité n’a pas attendu la Bible et la religion du Dieu d’Israël pour découvrir que les richesses de l’intelligence et surtout du coeur valent mieux que tout l’or et les bijoux du monde.
Mais l’intérêt de ce texte est ailleurs.
Ce n’est pas une leçon de savoir-vivre qui nous est donnée ici, même s’il n’est pas interdit de nous la répéter. Car il y a tout un message à lire entre les lignes : je m’explique : le livre de la Sagesse met en scène le roi Salomon et c’est lui qui est censé nous parler ici. Pour comprendre ce que Salomon va nous dire, il faut se rappeler un épisode très célèbre de sa vie (1 R 3) : nous sommes au tout début de son règne ; après d’effroyables intrigues de cour et autres règlements de comptes, Salomon est enfin installé sur le trône, tous ses ennemis politiques éliminés. Bientôt il construira le Temple de Jérusalem, mais pour l’instant, c’est à Gabaon à douze kilomètres au Nord de Jérusalem qu’il organise la première grande cérémonie de son règne. Salomon a prévu de faire offrir en sacrifice à Gabaon mille animaux, ce qui prendra évidemment un certain temps ; et il faut croire qu’il a dormi sur place, puisque c’est pendant la nuit qu’il a fait un rêve qui est resté célèbre : Dieu lui apparaissait et lui disait « demande-moi tout ce que tu voudras ». Salomon avait répondu : « Je suis un tout jeune homme, je ne sais pas agir en chef… Je suis au milieu du peuple que tu as choisi, un peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut pas le compter… Donne-moi, je t’en prie, un coeur plein de jugement pour discerner entre le bien et le mal. Car, qui pourrait gouverner ton peuple qui est si grand ? »
Le récit biblique continue : « Cette demande plut au Seigneur. Dieu lui dit : Puisque tu as demandé cela et que tu n’as pas demandé pour toi une longue vie, que tu n’as pas demandé pour toi la richesse, que tu n’as pas demandé la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé le discernement pour gouverner avec droiture, voici, j’agis selon tes paroles : je te donne un coeur sage et perspicace, de telle sorte qu’il n’y a eu personne comme toi avant toi et qu’après toi, il n’y aura personne comme toi. Et même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne : et la richesse et la gloire, de telle sorte que durant toute ta vie, il n’y aura personne comme toi parmi les rois. » (1 R 3,4-13 ; 2 Ch 1,7-13)
TOUTE VERITABLE SAGESSE VIENT DE DIEU, ELLE EST UN DON DE DIEU.
Si le livre de la Sagesse, donc (dans notre lecture d’aujourd’hui), neuf cents ans plus tard, rappelle cette histoire, ce n’est pas pour donner un cours d’histoire sur Salomon, c’est qu’il a quelque chose de très important à dire à ses contemporains ; il y consacre plusieurs chapitres ; quand il cite Salomon disant « J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi », il y a certainement là une pointe contre les grands de ce monde : tous les politiques de tous les temps ont toujours un peu tendance à croire qu’ils ont la sagesse innée… et même qu’ils en ont le monopole ! Ce texte vient leur dire : dites-vous bien que même chez les rois, la sagesse n’est pas congénitale… Il faut la demander humblement dans la prière. Même le grand roi Salomon, réputé pour sa sagesse, savait bien qu’il la tenait de Dieu et il avait eu cette humilité de la demander.
On peut aller plus loin : plus qu’une pointe contre l’orgueil des politiques, il y a une véritable révélation ; ici, une fois de plus, on voit à quel point la Bible à la fois ressemble aux littératures voisines et en même temps s’en démarque absolument : et c’est dans cet écart que réside la Révélation ; dans les autres peuples, et en Egypte en particulier, selon une croyance bien établie, le roi était un être d’exception, doté par sa naissance d’une sagesse divine. (Evidemment, tous les rituels de cour faisaient tout pour étayer cette croyance !)
La Bible, au contraire, met en scène ici un roi fort célèbre, dont personne ne conteste la grandeur, les succès, la richesse et qui, de lui-même, reconnaît qu’il n’est qu’un homme tout simplement ; dans le chapitre suivant de ce même livre de la Sagesse, Salomon s’explique : « J’étais certes, un enfant bien né… mais pourtant, je savais que je n’obtiendrais pas la sagesse autrement que par un don de Dieu » (Sg 8,21). Et ce même roi Salomon précise : « Je suis moi aussi un homme mortel, égal à tous, descendant du premier qui fut modelé de la terre. Dans le ventre d’une mère j’ai été sculpté en chair… Moi aussi, dès ma naissance, j’ai aspiré l’air qui nous est commun, et je suis tombé sur la terre où l’on souffre pareillement : comme pour tous, mon premier cri fut des pleurs. J’ai été élevé dans les langes, au milieu des soucis. Aucun roi n’a débuté autrement dans l’existence. Pour tous, il n’y a qu’une façon d’entrer dans la vie comme d’en sortir. » (7,1-6). Et il continue « C’est pourquoi j’ai prié et l’intelligence m’a été donnée… » et la suite constitue notre texte d’aujourd’hui.
Donc première leçon de ce texte, les rois sont de simples mortels, ils ne diffèrent en rien des autres hommes. Dieu seul est Dieu, le roi n’est ni dieu, ni demi-dieu. Et deuxième leçon : toute Sagesse vient de Dieu, elle est un don de Dieu. Personne, sur la terre, ne peut prétendre posséder la Sagesse par lui-même. Le livre de la Sagesse va encore plus loin, et c’est déjà contenu implicitement dans ce que nous avons lu aujourd’hui : dans les versets qui suivent, il affirme que ce trésor de la Sagesse, accessible aux rois qui ne sont que des hommes comme les autres, peut tout aussi bien être donné à tous les simples mortels ; il suffit de le demander dans la prière. Comme dit encore la fin de ce même chapitre : « Au long des âges, elle passe dans les âmes saintes pour former des amis de Dieu et des prophètes. » (Sg 7,27).
Ce qui revient à dire que l’humanité tout entière a vocation à partager la sagesse de Salomon.
————————
Complément
A propos de la sagesse du roi Salomon : si tant de propos et même de livres sur la véritable sagesse lui sont attribués, c’est parce qu’il est un exemple de ce que l’homme peut être de meilleur ou de pire selon qu’il se laisse ou non guider par la sagesse de Dieu. Car sa vie peut se découper en trois étapes : après une première période peu glorieuse avant son accession au trône (sur lequel il n’est monté que grâce à des intrigues et à des meurtres de ses frères aînés), il a effectivement fait preuve dans une deuxième période d’une grande sagesse. Mais, l’âge venant, et ce fut la troisième phase, il se laissa dominer par le goût de la grandeur et du pouvoir et l’influence païenne de ses femmes.

 

PSAUME – 89 (90), 12-13, 14-15, 16-17

12 Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos coeurs pénètrent la sagesse.
13 Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

14 Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
15 Rends-nous en joies tes jours de châtiment
et les années où nous connaissions le malheur.

16 Fais connaître ton oeuvre à tes serviteurs
et ta splendeur à leurs fils.
17 Que vienne sur nous la douceur du SEIGNEUR notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains ;
oui, consolide l’ouvrage de nos mains.

« APPRENDS-NOUS LA VRAIE MESURE DE NOS JOURS »
Nous sommes très probablement dans le cadre d’une cérémonie pénitentielle au Temple de Jérusalem, après l’Exil à Babylone : la prière « Reviens, SEIGNEUR, pourquoi tarder ? Ravise-toi par égard pour tes serviteurs » est une formule typique d’une liturgie pénitentielle. D’ailleurs la phrase qui a été traduite par « pourquoi tarder ? », dit littéralement, en hébreu, « jusques à quand ? », sous-entendu « en ce moment, nous sommes malheureux, nous sommes punis pour nos fautes ; pardonne-nous et lève la punition ». Deuxième indice qui va dans le même sens : le verset « Rends-nous en joies tes jours de châtiment et les années où nous connaissions le malheur. » Ces jours de châtiment, ces années de malheur, ce sont dans le langage biblique les cinquante années de l’Exil à Babylone. Car celui-ci a toujours été lu comme un châtiment pour tous les manquements d’Israël à l’Alliance.
Ce psaume est donc une prière pour demander la conversion : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours, que nos coeurs pénètrent la sagesse ». La conversion, ce serait de vivre selon la sagesse de Dieu, de connaître enfin « la vraie mesure de nos jours » ; ce n’est pas un hasard si ce psaume nous est offert en écho à la première lecture de ce dimanche : laquelle est un passage du livre de la Sagesse et voici que le psaume vient nous donner une définition superbe de la sagesse : c’est tout simplement la vraie mesure de nos jours.
Ici, le psalmiste nous donne à méditer l’opposition entre Adam et Salomon : tous deux avaient été créés pour être rois ; le livre de la Genèse nous dit qu’Adam avait vocation à dominer la création ; quant à Salomon, il était destiné à gouverner le peuple de Dieu. Mais l’un s’est enflé d’orgueil, alors que Salomon n’a pas perdu de vue qu’il n’était qu’une créature. Les croyants savent que Dieu seul connaît le bien et le mal ; et l’orgueil d’Adam dans le jardin de la Genèse a été justement de prétendre acquérir par lui-même cette connaissance. « Vous serez comme des dieux, si vous mangez du fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux », avait promis le serpent.
Salomon, au contraire, savait que la sagesse n’est pas naturelle à l’homme, et il avait prié pour l’obtenir. Le livre de la Sagesse nous rapporte cette prière de Salomon : « Dieu des pères et Seigneur de miséricorde, toi qui, par ta parole, as fait les univers, toi qui, par ta Sagesse, as formé l’homme (sous-entendu Adam, l’humanité) afin qu’il domine sur les créatures appelées par toi à l’existence, pour qu’il gouverne le monde avec piété et justice et rende ses jugements avec droiture d’âme, donne-moi la Sagesse qui partage ton trône et ne m’exclus pas du nombre de tes enfants. Vois, je suis ton serviteur et le fils de ta servante, un homme faible et dont la vie est brève, bien démuni dans l’intelligence du droit et des lois. Du reste, quelqu’un fût-il parfait parmi les fils des hommes, sans la Sagesse qui vient de toi, il sera compté pour rien. » (Sg 9,1-6).
« FAIS CONNAITRE TON OEUVRE A TES SERVITEURS, ET TA SPLENDEUR A TES FILS ».
Voilà quelqu’un qui connaissait la vraie mesure de ses jours ! Quelqu’un qui avait su reconnaître l’oeuvre de Dieu, sa splendeur… « Fais connaître ton oeuvre à tes serviteurs, et ta splendeur à tes fils ». Et c’est le secret de son bonheur. La vraie sagesse, c’est d’être à notre place, toute petite devant Dieu ; face à lui, nous, nous ne sommes rien… rien qu’un peu de poussière dans sa main. Et c’est quand l’homme se reconnaît pour ce qu’il est, qu’il peut être heureux, qu’il peut être rassasié de l’amour de Dieu chaque matin, qu’il peut passer sa vie dans la joie et les chants. « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions nos jours dans la joie et les chants. » Car, dans la Bible, la conscience de la petitesse de l’homme n’est jamais humiliante puisqu’on est dans la main de Dieu : c’est une petitesse confiante, filiale, sûre de l’amour du Père. Un autre verset de ce même psaume nous fait demander : « Que vienne sur nous la douceur du SEIGNEUR notre Dieu. »
Le psalmiste qui a composé cette prière au retour de l’Exil a dédié son psaume à Moïse. Si vous vous reportez à votre Bible, vous verrez que le verset 1 précise : « Prière de Moïse, l’homme de Dieu ». Effectivement, on imagine bien que Moïse a eu de nombreuses occasions de méditer sur le manque de sagesse de ce peuple qu’il conduisait sur la route du Sinaï. Un jour, découragé, il a dit « Depuis le jour où vous êtes sortis d’Egypte, jusqu’à votre arrivée ici (c’est-à-dire aux portes de la Terre Promise), vous n’avez pas cessé d’être en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9,7). Et on sait bien que le récit de la faute d’Adam au Paradis terrestre s’est justement inspiré de l’expérience du désert et de la tentation toujours renaissante d’oublier la grandeur de Dieu et la vraie mesure de notre petitesse.
La dernière phrase du psaume est superbe « Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains » : il s’agit peut-être de l’oeuvre entreprise avec tant de difficultés au retour de l’Exil, c’est-à-dire la reconstruction du Temple de Jérusalem, au milieu d’oppositions de toute sorte. Mais, plus généralement, elle dit bien l’oeuvre commune de Dieu et de l’homme : l’homme agit véritablement, il oeuvre dans la création, et c’est Dieu qui donne à l’oeuvre humaine sa solidité, son efficacité.
A l’inverse, la conséquence du péché d’Adam, c’était un labeur ingrat et pénible… Mais alors, nous pouvons nous poser une question : chaque fois que nos efforts pour faire avancer le Royaume nous paraissent trop pénibles, est-ce que ce ne serait pas tout simplement que nous avons oublié « la vraie mesure de nos jours », comme dit le psaume, c’est-à-dire que nous avons oublié de remettre notre petitesse dans la main de Dieu ?

 

DEUXIEME LECTURE – lettre aux Hébreux 4,12-13

Frères,
12 Elle est vivante, la parole de Dieu,
énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ;
elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit,
des jointures et des moelles ;
elle juge des intentions et des pensées du coeur.
Pas une créature n’échappe à ses yeux,
13 tout est nu devant elle, soumis à son regard ;
nous aurons à lui rendre des comptes.

CONFIANCE : ELLE EST VIVANTE, LA PAROLE DE DIEU
Nul n’est prophète en son pays : c’est bien connu. Pourquoi ? Parce qu’un prophète, inévitablement, dérange. Il est vrai que la Parole de Dieu dérange parfois, parce qu’elle nous invite à nous convertir. Vous connaissez l’histoire de Jérémie qui a passé sa vie à essayer d’ouvrir les yeux de ses contemporains, sans beaucoup de succès apparemment. Un jour il décida de mettre par écrit toutes les paroles que le Seigneur lui avait dites depuis bien des années, dans l’espoir que l’accumulation des mises en garde réveillerait la conscience du roi et du peuple (Jr 36). Il fit donc venir son secrétaire Baruch et lui dicta tous les oracles qu’il avait reçus de Dieu pour qu’il les écrive sur un rouleau. Après quoi, Baruch se rendit au Temple de Jérusalem, un jour de fête, au moment de la prière, et fit la lecture intégrale du rouleau des paroles de Jérémie à tous les fidèles.
Il lui fallut sûrement du courage, mais il était plein d’espoir ; Jérémie avait dit « Il se pourrait que les gens t’écoutent, que leur supplication jaillisse devant le SEIGNEUR et que chacun se convertisse de sa mauvaise conduite… » (Jr 36,7). Or le fils d’un des ministres du roi Yoyaqîm assistait à cette lecture ; le coeur tout remué, il se précipita au palais en plein conseil des ministres ; ceux-ci, impressionnés par ce qu’on leur rapportait, demandèrent à Baruch de venir leur faire la lecture de ce fameux rouleau au palais, en dehors de la présence du roi.
Puis, quand ils l’eurent entendu, ils eux aussi à leur tour le coeur tout remué ; mais ils avaient bien conscience que ce genre de vérités ne plairaient pas au roi ; alors ils conseillèrent à Baruch et à Jérémie de se cacher et ils se chargèrent eux-mêmes de faire la lecture au roi.
On était en hiver et le roi se chauffait près d’un feu. Malgré toutes les tentatives de ses ministres pour l’arrêter, le roi imperturbablement brûla les unes après les autres toutes les colonnes du rouleau de Baruch. Il venait de laisser passer la chance qui lui était offerte de se convertir ; alors que le peuple et les ministres, eux, étaient prêts à écouter, ils avaient « l’oreille ouverte » comme on dit. Or, en refusant d’écouter, le roi venait en même temps de faire son malheur et celui de son peuple. Car les paroles de Jérémie, contenues dans ce fameux rouleau de Baruch, n’avaient pas d’autre but que de faire prendre conscience au roi et au peuple qu’ils étaient en train d’accumuler des malheurs sur leur tête.
C’EST PAR SA PAROLE QUE DIEU FAIT GRANDIR PEU A PEU L’HUMANITE EN MARCHE VERS SA PLENITUDE
C’est dans ce sens-là que la lettre aux Hébreux compare la parole de Dieu à un glaive : c’est par sa Parole que Dieu a créé l’univers et l’humanité ; c’est aussi par sa Parole qu’il fait grandir peu à peu cette humanité en marche vers sa plénitude ; c’est par sa Parole qu’il l’appelle sans cesse vers plus de liberté, plus de responsabilité. La Parole créatrice était comme un glaive pour séparer la lumière des ténèbres (Gn 1,3) ; la Parole libératrice est comme un glaive pour trancher dans nos vies tout ce qui nous emprisonne. Le bistouri du chirurgien est bien obligé de trancher dans le vif pour nous guérir parfois, pour extraire la tumeur mortelle.
Dans le même sens le livre du Deutéronome disait : « Il ne s’agit pas d’une parole sans importance pour vous ; cette parole, c’est votre vie. » (Dt 32,47). Et encore : « La Parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur, pour que tu la mettes en pratique. Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, moi qui te commande aujourd’hui d’aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes… Si tu n’écoutes pas, si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d’autres dieux et à les servir, je vous le déclare aujourd’hui : vous disparaîtrez totalement… Tu choisiras la vie, pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix, et en t’attachant à lui. » (Dt 30,14-20).
Tout au long de l’histoire d’Israël, la parole des prophètes a été ce bistouri engagé dans la lutte pour la vie : les tumeurs qui rongeaient Israël, comme elles rongent encore toute l’humanité, s’appelaient idolâtrie, injustice, recherche de l’argent ou du pouvoir ; quand le livre du Deutéronome nous commande d’aimer Dieu, cela veut dire « ne servez pas des idoles, vous feriez votre malheur », et tous les commandements vont dans le même sens : il s’agit toujours d’un combat pour la vie, une lutte continuelle pour libérer l’humanité de toutes ses fausses routes.
Il est frappant de remarquer que chaque fois que la parole de Dieu est présentée comme une parole tranchante, c’est toujours dans le but de sauver le peuple, de le libérer. Par exemple, chez le prophète Osée : « J’ai frappé (mon peuple) par les prophètes, je les ai massacrés par les paroles de ma bouche, et mon jugement jaillit comme la lumière. Car c’est l’amour qui me plaît, non le sacrifice, et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6,5-6). Et Isaïe, parlant du Messie   : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de crainte et de connaissance du SEIGNEUR et il lui inspirera la crainte du SEIGNEUR. Il ne jugera pas d’après ce que voient ses yeux, il ne se prononcera pas d’après ce qu’entendent ses oreilles. Il jugera les faibles avec justice, il se prononcera dans l’équité envers les pauvres du pays. De sa parole, comme d’un bâton, il frappera le pays, du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant (c’est-à-dire supprimera la méchanceté) » (Is 11,1-4).
Jésus, qui est cette Parole faite chair, accomplit cette prophétie en lui donnant tout son sens : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Et il reprend l’image de la Parole de Dieu qui sépare la lumière et les ténèbres : « La lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs oeuvres étaient mauvaises. En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et refuse de venir à la lumière de crainte que ses oeuvres ne soient démasquées. Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses oeuvres soient manifestées, elles qui avaient été accomplies en Dieu. » (Jn 3,17… 21).

 

EVANGILE – selon Saint Marc 10,17-30

En ce temps-là,
17  Jésus se mettait en route
quand un homme accourut
et, tombant à ses genoux, lui demanda :
« Bon Maître, que dois-je faire
pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
18  Jésus lui dit :
« Pourquoi dire que je suis bon ?
Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
19  Tu connais les commandements :
Ne commets pas de meurtre,
ne commets pas d’adultère,
ne commets pas de vol,
ne porte pas de faux témoignage,
ne fais de tort à personne,
honore ton père et ta mère. »
20  L’homme répondit :
« Maître, tout cela, je l’ai observé
depuis ma jeunesse. »
21  Jésus posa son regard sur lui,
et il l’aima.
Il lui dit :
« Une seule chose te manque :
va, vends ce que tu as,
et donne-le aux pauvres ;
alors tu auras un trésor au ciel.
Puis viens, suis-moi. »
22  Mais lui, à ces mots, devint sombre
et s’en alla tout triste,
car il avait de grands biens.
23   Alors Jésus regarda autour de lui
et dit à ses disciples :
« Comme il sera difficile
à ceux qui possèdent des richesses
d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
24  Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles.
Jésus reprenant la parole leur dit :
« Mes enfants, comme il est difficile
d’entrer dans le royaume de Dieu !
25  Il est plus facile à un chameau
de passer par le trou d’une aiguille
qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
26  De plus en plus déconcertés,
les disciples se demandaient entre eux :
« Mais alors, qui peut être sauvé ? »
27  Jésus les regarde et dit :
« Pour les hommes, c’est impossible,
mais pas pour Dieu ;
car tout est possible à Dieu. »
28  Pierre se mit à dire à Jésus :
« Voici que nous avons tout quitté
pour te suivre. »
29  Jésus déclara :
« Amen, je vous le dis :
nul n’aura quitté,
à cause de moi et de l’Evangile,
une maison, des frères, des soeurs,
une mère, un père, des enfants
ou une terre,
30  sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple :
maisons, frères, soeurs, mères, enfants et terres,
avec des persécutions,
et, dans le monde à venir,
la vie éternelle. »

DE LA QUESTION « QUE FAUT-IL FAIRE ? »…
La question posée à Jésus est pleine de bonne volonté : « Que dois-je faire… pour avoir en héritage ?… » et  Jésus, dans un premier temps, répond sur le même registre : pour avoir droit à la vie éternelle, voici ce qu’il faut faire : observer les commandements : « Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. »
Et l’homme lui répond « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » Il attend sans doute le brevet de bonne conduite, qu’il mérite d’ailleurs, si réellement il pratique tous ces commandements depuis sa jeunesse, comme il dit. Mais Jésus n’est pas un maître de doctrine : il ne se contente pas de dire ce qu’il faut faire pour être en règle ; les commandements sont une étape, ils ne sont qu’une étape. Cet homme vient de croiser la chance de sa vie : Jésus l’aime et l’appelle à le suivre. En disant cela, Jésus lui révèle que la vie éternelle n’est pas une récompense pour demain, elle est la vie avec lui, tout de suite et pour toujours. Le projet de Dieu de tout réunir en Christ, cet homme est invité à y participer, l’un des premiers.
Mais cette proposition de Jésus met le doigt sur ce qui est la faille de l’existence de cet homme : pour suivre Jésus et s’intégrer au groupe de ses disciples, encore faudrait-il être libre : « Une seule chose te manque, va, vends tout ce que tu as » ; il vient de comprendre que ses richesses le tiennent, comme s’il était ficelé, qu’il est dépendant comme un drogué. Il s’en va tout triste, et sa tristesse résonne comme un aveu. Jésus ne peut que constater : « Il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu » ; lui qui n’a pas une pierre pour reposer sa tête doit admettre que les hommes préfèrent leurs comptes en banque à l’amour qu’il leur propose.
Pendant ce temps, Marc nous dit bien que les disciples sont déconcertés, stupéfaits : eux non plus ne sont pas sur la même longueur d’onde que Jésus ; traditionnellement, les richesses étaient considérées comme un cadeau de Dieu. Mais Jésus insiste : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Cette image nous surprend toujours ; mais Jésus n’est ni le premier ni le seul à l’avoir employée pour exprimer une quasi-impossibilité ; par exemple un dicton juif de la même époque que les évangiles (transcrit plus tard dans le Talmud de Babylone) parlait d’un éléphant passant par le trou d’une aiguille.
Cette image doit rester choquante, Jésus l’a voulue ainsi pour nous alerter : « il est vraiment très difficile pour ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu. » Peut-être parce que, trop souvent, ce sont nos richesses qui nous possèdent. Peut-être aussi parce qu’elles sont ce que nous n’avons pas partagé avec plus pauvre que nous ; et même si cette radicalité de l’évangile nous déplaît, nous ne pouvons pas la gommer… Peut-être enfin parce que nos richesses nous apprennent à nous suffire par nous-mêmes et ne nous enseignent pas à être dans la position de celui qui reçoit.
A L’ACCUEIL HUMBLE DU SALUT DE DIEU
Tout cela devient incompréhensible pour les disciples : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » La réponse de Jésus ne les a peut-être pas rassurés tout de suite ! « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. » Ici, le propos du Christ n’est pas de décourager quiconque ; il vise seulement une prise de conscience et il met les choses à leur place. A Dieu, tout est possible, Dieu a tous les moyens de nous sauver. Lui seul peut et veut nous libérer.
La tristesse du riche est de bon augure : il est en train de prendre conscience. Quand il cessera de vouloir « faire » pour « avoir » au sens de gagner son salut, il pourra enfin accueillir le salut que Dieu lui donnera. Jésus lui a répondu sur le registre où il s’était lui-même placé : le registre du « faire soi-même son salut ». Et sur ce registre-là, l’homme riche n’a pas pu suivre, mais, heureusement, ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
Jésus nous propose un renversement de perspective : le salut ne se mérite pas : il se reçoit à genoux dans l’action de grâce. Mais pour cela il faut être libre, il faut savoir quitter tout ce qui nous entrave.
Les disciples, eux aussi, étaient dans la logique du mérite : « Nous qui avons tout quitté » (sous-entendu nous avons bien mérité quelque chose). En fait de récompense, il leur annonce seulement la persécution ; il les met en garde : « Ne vous attendez pas à être applaudis ». Mais surtout, il leur promet bien plus qu’ils n’auront jamais sacrifié : le centuple de tout. Il leur promet également la vie éternelle, mais comme un don, non pas comme une récompense.

BIBLE, DIMANCHE DE LA SAINTE FAMILLE, EVANGILE SELON SAINT LUC, PREMIER LIVRE DE SAMUEL, PREMIERE EPITRE DE SAINT JEAN, PSAUME 83

Dimanche de la Sainte Famille

 

icone-qualite-or-la-sainte-famille-et-anges-10-cm-x-12-cmCommentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 30 décembre 2018

Fête de la Sainte Famille

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

************************************************************************************

PREMIERE LECTURE – 1 Samuel 1,20… 28

20 Le temps venu,
Anne conçut et mit au monde un fils ;
elle lui donna le nom de Samuel (c’est-à-dire « Dieu exauce »)
car, disait-elle :
« Je l’ai demandé au SEIGNEUR ».
21 Elcana, son mari, monta au sanctuaire
avec toute sa famille
pour offrir au SEIGNEUR le sacrifice habituel
et celui du vœu  pour la naissance de l’enfant.
22 Anne, elle, n’y monta pas.
Elle dit à son mari :
« Quand l’enfant sera sevré,
je l’emmènerai : il sera présenté au SEIGNEUR ,
et il restera là pour toujours. »
24 Lorsque l’enfant eut été sevré,
Anne, sa mère, le conduisit à la maison du SEIGNEUR à Silo ;
elle avait pris avec elle un taureau de trois ans,
un sac de farine et une outre de vin.
25 On offrit le taureau en sacrifice,
et on présenta l’enfant au prêtre Eli.
26 Anne lui dit alors :
« Ecoute-moi, mon Seigneur, je t’en prie !
Aussi vrai que tu es vivant,
je suis cette femme qui se tenait ici près de toi
en priant le SEIGNEUR .
27 C’est pour obtenir cet enfant que je priais,
et le SEIGNEUR me l’a donné en réponse à ma demande.
28 A mon tour, je le donne au SEIGNEUR .
Il demeurera donné au SEIGNEUR tous les jours de sa vie. »
Alors ils se prosternèrent devant le SEIGNEUR .

Samuel, c’est l’enfant du miracle ! Nous sommes là dans une période de l’histoire d’Israël dont nous parlons malheureusement peu souvent ! Donc, je vous la rappelle : c’est la fin de la période des Juges : il n’y a pas encore de roi pour régner sur l’ensemble du peuple. Après la mort de Moïse et l’entrée dans la Terre Promise, vers 1200 av.J.C., les tribus se sont installées dans le pays et cette conquête progressive a duré environ cent cinquante ans. Pendant ce temps, il n’y avait pas encore d’administration centralisée ; les tribus étaient menées par des chefs qu’on appelle les « Juges » au sens de « gouverneurs » ; ils étaient à la fois chefs de guerre, chefs politiques et religieux, et ils réglaient les litiges.
Encore un mot sur cette période : puisque nous sommes avant la période de la royauté, cela veut dire que ni Jérusalem ni son Temple n’existent encore ; l’arche d’Alliance qui avait suivi le peuple tout au long de l’Exode résidait dans un sanctuaire à Silo, au centre du pays, à trente kilomètres au Nord de l’actuelle Jérusalem. Ce sanctuaire était gardé par un prêtre , Eli (qui n’a rien à voir avec le prophète du même nom qui a vécu plus tard au neuvième siècle). Parce que la ville de Silo abritait l’arche d’Alliance, elle était devenue un centre de pèlerinage annuel.
Or il y avait aux environs de Silo un homme qui s’appelait Elcana ; lequel avait deux femmes, Anne et Peninna. Anne était la femme préférée de son mari Elcana ; mais elle était stérile ; sa rivale Peninna, au contraire, avait des enfants dont elle était très fière et elle ne manquait pas une occasion d’insinuer que la stérilité d’Anne était une malédiction de Dieu. Le moment le plus dur de l’année était celui du pèlerinage à Silo ; Elcana s’y rendait avec ses deux femmes : et tout le monde pouvait constater la tristesse d’Anne comparée à l’épanouissement de Peninna, la mère comblée. Anne, alors, ressentait plus durement encore sa stérilité. Dans son chagrin, son humiliation, elle ne savait que pleurer et marmonner sa prière, toujours la même ; on ne comprenait pas ce qu’elle disait, mais on pouvait le deviner : « SEIGNEUR, je t’en supplie, donne-moi des enfants. » On voyait seulement ses lèvres trembler et elle n’avait pas fière allure… A tel point que le prêtre   Eli qui était le gardien du sanctuaire de Silo a fini un jour par la rabrouer en croyant qu’elle était ivre. Exaspéré, il a essayé de la repousser en lui disant « Va-t’en ailleurs cuver ton vin ! »
Et c’est là que le miracle s’est produit ; car Dieu, lui, connaît le fond des coeurs : il a vu les larmes d’Anne, il a entendu sa prière ; quelques mois plus tard, un petit garçon est né ; Anne l’a appelé « Samuel », parce qu’un des sens possibles de ce nom c’est Dieu entend, Dieu exauce. Dans son chagrin, Anne avait fait un voeu : « SEIGNEUR tout-puissant, si tu daignes regarder la misère de ta servante, te souvenir de moi, ne pas oublier ta servante et donner à ta servante un garçon, je le donnerai au SEIGNEUR pour tous les jours de sa vie. » (1 S 1,11). Notre texte d’aujourd’hui raconte l’accomplissement de ce voeu : dès que l’enfant est sevré, c’est-à-dire vers trois ans à l’époque, elle l’emmène au sanctuaire de Silo et le confie au prêtre Eli en lui disant : « Je suis cette femme qui se tenait ici près de toi en priant le SEIGNEUR. C’est pour obtenir cet enfant que je priais, et le SEIGNEUR me l’a donné en réponse à ma demande. A mon tour, je le donne au SEIGNEUR. Il demeurera donné au SEIGNEUR tous les jours de sa vie. » Samuel a donc grandi là, à Silo et c’est là qu’il a entendu l’appel de Dieu. Plus tard, il est devenu un grand serviteur d’Israël
On peut se demander pourquoi ce texte nous est proposé à l’occasion de la fête de la Sainte Famille ? Quel lien peut-il y avoir entre les deux enfants Jésus et Samuel, les deux mères Marie et Anne, les deux pères Joseph et Elcana ? Plus de mille ans les séparent.
On peut faire trois remarques : premièrement Dieu entend ; c’est le sens du nom Samuel : « Dieu entend, Dieu exauce » ; c’est aussi et surtout l’expérience religieuse fondamentale d’Israël ; les pauvres, les humiliés ont toute leur place dans la maison de Dieu ; c’est au creux même de son humiliation qu’Anne a crié vers le Seigneur et a été entendue ; relisez le cantique d’Anne, par exemple, après la naissance de Samuel ; il ressemble à s’y méprendre au Magnificat qui jaillira des lèvres d’une humble jeune fille du tout petit et méprisable village de Nazareth.
Deuxièmement, c’est à travers l’histoire des hommes, à travers des familles bien humaines que Dieu accomplit son projet : le mystère de l’incarnation   va jusque-là ; Dieu a la patience de nos maturations.
Troisièmement, nous sommes en présence de deux naissances miraculeuses : pour Jésus la naissance virginale par la puissance de l’Esprit. Pour Anne, une naissance inespérée… Et si nous cherchons à peine plus loin, nous retrouvons dans la Bible une longue lignée de naissances miraculeuses : Isaac, Samson, Samuel, Jean-Baptiste, Jésus ; rappelez-vous Isaac par exemple : Sara était la femme préférée d’Abraham ; stérile elle aussi, et sans cesse humiliée par sa rivale plus chanceuse, Agar, la mère d’Ismaël. Et Dieu avait eu pitié de Sara, Isaac était né.
Toutes ces naissances miraculeuses sont pour nous comme des rappels vivants : pour nous dire que tout enfant est un miracle, un don de Dieu. Il suffit d’avoir été père ou mère une fois pour savoir que la vie ne nous appartient pas : nous la transmettons ; mais il serait impropre de dire que nous la « donnons ». Dieu seul donne la vie : quelles que soient nos paternités, spirituelles ou charnelles, nous avons cette fierté de prêter nos corps, de prêter nos vies à son projet.

*************************************************************************************

PSAUME – 83 (84), 3. 4. 5-6. 9-10

3 Mon âme s’épuise à désirer
les parvis du SEIGNEUR ;
mon coeur et ma chair sont un cri
vers le Dieu vivant !

4 L’oiseau lui-même s’est trouvé une maison,
et l’hirondelle un nid :
tes autels, SEIGNEUR de l’univers,
mon Roi et mon Dieu !

5 Heureux les habitants de ta maison :
ils pourront te chanter encore !
6 Heureux les hommes dont tu es la force :
des chemins s’ouvrent dans leur cœur  !

9 SEIGNEUR, Dieu de l’univers, entends ma prière ;
écoute, Dieu de Jacob.
10 Dieu, vois, notre bouclier,
regarde le visage de ton messie.

En marche vers Jérusalem, le pèlerin peut dire en vérité, du fond de sa ferveur et de sa fatigue à la fois : « Mon âme s’épuise à désirer les parvis du SEIGNEUR ; mon cœur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant ! » La démarche du pèlerinage est peut-être indispensable à une vie de foi : nous l’oublions parfois. Là seulement, on fait l’expérience d’un peuple en marche vers son Dieu : à travers les difficultés de la route, on éprouve la fatigue du corps, la petitesse de l’âme. Et c’est seulement au creux de cette expérience de notre pauvreté fondamentale qu’on peut découvrir la merveille de l’expérience de la foi : c’est seulement quand nous acceptons de reconnaître que nos seules forces n’y suffiront pas qu’une autre force peut s’emparer de nous et nous donner de poursuivre la route jusqu’au bout. Mais pour cela, il faut que le pèlerin à bout de souffle se reconnaisse aussi fragile, aussi démuni qu’un oiseau. Alors des ailes nouvelles lui poussent : « L’oiseau lui-même s’est trouvé une maison, et l’hirondelle un nid : tes autels, SEIGNEUR de l’univers, mon Roi et mon Dieu ! »
Au cœur  de nos vies, qui sont à leur manière un pèlerinage vers la Jérusalem céleste, nous faisons bien souvent cette expérience ; que de fois nous voudrions tout abandonner de nos petits efforts qui suffisent à nous décourager ; mais alors il suffit d’appeler au secours, de reconnaître notre impuissance et d’autres forces nous sont données, qui ne sont pas les nôtres, nous le savons bien. « Heureux les hommes dont tu es la force : des chemins s’ouvrent dans leur cœur ! »
Le pèlerin ne peut pas s’empêcher d’envier ceux qui sont déjà arrivés ! A commencer par les oiseaux ; des quantités d’oiseaux nichent effectivement sur l’esplanade du temple : quelle chance ont-ils, se dit le pèlerin ! Eux, ils sont arrivés ! Et ils n’auront pas à repartir, à affronter de nouveau la fatigue du chemin, mais surtout les difficultés du retour à la vie ordinaire : quand la merveilleuse expérience spirituelle qu’on vient de vivre se heurtera à la reprise du quotidien et à l’impossibilité de communiquer avec ceux qui sont restés sur place, dans tous les sens du terme. Et on vient à rêver de ne jamais repartir : « Heureux les habitants de ta maison : ils pourront te chanter encore ! » Il s’agit d’abord des lévites, dont la vie tout entière est consacrée au service du Temple de Jérusalem. Mais, avant même la construction du Temple, nous l’avons vu avec la première lecture, il existait des sanctuaires et les prêtres avaient ce privilège d’y demeurer : c’était le cas du prêtre Eli, et aussi de Samuel.
Plus largement, les « habitants de la maison de Dieu », ce sont les membres du peuple élu : la reconnaissance émerveillée pour ce choix gratuit de Dieu en faveur de son peuple habite toute démarche de pèlerinage. On sait aussi qu’en définitive, lorsque viendra le Messie, ce sont tous les hommes qui sont appelés à être les habitants de la maison de Dieu ; cette résonance messianique est présente ici aussi : dans la phrase « regarde le visage de ton messie », on rêve déjà de la dernière montée à Jérusalem, celle qu’ont annoncée les prophètes, celle qui verra l’humanité tout entière rassemblée dans la joie sur la montagne sainte, autour du Messie. 
Dans les versets qui sont lus ce dimanche transparaissent plutôt la fatigue et la prière du pèlerin. Dans d’autres versets, se dit plus l’amour du Temple, l’amour de Jérusalem. Et aussi la joie profonde, la confiance qui habitent le croyant. A deux reprises, Dieu est appelé notre « bouclier », celui qui nous protège. Et l’on peut noter au passage deux « béatitudes » : « Heureux les habitants de ta maison : ils pourront te chanter encore ! … Heureux les hommes dont tu es la force : des chemins s’ouvrent dans leur cœur  ! » Le dernier verset est également une béatitude : « SEIGNEUR, Dieu de l’univers, heureux qui espère en toi », et un autre verset affirme : « Jamais il (Dieu) ne refuse le bonheur à ceux qui vont sans reproche. » C’est la chance des pauvres et des humbles, des fatigués (le mot hébreu « anawim » veut dire « les dos courbés ») de découvrir la seule chose qui compte : à savoir que notre seul vrai bonheur est en Dieu.
Jésus le redira à sa manière dans ce que nous appelons « L’hymne de jubilation » (Mt 11, 25) : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange ; ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. »
Maintenant que nous avons le cœur  habillé, (comme disait Saint Exupéry) nous pouvons relire ce psaume en entier :

2 De quel amour sont aimées tes demeures,
SEIGNEUR, Dieu de l’univers !

3 Mon âme s’épuise à désirer
les parvis du SEIGNEUR ;
mon cœur  et ma chair sont un cri
vers le Dieu vivant !

4 L’oiseau lui-même s’est trouvé une maison,
et l’hirondelle un nid pour abriter sa couvée :
tes autels, SEIGNEUR de l’univers,
mon Roi et mon Dieu !

5 Heureux les habitants de ta maison :
ils pourront te chanter encore !
6 Heureux les hommes dont tu es la force :
des chemins s’ouvrent dans leur cœur  !

7 Quand ils traversent la vallée de la soif,
ils la changent en source ;
de quelles bénédictions la revêtent
les pluies de printemps !

8 Ils vont de hauteur en hauteur,
ils se présentent devant Dieu à Sion.

9 SEIGNEUR, Dieu de l’univers, entends ma prière ;
écoute, Dieu de Jacob.
10 Dieu, vois, notre bouclier,
regarde le visage de ton messie.

11 Oui, un jour dans tes parvis
en vaut plus que mille.

J’ai choisi de me tenir sur le seuil
dans la maison de mon Dieu,
plutôt que d’habiter
parmi les infidèles.

12 Le SEIGNEUR Dieu est un soleil,
il est un bouclier ;
le SEIGNEUR donne la grâce,
il donne la gloire.

Jamais il ne refuse le bonheur
à ceux qui vont sans reproche.
13 SEIGNEUR, Dieu de l’univers,
heureux qui espère en toi.

*************************************************************************************

DEUXIEME LECTURE – 1 Jean 3,1-2.21-24

Mes bien-aimés,
1 voyez comme il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés :
il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu,
– et nous le sommes -.
Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître :
puisqu’il n’a pas découvert Dieu.
2 Bien-aimés,
dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu,
mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement.
Nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra,
nous serons semblables à lui
parce que nous le verrons tel qu’il est.

21 Mes bien-aimés,
si notre cœur  ne nous accuse pas,
nous nous tenons avec assurance devant Dieu,
22 et tout ce que nous lui demandons,
il nous l’accorde,
parce que nous sommes fidèles à ses commandements,
et que nous faisons ce qui lui plaît.
23 Or, voici son commandement :
avoir foi en son Fils Jésus-Christ,
et nous aimer les uns les autres
comme il nous l’a commandé.
24 Et celui qui est fidèle à ses commandements
demeure en Dieu,
et Dieu en lui ;
et nous reconnaissons qu’il demeure en nous,
puisqu’il nous a donné son Esprit.

« Mes bien-aimés, voyez… » : Jean nous invite à la contemplation ; parce que c’est la clé de notre vie de foi : savoir regarder ; toute l’histoire humaine est celle d’une éducation du regard de l’homme ; « ils ont des yeux pour voir et ne voient pas », c’est le drame de l’homme décrit par les prophètes. Et que faut-il voir au juste ? L’amour de Dieu pour l’humanité, son dessein bienveillant, comme dirait Saint Paul ; Saint Jean ne parle que de cela dans ce que nous venons d’entendre.
Je reprends ces deux points : la thématique du regard, et le projet de Dieu contemplé par Jean. Sur le premier point, le regard, ce thème est développé dans toute la Bible ; et toujours dans le même sens : savoir regarder, ouvrir les yeux, c’est découvrir le vrai visage du Dieu d’amour ; à l’inverse, le regard peut être faussé ; je ne vous citerai qu’un texte.
Je veux parler de la fameuse histoire d’Adam et Eve dans le jardin d’Eden : c’est bien une affaire de regard. Le texte est admirablement construit : il commence par planter le décor, un jardin avec des quantités d’arbres. « Le SEIGNEUR Dieu fit germer du sol tout arbre d’aspect attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. » (au sens de « ce qui rend heureux ou malheureux »). Je note que l’arbre de vie est au milieu du jardin, mais que l’emplacement de l’autre arbre, celui de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux n’est pas précisé.
Puis Dieu permet de manger des fruits de tous les arbres du jardin, (y compris donc de l’arbre de vie) et il interdit un seul fruit, celui de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux ». C’est alors que le serpent intervient pour poser une question apparemment innocente, de simple curiosité, à la femme. « Vraiment, vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin ? » On note au passage l’ambiguïté de la question : cela peut vouloir dire : « vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin » ou bien « vous en mangerez certains et pas d’autres ».
A quoi elle répond : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas… » Elle est de bonne foi, certainement, mais, vous l’avez peut-être remarqué, le seul fait d’avoir prêté l’oreille à la voix du serpent, a déjà un peu faussé le regard de la femme. Puisque désormais c’est l’arbre litigieux qu’elle voit au milieu du jardin et non plus l’arbre de la vie, ce qui est juste le contraire de la vérité. Cela a l’air anodin, mais l’auteur le note exprès, évidemment : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas… »
Alors le serpent, pour séduire Eve, lui promet « non, vous ne mourrez pas (sous-entendu si vous mangez le fruit interdit), mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. » Et le texte continue, toujours sur cette thématique du regard : « Alors la femme vit que l’arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance. » Vous avez remarqué, en une seule phrase, l’accumulation des mots du vocabulaire du regard. Vous connaissez la suite : la femme prend un fruit, le donne à l’homme et ils en mangent tous les deux ; alors le texte note : « leurs yeux à tous deux s’ouvrirent… » mais pour voir quoi ? « et ils virent qu’ils étaient nus » ; non, ils ne sont pas devenus comme des dieux, comme le Menteur le leur avait prédit, ils ont seulement commencé à vivre douloureusement leur nudité, c’est-à-dire leur pauvreté fondamentale.
Vous vous demandez quel lien je vois entre ce premier texte de la Bible et celui de Saint Jean que nous lisons aujourd’hui ? Tout simplement le récit sur Adam et Eve a toujours été considéré comme donnant la clé du malheur de l’humanité : et Jean, au contraire, nous dit « voyez », c’est-à-dire « sachez voir, apprenez à regarder ». Non, Dieu en donnant un interdit à l’homme n’était pas jaloux de l’homme, il n’y a que des langues de vipère pour insinuer une telle monstruosité. C’est bien le thème majeur de Saint Jean : « Dieu est amour » et la vraie vie, pour l’homme, c’est de ne jamais en douter. « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent » dit Jésus, dans l’évangile de Jean.
Dans notre texte d’aujourd’hui, Jean nous dit à sa manière cette réalité que nous devons apprendre à regarder : « Voyez comme il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés : il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu » ; et il continue : « – et nous le sommes- » ; c’est déjà devenu une réalité par notre baptême   qui nous a greffés sur Jésus-Christ, qui a fait de nous ses membres.
Comme dit encore Jean dans le prologue de son évangile : « A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12). Ceux-là, dès maintenant, sont conduits par l’Esprit de Dieu et cet esprit leur apprend à traiter Dieu comme leur Père. « Dieu a envoyé dans nos cœurs  l’esprit de son Fils qui crie Abba, Père ! » (Ga 4, 4). C’est cela le sens de l’expression « connaître le Père » chez Saint Jean ; c’est le reconnaître comme notre Père, plein de tendresse et de miséricorde, comme disait déjà l’Ancien Testament.
En attendant, il y a ceux qui ont cru en Jésus-Christ et ceux qui, encore, s’y refusent. Car tout ceci apparaît lumineux pour les croyants ; mais c’est totalement incompréhensible et, pire, incroyable ou dérisoire, voire même scandaleux pour les non-croyants ; c’est un thème habituel chez Jean : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » au sens de « reconnu ». « Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître : puisqu’il n’a pas découvert Dieu. » Traduisez : parce qu’il n’a pas encore eu le bonheur d’ouvrir les yeux. A ceux qui ne le connaissent pas encore, c’est-à-dire qui ne voient pas encore en lui leur Père, il nous appartient de le révéler par notre parole et par nos actes. Alors, quand le Fils de Dieu paraîtra, l’humanité tout entière sera transformée à son image. On comprend pourquoi Jésus disait à la Samaritaine « Si tu savais le don de Dieu ! »

*************************************************************************************

EVANGILE selon Saint Luc 2,41-52

41 Chaque année,
les parents de Jésus allaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque.
42 Quand il eut douze ans,
ils firent le pèlerinage comme de coutume.
43 Comme ils s’en retournaient à la fin de la semaine,
le jeune Jésus resta à Jérusalem
sans que ses parents s’en aperçoivent.
44 Pensant qu’il était avec leurs compagnons de route,
ils firent une journée de chemin
avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances.
45 Ne le trouvant pas,
ils revinrent à Jérusalem en continuant à le chercher.
46 C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple,
assis au milieu des docteurs de la Loi :
il les écoutait et leur posait des questions,
47 et tous ceux qui l’entendaient
s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses.
48 En le voyant, ses parents furent stupéfaits,
et sa mère lui dit :
« Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ?
Vois comme nous avons souffert en te cherchant,
ton père et moi ! »
49 Il leur dit :
« Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ?
Ne le saviez-vous pas ?
C’est chez mon Père
que je dois être. »
50 Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.
51 Il descendit avec eux pour rentrer à Nazareth,
et il leur était soumis.
Sa mère gardait dans son cœur tous ces événements.
52 Quant à Jésus,
il grandissait en sagesse, en taille et en grâce
sous le regard de Dieu et des hommes.

« Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » : c’est une phrase de Jean dans le prologue de son évangile ; il semble bien que le récit que nous lisons ici chez Luc en soit une illustration. Car ce récit nous présente à la fois une manifestation du mystère de Jésus et l’incompréhension de ses plus proches. Que cette famille se soit rendue à Jérusalem pour la Pâque, rien d’étonnant. Que cela ait duré huit jours, rien d’étonnant non plus : les deux fêtes réunies de la Pâque et des Azymes qui n’en faisaient déjà plus qu’une duraient effectivement huit jours.
Mais c’est la suite qui est étonnante : le jeune garçon reste au Temple sans se soucier, apparemment, de prévenir ses parents ; eux quittent Jérusalem avec tout le groupe, comme chaque année, sans vérifier qu’il est bien du voyage. Cette séparation durera trois jours, chiffre que Luc précise, bien sûr, intentionnellement. Quand ils se retrouvent tous les trois, ils ne sont pas encore sur la même longueur d’ondes : le reproche affectueux de Marie, encore tout émue de l’angoisse de ces trois jours se heurte à l’étonnement tout aussi sincère de son fils : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne le saviez-vous pas ? C’est chez mon Père que je dois être. »
La manifestation du mystère de Jésus réside, bien sûr, dans l’émerveillement de tous et particulièrement des docteurs de la Loi devant la lumière qui l’habite de toute évidence. Elle réside aussi dans la mention des trois jours qui, tout au long de la Bible, sont le délai habituel pour rencontrer Dieu. Trois jours ce sera le délai entre la mise au tombeau et la Résurrection, c’est-à-dire la victoire plénière de la vie. La manifestation du mystère de Jésus réside enfin dans cette phrase étonnante dans la bouche de ce garçon de douze ans, accompagné de ses deux parents bien humains : « C’est chez mon Père que je dois être. » : là il s’affirme clairement comme le Fils de Dieu ; à l’Annonciation, l’Ange Gabriel l’avait déjà présenté comme le « Fils du Très-Haut », mais ceci pouvait être entendu seulement comme le titre du Messie ; cette fois, la révélation franchit une étape : le titre de fils appliqué à Jésus n’est pas seulement un titre royal, il dit le mystère de la filiation divine de Jésus. Pas étonnant que ce ne soit pas tout de suite compréhensible ! Et ce n’est pas fini : Jésus, aujourd’hui, dit « Je suis chez mon Père »… Plus tard il dira « Qui m’a vu a vu le Père ».
Ce n’est pas compréhensible, effectivement, même pour ses parents : et Jésus ose leur dire « Ne le saviez-vous pas ? » Même des croyants aussi profonds et fervents que Joseph et Marie sont surpris, désarçonnés par les mystères de Dieu. Cela devrait nous rassurer. Ne nous étonnons pas de comprendre si peu de choses nous-mêmes ! Aurions-nous oublié la phrase d’Isaïe ? « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins – oracle du SEIGNEUR. C’est que les cieux sont hauts par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts, par rapport à vos chemins, et mes pensées, par rapport à vos pensées. » (Is 55,8-9).
L’évangile nous suggère que Marie, elle-même, ne comprend pas tout tout de suite : elle retient tout et s’interroge, et elle cherche à comprendre. « Sa mère gardait dans son cœur  tous ces événements. » Après la visite des bergers à la grotte de Bethléem, nous lisions déjà : « Quant à Marie, elle retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur . » (Lc 2,19). Luc nous donne là un exemple à suivre : accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, mais laisser se creuser en nous la méditation. Pas plus que la nôtre, la foi de Marie n’est un chemin semé de roses !
Et tout ceci se passe dans le Temple de Jérusalem ; Luc attache beaucoup d’importance au Temple, qui était pour les Juifs le signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Mais, pour les Chrétiens, on le sait, c’est désormais le corps du Christ lui-même qui est le vrai Temple de Dieu, le lieu par excellence de sa présence. Notre récit d’aujourd’hui est l’une des étapes de cette révélation ; Luc pense certainement ici à la prophétie de Malachie : « Subitement, il entrera dans son Temple, le maître que vous cherchez, l’Ange de l’Alliance que vous désirez ; le voici qui vient dit le Seigneur, le Tout-Puissant. » (Mal 3,1).
La dernière phrase du récit de Luc donne à réfléchir : « Jésus grandissait en sagesse, en taille et en grâce sous le regard de Dieu et des hommes. » Cela veut dire que Jésus lui-même, comme tous les enfants du monde, a besoin de grandir ! Le mystère de l’Incarnation va jusque-là : ce qui signifie d’une part que Jésus est complètement homme, et d’autre part que Dieu a la patience de nos maturations : pour lui, mille ans sont comme un jour. (Ps 89/90).
Enfin, on peut être surpris d’une contradiction apparente : Jésus répond à ses parents « C’est chez mon Père que je dois être » pour aussitôt après retourner avec eux à Nazareth. Ce qui veut dire qu’il n’est pas resté dans le Temple de pierre ! Pas plus que Samuel, d’ailleurs (voir la première lecture) : pourtant consacré au Seigneur et amené au temple de Silo pour y demeurer toute sa vie, celui-ci a finalement servi le Seigneur, hors du temple, en prenant la direction de son peuple. C’est peut-être là aussi une leçon pour nous : « C’est chez mon Père que je dois être » veut dire une vie donnée au service des hommes, pas forcément dans l’enceinte du temple : pour le dire autrement, être chez le Père veut dire d’abord être au service de ses enfants.
——————————–
Complément
– L’évangile de Luc commence au Temple de Jérusalem avec l’annonce à Zacharie de la naissance de Jean-Baptiste (Jean signifie « Dieu a fait grâce ») ; c’est là que, le jour de la Présentation de Jésus, Syméon proclame que le salut de Dieu est arrivé ; c’est là enfin que se termine l’évangile de Luc : après leurs adieux au Christ ressuscité, les disciples, nous dit-il, retournent au Temple de Jérusalem.

 

ANCIEN TESTAMENT, BIBLE, PSAUME 83, PSAUMES

Le Psaume 83

PSAUME 83

forêt

 De quel amour sont aimées tes demeures, Seigneur, Dieu de l’univers !

Mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur ; * mon cœur  et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant !

L’oiseau lui-même s’est trouvé une maison, et l’hirondelle, un nid pour abriter sa couvée : tes autels, Seigneur de l’univers, mon Roi et mon Dieu !

Heureux les habitants de ta maison : ils pourront te chanter encore !

Heureux les hommes dont tu es la force : des chemins s’ouvrent dans leur cœur !

Quand ils traversent la vallée de la soif, ils la changent en source ; * de quelles bénédictions la revêtent les pluies de printemps !

Ils vont de hauteur en hauteur, ils se présentent devant Dieu à Sion.

Seigneur, Dieu de l’univers, entends ma prière ; écoute, Dieu de Jacob.

Dieu, vois notre bouclier, regarde le visage de ton messie.

Oui, un jour dans tes parvis en vaut plus que mille. J’ai choisi de me tenir sur le seuil, dans la maison de mon Dieu, * plutôt que d’habiter parmi les infidèles.

Le Seigneur Dieu est un soleil, il est un bouclier ; * le Seigneur donne la grâce, il donne la gloire. Jamais il ne refuse le bonheur à ceux qui vont sans reproche.

Seigneur, Dieu de l’univers, heureux qui espère en toi !

taevasseminemine_nelip-hi_uinumine-21