GUERRE MONDIALE 1914-1918, MAURICE GENEVOIX (1890-1980), PANTHEON, POILU, POILUS, ROBERT PORCHON (1894-1915)

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre au Panthéon

Maurice Genevoix et les poilus de la Grande Guerre

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Cinq extraits de « Ceux de 14 », ces récits de guerre qui feront entrer Maurice Genevoix au Panthéon

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Sorti en 1949, « Ceux de 14 » est un recueil des récits de guerre publiés entre 1916 et 1923 par Maurice Genevoix, en hommage aux femmes et aux hommes qui ont vécu l’horreur de la Première Guerre mondiale.

Mobilisé dès le 2 août 1914, Maurice Genevoix sera au combat, sur le front, jusqu’à ce qu’il soit grièvement blessé le 25 avril 1915, dans les environs de la colline des Éparges. S’en suivront sept mois d’hospitalisation. À son retour à Paris, meurtri par ces heures sombres, le Normalien de 25 ans consigne ses souvenirs.

Pour vous immerger dans ce quotidien oppressant et d’horreur, La Rep’ a sélectionné cinq extraits du livre premier « Sous Verdun » issus de cet ouvrage mémoriel, écrit « à la mémoire des morts et au passé des survivants », et en souvenir de son « ami Robert Porchon tué aux Éparges le 20 février 1915 ».

Jeudi 27 août 1914

« Longue étape, molle, hésitante. Ce n’est pas à vrai dire une étape, mais la marche errante de gens qui ont perdu leur chemin. Haucourt, puis Malancourt, puis Béthincourt. La route est une rivière de boue. Chaque pas soulève une gerbe d’eau jaune. Petit à petit, la capote devient lourde. On a beau enfoncer le cou dans les épaules : la pluie arrive à s’insinuer et des gouttes froides coulent le long de la peau. Le sac plaque contre les reins. Je reste debout, à chaque halte, n’osant pas même soulever un bras, par crainte d’amorcer de nouvelles gouttières ».

Mardi 1er septembre

« Les cuisiniers vont faire en arrière la soupe et le jus ; mais bientôt, c’est la bousculade : la bataille crépite en avant de nous. Le capitaine nous fait dire que notre première ligne doit être enfoncée, qu’il faut redoubler de vigilance. Porchon, mon saint-cyrien, envoie par ordre une patrouille sur la gauche. Presque aussitôt, des claquements de lebels, et la patrouille, affolée, dégringole : elle a vu des Boches et tiré. Mes hommes s’agitent, s’ébrouent ; il y a de l’anxiété dans l’air.

Soudain, un sifflement rapide qui grandit, grandit… et voilà deux shrapnells qui éclatent, presque sur ma tranchée. Je me suis baissé ; j’ai remarqué surtout l’expression angoissée d’un de mes hommes. Cette vision me reste. Elle fixe mon impression ».

Dimanche 6 septembre

« Clac ! Clac ! En voici deux qui viennent de taper à ma gauche, sèchement. Ce bruit me surprend et m’émeut : elles semblent moins dangereuses et mauvaises lorsqu’elles sifflent. Clac ! Des cailloux jaillissent, des mottes de terre sèche, des flocons de poussière : nous sommes vus, et visés. En avant ! Je cours le premier, cherchant le pli de terrain, le talus, le fossé où abriter mes hommes, après le bond, ou simplement la lisière de champ qui les fera moins visibles aux Boches. Un geste du bras droit déclenche la ligne par moitié ; j’entends le martèlement des pas, le froissement des épis que fauche leur course.

Pendant qu’ils courent, les camarades restés sur la ligne tirent rapidement, sans fièvre. Et puis, lorsque je lève mon képi, à leur tour ils partent et galopent, tandis qu’autour de moi les lebels crachent leur magasin.

Un cri étouffé à ma gauche ; j’ai le temps de voir l’homme, renversé sur le dos, lancer deux fois ses jambes en avant ; une seconde, tout son corps se raidit ; puis une détente, et ce n’est plus qu’une chose inerte, de la chair morte que le soleil décomposera demain ».

Mercredi 9 septembre

« Pas de sommeil. J’ai toujours dans les oreilles la stridence des éclats d’obus coupant l’air, et dans les narines l’odeur âcre et suffocante des explosifs. Il n’est pas minuit que je reçois l’ordre de départ. J’émerge des bottes d’avoine et de seigle sous lesquelles je m’étais enfoui. Des barbes d’épis se sont glissées par nos cols et nos manches et nous piquent la peau, un peu partout.

La nuit est si noire qu’on bute dans les sillons et dans les mottes de terre. On passe près des 120 qui tiraient derrière nous ; j’entends les voix des artilleurs, mais je distingue à peine les lourdes pièces endormies.

Distributions au passage, sans autre lumière que celle d’une lanterne de campement, qui éclaire à peine, et que pourtant on dissimule. La faible lueur jaune met des coulées brunes sur les quartiers de viande saignante, amoncelés dans l’herbe qui borde la route ».

Samedi 12 septembre

« J’ai retraversé le groupe des soldats, qui continuaient à se pousser pour lire. J’ai regardé, en passant auprès d’eux, ceux qui se trouvaient sur ma route : ils avaient tous des visages terreux, aux joues creuses envahies de barbe ; leurs capotes gardaient les traces de la poussière des routes, de la boue des champs, de l’eau du ciel ; le cuir de leurs chaussures et de leurs guêtres avait pris à la longue une couleur sombre et terne ; des reprises grossières marquaient leurs vêtements aux genoux et aux coudes ; et de leurs manches râpées sortaient leurs mains durcies et sales. La plupart semblaient las infiniment, et misérables.

Pourtant, c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine, eux qui s’étaient montrés plus forts que les balles et les baïonnettes allemandes ; c’étaient eux les vainqueurs !

Et j’aurais voulu dire à chacun l’élan de chaude affection qui me poussait vers tous, soldats qui méritaient maintenant l’admiration et le respect du monde, pour s’être sacrifiés sans crier leur sacrifice, sans comprendre même la grandeur de leur héroïsme. »

20 février ( 1915 )

Un grand balancement de la terre et du ciel à travers le, paupières cuisantes; du froid mouillé; des choses qu’on retrouve dans l’ aube blême, les unes après les autres, et toutes; personne de tué dans les ténèbres, personne même d’enseveli malgré l’acharnement des obus: la même terre et les mêmes cadavres; toute la chair qui frémit comme de saccades intérieures, qui danse, profonde et chaude, et fait mal; même plus d’images, cette seule fatigue brûlante que la pluie glace à fleur de peau: et c’est un jour qui revient sur la crête, pendant que toutes les batteries boches continuent de tirer sur elle, sur ce qui reste de nous là-haut, mêlé à la boue, aux cadavres, à la glèbe naguère fertile, souillée maintenant de poisons, de chair morte, inguérissable de notre immonde supplice.

Est-ce qu’ils vont contre-attaquer encore ? Ils ne tirent que sur nous: c’est lâche. Nous savons que le colonel, chaque fois qu’il monte et redescend, téléphone vers le Montgirmont:  » Qu’on relève mes hommes! Ils sont à bout! Si les Boches contre-attaquent encore, ils pourront venir avec des gourdins, avec leurs poings nus…  » C’est ce que nous pensions, nous, l’autre jour. Ce matin, nous le pensons encore ; mais nous ne le croyons plus. Nous sommes très las, c’est vrai; on devrait nous relever, c’est vrai. Nous sommes presque à bout; presque… Et pourtant, ce matin encore, on a entendu cracher les canons-revolvers de Combres et claquer des coups de mauser: une nouvelle contre-attaque, que nous avons repoussée.

Il ne faut rien exagérer: au-dessous de nous, de l’autre côté du parados, un caporal de la 8e fait mijoter du cassoulet sur un réchaud d’alcool solidifié. Quelques hommes, de la 8e aussi, sont descendus près de lui; l’un d’eux parle du kiosque de sa soeur , marchande de journaux à Paris:  » pour qu’elle comprenne les trous qu’ils font, explique-t-il, j’lui écrirai qu’on pourrait y loger au moins deux kiosques comme le sien. Et ça s’ra pas bourrage de crâne, hein, c’est-i’ vrai ? »

Le colonel Boisredon a téléphoné une fois de plus:  » Trois cents tués au régiment; un millier de blessés; plus de vingt officiers hors de combat, dont dix tués; des tranchées vides, ou du moins « tactiquement » vides; la crête perdue si les Boches contre-attaquent encore…  » Le colonel Tillien a répondu:  » Qu’ils tiennent. Qu’ils tiennent quand même, coûte que coûte. « 

Comme s’ils savaient, les Boches répondent eux aussi. Et, c’est pire, au long du temps martelé d’obus énormes, de chutes sombres et multipliées. Le grand caporal a éteint son réchaud: il est parti, les autres avec lui. On redevient ce qu’on était hier, cette nuit, un peu plus las encore, sans étonnement d’être si las. Et malgré cette fatigue dont nous avons les reins brûlés, une lucidité vibrante rayonne de nous sur le monde, touche doucement et nous donne d’un seul coup toutes les choses que nous percevons, nous les impose entières, si totalement que nous souffrons surtout de cela, de ce pouvoir terrible et nouveau qui nous oblige à subir ainsi, continuellement et tout entières, la laideur et la méchanceté du monde.

Elles sont infimes, par les gouttes de la bruine, par les écorchures de nos mains gercées, par le tintement d’une gamelle qu’on heurte, par la respiration imperceptible de Lardin ; mais si grandes, si monstrueuses qu’elles soient par l’étalement ignoble des cadavres, par le fracas sans fin des plus lourdes torpilles, elles ne peuvent l’être assez pour dépasser notre force de sentir, pour l’ étouffer enfin, aidant notre immense fatigue. Plus nous sommes fatigués, plus notre être s’ouvre et se creuse, avide malgré nous, odieusement, de toute laideur et de toute méchanceté. Que tombent encore ces milliers d’obus, et pour n’importe quelle durée ! Entre les 77, les 150 et les 210, notre ouïe distingue au plus lointain les éclatements. Qu’ils sifflent plus raide encore! Que tout arrive ! Que tous ceux qui doivent être blessés le soient dans cet instant, et s’en aillent ! Que tous ceux qui doivent être tués cessent enfin d’être condamnés !

Le dernier obus qui est tombé dans l’entonnoir 7 a blessé Porchon à la tête. Quelqu’un nous l’a crié par-dessus la levée de terre: enseveli près de Rebière, dégagé avec lui, mais seul blessé d’un éclat léger, il est descendu au poste de secours, à cause du sang qui lui coulait dans l’oeil . Il y a longtemps déjà… Descendrai-je à mon tour, blessé comme lui d’un éclat heureux, mon sang coulant assez pour me contraindre à descendre ?..II ne voulait pas, d’abord; mais il n’y voyait plus, aveuglé par ce ruissellement, et Rebière lui disait:  » Descends… Descends, mon vieux… Tu es idiot. « 

C’est Rolland qui conte tout cela, près de moi, caché derrière une toile de tente amollie de fange et de pluie. Je me suis arrêté en l’entendant prononcer nos deux noms. J’étais allé jusqu’à la petite tranchée de Souesme,  parce qu’un obus venait de tomber par là. Il n’avait tué personne, et je redescendais, lorsque j’ai entendu la voix de Rolland. J’étais seul à l’entrée d’un boyau à demi effondré qui monte vers la tranchée sud; la toile de tente miroitait, plaquée sur la paroi dans le jour pluvieux et gris; et Rolland parlait derrière. blotti derrière avec un homme qui se taisait, mais que je croyais être, sans savoir pourquoi je le croyais, un des jeunes de la classe 14, Jaffelin sans doute, ou bien Jean …  » « Descends, mon vieux. Tu es idiot… » Et il descend. Et il arrive au bas du boyau, juste à hauteur du poste de secours… Et c’est là qu’un 77 l’a tué. « 

Rolland a dû m’entendre, car la toile se soulève brusquement; il me voit, et dans l’instant, son pâle visage s’émeut, navré, implorant, fraternel… Si fraternel, Rolland, que toute ma stupeur est tombée pendant que tu me regardais, que toute ma force déjà révoltée m’a semblé s’agenouiller devant cette mort de mon ami.

Cela ne m’a saisi que longtemps après, dans le creux d’argile mouillée où j’étais revenu m’asseoir, entre Lardin et Bouaré : une froideur dure, une indifférence dégoûtée pour toutes les choses que je voyais, pour l’ignominie de la boue et la misère des cadavres, pour le jour triste sur la crête, pour l’acharnement des obus… Je ne sens même plus ma fatigue ; je ne redoute plus rien, même plus l’écrasement de mes os sous l’une de ces chutes énormes, ni le déchirement de ma chair sous la morsure des éclats d’acier. Je n’ai plus pitié des vivants, ni de Bouaré qui tremble, ni de Lardin prostré, ni de moi. Nulle violence ne me soulève, nulle houle de chagrin, nul sursaut d’indignation virile. Ce n’est même pas du désespoir, cette sécheresse du coeur dont je sens le goût à ma gorge; de la résignation non plus… Ce n’est que cela: une froideur dure, une indifférence desséchée, pareille à une contracture de l’âme. Tombez encore, aussi longtemps que vous voudrez, les gros obus, les torpilles et les bombes ! Ecrasez, tonnez, soulevez la terre en gerbes monstrueuses ! Plus hautes encore! Plus hautes! Comme c’est grotesque, mon Dieu, tout ça… Dans la tranchée sud: c’est bon. Dans l’entonnoir 7 : c’est bon. Dans la petite tranchée de Souesme : c’est bon. Une plaque d’acier blindé monte très haut et retombe, comme un couperet de guillotine. Souesme passe devant moi, la face plâtrée de boue jaune, les deux mains sur les reins; derrière lui, Montigny ; derrière encore, Jaffelin: c’est bon; allez-vous-en, ensevelis, blessés, démolis. Je regarde bien, au passage, la crispation de vos visages, l’angoisse presque folle de vos yeux, cette détresse de la mort qui reste vacillante au fond de vos prunelles, comme une flamme sous une eau sombre… Quel sens ? Tout cela n’a pas de sens. Le monde, sur la crête des Éparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque.

Chez toi, Porchon : l’ample Beauce, les champs de blé au crépuscule; les corneilles dans le ciel frais, entre les deux tours de Sainte-Croix… Chez nous, Porchon : la Loire au fil des berges lentes… Quel sens ? Pourquoi ? Des hommes crient dans l’ entonnoir 7 entre les rafales d’obus. Encore ! Et de sombres débris soulevés dans la fumée, et leur chute mate heurtant la boue…

C’est alors que ce 210 est tombé. Je l’ ai senti à la fois sur ma nuque, assené en massue formidable, et devant moi, fournaise rouge et grondante. Voilà comment un obus vous tue. Je ne bougerai pas mes mains pour les fourrer dans ma poitrine ouverte; si je pouvais les ramener vers moi, j’enfoncerais mes deux mains dans la tiédeur de mes viscères à nu ; si j’étais debout devant moi, je verrais ma trachée pâle, mes poumons et mon coeur à travers mes côtes défoncées. Pas un geste, par pitié pour moi ! Les yeux fermés, comme Laviolette, et mourir seul.

Je vis, absurdement. Cela ne m’étonne plus: tout est absurde. A travers le drap rêche de ma capote bien close, je sens battre mon creur au fond de ma poitrine. Et je me rappelle tout: ce flot flambant et rouge qui s’est rué loin en moi, me brûlant les entrailles d’un attouchement si net que j’ai cru mon corps éventré large, comme celui d’un bétail à l’éventaire d’un boucher; cette forme sombre qui a plané devant mes yeux, horizontale et déployée, me cachant tout le ciel de sa vaste envergure… Elle est retombée là, sur le parados, bras repliés, cassés, jambes groupées sous le corps, et tremblante toujours, jusqu’à ce que Bouaré soit mort. Ils courent, derrière Richomme qui hurle, un à un sautent pardessus moi: Gaubert, Vidal, Dorizon… ah! je les reconnais tous! Attendez-moi… Je ne peux pas les suivre… Qu’est-ce qui appuie sur moi, si lourd, et m’empêche de me lever ? Mon front saigne: ce n’est rien, mes deux mains sont criblées de grains sombres, de minuscules brûlures rapprochées; et sur cette main-ci, la mienne, plaquée chaude et gluante une langue colle, qu’il me faut secouer sur la boue.

Je suis libre depuis ce geste; et je puis me lever, maintenant que le corps de Lardin vient de basculer doucement. Il mangeait, un quignon de pain aux doigts; il n’a pas changé de visage, les yeux ouverts encore derrière les verres de ses binocles; il saigne un peu par chaque narine, deux minces filets foncés qui vont se perdre sous sa moustache. Petitbru passe, à quatre pattes, poussant une longue plainte béante ; Biloray passe, debout, à pas menus et la tête sur l’épaule ; le sang goutte au bout de son nez; il va, les bras pendant le long du corps, attentif et silencieux, comme s’il avait peur de renverser sa vie en route…

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Robert Porchon (1894-1915), l’ami de Maurice Genevoix

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Robert Charles Joseph Porchon, né le 23 janvier 1894 à Chevilly (Loiret) et tué le 20 février 1915 aux Eparges (Meuse) lors de la bataille homonyme, est un officier français. est un ami de guerre, le « frère de sang », du romancier Maurice Genevoix 1890-1980) qui lui dédie son livre Sous Verdun.

Biographie

Né en 1894 (la future Classe 1914), la « génération sacrifiée »), Robert Porchon est le fils d’Angel Porchon et de Gabrielle Marie Louise Néaf. Son frère Marcel, né en 1885, sera également tué sur le front, en Argonne, le 6 avril 1915.

Il est le neveu par alliance du général de brigade Gabriel Delarue qui sera également tué sur le front cette même année 1915.

Robert Pochon suit des études au Lycée  Pothier à Orléans et entre ensuite à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr le 7 novembre 1913. Il est de la promotion « De la Croix-du-Drapeau » 1913-1914, qui reçoit le baptême le 30 juillet 1914. Il est nommé sous-lieutenant au 106è régiment d’infanterie   (106e RI) le 15 août 1914. C’est en cette occasion qu’a été prêté le serment de 1914, initié par Jean Allard-Méeus, au cours duquel les tout jeunes Saint-Cyriens auraient juré de monter en ligne en gants blancs et avec leurs casoars.

 Affectations et combats

Le jeune sous-lieutenant rejoint la caserne-Chanzy de Châlons-sur-Marne le 4 août 1914. D’abord affecté au 306e RI, unité de réserve du 106e, il part pour le front avec un renfort pour le régiment d’active le 25 août. Maurice Genevois fait partie du même départ. Ils se retrouvent dans la même compagnie, la 7e, à Gercourt et Drillancourt, le 27 août : « Un élève de Saint-Cyr, frais galonné, visage osseux, nez puissant et bon enfant, qui vient d’arriver avec moi du dépôt ». Le sergent Germain complète ce portrait : « C’est un grand garçon, blond au nez proéminent mais à l’air intelligent. Je remarque qu’il ne me tutoie pas. Il a du tact ».

Après l’attaque de nuit à R embercourt-Sommaisne,   le 10 septembre 1914 (combats de Vaux-Marie), dans laquelle le commandant Giroux a été tué, Bord prend le commandement du 2e bataillon, et laisse la 7e compagnie au seul officier d’active, le sous-lieutenant Porchon.

« Je te disais que je suis maintenant commandant de compagnie, faute d’officiers pour remplir ce rôle. Il n’en reste plus des masses au 106, et je suis un des chanceux. Sur sept saint-cyriens que nous étions, je suis le seul qui reste. »

— Lettre à sa mère du 27 septembre 1914, Carnet de route.

Cette situation va durer jusqu’au 8 novembre 1914, quand le capitaine Rolin prend la compagnie et Porchon reprend la 4e section de celle-ci.

 

Mort lors de la bataille d’Éparges

Le 20 février 1915, après trois jours infernaux marquant le début de la bataille des Eparges, opposant la 12è division d’infanterie de la 1re Armée française à la 8è brigade d’infanterie bavarois de la 33è division d’infanterie allemande  pour le contrôle de cette crête de la Meuse, Robert Porchon est blessé légèrement au front entre les tranchées de 1re ligne et le poste de secours. Il est tué par un obus alors qu’il redescend vers celui-ci.

Il est inhumé à la nécropole nationale du Trottoir, aux Eparges, auprès d’autres tués du 106e RI, tombe 42 sur laquelle la date de décès indique erronément le 17 février 1915. Sa tombe est alors entretenue par la famille Auboin.

« Mort pour la France », son nom figure sur le monument aux morts de Chevilly (Loiret), sa commune natale.

Sentiments fraternels de Maurice Genevoix

Les sentiments fraternels que l’écrivain Maurice Genevoix éprouvait pour son compagnon d’armes sont dévoilés dans une lettre émouvante adressée à la mère de Robert Porchon, le 7 mars 1915, deux semaines après sa mort :

« Nous parlerons de lui simplement, pieusement ; vous me le permettrez parce que vous saviez que je l’aimais. Nous nous étions retrouvés dès les premiers jours ; et nous nous étions rapprochés d’abord parce que nous étions du même pays, et que cela fait des souvenirs en commun. Puis ce fut le départ pour le front. Nous fûmes affectés à la même compagnie, et tout de suite s’établit entre nous une fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés, des responsabilités communes, et aussi d’affinités profondes de nature. À travers les dures épreuves, je mesurai mieux les qualités précieuses de votre fils. Je l’ai vu, petit à petit, sans même qu’il fît effort pour cela, et comme par la seule puissance de sa bonté et de sa loyauté, s’attacher le cœur de tous ses hommes. Pour moi, je lui avais donné bien vite ma confiance entière ; et je l’aimais comme s’il eût été mon frère par le sang … »

— Carnet de route de Robert Porchon, op. cit., p. 152.

Dans les Sapes (ou boyau) français, crête des Éparges,

« Bon Dieu ! dit Porchon à voix basse ; même de loin, ça secoue.

La voix plus basse reprend encore, comme étouffée d’une crainte religieuse, il reprend :

Et quel silence, autour de ça !

La vallée repose sous les étoiles immobiles, ou qui palpitent lentement, comme respire une poitrine endormie. Les Hauts ensommeillés s’allongent sur ses rives, pareils à des géants couchés. Et dans la grande nuit pacifique, la clameur lointaine des guerriers s’élève comme une dérision. Souffrance ? Fureur ? Chétive dans la grande nuit, elle est surtout misère. En ce moment même, près d’ici, des troupes de la brigade voisine attaquent à la baïonnette le village de Saint-Rémy. »

— Maurice Genevoix, Ceux de 14, La boue, ch. III « La réserve ».

Maurice Genevoix viendra se recueillir sur sa tombe chaque fois qu’il le pourra.

Distinctions

Citation à l’ordre de l’Armée 189du 30 mai 1915 : D’une bravoure admirable et en même temps d’un calme communicatif, a commandé sa section avec la plus grande intelligence donnant à ses hommes, par sa tenue, la plus belle confiance. Il a été mortellement blessé le 20 février 1915 au cours d’un bombardement.

Hommages

Maurice Genevoix lui dédie son livre Sous Verdun, premier ouvrage de Ceux de 14.

Robert Porchon figure dans le Tableau d’honneur de la Grande Guerre du journal L’Illustration ;

Son nom figure sur une plaque commémorative au lycée Pothier d’Orléans ;

Son nom est cité lors de la Panthéonisation de Maurice Genevoix, le 11 novembre 2020, par la lecture d’une lettre à la mère de Robert Porchon et dans l’allocution prononcée par le président Emmanuel Macron.

Notes

↑ Le Général Delarue sera tué d’une balle dans le crâne en inspectant une tranchée qui venait d’être conquise. Il avait notamment dirigé de 1907 à 1909 le Corps expéditionnaire de pacification en Crête.

↑ Jusqu’au mois de février se trouve le 8e régiment d’infanterie bavarois « grand duc Frédéric de Bade », qui subit d’énorme perte et remplacer par le 4e régiment d’infanterie bavarois « roi Guillaume du Wurtemberg », faisant partie de la 4è division d’infanterie bavaroise.

↑ Pendant la période particulièrement confuse des combats, surtout entre le 17 et le 20 février 1915, on constate, selon les documents disponibles ou même dans les témoignages des soldats, des différences notables concernant les dates de décès ou de blessures. Ces quatre jours et quatre nuits de combats et de bombardements incessants et le nombre important des victimes expliquent cela. Les dates mentionnées sur les actes de décès, quand ceux-ci ont été retrouvés, ont été utilisées.

Bibliographie

Robert Porchon et Thierry Joie (Sous la direction de), Carnet de route, La Table Ronde, coll. « Hors Coll. Littéraire », 2008, 208 p. (

Suivi de lettres de Maurice Genevoix et autres documents, édition établie et annotée par Thierry Joie.

Maurice Genevoix, Ceux de 14, Larousse, coll. « Les Contemporains classiques de demain », 2012, 123 p. 

Maurice Genevoix, , Les Eparges, J’ai Lu – LIBRIO, coll. « Librio littérature » (no 1130), 2014, 224 p. 

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Carnet de route 

Robert Porchon

Paris, La Table Rode, 2008. 208 pages.

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Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, fut tué dans l’assaut de l’éperon des Éparges (Meuse) en février 1915, «la poitrine défoncée par un éclat d’obus».
Dès sa mort connue, sa mère a recopié dans un unique cahier son carnet de route et les lettres que son fils lui avait adressées. Elle a aussi ajouté à cet ex-voto de papier la correspondance reçue, après la mort de son fils, de ses camarades – dont Maurice Genevoix –, de ses chefs, de l’administration militaire et aussi d’anciens professeurs et religieux qui se souvenaient de leur élève. Ces témoignages multiples restituent l’onde de douleur qui s’étend et dure après la mort au front d’un jeune homme de vingt et un ans. Un des cinq cent mille jeunes Français sacrifiés pendant les six premiers mois de la Grande Guerre.
Du sous-lieutenant Porchon, on ne savait, depuis 1916, que ce que Maurice Genevoix en avait dit dans Ceux de 14. Mais il en avait dit assez pour faire de son ami Porchon le «soldat le mieux connu de la Grande Guerre».
Les notes prises par le jeune officier font un troublant contrepoint au témoignage du grand écrivain. Elles en confirment la parfaite exactitude et, en variant l’éclairage sur quelques épisodes de leur campagne commune, soulignent le génie singulier de Ceux de 14.

Extrait

Un de «Ceux de 14»

Robert Porchon, sous-lieutenant au 106e régiment d’infanterie, a été tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. Sa tombe réglementaire au cimetière militaire du Trottoir, près du village reconstruit des Eparges, au pied de la butte où se tenaient les unités françaises avant l’assaut, est souvent fleurie alors que ne viennent que des pâquerettes de hasard sur le gazon rasé de ses voisins. Il est l’un des morts les mieux connus de la Grande Guerre.
Robert Porchon n’a plus qu’une lointaine parentèle qui vit à des centaines de kilomètres des Côtes de Meuse. Mort à vingt et un ans, il n’a rien laissé que des souvenirs qui ont disparu avec ceux qui l’avaient connu et quelques reliques que le temps efface. Il n’a pas écrit un grand livre comme Alain-Fournier qui repose à deux kilomètres, dans le petit cimetière de Saint-Rémy-la-Calonne, près du bois où on a retrouvé son corps. Il n’est pas le fils de quelque grand homme inconsolable. Non, rien. Rien de spécial, sauf la logique de fichier qui, au début du mois d’août 1914, affecta ce jeune saint-cyrien à la tête d’une section de la 7e compagnie du 106e régiment d’infanterie. Maurice Genevoix commandait une section dans la même compagnie.
Genevoix avait vingt-quatre ans, était originaire du Loiret et venait de terminer sa deuxième année à l’École normale supérieure. Porchon lui aussi était du Loiret, de Chevilly où il était né le 23 janvier 1894. Tous deux issus de la petite-bourgeoisie locale, ils s’étaient croisés au lycée d’Orléans. Ils sympathisèrent pendant les déplacements et les bivouacs de la montée au front. Les premiers combats, les premières duretés de la vie en campagne approfondirent en une forte amitié la camaraderie militaire et les liens communs avec leur petite patrie des bords de Loire. Ils furent l’un à l’autre le meilleur ami, ce qui pour des hommes en guerre est une sorte d’assurance vie et d’assurance décès. Le meilleur ami, c’est celui qui ramène dans les lignes quand on est blessé. Et c’est celui qui témoigne pour son ami tué, dilue un peu le désespoir des parents dans quelques derniers souvenirs, et adoucit par sa sympathie, une vraie sympathie de camarade et de soldat, la sécheresse du message officiel. Il sera le chroniqueur de la pauvre épopée.

 Revue de presse

Immortalisé par Maurice Genevoix dans «Ceux de 14», le sous-lieutenant Robert Porchon tint un carnet de route aujourd’hui édité avec les lettres à sa mère. Sous-lieutenant au 106 e régiment d’infanterie, Robert Porchon fut tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915, quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges, dans la Meuse. En deux mois de combat, 10 000 Allemands et 10 000 Français tomberont. Ce jeune saint-cyrien de vingt et un ans, à la tête d’une section de la 7 e compagnie, était l’un d’eux. Son ami, Maurice Genevoix, connu au lycée et qui commandait une section dans la même compagnie, rendra hommage à Porchon dans ses terribles et beaux textes au nom de «cette solide fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés». (Christian Authier – Le Figaro du 30 octobre 2008)

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