EMILE ZOLA (1840-1902), LE REVE, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS

Le rêve de Emile Zola

Le Rêve

Emile Zola

Paris, Le Livre de Poche, 1971. 224 pages

9782253002833-001-T

Le Rêve : L’adoration Et L’extase

Le roman le plus court de la série des Rougon-Macquart d’Emile Zola, Le Rêve, parait en 1888 et se positionne seizième dans l’immense fresque des vingt volumes. Le Rêve aborde le thème de la religion mais pas sous l’effet trompeur et troublé de La Faute de l’Abbé Mouret, plutôt dans la véritable extase que peut provoquer l’adoration. L’auteur y met en scène Angélique Rougon, fille de Sidonie Rougon et d’un inconnu. L’histoire se passe en Picardie, dans un village appelé Beaumont pour lequel l’auteur s’est librement inspiré de la ville de Cambrai pour en décrire l’architecture. Abandonnée dès sa naissance, la petite Angélique, confiée tout d’abord à la grande institution de l’assistance publique, se verra par la suite placée chez une nourrice puis chez une fleuriste. Sa troisième famille d’accueil, les Rabier, la maltraiteront et elle s’enfuiera une nuit de noël jusqu’au pied d’une cathédrale contre laquelle elle se refugiera. Les Hubert, qui habitent juste à côté, la recueille. Ce couple sans enfant, très pieux, considère cette rencontre comme providentielle et décide d’adopter la fillette. Elle aussi adoptera immédiatement cette famille dont le métier consiste à réaliser des broderies et des ornements écclésiastiques.

 

Le Rêve : Angélique Dans La Brume

Mr Hubert fera quelques recherches sur le passé d’Angélique et il taira ce qu’il découvrira. Il mentira à Angélique en lui disant que ses vrais parents sont décédés. Elle se réalisera complètement dans la profession de brodeuse, donnant naissance à des ouvrages magnifiques. Elle vivra en toute quiétude, rêvant à un hypothétique prince charmant fabuleusement riche, rêve inspiré par les histoires racontées par Mme Hubert. Le rêve va se réaliser, en prenant la forme de Félicien, le fils de l’évêque qui est un peintre verrier. Leur amour ne rencontrera pas l’approbation de leurs parents respectifs. Mme Hubert pense qu’elle a été punie par le fait de ne pas pouvoir avoir d’enfant car elle s’est mariée sans l’assentiment de ses parents. Idem pour le père de Félicien, Monseigneur Hautecoeur, entré dans les ordres suite au décès de sa femme. Le mariage ne se fera pas. Angélique s’éteindra lentement face à cette interdiction, comme consumée par l’amour qu’elle ne peut ni exprimer ni vivre. Devant l’état inquiétant de la jeune fille, les parents donnent leur accord, mais trop tard. Angélique meurt dans les bras de son mari Félicien à la sortie de l’église après avoir échangé avec lui un premier et ultime baiser. Un livre court, qui évolue dans une brume claire, comme effectivement un rêve aux contours brillants. Ce roman très fleur bleue est vraiment en décalage par rapport à toute la saga avec un style auquel Zola ne nous avait pas encore habitué. Repos et pause de courte durée, l’auteur reviendra très vite dans le style naturaliste qui est le sien avec La Bête humaine en 1890, deux ans plus tard.

Après Le Rêve, découvrez la suite de la saga avec La Bête Humaine

http://www.les-rougon-macquart.fr/le-reve.html

 

Quelques extraits

À cette distance, elle le voyait comme en plein jour, âgé de vingt ans, blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, à un Jésus superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs, d’une douceur hautaine. Et elle le reconnaissait parfaitement : jamais elle ne l’avait vu autre, c’était lui, c’était ainsi qu’elle l’attendait. Le prodige s’achevait enfin, la lente création de l’invisible aboutissait à cette apparition vivante. Il sortait de l’inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l’avait enveloppée, jusqu’à la faire défaillir. Aussi le voyait-elle à deux pieds du sol, dans le surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l’entourait de toutes parts, flottant sur le lac mystérieux de la lune. Il gardait pour escorte le peuple entier de la Légende, les saints dont les bâtons fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait. Et le vol blanc des vierges pâlissait les étoiles.

 

Souriante, elle avait levé la main, d’un geste d’attention profonde. Tout son être était ravi dans les souffles épars. C’étaient les vierges de la Légende, que son imagination évoquait comme en son enfance, et dont le vol mystique sortait du vieux livre, aux images naïves, posé sur la table. Agnès, d’abord, vêtue de ses cheveux, ayant au doigt l’anneau de fiançailles du prêtre Paulin. Puis, toutes les autres, Barbe avec sa tour, Geneviève avec ses agneaux, Cécile avec sa viole, Agathe aux mamelles arrachées, Élisabeth mendiant par les routes, Catherine triomphant des docteurs. Un miracle rend Luce si pesante, que mille hommes et cinq paires de bœufs ne peuvent la traîner à un mauvais lieu. Le gouverneur qui veut embrasser Anastasie, devient aveugle. Et toutes, dans la nuit claire, volent, très blanches, la gorge encore ouverte par le fer des supplices, laissant couler, au lieu de sang, des fleuves de lait. L’air en est candide, les ténèbres s’éclairent comme d’un ruissellement d’étoiles. Ah ! mourir d’amour comme elles, mourir vierge, éclatante de blancheur, au premier baiser de l’époux !

 

– Venez, les routes sont noires à cette heure, la voiture nous emportera dans les ténèbres ; et nous irons toujours, toujours, bercés, endormis aux bras l’un de l’autre, comme enfouis sous un duvet, sans craindre les fraîcheurs de la nuit ; et, quand le jour se lèvera, nous continuerons dans le soleil, encore, encore plus loin, jusqu’à ce que nous soyons arrivés au pays où l’on est heureux… Personne ne nous connaîtra, nous vivrons, cachés au fond de quelque grand jardin, n’ayant d’autre soin que de nous aimer davantage, à chaque journée nouvelle. Il y aura là des fleurs grandes comme des arbres, des fruits plus doux que le miel. Et nous vivrons de rien, au milieu de cet éternel printemps, nous vivrons de nos baisers, ma chère âme.

 

Elle se dressait, éperdue, s’agenouillait parmi les draps rejetés, la sueur aux tempes, toute secouée d’un frisson ; et elle joignait les mains, et elle bégayait : « Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? » […] C’était la grâce qui se retirait d’elle, Dieu cessait d’être à son entour, le milieu l’abandonnait. Désespérément, elle appelait l’inconnu, elle prêtait l’oreille à l’invisible.
Et l’air était vide, plus de voix chuchotantes, plus de frôlements mystérieux. Tout semblait mort : le Clos-Marie, avec la Chevrotte, les saules, les herbes, les ormes de l’Évêché, et la cathédrale elle-même. Rien ne restait des rêves qu’elle avait mis là, le vol blanc des vierges, en s’évanouissant, ne laissait des choses que le sépulcre. Elle en agonisait d’impuissance, désarmée, en chrétienne de la primitive Église que le péché héréditaire terrasse, dès que cesse le secours du surnaturel. Dans le morne silence de ce coin protecteur, elle l’écoutait renaître et hurler, cette hérédité du mal, triomphante de l’éducation reçue. Si, deux minutes encore, aucune aide ne lui arrivait des forces ignorées, si les choses ne se réveillaient et ne la soutenaient, elle succomberait certainement, elle irait à sa perte. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? » Et, à genoux au milieu de son grand lit, toute petite, délicate, elle se sentait mourir. 

 

Comme elle furetait un matin, fouillant sur une planche de l’atelier, couverte de poussière, elle découvrit, parmi des outils de brodeur hors d’usage, un exemplaire très ancien de La Légende dorée, de Jacques de Voragine. Cette traduction française, datée de 1549, avait dû être achetée jadis par quelque maître chasublier, pour les images, pleines de renseignements utiles sur les saints.

Longtemps elle-même ne s’intéressa guère qu’à ces images, ces vieux bois d’une foi naïve, qui la ravissaient. Dès qu’on lui permettait de jouer, elle prenait l’in-quarto, relié en veau jaune, elle le feuilletait lentement : d’abord, le faux titre, rouge et noir, avec l’adresse du libraire, « à Paris, en la rue Neuve Nostre Dame, à l’enseigne Saint Jean Baptiste » ; puis, le titre, flanqué des médaillons des quatre évangélistes, encadré en bas par l’adoration des trois Mages, en haut par le triomphe de Jésus-Christ foulant des ossements. Et ensuite les images se succédaient, lettres ornées, grandes et moyennes gravures dans le texte, au courant des pages : l’Annonciation, un Ange immense inondant de rayons une Marie toute frêle ; le Massacre des Innocents, le cruel Hérode au milieu d’un entassement de petits cadavres ; la Crèche, Jésus entre la Vierge et saint Joseph, qui tient un cierge ; saint Jean l’Aumônier donnant aux pauvres ; saint Mathias brisant une idole ; saint Nicolas, en évêque, ayant à sa droite des enfants dans un baquet ; et toutes les saintes, Agnès, le col troué d’un glaive, Christine, les mamelles arrachées avec des tenailles, Geneviève, suivie de ses agneaux, Julienne flagellée, Anastasie brûlée, Marie l’Egyptienne faisant pénitence au désert, Madeleine portant le vase de parfum. D’autres, d’autres encore défilaient, une terreur et une pitié grandissaient à chacune d’elles, c’était comme une de ces histoires terribles et douces, qui serrent le cœur et mouillent les yeux de larmes. 

EMILE ZOLA (1840-1902), LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRES, ROMANS, ROUGON-MACQUART (LES)

Les Rougon-Macquart : L’oeuvre d’Emile Zola

Les Rougon-Macquart de Emile Zola : un résumé rapides de tous les romans

le-naturalisme-et-zola-7-728

 

 

Thérèse Raquin (1867)

Thérèse et son amant Laurent jettent à la Seine, lors d’une partie de campagne, Camille Raquin, mari de Thérèse. Mais le souvenir de Camille, matérialisé par divers signes symboliques (une cicatrice, un portrait, le chat noir), s’interpose entre les deux amants et les rend impuissants à continuer leur union charnelle c’est la forme « naturaliste » du remords. Dans une crise de haine mutuelle, ils révèlent leur crime à la mère de Camille, devenue paralytique et muette. Et ils finissent par se suicider ensemble sous ses yeux.

 

  • La Fortune des Rougon (1871)

Pierre et Félicité Rougon sont des commerçants de Plassans, en Provence (ville imaginée sur le modèle d’Aix-en-Provence). A la faveur du coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte (2 décembre 1851), ils conquièrent le pouvoir politique dans la ville, et la fortune. Les paysans et les bûcherons républicains des environs ont tenté de résister par les armes au coup d’Etat, mais ils sont durement réprimés après une bataille perdue contre l’armée. Silvère Mouret, jeune parent des Rougon, meurt, avec la jeune fille qu’il aime, Miette, pour la défense de la République, laissant place nette aux appétits et aux ambitions du clan Rougon. Antoine Macquart, demi-frère de Pierre Rougon, dupé par celui-ci, trahit les républicains. Le roman s’achève sur la victoire politique et sociale des bonapartistes de Plassans, qui annonce les succès futurs de la descendance Rougon dans la société impériale. C’est le début de l’« Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire.»

 

  • La curée (1872)

Aristide Rougon, fils de Pierre (voir La Fortune des Rougon), vient de Plassans à Paris, au début du Second Empire. Employé à l’Hôtel de Ville, il s’informe frauduleusement des projets de grands travaux du préfet Haussmann et se lance dans la spéculation immobilière, truquant les dossiers et achetant les consciences. Enrichi, usant du pseudonyme d’Aristide Saccard, il habite avec sa seconde femme, Renée, un somptueux hôtel particulier près du parc Monceau. Renée Saccard et Maxime, son beau-fils, né du premier mariage d’Aristide, deviennent amants. C’est la double quête de l’or et du plaisir, dans la société corrompue du Second Empire.

Aristide dépouille sa femme pour renflouer ses affaires momentanément en péril, et Maxime abandonne Renée pour épouser une héritière aristocrate, Louise de Mareuil, Renée meurt ruinée et bafouée par les deux hommes.

 

  • Le ventre de Paris (1873)

Le roman se passe au cœur de Paris, dans le monde gras et coloré des Halles. Florent, déporté en Guyane après le coup d’Etat de décembre 1851, s’est évadé de Cayenne, et revient à Paris. Il y est recueilli par son parent, le charcutier Quenu, et la femme de ce dernier, Lisa, fille d’Antoine Macquart (voir La Fortune des Rougon). Ceux-ci lui trouvent une place d’inspecteur de la marée, sur le carreau des Halles. Mais ce républicain maigre est mal à l’aise dans ce monde de la nourriture grasse, et des commerçants gras, conservateurs, attachés, comme Lisa la charcutière, au profit quotidien que leur assure l’Empire. Compromis dans un complot contre le régime impérial préparé par des illuminés et des provocateurs à la solde de la police, il est dénoncé par Lisa et réexpédié en prison. Le ventre de Paris l’a expulsé comme un déchet. Le jeune peintre Claude Lantier tire la morale de l’histoire «Quels gredins que les honnêtes gens ! »

 

  • La Conquête de Plassans (1874)

L’action se transporte de nouveau à Plassans. Les conservateurs s’y partagent entre bonapartistes (menés par Félicité et Pierre Rougon), les légitimistes et les orléanistes. En face d’eux, les républicains parmi lesquels François Mouret, dont l’épouse, Marthe, est la fille des Rougon. L’abbé Faujas, agent occulte du régime impérial, a pour mission d’amener les monarchistes (légitimistes et orléanistes) à soutenir le régime de Napoléon III. 11 se servira pour cela de son autorité ecclésiastique, et du pouvoir spirituel qu’il s’assure sur les femmes, notamment sur Marthe Mouret. Il a pris location chez les Mouret, d’où il veille à réunir ensemble les trois clans conservateurs, et à écarter le républicain Mouret. Il finira par faire passer celui-ci pour fou et à le faire interner, pour avoir le champ totalement libre. Mais Mouret s’évade. Devenu réellement fou, il met le feu à sa demeure, et Faujas périt dans l’incendie.

 

  • La Faute de l’abbé Mouret (1875)

L’abbé Serge Mouret, un des deux fils de Marthe Rougon et François Mouret, curé d’un village de Provence, les Artauds, perd la mémoire à la suite d’une grave maladie, qui l’a laissé épuisé. Son oncle, le docteur Pascal Rougon (fils de Pierre Rougon et frère d’Aristide et de Marthe Rougon) le fait transporter dans une demeure isolée au milieu d’un grand parc, le Paradou. Là, il est soigné par une jeune fille, Albine. Il reprend vie, tout en demeurant amnésique. Au terme d’une série de promenades et d’explorations à travers la végétation luxuriante du parc, les deux jeunes gens deviennent amants. Mais l’église, par l’intermédiaire du terrible frère Archangias, reprend son serviteur. Serge Mouret revient à la mémoire et à son sacerdoce, et abandonne Albine, qui se laisse mourir, au milieu des roses.

 

  • Son Excellence Eugène Rougon (1876)

Eugène Rougon est un des trois fils de Pierre Rougon et Félicité Puech, avec Aristide et Pascal. Installé à Paris dès avant le coup d’Etat et « la conquête de Plassans » par les bonapartistes, il fait une carrière politique. Il est devenu président du Conseil d’Etat, et principal exécutant de la politique impériale. Les intrigues d’une femme, Clorinde Balbi, séductrice et aventurière, liée à un rival d’Eugène, éloignent momentanément celui-ci du pouvoir. Mais au lendemain de l’attentat d’Orsini en 1858, Eugène Rougon est rappelé au gouvernement, pour diriger une répression brutale et massive, aidé d’une bande de séïdes et d’obligés. A la fin du roman, il n’en prendra pas moins le virage de l’empire libéral, fondant son triomphe sur l’opportunisme.

 

  • L’Assommoir (1877)

Zola revient à la seconde branche de la famille des Rougon-Macquart. Gervaise Macquart, fille d’Antoine Macquart (voir La Fortune des Rougon), blanchisseuse, est abandonnée, dans un hôtel du quartier populaire de la Chapelle, par son amant Lantier. Elle reste seule avec ses deux petits garçons, Etienne et Claude (le futur peintre, que le lecteur a déjà rencontré dans Le Ventre de Paris). Un ouvrier zingueur, Coupeau, devient amoureux d’elle et l’épouse. Ils ont une fille, Anna, dite Nana. Gervaise ouvre une boutique de blanchisserie, rue de la Goutte-d’or, et conquiert, à force de travail, un peu d’aisance. Mais Coupeau tombe d’un toit et se met à boire, au cabaret de l’Assommoir. Le couple, après une dernière fête partagée avec les proches voisins pour l’anniversaire de Gervaise, retourne à la misère. Lantier a réapparu et a fait de nouveau de Gervaise sa maîtresse, avant de la réduire à l’état de domestique misérable et humiliée. Nana se débauche. Coupeau, emporté par l’alcoolisme, meurt à l’hôpital. Gervaise, épuisée, affamée, le suivra de peu dans la mort.

 

Une page d’amour (1878)

Hélène Mouret, fille d’Ursule Macquart (sœur d’Antoine) et du chapelier Mouret, est la sœur de François Mouret (La Conquête de Plassans) et de Silvère Mouret (La Fortune des Rougon). Veuve de Grandjean, elle demeure à Passy, avec sa fille Jeanne, de santé très fragile. Un vieil ami de famille et son frère, un prêtre, lui rendent régulièrement visite. Un médecin du quartier, le docteur Deberle, soigne Jeanne, qu’il a sauvée d’une crise très grave. Séduisant et séducteur, il s’éprend d’Hélène, que par ailleurs son épouse reçoit. Il n’a de cesse d’obtenir un rendez- vous de la jeune femme. Mais tandis qu’elle devient la maîtresse de Deberle, pour une unique rencontre, Jeanne, restée seule, en proie à la jalousie, se laisse tremper par un orage. Elle en mourra, déchirant la « page d’amour» de sa mère qui, désemparée et désespérée, se laissera convaincre par le prêtre d’épouser le vieil ami de la famille, et partira avec ce dernier pour Marseille.

 

  • Nana (1880)

Nana est la fille de Gervaise Macquart et de Coupeau (L’Assommoir). Initiée très tôt à la débauche, elle suscite le désir des hommes par sa beauté plantureuse et facile. Elle s’exhibe sur les scènes d’opérettes bouffonnes et mène parallèlement une carrière de «cocotte ». Entretenue par le comte Muffat, elle le trompe avec des camarades de coulisses. Elle conduit au désespoir et à la déchéance tous les hommes qui la désirent, et qu’elle bafoue les uns après les autres : l’un tente de se tuer dans l’appartement où elle le reçoit, l’autre disparaît dans l’incendie volontaire de son écurie de courses. Le comte Muffat accepte pour elle toutes les humiliations. Mais elle a trop préjugé de son attrait. Son étoile scénique et amoureuse pâlit. Elle finira misérablement, mourant de la petite vérole le jour de la déclaration de guerre à la Prusse.

 

  • Pot-Bouille (1882)

Octave Mouret, fils aîné de François et Marthe Mouret (La Conquête de Plassans) est venu faire fortune à Paris. Il s’est logé dans un immeuble de la rue de Choiseul, au cœur du Paris commerçant. Il fait connaissance avec les familles qui habitent les différents étages de l’immeuble, en bourgeois cossus ou appauvris. Il surprend les secrets de leurs affaires et de leur intimité, et il séduit les femmes et les filles. C’est la marmite — la «pot-bouille », selon un terme populaire d’époque

— des mariages arrangés, des captations d’héritage, des adultères et des amours ancillaires. Du haut en bas de l’immeuble, les bonnes commentent l’envers de la respectabilité de leurs maîtres. Octave Mouret épouse Mme Hédouin, une veuve propriétaire d’un magasin de nouveautés. C’est le début de son ascension vers le succès et la richesse.

 

  • Au bonheur des dames (1883)

Octave Mouret (Pot-Bouille) est devenu veuf de Caroline Hédouin. Le voilà à la tête du magasin de nouveautés dont elle était propriétaire, « Au Bonheur des Dames ». Une jeune fille arrivée de province, Denise Baudu, y est engagée comme vendeuse, et connaît la dure condition du « calicot », au bas de la hiérarchie du magasin, tandis qu’Octave Mouret transforme celui-ci en temple moderne et colossal du grand commerce, en spéculant sur la passion des femmes pour les étoffes et les modes. Or, il remarque Denise et s’éprend d’elle. Mais celle-ci, à la différence des autres femmes, lui résiste. Toute sa fortune ne peut rien contre la vertu de la jeune fille, qui se fait aimer de lui sans lui céder. Elle obtient de lui qu’il améliore les conditions de travail de son personnel et finalement accepte de l’épouser, comme dans les contes anciens les bergères épousaient les fils des rois.

 

  • La Joie de vivre (1884)

Pauline Quenu, fille de Lisa Macquart, la charcutière du Ventre de Paris, est devenue orpheline à dix ans. Elle est recueillie par les Chanteau, qui sont retirés dans un petit village de pêcheurs de Normandie, au bord de la mer. Charitable pour tous, elle secourt toutes les misères et les douleurs des pauvres gens qui l’entourent. Le fils Chanteau, Lazare, est un garçon de faible caractère, qui fait se succéder les projets inaboutis. Pauline, qui l’aime, alors que lui ne la considère que comme une jeune et bonne camarade, et va en épouser une autre, sacrifie la fortune dont elle est héritière pour l’aider dans ses entreprises illusoires. Mme Chanteau meurt d’une maladie de cœur tandis que son mari souffre atrocement de la goutte. La femme de Lazare meurt en couches. La servante se pend… A toutes ces misères et ces absurdités de l’existence, Pauline, bonne et sereine, oppose, en dépit de tout, sa confiance dans la vie.

 

  • Germainel (1885)

Étienne Lantier, fils de Gervaise Macquart et de son amant Lantier (L ‘Assommoir), quitte un atelier des chemins de fer, à Lille, et devient ouvrier mineur aux mines de Montsou, un site imaginaire du nord de la France. Sous la conduite du chef d’équipe, Maheu, il apprend son nouveau métier. Avec les Maheu, il connaît la misère et la révolte. Mais il s’initie à la lutte sociale et politique. Il aime Catherine, la fille de Maheu et de la Maheude, mais Catherine appartient à Chaval. Lantier devient le leader d’une grève qui, sous l’effet de l’exaspération, dégénère en manifestations violentes et que l’armée réprime dans le sang. Chaval a trahi ses compagnons. Maheu meurt sous les balles. Le nihiliste Souvarine sabote le puits de mine. Etienne Lantier, isolé au fond, avec Chaval et Catherine, tue Chaval. Catherine meurt d’épuisement après s’être donnée à lui. Etienne, seul survivant de la catastrophe, quitte l’univers de la mine pour Paris.

 

  • L’Œuvre (1886)

Claude Lantier, fils de Gervaise Macquait et d’Auguste Lantier (L’Assommoir), est un peintre exigeant, jamais satisfait de son art. Il appartient à une génération de jeunes peintres qui veulent ouvrir leurs toiles à la nature et aux sujets modernes et les baigner de lumière et de couleurs. Il recueille une jeune fille, Christine, qui devient son modèle et sa maîtresse. De son tableau intitulé Plein air, qui fait scandale au Salon, va naître une nouvelle école. Mais, malgré l’amour de Christine, la complicité de ses camarades — parmi lesquels l’écrivain Sandoz —, les villégiatures à Bennecourt sur les bords de la Seine, les stations sur les ponts devant le paysage parisien, il se laisse pénétrer par le doute. Le portrait de son enfant mort suscite l’indifférence. Il se pend devant le tableau visionnaire d’une femme nue, qu’ il n’a pas réussi à porter au point de perfection dont il rêvait.

 

  • La Terre (1887)

Jean Macquart, fils d’Antoine Macquart (La Fortune des Rougon) et frère de Gervaise (L’Assommoir), est valet de ferme en Beauce. Il épouse Françoise Mouche, dont la sœur Lise est la femme de Butcau. Le père de celui-ci, le vieux Fouan, a donné ses terres à ses enfants, en échange d’une pension. Mais sous prétexte que l’autre fils du vieux paysan, surnommé Jésus-Christ, boit sa part d’héritage, Buteau ne veut rien verser à son père. Il lorgne d’autre part l’héritage de sa femme Lise et de sa belle-sœur Françoise. La grossesse de celle-ci, qui lui ferait perdre une part dés biens des deux sœurs, l’enrage. Il viole et blesse mortellement Françoise, avec la complicité de Lise, et accapare aussi le bien de Mouche. Fouan, dépouillé par ses fils, a été le témoin du meurtre il est assassiné à son tour par les Buteau.

 

* Le Rêve (1888)

Angélique, fille non reconnue de Sidonie Rougon (la soeur d’Eugène et d’Aristide Rougon, voir La Fortune des Rougon, La Curée), a été recueillie par les Hobert, un couple de brodeurs qui vit à l’ombre de la cathédrale de Beaumont, une ville imaginaire au nord de Paris. Elle grandit là, passionnée par La Légende dorée, qui raconte le martyre et l’élévation des saints et des saintes. L’archevêque, Mgr de Hautecoeur, a eu autrefois un fils, Félicien, avant d’entrer dans les ordres à la suite de son veuvage. Le jeune homme restaure un vitrail représentant saint Georges, sous les yeux émerveillés d’Angélique, qui confond la légende et la vie, le «rêve» et le réel. Les deux jeunes gens s’aiment. Après une maladie qui a failli emporter Angélique, Mgr de Hautecoeur consent à l’union de Félicien et de la jeune fille. Mais Angélique meurt au moment même dc ses noces, sur le seuil de l’église.

 

La Bête humaine (1890)

Jacques Lantier, fils de Gervaise Macquart, frère d’Etienne et de Claude, et demi-frère de Nana, est mécanicien de chemin dc fer sur la ligne Paris-Le Havre. Un jour de repos, sur le bord de la voie, il est témoin de l’assassinat du président Grandmorin dans un wagon, tué par le sous-chef de la gare du Havre, Roubaud, dont la femme Séverine a été séduite très jeune par Grandmorin. Jacques devient l’amant de Séverine. Mais il porte en lui, par une hérédité mauvaise, l’instinct de meurtre, Il tue Séverine dans un moment de folie. L’enquête erronée du juge Denizet conclut pour les deux meurtres à la culpabilité d’un pauvre diable, Cabuche, innocent qui paie pour les coupables. Cependant, Jacques, qui a noué une liaison avec la maîtresse de son chauffeur, Pecqueux, est pris à partie par celui-ci sur la machine (la Lison) en pleine vitesse. Les deux hommes roulent sous les roues, tandis que le train fou emporte une cargaison de soldats vers la guerre.

 

L’Argent (1891)

Aristide Saccard (La Curée) réapparaît ici. Après avoir vendu son hôtel particulier du parc Monceau, il s’est tourné vers la spéculation boursière. Il crée la Banque Universelle, qui draine les fonds des petits bourgeois catholiques et colonialistes rêvant de rechristianiser le Proche-Orient. Les cours s’envolent. Mais le succès de Saccard irrite son rival, le banquier Gundermann, Après une période d’expansion et de prospérité artificielles, entretenue par le génie spéculatif et publicitaire de Saccard, le cours des titres, qui a subi une hausse factice, s’effondre, dans une débâcle amplifiée par les manœuvres financières de Gundermann. Aristide Saccard, qui a ruiné ses actionnaires et ses propres espoirs de fortune, s’exile.

 

  • La Débâcle (1892)

C’est le roman de la guerre de 1870 contre la Prusse, de la défaite de Sedan et de la Commune (mars-mai 1871). Le roman se compose de trois parties qui racontent successivement la marche épuisante de l’armée conduite par le maréchal de Mac-Mahon, de Reims à Sedan, en août 1870, la bataille désastreuse de Sedan (2 septembre 1870), et les semaines du siège de Paris et de la Commune, s’achevant sur la reprise de Paris par l’armée de Versailles, dans une guerre civile atroce. Jean Macquart (La Terre) et Maurice Levasseur sont les deux principaux personnages. Maurice sauve la vie de Jean sur le champ de bataille de Sedan, puis la défaite les sépare. Tandis que Maurice s’engage dans les rangs des communards, Jean reste parmi les Versaillais. Pendant la « Semaine sanglante », Maurice meurt sur les barricades, tué par un adversaire qui ne l’a pas reconnu, Jean.

 

Le Docteur Pascal (1893)

Pascal Rougon, médecin frère d’Eugène et d’Aristide (La Curée, Son Excellence Eugène Rougon, L’Argent), qui a soigné son neveu Serge Mouret (La Faute de l’abbé Mouret), vit dans la propriété de la Souleiade, à Plassans, entre sa nièce Clotilde (fille d’Aristide Rougon) et sa servante Martine. Il étudie l’hérédité, en prenant pour champ d’analyse sa propre famille il a consacré un dossier à chacun de ses membres, suscitant ainsi l’irritation et l’inquiétude de sa mère, Félicité Rougon, qui réussit à brûler tous ces papiers. Clotilde voue à son oncle Pascal une admiration et une affection sans limites, tout en discutant ses positions agnostiques. Pascal se laisse gagner par un amour où les sens trouvent leurs droits. Mais il meurt le jour même où Clotilde lui annonce la naissance prochaine de leur enfant celui- ci, peut-être, régénérera la famille des Rougon-Macquart.

h-3000-zola_emile_les-rougon-macquart-serie-complete-la-fortune-des-rougon-la-curee-le_1871_edition-originale_17_48809

ECRIVAIN FRANÇAIS, EMILE ZOLA (1840-1902), LITTERATURE FRANÇAISE, ROMANS, ROUGON-MACQUART (LES)

Les Rougon-Macquart :L’oeuvre de Emile Zola

Les Rougon-Macquart

50653

Le titre générique Les Rougon-Macquart regroupe un ensemble de 20 romans écrits par Emile Zola entre 1871 et 1893. Il porte comme sous-titre Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, rappelant ainsi les ambitions de Zola : « Les Rougon-Macquart personnifieront l’époque, l’Empire lui-même. »Inspiré de La Comédie humaine de Balzac, l’ouvrage a notamment pour but d’étudier l’influence du milieu sur l’Homme et les tares héréditaires d’une famille, originaire de Plassans, sur cinq générations depuis l’ancêtre, Adélaïde Fouque (née en 1768), jusqu’à un enfant à naître, fruit de la liaison incestueuse entre Pascal Rougon et sa nièce Clotilde (1874). Il veut aussi dépeindre la société du Second Empire de la façon la plus exhaustive possible, en n’oubliant aucune des composantes de cette société et en faisant une large place aux grandes transformations qui se produisent à cette époque (urbanisme parisien, grands magasins, développement du chemin de fer, apparition du syndicalisme moderne, etc.). Cet ensemble de romans marque le triomphe du mouvement littéraire appelé naturalisme, dont Zola est avec Edmond et Jules de Goncourt, puis Guy, le principal représentant.

 

Préambule

Émile Zola a été très profondément marqué par la découverte de la profondeur de l’œuvre d’Honoré de Balzac, vers 1865, , sous l’influence d’Hippolyte Taine.. Il conçoit ainsi le cycle des Rougon-Macquart, tout en tenant à se distinguer de son prédécesseur. Zola a laissé un texte à ce propos :

« Balzac dit que l’idée de sa Comédie lui est venue d’une comparaison entre l’humanité et l’animalité. (Un type unique transformé par les milieux (Etienne Geoffroy Saint-Hilaire): comme il y a des lions, des chiens, des loups, il y a des artistes, des administrateurs, des avocats, etc.). Mais Balzac fait remarquer que sa zoologie humaine devait être plus compliquée, devait avoir une triple forme : les hommes, les femmes et les choses. L’idée de réunir tous ses romans par la réapparition des personnages lui vint. Il veut réaliser ce qui manque aux histoires des peuples anciens : l’histoire des mœurs, peintre des types, conteur des drames, archéologue du mobilier, nomenclateur des professions, enregistreur du bien et du mal. Ainsi dépeinte, il voulait encore que la société portât en elle la raison de son mouvement. Un écrivain doit avoir en morale et en religion et en politique une idée arrêtée, il doit avoir une décision sur les affaires des hommes. Les bases de la Comédie sont : le catholicisme, l’enseignement par des corps religieux, principe monarchique. — La Comédie devait contenir deux ou trois mille figures.

Mon œuvre sera moins sociale que scientifique. Balzac, à l’aide de trois mille figures, veut faire l’histoire des mœurs ; il base cette histoire sur la religion et la royauté. Toute sa science consiste à dire qu’il y a des avocats, des oisifs, etc. comme il y a des chiens, des loups, etc. En un mot, son œuvre veut être le miroir de la société contemporaine.

Mon œuvre, à moi, sera tout autre chose. Le cadre en sera plus restreint. Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule famille, en montrant le jeu de la “race modifiée” par les milieux. Si j’accepte un cadre historique, c’est uniquement pour avoir un milieu qui réagisse ; de même le métier, le lieu de résidence sont des milieux. Ma grande affaire est d’être purement naturaliste, purement physiologiste. Au lieu d’avoir des principes (la royauté, le catholicisme), j’aurai des lois (l’hérédité, l’énéité). Je ne veux pas comme Balzac avoir une décision sur les affaires des hommes, être politique, philosophe, moraliste. Je me contenterai d’être savant, de dire ce qui est en cherchant les raisons intimes. Point de conclusion d’ailleurs. Un simple exposé des faits d’une famille, en montrant le mécanisme intérieur qui la fait agir. J’accepte même l’exception.

Mes personnages n’ont pas besoin de revenir dans les romans particuliers.

Balzac dit qu’il veut peindre les hommes, les femmes et les choses. Moi, des hommes et des femmes, je ne fais qu’un, en admettant cependant les différences de nature, et je soumets les hommes et les femmes aux choses. »

— Émile Zola, Différences entre Balzac et moi, rédigé en 1869.

 

Généalogie et hérédité

Avant même de rédiger le premier roman de la série, Zola avait dressé en 1868 et en 1869 un arbre généalogique de ses personnages. Modifié en 1878 puis en 1889, l’arbre sera publié sous sa version définitive en 1893, lors de la parution du Docteur Pascal, dernier ouvrage de la série. Chaque membre de la famille Rougon-Maquart possède une case composée elle-même de trois parties : un bref résumé chronologique de sa vie, ses tendances héréditaires, son métier (et éventuellement des détails sur sa vie actuelle, quand il n’est pas mort). Pour l’hérédité, Zola s’est inspiré des travaux du docteur Claude Bernard (1813-1878), à qui il emprunte des termes tels que « élection » (ressemblance exclusive avec l’un des deux parents), « mélange soudure » (fusion des traits du père et de la mère dans le même produit) ou « innéité » (absence de traits héréditaires). À titre d’exemple, voici la description de trois personnages parmi les plus célèbres :

Gervaise (L’Assommoir): née en 1828. A deux garçons d’un amant, Lantier, dont l’ascendance compte des paralytiques, qui l’emmène à Paris et l’y abandonne ; épouse en 1852 un ouvrier, Coupeau, de famille alcoolique, dont elle a une fille ; meurt de misère et d’ivrognerie en 1869. Élection du père. Conçue dans l’ivresse. Boiteuse. Blanchisseuse.

Étienne Lantier (Germinal) : né en 1846. Mélange soudure. Ressemblance physique de la mère, puis du père. Mineur. Vit à Nouméa, puis à Montsou.

Jacques Lantier (La Bête humaine) : né en 1844, meurt en 1870 dans un accident. Élection de la mère. Ressemblance physique du père. Hérédité de l’alcoolisme se tournant en folie homicide. État de crime. Mécanicien.

De telles descriptions font aujourd’hui sourire, tout comme les théories sur l’hérédité longuement exposées dans Le Docteur Pascal. Mais il s’agissait pour Zola d’affirmer que, dans le roman naturaliste, il n’y a plus de barrière entre science et littérature. Ces conceptions étaient très proches de la théorie de la dégénérescence alors très en vogue dans les milieux scientifiques et médicaux. Les détracteurs de Zola se sont moqués de son arbre. Alphonse Daudet aurait dit que, s’il avait possédé un tel arbre, il se serait pendu à sa plus haute branche.

 

 

Arbre-des-Rougon-Macquart-e1338142106677

Principales œuvres (Les titres suivis de * font partie des Rougon-Macquart) :

Contes à Ninon (1864)

La confession de Claude (1865)

Thérèse Raquin (1867)

Madeleine Férat (1868)

La Fortune des Rougon* (1871)

La Curée* (1872)

Le Ventre de Paris* (1873)

La Conquête de Plassans* (1874)

La Faute de l’abbé Mouret* (1875)

Son Excellence Eugène Rougon* (1876)

L’Assommoir* (1877)

Une Page d’Amour* (1878)

Le Roman Expérimental (1880)

Nana* (1880)

Pot-bouille* (1882)

Au bonheur des dames* (1883)

La Joie de Vivre* (1884)

Germinal* (1885)

L’Oeuvre* (1886)

La Terre* (1887)

Le Rêve* (1888)

La Bête humaine* (1890)

L’Argent* (1891)

La Débâcle* (1892)

Le Docteur Pascal* (1893)

Lourdes (1894)

Rome(1896)

Paris (1898)

Fécondité (1899)

Travail (1901)

Vérité (1903)

 

 

 

 

EMILE ZOLA (1840-1902), LE REVE, LITTERATURE FRANÇAISE, LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS

Le Rêve de Emile Zola

9099297432

Le Rêve (roman)

 

Le Rêve est un roman d’Emile Zola publié en 1888, , le seizième volume de la série Les Rougon-Macquart. Zola y aborde le thème de la religion mais de façon beaucoup moins violente et polémique qu’il ne l’avait fait dans La Conquête de Plassans ou La Faute de l’Abbé Mouret. Cette fois-ci, il s’intéresse à la foi populaire et au renouveau du mysticisme dans la société française de la seconde moitié du XIXè siècle.

Résumé

L’histoire se déroule dans le Val-d’Oise, dans une ville appelée Baumont-sur-Oise (inspiré de Cambrai pour décrire cette ville). La description de Beaumont-sur-Oise est précise, avec la ville haute ancienne et la ville basse plus moderne. La ville est accessible par la gare du Nord. L’héroïne est Angélique Rougon, fille de Sidonie Rougon et d’un père inconnu (elle est née quinze mois après le décès du mari de sa mère). Dès sa naissance, elle a été placée par la sage-femme à l’Assistance publique, puis confiée à une nourrice dans la Nièvre, à une fleuriste, et enfin aux Rabier, une famille de tanneurs qui la maltraitent. Une nuit de Noël, elle décide de fuir les Rabier et est recueillie par un couple de brodeurs, les Hubert, qui l’ont découverte transie, adossée à un pilier de la cathédrale de Beaumont. Cette famille très pieuse (ils confectionnent des broderies pour les vêtements et ornements ecclésiastiques) vit dans une toute petite maison adossée à la cathédrale. Angélique, qui est devenue la pupille des Hubert, montre beaucoup d’application et de goût pour la broderie. En même temps elle lit, et découvre la Légende dorée de Jacques de Vorogine, un ouvrage qui va changer sa vie d’adolescente. Elle s’identifie aux martyres, rêve d’avoir le même destin glorieux qu’elles, guettant par la fenêtre l’apparition qui va changer sa vie.

Cette apparition se présente finalement sous la forme d’un charmant jeune homme, Félicien, peintre verrier qu’elle identifie à saint Georges descendu de son vitrail. L’amour naît en eux, mais leurs familles s’opposent à leur mariage : d’un côté, Hubertine Hubert, sa mère adoptive, qui s’est mariée malgré l’interdiction de sa mère et estime en avoir été punie par le fait qu’elle ne peut avoir d’enfant, ne veut pas d’un mariage dicté par la passion ; même chose pour le père de Félicien, Monseigneur d’Hautecœur, évêque entré dans les ordres à la suite du décès de sa femme. Finalement, voyant qu’Angélique se consume peu à peu devant cette interdiction, les deux familles consentent au mariage. Mais Angélique meurt à la sortie de l’église, après avoir donné à Félicien son premier et dernier baiser.

 

 

Les Personnages des Rougon-Macquart
POUR SERVIR À LA LECTURE ET À L’ÉTUDE DE L’ŒUVRE DE 
ÉMILE ZOLA

par C. RAMOND (1901)

 

Personnages du livre « Le rêve »

Angélique Marie (l). — Fille non reconnue de Sidonie Rougon. Père inconnu. Elle est née à Paris, le 22 janvier 1851, quinze mois après la mort du mari de Sidonie. La sage-femme Foucart l’a déposée le 23 du même mois aux Enfants-Assistés de la Seine; elle y a été inscrite sous le numéro matricule 1634 et, faute de nom, a reçu les prénoms d’Angélique Marie. Le 25 janvier, l’enfant a été confiée à la nourrice Françoise Hamelin, maman Nini, qui l’a emportée dans la Nièvre, où elle a grandi en pleine campagne, conduisant la Rousse aux prés, marchant pieds nus, sur la route plate de Soulanges. Au bout de neuf ans, le 20 juin 1860, comme il fallait lui apprendre un état, elle est passée aux mains d’une ouvrière fleuriste, Thérèse Franchomme, née Rabier, cousine par alliance de maman Nini. Thérèse est morte six mois après chez son frère, un tanneur établi à Beaumont, et Angélique Marie, affreusement traitée par les Rabier, s’est enfuie, une nuit de décembre, le lendemain de Noël, emportant comme un trésor, cachant avec un soin jaloux le seul bien qu’elle possédât, son livret d’enfant assisté ! Habillée de loques, la tête enveloppée d’un lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers d’homme, elle a passé la nuit sous la neige, adossée à un pilier de la cathédrale et serrée contre la statue de sainte Agnès, la Vierge martyre, fiancée à Jésus. Au matin, la ville est couverte d’un grand linceul blanc, toutes les Saintes du portail sont vêtues de neige immaculée, et l’enfant misérable, blanche de neige, elle aussi, raidie à croire qu’elle devient de pierre, ne se distingue plus des grandes Vierges [4.].

Les Hubert la recueillent toute froide, d’une légèreté de petit oiseau tombé du nid [9]. C’est une gamine blonde, avec des yeux couleur de violette, la face allongée, le col surtout très long, d’une élégance de lis sur des épaules tombantes [5]. Son allure est celle d’un animal qui se réveille, pris au piège; il y a en elle un orgueil impuissant, la passion d’être la plus forte [12], on la sent enragée de fierté souffrante, avec pourtant des lèvres avides de caresses [17]. Elle va, pendant une année, déconcerter les Hubert par des sautes brusques; après des journées d’application exemplaire à son nouveau métier de brodeuse, elle deviendra tout à coup molle, sournoise, et, si on la gronde, elle éclatera en mauvaises réponses; certains jours, quand on voudra la dompter, elle en arrivera à des crises de folie orgueilleuse, raidie, tapant des pieds et des mains, prête à déchirer et à mordre. Mais ces affreuses scènes se terminent toujours par le même déluge de larmes, la même exaltation de repentir, qui la jette sur le carreau, dans une telle soif de châtiment qu’il faut bien lui pardonner [25]. C’est la lutte de l’hérédité et du milieu. Hubertine lui a enseigné le renoncement et l’obéissance, qu’elle oppose à la passion et à l’orgueil. A chaque révolte, elle lui a infligé une pénitence, quelque basse besogne de cuisine qui l’enrageait d’abord et finissait par la vaincre. Ce qui inquiète encore, chez cette enfant, c’est l’élan et la violence de ses caresses, on la surprend se baisant les mains; elle s’enfièvre pour des images, des petites gravures de sainteté qu’elle collectionne; elle s’énerve, les yeux fous, les joues brûlantes.

Angélique est une Rougon, aux fougues héréditaires, et elle vit loin du monde, comme en un cloître où tout conspire à l’apaiser. A l’heure de la première communion, elle a appris le mot à mot du catéchisme dans une telle ardeur de foi qu’elle émerveillait tout le monde par la sûreté de sa mémoire. Elle adore la lecture. Le livre qui achèvera de former son âme est la Légende dorée, de Jacques de Voragine, où d’abord les vieilles images naïves l’ont ravie, et dont elle s’est accoutumée à déchiffrer le texte. La Légende l’a passionnée, avec ses Saints et ses Saintes, aux aventures merveilleuses aussi belles que des romans, les miracles qu’ils accomplissent, leurs faciles victoires sur Satan, les effroyables supplices des persécutions, subis le sourire aux lèvres, un dégoût de la chair qui aiguise la douleur d’une volupté céleste, tant d’histoires captivantes où les bêtes elles-mêmes ont leur place, le lion serviable, le loup frappé de contrition; elle ne vit plus que dans ce monde tragique et triomphant du prodige, au pays surnaturel de toutes les vertus, récompensées de toutes les joies [39]. Le livre lui a appris la charité; c’est un emportement de bonté, où elle se dépouille d’abord de ses menues affaires, commence ensuite à piller la maison et se plaît à donner sans discernement, la main ouverte. A quatorze ans, elle devient femme, et quand elle relit la Légende, ses oreilles bourdonnent, le sang bal dans les petites veines bleues de ses tempes, elle s’est prise d’une tendresse fraternelle pour les Vierges. Elisabeth de Hongrie lui devient un continuel enseignement; à chacune des révoltes de son orgueil, lorsque la violence l’emporte, elle songe à ce modèle de douceur et de simplicité [43] et la gardienne de son corps est la vierge-enfant, Sainte Agnès [45].

A quinze ans, Angélique est ainsi une adorable fille; elle a grandi sans devenir fluette, le cou et les épaules toujours d’une grâce fière, la gorge ronde, la taille souple : et gaie, et saine, une beauté rare, d’un charme infini, où fleurissent la chair innocente et l’âme chaste [46]. Elle est devenue une brodeuse remarquable, qui donne de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles ; elle a le don du dessin, on s’extasie devant ses Vierges, comparables aux naïves figures des Primitifs, on lui confie tous les travaux de grand luxe, des merveilles lui passent par les mains. Et sa pensée s’envoie, elle vit dans l’attente d’un miracle, au point qu’ayant planté un églantier, elle croit qu’il va donner des roses. A seize ans, Angélique s’enthousiasme pour les Hautecœur , en qui elle voit les cousins de la Vierge; elle voudrait épouser un prince, un prince qu’elle n’aurait jamais aperçu, qui viendrait au jour tombant la prendre par la main et la mènerait dans un palais; il serait très beau, très riche, le plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté. Et elle voudrait qu’il l’aimât à la folie, afin elle-même de l’aimer comme une folle, et ils seraient très jeunes, très purs et très nobles, toujours, toujours [69]. C’est ce rêve qu’elle va poursuivre maintenant.

Le miracle naîtra de son imagination échauffée de fables, des désirs inconscients de sa puberté. Elle s’est exaltée dans la contemplation du vitrail de la chapelle Hautecœur et quand, sous le mince croissant de la lune nouvelle, elle entrevoit une ombre immobile, un homme qui, les regards levés, ne la quitte plus, il lui semble que Saint Georges est descendu de son vitrail et vient à elle. L’apparition se précise, l’homme est un peintre verrier qui fait un travail de restauration ; elle sourit, dans une absolue confiance en son rêve de royale fortune. Lorsque l’inconnu pénètre chez les Hubert, elle peut bien jouer l’indifférence, la femme qui est en elle peut obéir à un obscur atavisme, se réfugier dans la méfiance et le mensonge; Angélique, malgré ses malices d’amoureuse, ne cesse de croire à sa grande destinée, elle reste certaine que l’élu de son cœur ne saurait être que le plus beau, le plus riche, le plus noble. Et la révélation décisive, l’humble verrier devenu Félicien VII de Hautecœur, héritier d’une illustre famille, riche comme un roi, beau comme un dieu, ne parvient pas a l’étonner. Sa joie est immense, parfaite, sans souci des obstacles, qu’elle ne prévoit pas. il semble à Angélique que le mariage s’accomplira dès le lendemain, avec celle aisance des miracles de la Légende. Hubertine la bouleverse en lui montrant la dure réalité, le puissant évêque ne pouvant marier son fils à une pauvresse. Son orgueil est abattu, elle retombe à l’humilité de la grâce, elle se cloître même, sans chercher à revoir Félicien ; mais elle est certaine que les choses se réaliseront malgré tout ; elle attend un miracle, une manifestation de l’invisible. Dans son inlassable confiance, sûre que si monseigneur refuse, c’est parce qu’il ne la connaît pas, elle se présente à lui au seuil de la chapelle Hautecœur et, d’une voix pénétrante de charme, peu à peu raffermie, elle dépend sa cause, elle se confesse toute, dans un élan de naïveté, d’adoration croissante; elle dit le cantique de son amour et elle apparaît comme une décès vierges légendaires des anciens missels, avec quelque chose de frêle, d’élancé dans la passion, de passionnément, pur [227]. Au refus de l’évêque, toute espérance humaine est morte, il semble que le rêve soit à jamais aboli. Une courte révolte soulève Angélique, elle aime en désespérée, prête à fuir aveu l’amant : c’est une dernière bataille que se livrent l’hérédité et le milieu. Elle sort de ce suprême combat touchée définitivement par la grâce, mais une langueur l’épuisé, c’est un évanouissement de tout son être, une disparition lente, elle n’est plus qu’une flamme pure et très belle [254].

Et alors le miracle s’accomplit. Monseigneur a cédé. Angélique était sans connaissance, les paupières closes, les mains l’aidés, pareille aux minces et rigides figures de pierre couchées sur les tombeaux. Le : « SI DIEU DIEU VEUT, JE VEUX » des Hautecœur l’a ressuscitée. Plus rien des révoltes humaines ne vit eu elle. Désormais en état d’humilité parfaite, elle remet au cher seigneur qu’elle va épouser son livret d’élève, celte pièce administrative, cet écrou où il n’y a qu’une date suivie d’un numéro et qui est son unique parchemin. ET c’est maintenant la pleine réalisation de son rêve ; elle laisse tomber sur les misérables un fleuve de richesses, un débordement de bien-être; elle épouse la fortune, la beauté, la puissance, au delà de tout espoir et, toute blanche dans sa robe de moire ornée de dentelles et de perles, parvenue au sommet du bonheur, elle meurt en mettant un baiser sur la bouche de Félicien [309]. (Le Rêve.)

 

Hautecœur (Félicien VII de) (l). — Fils de Jean XII de Hautecœur, depuis évêque de Beaumont, et de Paule de Valençay. il a perdu sa mère en naissant. Un oncle de celle-ci, un vieil abbé, l’a recueilli, son père ne voulant pas le voir, faisant tout pour oublier son existence. On l’a élevé dans l’ignorance de sa famille, durement, comme s’il avait été un enfant pauvre. Plus tard, le père a décidé d’en faire un prêtre, mais le vieil abbé n’a pas voulu, le petit manquant tout à fait de vocation. Et le fils de Paule de Valençay n’a su la vérité que très tard, à dix-huit ans. Il a connu alors son ascendance illustre, ce long cortège de seigneurs dont les noms emplissent l’histoire et dont il est le dernier rejeton; l’obscur neveu du vieil abbé est brusquement devenu Félicien VII de Hautecœur, et ce jeune homme qui, épris d’un art manuel, devait gagner sa vie dans les vitraux d’église, a vu toute une fortune s’écrouler sur lui ; les cinq millions laissés par sa mère ont’ été décuplés par des placements en achats de terrains à Paris, ils représentent aujourd’hui cinquante millions [66]. Un des grands chagrins de l’évêque est la fougue du jeune homme, sur laquelle l’oncle lui fournit des rapports inquiétants, ce ne sera jamais qu’un passionné, un artiste. Et, craignant les sottises du cœur, il l’a fait venir près de lui, à Beaumont, réglant à l’avance un mariage pour prévenir tout danger [207].

A cette époque, Félicien Vil a vingt ans. Blond, grand et mince, il ressemble au saint Georges de la cathédrale, à un Jésus superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un peu fort, ses yeux noirs d’une douceur hautaine. Et malgré ces yeux de bataille, il est timide; à la moindre émotion, colère ou tendresse, le sang de ses veines lui monte à la face [106]. Le fils de Jean XII de Hautecœur habite un pavillon dans le parc de l’évêché, séparé par le clos Marie de la fraîche maison des Hubert où vit Angélique. Il aime la petite brodeuse depuis un soir qu’il l’a aperçue à sa fenêtre; elle n’était alors qu’une blancheur vague ; il distinguait à peine son visage et pourtant, il la voyait, il la devinait telle qu’elle était. El comme il avait très peur, il a rôdé pendant des nuits sans trouver le courage de la rencontrer en plein jour. Plus lard, il a su qui était cette jeune fille ; c’est alors que la fièvre a commencé, grandissant à chaque rencontre ; il s’est senti très gauche la première fois, ensuite il a continué à être très maladroit en poursuivant Angélique jusque chez ses pauvres ; il a cessé d’être le maître de sa volonté, faisant des choses avec l’étonnement et la crainte de les faire, et lorsqu’il s’est présenté chez les Hubert pour la commande d’une mitre, c’est une force qui l’a poussé [159]. Longtemps il a cru qu’on ne l’aimait pas, il a erré en rase campagne, il a marché la nuit, le tourment galopant aussi vite que lui et le dévorant. Mais lorsqu’il reçoit l’aveu d’Angélique, sa jeunesse vibre dans la pensée d’aimer et d’être aimé.

Il est la passion même, la passion dont sa mère est morte, la passion qui l’a jeté à ce premier amour, éclos du mystère [197]. Angélique connaît maintenant son grand nom, il est le fier seigneur dont les Saintes lui ont annoncé la venue, mais la sage Hubertine, inaccessible aux mirages du rêve, a exigé de Félicien le serment de ne plus reparaître, tant qu’il n’aura pas l’assentiment de monseigneur [215]. Le soir même, il s’est confessé à son père, qui, le cœur déchiré par sa passion ancienne, a formellement condamné en son fils cette passion nouvelle, grosse de peines; la parole de l’évêque est d’ailleurs engagée aux Voincourt, jamais il ne la reprendra. Et Félicien s’en est allé, se sentant envahir d’une rage, dans la crainte du flot de sang dont ses joues s’empourprent, le flot de sang des Hautecœur, qui le jetterait au sacrilège d’une révolte ouverte [219].

Il s’enfièvre, il écrit à Angélique des lettres que les parents interceptent, il voudrait partir avec elle, conquérir le bonheur qu’on leur refuse, mais la pure enfant est défendue par les vierges de la Légende [269]. Celte fois, Félicien se révolte contre l’impitoyable évêque, perdant tout ménagement, parlant de sa mère ressuscitée en lui pour réclamer les droits de la passion. Enfin, devant Angélique mourante, l’évêque a fléchi ; il accomplit le miracle de la faire revivre, elle deviendra sa fille, Félicien Vil de Hautecœur sera uni, en une cérémonie pompeuse, à l’humble créature qui, pour tous parchemins, possède un livret d’enfant assisté [296].

Et Félicien achète derrière l’Evêché, rue Magloire, un ancien hôtel, qu’on installe somptueusement. Ce sont de grandes pièces, ornées d’admirables tentures, emplies des meubles les plus précieux, un salon en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d’une douceur de ciel matinal, une chambre à coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle blanche, rien que du blanc, léger, envolé, le frisson même de la lumière [298]. Mais Angélique ne connaîtra pas cet hôtel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine. Au sortir de la cathédrale, parmi l’encens et le chant des orgues, elle s’éteint dans un baiser et Félicien ne tient plus qu’un rien très doux, très tendre, cette robe de mariée, toute de dentelles et de perles, la poignée de plumes légères, tièdes encore, d’un oiseau [310]. (Le Rêve.)

(l) Félicien de Hautecœur, marié en 1869 a Angélique Rougon. (Arbre généalogique des Rougon-Macquart.)

 

Rougon (Sidonie) (1). — Fille de Pierre Rougon et de Félicité Puech. Sœur d’Eugène, Pascal, Aristide et Marthe. Mère d’Angélique Marie. Elle est née en 1818 à Plassans. A vingt ans, elle a épousé un clerc d’avoué de Plassans et est allée se fixer avec lui à Paris [81]. (La Fortune des Rougon.)

Elle s’est établie rue Saint-Honoré, où elle a tenté avec son mari, un sieur Touche, le commerce des fruits du Midi. Mais les affaires n’ont pas été heureuses et, en 1850, on la retrouve veuve, pratiquant des métiers interlopes, dans une boutique avec entresol et entrée sur deux rues, faubourg Poissonnière et rue Papillon.

Petite, maigre, blafarde, doucereuse, sans âge certain [231], elle tient bien aux Rougon par cet appétit de l’argent, ce besoin de l’intrigue qui caractérise la famille. Les influences de son milieu en ont fait une sorte de femme neutre, homme d’affaires et entremetteuse à la fois [69]. La fêlure de cet esprit délié est de croire elle-même à une fantastique histoire de milliards que l’Angleterre doit rembourser, appât magique dont elle sait se servir avec habileté pour griser ses clientes. Son frère aîné Eugène Rougon, qui estime fort son intelligence, l’emploie à des besognes mystérieuses ; elle a puissamment aidé aux débuts de son frère cadet Aristide, en combinant son mariage avec Renée Béraud Du Châtel et elle continue ses bons offices au ménage, servant les intérêts du mari auprès des puissants [98], offrant des amants à la femme, dont elle abrite les passades [131], mettant son entresol à la disposition du jeune Maxime Saccard [133]. Elle juge les femmes d’un coup d’œil, comme les amateurs jugent les chevaux [132] et s’emploie, moyennant finances, à protéger toutes les turpitudes et àétouffer tous les scandales. Mielleuse et aimant l’église, Sidonie est au fond très vindicative. Pleine de colère contre Renée, qui s’est révoltée devant la grossièreté d’un de ses marchés d’amour [235], elle se charge de l’espionner et dénonce à Aristide ses amours avec Maxime [310]. Cette dernière infamie lui rapporte dix mille francs [336], qu’elle va manger à Londres, à la recherche des milliards fabuleux. (La Curée.)

Son mari mort et enterré, elle a eu une fille quinze mois après, en janvier 1851, sans savoir au juste où elle l’a prise. L’enfant, déposée sans état civil, par la sage-femme Foucart, à, l’Assistance publique, a reçu les prénoms d’Angélique Marie. Jamais le souvenir de cette enfant, née d’un hasard, n’a échauffé le cœur de la mère [50]. (Le Rêve.)

Sidonie vient à l’enterrement de son cousin le peintre Claude Lantier. Elle a toujours sa tournure louche de brocanteuse. Arrivée rue Tourlaque, elle monte, fait le tour de l’atelier, flaire cette Misère Due et redescend, la bouche dure, irritée d’une corvée inutile [477]. (L’Œuvre.)

Beaucoup plus tard, lasse de métiers louches, elle se retire, désormais d’une austérité monacale, à l’ombre d’une sorte de maison religieuse; elle est trésorière de l’Œuvre du Sacrement, pour aider au mariage des filles-mères [l29]. (Le Docteur Pascal.)

(1) Sidonie Rougon, née en 1818; épouse, en 1838, un clerc d’avoué de Plassans, qu’elle perd à Paris, en 1850 ; a d’un inconnu, en 1851, une fille qu’elle met aux Enfants Assistés. [Élection du père. Ressemblance physique avec la mère]. Courtière, entremetteuse, tous les métiers, puis austère. Vit encore à Paris, trésorière de l’Œuvre du Sacrement. (Arbre généalogique des Rougon-Macquart.)

 

 

Emile Zola (1840-1902)

 emile-zola-2-638

Emile Zola n’a que sept ans quand meurt son père, ingénieur vénitien. Il vit alors dans la pauvreté. Après avoir abandonné ses études scientifiques, il devient, de 1862 à 1866, chef de publicité à la librairie Hachette, ce qui lui permet de connaître les plus grands auteurs de l’époque. Emile Zola publie son premier ouvrage, « Contes à Ninon » à l’âge de vingt-quatre ans et fréquente les républicains. Puis il se lance dans une carrière de journaliste engagé. Dans ses critiques littéraires, il prône une littérature « d’analyse » s’inspirant des méthodes scientifiques. Son premier succès, le roman « Thérèse Raquin », lui vaut de nombreuses critiques de la part de la presse. 

Influencé par les études de Prosper Lucas et de Charles Letourneau sur l’hérédité et la psychologie des passions, Emile Zola entreprend une immense œuvre naturaliste, « Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire », une saga constituée de romans réalistes et « scientifiques ». Ce projet l’occupera pendant un quart de siècle. Chacune des œuvres des « Rougon-Macquart », préparée par une enquête détaillée, montre l’affrontement des forces naturelles, soumises aux circonstances et à l’environnement social, qui gouvernent le destin des personnages. Et ceci quel que soit leur milieu d’origine : Paris populaire, courtisanes, capitalisme, mineurs, paysans… C’est le septième roman de la série, « L’assommoir » (1877), chef d’œuvre du roman noir qui lui apporte la célébrité. Dans « Germinal » (1885), il dépeint le monde ouvrier comme jamais il ne l’avait été auparavant et décrit le déterminisme économique comme la fatalité moderne. 

Avec toute son ardeur combattante, son courage et le poids de sa notoriété, Emile Zola s’engage dans l’affaire Dreyfus en publiant plusieurs articles dont son célèbre « J’accuse » dans le journal « L’Aurore » du 13 janvier 1898. Il est très critiqué par les nationalistes et le procès qui s’en suit l’oblige à s’exiler pendant un an en Angleterre. 

A l’issue des « Les Rougon-Macquart », il veut montrer qu’il ne sait pas uniquement peindre les tares de la société. Séduit par les idées socialistes, il souhaite proposer des remèdes sous la forme d’une vision prophétique du devenir de l’homme dans ses « Quatre Evangiles : « Fécondité », « Travail », « Vérité ». Le quatrième, « Justice », vient d’être commencé, lorsqu’il meurt « accidentellement » asphyxié dans son appartement.

Principales œuvres (Les titres suivis de * font partie des Rougon-Macquart) :

Contes à Ninon (1864)

La confession de Claude (1865)

Thérèse Raquin (1867)

Madeleine Férat (1868)

La Fortune des Rougon* (1871)

La Curée* (1872)

Le Ventre de Paris* (1873)

La Conquête de Plassans* (1874)

La Faute de l’abbé Mouret* (1875)

Son Excellence Eugène Rougon* (1876)

L’Assommoir* (1877)

Une Page d’Amour* (1878)

Le Roman Expérimental (1880)

Nana* (1880)

Pot-bouille* (1882)

Au bonheur des dames* (1883)

La Joie de Vivre* (1884)

Germinal* (1885)

L’Oeuvre* (1886)

La Terre* (1887)

Le Rêve* (1888)

La Bête humaine* (1890)

L’Argent* (1891)

La Débâcle* (1892)

Le Docteur Pascal* (1893)

Lourdes (1894)

Rome(1896)

Paris (1898)

Fécondité (1899)

Travail (1901)

Vérité (1903)

L'HOMME QUI AIMAIT LES CHIENS, LEON TROTSKY (1879-1940), LEONARDO PADURA (1955-...), LITTERATURE ESPAGOLE, LIVRES - RECENSION, RAMON MERCADER DEL RIO (1913-1978), ROMAN, ROMANS

L’homme qui aimait les chiens : roman de Leonardo Padura

L’homme qui aimait les chiens : roman

Leonardo Padura

traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas

Editions Métailié, 2011. (805 pages en livre de poche)

517LRDc20wL._SX301_BO1,204,203,200_
Résumé :

En 2004, Iván, écrivain frustré, responsable d’un misérable cabinet vétérinaire de La Havane, revient sur sa rencontre en 1977 avec un homme mystérieux qui promenait sur la plage deux lévriers barzoï. Cet inconnu se présente sous le nom Jaime Lopez. “L’home qui aimait les chiens” lui fait des confidences sur Ramón Mercader, l’assassin de Trotski qu’il semble connaître intimement.
Iván reconstruit les trajectoires de Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, et de Ramón Mercader, alias Jacques Mornard, alias Jackson, de la Révolution russe à la guerre d’Espagne, jusqu’à leur rencontre dramatique à Mexico. Sa propre vie dans Cuba en crise, qu’il raconte en parallèle, résonne alors étrangement.

A travers ce roman nous suivons l’errance de Trotsky, poursuivi par la haine de Staline,  d’abord en Turquie, puis à Paris et finalement à Mexico. Au-delà de cette errance l’on peut suivre ce que fut la vie de cet homme toujours en butte à la haine du Petit Père des Peuples, mais jamais abattu et qui poursuit envers et contre tout son idée d’une IVè Internationale fidèle aux idées de Marx et de Lénine. C’est l’occasion aussi d’entrer dans la « grande histoire » de l’époque stalinienne avec ses purges, ses procès truqués (les anciens bolcheviks sont éliminés), ses mensonges d’Etat pour asseoir le pouvoir communiste.

Faire la rencontre de Jaime Lopez c’est plonger dans la Guerre d’Espagne avec Ramon Mercader del Rio et aussi dans les liens troubles qu’entretient la Russie soviétique avec ses alliés. Aux côtés des communistes il lutte contre les troupes du général Franco pour faire triompher la République. Mais les Républicains sont divisés : entre communistes et trotskystes c’est une lutte à mort : les partisans du POUM sont éliminés sur ordre de Moscou. C’est alors que les agents du NKVD (service d’espionnage soviétique) enrôlent le jeune Ramon pour ce qui devra être la grande œuvre de sa vie : traquer les trotskystes partout où ils se trouvent et surtout assassiner le traitre : Léon Trotsky. Mettre fin à l’existence de Trostsky c’est se sacrifier pour la cause. Il endossera une nouvelle identité (celle de Jacques Mornard, citoyen belge) et une nouvelle personnalité. Ce n’est qu’une fois le crime accompli et son arrivée en URSS qu’il prendra conscience du fait qu’on lui a sciemment menti, qu’il n’a été qu’un pion entre les mains de Staline : cruelle désillusion :

« Jusqu’à la fin de sa vie, Ramon Mercader se souviendrait, que quelques secondes à peine avant de prononcer les mots qui allaient changer son existence, il avait découvert la densité malsaine du silence en pleine guerre. (…). Dans les années d’enfermement, de doute et de marginalisation auxquelles les quatre mots allaient le conduire, Ramon se lancerait souvent le défi d’imaginer ce qu’aurait été sa vie, s’il avait répondu non. Il s’efforcerait de recréer une existence parallèle, un parcours fondamentalement romanesque où il n’aurait jamais cessé de s’appeler Ramon, d’être Ramon, d’agir comme Ramon, peut-être loin de sa terre natale et de ses souvenirs comme tant d’hommes de sa génération, mais en étant toujours Ramon Mercader del Rio, dans son corps et, surtout dans son âme » (page 47).

C’est aussi l’occasion pour l’auteur d’évoquer la vie à Cuba sous la férule de Fidel Castro et du régime communiste de l’ïle. Le rêve socialiste se paie cher aussi à Cuba même si le régime y est moins sanguinaire qu’en Union soviétique. Mais là aussi c’est le règne d’une vie où tout manque : une vie décente, la nourriture mais surtout la liberté, liberté de s’exprimer sans contrainte et de pouvoir écrire dans être censuré. A Cuba, comme dans les régimes communistes le mensonge d’Etat et la peur sont le lot quotidien des citoyens à moins de pouvoir fuir en Amérique !

« Cet après-midi, quand on fermera le cercueil de mon ami, la croix du naufrage (de tous nos naufrages) et cette boite en carton, pleine de merde, de haine, de tonnes de frustration et d’une bonne dose de peur, partiront avec lui : au ciel ou vers la pourriture matérialiste de la mort. Peut-être sur une planète où les vérités importent encore. Ou pour une étoile où il n’y ait aucune raison de vivre dans la crainte et où nous puissions même nous réjouir d’éprouver de la compassion. Vers une galaxie où Ivan saura peut-être que faire d’une croix rongée par la mer et de cette histoire qui n’est pas son histoire mais qui l’est en réalité, car c’est aussi la mienne et celle de tant de gens qui n’ont pas demandé à y être, mais à laquelle nous n’avons pas pu échapper ; ils trouveront peut-être l’endroit utopique où mon ami sera, sans la moindre hésitation, ce qu’on peut bien foutre de la vérité, de la confiance et de la compassion » (page 802 et dernière page de ce ouvrage).
Dans une écriture puissante, Leonardo Padura raconte, à travers trois destins tragiques et étroitement mêlés malgré eux,  l’histoire du mensonge idéologique et de sa force de destruction sur la grande utopie révolutionnaire du XXe siècle ainsi que ses retombées actuelles sur la vie des individus, en particulier à Cuba. Un grand livre qui devrait nous guérir de toutes les idéologies à venir, de toutes les idéologies qui prétendent faire le bonheur de l’homme sans lui, malgré lui et trop souvent contre lui !
©Claude-Marie T.

Lundi 13 août 2018

QUELQUES AUTRES EXTRAITS

« Assis sur le sable, le dos appuyé au tronc d’un casuarina, j’allumai une cigarette et fermai les yeux. Dans une heure le soleil se coucherait, mais comme cela devenait habituel dans ma vie, je n’éprouvais aucune impatience et n’avais aucune expectative. Ou plutôt je n’avais presque rien : et presque sans le presque ! Tout ce qui m’intéressait à ce moment-là, c’était le plaisir de voir arriver le crépuscule, ce cadeau de l’instant fabuleux où le soleil s’approche de la mer argentée du golfe et dessine un sillage de feu à sa surface. Au mois de mars, avec la plage pratiquement déserte, la promesse de cette vision m’apportait une sorte de sérénité, un état proche de l’équilibre qui me réconfortait et me permettait de croire encore à l’existence palpable d’un petit bonheur, fait à la mesure de mes maigres ambitions ».(page 95)

« A part mes allées et venues à la plage, ce dont je me rappelle le mieux de cette période, c’est la fébrilité avec laquelle je dévorais cette volumineuse biographie du révolutionnaire nommé Leon Bronstein qui, par la même occasion me faisait découvrir ma prodigieuse ignorance des vérités (vérités?) historiques, sur les circonstances et les faits qu’avait vécus cet homme, des circonstances et des faits si russes et si lointains, à commencer par la révolution d’Octobre (je n’ai jamais très bien compris ce qui s’est passé à Petrograd ce 7 novembre, qui en réalité était le 25 octobre, et comment était tombé le palais d’Hiver qu’à la fin presque personne ne voulait défendre, ce qui entraîna automatiquement le triomphe de la Révolution et donna le pouvoir aux bolcheviks), en continuant par de tout aussi étranges luttes dynastiques entre révolutionnaires, où seul Staline semblait disposé à s’emparer du pouvoir, pour terminer avec les procès de Moscou, pratiquement passés sous silence (pour nous ils semblaient ne jamais avoir existé), où les prévenus étaient les pires accusateurs. A la fin de

tout ce défilé de manifestations de « l’âme russe » (quand on ne comprend pas quelque chose chez les Russes, on dit toujours que c’est la faute de leur âme) venait la confirmation de l’assasinat du vieux leader, gommé dans les livres soviétiques qui lui étaient consacrés, car Trotsky (peut-être parce qu’il était ukrainien et non russe) semblait plutôt être mort d’un rhume, ou mieux encore, avalé par un marécage mouvant comme un personnage d’Emilio Salgari ». (pages 336-337).

. « Il avait honte, en pensant à ce que cela signifiait pour l’idéal socialiste, de savoir qu’après l’invasion de la Pologne, Staline y imposait l’ordre soviétique avec la même fureur que Hitler exportait l’idéologie fasciste. Cette grossière application du modèle soviétique à la Pologne et à l’Ukraine occidentale entraînerait la démoralisation des ouvriers européens devant l’opportunisme politique du stalinisme. Quant aux habitants des régions envahies, victimes historiques des empires russes et germaniques, ils avaient déjà dû se demander quelle était la différence entre les deux envahisseurs, et Lev Davidovitch ne serait pas étonné de voir bientôt la plupart de ces peuples en arriver à considérer les nazis comme leurs libérateurs du joug stalinien.
Même ainsi, Lev Davidovitch était accablé par le poids de la contradiction : jusqu’à quel point était-il possible de s’opposer au stalinisme sans cesser de défendre l’URSS ? Il se tourmentait, ne discernant pas vraiment si la bureaucratie était déjà une nouvelle classe, enfantée par la Révolution ou seulement une excroissance comme il l’avait toujours pensé. Il avait besoin de se convaincre qu’il était encore possible de marquer une différence qualitative entre le fascisme et le stalinisme pour tenter de démontrer à tous les hommes sincères, anéantis par les coups bas de la bureaucratie thermidorienne, que l’URSS conservait l’essence ultime de la Révolution et que cette essence devait être défendue et préservée. Mais si, comme le disaient certains, vaincus par les évidences, la classe ouvrière avait montré dans l’expérience russe sont incapacité à se gouverner elle-même, alors il faudrait admettre que la conception marxiste de la société et du socialisme était erronée. Cette possibilité le confrontait au coeur du terrible problème : le marxisme n’était-il qu’une simple « idéologie » de plus, une sorte de fausse conscience qui menait les classes opprimées et leurs partis à croire qu’ils se battaient pour leurs propres objectifs, quand en réalité ils servaient les intérêts d’une nouvelle classe dirigeante ?… Le seul fait d’y penser lui infligeait une souffrance intense : la victoire de Staline et son régime se dresseraient comme le triomphe de la réalité sur l’espoir philosophique, comme un acte véritable de la stagnation historique. Beaucoup, dont lui, se verraient obligés de reconnaître qu’il ne fallait pas chercher les racines du stalinisme dans le retard de la Russie ni dans l’hostilité impérialiste ambiante, comme on l’avait dit, mais dans l’incapacité du prolétariat à devenir une classe gouvernante. Il faudrait admettre aussi que l’URSS n’avait été que le pays précurseur d’un nouveau système d’exploitation et que sa structure politique devait inévitablement engendrer une nouvelle dictature, parée tout au plus d’une autre rhétorique.
Mais l’exilé savait qu’il ne pouvait changer sa façon de voir le monde et de concevoir la lutte. C’est pourquoi il ne se lassera pas d’exhorter les hommes de bonne foi à demeurer aux côtés des exploités, même si l’histoire et les nécessités scientifiques semblaient être contre eux. À bas la science, à bas l’histoire ! S’il le faut, on doit les recréer ! écrivit-il : de toute façon, je resterai du côté de Spartacus, jamais des Césars, et en dépit de la science, je continue à affirmer ma confiance dans la capacité des masses travailleuses à se libérer du joug capitaliste, qui a vu ces masses en action sait que c’est possible. Les erreurs de Lénine, les miennes, celle du parti bolchevik, qui ont permis la déformation de l’utopie, ne devraient jamais être attribuées aux travailleurs. Non, jamais, il en resterait persuadé.
(Page 545-547).

« Donner à en avoir mal, ne pas faire de politique ni prétendre par cet acte à une quelconque prééminence, et encore moins pratiquer la trompeuse philosophie qui consiste à obliger les autres à accepter nos conceptions du bien et de la vérité parce qu’elles sont (croyons-nous) les seules possibles et parce que, de plus, ils doivent nous être reconnaissants de ce que nous leur avons donné même s’ils n’ont rien demandé. J’avais beau savoir que ma cosmogonie était totalement impraticable (qu’est-ce qu’on peut bien foutre de l’économie, de l’argent, de la propriété, pour que tout ça fonctionne ? Et des esprits prédestinés et des salauds de naissance ?), j’avais la satisfaction de penser qu’un jour peut-être l’être humain pourrait cultiver cette philosophie qui me semblait si élémentaire, sans avoir à supporter les douleurs d’un accouchement ni les traumatismes du « tout obligatoire » : par pur et libre choix, guidé par le besoin éthique d’être solidaires et démocratiques. Bref, tout ça c’était mon habituelle branlette mentale.
C’est pourquoi, en silence et non sans douleur, je me laissais entraîner par l’écriture, sans toutefois savoir si je me risquerais un jour à montrer le manuscrit, ou à lui chercher une plus haute destinée, car ces possibilités ne m’intéressaient guère. Ma seule conviction était que cet exercice de sauvetage d’une mémoire escamotée avait beaucoup à voir avec ma responsabilité devant la vie ou plutôt ma vie : si le destin avait fait de moi le dépositaire d’une histoire cruelle et exemplaire, mon devoir d’être humain était de la préserver, de la soustraire au raz de marée des oublis » (pages 564-565).

« Ramon se souviendrait toujours de cette fin de matinée et de ce début d’après-midi du 20 août 1940, de ces heures interminables et floues. Tout l’arsenal des trucs psychologiques qu’on lui avait appris à Malajovka s’était désamorcé dans sa tête, et la seule chose qui lui restait de son entraînement était la haine, mais plus la haine concentrée et contrôlée qu’on lui avait inculquée, non, une haine de plus en plus dispersée et difficile à maîtriser, une haine plus grande que lui-même, qui le dévorait de l’intérieur. S’il ne voulait pas devenir fou, il devait occuper son temps, et Sylvia pouvait encore lui être utile. Il se redressa, fracassa la machine à écrire contre les rochers, jeta les fragments dans le ruisseau et retourna à la voiture. »(pages 670-671)

« Je sus alors que la plupart des gens de ma génération ne sortiraient pas indemnes de ce saut de la mort sans filet : nous étions la génération des naïfs, des romantiques qui avaient tout accepté et tout justifié, les yeux tournés vers l’avenir, qui coupèrent la canne à sucre, convaincus qu’ils devaient le faire (et, bien entendu, sans être payés pour ce travail infâme) ; la génération de ceux qui partir faire la guerre à l’autre bout du monde puisque l’internationalisme prolétarien l’exigeait, sans attendre d’autre récompenses que la gratitude de l’Humanité et de l’Histoire ; la génération qui fut la cible des attaques de l’intransigeance sexuelle, religieuse, idéologique, culturelle et même alcoolique, qu’elle endura tout au plus avec un petit hochement de tête et, bien souvent, sans éprouver le ressentiment ou le désespoir qui mène à la fuite, ce désespoir qui ouvrait maintenant les yeux aux plus jeunes et les décidaient à fuir, avant même de recevoir leur premier coup de pied au cul » (pages 684)

 

Une recension parue dans le Monde des livres le 5 janvier 2011 nous fait mieux comprendre ce ouvrage qui dénonce sous forme de fiction la réalité de ce que peut être un régime totalitaire. Cet article reproduit ici à le mérite de laisser la parole à l’auteur lui-même.

« L’homme qui aimait les chiens », de Leonardo Padura : l’homme qui tua Léon Trotski

L’écrivain délaisse le polar pour un roman subtil qui suit Ramon Mercader dans son exil cubain.

Maître du polar cubain, Leonardo Padura a laissé de côté sa créature, l’enquêteur Mario Conde, pour s’attaquer à un duo autrement réfractaire, Léon Trotski et son assassin, Ramon Mercader. Le premier est assez connu depuis la biographie d’Isaac Deutscher, qui en avait fait le « prophète armé » de la révolution russe, « désarmé » ensuite par son adversaire Staline, avant de devenir un « hors-la-loi » dans une « planète sans visa ». En revanche, le meurtrier au piolet est resté un mystère en dépit de l’ouverture des archives de Moscou.

« A Cuba, il était très difficile de connaître la véritable histoire, nous disposions seulement des manuels soviétiques, dans lesquels Staline restait un grand leader, confie Leonardo Padura. En octobre 1989, au Mexique, j’ai été bouleversé par la visite de la maison fortifiée de Trotski à Coyoacan. Cela a constitué le point de départ intellectuel de mon nouveau roman. » Après la chute du mur de Berlin, l’écrivain est devenu lui-même enquêteur.

Après avoir purgé sa peine à Mexico et vécu à Moscou, Ramon Mercader a passé les dernières années de sa vie à Cuba, à la suite d’un arrangement entre les services de renseignement cubains et soviétiques. A La Havane, c’était un secret de polichinelle. « Le cinéaste Tomas Gutiérrez Alea cherchait des lévriers pour son film Les Survivants (1978), lorsqu’il aperçut un vieil Espagnol qui se promenait avec deux magnifiques chiens russes, raconte Padura. C’était Ramon Mercader, qui accompagnera ses lévriers pendant tout le tournage. Et des années plus tard, lorsque Alea aura des difficultés à se déplacer, il utilisera la canne qui avait appartenu à Mercader. »

Errance et effervescence

L’homme qui aimait les chiens alterne l’exil de Trotski et les années de formation de Mercader, la déchéance de l’homme public et la montée en puissance de l’agent de l’ombre. Comment donner une égale épaisseur à deux personnages aussi dissemblables ? Le dénouement de leur rencontre, le 21 août 1940, est connu. Le défi consistait à recréer les grands événements et la petite histoire avec une fraîcheur capable d’épater même les connaisseurs. L’errance de Trotski, de la Sibérie au Mexique, en passant par la Turquie et l’Europe, s’articule avec l’effervescence de la République espagnole, qui se précipite dans la guerre civile et jette des militants comme Mercader dans les bras de Staline.

Le roman déploie un troisième récit, celui d’un écrivain cubain en herbe, Ivan, aux prises avec l’autocensure. Sur le bord de mer de La Havane, le jeune homme et le vieux Mercader entament une conversation intermittente, sous le regard distant d’un surveillant de la sécurité de l’Etat. Difficile de voir en Ivan l’alter ego de l’auteur, car le personnage est pétrifié de peur, sans savoir que faire des sulfureuses confidences entendues. Son cheminement pathétique évoque la parabole de l’utopie sous les tropiques.

« Les trois histoires ne sont pas parallèles mais consécutives, l’une est la conséquence de l’autre », souligne Padura. Cette subtilité, qui rétablit la continuité historique au-delà du procédé narratif, est tranquillement à contre-courant de l’histoire officielle en vogue à La Havane. A entendre les Cubains, le stalinisme était un problème purement européen, qui ne les touchait guère. « Staline a fondé le seul modèle socialiste réellement existant, et à Cuba nous l’avons appliqué, sans pour autant répéter ses crimes », précise Padura.

Le romancier situe assez tôt la « trahison » de l’idéal révolutionnaire en Russie : « Dès 1918, lorsque le Parti bolchevique interdit les autres partis. Ni Lénine ni Trotski n’ont eu une vision d’avenir  Padura est plus dubitatif à propos de Cuba. La peur et l’autocensure qui rongent son personnage Ivan remontent à 1961, lorsque Fidel Castro résume ses « Paroles aux intellectuels » par un mot d’ordre ambivalent : « Dans la révolution, tout ; contre la révolution, rien. » « La peur parcourt tous les cercles littéraires et artistiques de La Havane », écrivait à l’époque l’écrivain Virgilio Piñera.

Leonardo Padura, né en 1955 à La Havane, était encore un enfant pendant ces années 1960 qu’il qualifie de « confuses, hétérodoxes, hétérogènes ». Il se souvient mieux des années 1970, la période de soviétisation à outrance, pendant laquelle les bureaucrates prétendaient enfermer les créateurs dans des « paramètres » idéologiques, esthétiques et même sexuels. « Virgilio Piñera et José Lezama Lima sont morts dans l’ostracisme, Reinaldo Arenas est mort en exil », rappelle Padura. Grâce à la crise des années 1990, sa génération a bénéficié de la possibilité de publier ou exposer à l’étranger, sans dépendre des institutions cubaines. Elle en a profité pour « ouvrir des fenêtres » et braver l’autocensure. « Les plus jeunes sont carrément hérétiques, ils ne croient pas à la rhétorique officielle. Enfants de la crise, ils n’ont rien reçu en héritage et n’ont rien à perdre »  Ils n’ont plus la peur au ventre comme Ivan.

LE MONDE DES LIVRES | 6 janvier 2011 par Paulo A. Paranagua

 

BIOGRAPHIES DES PRINCIPAUX PERSONNAGES QUE SONT LEON TROTSKY ET JAIME RAMON MERCADER DEL RIO ET CELLE DE LEON PADURA, L’AUTEUR

 

Biographie de Ramón Mercader, l’assassin de Léon Trotsky

RamonMercader-home

Jaime Ramón Mercader del Rio Hernandez (Barcelone, 7 février 1913 – La Havane, 18 octobre 1978) Espagnol engagé la Guerre d’Espagne il fut recruté par les NKVD dans le but d’assassiner Léon Trosky sur l’ordre de Staline. Il était le frère de Maria Mercader, seconde épouse   épouse du directeur Vittorio De Sica et la mère de l’acteur Christian De Sica et du muscien Manuel de Sica.

Né en Espagne, Il a passé une grande partie de sa jeunesse en France   avec sa mère Eustacia María Caridad del Río Hernández après la séparation du père catalan. Très jeune, il a adhéré aux idées communistes et va être membre du Parti communiste espagnol des années trente. Il a également été emprisonné pour des activités politiques et a été libéré de prison en 1936, quand arrive au pouvoir en 1936 un Front populaire. Pendant ce temps, sa mère est devenue u  agent de renseignement soviétique. Très tôt Ramon Mercader est recruté pour travailler pour le NKVD dont le but est d’éliminer le POUM (parti troskyste en Espagne) puis de tuer Lev Trosky (alors réfugié au Mexique) qui continuait par ses écrits à critiquer le régime soviétique.

Mercader arrive au Mexique octobre 1939, avec un faux passeport fait au nom de Jacques Mornard et ayant un l’emploi fictif d’homme d’affaires (selon ce passeport  il serait né en Téhéran et fils d’un  diplomate belge) Par le biais d’une secrétaire américaine de Trotsky, Sylvia Ageloff, qui avait délibérément courtisé en Paris et qu’il a ensuite suivi en USA et au Mexique, il a pu entrer en contact avec Trotsky, faisant semblant d’être un admirateur de ses opinions politiques. Trostky échappe (en mai 1940) à une première agression armée organisée par le célèbre peintre David Alfaro Siquieros, tendance stalinienne.

Le 20 Août 1940, Mercader blesse à mort Trotsky, en lui fendant le crâne avec un piolet dans sa résidence Coyoacán. Mercader, blessé et détenu par les autorités mexicaines, n’a jamais révélé sa véritable identité, et a été condamner à 20 ans de prison. Sa véritable identité fut révélée en 1953 mais ses liens avec le NKVD ne furent connus qu’après la dissolution de l’Union soviétique.

Le 6 mai 1960 Il a été libéré de prison après plusieurs demandes de grâce et entre en Union soviétique où il vivra jusqu’en 1974.  Il quittera l’URSS pour La Havane (à Cuba) où il a été accueilli par Fidel Castro. Son geste fut récompensé quand il reçu la médaille des « Héros de l’Union soviétique en 1963.  

Il a passé le reste de sa vie Cuba. Il est mort en octobre 1978 à la Havane d’un cancer des os et sa tombe se trouve à Moscou dans la cimetière e Kuntsevo.

 

Biographie de Léon Trosky (1879-1940).

130110_d32zi_arebours_trotsky_11012013_sn635
Léon Trotski de son vrai nom Lev Davidovitch Bronstein, était un révolutionnaire et homme politique russo-soviétique.

Militant marxiste, du Parti ouvrier social-démocrate de Russie puis, à partir de l’été 1917, bolchevik, il est plusieurs fois déporté en Sibérie ou exilé de Russie, et est notamment président du soviet de Pétrograd lors de la révolution russe de 1905. 
Principal artisan avec Lénine de la révolution d’Octobre (1917), il est le fondateur de l’Armée rouge et l’un des vainqueurs essentiels de la guerre civile russe de 1918-1921, ainsi que l’un des plus importants dirigeants du nouveau régime bolchevik. 

S’étant opposé à la bureaucratisation du régime et à Staline, ce dernier le fait chasser du gouvernement (1924) et du Parti (1927), puis l’exile en Asie centrale avant de le bannir d’URSS (1929) et de le faire traquer et assassiner par le NKVD.

À la fois orateur, théoricien, historien, mémorialiste et homme d’action, il est aussi le fondateur de la IVe Internationale (1938), et l’inspirateur commun dont se réclament toujours un certain nombre de groupes trotskistes à travers le monde.
Le rapprochement de Trotski du marxisme est probablement en partie lié à la relation qu’il lie avec la jeune marxiste Alexandra Sokolovskaia.

Trotski se marie avec elle en 1900 dans la prison de Moscou, pour éviter d’en être séparé, car il devait être envoyé en déportation en Sibérie à Oust-Kout. Ils ont deux filles.
Ne supportant plus l’enfermement devant sa tâche à accomplir, il réussit à s’évader en 1902, en laissant sa femme et ses filles derrière lui. Lev Bronstein prend alors le pseudonyme « Trotski », d’après le nom d’un gardien de la prison d’Odessa, qu’il choisit peut-être pour dissimuler ses origines juives.

En septembre 1936, il s’installe au Mexique grâce au président Lazaro Cardenas, où il est accueilli dans la « Maison bleue » des peintres Diego Rivera et Frida Kahlo. Il a une liaison passionnée avec cette dernière, qui lui dédie même un tableau : Autoportrait dédié à Léon Trotski.

Trotski est mortellement blessé le 20 août 1940 à Mexico, dans le quartier de Coyoacán, d’un coup de piolet dans l’arrière du crâne par un agent de Staline (Jacques Mornard ou Franck Jackson, de son vrai nom Ramón Mercader).
Contrairement à d’autres victimes de Staline, Léon Trotski n’a jamais été officiellement réhabilité par les autorités de l’URSS. 

 

Biographie de l’auteur : Leonardo Padura Fuentes

Œuvres principales

Cycle Les Quatre Saisons

 padura1

Leonardo Padura, né Leonardo Padura Fuentes le 9 octobre 1955 à La Havane. C’est un journaliste, scénariste et écrivain cubain, auteur d’une dizaine de romans policiers et lauréat du prix Princesse des Asturies en 2015.

 

Fils d’un commerçant devenu chauffeur de bus après la révolution cubaine,  il fait des études supérieures en littérature hispano-américaine et décroche une licence avant de rédiger une thèse sur Inca Garcilaso de la Vega. Il étudie aussi le latin à la faculté de philologie de l’Université de La Havane où il a le romancier Daniel Daniel Chavarria comme professeur.

Il entre comme journaliste à la revue culturelle Caiman Barbudo dont il sera expulsé en 1983 puis participe au supplément dominical du journal Juventud Rebelde et signe des critiques littéraires, ainsi que des articles de fond. En parallèle, et « à l’écart de tout activisme politique, il écrit des scénarios pour le cinéma » notamment pour un documentaire sur la salsa Jusqu’en 1995, il est rédacteur en chef de La Gazeta de Cuba. « Ce que je fis alors fut d’écrire mes reportages comme si j’écrivais des récits, c’est à dire, dans une langue qui ne soit pas fonctionnelle, mais conceptuelle, plus littéraire, en utilisant des structures formelles peu courantes en journalisme, en créant des personnages (y compris de fiction car j’ai moi-même réussi à interviewer un mort) et remplaçant les manques d’information par des espaces imaginaires ». Il amorce sa carrière de romancier en 1998 et devient l’auteur d’une série policière ayant pour héros le lieutenant-enquêteur Mario Conde ; « Scénariste pour le cinéma, essayiste, nouvelliste, Leonardo Padura a trouvé avec le roman noir un genre tout indiqué pour distiller une vraie réflexion sur « ce pays si chaud et hétérodoxe où il n’y a jamais rien eu de pur », selon la formule de son impayable Mario Conde – un flic hétérosexuel macho-stalinien, alcoolo et désabusé, vengeur des petits et des faibles, qui déboule en 1991 dans Passé parfait. « Leonardo nous a ouvert la porte », estime son ami le journaliste et écrivain Amir Valle, né en 1967. « Il nous a fait comprendre que nous pouvions écrire sur des questions quotidiennes taboues, avec honnêteté, sans verser dans le racolage »». Mario Conde, célibataire, d’abord au milieu de la trentaine dans les premiers romans, puis quadragénaire, évolue donc dans des récits subtilement agencés, afin de contourner la censure, où les « enquêtes criminelles sont autant de prétextes à lever le voile sur la société cubaine et ses faux-semblants4 ». Ainsi, dans Électre à La Havane (Máscaras, 1997), il rend visite à un metteur en scène homosexuel   qui lui permet de résoudre l’énigme du cadavre d’un homme portant une robe découvert dans un bois. Dans L’Automne à Cuba (1998), Mario Conde démissionne de la police et mène une enquête littéraire dans Adiós Hemingway (2001), concernant le passé de l’auteur américain Ernest Hemingway auquel il voue une grande admiration. Tous les titres de cette série policière sont traduits en France aux éditions Métailié.

Leonardo Padura vit à La Havane où il reste quasiment anonyme, car les médias, sous le contrôle de l’État, l’ignorent.

Comme scénariste, il a notamment participé à l’écriture de trois des sept segments du films à sketchs 7 jours à La Havane en 2012 et au scénario du film Retour à Ithaque, co-écrit et réalisé par Laurent Cantet en 2014.

DANIEL HEBRARD, LIVRES, LIVRES - RECENSION, ROMANS, UN FEU DE DIEU

Un feu de Dieu : roman de Daniel Hébrard

Un feu de Dieu

Daniel Hébrard

Paris, Juliard, 2018.

Dieu-Daniel-Hebrard_0_270_426

 

De la France occupée à Mai 68, Daniel Hébrard suit le destin d’un gamin des Cévennes. Dans la tradition des écrivains naturalistes, il compose une fresque sans concession d’une région méconnue.

Samuel Mazel est né juste avant-guerre au « Faïssou », un hameau pauvre et perdu des Cévennes. Il grandit là, entre un père grande gueule et un pasteur amer qui veut inculquer l’idée du péché à ses ouailles. « Leur vie: satisfaire l’Éternel, ne vivre que selon sa loi », résume Daniel Hébrard.

À l’adolescence, son père devenu communiste s’étant fait embaucher à la mine, Samuel plonge dans la ville noire d’Alès et se découvre encore plus seul que dans ses montagnes camisardes. Sa vie « revêtue de grisaille » n’est habitée par aucune espérance, seulement par le doute et la peur. Tout ce qui touche au corps, à la sexualité, le plonge dans des abîmes de culpabilité et de honte : Dieu lui en veut, pense-t-il, s’il arrache des petits morceaux de bonheur à sa vie insipide.

 

Le regard brûlé et dégoûté de celui qui ne croit pas plus à la politique

 

Élevé ainsi entre la Bible et Le Capital – « deux barbus aux commandes » –, Samuel obtient son brevet élémentaire mais renonce à se présenter à l’oral du concours de l’École normale et embarque à Marseille pour l’Algérie. Dragon de deuxième classe, il découvre l’horreur de la guerre, celle des tortures, des viols, et des destructions systématiques des mechtas (hameaux du Maghreb).

« Il apprend à ronger son frein, à détester les dirigeants, haïr les politiques, vomir les chefaillons, une haine profonde, sans recours. » Deux ans plus tard, rentrant d’Algérie, il porte sur ses contemporains le regard brûlé et dégoûté de celui qui ne croit pas plus à la politique qu’à l’amour : alors même qu’il a rejeté sa religion, sa morale protestante l’étouffe.

 

Racines cévenoles

Quelques mois durant, Samuel retourne au Faïssou, plus désert encore – beaucoup de maisons ont été abandonnées et le pasteur est parti – où il reconstruit des murettes, débroussaille des chemins et détruit des mythes. « Les Cévennes, c’est pas ce qu’a pu te raconter le pasteur, lui confie une vieille voisine : camisard-maquisards, c’est faux. Ce sont des gens lâches! »

En Mai 68, Samuel devenu cheminot et porté par les révoltes de l’époque rencontre Mireille, belle jeune femme qui tente de le sortir de ses inhibitions. Mais le « petit fonctionnaire de la SNCF » continue d’engloutir ses week-ends et ses économies dans le mas austère de ses ancêtres. Jusqu’au jour où il finit par retourner à ses racines cévenoles. Ce sont elles qui lui dessinent son destin, celui des retrouvailles avec Nelly, la chevrière de son enfance…

 

Un roman âpre et dur, servi par une plume digne des grands écrivains naturalistes et porté par une rage politico-sociale.

 

https://www.la-croix.com/Culture/Des-livres-dans-la-valise-Du-feu-de-Dieu-de-Daniel-Hebrard-2018-08-03-1200959559?from_univers=lacroix

BAKHITA, JOSEPHINE BAKHITA (sainte ; 1869-1947), ROMAN, ROMANS, VERONIQUE OLMI

Bakhita de Véronique Olmi

Bakhita 

Véronique Olmi

Paris, Albin Michel, 2017. 455 pages.

 

bakita

C’est un roman noir, noir comme la peau ‘ébène de Bakhita ; mais un roman qui progressivement va vers la pleine lumière : roman noir et lumineux tout à la fois. Le livre de Véronique Olmi sur Bakhita, la religieuse soudanaise canonisée par Jean-Paul II, est bien plus qu’un roman. C’est l’histoire à la fois dramatique et pourtant pleine de vie et d’espérance d’une esclave au XIXè siècle.

Bakhita (sans soute née au alentour des années 1869)  est enlevée à l’âge de sept par des négriers musulmans pour être vendue comme esclave. La jeune fille qui a oublié son nom de naissance est nommée par dérision Bakhita (qui signifie « la chanceuse »). Il lui faudra bien de la chance en effet pour survivre à tout !

La jeune soudanaise enchaînée avec des centaines d’autres esclaves connaîtra les longues marches dans le désert, la faim, la soif, le dénuement…. Mais pardessus tout elle connaîtra le pire : vendue à divers maîtres parce qu’elle est jeune et belle elle sera traitée d’une manière où elle aurait pu perdre toute son humanité. Les humiliations de toutes sortes, les mauvais traitements marqueront son corps et son esprit pour toujours mais elle ne perdra jamais ce désir de vivre, cet espoir de retrouver un jour les siens. Au milieu de tout cela elle trouvera l’amitié avec une autre jeune esclave et elle ne perdra jamais sa dignité d’être humain.

Sa chance elle la rencontrera en 1883 quand elle sera vendue au Consul italien au Soudan  Bakhita  a 14 ans et sa vie change alors radicalement : «Le nouveau maître était assez bon et il se prit d’affection pour moi. Je n’eus plus de réprimandes, de coups, de châtiments, de sorte que, devant tout cela, j’hésitais encore à croire à tant de paix et de tranquillité ». C’est ainsi qu’elle va rentrer en Italie  Elle n’est pas encore juridiquement libre mais elle est traitée comme un être humain. Quelque temps plus tard elle entrera au couvent ses religieuses « canossiennes » de la ville de Venise où elle décidera de rester. Il faudra pourtant un procès pour qu’elle déclarée « libre » (novembre 1889).

C’est là que Bakhita va apprendre les rudiments de la foi chrétienne

« Les Sœurs firent mon instruction avec beaucoup de patience, dit-elle, et me firent connaître ce Dieu que tout enfant je sentais dans mon cœur sans savoir qui il était. Voyant le soleil, la lune et les étoiles, je me disais en moi-même : qui donc est le maître de ces belles choses ? Et j’éprouvais une grande envie de le voir, de le connaître et de lui rendre mes hommages ».

Elle sera baptisée et confirmée en 1890 par le cardinal-archevêque de Venise : « Ici, je suis devenue fille de Dieu ». Elle s’appellera désormais Joséphine Bakhita. Trois ans après, elle demanda à devenir religieuse  à 24 ans. La Sœur Supérieure, lui dit : « Ni la couleur de la peau, ni la position sociale ne sont des obstacles pour devenir sœur ». Le 7 décembre 1893  Bakhita rejoignit le couvent des Sœurs de la Charité à l’institut de catéchuménat de Venise et elle prononcera ses premiers vœux en 1896.

C’est donc une toute nouvelle vie qu’elle commence, une nouvelle vie où va donner toute sa pleine mesure. . Aimée de tous tant elle rayonnait de bonté, on lui donne le surnom de « Petite Mère Noire » (« Madre Moretta« ). Elle disait : «Soyez bons, aimez le Seigneur, priez pour ceux qui ne le connaissent pas. Voyez comme est grande la grâce de connaître Dieu. ».

Cette bonté elle l’exercera dans le pardon à ses négriers qui auraient pu la briser totalement : « Je n’ai jamais détesté personne. Qui sait, peut-être qu’ils ne se rendaient pas compte du mal qu’ils faisaient ?».

Et quand on lui demandait ce qu’elle pensait de ses bourreaux elle répondait :

« Si je rencontrais ces négriers qui m’ont enlevée et ceux-là qui m’ont torturée, je m’agenouillerais pour leur baiser les mains, car si cela ne fût pas arrivé je ne serais pas maintenant chrétienne et religieuse ».

« Les pauvres, peut-être ne savaient-ils pas qu’ils me faisaient si mal : eux ils étaient les maîtres, et moi j’étais leur esclave. De même que nous sommes habitués à faire le bien, ainsi les négriers faisaient cela, par habitude, non par méchanceté ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale alors que les bombes tombent sur le convent elle témoigne encore de cette foi en la vie :  « La Sainte Vierge m’a protégée, même quand je ne la connaissais pas. Même au fond du découragement et de la tristesse, quand j’étais esclave, je n’ai jamais désespéré, parce que je sentais en moi une force mystérieuse qui me soutenait. Je n’en suis pas morte, parce que le Bon Dieu m’avait destinée à des « choses meilleures ». Et je connus finalement ce Dieu que je sentais dans mon cœur depuis que j’étais petite, sans savoir qui c’était ».

 La « Madre Moretta » comme le dit l’auteur devra par obéissance raconter sa vie à une journaliste qui publiera cette « Histoire merveilleuse ». Célèbre malgré elle, elle devra encore témoigner dans l’obéissance dans les instituts religieux et parfois auprès de personnalités. L’ancienne esclave, la religieuse à la peau noire est à la fois objet d’admiration et de curiosité.

C’est le 8 février 1947 après une longue maladie que Bakhita va quitter ce monde avec le souvenir douloureux des chaines qui martyrisaient son jeune corps : « Lâchez mes chaînes, elles me font mal ».

La petite soudanaise, l’ancienne esclave devenue religieuse fera l’objet d’un véritable culte après sa mort. Béatifiée le 17 mai 1992  elle a été canonisée par Jean-Paul II le 1er octobre 2000.

Le pape dira à cette occasion : « Cette sainte fille d’Afrique, montre qu’elle est véritablement une enfant de Dieu : l’amour et le pardon de Dieu sont des réalités tangibles qui transforment sa vie de façon extraordinaire ».

 

Véronique Olmi a su grâce à son écriture fluide et lumineuse faire revivre celle qui fut Bakhita « la chanceuse » puis la  « Madre Moretta »  C’est un témoignage de vie mais aussi un témoignage sur ce qu’était l’esclavage au XIXè siècle dans cette partie de l’Afrique. Dans ce livre il y a Bakhita mais il y a aussi l’Afrique avec ses paysages, ses richesses et ses drames aussi.

 

Nota Bene : les citations proviennent de diverses sources que l’auteur n’a pas toujours reprises intégralement pour ne pas alourdir le texte. On les retrouve sur le site Wikipédia ou dans l’ Histoire merveilleuse »

LA BIBLIOTHEQUE DES COEURS CABOSSES, ROMANS

La bibliothèque des cœurs cabossés

La Bibliothèque des cœurs cabossés

Katarina Bivald [Läsarna i Broken Wheel rekommenderar] ; traduit du suédois par Carine Bruy.

Paris, Denoêl, 2016. 481 ,pages.

 bibliothèqueTout commence par les lettres que s’envoient deux femmes très différentes : Sara Lindqvist, vingt-huit ans, petit rat de bibliothèque mal dans sa peau, vivant à Haninge en Suède, et Amy Harris, soixante-cinq ans, vieille dame cultivée et solitaire, de Broken Wheel, dans l’Iowa. Après deux ans d’échanges et de conseils à la fois sur la littérature et sur la vie, Sara décide de rendre visite à Amy. Mais, quand elle arrive là-bas, elle apprend avec stupeur qu’Amy est morte. Elle se retrouve seule et perdue dans cette étrange petite ville américaine.  Pour la première fois de sa vie, Sara se fait de vrais amis – et pas uniquement les personnages de ses romans préférés –, qui l’aident à monter une librairie avec tous les livres qu’Amy affectionnait tant. Ce sera pour Sara, et pour les habitants attachants et loufoques de Broken Wheel, une véritable renaissance.  Et lorsque son visa de trois mois expire, ses nouveaux amis ont une idée géniale et complètement folle pour la faire rester à Broken Wheel…

 

LIVRES - RECENSION, ROMAN, ROMANS

UN AMOUR IMPOSSIBLE DE CHRISTINE ANGOT

Un amour impossible

Christine Angot

Paris, Flammarion, 2015.

 

Trois ans après la sortie de  Une semaine de vacances (2012), qualifié aussi bien de «chef-d’œuvre» que de récit répulsif et racoleur, Christine Angot publie un nouveau livre cette rentrée qui évoque encore le viol qu’elle a subie , enfant, et Qu4elle a évoqué dans  l’Inceste (1999).

 

Si Un amour impossible évoque à nouveau le viol que l’auteure a subi, étant enfant par son père, elle raconte, pour la première fois, l’histoire de sa mère, et de l’amour qui va la détruire. Elle décrit son père, un être manipulateur qui n’a pas voulu épouser sa mère ni la reconnaître. Elle fait le portrait d’une mère qui a tout accepté mais n’a rien vu des viols répétés. C’est aussi l’histoire de l’amour fusionnel entre une mère et sa fille qui va devenir brutalement impossible.

Si ce roman arrive – pour certains – à réconcilier C. Angot avec ses lecteurs, il n’en reste pas moins qu’elle évoque encore le même sujet ; pour certains elle épuise le même filon

Au fil de ses livres il faut bien reconnaître qu’elle passée maître dans l’autofiction. On aimerait qu’un auteur change parfois de sujet ne serait-ce que pour surprendre le lecteur. A la longue on se prend à dire : « Oui, c’est encore du Christine Angot ! ». Son succès est peut-être dû justement au traitement médiatique dont elle jouit ; ce à quoi elle rétorque qu’elle « fait un vrai métier d’écrivain »

christine angot