EUROPE, HISTOIRE, HISTOIRE DE L'EUROPE, HISTOIRE DU XXè SIECLE, RUSSIE, RUSSIE SOVIETIQUE, UKRAINE, UKRIANE : UNE HISTOIRE TOURMENTEE

L’Ukraine : une histoire tourmentée

L’Ukraine : une histoire tourmentée 

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Avant l’arrivée des Slaves, le territoire de l’Ukraine était habité par des peuples indo-iraniens venus du Sud, d’abord les Scythes, puis les Sarmates. Ces peuples vécurent dans la région entre le VIIe et le IIIe siècle avant notre ère. Si les Sarmates sont restés au nord de la mer Noire, là où est située l’Ukraine aujourd’hui, les Scythes se sont installés jusqu’à l’est de la mer Caspienne dans les steppes eurasiennes. Plus au sud se trouvaient les Parthes, une importante puissance politique et culturelle iranienne dans la Perse antique (aujourd’hui l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan).  Les Scythes et les Sarmates finirent par être absorbés par des peuples germaniques, notamment les Alains et les Goths.

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À la suite des invasions germaniques dans l’Empire romain, la région de l’actuelle Ukraine subit plusieurs vagues d’immigrations germaniques jusqu’au moment où les Varèques, un peuple scandinave associé aux Vikings, s’y installèrent pour fonder en 862 la principauté de Kiev, qui devint la capitale du premier État organisé de cette région, laquelle comprend aujourd’hui l’Ukraine, la Biélorussie et une partie de la Russie.

À partir de 912, la principauté de Kiev se mit à accroître son influence sur de nouvelles tribus slaves. Le grand-duc de Kiev, Sviatoslav Ier (945-972), instaura un État puissant au nord des steppes de la mer Noire; après 972, son aire d’influence s’étendit vers le sud et vers l’est, jusqu’à la mer Caspienne. La principauté fut ainsi le premier État slave à s’imposer dans la région, ce qui éveilla l’intérêt de l’Empire byzantin situé plus au sud.

L’État kiévien devint à ce moment-là pour Byzance un important partenaire commercial, et aussi un précieux allié militaire.

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Le traité d’Androussovo (1667), appelé aussi «trêve d’Androussovo», signé entre la République des Deux-Nations et la Russie, entérinait le partage de l’Ukraine entre la Pologne et la Russie. Le traité mettait fin à l’occupation russe, mais Moscou prenait possession de la rive orientale du Dniepr, y compris Kiev, tandis que la Pologne conservait la rive occidentale. Autrement dit, l’ouest de l’Ukraine, appelée aussi «Ukraine de la rive gauche», et la Biélorussie revenaient à la Pologne. Tout le sud de l’Ukraine actuelle, y compris la Crimée, demeurait sous occupation ottomane. La trêve de 1667 fut renouvelée en 1678 et aboutit au traité de Paix éternelle de 1686, dix-neuf ans plus tard.

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C’est dès 1667, sous le règne du tsar de Russie, Alexis Ier (1645-1676), que l’Ukraine commença à subir l’influence de la langue russe. Le tsar instaura dans l’Empire russe, y compris en Ukraine orientale, un État de plus en plus policier. Il poursuivit la colonisation de la Sibérie jusqu’au Pacifique. C’est à partir de cette époque que les Ukrainiens de l’Est commencèrent à se russifier, alors que les Ukrainiens de l’Ouest, devenus polonais, conservaient leur langue tout en l’imprégnant fortement de mots polonais. La Pologne avait accordé à l’Ukraine un statut de territoire autonome, tout en demeurant dans le giron polonais. Au milieu du XVIIe siècle, il y avait déjà d’énormes différences entre le russe et l’ukrainien: alors que le russe était parlé autour de Moscou, les territoires ukrainiens étaient déchirés entre plusieurs pays (comme l’Empire austro-hongrois et le régime de la Rzeczpospolita, l’ancêtre de la Pologne moderne).

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En 1720, le tsar Pierre II, qui régna de 1727 à 1730, ordonna de réécrire en russe tous les décrets et documents juridiques rédigés en ukrainien.  En 1763, un décret de Catherine II (1762-1796) interdit l’enseignement de la langue ukrainienne à l’Académie de Kiev-Mohyla.

En 1772 eut lieu un premier partage après plusieurs victoires successives de la Russie contre l’Empire ottoman. À la suite d’un accord entre la Prusse et la Russie, un second partage se fit en 1793. Les territoires situés à l’ouest du Dniepr restèrent dans l’orbite de Varsovie (Pologne) jusqu’en 1793-1795. Les guerres entre la Russie, la Prusse et l’Autriche se terminèrent par le démembrement du reste de la Pologne en janvier 1795. La Russie s’appropria l’est de la Pologne, la Prusse prit l’ouest et l’Autriche acquit le Sud-Ouest (Galicie)

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Le tsar Alexandre III (de 1881à 1894) poursuivit la même politique de russification que ses prédécesseurs, mais en y ajoutant une nouvelle «trouvaille» : l’interdiction de choisir un nom de baptême en ukrainien pour tout nouveau-né. C’est ainsi que les Piotr russes (Pierre en français) remplacèrent les Petro ukrainiens. Sous Alexandre III, les interdictions se succédèrent sans relâche. En 1881, l’ukrainien fut interdit dans les sermons à l’église; en 1884, ce fut à nouveau la prolongation de son interdiction dans les théâtres et dans les oblasts (régions); puis, en 1895, l’interdiction fut étendue à la publication de livres pour enfants en ukrainien. Alexandre III étendit même la russification en Pologne, dans les pays baltes et en Finlande. L’Empire russe multiethnique devait être de langue russe et de religion orthodoxe.

Sous Nicolas II (1894-1917), le gouvernement russe proscrivit en 1901 l’usage du mot «Ukraine» et imposa la dénomination de la «Malorossiia» («Petite Russie»), par opposition à la Grande Russie (Russie centrale européenne) et à la Russie blanche (Russie de l’Est ou Biélorussie). C’est pourquoi on disait que le tsar était «le souverain de toutes les Russies: la Grande, la Petite et la Blanche». Les Ukrainiens furent officiellement appelés les «Petits Russes». On attribue au tsar Nicolas II cette phrase: «Il n’y a pas de langue ukrainienne, juste des paysans analphabètes parlant peu le russe.»

 

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Au cours de la Première Guerre mondiale, à la suite de la Révolution bolchevique de 1917, appelée «Grande Révolution socialiste d’octobre», l’Ukraine proclama son indépendance. Au même moment, en Galicie, en Bucovine et en Ruthénie subcarpatique, les Ukrainiens sous domination autrichienne s’affranchirent, puis fondèrent en 1918 leur propre république en Galicie orientale. Celle-ci ne tarda pas à rejoindre l’Ukraine «russe»(par opposition à la Galicie polonaise) pour former une fédération sous le nom de République populaire d’Ukraine occidentale comprenant la Galicie ukrainienne, la Ruthénie subcarpathique et la Bucovine. Cette période d’indépendance permit de prendre des mesures favorisant la langue ukrainienne.

 

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Proclamée en novembre 1917, la République populaire d’Ukraine occidentale dut affronter la République soviétique d’Ukraine soutenue par les bolcheviques. La Russie soviétique créa en 1922 la République socialiste soviétique d’Ukraine. L’Ukraine de l’Ouest et l’Ukraine du Sud-Est furent réunies à nouveau et annexées à l’URSS. Par sa population, la République socialiste soviétique d’Ukraine était la deuxième république fédérée de l’URSS et, par sa superficie, elle était la troisième (3 % de sa superficie et 18 % de sa population).

Au moment où naissait l’Union soviétique, en octobre 1917, les différences entre le russe et l’ukrainien étaient au niveau qu’elles sont aujourd’hui: des langues différentes au même titre que le sont, par exemple, l’espagnol et le français ou l’allemand et l’anglais.

 

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Les réformes commencées en 1985 par Mikhaïl Gorbatchev, le dernier président en exercice de l’URSS, donnèrent un nouvel élan aux mouvements des nationalités au sein de l’URSS. Le 16 juillet 1990, alors que l’URSS existait encore, le Rada (Conseil) suprême de l’Ukraine adopta une Déclaration sur la souveraineté nationale de l’Ukraine:

 

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Ukraine : histoire

 

  1. DE L’ÉTAT DE KIEV À LA DOMINATION POLONO-LITUANIENNE

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L’État de Kiev

Les régions où se développa la nationalité ukrainienne à partir des XIIIè-XIVè  siècles ont fait partie de l’État de Kiev (IXè-XIIè siècles) dont l’ensemble des territoires formait la « Rous », la « terre russe ». Ces régions constituent après le démembrement de l’État de Kiev au XIIIè siècle les principautés de Kiev, de Galicie et de Volhynie sur la rive droite du Dniepr, celles de Pereïaslav, Tchernigov et Novgorod-Severski sur la rive gauche.

Les attaques incessantes des Polovtses (ou Coumans) à partir du milieu du xie siècle poussent les habitants des régions de Kiev et de Pereïaslav à abandonner leurs terres et à gagner le Nord-Est (régions de Rostov-Souzdal), ou à chercher refuge dans les forêts de Polésie et de Volhynie, dans le bassin du Boug, en Galicie et sur les pentes des Carpates. Dans ces régions marginales, trois courants colonisateurs se rencontrent, celui des Slaves de l’Est que l’afflux des réfugiés vient renforcer, celui des Polonais et celui des Hongrois, maîtres du versant méridional des Carpates et qui s’emparent au xie siècle de la Transcarpatie (qui portera le nom d’Ukraine subcarpatique). La Galicie, réunie à la Volhynie en 1199, recueille une bonne partie de l’élite de la société kievienne et connaît un grand essor. La région de Kiev est définitivement ruinée par les dévastations de la conquête mongole (1238-1240). En marge des territoires contrôlés par les Mongols, la Galicie, qui reconnaît leur suzeraineté, devient un foyer de civilisation slave et orthodoxe, ukrainien déjà par la langue parlée, ouvert aux influences occidentales qui pénètrent par la Pologne et la Hongrie.

Les territoires ukrainiens du Sud, ravagés et dépeuplés, sont annexés par le grand-duché de Lituanie dans les années 1350-1360, tandis que la Galicie-Volhynie est conquise par la Pologne (1348-1366). L’Ukraine occidentale est dès lors soumise à un processus de polonisation qui conduira à la disparition des catégories supérieures du peuple ukrainien. L’Ukraine orientale subit aussi l’influence polonaise après l’union des couronnes de Lituanie et de Pologne (Krewo, 1385). Les populations du grand-duché de Lituanie recherchent la protection de la Moscovie et de la Pologne contre les raids des Tatars de Crimée à partir du milieu du xve siècle. L’État moscovite annexe en 1500-1503 la majeure partie de la région de Tchernigov, tandis que les possessions ukrainiennes du grand-duché de Lituanie sont rattachées à la Couronne de Pologne par l’Union de Lublin (1569). Ainsi la majeure partie de l’Ukraine dépend-elle d’un État catholique. Le métropolite orthodoxe de Kiev et une partie du clergé ukrainien reconnaissent l’autorité du pape par l’Union de Brest (1596). La noblesse polonaise colonise les terres ukrainiennes, sur lesquelles s’établissent également des communautés juives.

 

 

  1. DES LIBERTÉS COSAQUES À L’INTÉGRATION AUX EMPIRES RUSSE ET AUTRICHIEN (XVIe-XVIIIeSIÈCLES)

Les cosaques jouent à partir du XVIè  siècle un rôle déterminant dans l’histoire de l’Ukraine, et notamment dans la région du Dniepr. Ils appuient les résistances des paysans qui, pour fuir les contraintes imposées par les nobles polonais, gagnent les steppes méridionales et orientales. Certains s’établissent à l’intérieur des frontières moscovites et mettent en valeur la région où est fondée la forteresse cosaque de Kharkov vers 1655-1656 et qui portera le nom d’Ukraine Slobidska. Les cosaques se font aussi les champions de l’orthodoxie, à laquelle est restée fidèle la masse paysanne, et favorisent la résistance aux influences uniates.

À l’issue de plusieurs guerres entre cosaques et Polonais (1625-1637 ; 1648-1654), l’hetman Bogdan Khmelnitski se place sous la protection du tsar de Moscou (traité de Pereïaslav, 1654), suivant ainsi les tendances de la population à s’écarter de la Pologne. Désormais la population non cosaque de l’Ukraine orientale dépend de l’administration russe et le clergé ukrainien du patriarcat de Moscou. En 1667, le traité d’Androussovo entérine le partage de l’Ukraine entre la Pologne et la Russie, qui conserve la rive gauche du Dniepr et la région de Kiev. L’Ukraine de la rive droite du Dniepr subit les attaques des Ottomans, qui occupent la Podolie de 1672 à 1699 et conservent la Bucovine du Nord jusqu’en 1774. Elle se dépeuple au profit de l’Ukraine orientale où l’administration russe maintient la paix et où la settch des cosaques Zaporogues attire les fugitifs.

L’Ukraine orientale, gouvernée par un hetman, est peu à peu assimilée par l’État russe. La tentative de Mazeppa de constituer une Ukraine réunifiée et indépendante avec l’appui de la Pologne et de la Suède se solde par la défaite de Poltava (1709). Pierre le Grand crée en 1722 le collège de Petite-Russie pour contrôler les activités de l’hetman et de la starchina (c’est-à-dire des autorités cosaques). L’hetmanat est définitivement supprimé en 1764 ; la setch des Zaporogues est liquidée en 1775. Catherine II parachève l’assimilation administrative (création dans les années 1780 des gouvernements de Kiev, Tchernigov, Novgorod-Severski, Kharkov et Iekaterinoslav). Elle étend le servage à la majeure partie de l’Ukraine en 1783 et concède à la starchina les privilèges de la noblesse russe (1785).

À l’issue des partages de la Pologne de 1793 et de 1795, l’Ukraine est partagée entre l’Empire russe, qui annexe la rive droite du Dniepr, la Podolie et la Volhynie, et l’Empire autrichien, dont dépendent la Galicie, la Bucovine et l’Ukraine subcarpartique.

 

 L’ESSOR ÉCONOMIQUE ET LE PROBLÈME NATIONAL (XIXe-DÉBUT DU XXeSIÈCLE)

 

L’établissement des Russes sur la mer Noire après la signature du traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774) et l’annexion de la Crimée (1783) va permettre la mise en valeur de l’Ukraine méridionale, appelée « Nouvelle-Russie ».

L’Ukraine connaît au XIXè siècle un développement remarquable de la culture du blé (que l’Empire russe exporte par les ports qu’il a fondés sur la mer Noire) et de la betterave à sucre, ainsi que, à partir de 1835-1840, des industries alimentaires, celle du sucre en particulier. L’essor rapide de l’extraction minière (houille du Donets, fer de Krivoï-Rog) et de l’industrie métallurgique à partir de 1870, grâce aux investissements des capitalistes étrangers, français, belges ou allemands, transforme l’Ukraine en la région industrielle la plus importante de l’Empire. Le développement économique de la fin du XIXè siècle entraîne un brassage de populations dans les villes, où la langue dominante est le russe alors que la campagne demeure ukrainienne. D’importantes communautés juives se sont développées malgré les massacres de 1648-1649, et elles constituent, au recensement de 1897, 30 % de la population des villes et des bourgs. Elles sont les victimes de pogroms particulièrement nombreux de 1881 à 1884, de 1903 à 1906 et de 1917 à 1921.

La première moitié du XIXè siècle est décisive pour le développement d’une conscience nationale dans l’Ukraine orientale. L’intelligentsia ukrainienne entreprend l’étude du folklore, du langage populaire et de l’histoire du pays. Elle participe aux mouvements d’opposition à l’absolutisme tsariste (complot décabriste, panslavisme libéral, populisme, organisation de gromada dans les villes). La première organisation ouvrière ukrainienne, l’union des ouvriers du sud de la Russie, est fondée à Odessa en 1875. Le gouvernement russe, proscrivant le terme d’Ukraine au profit de celui de Petite-Russie, adopte une attitude particulièrement répressive après l’insurrection polonaise de 1863. L’oukase d’Ems (1876), qui interdit d’imprimer des ouvrages en ukrainien, restera en vigueur jusqu’à la révolution de 1905.

Les Ukrainiens de Galicie conservent un certain nombre de libertés inconnues en Ukraine russe, tel l’emploi de la langue ukrainienne dans les écoles primaires. Mais, en dépit de la Constitution de 1860 et du statut de 1867, qui garantissent aux Ukrainiens des droits égaux à ceux des autres nationalités de l’Empire austro-hongrois, la Galicie orientale demeure dominée par une riche aristocratie polonaise et par une bourgeoisie urbaine polonaise ou juive.

L’Ukraine participe au mouvement révolutionnaire qui se développe dans l’Empire russe : troubles agraires de 1902, grèves ouvrières de 1900-1903 et révolution de 1905. Les libertés accordées en 1905 permettent au mouvement national ukrainien de se renforcer. Mais les tensions entre les Empires centraux et la Russie entraînent un durcissement du gouvernement russe. Lorsque les troupes russes occupent la Galicie orientale à l’automne 1914, elles lui infligent une brutale russification.

  

  1. LA GUERRE CIVILE (1917-1920)

Après le déclenchement de la révolution russe à Petrograd et la chute du tsarisme, une Rada centrale est créée à Kiev en mars 1917 sous la présidence de Grouchevski. En désaccord avec le gouvernement provisoire, elle déclare en juin que l’Ukraine tout entière jouira d’un statut autonome sans se séparer de la Russie. Réprouvant la prise en pouvoir par les bolcheviks, la Rada centrale proclame à Kiev la « République populaire d’Ukraine » le 7 (20) novembre 1917. Les bolcheviks, qui ne sont solidement implantés que dans les villes industrielles de l’Est et du Sud, proclament à Kharkov la « République soviétique d’Ukraine » (11 [24] décembre 1917). La Rada riposte en déclarant l’indépendance de l’Ukraine (9 [22] janvier 1918), mais les troupes bolcheviks occupent toutes les grandes villes du pays en janvier-février 1918 et l’obligent à se réfugier à Jitomir.

La Rada envoie une délégation à Brest-Litovsk, qui signe le 26 janvier (8 février) 1918 une paix séparée avec l’Allemagne. Les Allemands occupent l’Ukraine en avril et, après y avoir dissous la Rada, restaurent l’hetmanat au profit de P.P. Skoropadski. La défaite de l’Allemagne entraîne la chute de l’hetmanat (décembre 1918) et permet le rétablissement à Kiev d’un gouvernement indépendant ukrainien présidé par Petlioura. À la même époque est proclamée à Lvov la République d’Ukraine occidentale, qui affirme son union au reste de l’Ukraine. Son territoire sera occupé en juillet 1919 par les troupes polonaises. La Bucovine du Nord a été annexée en novembre 1918 par la Roumanie. Durant les années 1919-1920, l’Ukraine orientale est le théâtre d’âpres combats entre les forces de Denikine, soutenues par l’Entente, l’Armée rouge, les forces nationales ukrainiennes, les bandes anarchistes de Makhno, les troupes polonaises, qui l’envahissent en mai 1920, et l’armée Wrangel, refoulée des régions méridionales et de la Crimée par les bolcheviks en octobre-novembre 1920.

 

 L’UKRAINE SOVIÉTIQUE

 

La République soviétique d’Ukraine, proclamée en décembre 1917 à Kharkov, est liée à la Russie soviétique par un accord militaire et politique conclu en juin 1919. Reconnue par la Pologne au traité de Riga (mars 1921), elle adhère à l’Union soviétique en tant que république fédérée en décembre 1922.

Jusqu’au début des années 1930, les dirigeants bolcheviks y mettent en œuvre une politique d’« ukrainisation » destinée à faciliter la construction du socialisme. Cette politique repose sur l’usage officiel de la langue ukrainienne dans l’enseignement et dans l’administration et sur la promotion sociale du peuple. Le parti communiste de l’URSS impose une centralisation et un contrôle rigoureux de la vie politique et économique, tout en réfrénant le « chauvinisme de nation dominante » grand-russien et le nationalisme ukrainien. Au prix d’une collectivisation forcée de l’agriculture mise en œuvre en 1929 et d’une famine orchestrée par Staline en 1933 – qui fait 6 millions de morts –, le gouvernement soviétique impose les transformations sociales et économiques prévues par les premiers plans quinquennaux et fait ainsi avancer l’unification. Il s’oppose au développement du nationalisme en éliminant les cadres soviétiques ukrainiens lors des purges staliniennes de 1937-1938.

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L’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale

Conformément aux clauses du pacte germano-soviétique (août 1939), l’URSS annexe les territoires polonais peuplés d’Ukrainiens, ainsi que la Bucovine et la Bessarabie (1940), réalisant ainsi le rassemblement de la quasi-totalité de la nation ukrainienne. L’Ukraine est soumise à partir de 1941 à un régime d’occupation nazie très dur, dont les armées soviétiques la libèrent en 1943-1944. Durant la guerre, elle perd 4 millions d’hommes. L’Ukraine subcarpatique lui est cédée en 1945 par la Tchécoslovaquie et l’oblast de Crimée lui sera rattaché en 1954. L’Ukraine fait partie, en 1945, des membres fondateurs de l’Organisation des nations unies (ONU). L’après-guerre est marqué par une vague d’épurations touchant les anciens « collaborateurs », les « traîtres à la patrie », le clergé uniate, les nationalistes des régions récemment acquises par l’Ukraine (membres de l’UPA, l’armée insurrectionnelle ukrainienne), et partisans de Stepan Bandera. Les troubles persistent jusqu’en 1950.

Le rôle important joué par les Ukrainiens au niveau de la fédération soviétique s’accompagne d’une russification qui touche particulièrement les Ukrainiens vivant en dehors de leur territoire national. Dès 1986, la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl – accélère le réveil national, qui se cristallise autour de la question de l’enseignement de l’ukrainien. Le Mouvement populaire pour la perestroïka (Roukh), fondé en 1989, obtient très vite une forte audience dans l’ouest du pays, qui reste le moins russifié et dont l’Église est majoritairement uniate. Les communistes remportent toutefois les élections du Soviet suprême de mars 1990, qui élit un apparatchik, Leonid Kravtchouk, à la présidence, en remplacement de Vladimir Chtcherbitski. L’échec du putsch de Moscou, les 19 et 21 août 1991, accélère l’histoire : trois jours plus tard, l’Ukraine, souveraine depuis juillet 1990, proclame son indépendance.

https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Ukraine_histoire/187635#:~:text=La%20R%C3%A9publique%20sovi%C3%A9tique%20d’Ukraine,r%C3%A9publique%20f%C3%A9d%C3%A9r%C3%A9e%20en%20d%C3%A9cembre%201922.

 

La guerre rebat les cartes de l’orthodoxie ukrainienne 

 

La question de l’orthodoxie tient une place centrale dans la justification par Vladimir Poutine de l’invasion de l’Ukraine. Paradoxalement, la guerre pourrait contribuer à renforcer l’Église autocéphale d’Ukraine.

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Une religieuse prie sur la place de l’Indépendance, à Kiev, le 24 février.DANIEL LEAL/AFP

 

Pour justifier l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine a invoqué, le 21 février, la défense des orthodoxes ukrainiens rattachés au Patriarcat de Moscou, contre lesquels Kiev préparait selon lui des « représailles ». Un argument que les observateurs qualifient de « prétexte ». Le président russe, pour qui la religion sert avant tout l’ordre social, joue sur une corde qu’il sait sensible chez ses concitoyens.

Car même si le Patriarcat de Moscou est de loin le premier numériquement (150 millions de fidèles, sur 250 millions d’orthodoxes dans le monde), et que la grande majorité de ses fidèles vivent en Russie, l’Ukraine contribue largement à son prestige. Kiev s’apparente à la « Jérusalem » de l’orthodoxie slave. C’est là, dans les eaux du Dniepr, que la population de la ville fut collectivement baptisée en 988 à la suite du prince Vladimir, et que l’État médiéval de la Rus’adopta le christianisme byzantin.

Pour le Patriarcat de Moscou, l’Ukraine représente encore des ressources humaines et matérielles non négligeables. Avant 2018, elle regroupait environ le tiers de ses fidèles, et deux des plus grands monastères du Patriarcat de Moscou y sont situés : la laure des Grottes de Kiev et Saint-Job de Potchaïv.

 Très proche idéologiquement de Vladimir Poutine, le patriarche Kirill de Moscou est « l’un des principaux théoriciens du “monde russe”, invoqué par le président russe pour envahir l’Ukraine », souligne l’historien Antoine Arjakovsky. La conformité entre l’idéologie du Kremlin et celle du Patriarcat de Moscou s’est encore illustrée par une homélie très politique de Kirill, le 27 février. Il semblait alors approuver la vision de Poutine sur l’unité entre Russie et Ukraine, et justifier l’invasion militaire.

► Quel est le panorama des Églises en Ukraine ?

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Avec environ 30 millions de fidèles (sur 42 millions d’habitants), l’Ukraine abrite la troisième communauté orthodoxe du monde, derrière la Russie et l’Éthiopie. Mais contrairement à la Russie, elle ne dispose pas d’une « grande Église » unique.

Jusqu’à fin 2018, il comptait trois Églises orthodoxes principales, dont une seule, celle rattachée au Patriarcat de Moscou (l’Église orthodoxe ukrainienne), bénéficiait de la reconnaissance canonique du monde orthodoxe. Jusqu’à ce que le Patriarcat de Constantinople décide d’octroyer l’autocéphalie à une nouvelle Église constituée (l’Église orthodoxe d’Ukraine). Affront insupportable pour le Patriarcat de Moscou, qui a suspendu tout lien avec Constantinople le 15 octobre 2018, provoquant une fracture majeure au sein du monde orthodoxe.

L’Église liée au Patriarcat de Moscou contrôle encore la majorité des paroisses en Ukraine. « En janvier 2021, elle disposait de 12 406 églises, contre 7 188 pour sa concurrente », dénombre Jivko Panev, fondateur du site orthodoxie.com, citant les statistiques officielles du gouvernement ukrainien.

Mais la nouvelle Église autocéphale, reconnue à ce jour par quatre des quatorze Églises orthodoxes jouissant d’une autonomie complète, attire un nombre croissant de fidèles. En novembre 2021, selon un sondage du Centre Razoumkov, 40 % des Ukrainiens orthodoxes se revendiquaient de cette nouvelle Église, et 22 % de celle liée au Patriarcat de Moscou.

Des catholiques sont aussi présents dans ce pays des confins des mondes orthodoxe et latin. L’Église gréco-catholique, interdite sous l’Union soviétique et bien implantée dans l’ouest du pays, représente près de 9 % de la population. Les images de prêtres gréco-catholiques célébrant la messe dans des sous-sols et des abris anti-bombes ont fait le tour du monde.

 

► L’Église ukrainienne rattachée au Patriarcat de Moscou suit-elle son patriarche, Kirill ?

Ces derniers jours, le gouffre n’a cessé de se creuser entre l’épiscopat de l’Église ukrainienne rattachée au Patriarcat de Moscou et son chef spirituel, Kirill. Une prise de distance marquée par plusieurs signaux majeurs, dont la virulente opposition du métropolite de Kiev, Onufrij, à l’invasion russe.

Le 24 février, ce dernier l’a qualifiée de « répétition du péché de Caïn tuant son propre frère », arguant qu’une telle guerre « ne (pouvait)avoir de justification devant Dieu et devant les hommes ». Le 28 février, le saint-synode de son Église a encore exhorté Kirill à intervenir auprès des dirigeants russes pour l’arrêt immédiat d’un conflit « menaçant de se transformer en guerre mondiale ».

Depuis ce jour-là, quatre diocèses ont indiqué leur décision de ne plus faire référence au « patriarche de Moscou pendant les offices ». Pour Kathy Rousselet, chercheuse à Sciences Po, « rien ne permet d’affirmer qu’ils veulent pour autant quitter le giron de Moscou, mais tout peut changer d’un jour à l’autre ».

« Dans la capitale ukrainienne, certaines paroisses – dont l’emblématique laure des Grottes de Kiev – auraient aussi cessé d’en faire mention », précise Antoine Nivière, professeur à l’université de Lorraine et spécialiste de l’histoire religieuse russe. Selon des sources non officielles qu’il rapporte, 12 évêques – sur les 53 que compte l’Église orthodoxe ukrainienne – suivraient ce mouvement.

Mercredi 2 mars, la dissidence a gravi un échelon supérieur, avec l’appel lancé par 236 prêtres et diacres au métropolite Onufrij pour la convocation d’un nouveau synode pour entériner officiellement une séparation avec le Patriarcat de Moscou. « On s’achemine ainsi vers un renforcement de l’Église autocéphale, abonde un fin spécialiste du dossier. Finalement, Vladimir Poutine aura peut-être, malgré lui, réussi par cette guerre à contribuer à réunifier le monde orthodoxe ukrainien… »

 

► Comment réagissent les orthodoxes de Russie ?

Bien que très minoritaires, plusieurs voix se sont élevées ces derniers jours au sein de l’Église orthodoxe russe pour contester la prise de position de Kirill. Mardi 1er mars, 26 responsables du clergé local ont ainsi publié une lettre ouverte réclamant l’arrêt des hostilités.

 « Nous appelons toutes les parties belligérantes au dialogue (…). Seule la capacité d’entendre l’autre peut donner l’espoir d’une sortie de l’abîme dans lequel nos pays ont été précipités (…)», exhortaient les signataires, dont l’higoumène Arseni Sokolov, représentant du Patriarcat de Moscou auprès du Patriarcat d’Antioche. « Leur voix ne touche pas la masse des fidèles. Kirill continue de bénéficier d’une réelle autorité spirituelle », tempère Antoine Nivière.

À quoi s’exposent donc ces religieux en s’érigeant contre leur chef ? « Le moindre individu sortant avec un panneau “non à la guerre” peut être emmené au poste. On peut s’attendre à ce qu’ils soient sanctionnés, à un moment ou à un autre », souligne Antoine Nivière. Et certains autres d’évoquer une suspension temporaire, voire même un risque de « réduction à l’état laïc »…

https://www.la-croix.com/Religion/guerre-rebat-cartes-lorthodoxie-ukrainienne-2022-03-03-1201203117

ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), ECRIVAIN RUSSE, GOULAG, REGIME COMMUNISTE, RUSSIE SOVIETIQUE, UNE JOURNEE D'ALEXANDRE DENISSOVITCH

Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne

Une journée d’Ivan Denissovitch

Alexandre Soljénitsyne ; préface de Pierre Daix

Paris, Julliard, 1963. 191 pages.

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Résumé

Une journée d’Ivan Denissovitch, c’est celle du bagnard Ivan Denissovitch Choukhov, condamné à dix ans de camp de travail pour avoir été fait prisonnier au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le récit nous montre sa journée depuis le coup sur le rail suspendu dans la cour qui marque le lever, jusqu’au court répit du soir et au coucher, en passant par les longues procédures de comptage, la peur des fouilles, les bousculades au réfectoire, les travaux de maçonnerie par un froid terrible dans l’hiver kazakhe, les menues chances et malchances de la journée. Archétype du paysan russe moyen, Choukhov, homme humble et débrouillard en qui le bien fait encore son œuvre, a su se libérer intérieurement et même vaincre la dépersonnalisation que ses maîtres auraient voulu lui imposer en lui donnant son matricule. 
Le talent propre à Soljénitsyne, son don de vision interne des hommes apparaissent ici d’emblée dans une complète réussite : ce chef-d’œuvre à la structure classique restera dans toutes les anthologies du vingtième siècle comme le symbole littéraire de l’après-Staline.

Dix-sept heures de la vie d’un captif des camps soviétiques

 

Présentation de l’éditeur :

« A cinq heures du matin, comme tous les matins, on sonna le réveil : à coups de marteau contre le rail devant la baraque de l’administration. De l’autre côté du carreau tartiné de deux doigts de glace, ça tintait à peine et s’arrêta vite : par des froids pareils, le surveillant n’avait pas le cœur à carillonner. »

 « Les journées, au camp, ça file sans qu’on s’en aperçoive. C’est le total de la peine qui n’a jamais l’air de bouger, comme si ça n’arrivait pas à raccourcir. »

Tous les matins, à cinq heures, un surveillant réveille les vingt-trois détenus de la 104e brigade de travailleurs d’un camp de travail russe. Ivan Denissovitch, surnommé Choukhov, y a été déporté pour cause de « trahison de la patrie » pour avoir été fait prisonnier par les Allemands et s’être évadé. Condamné à dix ans, il ne lui reste qu’un an à passer au camp.

Un matin, le robuste Choukhov, affaibli, s’est levé en retard. Puni, il est contraint de nettoyer le plancher. Puis il se rend au dispensaire pour y chercher des soins, mais le médecin ne peut l’exempter car son quota quotidien d’arrêts de travail est déjà dépassé. Il retourne donc aux travaux forcés dans le froid glacial de la steppe, s’employant à mettre en place des méthodes de survie : il capitalise la seule richesse qu’il possède, celle des pourtant misérables rations de nourriture. Tous les jours, il s’évertue à accomplir d’harassantes et inhumaines tâches : il creuse des trous, martèle, déplace des kilos de terre, coupe et transporte du bois, construit des charpentes, aligne des briques ou bien dispose du mortier, etc.
À la nuit tombée, Choukhov est satisfait de sa journée. Elle ne lui a pas été fatale. Il n’a pas été mis au cachot, il n’est pas tombé malade et a même réussi à « s’acheter » du bon tabac grâce à un privilégié du camp.

Une journée d’Ivan Denissovitch est un roman noir dans lequel le désespoir n’a pas sa place. Il dépeint la force d’un prisonnier banal aspirant seulement à survivre jusqu’au lendemain, écrasé par des conditions de vie intolérables supportées sans cris et avec une grande dignité car c’est un homme qui aime le travail bien fait, lucide quant à son avenir et qui ne peut se permettre de rêver à une prochaine libération. Le rêve est interdit mais la lutte pour rester un homme tout simplement est possible malgré ce qui est fait pour le déshumaniser.
Alexandre Soljenitsyne décrit l’horreur banalisée et les principes du système concentrationnaire du Goulag en employant des termes simples et précis pour transcrire une situation tragique. Jamais plaintif, toujours juste, ce roman est à la fois d’une horreur saisissante et d’une beauté littéraire limpide. (Présentation de l’éditeur)

Il faut évidemment est à replacer dans son contexte : en 1961 ce qui s’était passé dans les camps soviétiques restait tabou, nébuleux même en Occident àoù les camps soviétiques étaient vus pour le Parti Communiste français comme une propagande antisoviétique orchestrée par les partis de droite ou les Américains. Ce manuscrit, servi par un style dans lequel transparaissent des facilités d’écriture confondantes, vient éclairer une période sombre de l’histoire.  Soljenitsyne l’aurait écrit en deux mois seulement. En un minimum de mots tiré de l’argot et du parler paysans il nous livre le récit expressif du quotidien d’un paysan emprisonné  pendant la seconde guerre mondiale et condamné à 10 ans de captivité.

 L’horreur de ces camps c’est avant tout le quotidien : 

 « C’est merveilleux comme le travail fait passer le temps. Chouckhov l’avait remarqué qui sait des fois : les journées, au camp, ça file sans qu’on s’en aperçoive. C’est le total de la peine qui n’a jamais l’air de bouger, comme si ça n’arrivait pas à raccourcir. » (p. 84)

« Or, même pour penser, ça n’est jamais libre, un prisonnier. On retourne toujours au même point, en n’arrêtant pas de retourner les mêmes idées. Est-ce qu’ils ne vont pas retrouver la miche en fourgonnant dans la paillasse ? ce soir, est-ce que le docteur voudra bien vous exempter de travail ? Le commandant, il couchera au mitard ou pas ? Et comment il a pu s’arranger, César, pour se faire donner des affaires chaudes ? (…) » (p. 58)

« Il s’endormait, Choukhov, satisfait pleinement. Cette journée lui avait apporté des tas de bonnes chances : on ne l’avait pas mis au cachot ; leur brigade n’avait point été envoyée à la Cité du Socialisme ; à déjeuner, il avait maraudé une kacha ; les tant-pour-cent avaient été joliment décrochés par le brigadier ; il avait maçonné à cœur joie ; on ne l’avait point paumé avec sa lame de scie pendant la fouille ; il s’était fait du gain avec César ; il s’était acheté du bon tabac ; et au lieu de tomber malade, il avait chassé le mal.

Une journée de passée. Sans seulement un nuage. Presque de bonheur.
Des journées comme ça, dans sa peine, il y en avait, d’un bout à l’autre, trois mille six cent cinquante-trois. 

Les trois de rallonge, c’était la faute aux années bissextiles.» (p. 189)
Ce récit tragique permet d’appréhender au plus près l’horreur de journées qui s’écoulent en captivité, dans la peur et la détresse. Un témoignage poignant, une esquisse de ce que sera L’archipel du goulag.

 L’auteur :

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 Alexandre Soljenitsyne est né dans le Caucase en 1918. Juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est arrêté par la police militaire et passera les huit années suivantes dans des camps. Condamné ensuite à « l’exil perpétuel », il est réhabilité en 1957. Jusqu’en 1962, date de sa première publication, il enseigne les mathématiques et la physique dans des écoles secondaires de campagne. Le succès que va connaître Soljenitsyne avec ses publications puis son prix Nobel déclenche une tempête d’injures et de calomnies dans la presse soviétique. En 1974, il est arrêté et expulsé d’URSS. Il s’installe alors dans le Vermont, aux États-Unis. Il revient de son exil américain et s’installe près de Moscou en 1994. Il meurt le 3 août 2008, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. (Source : éditeur)

 

Goulag

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Le mot Goulag est un acronyme de Glavnoïé OUpravlenié LAGereï. Cette expression russe signifie « Direction principale des camps ». Elle désigne le système concentrationnaire soviétique responsable de la déportation de plus d’une vingtaine de millions de personnes à l’époque communiste. Le mot a été popularisé par le roman d’Alexandre SoljénitsyneL’Archipel du Goulag (1973).

 

Le travail forcé au cœur du système soviétique

Le Goulag a eu de modestes précédents dans la Russie tsariste avec des brigades de travail forcé en Sibérie aux XVIIIe et XIXe siècles. Mais c’est avec la Révolution d’Octobre 1917 que le travail forcé devient un élément structurel majeur de la société. Lénine lui-même, après l’attentat dont il est victime le 30 août 1918 de la part de Fanny Kaplan, ordonne l’incarcération des « éléments peu sûrs », ce qui fait déjà beaucoup de monde.

Dès les années 1920, les Soviétiques ouvrent une centaine de camps de concentration qui ont vocation à « réhabiliter » les ennemis du peuple ou supposés tels.

Pour le pouvoir soviétique, la répression a l’avantage d’offrir une explication à ses échecs en tous genres : si la société communiste et le paradis sur terre tardent à s’installer, c’est qu’à mesure qu’on s’en rapproche, on doit faire face à une opposition de plus en plus virulente et sournoise de la part des « saboteurs » de tout poil !…

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La répression change d’échelle en 1929 quand le nouvel homme fort de l’URSS décide de recourir au travail forcé pour accélérer l’industrialisation du pays et la mise en valeur de ses ressources.

Le système concentrationnaire ne va dès lors cesser de se développer jusqu’à la mort de Staline, le 5 mars 1953. Il finira par jouer un rôle central dans l’économie du pays, avec un tiers de la production d’or soviétique, d’une grosse partie de son charbon et de son bois d’œuvre, sans compter des productions manufacturières et agricoles.

Mais sitôt Staline disparu, ses successeurs vont s’empresser de le réduire sans toutefois le dissoudre. Conscients de l’inanité du travail forcé comme outil de développement, ils décrètent dès mars 1953 une très large amnistie. La moitié des 2,5 millions de déportés sont immédiatement libérés.

Les condamnés politiques, exclus de l’amnistie, vont obtenir une nouvelle vague de libération dans les deux années qui suivent, au prix de trois grandes rébellions, marquées par le refus de travailler. Les camps de travail vont dès lors subsister jusqu’à la fin de l’URSS et même aujourd’hui dans la Russie moderne, à une échelle bien moindre qu’auparavant. Il appartiendra à Mikhaïl Gorbatchev, lui-même petit-fils de détenus, d’abolir les camps politiques.

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La violence sous toutes ses formes

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À l’époque de Staline, le Goulag a consisté en un demi-millier de complexes, réunissant plusieurs milliers de camps, avec quelques centaines à quelques milliers de détenus ou zeks dans chacun d’eux, de la mer Noire à l’océan Arctique, du centre de Moscou au Kamtchatka.

Il est alimenté par un flux incessant d’arrestations, sous des accusations le plus souvent imaginaires ou futiles, par exemple le vol de quelques épis ou la vente d’un produit au marché noir. Nul n’est à l’abri et c’est la source d’une angoisse permanente dans la population soviétique. Mais la détention est rarement définitive.

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Sa durée  moyenne est d’environ cinq ans. Elle peut être de dix ans et s’éterniser jusqu’à la mort pour les détenus politiques et les opposants véritables, lesquels se retrouvent le plus souvent dans les camps de travail forcé très rudes du Grand Nord ou de l’Extrême-Orient, dans les régions minières du fleuve Kolyma, autour de la ville de Magadan.

Sur un total de 150 à 200 millions de Soviétiques, les camps de différentes sortes en retiennent environ deux millions. Mais, entre arrestations et libérations, les rotations incessantes font qu’une partie importante de la population soviétique fait d’une façon ou d’une autre l’expérience du Goulag.

On estime son nombre à dix-huit millions entre 1929 et la mort de Staline, non compris six millions de personnes reléguées dans les déserts kazakhs ou les forêts sibériennes, avec l’obligation de travailler mais sans être enfermées entre des barbelés.

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https://www.herodote.net/Goulag-synthese-2452.php

 

ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), ARCHIPEL DU GOULAG, ECRIVAIN RUSSE, LIVRES - RECENSION, REGIME COMMUNISTE, RUSSIE SOVIETIQUE

L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljénitsyne

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L’archipel du Goulag (1918-1956) : essai d’investigation littéraire. Première et deuxième parties. Tome 1

Alexandre Soljénitsyne

Paris, Le Seuil, 1974. 446 pages.

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Immense fresque du système concentrationnaire en U.R.S.S. de 1918 à 1956,  » L’Archipel du Goulag  » (ce dernier mot est le sigle de l’Administration générale des camps d’internement) fut terminé par Soljénitsyne en 1968.

 » Le cœur serré, je me suis abstenu, des années durant, de publier ce livre alors qu’il était déjà prêt : le devoir envers les vivants pesait plus lourd que le devoir envers les morts. Mais à présent que, de toute façon, la sécurité d’Etat s’est emparée de ce livre, il ne me reste plus rien d’autre à faire que de le publier sans délai. « 

227 anciens détenus ont aidé Soljénitsyne à édifier ce monument au déporté inconnu qu’est  » L’Archipel du Goulag « . Les deux premières parties, qui composent ce premier volume, décrivent ce que l’auteur appelle  » l’industrie pénitentiaire « , toutes les étapes par lesquelles passe le futur déporté : l’arrestation, l’instruction, la torture, la première cellule, les procès, les prisons, etc. – ainsi que le  » mouvement perpétuel « , les effroyables conditions de transfert. Les deux parties suivantes sont consacrées à la description du système et de la vie concentrationnaires « 

L’archipel du Goulag  » n’est pas un roman mais, comme l’intitule Soljénitsyne, un essai d’investigation littéraire. La cruauté parfois insoutenable des descriptions, l’extrême exigence de l’auteur vis-à-vis de lui-même et l’implacable rigueur du réquisitoire sont sans cesse tempérées par la compassion, l’humour, le souvenir tantôt attendri, tantôt indigné ; les chapitres autobiographiques alternent avec de vastes aperçus historiques ; des dizaines de destins tragiques revivent aux yeux du lecteur, depuis les plus humbles jusqu’à ceux des hauts dignitaires du pays. La généralisation et la personnalisation, poussée chacune à leur limite extrême, font de  » L’Archipel du Goulag  » un des plus grands livres jamais écrits vivant au monde,  » notre contemporain capital « .

 

L’archipel du Goulag (1918-1956) : essai d’investigation littéraire . Troisième et quatrième parties. Tome 2

Alexandre Soljenitsyne

Paris, Le Seuil, 1974. 501 pages.

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« Dans sa lutte inégale contre le pouvoir terrestre, usurpateur et mystificateur, l’homme désarmé n’a pas eu depuis des siècles, sous aucune latitude, de défenseur plus lucide, plus puissant et plus légitime qu’Alexandre Issaïevitch Soljjénitsine… ». « C’est probablement le livre de ce siècle. Il va écraser sous sa, masse, sous son poids spirituel et temporel, tout ce qui a été publié deouis la guerre…« 

 Ces deux phrases résument des milliers de réactions qui ont salué de toutes parts la publication du premier tome de l’Archipel du Goulag.

Ce volume central plonge à présent le lecteur au coeur même de l’histoire et de la géographie de l’Archipel. On assiste à son surgissement, à sa consolidation, à son essaimage et à sa prolifération à la surface de ce pays qui a fini par devenir une sorte d’immense banlieue de ses propres camps, vivant du travail exterminateur d’une nouvelle  nation d’esclaves, tout en s’imprégnant peu à peu de ses mœurs et de ses mots. Voici décrite par le menu cette « culture » concentrationnaire qui s’est perpétuée pendant des décennies chez des dizaines de millions d’indigènes de l’Archipel, avec ses rites, ses règles, sa tradition orale, sa hiérarchie et ses castes, jusqu’à engendrer comme une nouvelle espèce infra-humaine – les zeks-, peuplade unique dans l’Histoire, la seule sur cette planète à avoir connu une extinction aussi rapide et à la compenser par un mode de reproduction non moins accéléré : les flots successifs d’arrestations massives.

Impossible à un seul rescapé de tout vouloir décrire en quelques centaines de pages, précise Soljénitsyne ; ajoutant toutefois : « Mais la mer, pour savoir quel en est le goût, il n’est besoin que d’une gorgée. »

 

L’archipel du Goulag (1918-1956) : essai d’investigation littéraire. Cinquième et sixième parties. Tome 3.

Paris, Le Seuil, 1976. 468 pages.

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Voici le troisième et dernier volume d’une œuvre qui restera comme un monument impérissable à la mémoire des dizaines de millions de victimes du totalitarisme en URSS. Il traite de la période finale du règne de Staline et de celui de ses successeurs : comment, un quart de siècle après son abolition par la Révolution, a été rétabli le bagne russe, bientôt confondu avec les « camps spéciaux », réservés aux détenus politiques, où on leur fait porter des numéros comme chez les nazis – oui, encore quelques années après Nuremberg, quand l’humanité soupirait : « Cela ne se reproduira plus jamais ! « 

A ceux qui n’ont pas manqué de demander, aux historiens marxistes soucieux de rejeter sur les victimes la responsabilité de leur sort : « Mais pourquoi donc vous êtes-vous laissé faire ? » Soljénitsyne répond par une extraordinaire chronique des évasions, grèves, révoltes héroïques qui ont jalonné l’histoire des camps soviétiques de l’après-guerre et dont personne n’avait eu jusqu’ici connaissance.

La mort de Staline a-t-elle mis fin au Goulag ? Absolument pas, répond Soljénitsyne. A certains égards, le régime des camps s’est encore durci. Quant à la relégation, cette forme d’exil intérieur qui toucha 15 millions de paysans lors de la « dékoulakisation », puis des nations entières, elle est devenue une méthode généralisée de mise à l’écart des indésirables. En bref, « les dirigeants passent, l’Archipel demeure ».

Au terme de leur lecture, bien peu d’Occidentaux contesteront qu’ils viennent de refermer un témoignage unique sur l’Histoire d’un siècle barbare, ainsi qu’une œuvre majeure de la littérature mondiale.

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ALEXANDRE SOLJENITSYNE (1918-2008), ARCHIPEL DU GOULAG, ECRIVAIN RUSSE, REGIME COMMUNISTE, RUSSIE SOVIETIQUE

L’histoire de « L’Archipel du Goulag »

L’incroyable histoire de « l’Archipel du Goulag »

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On réédite le chef-d’œuvre de Soljenitsyne, accompagné d’un témoignage exclusif de sa femme. Extraits.

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Dans les dernières années de sa vie, Alexandre Soljenitsyne a dû admettre, mélancolique, que les jeunes générations ne parvenaient plus à lire «l’Archipel du Goulag». Les étudiants occidentaux comme les lycéens russes, lui disait-on, calaient devant l’ampleur du texte. C’est qu’à moins d’être rentier, avouons-le, il faut bien trois mois de lecture soutenue pour terminer les deux volumes jaunes et bien tassés de la traduction française, publiés au Seuil en 1974, avec leurs énormes paragraphes pleins de sigles, d’anecdotes disparates, d’énumérations exhaustives, de digressions soudaines, le tout composé en un corps aussi minuscule que le destin d’un pauvre zek dans le gigantesque enfer sibérien.

Soljenitsyne avait donc demandé à sa femme Natalia de condenser, «pour les écoles», les soixante-quatre chapitres de son maître livre. En 2010, deux ans après la mort de son mari, celle-ci a publié en Russie une version abrégée de «l’Archipel», que nous pouvons découvrir aujourd’hui dans une première édition poche.

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Rappelons l’histoire du livre. A la fin de l’été 1973, le KGB arrête à Leningrad une certaine Elizabeth Voronskaïa, occupée à taper sur sa machine à écrire le manuscrit de «l’Archipel», que Soljenitsyne a écrit dans des conditions rocambolesques, à partir de 227 témoignages de rescapés des camps russes. Après cinq jours d’un interrogatoire éprouvant, Voronskaïa, rentrée chez elle, se pend. Soljenitsyne n’a plus le choix: il ordonne la publication du livre à l’Ouest. Il précise dans un avant-propos glaçant:Le cœur contraint, je me suis abstenu des années durant de faire imprimer ce livre pourtant achevé. Le devoir envers ceux qui étaient encore en vie l’emportait sur celui envers les morts. Mais aujourd’hui que, de toute façon, la sécurité d’Etat s’est emparée de l’ouvrage, il ne me reste plus rien d’autre qu’à le publier sans délai.

Une première partie du texte paraît à Paris, en russe, chez YMCA-Press. C’est immédiatement une déflagration planétaire. Mais qui a vraiment pu la lire ? Habituée à des tirages confidentiels, la petite maison d’édition vend d’emblée 50 000 exemplaires du tome 1, dont une bonne partie à des Français qui ne lisent pas le russe, mais se targuent de posséder l’objet du moment.

La traduction française ne sortira qu’en juin 1974. Le scandale ne l’attendra pas : dès janvier, les intellectuels et les politiques se lancent dans la baston. Soljenitsyne est qualifié par le Parti et la presse communiste de «pourriture», «fasciste», «moujik rétrograde», «vieux singe», «traître», «répugnant reptile». Dans un long communiqué, Marchais dénonce une «campagne antisoviétique» destinée à dissimuler les excellentes récoltes de blé en URSS (222 millions de tonnes en 1973, sachez-le).

Soljenitsyne n’est pas le premier à écrire le Goulag. Chalamov, pour ne citer que lui, a publié ses «Récits de la Kolyma» en 1966. Avec une mauvaise foi effarante, les mêmes caciques staliniens qui persécutent Chalamov en profitent pour affirmer que «l’Archipel» ne contient rien de neuf, que c’est du réchauffé, alors qu’il s’agit tout simplement de la première histoire complète de la répression soviétique. Ils accusent l’auteur d’admirer le général Vlassov, passé côté allemand pendant la guerre, et donc d’être un crypto-nazi.

A Moscou, Brejnev ne sait pas quoi faire. Le monde entier regarde. Soljenitsyne a reçu le prix Nobel en 1970. On ne peut pas se contenter de l’estourbir à la nuit tombée. Le Politburo se réunit sept fois avant de l’exiler. L’écrivain part pour Zurich. «L’Humanité» titre: «Soljenitsynefait du tourisme en Suisse».

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Le 4 mars, un sondage de la Soffres affirme que 60% des électeurs communistes approuvent la démarche de Soljenitsyne. Les touristes amènent l’ouvrage par valises en URSS, où les douaniers demandent: «Rien à déclarer? Pas de pornographie? Pas de Soljenitsyne?» L’affaire empoisonne les rapports entre le PS et le PC, réunis autour d’un programme commun qui n’y survivra pas longtemps. Le Parti entame sa dégringolade. Mitterrand louvoie, et se fend d’une déclaration aussi diplomatique que perfide: «Le plus important n’est pas ce que dit Soljenitsyne, mais qu’il puisse le dire.» «L’Obs» prend parti pour l’écrivain de manière tonitruante. Jean Daniel écrit :

Ceux qui approuvent la mesure de bannissement dont Soljenitsyne a été la victime, ceux qui s’y résignent, ceux qui estiment que le salut des Chiliens torturés, des Espagnols opprimés ou des travailleurs européens exploités passe par la réalisation d’une société où l’on peut bannir un Soljenitsyne, tous ces hommes ne sont pas des nôtres.

Les trotskistes sont gênés parce que Trotski est décrit dans le livre comme une crapule lâche et sanguinaire. Les intellos de gauche chantournent leurs soutiens à Soljenitsyne de précautions rhétoriques. Mitterrand aura encore besoin du PC, mais entre socialistes et communistes la lézarde antitotalitaire achève de se creuser. Le mot «Goulag» entre pour de bon dans le langage courant.

Quand, au mois de juin, le Seuil annonce enfin la parution d’une traduction, on raconte que Soljenitsyne est à Paris. Léon Zitrone est en direct de la rue Jacob et commente, surexcité, le passage du moindre stagiaire, comme si l’écrivain allait sortir sur le dos d’une vachette d’«Intervilles».

Quarante ans après ce psychodrame, pourquoi replonger dans les «canalisations» infernales de «l’Archipel» ? D’abord parce que le texte, seul représentant d’une catégorie littéraire manquante, est un chef-d’œuvre aussi poignant que drôle, aussi austère qu’épique. Ensuite parce que, comme le dit l’historienne Anne Applebaum, et contrairement à ce que la horde post-stalinienne a meuglé pendant des décennies,

ce qui frappe, ce n’est pas qu’il y ait, dans ce livre, des erreurs factuelles, c’est qu’il y en ait si peu, sachant qu’il n’avait accès ni aux archives, ni aux documents officiels.

Enfin parce que Soljenitsyne, dans une intuition géniale, décrit le Goulag comme un pays, pays dont la terrifiante Russie contemporaine est l’héritière, et que «l’Archipel» montre ce que soixante ans de barbarie font à un peuple. Citons-en le passage le plus prophétique:

Nous devons condamner publiquement l’idée même que des hommes puissent exercer pareille violence sur d’autres hommes. En taisant le vice, en l’enfouissant dans notre corps pour qu’il ne ressorte pas à l’extérieur, nous le semons. [ …] C’est pour cela que les jeunes d’aujourd’hui sont «indifférents». Ils se pénètrent de l’idée que les actes ignobles ne sont jamais châtiés sur cette terre, mais sont toujours, au contraire, source de prospérité. Oh, comme ce pays sera inhospitalier, oh, comme il sera effrayant !

Extraits
Le « repaire » secret de Soljenitsyne par Natalia Soljenitsyne

[Depuis la ville de Riazan, Soljenitsyne publie en 1962 «Une journée d’Ivan Denissovitch» dans la revue «Novy Mir». Khrouchtchev l’autorise miraculeusement. Le succès est gigantesque.]

Mais bientôt le dégel khrouchtchévien prit fin. Dès la seconde moitié des années 1960, une directive secrète ordonna de retirer «Une journée d’Ivan Denissovitch» des bibliothèques, et en janvier 1974 un décret de la Direction générale de la protection des secrets d’État dans le domaine de l’édition frappa d’interdit les quelques rares œuvres de Soljenitsyne déjà parues en URSS. Mais, à cette époque, le récit avait déjà été lu par des millions de nos concitoyens, il avait été traduit et publié dans des dizaines de langues occidentales et asiatiques.

Surtout, la publication d’«Ivan Denissovitch» avait en quelque sorte rompu une digue:

On m’écrivait des lettres par centaines, racontait Soljenitsyne abasourdi, « Novy Mir » m’en expédiait sans cesse de nouveaux paquets, chaque jour la poste de Riazan m’en déversait des monceaux, avec parfois « Riazan » pour toute adresse… Cette explosion de lettres venues de toute la Russie, c’était une bouffée d’air trop énorme pour les poumons d’un simple mortel, et quelle hauteur de vue inouïe elle donnait sur toutes ces vies de zeks – je voyais affluer les biographies, les épisodes particuliers, les événements…

Il n’était pourtant pas facile de mettre en forme cette énorme masse de matériaux imprévus, désordonnés, inorganisés. Il fallait prendre en compte tout ce qui avait été ainsi conservé, et trouver une place pour chaque épisode :

Au camp il m’était arrivé de casser en morceaux de la fonte, de lourds objets de fonte, on les jetait dans un poêle, on y ajoutait des ingrédients de moindre qualité et on obtenait de la fonte destinée à de tout autres usages. Ainsi, par plaisanterie, je dis que mes sources sont des morceaux de fonte d’une très haute qualité. Je les jette dans ma fournaise intérieure, et ils réapparaissent sous une forme nouvelle.

Mais quelle forme donner à la fonte en fusion sortie du creuset? S’agissant de la forme littéraire, Soljenitsyne s’oppo­sait catégoriquement à la tentation de la nouveauté pour la nouveauté, il estimait qu’à condition d’avoir l’oreille assez fine pour l’entendre, c’était le matériau lui- même qui devait suggérer la forme, la densité, la trame de l’œuvre. Cette fois- là encore, c’est bien ce qui se passa :

Je n’avais jamais songé à la forme que devait prendre une investigation littéraire, c’est le matériau de « l’Archipel » qui me l’a dictée. L’investigation littéraire, c’est l’utilisation particulière d’un matériau factuel, vécu (non transformé), permettant, à travers des faits distincts, des fragments, dont l’assemblage, cependant, repose sur les capacités littéraires de l’auteur –, de dégager une idée générale dont l’irréfutabilité soit totale, nullement inférieure à celle d’une investigation scientifique.

Mais ce matériau explosif, il était impossible de l’exploiter à découvert, tranquillement. Il fallait cacher jusqu’au fait même que l’on travaillait sur un tel livre. L’écrivain ne conserva jamais ensemble, sur un seul et même bureau, tous les matériaux qu’il avait rassemblés. L’essentiel de «l’Archipel» fut écrit dans un endroit secret, qu’il appela son Repaire. Il y travailla deux hivers de suite – les hivers 1965-1966 et 1966-1967. […] C’était une ferme près de Tartu, en Estonie, complètement vide en hiver; la maison avait de grandes fenêtres, de vieux poêles, une provision de bûches.

J’étais arrivé dans ce Tartu si cher à mon coeur par un matin de neige et de givre qui donnait un éclat particulier à son décor de très ancienne ville universitaire, et surtout la faisait paraître complètement étrangère, européenne… et, pour la première fois de ma vie, je sentis s’installer en moi une impression de sécurité, comme si j’avais complètement échappé à la traque maudite du Guébé. Le début de mon travail fut facilité par ce sentiment d’apaisement.

Durant le premier hiver, l’écrivain passa soixante-cinq jours au Repaire, et pendant le second, quatre-vingt-un. Pendant ce temps, des centaines de notes éparses se muèrent en un texte brûlant, un livre écrit à la machine, plus de mille pages.

Jamais, de toute ma vie, je n’avais travaillé comme j’ai travaillé au cours de ces cent quarante-six jours, ce n’était même plus moi qui écrivais, j’étais porté, ma main était guidée ; j’étais comme un ressort qu’on aurait comprimé pendant un demi-siècle, et brusquement relâché… Le second hiver, j’avais attrapé un fort refroidissement, j’étais tout courbaturé et grelottant, et il faisait dehors un froid de moins 30.

Le second hiver, j’avais attrapé un fort refroidisse­ment, j’étais tout courbaturé et grelottant, et il faisait dehors un froid de moins trente. Et malgré cela, je coupais du bois, j’entretenais le poêle, et une partie du travail, je le faisais debout, me collant le dos à la paroi du poêle brûlante qui tenait lieu de sinapisme, une autre partie – allongé sous les couvertures, et c’est dans cet état, avec 38° de fièvre, que j’ai écrit le seul chapitre humoristique du livre, “Les zeks en tant que nation”.

Je n’avais plus aucun contact avec le monde extérieur… mais le monde extérieur tout entier ne m’était plus rien : j’étais en communion totale avec ce matériau qui était mon trésor secret, l’unique et ultime but de ma vie étant que de cette communion naquît l’Archipel… et une fois retourné au monde extérieur, j’étais prêt à marcher au supplice s’il le fallait. Ces semaines-là marquèrent le summum de ma victoire et de mon renoncement à tout. […]

Une année encore se passa à écrire, à compléter, à corriger «l’Archipel», et enfin, en mai 1968, dans une petite datcha près de Moscou – pas de voisins pour l’instant, personne pour entendre le bruit des machines à écrire -, l’écrivain et deux fidèles assistantes sont réunis pour taper et vérifier le texte définitif.

De l’aube au crépuscule, on corrige, on tape l’Archipel, et il y a chaque jour une machine qui tombe en panne, tantôt c’est moi qui m’occupe de refaire une soudure, tantôt je la porte à réparer, se rappelle Soljénitsyne.

Le plus terrifiant est que nous étions en possession du seul et unique original, ainsi que de toutes les versions dactylographiées de « l’Archipel ». Que le Guébé fît une descente, et la plainte à l’unisson, le murmure d’agonie élevé par des millions, toutes les dernières volontés que ces morts n’avaient pas pu exprimer – tout cela tombait d’un coup entre ses mains, j’aurais été hors d’état de le reconstituer…

[…]

Mais voilà l’ensemble terminé, microfilmé et les films roulés dans leur petite boîte – sous cette forme, «l’Archipel» serait plus facile à garder à l’abri et, le jour venu, à mettre en lieu sûr, inaccessible. Et le jour même, la nouvelle tombe: il y a une possibilité, dans les jours qui viennent, de faire passer «l’Archipel» à l’étranger ! […]

Un groupe de l’Unesco était venu passer une semaine à Moscou, avec dans ses rangs Sacha Andreïev, un Russe de Paris, le petit-fils de l’écrivain Léonid Andreïev – une famille que des amis de Soljenitsyne connaissaient bien. Lui demander, ou non ? Et acceptera-t-il ? Et si, à la douane, il est fouillé – c’en est fait du livre, de l’auteur, et de lui- même. Mais une telle occasion se représentera-t-elle ? «Au moins – c’est quelqu’un qui a les mains propres: des gens désintéressés, avec un authentique sentiment russe.» Ce serait si bon de pouvoir souffler un peu, se reposer – mais non, le sentiment d’un devoir à l’égard de tous ceux qui sont morts ne lui laissait pas de repos.  

Il fut décidé de le faire passer. «Le cœur émergeait tout juste d’une angoisse, et le voilà qui replongeait dans une autre. Aucun répit.» Une semaine s’était écoulée, assombrie par l’angoisse, lourde d’appréhensions, quand arriva la nouvelle que tout était bien passé. Soljenitsyne était heureux: «Quelle liberté ! Quelle légèreté ! Le monde entier tiendrait dans mon étreinte !»

 

©N.D. Soljenitsyna, 2010
et Librairie Arthème Fayard, 2014.

L’Archipel du Goulag, par Alexandre Soljenitsyne, 
version abrégée inédite, Points, Seuil, 904 p., 14,50 euros. 

Texte paru dans « le Nouvel Observateur » du 29 mai 2014.