ACTES DES APÔTRES, ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT JEAN, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE EPITRE DE SAINT JEAN, PSAUME 102, TEMPS PASCAL

Dimanche 16 mai 2021 : 7ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 16 mai 2021 : 7ème dimanche de Pâques

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaumes

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 1,15… 26

15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères
qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes
et il déclara :
16 « Frères, il fallait que l’Ecriture s’accomplisse :
En effet, par la bouche de David,
l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas,
qui en est venu à servir de guide
aux gens qui ont arrêté Jésus :
17 ce Judas était l’un de nous
et avait reçu sa part de notre ministère.
20 Il est écrit au livre des Psaumes :
Qu’un autre prenne sa charge.
21 Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés
durant tout le temps où le Seigneur Jésus
a vécu parmi nous,
22 depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean,
jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous.
Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous,
témoin de sa résurrection. »
23 On en présenta deux :
Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias.
24 Ensuite, on fit cette prière :
« Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs ,
désigne lequel des deux tu as choisi
25 pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique,
la place que Judas a désertée
en allant à la place qui est désormais la sienne. »
26 On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias,
qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.

TEMOINS DU SEIGNEUR RESSUSCITE
« En ces jours-là » : il s’agit des jours qui précèdent la Pentecôte ; nous avons donc là un témoignage sur un moment tout proche encore de la Résurrection de Jésus, très peu de temps après l’Ascension. Il est clair, déjà, que c’est Pierre qui mène les affaires ; ce qui est bien normal puisque c’est à lui que Jésus a confié ses brebis, comme il disait. Le moment est venu, estime Pierre, d’organiser la communauté : et là, on voit à quel point Pierre allie l’esprit de décision, l’initiative et le souci de fidélité à son Seigneur. Du côté de l’esprit de décision, on note sa fermeté : il dit très clairement ce qu’il faut faire : « Voici ce qu’il faut faire »… « il faut que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection ».
Du côté de la fidélité, et cela ne nous étonne pas de la part d’un Juif, c’est dans l’Ecriture qu’il puise son inspiration : « Il est écrit au livre des psaumes : Que sa charge passe à un autre ». Ensuite, les critères de choix du candidat sont bien évidemment inspirés du souci de fidélité : pour remplacer Judas, on a cherché quelqu’un qui ait accompagné les apôtres depuis le début de la vie publique de Jésus, c’est-à-dire son baptême par Jean-Baptiste, jusqu’à l’Ascension. Jusqu’ici, dans les évangiles, nous n’avions jamais entendu le nom de Joseph Barsabbas, surnommé Justus, ni celui de Matthias ; mais nous découvrons ici que le cercle des très proches de Jésus était plus large que les douze apôtres. Pierre le dit clairement : « Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis son baptême donné par Jean jusqu’au jour où il fut enlevé ».
Bienheureuse exigence de Pierre : c’est sur elle que nous pouvons fonder notre propre certitude de foi. Le témoignage rendu à la résurrection du Christ l’a été par des hommes qui avaient le droit d’en parler parce qu’ils avaient bien connu Jésus du début à la fin de sa vie publique. Chose étonnante, Pierre n’émet pas d’autre exigence que celle-là, il ne parle pas des qualités de caractère ou des vertus de celui qu’on recherche : ce qui prime, c’est sa fidélité à suivre Jésus depuis le début, pour être à même de parler de lui. Voilà qui devrait rassurer ceux d’entre nous qui se trouvent dépourvus de qualités : apparemment, ce n’est pas le plus important ! Le plus important est d’être un simple témoin de la résurrection du Christ ! C’est bien la mission que Jésus leur a confiée : au moment de les quitter, il leur avait dit : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1,8). On peut penser aussi à cette phrase de Jésus qui légitime tous nos engagements : « Vous me rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement. » (Jn 15,27).
UNE DECISION COLLEGIALE
Pierre a indiqué la route à suivre, mais il ne décide pas tout seul : cela se déroule en trois temps ; à sa demande, on présente deux candidats : qui désigne ce « on » ?  Le texte ne le dit pas, mais ce n’est pas Pierre en tout cas ; ensuite, l’assemblée (les cent vingt cités par Luc au début du texte) se met en prière : « Toi, Seigneur, qui connais le cœur  de tous les hommes, montre-nous lequel des deux tu as choisi… » ; enfin, le recours au tirage au sort manifeste la place que l’on veut laisser à l’Esprit Saint dans ce choix : dans la mentalité de l’époque, tirer au sort, c’est remettre le choix dans les mains de Dieu.
Chose curieuse, le nom de Matthias ne sera plus jamais mentionné dans les Actes des Apôtres : si donc, Luc raconte un peu longuement son entrée dans le groupe des Douze, ce n’est pas à cause de la personnalité de Matthias, mais parce que cette volonté de Pierre de reconstituer le groupe après la défection de Judas lui paraît symbolique : est-ce parce que douze est le nombre des tribus d’Israël ? Luc ne le dit pas. Peut-être, tout simplement, faut-il voir là le souci de Pierre de rester fidèle aux dispositions de Jésus lui-même : Jésus avait choisi douze apôtres, l’un des douze, Judas, a abandonné, on le remplace.
Je reviens sur l’abandon de Judas : il avait pourtant reçu, comme les autres Apôtres, une part du ministère, car il faisait partie des douze choisis par Jésus après une nuit de prière : « En ces jours-là, Jésus s’en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu ; puis, le jour venu, il appela ses disciples et en choisit douze auxquels il donna le nom d’apôtres : Simon, auquel il donna le nom de Pierre, André son frère, Jacques, Jean, Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Simon qu’on appelait le zélote, Judas fils de Jacques et Judas Iscarioth qui devint traître. » (Lc 6,12-15).
Cela veut dire que, même choisi par Jésus, dans un choix inspiré par l’Esprit-Saint, on reste libre. Judas, choisi comme les autres après une nuit de prière, est resté libre de trahir. Pierre a cette formule amère : « Judas a déserté sa place », une place qu’il a tenue pourtant jusqu’au soir du jeudi saint ; c’est au cours du repas de la Cène que Jésus a dit : « Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme par qui il est livré ! » (Luc 22,22). Et encore « La main de celui qui me livre se sert à table avec moi. » (Lc 22,21). Chez Luc, ceci se passe après le récit de l’institution de l’Eucharistie ; ce qui veut dire que Judas a participé avec les autres apôtres au repas de la Nouvelle Alliance. Mais il ne faut pas s’attarder sur le passé : « Il faut, dit Pierre, que sa charge passe à un autre » : parce que l’urgence de la mission est telle qu’on ne peut laisser des places vides !
———————
Complément
La phrase de Pierre nous surprend peut-être : « Par la bouche de David, l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas… » ; l’expression « Par la bouche de David » désigne les psaumes ; elle prouve deux choses : premièrement que Pierre, comme ses contemporains, attribue les psaumes à David ; ce n’est plus le cas aujourd’hui : parce qu’on a mille traces dans les psaumes d’une composition échelonnée sur plusieurs siècles ; deuxièmement, cela prouve également  qu’au tout début de l’Eglise, les psaumes étaient fréquemment cités dans les discussions théologiques. Cela revient à dire qu’ils étaient très certainement souvent priés pour être si bien connus. Sur ce point, nous aurions beaucoup à faire pour retrouver cet usage aujourd’hui.

 

PSAUME – 102 (103), 1-2. 11-12. 19-20ab

1 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
2 Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

11 Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint :
12 aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident,
il met loin de nous nos péchés.

19 Le SEIGNEUR a son trône dans les cieux :
sa royauté s’étend sur l’univers.
20 Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le,
invincibles porteurs de ses ordres !

LE CHANT DE LOUANGE D’ISRAEL…
Vous vous rappelez la visite de Pierre chez le centurion romain Corneille ; nous en avons lu le récit dans les Actes des Apôtres, dimanche dernier. Pierre avait entendu Corneille chanter la gloire de Dieu et il en avait déduit que l’Esprit-Saint était là ; ou, pour le dire autrement, la preuve de la présence de l’Esprit sur quelqu’un, c’est qu’il est dans l’action de grâce. « Tous les croyants qui accompagnaient Pierre furent stupéfaits, eux qui étaient Juifs, de voir que même les païens avaient reçu à profusion le don de l’Esprit Saint. Car on les entendait dire des paroles mystérieuses et chanter la gloire de Dieu. »
Pas étonnant donc, qu’en écho au livre des Actes des Apôtres, que nous lisons encore ce dimanche et qui est tout rempli de la présence de l’Esprit, nous soyons invités à chanter ce psaume 102/103 qui est d’un bout à l’autre un chant d’action de grâce pour toutes les bénédictions dont le compositeur (entendez le peuple d’Israël) a été comblé par Dieu.
Effectivement, d’un bout à l’autre, ce psaume rayonne d’action de grâce : cela se voit déjà au seul fait qu’il comporte vingt-deux versets (la liturgie de ce dimanche ne nous en propose que six, mais en réalité il en comporte vingt-deux). Or vous le savez bien, l’alphabet hébreu comporte vingt-deux lettres ; donc on dit de ce psaume qu’il est « alphabétisant » ; et quand un psaume est alphabétisant, on sait d’avance qu’il s’agit d’un psaume d’action de grâce pour l’Alliance.
D’un bout à l’autre, ce psaume rayonne d’action de grâce ! Cela commence dès le premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être ! » Pour commencer, on est frappés par le  « parallélisme » entre les deux lignes de ce verset qui se répondent comme en écho ; et cela se répète tout au long de ce psaume ; l’idéal pour le chanter serait l’alternance ligne par ligne ; il a peut-être, d’ailleurs, été composé pour être chanté par deux chœurs  alternés. Ce parallélisme, ce « balancement », nous le rencontrons souvent dans la Bible, dans les textes poétiques, mais aussi dans de nombreux passages en prose.
Ici, en particulier, il y a un double parallélisme qui est intéressant : d’abord « Bénis le SEIGNEUR »… « Bénis son NOM très saint » : la deuxième fois, au lieu de dire « le SEIGNEUR », on dit « le NOM » : une fois de plus, nous voyons que le NOM, dans la Bible, c’est la personne.1
Deuxième parallèle, toujours dans ce premier verset : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être » : les mots « âme » et « tout mon être » sont mis en parallèle : parce que, dans la mentalité biblique, quand on dit « l’âme », il s’agit de l’être tout entier.2
Enfin, je voudrais attirer votre attention également sur la construction de l’ensemble de ce psaume : pour cela je vous lis sa première et sa dernière strophe en entier : première strophe : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être !  Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » ;  dernière strophe : « Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le, invincibles porteurs de ses ordres, attentifs au son de sa parole ! Bénissez-le, armées du SEIGNEUR, serviteurs qui exécutez ses désirs ! Toutes les œuvres  du SEIGNEUR, bénissez-le, sur toute l’étendue de son empire ! Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme ! »
Première remarque : il est encadré au début et à la fin par une même phrase « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme » : première inclusion qui dit bien le sens général du psaume.
Deuxième remarque : maintenant, je compare la première et la dernière strophe en entier : première strophe : « Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, bénis son Nom très saint, tout mon être !  Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » Nous savons bien que celui qui parle ici à la première personne du singulier est le peuple d’Israël tout entier : ce « JE » est collectif. Donc première strophe, l’invitation à la prière s’adresse à Israël ; dernière strophe : « Messagers du SEIGNEUR, bénissez-le, invincibles porteurs de ses ordres, attentifs au son de sa parole ! Bénissez-le, armées du SEIGNEUR, serviteurs qui exécutez ses désirs ! Toutes les œuvres  du SEIGNEUR, bénissez-le, sur toute l’étendue de son empire ! » Les messagers de Dieu, ce sont les anges ; on imagine, comme dans les tableaux de Fra Angelico, les Anges embouchant leurs trompettes… « Toutes les œuvres  du SEIGNEUR », c’est la création tout entière, l’univers visible et invisible.
… EN ATTENDANT LE CHANT DE LOUANGE DE L’UNIVERS ENTIER
Nous avons donc là encore une inclusion : la première strophe est une invitation à la louange des serviteurs de Dieu sur la terre ; la dernière strophe est une invitation à la louange des serviteurs de Dieu dans le ciel, puis, en définitive à la totalité de l’univers. Voilà de quoi nous habiller le cœur  pour chanter ce psaume à notre tour !
Troisième remarque sur la construction de ce psaume : la strophe du milieu (dans notre lecture d’aujourd’hui) est aussi celle qui est au centre du psaume : « Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint : aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés. » Cette phrase est au centre du psaume comme elle est au centre de la foi d’Israël, de sa merveilleuse découverte du vrai visage de Dieu : un Dieu dont nous n’avons rien à craindre parce qu’il nous aime sans cesse et nous pardonne, parce que, sans cesse, il met loin de nous nos péchés ; la « crainte » a définitivement changé de signification ; elle est devenue simple obéissance confiante de l’enfant.
Je reviens sur les mots Orient et Occident ; pour la mentalité biblique, ils sont bien les points cardinaux de la géographie, mais pas seulement ; parce que c’est à l’Est que le soleil se lève, l’Orient évoque la lumière et particulièrement celle de la vérité ; le mot « orienter » vient de là ; et, par contraste, l’Occident évoque l’erreur et le péché. Dans la phrase « Aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de nous nos péchés », on entend cette distance qui sépare la lumière des ténèbres, la vérité de l’erreur ; loin, loin de nos erreurs passées, Dieu nous attire vers sa lumière et sa vérité.
Désormais ce qui est au centre de l’action de grâce d’Israël, c’est le pardon sans cesse renouvelé de Dieu. La seule vraie conversion qui nous est demandée, c’est de croire que Dieu est amour.
Pour terminer, vous savez que cette symbolique de l’Orient et l’Occident se retrouvait dans la liturgie du Baptême des premiers siècles : les baptisés se tournaient vers l’Occident pour renoncer au mal, puis faisaient demi-tour sur place : pour bien signifier que, désormais, ils tournaient résolument le dos à l’erreur ; ils se tournaient alors vers l’Orient (d’où vient la lumière) pour prononcer leur profession de foi et ensuite entrer dans le baptistère.
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Notes
1 – Dire le Nom de quelqu’un c’est le connaître. Et c’est bien pour cela que les Juifs ne s’autorisent jamais à prononcer le NOM de Dieu, parce qu’ils ne prétendent pas “connaître” Dieu. Encore aujourd’hui, les Bibles écrites en hébreu ne transcrivent pas les voyelles qui permettraient de prononcer le NOM. Il est donc transcrit uniquement avec les quatre consonnes YHVH, ce qu’on appelle le “tétragramme”. Et quand le lecteur voit ce mot, aussitôt il le remplace par un autre (Adonaï) qui signifie “le SEIGNEUR” mais qui ne prétend pas définir Dieu.
2 – A la suite des penseurs grecs, nous avons tendance à nous représenter l’homme comme l’addition de deux composants différents, étrangers l’un à l’autre, l’AME et le CORPS. Mais les progrès des sciences humaines, au vingtième siècle, ont confirmé que ce dualisme ne rendait pas compte de la réalité. Dans la mentalité biblique, au contraire, on a une conception beaucoup plus unifiée et quand on dit “l’âme”, il s’agit de l’être tout entier. “Bénis le Seigneur, ô mon âme, Bénis son Nom très saint, tout mon être”.

 

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Jean 4, 11-16

11 Bien-aimés,
puisque Dieu nous a tellement aimés,
nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres.
12 Dieu, personne ne l’a jamais vu.
Mais si nous nous aimons les uns les autres,
Dieu demeure en nous,
et, en nous, son amour atteint la perfection.
13 Voici comment nous reconnaissons
que nous demeurons en lui,
et lui en nous :
il nous a donné part à son Esprit.
14 Quant à nous, nous avons vu,
et nous attestons
que le Père a envoyé son Fils
comme Sauveur du monde.
15 Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu,
Dieu demeure en lui,
et lui en Dieu.
16 Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous,
et nous y avons cru.
Dieu est Amour :
qui demeure dans l’amour
demeure en Dieu,
et Dieu demeure en lui.

CELUI QUI M’A VU A VU LE PERE
La phrase centrale de ce texte, c’est : « Le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde. » Le raisonnement de Jean est le suivant : 1) « Dieu est Amour » ; 2) Jésus est venu dans le monde pour révéler aux hommes le visage d’amour du Père ; 3) ceux qui croient en lui, reçoivent l’Esprit de Dieu, entrent dans la communion d’amour du Père, du Fils et de l’Esprit ; 4) ils deviennent à leur tour des sources d’amour, comme leur Père. Alors on peut dire que Jésus est le Sauveur du monde : car, enfin, les hommes deviennent ce pour quoi ils sont créés, à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Pour s’imprégner de ce raisonnement, il faut le reprendre pas à pas : d’abord, premier point, « Dieu est Amour » ; nous ne réalisons pas à quel point cette phrase est absolue ; pour Jean, les deux mots « Dieu » et « Amour » sont deux synonymes ; on peut toujours remplacer l’un par l’autre ! Dieu est Amour… et l’Amour est Dieu.  Cela veut dire que tout amour vient de Dieu : aucun amour humain ne vient de l’homme seulement ; tout amour humain est dans l’homme une parcelle, une manifestation de l’amour de Dieu. Voilà une nouvelle fantastique et qui peut modifier notre regard sur l’amour humain ! Dimanche dernier, nous lisions déjà dans cette même lettre de Jean : « L’amour vient de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu, puisque Dieu est Amour. » (1 Jn 4,8). C’était donc le premier point de la méditation de Saint Jean.
Deuxième point, Jésus est venu habiter parmi nous pour nous faire découvrir cela justement, que Dieu est Amour. Désormais, en Jésus, les hommes ont vu Dieu et ont pu constater de leurs yeux qu’il n’est qu’Amour. Il suffit de rappeler quelques phrases de l’évangile de Jean : « Personne n’a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé. » (Jn 1,18)… « Nul n’a vu le Père, si ce n’est celui qui vient de Dieu. Lui a vu le Père. » (Jn 6, 46)… « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9).
Troisième point, ceux qui acceptent de croire en Jésus, de reconnaître en lui le visage d’amour du Père, se mettent par le fait même au diapason de l’Esprit de Dieu, ils deviennent une demeure pour l’Esprit d’amour ; c’est une véritable renaissance, celle dont Jésus parlait à Nicodème. Le même évangile de Jean dit que nous sommes « enfants » de Dieu : « A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. » (Jn 1,12). Saint Paul le dit, lui aussi, à sa manière, dans la lettre aux Romains : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs  par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm 5,5). Et le Christ est venu dans le monde, justement, pour que l’Esprit d’amour soit répandu sur la terre.
On peut relire le début de la Bible à cette lumière-là ; car dès les premiers chapitres de la Bible, l’enjeu de la vie humaine est bien situé : l’auteur inspiré dit bien que Dieu a créé l’homme « à son image et à sa ressemblance ». Et donc, si Dieu est Amour, nous sommes faits pour aimer.
A L’IMAGE ET A LA RESSEMBLANCE DE DIEU
Quatrième point, parce qu’ils sont remplis de l’Esprit d’amour, les croyants deviennent à leur tour des sources d’amour : Saint Paul dit que nous sommes désormais « héritiers de Dieu » : cela veut dire que nous pouvons puiser dans les trésors de Dieu. Et, bien sûr, on pense à cette phrase de l’évangile de Jean : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive celui qui croit en moi… De son sein couleront des fleuves d’eau vive… Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui. » (Jn 7,37-38).
Mais il nous faut bien l’assistance de l’Esprit ! Tous les jours, nous mesurons notre difficulté à aimer vraiment ; mais après tout, ce n’est pas étonnant ! Si l’amour est la caractéristique de Dieu, rien d’étonnant à ce qu’il ne nous soit pas naturel ! Si, réellement, Dieu est Amour et l’Amour est Dieu, cela revient à dire que l’amour dépasse les limites humaines, qu’il est surhumain ; ce que nous savons bien !
Alors, ce texte de Jean devrait nous déculpabiliser : cessons d’avoir honte de ne pas savoir aimer ; simplement, il suffit de puiser dans l’amour de Dieu pour le donner aux autres. Alors on comprend pourquoi Jean insiste tant sur le verbe « demeurer » : « Dieu est Amour, celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu en lui. » Nous ne pouvons aimer que dans la mesure où nous sommes habités par Dieu. Ce qui est possible si nous restons fermement greffés sur Jésus-Christ.
Conclusion, on peut donc dire que Jésus est le sauveur du monde. C’est-à-dire : il est celui qui va permettre au monde d’accomplir sa vocation ; il est clair que le monde est perdu parce qu’il ne vit pas dans l’amour, ou si vous préférez qu’il ne vit pas d’amour. Jésus est venu habiter parmi nous pour nous transformer, pour nous faire découvrir que Dieu est Amour, et nous permettre de vivre de cet amour. En cela, Jésus est bien le sauveur du monde : comme le dit Jean dans son évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3,16-17).

 

EVANGILE – selon Saint Jean 17,11b – 19

En ce temps-là,
les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi :
11 « Père saint,
garde mes disciples unis dans ton nom
le nom que tu m’as donné,
pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes.
12 Quand j’étais avec eux,
je les gardais unis dans ton nom,
le nom que tu m’as donné.
J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu,
sauf celui qui s’en va à sa perte
de sorte que l’Ecriture soit accomplie.
13 Et maintenant que je viens à toi,
je parle ainsi, dans le monde,
pour qu’ils aient en eux ma joie,
et qu’ils en soient comblés.
14 Moi, je leur ai donné ta parole,
et le monde les a pris en haine
parce qu’ils n’appartiennent pas au monde,
de même que moi je n’appartiens pas au monde.
15 Je ne prie pas pour que tu les retires du monde,
mais pour que tu les gardes du Mauvais.
16 Ils n’appartiennent pas au monde,
de même que moi, je n’appartiens pas au monde.
17 Sanctifie-les dans la vérité :
ta parole est vérité.
18 De même que tu m’as envoyé dans le monde,
moi aussi, je les ai envoyés dans le monde.
19 Et pour eux je me sanctifie moi-même,
afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »

LE PROJET DE DIEU POUR L’HUMANITE
A la différence de Matthieu et de Luc, l’évangile de Jean ne rapporte pas le Notre Père, mais ce que nous lisons ici est tout-à-fait dans la même ambiance : « Père Saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné en partage » fait écho à « Notre Père qui es aux cieux, que ton NOM soit sanctifié… » Et à la fin de ce texte, « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais que tu les gardes du Mauvais » fait écho à « Ne nous nous laisses pas entrer en tentation mais délivre-nous du Mal ». Quant à la phrase « Que ta volonté soit faite », elle n’est pas dite ici, mais Jésus n’a que cela en tête.
Au moment de quitter ses disciples, Jésus n’a qu’un souci, ou plutôt un souhait, l’accomplissement du projet de Dieu. Le projet de Dieu, c’est que le monde créé tout entier devienne lieu d’amour et de vérité : lente transformation, on pourrait dire germination, à laquelle tous les croyants sont invités à coopérer. Ainsi, les croyants ne quittent pas le monde, ils sont dans le monde, ils y travaillent de l’intérieur ; mais s’ils veulent le transformer, cela veut dire qu’ils savent en permanence rester libres, se maintenir à distance des conduites du monde qui ne sont pas conformes au mode de vie du royaume qu’ils veulent instaurer.
Mgr Coffy disait « les croyants ne vivent pas une autre vie que la vie ordinaire, mais ils vivent autrement la vie ordinaire. » Il ne s’agit donc pas de mépriser le monde, notre vie quotidienne, les gens que nous rencontrons, les soucis matériels, l’argent et toutes les réalités humaines ; il s’agit au contraire d’habiter ce monde pour le transformer de l’intérieur. Le Père Teilhard de Chardin disait « on ne convertit que ce qu’on aime. »
A l’heure où Jésus fait cette dernière grande prière, ce projet de Dieu est en train de franchir une étape décisive : lui, Jésus, sait bien que son destin est scellé ; curieusement, il ne prie pas pour lui-même, il prie pour ceux à qui il passe le relais. « De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. » Une seule chose compte, que le monde soit sauvé.
Saint Jean revient souvent sur ce thème dans son évangile : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3,17) ; au moment de la guérison de l’aveugle-né, Jean fait remarquer que le nom de la piscine, Siloé, signifie « envoyé », manière de dire que Jésus est « envoyé » pour ouvrir les yeux des hommes.
C’est une constante dans toute l’histoire biblique : depuis Abraham, en passant par Moïse et par tous les prophètes, chaque fois qu’un homme ou un groupe (ou aussi bien le peuple d’Israël) est choisi par Dieu, ce n’est jamais pour son propre bénéfice solitaire, c’est toujours pour être envoyé en mission au service des autres. Et l’Eglise, à son tour, celle qui commence fragilement son existence le soir du Jeudi-Saint autour de Jésus, et tout autant celle d’aujourd’hui, n’a pas d’autre raison d’exister que sa mission dans le monde.
Dans cette grande prière de Jésus pour ses disciples, trois mots reviennent sans cesse, qui sont les trois maîtres-mots de notre mission désormais : fidélité, unité, vérité. Premièrement, la fidélité : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom tu m’as donné… Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné ». Cette fidélité, pour Jésus, consistait à être parmi les hommes le reflet fidèle du Père ; désormais, en l’absence de Jésus, ce sont les croyants qui sont appelés à être les fidèles reflets du Père.
NOTRE MISSION : REFLETS DU PERE
Deuxième maître-mot, « unité » : « garde-les… pour qu’ils soient UN comme nous-mêmes » ; et nous avons tous en tête, bien sûr, la phrase qui suit tout juste le texte d’aujourd’hui : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jn 17,21). Ce qui veut dire que l’unité n’est pas un but en soi ! Nous n’avons pas à la rechercher pour elle-même ; l’objectif, ce n’est pas l’unité d’abord, c’est que le monde croie. Nos divisions, nos querelles mangent nos énergies et sont un contre-témoignage scandaleux. Comment être témoins dans le monde de la Trinité d’amour si tous ceux qui invoquent la Trinité ne s’aiment pas entre eux ? En revanche, si l’objectif commun de tous les croyants était que le monde croie, cet objectif commun serait le meilleur chemin de notre unité. Rien de tel pour se découvrir frères que d’avoir un projet commun au service des autres.
Troisième maître-mot de la mission que nous confie Jésus, la « vérité ». « Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité ». Au début de l’histoire biblique, le mot « sanctifier » signifiait « mettre à part », retirer du monde ; désormais, avec l’incarnation du Christ, le mot « sanctifier » a changé de sens. Il signifie « participer à la sainteté de Dieu », et cela est accordé aux croyants, non pas pour qu’ils désertent le monde, mais pour qu’ils l’habitent à la manière de Dieu. Cette participation à la sainteté de Dieu est le fruit en nous de la Parole de vérité : nous ne croyons sûrement pas assez à l’efficacité de la Parole de Dieu, et, bien souvent, nous lui substituons nos propres paroles. Erreur : la parole de Dieu est Vérité, la nôtre n’est qu’approximation, balbutiement, (quand elle n’est pas défiguration) du Tout-Autre que nos pauvres mots ne peuvent pas dire.
Enfin, au centre de ce passage très solennel et si dense, Jésus parle de joie ! Au moment même où il prévoit les affrontements inévitables (les disciples seront persécutés comme le Maître), « Je leur ai fait don de ta Parole et le monde les a pris en haine », au moment d’affronter pour lui-même les heures terribles, il parle quand même de joie ! Il ose dire : « Maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, en ce monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. »

ACTES DES APÔTRES, ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT JEAN, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT JEAN, PSAUME 97, TEMPS PASCAL

Dimanche 9 mai 2021 : 6ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 9 mai 2021 : 6ème dimanche de Pâques

lavement

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 10, 25 … 48

25 Comme Pierre arrivait à Césarée
chez Corneille, centurion de l’armée romaine,
celui-ci vint à sa rencontre,
et tombant à ses pieds, il se prosterna.
26 Mais Pierre le releva en disant :
« Lève-toi. Je ne suis qu’un homme, moi aussi. »

34 Alors Pierre prit la parole et dit :
« En vérité, je le comprends :
Dieu est impartial ;
35 il accueille, quelle que soit la nation,
celui qui le craint
et dont les œuvres sont justes. »

44 Pierre parlait encore
quand l’Esprit Saint
descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole.
45 Les croyants qui accompagnaient Pierre,
et qui étaient Juifs d’origine,
furent stupéfaits de voir que, même sur les nations,
le don de l’Esprit Saint avait été répandu.
46 En effet, on les entendait parler en langues
et chanter la grandeur de Dieu.
Pierre dit alors :
47 « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême
à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint
tout comme nous ? »
48 Et il donna l’ordre de les baptiser au nom de Jésus Christ.
Alors ils lui demandèrent
de rester quelques jours avec eux.

QUAND L’ESPRIT SAINT ABOLIT LES FRONTIERES
Il faut peser l’importance de la première phrase de notre texte : « Pierre arriva à Césarée chez Corneille, centurion de l’armée romaine… » Jusqu’à la veille, Pierre n’aurait jamais eu l’idée de faire une chose pareille !
Tout les oppose, ces deux hommes : Pierre, le Juif, croyant, convaincu, depuis peu devenu disciple de Jésus… et ce païen, quelqu’un qu’on ne fréquente pas : parce que, d’une part, il est l’occupant, mais plus encore parce qu’il est païen… Et, d’ailleurs, ce n’est pas Pierre, tout seul, qui a eu cette idée bizarre, d’aller chez Corneille, à Césarée. C’est Dieu qui a tout organisé, si j’ose dire : il a préparé les deux hommes à ce qui devait être un événement très important pour la jeune communauté chrétienne. Chacun des deux hommes a eu ce jour-là une vision : Corneille a entendu un ange de Dieu lui dire « Le Seigneur t’a entendu ; fais chercher Pierre pour qu’il vienne chez toi. »
Quant à Pierre, à des kilomètres de là, lui aussi, il a eu une vision : une vision curieuse, qui a l’air de vouloir déranger ses habitudes. Dans cette vision, il a devant les yeux des quantités d’animaux, dont certains considérés par la loi juive comme impurs étaient strictement interdits, et une voix le pousse à désobéir : tue et mange ! Pierre qui est un scrupuleux, ne veut pas désobéir aux règles de son enfance ; alors la voix lui fait remarquer qu’il appartient à Dieu seul de décider ce qui est pur ou impur… pour l’instant, il ne s’agit que d’alimentation, mais, déjà, ses certitudes sur les sacro-saintes règles juives de pureté sont sérieusement battues en brèche ; il faut bien cela pour le préparer à ce qui l’attend !
Trois fois de suite, cette curieuse vision se reproduit… et Pierre reste perplexe ; c’est à ce moment précis que les envoyés de Corneille arrivent ; ils viennent demander à Pierre quelque chose de plus grave encore que de manquer chez soi aux règles alimentaires : ils viennent lui demander d’aller chez ce païen de Corneille !
On se rappelle le tollé quand Jésus allait manger chez n’importe qui ! Et encore, il s’agissait de Juifs ; cette fois, il s’agit d’un incirconcis, comme on disait.
Mais, comme chacun sait, Dieu a de la suite dans les idées ; Luc précise que l’Esprit Saint lui-même rassure Pierre sur ce qu’il va faire : « Pierre était toujours préoccupé de sa vision, mais l’Esprit lui dit : Voici deux hommes qui te cherchent. Descends donc tout de suite avec eux et prends la route avec eux sans te faire aucun scrupule : car c’est moi qui les envoie ». Au passage, on remarque que c’est l’Esprit Saint qui dit à Pierre « ne te fais pas de scrupule » … Ce qui prouve au moins que tous nos scrupules ne sont pas toujours inspirés par l’Esprit Saint … Et qu’il nous faut apprendre à distinguer parmi nos scrupules ceux qui sont bien inspirés… de ceux qui le sont moins. Evidemment, Pierre a obéi à cette voix, et le voilà chez Corneille.
Et c’est là que commence notre texte d’aujourd’hui. Corneille, en voyant entrer Pierre, se jette à ses pieds, mais Pierre le relève : « Lève-toi. Je ne suis qu’un homme moi aussi. » Il ne peut évidemment pas accepter des manifestations de respect qui ne sont dues qu’à Dieu seul.
Et, tout d’un coup, Pierre comprend la vision qui l’avait tellement intrigué : les animaux n’étaient qu’une image destinée à lui faire comprendre autre chose ; à table, on sait qu’il était interdit par la loi religieuse de manger certains animaux considérés comme impurs : or la fameuse vision l’invitait à dépasser cet interdit parce que Dieu seul en définitive peut déterminer ce qui est pur ou impur.
UN TOURNANT DECISIF
Mais il était également interdit de fréquenter les païens. Ce que Pierre est invité à découvrir, c’est que cette barrière-là, elle aussi, doit tomber. Pourquoi cette interdiction de fréquenter des païens ? Ce n’était pas du mépris ; mais, tout simplement, parce que leurs pratiques étant différentes, la fréquentation des païens risquait d’entraîner les Juifs à délaisser leurs propres pratiques. Pierre vient de comprendre : Dieu l’invite à dépasser cette loi ; tout comme la vision l’invitait à ne plus faire de distinction entre animaux purs et animaux impurs, désormais il ne faut plus faire de distinction entre hommes purs et hommes impurs ; cela permettra de fréquenter sans scrupule tout le monde.
C’est un tournant décisif qui s’amorce : comment annoncer la Bonne Nouvelle aux païens si on s’interdisait de les fréquenter ? Dans une première étape du plan de salut de Dieu, le peuple juif a été choisi et, pendant tout un temps de maturation nécessaire, il fallait préserver la foi et donc rester entre croyants. Mais, désormais, c’est une nouvelle étape : il faut ouvrir les portes aux païens pour pouvoir leur annoncer à eux aussi la Bonne Nouvelle. Jésus, lui aussi, avait plusieurs fois fait comprendre à ses apôtres que, désormais, la loi ancienne était caduque, et qu’une nouvelle étape s’ouvrait. Etre fidèle à la foi des pères ne signifie pas répéter indéfiniment leurs manières d’agir et de parler. A questions nouvelles, solutions nouvelles.
C’est ce que Pierre comprend d’un coup et explique à Corneille et à son entourage : « Vous savez que c’est un crime pour un Juif de fréquenter des étrangers ; mais Dieu vient de me faire comprendre que, désormais, il ne faut plus faire de différence entre les hommes : car Dieu lui-même ne fait pas de différence entre les hommes ». Et Pierre commence la catéchèse de ce nouvel auditoire ; et là encore, l’Esprit Saint intervient : Saint Luc note « Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur ceux qui écoutaient la Parole. »
Décidément, c’est toujours grâce à L’Esprit Saint que l’Eglise progresse !
———————-
Compléments
– On dit volontiers que Paul est l’apôtre des païens ; mais, pour être juste, il faut dire que Pierre l’a précédé : ici, on peut dire qu’il est l’apôtre des Romains ! Puisque, Corneille, on nous l’a dit, est centurion de l’armée d’occupation, l’armée romaine. Corneille faisait certainement partie des sympathisants qui gravitaient autour des synagogues, peut-être même était-il un « craignant Dieu » : c’est-à-dire un non-Juif qui adhère de cœur  à la religion juive sans pour autant se soumettre à la circoncision et aux innombrables règles de la religion juive.
– Nous sommes souvent surpris que les Actes des Apôtres nomment si facilement l’Esprit Saint ; son action est reconnue à chaque page et c’est grâce à lui que l’Eglise affronte des questions nouvelles, et ose aborder des auditoires nouveaux… Evidemment, nous ne pouvons pas nous permettre de penser qu’il serait moins actif aujourd’hui que dans les premiers temps de l’Eglise ! J’en déduis que c’est à nous d’ouvrir un peu mieux les yeux pour détecter son action. Si nous le laissons faire, Jésus l’a bien promis, « l’Esprit nous mènera vers la vérité tout entière ».
– Dernière remarque : c’est en entendant Corneille chanter la gloire de Dieu que Pierre a reconnu la présence de l’Esprit Saint. Doit-on en déduire que nos moments moroses sont ceux où nous avons mis de côté l’Esprit Saint ?

PSAUME – 97 (98), 1. 2-3ab. 3cd-4

1 Chantez au SEIGNEUR un chant nouveau,
car il a fait des merveilles ;
par son bras très saint, par sa main puissante,
il s’est assuré la victoire.

2 Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire
et révélé sa justice aux nations ;
3 il s’est rappelé sa fidélité, son amour,
en faveur de la maison d’Israël.

La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu.
4 Acclamez le SEIGNEUR, terre entière.
Sonnez, chantez, jouez !

LES DEUX AMOURS DE DIEU
« La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu » : c’est le peuple d’Israël qui parle ici et qui dit « NOTRE Dieu », affichant ainsi la relation tout à fait privilégiée qui existe entre ce petit peuple et le Dieu de l’univers ; mais Israël a peu à peu compris que sa mission dans le monde est précisément de ne pas garder jalousement pour lui cette relation privilégiée mais d’annoncer l’amour de Dieu POUR TOUS les hommes, afin d’intégrer peu à peu l’humanité tout entière dans l’Alliance. Car la terre tout entière n’a pas seulement vocation à voir la victoire de notre Dieu, elle a vocation à en bénéficier.
Ce psaume dit très bien ce que j’appellerais « les deux amours de Dieu » : son amour pour son peuple choisi, élu, Israël… ET son amour pour l’humanité tout entière, ce que le psalmiste appelle tantôt « les nations », tantôt « La terre tout entière ». Les « nations », ce sont tous les autres, les païens, ceux qui ne font pas partie du peuple élu.  Car une des grandes certitudes que les hommes de la Bible ont acquise peu à peu, c’est que Dieu aime toute l’humanité, et pas seulement Israël.
Dans ce psaume, cette certitude marque la composition même du texte ; puisque la phrase centrale sur ce qu’on appelle « l’élection d’Israël » est encadrée par deux phrases sur l’humanité tout entière. L’élection d’Israël est centrale mais on n’oublie pas qu’elle doit rayonner sur l’humanité tout entière et cette construction le manifeste bien.
Je vous relis les versets 2 et 3 : « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations… Il s’est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d’Israël…La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ». La phrase centrale (« Il s’est rappelé sa fidélité, son amour, en faveur de la maison d’Israël ») est l’expression consacrée pour rappeler ce qu’on appelle « l’élection d’Israël ». Derrière cette toute petite phrase, il faut deviner tout le poids d’histoire, tout le poids du passé : les simples mots « sa fidélité », « son amour » sont le rappel vibrant de l’Alliance : c’est par ces mots-là que, dans le désert, Dieu s’est fait connaître au peuple qu’il a choisi. « Dieu d’amour et de fidélité ». Cette phrase veut dire : oui, Israël est le peuple choisi, le peuple élu.
Mais les deux phrases qui l’encadrent et qui parlent des nations, rappellent bien que si Israël est choisi, ce n’est pas pour en jouir égoïstement, pour se considérer comme fils unique, mais pour se comporter en frère aîné.
Et quand le peuple d’Israël, au cours de la fête des Tentes à Jérusalem, acclame Dieu comme roi, ce peuple sait bien qu’il le fait déjà au nom de l’humanité tout entière ; en chantant cela, on anticipe en quelque sorte, on imagine déjà (parce qu’on sait qu’il viendra) le jour où Dieu sera vraiment le roi de toute la terre, c’est-à-dire reconnu par toute la terre.
La première dimension de ce psaume, très importante, c’est donc l’insistance sur ce que j’ai appelé « les deux amours de Dieu », pour son peuple choisi et pour toute l’humanité. Une deuxième dimension de ce psaume est la proclamation très appuyée de la royauté de Dieu.
DANS L’ATTENTE DE L’ULTIME VICTOIRE
Par exemple, on chante au Temple de Jérusalem « Acclamez le SEIGNEUR, terre entière, acclamez votre roi, le SEIGNEUR. » Mais quand je dis « on chante », c’est trop faible ; en fait, par le vocabulaire employé en hébreu, ce psaume est un cri de victoire, le cri que l’on pousse sur le champ de bataille après la victoire, la « terouah » en l’honneur du vainqueur. Le mot de victoire revient trois fois dans les premiers versets. « Par son bras très saint, par sa main puissante, il s’est assuré la victoire » … « Le SEIGNEUR a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations »…  « La terre tout entière a vu la victoire de notre Dieu ».
La victoire de Dieu dont on parle ici est double : c’est d’abord la victoire de la libération d’Egypte ; la mention « par son bras très saint, par sa main puissante » est une allusion au premier exploit de Dieu en faveur des fils d’Israël, la traversée miraculeuse de la mer qui les séparait définitivement de l’Egypte, leur terre de servitude. L’expression « Le SEIGNEUR t’a fait sortir de là d’une main forte et le bras étendu » (Dt 5,15) était devenue la formule-type de la libération d’Egypte ; on la retrouve par exemple dans le livre du Deutéronome et dans les psaumes. La formule « il a fait des merveilles » est aussi un rappel de la libération d’Egypte.
Mais quand on chante la victoire de Dieu, on chante également la victoire attendue pour la fin des temps, la victoire définitive de Dieu contre toutes les forces du mal. Et déjà on acclame Dieu comme jadis on acclamait le nouveau roi le jour de son sacre en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes et dans les applaudissements de la foule. Mais alors qu’avec les rois de la terre, on allait toujours vers une déception, cette fois, on sait qu’on ne sera pas déçus ; raison de plus pour que cette fois la « terouah » soit particulièrement vibrante !
Désormais les Chrétiens acclament Dieu avec encore plus de vigueur parce qu’ils ont vu de leurs yeux le roi du monde : depuis l’Incarnation du Fils, ils savent et ils affirment (envers et contre tous les événements apparemment contraires), que le Règne de Dieu, c’est-à-dire le Règne de l’amour est déjà commencé.
——————
Complément
– Ce cri de victoire a pris sa place dans la liturgie du peuple juif, chaque année à l’automne, au cours de la Fête des Tentes, à Jérusalem. Cette fête durait huit jours et comportait de nombreuses cérémonies de toute sorte : célébrations pénitentielles, sacrifices d’action de grâce… et aussi des « fêtes pour le roi ». Et c’est ce roi que l’on acclamait en poussant des cris de victoire au son des trompettes, des cornes, et dans les applaudissements de la foule. Or, l’étonnant, c’est que lorsqu’on célébrait ces « fêtes pour le roi », après l’Exil à Babylone (c’est-à-dire à partir du sixième siècle av. J.C.), il n’y avait plus de roi en Israël ! Plus de roi visible, en tout cas.
Mais, d’une part, on se rappelait la promesse de Dieu : on savait qu’un roi, fils (c’est-à-dire descendant) de David, viendrait un jour et on le fêtait déjà. C’était un moyen d’encourager l’espérance. D’autre part, en Israël, même lorsqu’il y avait un roi sur le trône, on n’a jamais oublié que le seul roi au monde, le seul pouvoir, le seul maître est Dieu. C’est lui que l’on acclame dans ce psaume 97/98.

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Jean 4,7-10

7 Bien-aimés,
aimons-nous les uns les autres,
puisque l’amour vient de Dieu.
Celui qui aime
est né de Dieu,
et connaît Dieu.
8 Celui qui n’aime pas
n’a pas connu Dieu,
car Dieu est amour.
9 Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous :
Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde
pour que nous vivions par lui.
10 Voici en quoi consiste l’amour :
ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu,
mais c’est lui qui nous a aimés,
et il a envoyé son Fils
en sacrifice de pardon pour nos péchés.

LA OU EST L’AMOUR, LA EST DIEU
Ce texte parle d’amour à toutes les lignes, ou presque ! (Il est donc bien dans la tonalité des autres lectures de ce dimanche.)
Pour autant, on n’imagine pas Saint Jean baignant dans une communauté à l’eau de rose ! S’il en parle tant, c’est que ce n’est pas si simple ! La communauté à laquelle il écrit (probablement à la fin du premier siècle) est en crise. Des faux prophètes de toute sorte risquent d’égarer les esprits dans d’interminables discussions théologiques. Pendant ce temps, on oublie l’essentiel.  Dans ce texte, Saint Jean ramène sa communauté à l’essentiel, c’est-à-dire Dieu, c’est-à-dire l’Amour. S’il fallait résumer ce passage, on pourrait dire : Dieu est amour, tout amour humain vient de Dieu. Vous cherchez à connaître Dieu, dit Jean, vous avez bien raison, mais ne vous égarez pas avec toutes vos discussions sur la connaissance de Dieu : c’est bien simple, mettez-vous à son diapason. Puisque Dieu est Amour, tout ce qui en vous est Amour vient de Dieu ; et chaque fois que vous aimez, vous êtes au diapason de Dieu.
Un chant très ancien de l’Eglise dit « Ubi caritas et amor, Deus ibi est » ; ce qui veut dire « Là où il y a de l’amour, là est Dieu ». Cette phrase pourrait être signée par Jean, il dit la même chose : « Celui qui aime est né de Dieu, et connaît Dieu. Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. » Là, nous avons un critère extrêmement simple et clair pour juger tout ce que nous faisons et tout ce que nous voyons faire. Il y a toute une éducation du regard ! Et il semble bien que ce soit la grande leçon que Saint Jean veut donner aux croyants. Peut-être est-ce cela le rôle des croyants : être à l’affût, détecter tout ce qui est parcelle d’amour, regards d’amour, gestes d’amour, et, à chaque fois, savoir dire « Dieu est là ».
C’est dans ce sens-là, peut-être, que Jésus disait « le royaume de Dieu est au milieu de vous ». Et c’est valable tous les jours, sous nos yeux, sur toute la surface du globe, chez les jeunes et chez les vieux, dans toutes les races et toutes les religions, y compris chez ceux qui n’ont pas de religion. (C’est Saint Jean qui nous le dit aujourd’hui.)
Ce qui revient à dire que si on sait ouvrir les yeux, Dieu nous est donné à contempler tous les jours de mille manières. L’Ancien Testament, déjà, avait très bien compris que connaître Dieu et aimer, c’est la même chose et que le jour où l’humanité connaîtra vraiment Dieu, elle deviendra fraternelle.
Isaïe, pour faire entendre ce message-là a inventé sa merveilleuse fable des animaux : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits mêmes gîtes. Le lion comme le bœuf  mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR comme la mer que comblent les eaux » (Is 11,6-9).
UN JOUR, L’HUMANITE CONNAITRA ENFIN SON DIEU
C’est bien le projet de Dieu pour l’humanité depuis toujours, un projet d’harmonie universelle.
Un peu plus haut, dans cette même lettre, Jean dit « Tel est le message que vous avez entendu dès le commencement : que nous nous aimions les uns les autres » (1 Jn 3,11) ; « dès le commencement », c’est-à-dire depuis les origines. Nous lisions la semaine dernière, dans la même lettre de Jean : « Voici son commandement : adhérer avec foi à son Fils Jésus Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous en a donné le commandement. » (1 Jn 3,23). Et Jean continue : « Voici comment Dieu a manifesté son amour parmi nous : Dieu a envoyé son Fils Unique dans le monde pour que nous vivions par lui. »
On entend résonner ici l’évangile de Jean : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jn 17,3). Vivre, (au sens de la vie éternelle) c’est connaître Dieu ; et pour que nous le connaissions vraiment tel qu’Il est, et pas tel que nous l’imaginons, Il a envoyé son Fils. Tant que Dieu est invisible, comment le connaîtrions-nous vraiment ? En Jésus, parce qu’Il est Dieu fait homme, nous voyons enfin Dieu sur un visage d’homme et dans des gestes d’homme. « Dieu a envoyé son Fils Unique dans le monde pour que nous vivions par lui », c’est-à-dire pour que nous le connaissions.
Toute sa vie, Jésus a révélé dans ses paroles et dans ses gestes ce qu’est l’amour de Dieu pour l’humanité : paroles qui relèvent et qui pardonnent, gestes qui guérissent et qui rassurent ; le dernier soir, Jean raconte qu’il a laissé à ses apôtres un dernier geste qui parle mieux que des paroles : « Jésus sachant que son Heure était venue, l’Heure de passer de ce monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême… »
« Sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu, Jésus se lève de table, dépose son vêtement… » Le lavement des pieds est en quelque sorte la signature de sa vie : « il est sorti de Dieu… il va vers Dieu », c’est l’amour même qui avait planté sa tente parmi les hommes ; et l’admirable de ce texte, c’est la leçon qu’il en donne : ce n’est pas « malgré qu’il soit Dieu », par condescendance, en quelque sorte, qu’il se met à genoux devant les hommes pour leur laver les pieds ; c’est « parce qu’il est Dieu » qu’il se met à leur service. « Vous m’appelez le Maître et le Seigneur, et vous dites bien car je le suis. » Et il ajoute « Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres. » (Jn 13,13).
Cette découverte du vrai visage de Dieu change la face du monde : jusque-là on croyait que Dieu avait des comptes à régler avec l’humanité pécheresse ; pour obtenir l’effacement de tous ces péchés, on croyait bon d’offrir des sacrifices, des victimes ; en Jésus-Christ, on découvre un Dieu qui est Amour et Pardon, qui n’a pas de comptes à régler mais qui nous demande simplement de lui ressembler en nous aimant les uns les autres.

EVANGILE – selon Saint Jean 15,9-17

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
9 « Comme le Père m’a aimé,
moi aussi je vous ai aimés.
Demeurez dans mon amour.
10 Si vous gardez mes commandements,
vous demeurerez dans mon amour,
comme moi,
j’ai gardé les commandements de mon Père,
et je demeure dans son amour.
11 Je vous ai dit cela
pour que ma joie soit en vous,
et que votre joie soit parfaite.
12 Mon commandement, le voici :
Aimez-vous les uns les autres
comme je vous ai aimés.
13 Il n’y a pas de plus grand amour
que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.
14 Vous êtes mes amis
si vous faites ce que je vous commande.
15 Je ne vous appelle plus serviteurs,
car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ;
je vous appelle mes amis,
car tout ce que j’ai entendu de mon Père,
je vous l’ai fait connaître.
16 Ce n’est pas vous qui m’avez choisi,
c’est moi qui vous ai choisis et établis,
afin que vous alliez,
que vous portiez du fruit,
et que votre fruit demeure.
Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom,
il vous le donnera.
17 Voici ce que je vous commande :
c’est de vous aimer les uns les autres. »

DIEU VEUT LA JOIE DES HOMMES
« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » Voilà une bonne nouvelle dans ce texte ! Quand le Christ parle à ses apôtres, c’est pour les combler de joie. Et la raison de cette joie, c’est que la vie de Jésus n’a été qu’amour, à l’image de son Père : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. » Nous sommes tout à fait dans la ligne de la deuxième lecture : quand l’humanité connaîtra enfin Dieu tel qu’Il est, elle sera comblée de joie. Plus on lit la Bible, plus on est frappé de cette insistance : le seul problème de l’humanité, c’est de ne pas connaître Dieu, de se tromper sur Lui. Elle le prend pour un Juge terrible, alors que c’est un Père qui se réjouit de la joie de ses enfants.
Dès l’Ancien Testament, tout le travail des prophètes a consisté à révéler ce vrai visage du Dieu de tendresse et de pitié, comme le disent les psaumes, un Dieu qui veut notre joie. Voici quelques phrases d’Isaïe, par exemple : « Ils reviendront, ceux que le SEIGNEUR a rachetés, ils arriveront à Sion avec des cris de joie. Sur leurs visages, une joie sans limite ! Allégresse et joie viendront à leur rencontre, tristesse et plainte s’enfuiront. » (Is 35,10)… « C’est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer : en effet l’exultation que je vais créer, ce sera Jérusalem, et l’enthousiasme, ce sera son peuple ; oui, j’exulterai au sujet de Jérusalem et je serai dans l’enthousiasme au sujet de mon peuple ! » (Is 65,18-19).
A noter que ces passages sont des textes tardifs de l’Ancien Testament, cela veut dire que la Révélation a déjà fait du chemin ; Sophonie, à son tour, insiste sur la joie de Dieu de voir ses enfants heureux : « Pousse des cris de joie, fille de Sion ! Eclate en ovations, Israël ! Réjouis-toi, de tout ton cœur bondis de joie, fille de Jérusalem ! Le SEIGNEUR a levé les sentences qui pesaient sur toi, il a écarté tes ennemis. Le roi d’Israël, le SEIGNEUR, est en toi. Tu n’as plus à craindre le malheur. Ce jour-là, on dira à Jérusalem : Ne crains pas, Sion ! Ne laisse pas tes mains défaillir ! Le SEIGNEUR ton Dieu est en toi, c’est lui le héros qui apporte le salut. Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il exultera pour toi et se réjouira, comme aux jours de fête. » (So 3,14-18).
Malheureusement, nous avons du mal à y croire, comme si c’était trop beau ; c’est seulement à la fin des temps que l’humanité connaîtra enfin Dieu et donc vivra dans la joie ; c’est pour cela que, dans l’Ancien Testament, la joie est toujours présentée comme une caractéristique du salut que l’humanité attend. Quand Dieu « répandra son Esprit sur toute chair », comme le dit le prophète Joël (3,1), alors nous connaîtrons que Dieu est amour et nous serons dans la joie.
UNE JOIE QUE NUL NE NOUS RAVIRA
Le Nouveau Testament dit quelle joie, déjà, a accompagné la venue de Celui qui est venu révéler le visage de Dieu aux hommes ; à propos de la naissance de Jean-Baptiste, par exemple, l’ange dit à Zacharie : « Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée. Ta femme Elisabeth mettra au monde pour toiun fils et tu lui donneras le nom de Jean. Tu seras dans la joie et l’allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. » (Lc 1,13-14). Puis, à propos de la naissance de Jésus, l’ange dit aux bergers : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. » (Lc, 2,10).
Visiblement, c’est un thème qui a beaucoup marqué Jean ; du dernier soir de son Maître, il a retenu une grande impression de joie plus forte que l’épreuve pourtant toute proche ; par exemple : « Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens à vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. » (Jn 14,28)… « Amen, amen, je vous le dis : vous allez pleurer et vous lamenter, tandis que le monde se réjouira ; vous serez dans la peine mais votre peine se changera en joie. La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée.  Mais, quand l’enfant est né, elle ne se souvient plus de sa souffrance, tout heureuse qu’un être humain soit venu au monde. Vous aussi, maintenant, vous êtes dans la peine, mais je vous reverrai, et votre coeur se réjouira ; et votre joie, personne ne vous l’enlèvera. » (Jn 16,20-24). Et dans sa dernière prière, Jésus dit à son Père : « Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. » (Jn 17,13).
Les apôtres, à leur tour, promettent aux hommes la joie : saint Jean y insiste dans ses lettres : « Et nous écrivons cela, afin que notre joie soit parfaite. » (1 Jn 1,4)… « J’ai bien des choses à vous écrire ; je n’ai pas voulu le faire avec du papier et de l’encre, mais j’espère me rendre chez vous et vous parler de vive voix, pour que notre joie soit parfaite. » (2 Jn 12).
C’est peut-être à cela que l’on reconnaît les prophètes ou les apôtres : ce sont ceux qui révèlent aux hommes le vrai visage du Dieu de la joie. Ceux-là, quand leur heure sera venue, s’entendront dire : « Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur. » (Mt 25,21).

ACTES DES APÔTRES, ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT JEAN, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT JEAN, PSAUME 21, TEMPS PASCAL

Dimanche 2 mai 2021 : 5ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

DIMANCHE 2 MAI 2021 : 5-ème dimanche de Pâques

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 9, 26-31

En ces jours-là,
26 arrivé à Jérusalem.
Saul cherchait à se joindre aux disciples,
mais tous avaient peur de lui,
car ils ne croyaient pas
que lui aussi était un disciple.
27 Alors Barnabé le prit avec lui
et le présenta aux Apôtres ;
il leur raconta comment, sur le chemin,
Saul avait vu le Seigneur,
qui lui avait parlé ;
et comment, à Damas, il s’était exprimé avec assurance
au nom de Jésus.
28 Dès lors, Saul allait et venait dans Jérusalem avec eux,
s’exprimant avec assurance au nom du Seigneur.
29 Il parlait aux Juifs de langue grecque,
et discutait avec eux.
Mais ceux-ci cherchaient à le supprimer.
30 Mis au courant,
les frères l’accompagnèrent jusqu’à Césarée,
et le firent partir pour Tarse.
31 L’Eglise était en paix
dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie ;
elle se construisait
et elle marchait dans la crainte du Seigneur ;
réconfortée par l’Esprit-Saint
elle se multipliait.

SAUL, LE NOUVEAU VENU CHEZ LES CHRETIENS
Nous entrons dans une nouvelle phase du livre des Actes des Apôtres : jusqu’ici, Luc nous racontait les débuts de l’Eglise naissante après la Pentecôte ; et Pierre et Jean étaient au centre du récit ; puis il y a eu le martyre d’Etienne et l’entrée en scène d’un tout jeune homme, Saül de Tarse. Pendant qu’on lapidait Etienne, c’est lui qui gardait les vêtements de tout le monde. C’est le même qui revient à Jérusalem, quelque temps plus tard, converti, baptisé ; évidemment, sa réputation de persécuteur le suit ; car il ne s’est pas contenté d’approuver l’exécution d’Etienne ; pendant tout un temps, qu’on n’est pas près d’oublier, il a été l’ennemi public numéro un des Chrétiens ; son activité débordait même Jérusalem, et il avait poussé le zèle jusqu’à demander au grand-prêtre un ordre de mission pour aller jusqu’à Damas, débusquer et arrêter tous les Chrétiens.
Et donc, quand on le voit revenir et chercher à s’introduire parmi les Chrétiens, on est très méfiants ! C’est compréhensible ! Qui nous dit qu’il ne cherche pas à s’introduire pour mieux dénoncer les Chrétiens ensuite ?
Curieusement, c’est quelqu’un dont nous avons presque oublié le nom, Barnabé, qui a joué alors le rôle indispensable de garantie de la bonne volonté de Saül et qui lui a mis le pied à l’étrier ; Barnabé, en fait, ce n’est pas son vrai nom : il s’appelle Joseph et il est Juif, lévite, originaire de Chypre ; il a visiblement bonne réputation parmi les Chrétiens puisqu’on lui a donné ce surnom de Barnabé qui veut dire « l’homme du réconfort »… ce qui est déjà quand même un beau compliment ! On sait aussi qu’il fait partie de ceux qui ont vendu leurs champs pour mettre l’argent à la disposition de la communauté. Il est certainement accueillant puisqu’il accepte rapidement de faire confiance à ce nouveau converti, Saül ; il n’était évidemment pas avec Saül sur le chemin de Damas quand celui-ci a été converti par Jésus ; mais quand Saül arrive à Jérusalem, quelques années plus tard, Barnabé le croit sur parole et accepte de plaider sa cause auprès des disciples. « Barnabé prit Saül avec lui et le présenta aux apôtres ; il leur raconta ce qui s’était passé : sur la route, Paul avait vu le Seigneur, qui lui avait parlé ; à Damas, il avait prêché avec assurance au nom de Jésus. »
Deux fois de suite, Luc répète « Saul s’exprimait avec assurance au nom de Jésus ». Désormais il mettra au service de la foi chrétienne la même énergie et la même passion qu’il mettait jusqu’ici à la détruire. Parce que, tout d’un coup, ses yeux se sont ouverts, et tout est devenu clair pour lui. Il n’a pas une seconde l’impression de renier la foi de ses pères en devenant Chrétien ; au contraire ! C’est parce qu’il est Juif qu’il devient Chrétien : l’attente du peuple juif, depuis tant de siècles, voici qu’elle est comblée par Jésus. Quelques années plus tard, au cours de son procès, Paul dira « Les prophètes et Moïse ont prédit ce qui devait arriver et je ne dis rien de plus. » (Ac 26,22).
Mais ce qui lui paraît évident, désormais, ne l’est pas pour tout le monde ! Déjà, à Damas, après sa conversion, les ennuis ont commencé : les Juifs ont cherché à le tuer ; ils sont allés jusqu’à garder les portes de la ville, jour et nuit, pour qu’il ne puisse pas leur échapper. Pour finir, ses nouveaux disciples chrétiens l’ont fait descendre de nuit, le long de la muraille, dans une corbeille.1
LES ENNUIS NE FONT QUE COMMENCER
A Jérusalem, c’est la même chose : (on le voit bien dans le texte d’aujourd’hui), c’est d’abord l’épreuve de se faire accepter par les Chrétiens de Jérusalem, qui se méfient de lui après son passé de persécuteur ; et dans un deuxième temps, Paul doit affronter ses frères de race, les Juifs non convertis au Christ : Luc nous dit « Il parlait aux Juifs de langue grecque et discutait avec eux. Mais ceux-ci cherchaient à le supprimer. »
Pour eux, il est un renégat, tombé dans cette secte des Chrétiens. Il faut donc recommencer à fuir. De nouveau, on voit se profiler ici les persécutions que Paul devra affronter pendant toute sa vie missionnaire : alors ses nouveaux amis chrétiens pensent plus prudent de lui faire prendre le premier bateau pour Tarse, sa ville natale, au sud de la Turquie actuelle. (C’est là que Barnabé ira le chercher quelques années plus tard, pour l’emmener à Antioche de Syrie).
Tout ceci n’entrave pas la croissance de l’Eglise ; la phrase de Luc respire la tranquillité : « L’Eglise était en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie ; elle se construisait et elle marchait dans la crainte du Seigneur ; réconfortée par l’Esprit-Saint, elle se multipliait.2 » Nous retrouvons ce mot de « crainte », déjà familier de l’Ancien Testament ; encore une fois, il est clair que la « crainte », au sens biblique, n’est pas de l’ordre de la peur ; elle n’empêche pas d’avancer, elle ne paralyse pas ! « Elle se construisait et elle marchait dans la crainte du Seigneur »… Ce que la Bible appelle la crainte de Dieu, c’est tout simplement l’attitude de vérité de celui qui se reconnaît tout petit, mais aussi aimé et protégé par Dieu. C’est elle qui est la source de cette assurance des premiers Chrétiens qui étonnait tant leurs contemporains ; rappelez-vous, le récit de la guérison du boiteux de la Belle Porte ; quand Pierre et Jean avaient été amenés devant le tribunal qui avait bien l’intention de les intimider pour les faire taire, les juges avaient été stupéfaits : « Constatant l’assurance de Pierre et de Jean et, se rendant compte que c’était des hommes sans culture et de simples particuliers, ils étaient surpris. » (Ac 4,13).
Paul, lui, n’est pas sans instruction ; il est Pharisien, de stricte observance, formé à l’école de Gamaliel ; mais son assurance ne lui vient pas de là ; elle lui vient tout simplement depuis qu’il a rencontré Jésus ressuscité et qu’il se laisse mener par l’Esprit-Saint.
——————–
Note
1 – L’épisode de la fuite de Damas dans une corbeille le long de la muraille est raconté un peu différemment par Luc dans les Actes et par Paul dans la lettre 2ème lettre aux Corinthiens (2 Co 11,32-33), mais il s’agit probablement du même épisode.
2 – Ac 9, 31 : « L’Eglise était en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie ; elle se construisait et elle marchait dans la crainte du Seigneur ; réconfortée par l’Esprit-Saint, elle se multipliait. » Après Ac 2, 42-47 ; 4, 32-37 ; 5, 12-16, c’est le quatrième et dernier « sommaire » des Actes, ces résumés de la vie des premières communautés qui apparaissent comme des moments privilégiés de ce que les croyants sont rendus capables de vivre, dès lors qu’ils se laissent guider par l’Esprit-Saint.

 

PSAUME – 21 (22),26b-27.28-29.31-32

26 Devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses.
27 Les pauvres mangeront : ils seront rassasiés ;
ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent :
« A vous, toujours, la vie et la joie ! »

28 La terre entière se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR,
chaque famille de nations se prosternera devant lui :
29 « Oui, au SEIGNEUR la royauté,
le pouvoir sur les nations ! »

31 Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ;
on annoncera le Seigneur aux générations à venir.
32 On proclamera sa justice au peuple qui va naître :
Voilà son œuvre  !

LES SURPRISES DU PSAUME 21/22
A première vue, il est quand même curieux, ce psaume 21/22 ! Il se termine par ces versets lumineux, pleins d’action de grâce que nous lisons aujourd’hui : « La terre entière se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR », « Et moi, je vis pour lui, ma descendance le servira » ; mais c’est lui aussi qui commence par ce cri de détresse que nous connaissons bien : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est pour le moins disparate. Et pourtant… puisqu’il s’agit bien du même psaume, il faut rechercher où est son unité. Tout d’abord, il ne faut pas oublier que ce psaume, comme tous les autres, concerne le peuple tout entier : celui qui crie son désespoir au début du psaume et qui, à la fin, rend grâce, n’est autre que le peuple élu, Israël. S’il rend grâce, à la fin, c’est parce qu’il a été secouru ; mais cela ne gomme pas les souffrances passées ; on ne peut pas les oublier, elles font partie, au contraire, de l’action de grâce.
Voici le contexte de la composition de ce psaume : nous sommes au retour de l’Exil à Babylone : en 587 av. J.C., après la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, on a connu la ruine de la Ville Sainte, le saccage du Temple, les atrocités d’un siège sans merci, et l’exil loin du pays ; le mépris, les ricanements des vainqueurs qui poussent la dérision jusqu’à nous demander de leur chanter nos cantiques… Dieu avait promis d’habiter dans le Temple de Jérusalem… mais habitait-il au milieu des exilés ? Dieu avait promis, aussi, de ne jamais abandonner son peuple… mais que restait-il de ces belles promesses ? Et pourtant, pour tenir le coup, il n’y avait pas d’autre solution que de se rappeler sans fin les promesses de Dieu et son action en faveur de son peuple, depuis tant de siècles.
Alors on a fait un vœu  : si nous en réchappons, quand nous serons de retour au pays, nous reconstruirons le Temple de Jérusalem et nous irons en procession offrir un sacrifice. Et ce psaume tout entier est le chant qui accompagne la fête du retour ; elle est là, la clé de ce psaume 21/22 : « Devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses ». (Sous-entendu mes promesses de fête d’action de grâce au Temple de Jérusalem). On peut donc comparer ce psaume à certains ex-voto ; dans les églises du Midi de la France, par exemple, on trouve des tableaux qui représentent de façon extrêmement réaliste un grand danger auquel on remercie Dieu ou la Vierge Marie de nous avoir fait échapper ; c’est, par exemple, le tableau d’un naufrage : des jeunes sont en train de se noyer sous les yeux horrifiés de leurs parents en prière ; dans un coin du tableau, la Sainte Vierge, dans un nuage, se penche sur tout ce petit monde : manière pour ceux qui ont fait exécuter le tableau de dire « c’est un vrai miracle, ils ont été sauvés. »
LE PSAUME 21/22, UN EX-VOTO
De la même façon, le psaume 21/22 commence par dire les épreuves de l’exil, et le sentiment d’abandon qu’on a ressenti : « Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. Mon Dieu, j’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; même la nuit, je n’ai pas de repos… Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête… Des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure… » (versets 2-3.8.17).
Israël ne valait pas mieux qu’un condamné à mort, un crucifié, comme on en voyait sur les routes : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Le premier miracle de cet Exil, avant la libération, est certainement le sursaut d’espérance qu’il a suscité : là-bas, on n’a pas cessé de prier, d’espérer ; on disait : « Toi, pourtant, tu es saint, toi qui habites les hymnes d’Israël !… C’est en toi que nos pères espéraient, ils espéraient et tu les délivrais. Quand ils criaient vers toi, ils échappaient ; en toi ils espéraient et ils n’étaient pas déçus. » (versets 4-6).
Combien de fois a-t-on répété : « Toi, Seigneur, ne sois pas loin : l’angoisse est proche, je n’ai personne pour m’aider… Ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide !… Sauve-moi de la gueule du lion… » (versets 12,20,22).
Et, tout comme Dieu avait entendu les cris de son peuple en Egypte, et suscité en Moïse l’énergie nécessaire pour le délivrer, cette fois, Dieu a entendu les cris de son peuple exilé à Babylone et il a suscité en Cyrus, le nouveau maître de l’histoire, la décision de libérer son peuple et de le renvoyer sur sa terre. Et plus l’épreuve de l’Exil a été ressentie durement, plus la joie du retour est grande. Oui, Dieu a entendu le cri des exilés. Il a répondu à leur plainte. « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR, glorifiez-le… Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte… » (verset 23)
C’est là que commencent les versets que nous chantons aujourd’hui. Israël de retour au pays accomplit son vœu  ; et comme tous ceux qui ont fait une véritable expérience de foi, les fils d’Israël veulent faire partager à tous leur action de grâce et leur émerveillement : « Ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent : A vous, toujours, la vie et la joie ! La terre entière se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui… On annoncera le Seigneur aux générations à venir. »
Le Christ a certainement chanté plusieurs fois ce psaume, au cours de sa vie terrestre, avant même sa Passion ; chaque fois, il partageait à la fois les souffrances, l’espérance et l’action de grâce de son peuple ; il savait, mieux que personne, que l’humanité tout entière attend encore la libération définitive du mal et de l’angoisse devant la mort. Le dernier jour, sur la croix, il a prié ce psaume : lui qui donnait librement sa vie pour la libération définitive des multitudes trouvait encore la force, au milieu de sa douleur, d’annoncer l’œuvre  de Dieu : « On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : voilà son œuvre ! »

 

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Jean 3,18-24

18 Petits enfants,
n’aimons pas en paroles ni par des discours,
mais par des actes et en vérité.
19 Voilà comment nous reconnaîtrons
que nous appartenons à la vérité,
et devant Dieu nous apaiserons notre cœur  ;
20 car si notre cœur  nous accuse
Dieu est plus grand que notre cœur ,
et il connaît toutes choses.
21 Bien-aimés,
si notre coeur ne nous accuse pas,
nous avons de l’assurance devant Dieu.
22 Quoi que nous demandions à Dieu,
nous le recevons de lui,
parce que nous gardons ses commandements,
et que nous faisons ce qui est agréable à ses yeux.
23 Or, voici son commandement :
mettre notre foi
dans le nom de son Fils Jésus Christ,
et nous aimer les uns les autres
comme il nous l’a commandé.
24 Celui qui garde ses commandements
demeure en Dieu,
et Dieu en lui ;
et voilà comment nous reconnaissons qu’il demeure en nous,
puisqu’il nous a donné part à son Esprit.

LA PARABOLE DES DEUX FILS
Premier étonnement devant ce texte : l’abondance des verbes ! « Croire, aimer, être fidèles, faire ce qui plaît à Dieu… » Pour Jean, visiblement, la foi n’est pas de l’ordre de l’opinion, elle est d’abord une manière d’être. Cela fait irrésistiblement penser à une parabole de Jésus, celle des deux fils : « Un homme avait deux fils ; s’avançant vers le premier, il lui dit : mon enfant, va donc aujourd’hui travailler à la vigne. Celui-ci lui répondit : je ne veux pas ; un peu plus tard, s’étant repenti, il y alla. S’avançant vers le second, le père lui dit la même chose. Celui-ci lui répondit : J’y vais, Seigneur ; mais il n’y alla pas. » Et Jésus pose la question : « Lequel des deux a fait la volonté de son père ? » Il n’est pas difficile, évidemment, de trouver la bonne réponse… (Mt 21,28).
C’est très clairement dans ce sens que Jean, ici, nous dit d’aimer « non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité. » Puisqu’au verset d’avant, il a bien précisé : « Si quelqu’un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu’il se ferme à toute compassion, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3,17). Un peu plus loin, dans cette même lettre, il répète encore : « Voici le commandement que nous avons reçu de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. » (1 Jn 4,21).
Deuxième étonnement : tout compte fait, cette leçon-là était déjà celle de tout l’Ancien Testament ; les commandements donnés par Dieu à Moïse juxtaposaient l’amour de Dieu et l’amour des frères ; les prophètes à leur tour, n’avaient rien dit d’autre ; Michée, par exemple : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que d’aimer le droit, de pratiquer la justice, et de marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6,8).
Jésus n’a rien changé à ce message qui semble bien être le fond de la Révélation faite à Israël : le Dieu d’amour a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, c’est-à-dire fait pour aimer. L’étonnant, c’est non seulement que nous avons bien du mal à pratiquer cette religion-là… mais plus gravement, que nous avons bien du mal à l’admettre, tout simplement.
A sa manière, donc, Jean nous rappelle que le fond de notre foi consiste à aimer : « En agissant ainsi, (c’est-à-dire en aimant par des actes et non par des discours) nous reconnaîtrons que nous appartenons à la vérité ». Elle est là l’unique vérité : Dieu est amour (c’est aussi une expression de Jean dans cette lettre) et les hommes sont faits pour aimer. « Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4,16).
A LA RESSEMBLANCE DU DIEU D’AMOUR
Saint Jean ajoute que l’amour des autres est le meilleur moyen pour avoir le cœur  en paix : « Devant Dieu nous apaiserons notre cœur  ; car si notre cœur  nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur , et il connaît toutes choses. » Effectivement, celui qui consacre son temps à servir les autres est complètement décentré de lui-même ; il ne se laisse plus décourager par le spectacle de ses imperfections ; Saint Jean a peut-être bien entendu cette parabole des deux fils que nous relisions plus haut ; Jésus l’avait conclue en disant à ses interlocuteurs : « En vérité, je vous le déclare, collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu » (Mt 21,31). Or, en disant cela, Jésus s’adressait à des gens très religieux, des gens dont on disait sûrement qu’ils avaient la foi, puisque Matthieu parle des grands prêtres et des anciens du peuple. On peut en déduire : une foi qui ne nous pousse pas à aimer n’est pas la foi au Dieu d’amour ; une foi qui ne nous pousse pas à faire vivre nos frères n’est pas la foi au Père des vivants.
Chacun des évangélistes a répercuté à sa manière ce message central de la foi. Dans son évangile, Jean a été jusqu’à remplacer le récit de l’institution de l’Eucharistie par celui du lavement des pieds : « Vous m’appelez le Maître et le Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » (Jn 13,13-15). Jean a retenu la leçon : ce qu’il appelle le commandement de Dieu, c’est « lavez-vous les pieds mutuellement … A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13,35).
On dira, peut-être, que c’est un objectif impossible d’aimer tout le monde ! C’est sans doute ce que Jean veut dire quand il dit que notre coeur nous accuse : notre cœur  nous accuse de ne pas aimer assez ; et c’est vrai que nous mentirions si nous prétendions aimer tout le monde ; (il y aura toujours des gens qui ne nous seront pas très sympathiques) ; mais si on lit bien le texte, Dieu ne nous demande pas de ressentir de l’amour pour tout le monde… il nous demande seulement d’agir… Lui, fera le reste. Au fond, la foi qui nous est demandée, c’est de croire à son amour à lui pour tous… son amour a besoin de nos bras ; il nous suffit de miser sur son amour en faisant notre petit possible.
Peut-être, alors, pouvons-nous comprendre cette phrase : « Si notre coeur ne nous accuse pas, nous nous tenons avec assurance devant Dieu, et tout ce que nous lui demandons, il nous l’accorde ». A partir du moment où nos gestes ne seront guidés que par l’amour, évidemment, nos prières seront en harmonie avec la volonté de Dieu qui n’est faite que d’amour… Et nous pourrons dire en vérité « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».
————————
Compléments
Saint Jacques, dans sa lettre, dit quelque chose d’approchant : « A quoi bon, mes frères, dire qu’on a la foi, si l’on n’a pas d’œuvres . La foi peut-elle sauver dans ce cas ? Si un frère ou une sœur  n’ont rien à se mettre et pas de quoi manger tous les jours et que l’un de vous leur dise : Allez en paix, mettez-vous au chaud et bon appétit, sans que vous leur donniez de quoi subsister, à quoi bon ? De même la foi qui n’aurait pas d’oeuvres est morte dans son isolement. » (Jc 2,14-17).
Saint Pierre, lui, donne des exemples concrets : « Pratiquez l’hospitalité les uns envers les autres, sans murmurer. Mettez-vous, chacun selon le don qu’il a reçu, au service les uns des autres. » (1 P 4,10).

 

EVANGILE – selon Saint Jean 15,1-8

En ce temps-là Jésus disait à ses disciples :
1 « Moi, je suis la vraie vigne,
et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui est en moi,
mais qui ne porte pas de fruit,
mon Père l’enlève ;
tout sarment qui donne du fruit,
il le purifie en le taillant,
pour qu’il en porte davantage.
3 Mais vous, déjà vous voici purifiés
grâce à la parole que je vous ai dite :
4 Demeurez en moi, comme moi en vous.
De même que le sarment
ne peut pas porter de fruit par lui-même
s’il ne demeure pas sur la vigne,
de même vous non plus,
si vous ne demeurez pas en moi.
5 Moi, je suis la vigne,
et vous, les sarments.
Celui qui demeure en moi
et en qui je demeure,
celui-là porte beaucoup de fruit,
car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
6 Si quelqu’un ne demeure pas en moi,
il est, comme le sarment, jeté dehors,
et il se dessèche.
Les sarments secs, on les ramasse,
on les jette au feu, et ils brûlent.
7 Si vous demeurez en moi,
et que mes paroles demeurent en vous,
demandez tout ce que vous voulez,
et cela se réalisera pour vous.
8 Ce qui fait la gloire de mon Père,
c’est que vous portiez beaucoup de fruit
et que vous soyez pour moi des disciples. »

DIEU PLEIN DE SOLLICITUDE COMME UN VIGNERON
Jésus prend congé des siens : nous sommes le dernier soir ; il a lavé les pieds de ses disciples, puis il leur a annoncé son départ imminent et l’envoi de l’Esprit. Curieusement, Jean ne raconte pas l’institution de l’Eucharistie : mais voici que Jésus parle de vigne et de vin dans des termes qui parlent d’Alliance. Si bien que ce texte pourrait bien être une véritable méditation eucharistique proposée par Jésus lui-même. Il ne faut pas oublier que, dans l’Ancien Testament, la vigne (parce qu’elle demande beaucoup de soins) était une image privilégiée de l’Alliance entre Dieu et Israël : Dieu étant, bien sûr, le propriétaire de la vigne et Israël le vignoble.
Le prophète Isaïe en avait fait une sorte de parabole : « Que je chante pour mon ami, le chant du bien-aimé et de sa vigne : mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux. Il y retourna la terre, enleva les pierres, et installa un plant de choix. Au milieu, il bâtit une tour et il creusa aussi un pressoir… » (Is 5,1).
La fidélité de Dieu était exprimée par la sollicitude du vigneron, une sollicitude qui peut confiner à la passion. Quant à l’attitude du peuple élu, tantôt docile, tantôt infidèle, elle était représentée par la qualité du raisin : « Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l’avenant… » (Os 10,1). Mais il arrivait très fréquemment que les raisins soient mauvais (traduisez qu’Israël soit infidèle à l’Alliance). Or, dès qu’on cesse de pratiquer les commandements, c’est toute la vie sociale qui est perturbée.
Alors, le vigneron se plaignait : « La vigne du SEIGNEUR le Tout-Puissant, c’est la Maison d’Israël et les gens de Juda sont le plant qu’il chérissait. Il en attendait le droit, et c’est l’injustice. Il en attendait la justice, et il ne trouve que le cri des malheureux…. Il en attendait de beaux raisins, il n’en eut que de mauvais. Et maintenant, habitants de Jérusalem et gens de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne. Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais ?… » (Is 5,1…7).
Pourquoi cette dérive ? Parce que, bien souvent, ce sont les chefs du peuple qui l’ont entraîné au mal : voilà l’explication de Jérémie : « La foule des pasteurs a saccagé ma vigne, piétiné mon champ, fait de ce champ merveilleux un désert désolé. » (Jr 12,10).
Mais le vigneron, quand il s’appelle Dieu, ne peut pas se résigner au désastre de sa vigne, sous-entendu à l’échec de l’Alliance entre lui et Israël : donc il annonce qu’un jour, la vigne donnera de bons fruits : « Ce jour-là, chantez la vigne délicieuse. Moi, le SEIGNEUR, j’en suis le gardien, en tout temps je l’arrose. De peur qu’on y fasse irruption, je la garde nuit et jour… Dans les temps à venir, Jacob poussera des racines, Israël fleurira et donnera des bourgeons, il remplira le monde de ses fruits. » (Isaïe 27,2… 6).
LA GUERISON DE LA VIGNE
Et, à plusieurs reprises, il avait annoncé une Nouvelle Alliance. Par exemple, chez Jérémie : « Des jours viennent – oracle du SEIGNEUR – où je conclurai avec la communauté d’Israël – et la communauté de Juda – une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Egypte. Eux, ils ont rompu mon alliance ; mais moi, je reste le maître chez eux – oracle du SEIGNEUR. Voici donc l’alliance que je conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours là – oracle du SEIGNEUR – ; je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : « Apprenez à connaître le SEIGNEUR ! », car ils me connaîtront tous, petits et grands – oracle du SEIGNEUR. Je pardonne leur crime ; leur faute, je n’en parle plus. » (Jr 31,31-34).
C’est donc tout naturellement que Jésus, qui vient pour réaliser cette nouvelle Alliance, en parle en reprenant l’image de la vigne ; il n’a même pas besoin de prononcer le mot « Alliance », tout le monde comprend : quand il développe la comparaison de la vigne, il est clair qu’il parle de l’Alliance et qu’il annonce que l’Alliance entre Dieu et les hommes se réalise en lui. « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron… Demeurez en moi, comme moi en vous… Moi, je suis la vigne, et vous les sarments »… Or ce qu’il appelle « demeurer en lui », c’est être imprégné de ses paroles : « Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous » ; là encore, on retrouve un thème qui semble bien courir partout : tout le problème de l’humanité est de méconnaître Dieu, de ne pas le considérer comme un Père. Un peu plus tard, ce même soir, Jésus dira encore : « Père juste, tandis que le monde ne t’a pas connu, je t’ai connu… » (Jn 17,25).
Quand le peuple d’Israël était infidèle à l’Alliance, c’est parce qu’il méconnaissait Dieu, et qu’il se laissait entraîner sur des fausses pistes, ce que l’Ancien Testament appelle l’idolâtrie ; Jésus, au contraire, connaît le Père, et donc vit en perpétuelle Alliance. Et quand il dit « Déjà, vous voici purifiés grâce à la Parole que je vous ai dite », il veut dire que, grâce à sa Parole, nous connaissons enfin le Père tel qu’Il est. Un Père qui nous invite tout simplement à entrer dans la fidélité de son Fils, en restant fermement greffés sur lui.

ACTES DES APÔTRES, ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT JEAN, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT JEAN, PSAUME 117, TEMPS PASCAL

Dimanche 25 avril 2021 : 4ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 25 avril 2021 : 4e dimanche de Pâques  

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Paume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 4, 8-12

En ces jours-là,
8 Pierre, rempli de l’Esprit Saint, déclara :
« Chefs du peuple et anciens,
9 nous sommes interrogés aujourd’hui
pour avoir fait du bien à un infirme,
et l’on nous demande comment cet homme a été sauvé.
10 Sachez-le donc, vous tous,
ainsi que tout le peuple d’Israël :
c’est par le nom de Jésus le Nazaréen,
lui que vous avez crucifié
mais que Dieu a ressuscité d’entre les morts,
c’est par lui que cet homme
se trouve là devant vous, bien portant.
11 Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs,
mais devenue la pierre d’angle.
12 En nul autre que lui, il n’y a de salut,
car, sous le ciel,
aucun autre nom n’est donné aux hommes,
qui puisse nous sauver. »

PIERRE ET JEAN DEVANT LE TRIBUNAL
Luc prend soin de préciser d’entrée de jeu que Pierre était rempli de l’Esprit Saint quand il fit cette déclaration solennelle devant le Sanhédrin, c’est-à-dire le tribunal. Cela veut dire premièrement, que ce que dit Pierre est particulièrement important, deuxièmement, qu’il y faut un certain courage ! Ceci se passe après la guérison d’un boiteux au Temple de Jérusalem, près de la Belle Porte : aussitôt après ce miracle, Pierre avait improvisé un discours dans lequel il disait aux Juifs qui l’écoutaient : c’est ce Jésus, crucifié par vous et ressuscité, qui vient d’opérer ce miracle sous vos yeux, par notre intermédiaire, à nous, ses apôtres. Il est vrai que vous n’avez agi que par ignorance, et Jésus lui-même vous a pardonné, à preuve sa phrase sur la croix, « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » ; vous n’avez plus qu’à vous convertir à votre tour.
Ce petit discours en a effectivement converti un certain nombre, mais il n’a pas été du goût de tout le monde ; ce qui se comprend : les mêmes qui ont décidé la mort de Jésus il n’y a pas si longtemps aimeraient bien ne plus jamais en entendre parler ! Luc raconte : « Pierre et Jean parlaient encore au peuple quand les prêtres, le commandant du Temple et les Sadducéens les abordèrent. Ils étaient excédés de les voir instruire le peuple et annoncer, dans le cas de Jésus, la résurrection des morts. Ils les firent appréhender et mettre en prison jusqu’au lendemain, car le soir était déjà venu… Le lendemain, les chefs, les anciens et les scribes qui se trouvaient à Jérusalem s’assemblèrent. Il y avait le grand-prêtre Caïphe, Hanne, Jean, Alexandre et tous les membres des familles de grands prêtres. Ils firent amener Pierre et Jean devant eux et procédèrent à leur interrogatoire : « A quelle puissance ou à quel nom avez-vous eu recours pour faire cela ? »
Aujourd’hui, nous ne pouvons pas mesurer la gravité de cette question, parce que nous ne sommes plus dans le même contexte, mais Pierre, lui, ne peut pas s’y tromper : dans le cadre de la lutte farouche menée dans tout l’Ancien Testament contre tout ce qui pouvait ressembler à de l’idolâtrie, de la magie, de la sorcellerie, invoquer un autre nom que celui de Dieu revenait à prier un autre Dieu, c’était de l’idolâtrie, et donc cela méritait la lapidation.
Oui, mais, justement, en invoquant le Nom de Jésus, précisément, Pierre avait conscience d’invoquer le Dieu d’Israël lui-même. Tout le problème est là, et notre texte d’aujourd’hui ne parle que de cela : c’est l’Esprit Saint lui-même qui inspire à Pierre sa réponse : « On nous demande comment cet homme a été sauvé. Sachez-le donc, vous tous, ainsi que le peuple d’Israël : c’est grâce au Nom de Jésus le Nazaréen… En dehors de lui, il n’y a pas de salut. Son Nom, donné aux hommes, est le seul qui puisse nous sauver ». Pierre n’y va pas par quatre chemins ! Il reconnaît avoir invoqué le Nom de Jésus, et, ce qui revient au même, il lui décerne le titre de « sauveur », qui était strictement réservé à Dieu. Les prophètes étaient très fermes là-dessus.
Par exemple Osée (13,4 ; 12,10) : « Et moi, (je suis) le SEIGNEUR ton Dieu, depuis le pays d’Egypte, moi excepté, tu ne connais pas de Dieu, et de sauveur, il n’y en a point sauf moi ». Ou Isaïe : « … Nul autre n’est Dieu, en dehors de moi ; un dieu juste et qui sauve, il n’en est pas, excepté moi » (Is 45,21).
LE NOM DE JESUS PEUT SAUVER LES HOMMES
Première affirmation absolument scandaleuse de Pierre, donc, Jésus est Dieu ; il y en a une deuxième : il dit « Son Nom, donné aux hommes, est le seul qui puisse nous sauver » ; à l’infirme lui-même qui tendait la main pour de l’argent, Pierre avait dit « de l’or ou de l’argent, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au Nom de Jésus Christ le Nazôréen, marche ! » (Ac 3,6). Pour des oreilles juives, c’était proprement inacceptable : le Nom de Dieu avait bien été révélé au peuple élu, mais il s’interdisait de le prononcer, par respect : parce que l’homme ne peut pas posséder Dieu.
Voilà des juges bien embarrassés : d’un côté, cet infirme connu de tous, qui a plus de quarante ans, nous dit Luc et dont la guérison spectaculaire n’est pas contestable ; de l’autre ces forcenés qui leur font la leçon sur ce Jésus dont on se croyait débarrassé.  Luc raconte : « Ils constataient l’assurance de Pierre et de Jean et, se rendant compte qu’il s’agissait d’hommes sans instruction et de gens quelconques, ils en étaient étonnés. » Ils reconnaissaient en eux des compagnons de Jésus, ils regardaient l’homme qui se tenait près d’eux, guéri, et ils ne trouvaient pas de riposte.
Alors nos juges ont fait comme on fait toujours en pareil cas, ils ont renvoyé les prévenus et annoncé qu’ils allaient délibérer. C’est encore Luc qui parle : « Qu’allons-nous faire de ces gens-là, se disaient-ils. Ils sont bien les auteurs d’un miracle évident : la chose est manifeste pour toute la population de Jérusalem et nous ne pouvons pas le nier. Néanmoins il faut en limiter les suites parmi le peuple : nous allons donc les menacer pour qu’ils ne mentionnent plus ce nom devant qui que ce soit. Ils les firent alors rappeler et leur interdirent formellement de prononcer ou d’enseigner le nom de Jésus. »
Mais rien ni personne n’a plus jamais pu faire taire les témoins du Christ. Et cela grâce à la force de l’Esprit Saint. Jésus le leur avait bien dit juste au moment de les quitter : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre ».
Dernière remarque : le Nom de Jésus est donné aux hommes, dit Pierre. « Chrétiens », nous portons le nom même du Christ, son Nom nous est confié ; d’où notre responsabilité d’annoncer le salut.
—————–
Complément
Au passage, Luc cite Jean à côté de Pierre, plusieurs fois, mais Jean ne dit pas un mot ; c’est Pierre qui dirige les événements ; manière de montrer que les apôtres restent unis mais que Pierre est vraiment le chef de l’Eglise naissante. Si Luc y insiste, c’est que peut-être ce n’était pas inutile !

PSAUME – 117 (118), 1. 8-9. 21-23. 26. 28-29

1 Rendez grâce au SEIGNEUR : il est bon !
Eternel est son amour !
8 Mieux vaut s’appuyer sur le SEIGNEUR
que de compter sur les hommes ;
9 mieux vaut s’appuyer sur le SEIGNEUR
que de compter sur les puissants !

21 Je te rends grâce car tu m’as exaucé :
tu es pour moi le salut
22 La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
23 c’est là l’œuvre  du SEIGNEUR,
la merveille devant nos yeux.

26 Béni soit au nom du SEIGNEUR celui qui vient !
De la maison du SEIGNEUR, nous vous bénissons !
28 Tu es mon Dieu, je te rends grâce,
mon Dieu, je t’exalte !
29 Rendez grâce au SEIGNEUR : il est bon !
Eternel est son amour !

Le premier et le dernier versets sont exactement identiques : « Rendez grâce au SEIGNEUR : Il est bon ! Eternel est son amour ! » Ces deux versets disent toute l’expérience d’Israël, la découverte qu’il a faite, grâce à la révélation par Dieu lui-même de son mystère ; un Dieu d’amour, un Dieu fidèle : il fallait bien la Révélation pour qu’on puisse oser penser une chose pareille !
Au cœur  de la méditation de ce psaume, nous retrouvons encore une fois cette phrase que nous connaissons bien : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ; c’est là l’œuvre  du SEIGNEUR, la merveille devant nos yeux. » Pour commencer, Jésus lui-même a cité cette phrase quelque temps avant sa Passion : ce qui veut dire qu’elle lui paraissait éclairer un aspect de son propre mystère.
JESUS, PIERRE ANGULAIRE
Cela se passait au cours d’une de ses discussions avec les grands prêtres et les anciens : il leur avait raconté une parabole, celle qu’on appelle des « vignerons homicides » (Mt 21,33-46) : « Il était une fois un propriétaire qui planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour » ; pour les interlocuteurs de Jésus, tous ces détails étaient d’une très grande importance ; ils disaient tout de suite de quelle vigne Jésus voulait parler. Car Isaïe avait employé exactement ces mots-là pour parler du peuple d’Israël. Et le propriétaire représentait Dieu, bien sûr. Dans la parabole d’Isaïe, le propriétaire se plaignait parce que, malgré tous ses soins, cette vigne ne donnait rien. Jésus reprend cette parabole, mais il y ajoute un nouveau chapitre : le propriétaire a confié sa vigne à des vignerons et il est parti en voyage. Ce qui prouve, déjà, qu’il faisait confiance. Quand est arrivé le temps des fruits, il a envoyé ses serviteurs réclamer son dû aux vignerons. Mais les vignerons ont empoigné les serviteurs ; ils ont battu à mort le premier, tué le second, lapidé le troisième ; qu’a fait le maître ? Il a envoyé d’autres serviteurs, plus nombreux, mais ils ont subi le même sort ; finalement, le propriétaire a envoyé son propre Fils ; lui, quand même, les vignerons le respecteraient, pensait-il. Au contraire, les vignerons l’ont tué, lui aussi, justement parce qu’il était le fils et donc l’héritier.
Comme souvent, à la fin d’une parabole, Jésus pose une question à ses auditeurs : à votre avis, que va faire maintenant le maître de la vigne ? Réponse évidente : il va traiter ces premiers vignerons comme ils le méritent et confier sa vigne à d’autres ; alors Jésus enchaîne : « N’avez-vous jamais lu dans les Ecritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue la pierre angulaire ; c’est là l’œuvre  du SEIGNEUR : Quelle merveille à nos yeux. » C’est la citation littérale de notre psaume d’aujourd’hui. Mais Jésus continue : Aussi je vous le déclare : le Royaume de Dieu vous sera enlevé, et il sera donné à un peuple qui en produira les fruits. Celui qui tombera sur cette pierre sera brisé, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera. » Cette pierre angulaire est donc à double tranchant, si l’on peut dire : précieuse pour les uns, qui peuvent s’y appuyer, et on parle alors d’œuvre merveilleuse de Dieu, elle est redoutable pour les autres. En matière de construction, c’est logique : la pierre inutilisée restée sur le chantier devient un obstacle sur lequel on trébuche.
A noter que cette parabole prononcée à Jérusalem était particulièrement parlante pour les auditeurs de Jésus qui avaient sous les yeux le Temple de Jérusalem : car les pierres utilisées pour la construction du mur du Temple sont absolument gigantesques : c’est dire leur solidité, mais aussi le danger qu’elles représentent pour celui qui trébuche dessus.
CROIRE OU NE PAS CROIRE, TOUT EST LA
Isaïe, déjà, employait cette image pour parler de Dieu : « C’est le SEIGNEUR, le tout-puissant que vous tiendrez pour saint, c’est lui que vous craindrez, c’est lui que vous redouterez. Il sera (à la fois) un sanctuaire pour vous (c’est-à-dire lieu de protection pour les fidèles) et une pierre que l’on heurte, et un rocher où l’on trébuche… Beaucoup y trébucheront, tomberont, se briseront… » (Is 8,13-14). Il veut dire par là que Dieu est source de vie pour les croyants, mais que ceux qui le méprisent font leur propre malheur.
On retrouve là, d’une certaine manière, un thème très habituel de la Bible : il y a deux chemins possibles dans la vie : celui qui nous mène à Dieu et le chemin opposé ; (et le propre d’un chemin, c’est qu’il va quelque part 😉 si on prend la bonne direction, chaque pas nous rapproche du but ; si on se trompe au carrefour, chaque pas nous éloigne du but ; ceux qui ont accepté de croire en Jésus, qui l’ont « reçu », comme dit l’évangile de Jean, grandissent tous les jours dans la paix, la lumière, la connaissance de Dieu. Ceux qui, au contraire, et par ignorance, tout simplement, ont refusé de croire, sont entraînés dans un aveuglement croissant. Dans le texte des Actes des Apôtres de ce dimanche, par exemple, il est frappant de voir comme les autorités religieuses de Jérusalem s’enferrent et, après avoir liquidé Jésus, ne songent qu’à faire taire ses disciples sans accepter de laisser remettre en question leurs certitudes, même quand les miracles leur crèvent les yeux.
Pour ceux qui ont accepté de croire, au contraire, tout est devenu lumineux, l’Esprit Saint les a ouverts peu à peu à l’intelligence des Ecritures. Déchiffrant le dessein de Dieu qui se réalise peu à peu dans l’histoire des hommes, ils peuvent dire : « Rendez grâce au SEIGNEUR : Il est bon ! Eternel est son amour ! »
—————–
Complément
Dans les trois évangiles synoptiques qui rapportent la parabole des vignerons homicides, celle-ci est située très peu après l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, celle où toute la foule l’a acclamé comme le Messie, alors que les chefs des prêtres restaient de marbre. Ce sont eux, les humbles qui seront les nouveaux vignerons, eux qui ont su reconnaître le Fils alors que ceux à qui la vigne avait été confiée en premier l’ont tué.

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Jean 3,1-2

Bien-aimés,
1 voyez quel grand amour nous a donné le Père
pour que nous soyons appelés enfants de Dieu,
– et nous le sommes -.
Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas :
c’est qu’il n’a pas connu Dieu.
2 Bien-aimés,
dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu,
mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté.
Nous le savons : quand cela sera manifesté,
nous lui serons semblables
car nous le verrons tel qu’il est.

LES DEUX SENS DU MOT MONDE
Je m’arrête sur la phrase : « Le monde ne peut pas nous connaître ». Pour la comprendre, il faut se souvenir que, pour Jean, le mot « monde » (cosmos en grec) a deux sens : parfois, il vise le monde que Dieu aime de toute éternité et qu’il veut sauver. Parfois, il vise tout ce qui est hostile ou au moins imperméable à Dieu.
Dans son évangile, par exemple, Jean nous rapporte ce que Jésus a dit à ses disciples le soir du Jeudi Saint à propos du monde : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le premier. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui lui appartiendrait ; mais vous n’êtes pas du monde : c’est moi qui vous ai mis à part du monde et voilà pourquoi le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur n’est pas plus grand que son maître ; s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi ; s’ils ont épié ma parole, ils épieront aussi la vôtre. Tout cela, ils vous le feront à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. » (Jn 15,18-21). Manière de dire : Il n’y a pas de raison que les disciples soient mieux traités que le maître.
C’est dire les rapports inévitablement très ambigus entre Jésus et le monde, puis entre les Chrétiens et le monde. D’une part, Jésus est venu pour sauver le monde ; et l’Eglise, à son tour, n’a pas d’autre raison d’être que de se mettre au service du monde ; et donc, il faut commencer par aimer le monde. D’autre part, Jésus puis ses disciples sont « à part » du monde et nécessairement méconnus, haïs, persécutés par le monde. Je reprends ces deux points :
Premièrement, Jésus est venu dans le monde pour le sauver ; le salut consistant à connaître le vrai visage de Dieu ; c’est le sens de la parole de Jésus à Pilate « Je suis né, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Et si Dieu veut sauver le monde, c’est parce qu’il l’aime : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3,16). Jean, dans la suite de sa première lettre, répète : « Voici comment s’est manifesté l’amour de Dieu au milieu de nous : Dieu a envoyé son Fils Unique dans le monde afin que nous vivions par lui. » (1 Jn 4,9). Et Jésus accepte d’aller jusqu’au bout pour que le monde découvre cet amour du Père ; dans sa prière, le dernier soir, il dit son grand désir : « Que le monde puisse connaître que c’est toi qui m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17,23). Donc Dieu aime le monde et veut son salut ; Jésus aime le monde et veut son salut ; j’ai envie de dire : vous voyez ce qu’il nous reste à faire !
Saint Augustin disait : « Etends ta charité sur le monde entier, si tu veux aimer le Christ ; parce que les membres du Christ sont étendus sur le monde… Le Christ, lui, aime son corps. »… Et le Père Teilhard de Chardin disait : « On ne convertit que ce qu’on aime. »
OSER RAMER A CONTRE-COURANT
Mais, deuxièmement, aimer quelqu’un, on le sait bien, ne veut pas dire être toujours d’accord avec ses agissements ! Aimer le monde consistera justement parfois à oser le contredire. Et le mot « monde », alors, chez Saint Jean, vise certains agissements, ce que Paul appellerait l’attitude d’Adam, la manière de vivre de ceux qui s’éloignent de Dieu. « Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu » (Jn 1,10).
Et la distance se creuse de plus en plus entre l’Envoyé de Dieu et le monde qui le refuse. Le dernier soir, encore, Jésus a bien prévenu : « Je vous ai dit tout cela afin que vous ne succombiez pas à l’épreuve. On vous exclura des synagogues. Bien plus, l’heure vient où celui qui vous fera périr aura le sentiment de présenter un sacrifice à Dieu. Ils agiront ainsi pour n’avoir connu ni le Père ni moi. » (Jn 16,2-3). Et il continue : « Désormais je ne suis plus dans le monde… ils (les disciples) ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde… » (Jn 17,11-18). Dans ce sens-là, non pas d’un mépris des hommes, mais du courage de témoigner, Jean a dit un peu plus haut, dans cette lettre que nous lisons aujourd’hui : « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui, puisque tout ce qui est dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, la confiance orgueilleuse dans les biens – ne vient pas du Père, mais provient du monde. Or le monde passe, lui et sa convoitise ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure à jamais. » (1 Jn 2,15-17). Et Jésus a dit dans le même sens « En ce monde, vous faites l’expérience de l’adversité, mais soyez pleins d’assurance, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33).
Autrement dit, le jour vient où, enfin, le monde saura, acceptera de croire à l’amour de Dieu, et où les hommes se conduiront en fils de Dieu et en frères les uns des autres. Parce que c’est bien cela le dernier mot de toute l’histoire humaine. Comme dit Paul : « J’estime que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu… elle garde l’espérance… car elle aura part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,19-21).
En attendant, il y a ceux qui ont cru en Jésus-Christ et ceux qui, encore, s’y refusent. Comme dit Jean dans le prologue de son évangile : « A tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. » (Jn 1,12). Ceux-là, dès maintenant, sont conduits par l’Esprit de Dieu et cet esprit leur apprend à traiter Dieu comme leur Père. « Dieu a envoyé dans nos coeurs l’esprit de son Fils qui crie Abba, Père ! » (Ga 4,4).
C’est le sens de l’expression « connaître le Père » chez Saint Jean ; c’est le reconnaître comme notre Père, plein de tendresse et de miséricorde, comme disait déjà l’Ancien Testament. A ceux qui ne le connaissent pas encore, c’est-à-dire qui ne voient pas encore en lui leur Père, il nous appartient de le révéler par notre parole et par nos actes. Alors, quand le Fils de Dieu paraîtra, l’humanité tout entière sera transformée à son image. Oui, vraiment, il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés !

EVANGILE – selon Saint Jean 10,11-18

En ce temps-là, Jésus déclara :
11 « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger,
qui donne sa vie pour ses brebis.
12 Le berger mercenaire n’est pas le pasteur,
les brebis ne sont pas à lui :
s’il voit venir le loup,
il abandonne les brebis et s’enfuit ;
le loup s’en empare et les disperse.
13 Ce berger n’est qu’un mercenaire,
et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui.
14 Moi, je suis le bon pasteur ;
je connais mes brebis,
et mes brebis me connaissent,
15 comme le Père me connaît,
et que je connais le Père ;
et je donne ma vie pour mes brebis.
16 J’ai encore d’autres brebis,
qui ne sont pas de cet enclos :
celles-là aussi, il faut que je les conduise.
Elles écouteront ma voix :
il y aura un seul troupeau
et un seul pasteur.
17 Voici pourquoi le Père m’aime :
parce que je donne ma vie,
pour la recevoir de nouveau.
18 Nul ne peut me l’enlever :
je la donne de moi-même.
J’ai le pouvoir de la donner,
j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau :
voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

DIEU COMME UN BERGER POUR SON PEUPLE
Cette comparaison du berger nous parle évidemment moins qu’aux contemporains de Jésus ; elle nous parle d’autant moins que qui dit berger dit troupeau, or nous ne rêvons pas d’être comparés à un troupeau ! Nous ne trouvons pas le terme très flatteur ; mais il faut nous replacer dans le contexte biblique.
A l’époque biblique, le troupeau était peut-être la seule richesse de son propriétaire ; il n’y a qu’à voir comment le livre de Job décrit l’opulence puis la déchéance de son héros. Cela se chiffre en nombre d’enfants, d’abord, puis en nombre de bêtes, tout de suite après : « Il y avait au pays de Ouç un homme du nom de Job. Il était, cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il possédait sept mille moutons, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs , cinq cents ânesses et une nombreuse domesticité. Cet homme était le plus grand des fils de l’Orient. » Et quand on vient annoncer à Job tous les malheurs qui s’abattent sur lui, cela concerne ses troupeaux et ses enfants.
Déjà d’Abraham, on disait « Abram était riche en troupeaux, en argent et en or » (Gn 13,2). Première remarque : si les troupeaux sont considérés comme une richesse, nous pouvons oser penser que Dieu nous considère comme une de ses richesses. Ce qui est quand même une belle audace sur le plan théologique ! Dieu est donc habituellement comparé à un berger, dont le troupeau est le peuple d’Israël ; par exemple : « Le Seigneur est mon berger, rien ne saurait me manquer… » (Ps 22/23). Ou encore : « Berger d’Israël, écoute, toi qui conduis ton troupeau, resplendis… » (Ps 79/80).
Cette image du berger dit la sollicitude de Dieu qui rassemble son peuple ; et, très souvent, ce thème du berger est associé à l’expérience de l’Exode, la libération d’Egypte ; on sait bien que c’est grâce à Dieu, et à lui seul, qu’on peut parler de peuple ! Sans lui, on ne s’en serait jamais sortis. Par exemple, le psaume 94/95 affirme : « Oui, il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main ».
LE ROI, BERGER A L’IMAGE DE DIEU
Son troupeau, Dieu le confie à des lieutenants (tenant-lieu) ; dans cette optique, les rois d’Israël sont comparés à leur tour à des bergers ; et toute une idéologie de la royauté va se développer sur ce thème-là : faite à la fois de sollicitude et de fermeté. Car un berger sérieux sait faire preuve des deux : c’est avec le même bâton, son bâton de marcheur, qu’il guide et rassemble les brebis qui ont du mal à suivre, mais aussi qu’il éloigne les indésirables, qu’il sépare les brebis et les boucs… et qu’il chasse les bêtes sauvages qui menacent le troupeau. Et l’on sait bien que, primitivement, le sceptre des rois était un bâton de berger. Vers 1750 av. J. C. le fameux roi Hammourabi de Babylone se comparait déjà, lui aussi, à un berger, et disait « je suis le berger qui sauve et dont le sceptre est juste ».
Malheureusement, il y a les rêves, l’idéal, et puis la réalité… les rois d’Israël, comme bien d’autres ont trop souvent failli à leur mission, ils ont oublié qu’ils n’étaient que des lieutenants de Dieu et ils ont recherché leur propre intérêt et non celui de leur peuple. Au lieu de veiller sur leur troupeau, ils se sont préoccupés d’eux-mêmes, de leur richesse, de leur honneur, de leur grandeur ; et au lieu de faire régner la justice dans le pays, ils ont laissé s’installer l’injustice au profit de l’opulence des uns, au risque de la misère des autres. Les prophètes ont des paroles très dures pour eux : « Malheur aux bergers d’Israël qui se paissent eux-mêmes ! N’est-ce pas le troupeau que les bergers doivent paître ? » (Ez 34,2).
LE MESSIE SERA UN BERGER DIGNE DE DIEU
Mais, à travers ou malgré toutes les déceptions, les croyants ne perdent jamais l’espérance ; puisque le vrai berger d’Israël, c’est Dieu lui-même, et puisque Dieu est fidèle, on sait qu’on est en bonnes mains. Et on attend le roi idéal, celui qui gardera le troupeau au nom de Dieu, qui sera un instrument docile dans la main de Dieu. Par exemple, dans le livre d’Ezéchiel : « Moi-même je ferai paître mon troupeau, moi-même le ferai coucher, dit Dieu. La bête perdue, je la chercherai ; celle qui se sera écartée, je la ferai revenir ; celle qui aura une patte cassée, je lui ferai un bandage ; la malade, je la fortifierai. » (Ez 34,16).
Donc, quand Jésus s’attribue le titre de Bon Pasteur, cela revient exactement à dire « Je suis le Messie, celui que vous attendiez ; le Sauveur, c’est moi ». D’ailleurs, ses interlocuteurs ne s’y sont pas trompés ; puisque Saint Jean note dans les versets suivants que cette déclaration a provoqué à nouveau la division parmi les Juifs. Les prêtres et les chefs du peuple ont très bien compris derrière les propos de Jésus une attaque à peine déguisée contre eux qui sont les pasteurs en titre du troupeau qui leur a été confié par Dieu. Plus tard, les Chrétiens découvriront ce qu’Ezéchiel ne pouvait pas encore deviner : que, réellement, le Messie serait non seulement un lieu-tenant de Dieu mais le Fils de Dieu lui-même. Son sceptre à lui, c’est sa croix : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12,32).
——————
Compléments
Jésus (berger donnant librement sa vie) répond bien au portrait du Serviteur dessiné par Isaïe
Je donne ma vie pour mes brebis
Jean a retenu avec soin toutes les phrases de son maître qui disaient sa détermination à donner sa vie pour son troupeau : « Je donne ma vie… Personne n’a pu me l’enlever : je la donne de moi-même. » (Jn 10,18). Jean souligne ici la liberté de Jésus ; la liberté n’est-elle pas le premier attribut d’un roi ? Voilà bien, nous dit Jean, le roi que l’on attendait, non pas le roi que nous présentent les magazines, mais celui qui sera prêt à tout pour sauver son peuple. Décidément, les vues de Dieu ne sont pas les nôtres !
Jean le notera encore au moment de l’arrestation de Jésus « Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver » ; Jn 18,4) et, au sein même du récit de la Passion, il note l’attitude souverainement libre de Jésus (19,28).
Il y aura un seul troupeau et un seul pasteur
Cet horizon est loin d’être atteint, nous ne le savons que trop. Il ne l’était pas non plus lorsque Jean a écrit son évangile et pourtant, il a osé l’affirmer. Depuis la Résurrection, il sait que plus rien ne pourra empêcher ces promesses de Jésus de s’accomplir.

ACTES DES APÔTRES, ACTES DES APOTRES, ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT LUC, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE EPITRE DE SAINT JEAN, PSAUME 4, TEMPS PASCAL

Dimanche 18 avril 2021 : 3ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 18 avril 2021 : 3ème dimanche de Pâques

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 3, 13… 19

En ces jours-là, devant tout le peuple,
Pierre prit la parole :
« Hommes d’Israël,
13 le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob,
le Dieu de nos pères,
a glorifié son serviteur Jésus,
alors que vous, vous l’aviez livré ;
vous l’aviez renié en présence de Pilate, qui était décidé à le relâcher,
vous l’aviez rejeté.
14 Vous avez renié le Saint et le Juste
et vous avez demandé
qu’on vous accorde la grâce d’un meurtrier.
15 Vous avez tué le Prince de la vie
lui que Dieu a ressuscité d’entre les morts,
nous en sommes témoins.
17 D’ailleurs, frères, je sais bien
que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs.
18 Mais Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait d’avance annoncé
par la bouche de tous les prophètes :
que le Christ, son Messie, souffrirait.
19 Convertissez-vous donc et tournez-vous vers Dieu
pour que vos péchés soient effacés. »

LA GUERISON DE L’INFIRME DE LA BELLE PORTE
Pierre s’adresse à un public juif : « Hommes d’Israël ». Il leur parle comme à des frères, il dit « frères » d’ailleurs, mais en même temps on voit bien qu’il n’est plus tout à fait du même bord, si l’on peut dire ; il est clair qu’il a pris parti pour Jésus-Christ et il s’adresse à ceux qui sont responsables de sa mort, « responsables mais pas coupables », dirait-on aujourd’hui. Ce public auquel il s’adresse est certainement tout ouïe parce qu’il vient d’assister à quelque chose d’extraordinaire : nous sommes au Temple de Jérusalem, vers trois heures de l’après-midi, l’heure de la prière. A l’une des portes du Temple, celle qu’on appelle la Belle Porte, un infirme tendait la main aux passants, comme chaque jour, depuis des années ; parmi ces passants, se trouvaient Pierre et Jean ; et Pierre a dit au mendiant « De l’or ou de l’argent, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, marche ! » Et, raconte Luc, prenant l’infirme par la main droite, Pierre l’a fait lever ; à l’instant même l’homme a senti ses pieds et ses chevilles s’affermir ; d’un bond, il était debout, lui qui n’avait jamais marché, et il est entré dans le Temple, en marchant, en bondissant plutôt, et en louant Dieu.
Evidemment, après une chose pareille, les spectateurs sont prêts à écouter les explications. Pierre improvise donc un discours : « Israélites, pourquoi vous étonner de ce qui vient d’arriver ? Et pourquoi nous regardez-vous comme des bêtes curieuses ? Ce n’est ni notre piété personnelle ni notre propre puissance qui ont fait ce miracle… C’est Jésus lui-même qui l’a guéri. » Voilà donc le contexte dans lequel Pierre prend la parole : c’est une véritable plaidoirie ; pour lui, il s’agit de faire franchir à ses interlocuteurs une étape capitale dans la foi ; tous partagent la même foi dans le Dieu des Pères, tous attendent le Messie, tous connaissent les prophéties de l’Ancien Testament ; mais comment les convaincre que ces prophéties concernaient Jésus-Christ ? Au fond Pierre essaie d’ouvrir les yeux des Juifs sur ce qu’on peut appeler une « erreur judiciaire ».
UNE ERREUR JUDICIAIRE
L’erreur, d’après Pierre, c’est d’avoir livré à tort un innocent à la justice, d’avoir fait gracier un meurtrier, Barabbas, et obtenu la peine de mort contre l’innocent, tout cela par ignorance. L’erreur, c’est de n’avoir pas reconnu dans cet homme juste le Messie. Jésus lui-même l’a dit sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34).
Il faut reconnaître qu’il y avait de quoi se tromper ; Jésus de Nazareth ne ressemblait guère au Messie qu’on attendait. Et sa mort même, sa déchéance plaidait contre lui ; sûrement, si Dieu était comme l’on croyait, il lui aurait évité de souffrir…
Pierre affirme tranquillement « Dieu avait d’avance annoncé par la bouche de tous les prophètes que son Messie souffrirait ». En fait, on ne trouve nulle part dans l’Ancien Testament une affirmation aussi claire du genre « le Messie de Dieu sera d’abord rejeté, injustement condamné, mais c’est comme cela qu’il sauvera l’humanité » ; on trouve beaucoup d’annonces du Messie sous les traits d’un roi qui libérera son peuple, d’un prêtre qui obtiendra le pardon des péchés, d’un prophète qui apportera le salut de Dieu, d’un Fils de l’homme victorieux de toutes les forces du mal ; mais dans toutes ces annonces, on entend surtout un langage de victoire ; restent les fameux chants du Serviteur et en particulier le chant du Serviteur souffrant dans le livre d’Isaïe, mais, visiblement, ils n’inspiraient guère les chefs des prêtres à l’époque de Jésus. Bien sûr, après coup, pour ceux qui ont été témoins de la résurrection du Christ, pour ceux dont le cœur  a été « ouvert à l’intelligence des Ecritures », comme dit ailleurs Saint Luc, tout est lumineux ; ils relisent les prophéties d’Isaïe et ils redécouvrent ces fameux textes qui présentaient le Messie sous les traits d’un Serviteur innocent mais persécuté et finalement mis à mort avant d’être glorifié par Dieu, et ils les relisent comme une annonce des souffrances et de la glorification de Jésus.
LE SERVITEUR SOUFFRANT ANNONCE PAR ISAIE
Le quatrième chant du Serviteur, en particulier, s’applique parfaitement à la Passion du Christ : « Il n’avait ni aspect, ni prestance tels que nous le remarquions, ni apparence telle que nous le recherchions. Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel celui devant qui on cache son visage ; oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement. En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions frappé par Dieu et humilié… Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche. Sous la contrainte, sous le jugement, il a été enlevé… Il a été retranché de la terre des vivants… »
Ce texte dit aussi la glorification du Serviteur souffrant : « Voici que mon Serviteur triomphera, il sera haut placé, exalté, élevé à l’extrême. De même que les foules ont été horrifiées à son sujet, de même à son sujet des foules de nations vont être émerveillées… Sitôt reconnu comme juste, il dispensera la justice, lui, mon Serviteur, au profit des foules… » (Is 53,2… 11).
On voit bien l’importance qu’un tel texte a pu prendre pour les premiers Chrétiens dans leur méditation sur le mystère du Christ. Et c’est à cette découverte-là que Pierre veut amener les Juifs aux quels il adresse son discours ; et il leur dit « rien n’est jamais perdu ; il est toujours temps de réparer une erreur judiciaire, de réhabiliter un innocent ; et la merveille de la miséricorde de Dieu, c’est qu’elle s’applique à vous, justement, la prière du Christ : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. Je sais bien que vous agi dans l’ignorance, vous et vos chefs… Convertissez-vous donc et revenez à Dieu pour que vos péchés soient effacés ».

PSAUME – 4, 2. 4. 7. 9

2 Quand je crie, réponds-moi,
Dieu, ma justice !
Toi qui me libères dans la détresse,
pitié pour moi, écoute ma prière !

4 Sachez que le SEIGNEUR a mis à part son fidèle
Le SEIGNEUR entend quand je crie vers lui.
7 Beaucoup demandent : « Qui nous fera voir le bonheur ? »
Sur nous, SEIGNEUR, que s’illumine ton visage !

9 Dans la paix, moi aussi,
je me couche et je dors ;
car tu me donnes d’habiter, SEIGNEUR,
seul, dans la confiance.

LE SEIGNEUR ENTEND QUAND JE CRIE VERS LUI
Il est bien court, ce psaume 4 qui ne comporte en tout que neuf versets (nous en lisons quatre ici) ; mais il est riche de toute la foi d’Israël, de toute cette longue histoire d’Alliance entre le peuple élu et son Dieu, pendant des siècles. Confiance et supplication mêlées, fierté et bonheur d’être le peuple élu, découverte du Dieu libérateur, tout y est. Premièrement, la prière du peuple d’Israël est faite de confiance et supplication mêlées : « Quand je crie, réponds-moi, Dieu, ma justice ! Toi qui me libères dans la détresse, pitié pour moi, écoute ma prière ! » Et encore : « Le Seigneur entend quand je crie vers lui » (verset 4). Dans toute prière juive, nous trouvons ce mélange d’action de grâce et de supplication ; à tel point que le même mot « Hosanna » est employé pour dire à la fois « Seigneur, tu nous sauves, gloire à toi » ET « S’il te plaît, Seigneur, sauve-nous ».
Un autre psaume dit : « Dieu notre Dieu nous bénit, Que notre Dieu nous bénisse » ! C’est logique : quand on adresse une prière à quelqu’un, on reconnaît implicitement qu’il peut et veut notre bien ; sinon, on ne le prierait pas ! Et quand nos enfants nous demandent quelque chose, nous sommes heureux et fiers, car c’est une preuve de confiance qu’ils nous donnent.
Le peuple d’Israël ne nous a pas attendus pour savoir que le dessein de Dieu n’est que bienveillant et que sa toute puissance est celle de l’amour. Jésus disant à son Père « Je sais bien que tu m’exauces toujours » était bien un fils d’Israël. Au sein même de cette certitude, la prière peut se faire « cri » parce que la foi la plus pure ne dispense pas de souffrir ; et il y a bien dans nos vies des moments où la détresse nous fait non pas « prier » mais « crier »… C’est l’un des cadeaux de la Bible que de nous révéler qu’il est permis de « crier »…
Deuxième trait de la foi juive, la fierté, le bonheur d’être le peuple élu, mis à part, consacré. C’est le sens du dernier verset : « Tu me donnes d’habiter, SEIGNEUR, seul, dans la confiance » : en réalité, ici, le mot « seul » veut dire « à part ». « Habiter à part, dans la confiance », en langage biblique, cela signifie qu’on sait où est le vrai bonheur : les étrangers nous demandent « qui nous fera voir le bonheur ? » Eh bien, nous, nous savons où réside le bonheur de l’homme, c’est dans l’Alliance avec notre Dieu.
Nous avons entendu également : « Le SEIGNEUR a mis à part son fidèle », et le mot « fidèle », en hébreu, c’est le « hassid », le bien-aimé ; et on sait bien que ce choix, cette élection comme on dit, est pur choix de Dieu, inexplicable, immérité, comme tous les choix d’amour… Ce n’est pas une affaire de mérite : on n’oublie jamais cette phrase du Deutéronome : « Si le SEIGNEUR s’est attaché à vous et s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le moindre de tous les peuples… Ce n’est pas parce que tu es juste ou que tu as le coeur droit que tu vas entrer prendre possession de ce bon pays… car tu es un peuple à la nuque raide » (Dt 7,7 ; 9,5…7). On n’en tire donc pas orgueil, c’est un fait, tout simplement ; un fait qui nourrit la confiance éperdue qui ne quitte jamais Israël, même dans les situations les plus dramatiques : « Dans la paix, je me couche et je dors ; car tu me donnes d’habiter, Seigneur, à part, dans la confiance » ; source de bonheur et de fierté, cette élection est source aussi de bien des persécutions, au long des siècles ; cette mise à part signifie aussi isolement, incompréhension : inévitablement, « à part » signifie aussi « différent ».
HABITER DANS LA CONFIANCE
Enfin, troisième aspect de la prière d’Israël, la découverte du Dieu libérateur. « Toi qui me libères dans la détresse… », ce n’est pas un effet de style, c’est l’expérience qui parle ! Il ne faut pas oublier que la première expérience qu’Israël a faite de Dieu, c’est l’Exode : Dieu a entendu la souffrance des esclaves, des humiliés et il les a libérés de l’Egypte, la maison de servitude, selon l’expression consacrée. Et si Dieu a libéré son peuple de la domination du Pharaon, ce n’est pas pour lui imposer une autre domination, la sienne ; c’est pour lui offrir le bonheur et la liberté ; là, ce psaume consonne très fort encore une fois avec les méditations du livre du Deutéronome ; notre psaume dit : « Tu mets dans mon cœur  plus de joie que toutes leurs vendanges et leurs moissons… tu me donnes d’habiter, à part, dans la confiance » et en écho le Deutéronome : « Confiant, Israël se repose ; elle coule à l’écart, la source de Jacob, vers un pays de blé et de vin nouveau, et le ciel même y répand la rosée » (Dt 33,28).
Cette expérience du Dieu libérateur n’appartient pas seulement au passé tel qu’il est raconté dans le livre de l’Exode : il y a dans nos vies bien d’autres maisons de servitude et Dieu a été découvert comme celui qui accompagne toute entreprise de libération. « Toi qui me libères dans la détresse… », c’est au présent. Il y a là l’expression d’une véritable expérience de foi : l’homme religieux dit « J’aime Dieu », le croyant dit « Dieu m’aime et me libère ».
Enfin, il faut entendre cette magnifique formule de bénédiction, « Sur nous, SEIGNEUR, que s’illumine ton visage ! » C’est le souhait le plus cher du croyant pour ceux qu’il aime ; c’est la formule du livre des Nombres « Que le SEIGNEUR te bénisse et te garde, qu’il fasse sur toi rayonner son Visage, que le SEIGNEUR te découvre sa Face, qu’il te prenne en grâce et t’apporte la paix. » (Nb 6,24-26).

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Jean 2, 1 – 5a

1 Mes petits enfants,
je vous écris cela pour que vous évitiez le péché.
Mais si l’un de nous vient à pécher,
nous avons un défenseur devant le Père :
Jésus Christ, le Juste.
2 c’est lui qui, par son sacrifice, obtient le pardon de nos péchés,
non seulement des nôtres,
mais encore de ceux du monde entier.
3 Voici comment nous savons
que nous le connaissons :
si nous gardons ses commandements.
4 Celui qui dit : « Je le connais »,
et qui ne garde pas ses commandements,
est un menteur :
la vérité n’est pas en lui.
5 Mais en celui qui garde sa parole,
l’amour de Dieu atteint vraiment la perfection.

TOUS, PECHEURS PARDONNES
Jean développe ici trois certitudes : premièrement, nous sommes tous pécheurs ; deuxièmement, nous sommes tous des pécheurs pardonnés ; troisièmement, c’est en Jésus que nous sommes pardonnés.
Premièrement, nous sommes tous pécheurs : même si le péché n’est pas notre sujet de conversation le plus habituel, nous savons bien et nous disons volontiers que « nul n’est parfait » ; si Jean dit : « Mes petits enfants, je vous écris pour que vous évitiez le péché», cela veut bien dire qu’il considère la vie chrétienne comme un combat ; nous sommes tous des êtres partagés, nous avons tous un côté ombre et un côté lumière.
Et chacun de nous peut dire comme Paul : « Je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais » (Rm 7,15). Isaïe, lui aussi, le grand Isaïe, prenant conscience de la sainteté de Dieu, s’écriait : « Je ne suis qu’un homme aux lèvres impures » (Is 6,5).
Et Jean, dans cette même première lettre, constate « le monde tout entier gît sous l’empire du Mauvais » (1 Jn 5,19). On n’a pas le droit de se voiler la face sur cette vérité-là et de se prendre pour des purs ! Quelques lignes avant le passage d’aujourd’hui, Jean a dit crûment : « Si nous disons : Nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous » (1 Jn 1,8).
Mais, et voilà la deuxième certitude, la grande nouvelle de la Bible, ce n’est pas que nous sommes pécheurs, c’est que nous sommes pardonnés ; l’annonce de Jésus à tous ceux qu’il rencontre dans les Evangiles, c’est « tes péchés sont pardonnés ». Et le Credo nous fait dire non pas « je crois que nous sommes pécheurs », mais « je crois à la rémission des péchés ». La conclusion de cette lettre, c’est « Je vous ai écrit tout cela pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui avez la foi au nom du Fils de Dieu »… Un des axes de la pédagogie biblique a certainement été de faire passer l’homme du sentiment de culpabilité à l’accueil humble et reconnaissant du pardon de Dieu.
On en a un exemple dans le psaume 50/51 qui commence par dire « ma faute est toujours devant moi sans relâche » (voilà le sentiment de culpabilité) et qui ajoute « Contre toi et toi seul j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux je l’ai fait » (là s’amorce le repentir, versets 5-6).
La véritable attitude pénitentielle, ce n’est pas de faire le compte de nos péchés, c’est d’accueillir le pardon de Dieu qui nous précède toujours. De l’accueil de l’enfant prodigue par le Père à la phrase de Jésus à la femme adultère, l’évangile répète ce que l’Ancien Testament avait déjà dit, à savoir que le pardon de Dieu est toujours offert. Le sentiment de culpabilité nous emprisonne, on peut même dire nous « empoisonne » ; la vérité nous libère : cette vérité, c’est à la fois nous sommes pécheurs, et parce que Dieu est Amour et Pardon, nous sommes pardonnés.
C’est bien le sens des affirmations de Jean : « Si nous disons : Nous n’avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous » (1 Jn 1,8)… « Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité » (1 Jn 1,9).
JESUS, NOTRE DEFENSEUR
Enfin, troisième certitude exprimée par Jean dans le texte d’aujourd’hui, c’est en Jésus que nous sommes pardonnés : « Si l’un de nous vient à pécher, nous avons un défenseur devant le Père : Jésus-Christ, le Juste. Il est la victime offerte pour nos péchés… » L’expression « victime offerte pour nos péchés » n’est pas compréhensible dans notre mentalité d’aujourd’hui. Pour la comprendre, il faut nous reporter à la liturgie juive des contemporains de Jean. Tout au long de l’Ancien Testament, le peuple juif avait conscience d’être pécheur, d’être infidèle à l’Alliance et, pour renouer cette Alliance, il offrait des sacrifices, des victimes, au temple de Jérusalem. Désormais, dit Jean, ce culte-là est révolu ; Jésus s’offre lui-même pour rétablir définitivement l’Alliance entre Dieu et les hommes. Quand Jean, dans son évangile, désigne Jésus comme « l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », c’est exactement la même chose.
Et la lettre aux Hébreux affirme que « Jésus supprime le premier culte pour établir le second » : « En entrant dans le monde, le Christ dit : de sacrifice et d’offrande, tu n’as pas voulu. Mais tu m’as façonné un corps. Holocaustes et sacrifices pour le péché ne t’ont pas plu. Alors j’ai dit me voici… je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté. » (He 10). En Jésus une étape décisive de l’histoire de l’humanité a été franchie : ce n’est plus au Temple de Jérusalem que nous recevons le pardon de Dieu, c’est dans l’union au Christ mort et ressuscité.1 Une union offerte à tous les hommes : « Il est la victime offerte pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais encore pour ceux du monde entier. » Jésus l’a précisé lui-même à plusieurs reprises, en particulier dans l’institution de l’Eucharistie : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. » (Mc 14,24).
Mais l’expression « victime offerte » peut prêter à contresens ! Si nous relisons bien la lettre aux Hébreux, elle nous dit que, avec Jésus-Christ, cette formule « victime offerte » a complètement changé de sens. Ce n’est pas par des actions que Jésus nous sauve du péché, c’est par son être même : lui qui est sans péché, c’est-à-dire qu’il ne quitte pas la présence du Père, qu’il est sans cesse « tourné vers le Père » (comme dit le Prologue de l’évangile de Jean), c’est-à-dire en perpétuel dialogue d’amour avec Dieu, avec le Père. Il est en même temps auprès de nous pour nous réconforter, nous assister. Jean emploie le mot « Défenseur » pour désigner ce lien désormais tissé entre Dieu et l’humanité : « Nous avons un Défenseur devant le Père ». Comme dit magnifiquement la première prière eucharistique pour la réconciliation, désormais « ses bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance ».
————————
Note
1 – De manière imagée, Jean disait la même chose dans l’épisode de la Purification du Temple : lorsque Jésus proclamait « Détruisez ce Temple et en trois jours je le rebâtirai », Jean commentait « Le Temple dont il parlait c’était son corps. »

EVANGILE – selon Saint Luc 24,35 – 48

En ce temps-là, les disciples qui rentraient d’Emmaüs
racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons
35 ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur
s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
36 Comme ils en parlaient encore,
lui-même fut présent au milieu d’eux,
et leur dit : « La paix soit avec vous ! »
37 Saisis de frayeur et de crainte,
ils croyaient voir un esprit.
38 Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous bouleversés ?
Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre coeur ?
39 Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi !
Touchez-moi, regardez :
un esprit n’a pas de chair ni d’os
comme vous constatez que j’en ai. »
40 Après cette parole,
il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire,
et restaient saisis d’étonnement.
Jésus leur dit :
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
42 Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
43 qu’il prit et mangea devant eux.
44 Puis il leur déclara :
« Voici les paroles que je vous ai dites
quand j’étais encore avec vous :
Il faut que s’accomplisse
tout ce qui a été écrit à mon sujet
dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. »
45 Alors il ouvrit leur intelligence
à la compréhension des Ecritures.
46 Il leur dit :
« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
47 et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés,
à toutes les nations,
en commençant par Jérusalem.
48 A vous d’en être les témoins. »

LE PROJET DE DIEU EN MARCHE
La phrase qui est au cœur  de ce texte nous parle d’accomplissement : « Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes. » Le thème de l’accomplissement court dans toute la Bible ; on pourrait comparer Dieu à un artiste qui a conçu une œuvre  d’art : je me rappelle un sculpteur qui a entrepris, il y a quelques années, pour une église, une énorme croix en bronze doré. Dès les premiers croquis, il l’imaginait, il la voyait, et, déjà, elle le remplissait de joie ; il a fallu plusieurs mois, sinon plusieurs années, pour que son rêve devienne réalité : il a fallu aussi des collaborateurs qui lui ont fait confiance puisque lui seul avait le secret de son chef-d’œuvre  ; elle est née, enfin, l’œuvre , après bien des efforts, des fatigues, la chaleur du four, et tous enfin, ont su à quelle merveille ils avaient collaboré. Après coup, ils peuvent enfin dire « oui, il fallait » bien tout cela pour en arriver là !
Le dessein bienveillant de Dieu qui se réalise dès « avant la fondation du monde », comme dit Paul, est bien plus grandiose qu’une œuvre  d’art, si belle soit-elle ! Et on peut lire tout au long de la Bible, l’histoire de ce projet en marche : la longue patience de Dieu à travers le temps, les étapes et les débuts de réalisation, les échecs et les recommencements, les collaborations. Dire que le dessein bienveillant de Dieu s’accomplit dans l’Histoire des Hommes, c’est dire que l’Histoire de l’Humanité a un « SENS », c’est-à-dire à la fois une « signification » et une « direction ». C’est un article de notre foi. Ce qui veut dire que nous n’avons jamais le droit de céder à la morosité ambiante ! Les croyants sont tournés vers l’avenir (l’à-venir) et non vers le passé ! Dans le Notre Père, ils disent : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », en d’autres termes, « que s’accomplisse ton projet ».
DIEU CHERCHE DES COLLABORATEURS
Comme notre sculpteur, Dieu cherche des partenaires pour son projet : la Bible nous dit que, depuis toujours Dieu propose à l’humanité de collaborer à son grand projet : il y a eu Adam, Noé, Abraham… et le choix du peuple d’Israël pour être le partenaire de Dieu au service de l’humanité tout entière. Ce choix de Dieu qu’on appelle l’élection d’Israël reste valable encore aujourd’hui : cette Alliance proposée à Israël n’a jamais été dénoncée par Dieu ! Israël est encore le peuple élu, car « Dieu ne peut se renier lui-même » (2 Tm 2, 13). Puis le Christ a pris chair au sein de ce peuple élu, et enfin, il a transmis la mission à tous ceux qui veulent bien entrer dans son Eglise. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie », dit-il dans l’évangile de Jean (Jn 20, 21).
Bien sûr, à force de parler de projet de Dieu, on peut se demander ce que devient notre Liberté. Or, l’une des découvertes d’Israël, c’est que Dieu ne tire pas toutes les ficelles, l’homme a une responsabilité dans son histoire ; il n’y a pas un scénario écrit d’avance. Au contraire, Dieu respecte la liberté de l’homme ; et, d’après Saint Pierre, c’est justement parce que Dieu respecte la liberté de l’homme que le projet n’avance pas plus vite ! « Le Seigneur ne tarde pas à accomplir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. » (2 P 3,9). Quand les croyants relisent les Ecritures, ils y déchiffrent cette longue patience de Dieu. Pierre dit encore : « Il y a une chose en tout cas, mes amis que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour » (2 P 3,8).
Quand le Christ dit à ses apôtres « Il fallait », il leur apprend justement à reconnaître sous la surface des jours et des millénaires la lente mais sûre maturation de l’humanité nouvelle qui sera un jour réunie en lui. C’est cela « l’intelligence des Ecritures ». Non pas « c’était écrit, programmé » ; mais c’est dans la ligne de l’œuvre  de Dieu. Alors, pour les disciples, tout est devenu lumineux : bien sûr, le Dieu d’amour et de pardon ne pouvait qu’aller jusqu’au bout de l’amour et du pardon ; bien sûr, l’Alliance d’amour parfaite entre Dieu et l’humanité ne pouvait être scellée que dans l’homme-Dieu, celui qui est l’amour même. Bien sûr, pour nous entraîner au-delà de la mort, dans la lumière de la Résurrection, il fallait qu’il traverse lui-même la mort ; bien sûr, pour nous apprendre à surmonter la haine avec la seule force de l’amour, il fallait qu’il affronte lui-même la haine et la dérision ; bien sûr, pour inaugurer l’humanité qui connaît le Père, il fallait qu’il vienne nous révéler le vrai visage de Dieu sur un visage d’homme : « Qui m’a vu a vu le Père » ; ce « il fallait », Jésus lui-même l’a expliqué à Pilate au cours de la Passion (Jn 18,37) : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité… »
———————-
Complément
Notre mission de collaboration au projet de Dieu, c’est d’annoncer à notre tour (et de vivre le mieux possible) le dessein bienveillant de Dieu. C’est ce que Paul appelle « achever dans notre chair ce qui manque à l’œuvre  du Christ ». « Achever dans notre chair » voulant dire tout simplement mettre notre vie quotidienne au service de ce grand projet.
Voilà la phrase de Paul : « Ce qui manque aux détresses du Christ, je l’achève dans ma chair pour son Corps qui est l’Eglise ; j’en suis devenu le ministre en vertu de la charge que Dieu m’a confiée à votre égard : achever l’annonce de la Parole de Dieu, le mystère tenu caché tout au long des âges et que Dieu a manifesté maintenant à ses saints. Il a voulu leur faire connaître quelles sont les richesses et la gloire de ce mystère parmi vous… » (Col 1,24-26).

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Dimanche 11 avril 2021 : 2ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 11 avril 2021 : 2ème dimanche de Pâques

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 4,32-35

32 La multitude de ceux qui étaient devenus croyants
avait un seul cœur et une seule âme ;
et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre,
mais ils avaient tout en commun.
33 C’est avec une grande puissance
que les Apôtres rendaient témoignage
de la résurrection du Seigneur Jésus,
et une grâce abondante reposait sur eux tous.
34 Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence,
car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons
les vendaient,
35 et ils apportaient le montant de la vente
pour le déposer aux pieds des Apôtres ;
puis on le distribuait en fonction des besoin de chacun.

UN NOUVEAU MODE DE VIE
On trouve plusieurs textes comme celui-ci dans le livre des Actes des Apôtres : des sortes de résumés (on les appelle des « sommaires ») de ce qu’était la vie de la première communauté chrétienne, dans les premiers temps de l’Eglise.
Les apôtres ont reçu l’Esprit-Saint à la Pentecôte et saint Luc nous décrit ici en quoi consiste la vie nouvelle qui s’instaure dans la toute première communauté chrétienne. Première insistance, l’unité : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur  et une seule âme ». Luc constate : la foi illumine tellement l’existence des croyants que, inévitablement, on n’a plus qu’un seul cœur  et une seule âme ! Jésus l’avait bien dit : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra comme mes disciples » (Jn 13,35).
Deuxième insistance de ce texte : cette unité se traduit concrètement en partage des biens. Dès la première phrase, les deux choses sont inséparables : « La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul cœur  et une seule âme ET personne ne se disait propriétaire de ce qu’il possédait, mais on mettait tout en commun… Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et ils apportaient le montant de la vente pour le déposer aux pieds des apôtres ; puis on le distribuait en fonction des besoins de chacun. » Evidemment, cela va de soi : on ne peut pas dire qu’on n’a qu’un seul coeur et une seule âme, si on peut laisser l’autre dans la misère et fermer les yeux sur ses besoins.
Saint Luc ne cherche pas ici à nous faire un cours d’économie ni à nous prescrire le régime social idéal, ce n’est pas son propos ; il dit quelque chose de beaucoup plus profond ; le fond de sa pensée, il nous le livre dans la phrase centrale de ce passage ; à elle toute seule, la composition de ces quelques lignes a son importance : deux phrases semblables en encadrent une troisième, il y a donc ce qu’on appelle une inclusion ; et cette inclusion-là est tout-à-fait instructive. Première phrase : « Les chrétiens n’avaient qu’un seul coeur et qu’une seule âme ; personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais on mettait tout en commun. » Troisième phrase, « Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et on distribuait le montant de la vente en fonction des besoins de chacun. » Donc deux phrases qui disent le partage des biens matériels.
La phrase centrale, au premier abord parle de tout autre chose : « C’est avec une grande puissance que les Apôtres rendaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grâce abondante reposait sur eux tous ». En réalité, la construction même du texte prouve que pour Saint Luc, le partage fraternel de tous les biens est précisément une des façons de témoigner de la résurrection du Christ qui est le cœur  de la foi chrétienne. Depuis la Résurrection du Christ, l’humanité nouvelle est née, celle qui est capable, désormais, de vivre au jour le jour l’amour et le partage (à condition de se laisser en permanence guider par l’Esprit-Saint).
Pour les apôtres, la Résurrection du Christ est « l’Événement » qui a tout changé : le Christ est ressuscité et son Esprit, sa puissance d’aimer les habite. « Une grâce abondante reposait sur eux tous » : la grâce, c’est la présence de Dieu en nous, c’est l’amour de Dieu en nous. Apôtres et baptisés sont habités par l’amour, un amour tellement puissant qu’il les transforme complètement, au point de leur faire voir tout autrement les réalités matérielles. Il arrive bien dans nos vies qu’un grand événement, heureux ou malheureux, change complètement nos priorités. Des choses qui nous paraissaient jusque-là insignifiantes prennent tout d’un coup une grande valeur, d’autres auxquelles nous tenions beaucoup nous apparaissent tout d’un coup secondaires.
Un jeune couple qui a la joie d’accueillir un enfant, par exemple, sacrifiera de bon cœur  sa liberté ; et on entend souvent les rescapés d’un grand accident ou d’une maladie dire que, pour eux, rien ne sera plus comme avant.
LE PARTAGE DES BIENS
Pour les premiers Chrétiens, nous dit Luc, la possession des biens matériels n’est plus une priorité : « Personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre » ; il y a une nuance appréciable ! On possède des biens, on ne s’en prétend pas propriétaire, mais on met tout en commun pour que ces biens comblent les besoins de tous et que personne ne soit dans la misère ; en d’autres termes, ils se comportaient, non en propriétaires mais en intendants. Il faut reconnaître qu’il y a là tout un changement de mentalité… Il y faut bien la puissance de la grâce ! On est dans la droite ligne, une fois de plus, de l’Ancien Testament : toute la prédication prophétique visait à une double prise de conscience : premièrement, tout ce que nous possédons est cadeau de Dieu ; deuxièmement, tout homme est un frère.
Première prise de conscience, tout ce que nous possédons est cadeau de Dieu : le geste d’offrande des récoltes au printemps était justement un geste de reconnaissance au vrai sens du terme : on reconnaissait que tout était cadeau et on en était reconnaissants ! Et le leitmotiv du Livre du Deutéronome est « garde-toi d’oublier », sous-entendu « que tout est cadeau ». Deuxième prise de conscience, tout homme est un frère. Le livre de Job a cette formule extraordinaire : « C’est le même Dieu qui nous a formés dans le sein » (Jb 31,15), et Isaïe parle bien de tout homme quand il dit : « Partage ton pain avec l’affamé, les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras », et il termine « Devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas » (Is 58,7). « Celui qui est ta propre chair », c’est-à-dire ton frère.
Saint Luc constate que quand les Ecritures sont accomplies, quand enfin on vit dans le régime de la Nouvelle Alliance, à laquelle nous préparait l’Ancien Testament, les croyants sont tous réellement frères… et alors, c’est logique, s’instaure une véritable vie de famille : entre frères, on peut tout mettre en commun.

 

PSAUME – 117 (118), 1.4. 16-17. 22-23. 24-25

Alleluia !
1 Rendez grâce au SEIGNEUR : il est bon !
Eternel est son amour !
4 Qu’ils le disent, ceux qui craignent le SEIGNEUR,
Eternel est son amour !

16 Le bras du SEIGNEUR se lève,
le bras du SEIGNEUR est fort !
17 Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du SEIGNEUR.

22 La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle ;
23 c’est là l’œuvre  du SEIGNEUR,
la merveille devant nos yeux.

24 Voici le jour que fit le SEIGNEUR,
qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !
25 Donne, SEIGNEUR, donne le salut !
Donne, SEIGNEUR, donne la victoire !

UN PSAUME POUR LA FETE DES TENTES
« Voici le jour que fit le SEIGNEUR, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! » Cette simple phrase dit que ce psaume est chanté à l’occasion d’une fête annuelle très joyeuse au temple de Jérusalem, la fête des tentes ; ce psaume 117/118 fait partie d’un groupe de psaumes qu’on appelle les psaumes du Hallel (Hallel signifie louange) qui étaient toujours chantés pour cette fête et l’acclamation « Donne, Seigneur, donne le salut » est la traduction exacte du mot « Hosanna » qui était le refrain de la fête des tentes. Nous avons l’habitude de chanter « Hosanna » dans le sens de l’action de grâce « Dieu nous sauve », mais son sens premier, c’est « sauve donc » qui est une supplication.
Cette fête des tentes tient son nom des tentes sous lesquelles on vivait chaque année pendant huit jours, en souvenir des campements dans le désert du Sinaï, au cours de la longue marche de l’Exode. C’était un moment privilégié pour se rappeler l’oeuvre de Dieu pour libérer son peuple : Dieu avait vu les esclaves en Egypte, il avait compris leurs souffrances ; il avait confié à Moïse la mission de libérer ce peuple et il avait, pas à pas, au milieu de toutes les épreuves du désert, accompagné cette entreprise de libération… Et le peuple humilié avait pu relever la tête ; à partir de cette expérience première, on a découvert que Dieu est celui qui, toujours, relève les humiliés. Ce n’est pas un hasard si le premier des psaumes du Hallel, le psaume 112/113 développe justement ce thème : « De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, parmi les princes de son peuple » (Ps 112/113,7-8). Nous ne réalisons peut-être plus la découverte que cela représente ; à une époque où toutes les divinités étaient imaginées sur le modèle des conquérants humains, hommes de pouvoirs, de victoires guerrières et de démonstrations de prestige, le Dieu d’Israël s’est fait connaître comme celui qui couronne les exclus.
LA LOGIQUE DE DIEU
A la logique humaine la plus fondée, la plus sage, il oppose sa logique à lui, sa sagesse à lui ; « ses pensées ne sont pas nos pensées », disait Isaïe.
Avec lui, les derniers sont premiers et les premiers derniers. Les bâtisseurs, c’est-à-dire ceux qui s’y connaissent en matière de construction, peuvent bien mépriser une pierre et la mettre au rebut, le Seigneur, lui, saura en faire une pierre maîtresse. « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». De ce qui semblait perdu, promis à la mort, Dieu fait surgir la vie. C’est bien ce qui s’est passé pour ce petit peuple qu’il a choisi et à qui il a confié une mission de leader pour l’humanité ; car ce peuple si souvent humilié se sait porteur d’une grande promesse : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »
Alors, ils peuvent le dire, « ceux qui craignent le SEIGNEUR », « éternel est son amour ». Ce psaume a certainement été écrit assez tardivement, puisqu’il a eu le temps d’intégrer cette merveilleuse découverte qu’a faite le peuple d’Israël, à savoir qu’il n’y a pas de raisons d’avoir peur de Dieu ! Le mot « craindre » figure encore dans la Bible, mais il a complètement changé de sens : tant qu’on imagine Dieu comme un potentat à la manière des hommes, on a tout lieu de rester sur ses gardes et de chercher par tous les moyens à ne pas lui déplaire… Mais toute la pédagogie biblique a fait découvrir le vrai visage de Dieu, celui du Père de toute miséricorde ; alors on n’éprouve plus pour lui que la confiance et l’admiration du tout-petit envers le grand : une admiration nourrie de la simple reconnaissance de notre propre petitesse et de l’expérience de sa constante tendresse.
« Si vous ne redevenez semblables à des enfants, disait Jésus, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux ». (Mt 18,3).
Une autre preuve que la « crainte » de Dieu dans la Bible n’est en définitive que de l’amour, c’est que la crainte de Dieu est l’un des dons de l’Esprit. C’était la promesse d’Isaïe : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du SEIGNEUR : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR, et il lui inspirera la crainte du SEIGNEUR » (Is 11,2). L’Esprit de Dieu qui est l’Amour même peut-il nous donner autre chose que l’amour ?
Et pourtant, c’est d’avoir clamé cela un peu trop fort que Jésus est mort ; d’où vient que cette logique de Dieu nous est si irrémédiablement étrangère ? « Irrémédiablement » ? Non, parce que notre espérance, justement, c’est que l’Esprit du Christ finira bien par imprégner toute l’humanité, comme une tache d’huile. Quand Israël chante, et nous à sa suite « Voici le jour que fit le SEIGNEUR, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! », nous ne pensons pas seulement au passé, à l’œuvre  de libération déjà accomplie ; nous annonçons encore plus la libération définitive de l’humanité : le jour où tout homme se saura aimé de Dieu et se laissera envahir et combler par l’Esprit d’amour. Comme dit encore Isaïe « la connaissance du SEIGNEUR emplira l’univers comme les eaux recouvrent les mers » (Is 11,9). C’est dans cet esprit que nos frères juifs continuent à célébrer d’année en année cette fête des tentes dans la joie et l’espérance.

 

DEUXIEME LECTURE – première lettre de l’apôtre Jean 5,1-6

Bien-aimés,
1 celui qui croit que Jésus est le Christ,
celui-là est né de Dieu ;
celui qui aime le Père qui a engendré
aime aussi le Fils qui est né de lui.
2 Voici comment nous reconnaissons
que nous aimons les enfants de Dieu :
lorsque nous aimons Dieu
et que nous accomplissons ses commandements.
3 Car tel est l’amour de Dieu :
garder ses commandements,
et ses commandements ne sont pas un fardeau,
4 puisque tout être qui est né de Dieu
est vainqueur du monde.
Or la victoire remportée sur le monde,
c’est notre foi.
5 Qui donc est vainqueur du monde ?
N’est-ce pas celui qui croit
que Jésus est le Fils de Dieu ?
6 C’est lui, Jésus Christ,
qui est venu par l’eau et par le sang :
non pas seulement avec l’eau,
mais avec l’eau et avec le sang.
Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit,
car l’Esprit est la vérité.

IL EST GRAND, LE MYSTERE DE LA FOI
Dans cette lettre, Saint Jean met en garde les Chrétiens contre certains maîtres à penser (plutôt des maîtres à mal penser !) dont les théories défigurent la foi chrétienne. Manifestement, il y a des loups dans la bergerie ! Pour aider ses Chrétiens qui n’y voient plus très clair dans tout ce qu’on raconte, Jean rédige une sorte de Credo minimum. Il tient en trois points : Premier point, Jésus de Nazareth est vraiment Fils de Dieu. Deuxième point, le croyant, le Chrétien, est lui-même né de Dieu, il vit désormais une vie nouvelle, une vie d’enfant de Dieu. Troisième point, cette vie nouvelle consiste à aimer Dieu et les autres.
Ces trois points sont annoncés tous les trois dès le premier verset : « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu ; tout homme qui aime le Père (sous-entendu parce qu’il est son enfant) aime aussi celui qui est né de lui (c’est-à-dire les autres enfants de Dieu). »
Premier point : Jésus de Nazareth est vraiment Fils de Dieu ; visiblement, c’est sur ce noyau central de la foi que portait la polémique ! On sait bien que les premiers Chrétiens ont dû affronter très tôt la persécution juive ; c’est normal : pour les Juifs, ils étaient une secte hérétique et il fallait absolument les empêcher de se développer. Mais on oublie quelquefois qu’un autre grand problème des premières communautés chrétiennes venait de l’intérieur. Entre Chrétiens, on discutait à l’infini sur le mystère de la personne de Jésus. Ce qui prouve, au passage, que les discussions théologiques ne sont pas d’aujourd’hui !
Jean ne prétend pas expliquer comment il se fait que cet homme, Jésus, fait de chair et d’os, comme les autres, mortel comme les autres, soit en même temps le Christ, l’Envoyé de Dieu, le Fils de Dieu. Aucun homme ne peut comprendre et encore moins oser expliquer ce mystère parce que personne ne peut pénétrer les pensées de Dieu : pour l’esprit humain, les pensées de Dieu sont proprement « impensables »… Mais Jean affirme avec force que Jésus est en même temps pleinement homme et pleinement Dieu. Ne voir en Jésus que l’homme ou que Dieu, c’est le diviser, c’est ne plus être Chrétien. Un peu plus haut, dans cette première lettre, il l’a dit : « Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu… » (1 Jn 4,3). Et encore : « Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ ? » (1Jn 2,22).
La phrase « Jésus-Christ est venu par l’eau et par le sang : non pas seulement avec l’eau, mais avec l’eau et avec le sang » est précisément une manière d’affirmer l’humanité du Christ ; le mot « venu » dit l’Incarnation; et la formule « pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang » veut bien dire « il n’est pas question de retenir seulement l’événement glorieux du Baptême (symbolisé par l’eau) et de refuser l’humiliation de la croix (symbolisée par le sang) ».
On trouvait la même insistance, déjà, dans l’évangile de Jean ; par exemple, il a noté les propos de Jean-Baptiste dans ce sens, au moment du Baptême, justement : « Moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu » (Jn 1,34).
LA VIE NOUVELLE DES ENFANTS DE DIEU
Deuxième point : le croyant, le Chrétien, est lui-même né de Dieu, il vit désormais une vie nouvelle, une vie d’enfant de Dieu. Pour Jean, c’est un sujet d’émerveillement devant ce que Paul appellerait le « dessein bienveillant » de Dieu : « Voyez de quel grand amour le Père nous a fait don, que nous soyons appelés enfants de Dieu ; et nous le sommes ! Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître : il n’a pas découvert Dieu. Mes bien-aimés, dès à présent, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lorsqu’il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jn 3,1-2). Nous sommes dans la droite ligne de l’évangile de Jean : « Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme… A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. » (Jn 1,9.12-13).
Troisième point : Cette vie nouvelle consiste à aimer Dieu et les autres. Une fois de plus, on est frappés de voir à quel point, dans toute la Bible, foi et amour sont indissociables ! Ce n’est pas une leçon de morale, ce serait plutôt une vérification d’identité ! (« Tout homme qui aime le Père aime aussi celui qui est né de lui. ») Pour Jean, c’est une évidence ; par exemple, dans cette même lettre : « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l’amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu » (1 Jn 4,7) ; l’amour fraternel est une évidence de la foi : pourquoi ? Tout simplement, parce que la source de la foi, c’est l’Esprit-Saint, et la source de l’amour, c’est aussi l’Esprit-Saint. C’est le même Esprit qui, en nous, fait naître la foi, qui nous mène à la vérité tout entière, comme disait Jésus, ET qui rend nos cœurs  capables d’aimer, puisqu’il est l’amour même. Par la foi, nous sommes enfants de Dieu, et les autres sont également enfants de Dieu ; ils sont donc nos frères et nous les regardons avec les yeux de Dieu.
A ceux qui trouveraient cela trop beau pour être vrai, Jean répond : « Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde » ; c’est-à-dire désormais vous ne vivez plus à la manière du monde sans Dieu, vous vivez à la manière de Dieu. Désormais, sur la terre, aimer est devenu possible… parce que rien n’est impossible à Dieu.

 

EVANGILE– selon Saint Jean 20,19-31

C’était après la mort de Jésus,
19 le soir venu, en ce premier jour de la semaine,
alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples
étaient verrouillées par crainte des Juifs,
Jésus vint, et il était là au milieu d’eux.
Il leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
20 Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté.
Les disciples furent remplis de joie
en voyant le Seigneur.
21 Jésus leur dit de nouveau :
« La paix soit avec vous !
De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie.
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux
et il leur dit : « Recevez l’Esprit-Saint.
23 A qui vous remettrez ses péchés,
ils seront remis ;
A à qui vous maintiendrez ses péchés,
ils seront maintenus. »
24 Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme
(c’est-à-dire« jumeau »)
n’était pas avec eux quand Jésus était venu.
25 Les autres disciples lui disaient :
« Nous avons vu le Seigneur ! »
Mais il leur déclara :
« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous,
si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous,
si je ne mets pas la main dans son côté,
non, je ne croirai pas. »
26 Huit jours plus tard,
les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison
et Thomas était avec eux.
Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées,
et il était là au milieu d’eux.
Il dit : « La paix soit avec vous ! »
27 Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ;
avance ta main, et mets-là dans mon côté :
cesse d’être incrédule,
sois croyant. »
28 Alors Thomas lui dit :
« Mon Seigneur et mon Dieu ! »
29 Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois.
Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
30 Il y a encore beaucoup d’autres signes
que Jésus a faits en présence des disciples
et qui ne sont pas écrits dans ce livre.
31 Mais ceux-là y ont été écrits
pour que vous croyiez
que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu,
et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

LE PROJET DE DIEU EST ACCOMPLI
Cet évangile nous est proposé chaque année pour le deuxième dimanche de Pâques, il faut croire qu’il fait partie des textes les plus importants pour la foi chrétienne. Cette année, je voudrais mettre en relief le mot qui court sous toutes les phrases… (le mot « accomplissement »)
Il me semble que le maître-mot de ce texte est le mot « accomplissement » ; pour le dire autrement, Jean aurait pu commencer ce passage par les mots qui, chez lui, sont les dernières paroles du Christ en croix : « Tout est achevé ». Pour Jean, c’est évident, depuis la Résurrection du Christ, le projet de Dieu pour l’humanité est accompli.
Par exemple, comme par hasard, cela se passe à Jérusalem ! La ville faite pour la paix, comme son nom l’indique (Yerushalaïm) et Jésus y annonce et y donne sa paix ; il dit « Shalom » et parce qu’il est Dieu, et enfin reconnu comme tel, sa Parole est efficace, créatrice. Réellement, sa paix s’accomplit ; Jean a certainement en tête toutes les promesses des prophètes, par exemple Isaïe : « Un enfant nous est né, un fils nous est donné… le prince de la paix… » (Is 9) ; et aussi Jérémie : « Moi, dit Dieu, je sais les projets que j’ai formés sur vous, projets de prospérité (de « shalom ») et non de malheur… » (Jr 29,11). Et les disciples sont dans la joie : Jean se souvient de la parole du Christ, le dernier soir : « Vous êtes maintenant dans l’affliction ; mais je vous verrai à nouveau, votre coeur alors se réjouira, et cette joie, nul ne vous la ravira. » (Jn 16,22). Vous me direz : il reste beaucoup à faire : oui, bien sûr, la paix est semée par Jésus, à nous de faire fructifier !
Ensuite, « C’était le soir du premier jour de la semaine » : dans la lecture juive du récit de la Création, ce premier jour était appelé « Jour UN » au sens de « premier jour » mais aussi « jour unique », parce que d’une certaine manière il englobait tous les autres, comme la première gerbe de la récolte annonce toute la moisson… Et aujourd’hui encore, le peuple juif attend le Jour Nouveau qui sera le jour de Dieu, lorsqu’il renouvellera la première Création. Pour les Chrétiens, ce Jour s’est levé au matin de Pâques ; chaque dimanche, nous annonçons que le Jour du Seigneur, le Jour de la Création Nouvelle est enfin venu, que le dessein bienveillant de Dieu est accompli.
LE RENOUVELLEMENT DE LA CREATION
C’est précisément ce jour-là, le premier jour de la semaine que le Christ donne l’Esprit à ses disciples, comme le prophète Ezéchiel l’avait annoncé : « Je mettrai en vous mon propre Esprit ». Jésus « souffle » sur ses disciples et dit « Recevez l’Esprit-Saint » ; Jean a repris intentionnellement le mot du livre de la Genèse (Gn 2,7) : comme Dieu a insufflé à l’homme l’haleine de vie, Jésus inaugure la création nouvelle en insufflant à l’homme son esprit. En écho, la quatrième prière eucharistique rend grâce pour le don de l’Esprit, « le premier don fait aux croyants ». Si bien que Jérusalem, la ville de toutes les promesses, est aussi la ville du don de l’Esprit : c’est là que s’est accomplie la promesse du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair… Alors quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé. » (Jl 3,1.5). Et la mission que Jésus confie aussitôt à ses apôtres est une mission de paix et de réconciliation; là encore, à nous de jouer, pour que Jérusalem, la ville de la paix, porte bien son nom.
« Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». A Pilate, trois jours avant, Jésus a dit « Je suis né, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37) et Pilate avait posé la question « Qu’est-ce que la vérité ? »
Jésus confie désormais à ses disciples la mission d’annoncer à leur tour au monde la vérité, la seule dont les hommes aient besoin pour vivre : « Dieu est Père, il est Amour, il est pardon et miséricorde». « Je vous envoie » : on se souvient que « les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient » ; il leur dit : « Je vous envoie », c’est-à-dire, il n’est plus question de rester verrouillés ! La mission est urgente, le monde meurt de ne pas savoir la vérité ; cette vérité vers laquelle, progressivement, patiemment l’Esprit mène l’humanité. « Lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. » (Jn 16,13).

ACTES DES APÔTRES, ACTES DES APOTRES, ANCIEN TESTAMENT, EVANGILE SELON SAINT JEAN, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PIERRE, PSAUME 26, TEMPS PASCAL

Dimanche 24 mai 2020 : 7ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 24 mai 2020 : septième dimanche de Pâques

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Actes des apôtres 1, 12 – 14

Les Apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel,
12 retournèrent à Jérusalem
depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche,
– la distance de marche ne dépasse pas
ce qui est permis le jour du sabbat.
13 À leur arrivée, ils montèrent dans la chambre haute
où ils se tenaient habituellement ;
c’était Pierre, Jean, Jacques et André,
Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu,
Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques.
14 Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière,
avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus,
et avec ses frères.

Jésus vient tout juste de quitter ses disciples : la première phrase de notre texte d’aujourd’hui résume en quelques mots ce qui fut certainement une étape cruciale de la vie des premiers Chrétiens. Nous l’appelons l’Ascension et nous en avons fait une fête ; mais, à l’origine, n’est-ce pas plutôt un jour de deuil, un jour de grand départ ?
Après l’horreur de la Passion et de la mort de Jésus, après l’éblouissement de la Résurrection, les voilà orphelins, cette fois, et pour toujours. Mais, du coup, les voici plus proches de nous et leur attitude pourrait guider la nôtre. Nous allons donc nous intéresser de très près à leurs faits et gestes.
Jésus leur avait laissé des consignes : ne pas quitter Jérusalem, et attendre là le don de l’Esprit-Saint. Voici le récit qu’en donne le livre des actes des Apôtres : « Au cours d’un repas avec eux, il leur recommanda de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre la promesse du Père, celle, dit-il, que vous avez entendue de ma bouche : Jean (Baptiste) a bien donné le baptême d’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici quelques jours. » (Ac 1, 4-5).
Et, le jour même de son départ, sur le Mont des Oliviers, il a répété : « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » Je retiens, au passage, cette expression « la puissance de l’Esprit », elle devrait nous rassurer en toutes circonstances. Et Luc raconte ce qui s’est passé ensuite : « A ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs regards. »
Evidemment, ils ont respecté la consigne de leur Maître. Nous ne nous étonnons donc pas de les retrouver aussitôt après à Jérusalem ; Luc note que le mont des Oliviers est tout proche de Jérusalem : la distance n’excède pas ce qu’on appelle un « chemin de shabbat », c’est-à-dire la distance maximum que l’on peut parcourir sans violer la prescription de repos du shabbat ; c’était un peu moins d’un kilomètre ; pour être plus précis, le « chemin de shabbat » était de deux mille coudées ; et une coudée, comme son nom l’indique, c’est la longueur de l’avant-bras, soit à peu près cinquante centimètres.
Mais pourquoi Luc donne-t-il cette précision ? Faut-il en déduire que c’était un jour de sabbat ? Ou bien, en insistant sur la proximité du Mont des Oliviers, Luc veut-il suggérer que tout se passe à Jérusalem ? C’est là que s’accomplit le dessein de Dieu : là le Fils a été glorifié, là a été renouée l’Alliance entre Dieu et l’humanité, là sera donné l’Esprit.
C’est dans la ville sainte, donc, que commence la vie de l’Eglise naissante ; et Luc énumère ceux qui composent le groupe : les Onze, quelques femmes, dont Marie, la mère de Jésus et quelques frères, c’est-à-dire des disciples probablement. Là encore, les précisions ne sont certainement pas là pour l’anecdote ; nous connaissions déjà les noms des apôtres par l’évangile de Luc ; s’il nous en redonne la liste, ce n’est donc pas pour nous instruire ! Luc veut marquer la continuité dans la communauté des apôtres : ce sont les mêmes qui ont accompagné Jésus tout au long de sa vie terrestre, qui maintenant s’engagent dans la mission. Et ils ne pourront être les témoins de la Résurrection que parce qu’ils ont été témoins de la vie, de la Passion et de la mort de Jésus.
Nous retrouvons donc là le groupe que Jésus avait choisi avec ses diversités étonnantes : Pierre, Jacques, Jean et André étaient pêcheurs au bord du lac de Tibériade ; Simon était zélote : à l’époque de la vie terrestre de Jésus, cela ne représentait pas encore un engagement politique, mais c’était quand même déjà un signe de fanatisme religieux ; on se demande comment il pouvait voisiner avec Matthieu le publicain : c’est-à-dire percepteur à la solde de l’occupant, et, pour cette raison interdit de culte ! Non seulement, Jésus a réussi à les faire cohabiter autour de lui, mais, désormais, ils vont porter ensemble la responsabilité de continuer la mission de leur Maître.1
C’est sur cette communauté d’hommes tels qu’ils sont que repose désormais l’annonce de la Bonne Nouvelle. Je note deux choses :
Premièrement, leur groupe n’est pas refermé sur lui-même, il est déjà ouvert à d’autres, hommes et femmes. Deuxièmement, ils commencent cette vie de l’Eglise dans la prière, « d’un seul coeur et fidèlement », nous dit Luc. Et voilà peut-être bien le premier miracle des apôtres ! Cette prière d’un seul coeur au moment où leur Maître les quitte, où ils se retrouvent apparemment livrés à eux-mêmes et à leurs diversités qui auraient bien pu devenir des divergences.
Mais ils ne sont livrés à eux-mêmes qu’apparemment ! Jésus est désormais invisible, il n’est pas pour autant absent. Matthieu, dans son évangile, a retenu l’une des dernières phrases de Jésus : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps ».
Les apôtres ne prient donc pas pour obtenir que Jésus se fasse proche : sa présence leur est acquise ; ils prient pour se replonger dans sa présence. Ce récit des Actes devient alors pour nous une formidable leçon d’espoir : Jésus est avec nous tous les jours, sa présence nous est acquise, à nous aussi, et la puissance de l’Esprit Saint nous accompagne. Voilà de quoi nous donner toutes les audaces !
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Note
1 – La tradition Chrétienne a assimilé Barthélémy avec Nathanaël (cité par saint Jean) qui était un spécialiste de la Loi. Si c’était le cas, c’était encore une diversité supplémentaire à l’intérieur du groupe des Douze.

 

PSAUME – 26 ( 27 )

1 Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

4 J’ai demandé une chose au SEIGNEUR,
la seule que je cherche :
habiter la maison du SEIGNEUR
tous les jours de ma vie,
pour admirer le Seigneur dans sa beauté
et m’attacher à son temple.
7 Ecoute, SEIGNEUR, je t’appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
8 Mon coeur m’a redit ta parole :
« Cherchez ma face ».

Ce psaume est fait tout particulièrement pour ceux qui traversent des temps difficiles ! On sait bien que les croyants ne sont pas plus épargnés que les autres par les épreuves de la vie : la foi n’est pas une baguette magique. Parfois même, les croyants souffrent à cause de leur foi ; c’est le cas dans toutes les guerres de religion ou les persécutions. Cela peut venir aussi de l’hostilité des athées et des difficultés à défendre les valeurs Chrétiennes dans un monde qui ne les partage pas. Nous en aurons l’exemple dans la lettre de saint Pierre qui est notre deuxième lecture de ce dimanche.
Mais, dans les épreuves, les croyants ont une attitude particulière, car ils savent qu’ils ne sont pas seuls, abandonnés à leur triste sort, comme on dit. Ils savent qu’ils ont un interlocuteur : « C’est vers Dieu que pleurent mes yeux », disait Job (Jb 16, 20). Et ils vont chercher la force là où elle se trouve, c’est-à-dire en Dieu. « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ? »
Nous ne saurons pas à quelles épreuves précises fait allusion ce psaume ; entre parenthèses, il est beaucoup plus long que les quelques versets que nous avons lus ici, mais cela ne nous donne aucune indication historique. Nous sentons ici ou là une allusion à des attaques extérieures : « Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? » Depuis la grande aventure de l’Exode, le peuple d’Israël a été à plusieurs reprises menacé dans sa vie même ; le premier verset « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut » est probablement aussi une allusion à l’Exode, sous la conduite de Moïse : car, dans le désert du Sinaï, la colonne de nuée éclairait sa route et disait la présence de Dieu : « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut… »
Le salut, à cette époque-là, c’était d’échapper au Pharaon ; à chaque époque de nos histoires collectives et individuelles, le salut prend des formes diverses ; et Israël en a connu de toutes sortes que l’ensemble du psaume évoque par allusions ; par exemple, dire « Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie », c’est faire remonter à la mémoire la longue période de guerres ; et on sait bien que le meilleur rempart ce ne sont pas des fortifications, avec des créneaux et des mâchicoulis, c’est la force que Dieu nous donne. « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas », disait Isaïe au roi Achaz (Is 7, 9). La foi est la seule force qui nous permette de tout affronter ; « De qui aurais-je crainte ? » : cela veut bien dire que Dieu nous garde de toute peur. Et que nous n’avons pas peur de lui non plus.
Dans toutes les épreuves et les souffrances, le croyant sait qu’il peut crier vers Dieu : c’est même recommandé, si j’en crois la Bible ! Il ne faut pas écouter la phrase d’Alfred de Vigny qui a bercé l’enfance de certains d’entre nous : je vous la rappelle, mais c’est pour l’oublier aussi vite : « Gémir, pleurer, prier est également lâche ; accomplis chaque jour ta longue et lourde tâche, puis après, comme et moi, souffre et meurs sans parler. » C’est dans « La mort du loup ». La phrase est belle, mais elle n’est pas biblique ! Ce que la Bible nous apprend, et en particulier dans le livre de Job (si on lit soigneusement la partie centrale du livre), c’est que « Non, gémir, pleurer, prier, ce n’est pas lâche ! » C’est humain tout simplement. Mais c’est vers Dieu qu’il faut gémir, pleurer, prier.
« Ecoute, SEIGNEUR, je t’appelle », dit notre psaume : il y a une chose dont le peuple élu est sûr, c’est que Dieu entend nos cris d’appel ! Cela a été la grande révélation du Buisson ardent : « Le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi » a dit Dieu à Moïse (Exode 3) ; depuis ce jour et pour toujours, Israël sait que Dieu entend le cri des malheureux. Et même s’il est silencieux, nous savons qu’il n’est pas sourd.
En dehors des épreuves extérieures, ce psaume évoque peut-être également l’épreuve spirituelle du peuple qui peine à garder la foi : « J’ai demandé une chose au SEIGNEUR, la seule que je cherche : c’est d’habiter la maison du SEIGNEUR tous les jours de ma vie » : comme le lévite, admis dans l’intimité du temple de Jérusalem, Israël demande la grâce de demeurer dans l’intimité de Dieu.
« Pitié, réponds-moi », c’est un cri de mendiant ; c’est aussi, peut-être, une demande de pardon ; car l’expression qui suit, « Cherchez ma face », est un appel à la conversion ; il faut se détourner des idoles et se tourner vers Dieu. Dès son installation dans la Terre Promise, le peuple a été affronté à un nouveau danger : celui de l’infidélité, c’est-à-dire l’idolâtrie ; alors, là encore, il faut tenir ferme, se rappeler les mises en garde de Moïse. « Mon coeur m’a redit ta parole : « Cherchez ma face ».
Mais là, il ne faut pas se tromper, il y a un contresens à ne pas faire ; quand Dieu dit « Cherchez ma face », ce n’est pas qu’il ait soif de nos hommages. Ce conseil nous est donné pour notre bonheur : nous sommes parfois tentés de penser que Dieu pourrait nous demander quelque chose dans son intérêt à lui. Mais Dieu nous aime. Tous les commandements qu’Il nous donne sont pour notre bonheur. Saint Augustin disait : « Tout ce que l’homme fait pour Dieu profite à l’homme et non à Dieu. »
Pour Dieu, le centre du monde, c’est l’humanité ; il n’a pas d’autre but que notre bonheur ; et nous, nous ne trouvons notre bonheur que quand nous mettons Dieu au centre de notre vie. Saint Augustin disait encore « Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».
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Compléments
1 – Il est intéressant de faire le rapprochement entre ce psaume 26/27 et le cantique de Zacharie (le père de Jean-Baptiste ; Lc 1, 67-79) que beaucoup d’entre nous disent chaque matin dans la Liturgie des Heures :
« Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël,
qui visite et rachète son peuple.
Il a fait surgir la force qui nous sauve dans la maison de David,
son serviteur,
Comme il l’avait dit par la bouche des saints,
par ses prophètes,
depuis les temps anciens ;
Salut qui nous arrache à l’ennemi,
à la main de tous nos oppresseurs,
Amour qu’il montre envers nos pères,
mémoire de son alliance sainte,
Serment juré à notre père Abraham, de nous rendre sans crainte,
Afin que, délivrés de la main de nos ennemis,
nous le servions dans la justice et la sainteté,
En sa présence tout au long de nos jours ».

2 – Il suffit d’entendre la première phrase « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut », pour savoir que ce psaume est écrit dans une période difficile ; c’est la nuit qu’on a besoin de croire à la lumière.
Ce qui peut surprendre, c’est que quand le soleil disparaît, quelquefois pour des jours et des jours, derrière la pluie et les nuages, nous ne doutons jamais un seul instant qu’il continue d’exister… nous sommes absolument certains que les beaux jours reviendront, que nous sentirons de nouveau sa chaleur et son rayonnement… C’est même en plein hiver, sous la pluie, que les magasins proposent les vêtements d’été ; tout le monde sait que le soleil est toujours là, même s’il est provisoirement caché !
Mais quand la présence de Dieu est moins évidente, il nous est plus difficile de croire qu’Il ne cesse pas pour autant d’ être présent et agissant. C’est à ces moments-là que nous avons bien besoin de notre foi ; ce psaume est très certainement fait pour entretenir la foi dans un moment difficile. Affirmer « Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte », c’est avouer que la crainte me guette et qu’il faut s’accrocher à la certitude.

3 – On ne s’étonne pas que ce psaume soit proposé par le Rituel des Funérailles ; et d’ailleurs, le refrain que nous chantons le plus habituellement pour ce psaume, c’est « Ma lumière et mon salut, c’est le Seigneur, Alleluia » : c’est-à-dire le premier verset auquel on a ajouté « Alleluia » ; on ne pouvait pas mieux faire ; car le sens du mot « Alleluia », c’est justement « Le Seigneur est mon salut, il m’a relevé ». Le sens littéral, c’est « Louez Dieu », mais cela veut dire « Louez Dieu qui vous sauve. » Voici le sens de l’Alleluia dans la tradition juive : « Dieu nous a amenés de la servitude à la rédemption, de la tristesse à la joie, des ténèbres à la brillante lumière, du deuil au jour de fête, de la servitude à la liberté, c’est pourquoi chantons devant lui l’Alleluia ».

 

DEUXIEME LECTURE – première lettre de saint Pierre apôtre 4, 13-16

Bien-aimés,
13 dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ,
réjouissez-vous,
afin d’être dans la joie et l’allégresse
quand sa gloire se révélera.
14 Si l’on vous insulte pour le nom du Christ,
heureux êtes-vous,
parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu,
repose sur vous.
15 Que personne d’entre vous, en effet,
n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur,
ou comme agitateur.
16 Mais si c’est comme chrétien,
qu’il n’ait pas de honte,
et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là.

Si Pierre emploie le mot « Chrétien », c’est parce qu’il écrit cette lettre longtemps déjà après la Résurrection du Christ.
Au tout début de l’Eglise, nous le savons par les Actes des Apôtres, les premiers disciples du Christ ne portaient pas encore ce nom ; ils étaient appelés « Nazôréens », à cause de Nazareth, bien sûr ; à vrai dire, de la part des Juifs qui refusaient de reconnaître en Jésus de Nazareth le Messie attendu par Israël, ce titre de Nazôréens était plutôt péjoratif. Un peu plus tard, au moment où Barnabé et Saül de Tarse (le futur saint Paul) accomplissaient leur mission à Antioche de Syrie, ce sont probablement des païens non convertis à l’Eglise chrétienne qui donnèrent aux disciples de Jésus le nom de Chrétiens, qui veut dire « du Christ, appartenant au Christ » (Ac 11, 26).
Ce nouveau titre de Chrétien n’était pas non plus honorifique ! Les païens non convertis voyaient d’un mauvais oeil le changement de vie radical qui s’opérait dans la communauté des baptisés. Voici ce que nous pouvons lire un peu plus tôt dans la lettre de Pierre : « Les païens trouvent étrange que vous ne couriez plus avec eux vers la même débauche effrénée et ils vous outragent. » (1 P 4, 4) ; « Ils vous calomnient comme malfaiteurs. » (1 P 2, 12).
Nous comprenons mieux, du coup, de quelles souffrances Pierre parle ici : « Si l’on fait souffrir l’un de vous… si c’est comme Chrétien, qu’il n’ait pas de honte »… « vous communiez aux souffrances du Christ ». Il entend par là la souffrance de l’incompréhension, de l’isolement, de la calomnie dont Jésus a été victime parce qu’il se démarquait de la classe dominante. Parce qu’il continuait à annoncer son message sans se laisser arrêter par quiconque… C’est cette fidélité qui lui a coûté la vie… A leur tour, les premiers Chrétiens sont affrontés à la même hostilité ; alors il s’emploie à leur donner le courage de tenir bon en attendant des jours meilleurs, le jour où la gloire du Christ se révélera, comme il dit ; c’est-à-dire le jour où la vérité éclatera, le jour où Jésus viendra inaugurer son règne parmi les hommes.
Pierre va même plus loin : non seulement, il ne faut pas avoir honte, mais au contraire, le titre de Chrétiens est à ses yeux, la plus haute dignité : « Réjouissez-vous », leur dit-il et rendez gloire à Dieu, à cause de ce nom de Chrétien. Il est vrai que si le mot « Chrétien » signifie « appartenant au Christ », alors, oui, c’est bien notre plus beau titre de fierté ! Bien au-delà de la fierté que nous tirons de notre naissance, de nos titres, de notre culture, de nos diplômes, de notre palmarès sportif, de notre beauté, de notre argent, de nos décorations…
Cette formule « Puisque vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous… » ressemble de très près à l’une des béatitudes annoncées par Jésus : « Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux » (Mt 5, 11). Jésus, en disant cela, faisait son propre portrait. Désormais, Pierre applique ce portrait à ceux qui, à leur tour, portent le nom du Christ. Il emploie même le mot « communier » : « vous communiez aux souffrances du Christ » : ce qui veut dire : « réjouissez-vous, vous êtes intimement unis au Christ dans ces souffrances que vous subissez pour rester fidèles à son nom et à sa mission. Et parce que vous êtes unis à ses souffrances, vous serez également unis à sa gloire, le jour où la vérité éclatera. »
Il faut certainement rester très fermes sur un point : la souffrance n’est pas un but en soi ; le but, c’est le jour où sa gloire se révélera. Si la souffrance était un but en soi, Jésus n’aurait pas consacré sa vie publique à soulager, guérir, pardonner, relever, redonner courage, accueillir les exclus de toute sorte, et même ressusciter Lazare ou le fils d’une veuve… Si la souffrance était un but en soi, les prophètes n’auraient pas non plus annoncé maintes et maintes fois le jour de Dieu comme celui de toutes les guérisons et de toutes les libérations. Le but, ce n’est pas la souffrance, c’est d’être uni au Christ et à Dieu dans l’Esprit d’amour, quelles que soient les circonstances, heureuses ou malheureuses de notre vie.
Et Pierre indique un chemin pour aborder la circonstance très particulière qu’est la persécution pour le nom du Christ : ce chemin, c’est sa formule « Puisque vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous… » qui sonne comme une Béatitude.
Une Béatitude, c’est à la fois une félicitation, une annonce et un encouragement ;
La félicitation, c’est quelque chose comme : « Bravo… si on vous traite ainsi, c’est que vous ressemblez au Christ. Et donc, que vous êtes dignes de porter le nom de Chrétiens ».
L’annonce, c’est : « Un jour viendra où le Christ sera reconnu par tous, et vous avec. Ce jour-là, on reconnaîtra que vous ne vous êtes pas trompés », et que le Christ non plus ne vous a pas trompés.
L’encouragement, c’est la suite logique de ce qui précède ; c’est : « Courage, tenez bon, vous avez choisi la bonne voie » ; et, d’ailleurs, on sait qu’André Chouraqui traduisait « Bienheureux » par « En marche ».
Pierre parle ici en connaissance de cause : s’il a commencé par renier son maître, c’est parce qu’il craignait d’être associé à ses souffrances ; mais après la Pentecôte, plus rien n’a pu l’arrêter dans sa tâche de prédicateur ; aux autorités qui lui interdisaient de parler de Jésus, il répondait simplement : « Nous ne pouvons pas taire ce que nous avons vu et entendu » (Actes 4, 20). Et quand les menaces se sont concrétisées, le livre des Actes raconte qu’après avoir été battus de verges, « les apôtres quittèrent le Sanhédrin, tout heureux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le Nom » (Actes 5,41).
Mais cela, Pierre n’a pu le faire qu’après la Pentecôte : il faut être rempli de l’Esprit de Jésus pour avoir le courage d’affronter la persécution en son nom et pour connaître cette joie mystérieuse d’être en communion avec lui, jusque dans la souffrance, cette joie que nul ne pourra nous ravir !
Pas étonnant que l’Eglise nous fasse entendre ce texte de Pierre en ce temps de redécouverte du rôle de l’Esprit Saint dans la vie de nos communautés.

 

EVANGILE – selon Saint Jean 17, 1b-11a

En ce temps-là,
1 Jésus leva les yeux au ciel et dit :
« Père, l’heure est venue.
Glorifie ton Fils
afin que le Fils te glorifie.
2 Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair,
il donnera la vie éternelle
à tous ceux que tu lui as donnés.
3 Or, la vie éternelle,
c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu,
et celui que tu as envoyé,
Jésus Christ.
4 Moi, je t’ai glorifié sur la terre
en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire.
5 Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père,
de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe.
6 J’ai manifesté ton nom
aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner.
Ils étaient à toi, tu me les as donnés,
et ils ont gardé ta parole.
7 Maintenant, ils ont reconnu
que tout ce que tu m’as donné vient de toi,
8 car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données :
ils les ont reçues,
ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi,
et ils ont cru que tu m’as envoyé.
9 Moi, je prie pour eux ;
ce n’est pas pour le monde que je prie,
mais pour ceux que tu m’as donnés,
car ils sont à toi.
10 Tout ce qui est à moi est à toi,
et ce qui est à toi est à moi ;
et je suis glorifié en eux.
11 Désormais, je ne suis plus dans le monde ;
eux, ils sont dans le monde,
et moi, je viens vers toi. »

Je reprends les derniers mots de Jésus : « Je viens vers toi ». Tant que nous sommes sur cette terre, nous ne pouvons pas être témoins du grand dialogue d’amour de Jésus avec son Père. Mais avec ce récit de saint Jean, nous entrons dans la prière de Jésus au moment même où il va rejoindre son Père : « Je viens vers toi. ». Car c’est l’Heure du grand passage : « Père, l’heure est venue », dit Jésus. Cette heure dont il a parlé à plusieurs reprises, au cours de sa vie terrestre. Cette Heure qu’il semblait désirer et redouter à la fois.
C’est l’heure, décisive, centrale de toute l’histoire humaine, l’heure que toute la création attend comme celle d’une naissance : parce qu’elle est l’heure de l’accomplissement du dessein de Dieu. Désormais, à partir de cette heure, plus rien, jamais, ne sera comme avant. En cette heure décisive, le mystère du Père va enfin être révélé au monde : c’est pourquoi Jésus emploie avec insistance les mots « gloire » et « glorifier ». La gloire d’une personne, au sens biblique, ce n’est pas sa célébrité ou sa reconnaissance par les autres, c’est sa valeur réelle. La gloire de Dieu, c’est donc Dieu lui-même, qui se manifeste aux hommes dans tout l’éclat de sa sainteté. On peut remplacer le verbe « glorifier » par « manifester ».
En cette heure décisive, Dieu va être glorifié, manifesté en son Fils, et les croyants vont « connaître » enfin le Père, entrer dans son intimité. Cette intimité qui unit le Fils au Père, le Fils la communique aux hommes ; désormais ceux qui accueilleront cette révélation, ceux qui croiront en Jésus, accèderont à cette connaissance, cette intimité du Père. Alors ils entreront dans la vraie vie : « La vie éternelle, c’est de te connaître, toi, le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » Voilà, de la bouche de Jésus lui-même, une définition de la vie éternelle : Jésus parle au présent et il décrit la vie éternelle comme un état, l’état de ceux qui connaissent Dieu et le Christ. Nous vivons déjà de cette vie depuis notre Baptême.
Parlant de ses disciples, Jésus dit : « ils ont vraiment reconnu que je suis venu d’auprès de toi, et ils ont cru que c’était toi qui m’avais envoyé. » En cette heure-là, une partie (une partie seulement) de l’humanité a accueilli cette révélation et est entrée dans cette communion d’amour proposée par le Père et a accepté de prendre le chemin ouvert par le Fils. Curieusement, c’est seulement pour ces quelques-uns que Jésus prie : « Je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés… » Car Dieu attend la collaboration des hommes pour son oeuvre de salut, et c’est le mystère des choix de Dieu qui se répète : comme le Père avait choisi Abraham pour lui révéler son grand projet, il a choisi certains membres de la lignée d’Abraham pour parachever la révélation de son mystère : « J’ai fait connaître ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé fidèlement ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi… » Pour ce petit peuple choisi, l’heure est venue de poursuivre l’oeuvre de révélation : « Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. » Jésus nous passe le flambeau en quelque sorte : il nous a tout donné, à nous de donner aux autres maintenant.
Il faut laisser résonner en nous l’insistance de Jésus sur le mot « donner » : Le Père a donné autorité au Fils… le Fils donnera la vie éternelle aux hommes… le Père a donné les hommes au Fils… Le Père a donné ses paroles au Fils… et le Fils a donné ces paroles à ses frères… L’insistance de Jésus sur le mot « donner » rejoint toute la méditation biblique : notre relation avec Dieu ne se déroule pas sur le registre du calcul. Il nous suffit de nous laisser aimer et combler de sa grâce en permanence. Le mot « grâce » signifie un don gratuit. Cette logique du don, de la gratuité, c’est celle du Fils, celui qui vit éternellement dans un dialogue d’amour sans ombre avec son Père ; dans le prologue de son évangile, Jean dit que le Fils est éternellement « tourné vers le Père ». Et parce qu’il n’y a pas d’ombre entre eux, il reflète la gloire du Père « Qui l’a vu a vu le Père ». Entre eux tout est amour, dialogue, partage : « Tout ce qui est à toi est à moi, comme tout ce qui est à moi est à toi ».
Le fameux texte du Prologue de l’évangile de Jean s’éclaire très nettement à la lecture de la prière de Jésus, il en est comme la transposition : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement tourné vers Dieu. Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont point comprise… A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu… Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils Unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père… De sa plénitude, tous, nous avons reçu, et grâce sur grâce. » (Jn 1, 1.. 16).

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Dimanche 10 mai 2020 : 5ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 10 mai 2020 : 5ème dimanche de Pâques

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Commentaires du dimanche 10 mai

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Actes des apôtres 6, 1-7

1 En ces jours-là,
comme le nombre des disciples augmentait,
les frères de langue grecque
récriminèrent contre ceux de langue hébraïque,
parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées
dans le service quotidien.
2 Les Douze convoquèrent alors l’ensemble des disciples
et leur dirent :
« Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu
pour servir aux tables.
3 Cherchez plutôt, frères,
sept d’entre vous,
des hommes qui soient estimés de tous,
remplis d’Esprit Saint et de sagesse,
et nous les établirons dans cette charge.
4 En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière
et au service de la Parole. »
5 Ces propos plurent à tout le monde,
et l’on choisit :
Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint,
Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas
et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche.
6 On les présenta aux Apôtres,
et après avoir prié, ils leur imposèrent les mains.
7 La parole de Dieu était féconde,
le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem,
et une grande foule de prêtres juifs
parvenaient à l’obéissance de la foi.

« En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque ». Si je comprends bien, le problème de la nouvelle communauté chrétienne vient paradoxalement de son succès : « Le nombre des disciples augmentait » et il augmentait si bien que l’unité devenait difficile ; tous les groupes en expansion sont affrontés à cette question : comment rester unis quand on devient nombreux ?… Nombreux donc différents.
Au fond, si on y réfléchit, cette difficulté était déjà en germe le matin de la Pentecôte. Vous connaissez le récit de la Pentecôte dans les Actes des Apôtres : « A Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel. » Dès ce matin-là, il y eut des conversions, trois mille, paraît-il, et d’autres dans les mois et les années qui suivirent ; ces nouveaux convertis sont tous des Juifs, (la question de l’admission de non-Juifs ne s’est posée que plus tard) mais, très probablement, un certain nombre d’entre eux sont justement des Juifs venus d’un peu partout à Jérusalem en pèlerinage ; ils sont ce qu’on appelle les Juifs de la Diaspora (c’est-à-dire dispersés dans tout l’Empire Romain) ; leur langue maternelle n’est pas l’hébreu ni l’araméen, mais le grec, car, à l’époque, c’était la langue commune dans tout le bassin méditerranéen.

Si bien que la jeune communauté toute neuve va être affrontée à ce que j’appellerais « le défi des langues ». Nous savons d’expérience que cette barrière de la langue est beaucoup plus qu’une difficulté de traduction : langue maternelle différente veut dire aussi culture, coutumes, compréhension de l’existence, manières différentes d’envisager et de résoudre les problèmes. En tête d’un Nouveau Testament en grec, j’ai trouvé cette formule : « Une langue est un filet jeté sur la réalité des choses. Une autre langue est un autre filet. Il est rare que les mailles coïncident ».
Pour revenir à la jeune communauté de Jérusalem, il y a donc un problème de cohabitation entre les frères de langue grecque et ceux de langue hébraïque ; très concrètement, la goutte d’eau qui va faire déborder le vase c’est l’inégalité flagrante dans les secours portés quotidiennement aux veuves ; on n’est pas étonné que la communauté ait eu à coeur de prendre en charge les veuves, c’était une règle du monde juif ; mais il faut croire que ceux qui en étaient chargés (logiquement recrutés dans le groupe majoritaire donc hébreu) avaient tendance à favoriser les veuves de leur groupe.
Ce genre de querelles ne peut que s’envenimer de jour en jour, jusqu’au moment où le bruit revient aux oreilles des apôtres. Leur réaction tient en trois points :
Premier point : ils convoquent toute l’assemblée des disciples : et c’est en assemblée plénière que la décision sera prise ; il y a donc là, semble-t-il, un fonctionnement traditionnel de l’Eglise… on peut se demander pourquoi cette habitude s’est perdue ?
Deuxième point : ils rappellent l’objectif : il s’agit de rester fidèles à trois exigences de la vie apostolique : la prière, le service de la parole et le service des frères.
Troisième point : ils n’hésitent pas à proposer une organisation nouvelle ; innover n’est pas un manque de fidélité ; au contraire : la fidélité exige de savoir s’adapter à des conditions nouvelles ; être fidèle, ce n’est pas rester figé sur le passé (ici, par exemple, ce serait confier la totalité des tâches aux Douze puisque ce sont eux que Jésus a choisis…) ; être fidèle c’est garder les yeux fixés sur l’objectif.
L’objectif, comme dit Saint Jean, c’est « Qu’ils soient UN pour que le monde croie » ; c’est certainement pour cela que les apôtres n’ont pas envisagé de couper la communauté en deux, les frères de langue grecque d’un côté, ceux de langue hébraïque de l’autre ; l’acceptation des diversités est un défi pour toute communauté qui grandit ; (et je connais telle ou telle équipe qui préfère ne pas s’agrandir pour ne pas risquer les désaccords …). Mais quand les différends surgissent, la séparation n’est certainement pas la meilleure solution. C’est l’Esprit-Saint qui a suscité ces conversions nombreuses et diverses ; c’est lui aussi qui inspire aux Apôtres l’idée de s’organiser autrement pour en assumer les conséquences.
Les Douze décident donc de nommer des hommes capables d’assumer ce service des tables puisque c’est cela qui pose problème. « Cherchez, frères, sept d’entre vous, qui soient des hommes estimés de tous, remplis d’Esprit-Saint et de sagesse, et nous leur confierons cette tâche. Pour notre part, nous resterons fidèles à la prière et au service de la Parole ». On notera que les sept hommes désignés portent des noms grecs ; ils font peut-être partie du groupe des chrétiens de langue grecque puisque c’est dans ce groupe qu’il y avait des récriminations.
Voilà donc une nouvelle institution qui est née ; ces nouveaux serviteurs de la communauté n’ont pas encore de titre ; je remarque que le mot « diacre » n’est pas employé dans le texte ; n’assimilons donc pas trop vite nos diacres d’aujourd’hui à ces hommes chargés du service des tables à Jérusalem. Retenons seulement que l’Esprit saura nous inspirer à chaque époque les innovations qui seront indispensables pour assurer fidèlement les diverses missions et priorités de l’Eglise.

 

PSAUME – 32 ( 33 )

1 Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
2 Rendez grâce au SEIGNEUR sur la cithare,
Jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.

4 Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR,
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
5 Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent
qui mettent leur espoir en son amour,
19 pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

J’ai envie de commencer par là où nous avons terminé la lecture de ce psaume, parce qu’il me semble que nous avons là une clé de l’ensemble. Je vous rappelle l’avant-dernier verset (le verset 18 pour ceux qui ont le psautier entre les mains) : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour ». Nous découvrons ici une belle définition de ce que l’on appelle « la crainte de Dieu ». Craindre le Seigneur, c’est tout simplement mettre notre espoir en son amour. Le croyant au sens biblique, c’est quelqu’un qui est plein d’espoir ; et s’il est plein d’espoir, quoi qu’il puisse arriver, c’est parce qu’il sait que « la terre est remplie de l’amour de Dieu » comme dit un autre verset que nous venons d’entendre.
En hébreu, la formule est plus belle encore : ce n’est pas « Dieu veille » sur ceux qui le craignent, mais « L’oeil du SEIGNEUR est sur ceux qui le craignent ». Savoir que le regard plein d’amour du Seigneur est en permanence penché sur nous est la source de notre espérance. Encore faut-il préciser que, dans le texte hébreu, toujours, ce nom de SEIGNEUR est celui qu’il a révélé à Moïse dans l’épisode du buisson ardent : ce fameux mot de quatre lettres YHVH que, par respect, les Juifs ne prononcent jamais, et qui signifie quelque chose comme « Je suis, je serai avec vous, depuis toujours et pour toujours, à chaque instant de votre histoire. » Ce simple nom rappelle toujours à Israël la sollicitude avec laquelle Dieu a entouré son peuple tout au long de l’Exode. La traduction « Dieu veille » dit bien cette vigilance.
C’est ce qui nous permet de comprendre le verset suivant : « pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine ». Ce sont également des allusions à la sortie d’Egypte : en permettant à son peuple de traverser la mer à pied sec, à la suite de Moïse, le Seigneur l’a fait échapper à la mort certaine programmée par Pharaon ; puis, en lui envoyant du ciel la manne chaque jour, pendant toute la traversée du désert, le Seigneur a réellement gardé son peuple en vie aux jours de famine.
Alors la louange jaillit spontanément du coeur de ceux qui ont fait cette expérience de la sollicitude de Dieu : « Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! »
Cette expression « hommes justes » peut nous surprendre ; elle est très habituelle pourtant dans la Bible. On sait que est considéré comme « juste » dans la Bible celui qui entre dans le projet de Dieu, celui qui est accordé à Dieu, au sens où un instrument de musique est bien accordé. C’est ce que l’on dit d’Abraham, par exemple : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et pour cela il fut considéré comme juste » (Gn 15,6). Il eut foi, c’est-à-dire il fit confiance à Dieu et à son projet. Si bien qu’on pourrait traduire « hommes justes » (en hébreu les « hassidim ») par « les hommes de l’Alliance », ou « les hommes du dessein bienveillant de Dieu » c’est-à-dire ceux qui ont entendu la révélation de la bienveillance de Dieu et y répondent en adhérant à l’Alliance. Donc, ne prenons pas pour de la prétention ces titres « hommes justes »… « hommes droits » : il ne s’agit pas de qualités morales ; le « hassid » (pluriel hassidim) est un homme comme les autres, pécheur comme les autres, mais il est celui qui vit dans l’Alliance du Seigneur, qui vit dans la confiance envers le Dieu fidèle ; parce qu’il a découvert le « Dieu de tendresse et de fidélité », très logiquement, il vit dans la louange : « Criez de joie pour le SEIGNEUR, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! Jouez pour lui sur la harpe à dix cordes. Chantez-lui le cantique nouveau. »
Cet appel à la louange qui résonne ici était le chant d’entrée d’une liturgie d’action de grâce. Au passage, nous relevons une indication sur la mise en oeuvre des psaumes et sur l’un au moins des instruments de musique utilisés au Temple de Jérusalem. Ce psaume était probablement prévu pour être accompagné à la harpe à dix cordes.
Je continue : « Chantez-lui le cantique nouveau ». Le mot « nouveau » dans la Bible ne veut pas dire du « jamais vu » ou « jamais entendu » ; le chant est « nouveau » au sens où les mots d’amour, même les plus habituels sont toujours nouveaux. Quand les amoureux disent « je t’aime », ils ne craignent pas de répéter les mêmes mots et pourtant, la merveille, c’est que ce chant-là est toujours nouveau.
« Oui, elle est droite, la parole du SEIGNEUR ; il est fidèle en tout ce qu’il fait ». Contrairement aux apparences, il n’y a pas là deux affirmations distinctes, l’une concernant la parole de Dieu, l’autre portant sur ses actes, ce qu’il fait ; car la Parole de Dieu est acte ; « Il dit et cela fut » répète le récit de la création au chapitre 1 de la Genèse.
Ou encore, rappelez-vous Isaïe au chapitre 55 : « La parole qui sort de ma bouche ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée ».
Et ce n’est pas un hasard si ce psaume comporte exactement vingt-deux versets, (qui correspondent aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu) : c’est en hommage à la Parole de Dieu, comme pour dire, elle est le tout de notre vie, de A à Z. Et ce n’est pas un compliment en l’air, si j’ose dire : c’est l’expérience d’Israël qui parle : depuis la première parole de Dieu à son peuple, celui-ci a expérimenté à la fois la parole qui est promesse de libération et dans le même temps l’oeuvre libératrice de Dieu : à chaque époque de l’histoire de son peuple, la parole de Dieu l’appelle à la liberté, et c’est la force de Dieu qui agit le bras de l’homme pour conquérir sa liberté ; liberté par rapport à toute idolâtrie, liberté par rapport à tout esclavage de toute sorte.
« Il aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour ». C’est la vocation de la création tout entière qui est dite là : Dieu est amour et la terre entière a vocation à être le lieu de l’amour, du droit et de la justice. Rappelez-vous le prophète Michée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR attend de toi : rien d’autre que pratiquer la justice, aimer la miséricorde et marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6,8).

 

DEUXIEME LECTURE – première lettre de saint Pierre apôtre 2, 4-9

Bien-aimés,
4 approchez-vous du Seigneur Jésus :
il est la pierre vivante
rejetée par les hommes,
mais choisie et précieuse devant Dieu.
5 Vous aussi, comme pierres vivantes,
entrez dans la construction de la demeure spirituelle,
pour devenir le sacerdoce saint
et présenter des sacrifices spirituels,
agréables à Dieu, par Jésus Christ.
6 En effet, il y a ceci dans l’Écriture :
Je vais poser en Sion une pierre angulaire,
une pierre choisie, précieuse ;
celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte.
7 Ainsi donc, honneur à vous les croyants,
mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit :
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle,
une pierre d’achoppement,
8 un rocher sur lequel on trébuche.
Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole,
et c’est bien ce qui devait leur arriver.
9 Mais vous, vous êtes une descendance choisie,
un sacerdoce royal,
une nation sainte,
un peuple destiné au salut,
pour que vous annonciez les merveilles
de celui qui vous a appelés des ténèbres
à son admirable lumière.

C’est le même verbe en hébreu qui signifie « construire une maison » et aussi « fonder sa famille », ou « fonder une société ». Et donc, dès l’Ancien Testament, les prophètes, employaient volontiers le vocabulaire du bâtiment pour parler de la société humaine. Isaïe, par exemple, avait inventé une parabole sur ce thème et il comparait le royaume de Jérusalem à un chantier mal dirigé. Sur ce chantier, il y avait un bloc de pierre admirable qui aurait dû devenir la pierre angulaire du monument. Mais les architectes méprisaient ce bloc de pierre, et préféraient utiliser des pierres de mauvaise qualité. C’était une manière pour Isaïe d’accuser les autorités d’abandonner les vraies valeurs et de fonder la société sur de fausses valeurs.
Plus tard, avec le temps, on avait pris l’habitude d’appliquer ce terme de pierre angulaire au Messie : lui saurait reprendre et restaurer le chantier de Dieu. Pierre, à son tour, développe cette comparaison pour parler du Christ. Jésus, le Messie, est bien la pierre la plus précieuse que Dieu a mise au centre de l’édifice ; et à tous les hommes, il est proposé de devenir des pierres du monument ; ceux qui acceptent de faire corps avec lui sont intégrés à la construction, ils deviennent eux-mêmes des éléments porteurs.
Mais, bien sûr, c’est un choix à faire et les hommes peuvent tout aussi bien faire le choix inverse, c’est-à-dire refuser le projet et même le saboter. Tout se passe alors pour eux comme si la pierre maîtresse n’était pas au coeur de l’édifice ; elle est restée par terre, bloc admirable, mais encombrant sur le chantier : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. »
Notre Baptême a été l’heure du choix, si j’ose dire ; désormais, nous sommes intégrés à la construction de ce que Pierre appelle le Temple spirituel : par opposition au Temple de pierre de Jérusalem où l’on célébrait des sacrifices d’animaux. On sait bien que depuis le début de l’histoire, l’humanité cherche à rejoindre Dieu en lui rendant le culte qu’elle croit digne de lui ; au fur et à mesure de son expérience historique, le peuple élu a découvert le vrai visage de Dieu et a appris à vivre dans son Alliance. Et peu à peu, à la lumière de l’enseignement des prophètes on a découvert que le vrai temple de Dieu est l’humanité et que le seul culte digne de lui est l’amour et le service des frères et non plus des sacrifices d’animaux.
Mais voilà qui nous engage terriblement : le Temple de Jérusalem était le signe de la présence de Dieu dans son peuple… désormais le signe visible aux yeux du monde de la présence de Dieu, c’est nous, l’Eglise du Christ. La phrase de Pierre résonne donc à nos oreilles comme une vocation : « Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle. »
Encore une précision : il s’agit bien d’un choix, qui met en oeuvre notre liberté, il ne s’agit pas de prédestination. Pierre distingue entre ceux qui donnent leur foi au Christ et ceux qui refusent de croire. « Donner sa foi », « refuser de croire » sont deux actes libres. Pierre ajoute : « Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver » ; cette dernière phrase dit seulement la conséquence de leur choix libre mais pas une prédestination par décision arbitraire de Dieu : le Dieu libérateur ne peut que respecter notre liberté.
Lors de la Présentation de Jésus au temple, Syméon l’avait annoncé à Joseph et Marie : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël » (Luc 2,34). Syméon ne dit pas là une nécessité exigée par Dieu, mais les conséquences de la venue de Jésus. Effectivement, sa présence a été pour certains occasion de conversion complète, tandis que d’autres se sont endurcis.
Pierre conclut : « Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal ». Au jour de notre baptême, nous avons été greffés sur le Christ : le rituel du Baptême dit : « Vous êtes devenus membres du Christ, prêtre, prophète et roi ». Cela ne veut pas dire que chacun de nous est désormais prêtre, prophète et roi. Le Christ est le seul prêtre, prophète et roi, et nous, nous sommes greffés sur lui, nous sommes membres de son Corps. Par le Baptême, nous avons été agrégés à ce peuple saint, « naturalisés » si vous préférez. Nous avons acquis ce jour-là une nouvelle nationalité, celle du peuple de Dieu ; notre hymne national, désormais, c’est l’Alleluia ! Pierre termine en nous disant « Vous êtes donc chargés d’annoncer les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière ».

 

EVANGILE – selon Saint Jean 14, 1-12

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
1 « Que votre cœur ne soit pas bouleversé :
vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
2 Dans la maison de mon Père,
il y a de nombreuses demeures ;
sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ?
3 Quand je serai parti vous préparer une place,
je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi,
afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi.
4 Pour aller où je vais, vous savez le chemin. »
5 Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas.
Comment pourrions-nous savoir le chemin ? »
6 Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ;
personne ne va vers le Père sans passer par moi.
7 Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père.
Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. »
8 Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. »
9 Jésus lui répond :
« Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe !
Celui qui m’a vu a vu le Père.
Comment peux-tu dire : ‘Montre-nous le Père’ ?
10 Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père
et que le Père est en moi !
Les paroles que je vous dis,
je ne les dis pas de moi-même ;
le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres.
11 Croyez-moi :
je suis dans le Père, et le Père est en moi ;
si vous ne me croyez pas,
croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes.
12 Amen, amen, je vous le dis :
celui qui croit en moi
fera les œuvres que je fais.
Il en fera même de plus grandes,
parce que je pars vers le Père »

Si Jésus commence par dire « Ne soyez donc pas bouleversés »… c’est que les disciples ne cachaient pas leur angoisse et on les comprend ; ils se savaient cernés par l’hostilité générale, ils savaient que le compte à rebours était commencé.
Cette angoisse se doublait, pour certains d’entre eux au moins, d’une horrible déception : « Nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël (sous-entendu des Romains) » diront les disciples d’Emmaüs quelques jours plus tard ; les apôtres partageaient cette espérance politique ; or leur chef va être condamné, exécuté… finies les illusions.
Et donc, Jésus s’emploie à déplacer leur espérance : il ne va pas combler l’attente que ses miracles ont fait naître ; il ne va pas prendre la tête du soulèvement national contre l’occupant ; au contraire il n’a cessé de prêcher la non-violence. Mais la libération qu’il apporte se situe sur un autre plan. S’il ne comble pas l’attente terrestre de son peuple, il est pourtant celui qu’on attendait.
Il commence par faire appel à leur foi, à cette attitude fondamentale du peuple juif que nous lisons dans tous les psaumes par exemple. L’espérance ne peut s’appuyer que sur la foi et Jésus revient plusieurs fois sur le mot « croire » « Ne soyez donc pas bouleversés (puisque) vous croyez en Dieu… »
Seulement, une chose est de croire en Dieu, et cela c’est acquis, une autre est de croire en Jésus, au moment précisément où il semble avoir définitivement perdu la partie. Pour accorder à Jésus la même foi qu’à Dieu, il faut, pour ses contemporains, faire un saut formidable. Et donc il faut qu’il leur fasse percevoir l’unité profonde entre le Père et lui ; et c’est la deuxième ligne de force de ce texte :
« Je suis dans le Père et le Père est en moi » (et, cette phrase-là, il la dit deux fois)… « Celui qui m’a vu a vu le Père »… Cette dernière phrase résonne tout particulièrement lorsqu’on sait ce qui est arrivé quelques heures plus tard : cela veut dire que la révélation du Père culmine sur la croix ; et que fait Jésus mourant sur la croix ? Il continue à aimer les hommes, tous les hommes, puisqu’il pardonne même à ses bourreaux.
Il faudrait avoir le temps de s’attarder sur chaque phrase de ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples, sur chacun des mots lourds de toute l’expérience biblique : « connaître », « voir », « demeurer », « Aller vers »… la Parole qui est en même temps oeuvre… l’expression « Je suis » qui pour des oreilles juives ne peut pas ne pas évoquer Dieu lui-même. Oser dire « Je suis la vérité et la vie » c’est s’identifier à Dieu lui-même. Et en même temps ces deux personnes sont bien distinctes, puisque Jésus dit « Je suis le chemin » (sous-entendu vers le Père).
« Personne ne va vers le Père sans passer par moi » : autre manière de dire « Je suis le chemin » ou « Je suis la porte » comme dans le discours du Bon Pasteur ; ce n’est certainement pas une mise en garde ou une sorte d’obligation qui est dite là : il me semble que c’est beaucoup plus profond que cela : il s’agit du mystère de notre solidarité en Jésus-Christ ; c’est vraiment un mystère, nous avons bien du mal à nous en faire une idée… et pourtant c’est l’essentiel du projet de Dieu ; le « Christ total », comme dit saint Augustin, c’est l’humanité tout entière.
Cette solidarité en Jésus-Christ est dite à toutes les pages du Nouveau Testament ; Paul, par exemple, la dit quand il parle du Nouvel Adam et aussi quand il dit que le Christ est la tête du Corps dont nous sommes les membres. « La création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Rm 8,22) : l’enfantement dont il parle, c’est celui du Corps du Christ justement. Jésus lui-même a très souvent employé l’expression « Fils de l’Homme » pour annoncer la victoire définitive de l’humanité tout entière rassemblée comme un seul homme.
Si je prends au sérieux cette phrase « Personne ne va vers le Père sans passer par moi » et que j’y entends la solidarité de toute l’humanité en Jésus-Christ, alors il faut aussi dire la réciproque : « Le Christ ne va pas vers le Père sans nous ». C’est le sens des phrases du début : « Là où je suis, vous y serez vous aussi » … « Quand je serai allé vous préparer une place, je reviendrai vous prendre avec moi ». Paul le dit encore autrement : « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Rm 8,39).
Jésus termine par une promesse solennelle : « Celui qui croit en moi accomplira les mêmes oeuvres que moi » ; après tout ce qu’il vient de dire sur lui, le mot « oeuvres » ne veut sûrement pas dire seulement miracles ; dans tout l’Ancien Testament, le mot « oeuvre » en parlant de Dieu est toujours un rappel de la grande oeuvre de Dieu pour libérer son peuple. Ce qui veut dire que désormais les disciples sont associés à l’oeuvre entreprise par Dieu pour libérer l’humanité de tout esclavage physique ou moral. Cette promesse du Christ devrait nous convaincre tous les jours que cette libération est possible.

ACTES DES APÔTRES, ACTES DES APOTRES, EVANGILE SELON SAINT JEAN, NOUVEAU TESTAMENT, PSAUME 22, TEMPS PASCAL

Dimanche 3 mai 2020 : 4ème dimanche de Pâques : lectures et commentaires

Dimanche 3 mai 2020 : quatrième dimanche de Pâques

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Actes des apôtres 2,14a.36-41

Le jour de la Pentecôte,
14 Pierre, debout avec les onze autres Apôtres,
éleva la voix et fit cette déclaration :
36 « Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude :
Dieu l’a fait Seigneur et Christ,
ce Jésus que vous aviez crucifié. »
37 Les auditeurs furent touchés au cœur ;
ils dirent à Pierre et aux autres Apôtres :
« Frères, que devons-nous faire ? »
38 Pierre leur répondit :
« Convertissez-vous,
et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus Christ
pour le pardon de ses péchés ;
vous recevrez alors le don du Saint-Esprit.
39 Car la promesse est pour vous,
pour vos enfants
et pour tous ceux qui sont loin,
aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera. »
40 Par bien d’autres paroles encore,
Pierre les adjurait et les exhortait en disant :
« Détournez-vous de cette génération tortueuse,
et vous serez sauvés. »
41 Alors, ceux qui avaient accueilli la parole de Pierre
furent baptisés.
Ce jour-là, environ trois mille personnes
se joignirent à eux.

Nous continuons la lecture du discours de Pierre à Jérusalem au matin de la Pentecôte ; parce qu’il est désormais rempli de l’Esprit-Saint, il lit « à livre ouvert », si j’ose dire, dans le projet de Dieu : tout lui paraît clair ; il se souvient du prophète Joël qui avait annoncé « Je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3,1) et pour lui, c’est l’évidence, nous sommes au matin de l’accomplissement de cette promesse : c’est par Jésus, rejeté, supprimé par les hommes, mais ressuscité, exalté par Dieu que l’Esprit est répandu sur toute chair.
Ces gens qui sont en face de lui, ce sont des pèlerins juifs venus de tous les coins de l’Empire Romain : ils sont partis de chez eux, parfois de très loin, du fin fond de la Mésopotamie, ou de la Turquie, ou d’Egypte et de Lybie, par obéissance à la Loi de Moïse ; et ils ne sont pas venus faire du tourisme ; ils sont venus en pèlerinage pour célébrer la fête de la Pentecôte, la fête du don de la Loi ; pendant tout le trajet, et encore une fois arrivés au Temple de Jérusalem, ils ont chanté les psaumes et prié Dieu de faire venir son Messie.
La tâche de Pierre, ce matin-là, c’est donc de leur ouvrir les yeux : oui, le Messie dont vous n’avez pas cessé de parler ces jours-ci, c’est bien lui, qui a été exécuté ici même à Jérusalem, il y a quelques semaines. « Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié. »
Pour des auditeurs juifs, ces titres de « Seigneur » et « Christ » décernés à Jésus sont très osés : le mot « Christ » est la traduction en grec du mot hébreu « Messie » ; quant au mot « Seigneur », il était appliqué tantôt à Dieu tantôt au Messie ; dans le psaume 109/110, par exemple, vous connaissez la phrase « Le SEIGNEUR a dit à mon Seigneur »… qui voulait dire « Le SEIGNEUR Dieu a dit à mon Seigneur, le roi (sous-entendu le Messie) ».
Pierre ne l’emploie certainement pas encore au sens de « Jésus est Dieu », c’était par trop impensable pour des Juifs, lui compris. Mais il veut bien dire par là, ce qui est déjà considérable, que l’homme de Nazareth est le Messie attendu : c’est donc faire reposer sur Jésus toute l’espérance d’Israël ; or si, de très bonne foi, des quantités de contemporains de Jésus ont pu vouloir la mort de Jésus, c’est que son caractère de Messie n’était pas du tout évident.
Les auditeurs de Pierre furent « remués jusqu’au fond d’eux-mêmes », nous dit Luc ; là on touche le mystère de la conversion : ils étaient venus à Jérusalem en pèlerinage, donc le coeur ouvert, certainement. Et Pierre a su toucher leurs coeurs.
Ils posent la même question très humble qu’on posait à Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain : « Que devons-nous faire ? » (verset 37) ; et la réponse est la même également, tout aussi simple : « Convertissez-vous » (verset 38)… et un peu plus tard, Pierre reprend une formule analogue : « Détournez-vous de cette génération tortueuse » ; se convertir, dans le langage biblique, c’est précisément se retourner, faire demi-tour ; l’image qui est derrière ces expressions, c’est celle de deux routes (on disait deux voies) : on peut se tromper de chemin ; « génération tortueuse » veut dire « qui n’est plus sur la route droite ». Dans cette expression « génération tortueuse », il ne faut certainement pas lire du mépris : Pierre fait une simple constatation. La génération contemporaine du Christ et des apôtres a été affrontée à un véritable défi : reconnaître en Jésus le Messie qu’on attendait malgré toutes les apparences contraires ; et elle a commis une erreur de jugement, elle s’est trompée de chemin. Et cette constatation de Pierre est un appel pour ses auditeurs, un appel à se convertir, à faire demi-tour.
Concrètement, se convertir, c’est demander le Baptême « au nom du Christ » ; et nous avons là une petite catéchèse du Baptême tel que les apôtres en parlaient dès le début de l’Eglise. « Que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés. Vous recevrez alors le don du Saint-Esprit ».
Car, dit-il, « la promesse est pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera. » Ici, il rapproche, pour des auditeurs juifs, donc familiers des Ecritures, deux textes de l’Ancien Testament ; d’abord l’annonce du prophète Joël citée plus haut (« Je répandrai mon Esprit sur toute chair ») ; et puis une phrase d’Isaïe qui était bien connue : « Paix pour ceux qui sont loin (sous-entendu les païens) comme pour ceux qui sont proches (le peuple élu) » (Isaïe 57,19). Le peuple d’Israël se sentait proche de Dieu, grâce à sa vie dans l’Alliance : il était le peuple choisi, le fils, comme disait le prophète Osée. Les autres peuples lui paraissaient étrangers à Dieu, éloignés de Dieu. Et quand Isaïe dit « la paix est aussi pour ceux qui sont loin », il rappelle ce que le peuple élu a retenu de la promesse faite à Abraham : à savoir que l’humanité tout entière est concernée par ce qu’on pourrait appeler « le plan de paix de Dieu ».
Ce jour-là ils furent trois mille à se faire baptiser, trois mille Juifs qui devinrent Chrétiens ; ils faisaient partie de ceux que Pierre appelait les « proches ». Mais peu à peu, au long du livre des Actes, puis de l’histoire de l’Eglise, ceux qui étaient loin vont rejoindre les appelés de Dieu. C’est à eux que Paul dira dans la lettre aux Ephésiens : « Maintenant, en Jésus-Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ. C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité « (Ep 2,13-14).

 

PSAUME – 22 (23)

1 Le SEIGNEUR est mon berger :
je ne manque de rien.
2 Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
3 et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

4 Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.

5 Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

6 Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du SEIGNEUR
pour la durée de mes jours.

Nous avons déjà rencontré ce psaume 22/23 il y a quelques semaines pour le quatrième dimanche de Carême, et j’avais insisté sur trois points :
Premier point : comme toujours dans les psaumes c’est d’Israël tout entier qu’il est question, même si la personne qui parle dit « JE » .
Deuxième point : pour dire son expérience croyante, Israël utilise deux comparaisons, celle du lévite qui trouve son bonheur à habiter dans la Maison de Dieu et celle du pèlerin qui participe au repas sacré qui suit les sacrifices d’action de grâce. Mais il faut lire entre les lignes : à travers ces deux comparaisons, il faut entendre l’expérience du peuple élu, vivant dans l’émerveillement et la reconnaissance l’Alliance proposée par Dieu.
Troisième point : Les premiers Chrétiens ont trouvé dans ce psaume une expression privilégiée de leur propre expérience de baptisés ; et ce psaume 22/23 est devenu dans la primitive Eglise le chant attitré des célébrations de Baptême.
Aujourd’hui, je vous propose de nous arrêter tout simplement sur le premier verset : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien ». Dans le même esprit, le prophète Michée exprimait cette prière : « Fais paître ton troupeau sous ta houlette, le troupeau, ton héritage » (Michée 7,14)… Je remarque au passage que c’est le peuple qui est l’héritage de Dieu ; dans le psaume 15/16, nous avions rencontré l’expression inverse : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage. » (Ps 15/16,5-6).1 C’est bien la réciprocité de l’Alliance qui est dite là.
Dans un pays d’éleveurs, un troupeau c’est la richesse d’une famille et le livre des Proverbes donne des conseils pour l’entretien de ce patrimoine : « Connais bien l’état de ton bétail et porte attention à tes troupeaux. Car la richesse n’est pas éternelle et un trésor2 ne passe pas de génération en génération ! » (Pr 27,23). Ce qui veut dire que quand on compare Dieu à un berger et donc Israël à son troupeau, on ose penser que le peuple élu est un trésor pour son Dieu. Ce qui est une belle audace !
L’emploi d’un tel vocabulaire est donc une invitation à la confiance : Dieu est représenté comme un bon pasteur : c’est-à-dire celui qui rassemble, qui guide, qui nourrit, qui soigne, qui protège et qui défend… en un mot, c’est celui qui veille sur tous les besoins de son troupeau. Tout cela, on le dit de Dieu : je vous en cite quelques exemples :
le berger qui rassemble, je le trouve encore chez le prophète Michée : « Je vais te rassembler, Jacob tout entier, je vais réunir le reste d’Israël, je les mettrai ensemble… comme un troupeau au milieu de son pâturage… » (Mi 2,12) ; et encore : « En ce jour-là je rassemblerai ce qui boite, je réunirai ce qui est dispersé » (Mi 4,6). Et Sophonie reprend le même thème : « Je sauverai les brebis boiteuses, je rassemblerai les égarées ». (So 3,19). Ce qui veut dire, au passage, que chaque fois que nous faisons œuvre de division, nous travaillons contre Dieu !
le berger-guide et défenseur de son troupeau, nous le retrouvons souvent dans les psaumes : en particulier dans le psaume 94/95 qui est la prière du matin de chaque jour dans la liturgie des Heures : « Nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main ». (Ps 94/95,7). De même dans le psaume 77/78 : « Tel un berger, il conduit son peuple, il pousse au désert son troupeau, il les guide et les défend, il les rassure. » (Ps 77/78,52 ) ; et le psaume 79/80 commence par cet appel : « Berger d’Israël écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau… révèle ta puissance et viens nous sauver » (Ps 79/80,2).
Evidemment, c’est dans les périodes difficiles, quand le troupeau (traduisez Israël) se sent mal dirigé, délaissé, malmené ou pire maltraité, que les prophètes recourent le plus souvent à cette image du vrai bon berger, pour redonner espoir ; on ne s’étonne donc pas de retrouver ce thème chez le deuxième Isaïe, celui qui a écrit le livre intitulé « Livre de la Consolation d’Israël ».
Par exemple : « Comme un berger, il fait paître son troupeau, de son bras il rassemble ; il porte sur son sein les agnelets, il procure de la fraîcheur aux brebis qui allaitent. » (Is 40,11) ; et encore : « Le long des chemins ils auront leurs pâtures, sur tous les coteaux pelés leurs pâturages. Ils n’endureront ni faim ni soif, jamais ne les abattront ni la brûlure du sable, ni celle du soleil ; car celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira, et vers les nappes d’eau les mènera se rafraîchir. » (Is 49,9-10).
J’ai gardé pour la fin ce magnifique texte d’Ezéchiel que vous connaissez : « Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin. De même qu’un berger prend soin de ses bêtes le jour où il se trouve au milieu d’un troupeau débandé, ainsi je prendrai soin de mon troupeau ; je l’arracherai de tous les endroits où il a été dispersé un jour de brouillard et d’obscurité… je le ferai paître sur les montagnes d’Israël, dans le creux des vallées et dans tous les lieux habitables du pays. Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d’Israël. C’est là qu’il pourra se coucher dans un bon herbage et paître un gras pâturage, sur les montagnes d’Israël… La bête perdue, je la chercherai ; celle qui se sera écartée, je la ferai revenir ; celle qui aura une patte cassée, je lui ferai un bandage ; la malade, je la fortifierai … » (Ez 34,11s).
A notre tour, nous chantons ce psaume 22/23 parce que Jésus s’est présenté lui-même comme le berger des brebis perdues ; il nous invite à mettre notre confiance dans la tendresse du Dieu-pasteur ; mais, plus largement, en un moment où tant d’hommes traversent des jours de brouillard et d’obscurité, nous sommes invités également à contempler l’image du bon Pasteur, pour nous comporter en imitateurs du Père et en continuateurs du Fils.
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Notes
1 – Voir le commentaire de ce psaume au Troisième Dimanche de Pâques – A.
2 – En hébreu, le mot employé signifie « diadème ».
Complément
Le rassemblement du troupeau de Dieu réparti dans le monde entier annoncé par les prophètes voit un début de réalisation au matin de la Pentecôte : Pierre s’adresse à une foule de tous horizons.

 

DEUXIEME LECTURE – première lettre de saint Pierre apôtre 2, 20b-25

Bien-aimés,
20 si vous supportez la souffrance pour avoir fait le bien,
c’est une grâce aux yeux de Dieu.
21 C’est bien à cela que vous avez été appelés,
car c’est pour vous que le Christ,
lui aussi, a souffert ;
il vous a laissé un modèle
afin que vous suiviez ses traces.
22 Lui n’a pas commis de péché ;
dans sa bouche,
on n’a pas trouvé de mensonge.
23 Insulté, il ne rendait pas l’insulte,
dans la souffrance, il ne menaçait pas,
mais il s’abandonnait
à Celui qui juge avec justice.
24 Lui-même a porté nos péchés,
dans son corps, sur le bois,
afin que, morts à nos péchés,
nous vivions pour la justice.
Par ses blessures, nous sommes guéris.
25 Car vous étiez errants
comme des brebis ;
mais à présent vous êtes retournés
vers votre berger, le gardien de vos âmes.

Dans ce passage, Pierre s’adresse à une catégorie sociale toute particulière : ce sont des esclaves (on sait que l’esclavage existait encore à son époque) ; or, en droit romain, l’esclave était à la merci de son maître, il était un objet entre ses mains. Il arrivait donc que des esclaves subissent des mauvais traitements sans autre raison que le bon plaisir de leurs maîtres ; et être un esclave chrétien chez un maître non chrétien exposait certainement à des brimades supplémentaires.
Pierre leur dit en substance : imitez le Christ : lui aussi était esclave à sa manière, puisqu’il a mis sa vie tout entière au service de tous les hommes. Or, comment s’est-il comporté ? « Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice. »
Je reprends le raisonnement de Pierre au début : « Si vous supportez la souffrance pour avoir fait le bien, c’est une grâce aux yeux de Dieu. » Ce qui est une grâce, ce n’est pas de souffrir, c’est d’être capables de se conduire comme le Christ lorsqu’on est dans la souffrance. On ne redira jamais assez qu’il n’y a pas de vocation du Chrétien à la souffrance ; mais, dans la souffrance, un appel à tenir bon à l’exemple du Christ. Suivre les traces du Christ, suivre son exemple, ce n’est pas souffrir pour souffrir, c’est tenir bon dans la souffrance comme lui : « C’est bien à cela que vous avez été appelés, car c’est pour vous que le Christ, lui aussi, a souffert ; il vous a laissé un modèle afin que vous suiviez ses traces. »
Pierre en profite pour rappeler le Credo des chrétiens : « Lui-même a porté nos péchés, dans son corps, sur le bois, afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice. Par ses blessures, nous sommes guéris. »
Voilà bien ce qui est au coeur de notre catéchisme et en même temps la chose la plus difficile du monde à comprendre ! Nous affirmons « Dieu nous sauve… Christ est mort pour nos péchés », mais comment aller plus loin ? Comment expliquer ? De quoi nous sauve-t-il ? Comment nous sauve-t-il ?
Pour commencer, il me semble que nous entendons ici une définition du salut : être sauvés, c’est devenir « capables de vivre pour la justice ». Nous sommes guéris de nos blessures, comme dit Pierre. Nos blessures à nous, ce sont nos incapacités d’aimer et de donner, de pardonner, de partager ; c’est une humanité déboussolée : au lieu d’être centrée sur Dieu, l’humanité a perdu sa boussole, elle est désorientée ; Pierre dit « Vous étiez errants comme des brebis ». « Mourir à nos péchés », pour reprendre l’expression de Pierre, c’est être capables de vivre autrement, de vivre pour la justice, c’est-à-dire dans la fidélité au projet de Dieu.
Reste à savoir comment la croix du Christ a pu opérer ce salut : d’après Pierre, « c’est par ses blessures que nous avons été guéris ». Or les blessures du Christ, n’oublions pas que ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes qui les lui ont infligées. Le Christ est mort parce qu’il a eu le courage de porter témoignage à son Père, de se comporter en homme de prière et de paix, de s’opposer à toute forme de mépris ou d’exclusion. Mais le Père dont il parlait ne répondait pas à l’image que s’en faisaient la majorité de ses contemporains ; Jésus, lui, malgré les menaces, n’a pas changé de ligne de conduite : « Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité », disait-il (Jn 18,37). Alors on l’a supprimé. Mais, même sur la croix, il a continué à rendre témoignage à son Père en révélant jusqu’où va le pardon de Dieu. Ses derniers mots sont encore des mots d’amour : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Alors, cette croix qui était le lieu de l’horreur absolue, de la haine humaine déchaînée est devenue, grâce au Christ, le lieu de l’amour absolu dans ce pardon du Christ à ses bourreaux.
Et, désormais, il nous suffit de contempler la croix, de croire à cet amour de Dieu pour l’humanité, révélé dans la croix du Christ, pour être transformés, convertis, réorientés ; comme le disait Zacharie « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé » (Za 12,10). Alors nous sommes guéris, sauvés, c’est-à-dire rendus capables à nouveau d’aimer et de pardonner comme lui. Si nous voulons bien nous laisser attendrir par cette attitude d’amour absolu de Jésus et de son Père, nos coeurs de pierre deviennent coeurs de chair. Et nous devenons capables de vivre comme lui. Et d’autres, alors, pourront se laisser transformer à leur tour. C’est comme une contagion qui doit se répandre.
Car l’oeuvre de transformation de l’humanité tout entière n’est pas terminée ! Il faut donc encore des témoins de l’amour et du pardon de Dieu : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups », disait Jésus. Quand Pierre dit : « le Christ vous a laissé son exemple afin que vous suiviez ses traces », il nous rappelle que, à notre tour, nous devons prendre sa suite pour, avec lui, continuer l’oeuvre du salut de l’humanité.

 

EVANGILE – selon Saint Jean 10, 1-10

En ce temps-là, Jésus déclara :
1 « Amen, amen, je vous le dis :
celui qui entre dans l’enclos des brebis
sans passer par la porte,
mais qui escalade par un autre endroit,
celui-là est un voleur et un bandit.
2 Celui qui entre par la porte,
c’est le pasteur, le berger des brebis.
3 Le portier lui ouvre,
et les brebis écoutent sa voix.
Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom,
et il les fait sortir.
4 Quand il a poussé dehors toutes les siennes,
il marche à leur tête,
et les brebis le suivent,
car elles connaissent sa voix.
5 Jamais elles ne suivront un étranger
mais elles s’enfuiront loin de lui,
car elles ne connaissent pas la voix des étrangers. »
6 Jésus employa cette image pour s’adresser aux pharisiens,
mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait.
7 C’est pourquoi Jésus reprit la parole :
« Amen, amen, je vous le dis :
Moi, je suis la porte des brebis.
8 Tous ceux qui sont venus avant moi
sont des voleurs et des bandits ;
mais les brebis ne les ont pas écoutés.
9 Moi, je suis la porte.
Si quelqu’un entre en passant par moi,
il sera sauvé ;
il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage.
10 Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr.
Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie,
la vie en abondance. »

La cohérence des textes de ce dimanche est particulièrement frappante ! Le psaume, puis la deuxième lecture et maintenant l’évangile nous transportent dans une bergerie. Le psaume comparait la relation de Dieu avec Israël à la sollicitude d’un berger pour son troupeau ; il disait « le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien ; sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. » Dans la deuxième lecture, saint Pierre comparait les hommes qui n’ont pas la foi en Jésus-Christ à des brebis perdues : « Vous étiez errants comme des brebis ; mais à présent vous êtes revenus vers le berger qui veille sur vous. » Et, ici, dans l’évangile de Jean, Jésus développe son long discours sur le bon pasteur.
Une bergerie, ce n’est pas un spectacle habituel pour une bonne partie d’entre nous, il faut bien le dire. Il faut donc que nous fassions l’effort d’imaginer le paysage du Proche-Orient, le troupeau regroupé pour la nuit dans un enclos bien gardé ; au matin le berger vient libérer les brebis et les emmène sur les pâturages.
Si nous avons un effort d’imagination à faire, en revanche ce genre de réflexion était très familier aux auditeurs de Jésus : parce que, tout d’abord, il y avait de nombreux troupeaux en Israël, et ensuite parce que les prophètes de l’Ancien Testament avaient pris l’habitude de ce genre de comparaisons. Nous en avons relu certains passages à propos du psaume. Je ne retiens qu’une phrase du prophète Isaïe qui insiste sur la sollicitude de Dieu envers son peuple : « Celui qui est plein de tendresse pour eux les conduira, et vers les masses d’eau les mènera se rafraîchir. » (Is 49,9). Enfin, du futur Messie on disait volontiers qu’il serait un berger pour Israël.
En même temps, les prophètes ne cessaient de mettre en garde contre les mauvais bergers qui représentent un véritable danger pour les brebis. C’est évidemment une affaire de vie ou de mort pour le troupeau. Jésus, à son tour, s’inscrit bien ici dans le même registre : il dit à la fois la sollicitude du berger pour ses brebis et le danger que représentent pour elles les faux bergers.
Ces thèmes familiers, il les reprend dans l’évangile de ce dimanche, sous la forme de deux petites comparaisons successives : celle du berger, puis celle de la porte. Il prend la peine de les introduire l’une et l’autre par la formule solennelle : « Amen, amen, je vous le dis ». Or cette expression introduit toujours du nouveau ; mais, justement, le thème du berger était bien connu, alors où est la nouveauté ? D’autre part, Jean précise que ces deux paraboles sont adressées aux Pharisiens : Jésus leur a raconté la première, mais, nous dit Jean, « ils ne comprirent pas ce que Jésus voulait leur dire. » Alors Jésus enchaîna sur la deuxième.
Pourquoi les Pharisiens n’ont-ils pas compris la première ? Peut-être tout simplement parce que, de toute évidence, Jésus laisse deviner qu’il est lui-même ce bon berger capable de faire le bonheur de son peuple ; et eux se voient ravaler du coup au rang de mauvais bergers. Ils ont donc parfaitement compris ce que Jésus veut dire, mais ils ne peuvent l’accepter. Ce serait admettre que ce Galiléen est le Messie, l’Envoyé de Dieu, or il ne ressemble en rien à l’idée qu’on s’en faisait. C’est peut-être la raison pour laquelle Jésus a pris soin de dire « Amen, amen, je vous le dis » ; chaque fois qu’il introduit un discours par cette entrée en matière, il faut être particulièrement attentif ; c’est l’équivalent de certaines phrases que l’on rencontre souvent chez les prophètes de l’Ancien Testament : quand l’Esprit de Dieu leur souffle des paroles dures à comprendre ou à accepter, ils prennent toujours bien soin de commencer et parfois de terminer leur prédication par des formules telles que « oracle du SEIGNEUR » ou « Ainsi parle le SEIGNEUR ». Même ainsi mis en garde, les Pharisiens n’ont pas compris ou pas voulu comprendre ce que Jésus voulait leur dire.
Mais il persiste ; Jean nous dit « C’est pourquoi Jésus reprit la parole » ; on devine la patience de Jésus qui lui inspire cette nouvelle tentative pour convaincre son auditoire : « Je suis la porte des brebis ; si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ». C’est une autre manière de dire qu’il est le Messie, le sauveur : par lui, le troupeau accède à la vraie vie. « Moi je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. » C’est presque une confidence : Jésus nous dit pourquoi il est venu.
Pour terminer je retiendrais volontiers une leçon de cet évangile : Jésus nous dit que les brebis suivent le berger parce qu’elles connaissent sa voix : derrière cette image pastorale, on peut lire une réalité de la vie de foi ; nos contemporains ne suivront pas le Christ, ne seront pas ses disciples si nous ne faisons pas résonner la voix du Christ, si nous ne faisons pas connaître la Parole de Dieu. J’y entends une fois de plus un appel à faire entendre par tous les moyens « le son de sa voix ».

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Complément
A plusieurs reprises dans l’évangile de Jean, Jésus révèle sa mission dans des termes qui sont tout à fait clairs ; tantôt, il insiste sur le fait qu’il est l’envoyé du Père : un jour, à Jérusalem, par exemple, il a dit « Je suis venu au nom de mon Père » (Jn 5,43) ; tantôt il dit le contenu de sa mission : à Pilate, il affirme : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37) ; ailleurs il parle de sauver le monde : « Je ne suis pas venu juger le monde, je suis venu sauver le monde. » (Jn 12,47). Ou encore : « Moi, la lumière, je suis venu dans le monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres. » (Jn 12,46).

ACTES DES APÔTRES, ACTES DES APOTRES, APPARITIONS DE JESUS, EVANGILE SELON SAINT LUC, NOUVEAU TESTAMENT, PREMIERE LETTRE DE SAINT PIERRE, PSAUME 15, TEMPS PASCAL

Troisième dimanche de Pâques : dimanche 26 avril 2020 : lectures et commentaires

Troisième dimanche de Pâques :

dimanche 26 avril 2020

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Commentaires de Marie-Noëlle Thabut

 

1ère lecture

Psaume

2ème lecture

Evangile

 

PREMIERE LECTURE – Actes des apôtres 2, 14. 22b – 33

Le jour de la Pentecôte,
14 Pierre, debout avec les onze autres Apôtres,
éleva la voix et leur fit cette déclaration :
« Vous, Juifs,
et vous tous qui résidez à Jérusalem,
sachez bien ceci,
prêtez l’oreille à mes paroles.
22 Il s’agit de Jésus le Nazaréen,
homme que Dieu a accrédité auprès de vous
en accomplissant par lui des miracles, des prodiges
et des signes au milieu de vous,
comme vous le savez vous-mêmes.
23 Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu,
vous l’avez supprimé
en le clouant sur le bois par la main des impies.
24 Mais Dieu l’a ressuscité
en le délivrant des douleurs de la mort,
car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir.
25 En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume :
Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite,
je suis inébranlable.
26 C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ;
ma chair elle-même reposera dans l’espérance :
27 tu ne peux m’abandonner au séjour des morts
ni laisser ton fidèle voir la corruption.
28 Tu m’as appris des chemins de vie,
tu me rempliras d’allégresse par ta présence.
29 Frères, il est permis de vous dire avec assurance,
au sujet du patriarche David,
qu’il est mort, qu’il a été enseveli,
et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous.
30 Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré
de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui.
31 Il a vu d’avance la résurrection du Christ,
dont il a parlé ainsi :
Il n’a pas été abandonné à la mort,
et sa chair n’a pas vu la corruption.
32 Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ;
nous tous, nous en sommes témoins.
33 Élevé par la droite de Dieu,
il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis,
et il l’a répandu sur nous,
ainsi que vous le voyez et l’entendez.

Le même Pierre, qui avait succombé à la peur pendant le procès de Jésus, au point de le renier publiquement, le même qui, après la mort du Christ, se calfeutrait avec les autres disciples dans une salle verrouillée, c’est bien le même que nous retrouvons aujourd’hui, un peu plus d’un mois après, (cinquante jours exactement) et cette fois, il improvise un grand discours devant des milliers de gens ! Il est debout ; si Luc note l’attitude de Pierre, c’est parce qu’elle est symbolique : d’une certaine manière Pierre est en train de se réveiller, de revivre, de se relever…
Première remarque avant d’aller plus loin : jusque là Pierre n’a donc pas été un modèle d’audace et c’est à lui que Jésus confie désormais la mission la plus audacieuse : continuer l’oeuvre d’évangélisation, une mission qui a coûté la vie au Fils de Dieu lui-même ! Celui qui avait renié son maître il n’y a pas si longtemps se réjouira bientôt d’être persécuté pour avoir trop parlé. C’est certainement l’un des plus grands miracles des Actes des Apôtres ! Quand je dis miracle, je veux dire que cette force toute neuve, cette audace, Pierre ne la puise pas en lui-même, elle est don de Dieu.
Je reviens à cette matinée de Pentecôte, l’année de la mort de Jésus ; Jérusalem grouille de monde. Comme chaque année, des pèlerins sont venus de partout pour cette fête de Pentecôte ; ce sont des Juifs, et s’ils sont venus en pèlerinage à Jérusalem, c’est parce que, tout comme Pierre et les autres apôtres de Jésus, ils partagent l’espérance d’Israël ; tout au long du trajet, et ils viennent parfois de très loin, ils ont chanté les psaumes en suppliant Dieu de hâter la venue de son Messie.
Précisément, Pierre s’appuie sur cette espérance pour annoncer : ce Messie que vous attendez, il est venu, nous avons eu le privilège de le connaître. Dieu a accompli sa promesse : le nouveau monde est déjà commencé. A première vue, les auditeurs de Pierre sont les hommes du monde les mieux préparés à entendre ce message : puisque toute leur vie de prière mais aussi leur vie quotidienne est baignée dans la mémoire des oeuvres de Dieu pour son peuple et dans l’attente du Messie, celui qui accomplira la libération définitive d’Israël et de l’humanité tout entière.
Et donc, Pierre insiste dans son discours sur cet aspect de continuité de l’oeuvre de Dieu qui est pour lui une évidence ; et je crois que c’est très important que nous retrouvions ce sens de la continuité de l’oeuvre de Dieu, si nous voulons approcher la Bible. Pour mettre en évidence cette continuité, Pierre invoque le témoignage du psaume 15/16 ; mais je n’en parle pas ici parce que c’est précisément celui que la liturgie nous propose pour ce troisième dimanche de Pâques, nous aurons donc l’occasion d’en reparler.
En même temps, les auditeurs de Pierre sont aussi les moins préparés à accepter les paroles de Pierre : précisément parce que, s’ils attendent le Messie depuis toujours, ils ont eu le temps de se faire des idées sur lui, des idées d’hommes… Or Dieu ne peut que surprendre nos idées d’hommes…
L’un des aspects les plus inacceptables du mystère de Jésus, pour ses contemporains, c’est sa mort sur la croix. Le Vendredi Saint, Jésus, abandonné de tous, semblait bien maudit de Dieu lui-même. Il ne pouvait donc pas être le Messie… du moins selon les idées des hommes. Et pourtant, les apôtres l’ont compris le soir de Pâques, il était bien le Messie envoyé par Dieu ; s’ils l’ont compris, c’est parce qu’ils ont été témoins de la Résurrection de Jésus : alors seulement ils ont pu s’ouvrir aux pensées de Dieu et comprendre la mission de Jésus.
Pierre sait bien tout cela et c’est pour cette raison qu’il insiste sur l’accomplissement du projet de Dieu en Jésus : « Il s’agit de Jésus le Nazaréen, cet homme dont Dieu avait fait connaître la mission en accomplissant par lui des prodiges et des signes au milieu de vous… Cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu… ce Jésus, Dieu l’a ressuscité… Elevé dans la gloire par la puissance de Dieu, il a reçu de son Père l’Esprit-Saint qui était promis… ».
Pierre termine en faisant appel à l’expérience de ses auditeurs ; il leur dit : « C’est ce que vous voyez et entendez » (verset 33) et, là, il parle du spectacle que donnent les apôtres désormais. Il sait qu’on ne peut devenir témoin à son tour que lorsqu’on a l’expérience de l’oeuvre de Dieu. Pour les auditeurs de Pierre, qui n’ont pas été directement témoins de la résurrection, la seule expérience possible, c’est celle de voir et entendre les douze apôtres transformés par l’Esprit-Saint. Pour nos contemporains, c’est la même chose : cela veut dire l’urgence pour nos communautés chrétiennes de se laisser transformer par l’Esprit.

 

PSAUME – 15 (16)

1 Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
2 J’ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

7 Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit mon coeur m’avertit.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

9 Mon coeur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

11 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
à ta droite, éternité de délices !

« Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur,
Tu es mon héritage,
En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur,
Toi, mon seul partage. »

Vous avez reconnu là un negro spiritual célèbre… c’est le psaume 15/16.
Dans les versets qui nous sont proposés aujourd’hui, certains versets semblent traduire un bonheur parfait ; tout a l’air si simple ! « J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu !… J’ai fait de toi mon refuge… Je n’ai pas d’autre bonheur que toi… »
D’autres versets sont l’écho d’un danger et Israël supplie : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. »
Je reprends ces deux points l’un après l’autre : premièrement le bonheur d’Israël : « Mon coeur exulte, mon âme est en fête… SEIGNEUR, mon partage et ma coupe… Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. » Ici le peuple d’Israël est comparé à un « lévite », un prêtre, qui « demeure » sans cesse dans le temple de Dieu, qui vit dans l’intimité de Dieu : la vie des lévites, consacrés au Seigneur offrait une image très parlante de la vie du peuple tout entier.
Par exemple, l’expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » (verset 5) est une allusion à leur statut particulier : au moment du partage de la terre d’Israël entre les tribus des descendants de Jacob, (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de part : leur part c’était la Maison de Dieu (c’est-à-dire le service du Temple), le service de Dieu… Leur vie tout entière était consacrée au culte ; ils n’avaient pas de territoire ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier du culte » de l’époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. Du coup on comprend cet autre verset de ce psaume que nous n’entendons pas ce dimanche : « La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage ». Enfin, ils gardaient le Temple jour et nuit et c’est ce à quoi fait allusion la formule du verset 7 : « Même la nuit mon coeur m’avertit ».
On voit bien comment ce statut très particulier, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une image du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations.
Mais on entend également dans ce psaume une tout autre tonalité : on entend les échos d’un danger et la supplication : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. »
Car, en réalité, les choses sont moins roses qu’il n’y paraît. On ne sait pas dater la composition de ce psaume : les circonstances auxquelles il fait allusion pourraient convenir à plusieurs époques ; mais, en tout cas, l’appel au secours du début, « Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge » et les affirmations répétées de confiance laissent supposer une période dans laquelle, justement, la confiance était difficile. Cet appel au secours est tout autant une profession de foi : il traduit un combat terrible, le combat de la fidélité à la vraie foi, c’est-à-dire le combat contre l’idolâtrie, le combat de la fidélité au Dieu unique.
Par exemple, un autre verset de ce psaume dit : « Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite. » Cela prouve bien que Israël a parfois succombé à l’idolâtrie mais il prend l’engagement de ne plus y retomber : l’affirmation « J’ai fait de toi, mon Dieu, mon seul refuge » traduit cette résolution. Du coup on comprend mieux combien l’image du lévite est parlante : c’est une manière de dire « en choisissant de rester fidèle au vrai Dieu, le peuple d’Israël a fait le vrai choix qui le fait entrer dans l’intimité de Dieu ».
La confiance d’Israël lui inspire des phrases étonnantes : par exemple l’expression « Eternité de délices » ou bien encore « Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » ; on peut se demander : quand le psaume est écrit, est-il déjà confusément une première amorce de la foi en la Résurrection ? En réalité, cette affirmation est une supplication, ou plutôt une plaidoirie ; vous savez que la foi en la Résurrection individuelle n’est apparue que très tard en Israël ; c’est du peuple qu’il est question ici : sa survie est en péril par sa faute (l’idolâtrie, justement) mais il sait que Dieu ne l’abandonnera pas et c’est pourquoi il affirme « tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » ; c’est bien du peuple qu’il s’agit.
Par la suite, vers le deuxième siècle avant Jésus-Christ, quand on a commencé à croire à la résurrection de chacun d’entre nous, la phrase « tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » a été relue dans ce sens.
Plus tard, les Chrétiens ont également relu ce psaume à leur manière, nous l’avons entendu dans la première lecture de ce dimanche : Pierre, le matin de la Pentecôte, a cité ce psaume aux pèlerins juifs venus nombreux à Jérusalem pour la fête. Pour leur montrer que Jésus était bien le Messie, Pierre leur a dit : quand David composait ce psaume, et disait « tu ne peux m’abandonner à la mort » sans le savoir il annonçait la Résurrection du Messie ; or Jésus est ressuscité, c’est donc bien de lui que David parlait, sans savoir le nommer, évidemment.
Nous avons là un exemple de la première prédication chrétienne adressée à des Juifs : c’est-à-dire comment les premiers apôtres relisaient la tradition juive en y découvrant tout-à-coup une nouvelle dimension, l’annonce de Jésus-Christ.
Au long des siècles, donc, ce psaume a porté la prière d’Israël dans l’attente du Messie et il s’est enrichi peu à peu de sens nouveaux… Ce sera le rôle de la première génération chrétienne de découvrir et de montrer que les Ecritures trouvent leur sens plénier en Jésus-Christ.

 

DEUXIEME LECTURE –

première lettre de saint Pierre apôtre 1, 17-21

Bien-aimés,
17 si vous invoquez comme Père
celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre,
vivez donc dans la crainte de Dieu,
pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers.
18 Vous le savez :
ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or,
que vous avez été rachetés
de la conduite superficielle héritée de vos pères ;
19 mais c’est par un sang précieux,
celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ.
20 Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance
et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous.
21 C’est bien par lui que vous croyez en Dieu,
qui l’a ressuscité d’entre les morts
et qui lui a donné la gloire ;
ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.

Nous avons lu dans la première lecture (tirée des Actes des Apôtres) le discours de Pierre le matin de Pentecôte : un modèle de ce qu’était la première prédication chrétienne lorsqu’elle s’adressait à des juifs ; voici maintenant avec la lettre de Pierre une prédication adressée à des anciens païens, des non-Juifs devenus chrétiens ; évidemment le discours n’est pas tout-à-fait le même ; c’est le B.A. BA de la communication d’adapter son langage à son auditoire !
J’ai dit qu’il s’agissait de non-Juifs ; on ne sait pas exactement à qui cette lettre est adressée : dans les premières lignes, Pierre dit seulement qu’il écrit aux « élus qui vivent en étrangers » dans les cinq provinces de notre Turquie actuelle, (le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l’Asie et la Bithynie). Ce qui incite à penser qu’ils n’étaient pas d’origine juive, c’est la phrase « vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères » : Pierre, Juif lui-même ne dirait pas une telle phrase à des Juifs… il sait trop bien quelle espérance traverse les Ecritures et à quel point toute la vie de son peuple est tendue vers Dieu ; impossible de parler d’une « conduite superficielle » !
Mais s’il s’agit de non-Juifs, comme on le croit, la première chose qui saute aux yeux dans ce simple passage, c’est le nombre impressionnant d’allusions à la Bible : par exemple des expressions comme « le sang de l’Agneau sans défaut et sans tache », « le Père qui juge impartialement », la « crainte de Dieu » ; si Pierre les emploie sans les expliquer, c’est que son auditoire les connaît. Est-ce possible si ce sont des non-Juifs ?
Voilà l’hypothèse la plus probable : autour des synagogues gravitaient de nombreux sympathisants et parmi eux un nombre important de ceux que l’on appelait les « craignant Dieu » : ils étaient si proches du Judaïsme qu’ils pratiquaient le shabbat et donc entendaient toutes les lectures de la synagogue le samedi matin ; par conséquent, ils connaissaient très bien les Ecritures juives ; mais ils n’avaient jamais été jusqu’à demander la circoncision. On croit savoir que les premiers Chrétiens se sont recrutés majoritairement parmi eux.
Je reviens sur deux formules de la lettre de Pierre qui peuvent nous heurter si nous ne les replaçons pas dans leur contexte biblique :
L’expression « crainte de Dieu », d’abord ; elle a un sens tout particulier dans la Bible précisément parce que Dieu s’est révélé à son peuple comme un « Père » ; rappelez-vous la phrase du psaume 102/103 : « Comme la tendresse du père pour ses fils, ainsi est la tendresse du SEIGNEUR pour celui qui le craint » ; la crainte de Dieu, ce n’est donc pas la peur, c’est une attitude filiale faite de tendresse, de respect, de vénération, et d’une confiance totale. Pierre le dit bien : « Vous invoquez Dieu comme votre Père… vivez donc dans la crainte de Dieu » ; c’est logique : vous l’invoquez comme votre Père, alors, conduisez-vous en fils. Je reprends encore une fois cette phrase, mais en entier cette fois : « Si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu ». D’après l’insistance de Pierre sur « celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre » on devine que certains de ces nouveaux Chrétiens, qui venaient du paganisme, étaient complexés par rapport aux Chrétiens d’origine juive ; Pierre veut donc les rassurer ; il leur dit en substance « Vous êtes fils tout comme les autres, conduisez-vous en fils, tout simplement ».
Deuxième formule qui risque de nous heurter : « Vous avez été rachetés … par le sang précieux du Christ » ; j’ai volontairement tronqué la phrase, car c’est sous cette forme raccourcie qu’elle nous choque ; nous sommes tentés d’y voir un affreux marchandage, sans bien pouvoir dire, d’ailleurs, entre qui et qui. Si je prends, au contraire, la phrase de Pierre en entier : « ce qui vous a libérés de la vie sans but que vous meniez à la suite de vos pères, ce n’est pas l’or et l’argent, car ils seront détruits ; c’est le sang précieux du Christ, l’Agneau sans défaut et sans tache », je découvre deux choses :
Premièrement, il ne s’agit pas de marchandage, notre libération est « gratuite », je devrais dire « gracieuse », c’est-à-dire donnée ; Pierre prend bien peine de dire : « Ce n’est pas l’or et l’argent »2, manière de dire « c’est gratuit ». La lettre aux Colossiens dit bien : « Il a plu à Dieu de tout réconcilier en Christ… » (Col 1,19).
Deuxièmement, Pierre ne met pas l’accent là où nous le mettons, nous. Le sang d’un agneau sans défaut et sans tache, c’est celui qu’on versait chaque année pour la Pâque et qui signait la libération d’Israël de tous les esclavages ; ce sang versé annonçait l’oeuvre permanente de Dieu pour libérer son peuple. C’est donc, pour un lecteur averti de l’Ancien Testament, un rappel de fête, la fête de la liberté en quelque sorte, d’une liberté en marche vers la Terre Promise. Or, dit Pierre, la libération définitive est accomplie en Jésus-Christ, désormais vous êtes entrés dans une vie nouvelle (c’est encore mieux que la Terre Promise). Cette libération consiste précisément en ceci que vous invoquez Dieu comme Père.
On comprend mieux alors la phrase « Vous avez été rachetés (c’est-à-dire libérés) de la conduite superficielle héritée de vos pères ». « Superficielle » ici veut dire « qui ne mène à rien, par opposition à la vie éternelle » ; désormais, parce que le Fils a vécu sa vie d’homme dans la confiance jusqu’au bout, c’est toute l’humanité qui a retrouvé le chemin de l’attitude filiale, qui a retrouvé le chemin de l’arbre de vie, pour reprendre l’image de la Genèse.
Paul dirait : « Vous êtes passés de l’attitude de peur, de méfiance de l’esclave à l’attitude de crainte filiale, l’attitude des fils ».3
———————
Notes
1 – « Dieu ne fait pas de différence entre les hommes » : c’est une allusion à la révélation de Dieu au prophète Samuel : « Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le SEIGNEUR regarde le coeur. » (1 S 16,7). Phrase reprise par Jésus dans ses controverses avec les Pharisiens auxquels il reprochait de « juger selon les apparences » (Jn 7,24 ; 8,15 ; cf le quatrième dimanche de Carême – A).
2 – « Ce n’est pas l’or et l’argent » : le thème de la gratuité des dons de Dieu n’est pas nouveau non plus. Le prophète Isaïe l’avait annoncé avec force : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. » (Is 55,1 ; cf commentaire du dix-huitième dimanche du Temps Ordinaire – A).
3 – D’après Ga 4,6 et Rm 8,15.

 

EVANGILE – selon Saint Luc 24, 13-35

Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine),
13 deux disciples faisaient route
vers un village appelé Emmaüs,
à deux heures de marche de Jérusalem,
14 et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
15 Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient,
Jésus lui-même s’approcha,
et il marchait avec eux.
16 Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17 Jésus leur dit :
« De quoi discutez-vous en marchant ? »
Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
18 L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit :
« Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem
qui ignore les événements de ces jours-ci. »
19 Il leur dit :
« Quels événements ? »
Ils lui répondirent :
« Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth,
cet homme qui était un prophète
puissant par ses actes et ses paroles
devant Dieu et devant tout le peuple :
20 comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré,
ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
21 Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël.
Mais avec tout cela,
voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
22 À vrai dire, des femmes de notre groupe
nous ont remplis de stupeur.
Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
23 elles n’ont pas trouvé son corps ;
elles sont venues nous dire
qu’elles avaient même eu une vision :
des anges, qui disaient qu’il est vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau,
et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ;
mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
25 Il leur dit alors :
« Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire
tout ce que les prophètes ont dit !
26 Ne fallait-il pas que le Christ
souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
27 Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes,
il leur interpréta, dans toute l’Écriture,
ce qui le concernait.
28 Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient,
Jésus fit semblant d’aller plus loin.
29 Mais ils s’efforcèrent de le retenir :
« Reste avec nous,
car le soir approche et déjà le jour baisse. »
Il entra donc pour rester avec eux.
30 Quand il fut à table avec eux,
ayant pris le pain,
il prononça la bénédiction
et, l’ayant rompu,
il le leur donna.
31 Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent,
mais il disparut à leurs regards.
32 Ils se dirent l’un à l’autre :
« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous,
tandis qu’il nous parlait sur la route
et nous ouvrait les Écritures ? »
33 À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem.
Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons,
qui leur dirent :
34 « Le Seigneur est réellement ressuscité :
il est apparu à Simon-Pierre. »
35 À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.

Vous avez remarqué certainement le parallèle (on dit « l’inclusion ») entre les deux formules « leurs yeux étaient aveuglés » (verset 16) et « alors leurs yeux s’ouvrirent » (verset 31) ; ce qui veut dire que les deux disciples d’Emmaüs sont passés du plus profond découragement à l’enthousiasme simplement parce que leurs yeux se sont ouverts. Et pourquoi leurs yeux se sont-ils ouverts ? Parce que Jésus leur a expliqué les Ecritures.
« Partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur expliqua, dans toute l’Ecriture ce qui le concernait ». J’en déduis que Jésus-Christ est au centre du projet de Dieu qui se révèle dans l’Ecriture.
Il ne faudrait pas réduire pour autant l’Ancien Testament à un faire-valoir du Nouveau. Lire les prophètes comme s’ils n’annonçaient que la venue historique de Jésus-Christ, c’est trahir l’Ancien Testament et lui enlever toute son épaisseur historique.
L’Ancien Testament est le témoignage de la longue patience de Dieu pour se révéler à son peuple et le faire vivre dans son Alliance. Les paroles des prophètes, par exemple, sont d’abord valables pour l’époque où elles ont été prononcées.
Il ne faut pas oublier non plus que la lecture qui consiste à considérer Jésus-Christ comme le centre de l’histoire humaine et donc aussi le centre de l’Ecriture est une lecture « chrétienne », les Juifs en ont une autre… Nous sommes d’accord entre Juifs et Chrétiens pour invoquer le Dieu Père de tous les hommes et lire dans l’Ancien Testament la longue attente du Messie.
Mais n’oublions pas que la reconnaissance de Jésus comme Messie n’est pas une évidence ! Elle le devient pour ceux dont les yeux « s’ouvrent » d’une certaine manière. Et alors leur coeur devient « tout brûlant » comme celui des disciples d’Emmaüs.
On aimerait connaître évidemment la liste des textes que Jésus a parcourus avec les deux disciples d’Emmaüs ! A la fin de ce parcours biblique avec eux, Jésus conclut : « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » Je m’arrête sur cette formule qui représente une vraie difficulté pour nous : car elle se prête à deux lectures possibles :
Première lecture possible : « Il fallait que le Christ souffrît pour mériter d’entrer dans sa gloire ». Comme si il y avait là une exigence de la part du Père. Mais cette lecture est une « tentation » qui trahit les Ecritures ; elle présente la relation de Jésus à son Père en termes de « mérite », ce qui n’est nullement conforme à la révélation de l’Ancien Testament et que Jésus a développée : que Dieu n’est que Amour et Don et Pardon. Avec Lui, il n’est pas question de balance, de mérite, d’arithmétique, de calcul. Il est vrai que le Nouveau Testament parle souvent de l’accomplissement des Ecritures, mais ce n’est pas dans ce sens-là, nous y reviendrons tout à l’heure.
Alors il y a une deuxième manière de lire cette phrase « Il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire » : la gloire de Dieu, c’est sa présence qui se manifeste à nous ; or Dieu est Amour. On pourrait donc transformer la phrase en « Il fallait que le Christ souffrît pour que l’amour de Dieu soit manifesté, révélé ».
Or, je crois que Jésus a donné lui-même d’avance l’explication de sa mort lorsqu’il a dit à ses disciples : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». C’est-à-dire, il fallait que l’amour aille jusque-là, jusqu’à affronter la haine, l’abandon, la mort pour que vous découvriez que l’amour de Dieu est « le plus grand amour ».
Pour que nous découvrions jusqu’où va l’amour de Dieu, qui est tellement au-dessus de nos amours humaines, tellement impensable, au vrai sens du terme, il fallait qu’il nous soit révélé… et pour qu’il nous soit révélé, il fallait qu’il aille jusque-là.
« Il fallait » ne veut donc pas dire une exigence de Dieu mais une nécessité pour nous. Dire que les événements de la vie de Jésus « accomplissent les Ecritures »1, c’est dire que sa vie tout entière est révélation en actes de cet amour du Père, quelles que soient les circonstances, y compris la persécution, la haine, la condamnation, la mort.
La Résurrection de Jésus vient authentifier cette révélation que l’amour est plus fort que la mort.
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Note
1 – Ce thème de l’accomplissement des Ecritures est très fréquent dans le Nouveau Testament, à commencer par cette phrase de Paul : « Lorsque les temps furent accomplis » (Ga 4,4 ; cf commentaire pour la Fête de Sainte Marie, Mère de Dieu, le 1er janvier – tome I).